The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
(Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I), by Ernest  Mercier

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Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I)

Author: Ernest  Mercier

Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970]

Language: French

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HISTOIRE

DE

L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE

(BERBRIE)

DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULS

JUSQU' LA CONQUTE FRANAISE (1830)

PAR

ERNEST MERCIER

TOME PREMIER

PARIS ERNEST LEROUX, DITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28

1888

DU MME AUTEUR

=Histoire de l'tablissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale=,
selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux cartes.--MARLE
(Constantine).--CHALLAMEL (Paris), 1875.

=Le cinquantenaire de l'Algrie=.--L'Algrie en 1880. l vol.
in-8,--CHALLAMEL (Paris), 1880.

=L'Algrie et les questions algriennes=. 1 vol. in-8.--CHALLAMEL, 1883.

=Comment l'Afrique septentrionale a t arabise=. Brochure
in-8.--MARLE, 1874.

=La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de l'invasion
arabe=. Mmoire publi par la _Revue historique_.--Paris, 1878.

=Constantine, avant la conqute franaise= (=1837=). Notice sur cette
ville  l'poque du dernier bey (avec une carte).--Mmoire publi par la
Socit archologique de Constantine, 1878.--BRAHAM, diteur.

=Constantine au XVIe sicle=. Elvation de la famille El
Feggoun.--Socit archologique de Constantine. 1878.--BRAHAM, diteur.

=Notice sur la confrrie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani=, publie
par la Socit archologique de Constantine, 1868.

=Les Arabes d'Afrique= jugs par les auteurs musulmans. (_Revue
africaine_, n 98, 1873.)

=Examen des causes de la croisade de saint Louis contre Tunis (1270)=.
(_Revue africaine_, n 94.)

=Episodes de la conqute de l'Afrique par les Arabes. Kocla. La
Kahena=.--Mmoire publi par la Socit archologique de Constantine,
1883.

=Les Indignes de l'Algrie. Leur situation dans le pass et dans le
prsent=. Revue librale, 1884.

=Le Cinquantenaire de la prise de Constantine= (=13 octobre 1837=).
Brochure in-8.--BRAHAM, diteur  Constantine (Octobre 1887).

=Commune de Constantine. Trois annes d'administration municipale=.
Brochure in-8.--BRAHAM, diteur  Constantine (Octobre 1887).


CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.

TABLE DES MATIRES

   PRFACE.

   SYSTME ADOPT POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES.

   INTRODUCTION: Description physique et gographique de l'Afrique
              septentrionale.
   Divisions gographiques adoptes par les anciens.
   Divisions gographiques adoptes par les Arabes.

   ETHNOGRAPHIE.--Origine et formation du peuple berbre.

   PREMIRE PARTIE

   PRIODE ANTIQUE
   (Jusqu'en 642 de l're chrtienne)

   CHAPITRE I.--_Priode phnicienne_ (1100-268 _av. J.-C_).

   Sommaire:

   Temps primitifs.
   Les Phniciens s'tablissent en Afrique.
   Fondation de Cyrne par les Grecs.
   Donnes gographiques d'Hrodote.
   Prpondrance de Karthage.
   Dcouvertes de l'amiral Hannon.
   Organisation politique de Karthage.
   Conqute de Karthage dans les les et sur le littoral de la
           Mditerrane.
   Guerres de Sicile.
   Rvolte des Berbres.
   Suite des guerres de Sicile.
   Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.
   Agathocle vacue l'Afrique.
   Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contre.
   Anarchie en Sicile.

   CHAPITRE II.--_Premire guerre punique_ (268-220).

   Sommaire:

   Causes de la premire guerre punique.
   Rupture de Rome avec Karthage.
   Premire guerre punique.
   Succs des Romains en Sicile.
   Les Romains portent la guerre en Afrique.
   Victoire des Karthaginois  Tunis.--Les Romains vacuent
           l'Afrique.
   Reprise de la guerre en Sicile.
   Grand sige de Lylibe.
   Bataille des les gates.--Fin de la premire guerre punique.
   Divisions gographiques de l'Afrique adoptes par les Romains.
   Guerre des Mercenaires.
   Karthage, aprs avoir rtabli son autorit en Afrique, porte la
           guerre en Espagne.
   Succs des Karthaginois en Espagne.

   CHAPITRE III.--_Deuxime guerre punique_ (220-201).

   Sommaire:

   Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.
   Hannibal marche sur l'Italie.
   Combat du Tessin; batailles de la Trbie et de Trasimne.
   Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
           Cannes.
   Consquences de la bataille de Cannes.--nergique rsistance
           de Rome.
   La guerre en Sicile.
   Les Berbres prennent part  la lutte. Syphax et Massinissa.
   Guerre d'Espagne.
   Campagne de Hannibal en Italie.
   Succs des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mtaure.
   Evnements d'Afrique; rivalit de Syphax et de Massinissa.
   Massinissa, roi de Numidie.
   Massinissa est vaincu par Syphax.
   Evnements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est rsolue.
   Campagne de Scipion en Afrique.
   Syphax est fait prisonnier par Massinissa.
   Bataille de Zama.
   Fin de la deuxime guerre punique; trait avec Rome.

   CHAPITRE IV.--_Troisime guerre punique_ (201-146).

   Sommaire:

   Situation des Berbres en l'an 201.
   Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.
   Empitements de Massinissa.
   Prpondrance de Massinissa.
   Situation de Karthage.
   Karthage se prpare  la guerre contre Massinissa.
   Dfaite des Karthaginois par Massinissa.
   Troisime guerre punique.
   Hroque rsistance de Karthage.
   Mort de Massinissa.
   Suite du sige de Karthage.
   Scipion prend le commandement des oprations.
   Chute de Karthage.
   L'Afrique province romaine.

   CHAPITRE V.--_Les rois berbres vassaux de Rome_ (146-89).

   Sommaire:

   L'lment latin s'tablit en Afrique.
   Rgne de Micipsa.
   Premire usurpation de Jugurtha.
   Dfaite et mort d'Adherbal.
   Guerre de Jugurtha contre les Romains.
   Premire campagne de Mtellus contre Jugurtha.
   Deuxime campagne de Mtellus.
   Marius prend la direction des oprations.
   Chute de Jugurtha.
   Partage de la Numidie.
   Coup d'oeil sur l'histoire de la Cyrnaque; cette province est lgue
            Rome.

   CHAPITRE VI.--_L'Afrique pendant les guerres civiles_ (89-46).

   Sommaire:

   Guerre entre Hiemsal II et Yarbas.
   Dfaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas.
   Expditions de Sertorius en Maurtanie.
   Les pirates africains chtis par Pompe.
   Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti
           de Pompe.
   Dfaite de Curion et des Csariens par Juba.
   Les Pompiens se concentrent en Afrique aprs la bataille de
           Pharsale.
   Csar dbarque en Afrique.
   Diversion de Sittius et des rois de Maurtanie.
   Bataille de Thapsus, dfaite des Pompiens.
   Mort de Juba.--La Numidie orientale est rduite en province
           romaine.
   Chronologie des rois de Numidie.

   CHAPITRE VII.--_Les derniers rois berbres_ (46 avant J.-C.--43
           aprs J.-C.).

   Sommaire:

   Les rois maurtaniens prennent parti dans les guerres civiles.
   Arabion rentre en possession de la Stifienne.
   Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave.
   Arabion se prononce pour Octave.
   Arabion s'allie  Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort.
   L'Afrique sous Lpide.
   Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute
           la Maurtanie sous son autorit.
   La Berbrie rentre sous l'autorit d'Octave.
   Organisation de l'Afrique par Auguste.
   Juba II roi de Numidie.
   Juba roi de Maurtanie.
   Rvolte des Berbres.
   Mort de Juba II; Ptolme lui succde.
   Rvolte des Tacfarinas.
   Assassinat de Ptolme.
   Rvolte d'dmon. La Maurtanie est rduite en province romaine.
   Division et organisation administrative de l'Afrique romaine.
   CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE.


   CHAPITRE VIII.--_L'Afrique sous l'autorit romaine_ (43-297).

   Sommaire:

   Etat de l'Afrique au Ier sicle; productions, commerce, relations.
   Etat des populations.
   Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles.
   L'Afrique sous Vespasien.
   Insurrection des Juifs de la Cyrnaque.
   Expditions en Tripolitaine et dans l'extrme sud.
   L'Afrique sous Trajan.
   Nouvelle rvolte des Juifs.
   L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures.
   Nouvelles rvoltes sous Antonin, Mare-Aurle et Commode, 138-190.
   Les empereurs africains: Septime Svre.
   Progrs de la religion chrtienne en Afrique; premires perscutions.
   Caracalla, son dit d'mancipation.
   Macrin et Elagabal.
   Alexandre Svre.
   Les Gordiens; rvolte de Capellien et de Sabinianus.
   Priode d'anarchie; rvoltes en Afrique.
   Perscutions contre les chrtiens.
   Priode des trente tyrans.
   Diocltien; rvolte des Quinqugentiens.
   Nouvelles divisions gographiques de l'Afrique

   CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous l'autorit romaine, suite_ (297-415).

   Sommaire:

   Etat de l'Afrique  la fin du IIIe sicle.
   Grandes perscutions contre les chrtiens.
   Tyrannie de Galre en Afrique.
   Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre.
   Triomphe de Maxence en Afrique; ses dvastations.
   Triomphe de Constantin.
   Cessation des perscutions contre les chrtiens; les Donatistes;
           schisme d'Arius.
   Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.
   Puissance des Donatistes. Les Circoncellions.
   Les fils de Constantin; perscution des Donatistes par Constant.
   Constance et Julien; excs des Donatistes.
   Exactions du comte Romanus.
   Rvolte de Firmus.
   Pacification gnrale.
   L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Thodose.
   Rvolte de Gildon.
   Chute de Gildon.
   L'Afrique sous Honorius.

   CHAPITRE X.--_Priode vandale_ (415-531).

   Sommaire:

   Le christianisme en Afrique au commencement du Ve sicle.
   Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.
   Les Vandales envahissent l'Afrique.
   Lutte de Boniface contre les Vandales.
   Fondation de l'empire vandale.
   Nouveau trait de Gensric avec l'empire; organisation de
           l'Afrique Vandale.
   Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Gensric.
   Suite des guerres des Vandales.
   Apoge de la puissance de Gensric; sa mort.
   Rgne de Hunric; perscutions contre les catholiques.
   Rvolte des Berbres.
   Cruauts de Hunric.
   Concile de Karthage; mort de Hunric.
   Rgne de Gondamond.
   Rgne de Trasamond.
   Rgne de Hildric.
   Rvoltes des Berbres; usurpation de Glimer.

   CHAPITRE XI.--_Priode byzantine_ (531-642).

   Sommaire:

   Justinien prpare l'expdition d'Afrique.
   Dpart de l'expdition. Blisaire dbarque  Caput-Vada.
   Premire phase de la campagne.
   Dfaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund.
   Succs de Blisaire. Il arrive  Karthage.
   Blisaire  Karthage.
   Retour des Vandales de Sardaigne. Glimer marche sur Karthage.
   Bataille de Tricamara.
   Fuite de Glimer.
   Conqutes de Blisaire.
   Glimer se rend aux Grecs.
   Disparition des Vandales d'Afrique.
   Organisation de l'Afrique byzantine; tat des Berbres.
   Luttes de Salomon contre les Berbres.
   Rvolte de Stozas.
   Expditions de Salomon.
   Rvolte des Levathes; mort de Salomon.
   Priode d'anarchie.
   Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rtablit la paix.
   tat de l'Afrique au milieu du VIe sicle.
   L'Afrique pendant la deuxime moiti du VIe sicle.
   Derniers jours de la domination byzantine.
   Appendice: Chronologie des rois Vandales.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.

   DEUXIME PARTIE

   PRIODE ARABE ET BERBRE

   641--1043

   CHAPITRE I.--_Les Berbres et les Arabes_.

   Sommaire:

   Le peuple berbre; moeurs et religion.
   Organisation politique.
   Groupement des familles de la race.
   Divisions des tribus berbres.
   Position de ces tribus.
   Les Arabes; notice sur ce peuple.
   Moeurs et religions des Arabes ant-islamiques.
   Mahomet; fondation de l'islamisme.
   Abou Beker, deuxime khalife; ses conqutes.
   Khalifat d'Omar: conqute de l'Egypte.

   CHAPITRE II.--_Conqute arabe_ (641-709).

   Sommaire:

   Campagnes de Amer en Cyrnaque et en Tripolitaine.
   Le khalife Othmane prpare l'expdition d'Ifrikiya.
   Usurpation du patrice Grgoire; il se prpare  la lutte.
   Dfaite et mort de Grgoire.
   Les Arabes traitent avec les Grecs et vacuent l'Ifrikiya.
   Guerres civiles en Arabie.
   Les Kharedjites. Origine de ce schisme.
   Mort de Ali; triomphe des Omades.
   Etat de la Berbrie. Nouvelles courses des Arabes.
   Suite des expditions arabes en Mag'reb.
   Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Karouan.
   Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer.
   Deuxime gouvernement d'Okba. Sa grande expdition en Mag'reb.
   Dfaite de Tehouda. Mort d'Okba.
   La Berbrie libre sous l'autorit de Kocla.
   Nouvelles guerres civiles en Arabie.
   Les Kharedjites et les Chiates.
   Victoire de Zohr sur les Berbres. Mort de Kocla.
   Zohr vacue l'Ifrikiya.
   Mort du fils de Zobr. Triomphe d'Abd-el-Malek.
   Situation de l'Afrique. La Kahna.
   Expdition de Haane en Mag'reb. Victoire de La Kahna.
   La Kahna reine des Berbres. Ses destructions.
   Dfaite et mort de la Kahna.
   Conqute et organisation de l'Ifrikiya par Haane.
   Moua-ben-Nocr achve la conqute de la Berbrie.

   CHAPITRE III.--_Conqute de l'Espagne. Rvolte kharedjite_ (709-750).

   Sommaire:

   Le comte Julien pousse les Arabes  la conqute de l'Espagne.
   Conqute de l'Espagne par Tarik et Moua.
   Destitution de Moua.
   Situation de l'Afrique et de l'Espagne.
   Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.
   Gouvernement d'Ismal-ben-Abd-Allah.
   Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassin.
   Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.
   Gouvernement de Obda-ben-Abd-er-Rahman.
   Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.
   Gouvernement d'Obd-Allah-ben-el-Habhab.
   Despotisme et exactions des Arabes.
   Rvolte de Mecera, soulvement gnral des Berbres.
   Dfaite de Koltoum  l'Ouad-Sebou.
   Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.
   Rvolte de l'Espagne; les Syriens y sont transports.
   Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.
   Chute de la dynastie omade: tablissement de la dynastie abbasside.

   CHAPITRE IV.--_Rvolte kharedjite. Fondations de royaumes
            indpendants_ (750-772).

   Sommaire:

   Situation des Berbres du Mag'reb au milieu du VIIIe sicle.
   Victoires de Abd-er-Rahman; il se dclare indpendant.
   Assassinat de Abd-er-Rahman.
   Lutte entre El-Yas et El-Habib.
   Prise et pillage de Karouan par les Ourfeddjouma.
   Les Miknaca fondent un royaume  Sidjilmassa.
   Guerres civiles en Espagne.
   L'omade Abd-er-Rahman dbarque en Espagne.
   Fondation de l'empire omade d'Espagne.
   Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Ebadites de l'Ifrikiya.
   Dfaites des Kharedjites par Ibn-Achath.
   Ibn-Achath rtablit  Karouan le sige du gouvernement.
   Fondation de la dynastie rostemide  Tiharet.
   Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.
   Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.
   Mort d'Omar. Prise de Karouan par les kharedjites.

   CHAPITRE V.--_Derniers gouverneurs arabes_ (772-800).

   Sommaire:

   Yezid-ben Hatem rtablit l'autorit arabe en Ifrikiya.
   Gouvernement de Yezid-ben-Hatem.
   Les petits royaumes berbres indpendants.
   L'Espagne sous le premier khalife omade; expdition de
           Charmelagne.
   Intrim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.
   Edris-ben-Abd-Allah fonde  Oulili la dynastie edriside.
   Conqutes d'Edris; sa mort.
   Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.
   Anarchie en Ifrikiya.
   Gouvernement de Hertema-ben-Aan.
   Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel.
   Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la rvolte de la milice.
   Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nomm gouverneur indpendant, fonde
   la dynastie ar'lebite.
   Naissance d'Edris II.
   L'Espagne sous Hicham et El-Hakem.
   Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.

   CHAPITRE VI--_L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conqute de la Sicile_
           (800-838).

   Sommaire:

   Ibrahim tablit solidement son autorit en Ifrikiya.
   Edris II est proclam par les Berbres.
   Fondation de Fs par Edris II.
   Rvoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim.
   Abou-l'Abbas-Abd-Allah succde  son pre Ibrahim.
   Conqutes d'Edris II.
   Mort de Abd-Allah. Son frre Ziadet-Allah le remplace.
   Espagne: Rvolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.
   Luttes de Ziadet-Allah contre les rvoltes.
   Mort d'Edris II; partage de son empire.
   Etat de la Sicile au commencement du Ixe sicle.
   Euphmius appelle les Arabes en Sicile. Expdition du cadi Aced.
   Conqute de la Sicile.
   Mort de Ziadet-Allah. Son frre Abou-Ekal-el-Ar'leb lui succde.
   Guerres entre les descendants d'Edris II.
   Les Midrarides  Sidjilmassa.
   L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.

   CHAPITRE VII.--_Les derniers Ar'lebites_ (838-902).

   Sommaire:

   Gouvernement d'Abou-Ekal.
   Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.
   Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.
   vnements d'Espagne.
   Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.
   Guerre de Sicile.
   Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.
   Les souverains edrisides de Fez.
   Succs des Musulmans en Sicile.
   Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun.
   Rvoltes en Ifrikiya. Cruauts d'Ibrahim.
   Progrs de la secte chate en Berbrie. Arrive d'Abou-Abd-Allah.
   Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les rvoltes.
   Expdition d'Ibrahim contre les Toulounides d'gypte.
   Abdication d'Ibrahim.
   vnements de Sicile.
   vnements d'Espagne.

   CHAPITRE VIII.--_tablissement de l'empire obdite. Chute de
           l'autorit arabe en Ifrikiya_ (902-909).

   Sommaire:

   Coup d'oeil sur les vnements antrieurs et la situation de
   l'Italie mridionale.
   Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort.
   Progrs des Chiates. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.
   Court rgne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succde.
   Le mehdi Obd-Allah passe en Mag'reb.
   Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succs.
   Les Chiates marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.
   Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.
   Les Chiates vont dlivrer le mehdi  Sidjilmassa.
   Retour du mehdi Obd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire
           obdite.
   Chronologie des gouverneurs ar'lebites.


   CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous les Fatemides_ (910-934).

   Sommaire:

   Situation du Mag'reb en 910.
   Conqute des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des Rostemides.
   Le mehdi fait prir Abou-Abd-Allah et crase les germes de rbellion.
   vnements de Sicile.
   vnements d'Espagne.
   Rvoltes contre Obd-Allah.
   Fondation d'El-Mehdia par Obd-Allah.
   Expdition des Fatemides en gyple, son insuccs.
   L'autorit du Mehdi est rtablie en Sicile.
   Premire campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.
   Nouvelle expdition fatemide contre l'gypte.
   Conqutes de Messala en Mag'reb.
   Expditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en gypte.
   Succs des Mag'raoua. Mort de Messaia.
   El-Haan relve,  Fs, le trne edriside. Sa mort.
   Expdition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.
   Succs d'Ibn-Abon-l'Afia.
   Moua se prononce pour les Omades. Il est vaincu par les troupes
           fatemides.
   Mort d'Obd-Allah, le mehdi.
   Expditions des Fatemides en Italie.

   CHAPITRE X.--_Suite des Fatemides. Rvolte de l'Homme  l'ne_
           (934-947).

   Sommaire:

   Rgne d'El-Kam; premires rvoltes.
   Succs de Meour, gnral fatemide, en Mag'reb. Moua, vaincu, se
           rfugie dans le dsert.
   Expditions fatemides en Italie et en gypte.
   Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad.
   Succs des Edrisides; mort de Moua-ben-Abou-l'Afia.
   Rvolte d'Abou-Yezid, l'_Homme  l'ne._
   Succs d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya.
   Prise de Karouan par Abou-Yezid.
   Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.
   Sige d'El-Mehda par Abou-Yezid.
   Leve du sige d'El-Mehdia.
   Mort d'El-Kam. Rgne d'Ismal-el-Mansour.
   Dfaites d'Abou-Yezid.
   Poursuite d'Abou-Yezid par Ismal.
   Chute d'Abou-Yezid.

   CHAPITRE XI--_Fin de la domination fatemide_ (947-973).

   Sommaire:

   tat du Mag'reb et de l'Espagne.
   Expdition d'El-Mansour  Tiharet.
   Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.
   Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en
           Italie.
   Mort d'El-Mansour. Avnement d'El-Mozz.
   Les deux Mag'reb reconnaissent la suprmatie omade.
   Les Mag'raoua appellent  leur aide le khalife fatemide.
   Rupture entre les Omades et les Fatemides.
   Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays 
           l'autorit fatemide.
   Guerre d'Italie et de Sicile.
   vnements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Ncer).
   Son fils El-Hakem II lui succde.
   Succs des Musulmans en Sicile et en Italie.
   Progrs de l'influence omade en Mag'reb.
   tat de l'Orient. El-Mozz prpare son expdition.
   Conqute de l'gypte par Djouher.
   Rvoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad crase les Zentes.
   Mort de Ziri-ben-Menad. Succs de son fils Bologguine dans le
           Mag'reb.
   El-Mozz se prpare  quitter l'Ifrikiya.
   El-Mozz transporte le sige de la dynastie fatemide en gypte.
   Chronologie des Fatemides d'Afrique.

   CHAPITRE XII.--_L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb
           sous les Omades_ (973-997).

   Sommaire:

   Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.
   Succs des Omades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.
   Expditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
           Berg'ouata.
   Expdition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succs.
   Bologguine, arrt  Ceuta par les Omades, envahit le pays des
           Berg'ouata.
   Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succde.
   Guerre d'Italie.
   Les Omades d'Espagne tendent de nouveau leur autorit sur le
           Mag'reb.
   Rvoltes des Ketama rprimes par El-Mansour.
   Les deux Mag'reb soumis  l'autorit omade; luttes entre les
           Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
   Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.
   Mort du gouverneur El-Mansour. Avnement de son fils Badis.
   Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.
   Rupture de Ziri avec les Omades d'Espagne.

   CHAPITRE XIII.--_Affaiblissement des empires musulmans en
   Afrique, en Espagne et en Sicile_ (997-1045).

   Sommaire:

   Ziri-ben-Atiya est dfait par l'omade El-Modaffer.
   Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.
   Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.
   Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kala par Hammad.
   Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Mozz, fils de Ziri, est
           nomm gouverneur du Mag'reb.
   Guerres civiles en Espagne. Les Berbres et les Chrtiens y prennent
           part.
   Triomphe des Berbres et d'El-Mostan en Espagne.
   Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se dclare
           indpendant  la Kala.
   Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avnement d'El-Mozz.
   Conclusion de la paix entre El-Mozz et Hammad.
   Espagne: Chute des Omades. L'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le
           trne.
   Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.
   Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
   Luttes du Sanhadjien El-Mozz contre les Beni-Khazroun de Tripoli.
   Prludes de sa rupture avec les Fatemides.
   Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
   vnements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.
   Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.
   Rupture entre El-Mozz et le Hammadile Kl-Kad.

FIN DE LA DEUXIME PARTIE.

Carte de l'Afrique septentrionale au IIe sicle.

Carte de l'Espagne.

FIN DU PREMIER VOLUME




PRFACE


Arriv en Algrie il y a trente-quatre ans; lanc alors au milieu d'une
population que tout le monde considrait comme arabe, ce ne fut pas sans
tonnement que je reconnus les lments divers la composant: Berbres,
Arabes et Berbres arabiss. Frapp du problme ethnographique et
historique qui s'offrait  ma vue, je commenai, tout en tudiant la
langue du pays,  runir les lments du travail que j'offre aujourd'hui
au public.

Si l'on se reporte  l'poque dont je parle, on reconnatra que les
moyens d'tude, les ouvrages spciaux se rduisaient  bien peu de
chose. Cependant M. de Slane commenait alors la publication du texte et
de la traduction d'Ibn-Khaldoun et de divers autres crivains arabes. La
Socit archologique de Constantine, la Socit historique d'Alger
venaient d'tre fondes, et elles devaient rendre les plus grands
services aux travailleurs locaux, tout en conservant et vulgarisant les
dcouvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa collection de
l'_Univers pittoresque_, deux gros volumes descriptifs et historiques
sur l'Afrique, dus  la collaboration de MM. d'Avezac, Dureau de la
Malle, Yanosky, Carette, Marcel.

Un des premiers rsultats de mes tudes, portant sur les ouvrages des
auteurs arabes, me permit de sparer deux grands faits distincts qui
dominent l'histoire et l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que
l'on avait  peu prs confondus, en attribuant au premier les effets du
second. Je veux parler de la conqute arabe du VIIe sicle, qui ne fut
qu'une conqute militaire, suivie d'une occupation de plus en plus
restreinte et prcaire, laissant, au Xe sicle, le champ libre  la race
berbre, affranchie et retrempe dans son propre sang, et de
l'immigration hilalienne du XIe sicle, qui ne fut pas une conqute,
mais dont le rsultat, obtenu par une action lente qui se continue
encore de nos jours, a t l'arabisation de l'Afrique et la destruction
de la nationalit berbre.

Je publiai alors l'_Histoire de l'tablissement des Arabes dans
l'Afrique septentrionale_ (1 vol. in-8, avec deux cartes,
Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforai de dmontrer
ce que je demanderai la permission d'appeler cette dcouverte
historique.

Mais je n'avais trait qu'un point, important, il est vrai, de
l'histoire africaine, et il me restait  prsenter un travail
d'ensemble. Dans ces trente-quatre annes, que de documents, que
d'ouvrages prcieux avaient t mis au jour! En France, la conqute de
l'Algrie avait naturellement appel l'attention des savants sur ce
pays. Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens,
archologues, trouvaient en Afrique une mine inpuisable, et il suffit,
pour s'en convaincre, de citer les noms de MM. de Slane, Reynaud,
Quatremre, Hase, Walcknaer, d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel,
Carette, Yanosky, Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Lon
Rnier, Tissot, H. de Villefosse.

En Hollande, le regrett Dozy publiait ses beaux travaux sur l'Espagne
musulmane. En Italie, M. Michele Amari nous donnait l'histoire des
Musulmans de Sicile, travail complet o le sujet a t entirement
puis. Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient aussi
leur contingent.

Pendant ce temps, l'Algrie ne restait pas inactive. Un nombre
considrable de travaux originaux tait produit par un groupe d'rudits
qui ont form ici une vritable cole historique. Je citerai parmi eux:
MM. Berbrugger, F. Lacroix enlev par la mort avant d'avoir achev son
oeuvre, Poulle, le savant prsident de la Socit archologique de
Constantine, Reboud, Cherbonneau, gnral Creuly, Mac-Carthy, l'abb
Godard, l'abb Bargs, Brosselard, A. Rousseau, Fraud, de Voulx,
Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, Guin, Robin, Moll, Ragot,
Elie de la Primaudaie, de Grammont, prsident actuel de la Socit
d'Alger, et bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus rcemment
MM. Boissire, Masqueray, de la Blanchre, Basset, Houdas, Pallu de
Lessert, Poinssot, Cagnat.....

Grce aux efforts de ces rudits dont nous citerons souvent les
ouvrages, un grand nombre de points, autrefois obscurs, dans l'histoire
de l'Afrique, ont t clairs, et s'il reste encore des lacunes,
particulirement pour l'poque byzantine, le XVe sicle et les sicles
suivants, surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu 
peu. Je ne parle pas de l'poque phnicienne: l, il n'y a  peu prs
rien  esprer.

Comme sources, notre bibliothque des auteurs anciens est aussi complte
qu'elle peut l'tre. Quant aux crivains arabes, elle est galement 
peu prs complte, mais il faudrait, pour le public, que deux
traductions importantes fussent entreprises,--et elles ne peuvent l'tre
qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler du grand ouvrage
d'Ibn-el-Athir[1], qui renferme beaucoup de documents relatifs 
l'Occident, et du _Baane_, d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publi le texte
arabe, enrichi de notes.

[Note 1: _Kamil-et-Touarikh_.]

Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une histoire
d'ensemble. Je l'ai essay, voulant d'abord me borner aux annales de
l'Algrie; mais il est bien difficile de sparer l'histoire du peuple
indigne qui couvre le nord de l'Afrique, en nous conformant  nos
divisions arbitraires, et j'ai t amen  m'occuper en mme temps du
Maroc,  l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine,  l'est. Cette
fatalit s'imposera  quiconque voudra faire ici des travaux de ce
genre, car l'histoire d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce
peuple, dans l'Afrique du Nord, c'est le Berbre, dont l'aire s'tend de
l'Egypte  l'Ocan, de la Mditerrane au Soudan.

Fournel, qui a pass une partie de sa longue carrire  amasser des
matriaux sur cette question, a subi la fatalit dont je parle, et
lorsqu'il a publi le rsultat de ses recherches, monument d'rudition
qui s'arrte malheureusement au XIe sicle, il n'a pu lui donner d'autre
titre que celui d'histoire des _Berbers_.

Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je n'ai pas crit
uniquement pour les rudits, mais pour la masse des lecteurs franais et
algriens. Je me suis appliqu  donner  mon livre la forme d'un manuel
pratique; mais, ne voulant pas tendre outre mesure ses proportions, je
me suis heurt  une difficult invitable, celle de suivre en mme
temps l'histoire de divers pays, histoire qui est quelquefois confondue,
mais le plus souvent distincte.

Dans ces conditions, je me suis vu forc de renoncer  la forme suivie
et coulante de la grande histoire, pour adopter celle du manuel, divis
par paragraphes distincts, dont chacun est indpendant de celui qui le
prcde. Ce procd s'oppose naturellement  tout dveloppement d'ordre
littraire: la scheresse est sa condition d'tre; mais il permet de
mener de front, sans interrompre l'ordre chronologique, l'expos des
faits qui se sont produits simultanment dans divers lieux. De plus, il
facilite les recherches dans un fouillis de lieux et de noms, fait pour
rebuter le lecteur le plus rsolu.

Ecartant toutes les traditions douteuses transmises par les auteurs
anciens et les Musulmans, car elles auraient allong inutilement le
rcit ou ncessit des dissertations oiseuses, je n'ai retenu que les
faits certains ou prsentant les plus grands caractres de probabilit.
Je me suis attach surtout  suivre, le plus exactement possible, le
mouvement ethnographique qui a fait de la population de la Berbrie ce
qu'elle est maintenant.

Deux cartes de l'Afrique septentrionale  diffrentes poques, et une de
l'Espagne, faciliteront les recherches. Enfin une table gographique
complte terminera l'ouvrage et chaque volume aura son index des noms
propres.

Constantine, le 1er Janvier 1888.

Ernest MERCIER.




SYSTME ADOPT
POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES


Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas particulirement aux
orientalistes, le systme de transcription du nombre considrable de
vocables arabes et berbres qu'il contient doit tre, autant que
possible, simple et pratique.

La difficult, l'impossibilit mme, de reproduire, avec nos caractres,
certaines articulations smitiques, a eu pour consquence de donner lieu
 un grand nombre de systmes plus ou moins ingnieux. Divers signes
conventionnels, ajouts  nos lettres, ont eu pour but de les modifier
thoriquement, en leur donnant une prononciation qu'elles n'ont pas;
pour d'autres, on a form des groupes o l'_h_, cette lettre sans valeur
phontique en franais, joue un grand rle. Chaque pays, chaque acadmie
a, pour ainsi dire, son systme de transcription. Mais, pour le public
en gnral, tout cela ne signifie rien, et si l'on a, par exemple,
surmont ou souscrit un _a_ d'un point, d'un esprit ou de tout autre
signe (_a. a. a, '_), l'immense majorit des lecteurs ne le prononcera
pas autrement que le plus ordinaire de nos _a_.

De mme, ajoutez un _h_  un _t_,  un _g_ ou  un _k_, vous aurez
augment, pour le profane, la difficult matrielle de lecture, mais
sans donner la moindre ide de ce que peut tre la prononciation arabe
des lettres que l'on veut reproduire.

Enfin, on se bornant  rendre, d'une manire absolue, une lettre arabe
par celle que l'on a adopte en franais comme quivalente, on arrive
souvent  former de ces syllabes qui, dans notre langue, se prononcent
d'une manire sourde (_ein, in, an, on_) et ne rpondent nullement 
l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Franais prononcera toujours les
mots Amin, Mengoub, Hassein, comme s'ils taient crits: _Amain_,
_Maingoub_, _Hassain_.

En prsence de ces difficults, je n'ai pas adopt de systme absolu, ne
souffrant pas d'exception, m'efforant au contraire, mme aux dpens de
l'orthographe arabe, de retrancher toute lettre mutile et de rendre,
sous sa forme la plus simple pour des Franais, les sons, tels qu'ils
frappent notre oreille en Algrie. N'oublions pas, en effet, qu'il
s'agit des hommes et des choses de ce pays, et non de ceux d'Egypte, de
Damas ou de Djedda.

Quiconque a entendu prononcer ici le nom [arabe ____], ne s'avisera
jamais de le transcrire par _Masoud_, ainsi que l'exigeraient nos
professeurs, mais bien par _Meaoud_. Il en est de mme de [arabe __],
qui vient de la mme racine. La meilleure reproduction consistera  le
rendre par _Saad_, en ajoutant un _a_, et non par _Sad_, quels que
soient les signes dont on affectera ce seul _a_.

J'ajouterai souvent un _e_ muet aux noms termins par _in_, _en_, _an_,
_on_, et j'crirai _Slimane_ au lieu de _Souleman_ (ou _Soliman_),
_Houcne_, _Yar'moracene_, etc.

Quant aux articulations qui manquent dans notre langue, voici comment je
les rendrai:

Le [arabe: __,] par _th_, _t_ ou _ts_.

Le [arabe: __,] par un _h_; ce qui, du reste, ne reproduit nullement la
prononciation de cette consonne forte, et comme je ne figurerai jamais
le [arabe: __] par un _h_, le lecteur saura qu'il doit toujours
s'efforcer de prononcer cette lettre par une expiration s'appuyant sur
la voyelle suivante.

Le [arabe: __,] par le _kh_, groupe bizarre encore plus imparfait que
l'_h_ seul pour la prcdente lettre.

Le [arabe: __,] gnralement par un _a_ li  une des voyelles _a_, _i_,
_o_; quelquefois par une de ces lettres seules ou par la diphthongue
_eu_ ou par l'__. Cette lettre, dont la prononciation est impossible 
reproduire en franais, conserve presque toujours, dans la pratique, un
premier son rapprochant de l'_a_ et provenant de la contraction du
gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont cette consonne, car
c'en est une, est affecte. C'est pourquoi j'crirai _Chiate_ au lieu
de _Chte_, _Saad_ au lieu de _Sad_, etc.

Le [arabe: __,] gnralement par un _r_'. Si tout le monde grasseyait
l'_r_, il n'y aurait pas de meilleure manire de rendre cette lettre
arabe; malheureusement, il y a en arabe l'_r_ non grassey, et il faut
bien les diffrencier. Dans le cas o ces deux lettres se rencontrent,
la prononciation de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je
rends le [arabe: __,]par un _g'_ Exemples: _Mag'reb_, _Berg'ouata_.

Le [arabe: __,] par un _k_, comme dans Kassem, ou par un _g_, comme dans
Gabs. Cette lettre possde encore une intonation gutturale que l'on ne
peut figurer en franais.

Le [arabe: __,] par un _h_. Quant au [arabe: __,](_ta_ li), dont la
prononciation est celle de notre syllabe muette _at_ dans contrat, je le
rends par un simple _a_ et j'cris: _Louata_, _Djerba_, _Mda_.

Je ne parle que pour mmoire des lettres , [arabe: _____,] dont il est
impossible de reproduire, en franais, le son emphatique, et je les
rends simplement par _t_, _d_, _s_, _d_.




INTRODUCTION
DESCRIPTION PHYSIQUE ET GOGRAPHIQUE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE


DESCRIPTION ET LIMITES[2].--Le pays dont nous allons retracer l'histoire
est la partie du continent africain qui s'tend depuis la limite
occidentale de l'Egypte jusqu' l'Ocan Atlantique, et depuis la rive
mridionale de la Mditerrane jusqu'au Soudan. Cette vaste contre est
dsigne gnralement sous le nom d'Afrique septentrionale, sans y
comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi dire, une situation  part. Les
Grecs l'ont appele _Libye_; les Romains ont donn le nom d'_Afrique_ 
la Tunisie actuelle, et ce vocable s'est tendu  tout le continent. Les
Arabes ont appliqu  cette rgion la dnomination de _Mag'reb_,
c'est--dire Occident, par rapport  leur pays. Nous emploierons
successivement ces appellations, auxquelles nous ajouterons celle de
_Berbrie_, ou pays des Berbres.

[Note 2: Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au XVe
sicle (vol II).]

Nous avons indiqu les grandes limites de l'Afrique septentrionale. Sa
situation gographique est comprise entre les 24 et 37 de latitude
nord et les 25 de longitude orientale et 19 de longitude occidentale;
ainsi le mridien de Paris, qui passe  quelques lieues  l'ouest
d'Alger, en marque  peu prs le centre.

Les ctes de l'Afrique septentrionale se projettent d'une faon
irrgulire sur la Mditerrane. Du 31 de latitude, en partant de
l'Egypte, elles atteignent, au sommet de la Cyrnaque, le 33, puis
s'inflchissent brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30.

De l, la cte se prolonge assez rgulirement, en s'levant vers le
nord-ouest jusqu'au fond de la petite Syrte (34). Puis elle s'lve
perpendiculairement au nord et dpasse, au sommet de la Tunisie, le 37.
Elle suit alors une direction ouest-sud-ouest assez rgulire, en
s'abaissant jusqu' la limite de la province d'Oran, pour, de l, se
relever encore et atteindre le 36, au dtroit de Gibraltar.

Le littoral de l'Ocan se prolonge au sud-sud-ouest, en s'abaissant du
8 de longitude occidentale jusqu'au 19.

La partie septentrionale de la Berbrie se rapproche en deux endroits de
l'Europe. C'est, au nord-est de la Tunisie, la Sicile, distante de cent
cinquante kilomtres environ, et,  l'ouest, l'Espagne, spare de la
pointe du Mag'reb par le dtroit de Gibraltar. Cette partie de l'Afrique
offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les dites rgions europennes,
tant sous le rapport de l'aspect et des productions que sous celui du
climat.

Les carts considrables de latitude que nous avons signals en
dcrivant les ctes influent sur les conditions physiques et
climatriques; aussi le littoral des Syrtes diffre-t-il sensiblement de
la rgion occidentale.

OROGRAPHIE.--La rgion comprise entre la petite Syrte et l'Ocan est
couverte d'un rseau montagneux se reliant au grand Atlas marocain, qui
pntre dans le sud jusqu'au 30 et dont les plus hauts sommets
atteignent 3,500 mtres d'altitude. Toute cette contre montagneuse
jouit d'un climat tempr et d'une fertilit proverbiale. Les indignes,
peut-tre d'aprs les Romains, lui ont donn le nom de _Tel_. Ce Tel, en
Algrie et en Tunisie, ne dpasse gure, au midi, le 35 de latitude.

Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est--dire ce qui forme
actuellement l'Afrique franaise, la rgion telienne aboutit au sud 
une ligne de _hauts plateaux_, dont l'altitude varie entre 600 et 1,200
mtres. Le Djebel-Amour en marque le sommet; au del, le pays s'abaisse
graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce qui donne lieu,
dans cette dernire direction,  une srie de bas-fonds relis par des
cours d'eau aboutissant aux lacs Melr'ir et du Djerid, prs du golfe de
la petite Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parseme d'oasis
produisant le palmier; c'est la rgion _dactylifre_.

Des montagnes dont nous venons de parler descendent des cours d'eau, au
nord dans la Mditerrane,  l'ouest dans l'Ocan. Ceux du versant nord
sont gnralement peu importants, en raison du peu d'tendue de leur
cours: ce sont des torrents en hiver, presque  sec en t. Les rivires
du versant ocanien, venant de montagnes plus leves et ayant un cours
moins bref, ont en gnral une importance plus grande.

Au del des hauts plateaux et de la premire ligne des oasis, s'tend le
_grand dsert_ ou _Sahara_ jusqu'au Soudan. C'est une vaste contre
gnralement aride, entrecoupe de chanes montagneuses, de valles, de
plateaux desschs et pierreux et de dunes de sable. Des rgions d'oasis
s'y rencontrent. Le tout est travers par des dpressions formant
valles, dont les unes s'abaissent vers le Soudan et les autres se
dirigent vers le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les
valles, les oasis et certaines parties montagneuses sont seules
habites.

Dans la Tripolitaine, la rgion telienne est moins leve et a moins de
profondeur; en un mot, le dsert est plus prs. Cependant, derrire
Tripoli se trouve un massif montagneux assez tendu, donnant accs au
Hammada (plateau) tripolitain.

Le littoral de la Cyrnaque est bord de collines qui forment les
pentes d'un plateau semblable  celui de Tripoli, mais moins tendu.
Quelques oasis se trouvent au sud de ce plateau. Au del commence le
grand dsert de Libye.


MONTAGNES PRINCIPALES

De l'est  l'ouest, les principales montagnes de l'Afrique
septentrionale sont:

CYRNAQUE.--Le _Djebel-el-Akhdar_, dans la partie suprieure
tripolitaine.--Le _Djebel-R'arane_ et le _Djebel-Nefoua_, au sud de
Tripoli.

ALGRIE.--Le _Djebel-Aours_, s'levant jusqu' 2,300 mtres au midi de
Constantine et s'abaissant au sud, brusquement, sur la rgion des oasis.

Le _Djebel-Amour_ (2,000 mtres), au midi de la province d'Alger formant
le sommet des hauts plateaux.

Le _Djebel-Ouarensenis_ (2,000 mtres), au nord du Djebel-Amour, prs de
la ligne du mridien de Paris.

Le _Djebel-Djerdjera_ ou _grande Kabilie_ (2,300 mtres), prs du
littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser.

MAROC.--Les montagnes du _Grand Atlas_ ou _Deren_, notamment le
_Djebel-Hentata_, d'une altitude de 3,500 mtres et dont les sommets
sont couverts de neiges ternelles.


PRINCIPALES RIVIRES

VERSANT MDITERRANEN.--L'_Ouad-Souf-Djine_ et l'_Ouad-Zemzem_,
descendant du Djebel-R'arane et du plateau de Hammada et venant former
le marais situ au-dessous de Mesrata, sur le littoral de la grande
Syrte.

L'_Ouad-Medjerda_, qui recueille les eaux du versant nord-est de
l'Aours et du plateau tunisien et vient dboucher dans le golfe de
Karthage, au sommet de la Tunisie.

L'_Ouad-Seybous_, recueillant les eaux de la partie orientale de la
province de Constantine et dbouchant  Bne.

L'_Ouad-el-Kebir_, form de l'_Ouad-Remel_ et de l'_Ouad-Bou-Merzoug_,
dont le confluent est  Constantine et l'embouchure au nord de cette
ville.

L'_Ouad-Sahel_, venant, d'un ct, du Djebel-Dira, prs d'Aumale, et, de
l'autre, des plateaux situs  l'ouest de Stif, et dbouchant, sous le
nom de _Soumam_, dans le golfe de Bougie,  l'est du Djerdjera.

L'_Ouad-Isser_,  l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure prs de
Dellis.

Le _Chelif_, descendant du versant nord du Djebel-Amour et du
Ouarensenis, recevant le _Nehar-Ouacel_, venu du plateau de Seressou, au
sud de cette montagne, et aprs avoir dcrit un coude  la hauteur de
Miliana, courant paralllement  la cte de l'est  l'ouest, pour se
jeter dans la mer  l'extrmit orientale du golfe d'Arzeu.

L'_Habra_ et le _Sig_, appel dans son cours suprieur _Mekerra_, se
runissant pour former le marais de la _Makta_, au fond du golfe
d'Arzeu. La plus grande partie des eaux de la province d'Oran est
recueillie par ces deux rivires.

La _Tafna_, descendant des montagnes situes au midi de Tlemcen et qui
se jette dans la mer au nord de cette ville, aprs avoir recueilli
L'_Isli_, venant de la rgion d'Oudjda (Maroc).

La _Mouloua_, qui recueille les eaux du versant oriental et
septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure se trouve 
l'ouest de la limite algrienne.


VERSANT OCANIEN.--L'_Ouad-el-Kous_, qui se jette dans la mer prs
d'El-Arache, au sommet du Maroc.

Le _Sebou_, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas.

Le _Bou-Regreg_, au midi du prcdent et ayant son embouchure non loin
de lui,  Sal.

L'_Ouad-Oum-er-Reba_, grande rivire recueillant les eaux du versant
occidental de l'Atlas et traversant de vastes plaines avant de dboucher
 Azemmor.

Le _Tensift_, voisin du prcdent, au midi.

L'_Ouad-Sous_, qui coule entre les deux chanes principales du grand
Atlas mridional et traverse la province de ce nom.

L'_Ouad-Nouri_, dbouchant prs du cap du mme nom.

Et enfin l'_Ouad-Deraa_, descendant du grand Atlas au midi et formant,
dans la direction de l'ouest, une large valle. Ce fleuve se jette dans
l'Ocan vis--vis l'archipel des Canaries.


VERSANT INTRIEUR.--L'_Ouad-Djedi_, qui prend naissance au midi du
Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, paralllement au Tel, et va se
perdre aux environs du lac Melr'ir.

L'_Ouad-Ma_ et l'_Ouad-Ir'ar'ar_, venant tous deux de l'extrme sud et
concourant  former la valle de l'_Ouad-Rir'_, qui se termine au chott
(lac) Melr'ir.

L'_Ouad-Guir_, descendant des hauts plateaux, pour se perdre au sud non
loin de l'oasis de Touat.

Enfin l'_Ouad-Ziz_, qui vient de l'Atlas marocain et disparat aux
environs de l'oasis de Tafilala.


LACS

Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. Voici les
principaux:

Le chott du _Djerid_, au sud de la Tunisie.

Le _Melr'ir_,  l'ouest du prcdent; entre eux se trouve la dpression
de _R'ara_.

La sebkha du _Gourara_,  l'est du cours infrieur de l'Ouad-Guir.

La sebhka de _Daoura_, prs de Tafilala.

On compte, en outre, un certain nombre de marais, parmi lesquels nous
citerons la sebkha de _Zar'ez_, dans le Hodna, et les chott _Chergui_
(oriental) et _R'arbi_ (occidental), dans les hauts plateaux. Ce sont
souvent de vastes dpressions, avec des berges  pic, et dont le fond
est plus ou moins marcageux, selon l'poque de l'anne.


CAPS

Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le littoral de l'est
 l'ouest.

_Ras-Tourba_ et cap _Rozat_, au sommet de la Cyrnaque.

Cap _Mesurata_, prs de la ville de Mesrata,  l'angle occidental du
golfe de la grande Syrte.

_Ras-Capouda_ (l'ancien _Caput Vada_), au sommet de la petite Syrte.

_Ras-Dimas_ (l'antique _Thapsus_),  l'angle mridional du golfe de
Hammamet.

_Ras-Adar_, ou cap _Bon_, au sommet de la presqu'le de Cherik, angle
nord-est de la Tunisie.

Promontoire d'_Apollon_ ou cap _Farina_,  l'angle occidental du golfe
de Tunis.

_Ras-el-Abiod_, cap _Blanc_,  l'angle occidental du golfe de Bizerte.

Cap de _Garde_,  l'angle occidental du golfe de Bne.

Cap de _Fer_,  l'angle oriental du golfe de Philippeville.

Cap _Bougarone_ ou _Seb-Rous_ (les sept caps),  l'angle occidental du
mme golfe.

Cap _Cavallo_,  l'angle oriental du golfe de Bougie.

Cap _Sigli_,  l'angle oppos, c'est--dire au pied occidental de la
grande Kabylie (Djerdjera).

Cap _Matifou_ (rgulirement _Thaman'tafoust_),  l'angle oriental du
golfe d'Alger.

Cap _Tens_,  l'est et auprs de la ville de ce nom.

Cap _Carbon_,  l'angle occidental du golfe d'Arzeu, entre cette ville
et Oran.

Cap _Falcon_,  l'angle occidental du golfe d'Oran.

Cap _Tres-Forcas_,  l'ouest du golfe form par l'embouchure de la
Mouloua, dominant Melila, qui est btie sur le versant oriental de ce
cap.

Cap de _Ceuta_,  la pointe orientale du dtroit de Gibraltar.

Cap _Spartel_, sur l'Ocan,  l'ouest de cette pointe.

Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Reba et d'Azemmor.

Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift.

Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir.

Cap _Noun_,  l'embouchure de la rivire de ce nom.

Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa.

Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20 de longitude.


DIVISIONS GOGRAPHIQUES ADOPTES PAR LES ANCIENS

L'Algrie septentrionale, Libye des Grecs, a form les divisions
suivantes:

_Rgion littorale_

_Cyrnaque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontire occidentale
de l'gypte jusqu'au golfe de la grande Syrte.

_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte.
_Byzacne_, rgion au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral
oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord
le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la rgion
entre la Numidie  l'ouest et la Tripolitaine  l'est. La Tripolitaine,
la Byzacne, la Zeugitane et l'Afrique propre ont t runis,  l'poque
romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_.

_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a t
forme gnralement par le cours suprieur de la Medjerda, avec une
ligne partant du coude de cette rivire pour rejoindre le littoral, et
de l jusqu'au golfe de Bougie, c'est--dire environ le 3 de longitude
est. La Numidie a t elle-mme divise en orientale et occidentale,
avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite sparative.

_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Mouloua).
 la fin du IIIe sicle de l're chrtienne, elle a t divise en
_Stifienne_, comprenant la partie orientale avec Stif, et
_Csarienne_, forme de la partie occidentale, avec _Yol-Cesare_
(Cherchel) comme capitales.

_Maurtanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de
l'Afrique jusqu' l'Ocan.

_Rgion intrieure_

_Libye dserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la
Tripolitaine et de la Cyrnaque.

_Gtulie_, au sud de la Numidie et des Maurtanies, sur les hauts
plateaux et dans le dsert.

_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux prcdents.

_Populations anciennes_

CYRNAQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom gnrique se transformant en
_Lebata_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut
identifier aux Berbres Louata des auteurs arabes.

_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le
nord de la Cyrnaque.

_Nasammons_, dans l'intrieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la
grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages.

_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refouls ensuite
vers l'est.

_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte.

_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), tablis sur le littoral, entre les
deux Syrtes. Ils ont donn leur nom plus tard  la Zeugitane. On les
identifie aux Zouar'a.

_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli.

_Lotophages_, dans l'le de Djerba et sur le littoral voisin.


AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces
tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaoukes, paraissent tre un
seul et mme peuple, qui a donn son nom  la Byzacne.

_Libo-Phniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage.


NUMIDIE.--_Numides_, nom gnrique.

_Nabathres_, dans la rgion du nord-est.

_Massssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province.
Ont t remplacs par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-tre
contribu  former:

_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de l,
jusqu' l'Aours.

_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des prcdents,
jusqu' la mer.


MAURTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom gnrique, auquel on a associ plus
tard celui de _Maziques_.

_Quinquegentiens_, diviss en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et
_Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera).

_Massssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacs
de bonne heure par d'autres populations.

_Makhourbes_ et _Banioures_,  l'ouest du Mons-Ferratus.

_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux,  l'ouest des prcdents.

_Nacmus_, dans la rgion des hauts plateaux, au midi des prcdents.

_Massssyliens_, sur la rive droite du Molochath.


MAURTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom gnrique.

_Massssyliens_, tablis dans le bassin de la Mouloua.

_Maziques_, sur le littoral nord et ouest.

_Bacuates_, tablis dans le bassin du Sebou et tendant leur domination
vers l'est (identifis aux Berg'ouata).

_Makenites_, cours suprieur du Sebou (identifis aux Meknaa).

_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Reba.

_Darad_, bassin du Dera.


_Rgion intrieure_


LIBYE DSERTE.--_Garamantes_, appels aussi _Gamphazantes_, oasis de
Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan).

_Blemyes_, au sud-est des prcdents, vers le dsert de Libye (peuplade
donnant lieu  des rcits fabuleux).


GTULIE.--_Gtules_, nom gnrique. Sur toute la ligne des hauts
plateaux et dans la partie septentrionale du dsert.

_Mlano-Gtules_ (_Gtules noirs_), au midi des prcdents.

_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Dera).


ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme gnrique, diviss en _Ethiopiens blancs_
et _Ethiopiens noirs_.

Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au
midi de la Gtulie, sur les bords de l'Ocan, nous ne pouvons nous
empcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont
donn leur nom au Sngal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des
_Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, port encore
par des chefs de ces peuplades.


DIVISIONS GOGRAPHIQUES ADOPTES PAR LES ARABES

Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe sicle, donnrent, ainsi que nous
l'avons dit,  l'Afrique le nom gnrique de Mag'reb, qui s'tendit mme
 l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une dsignation ne
pouvait demeurer aussi vague, et les conqurants divisrent le pays
comme suit:

_Pays de Barka_, la Cyrnaque (moins la Marmarique).

_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite,  laquelle on a ajout la
Tripolitaine  l'est, et la province de Constantine, jusqu'au mridien
de Bougie,  l'ouest.

_El-Mag'reb-el-Aouot_ (ou Mag'reb central), depuis le mridien de
Bougie jusqu' la rivire Mouloua.

_El-Mag'reb-el-Aka_ (ou Mag'reb extrme). Tout le reste de l'Afrique,
jusqu' l'Ocan  l'ouest et  l'Ouad-Dera au sud.

_Sahara_, toute la rgion dsertique.


_Population_

L o les anciens n'avaient vu qu'une srie de peuplades indignes, sans
lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une mme race qui a
couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donn le nom de
_Berbre_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se
subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous prsentons les
tableaux complets au chapitre Ier de la deuxime partie.


ETHNOGRAPHIE

ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBRE

La question de l'origine et de la formation du peuple berbre n'a pas
fait un grand pas depuis une vingtaine d'annes. Nous avons donc peu de
chose  ajouter au mmoire publi par nous en 1871, sous le titre:
_Notes sur l'origine du peuple berbre_[3]. De nouvelles hypothses ont
t mises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent
s'appuyer les donnes vritablement historiques, ne s'est augment en
rien, malgr les dcouvertes de l'anthropologie.

En rsum, que possdons-nous, comme traditions historiques, sur ce
sujet? Diodore, Hrodote, Strabon, Pline, Ptolme, ne disent rien sur
l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient l des
agglomrations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altrs
et dont ils retracent les moeurs primitives, sinon fantastiques.

Un seul, Salluste, s'inquite de la formation des peuples africains et
il reproduit,  cet gard, les traditions qu'il prtend avoir
recueillies dans les livres du roi Hiemsal, crits en langue punique.
On connat son systme: L'Hercule tyrien aurait entran jusqu'au
dtroit qui a reu son nom[4] des guerriers mdes, perses et armniens.
Ces trangers, rests dans le pays, auraient form la souche des Maures
et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient t donns par les
Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phniciennes tablies
sur le littoral auraient achev de constituer la population de
l'Afrique, en lui ajoutant un lment nouveau.

[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mmoire a t donn en appendice
 la fin de notre _Histoire de l'tablissement des Arabes dans l'Afrique
septentrionale_.]

[Note 4: Colonnes d'Hercule.]

[Note 5: ..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes
(Salluste).]

Voil, en quelques mots, le systme de Salluste.

Procope, reproduisant  cet gard les donnes de l'historien Josphe,
dit que l'Afrique a t peuple par des nations chasses de la Palestine
par les Hbreux[6]. Le rabbin Mamounide, un des plus clbres
commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergsens, expulss du
pays de Canaan par Josu, emigrrent en Afrique.

Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, aprs avoir examin diverses
hypothses sur la question, s'exprime comme suit: Les Berbres sont les
enfants de Canaan, fils de Cham, fils de No; leur aeul se nommait
Mazir'; ils avaient pour frres les Gergsens et taient parents des
Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y
eut en Syrie, entre les Philistins et les Isralites, des guerres, etc.
Vers ce temps-l, les Berbres passrent en Afrique[7].

[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.]

[Note 7: _Histoire des Berbres_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.]

Ainsi, voil toute une srie de traditions d'origines diverses,
rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de
l'Afrique.

Nous n'avons pas parl des Hycsos, ces conqurants smites, plus ou
moins mlangs de Mongols, qui, aprs avoir conquis l'Egypte, renvers
la XIIIe dynastie et occup en matres le pays durant plusieurs sicles,
furent chasss par le Pharaon Ahms I, de la XVIIIe dynastie.

En effet, l'histoire de l'Egypte nous dmontre premptoirement
qu'autrefois sa vie a t intimement mle  celle de la Berbrie, et
c'est ce qui a t trs bien caractris par M. Zaborowski[8] dans les
termes suivants: L'action rciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une
sur l'autre est si ancienne, elle a t si longue et si profonde, qu'il
est impossible de dmler ce que la premire a emprunt  la seconde, et
rciproquement.

[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars
1883.)]

Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passs en partie
dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette mme histoire nous apprend
que, vers le XVe sicle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion
de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest
s'abattre sur l'Egypte.

Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et
qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'o venaient-elles?
Arrivaient-elles d'Europe ou taient-elles depuis longtemps tablies
dans la Berbrie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine
la quantit innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique
septentrionale, on ne peut s'empcher d'y voir les spultures de ces
hommes blonds ou un usage laiss par eux. Il faut, en outre, reconnatre
la parent troite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de
l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck.

_Berbres_, _Ibres_, _Celtibres_, voil des peuples frres et dont
l'action rciproque des uns sur les autres est incontestable, sans mme
qu'il soit besoin d'appeler  son aide l'identit de conformation
physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments
d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens
divers.

A quelle poque, par quels moyens se sont tablies ces relations de
races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les
invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-l, ou de celui-l en
celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les rudits ne parviendront
jamais  s'entendre, en l'absence de tout document prcis. Pourquoi, du
reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits  des poques
diffrentes?

Mais ne nous arrtons pas  ces dtails.

Du rapide expos qui prcde rsultent deux faits que l'on peut admettre
comme incontestables:

1 Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu, 
diffrentes poques, dans l'Afrique septentrionale;

2 Cette rgion a t habite anciennement par une race blonde, ayant de
grands traits de ressemblance, comme caractres physiologiques et comme
moeurs, avec certaines peuplades europennes.

Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation?

Dirons-nous, comme certains, que la race berbre est d'origine purement
smitique, ou, comme d'autres, purement aryenne?

Nullement. La race berbre, en effet, peut avoir subi,  diffrents
degrs, cette double influence, et il peut exister parmi elle des
branches qu'il est possible de rattacher  l'une et  l'autre de ces
origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a
persist avec son type spcial de race africaine, type bien connu en
Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant
dans toute l'Afrique septentrionale.

Sans vouloir discuter la question de l'unit ou de la pluralit de la
famille humaine, il est certain qu' une poque trs recule, la race
libyenne ou berbre s'est trouve forme et a occup l'aire qui lui est
propre, toute l'Afrique du nord.

Sur ce substratum sont venues,  des poques relativement rcentes,
s'tendre des invasions dont l'histoire a conserv de vagues souvenirs,
et ce contact a laiss son empreinte dans la langue, dans les moeurs et
dans les caractres physiologiques. Les peuples cananens, les
Phniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbre; et les
_blonds_, qui, peut-tre, taient en grande minorit, ont impos pendant
un certain temps leur mode de spulture aux Libyens du Tell. Malgr
l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie
par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de
l'lment arabe, il existe encore en Algrie, notamment aux environs de
la Kala des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des
tribus qui construisent de vritables dolmens.

Mais cette action des trangers, que nous reconnaissons, a eu des effets
plus apparents que profonds, et il s'est pass en Afrique ce qui a eu
lieu presque partout et toujours, avec une rgularit qui permettrait de
faire une loi de ce phnomne: la race vaincue, domine, asservie, a,
peu  peu, par une action lente, imperceptible, absorb son vainqueur en
l'incorporant dans son sein.

Le mme fait s'est produit au moyen ge  l'occasion de l'invasion
hilalienne, et cependant le nombre des Arabes tait relativement
considrable et leur mlange avec la race indigne avait t favoris
d'une manire toute particulire, par l'anarchie qui divisait les
Berbres et annihilait leurs forces. L'lment arabe a nanmoins t
absorb; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe,
il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses moeurs.

N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est pass en Gaule: l'occupation
romaine a romanis pour de longs sicles les provinces mridionales,
sans modifier, d'une manire sensible, l'ensemble de la race. Dans le
nord, les conqurants francks se sont rapidement fondus dans la race
conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitu  celui
des vaincus. Ces effets diffrents s'expliquent par le degr de
civilisation des conqurants, suprieur aux vaincus dans le premier cas,
infrieur dans le second. En rsum, ces conqutes, ces changements dans
les dnominations, les lois et les moeurs, n'ont pas empch la race
gauloise de rester, comme fond, celtique.

De mme, malgr les influences trangres qu'elle a subies, la race
autochthone du nord de l'Afrique est reste libyque, c'est--dire
berbre.




PRCIS DE L'HISTOIRE
DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
(BERBRIE)

PREMIRE PARTIE

PRIODE ANTIQUE
JUSQU' 642 DE L'RE CHRTIENNE




CHAPITRE Ier

PRIODE PHNICIENNE
1100-268 AVANT J.-C.


Temps primitifs.--Les Phniciens s'tablissent en Afrique.--Fondation de
Cyrne par les Grecs.--Donnes gographiques d'Hrodote.--Prpondrance
de Karthage.--Dcouvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de
Karthage.--Conqutes de Karthage dans les les et sur le littoral de la
Mditerrane.--Guerres de Sicile.--Rvolte des Berbres.--Suite des
guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en
Afrique.--Agathocle vacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de
Sicile.--Nouvelles guerres dans cette le.--Anarchie en Sicile.


TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande rgne sur les temps
primitifs de l'histoire de la Berbrie. Le nom de l'Afrique est  peine
prononc dans la Bible, et si, dans les rcits lgendaires tels que ceux
d'Homre, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois rpte, les
dtails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive
puisse s'en servir. Sur la faon dont s'est forme la race aborigne de
l'Afrique septentrionale, on ne peut mettre que des conjectures, et
l'hypothse la plus gnralement admise est qu' un peuple vritablement
autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double
lment arian (blond) et smitique (brun), dont le mlange intime a
form la race berbre, dj constitue bien avant les temps historiques.

L'antiquit grecque n'a commenc  avoir de dtails prcis sur la partie
occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses
tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la
Mditerrane. Hrodote est le premier auteur ancien qui ait crit
srieusement sur ce pays (Ve sicle av. J.-C.); nous examinerons plus
loin son systme gographique.

Selon cet historien, les Libyens taient des nomades se nourrissant de
la chair et du lait de leurs brebis. Leurs habitations sont des cabanes
tresses d'asphodles et de joncs, qu'ils transportent  volont. Plus
tard, Diodore les reprsentera comme menant une existence abrutie,
couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons,
sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chvres. Ils
obissent  des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent
que de brigandage. Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois
javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de
gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la
retraite..... En gnral, ils n'observent,  l'gard des trangers, ni
foi ni loi. Ce tableau de Diodore s'applique videmment aux Africains
nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les moeurs
devaient se modifier suivant les lieux.

LES PHNICIENS S'TABLISSENT EN AFRIQUE.--Ds le XIIe sicle avant notre
re, les Phniciens qui, selon Diodore, avaient dj des colonies, non
seulement sur le littoral europen de la Mditerrane, mais encore sur
la rive ocanienne de l'Ibrie, explorrent les ctes de l'Afrique et
les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations
commerciales avec les indignes taient le but de ces courses
aventureuses et, pour assurer la rgularit des changes, des comptoirs
ne tardrent pas  se former. Les Berbres ne firent probablement aucune
opposition  l'tablissement de ces trangers, qui, sous l'gide du
commerce, venaient les initier  une civilisation suprieure, et dans
lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il rsulte
mme de divers passages des auteurs anciens que les indignes taient
trs empresss  retenir chez eux les Tyriens. Quant  ceux-ci, ils se
prsentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les htes des
aborignes et se soumettaient  l'obligation de leur payer un tribut[9].

Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Soua), _Utique_,
_Tuns_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent
successivement tablies sur le continent africain, et le littoral sud de
la Mditerrane fut ouvert au commerce par les Phniciens, comme le
rivage nord et les les l'avaient t par les Grecs.

[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206
et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompe et Virgile, sur
la fondation de Karthage par Didon.]

[Note 10: En phnicien la ville neuve (_Kart-hadatch_) par
opposition  Utique (_Outik_) la vieille.]

FONDATION DE CYRNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phniciens dans la
colonisation du littoral mditerranen furent les Grecs. Depuis
longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque
Psammetik Ier combla leurs voeux en leur ouvrant les ports de l'Egypte.
Aprs avoir explor cette contre jusqu' l'extrme sud, ils firent un
pas vers l'Occident, et dans le VIIe sicle[11], une colonie de Grecs de
l'le de Thra vint, sous la conduite de son chef Ariste, surnomm
Battos, s'tablir  Cyrne. Les peuplades indignes que les Threns y
rencontrrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_,
ils donnrent  leur pays le nom de Libye (Grec: Libye), que l'antiquit
conserva  l'Afrique. La tradition a gard le souvenir des luttes qui
clatrent entre les Grecs de Cyrne et leurs voisins de l'Ouest, les
Phniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et
l'histoire retrace le dvouement des deux frres Karthaginois qui
consentirent  se laisser enterrer vivants pour tendre le territoire de
leur patrie jusqu' l'endroit que l'on a appel en leur honneur Autel
des Philnes[12].

[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de
Cyrne. Selon Thophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne
une date antrieure qui varie entre 758 et 631.]

[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste,
_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.]

DONNES GOGRAPHIQUES D'HRODOTE.--Vers 420, Hrodote, qui avait
lui-mme visit l'Egypte, crivit sur l'Afrique des dtails prcis que
ses successeurs ont rpts  l'envi. Ses donnes, trs tendues sur
l'Egypte, sont assez exactes relativement  la Libye, jusqu'au
territoire de Karthage; pour le pays situ au del, il reproduit les
rcits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.

Pour Hrodote, la Libye comprend le territoire situ entre l'Egypte et
le promontoire de Soles (sans doute le cap Cantin). Elle est habite
par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des
colonies grecques et phniciennes tablies sur le littoral. Ce qui
s'tend au-dessus de la cte est rempli de btes froces; puis, aprs
cette rgion sauvage, ce n'est plus qu'un dsert de sable
prodigieusement aride et tout  fait dsert[13].

[Note 13: Lib. IV.]

Aprs avoir dcrit le littoral de la Cyrnaque et des Syrtes, Hrodote
s'arrte au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins
ne parle pas spcialement de Karthage. Au del du lac
Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boises, habites par des
populations de cultivateurs nomms _Maxyes_. Enfin, il a entendu dire
que, bien loin, dans la mme direction, tait une montagne fabuleuse
nomme Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou
_Atarantes_. Au midi de ces rgions, au del des dserts, se trouve la
noire Ethiopie.

Parmi les principaux noms de peuplades donns par Hrodote, nous
citerons:

Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_,
etc., habitant la Cyrnaque.

Les _Nasamons_ et les _Psylles_ tablis sur le littoral de la Grande
Syrte.

Les _Garamantes_ diviss en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes
de Tripoli, et _Garamantes du sud_, tablis dans l'oasis de _Garama_
(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom.

Les _Troglodytes_, voisins des prcdents et en guerre avec eux.

Les _Lotophages_, tablis dans l'le de Mninx (Djerba) et sur le
littoral voisin.

Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.

Les _Maxyes_, les _Aoeses_, les _Zaoueks_ et les _Ghyzantes_ au nord du
lac Triton et sur le littoral en face des les Cercina (Kerkinna)[14].

Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hrodote. Comme dtail des
moeurs de ces indignes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi,
la promiscuit des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses
habitant l'extrme sud[15].

[Note 14: Hrodote, 1. IV, ch. 143.]

[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans
l'Antiquit_, passim.]

PRPONDRANCE DE KARTHAGE.--La prosprit des comptoirs phniciens,
augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage,
dont la fondation date du commencement du Xe sicle (av. J.-C.), devint
la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces mtropoles
envoyaient  leurs possessions de la Mditerrane des troupes qui,
charges d'abord de les protger contre les indignes, servirent ensuite
 dompter ceux-ci. Bientt les villages agricoles avoisinant les
colonies phniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbres durent
donner  leurs anciens locataires, devenus leurs matres, le quart du
revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent
vivre cte  cte sans que le plus civilis, ft-il de beaucoup le moins
nombreux, arrive  imposer sa domination  l'autre.

La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'tendit sur les
tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbres du sud,
maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermdiaires pour
le commerce de l'intrieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage,
aprs avoir cess de payer tribut aux indignes, en exigea un de
ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phniciennes,
qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'tait peu  peu
dbarrasse des liens qui l'unissaient  la mre patrie et avait conquis
son autonomie  mesure que la puissance du royaume phnicien
dclinait[17].

[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie,
p. 147 (_Recueil des notices de la Socit arch. de Constantine_,
1875).]

[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.]

En mme temps les navigateurs puniques fondaient  l'ouest de nouvelles
colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Tns),
_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent
avec les rois ou chefs de tribus de ces contres loignes, des traits
de commerce et d'alliance.

DCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas 
l'ambition des Phniciens; il leur fallait de nouvelles conqutes. Entre
le VIe et le Ve sicle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral
Hannon de reconnatre le littoral de l'Atlantique et d'y tablir des
colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires
portant trente mille colons phniciens et libyens, et les provisions
ncessaires pour le voyage et les premiers temps de l'tablissement. Il
franchit le dtroit de Gads, rpartit son monde sur la cte africaine
de l'Ocan et s'avana jusqu'au golfe form par la pointe qu'il appelle
_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie  la pointe
du golfe de Guine. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea 
s'arrter. Il retourna sur ses pas aprs avoir accompli un voyage qui ne
devait tre renouvel que deux mille ans plus tard[18].

[Note 18: Par les Portugais en 1462.]

Le succs de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que
les principales circonstances de son voyage furent relates en une
inscription qu'on plaa dans le temple de Karthage. Cette inscription,
traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom
de _Priple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait
seulement, d'aprs Pline, que c'tait  l'poque de la plus grande
puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthne, cit par Strabon,
on comptait plus de trois cents colonies phniciennes au del du
dtroit[19].

ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage
au milieu des populations berbres tait le fruit de l'esprit
d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phniciens avaient
sans cesse donn des preuves pendant de longs sicles. Chacun avait
coopr  cette conqute; le gouvernement avait donc t d'abord une
rpublique o le rang de chacun tait gal. Puis, les fortunes
commerciales et militaires s'tant faites, les grandes familles avaient
conserv le pouvoir entre leurs mains, et il en tait rsult une
oligarchie assez complique. Le pouvoir excutif tait dvolu  deux
rois[20], assists d'un conseil dit des anciens, compos de vingt-huit
membres, tous paraissant avoir t lus par le peuple et pour un temps
assez court. L'excutif nommait les gnraux en chef, mais leur
dlguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait  en faire de
vritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rtablir une unit
ncessaire dans le commandement. Pour complter la machine
gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, compos de
l'aristocratie, exerait les fonctions judiciaires et contrlait les
actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages
d'une dmocratie et en avait tous les inconvnients; il manquait d'unit
et, par suite, de force, et ouvrait la porte  toutes les intrigues et 
toutes les comptitions.

[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir galement: _Navigation
d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, del les colonnes
d'Hercule_, par Lon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et
suiv.]

[Note 20: Sufftes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur
donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).]

[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et
suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.]

CONQUTE DE KARTHAGE DANS LES LES ET SUR LE LITTORAL DE LA
MDITERRANE.--Ds le sixime sicle avant notre re, les Karthaginois
firent des expditions guerrires dans les les et sur le rivage
continental de la Mditerrane. En 543,  la suite d'une guerre contre
les Phocens, ils restrent matres de l'le de Corse. Quelques annes
plus tard, eut lieu leur premier dbarquement en Sicile (536).

Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent  cette
poque; dj les Etrusques l'avaient aide dans sa guerre contre les
Phocens; en 509 fut conclu son premier trait d'alliance avec les
Romains[22].

Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'tendit sur la
Mditerrane, dont tous les rivages reurent la visite des vaisseaux de
Karthage se prsentant, non plus comme de simples trafiquants, mais
comme les matres de la mer. Les Berbres de l'Afrique propre sont ses
vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses allis: tous lui fournissent des
mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise
se rpandit au loin et exera la plus grande influence, particulirement
sur la Grce et le midi de l'Italie.

[Note 22: Polybe.]

GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra
ses plus grands efforts; elle tait attire vers cette conqute par la
richesse et la proximit de l'le, et aussi par le dsir d'abattre la
puissance des Grecs en Occident. Alors commena ce duel sculaire, qui
devait avoir pour rsultat d'arrter la colonisation grecque dans la
Mditerrane, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits.

Allis  Xerxs par un trait fait dans le but d'oprer simultanment
contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une arme
considrable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette
alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses taient
crass  Salamine, les Phniciens prouvaient un vritable dsastre en
Sicile (vers 480).

La guerre continua pendant de longues annes en Sicile, sans que les
Karthaginois y obtinssent de grands succs: les revers, la peste, les
calamits de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Nanmoins,
vers la fin du Ve sicle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon,
remportrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois prs
d'un tiers de l'le, avec des villes telles que Selinonte, Hymre,
Agrigente, etc.[24].

[Note 23: C'est  tort que M. Mommsen et les Allemands
orthographient ce nom par un H. La premire lettre est un An () et non
un Heth ().]

[Note 24: Diodore.]

Denys, tyran de Syracuse, les arrta dans leurs succs et les fora 
signer un trait, ou plutt une trve, pendant laquelle les deux
adversaires se prparrent  une lutte plus srieuse (404).

En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nomm
suffte, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force
l'entre du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'anne suivante,
il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de
presque toute l'le, vient mettre le sige devant Syracuse et porte le
ravage dans la contre environnante. Au moment o il est sur le point de
triompher de son ennemi, la peste clate dans son arme. Denys profite
de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois dmoraliss, les
bat sur terre et sur mer et force le suffte  souscrire  une
capitulation qui consacre la perte de toutes ses conqutes. Ainsi finit
cette campagne si brillamment commence[25].

[Note 25: Diodore, 1. XXIV.]

RVOLTE DES BERBRES.-- la nouvelle de ce dsastre, les indignes de
l'Afrique croient que le moment est venu de reconqurir leur
indpendance. Ils se runissent en grandes masses et viennent
tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et
la mtropole punique se trouve expose au plus grand danger. Mais
bientt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent
obir  aucune rgle, et ce rassemblement se fond et se dsagrge. Ainsi
nous verrons constamment les Berbres profiter des malheurs dont leurs
dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la rvolte clate
comme la foudre; mais bientt la dsunion et l'indiscipline font leur
oeuvre, la runion se dissout en quelques jours et les indignes
retombent sous le joug de l'tranger[26].

[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.]

SUITE DES GUERRES DE SICILE.-- peine Karthage avait-elle triomph des
Berbres qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La
guerre recommena aussitt entre Denys et les Karthaginois, et se
prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs annes. Magon,
ayant pri dans une bataille, fut remplac par son fils portant le mme
nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys
le jeune. Malgr ces changements, la guerre continuait avec acharnement
de part et d'autre: c'tait comme un hritage que les pres
transmettaient en mourant  leurs enfants.

Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvr une certaine puissance sous
la ferme main de Denys, le rgne de son successeur ne leur procura pas
les mmes avantages. Pousss  bout par les vices de Denys le jeune, les
Syracusains l'expulsrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours
des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec
empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile
avec Magon, en chargeant ce gnral de reprendre avec vigueur les
oprations militaires. Vers le mme temps elle concluait avec Rome un
nouveau trait d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait 
celle-ci de ne pas naviguer au del du dtroit de Gads,  l'Ouest, et
du cap Bon,  l'Est, et lui interdisait mme de faire du commerce en
Afrique (348).

A l'arrive de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car
la ville elle-mme tait divise en plusieurs camps, fit appel aux
Corinthiens fondateurs de leur cit, en implorant leur secours. Ceux-ci
envoyrent Timolon avec une petite arme d'un millier d'hommes.
Syracuse tait alors sur le point de tomber: un parti avait livr le
port aux Karthaginois; Denys occupait le chteau; Icetas le reste de la
ville. Timolon obtint la soumission de Denys et la remise de la
citadelle et fora les Karthaginois  une trve pendant laquelle il
dtacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu,
s'embarqua prcipitamment et vint chercher un refuge  Karthage, o,
pour chapper  un supplice ignominieux, il se donna la mort.

Karthage, brlant du dsir de tirer vengeance de ces checs, fit passer,
en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal
et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus
complet dsastre. Timolon, bien qu'il dispost d'un nombre beaucoup
moins grand de soldats, russit, aprs une lutte acharne dans laquelle
les Karthaginois dployrent le plus grand courage,  triompher d'eux.
En 338 un trait fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois.
Timolon fit ainsi reconnatre l'intgrit de Syracuse et de son
territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant
aux Karthaginois la dfense de soutenir  l'avenir les tyrans.

AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques
annes plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans moeurs, mais
d'un caractre nergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar,
 s'emparer par un coup de force de l'autorit  Syracuse; il mit  mort
les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319).
Bien qu'il et jur  Amilcar, pour obtenir son appui, une fidlit
ternelle  Karthage, il se considra comme dgag de son serment par la
mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques.
Aussitt, Karthage fit passer en Sicile une arme nombreuse sous la
conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportrent sur
Agathocle une victoire dcisive et vinrent mettre le sige devant
Syracuse.

Agathocle, rduit  la dernire extrmit, ne possdant plus que la
ville dans laquelle il est bloqu, repouss par les Grecs auxquels il
s'est rendu odieux par sa tyrannie, conoit le dessein hardi de se
dbarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il
supplie les Syracusains de rsister encore quelques jours, parvient, au
moyen d'un stratagme,  attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du
port, profite de ce moment pour en sortir lui-mme avec quelques
navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses
ennemis, il parvient  lui chapper et, aprs six jours d'une traverse
des plus prilleuses, aborde dans le golfe mme de Tunis et se retranche
dans les carrires, aprs avoir brl ses vaisseaux afin d'enlever  ses
troupes toute pense de retour (310).

Revenus de la stupeur que leur a cause cette attaque imprvue, les
Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les
gnraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est dj
empar de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux
Phniciens; leurs troupes sont crases par Agathocle qui vient mettre
le sige devant Karthage (309).

Pendant que les Phniciens dmoraliss multiplient les offrandes  leurs
dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant mme leurs propres
enfants, la renomme porte de tous cts, en Berbrie, la nouvelle des
succs de l'envahisseur et de la destruction de l'arme Karthaginoise.
Les indignes, tributaires ou allis, accourent en foule au camp
d'Agathocle pour l'aider  craser leurs matres ou leurs amis.

En Sicile, Amilcar a continu le sige de Syracuse: mais bientt le
bruit des victoires des Grecs parvient aux assigs et, par un puissant
effort, ils obligent les Karthaginois  lever le blocus (309). L'anne
suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait
prisonnier et expire dans les supplices.

Cependant Agathocle, solidement tabli  Tunis, continuait de menacer
Karthage et en mme temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et 
l'est, faisant reconnatre son autorit par les Berbres; dans une seule
campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Aprs
avoir, avec une audacieuse habilet, rprim une rvolte qui avait
clat contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en
pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrnaque, ancien lieutenant
d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Sduit par ses promesses,
Ophellas n'hsita pas  amener son arme au tyran; mais Agathocle le fit
assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une
situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et
la guerre civile paralysaient ses forces.

Agathocle, aprs avoir enlev Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le
commandement de son arme  son fils Archagate, et rentra en Sicile, o
il tenait aussi  assurer son autorit (306); aussitt aprs son dpart,
les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et rduisirent les
Grecs  l'tat d'assigs. Agathocle s'empressa de venir au secours de
son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidle aux conqurants et
il prouva  son tour les revers de la fortune.

[Note 27: Benzert.]

AGATHOCLE VACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses allis berbres, n'ayant plus
autour de lui que quelques soldats puiss et dmoraliss, Agathocle se
dcida  vacuer sa conqute; il retourna suivi de quelques officiers en
Sicile, laissant  Tunis ses enfants, avec l'arme; mais les soldats, se
voyant abandonns, mirent  mort la famille de leur prince et traitrent
avec les Karthaginois auxquels ils abandonnrent toutes les villes
conquises par Agathocle.

Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage  deux doigts de sa perte se
terminait subitement au grand avantage de la mtropole punique (306). Un
trait de paix ayant t conclu entre les deux puissances, les
Karthaginois purent s'appliquer  rparer leurs dsastres et  reprendre
de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle tablissait solidement son
autorit  Syracuse, devenait un vritable roi, et s'unissait  Pyrrhus
d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.

PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRE--Mais la
paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait tre de longue dure. Aprs
la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'le devint de nouveau la proie
des factions et durant prs de dix annes l'anarchie y rgna seule.
Enfin, en 279, les Syracusains menacs de l'attaque imminente de
Karthage appelrent  leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient dj
fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgr les victoires
d'Hracle et d'Asculum si chrement achetes, le roi d'Epire se
trouvait dans la plus grande indcision, car il avait d, pour vaincre
les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les
lments htrognes composant son arme il ne pourrait obtenir une
seconde fois ce rsultat. La discorde avait clat parmi ses allis et
les Tarentins, mmes, qui l'avaient appel, taient sur le point de se
tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de
nouvelles perspectives: la royaut de la Sicile tait,  dfaut de Rome,
une riche proie; Pyrrhus passa donc le dtroit et arriva  Syracuse, o
il fut accueilli avec le plus grand empressement.

Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvel leur alliance
avec les Romains et fourni  ceux-ci l'appui de leur flotte dans la
dernire guerre, car c'tait un vritable trait d'alliance offensive et
dfensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce
temps ils avaient redoubl d'efforts pour s'emparer de la Sicile et
recommenc le blocus de Syracuse. L'arrive de Pyrrhus, amenant des
troupes nombreuses et aguerries, arrta net leurs progrs; bientt mme
ils se virent assigs dans leur quartier gnral de Lilybe. Mais le
temps des succs de Pyrrhus tait pass; ses troupes furent vaincues
dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidlit des populations
chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit
gmir l'le sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de dtacher de
lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, tait
rappel sur le continent par les Tarentins, se dcida  laisser le champ
libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie
(276), o le sort ne devait pas lui tre plus favorable.


ANARCHIE EN SICILE.--Le dpart du roi laissait la Sicile en proie aux
factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient t
appels dans l'le par Agathocle ou y avaient t amens par Pyrrhus.
Abandonns par leurs chefs, ils s'taient d'abord livrs au brigandage,
puis avaient form de petites colonies indpendantes. La principale
tait celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'tait donn un
groupe d'aventuriers campaniens tablis  Messine. Les Syracusains,
aprs le dpart de Pyrrhus, avaient lu comme chef un officier de
fortune nomm Hiron qui avait pris en main la direction de la
rsistance contre les Karthaginois et, pendant sept annes, avait lutt
contre eux, non sans succs. Pendant ce temps les Mamertins, allis 
des brigands de leur espce tablis  Rhige, sur la cte italienne, en
face de Messine, avaient vu leur puissance s'accrotre et taient
devenus un vritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les
Karthaginois et mme pour les Romains. Cette situation allait donner
naissance aux plus graves vnements et dterminer une rupture, depuis
quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.




CHAPITRE II

PREMIRE GUERRE PUNIQUE
268-220


Causes de la premire guerre punique.--Rupture de Rome avec
Karthage.--Premire guerre punique.--Succs des Romains en Sicile.--Les
Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois 
Tunis; les Romains vacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en
Sicile.--Grand sige de Lilybe.--Bataille des les Egates; fin de la
premire guerre punique.--Divisions gographiques adoptes par les
Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, aprs avoir tabli son
autorit en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succs des
Karthaginois en Espagne.


CAUSES DE LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--Les checs prouvs par Pyrrhus
dans l'Italie mridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient
dlivr Rome d'un des plus grands dangers qu'elle et courus. Sa
puissance s'tait augmente d'autant, car elle avait hrit de presque
toutes les conqutes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans
le moment du danger, recherch l'alliance des Karthaginois contre
l'ennemi commun, cette union momentane de deux peuples ayant des
intrts absolument opposs ne pouvait subsister aprs la disparition
des causes spciales qui l'avaient amene. Matresse de l'Italie
mridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage
considrait comme sa conqute, car depuis plusieurs sicles elle se
consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession;
c'est sur ce champ que la lutte de la race smitique contre la race
ariane allait commencer.

Un des premiers actes des Romains, aprs le dpart de Pyrrhus, avait t
de dtruire le nid de brigands campaniens tablis  Rhige. Les Mamertins
de Messine, rduits ainsi  leurs seules forces, avaient alors t en
butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigs par Hiron. Vers
268, leur situation n'tant plus tenable, ils se virent dans la
ncessit de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit
aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrrent en pourparlers
avec ceux-ci; mais les autres se dcidrent  faire hommage de leur cit
aux Romains. Le Snat de Rome, aprs quelque hsitation, admit les
brigands campaniens dans la confdration italique et, ds lors, la
rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les
prtextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les
Romains, notamment, reprochaient  Karthage d'avoir viol plus d'une
clause de leurs prcdents traits et d'avoir profit des embarras que
leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente
et de prendre pied sur le continent.

RUPTURE DE ROME AVEC KARTHAGE.--Tandis que Rome adressait  Hiron
l'ordre de cesser toute agression contre ses allis les Mamertins, et se
prparait  faire passer des troupes  Messine (265), elle envoyait 
Karthage une dputation charge de demander des explications sur
l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant[28]. C'tait, en
ralit, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'viter la guerre en
dsavouant les actes de son amiral. En mme temps elle entrait en
pourparlers avec Hiron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un
rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine ft livre aux
Syracusains, leurs nouveaux allis. Au moment donc o les troupes
romaines runies  Rhge se disposaient  traverser le dtroit, on
apprit que la flotte phnicienne commande par Hiron se trouvait dans
le port de Messine et que la forteresse de cette ville tait occupe par
les Karthaginois (264). Sans se laisser arrter par cette surprise, les
Romains mirent  la voile et parvinrent  s'emparer, plutt par la ruse
que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, lis par des
instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'viter une
rupture, n'osrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes
leurs forces. Maintenant la rupture tait consomme et la guerre allait
commencer avec la plus grande nergie de part et d'autre.

[Note 28: En vertu du trait d'alliance les unissant aux Romains,
les Karthaginois avaient envoy  ceux-ci pour les aider dans leur
guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris
ombrage  Rome de cet empressement et l'amiral punique avait d
reprendre la mer. C'est alors qu'il tait all  Tarente offrir sa
mdiation ou peut-tre ses services  Pyrrhus. (Justin, XVIII).]

PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--Ds qu'on eut appris  Karthage l'occupation
de Messine par les Italiens, la guerre fut dcide. Une flotte nombreuse
vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que
les troupes puniques, d'un ct, et Hiron, avec les Syracusains, de
l'autre, l'assigeaient par terre. Mais les Romains n'taient pas
disposs  se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius
Claudius tant parvenu  passer le dtroit contraignit bientt les
allis  lever le sige et vint mme faire une dmonstration contre
Syracuse. L'anne suivante les Romains remportrent de grands succs,
dont la consquence fut de dtacher Hiron du parti des Karthaginois et
d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263)[29]; les colonies grecques
de l'le suivirent son exemple et ds lors Karthage se trouva isole,
sur un sol tranger, et oblige de faire face  des ennemis s'appuyant
sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientt les
Phniciens en furent rduits  se retrancher derrire leurs places
fortes.

[Note 29: Diodore, XXIII.--Polybe, 1.]

Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugrent qu'il y avait lieu de
tenter un grand effort: ils runirent une arme imposante de mercenaires
liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la
rpartirent dans leurs places fortes et s'tablirent solidement 
Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le noeud de leur
rsistance. Bientt les consuls vinrent attaquer ce camp retranch,
mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le
sige rgulier. Hannibal, fils de Giscon, dfendait avec habilet la
ville et tait aid par Hiron qui avait contract une nouvelle alliance
avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment
d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le
blocus.

SUCCS DES ROMAINS EN SICILE.--Sur ces entrefaites, le gnral Hannon,
envoy de Karthage avec une nouvelle et puissante arme, dbarque en
Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des
armes est favorable  ceux-ci; les Karthaginois, crass, laissent leur
camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine,  se
rfugier dans Hracle avec une poigne de soldats. Cette bataille
dcida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage  la pointe de
l'pe, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262).
Les habitants de la cit furent vendus comme esclaves[30].

[Note 30: Polybe, 1. I, ch. 19, 20.]

Malgr les succs des Italiens, la situation en Sicile n'tait pas
dsespre pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande
partie de l'le et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une
guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur
terre, remplaa les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus
puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les ctes
italiennes et fit un tort considrable au commerce. Force fut aux latins
de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des
quinquirmes[31], en tat de lutter avec celles de leurs ennemis. Aprs
avoir cr les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur
des Italiens pourvut  tout, et, en 280, une flotte imposante tait
prte  tenir la mer. Le dbut ne fut pas heureux; une partie des
navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port
de Lipari; mais bientt les marins italiens prirent leur revanche dans
plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire
navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capture ou
dtruite. Duilius ayant dbarqu en Sicile obtint sur les ennemis de
nouveaux et importants avantages (260).

[Note 31: La quinquirme avait jusqu' 300 rameurs et portait le
mme nombre de soldats.]

Encourags par les succs de leur flotte, les Romains excutrent,
pendant les annes suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et
russirent  arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils
occupaient dans ces deux les. En mme temps la guerre de Sicile suivait
son cours avec des chances diverses, mais sans amener de rsultat
dcisif. Nanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et
S. Paterculus s'emparrent de villes importantes; Hippane, Canarine,
Enna, Erbesse, etc.

LES ROMAINS PORTENT LA GUERRE EN AFRIQUE.--La guerre durait depuis huit
ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaant de
s'terniser. Le plus sr moyen de la terminer tait d'attaquer les
ennemis chez eux, et de transporter le thtre de la lutte dans leur
propre pays. En 256, les Romains rsolurent d'excuter ce hardi projet.
Ils runirent une flotte de trois cents galres et firent voile vers
l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Rgulus. Ils
rencontrrent  Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrrent une
mmorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains.
Ds lors l'Afrique tait ouverte. Les consuls abordrent  l'est de
Karthage et allrent s'tablir solidement  Clype (Icliba), pour y
grouper toutes les forces, hors de la porte de leurs ennemis. De l ils
lancrent dans l'intrieur des expditions qui portrent au loin le
ravage et la terreur, et ramenrent un grand nombre de prisonniers. Sur
ces entrefaites arriva l'ordre du Snat de Rome, rappelant en Italie le
consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant 
Rgulus de presser les oprations, au moyen de son arme rduite 
15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.

Aprs le premier moment de stupeur qui avait suivi  Karthage la
nouvelle du dsastre d'Eknome, on s'tait prpar avec ardeur  la
rsistance; des mercenaires avaient t enrls et Amilcar, rappel de
Sicile, avait ramen des forces importantes. Mais le sort des armes fut
encore dfavorable aux Karthaginois: vaincus  Adis (Rads), ils ne
purent empcher Rgulus d'occuper Tuns (Tunis) (255).

Menace d'un sige immdiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs;
mais les conditions qui lui furent faites taient si dures qu'elle
renona  toute pense de transaction et se prpara  lutter avec la
dernire nergie, prfrant mourir en combattant que consommer elle-mme
sa ruine. Sur ces entrefaites arrivrent des vaisseaux chargs de
mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacdmonien Xanthippe,
officier de mrite, form  l'cole des grands capitaines de son pays.
Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la
direction de la dfense, le nouveau gnral changea compltement le
systme qui avait t suivi jusque-l. Au lieu de tenir les troupes
derrire les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit
sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerant 
l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mmes et en leurs
chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Rgulus
restait inactif  Tuns, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le
sige de Karthage et ne pouvant se rsoudre  abandonner sa conqute
pour se replier derrire ses retranchements de Clype.

VICTOIRE DES KARTHAGINOIS  TUNIS.--Les Romains vacuent
l'Afrique.--Bientt les Karthaginois sont en tat de marcher contre
leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grce aux
habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une
victoire dcisive. Rgulus est fait prisonnier avec ses meilleurs
soldats, tandis que les dbris de son arme, deux mille hommes  peine,
se rfugient  Clype.

C'tait la perte de la campagne; en vain les Romains envoyrent contre
l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la
situation n'tait plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la
garnison de Clype et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant  la
vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les
allis indignes qui avaient soutenu Rgulus dans sa campagne. Cette
vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions
crasantes; quant aux chefs, ils prirent dans les tortures. Xanthippe
avait sauv Karthage. Il fut largement rcompens et put quitter
l'Afrique avant d'avoir prouv les effets de l'ingratitude et de
l'envie des Karthaginois[32].

[Note 32: Polybe, I.]

REPRISE DE LA GUERRE EN SICILE.--Aprs ce succs, Karthage se trouvait
en tat de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec nergie.
Agrigente et plusieurs autres places tombrent tout d'abord en son
pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur taient loin
d'tre abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'anne
suivante (254), la flotte romaine se runit  Messine. De l, les
consuls allrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent
matres, aprs un sige vigoureusement men. Ils s'emparrent en outre
de presque tout le littoral septentrional de l'le, mais n'osrent se
mesurer avec l'arme karthaginoise qui tenait le pays  l'intrieur.
L'anne suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente
en Afrique, virent la tempte disperser leur flotte, ce qui les fora 
renoncer  ce projet.

Pendant plusieurs annes la guerre continua avec des chances diverses,
mais sans aucun rsultat dcisif; les ressources, de part et d'autre,
s'puisaient et l'on pouvait prvoir, sinon la fin de ce grand duel, au
moins l'imminence d'une trve. Les Karthaginois, voulant tenter un
effort dcisif, s'adressrent mme, pour obtenir de l'argent,  leur
alli Ptolme Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours.
Les Romains, non moins gns, se virent contraints de rduire le nombre
de vaisseaux qu'ils avaient crs et de renoncer  la guerre maritime.

Cependant en 250, Metellus s'tant trouv assez fort pour lutter contre
l'arme karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter
depuis la dfaite de Tunis, remporta une importante victoire sur
Asdrubal[33], qui s'tait audacieusement avanc jusqu'aux portes de
Palerme. Les lphants, qui avaient puissamment contribu aux succs de
Xanthippe, tombrent aux mains des vainqueurs.

[Note 33: C'est encore une erreur d'crire Asdrubal, en phnicien
Azrou-Bal le secours de Baal, par un H.]

A la suite de ce nouvel chec, Karthage, aprs avoir mis en croix son
gnral, se dcida  faire encore une tentative pour obtenir la paix, et
c'est  cette occasion que l'histoire a plac le rcit du dvouement de
Rgulus. De mme que la premire fois, les conditions faites par les
Romains furent juges inacceptables, et la guerre recommena (249).

GRAND SIGE DE LILYBE.--Les Romains, qui avaient achev la conqute du
littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succs pour
expulser dfinitivement leurs ennemis de l'le. Ils vinrent en
consquence les attaquer dans leur place forte de Lilybe et
commencrent le sige de cette ville, sige aussi mmorable par l'ardeur
et le gnie des assigeants que par le courage et l'obstination des
assigs, commands par le gnral Himilcon. Pendant plusieurs mois les
machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine
bloquait troitement le port; mais Himilcon triompha par son habilet de
tous les efforts des assigeants, renversant par des sorties soudaines
les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficults,
incendiant leurs machines, djouant tous leurs plans; en mme temps, de
hardis marins parvenaient  faire entrer dans la ville, en passant au
milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et mme des renforts. Sur ces
entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, dsesprant d'enlever la
ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec
une flotte nombreuse pour craser les navires karthaginois  l'ancre
dans le port de Drpane. Cette fois la victoire fut pour les
Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs prcdentes dfaites
maritimes en infligeant aux Romains un vritable dsastre. Une tempte,
qui suivit de prs cette bataille, cota encore aux Italiens un grand
nombre de vaisseaux.

Ces nouvelles portrent  Rome le dcouragement; si Karthage avait
profit de ce moment pour pousser vigoureusement les oprations, nul
doute que la guerre n'et t promptement termine  son avantage. Mais,
soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en
raison du caractre propre aux races smitiques, qui ne s'inclinent que
devant la ncessit immdiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts
dcisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On
resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs
annes, consistant en de petits combats sur terre et des courses de
piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des
troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dvoues et composes
en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar tait un gnral
de grande valeur; il sut tirer parti de ces lments mauvais et, sans
remporter de succs dcisifs, empcher tout progrs de la part des
Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit excuter une razia dans
le Bruttium, puis il vint occuper le mont Eret[34] qui domine Palerme,
et de l, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber
sur ses ennemis et de couper les convois[35]. De leur ct les Romains
dployaient la plus grande tnacit, si bien que les deux armes rivales
en arrivrent  reconnatre mutuellement l'impossibilit de se vaincre.

[Note 34: Monte Pellegrino.]

[Note 35: Polybe, 1. I, p. 57.]

BATAILLE DES LES GATES.--FIN DE LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--La guerre
durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient
des signes non quivoques de lassitude, quand Rome, dcide  en finir,
eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore
des luttes navales. Au commencement, de l'anne 242, trois cents
galres, plus un grand nombre de btiments de transport, firent voile
vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara
sans difficult de Drpane et de Lilybe, car les vaisseaux karthaginois
taient absents, soit qu'ils fussent rentrs en Afrique, soit qu'ils se
trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle,
Karthage se prpara  envoyer des troupes en Sicile  son gnral, dont
la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargs de
vivres, de munitions et d'argent partirent bientt d'Afrique sous la
conduite de Hannon, avec mission d'viter  tout prix le combat et de
dbarquer subrepticement les secours dans l'le; mais la vigilance de
Lutatius ne put tre djoue. Avec autant d'audace que de courage, il
attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des gates,
et remporta sur les ennemis une victoire dcisive. Cinquante galres
karthaginoises furent coules, soixante-dix captures, et le reste se
dispersa. Ce beau succs allait mettre fin  la campagne.

Dmoralise par sa dfaite, Karthage autorisa Amilcar  traiter comme il
l'entendrait avec l'ennemi; mais un trait dans ces conditions ne
pouvait tre que dsastreux, c'est--dire entraner la perte de la
Sicile, pour la possession de laquelle les Phniciens luttaient depuis
si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposes 
Karthage:

Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans
ranon.

Abandon dfinitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer
Hiron ni ses allis.

Et paiement d'une contribution considrable, dont partie sur-le-champ,
et partie en dix annuits[36].

[Note 36: En tout 3200 talents euboques d'argent.]

De son ct, Rome reconnaissait l'intgrit du territoire de Karthage.

Les consquences de la premire guerre punique furent considrables, et
permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un
demi-sicle. Suzeraine de l'Italie mridionale et de la Sicile et
matresse de la mer, voil dans quelles conditions la laissait la
conclusion de la paix, ou plutt de la trve. Quant  Karthage, sa
situation tait tout autre: son prestige maritime compromis, ses
finances ruines, son autorit sur les Berbres branle, tels taient
pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle tait encore
capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; nanmoins ses
jours de grandeur taient passs et son dclin approchait.


DIVISIONS GOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE ADOPTES PAR LES ROMAINS.--La
guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique
leur donnrent des connaissances prcises sur le continent que les Grecs
avaient nomm Libye. Ils donnrent, les premiers, le nom d'Afrique au
territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du
pays, mais, peu  peu, l'appellation d'Afrique devint gnrale. Ils
surent ds lors que cette vaste contre tait habite par un grand
nombre de peuplades indignes, dont les Phniciens n'taient pas partout
les matres, mais souvent les allis ou les htes.

Voici quelles furent les divisions adoptes par les Romains pour la
gographie africaine:

1 _Cyrnaque_ ou _Libye pentapole_, borne  l'est par la Marmarique
et,  l'ouest, par la Grande-Syrte, et habite par diffrentes peuplades
parmi lesquelles les _Nasamons_ et les _Psylles_.

2 _Rgion Syrtique_, comprenant les deux Syrtes, et habite par les
_Troglodytes, Lothophages, Makes_, etc.

3 _Afrique propre_ ou _Territoire de Karthage_, correspondant  peu
prs  la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois.
Dans la partie mridionale se trouve la grande tribu des Musulames et,
prs du Triton, celle des Zoukes.

4 _Numidie_, s'tendant de l'Afrique propre  la Molochath ou
Mouloeuia. Elle est divise en deux royaumes: celui des _Massiliens_ 
l'est avec Hippo-Regius (Bne), ou Zama, pour capitale, et celui des
_Massssyliens_  l'ouest, capitale Siga[37]. La ville de Kirta (ou
Cirta) sur l'Amsaga tait, en quelque sorte, la capitale de la Numidie
occidentale.

[Note 37: Auprs de l'embouchure de la Tafna. Il est  remarquer, du
reste, que la Massoessylie, c'est  dire le pays situ  l'ouest de
l'Amsaga, constituait en ralit la partie orientale de la Maurtanie.
Nous lui verrons prendre ce nom, aussitt que les conqutes des Romains
leur auront mieux fait connatre le pays.]

5 _Maurtanie_ ou _Maurusie_, s'tendant,  l'ouest de la Numidie
jusqu' l'Ocan. Elle est habite par un grand nombre de peuplades
maures.

6 _Gtulie_, rgion situe au sud de la Numidie et de la Maurtanie, et
formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est
habite par les Gtules nomades.

7 _Libye intrieure_, comprenant les dserts africains. Habite par les
_Garamantes_, _Mlano-Gtules_, _Leucoethiopiens_ et des peuplades
fantastiques, telles que les _Blemmyes_, ayant le visage au milieu de la
poitrine, et les _Egypans_ aux jambes de boue. Strabon et Pline ne
tarderont pas  reproduire ces fables.

Les peuplades berbres obissent  des chefs, vritables rois, dont le
pouvoir se transmet  leurs enfants par hrdit et que nous allons voir
entrer en scne.

GUERRE DES MERCENAIRES.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt
mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord,
vacuer cette arme compose des lments les plus divers: Gaulois,
Ligures, Balares, Macdoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de
Amilcar, les expdia par fractions  Karthage, o ils ne tardrent pas 
crer une situation prilleuse, car non seulement il fallut les nourrir,
mais encore payer leur solde arrire. Les dsordres commis par cette
soldatesque devinrent si intolrables que le gouvernement de Karthage se
dcida  donner  chaque homme une pice d'or  la condition qu'il irait
s'tablir  Sicca[38], sur la frontire de la Numidie. Les Phniciens,
qui avaient espr s'en dbarrasser par ce moyen, jugrent le moment
favorable pour proposer aux mercenaires une rduction considrable sur
leur solde. Aussitt la rvolte clate: en vain Karthage essaie de
parlementer et dpche aux stipendis plusieurs parlementaires, et enfin
le gnral Giscon avec lequel ceux-ci avaient demand  traiter; les
soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils
lisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbre
Mathos. Giscon, abreuv d'outrages, est arrt par les rebelles qui
adressent un appel aux indignes. Aussitt la rvolte se propage et
l'arme des mercenaires devient formidable[39]; elle se divise en deux
troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met
le sige devant Utique (239).

[Note 38: Actuellement le Kef.]

[Note 39: Polybe, LI, ch. LXVII et suiv.]

Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la
direction de la guerre  Amilcar, le seul homme capable de la mener 
bien, prfra donner le commandement de ses troupes  Hannon, qui avait
dj fourni la mesure de son incapacit en Sicile. De grands efforts
furent faits pour rsister  l'attaque des rebelles; mais deux checs
successifs essuys par le gnral dcidrent les Karthaginois  le
remplacer par Amilcar. Il tait temps, car la leve de boucliers des
Berbres tait gnrale et les jours de Karthage semblaient comptes.
L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des
indignes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui
s'teignent d'eux-mmes, si la rsistance est entre des mains fermes et
exprimentes.

En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientt les
rebelles furent contraints de lever le sige d'Utique; le gnral
karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux
mercenaires une dfaite srieuse prs du fleuve Bagradas (Medjerda) et
s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tuns tait toujours
aux mains des stipendis et Mathos continuait le sige de Hippo-Zarytos.
Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se dtachrent de ce blocus
pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand pril; mais
l'habile Amilcar, qui connaissait les indignes, tait parvenu 
dtacher de la cause des rebelles un Berbre nomm Naravase. Soutenu par
les forces de son nouvel alli, il attaqua rsolument les mercenaires
et, grce  sa stratgie et au courage de ses soldats, parvint encore 
les vaincre; ils laissrent un grand nombre de morts sur le champ de
bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.

Une des premires consquences de cette dfaite fut la mise  mort de
Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires
firent prir dans les tortures. Ds lors, la lutte fut, de part et
d'autre, suivie de cruauts atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le
nom de _guerre inexpiable_. En mme temps, Karthage perdait la Sardaigne
qu'elle avait laisse  la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci,
suivant l'exemple de leurs collgues d'Afrique, massacrrent les
Phniciens qui se trouvaient dans l'le et, aprs avoir commis mille
excs, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et
Hippo-Zarytos, las de rsister, ouvrirent leurs portes aux rebelles.
Mathos et Spendius, encourags par ces succs, vinrent alors,  la tte
d'une grande multitude, mettre le sige devant Karthage. La mtropole
punique rduite de nouveau  la dernire extrmit se vit contrainte
d'implorer le secours de Hiron de Syracuse et des Romains, qui
s'empressrent de l'aider  rsister  l'attaque des mercenaires; en
mme temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquitait les rebelles sur
leurs derrires et les attirait  des combats en plaine, o il avait
presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le sige de
Karthage, les stipendis se laissrent pousser par Amilcar dans une
sorte de dfil que les historiens appellent _dfil de la Hache_, o
ils se trouvrent troitement bloqus, et, comme ils ne voulaient pas se
rendre, ils furent bientt en proie  la plus affreuse famine et
contraints, dit l'histoire, de s'entre-dvorer. Ne pouvant plus rsister
 leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbre du nom de
Zarzas et quelques autres, se prsentrent, pour traiter,  Amilcar, qui
stipula que dix rebelles  son choix seraient laisss  sa disposition
et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses
lphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier.
Il en prit, dit-on, quarante mille.

La rvolte semblait dompte; mais Tuns tenait encore. Mathos s'y tait
retranch avec des forces importantes. Amilcar, tant venu l'y assiger,
fut dfait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la
campagne. Enfin Karthage, s'tant rsolue  un suprme effort, adjoignit
Hannon  Amilcar en chargeant les deux gnraux d'en finir. Bientt, en
effet, les Karthaginois amenrent Mathos  tenter le sort d'une bataille
en rase campagne et parvinrent  l'craser. Cette fois, c'en tait fait
des mercenaires; la rvolte tait dompte et Karthage chappait  un des
plus grands dangers qu'elle et courus. L'attitude des Berbres pendant
cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique tait
prcaire, car, sans leur appui et leur coopration, les mercenaires
n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant
de succs[40].

[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn.
Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.]

KARTHAGE, APRS AVOIR RTABLI SON AUTORIT EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE
EN ESPAGNE.--Aprs avoir fait rentrer sous leur obissance les villes
compromises par l'appui donn aux rebelles, et notamment Utique et
Hippo-Zarytos, qui opposrent une rsistance dsespre, les
Karthaginois firent plusieurs expditions dans l'intrieur, tant pour
chtier les Berbres que pour garantir la limite mridionale par une
ligne de postes. Ils occuprent notamment, alors, la ville de Theveste
(Tbessa).

Ds qu'elle ne fut plus absorbe par le soin de son salut, Karthage
songea aussi  roccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle
prparait une flotte expditionnaire, imposa son veto absolu et, comme
on ne tenait pas compte de sa dfense, elle se disposa  recommencer la
guerre contre sa rivale. Mais la mtropole punique tait encore trop
meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se rsoudre 
entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les
exigences romaines et de renoncer  toute prtention sur la Sardaigne
(237).

Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne o il semblait que Rome
devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour chapper 
l'envie de ses concitoyens qui, comme rcompense de ses services,
l'avaient dcrt d'accusation, que pour continuer  servir sa patrie,
accepta le commandement de l'expdition dont le prtexte tait de
secourir Gads (Cadix), colonie punique alors attaque par ses voisins.
Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une
expdition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi
lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu
suprme, la haine du nom romain. Il marcha le long de la cte en
emmenant un grand nombre d'lphants; la flotte le suivait, au large, 
sa hauteur. Parvenu  Tanger, il traversa le dtroit. La victoire
couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de
conqurir des provinces  Karthage; mais en 228 il trouva la mort du
guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42].

[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.]

[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.]

SUCCS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar,
remplaa celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Dou d'un
esprit politique suprieur, il consolida, par des alliances et des
traits avec les populations indignes, les succs de son beau-pre,
fonda la cit de Karthagne et ralisa en Espagne de grands progrs.
Tout le pays jusqu' l'Ebre fut administr au nom du gouvernement
karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le
pouvoir fut, en ralit, celui d'un vice-roi  peu prs indpendant.
Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conqutes de son
gnral une compensation  ses pertes dans la Mditerrane, lui laissa
le champ libre.

[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).]

Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis crass, ne virent
pas sans la plus grande jalousie les progrs des Karthaginois en
Espagne. Ils jugrent bientt qu'il tait de la dernire importance de
les arrter, et,  cet effet, ils conclurent un trait d'alliance avec
deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias).
Aprs s'tre assur ces points d'appui, ils forcrent Asdrubal  signer
un trait par lequel il s'obligeait  respecter ces colonies et  ne pas
franchir l'Ebre. Malgr l'engagement auquel Asdrubal avait t forc de
souscrire, la puissance punique avait continu  s'tendre dans la
pninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrter
l'excution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui
s'tait fait remarquer  l'arme par ses brillantes et solides qualits
et qui avait en outre hrit de la popularit du nom de son pre, fut
appel, par le voeu de tous les officiers,  remplacer son beau-frre
Asdrubal, et, bien qu'il ne ft g que de vingt-neuf[45] ans, reut le
commandement des possessions et de l'arme d'Espagne. Le Snat de
Karthage se vit forc de ratifier ce choix, malgr l'opposition de la
famille de Hannon oppose  celle des Barcides. Hannon voyait dans cette
nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains.
L'vnement n'allait pas tarder  lui donner raison.

[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.]

[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).]




CHAPITRE III

DEUXIME GUERRE PUNIQUE
220-201


Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal
marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trbie et de
Trasimne.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbres prennent part  la
lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal
en Italie.--Succs des Romains en Espagne et en Italie: bataille du
Mtaure.--Evnements d'Afrique; rivalit de Syphax et de
Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par
Syphax.--Evnements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est
rsolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier
par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxime guerre punique;
trait avec Rome.


HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine
Hannibal fut-il revtu du pouvoir qu'il se prpara  la guerre contre
les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des leves et runit
une arme considrable forme presque en entier de Berbres: Numides,
Maures, Libyens et mme Gtules et Ethiopiens[46], tous attirs par
l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il
commena le sige de Sagonte, malgr l'opposition des Romains; pendant
huit mois, les assigs se dfendirent avec un courage indomptable,
mais, abandonns  eux-mmes, crass par le grand nombre de leurs
ennemis, ils succombrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur
cit que les derniers survivants incendirent eux-mmes (219).

Ds lors, Rome se disposa  la lutte; nanmoins, une nouvelle ambassade
fut envoye  Karthage pour obtenir rparation: tentative inutile dans
un moment o la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre,
propose par Fabius pour trancher le diffrend, fut accepte avec
acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement
raison de leurs ennemis, chargrent le consul Semprenius de se rendre en
Sicile pour y prparer une arme destine  envahir l'Afrique; mais
c'est sur un autre thtre que la guerre allait clater.

[Note 46: Tite-Live, XXII.]

HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal tait atteint: la
guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu' appliquer un plan
de campagne depuis longtemps prpar par son pre et par Asdrubal. Il ne
s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de
terre; la route avait t soigneusement tudie par des missaires, et
les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amiti avec les
peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller 
leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration
soudaine, mais un plan parfaitement mri que Hannibal mit  excution.
Il commena par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont
la plus grande partie fut charge de garder le dtroit pour assurer les
communications, le reste allant cooprer  la dfense de Karthage; il
laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents
cavaliers, une trentaine d'lphants, le tout sous le commandement de
son frre Asdrubal. La flotte reut la mission de croiser dans le
dtroit. Des otages espagnols furent gards en Afrique, tandis que des
Libyens des meilleures familles taient rpartis en Espagne ou emmens 
l'arme. En mme temps, on prparait  Karthage une flotte de guerre
destine  attaquer les ctes d'Italie et de Sicile.

[Note 47: Polybe.]

Au printemps de l'anne 218, Hannibal quitta Karthagne  la tte d'une
arme d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans
sa marche, il se dbarrassa des lments faibles et douteux, culbuta les
peuplades indignes qui voulurent lui rsister, laissa son frre Magon
entre l'Ebre et les Pyrnes et, ayant franchi cette chane de
montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille
cavaliers, tous soldats prouvs, les deux tiers berbres;  sa suite
marchaient trente-sept lphants. L'inertie inexplicable des Romains
semblait laisser le champ libre  l'audacieux Karthaginois.

Dans sa marche  travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations
diverses dont les unes se joignirent  lui comme allies; il gagna les
autres par ses prsents, et passa sur le corps de celles qui refusrent
de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficults le Rhne. Non
loin de Marseille, les cavaliers numides, envoys en claireurs,
soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par
mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrs de l'ennemi, s'tait
arrt dans la cit phocenne. En vain, les Volks essayrent de disputer
aux envahisseurs le passage du Rhne; Hannibal les trompa, franchit le
fleuve et se lana hardiment dans les Alpes. Par quel dfil passa
l'arme karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute
pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est
qu' force d'nergie, et au prix des plus grandes fatigues et des
souffrances les plus pnibles, car on tait au mois d'octobre, Hannibal
parvint, malgr la neige et les prcipices,  traverser la terrible
montagne. Il dboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille
fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la
moiti de son arme, et c'est avec ces dbris qu'il fallait conqurir
l'Italie.

COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THBIE ET DE TRASIMNE.--D'immenses
difficults avaient t surmontes par Hannibal, mais celles qu'il lui
restait  vaincre taient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins,
qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il
ne pouvait dcidment compter que sur ses soldats extnus par leur
marche et dmoraliss par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son
flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut tait dans
l'nergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands
hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader  ses
troupes. Les Romains taient venus se placer en avant du Tessin pour
garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide.
Scipion vaincu, bless dans le combat, se vit contraint de repasser le
fleuve, d'aller se retrancher derrire la ligne du P et d'y attendre
des secours.

Rome, renonant pour le moment  la campagne d'Afrique, s'empressa de
rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'le de
Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collgue
Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait
une dmonstration contre Lilybe, avait t crase par le prteur
milius (218).

En Espagne, o Cneius Scipion avait t envoy par son frre, ce gnral
russissait  intercepter les communications des Karthaginois avec
l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par
mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succs du Tessin avait
dcid les Gaulois, Insubres et Boens,  lui fournir leur appui; ses
troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnes par leurs
allis et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient
qu' combattre.

Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu
d'un pays insurg, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines runies
prsentrent un effectif considrable que les consuls jugrent suffisant
pour triompher de l'arme karthaginoise. Aprs quelques combats sans
importance, Hannibal amena Sempronius  lui livrer une bataille dcisive
sur les bords de la Trbie. L'arme romaine tait forte de quarante
mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois
taient moins nombreux, mais possdaient une plus forte cavalerie; de
plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira trs
habilement parti; enfin, les Romains taient extnus par les combats
des jours prcdents, mouills par la pluie et la grle, et sans vivres.

[Note 48: Pour les probabilits des itinraires suivis tant par
Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant
Hennebert, _Hist. d'Annibal_.]

La bataille fut nanmoins des plus acharnes, et l'infanterie romaine y
montra une grande solidit; mais un mouvement tournant, opr par un
corps d'lite karthaginois command par Hannon, frre de Hannibal,
dcida de la victoire. Les Romains crass laissrent trente mille
hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, command
par Sempronius, parvint seul  se rfugier  Plaisance en culbutant les
Gaulois insurgs.

Cette brillante victoire assurait  Hannibal la conqute de toute
l'Italie du nord. Elle ne lui cotait, en outre de ses derniers
lphants, qu'un nombre relativement peu considrable de guerriers, car
les principales pertes avaient t supportes par les Gaulois. Mais ces
pertes furent bientt compenses par l'arrive d'auxiliaires accourant
de toutes parts, et il ne tarda pas  se trouver  la tte d'une arme
de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal
laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrires, se jeta
rsolument dans l'Apennin, et, l'ayant travers au prix des plus grandes
fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son
camp retranch d'Arrtium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas
la faute d'aller l'y chercher; il le dpassa, et comme le gnral romain
s'tait mis  sa poursuite, il manoeuvra assez habilement pour l'attirer
dans une vritable souricire, sur les bords du lac de Trasimne.
L'arme romaine, surprise par les Karthaginois cachs dans les collines
entourant le lac, fut entirement dtruite; le consul y trouva la mort,
ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre gal fut fait
prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya
sans ranon les confdrs italiens, ne conservant que les Romains
(218).

[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.]

HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le
sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie tait
ouverte et Rome, s'attendant  voir paratre l'ennemi, coupait ses ponts
et se prparait  la rsistance. Q. Fabius Maximus, nomm dictateur, fut
charg de la prilleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant
Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort dcisif et
ne voulant rien livrer au hasard, tait pass en Ombrie et dans le
Picnum et s'occupait  refaire son arme et  former ses auxiliaires 
la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait d ses succs  sa brillante
cavalerie berbre, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie,
il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picnum, Hannibal
descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie mridionale, ravageant
tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans
cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'viter une
grande bataille, ce qui lui valut le nom de temporiseur. Mais
l'impatience populaire, habilement exploite par les ennemis du
dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armes romaines
avaient remport des succs en Espagne et dans le nord de l'Italie;
quant  Hannibal, qui avait compt sur le soulvement des populations de
la Grande-Grce, il n'avait rencontr partout qu'hostilit et dfiance;
abandonn  lui-mme, il se trouvait dans une situation en somme assez
critique. C'est pourquoi l'on rclamait  Rome une action dcisive.
Fabius ayant rsign le pouvoir, le parti populaire nomma consul T.
Varron, tandis que la noblesse lisait Paul-Emile.

Au printemps de l'anne 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie
et tait venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut l que les
nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une arme forte de
quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux.
Paul-Emile, lve de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais
Varron, hros populaire sans aucun talent, tenait avant tout  plaire 
l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour  tour,
le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille
hommes furent laisss  la garde du camp: le reste s'avana dans la
plaine en masses profondes, disposition qui avait t adopte par Varron
pour donner plus de solidit  la rsistance, mais qui lui enlevait son
principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.

Hannibal n'avait  mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur
ce nombre il possdait dix mille cavaliers berbres, et il sut, avec son
gnie habituel, disposer son arme pour envelopper celle de l'ennemi.
Aprs une lutte acharne, dans laquelle la cavalerie numide, commande
par Asdrubal, se couvrit de gloire, la dfaite des Romains fut
consomme; un trs petit nombre parvint  s'chapper. Paul-Emile et
presque tous les chevaliers romains restrent sur le champ de bataille;
les dix mille hommes laisss  la garde du camp furent faits
prisonniers. Les pertes de Hannibal taient, cette fois encore, peu
considrables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.

CONSQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RSISTANCE DE
ROME.--Aprs la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore
marcher directement sur Rome; son arme, compose en partie de
mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se
lancer dans les prils d'une longue route au milieu de nations hostiles,
avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment
fortifie et dfendue par une population rsolue. Il prfra continuer
mthodiquement la guerre qui lui avait si bien russi jusqu'alors. Un
certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cit de
l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques
rsistrent gnralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre
une srie d'oprations de dtail, afin de rduire par la force les
opposants. En mme temps il envoyait  Karthage son frre Magon pour
demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne,
car les Scipions avaient continu  y remporter des avantages et,
soutenus par la puissante confdration des Celtibriens, ils
empchaient absolument le passage des Pyrnes.

Les checs prouvs par les Romains, loin d'abattre leur courage,
n'avaient eu pour consquence que de surexciter leur nergie et de leur
inspirer de mles rsolutions. Le Snat, par sa fermet, rendit  tous
la confiance. Les forces furent rorganises; on appela aux armes tous
les hommes valides, mme les esclaves, mme les criminels. Le prteur
Marcus Claudius Marcellus reut la mission de sauver la patrie; les voix
qui osrent parler de traiter furent bientt rduites au silence.

A Karthage, tout autre tait l'attitude. L, nul enthousiasme; l'annonce
des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de
Hannon et la dfiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts
en Italie et t ncessaire pour terminer promptement la campagne, le
frre de Hannibal obtint avec beaucoup de difficult le dpart de quatre
mille Berbres et de quarante lphants. On autorisa, il est vrai,
Magon,  lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se ralisa pas
(216).

Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonn  lui-mme, car ces
secours taient insuffisants et le temps s'coulait, permettant chaque
jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile
direction de Marcellus. La confdration italique tait brise, mais la
rsistance tait partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette
conjoncture, Hannibal, qui tait en relations avec Philippe, roi de
Macdoine, signa avec lui un trait d'alliance offensive et dfensive,
d'aprs lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux
(215).

En attendant, la position de Hannibal, entour par trois armes
romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour viter d'tre
cern, le gnral karthaginois se dcida mme  se porter vers le
nord-est, esprant que le roi de Macdoine le rejoindrait sur les ctes
de l'Adriatique.

En Sicile, Hironyme, roi de Syracuse, qui avait contract alliance avec
les Karthaginois, tait vaincu par les lgions chappes  Cannes et
prissait assassin.

L'anne 214 se passa en oprations militaires dans lesquelles les
gnraux dployrent de part et d'autre un vritable gnie. Les succs
des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie tait reconquise et
Capoue troitement bloque. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient
cess de remporter des avantages dcisifs: la plus grande partie de la
Pninsule avait t conquise par eux. Cependant les Karthaginois
tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est.

LA GUERRE EN SICILE.--Aprs la mort de Hironyme, Karthage tenta de
recueillir l'hritage de son alli. Un parti avait proclam  Syracuse
une sorte de rpublique; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre
les deux grandes rivales; d'habiles missaires, envoys, dit-on, par
Hannibal, la dcidrent  appeler les Karthaginois. A cette nouvelle,
Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile;
le brave gnral commena aussitt le sige de Syracuse; mais cette
ville avait t fortifie avec soin par Hiron, durant son long rgne,
et elle tait dfendue par une population nergique, avec le gnie
d'Archimde pour auxiliaire; aussi les Romains, aprs six mois d'efforts
infructueux, durent-ils renoncer aux oprations actives et se contenter
d'un blocus. En mme temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre
atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient t envoyes par
Karthage, en Sicile. Bientt la plus grande partie de l'le fut arrache
aux Romains. Quant  Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre
Syracuse.

Hannibal avait compt sur le secours que Philippe s'tait engag  lui
fournir par son trait, et il est certain que, si le roi de Macdoine
avait envoy en Sicile ou en Italie des secours importants aux
Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son
indcision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en
profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la dfiance
et l'esprit d'opposition parmi les confdrs grecs; le secours du roi
de Macdoine fut donc annul.

En 212, Syracuse se rendit  Marcellus, qui livra la ville au pillage.
La guerre, transforme en lutte de gurillas, devint ds lors funeste
aux Karthaginois. Le consul Lvinus leur enleva toutes leurs conqutes.

LES BERBRES PRENNENT PART  LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les
Berbres taient depuis trop d'annes mls, par leurs mercenaires,  la
lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur ft possible d'en demeurer
plus longtemps les spectateurs dsintresss. Gula, fils de ce Naravase
qui avait aid Amilcar  triompher des Mercenaires, tait chef des
Massyliens. Syphax[50] rgnait sur les Massssyliens, c'est--dire, sur
la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula
devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs
bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant  Syphax, il accueillit, dit-on,
les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyrent
d'Espagne et se pronona pour Rome (213). Il s'occupa d'abord 
organiser son arme sous la direction de centurions romains, et, quand
il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.

Mais Gula, prvenu de ces dispositions, n'tait pas rest inactif. Son
fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, dou des plus belles
qualits[51], marcha,  la tte de troupes massyliennes et
karthaginoises,  la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande
bataille, o celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le
contraignit  abandonner Siga, sa capitale, pour se rfugier dans les
montagnes de la Maurtanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui
des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors
runie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'tendit de la Molochat
 l'Afrique propre.

[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom
l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon
la traduction.]

[Note 51: Tite-Live.]

GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires loignaient, pour le moment, un danger
qui avait menac directement Karthage. Celle-ci songea alors  tenter un
grand effort en Espagne pour arrter les succs des Scipions. Asdrubal,
qui tait venu lui-mme cooprer  la campagne contre Syphax, s'empressa
de retourner dans la pninsule, emmenant avec lui des renforts
considrables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux
Massinissa, dont il avait pu apprcier la valeur.

Les Scipions appelrent aux armes les populations espagnoles
nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divis leurs
troupes en trois corps, ils formrent aussi trois armes pour les leur
opposer. Le rsultat fut dsastreux pour eux. Publius Scipion, abandonn
par ses auxiliaires, fut d'abord dfait, puis ce fut le tour de Cnius.
Enfin les dbris de l'arme furent sauvs par Caius Marcius qui se
retira derrire l'Ebre. Toute la ligne situe au sud de ce fleuve rentra
ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides
avaient puissamment contribu  ces importants succs (212).

Les deux Scipions taient morts en combattant et il semblait qu'il
restait peu d'efforts  faire aux Karthaginois pour dbloquer le nord de
l'Espagne et porter secours  Hannibal; mais la dsunion qui rgnait
parmi les chefs phniciens, d'autre part, l'habile tactique de C.
Marcius et la promptitude de Rome  envoyer des secours arrtrent les
consquences d'une campagne si bien commence. La guerre, avec ses
pripties, reprit son cours rgulier. Massinissa d'un ct, le jeune
Publius Scipion, de l'autre, se rencontrrent sur ces champs de
bataille.

CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et
l'Espagne taient le thtre de ces vnements, Hannibal abandonn,
enferm en Italie, dployait les ressources inpuisables de son gnie
pour tenir ses ennemis en chec. Un moment, en 213, il s'tait trouv
dans une situation si critique que le Snat, jugeant sa chute prochaine,
avait cru pouvoir rappeler deux lgions et les envoyer contre Capoue.
Aussitt, le gnral karthaginois avait repris l'offensive, reconquis
une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'tait
mme fort approch de Rome. Peu aprs, Tarente lui ouvrait ses portes
(212). Mais comme les Romains s'taient rfugis dans la citadelle de
cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre
rgulirement le sige.

En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises taient
retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une
marche rapide sur Rome, qu'il esprait surprendre par la soudainet de
son attaque. Mais la tnacit des Romains djouait toutes les surprises;
il trouva tous les postes gards et dut se contenter de ravager la
campagne environnante. Vers le mme temps, Capoue tait rduite 
capituler (211). L'anne suivante se passa en oprations dans lesquelles
Hannibal obtint quelques succs; mais cette situation ne pouvait se
prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209,
tandis que les troupes karthaginoises taient retenues dans le centre,
le vieux consul Fabius parvenait  rentrer en possession de Tarente;
quelque temps aprs le brave Marcellus, cras par Hannibal, trouvait
sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).

SUCCS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MTAURE.--Cette
terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement gal de
part et d'autre, et il tait difficile d'en prvoir le dnouement, quand
les vnements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209,
Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises taient
dissmines  l'intrieur, alla surprendre et enlever Karthagne,
quartier gnral des Phniciens, o il trouva des approvisionnements
considrables, un nombreux matriel de guerre, des vaisseaux, de
l'argent, des otages. Le tout lui fut livr par le gnral Magon, aprs
une rsistance qui aurait pu tre plus hroque. Pour assurer les
consquences de cet important succs, Scipion marcha contre Asdrubal et
le dfit, mais il ne put empcher le hardi Karthaginois de prendre, avec
des forces importantes, des lphants et de l'argent, le chemin du Nord.
En route, Asdrubal reforma son arme, traversa les Pyrnes et fit
invasion en Gaule (208).

Bientt on apprit  Rome que les Karthaginois menaaient le nord de
l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles
rsolutions triomphrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme
des citoyens et des allis; les lgions taient dissmines, on les fit
rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides
aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Nron reurent la mission
d'empcher la jonction des Karthaginois.

Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'tre ralis,
s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main  son frre,
mais les consuls lui barrrent le passage, et aprs plusieurs actions
dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrt  Canusium,
en Apulie, ayant en face de lui C. Nron, tandis que Marcus gardait la
frontire du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoy par Asdrubal
 son frre, tant tomb entre les mains des Romains, les mit au courant
du plan et de la situation de l'ennemi. Nron laissa alors son camp  la
garde d'une faible partie de son arme et se porta, par marches forces,
avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il
connaissait la position et l'itinraire. En combinant ses forces avec
celles de son collgue, il put surprendre les ennemis au moment o ils
franchissaient le Mtaure. En vain Asdrubal essaya de se drober par la
retraite  l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de
part et d'autre avec un grand courage. La journe se termina par la
dfaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze
jours aprs son dpart, Nron rentrait dans son camp et faisait lancer
dans les lignes ennemies la tte d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal
apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'tre secouru et qu'il ne
pouvait plus compter que sur lui-mme (207). Il se mit en retraite,
atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y rsista pendant plusieurs
annes encore aux attaques des troupes romaines.

EVNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALIT DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que
l'Italie tait le thtre de ces vnements, Scipion poursuivait en
Espagne le cours de ses succs. Vainqueur des gnraux karthaginois
Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute
l'Espagne mridionale, de telle sorte que les Phniciens ne conservrent
plus que Gads et son territoire. Scipion sut en outre dtacher
Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa
sduire par la gnrosit du gnral romain qui avait laiss la libert
 son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus,
lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'tait
une nouvelle conqute, et l'on n'allait pas tarder  en avoir la preuve
en Afrique (207).

[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.]

Scipion, cela n'est pas douteux, avait dj l'intention bien arrte
d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de russite tait d'avoir
l'appui des Berbres. Il renoua donc les relations avec Syphax qui,
aprs avoir reconquis son royaume, avait recouvr une grande puissance
en Massssylie et alla mme audacieusement lui rendre visite en Afrique.
Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devanc auprs du prince numide; mais,
malgr tous ses efforts, il ne put empcher Syphax de conclure avec
Scipion un trait d'alliance contre Karthage. Rentr en Espagne aprs
une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le
dcida  se prononcer ouvertement contre les Phniciens, dont il sut
habilement faire ressortir l'ingratitude vis--vis de lui, en lui
rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses
cavaliers numides, dans la pninsule (206).

Mais Asdrubal, rest auprs de Syphax, n'eut pas de peine  tirer parti
de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbre et
le dtacher des Romains. La main de sa fille, la clbre Sophonisbe qui,
dit-on, avait autrefois t promise  Massinissa[53], scella la nouvelle
alliance.

[Note 53: Ce fait, attest par Appien, est pass sous silence par
Tite-Live.]

MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'tait pas sans motif que Massinissa
s'tait prononc contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait
pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles  sa spoliation. Gula
tant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains
de son frre Desalcs, vieillard fatigu, qui ne tarda pas  le suivre
au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacs. Le
premier hrita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nomm Mztule,
profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer  sa place
son jeune frre Lucumacs, en se rservent pour lui la direction des
affaires.

Il tait temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active  la
lutte. En 206, il passa en Maurtanie et se rendit auprs de Bokkar, roi
de cette contre, duquel il obtint, non sans difficult, une escorte
pour se rendre  Massylie. Arriv dans son pays, il vit accourir un
grand nombre de Berbres las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda
pas, avec leur appui,  entrer en lutte ouverte contre son cousin.
Lucumacs, rduit  la fuite, parvint  se rfugier auprs de Syphax et
obtint de lui un corps de troupe considrable avec lequel il vint offrir
la bataille  Massinissa; mais le sort des armes fut favorable 
celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en
pourparlers avec Lucumacs, lui offrant de partager le pouvoir avec lui,
ce qui fut accept. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec
Meztule.

MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette
transaction, avait t de ne pas diviser ses forces, dans la prvision
de l'attaque imminente de Syphax. Bientt, en effet, les Massssyliens
envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain
Massinissa essaya de tenir tte  ses ennemis: vaincu dans un grand
combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit rduit  fuir avec
quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non
loin de Clype[54] et, ayant t rejoint par un certain nombre
d'aventuriers, y vcut pendant quelque temps de brigandage et du produit
de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'arme
envoy par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y
relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhrents.

[Note 54: Prs de la cte orientale de la Tunisie.]

Bless dangereusement, Massinissa fut transport dans une caverne et
chappa  la mort grce au dvouement de quelques hommes rests avec
lui. Aussitt qu'il fut en tat de monter  cheval, Massinissa rentra
dans la Numidie o il fut bien accueilli par les Berbres qui, avec leur
inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannire.
Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il tait camp avec un
norme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Massssyliens
marcha contre lui et le dft dans une sanglante bataille, dont le gain
fut en grande partie d  un habile mouvement tournant excut par
Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta  Massinissa d'autre
ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la
limite du dsert en attendant les vnements. Nous verrons, dans tous
les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant 
Syphax, il demeura matre de toute la Numidie (201). Il vint alors
s'tablir  Cirta, ville qui, par son importance et sa situation
centrale, tait la relle capitale du royaume.

VNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RSOLUE..--Tandis que
l'Afrique tait le thtre de ces vnements, Magon, qui avait enfin
reu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait
dbarquer  Gnes dans l'esprance de pouvoir dbloquer son frre
Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet
quelques secours de ces peuplades; mais ce n'tait pas avec de telles
forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige
qui donne la confiance et supple  la faiblesse: aprs quelques
tentatives infructueuses, il fut  peu prs rduit  l'inaction (205).

Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitt l'Espagne,
s'efforait de faire adopter  Rome son plan d'invasion de l'Afrique,
mais il se heurtait  une rsistance invincible: les vieux snateurs
n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les
moeurs trangres; ils oubliaient qu'il venait de conqurir l'Espagne et
disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer  une
guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitt l'Italie. A force
d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Snat
l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les
forces matrielles ncessaires; on l'envoya en Sicile organiser la
flotte et former son arme des restes des lgions de Cannes et des
aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait runir, mais sans lui
donner d'argent pour cela. L'activit et le gnie du gnral supplrent
 tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mt en tat la
flotte, organisa l'arme et, au printemps de l'anne 204, fit voile pour
l'Afrique en emmenant trente mille hommes.

CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Dbarqu heureusement au
Beau-Promontoire, prs d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa
accouru avec quelques cavaliers[55]. Aprs divers engagements heureux
contre les troupes karthaginoises, le gnral romain vint mettre le
sige devant Utique. Mais Syphax, tant accouru avec une puissante arme
au secours de ses allis, fora Scipion  lever le sige d'Utique et 
aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranch, entre cette
ville et Karthage. Les troupes phniciennes et berbres se contentrent
de l'y bloquer troitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la
scurit dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des
propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un
mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les
campements de ses ennemis diviss en deux groupes, les Karthaginois sous
le commandement d'Asdrubal et les Berbres sous celui de Syphax, les
surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par
Llius, son lieutenant, et par Massinissa; quant  lui, il se rserva
l'attaque de celui des Phniciens. Le succs de ce coup de main fut
inespr: quarante mille ennemis prirent, dit-on, dans cette nuit
funeste, car ceux qui essayaient d'chapper aux flammes et au tumulte
tombaient dans les embuscades des Romains (203).

[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.]

Sans se laisser abattre par ce dsastre, Karthage s'occupa avec activit
de se refaire une arme. Quatre mille mercenaires celtibriens furent
enrls, et bientt une arme nombreuse de Berbres, envoys par Syphax,
arriva  Karthage. Asdrubal,  la tte d'une trentaine de mille hommes,
marcha alors contre Scipion qui s'avana  sa rencontre et lui livra
bataille en un lieu que les historiens appellent les grandes plaines.
Cette fois encore, la fortune se pronona pour les Romains. Scipion
remporta une victoire dcisive, puis il marcha directement sur Karthage
et vint se rendre matre de Tunis.

SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les
derniers coups  la mtropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la
priver de ses allis; Massinissa brlait trop du dsir de tirer
vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut
Massinissa lui-mme que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant
Llius. Syphax marcha bravement  la rencontre de ses ennemis et leur
livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'tant abattu, il se
blessa et fut fait prisonnier. Aprs ce premier succs, Massinissa,
dpassant sans doute les instructions reues, marche directement avec
Llius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population
dispose  la lutte  outrance; mais il montre Syphax enchan et
profite de la stupeur des Berbres pour se faire ouvrir les portes. Il
pntre dans la ville, court au chteau et en retire Sophonisbe[56].
Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se prsente  Scipion,
en tranant  sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais
dans un tout autre quipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se
disposait  en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle
Karthaginoise ne dtacht de lui le prince numide, et exigea, malgr les
supplications de celui-ci, qu'elle lui ft livre, sous le prtexte que
tout le butin appartenait  Rome. Mais Sophonisbe vita, par le poison,
la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au gnral
romain.

[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.]

BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de dmoraliser Karthage. On
s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la
flotte fut envoye au secours d'Utique; mais cette diversion, bien
qu'ayant forc Scipion  quitter son camp de Tunis, n'eut aucune
consquence dcisive. Les Karthaginois proposrent alors des ouvertures
de paix que Scipion accueillit; il fit connatre ses conditions, et,
comme elles taient acceptables, les bases de la paix furent arrtes et
des envoys partirent pour Rome, afin de soumettre le trait  la
ratification du Snat.

Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier,
grivement bless quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son
pays; quant  Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses
dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans tre inquit, 
Crotone, aprs avoir massacr ses allis italiens qui ne voulaient pas
suivre sa fortune, et dbarqua heureusement  Leptis[57]. Pour la
premire fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De
Leptis, il gagna Hadrumte, puis, se lanant dans l'intrieur des
terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer
 lui un certain nombre de chefs indignes parmi lesquels Meztule, et
fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et allis de
son pre, de sorte que son arme prsenta bientt un effectif imposant.

[Note 57: Actuellement Lamta.]

Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux
Karthaginois, et au mpris de la trve, ils recommencrent les
hostilits en attaquant une flotte romaine de transport et mme un
vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrit de ce manque
de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur
son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientt en
prsence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs
de Souk-Ahras[58]. Aprs une entrevue entre les deux gnraux, entrevue
dans laquelle ils ne purent russir  s'entendre, on en vint aux mains.

[Note 58: A Naraggara. Voir _Naraggara_ par M. Goyt. _Recueil de
la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de
bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.]

Hannibal couvrit son front de ses lphants, au nombre de quatre-vingts,
et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en rserve ses
vtrans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit
des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses
lignes des espaces pour que les lphants pussent les traverser sans les
rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie  celle de Scipion. Ds le
commencement de l'action, le dsordre fut mis dans l'arme de Hannibal
par ses lphants qui se jetrent sur ses ailes, puis des mercenaires
karthaginois, se croyant trahis, entrrent en lutte contre la milice
punique. Cependant l'ordre se rtablit; les vtrans se formrent en
ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage.
Mais la cavalerie romaine, qui s'tait un peu carte  la poursuite de
celle de l'ennemi, tant revenue vers la fin de la journe, enveloppa
l'arme de Hannibal et dcida la victoire. Elle fut complte. Le gnral
karthaginois parvint, non sans peine,  se rfugier  Hadrumte, avec
une poigne d'hommes. Les Romains avaient achet leur victoire par de
cruelles pertes (202).

FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAIT AVEC ROME.--Aprs ce dernier chec,
Karthage ne pouvait plus songer  combattre encore. Scipion, ayant
cras Vermina, tait venu reprendre ses positions  Tunis et  Utique.
Quant  Hannibal il s'efforait,  Hadrumte, de reconstituer une arme,
mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappel  Karthage, il
conseilla nergiquement  ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut
envoye  Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama tait
matre absolu de la situation; mais, soit qu'il et hte de terminer
cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il
craignt les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au
dsespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures
pour Karthage, mais qui auraient pu encore tre plus dsastreuses. Un
armistice de trois mois fut conclu,  la condition que le gouvernement
punique paierait une premire indemnit de vingt-cinq mille livres
d'argent, et fournirait  l'arme romaine tout ce dont elle aurait
besoin pour vivre.

Peu aprs, dix commissaires furent envoys de Rome et adjoints  Scipion
pour la conclusion du trait, qui fut arrt sur les bases suivantes:

Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux,
except dix, et tous ses lphants.

Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.

Elle renoncera  tous droits sur ses anciennes colonies de la
Mditerrane.

Elle paiera  Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera
cent otages.

Massinissa, reconnu roi de Massssylie, avec Cirta comme capitale,
recevra une indemnit de Karthage et sera respect comme alli.

Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre
sans l'autorisation de Rome.

Ce trait fut aussitt ratifi et mis  excution: Scipion se fit
remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la
rade de Karthage. Il reut quatre mille prisonniers et un certain nombre
de transfuges qui prirent dans les supplices, puis il partit pour Rome,
o l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant  Syphax, envoy
prcdemment en Italie avec le butin, il tait mort de misre et de
chagrin  Albe[59] (201).

[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live,
Polybe et Appien. Voir aussi 1'_Afrique ancienne_ dans l'_Univers
pittoresque_, dition Didot, t. II et VII.]

La deuxime guerre punique se terminait par la ruine effective de
Karthage; dpouille de toutes ses forces et de ses ressources, passe 
l'tat de vassale, elle a cess d'exercer aucune prpondrance sur
l'Afrique. Les Berbres vont bientt connatre de nouveaux matres.




CHAPITRE IV

TROISIME GUERRE PUNIQUE


201-146 Situation des Berbres en l'an 201.--Hannibal, dictateur de
Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empitements de
Massinissa.--Prpondrance de Massinissa.--Situation de
Karthage.--Karthage se prpare  la guerre contre Massinissa.--Dfaite
des Karthaginois par Massinissa. Troisime guerre punique.--Hroque
rsistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du sige de
Karthage.--Scipion prend le commandement des oprations.--Chute de
Karthage.--L'Afrique province romaine.


SITUATION DES BERBRES EN L'AN 201.--Jusqu' prsent, l'histoire de
l'Afrique s'est concentre, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A
mesure que la puissance phnicienne penche vers son dclin, nous allons
voir s'lever celle des princes indignes, et les Berbres, qui n'ont
paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scne. Il est donc
utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes
indignes.

Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, rgne
Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards
avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacne et la
Tripolitaine. En attendant, il s'applique  discipliner les Berbres, 
les fixer au sol et  les initier  des procds plus perfectionns de
culture.

La Massssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu' la Molochath, obit
 Vermina, qui a fait sa soumission  Rome, et a t laiss sur le flanc
de Massinissa pour assurer sa fidlit.

La Maurtanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie,  une
famille princire dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est
encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbres de l'Ouest) ne
vont pas tarder  prendre part aux affaires de l'Afrique.

Quant aux tribus dsignes sous le nom de Gtules (Zentes et Sanhadja)
elles continuent  errer dans les hauts plateaux et le dsert, ne
perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de
chercher  s'y tablir au dtriment des anciennes populations. Mais
leurs efforts sont isols et les Gtules ne forment pas,  proprement
parler, un royaume.

De mme, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc.
(Berbres de l'est), obissant  des chefs distincts, continuent 
occuper la Tripolitaine, o l'influence phnicienne est en pleine
dcadence.

HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA
MORT.--Aprs la conclusion d'une paix aussi dsastreuse, les
dissensions, les vengeances, les rcriminations striles, occuprent les
Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rtablir la concorde parmi ses
concitoyens, en leur reprsentant combien il tait peu patriotique de
consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'oeil de
l'ennemi hrditaire, au lieu de s'appliquer  rparer les dsastres et
 se prmunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le
parti aristocratique, ayant  sa tte Hannon, ennemi irrconciliable des
Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dt-elle
entraner celle de Karthage. Hannibal, dcrt d'accusation, sous le
prtexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome aprs la bataille
de Cannes, chappa  une condamnation trop certaine, par une sorte de
coup d'tat qu'il excuta avec l'appui du parti populaire. Rest matre
du pouvoir, il exera sa dictature pour le plus grand bien de la
rpublique, rtablissant les finances, rorganissant les forces, se
crant des alliances et s'efforant de cicatricer les maux de la
dernire guerre (195).

Mais les Romains suivaient d'un oeil jaloux le relvement de Karthage, et
taient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrs
accomplis. Dj, ils avaient adress plusieurs fois des reprsentations
aux Karthaginois, au sujet de prtendus prparatifs militaires; car ils
craignaient toujours de voir paratre Hannibal en Italie pendant que la
plupart des lgions taient occupes en Asie. Il fallait  tout prix se
dbarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoye, sous
divers prtextes,  Karthage, dans le but rel de se saisir de Hannibal
avec l'appui du parti aristocratique. Mais le hros karthaginois, qui
avait pntr le dessein de ses ennemis, sut leur chapper. Il partit de
nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la cte prs de Thapsus,
o il s'embarqua sur une galre qu'il avait fait prparer, fuyant ainsi
une ingrate patrie qui le rcompensait si mal de son hroque
dvouement. Il se rendit d'abord  Tyr et de l  la cour du roi
Antiochus, et dcida ce prince  entrer en lutte contre les Romains. Il
esprait que les succs des rois de Syrie auraient en Occident un
contre-coup qui permettrait  Karthage de reprendre avec fruit
l'offensive. Mais de nouveaux dgots l'y attendaient. Aprs avoir en
vain pouss le monarque oriental  adopter ses plans, il dut assister 
ses dfaites, et quand la paix eut t conclue, se vit contraint de
fuir. Il chercha un asile auprs de Prusias, roi de Bythinie; mais la
haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant o reposer sa tte, il
chappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).

EMPITEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis
longtemps, commenc ses incursions sur le territoire soumis  Karthage,
et c'est en vain que la mtropole punique avait fait parvenir ses
rclamations  Rome contre le prince berbre. Les Romains avaient lud
toute mesure rparatrice et, passant au rle d'accusateurs, avaient
reproch aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus,
leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder  se
faire l'cho, rclamait dj la destruction de Karthage.

Massinissa, encourag par cette approbation tacite, fit, en 193, une
expdition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabs, et
ravagea cette riche contre sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune
ville. Mais il renouvela bientt ses attaques et, aprs quelques annes
de luttes, resta matre de toute cette province[60] (183).

Karthage,  force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires
viendraient enfin en Afrique juger le diffrend entre elle et le prince
numide. Publius Scipion et deux autres snateurs arrivrent  cet effet
 Karthage; mais, obissant aux instructions reues, ils s'arrangrent
pour ne donner aucune dcision, de sorte que l'usurpation de Massinissa
fut consacre par une apparence de lgalit[61].

[Note 60: Polybe.]

[Note 61: Tite-Live.]

PRPONDRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ
libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait tre plus
agrable aux Romains qu'en harcelant sans trve Karthage. Il ne cessa
ds lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois
renouvelrent leurs plaintes  Rome et leurs protestations contre la
violation des traits  eux consentis. En vain ils s'humilirent; en
vain ils envoyrent des vaisseaux et du bl pour aider leurs ennemis
dans leurs guerres d'Asie et de Macdoine. Ils n'obtinrent que des
satisfactions drisoires. Massinissa, lui aussi, en fidle vassal,
envoyait  Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute
sorte, hommes, chevaux, grains et mme des lphants.

Peu  peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit 
son autorit les nombreuses tribus indignes tablies entre la
Cyrnaque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il
restreignait le territoire de Karthage. Les Berbres de l'est purent
enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer  former
une vritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'effora de
les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons dj dit, 
des procds de culture plus perfectionns[62]. Etabli  Cirta, sa
capitale, il vivait entour de tous les raffinements de la civilisation
romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces moeurs nouvelles, il avait
conserv ses qualits guerrires et tait rest le premier cavalier de
son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrs et sa
magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se
plaisait  n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la
manire la plus simple et la plus rude[63].

[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent  dire qu'il introduisit
l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire
qu'il s'attacha  la perfectionner.]

[Note 63: Polybe.]

SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbre
s'levait, celle de Karthage penchait rapidement vers son dclin. Trois
partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le
parti romain, tait toujours prte aux plus grandes bassesses pour
conserver la paix; le parti barcen, ou parti national, form du peuple
et chez lequel se conservaient les dernires traditions du patriotisme
qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa,
tout dispos  ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgr
ces dissensions intestines, le gnie commercial des Phniciens n'avait
pas tard  ramener dans la ville une certaine prosprit matrielle.

Les dernires spoliations de Massinissa poussrent les Karthaginois 
tenter auprs de Rome un suprme effort pour obtenir justice. La
violation du droit tait trop flagrante pour qu'on ne ft pas oblig de
sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoys
en Afrique. Parmi eux tait Marcus Caton, vtran des guerres contre
Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques
redoublrent et il ne songea qu' dcider sa ruine. Massinissa, sr des
bonnes dispositions des commissaires, se soumit  leur dcision; mais
les Karthaginois, non moins srs de leur mauvais vouloir, refusrent de
les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrrent donc sans avoir
rien fait et les choses demeurrent en l'tat (157). De retour  Rome,
Caton commena sa campagne contre la mtropole punique, en prononant le
clbre _detenda Carthago_.

KARTHAGE SE PRPARE  LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette
conjoncture, Karthage tait bien force de pourvoir  sa scurit, et
comme le parti populaire tait revenu au pouvoir, il runit une forte
arme de Berbres, en donna le commandement  Ariobarzane, petit-fils de
Syphax, et lui confia la garde de la frontire numide. Aussitt que
cette nouvelle fut connue  Rome, Caton et son parti en profitrent pour
recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore
chargs d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il tait indniable;
cependant les envoys tentrent d'amener une transaction en proposant 
Massinissa d'abandonner ses conqutes. Mais Giscon, chef du parti
populaire et revtu de la magistrature suprme, exigea des satisfactions
plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent
se retirer au plus vite, car un tumulte s'leva  Karthage, les
partisans de Massinissa furent recherchs et expulss de la ville (152).

Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa  Karthage pour obtenir
que l'on rapportt le dcret d'expulsion de ses adhrents, mais les
princes furent fort mal reus et eurent mme quelque peine  se retirer
sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait dj
fait de nombreux sjours en Italie. Les intrigues du Berbre, compltes
par la fougue de Caton, dcidrent l'envoi de nouveaux commissaires en
Afrique. L'existence d'une arme et d'une flotte ayant t constate,
sommation fut adresse  Karthage d'avoir  se conformer aux
stipulations du trait, sous peine de voir recommencer la guerre.

DFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites,
Massinissa brusqua le dnouement en venant attaquer une ville punique,
nomme par les auteurs Oroscopa. Aussitt, les troupes karthaginoises,
fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne
sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des
armes parut d'abord lui tre favorable: il remporta quelques succs et
dtacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbres. Mais
Massinissa, par d'habiles manoeuvres, attira les Karthaginois dans un
terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps
indcise; le vieux chef berbre, alors g de quatre-vingt-huit ans,
chargea lui-mme  la tte de ses troupes et combattit avec une grande
bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas dcisive; nanmoins Asdrubal
entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le
jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, o il tait venu
chercher des renforts. Asdrubal ayant refus de rendre les transfuges,
les ngociations furent rompues. Massinissa parvint alors  entourer ses
ennemis et  les bloquer si troitement qu'ils ne tardrent pas  tre
en proie  la famine. Aprs avoir support d'horribles souffrances et
perdu plus de la moiti de son effectif, le gnral karthaginois se
dcida  se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les
transfuges, s'obliger  payer cinq cents talents d'argent en cinquante
ans et s'engager  rappeler les exils. De plus, tous ses soldats
devaient tre dsarms. Pendant que les dbris de cette arme rentraient
 Karthage, Gulussa fondit sur eux  l'improviste et les tailla en
pices. Ainsi finit cette campagne qui cotait prs de soixante mille
hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient t envoys
 Asdrubal (150).

[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.]

TROISIME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prtexte depuis
longtemps cherch: le trait tait viol, puisque Karthage avait fait la
guerre  un prince alli; elle tait battue et dmoralise; il fallait
saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre
n'eut donc aucune peine  entraner le Snat  dcider une expdition en
Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnrent  mort Asdrubal
et les autres chefs du parti populaire et envoyrent  Rome une
ambassade pour implorer la paix. Mais, en mme temps, arrivait une
dputation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout
semblait conjur contre la malheureuse Karthage. Les envoys puniques
n'obtinrent qu'un silence ddaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivs
en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois taient prts 
toutes les concessions, supplirent les Romains de leur faire connatre
ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. Ce que
nous voulons, rpondit-on, vous devez le savoir.

En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos taient dj en
Sicile, et l'arme allait tre embarque (149). On daigna cependant dire
aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois
cents otages pris dans les premires familles. Les Karthaginois, dans
leur affolement, s'empressrent de se soumettre  cette exigence,
esprant encore empcher le dpart de l'arme; mais les consuls, aprs
avoir expdi les otages  Rome, ordonnrent de mettre  la voile, en
faisant connatre aux envoys que les autres conditions leur seraient
dictes  Utique.

Les Karthaginois, ne pouvant croire  tant de duplicit, laissrent les
Romains dbarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et
s'tablir  Utique. Le snat de Karthage vint humblement se mettre aux
ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de
tout le matriel de guerre, et aussitt les Karthaginois livrrent 
leurs ennemis tout ce qui pouvait servir  lutter contre eux: des armes
de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des
vaisseaux, etc.[65].

[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous
suivons pas  pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.]

Le consul Censorinus leur ft connatre alors qu'ils devaient vacuer
leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.

HROQUE RSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue 
Karthage, l'indignation populaire ft explosion et se traduisit par une
formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part  la remise des
armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent
massacres et l'on jura de lutter jusqu' la mort. On se mit en relation
avec Asdrubal, qui avait russi  s'chapper et se tenait  quelque
distance,  la tte d'une vingtaine de mille hommes, presque tous
proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mre,
prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes
et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandrent une trve de
trente jours aux consuls qui la leur accordrent, persuads que ce temps
suffirait  les dcider  la soumission. On vit alors ce spectacle
admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards
travaillant sans relche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans
les temples, dans les caves,  remplacer les armes et le matriel livrs
par la lchet  l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie,
transformant chaque objet en arme et remdiant,  force de gnie et
d'nergie,  l'absence de moyens matriels. Bel exemple donn par une
nation qui va prir, mais qui sauve son honneur!

A l'expiration du dlai, les consuls quittrent leur camp d'Utique et
marchrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient
tomber devant eux. Quel ne fut par leur tonnement de trouver toutes les
entres soigneusement fermes et les murailles garnies de dfenseurs en
armes. Une tentative d'assaut fut repousse et les consuls purent se
convaincre qu'il fallait entreprendre des oprations rgulires de
sige. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places
du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie,
tenait l'intrieur et tait en communication avec Karthage, qu'il
ravitaillait rgulirement. Enfin une population de 700,000 mes
occupait la ville et tait dcide  une rsistance hroque. Quant 
Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une
ville qu'il considrait comme sa proie, il se tenait dans une rserve
absolue.

Le consul Censorinus avait donc  lutter contre des difficults aussi
grandes qu'inattendues; nanmoins il commena avec activit le sige.
Asdrubal vint tablir son camp  Nphris, de l'autre ct du lac, et ne
cessa d'inquiter les assigeants qui, d'autre part, avaient  rsister
aux sorties des assigs. Censorinus avait concentr ses efforts contre
le mur, plus faible, tabli sur la langue de terre (_la toenia_),
sparant le lac de Tunis de la mer; ayant russi  y faire une brche,
il ordonna l'assaut; mais les Phniciens repoussrent facilement leurs
ennemis.

Quelque temps aprs, le consul Manilius,  qui tait rest le
commandement, par suite du dpart de Censorinus, tenta contre le camp
d'Asdrubal,  Nphris, une attaque qui se serait termine par un
vritable dsastre pour lui, sans l'habilet et le dvouement de
Scipion.

Ainsi se passrent les premiers mois du sige, sans que les Romains
pussent obtenir un seul avantage srieux.

MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant
sa mort prochaine, fit venir auprs de lui le jeune Scipion Emilien,
tribun dans l'arme romaine, car il le dsignait comme son excuteur
testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais,  son arrive,
le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable
laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent dsigns
comme devant hriter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et
Manastabal. Le premier avait reu de Massinissa l'anneau, signe du
commandement. Une des dernires recommandations de leur pre avait t
de conserver la fidlit aux Romains.

Scipion, pour viter tout froissement entre les frres, leur laissa le
pouvoir, en conservant  tous trois le titre de roi. Micipsa eut
cependant l'autorit principale avec Cirta comme rsidence; Gulussa
reut le commandement des troupes et la direction des choses relatives 
la guerre; enfin Manastabal fut charg des affaires judiciaires. Tous
les trsors restrent en commun.

Aprs avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant
avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66].

[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.]

SUITE DU SIGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage,
sans tre critique, commenait  devenir difficile. Les maladies,
consquence de l'agglomration, de la chaleur et des privations,
s'taient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et
taient souvent intercepts par l'ennemi: enfin les sorties des assigs
et les attaques d'Asdrubal tenaient les assigeants sans cesse en veil
et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le
jeune Scipion avait su par son activit et ses talents militaires rendre
les plus grands services; plusieurs fois il avait sauv l'arme, aussi
son nom tait-il devenu trs populaire parmi les soldats. Enfin sa
connaissance du pays et des indignes le dsignait pour le commandement
suprme, dans ce pays qui semblait tre le patrimoine des Scipions.

Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent
prendre la direction du sige, tandis que Scipion allait  Rome prparer
son lection  l'dilit (148). Les nouveaux gnraux trouvrent des
troupes fatigues et dmoralises  ce point qu'ils renoncrent, pour le
moment,  pousser les oprations contre Karthage. Pison entreprit une
expdition vers l'ouest et, aprs avoir pill quelques places sans
importance, vint mettre le sige devant Hippne; mais il choua
misrablement dans cette entreprise et dut oprer une retraite
dsastreuse. La situation commenait  devenir inquitante; la
discipline tait compltement relche; on ne pouvait plus compter sur
les soldats; enfin les frres de Gulussa ne lui envoyaient aucun
renfort.

Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient
d'activit pour se crer des ressources et des allis. Malheureusement
les divisions intestines, qui avaient t si fatales  Karthage et qui
disparaissaient quand le danger tait pressant, avaient recommenc leur
jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait
pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent 
mort.

SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique
ne cessaient de porter  Rome le trouble et l'inquitude. La voix
publique dsignait Scipion pour la direction de cette campagne;
cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'dilit, ne pouvait
encore recevoir le consulat. On fit flchir la loi; d'une voix unanime,
le peuple le nomma consul (147).

A peine arriv  Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus
qui se trouvait bloqu, dans une situation trs critique,  Karthage
mme, puis il vint s'tablir avec toute son arme dans un camp fortifi,
non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au
rtablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son arme
 Nphris, alla, accompagn d'un chef berbre nomm Bithya, prendre
position en face du camp romain. Mais l'on put bientt s'apercevoir que
la direction du sige tait passe dans d'autres mains. Une attaque de
nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion matre du faubourg de
Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais spar d'elle par des
jardins coups de murs et de cltures faciles  dfendre.

Cette perte causa une vive douleur aux assigs qui, sous l'impulsion de
leur chef Asdrubal, massacrrent tous leurs prisonniers romains. Le camp
karthaginois avait d tre abandonn et tous les dfenseurs se
trouvaient maintenant retranchs dans la ville. Scipion coupa toute
communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large
isthme qui donne accs  la presqu'le sur laquelle la ville est btie.
Une double ligne de circonvallation, forme de fosss et de palissades,
compltait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires
romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins
russissaient  passer et  apporter des vivres aux assigs. Scipion
entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un mle de
pierre ayant 92 ou 96 pieds  la base[67], et allant de la toenia
jusqu'au mle, travail gigantesque renouvel par Louis XIII au sige de
La Rochelle.

[Note 67: Le pied romain tait de 0 m. 296 mill.]

Mais les assigs, de leur ct, ne restaient pas inactifs: pendant que
les Romains leur fermaient cette entre, ils s'en taillaient une autre
dans le roc. En mme temps on travaillait  Karthage  faire une flotte
en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment o les Romains
croyaient avoir achev leur blocus, ils virent paratre les navires
puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis
et, quand ils se reprsentrent trois jours aprs, les Romains, prts 
combattre, forcrent la flotte  rentrer dans le port aprs lui avoir
inflig de grandes pertes. Scipion profita de ce succs pour s'tablir
dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages
qui couvraient le second port (_le Cothn_). Mais des hommes dtermins
sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchrent  la nage des lignes
romaines et incendirent les machines des assigeants.

Les succs des Romains se rduisaient encore  peu de chose et avaient
t chrement achets. Cependant Scipion avait atteint un grand
rsultat, celui de complter le blocus de la ville. Dj la famine s'y
faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion
alla avec Llius et Gulussa attaquer le camp de Nphris, o se trouvait
une puissante arme Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction.
Cette expdition russit  merveille: le camp fut pris et enlev et
toute l'arme ennemie taille en pices. Les cantons environnants ne
tardrent pas  offrir leur soumission aux Romains (147).

CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis prs d'un an Scipion avait pris la direction
des affaires et, bien qu'il et obtenu de grand succs, la ville
assige ne semblait pas encore dispose  se rendre, malgr la famine 
laquelle elle tait en proie. Au printemps de l'anne 146, le gnral
romain se dcida  frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit
sur le Cothn. Asdrubal, pour djouer son plan, incendia la partie sur
laquelle il semblait que l'effort des assigeants allait se porter. Mais
pendant ce temps Llius parvenait  escalader la porte ronde du Cothn
et  l'ouvrir  l'arme qui se prcipitait dans la ville. Scipion
attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de
marcher sur Byrsa, la colline o se trouvaient le grand temple de Baal
et la citadelle. Trois rues bordes de hautes maisons y conduisaient;
mais  peine les soldats commencrent-ils  s'y engager qu'ils furent
crass sous une grle de traits et de projectiles de toute sorte:
l'ennemi tait partout: en face, sur les cts et en haut, car des
plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre
elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnes pour que
l'arme romaine pt atteindre le pied du roc sur lequel s'levait la
citadelle et o taient rfugis Asdrubal et ses derniers adhrents.
Scipion fit alors incendier et dmolir les quartiers qui venaient d'tre
conquis, et cette opration barbare cota la vie  un grand nombre de
Karthaginois, spcialement des vieillards, des femmes et des enfants qui
se tenaient cachs dans ces constructions. ... Le mouvement et
l'agitation,--dit Appien,--la voix des hrauts, les sons clatants de la
trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui
dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville
prise et saccage, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de
fureur qui les empchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un
pareil spectacle.

Depuis sept jours Scipion tait matre de la ville, lorsque des
Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assigs, se trouvant
dans la citadelle, demandaient  se rendre  la condition qu'on leur
laisst la vie sauve. Le gnral leur accorda cette demande, ne refusant
de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi
de Byrsa, o il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au
nombre de neuf cents environ. Tous se rfugirent dans le temple et s'y
dfendirent d'abord avec vigueur; mais peu  peu, le manque de vivres,
la discorde et l'impossibilit d'esprer le salut poussrent ces
malheureux au dsespoir. Asdrubal eut alors la lchet de se prsenter
en suppliant  Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhrents
incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se prcipitait dans les
flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre  sa honte[68] (146).

[Note 68: Appien, _Pun._]

L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la mtropole de la
Mditerrane, la rivale de Rome, n'existait plus; le voeu de Caton tait
exauc. La colonisation phnicienne en Afrique avait vcu et allait
faire place  la colonisation latine. Scipion laissa son arme piller
les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome clbrait par des
offrandes aux dieux le succs de ses armes. Bientt dix commissaires,
choisis parmi les patriciens, arrivrent en Afrique pour rgler avec
Scipion le sort de la nouvelle conqute. Ils commencrent par achever la
destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans
les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcrent, au milieu
de crmonies religieuses, les imprcations les plus terribles contre
ceux qui seraient tents de venir habiter ces lieux maudits vous par
eux aux dieux infernaux.

Utique, pour prix de sa trahison, reut le pays compris entre Karthage
et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phniciens furent,
au contraire, prives de leur territoire et de leur liberts municipales
et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservrent les
rgions usurpes par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province
romaine s'tendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'an ou O. Berber), en
face de la Sicile, jusqu' la ville de Then (Tina) en face des les
Kerkinna, au nord du golfe de Gabs[69]. Cette mince bande de terre
reut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, rsidant 
Utique, fut charg de l'administration de ce territoire.

Aussitt aprs sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnatre les
tablissements phniciens du littoral,  l'ouest de Karthage. Le rcit
de ce voyage, qui a t crit par Polybe, manque dans son ouvrage, et
nous n'en connaissons que l'analyse incomplte donne par Pline. Cette
perte est regrettable  tous les points de vue, car nous ignorons quelle
tait l'action des Karthaginois sur la civilisation berbre. Cette
action est incontestable et il est  supposer qu'elle s'exerait par des
colonies de marchands tablis dans les principales villes. C'est ce qui
explique qu' Cirta, par exemple, existait un temple ddi  Tanit. On
en a retrouv les vestiges  un kilomtre de la ville, ainsi qu'un grand
nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au muse du
Louvre[70].

[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.]

[Note 70: V. _Recueil des notices et mmoires de la socit
archologique de Constantine_, annes 1877, 1878.]




CHAPITRE V

LES ROIS BERBRES VASSAUX DE ROME
146-89


L'lment latin s'tablit en Afrique.--Rgne de Micipsa.--Premire
usurpation de Jugurtha.--Dfaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha
contre les Romains.--premire campagne de Mtellus contre
Jugurtha.--Deuxime campagne de Mtellus.--Marius prend la direction des
oprations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'oeil sur
l'histoire de la Cyrnaque; cette province est lgue  Rome.


L'LMENT LATIN S'TABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il
quitt l'Afrique que l'on vit affluer la troupe avide des ngociants de
toute sorte, des chevaliers romains commerants ou fermiers de l'tat,
qui envahissent bientt tout le trafic de la nouvelle province, aussi
bien que des pays numides et gtules, ferms jusqu'alors  leurs
entreprises[71]. Les Berbres, qui n'avaient subi que l'influence de la
civilisation punique, allaient connatre les moeurs et le gnie romains.
Malgr les imprcations officielles lances contre Karthage, cette
ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas  se
relever de ses ruines.

Enfin, vingt-quatre ans s'taient coules depuis la chute de Karthage,
lorsque Caus Gracchus, dsign pour excuter la loi Rubria qui en
ordonnait le rtablissement, dbarqua en Afrique avec six mille colons
latins, et les tablit sur l'emplacement de la vieille cit punique 
laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De l, les Italiens
allaient rayonner dans tout le pays et s'tablir, comme artisans ou
comme commerants, dans les villes de la Numidie. L'anne suivante la
loi Rubria fut rapporte; mais Karthage, quoique dchue de son titre,
n'en continua pas moins  se relever de ses ruines et  reprendre son
importance politique et commerciale[73].

[Note 71: G. Boissire, _Esquisse d'une histoire de la conqute
romaine_, p. 183.]

[Note 72: En plaant la nouvelle colonie sous la protection de
Junon, Gracchus rendait hommage  la divinit protectrice de Karthage,
_la matresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilrent 
_Junon cleste_.]

[Note 73: Voir _Le Capitole de Carthage_, par M. Castau (_Comptes
rendus de l'Acadmie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).]

RGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre tait le thtre de ces
graves vnements, Micipsa continuait  rgner paisiblement  Cirta.
C'tait un homme d'un caractre tranquille et studieux, tout occup de
la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume
s'tendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave forme
par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux
frres et continua  exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux
fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de
Manastabal, s'appliquant, particulirement,  conserver l'amiti des
Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du sige de
Numance (133), il avait envoy  ses matres une arme auxiliaire, sous
la conduite de Jugurtha. Peut-tre esprait-il se dbarrasser ainsi de
ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses
enfants. Or, il arriva que le prince berbre sut chapper  tous les
dangers, bien qu'il les affrontt avec le plus grand courage; ses
talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la
renomme d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu  augmenter
son influence sur les Berbres. Ainsi tout russissait  ce jeune homme
que Micipsa avait d adopter en lui accordant un rang gal  ses fils.

En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda  ses deux fils et 
son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la dfense de
leur royaume numide. Il s'teignit ensuite aprs un paisible rgne de
trente annes[74], pendant lequel il s'tait appliqu  continuer
l'oeuvre de civilisation commence par Massinissa, appelant  lui les
artistes et les savants trangers, pour orner la capitale de la Numidie.
Il lguait  ses successeurs un vaste royaume paisible et prospre.

[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour,
l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les dtails prcis donns par cet
auteur et l'appendice de M. Marcus  la fin de sa traduction de
Mannert.]

PREMIRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il ferm les
yeux que des discussions s'levrent entre ses deux fils et son neveu, 
l'occasion du partage du royaume et des trsors. Ce conflit se termina
par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lse et qu'elle
n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses,  la
premire occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale,
s'tendant du Molochath  une ligne voisine du mridien de Sald
(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagrent le reste, conservant ainsi
tout le pays riche et civilis, la Numidie proprement dite, avec Cirta
et toutes les conqutes de l'est.

Jugurtha n'tait pas homme  s'accommoder d'une situation infrieure; il
lui fallait l'autorit suprme et, du reste, il devait songer  prvenir
les mauvaises dispositions de ses cousins  son gard. Sans diffrer
l'excution de son plan, il fit, la mme anne, assassiner 
Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frres qui, par son nergie, tait
 craindre. Puis il envahit  la tte d'un grand nombre de partisans la
Numidie propre. Adherbal, dconcert par une attaque si soudaine,
s'empressa de demander des secours  Rome, et essaya, nanmoins, de
tenir tte aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et
contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule
campagne, Jugurtha se rendit matre de la Numidie et s'assit sur le
trne de Cirta.

Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la
province d'Afrique, se rendit  Rome o il rclama  haute voix justice
contre la spoliation dont il tait victime. Mais Jugurtha, qui
connaissait parfaitement son terrain, envoyait en mme temps, en Italie,
des missaires chargs de rpandre l'or en son nom et de lui gagner des
partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraa en
termes loquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha;
il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun tait favorable 
la cause de son ennemi. Nanmoins, comme la contestation tait soumise
au Snat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les rgles de la
justice. Il dcida qu'une commission de dix membres serait charge
d'oprer entre les deux princes numides le partage de leurs tats[76].
Les commissaires, sous la prsidence de Lucius Opimius, favorable 
Jugurtha, rendirent  celui-ci toute la Numidie occidentale et
replacrent Adherbal  la tte de la Numidie propre, dcision qui
n'avait pour elle que l'apparence de l'quit, en admettant que
Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'et pas perdu ses droits,
car il tait certain qu'Adherbal, laiss  ses propres forces, ne
tarderait pas  devenir la victime de son cousin (114).

[Note 75: Ville de la Proconsulaire.]

[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.]

DFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Aprs cette premire tentative qui n'avait
russi qu' demi, Jugurtha s'appliqua  se mettre en mesure de
recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que,
malgr tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se
crer un point d'appui sur ses derrires et,  cet effet, il entra en
relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella
son alliance avec lui, en pousant sa fille. Puis, il recommena ses
incursions sur les terres d'Adherbal, esprant le pousser  entamer la
lutte contre lui, de faon  lui donner tous les torts aux yeux des
Romains. Mais ce prince tait bien rsolu  tout supporter, et ce fut
Jugurtha lui-mme qui, perdant patience, ouvrit les hostilits, en
envahissant le territoire de Cirta,  la tte d'une arme nombreuse.

Adherbal se porta  sa rencontre, avec toutes les troupes dont il
pouvait disposer. Arriv en prsence de ses ennemis, il avait pris ses
dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit,
les troupes de Jugurtha se jetrent sur son camp et l'enlevrent par
surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se rfugier derrire les
remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commena le sige de cette
place fortifie par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient
un grand nombre d'artisans et marchands italiens, dcids  dfendre la
cause du prince lgitime. Tandis qu'il pressait ces oprations, il reut
trois dputs envoys de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il
les congdia avec force dmonstrations de respect et assurances de
fidlit, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mand, peu
aprs,  Utique, par de nouveaux envoys du Snat, il se rendit dans
cette ville, y accepta avec dfrence les ordres  lui adresss; puis il
revint  Cirta, dont le blocus avait t rigoureusement maintenu. Cette
ville tait alors rduite  la dernire extrmit par la famine. La
nouvelle de l'chec des ngociateurs romains y porta le dcouragement et
le dsespoir. Adherbal, voyant la fidlit de ses adhrents flchir, se
dcida  traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve;
mais, ds qu'il eut entre les mains les cls de la ville, il ordonna le
massacre gnral des habitants, sans pargner les Italiens, et fit prir
Adherbal dans les tourments[77].

[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.]

GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait
matre incontest du pouvoir; il est possible que les Romains eussent
ferm les yeux sur l'origine criminelle de sa royaut: mais des citoyens
latins avaient t lchement massacrs et il tait impossible de tolrer
cette insulte. Le parti du peuple accusa  bon droit la noblesse d'avoir
encourag ces crimes. En vain Jugurtha envoya  Rome son fils et deux de
ses confidents: l'entre du Snat leur fut interdite et l'expdition
d'Afrique rsolue. Calpurnius Bestia, en ayant reu le commandement,
partit bientt de Sicile  la tte des troupes, dbarqua en Afrique,
s'avana jusqu' Badja et remporta de grands succs. Bokkus, lui-mme,
envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant
perdu, eut alors recours  un moyen qui lui avait toujours russi, la
corruption. Bestia, gagn par son or, consentit  signer avec lui un
trait aprs s'tre fait livrer par le prince numide des lphants, des
chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).

Mais,  Rome, cette compensation ne fut pas juge suffisante et, quand
les infamies commises en Afrique eurent t dnonces par la voix
indigne de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution
immdiate de Jugurtha, afin de connatre la vrit sur ce honteux
trait. Lucius Cassius, envoy en Afrique, ramena sous son gide le
prince berbre  Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entour des
intrigues les plus basses. C'tait son vritable terrain. Il parvint 
gagner  sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa
comparution devant le snat, non seulement il fut protg par lui contre
les violences de l'assemble indigne, mais encore, le tribun, usant de
son droit de veto, lui dfendit de rpondre aux accusations dont il
tait l'objet, lui permettant ainsi d'chapper  la ncessit d'une
justification impossible.

Ds lors, l'audace de Jugurtha ne connat plus de bornes: un fils de
Gulussa nomm Massiva se trouvait  Rome. Il le fait assassiner par
Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il
aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la
fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner  Jugurtha de sortir de
l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces
clbres paroles, au moins tranges dans sa bouche: _ ville vnale et
prs de prir, si elle trouve un acheteur_[78]!

Cependant le proprteur Aulus, qui tait rest en Afrique avec l'arme,
se disposa  prendre l'offensive, car le snat avait annul le trait
fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha
triomphrent bientt de ce chef inhabile. Les troupes romaines
dmoralises, peut-tre mme gagnes par l'or numide, se laissrent
surprendre dans leur camp, aprs avoir en vain essay d'enlever
Suthul[79], o se trouvaient les trsors et les approvisionnements du
roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui
l'obligeait  quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'arme 
passer sous le joug (109). Le Snat ne ratifia pas ce trait. Il envoya
le consul Albinus, frre d'Aulus, prendre la direction des oprations;
mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre.

[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.]

[Note 79: Actuellement Guelma.]

PREMIRE CAMPAGNE DE MTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succs devaient tre
les derniers du prince numide. Mtellus, homme d'une intgrit reconnue,
ce qui avait motiv sa nomination, bien qu'il appartnt au parti de la
noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits 
l'honneur de Rome. Dbarqu  Utique, il s'occupa d'abord, avec
activit,  rtablir la discipline dans l'arme qui avait perdu, sous
ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obissance et de
fermet. Jugurtha, connaissait Mtellus et le savait incorruptible; il
essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands
tmoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses tait
passe, celle de l'expiation allait commencer.

Au printemps de l'anne 108[80], Mtellus se met en marche, occupe Vacca
(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position
par lui choisie prs du Muthul[81]. L'arme berbre est divise en deux
corps: l'infanterie avec les lphants, sous le commandement de
Bomilcar, est retranche derrire la rivire; la cavalerie, avec le roi,
est dissimule dans les gorges environnantes. Mtellus charge son
lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitt,
la cavalerie ennemie se prcipite sur les flancs de la troupe romaine,
mais ne peut parvenir  l'branler. Pendant ce temps, Mtellus, aid de
Marius, marche vers les collines afin d'en dloger les Berbres et de
tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand
acharnement, mais,  la fin de la journe, la victoire se dcida pour
les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque
tous ses lphants.

[Note 80: Nous adoptons la date accepte par M. Mommsen (t. IV, p.
261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.]

[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tbessa. M. Marcus
identifie le Muthul au Hamiz. Peut-tre faut-il placer cette rivire
plus prs de Badja.]

Cette journe suffit pour prouver  Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer
en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il rpartit ses
adhrents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiter sans
cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en
bataille range. Ainsi, au moment o Mtellus voulut recueillir les
fruits de sa victoire, en achevant d'craser l'ennemi, il ne trouva plus
personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se
contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser
entraner dans les lieux dserts et n'offrant aucune ressource o
Jugurtha prtendait l'attirer. L'arme romaine, divise en deux
principaux corps, l'un sous les ordres de Mtellus, et l'autre command
par Marius, oprrent quelque temps dans cette rgion, ruinant les
cultures des indignes ennemis, et enlevant par la force les villes qui
ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaque par eux, se dfendit avec
nergie, ce qui permit  Jugurtha d'accourir  son secours et de forcer
les Romains  lever le sige.

Ainsi finit cette premire campagne. De grands rsultats avaient t
obtenus, puisque l'arme romaine avait vu fuir devant elle le roi
numide, et cependant aucune conqute n'tait conserve. Rentr dans la
province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Mtellas songea 
obtenir le succs par d'autres moyens. Il parvint  dtacher secrtement
Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il
parvenait  le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi 
abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui tre fatale et
l'amena  entrer en pourparlers avec Mtellus. Les bases d'un trait
furent arrtes; dj une partie des clauses tait excute par le
versement d'une somme considrable et la remise d'lphants, de
transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en dfiance par
l'insistance avec laquelle on l'invitait  se rendre au camp romain,
venta le pige dans lequel il avait failli tomber et s'loigna au plus
vite[82].

[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.]

DEUXIME CAMPAGNE DE MTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au
sort des armes. Mtellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui
s'tait rvolte aprs son dpart, et avait massacr sa garnison
romaine; il fit subir  cette ville un chtiment exemplaire. Sur ces
entrefaites, Jugurtha, ayant dcouvert la trahison de Bomilcar, le
condamna  expirer dans les tourments.

Au printemps de l'anne 107, Mtellus reprit mthodiquement la campagne
et envahit la Numidie. Jugurtha, aprs avoir sans cesse recul devant
lui, se dcide  lui offrir le combat, mais les Berbres ne tiennent pas
et fuient lchement devant les lgionnaires. Cirta ouvre alors ses
portes  Mtellus, tandis que Jugurtha se rfugie dans le sud; de l, le
prince berbre revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille
et ses trsors, dans une localit fortifie nomme Thala[83]. Mtellus
l'y poursuit, mais Jugurtha s'chappe et va chercher la scurit chez
les Gtules, pendant que les Romains font le sige rgulier de la place.
Aprs quarante jours d'efforts, Thala est force, mais les dfenseurs ne
livrent aux Romains que des ruines fumantes.

[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbre; il est commun  une
foule de localits et il est bien difficile, malgr toutes les
recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Gurin, etc., d'indiquer
d'une manire prcise la situation de cette ville, qui devait se trouver
soit dans l'Aours, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.]

Pendant que Mtellus tait devant Thala, il reut une dputation de la
colonie phnicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander
protection contre les attaques des Berbres. Quatre cohortes de
Liguriens allrent prendre possession de cette localit au nom de Rome.

[Note 84: Actuellement Lamta, prs de Monastir, en Tunisie.]

Quant  Jugurtha, il mit  profit son sjour parmi les Gtules pour les
gagner  sa cause, en faisant luire  leurs yeux l'appt du butin. Tout
en s'appliquant  former ces sauvages  la discipline, il envoya  son
beau-pre, Bokkus, des missaires, pour l'amener  lui fournir son
appui. Le roi de Maurtanie avait, ds le dbut de la guerre, adress
des protestations de dvouement aux Romains, et tait peu dispos 
entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une
entrevue, agit avec tant d'habilet sur son esprit, en lui reprsentant
que les Romains n'avaient d'autre but que de conqurir la Maurtanie,
aprs avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhsion. Bientt les
allis se mirent en marche directement sur Cirta.

Prvenu de la ligue des deux rois, Mtellus vint se placer dans un camp
solidement retranch, en avant de la capitale de la Numidie, afin de
couvrir cette contre. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors
 Rome, venait d'tre lev au consulat par le peuple; que la mission de
terminer la guerre de Jugurtha lui avait t confie et qu'il allait
arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien
lieutenant, Mtellus rentra en Italie (107).

MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPRATIONS.--Dbarqu  Utique, Marius fut
bientt sur le thtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts
qui, ajouts aux troupes dj en campagne, devaient porter l'effectif
des forces romaines  environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif
des rois berbres avait t arrt par les mesures de Mtellus. Bokkus
avait en outre t travaill par lui, de sorte que Jugurtha savait bien
qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-pre pour une action srieuse.
Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles ranges;  la tte des
cavaliers gtules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du
camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les
rgions loignes avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait
dpos ses trsors  Capsa[86] et tenait toute la ligne du dsert. Quant
 Bokkus, il restait dans une prudente expectative.

[Note 85: Poulle, _tude sur la Maurtanie Stifienne_ (_Recueil de
la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).]

[Note 86: Gafa, dans le Djerid tunisien.]

Marius, voulant  tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il
ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrs, se porta, par une marche
audacieuse, sur Capsa, quartier gnral de son ennemi, enleva cette
place, brla et dvasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et
fora ce prince  vacuer le pays et  se jeter dans l'Ouest. C'tait ce
qu'il cherchait car son plan tait de reporter la campagne  l'Occident,
en conservant Cirta comme base d'oprations. Marius vint donc relancer
son ennemi dans les contres de l'Ouest, et mena avec habilet et succs
cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces
plaines au nord et  l'ouest[87]. Il russit mme  s'emparer d'une
forteresse tablie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kala
que les Berbres savaient placer sur des pitons escarps, o le prince
numide avait cach ses derniers trsors.

Cette habile tactique du gnral romain enlevait  Jugurtha tous ses
avantages. Le prince numide adressa alors un appel dsespr  Bokkus,
lui promit le tiers de la Numidie en rcompense de ses services et le
dcida enfin  agir. Les deux rois, ayant opr en secret leur jonction,
fondirent  l'improviste  la tte de masses considrables[88] sur les
troupes romaines. Surpris par l'imptuosit de l'attaque, Marius,
second par Sylla, qui lui a amen un corps de cavalerie, prend
d'habiles dispositions lui permettant de rsister; on combat jusqu'au
soir sans rsultat. Les Berbres entourent les Romains et passent toute
la nuit  chanter et  danser devant leurs feux, se croyant srs de la
victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gtules
et sur les Maures, qui viennent de cder  la fatigue, en font un
carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89].

[Note 87: D'aprs Salluste, il se serait avanc jusqu'au Molochath;
mais nous considrons cette marche comme impossible et nous nous
rangeons  l'opinion de M. Poulle qui a discut avec autorit cette
question dans son excellent travail sur la Maurtanie stifienne
(_Annuaire du la Socit archologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant 
l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n 171), tendant  placer le
Molochath  l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M.
Tauxier (_Revue Africaine_, n 174), propose d'identifier la Macta au
Mulucha (ou Molochath).]

[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.]

[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans
l'article prcit, place le thtre de ces combats aux environs d'El
Anasser et de l'Ouad Gaamour,  l'O. de Stif.]

Aprs cette victoire, Marius conduisit habilement son arme vers Cirta
pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver,  l'abri de cette place.
En chemin, il fut de nouveau attaqu par les rois indignes, qui avaient
ralli les fuyards et divis leurs troupes en quatre corps. Le courage
de Marius et de Sylla, la prudence et l'habilet du gnral dans son
ordre de marche, sauvrent encore l'arme romaine, qui dut, selon Paul
Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90].

[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.]

CHUTE DE JUGURTHA.--Ces dfaites successives avaient suffi pour dgoter
Bokkus de la guerre. Cinq jours aprs le dernier combat arrivrent 
Cirta les envoys du roi de Maurtanie, chargs de proposer la paix. Les
malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du dsert, sans
doute pour viter les partisans de Jugurtha, avaient t entirement
dpouills par des pillards Gtules, et se prsentrent nus et pleins de
terreur[91]. Nanmoins, leurs propositions ayant t acceptes en
principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le
snat les justifications de leur matre.

[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.]

A la suite de ces ngociations, Sylla fut envoy vers Bokkus avec une
escorte de guerriers choisis et arms  la lgre. Aprs cinq jours de
marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurtanie, venu  sa
rencontre pour lui faire escorte. Le mme soir il faillit se jeter sur
le camp de Jugurtha et n'chappa  ce danger que par son audace et son
nergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla
fut fort surpris d'y trouver un envoy de Jugurtha, qui l'y avait
prcd et devant lequel il lui tait difficile de traiter de
l'extradition du prince numide. Nanmoins Sylla agit avec une telle
habilet qu'il finit par triompher des irrsolutions de Bokkus et le
dcider  livrer son gendre. Un message fut envoy  Jugurtha pour
l'engager  venir traiter de la paix; mais le Numide tait trop fin pour
consentir  se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout
d'abord que Sylla lui ft remis en otage.

Pendant plusieurs jours Bokkus hsita encore pour savoir s'il livrerait
Sylla  Jugurtha, ou Jugurtha  Sylla. Enfin, il se pronona pour le
dernier parti. Aprs bien des ngociations, il fut convenu que chacun se
rendrait, sans armes,  un endroit dsign, afin d'arrter les
conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui
prodigua son beau-pre, se dcida  venir au rendez-vous; mais,  peine
tait-on runi, que des gardes, cachs aux environs, se jetrent sur le
prince numide et le livrrent garrott  Sylla[92]. Ainsi la trahison
mit fin  cette guerre que le gnie de Jugurtha aurait peut-tre
prolonge encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entre
triomphale  Rome, prcd de Jugurtha en costume royal et couvert de
chanes; puis le vaincu fut jet dans le cachot du Capitole, o il
mourut misrablement.

[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.]

La guerre de Jugurtha fut en rsum l'acte de rsistance le plus srieux
des Berbres contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince
numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son
indomptable nergie; et il faut reconnatre qu'avec lui tomba
l'indpendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractre des
indignes tel que nous le retrouverons  toutes les poques, qu'il
s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn
R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la mme ardeur 
l'attaque, le mme dcouragement aprs la dfaite et la mme tnacit 
recommencer la lutte jusqu' ce que la trahison vienne y mettre fin.

PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Aprs la chute de Jugurtha, les Romains
n'osrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils
attriburent  Bokkus, pour le rcompenser de ses services, la Numidie
occidentale, l'ancienne Massssylie, s'tendant depuis la Molochath
jusque vers le mridien de Sald. Le reste, la Numidie proprement dite,
fut donn  Gauda, frre de Jugurtha, depuis longtemps au service de
Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit  la province
d'Afrique. Gauda, vieillard charg d'annes et faible de caractre,
mourut peu de temps aprs son lvation au pouvoir. Les documents
historiques font absolument dfaut pour ce qui se rapporte  cette
priode. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partage
entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la
famille royale, peut-tre galement fils de ce dernier. Il est probable
que Hiemsal II eut pour sa part la rgion orientale de la Numidie
confinant  la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas
reut la partie occidentale, s'tendant jusqu' Sald, limite des
possessions du roi de Maurtanie. Peut-tre, comme le pense M.
Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, rgnait-il dj sur la
province sitifienne.

Ces rois vassaux gouvernrent sous la tutelle directe de Rome, exerant
un pouvoir qui n'avait en ralit d'autre but que de prparer, par une
transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.

Des traits furent conclus avec les tribus gtules indpendantes, qui
furent comptes au nombre des allis libres de Rome[94], premier pas
vers la soumission.

[Note 93: Maurtanie stifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de
Constantine_, 1863).]

[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.]

COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LGUE
 ROME.--Nous avons jusqu' prsent nglig les faits de l'histoire de
la Cyrnaque, car ils ne se rattachaient pas directement  celle de la
Berbrie. Nous avons dit[95] que Cyrne fut fonde par une colonie de
Grecs Threns, vers le VIIe sicle avant notre re. Aprs avoir vcu
plus d'un sicle heureuse et prospre sous l'autorit de ses rois de la
famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses
(525). A la bataille de Plate, les Berbres libyens figurent parmi les
troupes de Xerxs. Dans le cours du Ve sicle une vaste rvolte des
indignes rend la libert  la Cyrnaque. Le rgime rpublicain y est
proclam[96]. Cyrne atteint alors une grande prosprit. Elle se
rencontre  l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante
clate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite
commune. La lutte se termine par un trait consacr par le dvouement
des Philnes, deux frres Karthaginois, qui, selon la tradition,
consentirent  tre enterrs vivants pour agrandir, vers l'est, le
domaine de leur patrie (350).

[Note 95: Voir _Fondation de Kyrne par les Grecs_, ch. I.]

[Note 96: Diodore, Thucydide, Hraclide de Pont.]

Lors du voyage d'Alexandre le Grand  l'oasis d'Ammon, les Cyrnens lui
envoyrent des ambassadeurs chargs de lui offrir l'hommage de leur
soumission et de lui remettre des prsents consistant en chevaux et en
chars. Sans se dtourner de sa route, le grand conqurant accueillit
cette dmarche et admit les Cyrnens parmi ses tributaires, ou
peut-tre simplement ses allis, car le pays conserva son indpendance,
jusqu'au jour o les Egyptiens, appels par une faction vaincue  la
suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolme le
Lagide laissa  Cyrne un gouverneur et une garnison (322).

Quelque temps aprs, le Macdonien Oppellas, qui gouvernait la
Cyrnaque pour le compte du souverain d'Egypte, se dclara roi
indpendant et, soutenu par ses amis de Grce, acquit une grande
puissance. C'est alors que, cdant aux instances d'Agathocle qui tait
venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre  lui pour
combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le
fit assassiner. A la suite de ces vnements, Ptolme voulut ressaisir
la Cyrnaque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour
combattre ses mortels ennemis, Antigone et Dmtrius, fils de celui-ci,
qui avait pous la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'aprs avoir triomph
d'eux  la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission
de la Cyrnaque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta
gouverneur du pays.

Ptolme avait ramen de ses expditions en Syrie un grand nombre de
Juifs; il les expdia en Cyrnaque et dans les autres villes de la
Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe sicle de notre re, le
kalife Ftemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens
qu'il a galement ramens de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que
faire.

A la mort de Ptolme (285), Magas se dclara indpendant et, aprs
avoir tent de renverser du trne d'Egypte son frre utrin Ptolme
Philadelphe, conclut avec lui un trait d'alliance et donna  la
Cyrnaque des jours de calme et de prosprit. A sa mort, sa fille, la
clbre Brnice, pousa le beau Dmtrius, fils du Polyorcte, et
partagea avec lui le trne de Cyrne. On connat la fin tragique de
Dmtrius et le second mariage de Brnice, avec Ptolme Evergte[99].
Ainsi la Cyrnaque fut encore une fois runie  la couronne d'Egypte
(247). Mais Brnice n'oublia pas sa patrie: elle y fit excuter de
grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut
donn  la ville d'Hespride (Ben-Ghazi).

[Note 97: Chapitre I, p. 10.]

[Note 98: Josphe.]

[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.]

A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frres Ptolme
Philomtor et Ptolme Evergte, surnomm Physcon, qui avaient partag
pendant quelque temps le trne de l'Egypte, Rome, sollicite par le
premier (164), envoya des commissaires qui oprrent le partage du
royaume entre les deux frres. Physcon obtint, pour sa part, la
Cyrnaque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mcontent de son
lot, il essaya en vain de dcider son frre ou Rome  rformer le
partage. En 147, Philomtor tant mort, Physcon alla s'emparer du trne
d'Egypte et fit gmir le pays sous sa tyrannie, pendant un long rgne
qui ne se termina qu'en l'anne 117. Par son testament il lguait la
Cyrnaque  son fils naturel Apion.

[Note 100: Polybe.]

Pour la dernire fois la Cyrnaque formait un royaume indpendant.
Apion rgna paisiblement, obscurment mme, pendant vingt annes,
entretenant avec Rome des rapports frquents, et,  sa mort survenue en
l'an 96, il lgua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province
s'tendait de l'Egypte  la grande Syrte. Rome laissa  la Cyrnaque
ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre
possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir
les revenus du trsor public. En ralit, le pays demeura livr 
l'anarchie des factions jusqu'au moment o Lucullus, au retour de la
guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrnaque et la
rduire en province romaine (86).




CHAPITRE VI

L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES
89-46


Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Dfaite des partisans de Marius en
Afrique; mort de Yarbas.--Expditions de Sertorius en Maurtanie.--Les
pirates africains chtis par Pompe.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il
se prononce pour le parti de Pompe.--Dfaite de Curion et des Csariens
par Juba.--Les Pompiens se concentrent en Afrique aprs la bataille de
Pharsale.--Csar dbarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois
de Maurtanie.--Bataille de Thapsus, dfaite des Pompiens.--Mort de
Juba.--La Numidie orientale est rduite en province
Romaine.--Chronologie des rois de Numidie.


GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalit o se
trouvaient les rois numides vis--vis de Rome, il leur tait difficile
de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui
l'agitaient. Marius, forc de fuir, se rfugia en Afrique, comptant sur
le secours du roi Hiemsal II, auprs duquel il avait envoy son fils.
Mais le Berbre voyait poindre la fortune de Sylla. Il se pronona pour
celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et
qui n'tait parvenu  s'chapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que
grce  l'intrt que lui portait une concubine de son hte, ayant
rejoint son pre, lui apprit qu'il ne lui restait qu' fuir. Marius qui
avait t repouss de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le
rivage prs de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer,
gagner les les Kerkinna, chappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il
trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'tait dclar pour lui, et y
passa sans doute l'hiver de l'anne 88.

Bientt Yarbas marcha contre son parent, le dfit, et s'empara de son
royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en
Europe il n'prouvait que des revers.

DFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province
africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le prteur Hadrianus
en avait expuls Mtellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier
ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus
voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se
rvoltrent en masse et brlrent le prteur dans sa maison. Cependant
l'Afrique resta fidle au parti Marianien. Domitius Ahnobarbus, gendre
de Cinna, y organisa la rsistance. Un camp fut form prs d'Utique et
bientt, grce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille
hommes s'y trouvrent runis.

Mais Sylla, sans laisser  ses ennemis le temps de se reformer, chargea
Cnius Pompe d'une expdition en Afrique. Il lui confia  cet effet six
lgions qui partirent sur une flotte de cent vingt galres, suivies d'un
grand nombre de bateaux de transport.

Dbarqu heureusement en Afrique, le gnral romain marcha contre ses
ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en
profitant du dsordre caus par un orage, les dfit, et enleva leur
camp, avec leurs bagages et les lphants du roi numide. D. Ahnobarbus
tomba en combattant; quant  ses soldats, il en fut fait un grand
carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'chapper.

Yarbas avait pris la fuite avec les dbris de ses Numides et tchait de
gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers
maures, envoys par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompe.
Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas 
se rfugier derrire les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale.

Pompe, qui avait envahi la Numidie, empcha les Berbres de porter
secours  leur roi. Forc de se rendre  Gauda, Yarbas fut mis  mort.
Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reut, comme
rcompense de sa fidlit  Sylla, le territoire du vaincu[102] (81).
Ces luttes avaient dur sept ans. Vers la mme poque Bokkus, roi de
Maurtanie, ayant cess de vivre, son empire avait t partag entre ses
deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour
capitale, et Bogud,  qui chut la partie occidentale, avec Tingis. Ce
dernier avait fourni son appui  Pompe pour craser Yarbas.

[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.]

[Note 102: Florus, _Hist. Rom._]

EXPDITIONS DE SERTORIUS EN MAURTANIE.--Tandis que la Numidie tait le
thtre de ces guerres, Sertorius tait chass de l'Espagne par Annius,
lieutenant de Sylla. Forc de prendre la mer, il s'adjoignit  des
pirates ciliciens et vint tenter un dbarquement sur les ctes de la
Maurtanie. Mais il fut reu les armes  la main par les farouches
montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine,  se rembarquer. Il
alla chercher un refuge dans les les Fortunes (Canaries) et, de l,
attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne
tarda pas  se prsenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des
corsaires ciliciens dont nous avons parl, s'tait mis en tat de
rvolte contre le souverain maurtanien et s'tait empar de Tanger.

Sertorius dbarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint
mettre le sige devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le
commandement de Paccianus (ou Paccicus), ayant t envoy par Sylla au
secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il et opr
sa jonction avec ce dernier, le dfit et tua Paccianus; puis il enleva
d'assaut Tanger et fit prisonnier le prtendant et sa famille (82).
Encourag par ce succs et appel par les Lusitaniens, Sertorius runit
ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels
s'adjoignirent sept cents Berbres. Etant pass en Espagne, il reut
dans son arme le contingent des Lusitaniens et marcha contre les
Romains. On sait qu'il se rendit bientt matre de toute l'Espagne (78)
et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui propost
une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts
combins de Mtellus et de Pompe pour triompher de ce chef de partisans
(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbres de l'ouest en
Espagne datent de loin.

LES PIRATES AFRICAINS CHATIS PAR POMPE.--Nous avons vu plus haut des
pirates s'associer  Sertorius pour faire une expdition en Maurusie. La
Mditerrane tait alors infeste par ces cumeurs de mer, prcurseurs
des corsaires barbaresques,  l'industrie desquels la conqute de
l'Algrie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la
Cyrnaque tait un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute
scurit  la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux
par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licencis, des
proscrits, paves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes
les nations compltaient les quipages. Plusieurs expditions avaient
dj t entreprises contre eux; mais les leons qu'on leur avait
infliges n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun rsultat. Leur audace ne
connaissait pas de bornes: l'or, la pourpre, les tapis prcieux
dcoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentes, et
chaque prise tait suivie de longues orgies au son des instruments de
musique[103]. Ils possdaient, dit-on, plus de trois mille navires avec
lesquels ils entreprenaient de vritables expditions et interceptaient
souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de
la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un vritable tat
qui avait dclar la guerre au reste du monde. Ils avaient tabli des
rgles d'obissance et de hirarchie auxquelles tous se soumettaient;
quant  leurs prises, ils les considraient comme du butin lgitimement
conquis par la guerre.

[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.]

En 67 Pompe, charg par dcret de mettre fin  cette situation
insupportable, et ayant reu  cet effet des forces considrables,
divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les
rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la
Mditerrane orientale, dtruisit tous leurs navires, et fora  la
soumission ceux qui n'avaient pas pri.

En 59, lors du premier triumvirat, Pompe obtint dans son lot l'Afrique;
il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des
relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104].

[Note 104: Boissire, p. 169.]

JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE
POMPE.--Aprs les vnements qui avaient rendu  Hiemsal II son
royaume, augment de celui de Yarbas, ce prince rgna tranquillement
pendant de longues annes, aid dans l'exercice du pouvoir, par son fils
Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation
survenue avec un chef berbre du nom de Masintha, le mme qui, ainsi que
nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale,
voisine de la Maurtanie, les princes africains vinrent soumettre leur
procs au Snat. Juba, reprsentant son pre, obtint gain de cause
malgr l'opposition de Csar qui, d'aprs Sutone, serait all, dans son
ardeur  dfendre Masintha, jusqu' saisir par la barbe son adversaire.
Juba garda un pre ressentiment de cette violence et profita de son
sjour  Rome pour resserrer les liens qui unissaient son pre au parti
pompien.

[Note 105: D'aprs M. Poulle, _loc. cit._]

En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succda. C'tait un
homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec
les Romains l'avaient initi aux raffinements de la civilisation; mais
son got pour les choses de la guerre l'avait empch de tomber dans la
mollesse. Persuad qu'il tait appel  jouer un grand rle dans la
querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en
prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen
de ses guerriers numides, mais encore en attirant  lui des aventuriers
de toute race, qui, profitant de l'anarchie gnrale, s'taient runis
en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi
prpar, il attendit, au coeur de son royaume, que le moment d'agir ft
arriv.

DFAITE DE CURION ET DES CSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas 
se prsenter. Aprs que Csar eut enlev l'Italie aux Pompiens, Attius
Varus, lieutenant de Pompe, se rfugia avec quelques forces en Afrique,
y proclama l'autorit de son matre et se mit en relations avec Juba.
Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait propos au Snat
la dpossession, fut dpch par Csar pour rduire le rebelle et son
alli numide, dclar ennemi public. Aprs quelques oprations dans
lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus  se rfugier 
Utique et commena le sige de cette ville. La situation des Pompiens
devenait critique, lorsque Juba accourut  leur secours,  la tte d'une
puissante arme, ce qui contraignit Curion  lever le sige et 
chercher lui-mme un refuge derrire les retranchements du camp
Cornlien[106], o rien ne lui manquait. Il aurait pu rsister avec
succs aux forces combines de ses ennemis; mais ceux-ci employrent la
ruse pour l'en faire sortir et leur stratagne russit. Ils rpandirent
le bruit que Juba, rappel dans son royaume par une rvolte subite,
avait emmen la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste
sous le commandement de son gnral Sabura. Pour donner plus de srieux
 cette feinte, le roi numide se tint en arrire avec le gros de son
arme et ses lphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde.

[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore  Porto Farina.]

Aussitt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta
sur la Medjerda (Bagradas), o il ne tarda pas  rencontrer
l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les prcdents
rapports,  savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le gnral
romain se lana imprudemment  la poursuite des guerriers indignes qui,
tantt combattant, tantt fuyant, l'attirrent dans un terrain choisi, 
porte des renforts de Juba. Les Csariens, harasss de fatigue,
dbands, ngligeant leurs prcautions habituelles, car ils se croyaient
srs de la victoire, se virent tout  coup entours par de nouveaux et
innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et
gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu' vendre chrement
leur vie. Enflamms par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils
combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous extermins. La
tte du gnral romain fut apporte au prince berbre.

Ds que la nouvelle de cette dfaite parvint au camp cornlien, les
soldats furent pris d'une vritable panique, que le prteur M. Rufus fut
impuissant  calmer. Tous se prcipitrent vers la rivage afin de
s'embarquer sur des navires marchands ancrs dans le port; mais la
plupart de ces barques sombrrent, tant surcharges; dans certains
navires, les marins jetrent  l'eau les soldats, et il en rsulta que,
de toute cette arme, bien peu de Csariens purent gagner la cte de
Sicile, o ils arrivrent isols et dmoraliss. Ceux qui n'avaient pu
s'embarquer se rendirent  Juba qui les fit tous massacrer sans piti
[107].

Rempli d'orgueil par ce succs, Juba entra solennellement  Utique et
commena  faire rudement sentir son arrogance aux Pompiens.

[Note 107: Appien, _passim_.]

LES POMPIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRS LA BATAILLE DE
PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique tait le thtre de ces
vnements, le grand duel de Csar et de Pompe se terminait  Pharsale
par la dfaite de celui-ci, suivie bientt de sa mort misrable
(aot-juin 48). Les dbris des Pompiens vinrent en Afrique se rfugier
auprs de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba.

Mtellus Scipion, beau-pre de Pompe, Labinus et autres chefs du parti
pompien, et enfin Caton, arriv le dernier, aprs avoir mis la
Cyrnaque en tat de dfense, se trouvrent runis et ne tardrent pas
 grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme
matriel et vaisseaux. Ils enrlrent aussi un grand nombre d'indignes
et renforcrent leurs lgions au moyen d'lments divers. L'loignement
de Csar, retenu en Egypte, favorisait cette rorganisation de leurs
forces. Malheureusement la concorde tait loin de rgner parmi les
Pompiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba
faisait avec insolence sentir le poids de son autorit  tous. Il
fallait l'nergie de Caton pour teindre ces discordes et rappeler
chacun  son devoir. Grce  lui, Scipion fut reconnu gnral en chef
des forces pompiennes; ce fut lui galement qui sauva Utique de la
destruction, car Juba voulait raser cette cit comme tant attache au
parti csarien. Il s'appliqua particulirement  la fortifier et laissa
aux autres chefs le soin de diriger les oprations actives. Le roi
berbre, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les
vnements, s'entoura des insignes de la royaut et fit frapper des
monnaies  son effigie. Il avait impos aux Pompiens cette condition,
qu'en cas de succs, la province d'Afrique lui serait donne, et il se
voyait dj souverain d'un puissant empire[108].

[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.]

CSAR DBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas  Csar d'avoir
vaincu son rival  la suite d'une brillante campagne. Il fallait
recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent
et avec des forces bien infrieures  celles de ses ennemis. Csar
accepta les ncessits de la situation avec sa dcision ordinaire.
Retenu  Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les
dispositions pour assurer la russite de sa tmraire entreprise. Dans
le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompiens, il le
proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses
tats aux deux rois de Maurtanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils
attaqueraient la frontire occidentale de la Numidie et feraient ainsi
une salutaire diversion.

Au commencement de l'an 46, Csar dbarqua non loin d'Hadrumte (Sousa),
aprs une prilleuse traverse dans laquelle sa flotte avait t
disperse. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et
cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible arme qu'il
allait affronter, loin de tout secours, des forces combines montant 
soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des lphants.
Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de
leurs avantages. Leurs nombreux navires restrent  l'ancre, au lien
d'aller intercepter ses communications et empcher l'arrive de
renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse
extrme et, pour plaire  ce prince, laissa ses soldats ravager la
province d'Afrique, ce qui dtacha de lui la population coloniale qui ne
voulait  aucun prix subir la domination d'un Berbre. Enfin les
oprations de guerre furent menes sans nergie ni cohsion.

Cependant Csar, aprs avoir en vain essay de se rendre matre
d'Hadrumte, soit par la force, soit en achetant Considius qui dfendait
cette place, se vit bientt forc de battre en retraite, poursuivi dans
sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie
gauloise tait oblige de faire tte  chaque instant. Bien accueilli
par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localit
et reut galement la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui
procura l'avantage d'un bon port o il ne tarda pas  recevoir des
renforts et des provisions.

[Note 109: Monastir, selon M. Gurin.]

[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le mme.]

Bientt arriva Labinus  la tte d'une arme de huit mille hommes,
comprenant un grand nombre de cavaliers numides. Csar leur offrit
aussitt le combat, et, grce  une liabile tactique, parvint 
repousser ses ennemis. Malgr ce succs, sa situation tait des plus
critiques: Scipion arrivait avec huit lgions et de nombreux cavaliers;
il n'tait plus qu' trois journes, et derrire lui s'avanait le gros
de l'arme de Juba, commande par le prince berbre en personne. Bloqu,
manquant de tout, Csar dploya, dans cette conjoncture critique, les
ressources de son gnie: construisant des machines de guerre,
dmolissant des galres pour avoir le bois ncessaire aux palissades,
enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines laves dans
l'eau douce. Heureusement Salluste, alors prteur, parvint  surprendre
l'le de Kerkinna, o avaient t entasses de nombreuses provisions qui
assurrent le salut des Csariens.

DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURTANIE.--Sur ces entrefaites, un
certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel Csar
tait en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de
Bogud, roi de la Maurtanie orientale, et envahit la Numidie par
l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration
de Catilina, et qui dj, en 48, avait aid Cassius, lieutenant de
Csar,  craser Marcellus en Espagne, avait runi en Afrique une
vritable arme de malandrins de tous les pays avec lesquels il se
mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme
nergique et d'une grande audace, son appui, surtout aprs sa jonction
avec les troupes de Maurtanie, allait tre d'un grand prix pour Csar.

Marchant rsolument sur Cirta, Sittius parvint sans empchement sous les
remparts de cette ville, l'enleva aprs un sige de peu de jours[112] et
se rendit matre d'une autre place forte dont on ignore le nom, o se
trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuy sur cette
forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaant les villes et les
campagnes de la Numidie.

A la rception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rtrograder une
partie de son arme pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et
couvrir sa capitale. Mais bientt un autre sujet d'inquitude le fora 
porter ses regards vers le sud. Les Gtules, travaills par les
missaires de Csar, s'taient lancs sur sa frontire mridionale. Il
fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les
nomades sahariens. Ainsi Juba, menac sur ses derrires et sur son
flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans.
Il n'est pas douteux que ces diversions assurrent le salut de Csar.

[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste,
_Catil_., c. 21.]

[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.]

BATAILLE DE THAPSUS, DFAITE DES POMPIENS.--Cependant Csar, aprs
s'tre solidement tabli dans ses retranchements, avait cherch 
s'tendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuy sur
Hadrumte, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce gnral restait, depuis
deux mois, dans une inaction incomprhensible, appelant sans cesse Juba
 son secours; mais le prince berbre avait d'autres soucis, ainsi qu'on
l'a vu. Peut-tre aussi ne se souciait-il pas trop de dbarrasser les
Pompiens de leur ennemi et n'tait-il pas fch de les laisser  la
merci de Csar, pour arriver ensuite, craser celui-ci et rester matre
du pays[115].

[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.]

[Note 114: El Djem.]

[Note 115: Cf. Hirtius.]

Cdant enfin  des instances de plus en plus pressantes ou peut-tre 
des promesses prcises, Juba laissa le commandement des oprations
contre Sittius  son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et tablit
son camp en arrire de celui de Scipion. Les soldats de Csar, effrays
de l'approche du prince numide dont la renomme avait considrablement
exagr les forces, furent surpris de constater que son arme n'tait
pas aussi puissante qu'on l'annonait. Le dictateur, qui venait de
recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre
l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de
presqu'le. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville  la terre
fut coup et toute communication se trouva interrompue entre les
assigs et les Pompiens.

Dj les Csariens avaient remport quelques avantages sur terre et sur
mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis
s'claircissaient par la dsertion. La dsaffection des populations
s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, tait all
dtruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert
leur soumission  Csar. Scipion ne pouvant plus persister dans son
inaction, se porta au secours de Thapsus o il fut rejoint par Juba.
Bientt Csar, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive,
fit attaquer ses ennemis coaliss. Les Csariens dployrent la plus
grande bravoure et forcrent les Pompiens  reculer. Les lphants
affols contriburent au dsordre et empchrent la cavalerie numide de
donner. Le camp des Pompiens et celui de Juba tombrent successivement
aux mains des vainqueurs. Quant  l'arme coalise, nagure si nombreuse
et si puissante, elle fuyait en dsordre dans toutes les directions. Les
Csariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres
restrent sur le champ de bataille.

Cette belle victoire assurait le succs de Csar. Les villes
environnantes, Hadrumte, Thysdrus, qui taient dj pour lui,
s'empressrent de se rendre  ses officiers pendant que sa cavalerie
marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la rsistance, mais, on
l'a vu, les habitants de cette ville taient pour Csar; aussi n'eut-il
bientt d'autre ressource pour chapper au vainqueur que de se donner la
mort (avril 46).

MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RDUITE EN PROVINCE
ROMAINE.--Aprs la bataille de Thapsus, les chefs pompiens qui
chapprent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tcher
d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en
arrta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port
d'Hippone[116]. Scipion, repouss en Afrique par la tempte, se pera de
son pe.

[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.]

Quant  Juba, chapp de la mle, il vita la poursuite des vainqueurs;
en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint  atteindre
sa capitale Zama regia, o il avait laiss sa famille et o il esprait
trouver un refuge. Mais les habitants, effrays par les prparatifs de
destruction gnrale qu'il avait faits avant son dpart, en prvision
d'une dfaite possible, refusrent de lui ouvrir les portes de leur
cit: ni les prires ni les menaces ne purent les flchir, et ils ne
voulurent mme pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait,
pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle
l'tait en effet, car Sittius avait vaincu et tu Sabura; le roi berbre
n'avait plus un asile.

Juba se dcida alors  se retirer  sa maison de campagne avec le
pompien Ptrius et quelques serviteurs fidles. Les Csariens, appels
par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu
qu' mourir. Il fit prparer un festin qu'il partagea avec Ptrius,
puis tous deux engagrent un combat singulier o ils devaient prir l'un
et l'autre. Mais l encore la fortune fut contraire au prince numide: il
triompha de Ptrius, sans avoir reu de blessure mortelle et en fut
rduit  se plonger lui-mme son glaive dans le corps; enfin, comme la
mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave.

Ainsi finit le dernier roi de Numidie.

La partie orientale de ce royaume fut rduite en province romaine (46)
sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. Csar plaa
Salluste  sa tte, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter
au tmoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de
Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de
telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et
d'infamie (Dion).

Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment rsist  leur roi,
furent affranchis d'impts.

Il restait quelqu'un  rcompenser: Sittius, dont la coopration avait
t si dcisive. Csar lui donna, ainsi qu' ses compagnons, les
territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires,
selon Appien, appartenaient  un certain Masanasss, ami et alli de
Juba, et pre d'Arabion, qui se rfugia en Espagne. Ainsi s'tablit la
colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses 
Constantine[117].

[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurtanie Stifienne_, p. 86), la
colonie des Sittiens ou Cirtsiens s'tendit assez loin au sud-est et se
prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies
de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de
bourgs.]

Juba laissait un fils. Le vainqueur l'pargna et l'envoya  Rome, o il
reut une brillante ducation. Nous le verrons plus tard jouer un rle
important dans l'histoire de l'Afrique.

Enfin Bogud I reut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de
la Numidie.

   CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.;

   Sifax, (ou Syphax), roi des Masssyliens. .         | vers 225
   Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . .     | av. J.-C.

   Massinissa, roi des Masssyliens. . . . . . . .     |
   Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . .     | 201

   Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . .       (?)

   Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .      |
   Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .      | 149
   Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . .     |

   Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . .  vers 145


   CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE (_Suite_).

   Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .     |
   Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .    | vers 118
   Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .    | av. J.-C.

   Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .     |
   Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .     | 117

   Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . .       112

   Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . .      |
   Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . .     | 104

   Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . .     |
   Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . .     | (?)
   Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . .     |

   Yarbas, Numidie orientale et centrale.              |
   Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . .     | 88

   Hiemsal, Numidie orientale et centrale.             |
   Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . .     | 81

   Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . .     |
   Masanasss, stifienne. . . . . . . . . . . . .     | 50

En 46, la Numidie orientale et centrale est rduite en province romaine.
La stifienne est runie  la Maurtanie orientale.




CHAPITRE VII

LES DERNIERS ROIS BERBRES
46 avant J.-C.--43 aprs J.-C.


Les rois maurtaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion
rentre en possession de la Stifienne.--Lutte entre les partisans
d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion
s'allie  Llius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous
Lpide.--Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute
la Maurtanie sous son autorit.--La Berbrie l'entre sous l'autorit
d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de
Numidie.--Juba roi de Maurtanie.--Rvolte des Berbres.--Mort de Juba;
Ptolme lui succde.--Rvolte des Tacfarinas.--Assassinat de
Ptolme.--Rvolte d'dmon. La Maurtanic est rduite en province
Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique
romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE.


LES ROIS MAURTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Aprs
tant de secousses, la Berbrie ne recouvra pas encore la tranquillit
qui lui aurait t si ncessaire pour panser ses plaies. Lie dsormais
au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les
luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de Csar, les
comptitions qui en furent la consquence fournirent aux Africains de
nouvelles occasions d'y participer.

Bogud I, fidle  Csar, avait aid le dictateur  craser en Espagne
les restes du parti pompien (45). Il tait logique, ou au moins
conforme  l'usage, que Bokkus II se pronont dans un sens oppos;
aussi ses deux fils combattirent-ils  Munda pour Sextus et Cnus
Pompe.

ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA STIFIENNE.--Nous avons vu que le
prince berbre Arabion, fils de Masanasss, aprs avoir t dpossd du
royaume de son pre (la Numidie stifienne), avait rejoint, en Espagne,
les fils de Pompe. A la tte d'une bande d'aventuriers, il vcut
d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint
redoutable et lutta, non sans succs, contre les cohortes du dictateur.
Aprs la mort de Csar (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable
pour reconqurir l'hritage de son pre. Il passa en Afrique et
s'appliqua  former une arme. On dit mme qu'il envoya des Numides au
jeune Pompe, pour qu'ils apprissent, sous sa direction,  combattre 
la romaine[118]. Bientt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par
son courage et son habilet, ne tarda pas  triompher de Bokkus III qui
avait succd  son pre Bogud I, et  rentrer en possession du royaume
paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passs, rclama le
secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et
ainsi toute la contre comprise entre Sald et l'Amsaga, la Numidie
stifienne, chappa au prince maure pour rentrer en la possession de son
ancien chef.

Arabion tait actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, dou de
qualits guerrires, avide de pouvoir[119]. Il n'est pas douteux qu'il
n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier
acte d'hostilit fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son pre, dans
une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce
nouvel attentat serait jug  Rome. Mais l'attention tait absorbe dans
la mtropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un
Numide.

[Note 118: Poulle, _Maurtanie Stifienne_, p. 94 et passim.]

[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entirement son rcit,
car il est impossible de mieux rsumer cet pisode de l'histoire de la
Berbrie.]

LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du
partage effectu entre les triumvirs, l'Afrique tait chue  Octave. La
Numidie tait alors gouverne par Titus Sextius, tandis que l'ancienne
province d'Afrique obissait  Cornificius. Octave donna  Sextius le
commandement des deux provinces runies, et cet officier voulut prendre
possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'vacuer
l'Afrique, en dclarant qu'il tenait son poste du snat et qu'il n'avait
cure de ce qui pouvait avoir t fait par les dictateurs. Bientt la
guerre clata entre eux.

Cornificius, qui disposait des forces les plus considrables, envahit la
Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi  la
retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumte et des localits
voisines. Cornificius, sparant ses forces, chargea son lieutenant
Dcimus Llius d'assiger Cirta, avec une partie de son arme, et confia
le reste  P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette
tactique parut devoir tre couronne de succs, car Sextius, s'tant
laiss surprendre, fut battu et rduit  la fuite.

ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui tait sollicit
par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une
attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit.
Craignant, s'il laissait craser Sextius, que son adversaire ne devnt
trop redoutable, ou, peut-tre, prvoyant le triomphe d'Octave, le
prince berbre se dclara alors pour ce dernier, et entrana avec lui
les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance  Sextius alors assig
par ses ennemis: ayant enflamm le courage de ses soldats, il opra une
sortie heureuse et parvint  triompher de Ventidius, qui resta sur le
champ de bataille.

La consquence de ces vnements fut la leve immdiate du sige de
Cirta et la retraite de Llius sur Utique, o se trouvait le camp de
Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de
l'autre ct. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux
ennemis; mais il disposait de forces considrables et aurait t en
mesure de rsister avec fruit, si la fortune ne s'tait tourne si
manifestement contre lui.

Llius envoy en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius,
qui l'attaqua avec violence. Second par un habile mouvement d'Arabion,
celui-ci parvint  le sparer du camp et  le contraindre  la retraite.
La cavalerie du prince numide le fora de chercher un refuge sur une
montagne escarpe. Cornificius, voyant la position critique de son
lieutenant, sort du camp pour aller  son secours. Pendant ce temps
Arabion a dtach de son arme un corps d'hommes dtermins qui
escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les
soldats laisss  sa garde.

Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue  pousser
hardiment sa marche pour oprer sa jonction avec Llius; mais celui-ci
ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul expos 
l'attaque combine de Sextius et d'Arabion. Bientt, tous ses soldats
tombent autour de lui, et lui-mme trouve la mort du guerrier. Pendant
ce temps, Llius dsespr se perait de son pe et ses soldais
dmoraliss n'essayaient pas de rsister  leurs ennemis.

La journe avait t bonne pour Arabion; il avait donn une province 
Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilit contre Csar; il
rentra dans ses tats chargs de dpouilles et peut-tre y annexa-t-il
quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut
encore pour rsultat de raffermir la couronne sur sa tte et de
consacrer son titre de roi[120].

[Note 120: Poulle, _Maurtanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._,
lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.]

Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise  l'autorit de Sextius. En
43, aprs la rconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un
nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifi et remplac par C, F. Fango.
L'Afrique avait t conserve par Octave. Mais,  la suite de la
bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les
triumvirs: Antoine reut l'Orient et dans son lot se trouvrent la
Cyrnaque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait 
Csar-Octavien, avec les rgions de l'Occident.

ARABION S'ALLIE  SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme
d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de
fminin que le corps, chargea Sextius rest en Afrique de s'emparer de
la province chue  son mari. Fango, ne cdant qu' la force, alla
prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration
ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et
bientt une rvolte gnrale clata contre lui. Arabion et les Sittiens
soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint  rtablir son
autorit et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprs de
Sextius.

Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbre et, sur son refus,
envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais
Sextius, second par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant march
contre lui, le fora  une prompte retraite. Sur ces entrefaites,
Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les dtails fournis par Dion
Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez
difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs,
Sextius aurait redout la grande influence exerce sur les Berbres par
Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la
crainte.

Quoi qu'il en ft, ce meurtre dtacha de Sextius tous les cavaliers
numides, qui allrent offrir leurs services  Fango et le poussrent 
attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se
pronona pour Sextius: Fango vaincu et mis en droute se donna la mort.
Zama, qui rsistait encore, ne tarda pas  tre rduite  la soumission.
Ainsi Sextius resta matre de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute 
ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie stifienne.

L'AFRIQUE SOUS LPIDE.--En l'an 40, Lpide, qui avait reu l'Afrique
pour son lot, vint, avec six lgions dtaches de l'arme d'Antoine, en
prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et
durant quatre annes, les deux Afriques obirent  son administration.
Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette priode. On
sait seulement que Lpide retira  Karthage, la Junonia de Gracchus, ses
privilges de colonie romaine, et lui enleva mme une partie de ses
habitants qu'il dporta au loin. Quelle fut la cause de cette svrit?
Peut-tre les colons de Karthage tmoignrent-ils des sentiments peu
favorables au triumvir, peut-tre celui-ci cda-t-il aux conseils des
habitants d'Utique, dont la rivalit contre la colonie voisine tait un
hritage des sicles. La nouvelle Karthage tait en effet devenue trs
florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est rduit  cet gard
 des conjectures.

Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute la
Maurtanie sous son autorit.--L'anne 40 avait vu la mort de Bokkus II,
roi de la Tingitane, qui avait t remplac par Bogud II, son fils.
Hritier de la haine de son pre contre Octave, Bogud cda aux instances
de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans
la pninsule avec une arme, afin d'arracher cette province aux
lieutenants d'Octave. Mais  peine avait-il quitt l'Afrique qu'une
rvolte clatait dans sa capitale,  Tingis mme.

En mme temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son
absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son
royaume et occuper les principales villes.

Rappel en Afrique par ces graves vnements, Bogud trouva tous les
ports ferms et fut repouss partout o il se prsenta. Son absence lui
cotait sa couronne. Il alla chercher un refuge  Alexandrie, auprs
d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait prir plus
tard  Methone[121].

[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il tait tomb, lui fit
trancher la tte (31).]

Bokkus III runit ainsi sous son autorit deux les Maurtanies et vit
son usurpation ratifie par Octave. Etabli  Yol (Cherchel), ce Berbre,
vassal de Rome, rgna assez paisiblement, ou plutt obscurment, pendant
plusieurs annes. Il mourut en 33.

LA BERBRIE RENTRE SOUS L'AUTORIT D'OCTAVE.--En 36, Lpide appel par
Octave en Sicile pour cooprer  la guerre contre Sextus Pompe, quitta
l'Afrique  la tte de douze lgions. Mais bientt des discussions
s'levrent entre les deux triumvirs, et Lpide fut dpouill de son
autorit par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius
Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de dtails prcis, des
incursions des Musulames et des Gtules, populations tablies sur la
limite du dsert, et des razzias qu'ils opraient alors dans le Tel. Le
nouveau gouverneur dut faire plusieurs expditions contre ces pillards
pour les forcer  rentrer dans leurs limites.

En l'an 33, Octave vint lui-mme en Afrique et runit les possessions de
Bokkus au domaine du peuple romain.

Karthage avait t prive par Lpide de ses privilges de colonie
romaine et mme dpeuple en partie. Octave s'attacha  rendre  la
colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille
citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essay de donner
 la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra  Vnus,
desse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut
aussi phmre que le prcdent[122].

[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Sutone, _Aug_., 47.]

Vers le mme temps, Antoine, entirement subjugu par les charmes de
Cloptre, lui rendait la Cyrnaque, et pour la dernire fois cette
province tait rattache  l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard
(en 33), il se dclarait publiquement son poux et partageait ses
provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune
Cloptre Sln, dont nous aurons bientt  parler, reut en dot la
Cyrnaque.

La longue rivalit d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre
31, par la bataille d'Actium. Aprs sa dfaite, le triumvir songea 
s'appuyer sur les quatre lgions qu'il avait laisses en Cyrnaque 
son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livres, ainsi que le
pays qu'il tait charg de dfendre,  Gallus, officier d'Octavien. En
vain Antoine essaya-t-il,  Paroetonium, de rappeler ses soldats  la
fidlit; sa voix ne fut pas coute et, perdant tout espoir, il alla
chercher auprs de Cloptre un trpas misrable.

Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise  l'autorit d'Octave.

ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conserv sous son
autorit directe les Maurtanies depuis la mort de Bokkus et tent d'y
implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les
indignes  se faonner aux lois et aux usages des Romains et les
prparer  accepter sans mcontentement leur runion dfinitive 
l'empire[123].

Aprs la mort d'Antoine et de Cloptre, leurs enfants furent recueillis
par Octave qui les traita avec les plus grands gards. Parmi eux se
trouvait la jeune Cloptre Sln; il la donna en mariage au fils de
Juba, qui venait de combattre pour lui  Actium, et confia  celui-ci le
gouvernement de l'Egypte [124].

[Note 123: Poulle, _Maurtanie_, p. 102.]

[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.]

Rest matre incontest du pouvoir, Octave s'tait srieusement occup
de l'organisation des provinces. Dans les dernires annes de la
rpublique, elles taient au nombre de quatorze, gouvernes soit par des
prteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment
o il constituait le rgime imprial, Auguste maintint cette division:
les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, o peu de forces
taient ncessaires, furent appeles snatoriales ou proconsulaires; les
autres, o stationnrent particulirement les lgions, furent dites
prtoriennes ou de l'empereur, gnral en chef des armes[125].
L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrnaque avec la Crte, furent classes
parmi les provinces snatoriales; mais ces divisions changrent selon
les circonstances.

La IIIe lgion (Augusta) fut charge de tenir garnison en Afrique.
Auguste plaa son quartier permanent  Theveste (Tebessa), au pied
oriental de l'Aours,  cheval sur les routes de la province de
Karthage, de la Numidie et de la rgion des oasis et de la Tripolitaine.
Elle protgeait aussi le pays colonis contre les invasions des Gtules.

[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.]

JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le mme temps, c'est--dire entre l'an 29
et l'an 25, Auguste plaa Juba II  la tte de la Numidie, non comme un
simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'tait une nouvelle
application de son systme qui consistait  chercher  se rallier les
indignes en les amenant  l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver
un meilleur intermdiaire qu'un compatriote parfaitement romanis.

Nous avons vu qu'aprs la mort de son pre, le jeune Juba avait t
lev  Rome avec le plus grand soin, sous l'oeil de Csar. Les matres
les plus clbres de la Grce et de l'Italie l'initirent  toutes les
connaissances de l'poque et firent de ce jeune Berbre un savant et un
raffin[127]. C'tait, au dire de Plutarque, un homme beau et
gracieux[128]. Ces dons naturels, rehausss par la culture, lui
gagnrent l'amiti d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune.
Htons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait plac en
lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu
l'esprer, les indignes  l'assimilation, c'est que la tche tait
beaucoup trop difficile et ne pouvait tre l'oeuvre d'un homme.

[Note 126: De la Blanchre: _De rege Juba, regis Jub filio_, Paris
1883.]

[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.]

[Note 128: _Auton_, c. VII.]

Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigne sur
le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en
exerant sur lui son autorit gouvernementale, il lui laissa ses
franchises communales et n'administra,  proprement parler, que la
partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que Csar avait
rige en province aprs sa victoire.

Que se passa-t-il en Numidie pendant les annes qui suivirent
l'lvation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en
sommes rduits  supposer que son rgne fut tranquille. La nouvelle
fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son
administration avait t paisible et heureuse.

JUBA, ROI DE MAURTANIE.--Nous avons vu qu'aprs la mort de Bokkus le
trne de Maurtanie tait demeur vacant. En l'an 17[129], Auguste,
renonant  l'administration directe qu'il exerait sur cette vaste
contre, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souverainet des
deux Maurtanies. Le prince numide vint rgner, non sans clat,  Yol
sur un vaste territoire s'tendant de Sitifis, ou peut-tre de
Sald[130] jusqu' l'Atlantique, et de la mer jusqu'au dsert,
c'est--dire en englobant une partie des tribus gtules.

Les deux Afriques ne formrent qu'une seule province sous les ordres
d'un gouverneur nomm par le Snat. La IIIe lgion (_Augusta_) y fut
maintenue comme corps permanent d'occupation.

Dans sa nouvelle capitale,  laquelle il donna le nom de Csare, pour
complaire  son protecteur, Juba put s'adonner tout entier  ses chres
tudes. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renomme
s'tendit jusqu'en Grce: Athnes, selon le dire de Pausanias, lui
aurait lev une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages
d'histoire, de gographie, de botanique, etc.

Mais ses travaux scientifiques ne le dtournaient pas des soins de son
gouvernement. Il aurait, parat-il, fait explorer les les _Fortunes_
(Canaries) et la dcouverte des les Purpurari (Madre), lui serait
due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues
avec l'Espagne, aurait t nomm consul de Cadix Gads par Auguste et
tait magistrat municipal de Carthagne.

[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.]

[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la premire de ces
localits et nous croyons qu'il a raison.]

[Note 131: Berbrugger, _Dernire dynastie mauritanienne_, (_Revue
africaine_, N 26, p. 82 et suiv.).]

[Note 132: Pline, cit par Berbrugger.]

RVOLTE DES BERBRES.--Nous avons vu que les Gtules et les Musulames du
dsert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus
avait d les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A.
Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le
dsert, ces turbulents indignes. Les succs de ces gnraux leur
avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientt de nouvelles
_razzias_ avaient t opres par ces incorrigibles pillards.

Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes tait infest par les pirates
Nasamons, qui oubliaient la svre leon donne  leurs pres par
Pompe. L'intrieur tait livr aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens
indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornlius
Balbus, nomm proconsul, fut charg de conduire une expdition dans ces
contres; il s'enfona au sud de Tripoli et, s'avanant sur la voie
frquente par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des
Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermdiaires du commerce de la
pierre prcieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma)
dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne tendit la domination
romaine jusqu'au dsert. Comme rcompense, le triomphe fut accord 
Balbus, bien que n'tant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les
noms fort altrs des tribus qui y figuraient[134].

Cependant les Gtules taient toujours en tat de rvolte, et de
nouvelles incursions ayant concid avec l'lvation de Juba au trne de
Numidie, les historiens en ont infr, gnralement, qu'ils s'taient
soulevs contre lui; mais, en considrant que l'tat normal des tribus
sahariennes a toujours t, jusqu' ces derniers temps, l'anarchie, la
guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits
l'un  l'autre. La rvolte, il est vrai, s'tendit  l'est, gagna les
Musulames et se signala comme toujours par des dvastations et le
massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armes de Juba
furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyt de
nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, charg de rduire ces
Berbres, lutta contre eux durant de longues annes et finit pareil
triompher et les forcer  l soumission, en l'an 6 de notre re. Il
reut  cette occasion le surnom de Gtulicus. Les Garamantes et les
Nasamons s'taient joints aux Gtules. Carinius fut spcialement charg
de les en chtier. Ce gnral les poursuivit jusqu' la Marmarique. Une
partie de la IIIe lgion reut la mission de garder la frontire
mridionale[135].

[Note 133: Pline.]

[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.]

[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius,
lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.]

MORT DE JUBA II; PTOLME LUI SUCCDE.--Aprs cette secousse qui,
peut-tre, se fit sentir principalement vers l'est, le rgne de Juba
s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part  l'expdition d'Arabie,
et d'aprs M. Ch. Mller[136], il aurait dans cette campagne pous ou
pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archlas, roi de Cappadoce. Les
renseignements  ce sujet sont contradictoires, mais il parat certain
qu'il ne ramena pas cette femme  Csare.

Cloptre Sln mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterre dans le
magnifique mausole que Juba avait fait lever  l'est de sa
capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la
Chrtienne_.

Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-mme cessa de vivre et fut plac
auprs de son pouse dans le mausole. Il laissait un fils, Ptolme,
qui lui succda. L'histoire nous reprsente ce prince comme adonn
entirement  ses plaisirs et  ses tudes, abandonnant  ses affranchis
la direction des affaires. Juba avait reu d'Auguste ou de Tibre le
titre de citoyen romain; il tait en outre citoyen d'Athnes, duumvir de
Gads et quinquennal de Karthagne[138].

[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._]

[Note 137: _Monumentun commune regi gentis Mauritani_, d'aprs
Pomponius Mela.]

[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thse de M. de la
Blanchre._; Voir aussi cette thse intitule _De rege Juba, rgis Jubs
filio._; Thorin, 1883.]

RVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques annes, un Berbre du nom de
Tacfarinas avait relev l'tendard de la rvolte dans la Gtulie.
Dserteur de la lgion romaine, il avait d'abord runi une bande
d'aventuriers et vcu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les
Musulames, alors tablis dans les environs de l'Aours[139], s'tant
laisss entraner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans
leurs cantonnements. La rvolte s'tendit  l'est jusqu'aux Syrtes et 
l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit
son appui consistant particulirement en cavalerie. Le proconsul M.F.
Camillus rassembla aussitt ses troupes et les auxiliaires et, ayant
march rsolument  l'ennemi, le mit en complte droute. Tacfarinas,
avec ses Gtules, se jeta dans les profondeurs du dsert.

L'anne suivante, Tacfarinas, aprs avoir mis  profit son temps pour
former ses guerriers  la discipline en les habituant  combattre  la
romaine, les uns  pied, les autres  cheval, se porte de nouveau contre
les tablissements romains, ple les bourgades et les fermes, fait un
butin considrable et met en droute une cohorte romaine qui lui
abandonne un poste fortifi sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de
confiance, il entreprend le sige de Thala.

[Note 139: C'est ce qui est tabli par Ragot _Sahara_, 2e partie, p.
74.]

[Note 140: Prs de Lambse, selon le mme auteur.]

Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des
oprations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et
le force  prendre encore la route du sud (20).

Bien que les honneurs du triomphe eussent t accords  Apronius, il
faut croire que ses succs n'avaient pas t bien dcisifs, puisque, peu
de temps aprs, Tacfarinas poussa l'audace jusqu' proposer  Tibre un
trait de paix,  la condition qu'on lui donnt des terres. Pour toute
rponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blsus, proconsul d'Afrique, et,
lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe lgion), le
chargea d'anantir la puissance du chef indigne. Ce fut, avec la plus
grande habilet et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le
gnral romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes
fortifis, furent divises en plusieurs corps qui, durant un an,
poursuivirent les rebelles sans relche ni trve. Battu chaque fois
qu'il tait rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les
profondeurs du dsert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni
adhrents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put  bon droit
considrer la guerre comme finie. Tibre s'empressa de faire rentrer en
Italie une partie des troupes (22). Blsus reut le titre d'_imperator_.

Mais Tacfarinas n'tait pas homme  se laisser abattre ainsi. La mort du
roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour
intriguer chez les indignes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu
par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encourag par le
dpart de la IX lgion, il se lana de nouveau sur le Tel et se heurta
au proconsul Dolabella, successeur de Blsus. Profitant du petit nombre
de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement
mettre le sige devant Tubusuptus (Tiklat) dans la valle du Sahel.

Dolabella, dans cette conjoncture, voulant viter que les tribus de
l'ouest et du sud (Musulames et Gtules) ne vinssent se joindre au
rebelle, les terrifia en mettant  mort leurs chefs; puis il fit garder
la ligne du sud par des postes et rclama au roi Ptolme une arme de
secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions
maurlaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force 
lever le sige de Tubusuptus. Le Berbre veut fuir vers le sud, mais les
issues sont gardes; il se porte vers l'ouest poursuivi l'pe dans les
reins par Dolabella qui l'atteint  Auzia (Aumale), surprend son camp
par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhrents (24).

Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activit,
l'audace et la tnacit causrent tant de soucis aux Romains. Cette
rvolte avait dur huit ans[141].

Assassinat de Ptolme.--A la suite de cette guerre, dans laquelle
Ptolme avait coopr si efficacement  rduire le rebelle, un snateur
fut dsign pour porter au roi de Maurtanie le bton d'ivoire et la
toge brode, prsents du Snat, et de le saluer du titre de roi, d'alli
et d'ami.

La rvolte qui venait de causer de si grandes difficults aux Romains
dcida l'empereur  fortifier la Numidie en la dtachant de la province
d'Afrique pour la placer sous l'autorit d'un commandant militaire,
lgat de rang snatorial, qui lui obissait directement. Quant  la
province d'Afrique, s'tendant  l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la
Cyrnaque, elle resta sous l'autorit du Snat, reprsente par un
proconsul (37)[142].

Le rgne de Ptolme se continua sans que rien de saillant se produisit,
lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appel  Rome, par son cousin
l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prvenances;
puis, soit qu'il ft jaloux de la magnificence du roi maurtanien et de
l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voult s'emparer
de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cdt  un de ses caprices
sanguinaires dont il a donn tant d'exemples, il le fit assassiner. On
ignore si Ptolme fut tu  la sortie du cirque, ou s'il fut envoy en
exil et mis  mort secrtement, car les auteurs diffrent dans leurs
versions.

[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.]

[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.]

[Note 143: Ils taient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de
Marc-Antoine.]

RVOLTE D'DMON. LA MAURTANIE EST RDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La
nouvelle de l'assassinat du roi Ptolme causa la plus grande motion en
Afrique. L'affranchi demon saisit ce prtexte pour lever l'tendard de
la rvolte. Les Maures et mme les Gtules le soutinrent, et il fallut
plusieurs expditions pour le rduire. L'empereur Claude se laissa
dcerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants.

Cependant la rvolte n'tait pas teinte. En l'an 41, le prteur
Sutonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pntra
au coeur de la Tingitane, traversa les chanes neigeuses du Grand-Atlas
et, enfin, atteignit une rivire nomm le Ger (Guir),  travers des
solitudes couvertes d'une poussire noire d'o surgissent  et l des
rochers qui semblent noircis par le feu[144].

Hasidius Gta termina la conqute de la Maurtanie occidentale en
rejetant dans le dsert les dbris des troupes d'un certain Salabus, roi
des Maures, dernier adhrent d'dmon.

La Maurtanie fut rduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-tre
un peu plus tard, lorsque la dernire rsistance eut t crase. Quant
 l're provinciale de Maurtanie, son point de dpart doit tre fix 
l'anne 10, date de l'assassinat de Ptolme[145]. Yol-Csare reut le
titre de colonie.

[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.]

[Note 145: Ce fait a t premptoirement dmontr par MM. Berbrugger
_Rev. afr_., t. p. 30; Gnral Creuly _Ann. de la soc. arch. de
Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.]

DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an
42, il fut procd, par ordre de Claude,  une nouvelle division des
provinces africaines. Les anciennes demeurrent places sous l'autorit
du Snat. Voici quelle fut la rpartition:

1 _Cyrnaque_ avec la _Crte_, rgies par un proconsul.

2 _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivise en Byzacne et
Zeugitane, forme de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, rgie
par un proconsul rsidant  Karthage.

3 Numidie, rgie par un lgat imprial ou par le proconsul de la
province d'Afrique.

4 Maurtanie csarienne, s'tendant de Stif  la Moulouia.

5 Et Maurlanie Tingitane, de la Moulouia  l'Ocan.

Ces deux dernires provinces, faisant partie du domaine de l'empereur,
furent rgies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs
(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des
pouvoirs trs tendus. Elles reurent comme garnison des troupes de
second ordre.

Jusqu'au rgne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou
les provinces d'Afrique tait en mme temps le chef des troupes: la
ncessit obligeait de runir les deux pouvoirs entre les mains du mme
chef, afin de donner plus d'unit  la direction des affaires. Mais cet
empereur, craignant la grande influence exerce par le proconsul L.
Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considrable, donna le
commandement de l'arme et des nomades  un lieutenant ou lgat du
prince, et ne laissa  Pison que l'administration propre du pays, ce qui
engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours
de laisser trop de troupes  leurs reprsentants en Afrique, et nous
avons vu, lors de la rvolte de Tacfarinas, Tibre s'empresser de
rappeler la IXe lgion, alors que le rebelle n'tait pas encore vaincu.
C'est, qu'aprs des victoires, le proconsul snatorial qui, dj, tait
un personnage considrable, pouvait tre proclam _imperator_ par ses
troupes. Cette sparation des pouvoirs fut maintenue.

Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces tait, pour ainsi dire,
illimit. Le pays, rduit en province romaine, perdait ses anciennes
institutions, et le personnage charg d'appliquer le senatus-consulte
qui ordonnait cette incorporation laborait un ensemble de lois
spciales  la nouvelle province. Il tait, gnralement, tenu grand
compte des institutions locales. Quelquefois une commission de snateurs
l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son
commandement--et l'on sait que la dure de ses pouvoirs n'tait que d'un
an--publiait un nouvel dit par lequel il pouvait modifier, selon son
caprice, la loi fondamentale. Il runissait dans ses mains tous les
pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit  ce
sujet: un arbitraire presque illimit pesait sur la vie comme sur la
fortune des provinciaux.

Les provinces taient donc regardes comme les domaines et les
proprits du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui
accompagnaient le proconsul compltaient son oeuvre.

Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer
Juba II, comme roi,  la tte de la Numidie qui venait d'tre pressure
par ses gouverneurs. Enfin Caligula dcapita la puissance des proconsuls
en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se
fit ds lors sentir directement dans les provinces, qui cessrent d'tre
pressures aussi violemment par la mtropole. Nous n'allons pas tarder 
voir celle d'Afrique exercer  son tour une grande influence sur la
capitale.

A ct des proconsuls taient des lgats impriaux, officiers chargs de
diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis
aux ordres gnraux du gouverneur, taient directement sous l'autorit
du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur tait
attach au proconsul et ajoutait  son titre celui de proprteur; il
tait charg de le suppler par dlgation. Il n'y avait de questeurs
que dans les provinces du Snat[148]. Un intendant (_procurator_) tait
charg de l'tablissement et de la rentre des impts, ainsi que de
l'administration des domaines impriaux.

[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.]

[Note 147: Boissire, _loc. cit._, p. 217. C'est  cet ouvrage que
nous renvoyons pour une partie de ces dtails.]

[Note 148: Boissire, p. 258.]

Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre
d'agents de toute sorte.

L'autorit religieuse de la province tait confie  un _sacerdos
provinciae africae_. lu parmi les personnes les plus considres et
les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occup tous les emplois
dans leurs cits ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il
prsidait l'assemble religieuse runie, tous les ans,  Karthage. Son
emploi tait annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait 
ses frais des jeux qui taient appels _ludi sacerdotales_[149].

Dans certaines provinces, l'assemble (_concilium_) tait annuelle:
c'tait le cas de celle d'Afrique. Des dlgus des cits y prenaient
part et, aprs la clbration des rites du culte de l'empereur, le
concilium s'occupait de questions administratives et de voeux  prsenter
dans l'intrt de la province. Ses membres exeraient un contrle sur
l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en
accusation.

La confdration des quatre colonies cirtennes (Cirta, Mileu, Rusicade
et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose,
d'une vritable autonomie; elle formait, dit M. Duruy, un vritable
tat, o l'dile municipal tait investi des pouvoirs attribus au
questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]; elle avait un
concilium particulier, dont les attributions taient beaucoup plus
tendues que dans les provinces. Son clerg et son culte avaient une
physionomie spciale; ses prtres, des deux sexes, portaient le titre de
_flamines_. Chaque colonie tait administre, pour ses affaires
particulires, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151].

[Note 149: Hron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Acadmie des
Inscriptions_, IVe srie, t. XI, p. 216, 217.]

[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.]

[Note 151: Voir l'intressant travail de M. Pallu de Lessert, dans
le _Bulletin des Antiquits africaines_ de M. Poinssot, anne 1884. Voir
galement Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.]

Les provinces, comme les cits, se choisissaient des patrons,
personnages influents, chargs de dfendre leurs droits dans la
mtropole.

Les villes taient divises en plusieurs catgories:

1 Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les
droits et privilges du citoyen romain, notamment de l'exemption du
tribut.

2 Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart
des privilges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage.

3 Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit
d'acqurir et de transmettre la proprit quiritaire (_jus commercii_),
mais qui ne possdaient pas le _jus connubii_, confrant la puissance
paternelle sur les enfants. Leurs magistrats,  l'expiration de leur
charge, taient capables du droit de cit romain.

Il y avait encore les villes allies, les villes libres et les villes
exemptes d'impts.

Les cits avaient, en gnral, la libre disposition de leurs revenus,
sous la direction d'une assemble de magistrats municipaux: la _curie_
ou _ordo decurionum_, compose de notables qui confraient, 
l'lection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat,
pour s'assurer leurs suffrages, tait oblig de verser des sommes
considrables dans la caisse municipale, et de promettre des ftes et
des travaux. Une fois lu, il supportait une partie des dpenses de la
cit et tait pcuniairement responsable de la rentre de l'impt. Il
arriva un temps o ces honneurs, autrefois si recherchs, furent refuss
et fuis par les citoyens, qui les considraient,  bon droit, comme une
cause de ruine.

Les terres ayant appartenu aux princes indignes et celles qui
provenaient de squestre, avaient t incorpores au domaine du peuple
romain. Le reste des terres tait gnralement laiss aux indignes,
mais  titre de simple occupation et  charge de payer une redevance
reprsentative du fermage.

Les obligations des provinciaux taient de quatre sortes: l'impt
personnel, l'impt foncier, les douanes et droits rgaliens, et les
rquisitions.

L'impt foncier, payable en nature ou en argent, devait reprsenter en
gnral le dizime de la rcolte[152]. L'Afrique rachetait en gnral
cet impt par une indemnit fixe en argent.

La province devait fournir le bl ncessaire  la nourriture des armes
et des matelots employs  sa garde, procurer les logements ncessaires
pour les soldats et mme quiper parfois des auxiliaires.

Ces charges taient du reste assez variables selon les localits. Ainsi,
la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation,
mme pour les femmes[153].

[Note 152: Cet impt se peroit encore sur les indignes d'Afrique
sous le nom d'Achour (Dme).]

[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.]

Quant  la condition des personnes, elle tait la mme que dans le reste
des conqutes romaines. Le citoyen romain, qu'il provnt, soit des
municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, tait au sommet de
l'chelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver
par l'esclave ou par le paysan. Les soldats taient galement pourvus de
concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, o les
civils ne pntraient pas.

Le colon ou paysan, bien qu'il ne ft pas esclave, tait gnralement
attach  la glbe. Un certain nombre de gens du peuple tait assign
sur chaque proprit (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la
condition de la terre. Les propritaires s'appelaient leurs
matres[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.

La condition de l'esclave tait particulirement dure; ceux ns sur le
domaine taient un peu moins maltraits que ceux achets.

[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N 79, p. 23.]

CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE.--Bokkus Ier rgne sur les deux
Maurtanies vers l'an 106 av. J.-C.

Vers l'an 80, ses deux fils lui succdent et se partagent son royaume.

Bokkus II reoit la Maurtanie orientale.

Bogud Ier, la Maurtanie occidentale, augmente de la Stifienne, en 46.

En 44, Bokkus III succde  son pre Bogud Ier. La mme anne il perd la
Stifienne, qui est reprise par Arabion.

En 40, Bogud II succde  son pre Bokkus II.

En 38, Bokkus III reste seul matre des deux Maurtanies. Il meurt en
33.

La Maurtanie reste jusqu'en 25 sans roi.

Juba II est nomm roi de Maurtanie en 25, et rgne jusqu'en 23 ap.
J.-C.

Ptolme rgne de 23  40.




CHAPITRE VIII

L'AFRIQUE SOUS L'AUTORIT ROMAINE
43-297


tat de l'Afrique au Ier sicle; productions, commerce, relations.--tat
des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres
civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la
Cyrnaque.--Expditions en Tripolitaine et dans l'extrme
sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle rvolte des Juifs.--L'Afrique
sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles rvoltes sous Antonin,
Marc-Aurle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime
Svre.--Progrs de la religion chrtienne en Afrique; premires
perscutions.--Caracalla, son dit d'mancipation.--Macrin et
Elagabal.--Alexandre Svre.--Les Gordiens; rvolte, de Capellien et de
Sabianus.--Priode d'anarchie; rvoltes en Afrique.--Perscutions contre
les chrtiens.--Priode des trente tyrans.--Diocltien; rvolte des
Quinqugentiens.--Nouvelles divisions gographiques de l'Afrique.


TAT DE L'AFRIQUE AU IER SICLE; PRODUCTIONS, COMMERCE,
RELATIONS.--Ainsi l'autorit romaine rgnait sans conteste sur toute
l'Afrique du nord, la Berbrie, de l'Egypte  l'Ocan. Il avait fallu
prs de deux sicles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer
cette conqute; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle
suite de transitions habilement mnages, il y tait arriv.

Au moment o la Berbrie entre dans une re nouvelle, il convient de se
rendre bien compte de sa situation matrielle et de l'tat de ses
populations.

L'Afrique propre, la premire occupe, est couverte de colonies latines;
les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de
cit; leurs enfants prirent des noms romains, reurent une ducation
romaine; la carrire des emplois et des honneurs s'ouvrit devant
eux[155]. Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens
s'taient taill de beaux domaines et le pays n'avait pas chapp  la
formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des consquences
si funestes. Mais, si l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des
domaines privs plus vastes que ceux de l'tat, ils taient occups par
un grand nombre de cultivateurs; la maison du matre tait entoure de
villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]. Du
reste, la petite proprit tait constitue aussi par les concessions
aux vtrans, ou par la vente ou la location  des migrants. Ainsi les
progrs de la culture[157], loin d'avoir t arrts par la conqute,
lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna,
Hadrumte, Utique et surtout Karthage, taient les principaux ports o
les crales venaient s'entasser. L les flottes de toute l'Italie
chargeaient les grains, et c'est particulirement de l'Afrique que Rome
tirait ses approvisionnements. Les bls d'Egypte allaient dans les
autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibre, sous Claude, la
population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et
faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rbellion, au moindre
retard, car la consquence immdiate tait la famine. On l'avait bien
vu, lors de la lutte entre Csar et Pompe, quand celui-ci avait arrt
les convois d'Afrique.

[Note 155: Hase, _Sur l'tablissement Romain_ (_Rev. afr._, p.
301).]

[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N 73, p.
18).]

[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionn la
culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux
cultivateurs italiens.]

Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages
d'Afrique, Claude accorda des immunits particulires pour encourager
les importations de bl, Nron exempta de tout impt les navires servant
au transport du bl. Commode cra la flotte d'Afrique, affecte
spcialement  cet usage, et ses successeurs perfectionnrent cette
institution. Un prfet de l'_Annone_, rsidant en Afrique, fut charg
d'assurer les approvisionnements.

Aprs le bl, l'huile tait une des principales branches d'exportation,
mais, de mme que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle tait
de qualit infrieure, et sa mauvaise odeur la dprciait beaucoup, de
sorte qu'on ne l'employait gure que dans les gymnases.

Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le
sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les
marbres, tels taient ensuite les principaux articles
d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les btes froces
servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux
lphants, il est  peu prs dmontr qu'ils n'existaient plus en
Berbrie  l'tat sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et
autres auteurs. Ils taient sans doute amens de l'intrieur par les
caravanes.

[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hrodote, Strabon,
Appien, _Bell. civ._, Sutone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.]

Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la mtropole
punique, releve de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa
magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de
tous les points de la Mditerrane se pressaient pour charger les
grains, les bois prcieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les
btes froces, les chevaux numides, les ngres. Une population punique
importante dominait dans cette ville, elle y avait conserv ses moeurs,
sa langue et sa religion. Le temple d'Astart (_Tanit_), divinit
phnicienne admise par les Romains dans leur Panthon, sous le nom de
Juno Coelestis, avait t reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous
verrons plus tard un empereur donner une conscration officielle  ce
culte barbare dont les divinits exigeaient des sacrifices humains.

La Cyrnaque fournissait en quantit les bls, l'huile et les vins.
Derrire cette province passait la route commerciale qui unissait
l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la
haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes,
o elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le
pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la
Nigritie[159].

[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.]

Dans la Numidie et la Maurtanie, les principaux ports de commerce
taient Igilgilis (Djidjelli), Saldoe, Yol-Csare, Siga ( l'embouchure
de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et
l'Espagne, et mme jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient
amen des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II tait
magistrat municipal de Carthagne.

TAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple
indigne en prsence de la colonisation romaine. La vieille race berbre
commenait  subir une transformation; diminue par les guerres
incessantes o elle prodiguait son sang avec tant de gnrosit, elle
tait refoule par la colonisation romaine et commenait  s'assimiler
ou  disparatre dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans
toute la Maurtanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons
ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se
prparait  de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se
pressaient les tribus gtules, toujours prtes  envahir le Tel pour le
piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette
tendance des tribus du dsert, par la demande de terres faite par
Tacfarinas  Tibre. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un
mouvement lent et irrsistible, pour s'tendre sur les restes des
vieilles tribus berbres et les remplacer  mesure que la puissance
romaine s'affaiblira.

Ces Berbres, tablis au del de la limite de l'occupation romaine,
reconnaissaient en gnral la suzerainet du peuple-roi,
particulirement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en
temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. On
utilisait ainsi les Berbres soumis dans l'intrt de Rome, mais on ne
les organisait pas  la manire romaine, comme aussi on ne les employait
pas dans l'arme. En dehors de leur propre province, les irrguliers de
Maurtanie furent aussi utiliss, plus tard, en grand nombre, surtout
comme cavaliers, tandis qu'on ne procdait pas ainsi pour les
Numides[160].

En Cyrnaque, la population n'avait pas subi de grandes modifications.
Les Juifs, dports autrefois de Palestine dans cette province[161], y
avaient prospr malgr les mauvais traitements auxquels ils taient en
butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu
recours  la justice d'Auguste pour tre protgs, ce prince envoya des
ordres  Flavius, prteur de Lybie, pour qu'il veillt  ce qu'ils ne
fussent pas troubls dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En
l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna qu'ils seraient
maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville,
on avait diverti de l'argent sacr, il serait restitu aux Juifs par des
commissaires nomms  cet effet[162]. Nous verrons avant peu l'esprit
d'indiscipline de ces Juifs, surexcit par les vnements de Jude, leur
attirer de terribles rpressions.

[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de
Lessert.]

[Note 161: A la suite de la prise de Jrusalem par Ptolme Soter,
vers 320 av. J.-C. V. Josphe, _contra Appio_, II, 4, cit par M. Cahen
dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).]

[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_,
p. 124.]

LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Aprs
quelques annes de tranquillit, l'Afrique ressentit le contre-coup de
l'anarchie qui termina et suivit le rgne de Nron. Pendant que Vindex
levait l'tendard de la rvolte en Gaule, Clodius Macer, lgat
d'Afrique, retenait les convois de bl et prenait le titre de
proprteur, pour bien montrer qu'il avait abandonn le service de
l'empereur. Bientt il se proclama indpendant et leva de nouvelles
troupes parmi les indignes qu'il forma en lgion[163].

Le 9 juin 68, Nron terminait sa triste carrire et tait remplac par
Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de
se dbarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la lgion
Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et
obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les
Maurtanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientt Galba est
assassin (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succdent. Ces trois
rgnes avaient dur dix-huit mois, triste priode remplie par les
meurtres, les rvoltes et l'anarchie.

[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.]

[Note 164: Il avait reu cette fonction de Claude et la garda deux
ans.]

[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurtanie
tingitane, Trbonius Garucianus.]

A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se dclarer
indpendant  son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq
ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'taient des forces
imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait esprer le succs; mais
au moment o il se prparait  passer dans la Tingitane, pour, de l,
envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et
ses troupes se prononcrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps
du pouvoir et succomba  son tour en dcembre 69.

L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul matre du pouvoir.
C'tait aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'tait fait
remarquer dans son commandement par une honntet bien rare pour
l'poque. On raconte mme que les habitants d'Hadrumte, irrits de sa
parcimonie dans les ftes, l'assaillirent un jour en lui lanant des
raves  la tte.

Lucius Pison tait alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement 
l'cart des factions et cependant on le souponnait d'tre partisan de
Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'taient rfugis dans sa
province. Ce parti avait encore de nombreux adhrents en Gaule et l'on
craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour
consquence immdiate la famine. Le lgat qui commandait les troupes,
Valrius Festus, cdant  son ambition, exploita perfidement cette
situation en peignant, dans ses rapports, la rvolte comme imminente. Un
certain Papirius, qui avait dj pris part au meurtre de Macer, arrive
en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prvenu le fait
mettre  mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientt les
soldats auxiliaires dpchs par Festus pntrent dans sa demeure et
demandent le proconsul. Un esclave dclare qu'il est Pison et tombe sous
leurs coups. Ce dvouement ne sauve pas son matre, qui est reconnu par
le procurateur B. Massa et mis  mort.

Ainsi dlivr de son rival, Festus alla au camp, fit mettre  mort les
soldats sur la fidlit desquels il avait des doutes et rcompensa les
autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui
divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuys par
les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70).

Pour chtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur
pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les dfils des
montagnes, chemin difficile et peu usit, mais plus court. La Phazanie
qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expdition de Balbus,
fut de nouveau contrainte  la soumission et au paiement d'un tribut.

INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRNAQUE.--Un certain Jonathas ayant fait
partie de ces zlateurs, ou sicaires, dont les excs avaient attir de
si grands malheurs  leur nation, vint se rfugier  Cyrne. Ayant runi
autour de lui environ deux mille misrables de son espce, il alla
camper au dsert en proclamant son intention de rformer la religion
juive. Catullus prteur de Libye, appel par les orthodoxes juifs,
arriva  la tte de ses troupes et, ayant cern les rebelles, les
massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu
s'chapper, mais il fut arrt et comme le prteur voulait le faire
prir il prtendit qu'il avait des rvlations importantes  lui faire
sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien
Flavien Josphe, tait un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait
tirer de son prisonnier; se faisant dsigner par lui les juifs les plus
riches, il les mit  mort et s'empara de leur fortune. La plus grande
terreur pesa sur cette population qui vit prir en peu de temps trois
mille de ses principaux citoyens.

Aprs cette excution, Catullus se rendit  Rome en emmenant le dlateur
et un certain nombre d'isralites notables d'Alexandrie, parmi lesquels
Josphe lui-mme, dsigns comme chefs du complot. Mais Vespasien,
clair par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitt la
libert aux prisonniers  l'exception de Jonathas qu'il fit brler vif.

EXPDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRME SUD.--Aprs la mort de
Vespasien et le court rgne de Titus, l'empire chut  Domitien. Sous
son rgne, de nouvelles expditions furent faites au sud de la
Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se
rendit  Garama, puis  Audjela, et de l jusqu'en Ethiopie.

Quelque temps aprs les Nasamons s'tant rvolts et ayant massacr les
collecteurs d'impts, le mme gnral marcha contre eux et aprs
diffrentes pripties en fit un massacre horrible. Domitien annona au
Snat que ces incorrigibles pillards taient dtruits[166]. Vers la mme
poque, Marsys, roi de cette peuplade, s'tant rendu auprs de Domitien,
alors dans les Gaules, le dcida  faire une expdition en Ethiopie o,
disait-il, existaient de grandes quantits d'or.

Julius Maternus, charg du commandement de cette expdition, arriva dans
le pays des Garamantes o le roi de cette contre se joignit  lui avec
des contingents. Ainsi guides par les Garamantes, les troupes romaines
atteignirent, aprs sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167],
patrie des rhinocros (de 81  96).

La russite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est
vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M.
Ragot[168] si, malgr nos connaissances et les moyens dont nous
disposons actuellement, nous serions  mme d'en faire autant.
Malheureusement les dtails que nous possdons sur cette expdition se
rduisent  quelques lignes. L'Afrique proprement dite parat avoir t
assez calme pendant cette priode.

[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.]

[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de
Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.]

[Note 168: _Sahara_, p. 191.]

L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Aprs le court rgne de Nerva, Trajan fut
investi du pouvoir suprme (28 janvier 98).

Ce prince guerrier employa largement l'lment berbre dans ses
campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui
n'avait gure dpass la ligne de Theveste-Lambse, jusqu'au Djerid. Il
fonda notamment un tablissement militaire au lieu appel ad-Majores (au
nord de Negrin) point stratgique qui commandait les routes du sud et de
l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambse, date galement de
cette poque. C'est l probablement que furent tablis les vtrans de
la XXXe lgion. Une autre colonie de vtrans tait fonde vers la mme
poque  Sitifis, sous la dnomination de Nerviana Augusta Martialis.

Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livre
aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, second
par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe
rgle, vendant la justice et tendant  tout ses prvarications.
Pousss  bout par tant d'injustices, les habitants portrent leurs
dolances au Snat[170]. Ils trouvrent comme dfenseurs Tacite et Pline
le jeune et, grce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain
de cause.....en principe, car le proconsul, dclar coupable, fut
simplement exil sans qu'on le dpouillt de ses richesses mal acquises.

[Note 169: Ibid., p. 192.]

[Note 170: Dj en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrnaque avait t
dfendue devant le Snat et c'est la grande voix de Cicron qui avait
plaid sa cause.]

NOUVELLE RVOLTE DES JUIFS.--A la fin du rgne de Trajan (en l'an 115),
les Juifs de la Cyrnaque, devenus trs nombreux depuis la destruction
du temple par Titus, fanatiss par leurs malheurs et irrits par les
mauvais traitements auxquels ils taient soumis, se mirent en tat de
rvolte. Le gnral Lupus ayant march contre eux, fut vaincu et
contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nomm Andras (ou Lucus),
tait  la tte de ce mouvement qui fut caractris par des cruauts
pouvantables. Tout ce qui tait romain et grec tomba sous les coups des
rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allrent, dit-on, jusqu'
manger la chair de leurs victimes et  se couvrir de leur sang. Par
reprsailles, ils les forcrent,  leur tour,  combattre dans le
cirque, ou les firent dchirer par les btes froces. Dans la seule
Cyrnaque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouv la
mort[171].

[Note 171: Dion Cassius.]

Trajan tait alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes,
qui ncessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de
la Cyrnaque abandonnes  elles-mmes, taient sans force pour
rsister aux rebelles, dont le nombre tait considrable. Allis aux
rvolts d'Egypte, les juifs se livrrent  tous les excs. Cependant
Marcius Turbo, ayant reu de l'empereur l'ordre de marcher contre les
rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en
infanterie qu'en cavalerie et mme une division navale. Mais c'tait une
vritable guerre  entreprendre et il fallut toute l'habilet de ce
gnral pour triompher de cette rvolte qui se prolongea jusqu'
l'avnement d'Hadrien. La rpression que les juifs s'taient ainsi
attire fut svre, et il est probable qu' cette occasion un grand
nombre d'entre eux migrrent dans l'ouest et se mlrent  la
population indigne de la Berbrie.

L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commena le
beau rgne d'Hadrien. Un soulvement gnral des Maures concorde avec
son lvation. C'est  la voix d'un Berbre latinis du nom de Lusius
Quitus que les indignes prennent les armes. Ce chef avait t charg
de conduire  Trajan un corps de troupes maures, et il s'tait tellement
distingu, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Jude, que
l'empereur lui avait donn le gouvernement de la Palestine. Rappel en
Afrique, il renia la fidlit dont il avait donn des preuves si
clatantes, pour entraner ses compatriotes  la rvolte.

Marcius Turbo appel de la Cyrnaque, et nomm proconsul d'Afrique,
reut la difficile mission de rduire cette rvolte qui avait pris des
proportions gnrales. Quitus fut mis  mort; mais Turbo ne triompha
des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le rcompenser de ses
services, il reut des honneurs particuliers et fut ensuite nomm
gouverneur de la Dacie.

En 122 une nouvelle insurrection de la Maurtanie dcida l'empereur 
passer en Afrique[172]. Aprs avoir apais la rvolte, Hadrien visita la
contre et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par
lui-mme ce qui tait ncessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et
fit tablir toute une ligne de postes avancs, pour prserver les
colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au
commencement de 124, le quartier gnral de la IIIe lgion fut transfr
 Lambse. L'achvement de la route de Karthage  Thveste, venait
d'avoir lieu, et, en assurant la facilit des communications, permettait
de reporter les lignes plus  l'ouest.

En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre
de villes furent leves par lui au rang de colonies et il concda des
terres  ses vtrans. Il imprima une puissante impulsion  la
colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il
reut sur des monnaies le titre de restaurateur de l'Afrique. Les
villes imitrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta
construisit  ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est
sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrnaque. Ce pays tait
ruin et en partie dpeupl depuis la rvolte des juifs. Il y amena des
colons et fonda de nouveaux tablissements, notamment une ville 
laquelle il donna son nom. Adrianopolis.

[Note 172: Une inscription rcemment dcouverte  _Rapidi_, Sour
Djoub, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Acadmie des
Inscriptions_, IVe srie, t. IX, pp. 198 et suiv.]

[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.]

Hadrien vint sans doute une troisime fois en Afrique (vers 129). Les
documents  cet gard manquent de prcision. Dans tous les cas, il
s'occupa avec sollicitude du dveloppement de la colonisation et le pays
garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mre
Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulire qui
prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas chang: il
n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue concida avec le
retour des pluies[174].

[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.]

NOUVELLES RVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURLE ET COMMODE
(138-190).--Antonin succda  Hadrien en 138. Les Maures en profitrent
pour envahir de nouveau les contres colonises et porter partout le feu
et la rvolte. Il est probable que les Gtules se joignirent  cette
leve de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut
venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit
Pausanias, et les contraignit  se rfugier aux extrmits de la Libye,
vers la chane du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent. Les
documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de
se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle
direction les Berbres furent repousss. M. Ragot[175] pense que
l'empereur se dcida  reporter alors la ligne d'occupation et de
fortification jusqu'au del de l'Aours, prcaution qui devait, hlas,
tre bien insuffisante.

Sous le rgne de Marc-Aurle, nouvelle insurrection des Maures Maziques
et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. Ni les
garnisons romaines, ni le dtroit de Gads, n'empchrent les hordes de
l'Atlas de prendre l'offensive, de pntrer en Europe et de ravager une
grande partie de l'Espagne[176]. Peut-tre, comme le fait remarquer
Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expditions maritimes. Il est
certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttrent pour ainsi
dire sans relche contre les invasions des indignes maures et gtules.
Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de
prserver ses frontires. Marc-Aurle dut envoyer de nouvelles troupes.
L'Afrique cessa d'tre une province snatoriale, et le gouverneur de la
Maurtanie ne fut qu'un lgat proprteur.

En 188, les Maures taient de nouveau en tat de rvolte. L'empereur
Commode parla d'aller les combattre en personne; mais aprs avoir obtenu
du Snat l'argent ncessaire, il prfra l'employer  ses dbauches et
se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le
rgne phmre devait faire suite au sien, opra la pacification de
l'Afrique (190).

[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.]

[Note 176: Jul. Capitolin.]

[Note 177: _Numidie et Maurtanie_, p. 180.]

[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.]

LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SVRE.--Septime Svre, natif de
Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclam empereur par
les lgions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de
la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout  punir, et 
repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprcier
par lui-mme le tort que les incursions des nomades faisaient  la
colonisation. Les troupes romaines pntrrent encore dans la Phazanie
et tablirent une ligne de postes fortifis de Tripoli  Garama[179].
Karthage et Leptis reurent de lui le droit italique.

Svre montra constamment pour l'Afrique une grande prdilection. Il y
fit excuter des travaux considrables dont de nombreuses inscriptions
ont conserv le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa
garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains,
en Italie, se distingurent particulirement dans le barreau et 
l'arme. La langue punique, ou peut-tre berbre, car les historiens de
l'poque ne paraissent pas souponner qu'il en existt une, tait parle
dans l'entourage de l'empereur. L'impratrice Julia Domna, syrienne
d'origine, tait trs favorable aux orientaux. L'Afrique rendait 
Svre l'affection qu'il lui tmoignait; l'on dit qu'aprs sa mort les
Berbres le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune
rvolte n'est signale sous son rgne, dans cette Afrique, depuis si
longtemps en proie  l'insurrection.

[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouv les traces.]

[Note 180: Hrodien].

On est port  supposer que ce prince spara la Numidie de la
proconsulaire, et envoya  celle-ci un lgat imprial, tandis que
l'ancienne Afrique restait sous l'autorit administrative du proconsul.

PROGRS DE LA RELIGION CHRTIENNE EN AFRIQUE; PREMIRES
PERSCUTIONS.--La religion chrtienne s'tait introduite dans les villes
de l'Afrique  peu prs en mme temps qu'en Italie. La Cyrnaque fut
une des premires contres o les aptres allrent prcher la nouvelle
doctrine. Ds l'an 40, saint Marc qui tait juif cyrnen, vint dans son
pays faire des proslytes, jusque vers 61, poque o il alla 
Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette glise, il
n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on,
les premiers vques.

Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pntra avec moins d'clat;
nanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas 
devenir considrable. On sait quel tait l'esprit de ces premiers
chrtiens: la vieille socit devait disparatre pour faire place au
rgne du Christ. Ce n'tait rien moins qu'une profonde rvolution
sociale qui se prparait et, si les Romains s'taient montrs trs
tolrants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne
pouvaient recevoir dans leur panthon celui qui disait: Mon royaume
n'est pas de ce monde, et qui prchait l'galit absolue de tous les
hommes. L'empereur, souverain pontife, divinis aprs sa mort, tait
directement attaqu, de mme que l'tat social reposant sur l'esclavage.
Enfin les chrtiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas
surprenant que le pouvoir chercht  s'opposer aux progrs de pareils
adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande
modration. Domitien, se servant de la loi qui avait t dicte au
sujet des druides, prit les premires mesures contre ceux qui
_christianisaient_ ou _judasaient_, car, dans le principe, on confondit
les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger
d'une secte qui ne faisait de proslytes que parmi les petites gens, ne
furent pas plus svres. Mais la population des villes, moins tolrante,
commena  faire des excutions sommaires sur lesquelles on ferma les
yeux.

Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. S'ils sont
accuss et convaincus,--crivit-il  ses gouverneurs,--punissez-les.
Les chrtiens furent rendus responsables des troubles qui se
produisaient dans les cits. Quand un chrtien manifestait publiquement
sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa dclaration, on
l'incarcrait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les
chrtiens du haut de son tribunal, en prsence du peuple, que les
soldats avaient peine  contenir. S'ils persistaient, on les condamnait
 mort[181].

[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.]

Sous les rgnes d'Antonin et de Marc-Aurle, la religion chrtienne fit
de grands progrs. Les nophytes, loin d'tre terrifis par les mauvais
traitements, recherchaient le martyre. La crdulit publique, les
rvlations arraches aux esclaves par la torture, taient cause qu'on
les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'tait plutt la
vindicte publique que le reprsentant de la loi qui les chtiait.

Septime Svre fit poursuivre avec rigueur les chrtiens d'Afrique.
Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au gnie
de l'empereur, tait puni de mort. En l'an 200, douze chrtiens, sept
hommes et cinq femmes, ayant t amens  Saturnin, proconsul de la
province d'Afrique, subirent le martyre. On les considre comme les
douze premiers confesseurs de l'glise d'Afrique. Peu aprs avait lieu 
Karthage le supplice de sainte Perptue et de sainte Flicit. Les
chrtiens, ds lors, se mirent  chercher le martyre avec avidit et
l'on vit des pouses rsister aux larmes de leur famille, repousser
leurs enfants, rpondre aux exhortations, aux conseils du reprsentant
de l'autorit par des provocations, et ne chercher qu' apaiser leur
soif de souffrance et de tourments.

Tertullien avait vu le jour  Karthage en 160. Il tait,  l'poque de
la mort de Svre, dans toute la force de son talent. Comme tant
d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des
supplices qui l'avait attir vers la religion chrtienne. Ainsi les
perscutions allaient directement contre leur but.

CARACALLA. SON DIT D'MANCIPATION.--Caracalla continua les travaux
commencs en Afrique par son pre; aussi ce prince fut-il cher aux
Africains, qui ont inscrit sur la pierre le tmoignage de leur
reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillit dont
il avait si grand besoin.

Par son dit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen  tous les
habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en
principe que deux catgories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la
pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un
rel changement, Si cet dit[182] proclamait une mancipation gnrale,
pourquoi les dsignations de villes libres, ou municipales, ou
coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continu
 subsister? A-t-il empch les nouveaux citoyens d'tre dcapits par
le bourreau ou clous au gibet?

En ralit cette mesure n'avait de libral que l'apparence: son but
tait de se procurer de l'argent et des hommes, en tendant l'impt 
tous et en supprimant les exemptions.

[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.]

MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisime empereur africain, tait n 
Yol-Csare. C'tait un avocat que son audace et son succs portrent au
poste de prfet du prtoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien
accueilli par le snat (217), mais bientt on apprit qu'Elagabal,
grand-prtre du soleil  Edesse, g seulement de 17 ans, avait t
proclam par les soldats  l'instigation de Julia Moesa, soeur de
l'impratrice Julia Domna. Ayant essay de lutter contre son
comptiteur, Macrin prit avec son fils Diadumne  Chalcdoine (avril
218). Dans son rgne aussi court qu'agit, il avait trouv le temps de
rduire sensiblement les impts.

Bassien-Elagabal tait fils de Socuzis, ancien lgat de la IIIe lgion,
et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en
Afrique [183]. Dans le cours de son rgne, ce prince, qui avait import
 Rome les rites et coutumes de l'Orient, procda en grande pompe  une
ridicule crmonie par laquelle il maria la desse _Tanit_ de Karthage,
reprsente par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_
(Alah-Gabal), un arolithe rapport de Syrie[184].

En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'tait attribu les noms de
Marc-Aurle Antonin. Aprs un court rgne de cinq ans, il fut  son tour
mis  mort par les soldats. Une rvolte avait eu lieu dans la Csarienne
peu de temps auparavant (222).

[Note 183: Voir l'intressante communication de M. L. Rnier 
l'Acadmie des Inscr. et Belles-Lettres, sance du 21 juin 1878.]

[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Acadmie.]

ALEXANDRE SVRE.--L'arrive au pouvoir d'Alexandre Svre mit fin 
l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'tait que le
prlude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les
affaires reprirent leur marche rgulire et chacun dut revenir 
l'obissance. L'Afrique eut beaucoup  se louer de son administration.
Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta trs loin au sud les
frontires de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, parat-il, t
alors le thtre d'une rvolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne
fournit aucun dtail.

[Note 185: Ragot, p. 200.]

En 229, Marcus Antonius Gordianus avait t nomm par le snat proconsul
d'Afrique, avec son fils comme lgat. Pendant sept annes, ses pouvoirs
lui furent prorogs, et l'Afrique vcut tranquille sous son autorit.

LES GORDIENS. RVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235,
Svre tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitt l'anarchie
reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de
produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrits par la duret et
les violences d'un intendant du fisc, le mirent  mort et, pour
s'assurer l'impunit, soulevrent la province et proclamrent empereur
le vieux Gordien, leur gouverneur, alors g de quatre vingts ans.

Les soldats de la IIIe lgion ratifirent ce choix et, malgr la
rsistance du proconsul, lui confrrent le pouvoir,  Thysdrus, en lui
laissant son fils comme lieutenant. Des dputs furent alors envoys au
Snat qui approuva l'lection et dclara Maximin ennemi public (237). A
cette nouvelle, le snateur Capellien qui gouvernait la Maurtanie et,
disposant de forces importantes, tait charg de garder les limites, se
dclara pour Maximin. En mme temps Gordien, avec lequel il avait eu des
dmls, prononait sa destitution.

Bientt Capellien envahit la Numidie  la tte de troupes aguerries
depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre
les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens runissaient et armaient  la
hte des adhrents nombreux, mais indisciplins, et se portaient
bravement  la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de
Karthage, elle se termina bientt par le triomphe de Capellien et la
mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi,
le vieil empereur se donna la mort en s'tranglant avec sa ceinture, six
semaines aprs son lvation.

Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en
Afrique les plus grandes cruauts[186]. Il suivait en cela les ordres de
son matre qui, furieux contre l'Afrique, avait promis  ses soldats les
biens des habitants de cette province, de mme qu'il leur avait octroy
les proprits des snateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance
contre ceux qui s'taient prononcs contre lui. Il est probable que,
pour punir la IIIe lgion, il la licencia[187].

[Note 186: Hrodien, _Hist._, 1. VIII.]

[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constat par une inscription
trouve  Gemell, et d'o il rsulte que cette lgion fut rtablie en
253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des
Antiquits africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat
 l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, sance du 26 mars
1886.]

Sur ces entrefaites, Maximin fut assassin par les soldats lasss de ses
cruauts (238). Le snat, malgr la mort des Gordiens, avait persist
dans son refus de reconnatre Maximin: deux snateurs avaient t lus
empereurs et on leur avait adjoint comme csar, un petit-fils de Gordien
Ier, g de 13 ans. Aprs s'tre dfaits de Maximin, les prtoriens
mirent  mort les deux fantmes d'empereurs et proclamrent  leur place
le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III.

Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le
dit pas, et nous en sommes rduits aux conjectures. Il est probable que
la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la
Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas
tmraire de conjecturer qu'il fut mis  mort. En 240 un certain
Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama
empereur et voulut soulever sa province. Le prses de la Maurtanie
restait fidle  Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint
d'abord quelques succs; mais, l'empereur ayant envoy du renfort en
Maurtanie, le prses reprit l'offensive, chassa devant lui les
envahisseurs, et vint,  son tour, mettre le sige devant Karthage. Les
habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrrent Sabinianus
aux troupes fidles.

PRIODE D'ANARCHIE. RVOLTES EN AFRIQUE.--A l'poque que nous avons
atteinte, les empereurs se succdent au pouvoir avec une rapidit qui
dmontre  quel tat d'anarchie l'empire est tomb.

L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu  l'emploi de
prfet du prtoire, tue Gordien III et se fait proclamer  sa place
(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent
successivement au pouvoir et prissent tous sous les coups des soldats.
En 253, Valrien ancien chef de la IIIe lgion, s'empare de l'autorit
et la conserve pendant quelques annes, mais en 260, il est fait
prisonnier par Sapor, roi des Perses.

Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de
l'histoire est suppl ici par les inscriptions releves en Algrie. Les
tribus indignes, particulirement celles qui occupaient la rgion
montagneuse comprise entre Cirta, Stif, Rusucurru (Dellis) et la mer en
profitrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du
sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de
Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures
cantonns  Auzia (Aumale), prend et met  mort un rebelle du nom de
Faraxen, chef des Fraxiniens. Aprs ce succs, Gargilius se met en
marche vers l'est pour rejoindre le lgat de la Numidie qui accourt avec
les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dresse par
les Babares et prit en combattant.

Vers le mme temps, ou peu aprs, les Babares habitant le massif du
Babor, soutenus par quatre chefs berbres, envahirent les environs de
Mileu (Mila) et de l, portrent le ravage jusque sur la limite de la
Numidie. Le lgat C. M. Decianus proprteur de Numidie et de Norique,
les mit en pices; puis il dut rduire les Quinquegentiens, runion de
cinq peuplades, tablies dans le territoire de la grande et de la petite
Kabilie [188]. Ces succs partiels ne furent pas suivis de pacifications
bien solides.

[Note 188: Poulle, _Maurtanie_, p. 119-120. Berbrugger, _poques
militaires de la grande Kabylie_, p. 212.]

PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS.--Malgr les perscutions, la religion
chrtienne faisait de rapides progrs en Afrique. Dans la Cyrnaque
surtout, un clerg organis relevait directement du pape. L'dit de
Decius, rendu en 250, organisa d'une manire rgulire la perscution
contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est  la suite de
cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exil dans une petite
bourgade de la Cyrnaque. Valrien prescrivit de nouvelles rigueurs
contre les chrtiens et, comme un certain nombre de tribus de la
Proconsulaire avait embrass le nouveau culte, ce fut une cause de plus
de troubles en Afrique et de rsistance au pouvoir central. Les
pasteurs, dcors du nom d'vques, se runirent plus d'une fois en
conciles pour traiter des points de doctrine, car dj des hrsies se
produisaient et souvent le clerg africain tait en lutte avec ses chefs
spirituels. Saint Cyprien qui,  Karthage, avait recueilli l'hritage de
Tertullien, tait en butte aux haines de la populace.

En 254  Lambse, et en 255  Karthage, se runirent deux conciles
d'vques de la Numidie et de la Maurtanie, auxquels assistrent, pour
le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq
membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli tre jet aux btes;
sous Valrien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'vques.

Priode des trente tyrans.--Aprs la chute de Valrien, avait commenc
le rgne de Gallien et la priode dite des trente tyrans. L'Afrique ne
pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius
Passienus et F. Pomponianus duc de la frontire libyque, allrent
chercher dans ses terres un ancien tribun, nomm Celsus, et l'ayant
revtu du manteau de pourpre de la desse Tanit  Karthage, le
proclamrent Auguste. Quelques jours aprs, le tyran tait mis  mort
par la populace, qui l'avait lev, et son cadavre livr en pture aux
chiens.

Vers la mme poque, un parti de Franks, aprs avoir ravag la Gaule et
l'Espagne, fit une descente en Maurtanie: c'tait un prlude 
l'invasion Vandale.

En 268, Claude II succde  Gallien, et est  son tour remplac par
Aurlien (270). On devine ce que pouvaient faire les indignes de
l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tte  la
puissance romaine sous Hadrien et sous Svre: la rvolte fut l'tat
permanent. Le dbordement gnral des barbares fut comme une tempte
qui brise tout[189]. L'vque de Karthage sollicitait la charit des
fidles pour racheter les captifs faits par les barbares qui avaient
envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus)
habit par les cinq nations (quinquegentiens), que l'tincelle tait
partie. De l, la rvolte s'tait rpandue, pendant le rgne de Gallien
(265), sur la Maurtanie orientale et la Numidie occidentale.

Le gnral Probus, aprs avoir rtabli la paix dans la Marmarique
insurge, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef
des troupes. Un Berbre, du nom d'Aradion, avait soulev les populations
de la Numidie. Tout tait en rvolte jusqu'aux portes de Karthage.
Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en droute et tua
Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui
fit lever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de
largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du thtre de
cette campagne; mais les probabilits semblent indiquer que c'est vers
Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbre trouva la mort[191].

[Note 189: Aurlius Victor.]

[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.]

[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.]

Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transports par
lui en Asie-Mineure, parvinrent  s'chapper sur quelques navires. En
passant devant les ctes de la Maurtanie csarienne, ils y firent une
descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de
Karthage pour les forcer  reprendre la mer. Ils traversrent le dtroit
et rentrrent chez eux par l'embouchure du Rhin.

Lorsque Probus eut t proclam empereur, l'Afrique, au lieu de se
souvenir de ses services, soutint son comptiteur Florien. Sous le rgne
de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde
romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donne  Carus.

DIOCLTIEN. RVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Diocltien parvenu au trne en
284, essaya en vain de gouverner seul: deux annes plus tard, il
s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie,
l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'tait pas encore assez de deux
matres pour gouverner le monde romain dans l'tat de dsagrgation o
il se trouvait, et sous la pression gnrale des barbares qui
l'entouraient. Afin d'arrter le dbordement, les deux augustes
s'adjoignirent deux csars, Galere et Constance Chlore. Il fallut
partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins
peut-tre la Tingitane. La Cyrnaque et la Libye churent  Diocltien
qui avait l'Orient pour lot.

Le moment tait trop opportun pour que l'Afrique le laisst chapper, et
du reste la rvolte tait pour ainsi dire  l'tat permanent dans la
Maurtanie. Ds 288, la grande confdration des Quinqugentiens tait
en pleine insurrection. Le prses de la Csarienne, Aurlius Litua,
obtint contre eux quelques avantages et les contraignit  une soumission
phmre.

Mais bientt les Quinqugentiens reprennent les armes et portent le
ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage  l'est. Un certain
Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclam 
Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-mme en
Afrique pour prendre la direction des oprations. Il combat les
farouches Quinqugentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque
sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la
rpression est srieuse et la soumission relle. Pour en assurer les
effets, Maximien juge ncessaire de transporter une partie de ces tribus
indomptes[192] (297).

Vers le mme temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la
rvolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que
l'empereur essaya de la rduire.

[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1.
IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit o ces tribus ont
t transportes, M. Fournel penche pour le dsert, mais cette
conjecture nous semble peu justifie.]

NOUVELLES DIVISIONS GOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le rgne de
Diocltien, les divisions administratives de l'empire furent modifies
et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements
ont t effectus par Maximien, aprs sa victoire sur les
Quinqugentiens (297). Morcelli les place en 297,  la mme date que la
reconstitution gnrale de l'empire. Il est probable que la
confdration des _cinq_ rpubliques cirtennes, (_Cuicul_ (Djemila)
avait t ajoute aux quatre prcdentes), fut dissoute un peu
auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'poque
d'Alexandre Svre. La sparation de la Numidie en territoire militaire
et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser
une anomalie qui ne pouvait tre que prjudiciable au bon ordre, dans
une poque aussi trouble.

La Maurtanie orientale fut divise en deux parties: celle de l'est avec
Sitifis pour chef-lieu, reut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest
conservant Csare, comme sige du gouverneur, continua  tre appele
Csarienne.

Ds lors, l'Afrique fut divise de la manire suivante:

1 Cyrnaque, ayant un gouverneur particulier, rattache au diocse
d'Orient.

2 Diocse d'Afrique comprenant:

La Tripolitaine depuis la Cyrnaque jusqu'au Triton.

La Bysacne ou Valrie, du Triton jusqu' Horra.

L'Afrique propre, d'Horra  Tabarka.

La Numidie divise elle-mme en Numidie cirtenne (avec Cirta), et
Numidie militaire avec Lambse, comme chef-lieu, de Tabarka  l'Amsaga.

La Maurtanie stifienne, de l'Amsaga  Sald.

Et la Maurtanie csarienne de Sald  la Malua (Mouloua).

Ces provinces taient administres civilement par des _prses_ relevant
du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire tait confi au _comte
d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _prpositi limitum_ [193].

[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.]

3 Et la Maurtanie Tingitane, rattache au diocse d'Espagne, et
commande par un _comes Tingitan_, relevant directement du _magister
peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration
civile tait confie  un prses obissant au vicaire d'Espagne. Le
manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Csarienne,
ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce
rattachement  l'Europe.




CHAPITRE IX

L'AFRIQUE SOUS L'AUTORIT ROMAINE (_Suite_).
297-415.


tat de l'Afrique  la fin du IIIe sicle.--Grandes perscutions contre
les chrtiens.--Tyrannie de Galre en Afrique.--Constantin et Maxence,
usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses
dvastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des perscutions
contre les chrtiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation
administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des
Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; perscution des
Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excs des
Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Rvolte de
Firmus.--Pacification gnrale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II
et Thodose.--Rvolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous
Honorius.


TAT DE L'AFRIQUE  LA FIN DU IIIe SICLE.--Nous avons vu dans le
chapitre qui prcde, combien les rvoltes des indignes rendaient
prcaire la situation de la colonisation africaine. Quatre sicles et
demi s'taient couls depuis la chute de Karthage, et les Romains
avaient effectu leur conqute avec la plus grande prudence, mnageant
les transitions et n'avanant que mthodiquement. Ils avaient fait des
efforts considrables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un
instant au succs; mais sous les rgnes les plus brillants, les rvoltes
des Berbres avaient dmontr la prcarit de celle occupation et,
malgr le dploiement d'un appareil militaire formidable pour l'poque,
la puissance de l'empereur avait t insulte par les sauvages
africains.

Cette situation, dont le danger dj pressenti allait se dmontrer par
des faits, tait la consquence d'une erreur ou d'un oubli des matres
du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez
tenu compte de la race indigne et, se contentant de la refouler dans
les plaines livres aux colons, ils l'avaient laisse se concentrer, se
renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contres comme le pays des
Quinqugentiens et le massif de l'Aours. Ils voyaient bien aussi les
tribus nomades du sud se masser sur la ligne du dsert, mais ils se
contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud.

Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne
Numidie, la vieille race indigne avait disparu ou s'tait assimile. La
langue, la littrature et les institutions de Rome avaient t adoptes
par ces Berbres. Ceux-l n'taient pas  craindre; mais, tout autour
d'eux, la race africaine se reconstituait et tait prte  entrer en
lutte. L'anarchie, prlude du dmembrement de l'empire, les luttes
religieuses, dont l'Afrique tait sur le point de devenir le thtre,
allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalit
africaine et permettre aux nouvelles tribus berbres de s'tendre en
couche paisse sur les restes des anciennes. Il y a l un enseignement
que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre
de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conqute est
facile, il n'en est pas de mme de la colonisation et que, tant que la
race autochthone reste  peu prs intacte, l'tablissement des trangers
au milieu d'elle est prcaire.

GRANDES PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS.--Les perscutions exerces
contre les chrtiens semblaient n'avoir d'autre rsultat que de
fortifier la religion nouvelle. Les proslytes taient trs nombreux en
Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indignes
romaniss et mme dans les tribus berbres. Il est impossible de ne pas
tre frapp de ce fait concluant que ce fut le sang indigne qui coula
ici le premier pour la foi chrtienne, car les victimes inscrites en
tte du martyrologe africain sont bien des berbres: Namphanio, Miggis,
Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul rvlerait la
nationalit, si l'histoire n'avait eu soin de la constater
expressment[194].

Des bas-fonds populaires o le christianisme avait d'abord pris racine,
il s'levait et pntrait l'administration et l'arme. Un jour c'tait
un gardien de prison qui demandait  partager le sort des condamns; une
autre fois c'tait un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne
de commandement, se dpouillant de sa cuirasse et de ses insignes,
refusait de continuer  servir Csar pour entrer dans la milice du
Christ[195]; ailleurs des hommes enrls n'acceptaient pas leur
incorporation[196]. Pour tous c'tait la mort, mais ils supportaient
avec joie les affres du supplice.

[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N 51, p. 193.]

[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr 
Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.]

[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Thveste_ (12 mars
295).]

Le triomphe de la nouvelle religion tait proche. Le trne des empereurs
en tait branl sur sa base, car le christianisme,  son dbut, tait
la ngation de tout pouvoir temporel. Depuis l'excution des dits de
Dcius et de Valrien, la perscution, tout en continuant, avait subi
une certaine modration. Diocltien n'tait pas port aux mesures
extrmes contre les chrtiens; mais Galre ne voyait le salut de
l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait
l'empereur de prendre les mesures les plus nergiques. Enfin, en 303,
Diocltien, cdant aux instances de son csar, promulgua l'dit de
perscution connu sous le nom d'dit de Nicomdie. Les mesures
prescrites taient terribles: destruction des glises et des livres et
ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrtiens dont les
biens devaient tre saisis et qui devaient, eux-mmes, tre jets en
prison ou livrs au bourreau.

Cet dit fut immdiatement excut, sauf dans la partie du diocse
d'Occident qui tait soumise au csar Constance Chlore, c'est--dire la
Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de
l'empire, les perscuteurs se mirent  l'oeuvre. En Afrique, ils
dployrent un grand zle. A Cirta, un certain Munatius Flix, flamine
perptuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Gnralement
les chrtiens restrent fermes dans leur foi et des prtres subirent le
martyre plutt que de remettre aux perscuteurs leurs vases et leurs
livres qu'ils avaient cachs; mais un grand nombre faiblirent, renirent
leur foi et livrrent leur dpt sacr. L'glise de Cirta se signala par
sa faiblesse: son vque Paulus se soumit  tout ce qu'on exigea de lui.

Cette perscution n'tait que le prlude de violences plus grandes
encore. Il ne suffisait pas d'avoir dtruit les glises et les objets
extrieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de
l'anne 303, un dit adress au gouverneur de la Palestine fixait
certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux.
Ces jours dtermins furent appels _dies thurificationis_ et l'on
avouera que c'tait un excellent moyen de reconnatre les chrtiens.
Valrius Florus, prses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul
de la Proconsulaire, se firent les excuteurs de ces mesures. Le sang
des chrtiens coula  flots en Afrique pendant cette priode qui fut
appele l're des martyrs[197].

[Note 197: Voir l'intressante dissertation de M. Poulie  ce sujet
dans l'_Annuaire de la Socit arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484
et suiv.]

TYRANNIE DE GALRE EN AFRIQUE.--En 305, Diocltien et Maximien Hercule
abdiqurent au profit des deux csars Constance Chlore et Galre,
lesquels s'adjoignirent comme csars Svre et Maximin. Bien que
Constance Chlore et l'Afrique dans son lot, il en abandonna
l'administration  Galre qui en confia le commandement au csar Svre.
On sait qu'un des premiers actes de Galre, en prenant le pouvoir, fut
de prescrire un recensement gnral des personnes et des biens de
l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. On procda  l'excution
de cette mesure avec une rigueur qui rpandit partout la terreur et la
dsolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs taient
runis et compts sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait
 la dlation le fils contre le pre, l'esclave contre le matre,
l'pouse contre le mari. On obtenait par les tourments des dclarations
de biens que l'on ne possdait pas[198]. Il est probable que l'Afrique,
qui avait dj tant  se plaindre de Galre, souffrit beaucoup de ces
mesures et de la faon cruelle dont elles furent appliques. Les troupes
seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui
quelque fidlit.

[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.]

CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance
Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamrent auguste son
fils Constantin. De son ct, Galre donna le titre d'auguste  Svre.

Peu de temps aprs, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de
Galre, ayant gagn l'appui du prfet du prtoire Anulinus, prit aussi
la pourpre et fut acclam par les soldats (28 octobre 306).

En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui
avait d'abord reu le titre de comte et, aprs le dpart du proconsul,
avait t lev aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reut
probablement la mission de proclamer l'autorit de Maxence, dans les
provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour
Galre. Elle refusrent de reconnatre l'usurpateur et prirent le chemin
de l'Orient, afin de rejoindre,  Alexandrie, le lieutenant de leur
matre. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrrent sur leur
route, toujours est-il qu'elles furent forces de rentrer  Karthage, o
elle retrouvrent leur chef Alexandre. A quel prince obissait alors
l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle tait
dans un tat voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des
partisans.

Sur ces entrefaites, Galre tant mort, les troupes exploitrent
habilement un bruit, vrai ou faux, d'aprs lequel Maxence, doutant de la
fidlit d'Alexandre, aurait envoy des missaires pour le tuer. Bon gr
mal gr, elles le proclamrent empereur. Alexandre dont l'origine est
incertaine, mais qu'on dsigne gnralement comme un paysan pannonien,
tait alors un vieillard affaibli par l'ge au moral et au physique,
incapable de rsistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi
porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le
conserver (308).

TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DVASTATIONS.--Cependant Maxence,
aprs avoir dfait et mis  mort Svre, s'tait empar de Rome et de
toute d'Italie. Absorb par le soin d'asseoir sa puissance, il ne
pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre rgnait tranquillement 
Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnatre son
autorit, mais il ne parat pas qu'il ait su gagner l'affection des
populations.

En 311, Maxence pouvant dtacher quelques troupes, les plaa sous le
commandement du prfet du prtoire, Rufus Volusianus, et du gnral
Znas, et les envoya en Afrique. Karthage emporte d'assaut fut mise 
feu et  sang. Quant  Alexandre, il avait pu se rfugier derrire les
remparts de Cirta. Les gnraux de Maxence l'y poursuivirent et s'tant
rendus matres de cette ville, s'emparrent de l'usurpateur qui fut
trangl[199].

[Note 199: Voir, pour la rvolte d'Alexandre: Aur. Victor,
_pitome_, Eutrope, _pit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_,
etc. Nous avons adopt en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc.
arch. de Constantine_), 1876-77.]

Cirta, comme Karthage, fut entirement saccage, puis brle par les
vainqueurs. Maxence fit cruellement expier  l'Afrique ce qu'il appelait
son manque de fidlit: un grand nombre de cits furent livres aux
flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dpouills de
leurs biens; beaucoup d'entre eux prirent dans les tortures, car toutes
les haines, toutes les rivalits purent exercer librement leurs
vengeances, et le pays gmit sous la plus pouvantable terreur. Les
campagnes, mme, n'chapprent pas  la fureur du vainqueur qui se fit
livrer les rserves de grain et porta la dvastation partout.

TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Aprs avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence
s'appliqua  retirer de l'Afrique tout ce que la contre pouvait lui
fournir en hommes et en argent, afin d'tre en mesure de rsister  son
comptiteur Constantin. En 312, la lutte commena entre les deux
empereurs et se termina bientt par la dfaite de Maxence devant Rome.
Malgr la supriorit de son arme, o les Berbres taient en grand
nombre, il fut entirement vaincu par son comptiteur et se noya dans le
Tibre (28 octobre).

La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie;
on dit que Constantin envoya la tte du tyran  Karthage qui avait tant
eu  se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces 
panser les plaies de la Berbrie: il envoya des secours en argent,
diminua les impts, rendit les biens confisqus  leurs propritaires,
et fit relever les cits dtruites.

Cirta, reconstruite pas ses ordres, reut son nom et nous l'ap-pellerons
 l'avenir Constantine. Par ces mesures il mrita la reconnaissance de
ce pays si maltrait par ses prdcesseurs.

CESSATION DES PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS. LES DONATISTES. SCHISME
D'ARIUS.--A partir de l'anne 305, les perscutions s'taient ralenties;
selon le tmoignage d'Eusbe et de saint Optat, Maxence les fit
immdiatement cesser, ds son avnement. Le triomphe de la religion
nouvelle tait proche, mais, avant mme qu'il ft assur, des divisions
se produisaient dans son sein et il allait en rsulter de bien graves
vnements.

Au mois de mars 305, l'vque de Cirta, Paulus, tant mort, un concile
se runit dans cette ville, chez un particulier, car les glises taient
dtruites, pour lui donner un successeur. Dix vques de Numidie y
prirent part. A peine la sance tait-elle ouverte, que des discussions
s'levrent entre les membres: on reprocha  un certain nombre d'entre
eux d'avoir faibli pendant les perscutions et d'avoir remis les livres
et vases sacrs. Pour la premire fois l'pithte de _traditeurs_ fut
lance. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra
dans l'assemble une grande violence. Sylvain avait t propos pour le
sige piscopal, mais il tait traditeur; grce  l'appui de la populace
il fut lu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus minents
taient enferms dans le cimetire des martyrs. Ce fait qui semblerait
de peu d'importance, fut le point de dpart de la dplorable scission
qui se produisit dans l'glise d'Afrique.

Quelque temps aprs, en 311 mourait l'vque de Karthage Mensurius, qui
avait su rsister avec autant de fermet que de prudence aux violences
des perscuteurs et conserver les vases de son glise. Les fidles
s'assemblrent pour procder  son remplacement et lurent le diacre
Ccilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientt l'opposition
contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrs
que son prdcesseur avait cachs chez les fidles. Une vritable
conspiration ayant  sa tte Donat, vque des Cases-Noires[200] en
Numidie, s'ourdit contre lui; les prtres de l'intrieur ne lui
pardonnaient pas de s'tre fait lire sans leur participation. Ils
formrent un groupe de soixante-dix prlats  la tte desquels tait
Secundus, vque de Ticisi[201]. Runis en concile, ils citrent
Ccilien  comparatre devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant
qu'il avait t rgulirement sacr et ajoutant qu'il tait prt 
recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence
s'tait fait remarquer  Cirta, s'cria: Qu'il vienne la recevoir et on
lui cassera la tte pour pnitence.

[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aours.]

[Note 201: Actuellement Tidjist (An-el-Bordj), prs de Sigus, au
sud de Constantine.]

Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Ccilien,
fonde sur les trois points suivants: 1 il avait refus de se rendre 
leur runion; 2 il avait t sacr par des traditeurs; 3 il aurait,
lors des perscutions, empch des fidles de secourir les martyrs. Or
ces deux derniers chefs n'taient rien moins que prouvs et, dans le
groupe des vques qui s'rigeaient ainsi en juges, plusieurs s'taient
reconnus eux-mmes traditeurs. Pour complter leur oeuvre, ils
dclarrent le sige de Karthage vacant et y levrent un certain
Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie
personnelle de Ccilien, avait, par ses instances et son argent,
contribu  ce rsultat.

Ainsi fut consomme la scission de l'glise d'Afrique, au moment mme o
sa cause triomphait. L'irritation rciproque des deux partis devint
extrme et amena des conflits journaliers.

Constantin tenait essentiellement  la pacification de l'Afrique; bien
qu'inclinant vers le christianisme, il mnagea les adhrents de l'ancien
culte et fit mme riger un temple en l'honneur de la famille flavienne.
Il apprit donc avec peine les divisions de l'glise d'Afrique et crivit
au proconsul Anulinus, pour qu'il tcht de les faire cesser. Dans ces
instructions il semble pencher pour le parti de Ccilien. Mais les
Donatistes, ainsi les appelait-on dj, n'taient pas gens  s'incliner
devant des conseils ou mme des menaces; ils adressrent  l'empereur
une supplique dans laquelle ils entassrent toutes les accusations
contre leur ennemi.

En prsence de cette rclamation, Constantin ordonna la comparution des
deux parties devant un conseil d'vques, et convoqua  ce concile un
grand nombre de prlats de la Gaule et de l'Italie. Tous se runirent 
Rome, en octobre 313, sous la prsidence du pape Miltiade. Ccilien et
Majorin accompagns de clercs et de tmoins, se prsentrent  ce
concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur
les griefs reprochs par eux  leur adversaire, que sur ce qui leur
tait imput. On devine ce que purent tre de tels dbats. Aprs bien
des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il
reconnaissait Ccilien innocent et validait son ordination. Il disposait
en outre que les prtres ordonns par Majorin continueraient  exercer
leur ministre et que si, dans une localit, il se trouvait deux prtres
ordonns l'un par Ccilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait
conserv et l'autre plac ailleurs. Quant  Donat, on le condamnait
comme auteur de tout le mal et coupable de grands crimes.

A la suite de cette dcision, Ccilien fut retenu provisoirement en
Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la
promesse qu'il ne reparatrait plus  Karthage. Des commissaires
ecclsiastiques furent envoys en Afrique pour notifier cette dcision
au clerg et faire une enqute qui confirma l'innocence de Ccilien.
Celui-ci rentra peu aprs  Karthage. Donat, de son ct, ne tarda pas 
y paratre, au mpris de son serment. Les luttes recommencrent alors
avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, charg d'informer par
l'empereur, conclut encore contre les Donatistes.

Mais ceux-ci ayant rclam le jugement d'un nouveau concile, l'empereur
voulut bien faire convoquer les vques  Arles, pour le mois d'aot
314. Ce fut encore un triomphe pour Ccilien; seulement le concile crut
devoir donner son avis sur le grand diffrend qui divisait l'glise
d'Afrique et il opina que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir
livr les critures ou les vases sacrs ou dnonc leurs frres,
devraient tre dposs de l'ordre du clerg[202]. C'tait donner aux
Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore
satisfaits et en appelrent  l'empereur qui confirma  Milan, en 315,
les dcisions des conciles de Rome et d'Arles.

[Note 202: _L'Afrique chrtienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est
 cet ouvrage que nous avons emprunt la plus grande partie des
documents qui prcdent.]

Constantin avait montr dans toute cette affaire une trs grande
modration; mais, quand tous les degrs de juridiction eurent t
puiss, il prescrivit  Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec
svrit toute tentative de rbellion de la part des Donatistes. Ceux-ci
se virent donc bientt l'objet d'une nouvelle perscution dans laquelle
les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans
taient trs nombreux, surtout dans l'intrieur, et ils gardrent
souvent par la force leurs positions.

Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le
succs devait tre encore plus grand prenait naissance en Cyrnaque.
Vers 320, le Libyen Arius se sparait de l'glise orthodoxe, par suite
de divergences sur des points d'apprciation relativement  la trinit.
L encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix
pour ramener la pacification dans l'glise; mais le schisme arien tait
fait.

ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR
CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival,
l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre  mort.
Rest ainsi seul matre de l'empire, il s'appliqua  rtablir l'unit de
commandement et  rgulariser l'administration des provinces. L'empire
fut divis en quatre grandes prfectures.

L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacne, la Numidie et les
Maurtanies, stifienne et csarienne, ft partie de la prfecture
d'Italie, et fut place, pour l'administration civile, sous l'autorit
du prfet du prtoire de cette prfecture.

La Tingitane, rattache  la prfecture des Gaules, tait sous
l'autorit du prfet du prtoire des Gaules.

La Cyrnaque dpendit de la prfecture d'Orient.

Le prfet du prtoire d'Italie tait reprsent en Afrique:

1 Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux lgats la
proconsulaire;

2 Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la
Byzacne et la Numidie, et par trois prses la Tripolitaine, la
Stifienne et la Csarienne.

Le prfet des Gaules tait reprsent dans la Tingitane par un prses.

Le _Comte des largesses sacres_ avait la direction de tout ce qui se
rapporte aux finances; et le _Comte des choses prives_ tait le
directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui
portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de dlgus
en Afrique.

L'arme et les choses militaires relevaient du _magister peditum_,
sorte de ministre de la guerre, rsidant aussi  Rome, et reprsent en
Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurtanie csarienne
et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane.

Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize prposs des limites,
qui commandaient les troupes places sur la frontire, plus les corps
mobiles.

Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un prfet de
cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.

Le duc de la Csarienne avait huit prposs des limites. Il tait aussi
prses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dpendre du
vicaire d'Afrique.

Le duc de la Tripolitaine avait douze prposs et deux camps o
taient, sans doute, les troupes destines  tenir la campagne.

Les troupes, on le voit, taient divises en deux classes: les troupes
mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontire[203].

Sous le Bas-Empire, l'organisation des assembles provinciales fut
modifie; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions
religieuses cessrent et le concilium devint une assemble purement
administrative, charge d'clairer les prfets et de leur fournir un
appui moral, car il n'avait aucun droit excutif. La centralisation
tablie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur
voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les
fonctions furent multiplies. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins
occultes, furent chargs de surveiller les fonctionnaires et de rendre
compte de leurs moindres actes au chef suprme; en mme temps les cits
reurent des _defensores_, dont la mission tait de protger les
citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince.

Le concilium provincial conserva le droit de prsenter des voeux et des
dolances  l'empereur; sa runion tait l'occasion de ftes et de
rjouissances publiques; la convocation tait faite par le prfet. Le
sacerdos provinei, dont la fonction parat avoir t conserve pendant
quelque temps encore, dut cder la prsidence du concile au prfet ou 
son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prtres devenus chrtiens, fut
entour d'honneurs et d'immunits; mais il perdit toute occasion de
s'immiscer lgalement dans les affaires administratives[204].

[Note 203: L'_Afrique septentrionale aprs le partage du monde
romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignits_, de
Booking.]

[Note 204: _Les Assembles provinciales et le culte provincial_, par
M. Pallu de Lessert, passim.]

PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes
avaient obtenu le rappel de leurs exils, et il se produisit une sorte
d'apaisement. En 326, Ccilien tant mort fut remplac par Refus: de
leur ct, les Donatistes lirent Donat, homonyme de l'vque des
Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu aprs, les nouveaux lus
runissaient  Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix vques
prirent part et o, grce  des concessions mutuelles, on put consolider
la trve.

On sera peut-tre tonn du grand nombre d'vques se trouvant alors en
Afrique, mais il faut considrer ces prlats comme de simples curs. La
cration des siges piscopaux en Afrique n'a pas toujours t motive
par l'importance des localits et le chiffre de la population. L'on
observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles
sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des
vques et les prposaient  de simples hameaux... Or, on conoit
parfaitement que l'glise, pour tenir tte aux Donatistes, ait imit
cette conduite et multipli les vchs... Au surplus, il tait dans
l'esprit de l'glise d'Afrique de multiplier les diocses afin que leur
peu d'tendue en facilitt l'administration[205].

Ainsi les deux glises vivaient cte  cte et essayaient de se tolrer,
mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits
les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cdant  la demande de
Zezius, vque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique
pour les orthodoxes, attendu que tout ce qui appartenait  l'glise
catholique tait tomb au pouvoir des Donatistes et que les orthodoxes
n'avaient aucun local pour tenir leurs assembles[206].

[Note 205: _Observations sur la formation des diocses dans
l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abb Lon Godart (_Revue africaine_,
2e anne, pp. 399 et suiv.)]

[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234.
Cette glise se trouvait dans l'emplacement occup actuellement par
l'hpital militaire.]

A ct des Donatistes modrs, qui essayaient de chercher un modus
vivendi avec les autres chrtiens, se trouvaient les zls, les purs.
Runis en bandes obissant  un chef, ils se mirent  parcourir le pays
dans le but, disaient-ils, de faire reconnatre la saintet de leur foi.
Leur cri de ralliement tait _Laudes Deo_ (Louanges  Dieu!), et il fut
bientt redout comme un signal de pillage et de mort. Faisant
profession de mpriser les biens de la terre et de vivre dans la
continence, ils ne tardrent pas  riger la destruction en principe.
Ils n'ont du reste rien  perdre, car la plupart sont des esclaves
fugitifs, des malheureux ruins par les guerres civiles ou les exactions
du fisc. Ils prtendent tablir l'galit en dtruissant les biens et
faire le salut des riches en les ruinant.

Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaqurent d'abord
aux fermes isoles; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie
furent stigmatiss du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu
 quels excs ces fanatiques se portrent. Leur quartier gnral tait
Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aours, entre Lambse et
Theveste[208].

[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rdant autour des fermes).]

[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et
de saint Optat.]

LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la
mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionn en cinq parties;
mais bientt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance,
restrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls matres du
pouvoir. Un nouveau partage fut alors opr entre eux (338). L'Afrique
demeura pendant plusieurs annes un sujet de contestation entre Constant
et Constantin, et les deux frres en vinrent plusieurs fois aux mains.
La mort de Constantin (340) mit fin  la lutte en assurant le triomphe
de Constant.

Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les paens, puis, des dissensions
nouvelles s'tant produites en Afrique entre les Donatistes et les
orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin 
ces troubles. A peine taient-ils arrivs  Karthage que les Donatistes
se soulevrent de toutes parts. Aids par les Circoncellions, ils
osrent tenir tte aux armes de l'empereur. Mais bientt ils furent
vaincus et rduits  la fuite, et la perscution commena; les vques
compromis furent exils ou mis  mort. Le principal rsultat de ces
violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler
leur fureur, au grand prjudice de la colonisation.

CONSTANCE ET JULIEN.--EXCS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis 
mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trne et
tendit son autorit sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de
Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur matre. Elles
passrent ensuite en Espagne, de l en Gaule et vinrent  Lyon craser
l'arme de Magnence, qui prit dans la bataille. Ainsi Constance resta
seul matre de l'empire. On sait qu'il s'rigea en protecteur de
l'arianisme.

En 360, Julien, ayant t proclam  Lutce et reconnu par l'Italie,
chercha  gagner l'Afrique  sa cause, mais ne put parvenir  la
dtacher de sa fidlit au fils de Constantin. Du reste, Constance avait
pris des prcautions srieuses pour conserver sa province, et, bien
qu'il ft menac par son comptiteur d'un ct, et par les Perses de
l'autre, il envoya en Afrique son secrtaire d'tat Gaudentius avec
ordre de lever des troupes et de s'opposer  tout dbarquement.
Gaudentius remplit sa mission avec fidlit, il invita le comte Cretion
et les gouverneurs (rectores)  faire des leves, et il tira des deux
Maurtanies une cavalerie lgre excellente avec laquelle il protgea
efficacement tout le littoral contre les troupes stationnes en Sicile
et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en
Afrique[209].

L'anne suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il
se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes,
fort affaiblis par la perscution macarienne. Leurs vques leur furent
rendus et une violente raction contre les orthodoxes se produisit. Les
Donatistes se vengrent d'eux par les mmes armes: les spoliations, les
dvastations, les meurtres. Un exemple donnera une ide du caractre de
ces luttes: Flix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur
Lemelli[210],  la tte d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouv la
porte de la basilique ferme, ils en firent le sige; les Circoncellions
montrent sur le toit et, de l, accablrent les fidles sous un monceau
de tuiles. Un grand nombre fut cruellement bless; deux diacres qui
dfendaient l'autel furent tus et les fastes de l'glise inscrivent
deux martyrs de plus[211]. Ailleurs,  Typaza, en prsence du
gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; les hommes
sont torturs, les femmes tranes; les enfants mis  mort ou touffs
dans les entrailles de leurs mres.

Du reste les Donatistes ne tardrent pas  voir des schismes se produire
dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, vque de
Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptme  tous les anciens
traditeurs.

[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi
_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.]

[Note 210: Zembia, dans la Medjana.]

[Note 211: Poulle, _Maurtanie_, p. 129.]

[Note 212: Tens].

EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite,
dans les premiers temps du rgne de Valentinien, une tribu indigne de
la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appels par les auteurs[213],
causrent les plus grands ravages dans cette contre et vinrent mme
attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelrent 
leur secours le comte Romanus, nomm depuis peu matre des milices
d'Afrique; mais ce gnral ne voulut entrer en campagne que si on lui
fournissait quatre mille chevaux et une grande quantit de vivres,
conditions que les Tripolitains ruins ne pouvaient remplir; de sorte
que les Berbres continurent leurs dprdations.  l'avnement de
Valentinien, les gens de Leptis envoyrent des dputs  l'empereur pour
lui exposer leurs dolances; mais les partisans de Romanus en
attnurent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un
administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs
militaires extraordinaires, de rtablir la paix.

[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.]

En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun
nomm Pallade pour faire une enqute sur les lieux, mais cet agent se
laissa corrompre et dclara que les plaintes n'taient pas fondes. Pour
Romanus, c'tait le triomphe, l'impunit assure; aussi se livra-t-il,
sans retenue,  une prvarication effrne. Une nouvelle plainte des
victimes ayant eu le mme rsultat que la prcdente, l'empereur ordonna
la mise  mort des rclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien
prses de la Tripolitaine, nomm Rurice, qui avait cherch  faire
triompher la vrit, fut englob dans l'accusation et excut  Sitifis.

RVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des
Quinqugentiens vint  mourir en laissant plusieurs fils, Firmus,
Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacs et Zamma. Ce dernier tait
fort li avec Romanus, et, comme son frre an, Firmus, craignait
d'tre victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'tait
s'exposer  la vengeance certaine du comte; aussi, aprs avoir essay en
vain de se disculper auprs du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il
ne lui restait de salut que dans la rvolte. Ces fils de Nubel taient
tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux taient
chrtiens.

En 372, Firmus lve l'tendard de l'insurrection dans les montagnes du
Djerdjera. Les Maurtanies le soutiennent; les Donatistes lui
fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruins, tous ceux qui
recherchent le dsordre, des soldats, on dit mme une lgion entire,
viennent se joindre  lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille
hommes se met aussitt en campagne; un vque de Rusagus, bourgade sur
la frontire de la Csarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les
Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assigent Csare,
s'en rendent matres et rduisent en cendres cette belle ville. Romanus
essaie en vain de lutter; il est dfait et la rvolte gagne la Numidie.
Les soldats proclamrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le
diadme.

 la rception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en
toute hte des troupes en Afrique sous le commandement du comte
Thodose, matre de la cavalerie. Dbarqu  Igilgili (Djidjelli), cet
habile gnrai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un
poste des environs nomm Panchariana, d'o il devait commencer les
oprations (373). Il avait t rejoint, tout en arrivant, par un corps
d'auxiliaires indignes, command par Gildon, frre de Firmus.

Le prince indigne, comprenant que la situation tait change, essaya de
traiter avec Thodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le gnral
ne voulut rien entendre avant d'avoir reu des otages, et les choses en
restrent l. Bientt, du reste, Thodose entra en campagne, et porta
son camp  Tubusuptus[214]. Ayant repouss un nouveau message du
rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commands par
Mascizel et Duis, les mit en droute, et porta le ravage dans toute la
contre, sans cependant se dpartir d'une grande prudence et en
s'appuyant sur une place nomme Lamforte. De l, s'avanant vers
l'ouest, Thodose dfit de nouveau Mascizel, qui avait os l'attaquer.

Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermdiaire de
prtres chrtiens, et Thodose la lui accorda. Le prince berbre remit
au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes,
sa couronne, son butin et des otages, mais il ne parat pas qu'il soit
venu en personne signer le trait.

[Note 214: Tiklat en Kabylie.]

[Note 215: Alger].

Aprs avoir obtenu ce rsultat, Thodose se rendit  Csare et employa
ses lgions  relever cette ville de ses ruines. Dans cette localit, il
fit mourir sous les verges ou dcapiter les soldats qui taient passs
au service du rebelle.

Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau 
soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et
les Muzones. La tribu des Isaflenses, tablie sur le versant sud du
Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son
chef Mazuca, mais elle fut encore dfaite et son chef, fait prisonnier,
hta sa mort en dchirant ses blessures. Firmus, rduit encore  la
fuite, se jette au coeur des montagnes, puis prend la direction de l'est,
suivi par les Romains. Au moment o ceux-ci vont l'atteindre, il leur
chappe encore et revient sur ses pas. Il entrane de nouveau les
Isaflenses, avec leur chef Igmacen et runit un grand nombre
d'adhrents. Thodose, qui s'est avanc contre lui et le croit sans
forces, est subitement attaqu par vingt mille indignes; il a la
douleur de voir ses soldats lcher pied et ne s'chappe lui-mme qu' la
faveur de la nuit[216].

Ayant pu, dans sa droute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il
y rallia son arme et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la
dernire svrit, brlant les uns, mutilant les autres; et grce  son
nergie, il rtablit promptement la discipline et put rsister aux
attaques tumultueuses des indignes. Il opra ensuite sa retraite vers
Sitifis[218]. L'anne suivante (375), il s'avana,  la tte de forces
considrables, contre les Isaflenses, toujours fidles  Firmus, et leur
fit essuyer une nouvelle dfaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors
gagner par les promesses de Thodose. Il cessa toute rsistance et
arrta Firmus au moment o celui-ci, devinant sa trahison, se disposait
 fuir. Prvoyant le sort qui l'attendait, le prince berbre se pendit
dans sa prison et le tratre Igmacen ne put livrer  ses ennemis qu'un
cadavre qui fut apport  leur camp, charg sur un chameau.

Ainsi finit cette rvolte qui avait dur trois ans.

[Note 216: Berbrugger, _poques militaires de la grande Kabylie_.]

[Note 217: Aoun Bessem, au nord d'Aumale.]

[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira  Typaza, mais cela
semble bien improbable et nous nous rallions  l'opinion de MM. Poulle
et Berbrugger, qui dmontrent que c'est  Stif que Thodose s'est
reform.]

Pacification gnrale.--Aprs avoir obtenu la pacification gnrale des
tribus souleves, Thodose s'appliqua, par une srie de sages mesures, 
rtablir la marche de l'administration et  faire oublier les maux
causs par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent
svrement punis.

Mais le comte Thodose avait de nombreux ennemis qui le dnoncrent 
l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son pre,
Valentinien (375). On le prsenta comme tant sur le point de se
dclarer indpendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prtant
l'oreille  ces calomnies expdia l'ordre de le mettre  mort[219]. Le
vainqueur de Firmus, celui qui avait conserv l'Afrique  l'empire, fut
dcapit  Karthage.

[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.]

La rvolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain
qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies,
si romanises qu'elles fussent, des tribus indignes intactes, non
assimiles, ils avaient en quelque sorte prpar pour l'avenir la ruine
de leur colonisation. La leve de boucliers  laquelle la rbellion de
Firmus avait servi de prtexte, tait le premier acte du drame. Les
Donatistes y avaient jou un rle trop actif pour ne pas porter la peine
de la dfaite. En 378, les dits qui les condamnaient furent remis en
vigueur et excuts strictement.

L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THODOSE.--Le monde romain,
assailli de tous cts par les barbares, tait dans une situation des
plus critiques, et Gratien n'avait ni l'nergie ni les talents qui
auraient t ncessaires dans un tel moment. Son frre, Valentinien II,
empereur d'Orient, tait un enfant en bas ge. Pour soulager ses paules
d'un tel fardeau, Gratien s'associa le gnral Thodose, fils du comte
Thodose, qui avait t mis  mort par ses ordres, et l'envoya dfendre
les frontires de l'empire. Peu aprs, Maxime tait proclam par ses
soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant march contre lui, fut
vaincu et tu par l'usurpateur, prs de Lyon. On dit que sa dfaite fut
due  la dfection de sa cavalerie maure.

Thodose, forc de reconnatre l'usurpateur, obtint cependant que
l'Italie et l'Afrique fussent attribues  Valentinien II. Mais Maxime
ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua
Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'anne suivante, il tait  son
tour vaincu par Thodose qui, aprs l'avoir tu, remit Valentinien II en
possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant t assassin,
le trne imprial resta  Thodose.

Mais  cette poque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Thodose
mourut en 395 et l'empire chut  ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce
dernier, g de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique.

RVOLTE DE GILDON.--Pendant ces comptitions, que pouvait faire
l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la rvolte? Nous avons vu
qu' l'arrive du comte Thodose en Maurtanie, Gildon, frre de Firmus,
s'tait mis  sa disposition et lui avait amen des renforts. On avait
t content de ses services et il tait rest sans doute en relations
intimes avec la famille de ce gnral. Aussi, lorsque le fils du comte
Thodose eut t associ  l'empire, il songea  tre utile  Gildon et
lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le
titre de _grand matre des deux milices_. Rsidant  Karthage auprs du
proconsul Probinus, il joignit  la puissance dont il tait revtu
l'honneur de s'allier  la famille de Thodose, en donnant sa fille  un
des neveux de celui-ci.

Ds lors, l'orgueil du prince indigne ne connut plus de bornes, et le
pays commena  sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorit du
proconsul tait efface par la sienne. Cependant, lors de la rvolte
d'Eugne dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent
faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas
grand zle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il
lui rclamait.

La mort de Thodose le dcida  lever le masque, et, pour dclarer ses
intentions, il retint dans le port de Karthage les bls destins 
l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est invitable, car
la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est dclar ennemi
public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa  le combattre.

Dans cette conjoncture, Gildon appelle  lui le peuple indigne en se
dclarant restaurateur de son indpendance. Il comble les Donatistes de
ses faveurs et perscute les catholiques, Mascizel, son frre, s'tant
rendu  Milan pour un motif inconnu, Gildon le souponne d'tre all
intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre  mort ses
deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission 
l'empereur.

[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.]

CHUTE DE GILDON.--C'est  Mascizel, brlant du dsir de la vengeance,
que Stilicon donna le commandement de l'expdition. En 398, ce chef
dbarqua en Afrique avec cinq mille lgionnaires (Gaulois, Germains et
auxiliaires) et marcha contre son frre qui l'attendait  la tte d'un
rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal arms et demi-nus.
Parvenu auprs de Theveste, il se trouva isol au milieu de montagnes
escarpes et entour de ses innombrables ennemis.

Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gtules et de ses
montagnards berbres; en voyant les faibles forces que son frre ose lui
opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une excution en
masse. L'action s'engage, et Mascizel, dsespr, s'avance pour
parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premires lignes:
un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les
Berbres croient  une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un
clair, et bientt cette immense arme, prise d'une terreur
inexplicable, tourne le dos  l'ennemi. En mme temps, les lgionnaires,
revenus de leur tonnement, chargent les indignes et changent leur
retraite en droute[221].

[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.]

Aprs cette inexplicable dfaite, Gildon, abandonn de tous, parvint 
atteindre le littoral et  prendre la mer; il voulait gagner
Constantinople; mais les vents contraires le rejetrent sur la cte
d'Afrique. Arrt  Tabarka, il fut conduit  son frre qui l'accabla de
reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice.
Gildon l'vita en s'tranglant de ses propres mains. Il avait gouvern
l'Afrique pendant douze ans.

Mascizel, qui venait de rtablir si heureusement la paix en Afrique, et
d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit  Milan, afin d'obtenir
la rcompense de ses services, c'est--dire sans doute la position de
son frre. Mais Stilicon venait de se convaincre par la rvolte de
Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il
se dbarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux.

L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de
l'empire d'Orient, fut rattache  celui d'Occident; puis on envoya 
Karthage un proconsul qui runit au fisc tous les domaines de la
succession de Nubel et de Gildon. Ces biens taient considrables et
l'on dut nommer un fonctionnaire spcial pour les administrer.

La chute de Gildon fut suivie de perscutions contre ceux qui avaient
pris part  sa rvolte, et, comme ils taient presque tous donatistes,
ces reprsailles prirent la forme d'une nouvelle perscution attise par
les vques orthodoxes. Quiconque tait souponn d'avoir eu de la
sympathie pour les rebelles se voyait dpouill de ses biens et chass
du pays, trop heureux s'il chappait au supplice. L'vque Optatus de
Thamugas, qui avait t un des principaux auxiliaires de Gildon, fut
jet en prison et y prit. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les
Circoncellions une occasion de recommencer leurs dsordres.

En 399, Honorius promulgua un dit par lequel il prohibait d'une faon
absolue le culte des idoles. L'excution de cette mesure rencontra en
Afrique une vive opposition, car les paens y taient encore nombreux.
Le temple de Tanit  Karthage, qui avait t ferm par ordre de
Thodose, fut affect au culte chrtien, mais comme les idoltres
continuaient  y faire leurs sacrifices, on se dcida  le dmolir.

Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se rpandre sur
l'Europe. Dans les premires annes du Ve sicle, les Vandales, les
Alains et les Suves, pousss par les Huns, partis de la Pannonie,
traversent la Germanie, culbutent les Franks, pntrent en Gaule et,
continuant leur marche  travers les Pyrnes, s'arrtent en Espagne. En
409, ils oprent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de
la mme anne, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome.
Assig par eux dans Ravenne, Honorius tait oblig d'appeler  son
secours l'empereur d'Orient, son neveu Thodose II.

Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidle  l'empereur et continua
 assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs
tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur,
Hraclien, dfendit avec habilet sa province et la conserva  l'empire;
le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un
territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son ct, avait des vues
sur l'Afrique; il se disposait  se mettre en personne  la tte d'une
expdition et prparait une flotte  cet effet; mais la tempte
dtruisit ses navires, et il dut y renoncer.

[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.]

Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la
Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licenci une
partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de
prendre la mer en laissant les populations se dfendre comme elles le
pourraient.

En 413, Hraclien qui s'tait empar des biens des migrants rfugis en
Afrique pour fuir les Goths, se dclara indpendant et commena sa
rvolte en retenant les bls. Bientt il passa en Italie  la tte d'une
arme considrable, mais il fut entirement dfait prs d'Orticoli;
aprs quoi il chercha un refuge  Karthage o il ne trouva que la mort.




CHAPITRE X

PRIODE VANDALE
415-531


Le christianisme en Afrique au commencement du Ve sicle.--Boniface
gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales
envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les
Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau trait de Gensric
avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien
III; pillage de Rome par Gensric--Suite des guerres des
Vandales.--Apoge de la puissance de Gensric; sa mort.--Rgne de
Hunric; perscutions contre les catholiques.--Rvolte des
Berbres.--Cruauts de Hunric.--Concile de Karthage; mort de
Hunric.--Rgne de Goudamond.--Rgne de Trasamond.--Rgne de
Hildric.--Rvoltes des Berbres; usurpation de Glimer.


LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SICLE.--Avant
d'entreprendre le rcit des vnements qui vont faire entrer l'histoire
de la Berbrie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup
d'oeil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve
sicle. Si nous sommes entrs dans des dtails un peu plus complets que
ne semble le comporter le cadre de ce rcit, sur cette question, c'est
que l'tablissement de la religion chrtienne fut une des principales
causes du dsastre de l'Afrique[223]. Les premires perscutions
commencrent  porter un grand trouble dans la population coloniale et 
diminuer sa force en prsence de l'lment berbre en reconstitution. Et
cependant cette priode est la plus belle, car les chrtiens unis dans
un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde.
Aussitt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient 
triompher, une scission radicale, irrmdiable, se produit dans leur
sein et ils se traitent avec la haine la plus froce. Il n'y a pas de
btes si cruelles aux hommes que la plupart des chrtiens le sont les
uns aux autres. Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de
prs. Mais ce n'est pas tout: avec le succs, leurs moeurs deviennent
moins pures et leurs assembles servent de prtexte aux orgies, si bien
que saint Augustin, qui avait failli tre lapid  Karthage pour avoir
prch contre l'ivrognerie, s'crie: Les martyrs ont horreur de vos
bouteilles, de vos poles  frire et de vos ivrogneries![225]. Il faut
ajouter  cela les schismes qui divisent l'glise orthodoxe, en outre du
donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il parat quelque
novateur: Plage fonde l'hrsie qui porte son nom; Clestius, son
compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent
eux-mmes en Plagiens et semi-Plagiens. En Cyrnaque et dans l'est de
la Berbrie, c'est l'hrsie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs
les Manichens ont la majorit.

Nous avons vu  quels excs s'taient ports les Donatistes et les
orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de
succs ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste  la
colonisation romaine, car elle dtruisit cette forte occupation des
campagnes qui tait le plus grand obstacle  l'expansion des indignes;
les fermes tant brles et les colons assassins, les campagnes furent
toutes prtes  recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre
peut-tre pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces
sectaires, vritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres,
quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne
 frapper.

Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus
belle est celle de saint Augustin, n  Thagaste[226]; il tudia d'abord
 Madaure[227], puis  Karthage. Nous n'avons pas  faire ici l'histoire
de ce grand moraliste. Disons seulement qu'aprs un long sjour en
Italie, il revint en Afrique en 388 et y crivit un certain nombre de
ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces,  combattre,
par sa parole et par ses crits, les Manichens, et surtout les
Donatistes. Il fut second dans cette tche par saint Optat, vque de
Mileu, qui a laiss des crits estims et notamment une histoire des
Donatistes.

En 410, Honorius, cdant  la pression des prtres qui l'entouraient,
rendit un nouvel dit contre les Donatistes. Mais leur nombre tait trop
grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matrielle
ncessaire pour faire excuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la
conviction et runit le 16 mai 411,  Karthage, un concile auquel
prirent part deux cent quatre-vingt-six vques dont la moiti taient
schismatiques, sous la prsidence du tribun et notaire Flavius
Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en
appelrent de la sentence, mais l'empereur leur rpondit par un nouvel
dit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir
prcdemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus svres.
Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent
l'occasion de se venger.

[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la
comptence ni le catholicisme, M. Lacroix. Il ne faut pas se
dissimuler, dit-il dans son ouvrage indit, que le christianisme eut une
large part  revendiquer dans le dsastre de l'Afrique.... Nul doute que
les dplorables dissensions dont la population crole offrit alors le
triste spectacle n'ait ht la chute du colosse, (_Revue africaine_, n
72 et suivants.)]

[Note 224: Lib. XXII, cap. V.]

[Note 225: _Sermon_ 273.]

[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.]

[Note 227: Medaourouch.]

BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 aot
423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme hritier au trne un
jeune neveu, alors en exil  Constantinople, avec sa mre la docte
Placidie. Aussitt, celle-ci le fit reconnatre comme empereur
d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'aprs bien des
vicissitudes qu'il fut proclam  Ravenne sous le nom de Valentinien
III. Comme il n'tait g que de six ans, Placidie s'attribua, avec la
rgence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires.

Le gnral Boniface, qui s'tait distingu dans une longue carrire
militaire, dont une partie passe en Maurtanie comme prpos des
limites  Tubuna[228], avait t nomm en 422, par Honorius, comte
d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste
svrit, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines,
depuis si longtemps divises par l'anarchie, et repousser les indignes
qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonis. Nomm gouverneur
de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grce  ses
conseils et  l'envoi de secours de toute nature,  triompher de
l'usurpateur Jean. Ces minents services avaient donn  Boniface un des
premiers rangs dans l'empire.

[Note 228: Tobua, dans le Hodna.]

Mais la cour de Valentinien, dirige par une femme partageant son temps
entre les lettres et la religion, tait un terrain propice aux intrigues
de toute sorte. Atius, autre gnral, jaloux des faveurs dont jouissait
Boniface, prtendit que le comte d'Afrique visait  l'indpendance et,
comme l'impratrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'prouver
 lui donner l'ordre de venir immdiatement se justifier en personne. Ce
conseil ayant t suivi, il fit dire indirectement  Boniface qu'on
voulait attenter  ses jours. Cette odieuse machination russit 
merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Ds lors sa rbellion
fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que
le comte d'Afrique venait d'pouser une princesse arienne de la famille
du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison.

Aussitt l'impratrice nomma  sa place Sigiswulde, et fit marcher
contre lui trois corps d'arme (427); mais Boniface les repoussa sans
peine. Pour cela, il avait t oblig de rappeler toutes les garnisons
de l'intrieur et les Berbres en avaient profit pour se lancer dans la
rvolte. L'anne suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle arme
qui ne tarda pas  s'emparer de Karthage. La situation devenait critique
pour Boniface; attaqu par les forces de sa souveraine, menac sur ses
derrires par les indignes, le comte prit un parti dsespr qui allait
avoir pour l'Afrique les plus graves consquences. Il s'adressa au roi
des Vandales et conclut avec lui un trait, aux termes duquel il lui
cdait les trois Maurtanies, jusqu' l'Amsaga,  la condition qu'il
conserverait pour lui la souverainet du reste de l'Afrique[230].

[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de
Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne pouse par Boniface,
nomme Plagie, aurait t bien plus probablement une dame romaine ayant
des proprits en Afrique.]

[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist.
du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143.
Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.]

LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, aprs avoir t
crass par les Goths et rejets dans les montagnes de la Galice
(416-8), avaient,  la suite du dpart de leurs ennemis, reconquis
l'Andalousie, battu les Alains, et tabli leur prpondrance sur
l'Espagne, malgr les efforts des Romains, aids des Goths (422). Au
moyen de vaisseaux, trouvs, dit-on,  Carthagne, ils n'avaient pas
tard  sillonner la Mditerrane et ils avaient pu jeter des regards
sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui
explique la facilit avec laquelle la proposition de Boniface avait t
accepte.

Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs allis Alains,
Suves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille
personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversrent le
dtroit et dbarqurent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses
vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se dbarrasser
d'eux, leur facilitrent de tout leur pouvoir ce passage.

[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429.
Nous adoptons celle de l'_Art de vrifier les dates_, t. I, p. 403.]

[Note 232: Ces chiffres donnent galement lieu  des divergences. V.
Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.]

Aussitt dbarqus, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est,
s'avanant en masse comme une trombe qui dtruit tout sur son passage.
Ils taient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait
d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frre Gunderic, souverain
lgitime. Les Vandales taient ariens et grands ennemis des orthodoxes.
Les Donatistes les accueillirent comme des librateurs et facilitrent
leur marche. Il est trs probable que les Maures, s'ils ne s'allirent
pas  eux, s'avancrent  leur suite pour profiter de leurs conqutes.

Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface
avait t victime, se rconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs.
Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses
efforts pour l'amener  abandonner son dessein, servit de mdiateur
entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesur les
consquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en
Afrique, essaya d'obtenir la rupture du trait conclu avec eux et leur
rentre en Espagne; mais il tait trop tard, car il est souvent plus
facile de dchaner certaines calamits que de les arrter. Encourags
par leurs succs et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population,
les Vandales repoussrent ddaigneusement ses propositions, et, pour
braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.

LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant march
 la tte de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en
avant de Calama[233]; mais il fut entirement dfait et se vit contraint
de chercher un refuge derrire les murailles d'Hippne[234]. Les
Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employ une partie de leurs
forces pour investir cette ville, lancrent le reste dans le coeur de la
Numidie, o ils mirent tout  feu et  sang. Guids sans doute par les
Donatistes, ils s'acharnrent particulirement  dtruire les glises
des orthodoxes. Constantine rsista  leurs efforts[235]. Le sige
d'Hippne durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour
dmoraliser les assigs et leur rendre le sjour de la ville
intolrable, amassaient les cadavres dans les fosss et au pied des murs
et mettaient  mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils
laissaient se dcomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu
fuir, avait prfr rester dans son vch et soutenir l'honneur de
cette glise d'Afrique pour laquelle il avait tant lutt. Mais il ne put
rsister aux souffrances et  la fatigue du sige et mourut le 28 aot
430.

[Note 233: Guelma].

[Note 234: Bne].

[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv.
Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.]

Enfin, dans l't de 431, des secours commands par Aspar, gnral de
l'empereur d'Orient, furent envoys par Placidie  Hippne. Boniface
crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui
avaient,  peu prs, lev le sige. Il leur livra bataille dans les
plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar
se rfugia sur ses vaisseaux avec les dbris de ses troupes, et Hippne
ne fut plus en tat de rsister. Les Vandales mirent cette ville au
pillage et l'incendirent.

Boniface se dcida alors  abandonner l'Afrique. Il alla se prsenter
devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et vita les
rcriminations inutiles: tous deux, en effet, taient galement
responsables de la perte de l'Afrique.

FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurtanies
restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorb par d'autres
guerres, ne pouvait songer pour le moment  reconqurir ces provinces;
il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il tait
prfrable de traiter avec Gensric et lui envoya un ngociateur du nom
de Trigtius. Le 11 fvrier 435, un trait de paix fut sign entre eux 
Hippne. Bien que les conditions particulires de cet acte ne soient pas
connues, on sait que Gensric consentit  payer un tribut annuel 
l'empereur, lui livra son fils Hunric en otage, et s'engagea par
serment  ne pas franchir la limite orientale de la contre qu'il
occupait en Afrique[236].

[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.]

C'tait la conscration du fait accompli. Gensric donna d'abord de
grands tmoignages d'amiti aux Romains, et ceux-ci en furent tellement
touchs, qu'ils lui renvoyrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut
employer ce rpit pour prparer de nouvelles conqutes. Il avait, du
reste,  assurer sa propre scurit menace par les partisans de son
frre Gundric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de
celui-ci qu'il dtenait dans une troite captivit et rduisit  nant
les derniers adhrents de son frre. Il s'tait depuis longtemps dclar
le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent
cruellement perscuts. En 137, les vques catholiques avaient t
somms par lui de se convertir  l'arianisme; ceux qui s'y refusrent
furent poursuivis et exils et leurs glises fermes. Enfin, il tcha de
s'assurer le concours des Berbres et il est plus que probable qu'il
leur abandonna sans conteste les frontires de l'ouest et du sud, que
les Romains dfendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.

En mme temps, Gensric suivait avec attention les vnements d'Europe,
car il avait comme auxiliaires contre l'empire,  l'est les Huns, avec
Attila, dont l'attaque tait imminente, et  l'ouest et au nord, les
Vizigoths et les Suves. Dans l'automne de l'anne 439, le roi vandale,
profitant de l'loignement d'Atius retenu dans les Gaules par la guerre
contre les Vizigoths, marcha inopinment sur Karthage et se rendit
facilement matre de cette belle cit, alors mtropole de l'Afrique (19
oct.). Les Vandales y trouvrent de grandes richesses, notamment dans
les glises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'vque Quodvultdus
ayant t arrt avec un certain nombre de prtres, on les accabla de
mauvais traitements, puis on les dpouilla de leurs vtements et on les
plaa sur des vaisseaux  moiti briss qu'on abandonna au gr des
flots. Ils chapprent nanmoins au trpas et abordrent sur le rivage
de Naples. La conqute de la Byzacne suivit celle de Karthage. Ainsi
cette province chappa aux Romains qui l'occupaient depuis prs de six
sicles.

Aprs ce succs, Gensric, qui avait des vises plus hautes, donna tous
ses soins  l'organisation d'une flotte, et bientt les corsaires
vandales sillonnrent la Mditerrane; ils poussrent mme l'audace
jusqu' attaquer Palerme (440). Se voyant menac chez lui, Valentinien
envoya des troupes pour garder les ctes, autorisa les habitants 
s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire
sur les Vandales. En 442, l'empereur Thodose envoya  son secours une
flotte; mais les navires furent rappels avant d'avoir pu combattre, par
suite d'une invasion des Huns.

NOUVEAU TRAIT DE GENSRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE
VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de prserver son trne, se dcida 
traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il cda  Gensric la
Byzacne jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la
limite passant  l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et
_Vacca_[237]. De son ct, le roi abandonna  l'empereur le reste de la
Numidie et les Maurtanies. Le trait fut sign  Karthage en 442[238].
Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux
colonis et le moins dvast, et ils rendaient aux Romains des pays
ruins, livrs  eux-mmes, et o ils n'avaient plus aucune action. En
445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux
habitants de la Numidie et de la Maurtanie des sept huitimes de leurs
impts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique.
Quelque temps aprs, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des
emplois aux fonctionnaires destitus par les Vandales.

[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.]

[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p.
17.]

Gensric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacne_, la
_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situ sur le haut Bagrada,  l'est
de Tebessa), la _Gtulie_, comprenant le Djerid et les pays mridionaux,
et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de
toutes les villes,  l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide
des indignes une arme de quatre-vingts cohortes. Il partagea les
terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et
des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribus  ses deux
fils Hunric et Genson[239]. Le deuxime, se composant particulirement
des terres de la Byzacne et de la Zeugitane, fut donn aux soldats, en
leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisime lot,
le rebut, fut laiss aux colons. De svres perscutions contre les
catholiques achevrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cits
et de colonies latines.

En mme temps, Gensric donna une nouvelle impulsion  la course, et les
indignes y prirent une part active. Le butin tait partag entre le
prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard
sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance,
quelquefois troubles il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et
autres barbares, qu'il s'efforait d'exciter contre l'empire.

[Note 239: Poulle, _Maurtanie_, p. 146, 147.]

[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.]

=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Gensric=.--Gensric se
prparait  retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares,
et l'occasion n'allait pas tarder  se prsenter, pour lui, d'exercer
ses talents sur un autre thtre. En 450, Thodose II mourut et fut
remplac par Marcien; quelques mois aprs (27 novembre 450), Placidie
cessait de vivre, et Valentinien III, dbarrass de sa tutelle, prenait
en main un pouvoir pour lequel il avait t si mal prpar par son
ducation. Aprs avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte
de rage, Atius son dernier soutien (454); mais peu aprs il fut  son
tour massacr par les sicaires du snateur Petrone Maxime, qui avait 
venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien,
s'tait donn la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit
Eudoxie, veuve de l'empereur,  devenir son pouse[241].

Le roi des Vandales ne laissa pas chapper cette occasion, patiemment
attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps
l'affirment, il rpondit  l'appel d'Eudoxie. Aprs avoir quip de
nombreux vaisseaux, il dbarqua en Italie une arme dans laquelle les
Berbres avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime
se disposait  fuir, lorsqu'il fut massacr par ses troupes et par le
peuple (12 juin 455).

Trois jours aprs, Gensric se prsenta devant Rome et, bien qu'il n'et
prouv aucune rsistance, la ville ternelle demeura livre pendant
quatorze jours  la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit
charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enleves aux monuments
publics et aux habitations prives, et un grand nombre de prisonniers,
membres des principales familles, qui furent rduits  l'tat
d'esclaves. Le tout fut amen  Karthage et partag entre le prince et
les soldats. Gensric eut notamment pour sa part le trsor de Jrusalem
qui avait t rapport de Rome par Titus. Il ramena en outre  Karthage
Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage  son
fils Hunric[242].

[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.]

[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.]

SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conqute de Rome avait non seulement
donn aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la
souverainet de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer  cette
occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie,
aprs sa victoire. Rentr dans sa capitale, il complta l'organisation
de son empire et s'appliqua  entretenir chez ses sujets le got des
courses sur mer, qui avaient ce double rsultat de tenir les guerriers
en haleine et de remplir le trsor. Les rivages baigns par la
Mditerrane furent alors en butte aux incursions continuelles des
corsaires vandales. Malte et les petites les voisines du littoral
africain durent reconnatre leur autorit; ils occuprent mme une
partie de la Corse. Mais Rcimer, gnral de l'empire d'Occident, ayant,
t charg de purger la Mditerrane de ces corsaires, fit subir aux
Vandales de srieuses dfaites navales et les expulsa de la Corse.

En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trne. C'tait un homme
actif et nergique, et les Vandales ne tardrent pas  s'en apercevoir,
car il s'attacha  les combattre. Aprs leur avoir inflig de srieux
checs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet,
il runit  Carthagne une flotte de trois cents galres et dirigea sur
cette ville une arme considrable destine  l'expdition (458).

A l'annonce de ces prparatifs, Gensric, qui avait en vain essay, par
des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour
retarder ou rendre impossible la marche de l'arme romaine, il donna
l'ordre de ravager les Maurtanies. Mais ces dvastations taient bien
inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux
chef des Vandales. Des divisions habilement fomentes par ses missaires
dans le camp romain, amenrent les auxiliaires Goths  lui livrer la
flotte qui fut entirement dtruite. Majorien se vit forc d'ajourner
ses projets; mais en 462 il prit assassin et, ds lors, Gensric put
recommencer ses courses.

Il se rendit matre de la Corse et de la Sardaigne et poussa mme
l'audace jusqu' porter le ravage sur les ctes de la Grce. Pour venger
cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considrait encore comme
suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une arme contre les
Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le
commandement de Basiliscus.

L'arme de terre, conduite par Hraclius, ayant travers la Cyrnaque,
tomba  l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur
Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expuls les Vandales de
Sardaigne, puis tait venu dbarquer non loin de Karthage. La situation
de Genseric devenait critique, mais son esprit tait assez fertile en
intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas:
profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi
eux la dfiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint 
annuler leurs efforts, et, les ayant attaqus en dtail,  les mettre en
droute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis
qu'Hraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470).

[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.]

APOGE DE LA PUISSANCE DE GENSRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts
tents pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre rsultat
que de l'affermir. Aprs ses rcentes victoires, Gensric, plus
audacieux que jamais, avait de nouveau lanc ses corsaires dans la
Mditerrane et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Alli avec les
Ostrogoths, il les poussait  attaquer l'empereur d'Orient, ce qui
forait celui-ci  lui laisser le champ libre. Au mois d'aot 476, il
eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba
avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hrules, recueillit son
hritage.

Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voult assurer  ses
enfants l'empire qu'il avait fond, soit qu'il ft las de guerres et de
combats, Gensric signa des traits de paix perptuelle avec Zenon,
empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il cda mme au roi des Hrules une
partie de la Sicile,  charge par celui-ci de lui servir un tribut
annuel. Ces souverains consacraient les succs de Gensric en lui
reconnaissant la souverainet de l'Afrique et des les de la
Mditerrane occidentale (476).

Peu de temps aprs, c'est--dire au mois de janvier 477, Gensric
mourut, dans toute sa gloire, aprs une longue vie qui n'avait t
qu'une suite non interrompue de succs. Ce prince est une des grandes
figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la
nature de son gnie, on ne peut en mconnatre, la puissance. Si nous
nous en rapportons au portrait qui nous a t laiss de lui par
Jornands[244], Giseric tait de taille moyenne, et une chute de cheval
l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, mprisant
le luxe, colre  en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art
et de prvoyance pour solliciter les peuples, il tait infatigable 
semer les germes de division. Les historiens catholiques se sont plu 
entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain
qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la duret des
moeurs de l'poque, il ne parat pas que l'Afrique et t malheureuse
sous son autorit. Aprs l'anarchie des priodes prcdentes, c'tait
presque le repos.

Les consquences de la conqute vandale furent considrables pour la
colonisation latine qui reut un coup dont elle ne se releva pas; mais
sa ruine profita immdiatement  la population indigne; elle fit un pas
norme vers la reconstitution de sa nationalit, et si une main comme
celle de Gensric tait capable de contenir les Berbres en les
maintenant au rle de sujets, il tait facile de prvoir qu'au premier
acte de faiblesse ils se prsenteraient en matres[245].

[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.]

[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.]

RGNE DE HUNRIC.--PERSCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du
roi des Vandales chut  son fils Hunric. Ce prince n'avait aucune des
qualits qui distinguaient son pre, et l'on n'allait pas tarder  s'en
apercevoir. A peine tait-il mont sur le trne que des difficults
s'levrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses
rclamations dont Gensric avait toujours su ajourner l'examen. Hunric
cda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des
affaires religieuses et surtout de l'intrt de l'arianisme.

Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs dictes par son
pre contre les catholiques; mais les perscutions auxquelles les Ariens
taient en butte dans d'autres contres l'irritrent profondment et lui
servirent de prtexte pour se lancer dans la voie oppose. Il prescrivit
des mesures d'une cruaut jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans
la foi catholique fut mis hors la loi, spoli, martyris; les femmes de
la plus noble naissance ne trouvrent pas grce devant lui: on les
suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brlait par tout
le corps au fer rouge. Les hommes taient soumis  des mutilations
horribles et conduits ensuite au bcher[246]. En 483, des vques,
prtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent
soixante-seize furent runis  Sicca[247] et de l conduits au dsert,
dans le pays des Maures, c'est--dire au trpas.

[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.]

[Note 247: Le Kef.]

RVOLTE DES BERBRES.--Le rsultat d'une telle politique fut une
insurrection gnrale des Berbres. Des dserts de la Tripolitaine, de
la frontire mridionale de la Byzacne, des montagnes de l'Aours et
des hauts plateaux qui s'tendent de ce massif au Djebel-Amour, les
indignes se prcipitrent sur les pays coloniss. Ce fut une suite
ininterrompue de courses et de razias. Aprs quelques tentatives pour
s'opposer  ce mouvement, Hunric se convainquit de son impuissance.
Tout le massif de l'Aours chappa ds lors  l'autorit vandale, et les
tribus indpendantes se donnrent la main depuis cette montagne jusqu'au
Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva rduit aux rgions
littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et  quelques parties de
l'intrieur de ces provinces. Dresss  la guerre par Gensric, les
indignes taient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il
ne manquait pas, parmi les colons ruins ou les officiers perscuts
pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.

CRUAUTS DE HUNRIC.--Mais Hunric se proccupait peu de faire respecter
les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions
sanguinaires l'absorbait uniquement et, aprs avoir perscut les
catholiques, il perscutait ses proches et ses amis. Gensric avait
institu comme rgle pour la succession au trne vandale, que le pouvoir
appartiendrait toujours  l'homme le plus g de la famille, au dcs du
prince rgnant, mme au dtriment de ses fils. Soit pour modifier les
effets de cette clause, soit par crainte des comptitions, Hunric
s'attacha  diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le
fils an de son frre Thodoric, accuss d'un crime imaginaire, furent
dcapits par son ordre. Un autre fils et deux filles de Thodoric
furent livrs aux btes. Ce n'tait pas assez; Thodoric, lui-mme,
Genzon, autre frre du roi, et un de ses neveux, furent exils et
maltraits avec une duret inoue. Si les proches parents du prince
taient traits de cette faon, on peut deviner comment il agissait
envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupon, pour un
caprice, il les faisait prir dans les tourments. Jocundus, vque arien
de Karthage, ayant essay de rappeler le roi  des sentiments d'humanit
fut, par son ordre, brl en prsence de la population[248].

[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.]

CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant
adress  Hunric des reprsentations au sujet des souffrances de la
religion catholique, le roi convoqua, en 584,  Karthage, un concile o
tous les vques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent
appels. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme
les Ariens taient en majorit, les catholiques furent condamns.
Hunric, s'appuyant sur cette dcision, rendit alors un dit longuement
motiv, o la main des prtres se reconnat, car il contient comme
prambule une longue controverse sur des questions de dogme et la
condamnation officielle du principe de la consubstantialit du Pre, du
Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il dict de nouvelles mesures
de coercition contre les catholiques. Cet dit fut excut avec la plus
grande rigueur. Les glises catholiques furent remises aux prtres
ariens.

Enfin, le 13 dcembre 484, le rgime de terreur, qui durait depuis huit
annes, prit fin par la mort de Hunric. Les crivains catholiques
prtendent qu'il mourut rong par les vers.

RGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succda 
son oncle Hunric, en vertu des rgles poses par Gensric. Il se trouva
aussitt aux prises avec les rvoltes des Berbres et ne put empcher
les indignes de recouvrer entirement leur indpendance sur toute la
ligne des frontires du Sud et de l'Ouest. Les Gtules s'avancrent mme
jusqu'auprs de Kapa[249].

[Note 249: Gafsa.]

Aprs avoir continu, pendant quelque temps, les perscutions contre les
catholiques, Gondamond se dpartit de sa rigueur et finit, vers 487, par
les laisser entirement libres. Les orthodoxes rentrrent d'exil et
reprirent peu  peu possession de leurs biens et de leurs glises. La
lutte contre les Berbres absorbait presque tout son temps et ses
forces; aussi, pour tre tranquille du ct de l'Europe, se dcida-t-il
 conclure avec Thodoric, souverain de l'Italie, un trait par lequel
il lui abandonna le reste de la Sicile.

Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrire.

RGNE DE TRASAMOND.--Aprs la mort de Gondamond, son frre Trasamond
hrita de la royaut vandale. Ce prince continua l'oeuvre d'apaisement
commence par son prdcesseur, et, bien qu'il ft ennemi du
catholicisme, il ne perscuta plus les sectateurs de cette religion par
la violence, et se borna  chercher  les en dtacher en offrant des
avantages matriels  ceux qui taient disposs  entrer dans le giron
de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit
pas la rorganisation de l'glise orthodoxe et il exila en Sardaigne des
vques qui s'taient permis de faire des nominations.

Il resserra, dans le cours de son rgne assez paisible, les liens qui
unissaient la cour vandale  celle des Ostrogoths, et leurs bonnes
relations furent scelles par son mariage avec Amalafrid, propre soeur de
Thodoric. Cela ne l'empcha pas en 510 de prter son appui  Gesalic.

Cependant l'attitude des Berbres devenait de plus en plus menaante: ce
n'taient plus des sujets rebelles, c'taient des ennemis de la
domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la
situation tait devenue fort critique. Vers 520, un indigne de cette
contre, nomm Gabaon, s'tait mis  la tte des Berbres et attaquait
incessamment la frontire mridionale de la Byzacne.

Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes compos en grande
partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais
Gabaon employa contre eux une stratgie dont nous verrons les tribus
arabes se servir frquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il
donna la forme d'un demi-cercle, d'une dcuple range de chameaux et fit
placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros
de ses guerriers et ses bagages taient abrits au milieu de cette
forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils
ne surent o frapper, et leurs chevaux, effrays par l'odeur des
chameaux, portrent le dsordre dans leurs propres lignes. Pendant ce
temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon,
sortant de leur retraite, achevrent de mettre en droute leurs ennemis.
De toute l'arme vandale, il ne rentra  Karthage que quelques fuyards
isols[250].

En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il
recommanda  son successeur Hildric d'user de tolrance envers les
catholiques.

[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.]

RGNE DE HILDRIC.--Hildric, fils d'Hunric, succda  Trasamond. Son
premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de
s'attacher  les rconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua,
en 524,  Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les prcdents,
il fui impossible aux vques d'arriver  une entente, et la controverse
 laquelle ils se livrrent dmontra une fois de plus l'impossibilit
d'une rconciliation.

Amalafrid, veuve de Trasamond, tait l'ennemie du roi; avec l'appui des
Goths qui se trouvaient  la cour, elle tenta de susciter une rvolte
qui fut promptement apaise. Arrte, tandis qu'elle cherchait, avec ses
adhrents, un refuge chez les Maures, elle fut jete en prison; les
Goths furent excuts, et elle-mme prit quelque temps aprs de la main
du bourreau. Il en rsulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie;
mais ceux-ci taient trop occups chez eux pour qu'on et lieu de les
craindre.

Hildric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel
il s'tait li pendant son sjour  Constantinople, venait de monter sur
le trne. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui
hommage de vassalit. Pour lui prouver son zle, il voulut que ses
propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.

RVOLTES DES BERBRES. USURPATION DE GLIMER.--Hildric, dou d'un
caractre timide, tait ennemi de la guerre et laissait d'une manire
absolue la direction des affaires militaires  son gnral Oamer, appel
l'Achille vandale. Les indignes de la Byzacne s'tant mis en tat de
rvolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut dfait en bataille range
par ces Berbres commands par leur chef Antallas. Toute la Byzacne
recouvra son indpendance, et les villes du nord, menaces par les
rebelles, durent improviser des retranchements pour rsister  leurs
attaques imminentes.

Cet chec acheva de porter  son comble le mcontentement gnral, dj
provoqu par la protection accorde aux catholiques, par la rupture avec
les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait  l'empire: Glimer,
petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se crer un
parti. Charg de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques
avantages qui augmentrent son ascendant sur l'arme. Il saisit cette
occasion pour faire proclamer par les soldats la dchance d'Hildric et
obtenir la royaut  sa place. Ayant march sur Karthage, il s'en
empara. Hildric fut jet en prison (531).

Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il tait absorb par sa guerre
contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours
 son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade 
Glimer pour l'engager  restituer la libert et le trne au prince
captif. Le seul rsultat qu'obtinrent les envoys fut de rendre plus
dure la captivit d'Hildric. Puis, par une sorte de bravade, Glimer
fit crever les yeux  Oamer.

L'empereur d'Orient crivit alors  Glimer une lettre dans laquelle il
l'invitait  laisser Hildric et ses parents se rfugier en Orient,  sa
cour, le menaant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire.
Glimer lui rpondit dans des termes hautains que Procope nous a
transmis: Je ne dois point ma royaut  la violence... Hildric
complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales
qui l'a renvers. Le trne tait vacant; je m'y suis assis en vertu de
mon ge et de la loi de succession. Aprs cette dclaration, il
ajoutait comme rponse aux menaces: Un prince agit sagement lorsque,
livr tout entier  l'administration de son royaume, il ne porte pas ses
regards au dehors et ne cherche pas  s'immiscer dans les affaires des
autres tats. Si tu romps les traits qui nous unissent, j'opposerai la
force  la force....

Cette fire dclaration allait avoir pour consquence la chute de la
royaut vandale et la soumission de l'Afrique  de nouveaux matres.




CHAPITRE XI

PRIODE BYZANTINE
531-642


Justinien prpare l'expdition d'Afrique.--Dpart de l'expdition.
Blisaire dbarque  Caput-Vada.--Premire phase de la
campagne.--Dfaite des Vandales conduits par Ammatas et
Gibamond.--Succs de Blisaire. Il arrive  Karthage.--Blisaire 
Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Glimer marche sur
Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Glimer.--Conqutes de
Blisaire.--Glimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales
d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; tat des
Berbres.--Luttes de Salomon contre les Berbres.--Rvolte de
Stozas.--Expditions de Salomon.--Rvolte des Levathes; mort de
Salomon.--Priode d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il
rtablit la paix.--tat de l'Afrique au milieu du VIe sicle.--L'Afrique
pendant la deuxime moiti du VIe sicle.--Derniers jours de la
domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.


JUSTINIEN PRPARE L'EXPDITION D'AFRIQUE.--Seul hritier de l'empire
romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rtablir dans son
intgrit et d'arracher aux barbares leurs conqutes de l'Occident.
C'est pourquoi l'hommage d'Hildric avait t accueilli  la cour de
Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en
livrant  l'empereur la belle et fertile Afrique, tait aussi une
premire tape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de
l'usurpation de Glimer, arrivant sur ces entrefaites, mut Justinien
comme si on lui avait arrach une de ses provinces[251]. Renonant 
poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses
depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut valu 
onze millions de francs, et s'appliqua  prparer l'expdition d'Afrique
malgr l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrays de la
grandeur de l'entreprise. On dit mme qu'il fut un instant sur le point
d'y renoncer et que c'est la prdiction d'un vque d'Orient, saint
Sabas, lui promettant le succs, qui le dcida  raliser son projet. Il
apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de
Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conqutes, s'il
recevait l'appui de quelques troupes. En mme temps un certain Godas,
chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en
tat de rvolte et offrait aussi son concours  l'empire.

[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.]

Tous ces symptmes indiquaient que le moment d'agir tait arriv.
Justinien le comprit et organisa immdiatement l'expdition dont le
commandement fut confi  Blisaire, habile gnral, jouissant d'une
grande autorit sur les troupes et d'une relle influence  la cour par
sa femme Antonina, amie de l'impratrice. Des soldats rguliers, des
volontaires de divers pays, et mme des barbares, Hrules et Huns,
accoururent avec enthousiasme au camp du gnral, o bientt une
quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvrent
runis. On s'arrta  ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite
arme solide et bien dirige tait prfrable  un grand rassemblement
sans cohsion. Les officiers furent choisis avec soin par le gnral,
parmi eux se trouvaient Jean l'Armnien, prfet du prtoire, et Salomon,
dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres
officiers taient originaires de la Thrace. Le patrice Archelas fut
adjoint  l'expdition comme questeur ou trsorier. Cinq cents vaisseaux
de toute grandeur furent rassembls pour le transport de l'expdition;
vingt mille marins les montaient.

DPART DE L'EXPDITION. BLISAIRE DBARQUE  CAPUT-VADA.--En 533, vers
le solstice d't[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut
l'occasion d'une imposante crmonie  laquelle prsida l'empereur.
L'archevque Epiphanius, en prsence du peuple et de l'arme bnit le
vaisseau o s'embarqua Blisaire, accompagn de sa femme et de Procope,
son secrtaire, qui nous a retrac l'histoire si complte de cette
expdition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement,
trouble quelquefois dans sa marche par la tempte, et faisant souvent
escale dans les ports situs sur son chemin, pour se remettre de ces
secousses, ou se ravitailler. Blisaire montra dans ce voyage autant
d'habilet que de fermet; comme tous les hommes de guerre, il savait
qu'il n'y a pas d'arme sans discipline et rprimait avec la dernire
rigueur toute infraction aux rgles, sans s'arrter aux murmures ou aux
menaces des auxiliaires.

[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.]

Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, o l'arme, qui
souffrait cruellement de la mauvaise qualit des vivres et de l'eau, put
se refaire. Blisaire manquait de nouvelles sur la situation et les
dispositions des Vandales et tait fort incertain sur le choix du point
de dbarquement. Il chargea Procope de se rendre  Syracuse pour tcher
d'obtenir des renseignements et en mme temps passer un march avec les
Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'arme. L'envoy
fut assez heureux pour apprendre d'une manire sre que les Vandales, ne
s'attendant nullement  une attaque de l'empire, avaient envoy presque
toutes leurs forces en Sardaigne  l'effet de rduire Godas. Quant 
Glimer, il s'tait retir  Hermione, ville de la Byzacne, et ne
songeait nullement  dfendre Karthage.

Ainsi renseign, Blisaire donna l'ordre de mettre  la voile en se
dirigeant  l'ouest de Malte. Parvenue  la hauteur de cette le, la
flotte fut pousse par le vent vers la cte d'Afrique, en face du sommet
du golfe de Gabs; elle tait partie depuis trois mois. Avant de
procder au dbarquement, le gnral en chef fit mettre en panne et
convoqua un conseil de guerre des principaux officiers  son bord.
Archlas, effray de l'loignement de la localit et du manque de ports
pour abriter les navires, voulait que l'on remt  la voile et qu'on
allt directement  Karthage. Mais Blisaire n'tait pas de cet avis; il
redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son arme
ne perdt ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prvalu,
il ordonna aussitt le dbarquement, qui s'opra sans encombre au lieu
dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laisss  la garde des navires
qui furent en outre disposs dans un ordre permettant la rsistance 
une attaque de l'ennemi. A terre, le gnral s'attacha  couvrir son
camp de retranchements et  se garder soigneusement par des
avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut svrement
rprime. Cette prudence, cette observation constante des rgles de la
guerre, allaient assurer le succs de l'expdition.

[Note 253: Actuellement Capoudia.]

PREMIRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Glimer, toujours  Hermione,
ignorait encore le danger qui le menaait. Les nouvelles donnes par
Procope taient exactes. Aprs la double perte de la Tripolitaine et de
la Sardaigne, le prince vandale, remettant  plus tard le soin de faire
rentrer sous son autorit la province orientale, runit cinq mille
soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frre
Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt
vaisseaux les conduisit dans cette le, et aussitt les oprations
commencrent contre Godas.

Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expdition de
Sicile, lorsqu'il apprit enfin le dbarquement de l'arme byzantine en
Afrique, et sa marche sur ses derrires. Blisaire, en effet, aprs
s'tre empar sans coup frir de la petite place de Sylectum[254] avait
march, dans un bel ordre, vers le nord, accompagn au large par la
flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et
d'Hadrumte[255], accueilli comme un librateur par les populations. Il
parat mme que les Berbres de la Numidie et de la Maurtanie lui
envoyrent des dputations, offrant leur soumission  l'empereur et
donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En mme temps, le
gnral byzantin adressait aux principales familles vandales un
manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre  leur
nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Glimer.

[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabs.]

[Note 255: Lemta et Soua.]

Bientt l'on apprit que l'arme envahissante n'tait plus qu' quatre
journes de Karthage. Glimer crivit  son frre Ammatas, rest dans
cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre  mort Hildric et ses
partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer tait
mort. Hildric fut massacr avec tous les gens souponns d'tre ses
amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les
gorges de Dcimum,  une quinzaine de kilomtres de cette ville.
Glimer, qui oprait sur son flanc avec une autre arme, devait tenter
de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour
mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs  la tte de deux
mille Vandales. Ce plan tait assez bien combin et aurait pu avoir des
suites fcheuses pour l'arme de Blisaire, si l'on avait su le
raliser.

DFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait
donn  ses troupes l'ordre du dpart, mais, comme il tait d'un
caractre ardent et tmraire, il se porta  l'avant-garde et hta la
marche de la tte de colonne, sans s'inquiter s'il tait suivi par le
reste de l'arme. Il arriva vers midi  Dcimum,  la tte de peu de
monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commande par Jean
l'Armnien. Aussitt, on en vint aux mains: malgr le courage d'Ammatas,
qui combattit comme un lion et tomba perc de coups, les Vandales ne
tardrent pas  tourner le dos. Jean les poursuivit l'pe dans les
reins et rencontra bientt le reste des soldats, qui arrivaient par
groupes isols. Il en fit un grand carnage et s'avana jusqu'aux portes
de Karthage.

Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour
attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui
avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoy en
reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales
sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent
bientt en droute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de
bataille.

SUCCS DE BLISAIRE. IL ARRIVE  KARTHAGE.--Blisaire, ignorant le
double succs de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrta en
arrire de Dcimum et plaa son camp dans une position avantageuse o il
se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses
impedimenta et sa femme Antonina, il se mit  la tte d'une forte
colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Dcimum. Les
cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde
et les informations qu'il prit sur place confirmrent cette prsomption,
mais il ne put avoir aucune nouvelle prcise de Jean l'Armnien.

Au mme moment Glimer dbouchait dans la plaine o il esprait
retrouver son frre. Il tait  la tte d'un corps nombreux de
cavalerie. Ayant rencontr les coureurs de Blisaire, dissmins par
petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en droute. Puis,
parvenu  Dcimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la dfaite de
son frre et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui
se passait  Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de complter
son succs en crasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui
et qui taient dmoraliss par leur premier chec.

Tandis que Glimer s'occupait des funrailles de son frre, le gnral
byzantin, voyant le grand danger auquel il tait expos, ralliait ses
fuyards, relevait leur courage en leur annonant les succs dj
remports sur lesquels il tait enfin renseign, et, tentant un effort
dsespr, les entranait dans une charge furieuse contre les Vandales.
Glimer, surpris par cette attaque imprvue, n'eut pas le temps de
former ses lignes et vit bientt toute son arme en droute. Il alla se
rfugier  Bulla. Le lendemain, toute l'arme byzantine campa  Dcimum,
y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de dcision de
Glimer avait consomm sa perte au moment o il tenait la victoire[256].
Blisaire marcha aussitt sur Karthage.

[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche 
excuser Glimer de la grande faute par lui commise en laissant 
Blisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'craser et de
rentrer ensuite  Karthage. Il estime que le roi vandale tait trop peu
sr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre  sa
discrtion; et cependant il tait certain qu'en l'abandonnant, il la
livrait  ses ennemis.]

Blisaire  Karthage.--L'arrive des fuyards de Dcimum avait apport 
Karthage la nouvelle des succs de l'arme d'Orient. Aussitt le vieux
parti romain avait relev la tte et, aid des ennemis de Glimer,
s'tait empar du pouvoir en forant  la fuite les adhrents de
l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de
Mercure, parut au large. Le questeur Archlas, ignorant les succs du
gnral et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage,
fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau,
command par Calonyme, s'carta, au mpris des ordres donns, du gros de
la flotte, et alla se prsenter devant le Mandracium, premier port de
Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pntr mit ses
hommes  terre et employa toute la nuit au pillage des marchands,
trangers pour la plupart, tablis aux alentours du port.

Le lendemain, Blisaire, averti de l'arrive de sa flotte, entra dans
Karthage sans rencontrer de rsistance et, ayant travers la ville,
monta sur la colline de Byrsa o se trouvait le palais royal. Comme
reprsentant de Justinien, il s'assit sur le trne de Glimer[257] et
pronona sa dchance. Fidle au principe suivi dans cette remarquable
campagne, Blisaire veilla avec le plus grand soin  ce qu'aucun pillage
ne ft commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait t
pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de
Vandales avaient cherch un refuge dans les glises. Le gnral leur
permit de sortir sans tre inquits; puis il s'appliqua  relever les
fortifications de Karthage, qui taient fort dlabres et  mettre cette
ville en tat de dfense.

[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.]

Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y et lieu de
craindre le retour de Tzazon avec l'arme de Sardaigne, on pouvait, ds
lors, considrer le succs de l'expdition comme assur. La province
d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait
refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le
nom. Les glises catholiques que les Ariens occupaient rentrrent
aussitt en la possession des orthodoxes, qui clbrrent avec clat les
victoires de Blisaire si manifestement second par la protection
divine. Les chefs indignes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord
envoy leur hommage au reprsentant de l'empereur, s'taient ensuite
tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Aprs l'entre
de Blisaire  Karthage, ils ouvrirent auprs de lui de nouvelles
ngociations,  l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le gnral
accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: une
baguette d'argent dor, un bonnet d'argent en forme de couronne, un
manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'paule droite, une
tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins varis, et des
chaussures travailles avec un tissu d'or. Il joignit  ces ornements de
grosses sommes d'argent[258].

[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.]

RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GLIMER MARCHE SUR
KARTHAGE.--Cependant Glimer ne restait pas inactif, bien qu'il
continut  se tenir  distance. Il reformait son arme et encourageait
les pillards indignes  harceler sans cesse les environs de Karthage;
il alla mme jusqu' leur payer chaque tte de soldat grec qui lui
serait apporte.

En mme temps, il adressait  son frre Tzazon une lettre pressante,
dans laquelle il lui rendait compte des vnements survenus en Afrique
et l'invitait  revenir au plus vite. Ce gnral, avec ses cinq mille
guerriers choisis, avait obtenu de brillants succs en Sardaigne, vaincu
et mis  mort Godas et replac l'le sous l'autorit vandale. Il avait
bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tent une expdition en
Afrique, mais il tait persuad que cette attaque avait t facilement
repousse. Aussi avait-il envoy  Karthage mme, au roi des Vandales
et des Alains, un dput charg de rendre compte de ses victoires, et
c'est Blisaire qui avait reu sa lettre!

Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux vnements qui
avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher  ses soldats,
Tzazon fit embarquer aussitt son arme et vint prendre terre sur un
point de la cte o se rencontrent les frontires de la Numidie et de
la Maurtanie[259], puis il se porta rapidement sur Bulla, o les deux
frres oprrent leur jonction.

[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.]

Les forces vandales, grce  ce renfort, devenaient respectables. Peu
aprs Glimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et
opra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer
Blisaire sur un terrain choisi. En mme temps, il chercha  fomenter
des trahisons  Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les
dtacher de leurs allis.

Mais Blisaire tait au courant de tout, et ne se laissait pas prendre
aux feintes des Vandales. Il tcha de ramener  lui les Huns, mais ne
put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.

BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de dcembre, Blisaire se dcida
 marcher  l'ennemi. Les deux armes se trouvrent en prsence au lieu
dit Tricamara,  environ sept lieues de Karthage, et prirent position,
chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Blisaire plaa au centre
de son front Jean l'Armnien avec les cavaliers d'lite et le drapeau.
Les Huns se tenaient  l'cart, afin de voir quelle tournure allait
prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur
ct, prsentaient un front au centre duquel taient le roi, Tzazon et
les soldats d'lite. En arrire se tenait un corps de cavaliers maures
dans les mmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et
toutes les richesses avaient t laisses dans le camp par les Vandales.

Les ennemis s'observrent pendant un certain temps; puis Jean l'Armnien
entama l'action en faisant passer le ruisseau  sa division: deux fois
il fut contraint  la retraite, mais ayant enflamm le courage de ses
troupes, il les ramena  l'assaut une troisime fois et on lutta de part
et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment o, Tzazon ayant
t tu, les Vandales commencrent  faiblir. Blisaire saisit avec
habilet cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se
replirent en dsordre; ce que voyant, les Huns chargrent  leur tour
et dterminrent la retraite de l'arme vandale, qui se rfugia dans son
camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.

Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque tait arrive, Blisaire
donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Glimer occupant une
position fortifie et ayant encore un grand nombre d'adhrents tait en
tat de rsister. Mais les malheurs qu'il venait d'prouver l'avaient
compltement dmoralis, car son me n'tait pas de la trempe de celles
dont l'nergie est double par les revers;  l'approche de l'ennemi, il
abandonna lchement ses adhrents et s'enfuit  cheval, comme un
malfaiteur, suivi  peine de quelques serviteurs dvous. Lorsque cette
nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprcations
et de cris de dsespoir; les femmes, les enfants se rpandirent en tous
sens en pleurant, et bientt chacun chercha son salut dans la fuite,
sans s'occuper de son voisin.

L'arme grecque, survenant alors, s'empara, sans coup frir, du camp et
fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portrent aux
plus grands excs que Blisaire ne put absolument empcher (15 dcembre
533). Le camp vandale renfermait un butin considrable: c'tait le
produit de cinquante annes de pillage. L'arme victorieuse resta
dbande toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le gnral put
commencer  rallier ses soldats. Si un homme courageux, runissant les
Vandales, avait tent un retour offensif, c'en tait fait de l'arme de
l'empire.

FUITE DE GLIMER.--Quand Blisaire fut parvenu  calmer l'effervescence
de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et
empcha qu'on n'exert des reprsailles inutiles.

Jean l'Armnien avait t lanc,  la tte d'une troupe de deux cents
cavaliers,  la poursuite de Glimer. Pendant cinq jours il suivit ses
traces et tait sur le point de l'atteindre, lorsqu'un vnement imprvu
permit au roi dtrn d'chapper  ses ennemis. Un officier grec du nom
d'Uliaris, qui, pendant la station  l'tape, avait trouv le loisir de
s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flche sur un oiseau;
mais le projectile, mal dirig, alla frapper  la tte Jean l'Armnien
et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui
aimaient beaucoup leur chef, s'arrtrent pour lui rendre les devoirs
funraires et firent porter la triste nouvelle au gnral en chef.
Blisaire arriva bientt et tmoigna, au nom de l'arme, les plus vifs
regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire prir Uliaris,
mais les cavaliers l'assurrent que les dernires paroles de Jean
avaient t pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se dcida 
lui accorder sa grce.

CONQUTES DE BLISAIRE.--Le roi s'tait rfugi dans le mont Pappua,
montagne escarpe, situe sur les confins de la Numidie et de la
Maurtanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indignes de cette contre
qui lui avaient ouvert leur ville principale, nomme Midnos. Blisaire
renona pour le moment  le poursuivre. Il marcha sur Hippne et
s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et,
pour chapper au trpas qu'ils redoutaient, s'taient rfugis dans les
glises. Blisaire les fit conduire  Karthage o ils furent runis aux
autres prisonniers. Au moment o les affaires semblaient prendre une
mauvaise tournure pour lui, Glimer avait envoy  Hippne tous ses
trsors, en les confiant  un serviteur fidle du nom de Boniface.
Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les
vents contraires le rejetrent  Hippone et tout ce qu'il portait devint
la proie des Grecs.

[Note 260: La situation du Pappua a donn lieu  de nombreuses
controverses. La commission de l'Acadmie avait d'abord identifi cette
montagne  l'Edough, prs de Bne. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p.
475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_,
1879-80, pp. 83 et suiv.), ont dmontr l'impossibilit de cette
synonymie. Il est plus difficile de dire o tait rellement le Pappua.
M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais,
en vrit, nous ne sommes pas l sur les confins de la Numidie et de la
Maurtanie.]

Aprs ces succs, Blisaire, rentr  Karthage, envoya par mer des
officiers prendre possession de Csare et de Ceuta, points importants
sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des
Balares; enfin des secours furent envoys  Pudentius qui,  Tripoli,
tait press par les indignes en rvolte. Une forte division alla, sous
les ordres de Cyrille, reconqurir la Sardaigne. Enfin une autre
expdition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la
partie de cette le qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la
repoussrent et ne laissrent pas entamer le domaine d'Atalaric.

Glimer se rend aux Grecs.--Blisaire ayant appris le lieu o s'tait
rfugi Glimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le
rduire un Hrule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa
nation. Aprs avoir en vain essay d'enlever Midnos de vive force, Fara
dut se borner  entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Glimer, qui
avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhrents
fidles, manquait de tout et ne pouvait se faire  la dure vie des
indignes dans un pays lev, o le froid se faisait cruellement sentir.
Nanmoins, il rsista durant trois mois  toutes les privations, et ce
ne fut qu' la fin de l'hiver qu'il se dcida  se rendre,  la
condition que Blisaire lui garantt la vie sauve.

Cette proposition, transmise par Fara au gnral, fut accueillie avec
empressement. Blisaire dpcha  Midnos des officiers chargs de lui
donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Glimer fut reu 
l'entre de Karthage par son vainqueur (534). Peu aprs, Blisaire
s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-mme son prisonnier 
l'empereur. Son but tait non seulement de recevoir des honneurs bien
mrits, mais encore de se justifier des accusations que les envieux
avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le
commandement suprme  Salomon avec une partie de ses vtrans.

Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique
 l'empire, lui dcerna le triomphe, honneur qui n'avait t donn 
aucun gnral depuis cinq sicles. Glimer, revtu d'un manteau de
pourpre, fut plac dans le cortge et dut, arriv devant l'empereur, se
dpouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son matre. Blisaire
reut le titre de consul. Quant  Glimer, on lui assigna un riche
domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y
finit tranquillement et obscurment sa vie.

DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique
avait cess d'tre vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette
occupation avait pousses dans le pays. Aprs la brillante conqute qui
leur avait livr la Berbrie, les Vandales s'taient concentrs dans le
nord de l'Afrique propre et de l s'taient lancs dans des courses
aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les les
de la Mditerrane. Ainsi, malgr le partage des terres qu'ils avaient
opr, ils n'avaient pas fait, en ralit, de colonisation. Ils
s'taient prodigus dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le
pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance
d'un jour, ils diminuaient, en ralit, leur force comme nation. Aucune
assimilation ne s'tait faite entre eux et les colons romains; quant aux
indignes, ils continuaient  se reformer et l'on peut dire qu'il n'y
avait plus rien de commun entre eux et les trangers tablis sur leur
sol.

Cela explique comment, aprs une occupation qui avait dur un sicle,
l'lment vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand
nombre de guerriers taient morts dans la dernire guerre; d'autres
avaient t emmens comme prisonniers en Orient par Blisaire et
entrrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales taient
essentiellement un peuple militaire et ainsi l'lment actif se trouva
absorb, car, nous le rptons, il s'tait trop prodigu pour avoir
augment en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au
reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientt
dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les
autres, migrant isolment, allrent chercher un asile ailleurs.

[Note 261: Gibbon, _Hist. de la dcadence de l'empire romain_, ch.
41.]

Les Vandales d'Afrique ne laissrent d'autre souvenir dans le pays que
celui de leurs dvastations. Cela dmontre une fois de plus combien est
fragile une conqute qui ne se complte pas par une forte colonisation
et se borne  une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse.

ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. TAT DES BERBRES.--Salomon[262],
premier gouverneur de l'Afrique, avait reu la lourde charge d'achever
la conqute et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de
l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacne, la
Tripolitaine, la Tingitane gouvernes par des consuls, et la Numidie, la
Maurtanie et la Sardaigne commandes par des _prses_. Mais cette
organisation tait plus thorique que relle. Sur bien des points le
pays restait absolument livr  lui-mme. Ainsi, dans la Tingitane et
mme dans la plus grande partie de la Csarienne, l'occupation se
rduisait  quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyes
dans l'intrieur de la Numidie. Elles trouvrent les villes en ruines et
s'appliqurent  lever des retranchements, au moyen des pierres parses
provenant des anciens difices[263]. Quelques colons se hasardrent  la
suite des soldats. Que nos officiers s'efforcent avant tout de
prserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'tendre nos
provinces jusqu'au point o la rpublique romaine, _avant les invasions
des Maures_ et des Vandales, avait fix ses frontires..... telles
taient les instructions donnes par l'empereur[264].

[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique o le nom de ce gnral
est cit, il est toujours crit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des
historiens byzantins.]

[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n 27,
p. 199).]

[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte
curieux des deux rescrits adresss, le 13 avril 534, par l'empereur 
Archlas pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.]

En mme temps, la religion catholique fut rtablie dans tous ses
privilges; par un dit de 535 les Ariens furent mis hors la loi,
dpouills de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de
leur culte fut svrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents
et les Juifs furent galement l'objet de mesures de proscription.
C'tait encore semer des germes de mcontentement et de haine qui ne
devaient pas contribuer  asseoir solidement l'autorit byzantine.

Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes
limites; mais la situation du pays tait profondment modifie et, si
les Vandales avaient disparu, il restait la population berbre qui avait
reconquis peu  peu une partie des territoires abandonns par les
colons,  la suite de longs sicles de guerres et d'anarchie, et qui,
runie maintenant en corps de nation, n'tait nullement dispose 
laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire,
l'lment indigne se resserrait de toute part, autour de l'occupation
trangre.

Les Berbres, groups par confdrations de tribus, avaient maintenant
des rois prts  les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ tait
chef des Maures de la Byzacne. _Yabdas_ tait roi indpendant du massif
de l'Aours, ayant  l'est _Cutzinas_ et  l'ouest _Orthaas_, dont
l'autorit s'tendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurtanie
obissaient  _Massinas_. Voil les chefs de la natio indigne contre
lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir  lutter.

Cette reconstitution de la nationalit berbre a t trs bien
caractrise par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: Les
Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa
civilisation et sa force conqurante ne s'taient jamais assimil les
indignes, dans le sens qu'on attache  ce mot. Le Berbre des villes,
des plaines et des valles voisines des centres de population, fut
absorb par les conqurants, cela va sans dire; mais l'indigne du
Sahara et des montagnes ne fut jamais pntr par l'influence romaine.
Aprs sept sicles de domination italienne, je retrouve la race
autochtone ce qu'elle tait avant l'occupation. Les insurgs qui, au VIe
sicle, se firent chtier par Salomon et Jean, dans l'Aurs, dans
l'Edough et dans la Byzacne, taient les mmes hommes qui combattaient
six cents ans auparavant sous la bannire de Jugurtha. Mmes moeurs,
mmes usages, mme haine de l'tranger, mme amour de l'indpendance,
mme manire de combattre... Cette population tait reste intacte,
impermable  toute action extrieure... Le nombre immense des insurgs
qui tinrent en chec la puissance de Justinien, aprs l'expulsion des
Vandales, et l'impossibilit, pour les Romains, de rtablir leur
autorit dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions,
prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la
grande masse des indignes qui resta impntrable[265].

[Note 265: _Revue africaine_, n 72 et suiv. Voil des enseignements
qui ne doivent pas tre perdus pour nous, conqurants du XIXe sicle.]

LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBRES.--Ce fut la Byzacne qui donna le
signal de la rvolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoys
contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succs partiels,
lorsqu'ils se virent entours par des masses de guerriers berbres
commands par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur
un massif rocheux, d'o ils se dfendirent avec la plus grande
opinitret; mais leurs flches tant puises, ils finirent par tre
tous massacrs.

Salomon, ayant reu des renforts, marcha en personne contre les rebelles
et leur infligea une sanglante dfaite, dans la plaine de Mamma (535),
o les indignes l'avaient attendu derrire leurs chameaux, forteresse
vivante de douze rangs d'paisseur. Il fit un butin considrable et
croyait avoir triomph de la rvolte; mais  peine tait-il rentr 
Karthage qu'il apprenait que les Berbres avaient de nouveau envahi et
pill la Byzacne. C'tait une campagne  recommencer. Cette fois le
gouverneur s'avana vers le sud jusqu' une montagne appele par Procope
le mont Burgaon[266], o les ennemis s'taient retranchs, et obtint sur
eux un nouveau et dcisif succs, dans lequel il fut fait un grand
carnage de Maures[267].

Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aours, alli  Massinas, portait le
ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une
razia et poussant devant lui un butin considrable, s'arrta devant la
petite place de Ticisi[268], o s'tait port un officier byzantin du
nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria,  la tte de
soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accs de l'eau. Yabdas
lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa
au roi berbre un combat singulier qui fut accept et eut lieu en
prsence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna
ses montagnes[269].

Aprs la dfaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises
vinrent chercher asile auprs d'Yabdas, et lui offrirent leurs services.
Vers le mme temps, Orthaias, qui avait  se plaindre du roi de
l'Aours, et d'autres chefs indignes mcontents offraient  Salomon
leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans
l'expdition qu'il prparait. Le gnral byzantin s'avana jusque sur
l'Abigas[270] et ayant pntr dans les montagnes parvint jusqu'au mont
Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'tait retranch au coeur du
pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas
s'engager davantage et rentra  Karthage sans avoir obtenu le moindre
succs.

[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem,  l'est de Tbessa.]

[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.]

[Note 268: Au sud de Constantine,  An-el-Bordj, non loin du
village de Sigus.]

[Note 269: Cet pisode a t rappel par M. Poulle dans le _Recueil
de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.]

[Note 270: La rivire de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p.
301).]

[Note 271: Le Djebel-Chelia.]

RVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'anne 536, Salomon prparait une
grande expdition contre l'Aours, lorsqu'il faillit tomber sous le
poignard de ses soldats rvolts. La svrit des mesures prises contre
les Ariens parat avoir t la cause de cette rbellion  la tte de
laquelle tait un simple garde nomm Stozas.

Salomon, aprs avoir chapp aux rvolts, parvint  s'embarquer et 
passer en Sicile, o Blisaire avait t envoy depuis l'anne
prcdente par l'empereur. La soldatesque, qui s'tait livre  tous les
excs, fut runie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les
Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientt
Stozas se trouva  la tte de huit mille hommes, avec lesquels il marcha
sur Karthage. Mais en mme temps, Blisaire dbarquait en Afrique, avec
un corps de cent hommes choisis. La prsence du grand gnral ranima le
courage de tous et fit rentrer les hsitants dans le devoir. Ayant form
un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui
rtrogradrent jusqu' Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra
bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersrent dans toutes les
directions, aprs un simulacre de rsistance.

Blisaire voulait s'appliquer  tout remettre en ordre dans sa conqute,
lorsqu'il apprit que son arme venait de se rvolter en Sicile.
Contraint de retourner dans cette le, il laissa le commandement de
l'Afrique  deux officiers: Ildiger et Thodore. Aussitt Stozas qui se
tenait  Gazauphyla,  deux journes de Constantine, dans la Numidie, o
les fuyards l'avaient rejoint, releva la tte. Le gouverneur de cette
province marcha contre lui,  la tte de forces importantes, mais Stozas
sut entraner sous ses tendards la plus grande partie des soldats
byzantins. Les officiers furent massacrs et le pays demeura livr 
l'anarchie (536).

Germain, neveu de l'empereur, fut charg de rtablir son autorit en
Afrique. tant arriv, il s'appliqua  relever la discipline et 
reconstituer son arme. Il en tait temps, car Stozas marchait sur
Karthage et ne se trouvait plus qu' une vingtaine de kilomtres.
Germain sortit bravement  sa rencontre et, comme Stozas avait en vain
essay de dbaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se
mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit
Cellas-Vatari[273]. L, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs
contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il
offrit la bataille  Germain; mais ses soldats, sans cohsion, ne
tardrent pas  plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetrent
sur son camp pour le livrer au pillage et achevrent la droute de son
arme. Stozas se rfugia dans la Maurtanie et Germain put s'appliquera
rtablir l'ordre en Afrique.

[Note 272: A Medjez-el-Bab,  75 kil. de Karthage.]

[Note 273: M. D'Avezac place cette localit vers Tifech (_Afrique
ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localit _Scales
Veteres_, pense, en raison de la prsence d'Orthaias, roi du Hodna,
qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).]

EXPDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappel par l'empereur et
remplac par Salomon lev, pour la seconde fois, aux fonctions de
gouverneur. Son premier soin, ds son arrive en Afrique, fut de
reprendre l'organisation de l'expdition de l'Aours, que la rvolte
avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralit des
Maures de la Byzacne, il aurait, parat-il[274], attribu  Antalas, le
commandement de tous les Berbres de l'est, en lui assignant une solde
et le titre de fdr. Au printemps de l'anne suivante, il se mit en
marche. La campagne dbuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant
pouss une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta  un fort
rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrire les
murailles de la ville dserte de Bagha. Les indignes, se servant des
canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation
intolrable. Il fallut que Salomon lui-mme vnt le dlivrer. Puis les
troupes byzantines, pntrant dans la montagne, mirent en droute Yabdas
et ses Berbres, malgr leur grand nombre et la force des positions
qu'ils occupaient.

Le roi maure s'tait rfugi  Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, aprs
avoir ravag Thamugas. Forc de fuir encore, Yabdas gagna Thumar,
position dfendue de tous cts par des prcipices et des rochers
taills  pic. Le gnral byzantin l'y relana et, ne pouvant songer 
l'escalade, dut se contenter de bloquer troitement l'ennemi. Ce sige
se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de
provisions, lorsque des soldats russirent  s'emparer d'un passage mal
gard par les Maures: seconds par un assaut de l'arme, ils parvinrent
 enlever la position. Yabdas bless put nanmoins s'chapper et se
rfugier en Maurtanie.

Cette fois les Byzantins taient matres de l'Aours; ils y trouvrent
les trsors du prince berbre. Aprs avoir fait occuper deux points
stratgiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de l
dans le Hodna et la rgion de Sitifis, forant partout les indignes 
la soumission et relevant les ruines des cits et des forteresses. Le
souvenir de ses travaux dans la rgion sitifienne a t conserv par les
inscriptions. Zabi[275], la mtropole du Hodna, fut rdifie par lui et
reut le nom de Justiniana[276] De l, Salomon s'avana sans doute, vers
l'ouest, jusque dans la rgion du haut Mina, car le rcit de cette
expdition se trouve retrac sur une pierre, dont l'inscription est
relate par les auteurs arabes[277] et a t retrouve prs de Frenda.

[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n 118,
p. 293).]

[Note 275: Actuellement Mecila.]

[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n 27, pp. 190 et suiv.]

[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.]

Ainsi Salomon acheva la conqute de l'Afrique que Blisaire avait
enleve aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indignes. Une
tradition berbre qui annonait la conqute de l'Afrique par un homme
sans barbe se trouva ralise, car on sait que Salomon tait eunuque et
avait le visage glabre. Aprs avoir termin les oprations militaires,
le gouverneur s'appliqua  rgulariser la marche de l'administration et
mrita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si
longtemps opprimes.

RVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur dtacha la
Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'tait appliqu 
relever les villes de la Cyrnaque de leurs ruines et plaa  la tte
de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de
Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reut le commandement de la
Tripolitaine, o se trouvait toujours Pudentius.

Peu de temps aprs, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des
Levathes[278] tant venus  Leptis magna, o se trouvait Sergius, pour
recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et prsenter
leurs dolances, ces malheureux furent massacrs dans la salle o ils
taient runis, parce que, dit-on, ils taient souponns d'un complot.
Un seul d'entre eux s'chappa et appela aux armes les guerriers de la
tribu qui s'taient rapprochs. Sergius marcha contre eux, les mit en
droute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de
leurs enfants. Pudentius avait trouv la mort dans le combat.

[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.]

Ce fut l'occasion d'une leve gnrale de boucliers chez les Berbres de
la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retir
sa solde et ses avantages, se joignit  eux, avec ses guerriers, et tous
marchrent vers le nord. Salomon se rendit  Tbessa pour les arrter
dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures
allis et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent
vaincus isolment; le dernier prit mme dans la bataille et il en
rsulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il
proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbres, qui se sentaient en
forces, entamrent le combat et ne tardrent pas  mettre en fuite les
Byzantins. Salomon entran dans la droute, ayant t dsaronn, fut
massacr parles indignes.

Les Levathes et leurs allis s'avancrent alors jusqu' Laribus; mais
ils se retirrent aprs avoir reu des habitants de cette ville une
ranon de trois mille cus d'or (545).

PRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces dsastres, fut nomm par
Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais
choix. Bientt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie
devint gnrale.

Stozas, qui avait quitt la Maurtanie et s'tait joint  Antalas
portait le ravage et la dsolation dans les malheureuses campagnes de la
Byzacne et de la Numidie, sans que Sergius prt les moindres mesures
pour protger les colons. Il en rsulta une vritable migration: les
populations quittrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et
allrent se rfugier dans les les de la Mditerrane et mme en Orient.
Ce fut une des priodes les plus funestes  la colonisation africaine.
Stozas poussa l'audace jusqu' proposer  Justinien de rtablir la paix,
si Sergius tait rappel. L'empereur, sans daigner rpondre  cette
proposition, envoya en Afrique un snateur du nom d'Arobinde,
absolument tranger au mtier des armes, en le chargeant de combattre
les Maures de la Numidie, tandis que Sergius rduirait ceux de la
Byzacne.

Stozas, qui avait augment son arme d'un grand nombre d'aventuriers et
de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de
Sicca-Veneria[279]. Arobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs
officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et,
dans le combat, Jean et Stozas trouvrent la mort. Les Byzantins se
retirrent en dsordre, tandis que les rebelles lisaient un autre chef.

[Note 279: Le Kef.]

Ce nouvel chec dcida Justinien  rappeler Sergius (546). Arobinde
restait seul et il n'tait pas de taille  tenir tte aux difficults du
moment, car l'anarchie tait  son comble et la rvolte partout.
Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec
les principaux chefs berbres: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les
poussa  excuter une attaque gnrale, de concert avec les bandes de
Stozas. A l'approche de l'ennemi, Arobinde fit rentrer toutes ses
garnisons et confia le commandement des troupes  Gontharis lui-mme.
Peu de jours aprs, le tratre, ayant foment une sdition parmi les
soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du
pouvoir.

Gontharis avait promis  Antalas la moiti de l'Afrique, mais, une fois
matre de l'autorit, il refusa de tenir ses promesses, et il en rsulta
une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas
vint se joindre  Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas,
Vandales, Romains et Massagtes. Antalas fut battu par un officier
armnien du nom d'Artabane qui, peu aprs, assassina Gontharis dans un
festin (546); trente-six jours s'taient couls depuis le meurtre
d'Arobinde.

JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rtablit la paix.--Justinien
voulut rcompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais
cet officier, ayant d'autres projets, dclina l'honneur qui lui tait
offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean
Troglita, qui se trouvait  la guerre de Msopotamie et auquel il donna
le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en
Berbrie, sous les ordres de Blisaire et de Germain; il connaissait
donc les hommes et les choses du pays et, comme il tait dou de
remarquables qualits militaires, le choix de l'empereur tait fort
heureux; l'on n'allait pas tarder  s'en apercevoir.

Dbarqu  Caput-Vada, avec une trs faible arme, Jean se porta en
trois jours jusqu'auprs de Karthage et recueillit dans son camp tous
les soldats disperss, capables de rendre quelques services. Puis il
alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. Les
Berbres s'taient rangs en bataille et, de plus, selon une tactique
qui leur tait familire, ils s'taient, en cas d'insuccs, mnag un
rduit dans une enceinte carre forme de plusieurs rangs de chameaux et
de btes de somme. Ces prcautions, pourtant, ne les sauvrent pas d'une
dfaite complte. Jerna, grand-prtre de Louata, en essayant de sauver
du pillage l'idole adore par ces peuples, s'attarda dans la droute et
fut tu par un cavalier romain[281]. Antalas chercha un refuge dans le
dsert.

[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.]

[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.]

Karthage tait dbloque et la Byzacne reconquise; mais les Berbres
taient loin d'avoir t abattus. Bientt Jean apprit que les Louata
(Levathes), allis aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le
nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus
nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On tait alors au
coeur de l't de l'anne 547. Jean se porta contre les envahisseurs,
mais il essuya une dfaite et dut se rfugier derrire les remparts de
Laribus. La situation tait critique. Jean n'hsita pas  faire appel
aux indignes, en tirant parti de l'esprit de rivalit qui a toujours
t si fatal aux Berbres. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de
l'Aours, et Yabdas lui-mme lui promirent leur appui.

[Note 282: _Johannide_, pome en l'houneur de Jean Troglita, par Fl.
Cres. Corippus, lib.V.]

Cependant les hordes d'Antalas dvastaient la Byzacne et arrivaient
jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assur sur ses derrires et
ayant reu d'importants renforts, quitta sa position fortifie et alla
chercher Antalas dans la plaine. Les deux armes se rencontrrent au
lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complte.
Un grand nombre d'indignes restrent sur le champ de bataille. Dix-sept
chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tus et
l'on promena leurs dpouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa
soumission (548).

TAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SICLE.--La nation berbre se
trouvait encore une fois vaincue et, grce aux succs de Troglita,
l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien tait prcaire
la situation de cette colonie, rduite  une partie de la Tunisie et de
la province de Constantine actuelles. Partout l'lment indigne avait
repris son indpendance et ce n'tait que grce  l'appui des
principicules berbres, vritables rois tributaires, que les Byzantins
se maintenaient en Afrique. Les campagnes taient absolument ruines:
Lorsque Procope dbarqua en Afrique pour la premire fois, il admira la
population des villes et des campagnes et l'activit du commerce et de
l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une
immense solitude; les citoyens opulents se rfugirent en Sicile et 
Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de
Justinien cotrent cinq millions d'hommes  l'Afrique[283].

Selon Procope, les Maures, aprs les victoires de Troglita, semblaient
de vritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux,
qui taient redevenus paens, se convertir au christianisme. Mais nous
pensons qu'il parle d'une manire trop gnrale, et que ces faits ne
peuvent s'appliquer qu'aux indignes voisins des postes de l'Afrique
propre et de la Numidie. La race berbre prise dans son ensemble avait
trop bien reconquis son indpendance pour qu'on puisse croire que
l'action du gouverneur byzantin s'exert  ce point sur elle, et ce
serait une grave erreur de ranger dans cette catgorie les Louata de la
Tripolitaine, les Berbres de l'Aours et les Maures de l'Ouest.

[Note 283: Gibbon, _Hist. de la dcadence de l'Empire romain_, t.
II, ch. XLIII.]

[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.]

Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir
des incursions indignes par des postes fortifis: avec les ruines des
cits dtruites, on construisit des retranchements et des forteresses
derrire lesquels les garnisons byzantines s'abritrent, et quelques
colons cherchrent sous leur protection  rentrer en possession de leurs
champs dvasts.

L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIME MOITI DU VIe SICLE.--Privs des
documents si prcis laisss par Procope, nous ne possdons, sur la phase
de l'histoire africaine par nous atteinte, que des dtails pars et sans
suite. C'est ainsi qu'on ignore l'poque du dpart de Jean Troglita.

En 563, Rogathinus, prfet du prtoire d'Afrique, fit tratreusement
assassiner Cutzinas, chef de la rgion orientale de l'Aours, qui tait
venu  Karthage rclamer au sujet d'immunits dont on l'avait frustr.
Les services rendus par ce chef eussent d lui pargner un semblable
traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une leve
de boucliers des Berbres, appels aux armes par ses fils. Justinien dut
envoyer en Afrique son neveu Marcien, matre de la milice[285], qui
contraignit les rebelles  la soumission.

Justinien termina sa longue carrire le 14 novembre 565, sans avoir pu
raliser le vaste projet qu'il avait conu. Sa mort parat avoir t le
signal de nouvelles rvoltes en Berbrie. Un certain Gasmul, roi des
Maures, entre en scne et, se fait remarquer par son ardeur  combattre
l'tranger. Dans ces luttes prissent successivement: Thodore, prfet
d'Afrique (568), Thoctiste, matre de la milice (569), et Amabilis,
successeur du prcdent (570).

C'est Gasmul qui obtient ces succs. Devenu tout puissant par ses
victoires, Gasmul, en 574, _donne  ses tribus errantes des
tablissements fixes_, et s'empare peut-tre de Csare. L'anne
suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des
Gaules, mais il choue dans cette entreprise[286]. Si ces faits sont
exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques
prcis  cet gard.

[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.]

[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Acadmie des Inscriptions_,
apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).]

Cet tat de rbellion permanente durait toujours lorsque l'empereur
Tibre II, qui venait de succder  Justin II, nomma comme exarque de
l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une relle
valeur. Ds lors la situation changea. En 580, ce gnral attaqua
Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et
leur reprit toutes les conqutes qu'ils avaient faites.

Gennadius fut nomm prfet du prtoire d'Afrique, et il est probable
que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de
tranquillit. Cependant, selon le rapport de Thophane, un soulvement
gnral des Berbres aurait eu lieu en 588; mais nous ne possdons aucun
dtail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'tat
d'affaiblissement o tait tomb l'empire, que les gouverneurs byzantins
de l'Afrique taient  peu prs abandonns  eux-mmes, et que les
Berbres, rellement matres du pays, continuaient leur mouvement
d'expansion et de reconstitution.

En 597, nouvelle rvolte des Berbres: ils viennent tumultueusement
assiger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont  peu prs
matres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour
entreprendre une lutte ouverte, feint d'tre dispos  traiter avec les
indignes, et  accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et
du vin et, profitant du moment o les Berbres se livrent  la joie et
font bombance, il les attaque  l'improviste et les massacre sans
peine[287].

[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.]

Voil quelle tait la situation de l'Afrique  la fin du VIe sicle.

DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le
centurion Phocas avait assassin l'empereur Maurice et s'tait empar du
pouvoir. Il en rsulta des rvoltes et de longues luttes dans les
provinces.

L'exarque Hraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grgoire,
comme lgat, se mit en tat de rvolte (608) et retint les bls destins
 l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Hraclius, portant le mme nom
que son pre, partait par mer pour Constantinople, en mme temps que le
fils de Grgoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la
Syrie. Arriv le premier, Hraclius mettait fin  la tyrannie de Phocas
et s'emparait de l'autorit souveraine. En 618, il fut sur le point
d'abandonner son empire, alors ravag par la famine et par la peste, et
de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conqute
arabe allait bientt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se dcida
 rester qu'en cdant aux supplications et aux larmes de ses sujets.

Hraclius ne tarda pas  entreprendre une longue srie de guerres dans
lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En
641, l'empereur mourait aprs avoir eu la douleur de voir la Syrie et la
Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conqurants arabes.

Les premires courses des Arabes en Afrique datent de cette poque.
L'histoire de la Berbrie va entrer dans une autre phase.

APPENDICE

CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES

Gensric.... 11 fvrier 435... janvier 477.
Hunric..... Janvier 477...... 13 dcembre 484.
Gondamond.   13 dcembre 484.. septembre 496.
Trasamond..  Septembre 496.... 523.
Hildric.... 523.............  531.
Glimer....  531.............. 534.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




DEUXIME PARTIE

PRIODE ARABE ET BERBRE
641--1045




CHAPITRE Ier

LES BERBRES ET LES ARABES


Le peuple berbre; moeurs et religion.--Organisation
politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus
berbres.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce
peuple.--Moeurs et religions des Arabes ant-islamiques.--Mahomet;
fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxime khalife; ses
conqutes.--Khalifat d'Omar; conqute de l'Egypte.


LE PEUPLE BERBRE. MOEURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforc, dans la
premire partie, de suivre les vicissitudes traverses par la race
indigne et d'indiquer les transformations survenues dans ses lments
constitutifs, de faon  relier la chane de son histoire, si nglige
par les historiens de l'antiquit, avec la priode qui va suivre. Grce
aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte  la nation qu'ils ont
nomme eux-mmes Berbre, en lui restituant son unit, va devenir
prcis, et il convient, avant de reprendre le rcit des faits, d'entrer
dans quelques dtails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus,
et les positions respectives occupes par les groupes. Ainsi, aux
dsignations vagues de Numides, de Maures et de Gtules, vont succder
des appellations prcises. Les noms appliqus aux localits vont changer
galement[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre
l'histoire de l'Afrique septentrionale.

[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice gographique.]

Les Berbres formaient un grand nombre de groupes que les Arabes
appelrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils
avaient des moeurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les
vicissitudes de leur histoire leur avaient assigns comme demeure:
cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient
attachs au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres
couvertes en chaume; pasteurs dans l'intrieur, ils menaient la vie
semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux
les hauts plateaux du Tel jusqu' la limite du dsert, selon la saison;
enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence taient, en
outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant
aux dpens de leurs frres les Berbres pasteurs du nord que des
populations ngres du sud. La classe des Berbres qui vit en nomade,
dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours
la lance en main, elle s'occupe galement  multiplier ses troupeaux et
 dvaliser les voyageurs. Telle est encore, de nos jours, la manire
d'tre des habitants du dsert.

Le costume des Berbres se composait d'un vtement de dessous ray, dont
ils rejetaient un pan sur l'paule gauche, et d'un burnous noir mis
par-dessus. Ils se faisaient raser la tte et ne portaient souvent
aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au
moyen d'un voile, le _litham_, encore usit par les Touareg et autres
Berbres de l'extrme sud. Quant  leur langue, elle se composait de
plusieurs dialectes aux racines non smitiques, se rattachant  la mme
souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le dsert sous le nom
de _Tamacher't_ et dont les diffrents idiomes, plus ou moins arabiss,
s'appellent en Algrie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sngal:
_Chelha_, _Zenatya_, _Chaoua_, _Kebalya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc.

[Note 289: _Hist. des Berbres_, trad. de Slane, t. I, p. 166.]

[Note 290: Ibid.], p. 167.

Comme religion, ils professaient gnralement l'idoltrie et le culte du
feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises,
et o la religion chrtienne avait rgn, deux sicles auparavant, sans
conteste, il restait encore un grand nombre d'indignes chrtiens.
Ailleurs, des tribus entires taient juives. Enfin des peuplades
avaient conserv le souvenir des rites imports par les Phniciens, et
s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixime sicle,
des sacrifices humains  Gurzil, Mastiman et autres divinits barbares.
Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spciale confie au
soin d'un grand-prtre.

ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et
souvent plusieurs tribus formaient une confdration soumise au
commandement suprme du mme prince. Ce droit de commandement tait
spcial  certaines tribus qui exeraient une sorte de suprmatie sur
les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possdait, 
dfaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perptu en
Algrie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septime sicle,
n'ayant pas encore profit de la civilisation arabe, les Berbres
taient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualits ne
devaient pas tarder  se dvelopper et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun
a pu dire d'eux: Les Berbres ont toujours t un peuple puissant,
redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans
ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les
Romains[292].... On a vu, des Berbres, des choses tellement hors du
commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est
impossible de mconnatre le grand soin que Dieu a eu de cette nation.

[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et
Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Fraud (_Revue
africaine_, nos 34, 36, 37, 38).]

[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.]

GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont
divis les Berbres en deux familles principales: les _Botr_,
descendants de Madghis-El-Abter, et les _Brans_, descendants de
Berns. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placs  part, sont compris
en gnral dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur
raison d'tre  une poque recule, sont devenues bien arbitraires, par
suite du mlange intime des divers lments et de la constitution d'une
race unique. A peine peut-on placer  part les tribus de race Znte,
qui semblent prsenter des diffrences de traits et de moeurs avec les
vieux Berbres, et paraissent d'origine plus rcente. Nous admettrions
volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient,
car elles se sont insinues comme un coin au milieu de la vieille race,
et se tiennent sur la limite du dsert, prtes  pntrer dans le Tel,
comme le feront les Arabes Hilaliens quatre sicles plus tard.

Renonant  reproduire les gnalogies plus ou moins ingnieuses des
auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation gnrale de
la race au moment que nous avons atteint, et,  dfaut d'autre
classification, nous proposerons de diviser les Berbres en trois
groupes principaux de la manire suivante:

1 Berbres de l'est ou _Race de Loua_[293], reprsentant les anciens
Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle
couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses dserts, et le midi de
la Tunisie.

2 Berbres de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], rpondant aux Gtules et
aux Maures. Elle s'tend sur les deux Mag'reb, et leur dsert jusqu'au
Soudan.

3 _Race Zente_. Elle est tablie dans le dsert, depuis l'ouest de la
Tripolitaine jusque vers le mridien d'Alger, en couvrant partie de
l'Aours, l'Ouad Rir', le Zab mridional et les hauts plateaux du Rached
(Djebel Amour)[295].

[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'anctre des Louata,
des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171,
citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.]

[Note 294: Telle est l'orthographe la plus rgulire de ce nom.]

[Note 295: Jean Lon l'Africain, qui avait des notions trs prcises
sur les populations africaines, divise les blancs d'Afrique en cinq
peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Znta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p.
86 et suiv.).]

DIVISIONS DES TRIBUS BERBRES.--Voici comment se divisaient les tribus
berbres. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe sicle la
plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas
avoir  y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les
trouve toutes groupes.

   =I.--Berbres de l'Est.=;
                            _
                           | Sedrata
                           | Atrouza
   Louata                 -| Agoura
                           | Djermana
                           | Mar'ar'a
                           |_Zenara
                            _                  _
                           | Ouergha          | Beni-Kici
                           | Kemlan          -| Ourtagot
                           | Melila           |_Heiouara
   Houara                 -| R'arian(
Issus des Aourir'a)        | Zeggaoua
                           | Mecellata
                           |_Medjeris
                            _
                           | Maous
                           | Azemmor
                           | Keba
                           | Mesra
                           | Ouridjen (Ouriguen)
                           | Mendaa
                           | Kerkouda
    Aourir'a              -| Kosmana
                           | Ourstif
                           | Biata
                           | Bel
                           | Melila
                           | Satate
                           | Ourfel
                           | Ouacil
                           |_ Mesrata
                            _
                           | Beni-Azemmor
   Nefoua                -| Beni-Meskour
                           |_Metoua
                                            _
                            _              | Beni-Ouriagol
                           | R'assaa      | Gueznaa
                           | Meklata      -| Beni-Isliten
                           | Mernia       | Beni-Dinar ou Rihoun.
                           | Zehila        |_B. Serane
   Nefzaoua               -| Soumata        _
                           | Zatima        | Ourtedin   _
                           | Oulhaa       |_Zeggoula  | Ourfedjouma
                           | Medjera                   |_ou Zeddjala
                           |_Ourcif
                            _
                           | Ledjaa (ou Legaa)
                           | Anfaa
                           | Nidja
   Aoureba                -| Zehkoudja
                           | Meziata
                           | Reghioua
                           |_Dikoua

   =II.--Berbres de l'Ouest=;
                            _
                           | Felaa
                           | Denhadja
                           | Matoua
                           | Latana
                           | Ouricen
                           | Messala          _
                           | Kalden          | Inaou
                           | Maad           -| Intacen
   Ketama                 -| Lehia          |_Aan
                           | Djemila
                           | R'asman
                           | Messalta
                           | Iddjana (Oudjana ou Addjana)
                           | Beni-Zeldoui
                           | Hechtioua
                           | Beni-Istiten
                           |_Beni-Kancila

             _              _   Anciennes          _  Nouvelles
            |              | Siline               |
            |              | Tarsoun (Darsoun)    | O. Mohammed
            |              | Torghian             |
            |              | Moulit               |
            |              | Kacha                | O. Mehdi
            |              | Elma                |
            |              | Gaaza               |
   Ketama  -| Sedouikech  -| B. Zalan            -| O. Aziz
   (_suite_)|              | El-Boura           |
            |              | B. Merouan           |
            |              | Ouarmekcen           | O. Brahim
            |              | B. Ead              |
            |              | Meklata              |
            |_             |_Righa                | B. Thabet

             _     Anciennes            _  Nouvelles
            |                          | B. Idjer
            | Medjesta                 | B. Menguellat
            | Mellikch                 | B. Itroun
            | Beni-Koufi               | B. Yenni
            | Mecheddala               | B. Bou-R'ardan
            | B. Zerikof               | B. Itrour'
   Zouaoua -| B. Gouzit               -| B. Bou-Youof
            | Keresfina                | B. Chab
            | Ouzeldja                 | B. Eci
            | Moudja                   | B. Sedka
            | Zeglaoua                 | B. R'obrin
            |_B. Merana                |_B. Guechtoula
             _
            | Metennane
            | Ouennoura'a
            | B. Othman
            | B. Mezr'anna
   Senhadja-| B. Djad
            | Telkata
            | Botoua
            | B. Afaoun
            |_B. Kkalil
             _
            | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen
   Daria  -| Mecettaa
            |_Adjia
             _
            | Matr'ara
            | Lemaa
            | Sadina
            | Kouma
   B. Faten-| Mediouna
            | Mar'ila
            | Matmata
            | Melzouza
            | Kechana (ou Kechata)
            |_Douna
             _                   _
            | Botoua           | B. Ouriagol
            | Medjeka          | Fechtala
   Zanaga  -| B. Ouartin       -| Mechta
            | Loka             | B. Hamid
            |_                  |_B. Amran, etc....
               _            _
              |            | Moualat
              |            | B. Houat (ou Harat)
              |            | B. Ourflas
              | Miknaa   -| B. Ouridous (ou Ourtedous)
              |            | Kansara
              |            | Ourifleta
              |            |_Ourtifa
              |             _
   Oursettif -|            | Sederdja
              |           -| Mekceta
              |Ourtandja   | Betla
              |            |_Kernita
              |             _
              |            | B. Isliten
              |Augma ou   -| B. Toulalin
              | Megma      | B. Terin
              |_           |_B. Idjerten
                 _
                | B. Hamid
                | Metiona
   R'omara ou  -| Beni-Nal
   Ghomara      | Ar'saoua
                | B. Ou-Zeroual
                |_Medjeka

   Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de
   bonne heure.
                _
               | Hergha
               | Hentata
               | Tinemellal
               | Guedmioua
               | Guenfia       |Sekioua
               | Ourika
               | Regraga
   Masmouda   -| Hezmira                    _
               | Dokkala         _          | Dor'ar'a
               | Haha           | Mesfaoua -|_Youtanan
               | Assaden       -|_Mar'ous
               | B. Ouazguit
               | B. Maguer
               |_Hlana
                           _
                          | Mestaoua
                          | R'odjdama
                          | Fetouaka
   Heskoura              -| Zemraoua
                          | Antift
                          | Anoultal
                          |_B. Sekour

   Guezoula (Forme de nombreuses branches)
                           _
                          | Zegguen
   Lamta                  |_ Lakhs
                           _
                          | Guedala
                          | Lemtouna
                          | Messoufa
                          | Outzila
                          | Targa (Touareg)
                          | Zegaoua
                          | Lamta
   Sanhadja au Litham    -| Telkata
   (Voile)                | Mesrata
                          | B. Aoureth
                          | B. Mecheli
                          | B. Dekhir
                          | B. Ziyad
                          | B. Moussa
                          | B. Lemas
                          |_B. Fechtal

   =III.--Race Zente.=;
                           _
                          | Merendjica
   Ifrene                 |_Ouarghou
                                                _
                                               | B. Berzal
                          _                    | B. Isdourine
                         | B. Ournid          -| B. Sar'mar
                         |                     |_B. Itoueft
                         | B. Ourtantine
   Demmer               -| B. R'arzoul
                         | B. Toufourt
                         | Ourgma
                         |_Zouar'a
                          _
                         | B. Ilent
                         | B. Zeddjak ou Zendak
                         | B. Ourak
   Mag'raoua (anciens)  -| Ourtezmar
                         | B. Bou-Sad
                         | B. Ourcifen
                         | Lar'ouate
                         | B. Righa
                         | Sindjas
                         | B. Ouerra
                         |_B. Ourtadjen

   Irnane
   Djeraoua
   Ouagdjidjen
   Ouar'mert ou R'omert (Ghomra)
   Ouargla--B. Zendak
   Ouemannou
   Iloumene (ou Iloumi)
                _                         _              _
               |                         |              | B. Idleten
               |                         |              | B. Nemzi
               |                         |              | B. Madoun
               |                         | B. Meden    -| B. Zendak
               |            _            |              | B. Oucil
               |           | Abd-El-Ouad |              | B. Kadi
               |           | Toudjine   -|              |_B. Mamet
               |B. Badine.-| B. Mezab    |
               |           | B. Azerdane |               _
               |           |_ou Zerdal   |              | B. Tigherine
   Ouacine    -| B. Rached               | B. Rour'en -| B. Irnaten
   (Magr'aoua) |                         |_             |_B. Mengouch
               |
               |            _
               |           | B. Ourtadjen
               |B. Merine -|
               |_          |_B. Ouattas


POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation gnrale de ces
tribus, par provinces, au VIIe sicle.


_Barka_ et _Tripolitaine_.

_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan:
s'avancent jusque vers le Djerid.
_Louata_.--Rgion syrtique, environs de Tripoli et de l jusque vers
Gabs.
_Nefoua_.--Rgion montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli.
_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenles Demmer),  l'ouest de Tripoli.


_Ifrikiya proprement dite._;
(Tunisie.)

_Nefzaona_.--Djerid et intrieur de la Tunisie. _Merendjica_ et
_Ouargou_ (Ifrene), rgions mridionales.


_Ifrikya occidentale._;
(Province de Constantine.)

_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province.
_Djeraoua_.--Djebel-Aours.
_Aoureba_.--Rgion au nord du Zab.
_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et rgion mridionale de l'Aours.
_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara.
Ketma.--Cette grande tribu occupe toute la rgion littorale, depuis
Bne jusqu' l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intrieur,
jusqu' Constantine et Stif.


_Mag'reb central._;

_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie.
_Sanhadja_.--Se rencontrent  l'ouest et au nord avec les Zouaoua et
s'tendent jusqu' l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et
une partie du centre.
_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja,  l'ouest, jusqu' la Mouloua,
couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.
_Lemaa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.
_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif.
_Azdadja_, (des Daria), aux environs d'Oran.
_Kouma_ et _Mediouna_, au nord et  l'ouesl de Tlemcen.
_Adjia_ (Daria), au sud des Zouaoua.
Les tribus Zentes anciennes couvrent les hauts plateaux.
_Ouemannou_ et _Iloumi_,  l'ouest du Hodna.
_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour).
_Ournid_,  l'ouest de cette montagne.
Irniane, au sud de Tlemcen.

_Mag'reb extrme._;

_R'omara_.--Occupent la rgion littorale du Rif, de l'embouchure de la
Moulaa  Tanger.
_Miknaa_, _Ourtandja_ et _Augma_, rgion centrale.
_Zanaga_.--Se rencontrent avec les prcdents et occupent les premiers
contreforts de l'Atlas.
_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, o ils se rejoignent aux
autres Fatene.
_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Ocan, depuis Tanger jusqu'
l'embouchure du Sebou.
_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le
littoral de l'Ocan, du Sebou  l'Ouad-Sous.
_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas.
_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'
l'Ouad-Deraa.
Aucune tribu znte n'a encore pntr dans le Mag'reb extrme.

_Grand-Dsert._;

_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.),
occupant toute la rgion saharienne jusqu'au Niger.


Ainsi tait rpartie la race berbre dans l'Afrique septentrionale.

Il restait en outre quelques dbris de la population coloniale dans le
nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occups par les
Byzantins.


LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant dsormais
mler son histoire  celle de l Berbrie, il convient encore, avant de
reprendre notre rcit, d'entrer dans quelques dtails sur cette nation.

La population de l'Arabie tait divise en deux groupes distincts:

1 Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les
gnalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. tablis depuis une
haute antiquit dans la partie mridionale du pays, l'_Arabie heureuse_,
l'Imen, ils formrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de
Himyer. On les dsignait sous le terme gnral d'Imnites;

2 Et les Arabes de race mlange, descendants de _Adnan_, et beaucoup
plus nombreux que les prcdents. Ils ont form les tribus de Moder,
Reba, Maad, etc.... Nous les dsignerons sous le nom de Maadites. Ils
occupaient les vastes solitudes qui s'tendent de la Palestine 
l'Imen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le
littoral[296].

[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant
l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyrites_.--En-Nouri,
_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies
d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbres_ et
_Prolgomnes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.]

Une rivalit implacable divisait ces deux races et nous verrons ces
traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la
premire, habitant des rgions fertiles, tablie en partie dans des
villes, se livrait  la culture et au commerce et vivait dans
l'abondance; tandis que l'autre, rduite  l'existence prcaire du
nomade, dans des rgions dsertes, n'avait d'autre ressource, en dehors
du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette
rivalit n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie.

En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en
citadins et gens des steppes (_bdouins_).

MOEURS ET RELIGION DES ARABES ANT-ISLAMIQUES.--La condition propre de
l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie,  la tte de
laquelle est le cheikh, vieillard renomm par sa sagesse dans le
conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarit rgne entre
les gens d'une mme tribu, mais aucun lien ne runit les tribus entre
elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine
particulire les unes contre les autres, car la vengeance est un culte
pour ces mes ardentes. Une infinit de tribus, les unes sdentaires,
le plus grand nombre constamment nomades, sans communaut d'intrts,
sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres,
voil l'Arabie au temps de Mahomet[297]. Les Arabes ne vivent que pour
la guerre, car sans cela pas de butin, et c'est le butin surtout qui
fait vivre les Bdouins. Aussi la bravoure est-elle estime au-dessus
de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les
encourager, faire honte aux fuyards et mme les marquer d'un signe
d'ignominie. Les braves qui font face  l'ennemi, disent-elles, nous
les pressons dans nos bras; les lches qui fuient nous les dlaissons et
nous leur refusons notre amour[298]. L'loquence et la posie sont
honores aprs la bravoure.

[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.]

[Note 298: Posie cite par Caussin de Perceval dans son bel _Essai
sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.]

Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit,
s'adonnaient avec succs au commerce, et conservaient des relations avec
les Bdouins, leurs parents ou leurs allis.

La Mekke, ville situe prs du littoral du golfe arabique, tait un
grand centre commercial et religieux. Les Korichites, famille de la
race d'Adnan, y dominaient. C'taient des marchands fort entendus aux
affaires. Ils gouvernaient la cit par un conseil dit des Sadate
(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299].

Les Arabes pratiquaient diffrents cultes: certaines tribus adoraient
les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les
Juifs avaient, en Arabie, de trs nombreux sectateurs; enfin, le chiffre
des chrtiens tablis, surtout dans les villes, tait assez
considrable. Mais la religion nationale tait une sorte d'idoltrie. La
Mekke tait dj la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la
Kaaba, une pierre noire, sans doute un arolithe, et la construction du
temple tait attribue  Abraham par une ancienne tradition. Un grand
nombre d'idoles y taient en outre enfermes. La tribu de Korich avait
le privilge de fournir le grand-prtre.

Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une
race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever
un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hsitent
pas  s'en emparer et  rentrer au plus vite dans le Dsert. C'est la
_razia_, le mode de combattre particulier  l'Arabe. Les habitudes et
les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes
un peuple rude et farouche. La grossiret des moeurs est devenue pour
eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour
servir d'appuis  leurs marmites, ils dgradent les btiments afin de se
les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des
soutiens de tente, ils dtruisent les toits des maisons pour en avoir.
Par la nature mme de leur vie, ils sont hostiles  tout ce qui est
difice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont
toujours prts  enlever de force le bien d'autrui,  chercher les
richesses les armes  la main, et  piller sans mesure et sans retenue.

Tels sont, dpeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont
prendre une part prpondrante  l'histoire de l'Afrique.

[Note 299: Michle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I,
p. 47 et suiv.]

[Note 300: _Prolgomnes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.]

MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed),
de la tribu de Koreich. Rest orphelin de bonne heure, il fut lev par
son oncle, Abou-Taleb, et envoy par lui dans une tribu bdouine selon
l'usage. C'tait un jeune homme faible de corps, sujet  des attaques
nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plong dans la
mditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de got pour
la posie, bien qu'il et l'imagination assez dveloppe. Il se vantait
de ne pas savoir crire.

Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commena  prophtiser et 
prtendre qu'il recevait des rvlations de Dieu, par l'intermdiaire de
l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et
tournrent en drision ses prdications. Rien ne l'arrta, ni les
injures, ni les violences, et il finit par gagner  sa cause quelques
proslytes. Mais si, aprs onze annes d'apostolat, Mahomet avait obtenu
un si mince succs chez ses concitoyens, il avait rencontr  Yatrib,
ville rivale, habite par des gens de race ymnite, des esprits mieux
disposs  accueillir la nouvelle religion, et s'y tait cr des
adhrents dvous. Menac dans son existence par les Mekkois, le
prophte se dcida  fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses
amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reut le nom de _Mdine_
(la ville par excellence). De cette fuite (_Hgire_) date l're
musulmane. Les adhrents de Mahomet lui prtrent  Mdine un solennel
serment et furent appels ses _dfenseurs_ (Ansar). On nommait _migrs_
les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitt la lutte
commena entre eux et les Mekkois, et aprs diffrentes pripties,
Mahomet entra en vainqueur  la Mekke. Cette fois, c'tait le triomphe.
Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau
culte. L'islamisme tait fond. Nous croyons inutile d'analyser ici
cette religion dont chacun connat les dogmes et qui a pour code le
Koran. L'Iman, chef de la religion, tait en mme temps souverain
politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ impose aux _vrais
croyants_, comme une obligation troite, allait ouvrir la voie aux
conqutes[301].

[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur
Mahomet.]

ABOU-BEKER, DEUXIME KHALIFE.--SES CONQUTES.--En 632, Mahomet cessa de
vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se
lancer dans la rvolte. Le Nedjd, l'Imen, mme, taient au pouvoir d'un
rival Ahala le Noir; l'insurrection devint alors gnrale.

Mahomet, comme Charlemagne et peut-tre  dessein, n'avait pas fix les
rgles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par
son dvouement  toute preuve, avait t le plus ferme soutien du
prophte, fut appel  lui succder. C'tait un homme d'une rare nergie
et dont la violence se traduisait par d'implacables cruauts. Faisant
nergiquement tte aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les
siens et put ainsi battre les insurgs les uns aprs les autres. Ses
victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou
refusait de se convertir tait aussitt mis  mort. Les nouveaux
musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs
passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous
la direction d'Abou-Beker l'islamisme et fait de si grands progrs. Les
_compagnons_ de Mahomet, les _dfenseurs_ et les migrs taient combls
d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte
une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les rvolts, Abou-Beker
entreprenait la guerre de conqute; ds la fin de 633, ses gnraux
enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins.

[Note 302: Ses successeurs reurent le titre de Khalifes
(_successeurs_), d'o l'on a form le mot de Khalifat pour dsigner leur
trne.]

KHALIFAT D'OMAR. CONQUTE DE L'GYPTE.--Dans le mois d'aot 634,
Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il dsigna pour son
successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_
(Prince des croyants). Peu aprs, Damas et le reste de la Syrie
tombaient au pouvoir des Arabes. La Msopotamie et la Palestine
subissaient bientt le mme sort (638-40).

En 640, le gnral Amer-ben-el-Aci enleva l'gypte au reprsentant
d'Hraclius. L'incendie de la bibliothque d'Alexandrie claira les
vertigineux succs des Arabes. En quelques annes une peuplade  peine
connue avait fond un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes
transporter au Mag'reb, le thtre de leurs exploits.




CHAPITRE II.

CONQUTE ARABE
641-709


Campagnes de Amer en Cyrnaque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman
prpare l'expdition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grgoire. Il
se prpare  la lutte.--Dfaite et mort de Grgoire.--Les Arabes
traitent avec les Grecs et vacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en
Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe
des Omades.--tat de la Berbrie; nouvelles courses des Arabes.--Suite
des expditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya;
fondation de Karouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e
gouvernement d'Okba; sa grande expdition en Mag'reb.--Dfaite de
Tehouda; mort d'Okba.--La Berbrie sous l'autorit de
Kola.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les
Chates.--Victoire de Zohr sur les Berbres; mort de Kola.--Zohr
vacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobr; triomphe
d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahna.--La Kahna reine des
Berbres; ses destructions.--Dfaite et mort de la Kahna.--Conqute et
organisation de l'Ifrikiya par Haane.--Moua-ben-Nocr achve la
conqute de la Berbrie.


CAMPAGNES DE AMER EN CYRNAQUE ET EN TRIPOLITAINE.--Aussitt aprs
avoir effectu la conqute de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers
l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contre
furent contraints de se soumettre et, afin d'viter l'esclavage, durent
se racheter au prix d'une contribution de treize mille pices d'or. Ils
vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possdaient, et mme, en certains
endroits, leurs enfants pour s'acquitter[303]. Aprs cette fructueuse
razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses
lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les rgions mridionales et
s'avanait en vainqueur jusqu' Zouila dans le Fezzan.

[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et
suiv,). En-Nouri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.]

Les campagnes dans l'Ouest taient trop fructueuses pour que les
guerriers de l'Islam ne fussent pas tents d'y effectuer de nouvelles
courses. En 612, Amer ayant organis une expdition vint mettre le sige
devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livre au pillage. On
y trouva un riche butin qui fut rparti entre les soldats. Les habitants
qui purent se rfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent
pargns; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette
place, le gnral arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra,
tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et
s'avanait jusqu' Ouaddan.

En vain. Amer sollicita de son matre l'autorisation d'envahir
l'Ifrikiya; mais ces oprations dans l'Ouest taient faites contre le
gr du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce lointain perfide,
comme il se plaisait, par un jeu de mots,  appeler le Mag'reb; de plus
il craignait un retour offensif des Byzantins en gypte. Ces prvisions
n'taient que trop justifies; on apprit tout  coup qu'une flotte
grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitt Amer se porta contre
l'ennemi  la tte de forces imposantes et fora les chrtiens  la
retraite.

LE KHALIFE OTHMAN PRPARE L'EXPDITION D'IFRIKIYA.--Le 31 octobre 644,
Omar fut poignard par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir,
il dsigna, comme candidats  sa succession, six des plus anciens
compagnons de Mahomet. Ceux-ci, aprs trois jours de discussion,
finirent par charger l'un d'eux, qui s'tait dsist, de prononcer entre
eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclam khalife, au grand
dsappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophte, qui
se considrait dj comme ayant t frustr par les prcdents khalifes,
fut surtout trs irrit de ce nouvel chec. Deux autres candidats,
Zobr et Talha devaient galement faire parler d'eux.

Othman appartenait  la famille des Beni-Oma qui s'tait montre
l'adversaire acharne de Mahomet; son triomphe tait celui du parti
mekkois. C'tait un vieillard affaibli par l'ge qui se laissait
entirement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau
khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte 
son frre de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646[304], ce gnral
envoya des reconnaissances qui lui rapportrent des renseignements
prcis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut runi tous les
documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conqute qui,
disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un
abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un
jour aussi favorable; le conseil runi plusieurs fois hsita 
l'autoriser et ce ne fut qu' force d'insistance que le khalife finit
par rallier les esprits et faire dcider l'expdition.

[Note 304: On sait que ces premires dates sont incertaines.]

La guerre sainte fut alors proclame et, un camp ayant t, dress 
El-Djorf, prs de Mdine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y
runir[305]. Les tribus ymnites et maadites y envoyrent leur
contingent. Othman contribua de ses deniers  l'organisation de l'arme,
qui se trouva prte dans l'automne de l'anne 647. Au mois d'octobre le
khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent
en route sous la direction d'El-Harith. De son ct, le gouverneur de
l'Egypte avait runi toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque
les troupes d'Orient furent arrives, il leur adjoignit les siennes et
forma ainsi une arme d'environ cent vingt mille hommes, compose
d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de
l'Egypte  Okba, il entrana ses guerriers  la conqute des pays de
l'Ouest, depuis si longtemps convoits par les Musulmans.

[Note 305: En-Nouri donne les noms des principaux guerriers,
presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).]

USURPATION DU PATRICE GRGOIRE. IL SE PRPARE  LA LUTTE.--En prsence
des prparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous
avons vu,  la fin de la premire partie, que l'empereur Hraclius tait
mort aprs avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui chapper. A cette
nouvelle, le patrice Grgoire, fils du Grgoire dont il a t galement
parl, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment
favorable pour se dclarer indpendant. Il prit la pourpre, s'entoura
des insignes de la royaut et choisit Sbtla[306], comme sige de son
empire.

[Note 306: L'antique Sufftula, au sud de Karouan.]

Karthage abandonne fut occupe par un nouvel exarque, venu de
Constantinople, et autour duquel se grouprent les chrtiens rests
fidles. Bien que les dtails fassent compltement dfaut sur les
conditions dans lesquelles l'usurpation de Grgoire s'est effectue, il
est probable que ce chef a t appuy par les indignes; le choix de
Sbtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment o les
Byzantins auraient d grouper toutes leurs forces pour rsister 
l'tranger, ils taient diviss par la guerre civile. C'est ce qui
explique que, lors des premires razzias des Arabes, ils abandonnrent
la Tripolitaine  elle-mme.

Cependant, Grgoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'tait
pas rest inactif: il avait adress un appel pressant aux dbris de la
population coloniale et aux Berbres. Les tribus indignes de cette
rgion, qui savaient, par ou-dire, ce qu'tait la rapacit des Arabes
et se voyaient menacs dans leur existence et dans leurs biens,
accoururent en foule sous ses tendards. Le patrice se trouva bientt
entour d'un rassemblement considrable dont les auteurs arabes portent
le chiffre  plus cent mille combattants, ce qui est videmment exagr.
A la tte de cette arme il se porta en avant de Sbtla et attendit,
dans une position retranche, le choc de l'ennemi[307].

[Note 307: Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. II, p. 319 et suiv.
Ibn-Khald, _Hist. des Berbres_, t. I, p. 208, 209. En-Nouri, p. 317
et suiv. El-Karouani, p. 39.]

DFAITE ET MORT DE GRGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardrent pas 
paratre; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu
dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidles.
Dans leur marche, ils avaient laiss de ct les villes du littoral o
des siges longs et difficiles les auraient retenus, et taient venus
attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se
passrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait  Grgoire de se
convertir  l'islamisme, de reconnatre la suzerainet du khalifat et de
payer tribut. Mais le prince grec refusa premptoirement, et il fallut
en venir aux mains. Les premires rencontres n'eurent rien de dcisif;
chaque matin, dit En-Nouri[308], on combattait entre les deux camps,
jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses
lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs
rparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour,
et les Arabes commenaient  douter du succs lorsqu'un vnement
imprvu vint  leur aide.

[Note 308: _Loc. cit._]

Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait
dpch vers ceux-ci un de ses officiers nomm Abd-Allah-ben-Zobr. Ce
chef parvint au camp  la tte de quelques cavaliers seulement; mais le
bruit caus par sa rception fit croire aux Grecs que leurs ennemis
avaient reu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain
dcouragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en
profitrent avec une grande habilet. Il fut convenu entre Abd-Allah et
ben-Zobr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde,
que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils
profiteraient de la trve journalire suivant la bataille, pour attaquer
le camp des infidles, tandis qu'ils seraient plongs dans une fausse
scurit.

Il fut fait ainsi qu'il avait t convenu. Les chrtiens, s'attendant 
une attaque srieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans,
qui taient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un
grand acharnement. Grgoire, le diadme en tte et ayant auprs de lui
l'tendard surmont de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les
chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que
d'habitude et, enfin, les combattants, fatigus par l'excessive chaleur
du jour, rentrrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du
moment o les chrtiens avaient retir leurs armures pour se reposer,
Abd-Allah et Ben-Zobr firent sortir leurs guerriers et,  la tte de
ces troupes fraches, se prcipitrent sur le camp ennemi aux cris de:
_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_ Les chrtiens,
surpris  l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre
en selle, sont renverss par les cavaliers arabes, et bientt l'arme,
prise d'une terreur panique, fuit en dsordre dans toutes les
directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.

Ainsi fut dtruite cette arme qui tait bien suprieure en nombre 
celle des assaillants. Le patrice Grgoire prit dans l'action, frapp
par une main inconnue[309].

[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le
font mourir de la main de Ben-Zober, ainsi que l'histoire trop
romanesque de sa fille.]

LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET VACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes,
aprs leur victoire, poursuivirent les infidles qui s'taient rfugis
 Sbtla et s'emparrent de cette capitale phmre. Elle tait remplie
de richesses entasses tant par Grgoire que par la population
coloniale. Aprs le pillage et le massacre, consquence habituelle des
victoires arabes, on runit l'immense butin qui avait t fait, et le
gnral en chef en prleva le quint, selon la rgle musulmane; puis le
reste fut partag entre les guerriers, la part du cavalier tant triple
de celle d'un fantassin. De Sbtla o il s'tait tabli, Abd-Allah
lana ses bandes vers l'intrieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portrent
ainsi la dvastation jusqu'aux bourgades de Gafa et au Djerid, et de
l, revenant vers le nord, ils s'avancrent jusqu' Mermadjenna[310].

[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tbessa.]

Les Grecs, aprs la dfaite de Sbtla, s'taient rfugis dans les
places fortes de la Byzacne et particulirement autour de Karthage, o
s'taient groups les derniers restes de la population coloniale. Or,
les Arabes ne tenaient nullement  entreprendre de nouveaux siges; ils
songeaient encore moins  s'tablir dans le pays, la plupart brlant au
contraire du dsir de retourner en Orient pour montrer leur butin et
raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions
d'arrangement que leur firent les chrtiens furent accueillies avec
empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils
s'obligeaient  se retirer contre le versement d'une contribution de
trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-tre ce tribut
norme ne fut-il pas vers par les Grecs seuls; il est fort possible que
les Arabes aient trait aussi avec les chefs de tribus berbres ou des
rgions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple.
Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbres furent bien
traits par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait
t fait prisonnier, fut entour d'honneurs et retourna librement dans
sa tribu (les Mag'raoua), aprs s'tre converti  l'islamisme[311].

Pendant que le gnral en chef rglait ces questions, Ben-Zobr partait
en hte pour Mdine afin d'y porter la nouvelle des succs de l'Islam.
Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre
d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les dtails, quelque
peu embellis, de la conqute de l'Ifrikiya[312].

Enfin les Musulmans vacurent la Berbrie. Abd-Allah laissa  Sbtla
un certain Djenaha[313], comme reprsentant du khalifat, mais sans
forces militaires, ni autorit relle, car aucune ide d'occupation
permanente ne parat avoir t le mobile de ces premires guerres:
c'taient de vritables razias[314].

[Note 311: _Hist. des Berbres_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.]

[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du
texte du discours.]

[Note 313: Habahia, selon le Baan.]

[Note 314: Nous avons suivi dans le rcit qui prcde le texte
d'En-Nouiri, (p. 314 et suiv.), complt par les documents fournis par
Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Karouani, le Baan. Pour les dates,
nous avons adopt celles donnes par M. Fournel, _Histoire des Berbers_,
p. 110 et suiv.]

GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les vnements d'Orient vinrent distraire
les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la consquence fut
de laisser quelques annes de rpit  la Berbrie. La partialit du
khalife, qui n'tait guid dans le choix des gouverneurs que par des
intrts de famille, avait suscit d'ardentes haines que les candidats
au trne surent habilement exploiter. Bientt Othman fut assig dans
son propre palais,  Mdine, et, comme il rsistait avec une grande
fermet aux sommations qui lui taient adresses, les sicaires
pntrrent chez lui par une maison voisine et le mirent  mort (juin
656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut lev au khalifat par les
_Dfenseurs_. C'tait le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de
Mdine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien prcaire et qui
allait donner lieu  de sanglantes reprsailles.

Ali avait destitu tous les gouverneurs en les remplaant par des
_Dfenseurs_ et des hommes d'un dvouement  toute preuve; mais l'un
d'eux, Moaoua-ben-Abou-Sofiane, surnomm le _Fils de la, mangeuse de
foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande
puissance sous les prcdents khalifes, refusa premptoirement de le
reconnatre. D'autre part, ses complices Zobr et Talha, qui avaient
compt obtenir le khalifat, se retirrent  La Mekke et, excits par
Acha, la veuve du prophte, femme perfide et ambitieuse, se mirent en
tat de rvolte. Ils appelrent  eux les partisans d'Othman, avides de
venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalits qui
divisaient les tribus, runirent bientt un nombre considrable de
guerriers. Ali n'tait soutenu que par les Dfenseurs et les meurtriers
d'Othman; mais il parvint  gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il
marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite
du Chameau, qui cota la vie  Talba (8 dcembre 656). Zobr prit
assassin dans sa fuite. Acha, chappe  la mort, tait reste sur le
champ de bataille auprs de son chameau cribl de traits; elle implora
son pardon du vainqueur, qui le lui accorda.

[Note 315: Sa mre, la froce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre
de Hamza, oncle du prophte,  la suite de la bataille d'Ohod, et, en
ayant retir le foie, l'avait dchir avec ses dents.]

Ali tait matre de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait
toujours de le reconnatre, et Moaoua aspirait ouvertement au khalifat.
De Koufa, o il avait transport le sige de l'empire, Ali marcha  la
tte de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, aprs une
campagne longue et meurtrire, il fut dcid qu'un arbitrage trancherait
la question entre les deux comptiteurs. En vain Ali avait fait tous ses
efforts pour viter de verser le sang musulman, il avait mme propos 
Moaoua de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci
prfra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant  l'arbitrage
qui devait, sans danger, lui confrer le pouvoir. Ali, trahi par une
partie de ses adhrents, s'tait retir  Koufa; il refusa, non sans
raison, de reconnatre la lgalit de la sentence qui le dposait.

LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'tait dcid 
accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, aprs avoir en vain
essay de l'en dtourner, avaient dsert sa cause et s'taient
eux-mmes spars de la religion officielle. Le nom de Kharedjites
(non-conformistes) leur fut appliqu  cette occasion. C'taient des
puritains austres, fidles aux premires prdications de Mahomet et
considrant tous les nouveaux convertis comme de purs infidles. Le
caractre propre de leur doctrine tait l'galit absolue du croyant.
Tous les Musulmans sont frres, rptaient-ils, d'aprs le Koran. Ne
nous demandez pas si nous descendons de Kas ou bien de Temim; nous
sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage  l'unit de
Dieu, et celui que Dieu prfre aux autres, c'est celui qui lui montre
le mieux sa gratitude.[316] Ces principes ne plaisaient gure aux
Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui
prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en
s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophte. Les Kharedjites
ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant tait pire que
l'infidle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de
la socit, le dissentiment religieux se compltait d'une rivalit
sociale.

[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cit par Dozy, t. I, p. 142.)]

Ces dissidents en arrivrent bientt  contester aux Korchites le
droit exclusif au khalifat. Ils prtendaient que le chef des Musulmans
pouvait tre pris dans tout le corps des fidles, sans distinction
d'origine ni de race, mme parmi les esclaves. Du reste, le rle du
khalife, selon eux, devait se borner  contenir les mchants; quant aux
hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels taient les
principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rle
dans l'histoire de l'Afrique.

MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMADES.--Les fidles adhrents d'Ali taient
devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage
pouvantable  la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les
lieutenants de Moaoua s'emparaient de l'Egypte et de la Msopotamie, et
le Hedjaz tait envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des
Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait
cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte
ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de
janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils
El-Haane recueillit son hritage; mais cette charge tait trop lourde
pour lui, et peu aprs il abdiquait en faveur de Moaoua et allait se
retirer  Mdine, avec son frre El-Houcne. C'tait la dfaite des
Dfenseurs et le triomphe dfinitif des Omades et du parti mekkois.

Les Syriens, qui avaient tant contribu au succs de Moaoua, acquirent
ds lors une influence inconteste. Un grand nombre de tribus ymnites
s'taient fixes dans cette province quelques annes auparavant. Elles
s'y trouvrent en rivalit avec celles de race maadite et dterminrent
l'migration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kasistes
restrent dans le pays, et entrrent en lutte avec les Kelbites, une des
principales tribus ymnites. Leur rivalit prit bientt un caractre
d'acuit extrme qui se traduisit par des luttes acharnes[317].

[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.]

Cependant, l'Egypte demeurait livre  la fureur des factions. Les
vengeurs d'Othman s'y taient mis en tat de rvolte ouverte, puis Ali
s'y tait cr un parti. Vers la fin de 659, Moaoua envoya en Egypte
Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce gnral parvint 
placer toute la contre sous l'autorit des Omades.

TAT DE LA BERBRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt annes de
guerre civile qui venaient de dsoler l'Orient avaient eu pour
consquence de laisser  la Berbrie un moment de rpit que les Grecs et
les indignes auraient d employer pour organiser srieusement leur
rsistance. Un rapprochement semblait s'tre opr entre les Berbres et
les Byzantins aprs le dpart des Arabes, mais il fallait rentrer dans
les sommes verses aux envahisseurs, et bientt l'avidit des agents du
fisc imprial, les exactions des gouverneurs avaient entirement dtach
d'eux les indignes.

Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et
s'taient avancs jusque dans la Mditerrane antrieure. En 648, la
flotte de Moaoua, envoye de Syrie, avait opr une descente  Chypre;
deux ans plus tard, son arme navale s'emparait de Rhodes, puis venait
faire une expdition en Sicile et rentrait en Orient charge de butin et
de captives[318].

[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.]

Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conserv l'espoir
d'effectuer la conqute du Mag'reb, envoya de nouvelles expditions,
tant par terre que par mer, contre ce pays et les les, mais les dtails
font absolument dfaut relativement  ces entreprises que sa mort vint
arrter (663).

SUITE DES EXPDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet
agent qui avait t laiss par les Arabes  Sbtla, s'tant rendu en
Orient auprs de Moaoua, le dcida  tenter une nouvelle expdition en
Mag'reb. Le khalife confia le commandement  Moaoua-ben-Hodadj (ou
Khodadj); et ce gnral partit pour l'Ouest,  la tte d'une arme de
dix mille hommes[319], compose de guerriers choisis. L'empereur, averti
de cette expdition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement
du patrice Nicphore.

[Note 319: Selon El-Karouani, p. 40.]

Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu
appel depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper
Karouan. Les Grecs, arrivs sans doute avant eux, avaient dbarqu 
Soua et s'taient tablis en avant de cette ville. Une forte colonne,
envoye contre eux par Moaoua, les attaqua avec l'imptuosit
habituelle des Arabes; les Byzantins cdrent sur toute la ligne, et,
ayant regagn en hte le littoral, se rembarqurent sur leurs vaisseaux
et rentrrent en Orient. Aprs ce succs, les Musulmans s'emparrent de
Djeloula, qu'ils mirent au pillage et o ils trouvrent un butin
considrable. Des discussions s'levrent alors entre les vainqueurs au
sujet du partage des prises, et il fallut en rfrer au khalife pour
trancher ces diffrends.

D'autres expditions furent effectues simultanment, ou, dans tous les
cas, suivirent immdiatement celle de Moaoua. Le gnral Okba-ben-Nafa,
qui avait dj jou un rle dans les premires guerres d'Afrique,
parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation
d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considrables sur toutes les
populations du sud, et revint vers Barka aprs une campagne de cinq
mois, dans laquelle les plus grandes cruauts avaient t commises par
les Arabes. Vers le mme temps, un dfenseur du nom de Rouafi, aprs
avoir rduit les localits du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de
l'le de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kas, de la tribu de
Fezara (Kas), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en
Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des
richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les
statues d'or et d'argent apportes de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir
un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale
aux Musulmans[320].

[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.]

OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAROUAN.--Le khalife nomma
alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette
contre une nouvelle province de l'empire (669). Ce gnral, qui tait
rest sans doute dans les environs de Barka, reut d'Orient des
renforts, et,  la tte d'une arme d'une dizaine de mille hommes, dans
laquelle figuraient pour la premire fois des Berbres convertis, se mit
en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de
Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya o les chrtiens
tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrme
contre les infidles et rpandit en Afrique la terreur de son nom.

Du Djerid, Okba vint s'tablir  l'endroit o son prdcesseur Moaoua
avait camp, et y posa les fondations d'une ville destine  servir de
centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traa lui-mme le plan
des difices publics de la nouvelle mtropole qu'il tablit dans des
proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Karouan_, sur le sens
duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement tait aride et dsert et il
fallut d'abord en expulser les btes sauvages et les serpents. Les
ruines des cits romaines environnantes, et particulirement celles
d'une ville appele Kamouna ou Kamouda, lui fournirent des matriaux en
abondance. Tout en apportant ses soins  l'dification de Karouan, Okba
tendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en
reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardrent pas  venir se
grouper autour de la nouvelle cit.

GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife
ayant replac l'Ifrikiya sous l'autorit du dfenseur
Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le
Mag'reb un de ses affranchis, nomm Dinar, et surnomm Abou-el-Mohadjer,
pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on
rcompensait Okba des importants services rendus, et cette manire
d'agir paratrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de
ces rivalits de race et d'opinion qui divisaient si profondment les
Arabes.

Ds son arrive, Dinar fit, dit-on, arrter Okba et l'accabla
d'humiliations, excutant ainsi les instructions qui lui avaient t
donnes par son matre. Mais la vengeance n'aurait pas t complte si
l'on ne s'tait pas attach  dtruire l'oeuvre du rival. Par l'ordre de
Dinar, les constructions de Karouan furent renverses et la ville
nouvelle rase. Okba ayant pu, peu aprs, se rendre en Orient, exposa
ses dolances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune rparation
et dut dvorer en silence son humiliation.

Une leve de boucliers des Berbres concida avec le dpart d'Okba. A
leur tte tait Kola, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est
certain que ces indignes avaient t en relations avec Okba, peut-tre
mme avaient-ils dj accept l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha
contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement
de Tlemcen. Les ayant forcs d'accepter le combat dans ce lieu, il leur
infligea une dfaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour
viter la mort, Kola dut se convertir  la religion de Mahomet; il
fut trait alors avec bienveillance, mais conserv par le vainqueur dans
une demi-captivit. Aprs avoir apais tous les germes de sdition,
Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expditions contre les
Grecs, retranchs dans les places du nord. On dit qu' la suite de ces
oprations, les adversaires conclurent un trait aux termes duquel la
presqu'le de Cherik fut abandonne aux chrtiens[321].

[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p.
611.]

DEUXIME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPDITION EN MAG'REB.--Moaoua
tant mort le 7 avril 680, son fils Yzid, qu'il avait dj dsign
comme hritier prsomptif, lui succda. Peu aprs, Okba obtenait la
rparation de l'injustice qu'il avait prouve et tait nomm, pour la
seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.

A la fin de l'anne 681, Okba arriva  Karouan et,  son tour, il jeta
Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait leves et
entreprit la rdification de Karouan, o il tablit de nouveau une
population. Kola partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel
il avait fini par se lier d'amiti.

Aprs avoir savour la volupt de la vengeance, Okba, dont le fanatisme
ardent ne pouvait s'accommoder du repos, dcida une grande expdition
dans le Mag'reb, afin de soumettre  son autorit tous les Berbres de
l'Afrique septentrionale. Il runit en consquence ses meilleurs
guerriers et, ayant laiss Zohr-ben-Kas, avec quelques troupes, 
Karouan, il donna le signal du dpart. Avant de se mettre en route, il
adressa  ceux qu'il laissait derrire lui, et notamment  ses fils, une
allocution dans laquelle il dclara qu'il s'engageait  ne s'arrter que
lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidles devant lui.

Le gnral conduisit les troupes vers l'Aours, afin de rduire les
populations zentes qui, allies aux Grecs, restaient dans
l'indpendance. Il vint d'abord prendre position auprs de Bar'a et
livra aux indignes un combat sanglant dans lequel ils eurent le
dsavantage; mais ceux-ci s'tant rfugis dans la citadelle, Okba n'osa
en entreprendre le sige. Il se dirigea vers Lambse et eut  supporter
une vigoureuse sortie des Berbres et des chrtiens, qui vinrent
attaquer son camp et faillirent s'en rendre matres. Les Arabes
parvinrent cependant  repousser l'ennemi; mais Okba renona  courir
les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea
vers le Zab, alors habit par de nombreuses tribus zentes; dans les
oasis se trouvaient aussi des populations chrtiennes et quelques
soldats grecs. Aprs plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans,
mais ces succs, chrement achets, n'avaient pas pour consquence cette
soumission gnrale qui tait le but de l'expdition.

Okba, continuant nanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], o il
trouva les Berbres runis en grand nombre. Avec eux taient quelques
troupes grecques. Il les attaqua et les dfit dans une sanglante
bataille. De l, le gnral musulman conduisit son arme dans le Mag'reb
extrme et, ayant travers, sans rencontrer une grande opposition, la
rgion maritime occupe par les Romara, parvint  Ceuta, le seul point
qui, dans ces rgions loignes, reconnt encore l'autorit de Byzance.
Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup
plus frquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint
au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements
prcis sur l'intrieur de la contre. Il lui apprit qu'il ne trouverait
plus de pays soumis aux chrtiens, mais que, dans les montagnes et les
plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbres ne
reconnaissant aucune autorit.

Muni de ces renseignements, Okba s'enfona dans le coeur des montagnes
marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fs). Les Berbres
Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localits lui opposrent une vive
rsistance et il se trouva un moment cern au milieu d'elles. Un secours
qui lui fut envoy par les Mag'raoua lui permit de se dgager, Reprenant
l'offensive, il s'empara de Nefis, mtropole des Masmouda, o il trouva
un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosque. De l, il
descendit vers le Sous, dfit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces
rgions, et atteignit enfin le rivage de l'Ocan. On rapporte qu'ayant
fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu  tmoin qu'il avait
accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de
sa religion  combattre[323].

[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.]

[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun,
_Hist. des Berbres_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouri
(_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Karouan, p. 44 et
suiv. Le Baan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.]

DFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le
chemin de l'est, tranant  leur suite de nombreux esclaves et
rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amen
avec lui, dans le Mag'reb, Kola et Dinar, et n'avait nglig aucune
occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbre
d'corcher un mouton en sa prsence; contraint de remplir ainsi le rle
d'un esclave, Kola passait de temps en temps sa main ensanglante sur
sa barbe en regardant Okba d'une trange faon. Que signifie ce geste?
demanda le gouverneur. Rien, rpondit le Berbre, c'est que le sang
fortifie la barbe!

Les assistants expliqurent  Okba qu'il fallait y voir une menace, et
Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang
lev parmi les siens, lui prdisant qu'il pourrait bien s'en repentir.
Mais Okba, gonfl d'orgueil par ses succs, voyant les populations
indignes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menac
d'un danger immdiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait
autour de lui. Kola avait pu envoyer des missaires aux gens de sa
tribu et  ses allis, et tout tait prpar pour la rvolte.

Parvenu dans le Zab, Okba, qui considrait tout le Mag'reb comme soumis,
renvoya son arme par dtachements vers sa capitale. Quant  lui, ne
conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnatre ces
forteresses des environs de l'Aours o il avait prouv une rsistance
inattendue, afin d'tudier les moyens de les rduire. Mais il avait
compt sans la vengeance de Kola. Parvenu  Tehouda, au nord-est de
Biskra, le gnral qui, depuis quelque temps, tait suivi par les
Berbres, se trouva tout  coup face  face avec d'autres ennemis,
commands par des chefs chrtiens. La victoire, comme la fuite, tait
impossible, il ne restait aux Arabes qu' mourir en braves. Ils s'y
rsolurent sans faiblesse et, ayant bris les fourreaux de leurs pes,
attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la libert avait t
rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes.
Le combat ne fut pas long; envelopps de toute part, les guerriers
arabes furent bientt anantis; un trs petit nombre fut fait prisonnier
(683).

Ainsi prit au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus
contribu  la conqute de l'Afrique par les Arabes, l'aptre farouche
de l'islamisme chez les Berbres. D'un caractre vindicatif, fanatique 
l'excs, sanguinaire sans ncessit, il faisait suivre ses victoires de
massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vnration pour
les fidles et a donn son nom  l'oasis qui le renferme.

LA BERBRIE LIBRE SOUS L'AUTORIT DE KOLA.--Un seul cri de guerre
pouss par les indignes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda.
En un instant, tous les Berbres furent en armes, prts  se ranger sous
la bannire de Kola, pour expulser leurs oppresseurs. Les dbris des
populations coloniales firent cause commune avec eux.

Zohr-ben-Kas essaya d'organiser la rsistance, mais ses guerriers
avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu' rentrer en Orient.
Force lui fut d'vacuer Karouan; il alla, suivi d'une partie des
habitants de cette ville, se rfugier  Barka. Bientt Kola,  la
tte d'une foule immense, se prsenta devant Karouan dont les portes
lui furent ouvertes par les habitants. Grce aux ordres svres donns
par le roi indigne, aucun pillage, aucun excs ne fut commis, rare
exemple de modration que les Musulmans n'avaient pas donn et qu'ils se
garderont bien d'imiter.

La Berbrie avait, en un jour, recouvr son indpendance. Kola,
reconnu par tous comme roi, tablit le sige de son gouvernement dans ce
Karouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre
destination. Une alliance troite fut cimente entre lui et les
chrtiens, qui reconnurent mme son autorit. Quant aux Berbres, en
reprenant leur libert, ils s'taient empresss de rpudier le
mahomtisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement.

Pendant cinq annes (de 683  688), Kola rgna sur le Mag'reb, avec
une justice que ses ennemis mmes durent reconnatre[324]. La paix et la
tranquillit tendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce
pays dsol par la guerre; mais ce rpit devait tre de courte dure.

[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbres_, t. I, p. 208 et suiv.
En-Nouri, p. 334 et suiv. El-Karouani, p. 44 et suiv.]

NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de
nouveau clat en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de
s'occuper de la Berbrie. Le khalife Yzid tait entour d'ennemis, ou
plutt de comptiteurs. Le premier qui leva l'tendard de la rvolte fut
El-Houcn, deuxime fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de
l'Irak, mais il prit dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680).
Abd-Allah, fils de Zobr, dont il a t dj plusieurs fois question,
avait t le promoteur de la rvolte d'El-Houcn; il recueillit son
hritage et sut gagner  sa cause un grand nombre d'_Emigrs_ et de
parents ou d'amis du prophte. La Mekke devint le centre de cette
rvolte; bientt Mdine fut entrane dans la conjuration, et les
Omades se virent expulss de cette ville. Aprs avoir en vain essay
de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une arme
qui rentra en possession de Mdine; cette ville fut livre au pillage et
les habitants emmens comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient
l'occasion d'assouvir leur haine contre les Dfenseurs.

La Mekke, assige par l'arme du khalife, rsistait avec vigueur,
lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les
assigeants dmoraliss levrent le sige, le fils de Zobr prit alors
le titre de khalife, reut le serment des provinces mridionales, rentra
en possession de Mdine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.

Pendant ce temps, l'anarchie tait  son comble en Syrie. Moaoua, fils
an de Yezid, semblait dsign pour tre son successeur; mais aucune
prcaution n'avait t prise, et, conformment aux principes poss par
Omar, le khalifat devait se transmettre par lection et non par
hrdit. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaoua tant
petit-fils d'un kelbite, les kasites refusaient de le reconnatre, et
ils ne tardrent pas  se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobr.

Sur ces entrefaites, Moaoua vint  mourir, et l'on vit les prtendants
surgir de toute part et trouver toujours une tribu prte  les appuyer.
Dahhak-ben-Kas avait t lu par les kasites, l'omade
Merouan-ben-el-Hakem fut proclam par les kelbites (juillet 684). Peu
aprs, kelbites et kasites en vinrent aux mains dans la bataille dite
de la Prairie, o Dahhak trouva la mort. Merouan tait matre de la
Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut
obtenue par lui peu aprs, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobr
continuait  rsister. Une arme de quatre mille hommes envoye pour
surprendre Mdine fut taille en pices en avant de cette ville par
Abd-Allah.

Merouan tant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succda. Il
prenait le pouvoir dans des conditions particulirement difficiles, car,
en outre du puissant comptiteur contre lequel il avait  lutter, et de
l'anarchie qui s'tendait partout, il avait  rduire deux redoutables
ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans
quelques dtails, en raison du rle qu'elles sont appeles  jouer en
Afrique.

LES KHAREDJITES ET LES CHIATES.--Nous avons indiqu prcdemment dans
quelles conditions le schisme des Kharedjites s'tait form. Se posant
en rformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalit
qui divisaient les Arabes, ils considraient ceux qui n'taient pas de
leur secte comme des infidles, et taient ainsi les ennemis de tous. On
a vu avec quelle rigueur ils furent traits. Retirs dans l'Ahouaz, ils
rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce
passage du Koran: Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune
famille infidle, car si tu en laissais, ils sduiraient tes serviteurs
et n'enfanteraient que des impies et des incrdules!, ils dcidrent
bientt le massacre de tous les _infidles_. Ils vinrent, en rpandant
des torrents de sang sur leur passage, assiger Basra; la terreur que
ces _ttes rases_[325] inspiraient tait si grande que les gens de
Basra envoyrent leur hommage au fils de Zobr, en implorant son
secours.

L'autre secte, celle des _Chiates_, avait t forme par les partisans
d'Ali et de ses fils. Ils prtendaient que le khalife ne pouvait tre
pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (pouse
d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des
attributs divins et prchaient la soumission absolue  ses paroles.
C'tait une secte essentiellement persane, se recrutant de prfrence
parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. Nulle autre
secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'tait aussi simple et
crdule, nulle autre n'avait ce caractre d'obissance passive. Leur
chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de
Ben-Zobr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avanaient et
les mit en droute. Peu aprs, les Chiates taient dfaits  leur tour
par les troupes du fils de Zobr; c'tait un grand service rendu  son
comptiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les
Chiates, obtint sur eux quelques succs qui les dcidrent  traiter
avec lui, et bientt l'Irak reconnut son autorit.

[Note 325: Conformment  une prescription de leur secte.]

[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.]

VICTOIRE DE ZOHR SUR LES BERBRES. MORT DE KOCLA.--Malgr les
difficults auxquelles Abd-El-Malek avait  faire face, il ne cessait de
tourner ses regards vers la Berbrie. Il recevait du reste des appels
pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohr demandait des
renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs
milliers d'Arabes lui fut envoy, ainsi que des secours en argent.
Zohr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocla jugeant la
position de Karouan peu favorable pour la dfense, s'tait retir 
Mems,  l'est de Sebiba, prs de la branche orientale de la Medjerda et
y attendait, dans une position retranche, l'attaque de l'ennemi; des
contingents grecs et des colons latins taient venus l'y rejoindre.

Zohr rentra, sans coup frir, en possession de Karouan, puis, aprs
avoir donn trois jours de repos  ses troupes, il marcha contre
l'ennemi. La bataille fut longue et acharne; mais les indignes, ayant
vu tomber Kocla et les principaux chefs chrtiens, commencrent 
plier. Les Musulmans redoublrent alors d'ardeur et la victoire se
dcida pour eux. La droute fut dsastreuse. Poursuivis l'pe dans les
reins, les Berbres se jetrent en partie dans l'Aours; les autres
gagnrent le Zab, o les Arabes les relancrent. La tribu des Aoureba
fut  peu prs dtruite; ses dbris cherchrent un refuge dans le
Mag'reb central et se fixrent dans les montagnes qui environnent Fs,
o ils se fondirent parmi les autres Berbres. C'est un nom que nous
n'aurons plus l'occasion de prononcer.

ZOHR VACUE L'IFRIKIYA.--Zohr rtablit ainsi l'autorit arabe en
Mag'reb; mais cette victoire tait prcaire, car le peuple indigne,
malgr ses pertes, restait  peu prs intact, et son hostilit
n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le gnral arabe
manquait de troupes pour complter sa conqute et le khalife n'tait
certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que
Zohr ait song  la retraite; de plus, les auteurs nous le
reprsentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualits
administratives ncessaires dans sa situation. Et puis, il tait bien
loin pour suivre les vnements d'Orient; or, tous ces premiers
conqurants avaient les yeux tourns vers l'est. El-Kairouani prtend
que Zohr ne tarda pas  reconnatre combien tait lourd le fardeau
dont il tait charg et craignit que son coeur ne se corrompt au sein de
la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]. Quoi
qu'il en soit, il quitta Karouan avec ses principaux guerriers. Parvenu
 Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire
une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitt, malgr la
supriorit de leur nombre, et prit avec toute son escorte (690).

[Note 327: P. 51.]

MORT DU FILS DE ZOBR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reut la
nouvelle du dsastre d'Afrique alors qu'il tait occup  rduire les
Chiates. Aprs avoir trait avec eux et soumis l'Irak  son autorit,
il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant
tout, vaincre son comptiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le
khalife n'oserait pas assiger La Mekke. Il se trompait. Bientt l'arme
syrienne, commande par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville
sainte et en commena l'investissement (692). Durant de longs mois, les
assigs rsistrent avec nergie  toutes les attaques et supportrent
les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah tait soutenu par sa
mre, ge de prs de cent ans; lorsque tout moyen de rsister fut
puis, elle rpondit stoquement  son fils qui lui demandait ce qu'il
lui restait  faire: mourir!. Peu d'instants aprs, Abd-Allah, s'tant
arm de pied en cap, vint dire un dernier adieu  sa mre; mais
celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit
enlever en disant: Quand on est dcid  mourir, on n'a pas besoin de
cela. Le fils de Zohr, aprs avoir combattu bravement, tomba perc de
coups; sa tte fut envoye au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette
rvolte qui durait depuis de longues annes. Abd-el-Malek restait matre
incontest du khalifat, mais de quelles difficults n'tait-il pas
environn? Les Kharedjites taient toujours en insurrection et l'Irak
sans cesse menac. Plusieurs armes envoyes contre eux avaient subi de
honteuses dfaites, suivies de cruauts pouvantables, car la frocit
de ces sectaires contre les paens s'accroissait avec les difficults
qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobr,
fut charg de rduire les rebelles et, aprs deux annes de luttes, il
parvint, grce  son nergie,  les forcer de mettre bas les armes
(696). Les Kelbites avaient contribu pour beaucoup au triomphe du
khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek,
irrit de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kasites, et
accabla d'humiliations leurs rivaux.

SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses
regards vers l'Afrique et se disposa  tirer vengeance de la dfaite et
de la mort de son lieutenant.

Aprs la fuite des Arabes, la rvolte s'tait rpandue de nouveau chez
les Berbres: les Aoureba taient dtruits, et chaque tribu prtendait
imposer son chef aux autres; de l des luttes interminables. Dans les
derniers temps une sorte d'apaisement s'tait produit et les indignes
de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorit d'une femme Dihia ou Dama,
fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zntes) de l'Aours.
Cette femme remarquable appartenait, dit El-Karouani,  une des plus
nobles familles berbres ayant rgn en Afrique. Elle avait trois fils,
hritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait levs
sous ses yeux, elle les dirigeait  sa fantaisie et gouvernait, par leur
intermdiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que
chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir,
pour elle-mme, le commandement[328]. Cette prtendue facult de
divination fit donner  Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahna_,
(la devineresse). Sa tribu tait juive, ainsi que l'affirme
Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahna, que les
Musulmans lui appliquaient, avec un certain mpris, ait t, au
contraire, parmi les siens, une qualit quasi-sacerdotale.

[Note 328: El-Karouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III,
p. 193. En-Nouri, p. 338 et suiv.]

[Note 329: T. I, p. 208.]

Les relations de la Kahna avec Kocla et la part active qu'elle prit 
la conspiration qui se dnoua  Tehouda, sont affirmes par les auteurs.
Aprs la mort de Kocla, un grand nombre de Berbres se joignirent 
elle, dans ses retraites fortifies de l'Aours. Ainsi le drapeau de
l'indpendance berbre avait t relev par une femme qui avait su
rallier les forces parses de ce peuple, calmer les rivalits et imposer
son autorit mme aux Grecs. La situation avait donc chang de face en
Berbrie et les Arabes allaient en faire l'preuve.

EXPDITION DE HAANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHNA.--En 696, le
khalife ayant runi une arme de quarante mille hommes en confia le
commandement  Haane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte,
o son autorit tait encore mconnue en maints endroits. L'anne
suivante, il lui expdia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. Je te
laisse les mains libres, lui crivit-il, puise dans les trsors de
l'Egypte et distribue des gratifications  tes compagnons et  ceux qui
se joindront  toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et
que la bndiction de Dieu soit avec toi[330].

[Note 330: En-Nouri, p. 338.]

Parvenu en Mag'reb avec son immense arme, Haane entra  Karouan, dont
la possession ne lui fut pas dispute; puis il alla attaquer et enlever
Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se rfugier sur
leurs navires et de gagner les les de la Mditerrane. Quant aux
troupes grecques, elles essayrent de se rallier  Satfoura, prs de
Benzert, mais ce fut pour essuyer un vritable dsastre. Sur ces
entrefaites, une flotte byzantine, envoye de Constantinople, sous le
commandement du patrice Jean, aborda  Karthage. Appuys par les
indignes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrrent
facilement en possession de cette ville.

Mais aussitt le khalife quipa et expdia une flotte considrable qui
ne tarda pas  arriver en Afrique; en mme temps Haane revenait mettre
le sige devant Karthage. Ces deux forces combines eurent facilement
raison des chrtiens, dont les dbris se rembarqurent et regagnrent
l'Orient (698). Ce fut la dernire tentative de l'empire pour conserver
sa colonie africaine. Ds lors les chrtiens rests en Ifrikiya se
virent forcs d'unir intimement leur sort  celui des indignes. Aprs
ces campagnes, Haane dut se retirer  Karouan, pour donner quelque
repos  ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expdition de
l'Aours.

Pendant ce temps, la Kahna se prparait activement  la lutte en
appelant aux armes les Berbres et en enflammant leur courage. Ayant
appris que Haane s'tait mis en marche, elle descendit de ses montagnes
et alla dtruire les remparts de Bar'a, soit pour que le gnral arabe
ne s'attardt pas  en faire le sige et vnt directement attaquer les
Berbres dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pt
s'appuyer sur aucun retranchement, s'il tait parvenu  l'enlever.

Haane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les
bords de l'Ouad-Nini, prs de Bar'a[331]. Au point du jour on en vint
aux mains. L'avant-garde berbre, commande par un ancien gnral de
Kocla, obtint les premiers succs et, aprs une lutte acharne, les
Arabes furent enfoncs de toutes parts et mis en pleine droute. Haane,
avec les dbris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi
l'pe dans les reins jusqu' Gabs: il ne s'arrta que dans la province
de Barka, o il s'tablit dans des postes retranchs qui reurent son
nom: _Koour Haane_.

[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le thtre de cette
bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouri qui est la plus
plausible.]

LA KAHNA REINE DES BERBRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient
laiss sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus,
quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, taient aux mains des
vainqueurs. La Kahna les traita avec bont et les mit en libert, 
l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yzid, de la tribu de Kas, jeune
homme d'une grande beaut, qu'elle combla de prsents et qu'elle adopta
en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baan,
consacrait l'adoption chez les Berbres. Nous verrons plus loin de
quelle faon Khaled reconnut ces procds. Ainsi, pour la deuxime fois,
les sauvages Berbres donnaient une leon d'humanit  ceux qui se
prsentaient comme les aptres du vrai Dieu et qui n'employaient
d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dvastation.

L'Ifrikiya et mme, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le
Mag'reb, reconnurent alors l'autorit de la Kahna. De quelle faon
exera-t-elle le pouvoir suprme? D'aprs un passage d'En-Nouri, la
Kahna aurait tyrannis les Berbres. Il est certain que, prvoyant le
retour des Arabes, elle chercha  les loigner en faisant le vide devant
eux. Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent,
tandis que nous, nous ne dsirons possder que des champs pour la
culture et le pturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan  suivre:
c'est de ruiner le pays pour les dcourager[332]. Tel fut son
raisonnement et, passant aussitt  l'excution, elle envoya des agents
dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les difices,
dtruire et incendier les jardins. De Tunis  Tanger, le pays qui, au
dire des auteurs, n'tait qu'une succession de bosquets, fut transform
en dsert.

[Note 332: En-Nouri, p. 340.]

Ce sacrifice tait hroque. Il a t pratiqu plus d'une fois par des
patriotes prfrant leur propre ruine  la servitude; mais les Berbres
n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intrts
immdiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme
une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dnuds,
contre les gens du littoral tablis dans les campagnes ombrages et
fraches. Rien ne pouvait tre plus sensible  ces petits cultivateurs
que de voir disparatre en un jour, avec leur fortune, le fruit
d'efforts sculaires. Aussi furent-ils profondment irrits et se
dtachrent-ils de la Kahna.

DFAITE ET MORT DE LA KAHNA.--Aprs sa retraite, Haane tait rest 
Barka, o il avait reu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais
le Khoraan venait de se mettre en rvolte (700); un Kasite du nom de
Abd-er-Rahman s'tait fait proclamer khalife et bientt Basra et Koufa
taient tombes aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant t
tu, la rvolte ne tarda pas  tre apaise et le khalife put s'occuper
du Mag'reb.

Haane, aprs avoir reu des renforts et de l'argent, se mit en marche,
parfaitement renseign sur la situation en Berbrie par les nouvelles
que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahna, au
moyen d'missaires secrets.

A l'approche de l'ennemi, la Kahna ne se fit pas d'illusion sur le sort
qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer  des pratiques
divinatoires ce que sa perspicacit lui faisait entrevoir.

Ayant runi ses fils, elle leur dit: Je sais que ma fin approche;
lorsque je regarde l'Orient, j'prouve  la tte des battements qui m'en
avertissent[333]; elle leur ordonna de faire leur soumission au gnral
arabe et de se mettre  son service, ce qui semble indiquer une
intention de se venger des Berbres, dont la lchet allait causer sa
perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prt la fuite, mais elle
repousssa avec indignation ce conseil. Celle qui a command aux
chrtiens, aux Arabes et aux Berbres, dit-elle, doit savoir mourir en
reine!

Dans quelle localit la Kahna attendit-elle le choc des Arabes? S'il
faut en croire El-Bekri, elle se serait retranche dans le chteau
d'El-Djem, qui aurait t appel pour cela _Kasr-el-Kahena_; mais il est
plus probable qu'elle se retira dans l'Aours, car il rsulte de l'tude
compare des auteurs que Haane marcha directement vers cette montagne,
en passant par Gabs, Gafa et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche
du campement de la reine berbre, il vit venir au devant de lui les deux
fils de celle-ci, accompagns de l'Arabe Khaled. Les deux chefs
indignes furent conduits par son ordre  l'arrire-garde; quant 
Khaled, il reut le commandement d'un corps d'attaque.

La bataille fut longue et acharne et, pendant un instant, le succs
parut se prononcer pour les Berbres; mais, dit En-Nouri, Dieu vint au
secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahna
y prit glorieusement. Selon une autre version, elle aurait t
entrane dans la droute et atteinte par les Arabes dans une localit
qui fut appele en commmoration _Bir-el-Kahna_. Sa tte fut envoye 
Abd-el-Malek[334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on
peut dire qu'avec elle tomba l'indpendance berbre[335].

[Note 333: El-Karouani, p. 54.]

[Note 334: _Ibid_.]

[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et
suiv. En-Nouri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.]

CONQUTE ET ORGANISATION DE L'IFRIKIYA PAR HAANE.--Aprs la dfaite de
leur reine, les Berbres de cette rgion se soumirent en masse au
vainqueur et acceptrent l'islamisme. Ils fournirent  Haane un corps
de douze mille auxiliaires  la tte desquels les fils de la Kahna
furent placs. Grce  ce renfort, le gnral arabe put complter sa
victoire en rduisant les autres centres de rsistance o les Grecs,
aids des indignes, tenaient encore; puis il rentra  Karouan. Il
s'occupa alors de rgler les dtails de l'administration, et notamment
de la fixation de l'impt foncier (_kharadj_), auquel il soumit les
populations berbres et celles d'origine chrtienne[336].

Ce fut, sans doute, vers cette poque qu'il tablit  Tunis une colonie
de mille familles coptes venues d'Egypte[337]. Mais c'est en vain que
Haane s'tait mrit le surnom de _vieillard intgre_. Les grandes
richesses rapportes de ses expditions, et conserves par lui pour le
khalife, faisaient des envieux et bientt il se vit dpossd de son
commandement par le gouverneur de l'Egypte et reut l'ordre de se rendre
en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de
prtexte  sa rvocation et dont on le dpouilla  son passage en
Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possdait de plus prcieux
et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute
inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta
qu'il ne servirait plus la dynastie omade.

[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.]

[Note 337: El-Karouani, p. 55.]

MOUA-BEN-NOCR ACHVE LA CONQUTE DE LA BERBRIE.--En 705,
Moua-ben-Nocr arriva  Karouan avec le titre de gouverneur de
l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut ds
lors indpendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation
en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie tait  son comble:
les tribus berbres taient toutes en lutte les unes contre les autres.
Les Mag'raoua en profitaient pour s'tendre au nord et  l'ouest, au
dtriment des Sanhadja. Conqurir l'Afrique est chose impossible, avait
crit le prcdent gouverneur au khalife;  peine une tribu berbre
est-elle extermine, qu'une autre vient prendre sa place[338]. Le
Mag'reb tait couvert de ruines et chang en solitude.

Les dtails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du
gouvernement de Moua sont contradictoires. Il parat probable qu'il
commena par rtablir la tranquillit dans l'Ifrikiya et le Mag'reb
central, au moyen d'expditions dans lesquelles il dploya la plus
grande rigueur. En mme temps il s'appliquait  former de bonnes troupes
indignes et  organiser une flotte au moyen de laquelle il pt piller
les les de la Mditerrane. Cela fait, il entreprit une campagne dans
l'ouest, o les Berbres n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi
avaient-ils repris leur libert et rpudi le culte musulman. Il
infligea d'abord une dfaite aux R'omara, mais, parvenu  Ceuta, il
trouva cette ville en tat de dfense, sous le commandement du comte
Julien, et essaya en vain de la rduire. Il fit ds razzias aux
environs, esprant affamer la place; mais Julien recevait par mer des
vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans
leur faisait prouver de rudes checs[339]. Abandonnant ce sige, Moua
pntra au coeur de l'Atlas et attaqua et rduisit les tribus
masmoudiennes. Aprs s'tre avanc jusqu'au Sous, il traversa le pays de
Der et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de
Sidjilmassa[340]. Ayant soumis toutes ces contres et exig des otages
de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville.

[Note 338: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 229.]

[Note 339: _Akhbar Madjouma_, apud Dozy, _Recherches sur l'histoire
de l'Espagne_, t. I, p. 45.]

[Note 340: Tafilala].

Le gouverneur plaa  Tanger un berbre converti du nom de Tarik, auquel
il laissa un corps nombreux de cavaliers indignes. Vingt-sept Arabes
restrent galement dans la contre pour instruire les Berbres dans la
religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra  Karouan en
rapportant un butin considrable dont le quint fut envoy au khalife. Il
s'occupa avec activit des intrts de la religion. Toutes les
anciennes glises des chrtiens furent transformes en mosques, dit
l'auteur du Baan. La conqute de l'Afrique septentrionale tait
termine; mais ce thtre n'tait dj plus assez vaste pour les Arabes;
ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la
chrtient dans ses fondements. Dj, depuis quelques annes, ils
excutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dvastation
sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Balares.

Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consomm l'asservissement du
peuple berbre aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la
Berbrie avait chang de matres, aucun lment nouveau de population
n'y avait t introduit. Le gouverneur arabe de Karouan remplaait le
patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laisses dans les
postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour rpandre
l'islamisme, ce fut  quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se
laissant extrieurement arabiser, demeura purement berbre. La faiblesse
de l'occupation, qui ne fut pas complte par une immigration coloniale,
devait permettre aux indignes de se dbarrasser bientt de la
domination du khalifat.




CHAPITRE III

CONQUTE DE L'ESPAGNE.--RVOLTE KHAREDJITE
709--750


Le comte Julien pousse les Arabes  la conqute de l'Espagne.--Conqute
de l'Espagne par Tarik et Moua. Destitution de Moua.--Situation de
l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de
Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismal-ben-Abd-Allah.--Gouvernement
de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassin.--Gouvernement
d'Obd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de
Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de
Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Rvolte de Meicera,
soulvement gnral des Berbres.--Dfaite de Koltoum 
l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Rvolte de
l'Espagne; les Syriens y sont transports.--Abd-er-Rahman-ben-Habib
usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie omade:
tablissement de la dynastie abbasside.


LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES  LA CONQUTE DE L'ESPAGNE.--Si toute
rsistance ouverte avait cess en Afrique, le pays ne pouvait cependant
pas tre considr comme soumis d'une faon dfinitive. Les Berbres
taient plutt puiss que dompts, et l'on devait s'attendre  de
nouvelles rvoltes, aussitt qu'ils auraient eu le temps de reprendre
haleine. Un vnement inattendu vint en ajourner l'explosion, en
fournissant un aliment aux forces actives berbres.

En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, tant mort, un de ses
guerriers, nomm Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-tre y fut port
par acclamation, au dtriment des fils de son prdcesseur, nomms
Sisebert et Oppas[341]. Ceux-ci vinrent  Ceuta demander asile au comte
Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille
spolie. Peut-tre faut-il ajouter  cela la tradition d'aprs laquelle
une fille de Julien, qui se trouvait  la cour des rois goths, aurait
t outrage par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le
plus acharn de cette dynastie et ne songea qu' tirer de son chef la
plus clatante vengeance. Entr en relations avec Tarik, gouverneur de
Tanger, il ouvrit  ce Berbre son petit royaume et le poussa  envahir
l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des
renseignements prcieux sur l'intrieur du pays.

[Note 341: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 46.]

Le khalife Abd-el-Malek tait mort et avait t remplac par son fils
El-Oualid, en 705. Moua ne pouvait se lancer dans une entreprise telle
que la conqute de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le
khalife voulut avant tout qu'on reconnt bien les lieux. Faites
explorer l'Espagne par des troupes lgres, mais gardez-vous d'exposer
les Musulmans aux prils d'une mer orageuse, telles furent ses
instructions. En consquence, Moua chargea un de ses clients nomm
Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre
cents hommes et cent chevaux[342]. Ayant abord  l'le qui reut son
nom (Tarifa), ce gnral occupa Algsiras et reconnut que sa baie tait
fort propice  un dbarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin
et de belles captives (710).

[Note 342: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 47.]

CONQUTE DE L'ESPAGNE PAR TARIK ET MOUA.--Le khalife ayant alors
autoris l'expdition, on tablit un camp prs de Tanger et bientt une
arme de sept ou huit mille Berbres convertis, avec trois cents
Arabes[343] comme chefs, s'y trouva concentre. En mai 711, l'arme
traversa le dtroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par
Julien, et aborda au pied du mont Calp, qui fut appel du nom du chef
de l'expdition _Djebel Tarik_. Ce gnral reut encore un renfort de
cinq mille Berbres, puis, ayant brl ses vaisseaux, il pntra dans
l'intrieur du pays, guid par le comte Julien.

Roderik tait occup  combattre les Basques, dans le nord de son
royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il runit des forces
s'levant, dit-on,  cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La
rencontre eut lieu en un endroit appel par certains auteurs arabes
Ouad-Bekka[344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet.
Pendant huit ou neuf jours conscutifs, il y eut une suite de combats,
mais les ailes de l'arme des Visigoths ayant lch pied, le centre, o
se trouvait le roi, eut  supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik
mourut en combattant et son arme se dbanda. D'aprs la chronique que
nous avons plusieurs fois cite, le roi goth aurait confi le
commandement des deux ailes de son arme aux fils de Wittiza,
rconcilis avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur,
l'auraient trahi en entranant les troupes confies  leurs ordres[345].

[Note 343: On a beaucoup discut sur le chiffre et la composition de
cette arme expditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis 
cet gard par En-Nouri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245,
et El-Karouani, p. 58. L'_Akhbar Madjouma_ donne le chiffre de 7,000
Berbres.]

[Note 344: D'autres ont crit ouad Leka, et cette rivire a t
assimile au Guadalete. Mais Dozy a tabli qu'il faut adopter
Ouad-Bekka, contre qui se trouve  une lieue au nord de l'embouchure du
Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et
Cornil. (_Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I, p. 314 et
suiv.).]

[Note 345: _Akhbar Madjouma_.]

Les chrtiens, s'tant rallis auprs d'Ejia, y essuyrent une nouvelle
dfaite. Ce double succs mit fin  l'empire des Goths et ouvrit
l'Espagne aux Musulmans.

Tarik, sans tenir compte des ordres de Moua qui lui avait fait dire de
l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolde, alors capitale de
l'Espagne, tandis que trois corps dtachs allaient prendre possession
de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'tant rendu matre de Tolde, il y
runit toutes ses prises, qui taient considrables, pour les remettre
au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville tait enleve, les
Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la
dfendre; puis ils continuaient leur route[346].

Moua avait appris avec une vive jalousie les succs de son lieutenant,
et il s'tait dcid aussitt, malgr son grand ge,  se rendre en
Espagne. C'tait un homme de trs basse extraction, domin par la soif
de l'or, et cette passion n'avait pas t sans lui attirer de graves
affaires. Ayant runi une arme de quinze  dix-huit mille guerriers,
tant arabes que berbres, il partit pour l'Espagne, en laissant
l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et dbarqua 
Algsiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de
traverser les pays conquis par Tarik, Moua voulut suivre une nouvelle
voie et conqurir aussi des lauriers; des chrtiens lui servirent,
dit-on, de guides. Carmona et Sville tombrent en son pouvoir, mais il
fut arrt par Mrida[347], ville somptueuse qui contenait un nombre
considrable d'habitants, et dont il dut entreprendre un sige rgulier.
Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint  se rendre matre de Mrida,
aprs une rsistance hroque des assigs.

[Note 346: _Ibid._, p. 55.]

[Note 347: L'antique Emerita-Augusta.]

Sur ces entrefaites, Moua, s'tant rendu  Tolde, se rencontra auprs
de cette ville avec Tarik. Il avait conu contre celui-ci une violente
jalousie qui s'tait transforme en haine ardente; aussi, bien que son
lieutenant se prsentt avec l'attitude la plus respectueuse, il
l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu'
le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait
ordonn sa mort, si des officiers ne s'taient interposs. Cette
conduite souleva contre lui une vritable rprobation, dont l'expression
fut porte au khalife[348].

[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouri, p. 345.
El-Karouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (_Hist. des Almohades_, dit.
arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).]

DESTITUTION DE MOUA.--Tandis que les Berbres, conduits par les Arabes,
conquraient l'Espagne au khalifat, les armes musulmanes s'emparaient
de Samarkand, et s'avanaient victorieuses vers l'est,  travers l'Inde,
jusqu' l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-tre pas d'autre exemple de
succs aussi grands dans un rgne aussi court que celui d'El-Oualid.
Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses gnraux,
et il trouvait que les contres sur lesquelles s'tendait l'autorit de
Moua taient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement
l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui
intimer l'ordre de se prsenter devant lui.

Moua, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrnes, ne
voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel missaire
vint prendre par la bride sa monture, pour le dcider  s'arrter. Le
gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement  son fils
Abd-el-Aziz, rentra  Karouan pour se prparer au dpart. Son troisime
fils, Abd-el-Malek, fut plac  Ceuta, afin de commander le dtroit. En
715, Moua partit pour l'Orient, emportant un butin considrable, enlev
aux palais et aux glises de la pninsule. A sa suite marchaient
enchanes trente mille esclaves chrtiennes[349]. Ces riches prsents
ne purent dsarmer la colre du khalife qui l'accabla de reproches et le
frappa d'une forte amende. Peu de jours aprs, El-Oualid cessait de
vivre et tait remplac par son frre Solman. C'tait la chute des
kasites; mais Moua, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans
l'ombre jusqu' sa mort.

[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l'exagration de ce
chiffre.]

SITUATION DE L'AFRIQUE ET DE L'ESPAGNE.--Cependant, en Afrique, les
Berbres continuaient  se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des
prises rapportes par Moua avait enflamm leur cupidit et redoubl
l'ardeur des nophytes. Aussitt qu'un groupe tait prt, on l'envoyait
 la _guerre sainte_, et ce courant ininterrompu permettait de se porter
en avant, car les premiers arrivs s'taient tablis dans le territoire
conquis. Les Arabes, profitant de la conqute faite par les Berbres,
avaient commenc par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux
Africains, on les avait relgus dans les plaines arides de la Manche et
de l'Estramadure, dans les pres montagnes de Lon, de Galice,
d'Asturie, o il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrtiens
mal dompts[350]. Les Musulmans, pousss par derrire par les arrives
incessantes, n'allaient pas tarder  franchir les Pyrnes. Des chefs
arabes les conduisaient au pillage de la chrtient.

Moua avait partag entre ses guerriers les terres et le butin conquis
par les armes, en rservant toutefois le cinquime pour le prince. Les
terres ainsi rserves formrent le domaine public et furent cultives
par des indignes, chrtiens ou convertis, qui reurent comme salaire le
cinquime des rcoltes, en raison de quoi ils furent appels _khemmas_.
Dans les localits o les populations s'taient soumises en vertu de
traits, les chrtiens conservrent leurs terres et leurs arbres, 
charge de payer un impt foncier. Du reste, un grand nombre de chrtiens
embrassrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour
chapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces
apostats rpondaient aux reproches de leurs prtres: Si le catholicisme
tait la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livr notre pays, qui
pourtant tait chrtien, aux sectateurs d'un faux prophte? Pourquoi les
miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvels, alors
qu'ils auraient pu sauver notre patrie?[351].

[Note 350: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 255.]

[Note 351: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 19
et passim.

Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continu  tendre les conqutes des
Musulmans. Sduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik,
il l'avait pouse, bien qu'elle ft chrtienne. Il vivait en roi 
Sville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations
chrtiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le
fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient  l'influence d'Egilone, et
les ennemis du gouverneur rptaient qu'il tait sur le point
d'abandonner l'islamisme et de se dclarer roi indpendant.

La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers
conquis les armes  la main appartiennent aux vainqueurs, dduction
faite du cinquime revenant au _prince_. Les terres appartiennent au
prince seul, lorsqu'elles sont acquises par trait ou change. Les
Infidles peuvent acheter la faveur de continuer  les exploiter, en
payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont
frapps d'un cens dtermin, appel _Kharadj_. L'infidle se dbarrasse
de ces charges en devenant musulman. Le cinquime prlev sur les
dpouilles doit tre employ par le prince en dpenses d'intrt
gnral. Voir _Institutions du droit musulman relatives  la guerre
sainte_, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v.
42.]

GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.--Cependant le khalife Solman,
aprs avoir cherch un homme digne de sa confiance, nomma comme
gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de rclamer
aux fils de Moua des sommes considrables, sous le prtexte que leur
pre ne s'tait pas acquitt des amendes  lui imposes. Ds son arrive
en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrter Abd-Allah et Abd-el-Malek
et les tint dans une troite captivit; El-Kairouani prtend mme qu'ils
furent mis  mort.

Ces procds n'taient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife.
On dit qu'il rompit entirement avec lui. Ne pouvant songer  l'attaquer
ouvertement, Solman crivit secrtement  El-Habib-ben-Abou-Obda,
petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de
le dbarrasser de ce comptiteur par l'assassinat. Une conspiration
s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurs le mirent  mort en pleine
mosque, pendant qu'il prononait la prire du vendredi. Sa tte fut
envoye au khalife[352] (aot-septembre 715). Le commandement de
l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de
Moua-ben-Nocr, nomm Ayoub; peu aprs, Mohammed-ben-Yezid, qui avait
pris en mains l'administration de toutes les conqutes de l'ouest,
envoya comme lieutenant dans la pninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.

[Note 352: En-Nouri, p. 379.]

GOUVERNEMENT D'ISMAL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife
Solman, tant mort, fut remplac par Omar II. Peu aprs,
Mohammed-ben-Yezid tait rappel et Ismal-ben-Abd-Allah, petit fils
d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva
avec l'ordre d'appliquer tous ses soins  achever la conversion des
Berbres. Il parat mme que le khalife adressa aux indignes du Mag'reb
un manifeste qui fut rpandu dans toute la contre et qui eut pour
consquence d'entraner un grand nombre de conversions[353]. Des
missionnaires envoys dans les rgions recules furent chargs
d'clairer les nophytes sur la pratique et les obligations de leur
nouveau culte, car ils taient fort ignorants sur ces matires; on
obtint des rsultats rels.

[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cit par Fournel, _Berbers_, p. 270.]

Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indignes chrtiens avaient
pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer  rsider dans leurs
territoires et  pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais,
soit que les ordres du khalife n'aient plus autoris cette tolrance,
soit que les prtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des
intrigues parmi ces populations, en les poussant  la rvolte, ainsi que
l'affirme El-Karouani[354], les privilges accords aux chrtiens leur
furent retirs, et ils durent se convertir ou migrer.

[Note 354: P. 63.]

Ces mesures de coercition commencrent  amener de la fermentation chez
les Berbres qui taient travaills depuis quelque temps par des
rfugis kharedjites.

En Espagne, o Es-Samah avait remplac El-Horr, les Musulmans avaient
achev la conqute des pays et commenaient  se lancer dans les dfils
des Pyrnes.

GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSIN.--Le rgne
d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prdcesseur. En fvrier
720, ce prince mourait et Yezid II lui succdait. Avec ce khalife, le
parti kasite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi
d'El-Hadjadj, fut retir de la prison o il avait t dtenu pendant les
rgnes prcdents, et nomm au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui,
tant vizir de Syrie, avait trait avec une grande rigueur les
populations de cette contre, pensa qu'il pourrait agir de mme 
l'gard des Berbres. Il commena  mettre en pratique tout un systme
de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres
charges, la capitation. Les indignes protestrent, dclarant qu'ils
taient Musulmans et, par consquent, affranchis de cette charge; mais
leur dolances furent brutalement repousses. Le gouverneur s'tait
entour d'une garde berbre et il comptait s'assurer, par des faveurs,
sa fidlit. Ayant voulu imposer  ses soldats l'obligation de porter
des inscriptions tatoues sur les mains[355], selon l'usage des Grecs,
les gardes, irrits de ce qu'ils considraient comme une humiliation,
assassinrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prire du soir,
dans la mosque. Les Berbres crivirent alors au khalife pour protester
de leur dvouement et demander qu'on leur rendt leur ancien gouverneur
Mohammed-ben-Yezid. Peut-tre celui exera-t-il, durant quelques jours,
le pouvoir.

[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le
mot garde (_Berbers_, p. 272).]

Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur
gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expdition dans les Gaules.
Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtrent contre Eude, duc
d'Aquitaine, et essuyrent une dfaite dans laquelle presque tous les
guerriers restrent sur le champ de bataille.
Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'arme
(721). Dans la Galice, un noyau de rsistance nationale s'tait form, 
la voix de Plage, qui avait t proclam roi par ses compatriotes.

[Note 356: Ce chef avait d tre nomm en Espagne, ainsi que nous
l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouri attribue 
celui-ci les faits que nous retraons (p. 357).]

GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife
ayant nomm au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu
de Kelb, ce gnral arriva  Karouan et un de ses premiers actes fut
d'envoyer en Espagne Anbaa le kelbite, avec mission de relever les
armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat
par cette province (721). Pour obtenir ce rsultat, le gouverneur ne
trouva rien de mieux que de faire payer aux chrtiens un double
impt[357].

[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.]

Aprs avoir apais les sditions qui s'taient produites sur diffrents
points de la Berbrie, Bichr alla en Orient prsenter ses hommages et
ses prsents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplac son frre
Yezid II, mort en 724. Confirm dans ses fonctions, le gouverneur revint
 Karouan. Peu aprs, Anbaa tant mort, il nomma  sa place
Yaha-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha  faire restituer
aux chrtiens les biens qui leur avaient t enlevs par son
prdcesseur.

Eh 727, Bichr fit une expdition en Sicile et revint charg de butin.
Quelques mois aprs, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il
avait dsign pour lui succder un de ses compatriotes, esprant que le
khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite
se disposa  rsister, mme par les armes, au nouveau chef.

GOUVERNEMENT DE OBDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le
commencement de son rgne avait favoris les Ymnites, sembla,  partir
de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi
qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kasite nomm
Obeda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prvenu des dispositions
hostiles de la population de Karouan, arriva  l'improviste devant
cette ville,  la tte d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara
par surprise. Il svit contre les kelbites, avec une cruaut sans
gale. Aprs les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit  la
torture et, afin de contenter la cupidit de son souverain, il leur
extorqua des sommes normes[358].

L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, rgn  peu prs sans
conteste en Espagne. Obda envoya dans la pninsule plusieurs officiers
qui ne purent parvenir  se faire accepter. Enfin, en 729, le kasite
Hatham-ben-Obd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se
fit l'excuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom
ou une fortune fut livr au supplice, et le pays gmit pendant prs d'un
an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprims
parvinrent  la cour d'Orient, et, en prsence de tels excs, le khalife
n'hsita pas  destituer Hatham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, ymnite
de race, fut nomm gouverneur  sa place. Quant  Hatham, il fut
accabl d'opprobres et renvoy, charg de fers,  Obda, qui se
contenta de le tenir en prison, malgr les ordres du khalife. Les
Kelbites attendaient sa mort comme rparation  eux lgitimement due;
voyant qu'il allait chapper  leur vengeance, ils adressrent  Hicham
une pice de vers dans laquelle ils lui exposrent loquemment leurs
dolances, en lui laissant entendre qu'un tel dni de justice aurait
pour consquence de les pousser  la rvolte.

Le khalife tenait avant tout  conserver l'Espagne; il destitua Obda
et lui envoya l'ordre d'avoir  se prsenter devant lui[359].

[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.]

[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed.
or. de Dozy, p. 6  11).]

INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier
soin d'Abd-er-Rahman, nomm au commandement de l'Espagne, avait t de
prparer une grande expdition contre les Gaules. Il tenait  venger les
dsastres de Toulouse, et il tait attir par la richesse de ces
campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman,
officier berbre qui commandait la limite septentrionale, tait entr en
relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman,
considrant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman,
le dfit et envoya au khalife la tte du tratre et sa femme. Le duc
d'Aquitaine, occup alors  repousser une invasion de Karl, duc des
Franks, n'avait pu venir en aide  son gendre[360].

[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et
suiv.]

En 732, Abd-er-Rahman, ayant reu de puissants renforts d'Afrique et
runi une arme considrable, traverse les Pyrnes et inonde
l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de
Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est
infidle au prince chrtien: son arme est crase et, s'il chappe au
dsastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dvorant sa
mtropole. Aprs avoir saccag l'Aquitaine, les Musulmans passent la
Loire, enlvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, o, leur
a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.

Cependant, Karl n'est pas rest inactif; il a publi le ban de guerre et
tout le monde a rpondu  son appel. Les plus impraticables marcages
de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Fort-Noire
vomirent des flots de combattants demi-nus qui se prcipitrent vers la
Loire,  la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargs de
fer[361]. Eude s'est joint  Karl en lui faisant hommage de vassalit
et lui a amen les dbris de ses troupes.

[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.]

Dans le mois d'octobre, les deux armes se trouvrent en prsence en
avant de Poitiers. On passa plusieurs jours  s'observer et, enfin, les
Musulmans se dvelopprent dans la plaine et attaqurent les Franks avec
leur imptuosit habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en
haleine par vingt annes de guerres incessantes, essuyrent, sans
broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journe, restrent
inbranlables sous la grle de traits de leurs ennemis. Vers le soir,
Eude et les Aquitains, ayant attaqu de flanc le camp des Musulmans,
ceux-ci se retournrent pour voler  la dfense du butin amoncel dans
les tentes. Aussitt les escadrons austrasiens s'branlent et fondent
comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En
vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux
sous les coups du vainqueur.

La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrtiens n'avaient
pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors
qu'ils se disposaient  attaquer le camp, ils s'aperurent qu'il tait
vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout
leur butin aux mains des guerriers du Nord.

Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrtient, mais il est
probable que les Musulmans n'auraient pas tard  reparatre plus
nombreux en Gaule, si l'migration berbre n'avait pas t arrte par
les vnements dont l'Afrique va tre le thtre.

GOUVERNEMENT D'OBD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le
gouverneur Obda avait t rappel en Orient par le khalife. Aprs son
dpart l'autorit fut exerce d'une faon temporaire par
Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et
ce ne fut qu' la fin du printemps de l'anne 734 que le titulaire fut
nomm. C'tait un kasite du nom d'Obd-Allah-ben-el-Habhab, trs
dvou  sa tribu et  son souverain, mais mprisant profondment les
populations vaincues. Il arriva en Afrique pntr de ces ides et
traita les Berbres avec la plus grande injustice.

Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succd 
Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle
dfaite dans les Pyrnes. Le gouverneur en profita pour le remplacer
par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans
oprrent de nouvelles razias en Gaule. Allis au comte de Provence,
Mauronte, ils pntrrent dans la valle du Rhne et vinrent prendre et
saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Sane, ils
dpouillrent les cits et les monastres sans que les populations
terrifies songeassent  leur rsister. Mais bientt Karl et ses Franks
parurent, et les Musulmans regagnrent en hte les rgions du midi.
Aprs avoir tent une faible rsistance  Avignon, ce fut derrire les
remparts de Narbonne qu'ils concentrrent toutes leurs forces, et Karl
essaya en vain de prendre cette ville.

DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Karouan, Obd-Allah continuait
 faire peser son despotisme sur les Berbres. Non content de leur
enlever leurs filles pour en peupler les srails de Syrie, il s'amusait
 dcimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis
des agneaux  duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frmissait sous
cette tyrannie et sa colre contenue n'allait pas tarder  faire
explosion. Le gouverneur avait nomm son fils Ismal au commandement du
Mag'reb extrme. De Tanger, Ismal avait fait plusieurs expditions dans
l'intrieur et notamment dans le Sous, o il avait frapp de lourdes
contributions. Obd-Allah, allch par le succs de cette campagne,
nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils
Ismal dans le Sous, en lui adjoignant le gnral
El-Habib-ben-Abou-Obda et en le chargeant d'excuter une grande
reconnaissance dans l'extrme sud. Les Arabes parcoururent alors tout le
dsert, contraignirent les Sanhadja-au-voile  recevoir l'islamisme, et
s'avancrent jusqu'au soudan. Ils rentrrent dans le Mag'reb en ramenant
un nombre considrable d'esclaves et en rapportant un riche butin.

[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I,
p. 337.]

Ces succs avaient port l'audace des Arabes  son comble; les excs que
nous avons retracs n'taient pas suffisants: Ismal, de concert avec
Omar-el-Moradi, prtendit prlever, en outre des impts rguliers, le
quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure tait comble.
En 740, Obd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les
envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion
attendue par les Bervres se prsentait enfin; ils ne le laissrent pas
chapper.

RVOLTE DE MCERA.--SOULVEMENT GNRAL DES BERBRES.--Un chef de la
tribu des Matr'ara (Faten), nomm Mcera, se fit le promoteur de la
rvolte. Les Berbres du Mag'reb, Matr'ara, Miknaa, Berg'ouata et
autres, accoururent  sa voix. Tous avaient adopt dans les dernires
annes les doctrines kharedjites et s'taient affilis principalement 
la secte sofrite, de sorte que le soulvement national se doublait d'une
rvolte religieuse.

Ce grand rassemblement, s'tant port sur Tanger, se rendit facilement
matre de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis  mort. De l, les
rebelles marchrent vers le Sous et, s'tant empars d'Ismal, lui
infligrent le mme sort. Ces vnements eurent un retentissement norme
en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en gnral  la
secte badite, rpondirent  l'appel de leurs frres du Mag'reb, et le
feu de la rvolte se rpandit partout. Mcera proclama l'indpendance
berbre et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.

Ds qu'il eut reu ces importantes nouvelles, Obd-Allah s'empressa de
rappeler les troupes de l'expdition de Sicile et de donner l'ordre 
Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les
rebelles. En mme temps, il runit tous ses soldats de race arabe et les
fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib.
Mcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, aprs une
lutte longue et meurtrire, les Berbres durent chercher un refuge dans
la ville. Mcera, accus d'impritie ou de vues ambitieuses, fut tu
dans une sdition. Bientt la lutte contre les Arabes recommena et,
comme les Berbres reurent, pendant le combat, un renfort de Zenes,
command par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas  se prononcer
pour eux. Tous les Arabes y prirent et cette bataille fut appele par
eux _la journe des nobles_. Khaled-ben-Hamid, qui avait si
heureusement dtermin la victoire, fut lu chef des rebelles[363].

La nouvelle de ce succs eut un effet immense et la rvolte se propagea
aussitt en Espagne. Okba avait essay, sans succs, de combattre les
rebelles du Mag'reb; il fut dpos par un mouvement populaire et
remplac par son prdcesseur Abd-el-Melek, et alla mourir  Narbonne
(fin dcembre 740).

[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'carte de celle de M.
Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable
que Khaled et t lu chef de la rvolte avant d'avoir dtermin la
victoire de la journe des nobles.]

DFAITE DE KOLTOUM  L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces vnements furent connus
en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colre: Par Dieu!
dit-il, je ferai sentir  ces rebelles le poids de la colre d'un Arabe!
Je leur enverrai une arme telle qu'ils n'en virent jamais dans leur
pays: la tte de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera
encore chez moi. J'tablirai un camp de guerriers arabes  ct de
chaque chteau berbre[364]! Il rappela sur-le-champ Obd-Allah et
s'occupa de la formation d'une arme expditionnaire. A cet effet il
tira des milices de Syrie un corps considrable de cavalerie et en
confia le commandement au kasite Koltoun-ben-Aad. Dans le courant de
l't 741, ce gnral arriva en Ifrikiya, aprs avoir ralli les
contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de
son arme s'levait  une trentaine de mille hommes. Le khalife avait
recommand  ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes
dvastations.

Parvenu  Karouan, Koltoum y fut trs mal reu par la colonie arabe qui
dtestait les Syriens. Quand El-Habib avait reu, en Sicile, l'ordre de
rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands
succs qui pouvaient faire prsager la conqute de toute l'le[365]. Ds
son retour il s'tait port avec toutes ses forces jusqu' la hauteur de
Tiharet pour contenir les Berbres et couvrir Karouan; lorsque l'arme
d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains.
Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donn le signal
du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent  empcher la
lutte.

[Note 364: En Nouri, p. 360, 361.]

[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.]

L'arme continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi;
elle pntra dans le Mag'reb extrme, et enfin trouva les Kharedjites
sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, 
Bakdoura. Ils taient l en nombre considrable, presque nus, la tte
rase, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques
conseils que sa longue pratique des Berbres lui donnait le droit de
prsenter. Mais l'imptueux Baleg repoussa ddaigneusement son offre.
Koltoum confia  Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se
rserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs  la
tte des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que
comme un simple guerrier.

La brillante cavalerie syrienne, ayant entam l'action, fut accueillie
par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbres
portrent le dsordre dans le camp des Syriens en lanant au milieu
d'eux des chevaux affols,  la queue desquels ils avaient attach des
outres remplies de pierres. Malgr les pertes qu'il avait prouves,
Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant
entranas dans une charge furieuse, parvint  traverser toutes les
lignes des Berbres; mais ceux-ci taient si nombreux qu'une partie des
leurs, faisant volte-face, lui tinrent tte pendant que le reste luttait
corps  corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique.
El-Habib et les principaux chefs tant morts, ces troupes se mirent en
retraite, abandonnant les Syriens abhorrs  leur malheureux sort.
Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en rcitant des versets du
Koran jusqu'au moment o il tomba perc de coups. La bataille tait
perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand
massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientt
forcs, malgr tout leur courage, de se mettre en retraite vers le
nord-ouest, puisque le chemin oppos leur tait coup. Ils gagnrent
avec beaucoup de peine Tanger o ils ne purent pntrer et de l se
rfugirent  Ceuta (742)[366].

[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouri, p.
360. El-Karouani, p. 69.]

Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Ds que la
nouvelle de ce succs parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se
mirent en tat de rvolte. Un certain Okacha-ben-Aoub, de la tribu des
Houara, essaya mme de soulever Gabs. Mais le gnral
Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait  Karouan o il avait ralli les
fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit 
chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit
Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui tait  la tte des autres tribus
houarides, et tous deux s'appliqurent  soulever les tribus du sud de
l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.

Cependant le khalife avait expdi au kelbite Handhala-ben-Safouan,
gouverneur de l'gypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia,
avec toutes les forces disponibles. Ce gnral parvint  Karouan dans
le courant du printemps et s'occupa aussitt de l'organisation de son
arme.

Mais bientt il apprit que les Kharedjites, diviss en deux corps,
s'avanaient contre lui et que l'un d'eux, command par Okacha, avait
pntr dans la plaine et tait venu prendre position  El-Karn, entre
Djeloula et Karouan. Le seul espoir de succs consistait  attaquer
sparment les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant,
il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur,
les mit en droute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais
ce n'tait l que la partie la plus facile de la tche. Abd-el-Ouahad
tait descendu du Zab  la tte d'un rassemblement considrable et avait
dj atteint Badja, o les fuyards d'El-Karn l'avaient ralli.

Handhala lana contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'
Karouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront
facilement les troupes envoyes contre eux, puis ils s'avancrent
jusqu' Tunis, o Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De
l, les rebelles vinrent prendre position  El-Asnam, dans le canton de
Djeloula; leur arme prsentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un
effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est videmment exagr.

La situation tait fort critique pour les Arabes. Handhala enrlait tous
les hommes valides, en offrant mme une prime  ceux dont le patriotisme
n'tait pas assez ardent; il put runir ainsi dix mille recrues qui,
jointes  ses vieilles troupes, lui constiturent une arme assez
nombreuse. On passa la nuit  armer les volontaires,  la lueur des
flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant bris les
fourreaux de leurs pes, marchrent  l'ennemi. Ds le premier choc,
l'aile gauche des Kharedjites flchit; la gauche des Arabes, qui avait
perdu du terrain, revint alors  la charge et bientt toute la ligne des
Berbres fut enfonce. Ce fut alors une mle affreuse qui se termina
par la victoire des Arabes. Selon En-Nouri, cent quatre-vingt mille
Kharedjites restrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva
la mort, Okacha, moins heureux fut livr au bourreau (mai 742).

Ce beau succs permettait aux Arabes de se maintenir  Karouan et de se
prparer  de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb,
demeurs dans l'indpendance absolue.

RVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTS.--Les Syriens qui,
avec Baleg, s'taient rfugis  Ceuta, aprs la dfaite du Sebou, ne
tardrent pas  se trouver dans une situation trs critique. Bloqus de
tous cts par les Berbres, et manquant de vivres, ils s'adressrent au
gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir  leur aide, ou de leur
fournir le moyen de traverser le dtroit. Mais Abd-el-Malek tait
Mdinois; il avait lutt autrefois contre les Syriens et, vaincu par
eux, avait assist aux excs dont ils avaient souill leur victoire. Il
repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et dfendit, sous les peines
les plus svres, qu'on envoyt des secours aux Syriens. Un Arabe de la
tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques charges de bl,
prit dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient  Ceuta, en
proie aux souffrances de la faim; ils avaient mang leurs chevaux et
semblaient vous  un trpas certain, lorsque des circonstances
imprvues vinrent changer la face des choses.

[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.]

Nous avons vu que les Berbres, en Espagne, n'avaient pas t favoriss
lors du partage des terres, bien qu'ils eussent t les vritables
conqurants. Il en tait rsult chez eux une grande irritation contre
les Arabes et, comme ils avaient adopt, de mme que leurs frres du
Mag'reb, les doctrines kharedjites, la rvolte de Mecera fut salue
chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une leve de boucliers.
L'insurrection, partie de la Galice, devint bientt gnrale. Partout
les Arabes furent expulss et durent chercher un refuge dans
l'Andalousie. Les Berbres lurent alors un chef, ou _imam_, et
divisrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher
simultanment sur Tolde, Cordoue et Algsiras. De cette dernire ville,
o se trouvait la flotte, on serait all en Mag'reb chercher des
renforts berbres.

Les Arabes taient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs
forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette
conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces
Syriens qu'il avait jur de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau
en pourparlers avec eux et conclut un trait par lequel il fut stipul
que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la rvolte des
Berbres; qu'aprs l'avoir dompte, ils vacueraient l'Espagne et qu'un
certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gards dans
une le pour assurer l'excution de ces conventions. De son ct, Baleg
exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatris, ils fussent emmens
tous ensemble et dposs dans une contre d'Afrique soumise  l'autorit
arabe.

Les Syriens dbarqurent en Espagne dans le plus triste tat et i
fallut d'abord les habiller et leur donner  manger; mais ils furent
bientt refaits et, comme la colonne berbre marchant sur Algsiras
tait dj  Mdina-Sidonia, ils se portrent contre elle avec toutes
les forces arabes et la mirent en droute. Ils attaqurent ensuite celle
qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligrent le mme sort. La
troisime arme berbre assigeait Tolde depuis prs d'un mois; les
Syriens la forcrent  lever le sige de cette ville et, malgr le grand
nombre des rebelles, parvinrent encore  en triompher[368].

Ainsi la domination arabe en Espagne tait sauve; mais de nouvelles
difficults allaient natre du succs mme des Syriens. Baleg, invit
par Abd-el-Malek  se retirer, conformment aux clauses du trait, luda
l'excution de sa promesse; il se sentait matre de la position, tait
gorg de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux
hasards. Des contestations s'levrent, on s'aigrit, on se menaa de
part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek
de son palais et se fit proclamer gouverneur  Cordoue. Les Syriens,
mconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors
nonagnaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que
celui inflig par lui  l'homme qui leur avait envoy des vivres  Ceuta
(742).

Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous
les Arabes, mme ceux qui taient en France, accoururent en Andalousie.
Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant runi ses forces  celles
d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa
propre main. Nanmoins la victoire resta  ces trangers. Taleba, qui
avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils
clbraient une fle[369], en fit un grand massacre et rduisit en
esclavage dix mille prisonniers.

[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.]

[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fte
taient toujours des trves strictement observes.]

Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient 
massacrer tous leurs prisonniers adressrent  Hendhala un pressant
appel, et cet mir envoya en Espagne un officier du nom
d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva  Cordoue au moment
o les Syriens, avant de prluder au massacre de leurs esclaves, les
vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgr l'opposition
de Taleba il fit mettre en libert tous ces Musulmans; puis il loigna
successivement les chefs turbulents, tels que Taleba et
Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres
et les rpartit dans les districts d'Ocsonoba, de Bja, de Murcie, de
Nibla, de Sville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de
Jan. Les tenanciers tablis sur ces terres reurent l'ordre de donner 
ces nouveaux matres le tiers de leurs rcoltes, qu'ils versaient
prcdemment  l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire
fut impose aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_.

[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Karouani, p. 70.]

L'introduction de ce nouvel lment en Espagne mit fin  la suprmatie
des fils des Dfenseurs. La fusion de ces diverses races: berbre, arabe
et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation
maure d'Espagne; mais avant d'arriver  cette cohsion elle avait 
traverser encore de longues annes de guerres civiles et d'anarchie.

Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et
l'Afrique depuis la rvolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle
victoire de Karl  Poitiers suffit  dlivrer la Gaule de l'invasion
musulmane. La marche des Berbres vers le sud ayant dgarni les
provinces du nord de l'Espagne, les chrtiens en profitrent pour
reconqurir de vastes rgions dans la direction du midi.

ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous
avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitt
l'Espagne; peut-tre avait-il t loign par le nouveau gouverneur,
peut-tre aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la
fuite. Il se rfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entour
d'un certain nombre d'adhrents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham
tant mort (fvrier 743), l'Orient devint le thtre de nouveaux
troubles sous les rgnes phmres de ses successeurs Oualid II, Yezid
III et Ibrahim.

Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et
revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il crivit  Hendhala en le
sommant avec hauteur de lui cder le pouvoir. Ce dernier tait
parfaitement en mesure de rsister  de pareilles prtentions, mais,
soit qu'il lui rpugnt de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme
En-Nouri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre
entre orthodoxes, soit qu'il ne ft pas sr de ses troupes, il prfra
tenter les moyens de conciliation et envoya  Abd-er-Rahman une
dputation de notables, chargs de lui faire entendre la voix de la
raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu' augmenter l'arrogance du
rebelle: il fit mettre les envoys aux fers et adressa  Hendhala une
nouvelle et pressante sommation. Ce chef prfra alors se dmettre du
pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Karouan, ouvrit en leur
prsence le trsor public, en retira la somme ncessaire  son voyage
et, tant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman
lit alors son entre  Karouan et prit possession du gouvernement de
l'Ifrikiya.

Les populations arabes tablies sur le littoral de la Tripolitaine et de
la Tunisie se dclarrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance
avec les Berbres, se mirent bientt en rvolte ouverte. Deux chefs des
Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancrent avec leurs bandes
jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point
intimider; il attaqua en dtail tous ses ennemis, les dfit et les
contraignit de rentrer dans l'obissance[371].

[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouri, p. 364 et
suiv.]

CHUTE DE LA DYNASTIE OMADE. TABLISSEMENT DE LA DYNASTIE
ABBASSIDE.--L'anarchie continuait  dsoler l'Orient. Un nouveau khalife
omade, du nom de Merouan, avait renvers l'infme Ibrahim et pris le
pouvoir; mais il avait  lutter contre les kharedjites et les chiates
et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophte, qui
s'taient transmis, de pre en fils, le titre d'_imam_. Aprs plusieurs
annes de luttes acharnes, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclam khalife
par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant march contre ses
troupes, essuya plusieurs dfaites et trouva la mort dans un dernier
combat (aot 750). Avec lui finit la dynastie des omades.
Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trne de Damas et ainsi la
dynastie des abbassides succda  celle qui avait t fonde
quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaoua.

Abd-er-Rahman fit aussitt reconnatre en Ifrikiya l'autorit abbasside
et fut confirm par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait
usurpes.




CHAPITRE IV

RVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDPENDANTS
750-772


Situation des Berbres du Mag'reb au milieu du VIIIe sicle.--Victoire
de Abd-er-Rahman; il se dclare indpendant.--Assassinat de
Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de
Karouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume 
Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'omade Abd-er-Rahman
dbarque en Espagne.--Fondation de l'empire omade d'Espagne.--Les
Ourfeddjouina sont vaincus par les Ebadites de l'Ifrikiya.--Dfaites
des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rtablit  Karouan le sige
du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement
d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort
d'Omar.--Prise de Karouan par les kharedjites.


SITUATION DES BERBRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SICLE.--Aprs la
mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus tait
chu  Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en
rvolte contre le khalifat, s'taient tablis  Tlemcen et exeraient
leur suprmatie sur la partie mridionale et occidentale du Mag'reb
central[372].

Le Mag'reb extrme tait galement indpendant. Dans la valle de la
Moulouia, dominait la tribu des Miknaa, dont l'influence d'tendait
jusque sur les oasis du dsert marocain[373].

Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis
une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y crer
un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophte et avait compos
_en langue berbre_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du
culte avaient t modifies par lui. Nous verrons, sous les descendants
de ce _prophte_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables
entre les Berbres[374].

Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent  entrer en scne et 
jouer un rle prpondrant, jusqu' ce qu'elles soient remplaces par
d'autres, aprs s'tre uses dans les luttes politiques.

[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.]

[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.]

[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.]

VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DCLARE INDPENDANT.--L'Ifrikiya avait
t sinon pacifie, du moins rduite au silence; mais tout le Mag'reb
tait encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se dcida  y faire
une expdition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprs de
Tlemcen, ville fonde depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra,
soutenu par les tribus zentes, essaya en vain de rsister; il fut
vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses
succs, Abd-er-Rahman pntra dans le Mag'reb extrme et obtint une
soumission  peu prs gnrale des Berbres. Il est probable cependant
que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorit, car ils taient
devenus fort puissants. Salah, qui avait succd  son pre Tarif, dans
le commandement de la tribu, s'tait arrog le litre de prophte et
avait obtenu beaucoup d'adhsions  la nouvelle doctrine[375].

[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.]

De retour en Ifrikiya, aprs avoir laiss son fils El-Habib pour le
reprsenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lana ses troupes contre la
Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces les furent livrs au pillage
et les populations soumises, dit-on,  la capitation.

Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djfer-el-Mansour II avait succd
 son frre Abou-l'Abbas, dcd le 9 juin 754. Le nouveau khalife
s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les
grands succs remports par le gouverneur, son loignement du sige du
khalifat, avaient sans doute rveill en lui des ides d'indpendance.
Il envoya  son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas
lui offrir d'esclaves, sous le prtexte que la Berbrie n'en fournissait
pas, puisque les populations taient musulmanes. Le khalife fut trs
irrit de ce procd et, aprs un change d'observations, il adressa 
son lieutenant une lettre conue dans des termes injurieux et menaants.
Le petit-fils d'Okba rsolut alors de rompre toute relation avec son
suzerain: s'tant rendu en grande pompe  la mosque, il y pronona la
prire publique; puis il se rpandit en invectives contre le khalife
abbasside, se dclara dli de tout serment envers lui et dchira les
vtements d'investiture qu'il avait reus d'Orient. Lanant au loin ses
sandales, il s'cria: Je rejette aujourd'hui son autorit comme je
rejette ces sandales. Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un
manifeste annonant sa dclaration d'indpendance.

ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifi la Berbrie et
secou le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais
un complot se tramait autour de lui et ses propres frres prparaient
son assassinat. Une premire conjuration, dont les auteurs taient des
rfugis omades, fut dcouverte et svrement rprime. El-Yas, frre
de l'mir, avait pous la soeur d'un des conjurs et cette femme le
poussait  la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il
prouvait en voyant son frre tout disposer pour lguer le pouvoir  son
fils El-Habib. El-Yas prta l'oreille  ces incitations: il s'assura
l'appui d'un certain nombre d'habitants de Karouan, fit entrer dans le
complot son frre Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu' attendre le moment
opportun pour frapper.

Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier  personne le soin de tuer
son frre, demanda  tre introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman
tait  moiti dshabill, tenant sur ses genoux un de ses jeunes
enfants, lorsqu'El-Yas pntra auprs de lui. Les deux frres causrent
pendant un certain temps, sans que l'assassin ost perptrer son
meurtre; enfin, cdant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se
tenait derrire une portire, El-Yas se leva, puis, se penchant comme
pour embrasser son frre, enfona entre ses paules un poignard qui lui
traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frapp  mort, essaya de
lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant
parer les coups et ne tarda pas  expirer couvert de blessures. Aprs
cette horrible scne, El-Yas s'enfuyait gar, lorsque son frre et les
conjurs le rappelrent  la ralit en lui demandant la tte de la
victime, afin que le peuple ne doutt pas de sa mort. Le meurtrier et
Abd-el-Ouareth rentrrent alors dans la chambre et dcapitrent le
cadavre (755).

Ainsi prit cet homme remarquable qui et sans doute affermi l'empire
indpendant de la Berbrie, si le poignard fraternel n'avait arrt sa
carrire. Son fils El-Habib alla  Tunis se rfugier auprs de son oncle
Amran[376].

[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de
la trad. En-Nouri, p. 368, 369.]

LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Ds que la nouvelle de la mort
d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et
El-Yas se fit facilement reconnatre pour son successeur; pendant ce
temps, les partisans d'El-Habib se runissaient autour de lui  Tunis.
Bientt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta  sa
rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armes se trouvaient en
prsence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties
acceptrent un arrangement aux termes duquel l'autorit serait partage
de la manire suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait 
Karouan et aurait la possession de la rgion s'tendant au midi de
cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son
oncle Amran garderait Tunis et les rgions environnantes, et El-Yas
aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.

Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour tre durable.
El-Yas commena par attaquer Amran  l'improviste; s'tant empar de
lui, il le fit mettre  mort, ainsi que ses principaux partisans[378].
Selon le Baan, il se serait content de les embarquer pour l'Espagne;
mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser
El-Habib  fuir pour rejoindre son oncle dans la pninsule. Celui-ci,
soit qu'il ft tomb dans le pige, soit qu'il craignt pour sa
scurit, s'il restait dans le pays, se dcida  prendre la mer; mais
les vents contraires le forcrent de descendre  Tabarka. Aid par des
partisans de son pre, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par
un grand nombre d'adhrents qui le poussrent  tenter le sort des armes
contre l'usurpateur.

El-Habib commena les hostilits en s'emparant d'El-Orbos (Laribus).
El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (dcembre
755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvrent de nouveau en
prsence et au moment o l'action allait s'engager, El-Habib s'avana
vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute
personnelle par un combat singulier: Si tu me tues, lui dit-il, tu
n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon pre, et si je te tue, j'aurai
veng sa mort[379].

[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la
direction de Zaghouan.]

[Note 378: En-Nouri, p. 370.]

[Note 379: _Ibid._, p. 371.]

El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les
yeux de tous taient fixs sur lui et que chacun l'accusait hautement de
lchet, il dut, bon gr mal gr, accepter le duel. Les deux adversaires
s'tant donc prcipits l'un sur l'autre, El-Yas porta  El-Habib un
coup d'pe qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par
une prompte riposte, dsaronna son oncle et, se jetant sur lui avant
qu'il et eu le temps de se relever, lui coupa la tte. Abd-er-Rahman
tait veng.

El-Habib, rest ainsi seul matre du pouvoir, fit excuter les partisans
les plus compromis de son oncle, et rentra  Karouan rapportant comme
trophes les ttes de ses ennemis, presque tous ses proches parents.
Quant  Abd-el-Ouareth, il put se rfugier avec quelques partisans chez
les Ourfeddjouma.

Prise et pillage de Karouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain
qu'El-Habib avait pu compter, aprs son succs, sur un peu de
tranquillit; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre
jusqu'au bout leur oeuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils
un effet de la maldiction lance par le pieux Handhala, aprs avoir t
dpos par Abd-er-Rahman.

Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des
Ourfeddjouma, proclama l'autorit du khalife El-Mansour, et appela aux
armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hte;
il n'essuya que de ddaigneux refus et se dcida  marcher en personne
contre les rebelles. Ayant laiss le commandement de Karouan au cadi
Abou-Korb, il partit, en 757,  la tte de ses troupes pour combattre
les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort
des armes lui fut funeste: aprs avoir vu son arme mise en droute, il
dut chercher un refuge  Gabs. De nouvelles troupes furent envoyes 
son secours par Abou-Korb, mais elles passrent sans coup frir dans
les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhsion au khalife
abbasside.

Acem, laissant de ct Gabs, se porta rapidement sur Karouan.
Abou-Korb,  la tte d'une poigne de braves, sortit pour les
repousser, tandis que les habitants de la ville se rfugiaient dans
leurs maisons. Les Ourfeddjouma passrent sur le corps de la petite
troupe d'Abou-Korb, et l'on vit ces Berbres-kharedjites, portant la
bannire du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la
profaner et se livrer  tous les excs. Acem, qui avait gard le
commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent
plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira
dans l'Aours, o il avait cherch un refuge, le dfit et le mit  mort.
Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Karouan, mais il fut
 son tour dfait et tu par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).

Rests matres de Karouan, les sauvages hrtiques s'attachrent 
profaner les lieux consacrs par les orthodoxes: ils transformrent
leurs mosques en curies, soumirent les Arabes aux plus pouvantables
traitements et firent rgner une terreur si grande qu'une partie de la
population se dcida  migrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djada, qui
avait remplac Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excs[380].

[Note 380: En-Nouri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.]

LES MIKNAA FONDENT UN ROYAUME  SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya
tait le thtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livr  lui-mme.
Les Berg'ouata hrtiques continuaient  tendre leur autorit sur les
rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus 
l'est, les Miknaa occupaient, de plus en plus fortement, la valle de
la Mouloua, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de
l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopt depuis longtemps les doctrines
kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nomm
Bel-Kassem-Semgou, ils formrent  Sidjilmassa une communaut d'adeptes
de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnrent comme chef un certain
Aa-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa,
capitale de cette petite royaut indpendante[381].

GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre prcdent
qu'Abou-l'Khattar avait rtabli en Espagne la paix entre les Musulmans;
mais les rivalits taient trop violentes pour que cette pacification
ft de longue dure. Un kasite du nom de Soumal-ben-Hatem, alli 
Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu ymnite, leva l'tendard de
la rvolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant march
contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exera alors
le commandement avec l'assistance de Soumal; l'anne suivante il mourut
et la lutte entre Kelbites et Kasites recommena. Un descendant d'Okba,
nomm Youof, ayant t proclam gouverneur  l'instigation de Soumal,
les Kelbites replacrent  leur tte Abou-l'Khattar; mais, en 747,
celui-ci fut fait prisonnier et mis  mort, aprs un combat acharn.
Youof resta ainsi en possession d'un pouvoir prcaire, tandis que les
luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient 
dcimer la race arabe en Espagne, au profit de l'lment berbre, qui
prenait part  ces guerres comme alli de l'un ou de l'autre parti. Les
chrtiens, de leur ct, n'taient pas sans tirer avantage de cette
situation. En 751, Plage mourut et fut remplac par Alphonse, fils de
Pdro, qui forma la souche des rois de Galice[382].

[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.]

[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et
_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire,
_Histoire d'Espagne_, t. I et II.]

L'OMADE ABD-ER-RAHMAN DBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses
allait changer profondment en Espagne, par l'tablissement d'une
nouvelle dynastie. Aprs le triomphe des Abbassides en Orient, les
membres et les partisans de la famille omade qui avaient chapp  la
mort dans les combats furent recherchs avec le plus grand soin et
impitoyablement massacrs. L'un d'eux, nomm Abd-er-Rahman, fils de
Moaoua-ben-Hecham, parvint cependant  chapper  ses ennemis[383] et 
passer en Afrique, accompagn d'un affranchi du nom de Bedr (750). Aprs
avoir sjourn quelque temps, cach dans une localit du pays de Barka,
il profita de la dclaration d'indpendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib
pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorit abbasside n'y tait pas
reconnue. Il fut probablement reu  la cour de ce prince, mais la
conspiration des rfugis omades ayant alors provoqu des mesures de
rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore
oblig de fuir. Il gagna les rgions de l'ouest et sjourna  Tiharet,
puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq annes et se fit des
amis parmi les tribus zentes. Ces Berbres taient en relation avec
leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au
courant des vnements dont cette contre tait le thtre. La dynastie
omade y avait de nombreux partisans qui s'empressrent d'appeler chez
eux le descendant de leurs princes. Aprs avoir fait sonder le terrain
et mme envoy  Youof des propositions qui furent repousses par
Soumal, Abd-er-Rahman se dcida  passer en Espagne. Il s'embarqua avec
un certain nombre de guerriers zentes, sur un bateau envoy par ses
partisans de la pninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province
d'Oran, occup par la tribu des Mar'ila, qu'il mit  la voile[384].

[Note 383: Voir les dtails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist.
des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, dit. Dozy,
p. 11 et suiv.]

[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.]

Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman dbarqua  Almuecar, 
gale distance de Grenade et de Malaga. Youof revenait alors d'une
expdition  Saragosse, expdition dans laquelle il avait commis de
grandes cruauts,  l'instigation de Soumal, et soulev la rprobation
gnrale.

FONDATION DE L'EMPIRE OMADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se
prparait  la lutte, en enrlant des guerriers et en se mnageant des
intelligences dans le pays. Au printemps de l'anne 756, il se mit en
marche et reut la soumission de Malaga, de Xrs, de Ronda et enfin de
Sville. De l, il marcha sur Cordoue.

Youof, de son ct, se prparait  la lutte; il tait appuy par la
grande majorit des kasites et une partie des Berbres. Tous les
Ymnites, quelques kasites et le reste des Berbres taient avec
Abd-er-Rahman.

Les deux armes se rencontrrent sur les bords du Guadalquivir et,
spares par ce fleuve grossi par les pluies, tchrent l'une et l'autre
de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baiss,
Abd-er-Rahman fit passer le fleuve  ses troupes sans tre inquit par
Youof, avec lequel il avait entam des ngociations. Le lendemain, le
prtendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youof essaya
bravement de lui tenir tte; mais la victoire se dcida bientt pour
Abd-er-Rahman. Youof et Soumal chapprent par la fuite, tandis que le
prtendant entrait en triomphateur  Cordoue. Il montra une grande
modration dans le succs.

Ainsi se trouva fonde la dynastie des Omades d'Espagne qui devait
briller d'un grand clat dans le moyen ge barbare. Cette province tait
 jamais perdue pour le khalifat.

Youof et Soumal tenaient encore la campagne; ils russirent mme 
mettre en ligne une arme srieuse et obtinrent quelques avantages. Mais
la victoire demeura au prince omade. En 758, Youof fut tu dans une
droute, et Soumal, ayant t fait prisonnier, mourut dans un
cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul matre du pouvoir et
s'appliqua  faire cesser l'anarchie, rude tche dans un pays o les
Musulmans taient diviss par des haines traditionnelles et des
rivalits de race et d'intrt. Les Ymnites, auxquels il devait son
succs, essayrent alors de reprendre la suprmatie, et il dut rsister
 leurs exigences, en attendant qu'il et  combattre leurs rvoltes.

[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.]

Les courses des Musulmans en Gaule avaient  peu prs cess; cependant
ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En
739 et 740, Karl les avait expulss de la Provence, aprs avoir dfait
et tu leur alli le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant
aucune trve, les chassa du pays ouvert et vint les assiger dans
Narbonne. Ils y rsistrent pendant sept annes; enfin, en 759, cette
ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernires bandes musulmanes
rejoignirent, au del des Pyrnes, leurs corligionnaires.

LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L'IFRIKIYA.

--Nous avons laiss les Ourfeddjouma matres de Karouan et se livrant 
toutes les violences, dans l'ivresse de leur succs. L'excs du mal, ou
peut-tre la jalousie des autres Berbres, allait amener une raction.
Les Houara, soulevs  la voix d'un Arabe nomm
Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zentes
voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus taient
kharedjites-badites. Abou-l'Khattab ayant march sur Karouan,
rencontra Abd-el-Malek qui s'tait avanc au devant de lui, le dfit et
le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Karouan. Les
Ourfeddjouma et Nefzaoua, rests dans le pays, furent tous massacrs;
ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386].

[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouri, p. 373.
El-Karouani, p. 77.]

Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Karouan;
puis il rentra  Tripoli et, de l, tablit son autorit sur toute la
partie orientale de l'Ifrikiya. C'tait le triomphe de la race berbre
et du culte kharedjite-badite; aprs le Mag'reb, aprs l'Espagne,
l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas
pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on
ne savait que l'Orient tait encore le thtre de troubles provoqus par
des sectaires.

DFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath,
gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya
une arme commande par le gnral Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab,
chef des badites, sortit  sa rencontre et lui infligea une dfaite
complte, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte.

A la nouvelle de ce dsastre, le khalife El-Mansour rsolut d'en finir
avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-mme au
gouvernement de l'Afrique et lui envoya une arme de quarante mille
hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs
officiers distingus, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait
prendre le commandement dans le cas o la campagne serait fatale au
gouverneur. En 761, l'arme partit pour le Mag'reb.

[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.]

Abou-l'Khattab, au courant de ces prparatifs, avait appel les Berbres
aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zentes
taient accourus sous ses tendards. Il vint alors prendre position 
Sort, pour barrer le passage  l'ennemi, et y fut rejoint par
Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense
rassemblement, que les auteurs arabes portent  deux cent mille hommes,
se trouva ainsi form. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de
pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une
occasion favorable. La dsunion, si fatale aux Berbres, vint alors 
son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zente, la discorde
clata entre ses contribules et les Houara. Les Zentes crirent  la
trahison et parlrent de se retirer, et l'arme berbre dsunie perdit
la confiance en elle-mme.

Ibn-Achath profita habilement de la situation: aprs avoir laiss croire
qu'il allait attaquer les Berbres, il fit courir le bruit qu'il tait
rappel en Orient, leva prcipitamment son camp et se mit en retraite. A
cette vue, un grand nombre de Berbres reprirent la route de leur pays,
tandis que les autres suivaient l'arme arabe. Pendant trois jours,
Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi  distance par les
Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui ngligeaient
les prcautions usites en guerre. Mais le quatrime jour, au matin,
Ibn-Achath, qui tait revenu sur ses pas pendant la nuit,  la tte de
ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbre plong dans la
scurit. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui,
surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer,
fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pill et l'arme
mise en droute. Les Arabes passrent au fil de l'pe tous les
Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante
mille Berbres restrent sur le champ de bataille.

IBN-ACHATH RTABLIT  KAROUAN LE SIGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un
instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait
un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les
contingents zentes s'tant rallis et ayant voulu faire tte furent mis
en droute, et rien ne s'opposa plus  la marche des Arabes. Aprs
s'tre empar de Tripoli sans coup frir, Ibn-Achath s'avana vers
Karouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essay d'y rentrer aprs la
dfaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant
repouss, il avait d continuer sa roule vers l'ouest.

Ibn-Achath fut reu  Karouan comme un librateur (fin janvier 762). Il
complta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les
fora  la fuite ou  l'abjuration. Le gnral El-Ar'leb, envoy par lui
dans le Zab, fut charg de faire rentrer les populations zentes dans
l'obissance.

Le sige du gouvernement rtabli  Karouan, l'autorit abbasside rgna
de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua  faire disparatre les
traces des dvastations commises par les Kharedjites  Karouan; il
entoura la ville d'une muraille en terre paisse de dix coudes[388] et
complta cette fortification d'un large foss. Les habitants rentrrent
dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur.

[Note 388: El-Karouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.]

FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE  TIHARET.--Cependant
Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continu sa route vers l'ouest,
atteignit Tiharet, o il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites
des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaa. Il se fit reconnatre
par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle
cit sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nomme
Tiharet la neuve, reut sa famille et ses trsors et devint la capitale
de sa dynastie et le centre du kharedjisme badite (761). Ainsi un
nouveau royaume berbre indpendant tait form dans le Mag'reb
central[389].

Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait t fonde quelques
annes auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait
fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des
environs, aprs avoir accept sa foi, lui avaient constitu une
population de sujets dvous qui avaient conserv le culte orthodoxe,
entre les hrtiques Berg'ouata et les kharedjites[390].

[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.]

[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.]

GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis prs de
quatre ans l'Ifrikiya, appliqu  rtablir la bonne marche de
l'administration et  faire disparatre les traces de la guerre,
lorsqu'une rvolte de sa propre milice, compose en majorit de
modhrites, tandis qu'il tait ymnite, le fora  descendre du pouvoir
(mai 765). Un certain Assa-ben-Moussa, milicien khoraanite, fut lu 
sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant
la dposition d'Ibn-Achath, envoya le diplme de gouverneur 
El-Ar'leb-ben-Salem, qui tait rest  Tobna, afin de garder la
frontire mridionale contre les entreprises des tribus zentes. Il lui
traa des instructions fort sages, lui recommandant de mnager la
milice, sa seule force au milieu des Berbres, et de combattre ceux-ci
sans relche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et,
s'tant empar du pouvoir, donna tous ses soins  la mise en pratique
des instructions du khalife; mais il avait  lutter contre une double
difficult: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante,
et l'esprit de rvolte des Berbres surexcit par le fanatisme
religieux.

Nous avons vu prcdemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur
chef Abou-Korra, avaient fond une sorte de royaume indpendant 
Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les
forces des Arabes, avaient favoris le dveloppement de la puissance des
Beni-Ifrene. La prsence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les
Zentes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'tendard de la rvolte et,
aprs avoir forc ses voisins  accepter la doctrine sofrite
(kharedjite). il les entrana vers l'est par les chemins des hauts
plateaux  la conqute de l'Ifrikiya.

El-Arleb marcha contre lui,  la tte de ses meilleurs soldats, mais les
Berbres ne l'attendirent pas et cherchrent un refuge vers l'ouest. Le
gnral arabe tait parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les
rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinrent et
refusrent premptoirement de le suivre; puis elles rentrrent en
dbandade  Karouan, le laissant seul avec quelques officiers dvous.

Dans l'est, la situation tait grave:  peins le gouverneur avait-il
quitt l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb,
s'tait mis en tat de rvolte et avait chass de Karouan le
reprsentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hte, runit 
Gabs tous ses adhrents et se mit en marche sur Karouan. On en vint
aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la dfaite
et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa
capitale; mais bientt son comptiteur, qui avait form une nouvelle
arme  Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mmes de
Karouan. Aprs une lutte acharne, dans laquelle El-Ar'leb trouva la
mort, les rebelles furent compltement crass. El-Mokharek, qui avait
pris le commandement aprs la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards
dans toutes les directions: peu aprs El-Hassan, qui avait d'abord
trouv un asile chez les Ketama, fut mis  mort (sept. 767)[391].

[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouri, p. 377 et suiv.]

GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs,
surnomm Hezarmed[392], dsign par le khalife comme gouverneur de
l'Ifrikiya, arriva  Karouan  la tte de cinq cents cavaliers et fut
reu par les notables de la ville, sortis  sa rencontre. Quelque temps
aprs, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillit et
de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette
position couvrait le sud contre les entreprises des Zentes.

[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.]

A peine le gouverneur se fut-il loign de la Tunisie, que les tribus de
la Tripolitaine se rvoltrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub.
Un corps de cavalerie, envoy contre eux par le commandant de Tripoli,
fut dfait, et un renfort arriv de Zab prouva le mme sort. En mme
temps le gouverneur avait  tenir tte  une attaque gnrale des
Berbres du Mag'reb central, entrans par Abou-Korra. Il dtacha
cependant son gnral Solman et l'envoya contre les rebelles de l'est;
mais Abou-Hatem le vainquit prs de Gabs et vint mettre le sige devant
Karouan, dont les fortifications l'arrtrent (771).

Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'tait
retranch  Tobna avec sa petite arme de cinq ou six mille
cavaliers[393], et y tait bloqu par des nues de Kharedjiles.
Abou-Korra avait amen quarante mille sofrites fournis par les
Bni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, tait l avec six mille
Ebadites; dix mille Zentes badites taient commands par El-Miouer;
enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donn des
contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune
chance de salut; employa la division et la corruption pour se
dbarrasser de ses ennemis. Il fil offrir  Abou-Korra un cadeau de
40,000 dinars (pices d'or),  titre de ranon et, grce 
l'intervention du fils de celui-ci, que son envoy sut intresser par
des cadeaux, il russit  se dbarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient
 eux seuls la moiti des assaillants[394].

[Note 393: D'aprs le Baan, il aurait eu avec lui un effectif de
15,500 hommes; mais les chiffres prcdents, donns par En-Nouri,
paraissent plus probables.]

[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouiri,
p. 379 et suiv.]

Tandis que l'arme kharedjile tait dmoralise par la nouvelle de cette
trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui
occupait Tehouda. Mis en droute, le seigneur de Tiharet regagna comme
il put sa capitale, avec les dbris de ses troupes. Les autres
contingents se retirrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement.
Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, o il laissa un
corps de troupes, et se porta,  marches forces, au secours de
Karouan. Depuis huit mois, cette ville, troitement bloque, avait
supporte les fatigues d'un sige et tait livre aux horreurs de la
famine. La garnison, puise et dcime, soutenait chaque jour des
combats pour repousser les assigeants. Dj un certain nombre
d'habitants, considrant la situation comme dsespre, taient alls
rejoindre le camp des assigeants.

A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le sige, se porta 
sa rencontre, mais Omar, aprs avoir feint d'tre dispos  lui offrir
le combat prs de Tunis, parvint  l'viter et put oprer sa jonction
avec son frre utrin Djemil-ben-Saker, sorti de Karouan. Tous deux
rentrrent dans la ville et l'arrive du gouverneur, bien qu'il n'ament
qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes.

MORT D'OMAR. PRISE DE KAROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint
bientt  Karouan  la tte d'une nombreuse arme renforce des
contingents d'Abou-Korra qui, aprs avoir inutilement essay d'enlever
Tobna, tait venu rejoindre les Ebadites de la Tunisie. Les Arabes
tentrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcs de se
rfugier derrire les murailles de Karouan, dont la force et la
solidit prserva la ville d'une chute immdiate. Un grand nombre de
Berbres accoururent de toutes parts pour se joindre aux assigeants et,
selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvrent runis 
Karouan[395]. Le courage des assigs fut inbranlable, mais la famine
vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les btes de somme
et mme les animaux immondes furent dvors, et qu'il fut reconnu que la
position n'tait plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se
procurer des vivres, mais ses soldats refusrent de le laisser partir,
prtendant qu'il se disposait  les abandonner et ne voulurent pas
tenter eux-mmes l'aventure. Eh bien! leur dit Omar, enflamm de
colre, je vous enverrai tous  l'abreuvoir de la mort!

[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagrs.]

Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pntrer dans la ville,
apporta la nouvelle que le khalife, irrit contre Omar, se prparait 
envoyer un nouveau gnral avec des troupes fraches, en Ifrikiya. Le
gouverneur rsolut aussitt d'viter par la mort l'amertume d'une telle
injustice. Ayant pris ses dernires dispositions, il se jeta comme un
chameau enrag sur les assigeants, et aprs en avoir abattu un grand
nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771).

Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait t dvolu, entra alors
en pourparlers avec Abou-Htem et signa une capitulation par laquelle il
lui livrait la ville. Les assigs avaient la libert de se retirer avec
leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens
tait garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de
la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient
au service d'Abou-Hatem.

Pour la deuxime fois, en quelques annes, les Karedjites berbres
entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y
eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de dmanteler les
fortifications de Karouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir
longtemps de ses succs.




CHAPITRE V

DERNIERS GOUVERNEURS ARABES
772-800


Yezid-ben-Hatem rtablit l'autorit arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de
Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbres indpendants.--L'Espagne
sous le premier khalife omade; expdition de Charlemagne.--Intrim de
Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah
fonde  Oulili la dynastie dricide.--Conqutes d'Edris; sa
mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et
d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de
Hertema-ben-Aan.--Gouvernement de
Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la rvolte de la
milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nomm gouverneur indpendant, fonde la
dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et
El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.


YEZID-BEN-HATEM RTABLIT L'AUTORIT ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la
nouvelle des dsastres dont l'Ifrikiya avait t le thtre parvint en
Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife
El-Mansour runit aussitt une arme considrable, forme de troupes
prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie,
en donna le commandement  Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour
l'Occident. (772).

Abou-Hatem, de son ct, runit ses contingents et, laissant le
commandement de Karouan  Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche
sur Tripoli. Mais,  peine avait-il quitt sa capitale, que les
miliciens se rvoltrent, chassrent Abd-el-Aziz et placrent  leur
tte Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, dfit les rebelles
et lana  leur poursuite un de ses lieutenants nomm Djerid. Omar, avec
une partie de ses miliciens, avait cherch un refuge prs de Djidjel,
dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba
dans une embuscade et fut dfait et tu. Quant aux autres miliciens, ils
avaient rejoint l'arme arabe  Sort.

Cependant Abou-Hatem s'tait avanc jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il
connut la force de l'arme de Yezid, il renona  lutter contre elle en
bataille range et alla se retrancher dans les montagnes de Nefoua. Il
occupait une position trs forte et ne craignit pas d'attaquer
l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetrent sur le corps
principal, puis ils regagnrent leurs montagnes. Yezid marcha alors
contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs
retranchements et les enleva l'un aprs l'autre. Une dernire et
sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le
triomphe des Arabes (mars 772). Les dbris des contingents berbres
tchrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lance 
leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des
karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer  Tlemcen. En mme temps,
Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe rest fidle  la
cause d'Abou-Hatem, se rfugia avec un certain nombre d'adhrents dans
les montagnes de Ketama[396].

[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouri,
p. 384.]

GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait
assur la pacification des provinces mridionales en noyant la rvolte
dans le sang, fil son entre  Karouan. Il s'appliqua  rendre  la
ville toute sa splendeur et  faire oublier la domination des
Kharedjites.

Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays
des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les
efforts combins des gnraux arabes. La rvolte kharedjite qui, en
ralit, tait le rveil de l'esprit national berbre, semblait dompte;
plus de trois cents combats avaient t livrs et les indignes avaient
toujours support le poids de la dfaite et la sanglante vengeance de
leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevrent encore,  la voix
d'un de leurs chefs, nomm Abou-Yaha-ben-Afounas. Le commandant de
Tripoli, ayant march contre eux, les dfit non loin de cette ville.
L'anne suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint  entraner les
turbulents Ourfeddjouma  la rvolte contre l'autorit arabe. Une arme
envoye contre eux par Yezid fut d'abord dfaite. Alors Mohelleb, fils
du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de
rduire les rebelles. Ayant reu de son pre les dlogea de toutes leurs
positions et en fit un massacre pouvantable.

Cette fois, les rvolts kharedjites taient, sinon dompts, du moins
rduits  l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques annes de
paix que le gouverneur employa aux embellissement de Karouan. En 774,
dit En-Nouri, il fit rebtir la grande mosque de Karouan et
construire des bazars pour chaque mtier. Ainsi, on pourrait dire, sans
trop s'carter de la vrit, qu'il en fut le fondateur. En mme temps
il rtablissait, par son esprit de justice, la scurit des
transactions. El-Karouani rapporte, d'aprs l'historien Sahnoun, que
Yezid se plaisait  dire: Je ne crains rien tant sur la terre que
d'avoir t injuste envers quelqu'un de mes administrs, quoique je
sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].

[Note 397: El-Karouani, p. 79. En-Nouri, p. 385.]

LES PETITS ROYAUMES BERBRES INDPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu
interrompre le cours des vnements importants dont l'Ifrikiya tait le
thtre; mais il convient de retourner de quelques annes en arrire,
pour reprendre l'historique des petites royauts du Mag'reb.

A Sidjilmassa, le premier roi que la communaut des Miknaa s'tait
donn, Aca-ben-Yezid, fut dpos, en 772, aprs quinze annes de rgne,
et mis  mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaoul,
vritable fondateur du royaume, fut lu  sa place. Il forma la souche
des Beni-Ouaoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua  tre
le centre d'une secte kharedjite tenant de l'badisme et du sofrisme.
Ces hrtiques prononaient la prire au nom du khalife abbasside, dont
ils se dclaraient les vassaux[398].

Les Berg'ouata, dirigs par leur prophte, le mehdi[399] Salah,
continuaient  vivre indpendants, dans le Mag'reb extrme, et 
propager leurs doctrines hrtiques. Aprs un long rgne de prs d'un
demi-sicle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir  son fils
El-Yas[400].

Dans le Rif marocain,  Nokour, Sad, petit-fils d'un autre Salah, tait
en possession de l'autorit et maintenait l'exercice du culte orthodoxe
sur le littoral de la Mditerrane[401].

[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte
arabe.]

[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparatre, a t
pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par:
_Messie_.]

[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.]

[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.]

A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene rgnaient
en matres et tendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les
Mag'raoua, commenaient  envahir les plaines de cette rgion et 
devenir redoutables par leur nombre et leur puissance.

Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem,  Tiharet, avait continu  recueillir
les rfugis de toutes les tribus appartenant  la secte badite, dont
il tait le chef reconnu.

Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbres vivaient
dans l'indpendance la plus complte. Mais on voit, par ce qui prcde,
que cette race tendait  abandonner l'tat dmocratique pour grouper ses
forces en formant de petites royauts autonomes.

L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMADE. Expdition de
Charlemagne.--Nous avons laiss l'omade Abd-er-Rahman seul matre du
pouvoir  Cordoue, aprs avoir triomph de Youof. Il n'eut pas le
loisir de jouir longtemps de son succs, car l'anarchie tait devenue un
tat normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude
d'obir  un seul matre. Ce ne fut, durant des annes, qu'une suite de
rvoltes: Ymnites, Berbres, Fihrites (descendants d'Okba),
s'verturent il renverser le trne omade  peine assis.

En 763, El-Ala-ben-Moghit, nomm gouverneur de l'Espagne par le khalife
El-Mansour, dbarqua dans la province de Bja et arbora le drapeau noir
des abbassides. Aussitt, ymnites et fihrites accourent se ranger
autour du reprsentant de l'autorit lgitime, et tous viennent assiger
Abd-er-Rahman qui s'tait retranch dans la place forte de Carmona. Le
sige durait depuis deux mois et la situation des assigs tait des
plus critiques, lorsque le prince omade, prenant une rsolution
dsespre, se mit  la tte de ses meilleurs guerriers, sortit de la
ville et, se jetant avec imptuosit sur le camp des assigeants, s'en
rendit matre et tailla en pices ses ennemis. On dit qu'ayant coup les
ttes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler,
aprs avoir attach  l'oreille une tiquette indiquant le nom de
chacun, et expdia le tout, roul dans les dbris du drapeau noir et
envelopp d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funbre envoi,
El-Mansour se serait cri: Je rends grce  Dieu de ce qu'il y a une
mer entre moi et un tel ennemi![402] Abd-er-Rahman triompha ensuite de
cette rvolte et traita avec la dernire rigueur ceux qui s'y taient
compromis.

[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.]

En 766, une grande insurrection clata parmi les Berbres  la voix d'un
illumin du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du
prophte et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il tait
originaire d'une fraction des Miknaa, passe en Espagne lors de la
premire invasion et devenue trs puissante.

Il proclama l'autorit abbasside, obtint de grands succs et, durant
neuf annes, tint en chec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince
parvint enfin  craser ses adhrents et  le faire assassiner.

Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formrent un nouveau complot,
c'taient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite
Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnomm le Slave, gendre de Youof, et un fils
de Youof, appel Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne tant
parvenue jusqu' eux, ils rsolurent de solliciter son concours et, 
cet effet, se rendirent, en 777,  Paderborn et proposrent au grand
conqurant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures
et leur promit de conduire une arme dans la pninsule. El-Arbi devait
l'appuyer avec tous ses adhrents, au nord de l'Ebre, et le faire
reconnatre comme souverain de cette rgion, tandis que le Slave irait
chercher des Berbres en Afrique et occuperait avec eux la province de
Murcie.

Ce plan, si bien combin, pcha dans l'excution: le Slave arriva le
premier, avec un certain nombre de Berbres, et demanda des secours 
El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur trait, il ne devait
pas franchir l'Ebre. Irrit de ce qu'il appelait une trahison, le Slave
marcha contre El-Arbi, fut battu et forc de rentrer dans la province de
Murcie, o il prit assassin.

Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrnes, il ne trouva, pour
l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur,
Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui
avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut
commencer par entreprendre le sige de Saragosse, o commandait un
fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrtiens. Tandis qu'il
tait devant cette place, il reut la nouvelle que Witekind et les
Saxons avaient repris les armes et menaaient Cologne. Force lui fut de
lever le sige et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa
par la valle de Roncevaux, o son arrire-garde tomba dans une
embuscade tendue par les Basques.

Ainsi Abd-er-Rahman avait chapp au plus grave danger qu'il et encore
couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Aprs le dpart des
Franks, il s'appliqua  combattre isolment tous ses adversaires et, par
sa persvrance et son implacable cruaut, arriva enfin  briser toutes
les rsistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il
appela d'Afrique un grand nombre de Berbres et mme de ngres et en
forma une arme dvoue, sans aucun lien avec les gens du pays[403].

[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.]

Pendant que le khalife omade tait absorb par ces luttes, Alphonse,
roi des Asturies, tendait les limites de ses provinces et arrachait la
Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux rgne en 759, et
fut remplac par son fils Frola. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une
partie de la Castille taient en son pouvoir. Il mourut en 769, lguant
la couronne  son fils Aurlio[404].

[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.]

INTRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787,
Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, aprs avoir exerc le pouvoir durant
prs de quinze annes. L'Afrique avait joui d'une priode de
tranquillit bien ncessaire aprs tant de luttes. Aussitt aprs la
mort du gouverneur, les Nefzaoua se rvoltrent et, conduits par l'un
des leurs, nomm Salah-ben-Nacir, attaqurent leurs voisins et les
contraignirent  adopter la doctrine badite, puis ils envahirent le
Tel et s'avancrent jusqu' Badja. Le commandant de Tobna ayant march
contre eux fut dfait prs de cette ville.

Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires aprs la
mort de son pre, envoya alors contre les insurgs le gnral Solman
avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une premire
rencontre, se reformrent  Sikka (le Kef); mais Solman les y
poursuivit et les dispersa, aprs en avoir tu un grand nombre. Ainsi la
rvolte se trouva encore une fois apaise. Daoud administrait depuis
plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le
remplaa par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le rcompenser de ses
services, lui confra le gouvernement de l'Egypte.

Au commencement de l'anne 788, Rouh arriva  Karouan et prit en main
l'autorit. C'tait un homme prudent et expriment qui, au lieu de
pousser les indignes  la rvolte par de durs traitements, jugea
prfrable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem tait mort 
Tiharet, quelque temps auparavant, et avait t remplac par son fils
Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Karouan des
propositions d'alliance qui furent acceptes, et un trait de paix fut
sign entre le reprsentant du khalife et le chef du kharedjisme
badite[405].

[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouri, p. 387, 388.]

Edris-bex-Abdallah fonde  Oulili la dynastie edriside.--Ainsi
l'autorit arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle
dynastie allait s'tablir dans le Mag'reb et consacrer la perte
dfinitive de cette contre pour le khalifat.

Nous avons vu prcdemment qu'aprs l'assassinat du khalife Ali, gendre
de Mahomet, ses partisans avaient en vain essay de faire obtenir le
trne  ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empcher
l'tablissement de la dynastie omade; mais ils avaient form une vaste
socit secrte et s'taient donn le nom de _Chiates_
(_co-ayants-droit_). Ils avaient continu  compter en secret le rgne
des descendants d'Ali, seuls khalifes lgitimes, et n'avaient cess
d'attendre le moment de reconqurir le pouvoir. Sous le rgne de
l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure
arrive, avaient lev les armes; mais la victoire s'tait prononce pour
leur adversaire et la rvolte avait t touffe dans le sang. Aprs la
mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocne, petit-fils de Haan II,
se mit en rvolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tu
 la bataille de Fekh, prs de La Mekke, et presque tous ses adhrents
prirent massacrs (787).

Un oncle de Hocn, nomm Edris-ben-Abd-Allah, avait chapp au dsastre
de Fekh; il se tint soigneusement cach et put se soustraire aux
minutieuses recherches ordonnes par le khalife. Son signalement avait
t envoy  tous les commandants militaires, et des postes furent
tablis sur les routes afin de l'arrter s'il tentait de sortir de
l'Arabie. En dpit de ces prcautions, Edris parvint, grce au
dvouement de son affranchi Rached,  gagner l'Egypte; de l, il partit
pour l'ouest, vtu d'une robe de laine et coiff d'un turban grossier.
Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres
comme  un domestique, et il put sous ce dguisement atteindre le fond
du Mag'reb. Aprs avoir sjourn  Tanger, il gagna Oulili[406], prs
d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien
accueilli par ces Berbres, dont le chef Abou-Lla-Ishak lui jura
fidlit. Ainsi, c'tait loin de sa patrie, et au milieu de populations
sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la scurit et pouvait
faire reconnatre ses droits. Vers la fin de l'anne 788, Edris se
proclama indpendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata,
Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et mme d'une partie des R'omara[407].

[Note 406: L'antique Volubilis, o fut ensuite construite la ville
de Fs.]

[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et
suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad.
de Slane, art. _Idricides_.]

Ayant reu des contingents de ces tribus, Edris tendit son autorit sur
les rgions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, dbris
de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient
trouv un refuge dans ces montagnes recules, et y avaient conserv le
culte isralite ou chrtien. Le descendant du prophte les fora 
professer l'islamisme. Il alla ensuite rduire les populations de
Mediouna, au del de la Mouloua, puis passa dans le Temesna et en fit
la conqute, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, rgions dans
lesquelles le paganisme avait encore des adeptes.

CONQUTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi matre d'un vaste territoire,
Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion
orthodoxe. L'anne suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren
et Mag'raoua hrtiques et, par consquent, ennemis. Parvenu auprs de
Tlemcen, il reut la soumission du chef de ces Zentes,
Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplac Abou-Korra. Edris entra dans
Tlemcen sans coup frir et sjourna un certain nombre de mois dans cette
ville, o il construisit la mosque qui porta son nom. Aprs avoir fait
une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de
Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant  Tlemcen, pour le
reprsenter, son frre Soleman (790).

Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait 
poursuivre ses conqutes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife
Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays
loign, rsolut de s'en dbarrasser par un moyen qui lui tait
familier, l'assassinat. Un certain Solman-ben-Horz, surnomm
Ech-Chemmakh, affili  la secte des Zadiya, fut envoy par lui, dans
ce but, en Mag'reb. Il se prsenta  la cour d'Edris comme mdecin et
comme dserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre,
capt la confiance d'Edris, il parvint un jour  loigner le fidle
Rached, et en profita pour empoisonner son matre. Lorsqu'il fut certain
de sa mort, il monta  cheval et reprit en toute hte la route de l'est;
mais Rached fut bientt sur ses traces et, l'ayant atteint prs de la
Mouloua, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires
reut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put nanmoins traverser la
rivire et, tout sanglant, continuer sa route.

Edris fut enterr  Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le
khalife pouvait croire cette dynastie teinte. Mais nous verrons plus
tard qu'une de ses concubines, la Berbre Kenza, tait enceinte et que,
grce  l'adresse et  la prudence de Rached, le royaume edricide fut
conserv  l'enfant posthume de son fondateur.

Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En
Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem tait mort. (791), et avait
dsign pour lui succder son fils Kabia. Mais Haroun-er-Rachid
n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmt par hrdit
dans son empire; prvenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le
remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva  Karouan
au moment o Kabia venait de se faire reconnatre comme mir; ayant
montr son diplme, il reut le serment de la population et des troupes.
Il exera, pendant deux ans, le pouvoir avec quit; mais, en 793,
El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste
qui avait t occup par son pre, et vint prendre possession du
commandement  Karouan (mai 793).

Peu de temps aprs, la milice syrienne en garnison  Tunis se rvolta
contre le gouverneur de cette ville, El-Morra-ben-Bachir, neveu
d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulev
l'opinion publique. Le chef de cette sdition, Abd-Allah-ben-Djaroud,
crivit  El-Fadel pour faire connatre les griefs de la population, et
aussitt un autre commandant fut envoy  Tunis; mais les gens qui
s'taient ports  sa rencontre le mirent  mort et cette sdition se
changea en rvolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagns
par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les
rebelles. El-Fadel, ayant march avec ses troupes contre Abd-Allah, fut
dfait par celui-ci et ne put l'empcher de s'emparer de Karouan. Ayant
t lui-mme fait prisonnier, il fut massacr par ies soldats, malgr
l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).

ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nomm
Chemdoun, se dclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec
plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collgue de Mila, et
recueillit Morra et tous les adhrents de la cause lgitime. Ayant
march contre l'usurpateur, il prouva une premire dfaite; mais,
bientt, El-Ala-ben-Sad, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de
nouveaux contingents, et fous marchrent sur Karouan.

Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait
nomm comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aan, et qu'en
attendant son arrive, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la
mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoy pour
tcher de transiger avec lui ou de dtourner le coup qui le menaait. En
vain, Yaktin pressa le rebelle de dposer les armes: Ibn-Djaroud refusa
sous le prtexte que, s'il abandonnait Karouan, cette ville serait
livre au pillage par les Berbres au service de ses ennemis. Ne pouvant
rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua  dtacher de sa cause un certain
nombre d'adhrents.

Peu aprs, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche
vers l'ouest  la tte d'un corps d'arme et s'empara de Tripoli. Quant
au gouverneur, il tait rest en observation  Barka. En mme temps,
El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbres, mettre le sige
devant Karouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, crivit en hte  Yaha
pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, o il
avait command pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains.
Aussitt El-Ala fit son entre  Karouan et massacra tous les partisans
du chef rvolt. Yahia-ben-Moussa arriva  son tour (mars-avril 795) et
obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyt ses troupes, dont les excs
allaient croissant. Le chef qui se prtendait le sauveur de l'autorit
du khalife se retira  Tripoli et, de l, crivit  Hertema pour
rclamer le prix de ses services. Il est  supposer que sa puissance
tait fort  craindre, car le khalife Er-Rachid lui crivit lui-mme, en
le flicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi
le dcider  partir pour i Orient[408].

[Note 408: En-Nouri, p. 389 et suiv.]

GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit
son entre  Karouan. Il proclama une amnistie gnrale et s'occupa de
mettre en tat de dfense les fortifications de plusieurs villes de la
cte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de rvolte agitait
partout les populations indignes et le gouverneur ne pouvait compter
sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline tait devenue une habitude.
Se sentant trop faible et trop isol pour mener  bien la rude tche
qu'on lui avait confie, il sollicita lui-mme du khalife son rappel.
Haroun-er-Rachid dsigna alors son propre frre de lait
Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de
l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife
tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment o la situation
rclamait un esprit particulirement habile et expriment.

GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arriv  Karouan dans le mois de
ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitt la mesure de son
incapacit, ne comprenant rien  la situation, et se livrant  toutes
les fantaisies d'un despote gris par son pouvoir. Un an s'tait  peine
coul depuis son arrive, que les miliciens syriens et khoraanites se
mettaient en tat de rvolte et plaaient  leur tte Morra-ben-Makhled.
Un corps de troupes envoy contre les rebelles les rduisit au silence;
leur chef fut mis  mort.

Peu de temps aprs, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva
l'tendard de la rvolte et, ayant runi tous les mcontents, marcha sur
Karouan (octobre 799).

Ibn-Mokatel sortit  sa rencontre et lui livra bataille 
Moniat-el-Khel; mais il fut compltement dfait et n'obtint la vie
sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se rfugia en effet avec
sa famille  Tripoli, tandis que Temmam faisait son entre  Karouan.

IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le
commandement du Zab tait confi  un fils de l'ancien gouverneur
El-Ar'leb, nomm Ibrahim, qui avait acquis une grande autorit dans
cette situation. Ds qu'il eut appris les vnements d'Ifrikiya, Ibrahim
se mit en marche,  la tte de ses contingents, pour combattre
l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il vacua la ville, et le
fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Karouan, annona en chaire
qu'Ibn-Mokatel tait toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce
dernier rentra en toute hte dans sa capitale.

Quant  Temmam, qui s'tait rfugi  Tunis, il tenta de semer la
dsunion parmi les troupes fidles et mme d'indisposer le gouverneur
contre Ibrahim; mais toutes ses manoeuvres chourent et il apprit
bientt que celui-ci marchait contre lui.

Au commencement de fvrier 800, Ibn-el-Ar'leb infligea  Temmam une
dfaite qui le fora  rentrer  Tunis; il se disposait  entreprendre
le sige de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, 
condition que lui et ses frres auraient la vie sauve. Cette demande lui
ayant t accorde, il se rendit  discrtion et fut conduit  Karouan,
d'o on l'expdia en Orient comme prisonnier d'tat avec les chefs les
plus compromis[409].

[Note 409: En-Nouri, p. 397.]

IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMM GOUVERNEUR INDPENDANT, FONDE LA DYNASTIE
AR'LBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les
tristes exploits de son frre de lait, se convainquit de la ncessit de
le remplacer en Ifrikiya. Dans l'tat des choses, Ibrahim tait l'homme
de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consult  ce
sujet Hertema-ben-Aan, dont il apprciait fort l'exprience, obtint
cette rponse: Vous n'avez personne de plus aim, de plus dvou et de
plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la
conduite passe est garante de l'avenir. Ces paroles achevrent de
dcider le khalife qui avait reu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par
laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant
non seulement de renoncer  la subvention de cent mille dinars fournie
par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un
tribut de quarante mille dinars.

Cette solution, qui allait dbarrasser le khalifat d'ennuis toujours
renaissants et retarder de plus d'un sicle la chute de l'autorit arabe
en Afrique, permettait nanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans
le Mag'reb. Ds lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus 
intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait  abandonner,
moyennant fermage,  des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez
lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hrdit. Ainsi, cette
brillante conqute qui avait cot si cher aux Arabes s'tait dtache
d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un sicle, et il
ne restait au khalifat qu'une suzerainet presque nominale sur
l'Ifrikiya.

Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier
porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait 
Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir  Karouan une fausse
lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive,
l'Ar'lebite devina la supercherie; nanmoins il cda la place et reprit
avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife,  l'annonce de cette
incartade de son frre de lait, entra dans une violente colre et intima
 Ibn-Mokatel, qui se disposait  revenir  Karouan, l'ordre formel de
rsigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint
aussitt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit
dfinitivement la direction des affaires[410].

[Note 410: En-Nouri, p. 395 et suiv.]

NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya tait le thtre de ces
vnements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait
cru craser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.

Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laiss une de ses concubines,
nomme Kenza, enceinte. Aprs les funrailles du prince, le fidle
Rached runit les principaux chefs des tribus berbres et leur dit:
L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte
de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour
de son accouchement pour prendre un parti: s'il nat un garon, nous
l'lverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain;
car, descendant du prophte de Dieu, il apportera avec lui la
bndiction de la famille sacre[411].

[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, p. 561.
El-Bekri, _Idricides_.]

Cette proposition fut accepte avec acclamation par les Berbres, et en
septembre 793, Kenza donna le jour  un enfant mle d'une ressemblance
frappante avec son pre. Rached le prsenta aux cheiks indignes qui
s'crirent en le voyant: C'est Edris lui-mme, l'imam n'a pas cess de
vivre!

On laissa  Rached le soin de l'lever et de gouverner en son nom,
jusqu' sa majorit, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne
ngligea rien pour donner  Edris II une brillante instruction et faire
de lui un redoutable guerrier.

L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife omde
Abd-er-Rahman tait mort en septembre 788, aprs un rgne de plus de
trente-trois annes employes presque entirement  l'affermissement de
son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleman, Abd-Allah et Hicham. Ce
dernier, bien que le plus jeune, lui succda aprs une courte lutte avec
son an Soleman. Pour assurer sa tranquillit, il acheta  ses deux
frres leur renonciation au trne et, en vertu de leur convention,
ceux-ci se retirrent au Mag'reb.

Aprs un rgne de prs de huit annes, Hicham cessa de vivre et fut
remplac par son fils El-Hakem (avril 796). Soleman et Abd-Allah, ses
oncles, ne tardrent pas  quitter le Mag'reb en amenant une arme de
Berbres pour lui disputer le pouvoir. Aprs deux annes de luttes,
Soleman ayant t tu, la victoire resta dfinitivement  El-Hakem
(800).

Pendant le rgne de Hicham, des expditions heureuses avaient t faites
par les Musulmans en Galice, et les chrtiens avaient t humilis par
des dfaites qui leur avaient arrach une partie de leurs
conqutes[412]. Plusieurs souverains avaient succd  Alphonse Ier. A
la fin du VIIIe sicle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne
put empcher les Musulmans de pntrer jusque dans les montagnes de son
royaume.

[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139
et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.]


   CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE.

   Date de la nomination.

   Okba-ben-Nafa vers.................   669
   Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers.......   675
   Okba-ben-Nafa......................   681
   Zoher-ben-Kais vers...............   688
   Haane-ben-Nomane vers.............   697
   Moua-ben-Nocer...................   705
   Mohammed-ben-Yezid.................   715
   Ismal-ben-Abd-Allah...............   718
   Yezid-ben-Abou-Moslem..............   720
   Bichr-ben-Safouane.................   721
   Obeda-ben-Abd-er-Rahman...........   728
   Okba-ben-Kodama....................   732
   Obed-Allah-ben-el-Habhab..........   734
   Koltoum-ben-Aad...................   741
   Hendhala-ben-Sofiane...............   742
   Abd-er-Rahman-ben-Habib............   744
   El-Yas-ben-Habib...................   755
   El-Habib-ben-Abd-er-Rahman.........   756
   Mohammed-ben-Achath................   761
   El-Ar'leb-ben-Salem................   765
   Omar-ben-Hafs-Hazarmed.............   768
   Yezid-ben-Hatem....................   772
   Daoud-ben-Yezid....................   787
   Rouh-ben-Hatem.....................   788
   En-Nasr-ben-el-Habib..............    791
   El-Fadel-ben-Rouh..................   793
   Hertema-ben-Aan...................   795
   Mohammed-ben-Mokatel...............   797
   Ibrahim-ben-el-Ar'leb..............   800




CHAPITRE VI

L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUTE DE LA SICILE
800-838

Ibrahim tablit solidement son autorit en Ifrikiya.--Edris II est
proclam par les Berbres.--Fondation de Fez par Edris II.--Rvoltes en
Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succde  son pre
Ibrahim.--Conqutes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frre
Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Rvolte du faubourg. Mort
d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les rvoltes.--Mort d'Edris
II; partage de son empir.--Etat de la Sicile au commencement du IXe
sicle.--Euphmius appelle les Arabes en Sicile; expdition du cadi
Aced.--Conqute de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frre,
Abou-Ekal-el-Ar'leb, lui succde.--Guerres entre les descendants
d'Edris II.--Les Midrarides  Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman
II.


IBRAHIM TABLIT SOLIDEMENT SON AUTORIT EN IFRIKIYA.--Le choix
d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, tait le meilleur
que le khalife pt faire; lui seul, par son habilet et la pratique
qu'il possdait des affaires du pays, tait capable d'touffer les
germes de rvolte, et de contenir les Berbres sans se soumettre aux
caprices de la milice. L'anarchie des dernires annes provenait surtout
de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put
compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant
ncessaires, devenaient intraitables. Pour remdier  cet inconvnient,
il ne fallait pas penser  former des corps berbres; ce fut aux ngres
qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant achet
un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua  porter les armes, en
laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces ngres  tre employs
dans les postes les plus prilleux.

En mme temps, pour s'assurer une retraite sre, en cas de rvolte, il
fit construire,  trois milles de Karouan, la place forte d'El-Abbassa
o il dposa ses trsors et une grande quantit d'armes. Puis il se
disposa  aller s'tablir dans cette rsidence, qu'on appela, plus tard,
El-Kasr-el-Kedim (le vieux chteau). Ce fut l qu'il reut les envoys
de Charlemagne qui avaient t chargs de prendre  Karthage,  leur
retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrtiens. En mme
temps, Ibrahim envoyait une ambassade  l'empereur, alors  Pavie
(801)[413].

[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.]

L'anne suivante (802), Ibrahim eut  lutter contre son reprsentant 
Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se rvolta en appelant 
lui les mcontents arabes et berbres. Amran-ben-Mokhaled, gnral du
gouverneur ar'lebite, ayant march contre les rebelles, leur livra une
sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tu, et les mit en
droute. Ibrahim s'appliqua alors  rtablir la paix en Ifrikiya, puis
il tourna ses regards vers le Mag'reb, o le souvenir de l'autorit
arabe disparaissait de jour en jour.

EDRIS II EST PROCLAM PAR LES BERBRES.--A Oulili, le fils d'Edris I
grandissait sous la tutelle claire de Rached et la protection des
Aoureba, tandis qu' Tlemcen, son oncle Soleman exerait le pouvoir en
son nom. Ibrahim, considrant avec raison que l'empire edricide tait le
plus grand obstacle  la ralisation de ses vues ambitieuses sur le
Mag'reb, espra l'anantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime
tardif fut inutile et eut pour consquence de resserrer les Berbres
autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea
de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors g de neuf ans. En
mars 803, les Aoureba et les reprsentants des tribus voisines, runis 
Oulili, dans la mosque de cette ville, prtrent serment solennel de
fidlit  Edris II.

Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence trs
prcoce, commena  gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se
consolidait l'empire edricide, malgr les intrigues, entretenues en
Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude nergique et dvoue des
Berbres, plus que la supplique adresse par Edris  Ibrahim, dcida ce
dernier  ajourner la ralisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du
reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientt absorb par d'autres soins. En 805, la
garnison de Tripoli se rvolta, chassa son commandant et se donna comme
chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut
employer toutes ses forces pour apaiser cette sdition qui ne fut
dompte qu'au commencement de 806.

[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 563. En-Nouri, p.
401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.]

Fondation de Fs par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au
milieu des intrigues encourages par son jeune ge et son inexprience.
Un certain nombre d'Arabes taient venus, tant de l'Espagne que de
l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient t bien accueillis par
lui; l'un d'eux, Omar-ben-Moaab, avait mme reu le titre de vizir en
remplacement d'Abou-Yezid [415].

Ainsi l'influence arabe dominait  Oulili et allait pousser Edris  un
acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Lela-Ishak, chef des
Aoureba, qui avait t le protecteur de son pre et le sien. Il est
probable que ce chef avait laiss entrevoir son ressentiment de la
protection accorde aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude
d'Edris, prtend qu'il avait dcouvert que ce chef entretenait des
intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbres, froisss dans
leurs sentiments les plus intimes, supportrent cependant ces injustices
sans protestation.

Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accrotre, jugea que sa
rsidence d'Oulili ne lui suffisait plus et rsolut de construire une
capitale digne de son empire. Aprs avoir cherch longtemps, il se
dcida pour un emplacement travers par un des affluents du Sebou, et
occup par des Berbres de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se
trouvait ainsi divise naturellement en deux quartiers. Edris jeta en
808 les fondements de celui qui devait tre appel _des Andalous_, et,
l'anne suivante, il fit construire l'autre, nomm plus tard _des
Karouanites_. Il dota sa capitale de nombreux difices et notamment de
la mosque dite des Chrifs.

Lorsqu'Edris eut atteint sa majorit, c'est--dire vers 810, les tribus
berbres lui renouvelrent leur serment de fidlit, et il reut la
soumission des principales contres du Mag'reb[417].

[Note 415: Kartas, p. 30.]

[Note 416: _Berbres_, t. III, p. 561.]

[Note 417: Bekri, _Idricides_.]

RVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps,
Ibrahim-ben-el-Ar'leb tait encore aux prises avec la rvolte. Les
miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les prcautions
prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut tabli
dfinitivement  El-Abbassa, sous la protection de sa garde noire, leur
irritation ne connut plus de bornes, et bientt le gnral Amrane donna
le signal de la rvolte (811). Matre de Karouan, il appela  lui tous
les mcontents et vint assiger Ibrahim dans sa forteresse.

Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre.
Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en
argent, dpcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrter la somme
au passage. Puis il fit rpandre la nouvelle de la prochaine arrive des
fonds. Aussitt la milice, qui n'avait pas touch de solde depuis
qu'elle avait embrass la cause de la rvolte, commena  s'agiter dans
Karouan, et Amrane, dpourvu de ressources, se convainquit qu'il ne
pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la
ville et courut se rfugier dans le Zab.

Ibrahim venait de triompher de cette longue rvolte et tait occup 
dmanteler les fortifications de Karouan, lorsqu'il apprit que son fils
Abd-Allah avait t chass de Tripoli par les troupes occupant cette
place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrler
un grand nombre de Berbres et rentrer en possession de Tripoli. Ce
furent alors ces mmes indignes, appartenant  la tribu des Houara, qui
se lancrent dans la rvolte. Conduits par leur chef, Aad-ben-Ouahb,
ils vinrent attaquer Tripoli qui tait dfendu par le gnral Sofiane,
se rendirent matres de cette ville et la renversrent presque
entirement. Abd-Allah, envoy en toute hte par son pre,  la tte
d'une arme de treize mille hommes, dfit les Berbres et, tant rentr
 Tripoli, s'occupa  relever les fortifications de cette ville
(811)[418].

[Note 418: Les dtails donns par les auteurs arabes sur les
diffrentes phases de cette rvolte sont assez embrouills, et il est
possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.]

Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arriv de
l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefoua et
vint mettre le sige devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des
issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur.
Abd-Allah tait sur le point de succomber, lorsqu'on reut la nouvelle
de la mort d'Ibrahim qui tait dcd  l'ge de 56 ans (juillet 812),
dans son chteau d'El-Abbassa.

ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCDE  SON PRE IBRAHIM.--Aussitt que la mort
d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait t dsign par lui pour lui
succder, se hta de proposer  Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut
convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les
montagnes des Nefoua et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais
toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnes aux
Kharedjites.

Pendant que cette paix boiteuse se signait  Tripoli, Ziadet-Allah,
second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son
pre, le serment des principaux citoyens de Karouan.

Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa
capitale. Son frre, Ziadet-Allah, s'tait port au devant de lui pour
le saluer comme souverain, mais il fut reu avec la plus grande duret.
Pour la premire fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succdait 
son pre sans l'intervention du khalifat[419].

Haroun-er-Rachid tait mort en 809, laissant le trne  son fils
El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna  ratifier l'lvation du
vice-roi de Karouan.

[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouri, p. 403.]

CONQUTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait  affermir
son trne. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude
qu'il avait montre  leur chef, il leur confia des commandements
importants; puis, s'enfonant dans les montagnes du sud-ouest, il
attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas  son
autorit. Aprs s'tre avanc en vainqueur jusqu' Nefis, prs de la
montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra  Fs (812). C'est sans
doute vers cette poque qu'Edris commena  combattre le kharedjisme,
dont il dcrta l'abolition dans ses tats; mais ce schisme avait
pntr trop profondment la nation berbre, pour pouvoir tre supprim
d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparatre de l'Afrique, o il
avait dj fait couler tant de sang, qu'aprs de longues et nouvelles
convulsions.

Quelque temps aprs[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'tait
affranchie de son autorit. Il y entra en vainqueur et reut l'hommage
des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il sjourna quelque temps
 Tlemcen et de l dirigea quelques expditions heureuses contre les
peuplades zenatienes et autres berbres. Ses troupes s'avancrent ainsi
jusqu'au Chelif. Cependant, il ne parat pas qu'il et os se mesurer
contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa  Tlemcen
trois annes, pendant lesquelles il s'appliqua  embellir cette ville et
 orner la mosque construite par son pre. En partant, il laissa le
commandement de la province, avec suprmatie sur les tribus des
Beni-Ifrene et Mag'raoua,  son cousin Mohammed, fils de Soleman,
qu'Edris I avait prpos au commandement de Tlemcen.

[Note 420: Soit dans la mme anne, soit en 814, les auteurs n'tant
pas d'accord sur cette date.]

Rentr  Fs, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulss de
Cordoue par El-Hakem  la suite de la rvolte dite du faubourg
(_Ribad'_), et les tablit dans sa capitale, o ils formrent le
quartier des Andalous. Les migrs de Cordoue taient presque tous des
gens d'origine celto-romaine, qui avaient t contraints d'embrasser
l'islamisme aprs la conqute de l'Espagne par les Arabes. L'arrive de
cette population trs civilise fut une bonne fortune pour la nouvelle
capitale, et contribua  la faire briller d'une relle splendeur dans
les arts, les lettres et les sciences[421].

[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et
suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p.
229.]

MORT DE ABD-ALLAH.--Son frre Ziadet-Allah le remplace.--A Karouan,
Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son
pre et de chercher  arrter les progrs du prince de Fs, n'avait
russi qu' indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, mme
envers les membres de sa famille, sacrifiant tout  la milice, accablant
le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la
culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars
(pices d'or). Cet impt, norme pour l'poque, remplaa la dme
(achour), qui prcdemment se payait en nature et tait proportionne 
l'abondance de la rcolte. De toutes parts s'levrent des rclamations;
mais le prince resta sourd aux prires et le peuple continua  gmir
sous son oppression.

Enfin, par un bonheur inespr, Abd-Allah mourut presque subitement,
d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, le plus bel homme
de son temps, avait exerc le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.

Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succda  son frre, et, employant des
procds de gouvernement tout diffrents, s'attacha  rduire les
prrogatives de la milice et  maltraiter et abaisser de toutes les
faons les miliciens[422].

[Note 422: En-Nouri, p. 404, 405.]

ESPAGNE:--RVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife
El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs
campagnes au del des Pyrnes. L'alliance de ses oncles avec
Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint 
dployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses
_razias_ furent couronnes de succs. Alphonse, de son ct, poussa une
pointe jusqu' Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre
compte  son alli Charlemagne du succs de cette expdition, il lui
envoya sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs
mulets[423].

[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.]

Aprs avoir conclu un trait de paix avec les princes chrtiens,
El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vcut de la vie des despotes
musulmans de cette poque, jusqu' la grande rvolte dite du faubourg
(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son
indomptable nergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres,
et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'tait pas encore
satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans dlai.
On vit alors cette malheureuse population, dcime, ruine, se diriger 
pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans
firent voile pour l'Egypte; ils abordrent  Alexandrie et s'y
maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife
El-Mamoun les ayant alors forcs  capituler, leur chef les conduisit 
la conqute de l'le de Crte, qu'ils arrachrent aux Byzantins et o
ils fondrent une rpublique indpendante. Les autres rfugis, au
nombre de huit mille, passrent au Mag'reb et furent bien accueillis par
Edris II, qui les tablit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle
capitale. A Fs, ils furent groups dans le quartier des Andalous[424].
El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplac par son fils Abd-er-Rahman
II.

[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et
suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous
n'indiquons aucune date pour la rvolte du faubourg, en raison de
l'incertitude  laquelle les chroniques donnent lieu  ce sujet. Il faut
la placer entre 814 et 817.]

LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RVOLTES.--Pendant que l'Espagne tait
le thtre de ces vnements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait 
Karouan  tous les caprices de son caractre bizarre et cruel. Adonn
au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il
prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus
sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Ds le
dbut de son rgne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec
le khalife El-Mamoun et avait mme pouss l'insolence jusqu' adresser 
son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il tait
dispos  se rallier  cette dynastie.

De tels procds de gouvernement ne pouvaient aboutir qu' des rvoltes.
En 822, une premire sdition fut assez facilement apaise; l'anne
suivante, le commandant de Kasrene[425], place forte du Sud, nomm
Omar-ben-Moaoua, de la tribu de Kas, leva de nouveau l'tendard de la
rvolte. Ayant t fait prisonnier aprs une courte campagne, il fut mis
 mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer 
ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruaut envers un
personnage des plus respects par la colonie arabe excita la colre de
la milice.

[Note 425: Au sud-ouest de Sebatla.]

Manour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laiss
publiquement clater son indignation et manifest devant ses troupes
l'intention de se rvolter, fut bientt arrt et conduit  Karouan.
Mis en libert, grce  l'intercession de son ami R'alboun, cousin de
Ziadet-Allah, Mansour se rfugia dans son chteau de Tonboda, non loin
de Tunis, et une fois  l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues
qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de
les pousser  la rvolte, en leur retraant tous leurs griefs contre le
prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la
trame, dpcha vers Tunis son gnral Mohammed-ben-Hamza,  la tte de
cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrter inopinment Mansour.

De Tunis, le gnral envoya au rebelle une dputation conduite par le
cadi de la ville pour l'engager  venir se remettre entre ses mains.
Mansour reut la dputation avec honneur, se montra dispos  obir aux
ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de
Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il
garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et,
runissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les
soldats de Mohammed taient occups  faire bonne chre avec les vivres
de Mansour; plusieurs mme taient dj plongs dans l'ivresse. Attaqus
 l'improviste par les rebelles, ils furent bientt massacrs ou
disperss.

A l'annonce de ces vnements, tous les miliciens se trouvant dans cette
rgion accoururent se ranger sous la bannire de Mansour. Le rebelle fit
mettre  mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville.
Presque aussitt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'lite de ses
troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aim
des miliciens. A leur dpart, le vice-roi leur adressa des menaces
humiliantes et intempestives, annonant que quiconque oserait fuir
serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine  calmer
l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du matre
avaient produit leur effet et il ne put empcher les miliciens d'entrer
secrtement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de
juillet 824, les deux troupes furent en prsence, prs de la Sebkha de
Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientt
seul avec ses officiers. Ceux-ci taient rests fidles, mais on ne put
les dcider  rentrer  Karouan, car ils connaissaient trop bien la
violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer  ses coups. Ils se
retirrent dans diverses localits, semant l'anarchie et l'indcision,
tandis que l'arme d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.

Ziadet-Allah, mis au courant de la gravit de la situation, envoya
partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas  punir les
miliciens; mais il tait trop tard; l'impulsion tait donne et la
dfection de la milice devint gnrale. Retranch dans son palais
d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Karouan, le
gouverneur put encore former une troupe nombreuse, compose de sa garde
ngre et des gens de sa maison; il en confia le commandement  son neveu
Mohammed et la lana contre l'arme d'El-Mansour. Mais la fortune le
trahit encore: son arme fut anantie, aprs avoir perdu ses principaux
chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants
de Karouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyrent des secours
de toute sorte.

Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah runit ses
derniers soldats fidles et, s'tant mis bravement  leur tte, vint
prendre position entre son chteau et Karouan. Durant une quarantaine
de jours, ce ne fut qu'une srie de combats qui se terminrent, en
gnral,  l'avantage du vice-roi. L'arme de Mansour se dbanda aprs
une dernire dfaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de
Karouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se
contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre
824).

El-Mansour avait gagn le sud; il rallia ses partisans et infligea,
auprs de Sebiba, une nouvelle dfaite aux troupes du gouverneur. La
route du nord lui tant ouverte, il se rapprocha de Karouan afin de
faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens rvolts;
puis il retourna  Tunis et s'y installa en matre (825).

Ziadet-Allah se trouvait dans une position trs critique, car tout son
royaume tait en insurrection; fort abattu, il se disposait mme 
capituler, lorsque la dsunion clata entre les rebelles et vint  son
aide.

Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui,
accourut l'assiger dans son chteau de Tonboda. Mansour n'avait pas le
moyen de rsister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant t
rejoint par ses ennemis, il fut forc de se rendre. Ameur, au mpris de
sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de
se retirer en Orient, lui fit trancher la tte. En mme temps, une
troupe de cavalerie envoye dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec
l'appui des populations, quelques succs contre les rebelles et
rtablissait son autorit dans le pays de Kastiliya.

La cause de la rvolte perdit ds lors, de jour en jour, des partisans
et Ameur eut  lutter,  son tour, contre son lieutenant
Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le fora  se rfugier  Karna, dans le
voisinage de Badja. Ameur tant mort sur ces entrefaites, ses fils et
ses derniers adhrents allrent, selon sa recommandation, faire leur
soumission  Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bont (828).
Abd-es-Selam continua  tenir la campagne, mais il cessa bientt d'tre
dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expdition de Sicile, dont
nous allons parler plus loin[426].

[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I.
11, 12 et 13. En-Nouri, p. 406 et suiv. El-Karouani, p. 83. Baan, t.
I, passim.]

MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut
subitement  Fs. Il s'touffa, dit-on, en avalant un grain de raisin.
Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'tait venue
prmaturment arrter sa carrire, on ne peut prvoir o se seraient
arrtes ses conqutes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb
extrme et s'tendait, dans le Mag'reb central, jusqu' la Mina. Il
avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernires annes de
sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la
valle du haut Mouloua, les Miknaa rgnaient toujours en matres, et
la dynastie des Beni-Ouaoul  Sidjilmassa protgeait ouvertement le
schisme. Fs tait devenue une brillante capitale o les savants et les
artistes taient certains de rencontrer un accueil empress.

Ainsi, au fond de la Berbrie, florissait un centre de pure civilisation
arabe, tout entour de sauvages indignes.

Edris laissa douze fils. L'an d'entre eux, Mohammed, lui succda 
Fs. Peu aprs, ce prince, suivant le conseil de son aeule Kenza,
partagea son empire avec sept de ses frres, en ge de rgner. Ayant
conserv pour lui Fs et son territoire, il donna:

A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les
contres maritimes qui en dpendaient;

A Omar: la rgion maritime du Rif, avec Tikia et Tergha, contre
habite par les R'omara;

A Daoud: Taza, Teoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de
l'est, jusqu' la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.;

A Abdallah: les rgions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de
l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habit par les
Masmouda et Lamta;

A Yaha: les villes d'Azila et d'El-Arach, avec la rgion maritime
environnant ces ports, sur l'Ocan, et habite par les Ouergha;

A Aa: les villes de Sal et Azemmor, sur l'Ocan, et le pays de
Tamesna, avec les tribus qui en dpendaient;

Enfin Hamza eut Oulili et la contre environnante.

Tlemcen, avec son territoire, fut place sous l'autorit de Aa, fils
de Soleman, son oncle.

Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionn en neuf commandements; ce
dmembrement ne pouvait que lui tre fatal, car c'est en vain que
Mohammed avait espr conserver une suprmatie sur le royaume et
prvenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frres. La
jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientt tre fatales  la
dynastie edriside[427].

[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 563. El-Bekri,
_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.]

TAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SICLE.--Nous allons quitter un
instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, o les armes
musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant
de commencer ce rcit, d'examiner quelle tait la situation de cette le
au IXe sicle.

Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile
et avaient excut contre cette grande le diverses expditions; l'une
d'elles se serait certainement termine par la conqute du pays, si la
rvolte kharedjite n'avait forc le gouverneur arabe  rappeler toutes
ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En prsence de cette
menace, les empereurs byzantins s'taient efforcs de mettre la Sicile
en tat de dfense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient 
conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la priode
d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe sicle, les
guerres qu'il eut  soutenir, les rvoltes qu'il dut rprimer, son
dplorable systme administratif qui consistait  pressurer les
populations et  les livrer  la rapacit de leurs patrices, les
perscutions religieuses,  la suite des hrsies des _Monothlites_ et
des _Iconoclastes_, et enfin les consquences de l'hostilit du pape,
qui s'tait dclar en quelque sorte souverain indpendant, en posant
les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour
rsultat de rendre la situation de la Sicile trs critique, au
commencement du IXe sicle. La haine des populations contre l'Empire
tait porte  son comble et, comme les souverains de Byzance avaient
pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgracis, il en
rsultait des rbellions continuelles, affaiblissant de jour en jour
l'autorit byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherch
un appui ou un refuge auprs des princes arabes de Karouan. Du reste,
les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les les de la
Mditerrane taient pour ainsi dire incessantes, et rpandaient la
terreur parmi les populations de ces rivages, au mpris des traits
particuliers, souscrits de temps  autre, dans l'intrt du commerce,
entre les gouvernements omade, edriside ou ar'lebite et le patrice de
Sicile, le pape ou les rpubliques maritimes.

[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Rvolte de Mecera).]

[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et
suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.]

EUPHMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPDITION DU CADI ACED.--A la
fin de l'anne 820, Michel le Bgue, qui allait tre livr au bourreau,
est port par une rvolution de palais au trne de l'empire. A cette
nouvelle, les Syracusains, ayant  leur tte un certain Euphmius,
mettent  mort le patrice Grgoire qui gouvernait l'le et se dclarent
indpendants; mais l'empereur envoie en Sicile une arme qui dfait les
Syracusains et crase cette rvolte. Euphmius se rfugie en Afrique,
avec sa famille, et offre  Ziadet-Allah la suzerainet de la Sicile,
s'il veut l'aider  y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux
partisans dans l'arme et la population et que la conqute sera facile
(826).

Ziadet-Allah tait alors absorb par ses luttes contre les rebelles.
Cependant, aprs la mort d'El-Mansour, sa scurit tant assure, il
s'occupa des propositions d'Euphmius et, comme il avait reu de Platha,
gouverneur de Sicile, des communications destines  le dtourner de
cette entreprise, il convoqua une assemble de notables et lui soumit la
question. Plusieurs membres rpugnaient  cette expdition, ne voulant
pas rompre une trve conclue en 813; mais Euphmius fit ressortir que ce
trait tait dtruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans taient
dtenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant
de force pour que l'aventure ft tente, qu'il finit par dcider
l'assemble  autoriser l'expdition, comme une opration isole, et non
dans un but de conqute. Aced, s'tant propos pour diriger cette
entreprise, fut nomm, par Ziadet-Allah, cadi-mir chef de l'expdition.

La guerre sainte fut proclame et l'expdition se prpara  Soua, sous
les yeux d'Euphmius et d'Aced. Un grand nombre de Berbres,
particulirement de la tribu de Houara, des rfugis espagnols, des
miliciens, accoururent  Soua, et bientt une arme de mille cavaliers
et de cinq cents fantassins s'y trouva runie[430]. On ne saurait trop
remarquer l'analogie de cette expdition avec celle qui livra, un peu
plus d'un sicle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mmes
causes et les mmes procds d'excution; jusqu' l'effectif de l'arme
qui est sensiblement le mme; enfin, la guerre de Sicile va absorber les
forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance
des Ar'lebites en arrtant l're des rvoltes.

[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258
et suiv.]

Conqute de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouri, la flotte,
compose d'une centaine de barques portant l'arme expditionnaire, leva
l'ancre et le lendemain aborda  Mazara. Ds lors, Aced carta Euphmius
et se rserva pour lui seul la direction des oprations; un rameau plac
sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement.

Bientt Platha s'avana contre les envahisseurs  la tte de toutes les
forces chrtiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur
exagration habituelle,  cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet,
l'action fut engage par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant
de Mazara. Entranes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans
traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrtiens et
remportent une grande victoire. La Sicile tait ouverte.

Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, aprs avoir
assur sa base d'oprations, marcha contre la capitale, en recevant sur
sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il
commena le sige de Syracuse; mais cette ville se dfendit avec vigueur
et reut des secours d'Orient et de Venise. Dans l't de 828, Syracuse
tait sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait dj fait
des offres de reddition, d'ailleurs repousses, lorsque Aced mourut. Ds
lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari,
successeur d'Aced, eut  lutter contre des sditions et vit partout la
rsistance s'organiser. En mme temps, le comte de Lucques faisait une
descente sur les ctes de Tunisie et empchait le gouverneur ar'lebite
d'envoyer des secours  l'expdition. Forcs de lever le sige de
Syracuse, les Musulmans tentrent d'abord de fuir par mer; mais, la
flotte ennemie leur ayant coup le chemin, ils descendirent  terre,
incendirent leurs vaisseaux et se rfugirent dans des montagnes
escarpes, avec Euphmius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant
ensuite l'offensive, ils s'emparrent de Mine, de Girgenti et de
Castro-Giovanni (Enna), o ils mirent  mort Euphmius, souponn d'tre
entr en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre
monnaie  son nom; il mourut en 829 et fut remplac par
Zoher-ben-R'aouth.

La situation des Musulmans, rduits  la possession de Mazara et de
Mine, tait assez prcaire, lorsque, dans l't de 830, une flotte
arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbres, Arabes, aventuriers
espagnols et autres, envoys par Ziadet-Allah, pour reconqurir le
terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et
vinrent assiger Palerme. Aprs une hroque rsistance de plus d'un an,
cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui
avaient chapp aux dangers et aux privations du sige furent rduits en
esclavage. Ainsi les Musulmans taient matres d'une grande partie de la
Sicile. Ils s'tablirent solidement  Palerme et fondrent une colonie
o accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents
comme gouverneurs de l'le, et la guerre suivit son cours entre les
musulmans et les chrtiens, avec les alternatives ordinaires de succs
et de revers[432].

[Note 431: Ibn-el-Athir donne  cet vnement la date de 832.
En-Nouri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et
en Italie_), 835. Nous adoptons la date donne par M. Amari, t. I, p.
290.]

[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.]

MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRRE ABOU-EKAL-EL-AR'LEB LUI
SUCCDE.--Pendant que la Sicile tait le thtre de ces vnements, le
rebelle Abd-es-Selam continuait  tenir la campagne en Ifrikiya. Un
certain Fadel ayant, en 833, lev l'tendard de la rvolte, dans la
pninsule de Cherik, Abd-es-Selam opra avec lui sa jonction; mais les
troupes du gouverneur les mirent en droute, et la paix se trouva enfin
rtablie d'une manire dfinitive (836).

Le vice-roi put alors se consacrer entirement  la direction de la
guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris 
Karouan. Selon En-Nouri, il rebtit la mosque qui avait t
construite par Yezid-ben-Hatem, fit tablir un pont  la porte
d'Abou-Rebia et complta les fortifications de Soua. Le 10 juin 838, la
mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il tait g de
cinquante et un ans et avait exerc le pouvoir pendant vingt et un ans,
sept mois et huit jours. Malgr les difficults toujours renaissantes
contre lesquelles il avait eu  lutter, son rgne, illustr par la
conqute de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce
prince, aprs s'tre montr cruel et injuste, donna, sur la fin de son
rgne, de beaux exemples de gnrosit et de grandeur de caractre;
seule, la milice ne pouvait trouver grce devant lui. Il tait dou d'un
esprit cultiv et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le
vin le poussait trop souvent  commettre des excentricits. C'est ainsi
que, se trouvant un jour en tat d'ivresse, il adressa au khalife
El-Mamoun des vers inconvenants et menaants qu'il s'empressa de
dsavouer quand il eut repris son bon sens. Son frre
Abou-Ekal-el-Ar'leb, surnomm Khazer, lui succda[433]. Il tait depuis
longtemps son premier ministre.

[Note 433: En-Nouri, p. 412. El-Karouani, p. 84. Ibn-Khaldoun,
_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.]

GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre
n'avait pas tard  clater entre les fils d'Edris II. Aa,  Azemmor,
s'tait d'abord mis en tat de rvolte. Mohammed, usant de son droit de
suzerainet, chargea alors ses frres El-Kassem et Omar de le combattre;
mais ce dernier seul y consentit. Ayant march contre le rebelle, il le
mit en droute, le fora  se rfugier  Sal et s'empara de ses tats.
Il reut ensuite de Mohammed l'ordre de rduire son autre frre
El-Kassem qui persistait dans sa dsobissance et, lui ayant fait subir
le mme sort, adjoignit encore sa province  la sienne, de sorte qu'il
se trouva en possession de toutes les rgions maritimes de l'Ocan.
El-Kassem se rfugia dans un couvent auprs d'Azila et se consacra
entirement  la dvotion.

Omar, qui paraissait avoir hrit des qualits guerrires de son pre,
mourut prmaturment en 835. Ce prince est l'aeul de la dynastie des
Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons  parler plus tard; son fils
Ali lui succda.

L'anne suivante (836), Mohammed cessa de vivre,  Fs, laissant un fils
nomm Ali, g seulement de onze ans, auquel les Aoureba prtrent
serment de fidlit[434]. Ainsi disparaissaient, l'un aprs l'autre, les
chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fond par
Edris. Les survivants rgnrent obscurment dans leurs provinces, et
comme les vnements de leur histoire ne prsentrent rien de saillant
pendant quelques annes, nous cesserons pour le moment de nous occuper
des Edrisides.

[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 564. El-Bekri,
_Idricides_.]

LES MIDRARIDES  SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaoul
continuaient  exercer le pouvoir; El-Montaar-el-Yaa, surnomm
Midrar, qui avait succd  Abou-l'Kacem, subjugua les Berbres du
Sahara, rebelles  son autorit, et conquit les mines de Deraa, dont il
se fit attribuer le cinquime. Ce prince donna un vritable lustre  sa
dynastie qui fui dsigne sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha
l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en
mariage. Les Kharedjites perscuts par les Edrisides trouvrent, 
Sidjilmassa, un refuge assur. El-Montaar tait occup  entourer sa
capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nomm
aussi El-Montaar, lui succda et vit son rgne troubl par la rvolte
de ses fils. L'un d'eux, nomm Memoun, s'empara du pouvoir ou l'exera
simultanment avec son pre[435].

[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.]

L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II
continuait  rgner. Il avait rtabli la paix dans son royaume et vivait
somptueusement dans sa capitale. Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des
sultans d'Espagne n'avait t aussi brillante qu'elle le devint sous le
rgne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalit des
khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque
s'entoura d'une nombreuse domesticit, embellit sa capitale, fit
construire  grands frais des ponts, des mosques, des palais et cra de
vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux rpartissaient
les torrents des montagnes. Il aimait la posie, et si les vers qu'il
faisait passer pour les siens n'taient pas toujours de lui, du moins il
rcompensait gnreusement les potes qui lui venaient en aide. Au
reste, il tait doux, facile et bon jusqu' la faiblesse.

En 828, les habitants de Mrida s'tant, rvolts, le khalife fit
marcher contre eux une arme. Ils se soumirent alors et livrrent des
otages; mais quand ils virent qu'on dmolissait les remparts de leur
cit, ils se soulevrent de nouveau et restrent indpendants jusqu'en
833[437].

[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.]

[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158.
El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.]




CHAPITRE VII

LES DERNIERS AR'LEBITES
838-902


Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement
d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--vnements
d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et
d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort
d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains
edrisides de Fs.--Succs des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse
l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Rvoltes en Ifrikiya; cruauts
d'Ibrahim.--Progrs de la secte chiate en Berbrie; arrive
d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les
rvolts.--Expdition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication
d'Ibrahim.--Evnements de Sicile.--vnements d'Espagne.


GOUVERNEMENT D'ABOU-EKAL.--Le rgne d'Abou-Ekal, frre et successeur
de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent
 son aeul El-Ar'leb, s'attacha  faire fleurir dans son gouvernement
la paix et la justice. Il abolit les impts qui n'taient pas conformes
 la loi religieuse et une foule de taxes particulires tablies, dans
diverses localits, par les gouverneurs, qui reurent alors un
traitement fixe, et auxquels il fut dfendu svrement de se crer
aucune autre source de revenus. Il proscrivit  Karouan l'usage du vin,
afin d'viter les abus dont son frre avait donn de si tristes
exemples. Il aurait galement, selon Cardonne, assign une paie
rgulire  la milice qui, jusque-l, avait vcu surtout des ressources
qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traite par lui, se
tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions
d'indiscipline[438].

[Note 438: En-Nouri, p. 414, 415.]

Abou-Ekal ne ngligea pas la guerre de Sicile et, grce aux renforts
qu'il expdia dans cette le, les Musulmans reprirent activement la
campagne et s'emparrent d'un grand nombre de places. Sur ces
entrefaites, le prince longobard de Bnvent ayant attaqu la rpublique
de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux
Arabes de cette ville, qui lui envoyrent une petite arme, avec
laquelle il repoussa les agresseurs. Il en rsulta une ligue entre
Naples et les mirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439].

Aprs un rgne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Ekal cessa de
vivre (fvrier 841).

[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.]

Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succda 
Abou-Ekal, son pre, sans hriter de sa sagesse. Ngligeant le soin des
affaires publiques pour se livrer  ses plaisirs, il choisit comme
ministres les deux frres Abou-Abd-Allah et Abou-Homd, et les laissa
diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frre du
vice-roi, fut profondment bless de cette prfrence qui le relguait
au second plan, et rsolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot,
ourdi en secret, eut t prpar, les conjurs montrent  cheval 
midi, au moment o tout le monde se reposait, et pntrrent dans le
palais du gouvernement, aprs avoir culbut la garde. Ils se saisirent
d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent  mort.

Cependant quelques serviteurs, tant revenus de leur surprise, se
jetrent au devant des agresseurs et leur tinrent tte un moment, ce qui
permit  Abou-l'Abbas de se retrancher dans le rduit. Le chef des
rvolts protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant
ces assurances, le gouverneur consentit  se rendre dans la salle
d'audience. S'tant assis sur son trne, il donna l'ordre d'introduire
le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'tait pass. Abou-Djafer entra
le premier  la tte des mutins et reprocha  son frre, en termes assez
violents, de se laisser conduire par les fils de Homd, et de fermer
les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas tait dans une situation trop
critique pour se montrer arrogant. Il consentit  livrer Abou-Homd 
son frre, aprs avoir reu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas 
sa vie.

Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune
tentative pour renverser son frre, mais il profita de cette occasion
pour s'emparer de la direction des affaires de l'tat; il devint donc le
vritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre.
Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rnes du
gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasi du pouvoir, il commena  se
relcher de son active surveillance pour se lancer dans les mmes carts
que son frre et s'adonner particulirement au vin. Par une bizarre
concidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-mme, se
trouva las du rle secondaire auquel il tait rduit et prit la virile
rsolution de ressaisir l'autorit.

Aprs avoir nou des relations avec quelques chefs mcontents, Mohammed
fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh trs
influent  Karouan, qui devint son principal agent. Bientt la
conjuration fut organise. Abou-Djafer, en ayant t prvenu par un
tratre, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus
absorb par ses dbauches. Au jour fix pour l'excution du complot, un
grand nombre de conjurs dguiss en esclaves s'introduisirent dans la
forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux
esclaves et aux affranchis dont il tait sr, et les fit cacher. Averti
une deuxime et une troisime fois, Abou-Djafer envoya une patrouille
faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouv
d'extraordinaire, il reprit sa tranquillit.

Au coucher du soleil, un groupe de conjurs se prcipita sur les gardes
de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant
ensuite plac sur le toit du rduit un feu devant servir de signal aux
gens de la ville, les partisans du gouverneur lgitime attaqurent ceux
d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'
l'arrive des habitants de Karouan, dont le grand nombre assura la
victoire. Abou-Djafer, rfugi dans son palais, fit demander sa grce 
Abou-l'Abbas qui lui pardonna gnreusement. Il se contenta de lui
reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, aprs lui avoir
confisqu ses trsors (846). Abou-Djafer se rfugia en Orient, o il
mourut.

Dlivr de la tyrannie de son frre, le gouverneur Mohammed eut bientt
 lutter contre d'autres rvoltes. En 848, Amer, fils de
Selim-ben-R'alboun, voulant venger son pre qui avait t mis  mort par
l'ordre du prince,  la suite d'une tentative de rvolte, rpudia
l'autorit de son matre et se proclama indpendant  Tunis. Durant deux
ans, le gouverneur essaya en vain de le rduire; enfin, le 20 septembre
850, Tunis fut enleve d'assaut, et Amer ayant t pris fut dcapit. La
rvolte tait dompte[440].

Abou-l'Abbas parat ensuite avoir tourn ses regards vers l'ouest et
essay de s'opposer aux empitements des Rostemides de Tiharet, en
faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma
El-Abbassa, s'appuyant sur une ligne de postes avancs; mais il tait
trop tard pour pouvoir ressaisir une autorit  jamais perdue; avant peu
la nouvelle ville devait tre brle par Afia, fils
d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, pouss  cela par le khalife d'Espagne[441].

Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut  Karouan[442]. Quelque temps
auparavant, avait eu lieu le dcs de Sahnoun, un des plus grands
docteurs selon le rite malekite.

[Note 440: En-Nouri, p. 417.]

[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.]

[Note 442: El-Karouani donne la date de 854.]

GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succda  son
frre Abou-l'Abbas. Il rgna paisiblement pendant trois ans. Vers 859,
les Berbres des environs de Tripoli s'tant refuss d'acquitter
l'impt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais,
aprs avoir essuy plusieurs dfaites, il dut se renfermer derrire les
remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Karouan.
Ziadet-Allah, frre d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hte  la tte
d'une arme, fit rentrer les rebelles dans le devoir, aprs leur avoir
inflig une svre punition.

Abou-Ibrahim continua  s'occuper de travaux d'utilit publique pour
lesquels il avait un grand got, et en fit profiter non seulement sa
capitale, mais encore Soua et plusieurs autres localits. Il s'attacha
surtout aux travaux hydrauliques et dota Karouan de plusieurs citernes,
notamment de celle appele El-Madjel-el-Kebir tablie prs de la porte
de Tunis[443].

Ces soins ne l'empchaient pas de continuer la guerre de Sicile.
Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succd comme commandant militaire 
Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce gnral poussa activement les oprations
militaires et remporta de rels succs qui furent accompagns des plus
grandes cruauts. En 858, il s'empara de Cfalu. Le 24 janvier de
l'anne suivante, il se rendit matre de la forteresse de
Castrogiovanni, qui rsistait depuis trente ans et o les Siciliens
avaient runi de grandes richesses. Cette perte causa dans l'le une
vritable stupeur, dont profitrent les Musulmans.

Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle
expdition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se
soulevrent, mais Abbas, ayant cras l'arme impriale et forc ses
dbris  reprendre la mer, ne tarda pas, grce  son nergie,  rtablir
la paix dans son territoire. Il mourut le 18 aot 861[444].

[Note 443: En-Nouri, p. 420.]

[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.]

En dcembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bont,
s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit
mois, aprs avoir rgn huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie,
on achevait la citerne du vieux chteau et qu'il s'informait chaque
jour, avec intrt, de l'tat des travaux. Enfin on lui apporta une
coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et
mourut presque aussitt. Il n'tait g que de vingt-neuf ans.

VNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II tait mort
subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et
Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre  lui succder, car leur pre
n'avait pris aucune disposition prcise  ce sujet. Appuy par les
eunuques, Mohammed parvint  s'emparer du pouvoir. C'tait un homme
mdiocre, entirement livr  la dbauche. Il ne tarda pas  loigner de
lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu' la caste des clercs, ou
fakihs, dont il flatta le fanatisme en perscutant les chrtiens.

Les habitants de Tolde s'tant mis en tat de rvolte appelrent  leur
secours les chrtiens du royaume de Lon, et Ordoo Ier envoya une arme
pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, march contre eux,
attira les confdrs dans une embuscade, les vainquit et en fit un
carnage pouvantable: huit mille ttes furent coupes et envoyes dans
les principales villes d'Espagne et mme d'Afrique. Cependant Tolde
continua  rester en tat de rvolte, et, comme les Musulmans accusaient
les chrtiens d'tre les fauteurs de cette rbellion, les perscutions
redoublrent contre eux. Bientt, du reste, une leve de boucliers des
chrtiens et des rengats se produisit dans les montagnes de Regio.

Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait
form dans le nord un tat indpendant, appel _la frontire
suprieure_, et dont la puissance avait contrebalanc celle de l'mir de
Cordoue, vint  mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de
Tudle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontire
suprieure; mais le reste, de mme que Tolde, demeura dans
l'indpendance sous la protection du roi de Lon[445].

Vers cette poque, les Normands, qui avaient dj pill et brl
Sville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la pninsule en
remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de
cent voiles, la Mditerrane et ravagea le littoral de la Mauritanie, de
l'Espagne et des les, vers 860. La ville de Nokour eut particulirement
 souffrir de leurs excs[446].

[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.]

[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
159. Baan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de
l'Espagne_, t. I et II, passim.]

GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A
Karouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succd  son
frre Ahmed (dcembre 863). Ce prince paraissait bien dou, mais la mort
le surprit le 22 dcembre 864, aprs un an de rgne. Son neveu
Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnomm Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues)
lui succda. Le got de ce prince pour la chasse aux grues lui avait
valu ce surnom.

Une rvolte des Berbres signala les premiers jours de son rgne.
Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides,
toutes les populations du Zab et du Hodna, rgions qui formaient alors
la limite du sud-ouest, se lancrent dans la rbellion. Le gnral
Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoy par le prince contre les rvolts, leur
infligea de nombreuses dfaites et les contraignit  la soumission.
Seuls, les Houara rsistaient encore. Abou-Khafadja ayant opr sa
jonction avec le gnral Ha-ben-Malek, qui commandait un autre corps
d'arme, pntra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indignes
essayrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions
qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal
de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le
dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes
commencrent  plier; bientt, Ha-ben-Malek prit la fuite, en
entranant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui chapper,
se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les dbris de ses
troupes se rfugirent  Tobna. Il ne parat pas qu'Abou-l'R'aranik ait
cherch  tirer vengeance de cet chec[447].

[Note 447: En-Nouri, p. 422.]

GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique tait le thtre de ces
vnements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succs en Sicile. En
867, Basile le Macdonien, tant mont sur le trne imprial, s'appliqua
 rorganiser l'arme et, dans la mme anne, envoya une expdition en
Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de
Abbas; les Berbres taient jaloux des Arabes, et ceux-ci taient
toujours diviss par les rivalits des Ymnites et des Modhrites. Les
troupes impriales obtinrent quelques succs et paraissent s'tre
empares de Castrogiovanni; mais bientt les Musulmans reprirent
l'avantage et portrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868,
Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, dfit une nouvelle
arme byzantine envoye par Basile; mais il tomba peu aprs sous le
poignard d'un Berbre houari.

L'anne suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'le
de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hte, arrachrent aux
Ar'lebites leur nouvelle conqute. Mais, au mois de juin 870, la flotte
musulmane envoye de Sicile dbarqua  Malte une nouvelle arme qui
reprit l'le aux chrtiens[448].

[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.]

MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT
D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 fvrier 875, aprs
avoir rgn une dizaine d'annes. Il n'tait g que de vingt-quatre
ans, et avait une si mauvaise sant qu'il avait pass plusieurs fois
pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mt. Comme la plupart
des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la
bont et la gnrosit; mais aussi il avait les dfauts de ses
devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il
tait domin par le got des plaisirs, de la chasse et surtout de la
dbauche et du vin. Sa prodigalit tait si grande qu'il laissa le
trsor compltement  sec. Son frre, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait
les affaires comme premier ministre, tait impuissant  le modrer dans
ses dpenses.

Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait dsign, pour lui succder, son
fils Ahmed-Abou-L'Ekal, et, comme il redoutait l'influence de son frre
Ibrahim et ses vises ambitieuses, il l'avait contraint  jurer
solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosque, qu'il
ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette prcaution fut
absolument inutile: aussitt que la mort du gouverneur fut connue, le
peuple se porta en foule auprs d'Ibrahim et le fora  se rendre au
chteau et  prendre en main les rnes du gouvernement.

Ibrahim essaya de rsister en reprsentant qu'il tait li envers son
frre par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple dcid 
n'accepter en aucune manire le rgne d'un enfant, il se dcida 
prendre le pouvoir. tant mont  cheval, il pntra de force dans le
vieux chteau et y reut l'hommage des principaux citoyens.

Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'dification d'un vaste
chteau au lieu dit Rakkada,  quatre milles de Karouan, dans une
localit privilgie comme climat. Son but tait d'en faire sa demeure
et d'abandonner le vieux chteau. Il employa les premires annes de son
rgne  diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de
Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des
dtails. En 878, les affranchis, descendants des troupes ngres formes
par El-Ar'leb, se rvoltrent dans le vieux chteau et osrent mme
interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientt
forcs de se rendre, et Ibrahim les fit prir sous le fouet, ou
crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable frocit
qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves
au Soudan et forma une nouvelle garde ngre qui se distingua, plus tard,
par sa bravoure et son aveugle fidlit[449].

[Note 449: En-Nouri, p. 424 et suiv.]

LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette poque que
l'edriside Yaha mourut  Fs et fut remplac par son fils nomm, comme
lui, Yaha. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la
population de la capitale;  la suite d'un dernier scandale, la rvolte
clata,  la voix d'un nomm Abder-Rahman-el-Djadami. Expuls du
quartier des Karouanides, Yaha se rfugia dans celui des Andalous, o
il mourut la mme nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif,
cdant aux sollicitations des partisans de sa famille qui taient venus
lui porter une adresse, se rendit  Fs, y prit en main le pouvoir et
reut le serment de fidlit des chefs du Mag'reb extrme.

Mais, peu de temps aprs, un kharedjite sofrite nomm Abd-er-Rezzak,
natif d'Espagne, parvint  soulever les indignes des montagnes de
Mediouna, au sud de Fs. Aprs plusieurs combats, il remporta sur Ali
une victoire dcisive qui lui donna la possession du quartier des
Andalous; il fora ensuite Ali  se rfugier dans le territoire des
Aoureba, ces fidles amis de sa famille. Les habitants du quartier des
Karouanides ayant alors proclam roi Yaha, fils de Kacem-ben-Edris, ce
prince runit une arme et, tant parvenu  renverser l'usurpateur,
conserva seul le pouvoir[450].

[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.]

SUCCS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb tait le thtre
de ces vnements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorb par
d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitt aprs son
avnement, il y avait envoy de nouvelles troupes et les Musulmans
avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le
commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l't 877, mettre
le sige devant Syracuse, et dployrent pour rduire cette place autant
d'habilet stratgique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant t
envoye au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui
purent ensuite complter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus
grande fermet les tortures d'une pouvantable famine et pendant ce
temps Basile, occup  construire une glise  Constantinople, restait
impassible. tant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle
flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Ploponnse pour y
attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emporte d'assaut, malgr
l'hroque dfense des assigs. Les chrtiens furent massacrs ou
rduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Aprs
quoi, les Musulmans l'incendirent et se retirrent, ne laissant  la
place de cette riche cit qu'un monceau de ruines fumantes. Peu aprs
les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succs prs de Taormina
(879)[451].

Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs  leur tour et en 882 ils
s'emparrent de Polizzi la ville du roi. Il ne resta alors aux
chrtiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la valle
intermdiaire.

[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.]

IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les vnements dont
l'Afrique, l'Espagne et la Sicile taient le thtre, nous ont depuis
longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses,
que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident.
La dynastie abbasside penchait dj vers son dclin, et son vaste empire
tait en proie  l'anarchie. Pendant que les khalifes se succdaient
aprs de courts rgnes termins par l'assassinat, pendant que leur
capitale demeurait abandonne aux factions, leurs provinces se
dtachaient. Depuis quelques annes, l'Egypte, un des plus beaux
fleurons de la couronne, tait aux mains d'un chef indpendant de fait,
Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conqute de la
Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais
celui-ci profita de son absence pour se mettre en tat de rvolte et
s'approprier les rserves du trsor. Puis il runit une arme et partit
vers l'ouest,  la conqute de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le
gouverneur ar'lebite ft marcher contre lui un corps de troupes sous la
conduite de son gnral Ibn-Korhob (879). Les deux armes en vinrent aux
mains prs de l'Ouad-Ourdaa, non loin de Lebida, et la journe se
termina par la droute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par
les indignes, poursuivit ses ennemis jusqu' Lebida, s'empara de cette
ville, puis vint entreprendre le sige de Tripoli. Il tait urgent
d'arrter les succs de ce conqurant. Ibrahim se mit aussitt en marche
contre lui; mais, parvenu  Gabs, il apprit qu'El-Abbas avait t
entirement dfait et rduit  la fuite. Voici ce qui s'tait pass: les
gens de Lebida, irrits des excs commis par les vainqueurs, avaient
appel  leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts
Nefoua, et ce cheikh tait descendu de ses montagnes  la tte de
12,000 Berbres. El-Abbas avait essay en vain de leur tenir tte; il
avait d prendre la fuite et avait t poursuivi par Ibn-Korhob. Rfugi
 Barka, El-Abbas fut arrt par les troupes de son pre et ramen en
Egypte (881).

RVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTS D'IBRAHIM.--Diverses rvoltes partielles
des Berbres suivirent cette chauffoure. Ce furent d'abord les
Ouzdadja de l'Aours qui chassrent leur gouverneur et refusrent
l'impt. Ibn-Korhob, envoy contre eux par le gouverneur, les fora  la
soumission aprs plusieurs combats. De l, le gnral ar'lebite se porta
contre les Houara qui s'taient aussi lancs dans la rbellion. Aprs
les avoir en vain somms de se rendre, il se mit  ravager et 
incendier leur pays et les contraignit par ce moyen  demander la paix.

C'est  partir de cette poque que le caractre d'Ibrahim changea.
Naturellement souponneux, irrit par les rsistances qu'il rencontrait
autour de lui, ou peut-tre perverti par l'exercice du pouvoir, il
devint d'une cruaut inoue et se mit,  verser le sang comme par
plaisir, disposition qui le porta plus tard  commettre tant de crimes,
mme sur ses proches. En mme temps, son amour des richesses se
manifesta, et, par une trange contradiction, aprs avoir, dans le
commencement de son rgne, cherch  allger les impts, il devait avant
peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.

En 882, les Louata se lancrent  leur tour dans la rvolte,
s'emparrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent
attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, prs de Tifech. Le gnral Ibn-Korhob
ayant march contre eux essuya une dfaite, et, dans sa fuite, tomba au
pouvoir des rebelles, qui le mirent  mort (juillet). Irrit au plus
haut point de cet chec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de
chtier les rebelles et lui confia  cet effet sa milice, la garde ngre
et des contingents de tribus allies. Mais les Louata ne l'attendirent
pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du
monde et les forant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette
anne, 882, une affreuse disette dsola l'Afrique. Le bl avait atteint
des prix excessifs, et les malheureuses populations s'taient vues, en
maints endroits, rduites  manger de la chair humaine[452].

A la suite des sanglantes luttes que nous avons retraces, une
tranquillit apparente, sinon relle, rgna durant quelques annes, et
Ibrahim put donner libre carrire  ses cruels instincts. En-Noueri
retrace longuement les cruauts raffines qu'il savait inventer et qu'il
exerait autour de lui au moindre soupon[453].

[Note 452: Comme dans un rcent exemple dont nous avons t tmoins,
la famine de 1867-1868.]

[Note 453: En-Nouri, p. 427, 436.]

PROGRS DE LA SECTE CHIATE EN BERBRIE.--ARRIVE
D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux carts de son
trange caractre, donnant tour  tour l'exemple d'une certaine grandeur
d'me ou d'une basse cruaut, un nouvel lment de discorde
s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqu ci-devant[454] de quelle
faon se forma la secte des chiates, aprs la mort d'Ali. crass en
787  la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se
formrent alors en socit secrte et envoyrent des missaires dans
toutes les directions, mme en Berbrie, malgr la surveillance exerce
par les Abbassides.

Le schisme chiate se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles
nous ne nous occuperons que des Imama, formant les Ethna-Acheria
(Duodcmains) elles Ismalia (Ismaliens).

Les Duodcmains comptaient douze _imam_ ayant rgn aprs Ali, et
enseignaient que le douzime, ayant disparu mystrieusement, devait
reparatre plus tard pour faire renatre la justice sur la terre et
qu'il serait le _Mehdi_, ou tre dirig, prdit par Mahomet[455]. Les
Ismaliens ne comptaient que six imam; le septime, Ismal, dsign pour
succder  son pre, tait, selon eux, mort avant lui. A partir de ce
septime, leurs imam taient dits cachs (Mektoum), ne transmettant
leurs ordres au monde que par l'intermdiaire des _da_
(missionnaires)[456].

[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiates.]

[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les
_Mehdi_ que nous verrons paratre dans l'histoire et qui se produisent
encore de nos jours.]

[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.]

Le troisime imam cach, nomm Mohammed-el-Habib, vivait  Salema,
ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premires annes du
rgne d'Ibrahim. De l il lanait des da, dont les uns s'avancrent en
guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnrent l'Afrique. L'un d'eux
s'tablit  Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays
des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appel alors, en langue indigne,
_Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux proslytes et dcidrent
plusieurs de leurs adeptes  effectuer le plerinage de Salemia.

En prsence de ces rsultats, Mohammed-el-Habib rsolut d'envoyer en
Mag'reb un de ses plus fidles adhrents, nomm
Abou-Abd-Allah-el-Hocin. Cet homme de mrite, qui devait rendre de si
grands services  la cause fatemide, avait t d'abord _mohtacib_ ou
receveur d'impts  Basra, puis il avait enseign publiquement les
doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_
(le matre)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs
ketamiens; pour viter les postes placs par les Abbassides sur toutes
les routes, ils passrent par les dserts et, grce  leur prudence,
parvinrent  atteindre les chanes des Ketama, et s'tablirent 
Gudjal, dans le territoire occup actuellement par les Djimela, prs de
Stif. Le chef de ces indignes, Moua-ben-Horeth, un de ceux qui
revenaient d'Orient, protgea l'tablissement du missionnaire dans cette
localit qui fut appele par lui: _Le col des gens de bien_
(_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas t pris au hasard;
Abou-Abd-Allah annona, en effet, que le Mehdi lui avait rvl qu'il
serait forc de fuir son pays et, de mme que le prophte, d'avoir une
hgire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars),
dont le nom serait un driv du verbe _katama_ (cacher).

Ces moyens, habilement choisis, devaient russir auprs de gens
ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flatts
d'tre choisis pour le rle d'Ansars du nouveau prophte, vinrent-ils en
foule se ranger sous la bannire du da chiate. Ces faits se passrent
sans doute entre les annes 890 et 893, car la date de l'arrive
d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.

[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad.
Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.]

NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RVOLTES.--Vers le mme temps, le
gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire prir ses propres
filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses
promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma,  Rakkada; puis il
les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indignes
prirent, dit-on, dans ce guet--pens, qui eut pour effet de jeter un
grand nombre de Berbres, et particulirement des Ketama, dans les bras
du chiate, car les gens de Bellezma taient leurs suzerains[458].

Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah,
lui crivit pour lui enjoindre d'avoir  cesser toute prdication. Le
chiate rpondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna
aussitt aux commandants des contres voisines l'ordre de marcher contre
les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencrent  se
repentir de leur audace, et plusieurs chefs mirent l'avis d'expulser le
chiate; mais les Djimela prirent sa dfense, et, soutenu par eux,
Abou-Abd-Allah vint se retrancher  Tazrout, non loin de Mila o
habitait la tribu ketamienne de R'asman[459].

Tandis que ces vnements s'accomplissaient dans les montagnes des
Ketama, une rvolte importante clatait aux environs de Tunis. La
pninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos,
enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Karouan, s'taient
lancs dans la rbellion. Inquiet des proportions que prenait ce
soulvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de
Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute ventualit, puis il
envoya dans la pninsule de Cherik une arme qui dispersa les insurgs;
leur chef fut mis en croix. En mme temps, deux gnraux, l'eunuque
Memoun et le gnral Ibn-Naked commenaient le sige de Tunis, pendant
que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de
Gammouda.

Bientt, les troupes ar'lebites entrrent victorieuses  Tunis et mirent
cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent
rduits en esclavage et envoys  Karouan. Quand,  Tunis, on fut las
de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargs sur des
charrettes pour tre promens dans les rues de la capitale, aux yeux des
habitants (mars 894)[460].

[Note 458: Selon le Baan, les habitants de Bellezma taient de race
arabe et descendaient des miliciens qui y avaient t placs en
garnison.]

[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.]

[Note 460: En-Nouri, p. 429.]

EXPDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps
aprs, Ibrahim transporta le sige de son gouvernement  Tunis et
construisit,  cette occasion, plusieurs chteaux dans cette ville. Deux
ans plus tard, il rsolut de mettre  excution un projet qu'il mditait
depuis longtemps et qui n'tait rien moins que l'invasion de l'Egypte.
Cette province tait alors gouverne par Djach, petit-fils
d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait
tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait
rellement la pense de conqurir l'Egypte.

Ayant rassembl une arme nombreuse, il se mit  sa tte et prit la
route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta
contre les Nefoua en armes et disposs  lui barrer le passage. Un
combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hrtiques berbres avaient
l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plirent, aprs avoir
vu tomber leur chef Memoun. Mais Ibrahim, ayant lui-mme ralli ses
soldats, attaqua les rebelles avec imptuosit et les mit en droute. Le
plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener
les principaux chefs prisonniers et s'amusa  les percer lui-mme de son
javelot; il ne s'arrta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon
En-Noueri[461], et de trois cents d'aprs le Baan.

[Note 461: En-Nouri, p. 430.]

Ibrahim fit alors son entre  Tripoli. Celte ville tait commande par
son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme
instruit, d'un esprit lev et qui jouissait d'une certaine influence.
Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix.
On dit cependant qu'il avait reu du khalife El-Motadhed une missive lui
reprochant ses cruauts et lui ordonnant de remettre le pouvoir  son
cousin et qu'il aurait rpondu  cette injonction par le meurtre du
malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapports par
le Baan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutt que
le prince ar'lebite a cd, une fois de plus,  un de ses caprices
sanguinaires.

Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu' An-Taourgha, au
fond du golfe de la grande Syrte. Son arme irrite et effraye des
cruauts qu'elle lui avait vu commettre  Tripoli ne le suivait qu'
contre-coeur. De nouvelles violences achevrent de dtacher de lui ses
soldats et il se vit abandonn par la plus grande partie de l'arme.
Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer  Tunis. Son
fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la
soumission des Nefoua.

ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'anne 901, les habitants de Tunis, qui
avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, russirent  faire
entendre leurs lgitimes rclamations par le khalife. La supplique
qu'ils lui adressrent  cette occasion tait si loquente
qu'El-Motadhed envoya aussitt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre 
Ibrahim de dposer le pouvoir et le transmettre  son fils Abou-l'Abbas,
aprs quoi il aurait  se rendre  Bagdad pour expliquer sa conduite. Le
gouverneur ar'lebite reut ces ordres  Tunis, vers la fin de l'anne
901; il fit au dlgu le plus brillant accueil et rappela de Sicile son
fils pour lui remettre le pouvoir. Il prtendit alors avoir t touch
de la grce divine, se revtit de vtements grossiers, fit mettre en
libert les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prpara 
effectuer le plerinage impos  tout musulman. Ayant abdiqu au profit
d'Abou-l'Abbas (fvrier-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais,
parvenu  Soua, il suspendit sa marche, sjourna dans une petite
localit voisine, nomme Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il
prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et
aborda heureusement  Trapani[462].

[Note 462: En-Nouri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76
et suiv.]

VNEMENTS DE SICILE.--Les rvoltes dont l'Ifrikiya tait le thtre
avaient entrav, dans les dernires annes, les succs des Musulmans en
Sicile, et les rivalits qui divisaient les Berbres et les Arabes
avaient caus le salut des chrtiens, car, sans cela, ils se seraient
vus expulss de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de
trve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le
mme sentiment, se mirent en rvolte contre l'autorit ar'lebite.
Ibrahim tait alors trop occup en Afrique pour avoir le loisir de
combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois annes,
restrent-ils dans l'indpendance. Mais, en 898, des discussions
s'levrent entre eux et eurent pour rsultat de les pousser  livrer
leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit prir. Ibrahim envoya
comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nomm Abou-Malek, homme
de nulle valeur; aussitt la guerre civile recommena et dsola lle
pendant toute l'anne 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nomm
gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l't 900,  la tte
d'une puissante arme. Au mois de septembre suivant, il entrait en
triomphateur  Palerme, aprs une campagne brillamment conduite.

Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrtiens de
Taormina et assige Gatane, mais sans succs. En 901, il porte son camp
 Demona, d'o il est bientt dlog par une arme byzantine arrive
d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, o il fait 17,000
prisonniers, et s'empare d'un butin considrable. Au mois de juillet
suivant, il fait une expdition en Italie et revient  la fin de l'anne
dans l'le. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvr un
peu de tranquillit, lorsqu'en 902, il fut appel en Afrique pour
prendre le fardeau de l'autorit suprme[463].

[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.]

VNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continu 
rgner sans gloire, occup  lutter contre les chefs indpendants qui,
de tous cts, profitaient de l'affaiblissement de l'autorit centrale,
pour se crer de petites royauts, le plus souvent avec l'appui des
chrtiens. Le midi restait soumis  l'autorit des omades, lorsque,
vers 881, un certain Omar-ben-Hafoun, d'une famille d'origine
wisigothe, runit une arme de partisans presque tous rengats, las du
joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de
l't 886, Moundhir, hritier prsomptif du trne omade, dirigea une
expdition heureuse contre ces aventuriers et tait sur le point de les
forcer dans leur dernire retraite, lorsqu'il apprit la mort de son pre
(4 aot). Forc de lever le sige pour aller prendre possession du
trne, il dut laisser le champ libre  Omar, qui se fit reconnatre
comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une
guerre acharne contre ce comptiteur occupa tout le rgne de Moundhir,
qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assigeait encore Omar.
Aussitt, l'arme prit, en dsordre, la route de Cordoue.

Abd-Allah succda  son frre Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des
circonstances trs critiques, car, non seulement les provinces, les
cantons, les villes tendaient  se dclarer indpendants, mais encore
l'aristocratie arabe relevait la tte dans la capitale mme.

Pour tre entirement  l'abri des entreprises d'Ibn-Hafoun, le sultan
lui offrit le gouvernement de Regio,  la condition qu'il reconnatrait
le prince omade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement,
qui devait tre si prjudiciable  la domination musulmane, n'tait que
l'effet de la raction des indignes, devenus sectateurs de l'Islam, et
des Berbres, contre la domination des Arabes d'Orient.

A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Sville[464],
manifestaient le sentiment gnral et la persistance de la rivalit des
maadites et des ymnites empchait les Arabes de s'unir pour rsister 
l'ennemi commun. Bientt la lutte prit un caractre d'extermination
froce; Espagnols et Arabes s'entreturent et Ibn-Hafoun, comme on peut
le deviner, prit une part active  la guerre civile. A cette
poque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins
Sville), s'tait affranchie de la sujtion. Chaque seigneur arabe,
berbre ou espagnol, s'tait appropri sa part de l'hritage des
Omades. Celle des Arabes avait t la plus petite. Ils n'taient
puissants qu' Sville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine 
se maintenir contre les deux autres races. Telle tait la situation de
l'Espagne  la fin du IXe sicle.

[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243
et suiv.]

[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.]

En 870, Ibn-Hafoun, aprs tre entr en pourparlers avec le gouverneur
ar'lebite et le khalife lui-mme, leur offrant de rtablir l'autorit
abbasside en Espagne, attaqua le prince omade, mais il fut vaincu dans
une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu 
Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafoun, qui avait en vain
rclam des secours des ar'lebites, ne tarda pas  reprendre l'offensive
et le succs couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues annes on
lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les
premires annes du Xe sicle, le prince omade finit par triompher de
ses ennemis et raffermir son trne[466].

[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv.
El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.]


CHAPITRE VIII

TABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBIDITE; CHUTE DE L'AUTORIT ARABE EN
IFRIKIYA

902-909

Coup d'oeil sur les vnements antrieurs et la situation de l'Italie
mridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrs des
Chiates.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court rgne
d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succde.--Le mehdi Obed-Allah
passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses
succs.--Les Chiates marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah
III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiates vont
dlivrer le mehdi  Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obed-Allah en
Tunisie; fondation de l'empire obdite.



APPENDICE

CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES


COUP D'OEIL SUR LES VNEMENTS ANTRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE
MRIDIONALE.--Au moment o l'enchanement des faits va nous amener en
Italie, il est ncessaire de jeter un rapide coup d'oeil sur les
vnements survenus depuis un demi-sicle dans cette pninsule, afin de
bien prciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous
avons vu prcdemment que la situation de l'empire, dans le midi de
l'Italie, tait devenue fort prcaire; un grand nombre de principauts
composes le plus souvent d'un canton ou de rpubliques constitues par
une ville et sa banlieue, s'taient formes dans la rgion centrale.

Attaqus au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposs
 l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns
contre les autres, ces petits tats se trouvaient souvent dans une
situation critique qui les forait  se jeter dans les bras de leurs
ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portrent secours
 Naples contre les Longobards. Appels de nouveau en Italie,  la suite
de la guerre entre Bnvent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre,
les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparrent de
Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux
bouches du P[467].

Aprs plusieurs annes de luttes, avec des pripties diverses, les
Musulmans, allis au duc de Bnvent, conservent Bari, sur la terre
ferme, et y fondent une colonie. Appuys sur cette place, les Arabes de
Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils
osent attaquer Rome, mais sont repousss sans avoir obtenu d'autre
satisfaction que de saccager la basilique de
Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils
prparent une nouvelle et formidable expdition contre la ville
ternelle, mais la tempte disperse et dtruit leur flotte, et leur
entreprise se termine par un vritable dsastre[468].

[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.]

[Note 468: Muratori, _Vie de Lon IV_, t. III.]

En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrtiens prennent fin.
L'ancien tat de Bnvent est divis en deux principauts, Salerne et
Bnvent, et il est dcid qu'on ne recourra plus au secours des
Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protger les Arabes
d'Italie; il obtient de grands succs et ne rentre dans l'le qu'aprs
avoir assur la scurit de Bari. Le chef de cette colonie,
Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au
khalife abbasside pour tre reconnu indpendant. Bari devient le refuge
de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire,
partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et,
pendant ce temps, Bnvent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue,
Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.

L'empereur Lodewig appel comme un librateur arrive en 867 en Italie, 
la tte d'une arme nombreuse, met le sige devant Bari et presse en
vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaille par mer. Il
s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec
Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient
secrtement des secours  Bari; en mme temps, la discorde ayant clat
parmi les allis, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec
lui qu'une poigne d'hommes, se jette en dsespr  l'assaut de Bari,
enlve cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets
de sa victoire, il se dispose  poursuivre les Musulmans dans leurs
repaires et  punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est
conclue contre lui entre Bnvent, Salerne et Naples. Abandonn de tous,
Lodewig est,  son tour, vaincu et fait prisonnier.

En 871, les Ar'lebites de Sicile effecturent une grande expdition en
Italie, dans l'espoir de rcuprer leur conqute; mais le rsultat fut
peu favorable et ils eurent encore  lutter contre les troupes envoyes
par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains.

Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le
territoire d'Otrante, le reste de cette province tait aux Musulmans. De
l, jusqu'aux confins de l'tat de l'glise, le prince de Bnvent
occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental tait
tenu, au midi, par la principaut de Salerne, au nord par celle de
Capoue, et au milieu d'elles vivaient indpendantes les rpubliques de
Naples, Amalfi, Gate, soit six tats en guerre les uns contre les
autres[469].

De 876  880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gate,
luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement
commands par Nicphore Phocas, les chassent successivement de la
Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le mme temps, les gens de
Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent
la campagne de Rome. Amalfi, Gate, Naples, Spolte, Bnvent, se
battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort
recherche, en profitent pour tablir une nouvelle colonie  Carigliano,
et de l, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du
Mont-Cassin, qui avait toujours t respecte, est mise  sac et brle.
Le Mont-Cassin est bientt relev de ses ruines et devient un monastre
fortifi dont l'abb a un petit tat confinant  celui du Saint-Sige.

A la fin du IXe sicle, des groupes de condottiers musulmans, venus
d'Afrique ou de Sicile, restent tablis dans le pays, vivant de rapines
et offrant leurs bras aux tyrans[470].

[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.]

[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.]

IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Dbarqu  Trapani,  la
fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commena par rorganiser l'arme.
Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui tait alors la
capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er aot, malgr l'hroque
dfense des chrtiens. Il fit faire un massacre horrible de la
population et incendia la ville. Aprs ce succs, Ibrahim divisa ses
forces en quatre corps, de faon  envelopper les dernires possessions
chrtiennes; mais il fut alors appel en Italie et, le 3 septembre,
traversa le dtroit. Dbarqu en Calabre avec son arme, il arriva
devant Cosenza. Des envoys chrtiens tant venus humblement solliciter
la paix, il leur dit: Retournez auprs des vtres, et dites-leur que je
vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il
me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, esprent peut-tre me rsister
et m'attendent,  cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans
vos villes. Rome aussi, la cit du vieux Pierre, m'attend avec ses
soldats germains; j'y passerai galement, puis ce sera le tour de
Constantinople.

Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'tendit jusqu'
Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commena le sige de Cosenza; mais la
maladie tait dans l'arme et, malgr toute son ardeur, le vieux
gouverneur ne put se rendre matre de la place. Atteint, lui-mme par
l'pidmie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrime anne
aprs vingt-six ans de tyrannie et six mois de pnitence, dit M.
Amari[471].

Aussitt aprs sa mort, les capitaines se mutinrent et lurent son
petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce
prince qui avait, parat-il, t dsign par son aeul, n'accepta le
pouvoir qu'avec une grande rpugnance: il s'empressa d'accorder la paix
aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472].
Le corps d'Ibrahim fut rapport en Afrique et enterr  Karouan.

[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.]

[Note 472: En-Nouri, p. 431 et suiv.]

PROGRS DES CHIATES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES
KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique tait
le thtre d'vnements non moins graves. Aprs le mouvement hostile qui
s'tait prononc parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire
de la terreur cause par l'annonce de l'attaque prochaine des
Ar'lebites, plusieurs combats avaient t livrs entre les tribus
fidles et les partisans du chiate. L'avantage tait rest  ce
dernier; il avait vu le noyau de ses adhrents se grossir de ces masses
qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehia, les
Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu
reste jusqu'alors fidle aux Ar'lebites, et enfin une partie des
Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se dclarrent pour Abou-Abd-Allah.

Pendant que le chiate recueillait ces soumissions, un chef de la
fraction ketamienne des Latana, nomm Ftah-ben-Yaha, qui s'tait montr
l'adversaire dclar du novateur, se rendit  Rakkada, dans l'espoir de
dterminer le gouverneur  entreprendre une campagne srieuse contre les
rebelles. Au mme moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila
et mettait  mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui
avait par la fuite vit le sort de son pre, vint  Karouan, o il
retrouva Ftah, et tous deux redoublrent d'efforts pour obtenir
vengeance. Cdant  leurs instances, Abou-l'Abbas se dcida  envoyer
contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils
Abou-l'Kaoual (902).

Abou-Abd-Allah fit marcher  la rencontre de l'ennemi un groupe de ses
adhrents, mais les troupes rgulires les ayant disperss sans peine,
il dut vacuer prcipitamment la place forte de Tazrout pour se rfugier
dans son quartier-gnral de Gudjal, situ au milieu d'un pays coup et
d'accs difficile[473].

Abou-l'Kaoual, aprs avoir dmantel Tazrout, essaya de relancer son
ennemi dans sa retraite, mais en s'avanant au milieu du ddale des
montagnes ketamiennes, il reconnut bientt qu'il ne pourrait, sans
s'exposer  une perte certaine, continuer la campagne dans un tel
terrain. Les Berbres surent profiter habilement de son indcision et du
dcouragement qui gagnait son arme pour le harceler, surprendre les
corps isols, et enfin le forcer  vacuer le pays. Dbarrass de ses
ennemis, le da chiate s'tablit, d'une faon dfinitive,  Gudjal,
dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison
du refuge).

[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 513 et suiv.]

COURT RGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCDE.--La
dfaite des troupes ar'lebites coincida avec le dcs d'Ibrahim.

Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur
qu'aprs la mort de son pre. Il gouverna avec une grande modration, et
l'on put croire qu'une re de justice allait succder  la terreur du
rgne prcdent. Malheureusement il fut bientt oblig de svir contre
son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions
prises devant Cosenza, lors du dcs de son aeul, aspirait directement
au trne. Il fut jet dans les fers, avec un grand nombre de ses
partisans, pour prvenir un attentat qui ne devait que trop bien se
raliser plus tard[474].

[Note 474: En-Nouri, p. 439.]

Malgr les embarras qui l'assaillirent au dbut de son rgne,
Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravit des progrs des Chiates,
envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual;
mais le jeune prince n'eut pas plus de succs dans cette campagne que
dans la prcdente, et dut se contenter de s'tablir dans un poste
d'observation prs de Stif[475].

Peu de temps aprs, c'est--dire le 27 juillet 903, le gouverneur
ar'lebite tomba,  Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques,
pousss  ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison.
Aprs avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer 
celui qui les avait gagns que son pre n'existait plus, mais le
parricide, craignant quelque pige, ne voulut pas se laisser mettre en
libert avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, tant donc
retourns auprs du cadavre, lui couprent la tte et l'apportrent 
Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrcusable, consentit  ce qu'on
brist ses fers. Abou-l'Abbas avait montr, pendant son court sjour aux
affaires, des qualits remarquables. C'tait un prince instruit et d'un
esprit lev, digne en tout point du nom ar'lebite.

Quant  Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trne par le
meurtre de son pre, il tait facile de prvoir ce que serait son rgne.
Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui
avaient assassin Abou-Abbas. Il fit proclamer son avnement dans les
mosques de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de
l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite  tous les dportements
de son caractre, qui avait la frocit de celui d'Ibrahim, sans en
avoir le courage. Vingt-neuf de ses frres et cousins furent, par son
ordre, dports dans l'le de Korrath[476], puis mis  mort. Cela fait,
il envoya  son frre Abou-l'Kaoual, qui oprait dans le pays des
Ketama, une lettre crite au nom de leur pre, lui enjoignant de
rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempr  cet ordre, subit le
sort de ses parents[477].

[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.]

[Note 476: Vis--vis l'extrmit occidentale du golfe de Tunis.]

[Note 477: En-Nouri, p. 440 et suiv.]

LE MEHDI OBD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les
vnements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisime
_imam-cach_, tait mort en Orient, laissant son hritage  son fils
Obed-Allah. Se sentant prs de sa fin, il lui avait adress ces
paroles: C'est toi qui es le Mehdi; aprs ma mort, tu dois te rfugier
dans un pays lointain o tu auras  subir de rudes preuves[478]!

[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 515. Il est 
remarquer que la fin des sicles de l'hgire est toujours favorable 
l'apparition des Medhi.]

Pour se conformer  sa destine, Obd-Allah, qui tait alors g de
dix-neuf ans, quitta, aprs le dcs de son pre, la ville de Salema et
voulut d'abord se diriger vers l'Imen. Il tait accompagn de son jeune
fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que
les partisans de son pre en Arabie avaient presque abandonn sa
doctrine, et ne paraissaient nullement disposs  le recevoir. Il tait
donc fort indcis, lorsqu'il reut un message d'Abou-Abd-Allah, apport
de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frre de celui-ci, accompagn de quelques
chefs ketamiens. Le fidle missionnaire le flicitait de son avnement,
comme imam, et l'engageait  venir le rejoindre en Afrique, o son parti
devenait de jour en jour plus puissant.

Ces bonnes nouvelles dcidrent Obed-Allah  gagner l'Occident. Mais
l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiates s'tait
rpandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus
grand soin; son nom et son signalement furent adresss aux gouverneurs
des provinces les plus recules, et ordre fut donn de le saisir partout
o on le dcouvrirait.

Obd-Allah parvint cependant  passer en Egypte, sous l'habit d'un
marchand, car, selon l'nergique expression arabe, les yeux taient
aiguiss sur lui[479]. Arrts au Caire par le gouverneur de cette
ville, les voyageurs ne recouvrrent leur libert que grce  l'habilet
de leurs rponses; ils purent alors continuer leur route, mais en
redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivs  la hauteur de
Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses
compagnons et sa mre, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frre
d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrive aux Ketama.

La petite caravane, grossie de quelques marchands, ngligea toute
prcaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer 
Karouan. Mais les ordres donns taient tellement svres, que personne
ne pouvait demeurer inaperu. Abou-l'Abbas fut arrt avec tout son
monde et conduit  Ziadet-Allah. Devant ce prince le da fut
impntrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son
secret. Quelqu'un de la suite ayant dclar qu'il venait de Tripoli, le
gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait tre dans
cette rgion, car il donna l'ordre de l'arrter[480].

[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donn une traduction dans
le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.]

[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.]

Cette fois encore, Obd-Allah, prvenu  temps, put chapper par une
prompte fuite. Il gagna probablement l'intrieur et, reprenant sa marche
vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer prs de
Constantine. De l il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama,
et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se dcouvrait,
sacrifier Abou-l'Abbas qui tait rest entre les mains de
Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophtie de
son pre: ...Tu dois te rfugier dans un pays lointain, o tu subiras
de rudes preuves! Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires,
et, oprer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'et t le triomphe sans
les preuves. Il continua donc  errer en proscrit.

[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.]

CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCS.--Pendant
ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conqurir au mehdi un
empire.--Aprs le dpart d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'oppost 
sa marche, il runit tous ses adhrents et vint audacieusement mettre le
sige devant Stif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par
quelques chefs ketaniens demeurs fidles, essaya une rsistance
dsespre; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place
capitula et fut rase par les Chiates vainqueurs.

A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de
ses parents, nomm Ibn-Hobach, avec une trs nombreuse arme. Ces
troupes vinrent se masser prs de Constantine, o elles perdirent un
temps prcieux; puis, elles s'avancrent jusqu' Bellezma, et, prs de
cette localit, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient march en
masse  leur rencontre. La victoire se dclara pour les Chiates.
Ibn-Hobach se replia en dsordre, avec les dbris de son arme, 
Bar'a, d'o il gagna ensuite Karouan.

Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une
partie de son arme et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya
oprer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombrent en son pouvoir.
En mme temps, un de ses gnraux s'emparait de la place de
Tidjist[482], et accordait  la garnison une capitulation honorable. En
revanche, le gnral Haroun-et-Tobni, ayant pouss une pointe audacieuse
sur les derrires des Chiates, vint surprendre et brler la place de
Dar-Melloul, prs de Tobna.

[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis),  une douzaine de lieues
au sud de Constantine.]

En somme, la cause des Chiates obtenait de constants avantages, et les
populations, attires autant par l'appt de la nouveaut, que par la
clmence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de
lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses
prdcesseurs avaient nglig d'craser l'ennemi quand il n'avait aucune
force, et maintenant il tait trop tard. Les rebelles tenaient dj les
principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre  les
voir paratre d'un jour  l'autre et mettre le sige devant sa capitale.
Dans cette prvision, il fit rparer les fortifications de Karouan et
des places environnantes; en mme temps, il vidait le trsor public pour
lever des troupes et les opposer  l'ennemi.

En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une arme, contre les
Chiates, qui opraient sur les versants de l'Aours. Mais, parvenu 
El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra 
Rokkada, laissant le gnral Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec
un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de
son chteau et, sans se proccuper davantage du danger qui le menaait,
il se plongea de plus en plus dans la dbauche.

Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'a et
de Mermadjenna; puis il rduisit les tribus nefzaouiennes et s'avana
jusqu' Tifech[483], dont il reut la soumission. Il rentra alors dans
son centre d'oprations, afin de prparer une nouvelle campagne; mais
aussitt, le gnral Ibrahim, arrivant  sa suite, reprit une partie du
territoire conquis, avec Tifech.

[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, prs de Souk-Ahras.]

Bientt, le da chiate reparut dans l'est; laissant derrire lui
Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position
inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pntrant ensuite
en Tunisie, il rduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avana
sur Rokkada. Mais il avait trop prsum de ses forces. Bientt, en
effet, le gnral Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles,
lui livra bataille et le mit en droute; les Chiates s'enfuirent en
dsordre par tous les dfils. Abou-Abd-Allah, lui-mme, ne s'arrta
qu' Gudjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour rsultat de faire
rentrer momentanment sous leur domination la plupart des places
conquises par les rebelles, y compris Bar'a.

Mais l'chec des Chiates, qui aurait pu avoir les suites les plus
graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succs en reprenant
vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours
la chute dfinitive du trne ar'lebite. Sitt, en effet,
qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, tait
rentr dans son poste d'observation  El-Orbos, il vint mettre le sige
devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant;
puis il alla reprendre Bar'a, et aprs y avoir laiss un commandant,
rentra dans son quartier de Gudjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'a,
mais il se heurta  un corps de douze mille Chiates qui le
repoussa[484].

[Note 484: En-Nouri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et
suiv. El-Karouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._]

LES CHIATES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH
III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment dcisif tait
arriv, ne restait pas inactif  Gudjal. Il avait adress un appel 
tous ses adhrents ou allis, et s'occupait de runir une arme
formidable. De tous cts arrivaient les contingents: Zouaoua du
Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de
l'Aours, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes.

Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche,  la tte
d'une arme dont le chiffre est port par les chroniques  deux cent
mille hommes, diviss en sept corps. Avec de telles forces, il se porta
en droite ligne sur la capitale de son ennemi.

En vain le gnral Ibrahim essaya de faire tte aux Ghiates; vaincu
dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur
Karouan, o se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'arme
d'Abou-Abd-Allah s'arrta  El-Orbos le temps ncessaire pour mettre
cette ville au pillage[486], puis pntra comme un torrent en Tunisie.

[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.]

[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants rfugis dans la mosque
auraient t impitoyablement massacrs.]

Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il
avait toujours t: lche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la
dfaite de son gnral et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait rsister
 la tourbe de ses ennemis, il fit courir,  Rokkada, le bruit que ses
troupes avaient remport la victoire; puis il ordonna de mettre  mort
toutes les personnes qu'il dtenait dans les cachots, et de promener
leurs ttes  Karouan, au vieux chteau et  Rokkada, en annonant
qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En mme temps, il
s'empres'sa de runir tous les objels prcieux et les trsors qu'il
possdait, et se prpara  fuir avec ses courtisans et ses favorites.

En vain, un de ses meilleurs officiers, nomm Ibn-es-Sar', s'effora de
le retenir et de l'exhorter  la rsistance, en lui rappelant les
exploits de ses aeux. Le dernier des Ar'lebites ne rpondit  ces
gnreux efforts que par des paroles de dfiance et de menace.

Bientt, tout fut prt pour le dpart; les plus fidles, serviteurs
esclavons reurent chacun une ceinture contenant mille pices d'or; on
plaa les autres objets prcieux et les femmes sur des mulets, et  la
nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte:
A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueri,--il avait appris la
dfaite de ses troupes;  celle de la prire d'_El-Acha_, (de huit 
neuf heures du soir) il tait parti.--Il prit la nuit pour monture
dit, de son ct, Ibn-Hammad.

Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La
population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps,  la lueur des
flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit mme sa fortune.

ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitt que la nouvelle
de la fuite du gouverneur fut connue  Karouan, le peuple se porta en
foule  Rokkada et mit le palais au pillage. En mme temps arrivait le
gnral Ibrahim, ramenant les dbris de ses troupes qui achevrent de se
dbander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgr l'tat dsespr
des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'tant rendu au
Divan,  la tte de partisans dvous, il se fit proclamer gouverneur et
adressa  la population des paroles pleines de coeur pour l'engager  la
rsistance. Mais la terreur des rgnes prcdents avaient teint tout
sentiment d'honneur chez ce peuple opprim; aprs avoir d'abord obtenu
l'adhsion de la foule, le gnral la vit bientt se tourner contre lui
et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage  la pointe de son pe.
Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.

Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiates, commande par
Arouba-ben-Youof et El-Haen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut
sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur
inspire par les farouches berbres, pour faire cesser le pillage qui
durait depuis huit jours.

Peu aprs, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entre
triomphale dans cette place. Il tait prcd d'un crieur psalmodiant
ces versets du Koran[487]: C'est lui qui a chass les infidles de sa
maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnes! etc.

[Note 487: Sourate de la fume.]

Les gens de Karouan lui avaient envoy une dputation des citoyens les
plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman;
l'avant-garde des Ghiates entra donc sans coup frir dans cette ville,
mais, comme un grand nombre d'habitants s'taient enfuis, Abou-Abd-Allah
proclama une amnistie gnrale, qui rassura les esprits et fit rentrer
les migrs. Un de ses premiers soins fut de mettre en libert son frre
Abou-l'Abbas et la mre du mehdi qui, jusqu'alors, taient rests en
prison. S'il continua  se montrer modr dans sa victoire, sa clmence
n'alla pas jusqu' faire grce aux soldats de la garde noire ar'lebite.
Tous ceux qu'on put arrter furent impitoyablement mis  mort.

Les adhrents du gouverneur dchu taient venus se grouper autour de lui
 Tripoli. Ibrahim, qui l'avait galement rejoint, dut aussitt prendre
la fuite pour viter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger,
comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Aprs avoir pass 
Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tte
d'Ibn-es-Sar, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrter
sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il crivit
au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute
rponse, il reut l'ordre de se rendre  Rakka, en Syrie, et d'y
attendre ses instructions. Quelque temps aprs, il obtint l'autorisation
de rentrer en Egypte, et il y acheva misrablement sa vie dans les plus
honteuses dbauches.

Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donn  l'Afrique des
princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de
l'autorit arabe, impose aux Berbres deux sicles et demi auparavant.
Le Mag'reb avait dj repris possession de lui-mme; l'Ifrikiya,  son
tour, tait dlivre de la domination du khalifat, et les indignes
allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succs
tait particulirement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la
suprmatie s'tablissait sur les autres groupes de la race et sur les
restes des colonies arabes.

Aprs sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de
l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les
provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congdia
les auxiliaires, qui retournrent chez eux chargs de butin, puis il
s'appliqua  rappeler  Karouan et  Rokkada mme les populations
migres. tabli dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des
insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa
de l'organisation des troupes rgulires, auxquelles il donna des
tendards portant des inscriptions  la louange des Fatemides.

Aprs avoir, avec autant de prudence que d'habilet, tabli sur des
bases solides le gouvernement, il songea  faire profiter de ses
conqutes celui pour lequel il avait travaill, son matre, le mehdi
Obd-Allah.

[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un ct
[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis
de Dieu soient disperss!_)]]

LES CHIATES VONT DLIVRER LE MEHDI  SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du
nouveau souverain de l'Afrique tait proclam dans toutes les mosques,
celui-ci gmissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.

Nous l'avons laiss prs de Constantine, continuant son chemin vers le
sud-ouest, au lieu de donner la main  son da. Il ne cessa d'errer en
proscrit, toujours accompagn de son jeune fils, et tenu, dit-on, au
courant des succs de ses partisans par des missaires secrets. Il
arriva enfin  l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons
que ce territoire tait le sige de la petite royaut des Beni-Midrar,
exerant leur autorit sur les tribus miknaciennes du haut Mouloua.

Bien que ces Berbres fussent des kharedjites-sofrites, trs fervents,
ils reconnaissaient la souverainet du khalife abbasside. Le prince
rgnant, El-Ia, avait reu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il
pntrait dans ses tats. Les deux voyageurs lui ayant t signals, il
devina leur caractre et les fit arrter. Ainsi, aprs avoir chapp
pendant sept annes,  travers deux continents, aux poursuites de ses
ennemis, Obed-Allah trouvait la captivit dans une oasis de l'extrme
sud du Mag'reb,  plus de douze cents lieues de son point de dpart;
c'tait la continuation des preuves annonces par son pre[489].

[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad,
_loc. cit.,_ El-Karouani, p. 89 et suivantes.]

Aussitt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire,
il se prpara  aller dlivrer son matre. Ayant runi une arme dont
le nombre inondait la terre selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa
 Karouan son frre Abou-l'Abbas, assist du chef ketamien
Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les
populations zentes que les Chiates rencontrrent sur leur passage se
retirrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'arme
parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoy 
El-Ia un message pour l'engager  viter les chances d'un combat, en
rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute rponse, fit
mettre  mort les parlementaires.

Aprs cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la
ville, car les Miknaa, sous la conduite de leur roi, avaient bravement
march  la rencontre de leurs ennemis. Ds les premiers engagements, le
succs se dclara pour les Chiates; les troupes d'El-Ia furent
tailles en pices, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement
de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux
habitants de la ville vinrent au camp des assigeants implorer leur
clmence et leur offrir de les mener  la prison o tait dtenu le
mehdi.

Abou-Abd-Allah se rserva le soin de mettre en libert les prisonniers.
Il les revtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de
parade et salua Obd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au
camp, en marchant  pied devant lui, et pendant le chemin il s'criait,
en versant des larmes de joie: _Voici votre imam, voici votre
seigneur!_ C'tait, pour le mehdi, le triomphe aprs les preuves.

Les troupes ketamiennes ne tardrent pas  se saisir d'El-Ia qui fut
mis  mort. Sidjilmassa avait t livre au pillage et incendie[490].

[Note 490: Notre rcit, dans les pages qui prcdent, s'loigne, sur
un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la
page 30  la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur
le texte du Baan. Les donnes d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouri sont
presque toujours cartes par cet auteur, qui, en outre, parat ne pas
avoir connu le texte si intressant d'Ibn-Hammad.]

RETOUR DU MEHDI OBD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE
OBDITE.--Aprs un repos de quarante jours,  Sidjilmassa, l'arme
reut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme
gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'leb, avec un corps de Chiates. A
son retour, l'arme passa par Gudjal. Le fidle Abou-Abd-Allah remit
alors  son matre les trsors qu'il avait amasss dans cette place, et
qui provenaient du butin des prcdentes campagnes. Tout avait t
religieusement conserv, pour que le mehdi en oprt lui-mme le
partage.

Dans le mois de dcembre 909, ou au commencement de janvier 910,
Obd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entre  Rokkada.
Quelques jours aprs, il reut, dans une sance d'inauguration
solennelle, le serment des habitants de Karouan. En attendant qu'il et
bti une ville pour lui servir de rsidence royale[491], Obd-Allah
s'tablit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le
titre de mehdi et fit frapper des monnaies o ce nom tait inscrit.

Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de
toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt annes  peine avaient suffi
pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison
mme de la rapidit de cette conqute, la fidlit des populations
n'tait rien moins que bien tablie et, en mains endroits, l'autorit
chiate n'tait pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi
envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargs de
sommer les populations de faire acte d'adhsion au nouveau souverain.
Grce  ces mesures et  la svrit dploye dans leur application, car
tout opposant tait mis  mort, l'ordre fut rtabli et le fonctionnement
de l'administration assur. Ainsi se trouva accomplie une prdiction
colporte par les Fatemides et annonant, pour la fin du IIIe sicle de
l'hgire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: Le soleil se
lvera  l'Occident, tel tait le texte ambigu de cette prdiction,
qu'on faisait remonter  Mahomet[492].

[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).]

[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algriennes_, p. 386,
citant d'Herbelot.]

Pour trancher compltement avec le rgime tomb, les anciennes places,
fortes, siges des commandants ar'lebites, furent rases, et les prfets
fatemides s'tablirent dans d'autres localits, leves au rang de
chefs-lieux.

La tribu des Ketama fut comble de faveurs; elle fournit les premiers
officiers du gouvernement et les gnraux pour les postes importants.
C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause
d'Obd-Allah avait russi. Les Berbres, adoptant la nouvelle secte, en
avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'tranger.

C'est ce qui s'tait pass, deux sicles auparavant,  l'gard du
kharedjisme. Malgr la perscution dont il avait t l'objet, ce schisme
possdait encore beaucoup d'adhrents, et nous n'allons pas tarder 
voir s'engager une lutte suprme entre la doctrine fatemide et l'hrsie
kharedjite, au grand dtriment de la vieille race berbre.

   APPENDICE

   CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES

   Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800
   Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812
   Ziadet-Allah I............... 817
   Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838
   Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841
   Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856
   Ziadet-Allah II.............. 863
   Abou-el-R'aranik............. 864
   Ibrahim II ben-Ahmed......... 875
   Abou-Abd-Allah............... 902
   Ziadet-Allah III............. 903
   Chute de Ziadet-Allah III.... 909




CHAPITRE IX

L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES
910-934


Situation du Mag'reb en 910.--Conqutes des Fatemides dans le Mag'reb
central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait prir Abou-Abd-Allah et
crase les germes de rbellion.--vnements de Sicile.--vnements
d'Espagne.--Rvoltes contre Obed-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par
Obed-Allah.--Expdition des Fatemides en Egypte, son
insuccs.--L'autorit du mehdi est rtablie en Sicile.--Premire
campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expdition
fatemide contre l'Egypte.--Conqutes de Messala en Mag'reb.--Expditions
fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succs des
Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relve  Fs le trne edriside;
sa mort.--Expdition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succs
d'Ibn-Abou-l'Afia.--Moua se prononce pour les Omades; il est vaincu
par les troupes fatemides.--Mort d'Obed-Allah, le mehdi.--Expditions
fatemides en Italie.


SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment o le triomphe des Fatemides va
faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est
opportun de jeter un coup d'oeil gnral sur l'tat du pays et de passer
en revue les vnements survenus en Mag'reb; car le rcit des
rvolutions dont l'Ifrikiya a t le thtre nous en a forcment
dtourns.

A Fs, Yaha-ben-Kacem-ben-Edris continua de rgner paisiblement
jusqu'en l'anne 904. La guerre ayant alors clat entre lui et son
neveu Yaha-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il prit dans un
combat livr contre lui par Reba-ben-Sliman, gnral de son adversaire.
A la suite de cette victoire, Yaha-ben-Edris s'empara de l'autorit
dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier clat le trne de Fs[493].

[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106.
El-Bekri, trad. article _Idricides_.]

La grande tribu des Miknaa avait profit, dans ces dernires annes, de
l'affaiblissement de la dynastie edriside et se prparait  s'lever sur
ses dbris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces
Berbres avaient soumis  leur autorit tout le territoire compris entre
Teoul, Taza et Loka, c'est--dire, la frontire orientale du Mag'reb
extrme. Le reste de la tribu tait  Sidjilmassa, o la royaut qu'elle
y avait fonde venait d'tre renverse par les Chiates[494].

Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorit
sur Tlemcen et les plaines situes  l'est de cette ville. Auprs d'eux
taient leurs frres les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement
augment et qui tendaient leur autorit dans les rgions sahariennes et
sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer tait un
guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scne[495].

Les souverains omades d'Espagne cherchaient  tablir leur influence
sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyrent une
expdition. Les gnraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la
commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un
trait par lequel ceux-ci livrrent un territoire, o ils fondrent la
ville d'Oran[496]. Ce fut la premire colonie omade en Mag'reb.

Enfin,  Tiharet, rgnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort
affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un
secours capable de la protger contre les ennemis qui
l'entouraient[497].

[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.]

[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.]

[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.]

[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.]

CONQUTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES
ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'arme chiate, aprs la dlivrance du
mehdi, un corps d'arme avait t laiss dans le Mag'reb central, sous
le commandement du ketamien Arouba-ben-Youof. Ce gnral ayant attaqu
Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre 
mort le prince Rostemide. Ainsi s'teignait cette petite dynastie. En
mme temps, Tiharet cessa d'tre le centre du kharedjisme ebadite; les
sectaires de ce schisme, poursuivis sans relche par les Fatemides,
durent migrer vers le sud et chercher un refuge dans la valle de
l'Oued-Rir', en plein dsert (910). Ils paraissent avoir t accueillis
par les Beni-Mezab qui adoptrent leurs doctrines.

Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les fora  la
soumission et  la conversion; puis il alla rduire une rvolte qui
avait clat dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques
mcontents.

Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laiss comme gouverneur  Tiharet,
entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran.
Ceux-ci, ayant rompu avec les Omades, lui offrirent de lui livrer
cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu
aprs, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun,
qui avait contribu  leur succs, en fut nomm gouverneur (910).

Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui rgne  ce sujet
dans les chroniques arabes, de dire si cette expdition fut conduite par
Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le gnral du mehdi tendit
l'autorit de son matre sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et
Azdadja de la province d'Oran. Peut-tre mme entrait-il, ds lors, en
relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaa, qui devait tre
avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.

Vers le mme temps, les habitants de Sidjilmassa se rvoltaient contre
les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute
sa garde de Ketama.

LE MEHDI FAIT PRIR ABOU-ABD-ALLAH ET CRASE LES GERMES DE
RBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'tait lev entre le mehdi
et son fidle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cdant, dit-on, 
l'influence de son frre, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les
services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction
des affaires. Mais Obd-Allah n'entendait nullement partager son
autorit avec qui que ce ft. Irrit de voir ses avis brutalement
repousss, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis--vis
de son matre; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs,  conspirer
sourdement contre lui. Ces mcontents rpandirent le bruit que le mehdi
n'tait pas l'instrument de la volont divine, l'tre surnaturel, dont
le caractre devait se rvler aux humains par des miracles. Nous nous
sommes tromps  son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des
_signes_ pour se faire reconnatre; le vrai Imam doit faire des miracles
et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la
cire[498].

[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

Ils l'accusaient en outre d'avoir gard pour lui seul les trsors de
Gudjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en
Abou-Abd-Allah, prtrent l'oreille  ces discours et chargrent leur
grand cheikh de faire des remontrances  Obd-Allah lui-mme.

Le danger tait pressant pour le mehdi, puisque ses adhrents
commenaient  s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un
tre surnaturel n'tait qu'un homme comme eux. Obed-Allah comprit que
sa seule porte de salut tait l'nergie, qui impose toujours aux masses,
et, pour toute rponse, il fit mettre  mort le grand cheikh des Ketama.
Afin d'achever d'anantir la conspiration, il envoya les principaux
chefs occuper des commandements loigns, de sorte qu'ils se trouvrent
disperss et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus
compromis furent tus au loin et sans bruit par des missaires dvous.
L'auteur de la conspiration restait  punir; le medhi, touffant tout
sentiment de reconnaissance, n'hsita pas  sacrifier  sa scurit
l'homme auquel il devait le pouvoir.

Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frre
Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frres,
Arouba et Hobacha, enfants de Youof, sortirent des massifs et se
prcipitrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frapp le premier. En vain
Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorit aux deux chefs qui avaient
t autrefois ses lieutenants: Celui auquel tu nous a ordonn d'obir
nous commande de te tuer[499], rpondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba
perc de coups sur le cadavre de son frre.

Obd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frres: il prsida
lui-mme au lavage de leurs corps; puis, aprs la rcitation des
prires, il dit  haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah:
Que Dieu te pardonne et qu'il te rcompense dans l'autre vie, car tu as
travaill pour moi avec un grand zle!--Se tournant ensuite vers
Abou-l'Abbas: Quant  toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune piti,
car tu es cause des garements de ton frre; c'est toi qui l'as conduit
aux abreuvoirs du trpas!

Les deux victimes furent enterres au lieu mme o elles taient tombes
sous le poignard des assassins[500]. Quant  ceux-ci, l'un d'eux,
Hobacha, fut nomm gouverneur de Barka et de la rgion de l'est;
l'autre, Arouba, reut le commandement de Bar'a et de la frontire
sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces
excutions, mais ils furent promptement touffs dans le sang de leurs
promoteurs. Grce  ces mesures nergiques, le pouvoir d'Obd-Allah,
loin de ressentir aucune atteinte, se renfora de tout l'effet produit
par l'crasement de ceux qui avaient voulu le renverser.

[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.]

[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

VNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amen la
chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prvoir,
avait divis les Musulmans de Sicile. Les chrtiens en profitrent pour
se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, migrs
d'Afrique, relevrent un peu la situation de la colonie, et cherchrent
 proclamer l'indpendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais,
aussitt que le mehdi et assur son pouvoir, il envoya dans l'le un de
ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Kolb, surnomm
Ben-bou-Khanzir.

Dbarqu en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du
mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite,
pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une
heureuse expdition au Yal-Demone et rpandit partout la terreur de son
nom. Mais bientt son extrme cruaut indisposa contre lui ses plus
fidles adhrents, qui l'arrtrent par surprise et l'expdirent au
mehdi. Il fut remplac par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501].

[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de
Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.]

VNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu prcdemment que le khalife
Abd-Allah tait arriv, au commencement du Xe sicle, aprs de longues
annes de lutte,  rtablir l'autorit omade en Espagne et  tenir en
respect les petites royauts, qui se formaient de toute part. Le succs
continua  couronner ses efforts, surtout dans le midi: En 903, son
arme prit Jan; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur
Ibn-Hafoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Caete, aux
Beni-el-Khali; en 907, elle fora Archidona  payer tribut; en 910, elle
prit Baeza, et l'anne suivante, les habitants d'Iznajar se rvoltrent
contre leur seigneur et envoyrent sa tte au sultan. Mme dans le nord
il y avait une amlioration notable[502].

[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant
Ibn-Haan.]

Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), aprs un
rgne de vingt-quatre ans.

Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succda. C'tait un jeune homme
de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa
jeunesse, il ne ft pas  la hauteur de sa mission, il ne tarda pas 
dmontrer lui-mme, que pour le courage et l'habilet politique, il ne
le cdait  personne.

Attaquant rsolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit
une partie  la soumission. Mais Ibn-Hafoun, qui se faisait appeler
Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme  Bobastro le drapeau de
l'indpendance nationale et du christianisme.

Les Berbres de Mag'reb, particulirement de la province de Tanger,
prenaient part  ces luttes comme mercenaires. S'tant mis  la tte de
l'arme, Abd-er-Rahman parcourut en matre les provinces d'Elvira et de
Jan, recevant partout des soumissions, et brisant les rsistances qu'il
rencontrait. Il se prsenta enfin devant Sville, dont les notables lui
ouvrirent les portes (dcembre 913)[503].

Les annes suivantes furent non moins favorables, et, en 917,
Ibn-Hafoun rendait le dernier soupir. L'unit de l'empire omade se
trouvait rtablie et un grand rgne allait commencer.

[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.]

RVOLTES CONTRE OBD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire,  peine
assis, tait branl par les rvoltes indignes; mais l'nergie du mehdi
suffisait  tout. Ce fut d'abord dans la rgion de Tripoli, que les
Houara et Louata prirent les armes. Les gnraux obdites touffrent
dans le sang cette sdition; on dit que les ttes des promoteurs furent
expdies  Karouan et exposes sur les remparts.

Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entran ses Zentes  l'attaque
de Tiharet, s'tait empar de cette ville et avait contraint le
gouverneur, Douas,  chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une arme
nombreuse, envoye par le mehdi, dlogea les Zentes de leur nouvelle
conqute, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que
Messala-ben-Habbous, chef des Miknaa, qui, nous l'avons vu, avait dj
contract alliance avec les Obdites, les aida  craser les Zentes,
car Messala reut, comme rcompense, le commandement de Tiharet et la
mission de protger la frontire occidentale.

Les Ketama avaient t douloureusement frapps par la mise  mort
d'Abou-Abd-Allah; de son ct, le mehdi, craignant les effets de leur
rancune, leur avait retir sa confiance. Les habitants de Karouan
dtestaient ces sauvages trangers, dont l'insolence tait sans bornes.

La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la
population de Karouan, saisissant un prtexte, se jeta sur eux et en
fit un vritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchrent,
parat-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparatre en les
jetant dans les gots.

En apprenant la faon dont leurs contribules taient traits en
Ifrikiya, les Ketama se mirent en rvolte ouverte, placrent  leur tte
un des leurs, auquel ils donnrent le titre de mehdi, et envahirent le
Zab. La situation tait grave. Obd-Allah fit marcher contre les
rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il
fallut une campagne de prs d'un an pour les rduire. Le faux mehdi,
ayant t pris, fut ramen  Karouan et excut  Rokkada, aprs avoir
t promen, revtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504].

Pendant que le Mag'reb tait le thtre de la rvolte ketmienne, les
gens de Tripoli, imitant ceux de Karouan, massacraient les Ketama,
chassaient leur gouverneur et se dclaraient indpendants. Le mehdi
envoya d'abord sa flotte qui russit  surprendre, dans le port de
Tripoli, les navires des rvolts et les dtruisit. On investit ensuite
la ville par terre, et, aprs quelques mois de blocus, les Tripolitains,
qui avaient souffert les horreurs de la famine, se dcidrent  se
rendre  Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent
massacrs et la ville livre au pillage; une forte contribution de
guerre fut frappe sur les survivants[505].

[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson,
apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.]

[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.]

FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette
poque qu'Obed-Allah, aprs avoir visit le littoral, depuis Tunis et
Karthage jusqu' la petite Syrte, arrta son choix sur une petite
presqu'le, situe  soixante milles de Karouan, et nomme par les
indignes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la
reliait au rivage, du ct de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa
couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa
capitale.

La presqu'le avait, disent les auteurs arabes, la forme d'une main
avec son poignet. De solides fortifications tablies sur l'isthme ne
laissaient qu'une seule entre, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer.
Dans ce vaste enclos, Obed-Allah fit construire des palais pour lui et
des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent
creuss, et des travaux excuts afin de rendre plus sr le port
naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galres.

En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zoula, o le
peuple et les marchands vinrent s'tablir[506].

[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 325. El-Bekri,
passim. El-Karouani, p. 95.]

EXPDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCS.--Si Obed-Allah
cherchait  se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il
sentait son trne encore bien vacillant; de tous cts, les ttes
fermentaient. En Sicile, aprs quelque temps d'anarchie, l'esprit de
rsistance s'tait rveill, et les Musulmans avaient plac  leur tte
le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait t de
retrancher de la khotba (prne) le nom du mehdi et de proclamer
l'autorit du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut
accueillie, en Orient, avec faveur et il reut les emblmes du
commandement: Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].

Obed-Allah, du reste, considrait son sjour en Ifrikiya comme une
simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il
n'aspirait qu' se transporter sur un autre thtre. La premire tape
devait tre l'Egypte et il en dcida audacieusement la conqute. Ayant
runi une arme nombreuse de Ketama, il en donna le commandement  son
fils Abou-l'Kassem et le lana vers l'est. Le jeune prince traversa
facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obissance le pays de
Barka. De l, il marcha directement sur Alexandrie et commena le sige
de cette ville. En mme temps, une flotte de deux cents navires, sous le
commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Aprs s'tre
empars d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancrent dans
l'intrieur, envahirent la province de Faoum et marchrent sur le vieux
Caire.

Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reu du khalife
un renfort important, command par l'eunuque Mouns, qu'on appelait _le
matre de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans
plusieurs combats et les fora  la retraite. Abou-l'Kassem dut
abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se
rfugier  Barka.

La flotte du mehdi venait  peine de rentrer d'Orient et se trouvait
dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancs par
Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils
d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expdition, dispersa ou coula les navires
chiates; puis, ayant opr son dbarquement, mit en droute les troupes
envoyes contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette
ville au pillage et, enfin, se prsenta devant Tripoli, o il trouva
Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les dbris de ses troupes. Il se
dcida alors  se rembarquer et rentra en Sicile charg de butin.

[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.]

[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.]

Les insuccs militaires ont toujours pour rsultat de provoquer la
suspicion contre les gnraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jet
en prison; son frre, craignant le mme sort, prit la fuite et essaya de
gagner le pays des Ketama, pour le soulever  son profit; mais il fut
arrt et livr  Obd-Allah, qui fit trancher la tte aux deux
frres[509].

[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Karouani, p.
95-96. Ibn-Hammad, passim.]

L'AUTORIT DU MEHDI EST RTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait
 combattre l'indiscipline des Berbres, des Arabes, des lgistes, des
nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les
uns contre les autres. Le succs de l'expdition de son fils Mohammed
n'avait fait qu'exciter la cupidit des Musulmans; aussi Ibn-Korhob
dut-il cder  leurs instances et organiser une razia sur la terre
ferme. Dbarque en Calabre, l'arme expditionnaire ravagea une partie
de cette province. Mais une tempte dtruisit la flotte, et les
Musulmans qui chapprent au naufrage regagnrent comme ils purent
l'le. Ne possdant plus de navires, Ibn-Korhob ne put rsister aux
attaques constantes des vaisseaux du mehdi.

Sur ces entrefaites, l'impratrice Zo, rgente pendant la minorit de
son fils, prescrivait  son lieutenant, en Calabre, de faire la paix
avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait
besoin de toutes ses forces. Un trait fut alors conclu, par lequel les
Byzantins s'engagrent  verser  l'mir de Sicile un tribut annuel de
vingt-deux mille pices d'or (fin 915)[510].

Bientt, une nouvelle rvolte ayant clat en Sicile, Ibn-Korhob se
dmit du pouvoir et voulut se rfugier en Espagne (juillet 916); mais
les rvolts assaillirent son vaisseau et, s'tant empars de l'mir,
l'envoyrent au mehdi: Qui t'a pouss,--lui dit ce prince,--
mconnatre les droits sacrs de la maison d'Ali, en te rvoltant contre
nous?--Les Siciliens,--rpondit le prisonnier,--m'ont lev au pouvoir
malgr moi et, malgr moi, m'en ont fait descendre. Le souverain
fatemide l'envoya au supplice[511].

Abou-Sad-Moussa, dit Ed-D'af, fut charg par le mehdi de prendre le
commandement en Sicile. Ce gnral teignit dans leur germe toutes les
rvoltes et dploya une grande svrit: s'tant rendu matre de
Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre gnral de la population.
Enfin, une amnistie fut proclame, au nom du chef de l'empire obdite,
et Abou-Sad rentra  Karouan, en laissant dans l'le, comme
gouverneur, Sad-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512].

[Note 510: Amari, t. II, p. 153.]

[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.]

[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.]

PREMIRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les
difficults auxquelles le mehdi avait  faire face dans l'Est ne
l'empchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident.
Messala-ben-Habbous, prpos par lui  la garde de Tiharet, le poussait
 entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Sad,
le descendant de la petite royaut des Beni-Salah  Nokour, s'tant
alli aux Edrisides, et ayant refus obissance aux Fatemides,
Obd-Allah jugea que le moment d'agir tait arriv, et il donna 
Messala l'ordre de se mettre en marche.

Le chef des Miknaa partit de Tiharet au printemps de l'anne 917. Sad
l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranch, mais la clef de
la position ayant t livre par un tratre, Sad fit transporter sa
famille et ses objets prcieux dans une le voisine du port, puis, se
jetant en dsespr sur les ennemis, il tomba perc de coups. Messala
livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tte de
l'infortun Sad. Sa famille parvint  gagner l'Espagne et fut reue
avec honneur par Abd-er-Rahman III[513].

[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p.
141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.]

Pour affermir sa conqute, Messala guerroya encore pendant plusieurs
mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en
laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps aprs, les fils de
Sad, soutenus par les Berbres, rentrrent en possession de leur petit
royaume, et l'un d'eux, nomm Salah, fut reconnu comme prince rgnant.
Un de ses premiers actes consista  proclamer l'autorit du khalife
omade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit
pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.

NOUVELLE EXPDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obed-Allah reprit, alors
ses plans de campagne en Orient. Ayant runi une arme formidable, dont
les auteurs arabes, avec leur exagration habituelle, portent le chiffre
 cinq cent mille hommes, il en confia le commandement  son fils
Abou-l'Kassem et la lana contre l'Egypte. Au printemps de l'anne 919,
cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'lite, se mit en
marche. L'Egypte tait alors dgarnie de troupes; aussi les Chiates se
rendirent-ils facilement matres d'Alexandrie qu'ils livrrent au
pillage, puis ils envahirent le Faoum et une partie du Sad. Le
gouverneur n'avait pas os lutter en rase campagne; retranch  Djiza,
il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi
n'tait pas seulement de conqurir cette riche contre: c'tait
l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparatre en
vainqueur l o il avait t perscut. Abou-l'Kassem crivit aux
habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre  lui.

Cependant, la situation des Chiates ne laissait pas d'tre critique:
coups de leur base d'oprations, dcims par la peste, ils attendaient
avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside tant
mort avait t remplac par Takin qui avait dj eu la gloire de
repousser la premire invasion; des troupes lui avaient t envoyes et
enfin, l'eunuque ngre Mouns, rentr en grce prs de son souverain, se
prparait  accourir pour jeter son pe dans la balance.

Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoye par le mehdi au
secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides
lancs contre elle par Monns russirent  l'incendier  Rosette. En
920, Mouns arriva avec les troupes de l'Irak et, ds lors, la face des
choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une  une toutes ses
conqutes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette
retraite, bien qu'effectu en assez bon ordre, fut dsastreuse; dans le
mois de novembre, le prince obdite rentra  Karouan, ne ramenant,
dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait pri par le fer
ou la maladie, tait prisonnier ou s'tait dispers[514].

[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad,
passim. El-Karouani, p. 96.]

CONQUTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient tait le thtre
de ces vnements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une
nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaa, soutenu
par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des
Edrisides. Yaha-ben-Edris ayant runi ses guerriers arabes, son corps
d'affranchis et tous les contingents berbres dont ils disposait et
parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avana
contre l'ennemi. Mais il essuya une dfaite et dut rentrer dans Fs, sa
capitale, pour s'y retrancher. Messala, arriv sur ses traces, commena
le sige de la ville, et bientt le descendant d'Edris se vit forc de
traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzerainet du sultan fatemide
et consentit  accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi 
Fs. Avant de rentrer  Tiharet, Messala confia  son cousin
Moua-ben-Abou-l'Afia, le commandement des rgions du Mag'reb,
jusqu'auprs de Fs.

L'anne suivante, des contestations survenues entre Moua et le prince
edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne
tardrent pas  amener une rupture. Aussitt Messala accourut avec ses
troupes dans le Mag'reb. tant entr  Fs, il destitua Yaha-ben-Edris,
l'interna dans la ville d'Azila (prs de Tanger), et s'empara de ses
trsors (921). De l il se porta sur Sidjilmassa, o les descendants des
Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorit.
Ahmed-ben-Memoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui
rsister, il fut pris et mis  mort. Messala, ayant rtabli dans le sud
l'autorit fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du
prcdent roi, et rentra  Tiharet d'o il se rendit  El-Mehda pour
recevoir les flicitations de son matre[515].

Expditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En
Ifrikiya, le souverain fatemide, tabli dans sa capitale d'El-Mehda,
continuait  diriger des expditions contre les chrtiens de Sicile,
pendant que son lieutenant lui conqurait le Mag'reb. Selon M.
Amari[516], Simon, roi des Bulgares, aurait recherch l'alliance du
mehdi, en l'invitant  l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La
gnrosit de l'impratrice Zo, qui mit en libert ses ambassadeurs
tombs entre les mains de ses troupes, dsarma Simon et fit chouer le
projet.

[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbres, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et
suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]

[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.]

Sur ces entrefaites, une rvolte des Nefoua, toujours impatients du
joug, tint en chec pendant de longs mois les armes fatemides, et ce ne
fut qu' la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlev et
qu'ils se virent forcs  la soumission.

Selon le Baan, une nouvelle expdition aurait t effectue en Egypte,
sous le commandement du gnral fatemide Mesrour, en l'anne 924, mais
les dtails prcis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas,
n'eut pour la cause du mehdi aucun rsultat effectif.

SUCCS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les
Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser
en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions
d'attaquer ses frontires ou de s'allier  ses ennemis. Selon
Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait pri en les combattant dans le cours
de l'anne 921, mais nous avons vu plus haut qu'aprs tre rentr de son
expdition de Sidjilmassa, ce gnral tait all saluer son suzerain 
El-Mehda. L'tude comparative des auteurs nous conduit  reporter cet
vnement  l'anne 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zentes
s'tant lances dans la rvolte, Messala marcha contre elles et aprs
plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de
sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le
mehdi.

Une nouvelle arme kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et
Ben-Khalifa[518], arrive de l'est, fut compltement dtruite, par les
Zentes. Grce  ces succs, Ibn-Khazer acquit l'adhsion de presque
toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au del de
la Mouloua, Moua-ben-Bou-l'Afia continuait  exercer le pouvoir au nom
des Fatemides jusqu' la limite extrme du territoire de Fs.

[Note 517: _Histoire des Berbres_, t. II, p. 527 et t. III, p.
230.]

[Note 518: Selon Ibn-Hammad.]

EL-HAAN RELVE,  FS, LE TRNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des
checs prouvs par les armes du mehdi se fit aussitt sentir en
Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nomm El-Haan, dit
El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne
des Djeraoua, l'tendard de sa dynastie. Marchant sur Fs, il s'empara
par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le
ketamien.

Aussitt Moua-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fs  la tte de toutes
ses forces disponibles. El-Haan s'avana bravement au devant de lui et
la rencontre eut lieu entre Fs et Taza, prs d'un ruisseau appel
Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharne et la victoire se pronona pour
l'edriside qui contraignit Moua  fuir, en abandonnant sur le champ de
bataille deux mille Miknaa, parmi lesquels son propre fils. El-Haan
soumit alors  son autorit les rgions de Safraoua, Mediouna, Mekns,
Basra, etc., c'est--dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926).

[Note 519: Le phlbotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude
de frapper son ennemi  la veine du bras.]

[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri,
art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.]

En mme temps, El-Moatez rpudiait la suzerainet fatemide 
Sidjilmassa, et se dclarait indpendant. C'est galement vers cette
poque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Omades
d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique o
il cherchait depuis longtemps  exercer son influence. Ses agents
entrrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un trait d'alliance fut
conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.

Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haan, victime d'une sdition, fut
arrt et jet en prison. Aussitt Moua-ben-Abou-l'Afia accourut  Fs
et entreprit le sige du quartier des Andalous, rest fidle aux
Edrisides. Aprs une lutte acharne, la victoire resta aux Miknaa.
Moua voulait qu'El-Haan lui fut livr, mais on facilita sa fuite en
essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haan se
brisa la cuisse et mourut misrablement.

EXPDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succs
d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les
Omades, dcidrent le mehdi  y faire une nouvelle campagne et  en
confier la direction  son fils. Au printemps de l'anne 927, le prince
Abou-l'Kassem se mit en route  la tte d'une puissante arme. Il passa
par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des
Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il
dut entreprendre toute une srie d'oprations gnes par le mauvais
temps. Ayant contraint les rebelles  la soumission, il continua sa
route vers l'ouest et dut rduire diverses tribus telles que les Houara,
et les Lemaa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'tait
conserv. Il est assez difficile de dire jusqu' quel point il s'avana
dans le Mag'reb; ce qui parat certain, c'est que les Mag'raoua se
retirrent dans le sud pour viter son attaque.

Aprs avoir confirm Moua-ben-Abou-l'Afia dans son commandement,
Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrta  Mecila, dans le Hodna.
Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifest de l'hostilit, il
les rduisit  la soumission et, pour les punir, les dporta  Karouan.
De mme que les gnraux byzantins avaient song  tablir dans cette
localit une place forte qu'ils appelrent Justiniana-Zabi,
Abou-l'Kassem traa sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destine 
couvrir la frontire du sud-ouest contre les incursions des Zentes. Il
lui donna le nom de Mohammeda, mais l'ancienne appellation de Mecila
prvalut. Le commandement de cette place forte fut donn par lui 
l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait t, dit-on, un des premiers
partisans du mehdi et aurait mme partag sa captivit  Sidjilmassa.
Tout le Zab fut plac sous les ordres de cet officier et l'on accumula
dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521].

[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim.
El-Karouani, p. 96.]

Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya o l'appelait le soin de
conserver ses droits d'hritier prsomptif (928).

Vers le mme temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jets par la
tempte sur les ctes de Provence, s'tablissaient au Fraxinet et, ayant
t rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite
rpublique qui ne tarda pas  devenir un objet de terreur pour les
rgions environnantes; ces brigands parcoururent en matres les Alpes,
l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussrent l'audace jusqu' venir
assiger Milan.

SUCCS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laiss dans le Mag'reb
Moua-ben-Abou-l'Afia matre de Fs. Aprs avoir reu la soumission des
rgions environnantes, Moua, plaant  Fs son fils Medin, s'attacha 
poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans
dans les retraites o ils s'taient rfugis. Les montagnes du Rif et le
pays des R'omara taient le dernier rempart de cette dynastie dchue.
Une forteresse leve sur un piton, au milieu de montagnes escarpes,
tait maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le
rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royaut tait chue 
Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Aprs avoir essay en vain de
rduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accs, Moua
se dcida  laisser en observation son gnral Ibn-Abou-el-Fetah[522];
quant  lui, il alla enlever Nokour o rgnait un descendant de Salah,
nomm El-Mouaed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au
pillage et achevrent l'oeuvre de destruction commence, quelques annes
auparavant, par Messala. Le chef des Miknaa envahit ensuite la province
de Tlemcen, o se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen,
descendant de Soleman, qui prit la fuite  son approche et alla se
rfugier  Melila (931). Moua entra vainqueur  Tlemcen.

[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.]

Ce n'tait pas sans motif que Moua avait abandonn le Mag'reb. Nous
avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec
Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnomm En-Nacer (le victorieux),
en raison de ses grands succs sur les princes de Lon[523]. Stimul par
les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, aprs
le dpart d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeades tout le pays
compris entre Tns et Oran. Il est probable que l'arrive du chef
victorieux des Miknaa, matre d'une grande partie du Mag'reb, fora
Ibn-Khazer  regagner les solitudes du dsert, son refuge habituel.

Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de
conqute en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville
tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par
les derniers reprsentants de cette dynastie (931).

[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.]

MOUA SE PRONONCE POUR LES OMADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES
FATEMIDES.--Une fois matres de Ceuta, les gnraux omades entrrent
en pourparlers avec Moua-ben-Abou-l'Afia qui se disposait  marcher
contre eux, et lui transmirent de la part de leur matre des offres trs
sduisantes, s'il consentait  l'accepter pour suzerain. Le chef des
Miknaa avait-il  se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il
tait prfrable pour lui de s'attacher  la fortune du brillant
En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les
ouvertures  lui faites et se dcida  rpudier la suzerainet fatemide
pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'tant dclar le vassal
du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorit omade dans le
Mag'reb.

Ds que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi
expdia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis
du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne
possdaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne
srieuse, et l'anne 932 se passa en escarmouches sans importance.
L'anne suivante (933), une arme fatemide se mit en route vers l'ouest,
sous le commandement de Homed-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa
sans peine le Mag'reb central et pntra dans le Mag'reb extrme. Moua
attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la
Mouloua, au lieu dit Messoun. Aprs plusieurs jours de lutte, les
troupes fatemides parvinrent  se rendre matresses du camp ennemi, ce
qui contraignit Moua  se jeter dans Teoul, et  appeler  son aide le
gnral Ibn-Abou-l'Fetah, rest en observation devant Hadjar-en-Necer.
Aussitt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et
vinrent attaquer les derrires de Moua. Au profit de cette diversion,
qui immobilisait le chef miknacien, Homed continua sa marche sur Fs,
o il entra sans coup frir, car Medin, fils de Moua, avait abandonn
la ville  son approche. Aprs avoir rtabli l'autorit fatemide en
Mag'reb, Homed reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme
gouverneur  Fs Hmed-ben-Hamdoun[524].

[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 268, t. II, p. 528,
569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.]

MORT D'OBD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps aprs le retour de l'arme,
Obd-Allah mourut  El-Mehda (3 mars 934). Il tait g de
soixante-trois ans et avait rgn prs de vingt-cinq ans. Il laissait
sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prtendirent qu'au
moment de sa mort la lune avait subi une clipse totale.

Ce prince laissait  son fils un immense empire qui s'tendait de la
grande Syrte au coeur du Mag'reb. Il faut reconnatre qu'une rare fortune
avait second l'ambition de ce messie (mehdi), qui, aprs avoir err en
proscrit, durant de longues annes, tait venu s'asseoir en triomphateur
sur le trne prpar par un disciple dont l'abngation galait le
dvouement. Grce  son nergie invincible, Obd-Allah sut conserver,
tendre et tablir sur des bases durables un pouvoir assez prcaire au
dbut. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont
les premires consquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait
tout, il et t renvers aprs un court rgne.

Et cependant l'ambition constante du mehdi, le dsir de toute sa vie
n'tait pas ralis. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tourns et
c'est sur le trne des khalifes, o son anctre Ali n'avait pu se
maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Aprs l'insuccs de ses tentatives
militaires en Egypte, il dut se borner  employer l'intrigue, et ce fut,
dit-on, par un de ses missaires que le khalife El-Moktader fut tu
pendant les guerres qui suivirent la rvolte de Mouns. Suivant
l'historien Es-Saouli, cit par Ibn-Hammad, il aurait mme annonc
officiellement cette nouvelle dans une assemble politique o il reut
les flicitations du peuple.

Le mehdi tablit quelques modifications de rite dans la pratique de la
religion musulmane. La rvolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient
pendant la fin de son rgne, favorisa ces innovations. Le plerinage,
une des bases de la religion islamique, tait devenu impossible depuis
que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et
enlev la pierre noire de la Kaba[525].

[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim.
El-Karouani, p. 96.]

EXPDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre,
nous devons passer une rapide revue des expditions faites en Europe
pendant les dernires annes du rgne du mehdi. A la suite d'une
alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en
Afrique, une expdition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans
le midi de l'Italie. Les allis s'emparrent d'un certain nombre de
villes dtaches de l'obissance de l'empire, et notamment d'Otrante.
San, chef des Slaves, fora Naples et Salerne  lui verser une ranon,
puis il fit payer tribut  la Calabre et retourna  Palerme avec un
riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans
cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux
passrent en Espagne et entrrent au service des princes omades.

Malgr l'appui prt par les Fatemides  San dans son expdition
d'Italie, le tribut stipul par les prcdents traits fut rgulirement
servi  Obd-Allah jusqu' sa mort, par les Byzantins.

En 933, une flotte envoye contre Gnes par le mehdi porta le ravage
dans les environs de cette ville[526].

[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv.
Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.]




CHAPITRE X

SUITE DES FATEMIDES. RVOLTE DE L'HOMME A L'ANE
934-947.


Rgne d'El-Kam; premires rvoltes.--Succs de Meour, gnral
fatemide, en Mag'reb; Moua, vaincu, se rfugie dans le
dsert.--Expditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des
Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succs des Edrisides; mort de
Moua-ben-Abou-l'Aflia.--Rvolte d'Abou-Yezid, _l'homme 
l'ne_.--Succs d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de
Karouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie
d'inaction.--Sige d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Leve du sige
d'El-Mehda.--Mort d'El-Kam; rgne d'Ismal-el-Manour.--Dfaites
d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismal.--Chute d'Abou-Yezid.


RGNE D'EL-KAM; PREMIRES RVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait
pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire
fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrte la mort de son pre
pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des
forces suffisantes pour touffer dans leur germe les rbellions qui
auraient pu se produire  la nouvelle du dcs du mehdi. Aprs avoir
pris ces habiles dispositions, il annona le fatal vnement et se fit
proclamer sous le nom d'_El-Kam-bi-Amr-Allah_ (celui qui excute les
ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi
et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer 
cheval dans les rues d'El-Mehda.

[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.]

El-Kam, c'est ainsi que nous le dsignerons maintenant, tait alors un
homme de quarante-deux  quarante-trois ans. Il avait, quelque temps
auparavant, institu  El-Mehda un vritable crmonial de cour et pris
l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblme de la
dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable  un bouclier
fich au bout d'une lance, tait port au-dessus de sa tte par un
cavalier.

A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle
rpandue qu'une rvolte clata dans la province de Tripoli,  la voix
d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du
mehdi. Entour d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa
l'audace jusqu' attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les
remparts de cette place et bientt ses adeptes se tournrent contre lui,
le mirent  mort et envoyrent sa tte  El-Kam.

Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom
d'Abou-Yezid commenait ses prdications. Ce marabout allait, avant peu,
mettre l'empire fatemide  deux doigts de sa perte[528].

[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p
328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.]

SUCCS DE MEIOUR, GNRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUA, VAINCU; SE
RFUGIE DANS LE DSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Moua-ben-Abou-l'Afia
apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des
forces omades, se rendit matre de Fs. Aprs avoir fait mourir
Hmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une
clatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait
responsables de ses dernires dfaites.

Cependant, l'arme fatemide, envoye dans l'ouest, sous le commandement
de l'eunuque Meour, avait commenc par rduire  la soumission les
populations des environs de Tiharet qui, aprs avoir mis  mort leur
gouverneur, s'taient places sous la protection de
Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Omades. Ce dernier,
attaqu  son tour, avait d galement se soumettre au vainqueur. Ayant
ainsi assur ses derrires, Meour n'hsita pas  marcher directement
sur Fs. Il mit le sige devant cette ville, mais il y rencontra une
rsistance dsespre et fut retenu sous ses murailles pendant de longs
mois.

El-Kam, ne recevant plus de nouvelles de son arme, lui expdia du
renfort sous le commandement de son ngre Sandal. Cet officier, parvenu
dans le Mag'reb, commena par se rendre matre de Nokour, que les
descendants des Beni-Salah avaient releve de ses ruines; puis, il opra
sa jonction  Meour. Les princes edrisides entrrent alors en
pourparlers avec ce dernier et lui proposrent de le soutenir s'il
voulait attaquer leur ennemi mortel, Moua. Cette dmarche devait
consacrer une rupture dfinitive entre eux et les Omades. Mais, que
pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, reprsent en Mag'reb par
Ben-Abou-l'Afia?

Meour, qui, depuis sept mois, assigeait inutilement Fs, accepta les
propositions des Edrisides et se dcida  traiter avec les assigs.
Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorit fatemide.

Meour, ayant alors runi toutes ses forces et reu dans ses rangs le
contingent edriside, se mit  la poursuite de Moua, le vainquit dans
toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le
contraignit  chercher un refuge dans le dsert.

Aprs avoir obtenu ce rsultat, Meour donna  El-Kacem-ben-Edris,
surnomm Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de
tout le pays conquis sur Moua. Cependant Fs fut rserv et les
Edrisides ne rentrrent pas encore dans la mtropole fonde par leur
aeul. Ils continurent  faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale
provisoire.

Meour rentra  El-Mehdia en 936[529].

[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 142, 145, 529.
Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.]

EXPDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces
vnements se passaient dans le Mag'reb, El-Kam obtenait de brillants
rsultats sur un autre thtre. Une nouvelle expdition maritime envoye
d'El-Mehdia contre Gnes remportait un grand succs. Les soldats
fatemides, aprs avoir enlev d'assaut cette ville, la mirent au pillage
et ramenrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portrent le
ravage sur les ctes de Sardaigne et peut-tre de Corse, et rentrrent 
El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrtiennes
captives (935)[530].

En Sicile, o quelques troubles avaient clat, le khalife fatemide
envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare
nergie, qui ne tarda pas  rtablir la paix et put s'appliquer tout
entier  l'embellissement de Palerme.

Mais El-Kam avait, comme son pre, les yeux tourns vers l'Orient, et
il faut avouer que le moment semblait favorable pour y excuter de
nouvelles tentatives. Aprs la mort du khalife El-Moktader, on avait
proclam El-Kaher-b'Illah  Bagdad; mais son rgne avait t fort
troubl et de courte dure. Dpos en 934, il fut remplac par son neveu
Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de
l'Egypte un officier d'origine turque[531], nomm Abou-Beker-ben-Bordj
et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En ralit, l'Egypte
devenait une vice-royaut presque indpendante, et, comme elle tait
trs divise par la guerre civile, il tait naturel qu'El-Kam songet 
y intervenir.

[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 529. Amari,
_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.]

[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient
alors le centre de l'Asie.]

L'affranchi Zedane, gnral fatemide, partit pour l'Egypte  la tte
d'une arme et entra en vainqueur  Alexandrie, mais, Ikhchid tant
accouru avec des forces imposantes, Zedane ne jugea pas prudent de se
mesurer avec lui; il s'empressa d'vacuer le pays conquis et de rentrer
en Ifrikiya.

PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja,
qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'
prsent, jou aucun rle actif dans l'histoire. Son territoire
confrontait  l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et
s'tendait  l'ouest jusque vers le mridien de Tns; il renfermait des
localits importantes telles que Hamza, Djezar-beni-Mez'ranna (Alger),
Mda et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus
anciennes souches berbres. La tribu des Telkata[532] avait la
prminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et 
l'ouest aux Sanhadja, taient en luttes constantes avec eux.

Vers le commencement du Xe sicle, vivait chez les Sanhadja un certain
Menad, sorte de _marabout_ dont la famille tait venue quelque temps
auparavant s'tablir dans la tribu et y avait fond une mosque. Il
avait un fils nomm Ziri, dont les auteurs disent: ...Qu'on n'avait
jamais vu un si bel enfant..... l'ge de dix ans, il paraissait en
avoir vingt pour la force et la vigueur[533]. Ses instincts belliqueux
s'taient rvls de bonne heure; aussi, ds qu'il eut atteint l'ge
d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens dtermins et alla faire
des expditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son
courage, que le succs favorisa, lui procurrent bientt une grande
influence parmi les Sanhadja. Il put alors excuter une razia trs
fructueuse sur les Mar'ila, tablis dans le bas Chelif, non loin de
Mazouna. Retranch dans la montagne de Titeri, au sud de Mda, il y
emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgr l'opposition de
quelques rivaux, il ne tarda pas  devenir le chef incontest des
Sanhadja. Ayant envoy sa soumission  El-Kam, il reut de ce prince
l'investiture du commandement de sa tribu.

Ziri songea alors  se construire une capitale digne de lui et reut 
cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop
heureux de voir s'tablir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et
destine  servir de rempart contre eux.

Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le
Djebel-el-Akhdar (Titeri), prs de Mda, et lui donna le nom d'Achir.
Lorsqu'elle fut acheve, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila
et de Hamza pour la peupler[534].

[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette
tribu.]

[Note 533: En-Nouri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.]

[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbres, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouri,
_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.]

SUCCS DES EDRISIDES; MORT DE MOUA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb,
les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvr et
l'autorit qu'ils tenaient du gnral fatemide. En 936, Kacem-Kennoun,
chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son
cousin El-Hassen rentrait en vainqueur  Tlemcen. Moua, rduit 
l'impuissance, suivait de loin ces vnements, en guettant l'occasion de
reprendre l'offensive.

Abd-er-Rahman-en-Nacer tait alors retenu par ses guerres contre les
rois de Galice et de Lon. La fortune, jusqu'alors fidle, l'avait
trahi, et il avait essuy de srieux checs qu'il brlait du dsir de
venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient
abandonns  eux-mmes[535].

En 938, eut lieu la mort de Moua, pendant qu'il travaillait, dit
Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), 
fortifier la cause des Omades. On ignore s'il fut tu dans un combat
ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et
reut du khalife omade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb.
Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance
semblable  celle qui avait exist entre leurs pres, d'o il y a lieu
de conjecturer que ce dernier tait mort vers la mme poque.

[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.]

RVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME  L'NE.--Abou-Yezid, fils de
Makhled-ben-Kedad, zente de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des
Ouargou, avait t lev  Takious, dans le pays de Kastiliya. Il tait
n, dit-on, au Soudan, du commerce de son pre avec une ngresse, dans
un voyage effectu par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses
tudes  Takious et  Touzer, o il avait reu les leons du Mokaddem
(vque) des ebadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'tait ainsi pntr,
ds son jeune ge, des principes de ces sectaires et particulirement de
la fraction qui tait dsigne sous le nom de _Nekkariens_. C'taient
des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la
spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas  leur secte.

Abou-Yezid tait contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais,
dans cette enveloppe frle et disgracieuse, brlait une me ardente et
d'une nergie invincible. Il possdait  un haut degr l'loquence qui
entrane les masses. Ds qu'il eut atteint l'ge d'homme, il s'adonna 
l'enseignement, c'est--dire qu'il s'appliqua  rpandre les doctrines
de sa secte, et ses prdications enflammes n'avaient qu'un but: pousser
 la rvolte contre l'autorit constitue. Il parcourut les tribus
kharedjites en pratiquant le mtier d'aptre, et se trouvait  Tiharet
au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, ds lors, en adversaire
rsolu de la dynastie fatemide. Forc de fuir de Tiharet, il rentra dans
le pays de Kastiliya et ne tarda pas  se faire mettre hors la loi par
les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le
plerinage, mais il ne parat pas qu'il et ralis ce projet, qui
n'tait peut-tre qu'une ruse de sa part pour dtourner l'attention.

Vers 928, il tait de retour  Takious et, ds l'anne suivante,
commenait  grouper autour de lui des partisans prts  le soutenir
dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez
fort pour lever l'tendard de la rvolte  Takious, mais le souverain
fatemide s'tant dcid  agir srieusement contre lui, Abou-Yezid dut
encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua
un voyage en Orient. Aprs quelques annes de silence, il rentrait  la
faveur d'un dguisement  Touzer (938); mais ayant t reconnu, il fut
arrt par le gouverneur et jet en prison. A cette nouvelle, son ancien
prcepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cdant aux
instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nomms Fadel et Yezid, runit
un groupe de ses adeptes et alla dlivrer le prisonnier.

Cette fois, il n'y avait plus  tergiverser et il ne restait 
Abou-Yezid qu' combattre ouvertement. Il se rfugia dans le sud chez
les Beni-Zendak, tribu zente, et, de l, essaya d'agir sur les
populations zentes de l'Aours et du Zab et notamment sur les
Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'tait nullement
diminue, malgr l'ge et les infirmits. Aprs plusieurs annes
d'efforts persvrants, il parvint  dcider ces populations  la lutte.
Vers 942, il runit ses principaux adhrents dans l'Aours, se fit
proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine 
mort aux Fatemides et les invita  reconnatre la suprmatie des
Omades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'aprs la victoire, le
peuple berbre serait administr, sous la forme rpublicaine, par un
conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation taient dclars
licites  l'encontre des prtendus orthodoxes, dont les familles
devaient tre rduites en esclavage[536].

[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 530 et suiv., t. III,
p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid.
El-Karouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'tude publie par Cherbonneau
dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents indits sur
l'hrtique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.]

SUCCS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid
profita de l'absence du gouverneur de Bar'a pour venir,  la tte de
ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle
course dans la mme direction fut moins heureuse, car le gouverneur,
qui, cette fois, tait sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les
poursuivit dans la montagne; mais, s'tant engag dans des dfils
escarps, il se vit entour de kharedjites et forc de chercher un
refuge derrire les remparts de sa citadelle.

Abou-Yezid essaya en vain de le rduire; manquant de moyens pour faire,
avec succs, le sige de Bar'a, il changea de tactique. Des ordres,
expdis par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, tablis
dans la partie mridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent
d'entreprendre le sige de Touzer et des principales villes du Djerid.
Cette feinte russit  merveille, et, tandis que toutes les troupes des
postes du sud se portaient vers les points menacs, Abou-Yezid venait
s'emparer sans coup frir de Tebessa et de Medjana. La place de
Mermadjenna prouva bientt le mme sort; dans cette localit, le chef
de la rvolte reut en prsent un ne gris dont il fit sa monture. C'est
pourquoi on le dsigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme  l'ne_.

De l, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, aprs avoir mis en droute
le corps de troupes ketamiennes qui protgeait cette place, il s'en
empara et la livra au pillage: toute la population rfugie dans la
grande mosque fut massacre par ses troupes, qui se livrrent aux plus
grands excs. Ainsi, un succs inespr couronnait les efforts de
l'aptre. L'homme  l'ne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_:
vtu de la grossire chemise de laine  manches courtes usite dans le
sud, il affectait une grande humilit, n'avait comme arme qu'un bton et
comme monture qu'un ne.

En prsence du danger qui le menaait, El-Kam, sans s'mouvoir, runit
des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes.
Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le
commandement en chef  Meour. L'esclavon Bochra partit  la tte d'une
de ces divisions pour couvrir Badja, menace par les Nekkariens. Le
gnral Khalil-ben-Ishak alla occuper Karouan et Rakkada, avec le
second corps. Enfin Meour demeura avec le dernier  la garde
d'El-Mehda.

Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'arme
de Bochra par un de ses lieutenants nomm Aoub. Celui-ci n'ayant pu
soutenir le choc des troupes rgulires, l'Homme  l'ne effectua en
personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi
et changea la dfaite en victoire. La ville de Badja fut mise  feu et 
sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mmes furent passs au
fil de l'pe, les femmes rduites en esclavage. Cette nouvelle victoire
eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout,
accoururent, sous la bannire d'Abou-Yezid, de nouveaux adhrents,
autant pour chapper  ses coups que dans l'espoir de participer au
butin.

Les Beni-Ifrene et autres tribus zentes formaient l'lite de son arme.
L'Homme  l'ne s'effora de donner une organisation  ces hordes
indisciplines qui reurent des officiers, des tendards, du matriel et
des tentes; quant  lui, il conserva encore la simplicit de son
accoutrement.

PRISE DE KAROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, o il s'tait rfugi,
Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles
essuyrent encore une dfaite  la suite de laquelle ce gnral,
contraint d'vacuer Tunis, alla se rfugier  Soua.

L'Homme  l'ne, aprs avoir fait une entre triomphale  Tunis, alla
tablir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de
nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au coeur de sa
puissance. Les populations restes fidles  cette dynastie se
rfugirent sous les murs de Karouan. Le moment dcisif approchait. En
attendant qu'il pt investir El-Medha, Abou-Yezid, pour tenir ses
troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur
les territoires non soumis. Ces partis rpandirent la dvastation dans
les contres environnantes et rapportrent un butin considrable.

Enfin l'Homme  l'ne donna le signal de la marche sur la capitale. En
avant de Soua, l'avant-garde, commande par Aoub, se heurta contre
Bochra et ses guerriers brlant de prendre une revanche. Les Kharedjites
furent entirement dfaits: quatre mille d'entre eux restrent sur le
champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits 
El-Medha, o le prince ordonna leur supplice.

Cet chec, tout sensible qu'il ft, n'tait pas suffisant pour arrter
l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientt, en effet, renforcs
de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et
arrivrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes
abandonnrent cette place et allrent se renfermer dans Karouan. Aprs
tre entr sans coup frir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur
Karouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il tait suivi.

Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empcher l'investissement
de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la dfendre
pendant le sige. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en
pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu' venir  son
camp. L'homme  l'ne le jeta dans les fers et bientt le fit mettre 
mort, malgr les reprsentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet
acte de lchet. Presse de toutes parts et prive de chef, la ville ne
tarda pas  ouvrir ses portes aux assigeants (milieu d'octobre 944).
Suivant leur habitude, les Kharedjites livrrent Karouan au pillage;
les principaux citoyens, les savants, les lgistes tant venus implorer
la clmence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils
auraient mme, selon Ibn-Khaldoun[537], reu l'ordre de se joindre aux
Kharedjites et de les aider  massacrer les habitants de la ville et les
troupes fatemides.

On dit qu'en faisant son entre dans la ville, Abou-Yezid criait au
peuple: Vous hsitez  combattre les Obedites? Voyez cependant mon
matre Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a
donc, l'un et l'autre, dispenss de verser notre sang dans les combats,
mais nous ne nous en dispensons pas![538].

[Note 537: _Berbres_, t. III, p. 206.]

[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette
premire partie de la campagne, les gnraux fatemides semblent avoir
lutt d'incapacit, en se laissant successivement craser sans se prter
aucun appui. Aprs la chute de Karouan, Meyour, sortant de son
inaction, vint,  la tte d'une nombreuse arme, attaquer le camp des
Kharedjites. La bataille et lieu au col d'El-Akoune, en avant de la
ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir tre favorable aux
Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane
de l'Aours, transporte quelques annes auparavant dans l'Ifrikyia,
passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes
fatemides, y jeta le dsordre, suivi bientt de la dfaite. Meour
reut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portrent sa tte au chef
de la rvolte. Les tentes et les tendards obedites tombrent aux mains
des Nekkariens. La tte de Meour, aprs avoir t trane dans les
rues de Karouan, fut envoye en Mag'reb avec la nouvelle de la
victoire.

Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meor, et, suivant son plan de
campagne, au lieu de profiter de la terreur rpandue par sa dernire
victoire pour marcher sur El-Mehda, il lana ses guerriers par groupes
sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portrent alors
le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de
ruines. Parmi les plus acharns  commettre ces excs, se distingurent
les Beni-Kemlane. L'autorit d'Abou-Yezid s'tendit au loin. Plusieurs
places fortes tombrent en son pouvoir et notamment Soua, o les plus
pouvantables cruauts furent commises[539].

Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya  l'omade
En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage
de fidlit. Cette dmarche, il est inutile de le dire, fut fort bien
accueillie par la cour d'Espagne. La municipalit de Karouan avait,
dit-on, insist, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait
rtabli dans cette ville le culte orthodoxe[540].

L'Homme  l'ne, sur le point de russir, agissait dj en souverain.
Enivr par ses succs, il ne tarda pas  rejeter sa robe de mendiant
pour se vtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la
royaut. Il allait au combat mont sur un cheval de race. Ce n'tait
plus l'homme  l'ne. Pendant ce temps, El-Kam occupait ses troupes 
couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous
les jours  voir paratre l'ennemi sous ses murs. En mme temps, il put
faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidles, et  leurs
voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa
demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des gnalogistes
complaisants rattachrent  la filiation du prophte, s'tait, ainsi
qu'on l'a vu, dclar l'ami des Fatemides; la rivalit de sa tribu avec
celle des Zentes-Mag'raoua tait une raison de plus pour combattre la
rvolte des Zentes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama
et les Sanhadja vinrent harceler les derrires de l'arme nekkarienne,
tandis que des forces plus considrables se concentraient  Constantine.

[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 532, t. III, p. 207.
El-Kairouani, p. 100.]

[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv.
Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.]

SIGE D'EL-MEHDA PAR ABOU-YEZID.--Aprs tre rest pendant 70 jours
dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le sige devant
El-Mehda. Le faubourg de Zoula tomba en sa possession,  la suite
d'une srie de combats qui durrent plusieurs jours, et il s'avana
jusqu' la Meolla,  une porte de flche de la ville (janvier 945).
Ainsi se trouva ralise une prdiction attribue au mehdi. Abou-Yezid,
dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville
ne pouvait tre enleve par un coup de main et, ayant tabli un vaste
camp retranch au-dessus de Zoula, au lieu dit Fehas-Terennout, il
entreprit le sige rgulier d'El-Mehda.

Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour oprer une diversion,
sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer,  revers,
l'arme kharedjite. Mais, Abou-Yezid lana contre eux les Ourfeddjouma,
sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent  les
repousser. Ainsi, El-Kam demeura abandonn  lui-mme, n'ayant d'autre
espoir de salut que dans son courage et sa tnacit. Abou-Yezid pressa
le sige, livrant de nombreux assauts  la ville; les Fatemides, de leur
ct, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements tait
gnralement indcise, car les assigeants, en raison de la
configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs
forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme  l'ne se
multipliait, conduisant lui-mme ses guerriers au combat el il faillit
trouver la mort dans une de ces luttes, o l'acharnement tait gal de
part et d'autre.

Il fallut ds lors renoncer  enlever la place de vive force et se
contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de
ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les
envoyait fourrager dans l'intrieur. Bientt la famine vint ajouter  la
dtresse des assigs, entasss dans El-Mehda, et El-Kam dut se
dcider  expulser les non-combattants qui taient venus s'y rfugier
lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards
et enfants furent impitoyablement massacrs par les Nekkariens, qui leur
ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et
monnaies qu'ils supposaient avoir t avals par les fuyards[541].
Abou-Yezid donnait lui-mme l'exemple de la cruaut: tout prisonnier
tait tortur. Les Obdites, de leur ct, ne faisaient aucun quartier.

Le sige tranait en longueur; les Fatemides avaient trouv de nouvelles
ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite
d'un ravitaillement excut par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542],
ce qui semble peu probable,  moins qu'il n'ait t opr par mer. Dans
les premiers jours, des rassemblements considrables de Berbres
arrivant du Djebel-Nefoua, du Zab, ou mme du Mag'reb, venaient sans
cesse grossir l'arme des Nekkariens. Mais cette arme, par sa
composition htrogne, ne pouvait subsister qu' la condition d'agir et
surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir 
ces montagnards accourus  la cure. L'Homme  l'ne essayait de les
lancer sur les contres de l'intrieur; mais  une grande distance, il
ne restait plus rien; tout avait t pill. Les guerriers nekkariens
commencrent  murmurer; bientt des bandes entires reprirent le chemin
de leur pays et, une fois cette impulsion donne, l'immense
rassemblement ne tarda pas  se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut
plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aours et des
Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kam profita de
l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie nergique qui
rejeta l'assigeant dans son camp. En mme temps, des missaires habiles
suscitrent le mcontentement parmi les derniers adhrents d'Abou-Yezid,
en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite drgle taient
indignes de son caractre.

[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Karouani rapportent ce
trait.]

[Note 542: _Berbres_, t. II, p. 56.]

LEVE DU SIGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de rsister  une nouvelle sortie
et ne pouvant mme plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se
vit forc de lever le sige au plus vite et d'oprer sa retraite sur
Karouan, en abandonnant son camp aux assigs. Selon El-Karouani,
trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (aot 945).

[Note 543: Page 102.]

El-Mehda se trouva ainsi dlivre au moment o les rigueurs du blocus
l'avaient rduite  la dernire extrmit. Depuis longtemps, les vivres
taient puises; on avait d manger la chair des animaux domestiques et
mme celle des cadavres. Les assigs trouvrent dans le camp kharedjite
des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte.
Aussitt, le khalife El-Kam reprit l'offensive. Tunis, Soua et autres
places rentrrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait
t le signal d'un tolle gnral de la part des populations victimes de
leurs excs.

Quant  Abou-Yezid, il avait t reu avec le dernier mpris par les
habitants de Karouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme 
l'ne, en prouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea
compltement de genre de vie, il revint  la simplicit des premiers
jours et reprit la chemise de laine et le bton, simple livre sous
laquelle il avait obtenu tous ses succs. En mme temps, des officiers
dvous lui amenrent des troupes fidles qui occupaient diffrents
postes. Il se mit  leur tte et porta le ravage et la dsolation dans
les campagnes environnantes.

Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant runi
un corps de troupe, opra sa jonction avec les contingents des Ketama et
Sanhadja et s'avana  marches forces au secours des Fatemides. Les
garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent 
eux. Mais Aoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs
mouvements, et, une nuit, il attaqua  l'improviste Ibn-Hamdoun dans son
camp. Les confdrs, surpris avant d'avoir pu se mettre en tat de
dfense, se trouvrent bientt en droute et les Nekkariens en firent un
grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-mme, tomba, en fuyant, dans un
prcipice o il trouva la mort[544]. Les dbris de l'anne, sans penser
 se rallier, rentrrent dans leur cantonnement.

[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de
l'_Histoire des Berbres_, p. 554.)]

Tunis tait tombe, quelques jours auparavant, au pouvoir de
Hacen-ben-Ali, gnral d'El-Kam, qui avait fait un grand massacre des
Kharedjites et de leurs partisans.

Aussitt aprs sa victoire, Aoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur
Hacen tant sorti  sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec
des chances diverses. Aoub finit cependant par craser les forces de
son ennemi et le couper de Tunis, o les Nekkariens entrrent de nouveau
en vainqueurs. Hacen, qui s'tait rfugi sous la protection de
Constantine, toujours fidle, entreprit de l plusieurs expditions
contre les tribus de l'Aours.

Encourag par ce regain de succs, Abou-Yezid voulut tenter un grand
coup. Dans le mois de janvier 946, il alla,  la tte d'un rassemblement
considrable, attaquer Soua, et, pendant plusieurs mois, pressa cette
place avec un acharnement qui n'eut d'gal que la rsistance des
assigs.

MORT D'EL-KAM. RGNE D'ISMAL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un
dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kam cessa de vivre
 El-Mehda. Il tait g de 55 ans. Avant sa mort, il dsigna comme
successeur son fils Abou-Tahar-Ismal qui devait plus tard recevoir le
surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Karouani, El-Kam aurait,
un mois avant sa mort, abdiqu en faveur de son fils[545].

[Note 545: Page 103.]

Ismal, le nouveau khalife fatemide, tait g de 32 ans. C'tait un
homme courageux, instruit et distingu.

Il s'levait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la
famille obdite par la bravoure, le savoir et l'loquence. Dans les
circonstances o il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de
prudence que de dcision; aussi, pour viter de fournir un nouveau sujet
de perturbation, commena-t-il par tenir secrte la mort de son pre.
Rien,  l'extrieur, ne laissa supposer le changement de rgne.

Soua tait alors rduite  la dernire extrmit. Le premier acte
d'Ismal fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant
renfort aux assigs. Les gnraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui
commandaient cette expdition, abordrent heureusement et, seconds par
les troupes de la garnison, vinrent avec imptuosit attaquer le camp
des Nekkariens, au moment o ceux-ci se croyaient srs de la victoire.
Aprs une courte lutte, les kharedjites furent mis en droute et leur
camp demeura aux mains des Fatemides. Soua tait sauve.

Abou-Yezid chercha un refuge  Karouan, o se trouvaient ses femmes et
le fidle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposs contre
lui  cause de ses cruauts, et voyant son toile sur le point d'tre
clipse, fermrent les portes  son approche et refusrent de le
recevoir. Il se retira  Sebiba, suivi seulement de quelques partisans.
En mme temps, le khalife Ismal, aprs avoir pass par Soua, faisait
son entre  Karouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie gnrale
aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid
furent respects, et le prince lit pourvoir  leurs besoins.

DFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme  l'ne, qui avait obtenu
quelques succs sur des corps isols, runit encore une arme et vint,
avec confiance, se prsenter devant Karouan; il attaqua mme le camp
d'Ismal qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant
plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant
reu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les
kharedjites dans le sud.

Abou-Yezid envoya alors des corps isols inquiter les environs de
Karouan et couper la route de cette ville  El-Mehda et  Soua. Le
chef de la rvolte semblait nanmoins  bout de forces; Ibrahim crut
pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses
femmes  condition qu'il s'loignerait pour toujours. L'Homme  l'ne
accepta et reut le pardon pour lui et ses partisans.

Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espr obtenir la paix
en traitant le rebelle avec cette gnrosit. A peine Abou-Yezid fut-il
rentr en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides
plongs dans une trompeuse scurit (aot 916). Le khalife rsolut alors
d'en finir par la force avec ce lche ennemi. Ayant runi un corps
nombreux de troupes rgulires et d'auxiliaires Ketama et Berbres et de
l'est, il se mit  leur tte et vint attaquer les Kharedjites qui, en
masses tumultueuses, se prparaient  renouveler leurs agressions.
Lorsqu'on fut en prsence, Ismal disposa sa ligne de bataille en se
plaant au centre avec les troupes rgulires et en formant son aile
droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les
Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.

Abou-Yezid vint attaquer imptueusement les Berbres de l'aile droite
et, les ayant mis en droute, se heurta contre le centre qui l'attendit
de pied ferme sans se laisser entamer. Aprs avoir laiss aux Karedjites
le temps d'puiser leur ardeur, Ismal charge  la tte de sa rserve et
force l'ennemi  la retraite. Bientt les adhrents d'Abou-Yezid sont en
droute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les
vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille ttes de ces
partisans furent, dit-on, envoyes  Karouan, o elles servirent
d'amusement  la lie du peuple.

Ce fut alors qu'Ismal traa le plan de k ville de Sabra  un mille au
sud-ouest de Karouan. Cette place, qui devait tre la capitale de
l'empire obdite, reut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de
Mansour). Aprs sa dfaite, Abou-Yezid avait en vain essay de se jeter
dans Sebiba. De l, il prit la route de l'ouest et se prsenta devant
Bar'a; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au dbut de la
campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le
sige.

Mais il avait affaire  un ennemi dont les qualits militaires se
dveloppaient avec les difficults de la campagne. Sans lui laisser
aucun rpit, Ismal confia le commandement de Karouan  l'esclavon
Merah, et, se mettant  la tte des troupes, alla tablir son camp 
Saguet-Mems, o il reut les contingents des Ketama et ceux des
cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).

POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAL.--Alors commena cette chasse
mmorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismal
marcha d'abord sur Bar'a. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite 
travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous;
il pensait pouvoir rsister dans la place forte de Tobna, mais le
khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.

Dans cette localit, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab,
vint apporter des prsents  son souverain et lui prsenter ses
hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait
le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aours,  la tte d'une
bande. Le khalife ordonna de l'corcher vif. Ainsi faisait-il de tous
ceux qu'il prenait, dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de
_l'corcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds
coups.

Ismal reut galement de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des
Mag'raoua, un message amical. Ce prince, alli des Omades d'Espagne,
avait, au profit de l'anarchie, tendu son autorit jusqu' Tiharet et
exerait sa prpondrance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il
avait soutenu l'Homme  l'ne, mais la cause de l'agitateur devenait par
trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se htait de l'abandonner avant
qu'elle ft tout  fait perdue.

Abou-Yezid, ne sachant o trouver un appui, dpcha son fils Aoub en
Espagne pour tcher d'obtenir une diversion des Omades. En attendant
leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins
occidentaux du Hodna. Ce pays tait occup par les Beni-Berzal, fraction
des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grce  l'appui de ces
indignes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le
khalife l'y poursuivit, fora les Beni-Berzal  la soumission et mit en
droute les adhrents de l'agitateur.

Abou-Yezid, qui avait gagn le dsert, y resta peu de temps et reparut
dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismal vint l'y relancer, et
l'Homme  l'ne chercha en vain  rentrer dans le pt montagneux de
Salt. Rejet vers le sud, il entrana  sa poursuite les troupes
fatemides, qui reurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar
l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrts[547]. L'arme du
khalife prouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par
le fait des intempries que par le manque de vivres, et elle perdit
beaucoup d'hommes et de matriel.

[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita  12 milles de Mecila,
dit Ibn-Hammad.]

[Note 547: Ce fait, avanc par Ibn-Hammad, est contredit par
Ibn-Khaldoun.]

Ismal pntra alors dans le pays des Sanhadja, o il fut reu par
Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus  un suzerain. Pour reconnatre sa
fidlit, le khalife le nomma gouverneur de toute la rgion, au nom des
Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir,
dont il avait commenc la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548],
pour en faire sa capitale.

Aprs tre arriv  Hamza, Ismal tomba malade et dut sjourner quelque
temps dans le pays des Sanhadja. On avait compltement perdu la trace
d'Abou-Yezid, lorsque tout  coup on apprit qu'il tait venu,  la tte
d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le sige devant
Mecila. Ismal, qui se disposait  pousser jusqu' Tiharet, se hta
d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientt
Abou-Yezid fut dlog de ses positions: ayant t abandonn par ses
partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre
ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.

[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.]

CHUTE D'ABOU-YEZID.--Aprs s'tre ravitaill  Mecila, Ismal, en
attendant des renforts, alla bloquer la montagne o s'tait rfugi son
ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du
Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus
allies tant enfin arrivs, l'arme fatemide attaqua la montagne; le
combat fut rude; mais  force d'nergie, les dfils gards par les
kharedjites furent tous enlevs et les rebelles se dispersrent en
dsordre.

Abou-Yezid, entran dans la droute, reut un coup de lance qui le jeta
en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tte desquels
taient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se prcipitrent sur lui pour le
prendre vivant; mais son fils Youns et ses partisans accoururent  son
secours, et un nouveau combat acharn s'engagea sur son corps. Les
Nekkariens purent enfin emporter leur chef bless. Un grand nombre de
kharedjites avaient t tus. On dcapita tous les cadavres, ce qui
valut  cette bataille le nom de _journe des ttes_[549].

L'Homme  l'ne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se
renfermer dans une citadelle tablie sur un piton appel _Tagarboucet_
(l'aron). Ismal l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle tait dans
une position tellement escarpe qu'il dut renoncer  l'enlever
sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador
(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commena
le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut,
mais Abou-Yezid, entour de ses fils[550], s'y dfendit avec le courage
du dsespoir. En vain les assigeants s'avancrent, en traversant des
ravins escarps et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier
escarpement, malgr la grle de pierres et de projectiles que leur
lanaient les assigs, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les
surprit avant qu'ils eussent achev d'assurer leur victoire. Pendant la
nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort,
afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara,
dont les habitations avaient t brles et les bestiaux enlevs,
vinrent le soir mme faire leur soumission.

[Note 549: Ibn-Hammad.]

[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar tait aussi avec lui.]

Ismal avait pu se convaincre, dans ces journes de luttes, qu'il
n'avait pas assez de troupes pour rduire son ennemi. Il demanda des
soldats rguliers  Karouan et, en attendant leur arrive, s'installa 
son camp du Nador. Tant que je n'aurai pas triomph de mon ennemi,
disait-il[551], mon trne sera o je campe. Le khalife passa ainsi de
longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus
laissait disponibles  pacifier la contre.

[Note 551: Selon lbn-Hammad.]

Enfin les renforts arrivs par mer parvinrent au camp du Nador et l'on
donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enleve. Abou-Yezid, ses
fils et quelques serviteurs dvous, s'taient rfugis dans une sorte
de rduit o ils tenaient encore. On finit par y pntrer, mais
l'agitateur n'y tait plus; il tait sorti par un passage secret et
fuyait au milieu des roches, port par trois hommes, car il tait
couvert de blessures. Peut-tre aurait-il chapp encore si ceux qui le
portaient ne l'avaient laiss rouler dans un ravin profond, d'o il fut
impossible de le retirer.

Les vainqueurs finirent par le trouver  demi-mort. Ils l'apportrent au
khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite
envers lui; nanmoins, comme il le rservait pour son triomphe, il fit
soigner ses blessures; mais, quelques jours aprs, l'Homme  l'ne
rendait le dernier soupir (aot 947). Son corps fut corch et sa peau
bourre de paille pour tre rapporte  El-Mehda. Sa chair et les ttes
de ses principaux adhrents ayant t sales, furent expdies 
El-Mehda. Du haut de la chaire, on y annona la victoire du khalife, et
les preuves sanglantes en furent livres  la populace.

La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup port aux Nekkariens. Aoub et
Fadel, fils de l'homme  l'ne, qui avaient pu chapper, tentrent de
rallier les dbris des adhrents de leur pre. S'tant associs  un
ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nomm Mbed, ils parvinrent 
runir une arme et allrent attaquer Tobna et mme Biskra. Mais le
khalife ayant envoy contre eux ses gnraux Chafa et Kacer, soutenus
par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs
furent dfaits et durent se rfugier dans les profondeurs du dsert.

Ainsi se termina la rvolte de l'Homme  l'ne, sous les coups de
laquelle l'empire fatemide avait failli s'crouler. Abou-Yezid, dont on
ne saurait trop admirer la tnacit, l'indomptable nergie et mme les
talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le
succs. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur
El-Mehda aprs la prise de Karouan, il perdit  jamais sa cause.
Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succs aurait t
bien avantageux pour l'Afrique[552].

[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le rcit de la rvolte
d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p.
530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim.
El-Karouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hrtique
Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du
_Journal asiatique_.]




CHAPITRE XI

FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE
947-973


tat du Mag'reb et de l'Espagne.--Expdition d'El-Mansour 
Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile;
victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour,
avnement d'El-Mozz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprmatie
omade.--Les Mag'raoua appellent  leur aide le khalife
fatemide.--Rupture entre les Omades et les Fatemides.--Campagne de
Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays  l'autorit
fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evnements d'Espagne; mort
d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succde.--Succs des
Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrs de l'influence omade en
Mag'reb.--tat de l'Orient; El-Mozz prpare son expdition.--Conqute
de l'Egypte par Djouher.--Rvoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad crase les
Zentes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succs de son fils Bologguine dans le
Mag'reb.--El-Mozz se dispose  quitter l'Ifrikiya.--El-Mozz transporte
le sige de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des
Fatemides d'Afrique.


TAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu  Ismal moins de
deux annes de luttes incessantes pour triompher de la terrible rvolte
de l'Homme  l'ne. C'tait un grand rsultat, obtenu grce  l'nergie
du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donn, il faut le
reconnatre, tait mrit. Mais, si le principal ennemi tait abattu, il
restait bien des plaies  fermer. Pendant cette crise, l'autorit
fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des
Omades d'Espagne. Le Mag'reb et Aka, en entier, leur obissait dj.
Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nomms El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad,
y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonns dans le
pays des R'omara et obissant  leur chef Kennoun, se tenaient seuls
loigns du khalife espagnol, mais en se gardant bien de tmoigner
contre lui la moindre hostilit.

Auprs de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu  peu tendu leur
domination sur leurs voisins; ayant pris une part active  la rvolte
d'Abou-Yezid, ils avaient profit de la priode de succs de cet
agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une
habile politique, avait nomm leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur
du Mag'reb central. Enfin,  Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour
les Omades.

En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non
moins grands succs, en profitant de la discorde qui paralysait les
forces des chrtiens; Castille et Lon taient en guerre. Les
Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnomm
l'excellent Comte, avaient cherch  s'affranchir du joug un peu lourd
de Ramire II, prince de Lon; mais la fortune avait trahi Ferdinand:
fait prisonnier par son ennemi, il avait t tenu dans une dure
captivit et n'avait obtenu la libert qu'en renonant  exercer aucun
commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient
report leur frontire jusqu'au del de Medina-Cli[553].

[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv.
Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 270, t. II, p.
148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_.
Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, d. Dozy, p. 27 et suiv.]

EXPDITION D'EL-MANSOUR  TIHARET.--Le khalife Ismal voulut profiter de
son sjour dans l'ouest pour lcher d'y rtablir son autorit. Ayant
convoqu ses allis  Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette
localit par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre
917, l'arme s'branla et marcha directement sur Tiharet; Hmid prit la
fuite  son approche et gagna Tns, d'o il s'embarqua pour l'Espagne.

[Note 554: Actuellement Boura, au N.-E. d'Aumale.]

Une fois matre de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas  propos
de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il prfra entrer en pourparlers
avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le dtacher de la
cause omade, il lui offrit de le reconnatre comme son reprsentant
dans le Mag'reb central, avec la suprmatie sur toutes les tribus
zentes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa  El-Mansour un
hommage plus ou moins sincre de soumission. Tranquille de ce ct, le
khalife alla chtier les tribus louatiennes de la valle de la Mina,
lesquelles taient infectes de kharedjisme. Aprs les avoir contraintes
 la soumission, il se disposa  rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant,
il renouvela l'octroi de ses faveurs  Ziri-ben-Menad, dont le secours
lui avait t si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus
sanhadjiennes et de tout le territoire occup par elles jusqu' Tiharet.
Cette vaste rgion comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza,
celles de Lemdia (Mda), Miliana, et enfin une bourgade  peine connue
auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand dveloppement et
tait destine au plus brillant avenir, nous avons nomm
_Djezar-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi
par son pre du commandement de ces trois dernires places[555].

Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est,
le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonait
la mort de son pre et son avnement sous le titre
d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18
janvier 918, il faisait son entre triomphale  Karouan, prcd par un
chameau sur lequel tait plac le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un
homme. De chaque ct, deux singes, qui avaient t dresss  cet
office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556].
Les plus grands honneurs furent prodigus au souverain victorieux.

[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.]

[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

Peu de temps aprs, on reut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid,
tait sorti du Sahara  la tte d'une bande de pillards, qu'il ravageait
l'Aours et tait venu mettre le sige devant Bar'a. Mais bientt il
fut mis  mort par un chef zenatien, qui envoya sa tte au kalife.
Celui-ci fit expdier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tte de son
fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et
tout le monde prit. Seul le mannequin de l'Homme  l'ne fut rejet sur
le rivage; on l'attacha  une potence, o il resta jusqu' ce qu'il et
t mis en lambeaux par les lments. Aioub, l'autre fils de l'aptre
nekkarien, fut galement assassin par un chef zente, et ainsi la
famille de l'agitateur se trouva entirement dtruite; ses cendres mmes
furent disperses.

SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN
ITALIE.--Pendant les annes d'anarchie qui avaient t la consquence de
la rvolte d'Abou-Yezid, la Sicile tait demeure abandonne aux
aventuriers berbres amens par Khalil. Personne n'y exerait
effectivement l'autorit, et les chrtiens en avaient profit pour
cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en ralit, la partie
mridionale de l'le, mais ils taient misrables et vivaient dans un
tat de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes,
tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A
Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurp peu
 peu l'autorit.

Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer  la tte de l'le un
de ses plus fidles soutiens, dont la famille s'tait distingue en
Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui confra le
titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite hrditaire dans sa
famille (948). Hassan trouva Palerme en tat de rvolte, mais il parvint
 y pntrer par ruse, et, s'tant saisi des Tabari, les fit mettre 
mort.

Hassan entreprit alors de chtier les chrtiens qui avaient secou le
joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrognte, qui occupait le
trne de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des
troupes en Calabre pour reconqurir l'indpendance. Hassan, de son ct,
ayant reu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une
arme nombreuse (950), puis mettre le sige devant Gerace. Les Grecs
tant arrivs, l'ouali les battit et les fora de se rfugier  Otrante
et  Bari; puis il rentra  Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de
nouveau en Italie, o des troupes nombreuses avaient t amenes, et y
remporta de grandes victoires. Les ttes des vaincus furent expdies
dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).

Dans l't de la mme anne, l'ouali de Sicile signa avec l'envoy de
l'empereur une trvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir
le tribut. Hassan tablit une mosque  Reggio[557].

[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248.
Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.]

MORT D'EL-MANSOUR. AVNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transport sa
demeure  Sabra, vaste chteau situ prs de Karouan, qu'on appelait El
Mansouria, du nom de son fondateur. De l, il dirigeait la guerre
d'Italie et suivait les vnements de Mag'reb, o l'influence fatemide
avait entirement cess pour faire place  la suprmatie omade.

Au commencement de l'anne 953, El-Mansour tomba malade,  la suite
d'une partie de plaisir o il avait pris un refroidissement. Dans le
mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'tait g que de
trente-neuf ans, sur lesquels il en avait rgn sept.

[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en dsaccord sur ce point
avec tous les autres auteurs.]

Son fils Mad (Abou-Temim), qui avait t dsign par lui comme hritier
prsomptif parmi ses dix enfants, lui succda et prit le nom d'_El-Mozz
li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'tait un jeune
homme de vingt-deux ans, dou d'un esprit mr et ferme. Le 25 avril, il
reut le serment de ses officiers, et s'appliqua immdiatement  la
direction des affaires de l'tat. Il alla ensuite faire une tourne dans
ses provinces, afin de s'assurer de la fidlit de ses gouverneurs et de
l'tat de dfense des frontires[559].

[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 142.]

LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRMATIE OMADE.--De graves
vnements s'taient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit.

Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, tant mort en 949, avait
t remplac par son fils Abou-l'Ach-Ahmed, surnomm El-Fdel (l'homme
de mrite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour
omade, s'empressa de faire hommage de vassalit  En-Nacer et de
rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide
envoyrent galement des dputations au souverain de l'Espagne
musulmane, et ainsi toute la rgion septentrionale du Mag'reb extrme se
trouva place sous sa suzerainet. Mais il ne suffisait pas  En-Nacer
que l'on y pronont la prire en son nom; il lui fallait des gages plus
srieux et il demanda bientt  l'imprudent El-Fdel de lui cder les
places de Tanger et de Ceuta[560].

Dans le Mag'reb central, Yla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et
Mohammed-ben-Khazer, mir des Mag'raoua, avaient t compltement
dtachs, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient
reu l'investiture du gouvernement omade. Ils s'taient alors partag
le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la rgion orientale; il tait
venu s'installer  Tiharet, et, sur cette frontire, s'tait rencontr
avec les Sanhadja, ennemis hrditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes
n'avaient pas tard  recommencer entre ces deux tribus. Quant  Yla,
il avait conserv la rgion de l'ouest et tendu sa suprmatie sur les
populations du nord jusqu' Oran; pour se crer un refuge et un point
d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux,  une journe 
l'ouest de Maskara, une capitale qui reut le nom d'Ifgane; les villes
environnantes en fournirent les premiers habitants[561].

[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569.
El-Bekri, _Idricides_.]

[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 148, t. III, p. 213,
t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.]

Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprmatie omade. Fs,
mme, avait reu un gouverneur envoy au nom du khalife.

Seule, l'oasis de Sidjilmassa, o rgnait un descendant de la famille
miknacienne des Beni-Ouaoul, nomm Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de
suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince rpudia mme les doctrines
Kharedjites et se dclara indpendant en prenant le nom
d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562].

[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 264.]

La grande tribu des Miknaa, qui avait toujours  sa tte des
descendants de Ben-Abou-l'Afia, tait reste fidle  la cause omade,
malgr les revers qu'elle avait prouvs.

LES MAG'RAOUA APPELLENT  LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu
qu'En-Nacer avait rclam aux Edricides la possession de Tanger et de
Ceuta, les clefs du dtroit. Ayant essuy un refus, il profita des
dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir
en Mag'reb. Un corps d'arme envoy dans le Rif, sous le commandement de
cet Homd qui avait t prcdemment expuls de Tiharet par les
Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et fora
El-Fdel  la soumission (951). Chass de Hadjar-en-Necer, il ne resta 
celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.

Homed reut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeade
envoya  Yla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux tmoignages de son
amiti. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie
d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage
en faisant mettre  mort ce Mbed qui avait soutenu autrefois tes fils
d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement  l'usurpation de l'autorit sur
les Mag'raoua. Bientt Yala poussa l'audace jusqu' venir enlever
Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran,  Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer,
rompant alors d'une manire dfinitive avec les Omades, alla, de sa
personne, en Ifrikiya porter ses dolances. Le khalife El-Mozz le reut
avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalit et se
fit donner par lui les renseignement les plus prcis sur l'tat du
Mag'reb (954).

Dans le cours de la mme anne, El-Mozz appela  Karouan le chef des
Sanhadja, et renouvela avec lui les traits d'alliance qui le liaient 
son pre. De grandes rjouissances furent donnes en l'honneur de ce
chef qui rentra, combl de prsents, dans son pays, avec l'ordre de se
tenir prt  accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyes
dans le Mag'reb.

RUPTURE ENTRE LES OMIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife
omade, ayant conclu une trve avec Ordoo III, fils et successeur de
Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se dcida 
intervenir plus activement en Afrique et commena les hostilits contre
la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre prambule, saisir un
courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme reprsailles, El-Mozz
donna  El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec
la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprs
d'Almria, porta le ravage dans la contre et rentra charg de butin.

Pour tirer,  son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lana, peu
aprs, sa flotte, commande par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya.
Mais, des mauvais temps et l'inhospitalit des ctes africaines ne lui
ayant pas permis de dbarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne.
L'anne suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires,
opra son dbarquement  Mera-El-Kharez (La Calle), et, de ce point,
alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra
en Espagne.

Mais ces escarmouches n'taient que des prludes d'action: plus
srieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au
coeur de sa puissance et prparait une grande expdition, lorsqu'il
apprit la mort d'Ordoo III (957) et son remplacement par son frre
Sancho, dont le premier acte avait t la rupture du trait conclu avec
les Omades. Forc de voler au secours de la frontire septentrionale,
En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563].

[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv.
Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
542.]

CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS  L'AUTORIT
FATEMIDE.--El-Mozz jugea alors le moment opportun pour raliser
l'expdition en Mag'reb qu'il mditait depuis longtemps. Ayant donc
runi une arme imposante, il en confia le commandement  son secrtaire
(_kateb_), l'affranchi chrtien Djouher dont la renomme, comme gnral,
n'tait pas  faire. En 958, Djouher partit  la tte des troupes.
Parvenu  Mecila, il y prit un contingent command par Djfer, fils de
Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses
guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit galement  la colonne, avec
quelques Mag'raoua.

C'est  la tte de ces forces considrables que Djouher pntra dans le
Mag'reb. Yla s'avana  sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est
possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrrent en
pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une
soumission plus ou moins sincre. Selon la version du Kartas, il y eut
de sanglants combats livrs auprs de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yla
fut tu par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime
promise par le gnral fatemide. Sa tte fut expdie au khalife en
Ifrikiya.

Djouher s'attacha ensuite  poursuivre les Beni-Ifrene; il crasa leur
puissance et dvasta Ifgane leur capitale. De l, il marcha sur Fs o
commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Omades. Il dut
entreprendre le sige de cette ville qui tait bien fortifie et pourvue
d'un grand nombre de dfenseurs. Aprs quelques efforts, voyant que les
assigs tenaient avec avantage, il se dcida  dcamper et  marcher
sur Sidjilmassa, o le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'tait dclar
indpendant, sous la suprmatie abasside et avait frapp des monnaies 
son nom. Ce roitelet lui ayant t livr, Djouher le chargea de chanes;
puis, aprs avoir rtabli dans ces contres lointaines l'autorit
fatemide, il conduisit son arme vers l'ouest et s'avana jusqu'
l'Ocan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On
dit que, des bords de l'Ocan, il envoya  son matre des plantes
marines et des poissons de mer dans des urnes.

De l, Djouher revint devant Fs et,  force de persvrance et de
courage, russit  enlever d'assaut cette ville, o Ziri-ben-Menad
pntra un des premiers par la brche. Ahmed-ben-Beker fut fait
prisonnier et la ville livre au pillage. Aprs y avoir pass quelques
jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de
soumettre les Edrisides. Abou-l'Ach-el-Fadel tait mort et c'tait
El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplac. Pour conjurer le danger, ce
prince se rfugia dans le chteau de Hadjar-en-Necer et, de l, envoya
sa soumission au gnral fatemide, en protestant que l'alliance de sa
famille avec les Omades avait t une ncessit de circonstance.
Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son
commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme
capitale la ville de Basra.

Aprs avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expuls, ou rduit
au silence, les partisans des Omades, Djouher laissa, comme
reprsentant de son matre dans cette rgion, les affranchis Kacer et
Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant  Tiharet, il
donna cette ville comme limite de ses tats  Ziri-ben-Menad, en
rcompense de sa fidlit.

A son arrive  Karouan, le gnral fatemide fit une entre triomphale
et reut les plus grands honneurs. Il tranait  sa suite, enferms dans
des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaoul, le souverain dtrn Sidjilmassa
et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fs (959)[564].

[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543,
555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim.
El-Karouani, p. 106, 107.]

GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorit fatemide obtenait
en Mag'reb ces succs inesprs, la guerre avait recommenc en Italie
entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la
trve en 956, avait envoy, contre les Musulmans d'Italie, des troupes
thraces et macdoniennes. Le patrice Argirius tait alors venu mettre le
sige devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les
infidles. Ammar, frre de Hassan, opra une diversion en Calabre.

Mais, l'anne suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin
nomm Basile, la colonie anantie et la mosque dtruite. De l, Basile
va attaquer Mazara en Sicile et dfait Hassan qui tait accouru avec ses
troupes, puis il se retire.

En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses
forces navales, attaquer  Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent
favorisa la fuite des navires impriaux et poussa ceux des Musulmans sur
les ctes de Sicile, o plusieurs firent naufrage. En 960, une trve fut
conclue avec l'empire et dura jusqu' l'lvation de Nicphore
Phocas[565].

[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.]

VNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS
EL-HAKEM II LUI SUCCDE.--En Espagne le roi Sancho avait t dtrn et
remplac par Ordoo IV, qui devait tre surnomm _le Mauvais_ (958). La
grand-mre de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-mme 
Cordoue, pour dterminer le khalife omade  rtablir son fils sur le
trne. En-Nacer accepta,  la condition que dix forteresses lui fussent
livres, et bientt l'arme musulmane marcha contre le royaume de Lon.
Au mois d'avril 859, Sancho tait matre de la plus grande partie de son
royaume; l'anne suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des
Navarrais; la rvolte tait vaincue et Ordoo IV cherchait un refuge 
Burgos.

Les avantages obtenus dans le nord taient pour le khalife une bien
faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques
mois disparatre les rsultats de longues annes d'efforts persvrants.
Domin par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'ge,
Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16
octobre 961,  l'ge de soixante-dix ans. Ce prince avait rgn pendant
quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque
toujours t favorable. Aprs avoir pris un pouvoir disput, un royaume
rduit presque  rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans
l'tat le plus florissant, le trsor rempli, les frontires respectes.
Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants,
trois mille mosques, de superbes palais, cent treize mille maisons,
trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566].

El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succda. Aussitt, le roi de
Lon, qui tait humili de la protection des Musulmans, commena 
relever la tte et il fut facile de prvoir que la paix ne serait plus
de longue dure[567].

[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.]

[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (d. Dozy), p. 28 et suiv.]

SUCCS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur
kelbite avait entrepris d'arracher aux chrtiens les places qu'ils
tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit matre de
Taormina, qui avait oppos une hroque rsistance de six mois. Un grand
nombre de captifs furent envoys en Afrique et la ville reut le nom
d'El-Mozza en l'honneur du khalife. Dans toute l'le, la seule place
de Rametta restait aux chrtiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint
l'assiger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de
succomber, les chrtiens purent faire parvenir un appel dsespr 
Byzance.

De graves vnements venaient de se produire dans la mtropole
chrtienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne
rgnait que de nom, tait mort, le 15 mars 963, et avait t remplac
par deux enfants en bas ge, sous la tutelle de leur mre et d'un
eunuque. Quelques mois aprs, le gnral Nicphore Phocas, qui avait
acquis un grand renom par la conqute de l'le de Crte (en mai 961), et
qui disposait de l'arme, s'empara du pouvoir.

Le nouvel empereur rpondit  l'appel des Siciliens en leur envoyant une
arme de 40,000 hommes, tous vtrans de la campagne de Crte, sous le
commandement de Nictas et de son neveu Manuel Phocas. De son ct,
El-Mozz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbres
(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occup Messine,
l'arme s'y retrancha, et de cette base les gnraux rayonnrent dans
l'intrieur. Manuel Phocas alla lui-mme au secours de Rametta et livra,
prs de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre).
L'action fut longtemps indcise, mais la victoire se dcida enfin pour
ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvrent
la mort. Le butin fait dans cette journe fut considrable. Hassan
mourut dans le mois de novembre suivant.

Rametta continua  se dfendre avec hrosme pendant une anne entire.
Enfin, en novembre 955, les assigs, rduits  la dernire extrmit,
ne purent empcher les Musulmans de pntrer par la brche. Les hommes
furent massacrs, les femmes et les enfants rduits en esclavage, et la
ville pille. Vers le mme temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine 
Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nictas et un grand
nombre de personnages de marque qui furent envoys  El-Mehda.

Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au
tribut et les contraignit  signer une trve[568].

[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.]

PROGRS DE L'INFLUENCE OMIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife
fatemide tait absorb par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb,
 peine reconquis, demeurait livr  lui-mme, et les Omades
cherchaient par tous les moyens  y reprendre de l'influence. Les
gnraux Kacer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient t laisss
comme reprsentants du khalife dans ces rgions, prtrent-ils l'oreille
aux missaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous
l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Mozz les fit mettre  mort comme
tratres (961).

Peu aprs, Sidjilmassa rpudiait encore une fois la suprmatie fatemide
et ouvrait ses portes  un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnatre
sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaoul
reprenait le commandement des rgions du sud. En 964, le nouveau
souverain tait mis  mort par son frre Abou-Mohammed. Ce prince, qui
s'tait donn le titre d'El-Motezz-l'Illah, proclama de nouveau
l'autorit omade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnatre par
les tribus du haut Mouloua.

Dans le Rif, les Edrisides taient combls de cadeaux par le souverain
d'Espagne, qui ne ngligeait rien pour les rattacher  sa cause. En mme
temps, El-Hakem faisait rparer et complter les fortifications de
Ceuta, o il entretenait une forte garnison[569].

[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p.
544, 569. Kartas, p. 125, 126.]

TAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRPARE SON EXPDITION.--Les souverains de la
dynastie fatemide, suivant l'exemple donn par son fondateur, n'avaient
cess d'avoir les yeux tourns vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils
devaient rgner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la
rvolte d'Abou-Yezid et la ncessit de dfendre le Mag'reb contre les
entreprises des Omades, pour faire ajourner ces projets. El-Mozz les
avait  coeur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnatre
que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.

L'empereur d'Orient, dgot par l'insuccs de ses tentatives en Sicile
et en Italie, menac dans la pninsule par Othon de Saxe et occup, du
reste, par ses conqutes en Asie, tendait  se rapprocher d'El-Mozz, et
mme  s'unir avec lui dans un intrt commun. Le khalife abbasside,
ayant perdu presque toutes ses provinces, tait rduit  la possession
de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Boudes tenaient la Perse:
les Byzantins taient matres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates,
ces terribles sectaires[570] qui avaient ravag la Mekke parcouraient
les provinces de l'Arabie et commenaient  en dborder. La Syrie et
l'Egypte obissaient aux Ikhchidites.

[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, rduisaient les
jours de jene  deux par an, prescrivaient cinquante prires par jour
au lieu de cinq, et enfin avaient modifi  leur guise presque toutes
les prescriptions de la religion musulmane.]

Rapprochs par un intrt commun, El-Mozz et Phocas conclurent, en 967,
une paix qu'ils estimaient devoir tre avantageuse pour chacun d'eux. Le
khalife fatemide intima alors  l'mir de Sicile l'ordre de cesser toute
hostilit et d'appliquer ses soins  la colonisation et 
l'administration de l'le.

Libre de ce ct, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il
enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les
Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites,
Ikhchid vint  mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de
onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La rvolte, cette
compagne des dfaites, clatait partout. Les vnements, on le voit,
favorisaient  souhait les projets d'El-Mozz.

Le khalife, voulant  tout prix viter les checs que ses aeux avaient
prouvs dans l'est, rsolut de ne se mettre en route qu'aprs avoir
assur, par ses prcautions, la russite de l'entreprise. Par son ordre,
des puits furent creuss et des approvisionnements amasss sur le trajet
que devait suivre l'arme. En mme temps, comme il voulait assurer ses
derrires, Djouher fut envoy avec une arme dans le Mag'reb. En outre
des intrigues omades dont nous avons parl, et qu'il fallait rduire 
nant, le gnral fatemide avait pour mission de rtablir la paix entre
les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer
tait mort depuis quelques annes, et le systme des razias avait
recommenc. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint
en Ifrikiya qu'aprs avoir tout rtabli dans l'ordre, fait rentrer les
impts et recrut une nombreuse et solide arme[571] (968).

[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv.
Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et
suiv., El-Karouani, p. 107 et suiv.]

Conqute de l'Egypte par Djouuer.--Au moment o tout tait prt pour le
dpart, un vnement imprvu vint encore favoriser les projets
d'El-Moezz. Kafour, qui, en ralit, gouvernait depuis deux ans l'empire
ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et 
l'anarchie. De pressants appels furent adresss d'Egypte au khalife. Au
commencement de fvrier 969, l'immense arme, qui ne comptait, dit-on,
pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le
commandement de Djouher. Le khalife, entour de sa maison et de ses
principaux officiers, vint  Rakkada faire ses adieux  l'arme et  son
brave chef.

Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reut, auprs d'Alexandrie, une
dputation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la
soumission de la ville. Les troupes restes fidles se trouvaient alors
en Syrie (juin 967). Mais, aprs le dpart des envoys, un mouvement
populaire s'tait produit au Caire et chacun se prtendait prt 
combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontr l'ennemi en
avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entre au
Caire le 6 juillet 969. La souverainet des fatemides fut alors
proclame dans toute l'Egypte, en mme temps que la dchance des
Ikhchidites. Ce fut en trs peu de temps, et pour ainsi dire sans
combattre, que le descendant du mehdi devint matre de ce beau royaume,
depuis si longtemps convoit, et pour lequel ses anctres avaient fait
tant d'efforts striles.

Aprs avoir trac,  son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle
qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea
indispensable d'agir en Syrie, o les partisans de la dynastie dchue
s'taient runis en forces assez considrables. Il y envoya un de ses
gnraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'arme.
Ramla, puis Damas tombrent au pouvoir de l'arme fatemide
(novembre-dcembre 969).

[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.]

Djouher s'tait prsent en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce
rle aprs la victoire, rtablit la marche rgulire de
l'administration, en plaant partout des fonctionnaires pris parmi les
Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout  ne pas froisser les
convictions religieuses et  maintenir les usages qui n'taient pas
contraires  la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la
fameuse mosque El-Azhar[573].

[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.]

RVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD CRASE LES ZENTES.--Dans le
Mag'reb, la cause fatemide tait loin d'obtenir d'aussi brillants
succs. Aussitt aprs le dpart de Djouher, le feu de la rvolte y
avait de nouveau clat. La rivalit qui existait entre les Mag'raoua,
commands par Mohammed-ben-el-Kher, petit-fils d'Ibn-Khazer, et
Ziri-ben-Menad, avait t habilement exploite par le khalife El-Hakem.
Les agents omades avaient galement russi  exciter
Djfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il
tait humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide tre
toutes pour le chef des Sanhadja. Bientt la rvolte clatait sur un
autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain
Abou-Djfer se jetait dans l'Aours, en appelant  lui les mcontents et
en ralliant les dbris des Nekkariens. El-Mozz, en personne, marcha
contre le rebelle, mais,  son approche, les Nekkariens se dbandrent,
et Abou-Djfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui
s'tait avanc jusqu' Bar'a, chargea Bologguine, fils de Ziri, de
poursuivre les rvolts et rentra dans sa capitale. Peu aprs,
Abou-Djfer faisait sa soumission.

La rivalit entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'tait transforme en
un tat d'hostilit permanente. Sur ces entrefaites,
Mohammed-ben-el-Kher, chef de ces derniers, contracta alliance avec les
autres tribus zentes, toutes dvoues aux Omades, et leva l'tendard
de la rvolte.

Les partisans avrs des Fatemides furent massacrs et on proclama, dans
tout le Mag'reb, l'autorit d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et
Zenata se prparaient  prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur
eux  l'improviste  la tte de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou
fils Bologguine commandait l'avnt-garde. Le premier moment de surprise
pass, les Zentes confdrs essayrent de reformer leurs lignes, et un
combat acharn s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lchrent pied en
abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflamms par l'exemple de leur
chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kher, aprs
avoir vu tomber tous ses guerriers, se pera lui-mme de son pe. Les
pertes des Zentes, et surtout des Mag'raoua, furent considrables. On
expdia  Karouan les ttes des principaux chefs (970). Le rsultat de
cette victoire fut de rtablir, pour un instant, l'autorit fatemide
dans le Mag'reb[574].

[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III,
p. 234 et suiv. El-Karouani, p. 125. El-Bekri, passim.]

MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE
MAG'REB.--El-Mozz n'tait pas sans inquitude sur les intentions de
Djfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'tre excite par les
derniers succs de Ziri. Il le manda amicalement  sa cour; mais le
gouverneur de Mecila, craignant quelque pige, leva le masque et alla
rejoindre les Zentes, qui avaient t rallis par El-Kher, fils de
Mohammed-ben-Khazer[575], brlant du dsir de tirer vengeance de la mort
de son pre. Bientt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, 
la tte d'une arme considrable. Ziri-ben-Menad, pris  son tour au
dpourvu et spar de son fils Bologguine, rassembla  la hte ses
guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette
fois la victoire se dclara contre lui. Aprs un engagement sanglant,
les Sanhadja commencrent  prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les
rallier: son cheval s'tant abattu, il fut aussitt perc de coups par
ses adversaires, qui se prcipitrent sur son corps et le dcapitrent
(juillet 971). Yaha, frre de Djfer-ben-Hamdoun, fut charg de porter
 Cordoue la tte de Ziri. On l'exposa sur le march de la ville.

[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigne consistant  donner le
nom de l'aeul, devenu patronymique, en supprimant celui du pre.]

A la nouvelle de ce dsastre, Bologguine accourut pour venger son pre
et prserver ses provinces. Il atteignit bientt les Zentes et leur
infligea une entire dfaite. Il reut alors du khalife le diplme
d'investiture, en remplacement de son pre, et l'ordre de continuer la
campagne si bien commence. A la tte d'une arme compose de guerriers
choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les
partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avana jusqu' Tobna et Biskra; puis,
reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zentes
dissidents. Aprs un sjour  Tiharet, il se lana rsolument dans le
dsert, o El-Kher et ses Zentes avaient cherch un refuge, et les
poursuivit jusqu'auprs de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit
de nouveau en droute; El-Kher, fait prisonnier, fut mis  mort.

Quant  Djfer, il alla demander un asile en Espagne, auprs d'El-Hakem.

Traversant alors le Mag'reb extrme, Bologguine revint vers le Rif, o
les Edrisides s'taient de nouveau dclars les champions de la cause
omade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau
et jurer fidlit au khalife fatemide. Aprs cette courte et brillante
campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient t en
partie disperss, au point qu'un certain nombre d'entre eux taient
alls chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa  revenir
vers l'est; auparavant, il dfendit aux Berbres du Mag'reb de se livrer
 l'lve des chevaux, et, pour complter l'effet de cette mesure,
ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576].

En passant  Tlemcen, il dporta une partie de la population de cette
ville et la fit conduire  Achir[577].

[Note 576: El-Karouani, p. 127.]

[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235,
255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.]

EL-MOEZZ SE PRPARE  QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide
obtenait ces succs en Mag'reb, ses armes, habilement conduites,
achevaient de dtruire en Syrie la rsistance des derniers partisans de
la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-mme  Karouan
les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reut
avec une grande pompe, couronne en tte, et leur rendit la libert.

Mais les Fatemides trouvrent bientt devant eux, en Syrie, des
adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement
d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et
s'avanaient menaants. Le gnral ketamien Djfer-ben-Felah, envoy
contre eux, fut entirement dfait et perdit la vie dans la rencontre.
Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchrent ensuite contre
l'Egypte.

Les brillantes victoires remportes par les Fatemides risquaient d'tre
annihiles, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le
commandement dans la nouvelle conqute. Djouher pressait depuis
longtemps le khalife de transporter en Egypte le sige de l'empire; mais
El-Mozz, au moment de raliser le rve de sa famille, hsitait 
quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fonde par le mehdi. En
prsence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla
d'instances, et comme, en mme temps, arriva  Karouan la nouvelle de
la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Mozz se dcida  partir
pour l'Orient. Il tablit son camp  Sardenia, entre Karouan et
Djeloula, y runit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de
prendre toutes les dispositions ncessaires en vue de l'abandon
dfinitif du pays.

La grande difficult tait de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains
sres. Afin de ne pas donner trop de puissance  son reprsentant, il
divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien
Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nomm gouverneur de la province de Tripoli. En
Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conserv le commandement;
El-Mozz craignit que l'influence norme dont elle jouissait la pousst
 se dclarer indpendante. Il rappela de l'le le gouverneur
Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iach, de la
direction des affaires. Mais,  peine celui-ci tait-il arriv, que la
rvolte clatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'le,
comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de
gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb rsidant  Karouan, le khalife
le rserva  Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le
dvouement lui taient connus. La perception de l'impt fut confie 
deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et
quelques chefs de la milice furent galement rservs  sa nomination;
enfin, un conseil de grands officiers fut charg d'assister
Bologguine[578].

[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Karouani, p.
110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremre, _Vie d'El-Moez_. Amari,
_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.]

EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au
commencement de l'automne de l'anne 972, Bologguine rentra de son
heureuse expdition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands
honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_
(l'pe de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il
voulut en outre qu'il prt le nom de Youof. Lui ayant annonc son
intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traa sa ligne de
conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux
Berbres une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impts, et de
ne jamais donner de commandement important  une personne de sa famille,
qui serait amene  vouloir partager l'autorit avec lui. Il lui
prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Omades dans
le Mag'reb et de faire son possible pour expulser dfinitivement leurs
adhrents du pays.

Dans le mois de novembre 972, El-Mozz se mit en route et fut accompagn
jusqu' Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres
de ses anctres et tous ses trsors fondus en lingots. C'tait bien
l'abandon dfinitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours
considr comme lieu de sjour temporaire.

El-Mozz arriva  Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin
suivant, il fit son entre triomphale au vieux Caire (Misr) et alla
fixer sa rsidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Mozza). Nous
perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers  sa dynastie en
Egypte, pour ne suivre que le cours des vnements accomplis en
Mag'reb[579].

[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Karouani, p.
111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et
suiv.]

Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitt la Berbrie, car
nous ne comptons plus les Edrisides disperss et sans forces et dont la
dynastie est sur le point de disparatre de l'Afrique. Partout le peuple
berbre a repris son autonomie; il n'obit plus  des trangers; il va
fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.

APPENDICE

   CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE

   Date de l'avnement
   Obd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910.
   Abou-l'-Kacem-el-Kam............ 3 mars 934.
   Ismal-el-Mansour................ 18 mai 946.
   Maad-el-Mozz.................... Mars 953.
   Son dpart pour l'Egypte......... Dcembre 972.




CHAPITRE XII

L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES
973-997


Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succs des
Omades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort
d'El-Hakem.--Expditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
Berg'ouata.--Expdition de Bologguine dans le Mag'reb; ses
succs.--Bologguine, arrt  Ceuta par les Omades, envahit le pays
des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui
succde.--Guerre d'Italie.--Les Omades d'Espagne tendent de nouveau
leur autorit sur le Mag'reb.--Rvoltes des Ketama rprimes par
El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis  l'autorit omade; luttes entre
les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya;
abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avnement
de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en
Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Omades d'Espagne.


MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les rsultats
des dernires campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient
t trs importants pour l'ethnographie de cette contre. Les Mag'rabua
et Beni-Ifrene vaincus, disperss, rejets vers l'ouest, durent cder la
place, dans les plaines du Mag'reb central,  leurs cousins les
Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-l, n'avaient gure fait parler d'eux.
Sur les Zentes expulss, un grand nombre, et, parmi eux, les
Beni-Berzal, allrent se rfugier en Espagne et fournirent d'excellents
soldats au khalife omade. D'autres se placrent sous les remparts de
Ceuta[580].

Les Sanhadja, au comble de la puissance, tendirent leurs limites et
leur influence jusque dans la province d'Oran.

Un autre mouvement s'tait produit dans les rgions sahariennes. La
grande tribu zente des Beni-Ouacine s'avana dans le dsert de la
province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nomm d'une
de ses fractions, et le haut Mouloua jusqu' Sidjilmassa, prte 
pntrer,  son tour, dans le Tell[582].

Les dbris des Mag'raoua, rallis autour de la famille d'Ibn-Khazer,
passrent le Mouloua et s'avancrent du ct de Fs, en usurpant peu 
peu les conqutes des Miknaa[583].

[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 236, 294.]

[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.]

[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5,
25.]

[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.]

SUCCS DES OMADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT
D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profit du dpart d'El-Mozz pour regagner
le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide
s'loignait vers l'est, une arme omade, commande par le vizir
Mohammed-ben-Tamls, dbarquait  Ceuta, avec la mission de chtier le
prince edriside pour sa dfection. Cette fois, El-Hassan, dcid 
combattre, s'avana  la rencontre de ses ennemis et les dfit
compltement en avant de Tanger. Les dbris de ces troupes, Africains et
Maures d'Espagne, se rfugirent  Ceuta et demandrent du secours 
El-Hakem. Le khalife, plein du dsir de tirer une clatante vengeance de
cet affront, runit une nouvelle et formidable arme, en confia le
commandement  son clbre gnral R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui
recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et
lui dclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes
d'argent considrables furent mises  sa disposition. La campagne devait
commencer par la destruction du royaume edriside.

Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces prparatifs,
s'empressa de renfermer ce qu'il possdait de plus prcieux dans sa
forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il vacua Basra, sa
capitale, et se retrancha  Kar-Masmouda, place forte situe entre
Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas  venir l'attaquer et, durant
plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre.
Le gnral omade parvint alors  corrompre,  force d'or, les
principaux adhrents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout  coup
abandonn par ses meilleurs officiers et contraint de se rfugier 
Hadjar-en-Necer.

R'aleb l'y suivit et entreprit le sige du _nid d'aigle_. La position
dfiait toute attaque et ce n'tait que par un blocus rigoureux qu'on
pouvait la rduire. Pour cela, du reste, des renforts taient
ncessaires, et bientt arriva dans le Rif une nouvelle arme omade,
commande par Yaha-ben-Mohammed-et-Todjibi, gnral qui tait investi
prcdemment du commandement de la frontire suprieure en Espagne. Avec
de telles forces, le sige fut men vigoureusement et il ne resta 
El-Hassan d'autre parti que de se rendre  la condition d'avoir la vie
sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside.

Aprs la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers
descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays
des R'omara. De l, il pntra dans l'intrieur du Mag'reb. Arriv 
Fs, il y rtablit l'autorit omade et laissa deux gouverneurs: l'un
dans le quartier des Karouanides et l'autre dans celui des Andalous.
R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des
reprsentants de l'autorit omade.

Aprs avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur gnral
du Mag'reb Yaha-et-Todjibi, et rentra en Espagne, tranant  sa suite
les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et
une foule de Berbres qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife
El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du
gnral victorieux, le combla d'honneurs, et reut avec distinction
El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux  ces princes
et leur assigna des pensions (septembre 974).

Peu de jours aprs, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la
direction des affaires de l'tat  son vizir, Moushafi. Presque
aussitt, ce ministre se dbarrassa des Edrisides, dont l'entretien
tait ruineux pour le trsor, en les expdiant vers l'Orient. On les
dbarqua  Alexandrie, o ils furent bien accueillis par le souverain
fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour consquence, de
redonner de l'espoir aux chrtiens du nord, et, comme la frontire avait
t dgarnie de troupes, ils l'attaqurent en diffrents endroits. Dans
cette conjecture, le vizir n'hsita pas  rappeler d'Afrique le brave
Yaha-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord.
Djafer-ben-Hamdoun, charg de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui
pour l'assister son frre Yaha.

El-Hakem, sentant sa fin prochaine, runit, le 5 fvrier 976, tous les
grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils
Hicham tait reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le
khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'tait la
porte ouverte  toutes les comptitions et, par voie de consquence, le
salut du Mag'reb[584].

Vers la mme poque (975), Guillaume de Provence mettait fin  la petite
rpublique musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands
rpandaient la terreur en Provence, dans le Dauphin, en Suisse, dans le
nord de l'Italie et sur mer[585].

[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv.
Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140
et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (d. Dozy), p. 29 et suiv.]

[Note 585: Voir Raynaud, _Expditions des Sarrasins dans le midi de
la France_, pass. et lie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_,
passim.]

EXPDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES
BERG'OUATA.--Arriv en Mag'reb,  la fin de l'anne 975,
Djfer-ben-Hamdoun s'appliqua  apaiser les discussions qui avaient
clat entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaa, et qui taient la
consquence de la rcente immigration des tribus zentes. Pour les
occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expdition contre
Sidjilmassa, o rgnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.

L'anne suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous
la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nomm
Khazroun-ben-Felfoul, se portrent sur Sidjilmassa, et, aprs avoir
dfait les troupes d'El-Moatezz, qui s'tait avanc en personne contre
ses ennemis, s'emparrent de l'oasis: El-Moatezz ayant t mis  mort,
sa tte fut envoye  Cordoue. Khazroun, qui s'tait empar de tous ses
trsors, fut nomm chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne,
dont la suprmatie fut proclame dans ces contres loignes. Ainsi 
Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Mouloua, les Miknaa durent
cder la place aux Zentes-Mag'raoua, qui s'installrent dfinitivement
dans le Mag'reb extrme.

Quelque temps aprs, une querelle s'leva entre Djfer-ben-Hamdoun et
son frre Yaha. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de
Zentes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, o
rsidait un commandant omade. Djfer voulait marcher contre lui; mais,
voyant ses troupes peu disposes  entreprendre une campagne dans le Rif
et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entrana vers
l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne,
cantonne au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords
de l'Ocan, tait devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait
pris naissance environ un sicle et demi auparavant,  la voix d'un
rformateur nomm El-Yas. Aprs la mort de ce _marabout_, son fils
Younos avait runi tous ses adhrents et contraint par la force ses
compatriotes  accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres
avaient dsol alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept
villes avaient t ruines. La puissance des Berg'ouata tait devenue
redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de
Ben-Abou-l'Afia avaient tent, mais en vain, de rduire ces
hrtiques[587].

[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.]

[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri,
_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.]

Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djfer colora son expdition contre
les Berg'ouata. Il s'avana jusqu'au coeur de leur pays, mais alors, ces
indignes, s'tant rassembls en grand nombre, crasrent son arme
compose de Mag'raoua et autres Zentes; les dbris de ces troupes se
rfugirent  Basra, et Djfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui
craignait l'influence de ce gnral en Mag'reb, confirma, pour
l'affaiblir, son frre Yaha dans le commandement de la ville de Basra
et du Rif, et n'inquita pas celui-ci, au sujet de sa dfection qui
avait t si prjudiciable  Djfer[588].

[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t.
III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.]

EXPDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCS.--Bologguine, en
Ifrikiya, suivait avec attention les vnements dont le Mag'reb tait le
thtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait
au pralable assurer sa position  Karouan, et l'on ne saurait trop
admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbre fit
preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Mozz, tait
mort peu de temps aprs son arrive au Caire (975) et avait t remplac
par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la
suppression du gouvernement isol de la Tripolitaine, tel qu'il avait
t tabli par El-Mozz, lors de son dpart. Ainsi, le prince berbre
tendit son autorit jusqu' l'Egypte et, tranquille du ct de l'est,
il put se prparer  intervenir activement en Mag'reb.

En 979, Bologguine,  la tte d'une arme considrable, partit pour les
rgions de l'Occident. Il traversa sans difficult le Mag'reb central,
et, ayant franchi la Mouloua, trouva dserts les pays occups alors par
les tribus zentes, celles-ci s'tant rfugies,  son approche, soit
dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avana ainsi, sans coup
frir jusqu' Fs, entra en matre dans cette ville et, de l, se porta
vers le sud. Ayant remont le cours de la Mouloua, il parvint, en
chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu' Sidjilmassa. Cette oasis lui
ouvrit ses portes. El-Kher-ben-Khazer, ayant t pris, fut mis  mort.
Les familles de Yla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun
trouvrent un refuge  Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans
les provinces qu'il venait de conqurir, reprit la route du nord, pour y
relancer les Zentes, ses ennemis et les soutiens de la cause omade.
La province de Hebet tant tombe en son pouvoir, il se disposa 
marcher sur Ceuta.

BOLOGGUINE, ARRT  CEUTA PAR LES OMADES, ENVAHIT LE PAYS DES
BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succs couronnaient les armes du
lieutenant des Fatemides, les Omades d'Espagne ne restaient pas
inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplant,
quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires
du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II.
Dcid  disputer  Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne
vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui tre oppos que
Djfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant plac  la tte d'une
arme considrable, il mit, dit-on,  sa disposition cent charges d'or
et l'envoya en Afrique. Aussitt aprs son dbarquement, ce gnral
rallia autour de lui les principaux chefs zentes avec leurs
contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientt, d'autres
renforts, arrivs d'Espagne, portrent l'effectif de l'arme omade 
un chiffre considrable.

Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'tait
jet dans les montagnes de Ttouan et y avait rencontr les plus grandes
difficults pour la marche de ses troupes. Enfin,  force de courage et
de persvrance, la dernire montagne fut gravie et le gouverneur
sanhadjien put voir  ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de
le rcompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succs, le jeta
dans le dcouragement. Un immense rassemblement tait concentr sous la
ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour
ravitailler ces camps.

Attaquer  ce moment et t insens. Bologguine y renona sur-le-champ;
ramenant son arme sur ses pas, il alla dtruire la ville de Basra et,
de l, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait dj rencontrs dans
sa prcdente campagne. Ces schismatiques s'avancrent bravement  sa
rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aa. Mais les
Sanhadja se lancrent contre eux avec tant d'imptuosit qu'ils les
mirent en pleine droute aprs avoir tu leur chef[589].

[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 12, 131, 557, t.
III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans
d'Espagne_, t. III, p. 183.]

MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCDE.--L'loignement de
Bologguine avait renvers tous les plans de Djfer. Bientt les
Berbres, entasss  Ceuta, manqurent de vivres et, avec la disette, la
msintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait
besoin, en Espagne, de troupes dtermines afin d'craser les factions
adverses, en profita pour attirer dans la pninsule un grand nombre
d'Africains.

Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expditions dans le pays des
Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des sicles, vivaient
indpendants, avaient d se soumettre et leurs principaux chefs, chargs
de fers, avaient t expdis en Ifrikiya. Dans le cours de Tanne 983,
Bologguine se dcida  rentrer  Karouan, mais comme Ouanoudine, de la
famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait russi  s'emparer de
l'autorit  Sidjilmassa, il rsolut de pousser d'abord une pointe dans
le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-tre Bologguine
n'alla-t-il pas jusqu' Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du
mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la
route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette
ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi
Abou-Yor'bel envoya aussitt la nouvelle de cette mort  El-Mansour,
fils de Bologguine et son hritier prsomptif, qui commandait et
rsidait  Achir, puis l'arme continua sa route vers l'est.

El-Mansour se rendit  Karouan et reut en route une dputation des
habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna
l'assurance qu'il continuerait  employer pour gouverner la voie de la
douceur et de la justice. A Sabra il reut le diplme du khalife El-Aziz
lui confrant le commandement exerc avec tant de fidlit par son pre.
El-Mansour rpondit par l'envoi d'un million de dinars (pices d'or) 
son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet  son oncle
Abou-l'Behar et celui d'Achir  son frre Itoueft[590].

[Note 590: El-Karouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t.
II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri,
passim.]

GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb tait le thtre des luttes que
nous venons de retracer, les mirs kelbites de Sicile, matres
incontests de l'le, avaient report tous leurs efforts sur la terre
ferme. L'empereur Othon I tait mort, en 973, et avait t remplac par
son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de
l'affaiblissement de l'autorit de ses deux cousins de Constantinople,
pour envahir l'Italie mridionale. Benevent et Salerne tombrent en son
pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette
conjoncture, que d'appeler les Musulmans.

Au printemps de l'anne 982, Othon, ayant reu de nombreux renforts,
entra dans les possessions byzantines  l'a tte d'une arme compose de
Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces
suprieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de
l'empire. Tarente, mal dfendue par les Grecs, fut enleve, ainsi que
Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son
arme, vient offrir le combat aux envahisseurs. Aprs une rude bataille
dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'arme allemande
est en pleine droute, laissant quatre mille morts sur le terrain.
Othon, presque seul, peut  grand peine s'enfuir sur une galre grecque.
Il regagne le nord de l'Italie et meurt  Rome le 7 dcembre 983.

Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans
poursuivre la campagne. Son lvation fut ratifie par le khalife
El-Aziz[591].

[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t.
II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile
et en Italie_, p. 154 et suiv.]

LES OMEADES D'ESPAGNE TENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORIT SUR LE
MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitt les
rgions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, tait rentr
en matre  Sidjilmassa.

En Espagne, la rvolte qui se prparait depuis longtemps contre
l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait clat. Le
clbre gnral R'aleb se mit  la tte de ceux qui voulaient rendre au
souverain ses prrogatives, mais il succomba dans une meute et
Ibn-Abou-Amer resta seul matre de l'autorit (981). Djfer-ben-Hamdoun
le gnait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983).

Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et
rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son
lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec
lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitt en
relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yla tait le
prince, et conclut avec eux un trait d'alliance contre les Omades.
Ds lors, la guerre de partisans recommena dans le Mag'reb.

Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans
le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succs des Edrisides,
et,  cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le
commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnomm Azkeladja. Ce
gnral, aprs avoir reu le contingent des Magr'aoua, s'avana contre
l'edriside. Aussitt les Beni-Ifrene abandonnrent El-Hassan, qui n'eut
d'autre parti  prendre que de s'en remettre  la gnrosit de son
vainqueur.

Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en
Espagne; mais celui-ci, au mpris de la promesse donne, le fit mettre
aussitt  mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja
avait ouvertement blm cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit
subir le mme sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre
les derniers descendants de la famille d'Edris[592].

[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.]

Dans la mme anne, Itoueft, frre d'El-Mansour, fut envoy en
expdition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre
Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le dfit compltement et le
fora  rtrograder au plus vite.

Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb
Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya  Fs avec ordre de protger les
princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux
Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'loignement  l'gard de
la dynastie omade. Le nouveau gouverneur arriva  Fs en 986 et, par
son habilet et sa fermet dans l'excution des instructions reues, ne
tarda pas  rtablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut combl
d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yla, chef des
Beni-Ifrene, et le dcida  lever le masque ds qu'une occasion
favorable se prsenterait.

RVOLTES DES KETAMA RPRIMES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence
fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les sditions
intestines retenaient El-Mansour  Karouan et absorbaient toutes ses
forces. La grande tribu des Ketama, si honore sous le gouvernement
fatemide, en raison des immenses services par elle rendus  cette
dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se
substituer  elle et absorber successivement tous les emplois. Dj un
grand nombre de Ketamiens taient, partis pour l'Egypte avec El-Mozz et
s'y taient fixs; des rapports constants s'tablirent entre ces migrs
et leurs frres du Mag'reb, et ils se firent les intermdiaires de ces
derniers pour prsenter leurs dolances au khalife. Fatigu de leurs
rcriminations, El-Aziz-Nizar envoya  Karouan un agent secret du nom
d'Abou-l'Fahm-ben-Nasroua, avec mission de tout tudier par lui-mme.
Cet missaire fut adress par le khalife  Youof, fils
d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage trs
influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune
scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait os se dfaire  cause de sa
puissance.

Ainsi protg dans l'entourage mme du gouverneur, Abou-l'Fahm, aprs
avoir sjourn quelque temps  Karouan, gagna le pays des Ketama, o il
commena  prcher la rvolte  ces Berbres. Cependant El-Mansour,
ayant t instruit de toutes ces intrigues, fit tomber
Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youof dans un guet-apens o ils
trouvrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main.
Dbarrass de ces dangereux ennemis, il se disposa  combattre
l'agitateur, qui avait pleinement russi  soulever les Ketama et dj
battait monnaie en son nom.

Sur ces entrefaites, arrivrent d'Egypte deux envoys, apportant, de la
part du khalife El-Aziz, un message par lequel il dfendait  El-Mansour
de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaait du poids de sa
colre s'il transgressait cet ordre; les messagers dclarrent mme que,
dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou,  leur matre.
Ces menaces causrent au fils de Bologguine la plus violente indignation
et eurent un effet tout oppos  celui qu'on en attendait. Au lieu de se
conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services
de sa famille, El-Mansour commena par squestrer les deux officiers,
puis il pressa de toutes ses forces les prparatifs de la campagne.
Bientt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il
livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans
tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Stif et le mit
en droute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpe,
mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le
mettre en pices devant les envoys du khalife El-Aziz, qu'il avait
trans  sa suite dans la campagne; des esclaves ngres, aprs avoir
dpec le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangrent les
morceaux en leur prsence. Les envoys reurent alors licence de
retourner au Caire; ils y arrivrent terrifis et racontrent  leur
matre ce dont ils avaient t tmoins, dclarant qu' _ils revenaient
de chez des dmons mangeurs d'hommes et non d'un pays habit par des
humains_[593].

[Note 593: En-Nouri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.]

Au mois de mai 988, El-Mansour rentra  Karouan.

L'anne suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, russit encore, en se
faisant passer pour un petit-fils d'El-Kam,  soulever les Ketama. Mais
cette rvolte fut bientt touffe par El-Mansour lui-mme, qui fit
mettre  mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions  la tribu
o ce dernier avait trouv asile. De l, il se porta  Tiharet en
poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se dclarer contre
lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les
bras des Mag'raoua. El-Mansour, aprs tre rest quelque temps 
Tiharet, y laissa comme gouverneur son frre Itoueft, puis il alla 
Achir recevoir la soumission de Sad-ben-Khazroun, auquel il donna le
commandement de Tobna. Il rentra ensuite  Karouan (989)[594].

[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259.
El-Karouani, p. 133.]

LES DEUX MAG'REB SOUMIS  L'AUTORIT OMADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA
ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, rest seul chef
des Mag'raoua, avait vu s'accrotre son autorit et son influence aux
dpens de Yeddou-ben-Yla. En 987, il fut appel  Cordoue par le vizir
Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrtiens de grandes
victoires. Bermude, roi de Lon, avait vu jusqu' sa capitale tomber aux
mains des Musulmans et n'avait conserv que quelques cantons voisins de
la mer. Le vizir fit  Ziri une rception princire.

Yeddou aurait, parat-il, t galement invit  se rendre en Espagne,
mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux.
Selon Ibn-Khaldoun, il se serait mme cri: _Le Vizir croit-il que
l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_? C'tait la
rupture dfinitive. Il leva l'tendard de la rvolte (991) et dbuta en
attaquant et dpouillant les tribus fidles aux Omades. Le gouverneur,
Hassen-ben-Ahmed, runit alors une arme  laquelle se joignirent les
contingents de Ziri, rentr d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle;
mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre
d'adhrents, avec lesquels il vint courageusement  la rencontre de
l'arme omade. L'ayant attaque, il la mit en droute. Hassen et une
masse de guerriers mag'raoua restrent sur le champ de bataille. Yeddou,
marchant alors sur Fs, enleva cette ville d'assaut et tendit son
autorit sur une partie des deux Mag'reb.

A l'annonce de la dfaite et de la mort de son lieutenant, le vizir
Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de
reprendre Fs et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de
rallier les dbris de la milice omade, puis il appela de nouveau ses
Mag'raoua  la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle
d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait chapp  la poursuite de son
neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhrents se joindre  Ziri.
Ces deux chefs attaqurent aussitt Yeddou-ben-Yla et, aprs une
campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois
Fs, ils finirent par rester matres du terrain, aprs avoir rduit
Yeddou au silence.

Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de
Tiharet pour les Fatemides, et son frre Atiya, avaient achev de
dtacher de l'autorit d'El-Mansour la rgion comprise entre les monts
Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prire au nom du
khalife omade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar,
le vizir espagnol, pour rcompenser celui-ci de ces importants
rsultats, dont il lui attribuait le mrite, le nomma chef des contres
du Magreb central et laissa  Ziri le commandement du Mag'reb extrme.

Mais, peu de temps aprs, Khalouf, irrit de voir que la rcompense
qu'il avait mrite avait t recueillie par un autre, abandonna le
parti des Omades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya
pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu
l'y dcider, il se mit lui-mme  sa poursuite, l'atteignit, mit ses
adhrents en droute et le tua; Atiya put s'chapper et se rfugier,
suivi de quelques cavaliers, dans le dsert (novembre 991)[595].

[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221,
240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.]

PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Dbarrass de
cet ennemi, Ziri, qui avait reu  sa solde une partie de ses adhrents,
expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement 
Fs avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contres environnantes. Le
refus d'Abou-l'Behar de concourir  la dernire campagne amena entre les
deux chefs une msintelligence qui se transforma bientt en conflit. Ils
en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de
chercher un refuge auprs de la garnison omade de Ceuta. Il crivit,
de l,  la cour d'Espagne, pour demander rparation; en mme temps, il
envoyait un missaire  Karouan afin d'offrir sa soumission  son neveu
El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir omade, qui considrait ce
personnage comme un homme trs influent qu'il tenait  mnager, lui eut
envoy  Ceuta son propre secrtaire pour recevoir ses explications et
ses plaintes, Abou-l'Behar vita de le rencontrer et, peu aprs, gagna
le chemin de l'est.

Aussitt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda  Ziri le gouvernement des deux
Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer
Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contre jusqu' Tiharet, et
le contraignit  la fuite. Ce chef, s'tant rendu  Karouan, fut bien
accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le
commandement de Tiharet.

Matre enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y rgna
plutt en prince indpendant, qu'en reprsentant des khalifes de
Cordoue. Aprs la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'taient rallis
autour de son neveu Habbous, mais bientt ce chef avait t,  son tour,
assassin, et le commandement avait t pris par Ham-mama, petit-fils de
Yla, qui avait emmen les dbris de la tribu dans le territoire de Sal
et tait venu s'implanter entre cette ville et Tedla.

En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-mme de l'inconvnient
qu'offrait la ville de Fs, comme capitale, en cas d'attaque, fonda,
prs de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, o il s'tablit avec sa famille
et ses trsors. En outre de la force de la position, il comptait sur les
montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il tait vaincu.

MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque
temps aprs, El-Mansour mourut  Karouan (fin mars 996), et fut inhum
dans le grand chteau de Sabra; il avait rgn treize ans. Son fils
Badis, qu'il avait prcdemment dsign comme hritier prsomptif, lui
succda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia 
ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les
plus importants. Ayant reu du Caire un diplme confirmant son
lvation, Badis se serait cri: Je liens ce royaume de mon pre et de
mon grand-pre: un diplme ne peut me le donner, ni un rescrit me le
retirer[596]. Six mois aprs la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du
khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succda.
C'tait un enfant en bas ge, que les Ketama proclamrent sous la
tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre
d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermdiaire_ ou _intendant de
l'empire_).

Dans les dernires annes, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au
vassal de Karouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant
 elle et empcher une rupture trop facile  prvoir. Parmi les prsents
envoys du Caire en 983 par le khalife  El-Mansour, se trouvait un
lphant qui excita,  Karouan, la curiosit publique au plus haut
degr et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les
ftes[597].

[Note 596: Bann, t. I.]

[Note 597: El-Karouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II,
p. 15 et suiv.]

PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique
tait le thtre de tous ces vnements, la Sicile devenait florissante
sous le commandement des mirs kelbites. Djaber, se livrant  la
dbauche et ayant laiss pricliter l'tat, avait t bientt dpos par
le khalife du Caire et remplac par Djfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci,
aprs avoir gouvern avec intelligence et quit, mourut en 986. Son
frre et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut galement un
rgne trs court. Aprs sa mort, survenue en dcembre 989, il fut
remplac par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'gide de ce prince,
la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le sjour favori des
potes et des lettrs.

Vers la fin du Xe sicle, les Byzantins reconquirent sans peine la
Calabre et la Pouille, et placrent le sige de leur commandement 
Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientt, les
exactions des Grecs indisposrent les populations qui appelrent souvent
 leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se
trouvaient ramens, pour ainsi dire, malgr eux, sur cette terre
d'Italie, o ils avaient combattu depuis prs de deux sicles sans
conserver de leurs victoires de rels avantages matriels[598].

[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie
de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.]

RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernires annes,
l'Espagne avait vu une tentative du souverain lgitime Hicham II,
agissant sous l'impulsion de sa mre Aurore, pour reprendre le pouvoir
des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et nergique
avait compt sur l'mir des Mag'raoua, le berbre Ziri-ben-Atiya, pour
l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour effmine et courbe
sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du
prince lgitime dont il avait proclam le nom en Afrique, en mme temps
que la dchance du Vizir.

Mais le chef berbre avait compt sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et
l'influence qu'il exerait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tard
 regretter son clair d'nergie, et, de lui-mme, s'tait replac sous
le joug. Le Vizir tait sorti de cette preuve plus fort que jamais;
pour en donner la preuve, il commena par supprimer  Ziri tous ses
subsides, puis il appela aux armes les Berbres dpossds: Beni-Khazer,
Miknaa, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une arme, destine 
oprer en Mag'reb, et en confia le commandement  l'affranchi Ouadah. En
mme temps, il prpara une expdition contre Bermude et tous ses ennemis
de la Pninsule. Cette fois, c'tait la basilique de saint Jacques de
Compostelle, clbre dans toute la chrtient, qui devait lui servir
d'objectif (fin 996)[599].

[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv.
Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.]




CHAPITRE XIII

AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN
SICILE.
997-1045.


Ziri-ben-Atiya est dfait par l'omade El-ModalTer.--Victoires de
Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses
oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa
par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Mozz, fils de
Ziri, est nomm gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les
Berbres et les chrtiens y prennent part.--Triomphe des Berbres et
d'El-Mostan en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun;
Hammad se dclare indpendant  la Kalaa.--Guerre entre Badis et
Hammad.--Mort de Badis, avnement d'El-Mozz.--Conclusion de la paix
entre El-Mozz et Hammad.--Espagne: Chute des Omades; l'edriside
Ali-ben-Hammoud monte sur le trne.--Anarchie en Espagne; fractionnement
de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les
Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Mozz contre les Beni-Khazroun de
Tripoli; prludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les
Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--vnements de Sicile et d'Italie; chute
des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert
Wiscard.--Rupture entre El-Mozz et le hammadite El-Kad.


ZIRI-BEN-ATIYA EST DFAIT PAR L'OMADE EL-MODAFFER.--En rompant
courageusement avec le vizir omade, Ziri avait peut-tre beaucoup
prsum de ses forces; il se prpara nanmoins, de son mieux,  lutter
contre lui. Dbarqu  Tanger, le gnral Ouadah entra aussitt en
campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une srie
d'escarmouches sans action dcisive; Ouadah parvint alors  surprendre
de nuit le camp de Ziri, prs d'Azila, et  s'en emparer. Le chef
berbre dut oprer su retraite vers l'intrieur, tandis que Nokour et
Azila tombaient au pouvoir des troupes omades.

Ces succs taient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et,
comme Ziri avait repris l'offensive et forc Ouadah  la retraite, le
vizir se dcida  envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le
commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-mme
s'tablir  Algsiras, afin de surveiller de plus prs le dpart des
renforts. L'arrive du fils du puissant vizir en Afrique produisit le
plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbres. De toutes
parts, les chefs des tribus, entranant une partie de leurs gens,
dsertrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les tendards
omades.

Malgr ces dfections, Ziri, dont l'me ne se laissait pas facilement
abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prpara,
avec une arme fort nombreuse,  soutenir son choc. Quand El-Modaffer
eut runi toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en
marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avana bravement  sa
rencontre, et, en octobre 998, les deux armes se heurtrent au sud de
Tanger. La bataille s'engagea aussitt, acharne et meurtrire;
longtemps, l'issue en demeura indcise; enfin les troupes omades
commenaient  plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de
l'action, fut frapp de trois coups de lance par un de ses propres
serviteurs, un ngre dont il avait fait tuer le frre. Le meurtrier
accourut aussitt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort
de l'mir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grivement bless au
cou, n'tait pas tomb et son tendard tenait encore debout, de sorte
qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du
transfuge ou du tmoignage de ses yeux. Ayant alors remarqu un certain
dsordre parmi les Mag'raoua, il entrana une dernire fois ses
guerriers dans une charge furieuse, et parvint  mettre en droute
l'ennemi.

Les Mag'raoua et leurs allis se dispersrent dans tous les sens; quant
 Ziri, on le transporta tout sanglant  Fs, o se trouvait alors sa
famille; mais les habitants refusrent de le recevoir, et ce fut avec
beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri
ne trouva de scurit pour lui et les siens qu'en se rfugiant dans les
profondeurs du dsert.

Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Omades. Aussi, lorsque la
nouvelle en parvint  Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des rjouissances
publiques. Il envoya ensuite  son fils El-Modaffer le diplme de
gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces 
ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les
contributions qu'il avait frappes sur les populations rebelles.
Sidjilmassa avait t vacue par les Beni-Khazroun; le gouverneur
omade y envoya, pour le reprsenter, un officier du nom de
Hamid-ben-Yezel[600].

[Note 600: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 244 et suiv., 257.
Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 235 et
suiv. El-Bekri, passim.]

VICTOIRES DE ZIRI-BEN-ATIYA DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Lorsque
Ziri-ben-Atiya fut  peu prs guri de ses blessures, il rallia autour
de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dpossdes et repartit en
guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Omades, ce fut contre les
Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en droute
Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint
alors assiger Tiharet, o Itoueft s'tait rfugi.

Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant  leur tte Makcen et
Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en tat de rvolte, et leur exemple
fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du
commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restrent fidles
au gouverneur. Ces graves vnements dcidrent Badis  marcher en
personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, dbloqua
cette ville et fora Ziri  la retraite; mais, en mme temps,
Felfoul-ben-Khazroun s'avanait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force
fut  Badis de revenir sur ses pas pour garantir le sige de son
commandement, sans avoir pu complter sa victoire. Ziri reprit alors
l'offensive, et aprs avoir de nouveau dfait Itoueft et Hammad,
s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il
conquit Chelif, Tns et Oran. Dans toutes ces villes, de mme qu'
Tlemcen qu'il avait conserve, il fit clbrer la prire au nom de
Hicham II et de son vizir.

Encourag par ses succs, Ziri pntra au coeur du pays des Sanhadja et
vint mettre le sige devant Achir. En mme temps, il crivit au vizir de
Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon
de sa rbellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis
furent chargs de porter le message en Espagne. Ils y arrivrent en l'an
1000 et furent bien reus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les
fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux
Beni-Ouanoudine de rentrer  Sidjilmassa et nomma le gnral Ouadah
gouverneur rsidant  Fs. Quant  Ziri, il lui abandonna le
commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central[601].

[Note 601: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260,
261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 237.
Baane, passim.]

Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En
Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun tait venu mettre le sige devant Bar'a.
De l il avait, dit-on, demand des secours en Orient au khalife
fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Karouan. Celui-ci lui
aurait expdi Yaha-ben-Hamdoun, rfugi en Egypte depuis l'assassinat
de son frre; mais ce chef, accompagn de quelques troupes, n'aurait pu
traverser le pays de Barka, occup par la tribu hilalienne des
Beni-Korra, rcemment transporte de Syrie, et ainsi Felfoul serait
demeur rduit  ses propres forces.

Cependant, la panique tait grande  Karouan, et dj l'on barricadait
les rues pour se dfendre, mais Badis, arrivant  marches forces,
obligea Felfoul  lever le sige de Bar'a et  rtrograder vers
l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhrents, se joignirent alors 
Felfoul, et les confdrs firent une nouvelle expdition contre
Tebessa, mais ils furent repousss. Makcen resta seul avec Felfoul, ses
autres frres tant alls rejoindre Ziri-ben-Atiya.

En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement
et les mit en pleine droute. Makcen et ses enfants, tant tombs aux
mains du vainqueur, furent livrs par lui  des chiens affams qui les
mirent en pices. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont
Chenoua, prs de Cherchel, o ils s'taient rfugis, et les obligea 
se rendre,  la condition qu'on leur permt de passer en Espagne.

MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment o
Hammad obtenait ces succs, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir
sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assigeait depuis longtemps
sans succs. On dit que sa mort fut cause par les blessures que lui
avait faites le ngre et qui s'taient incompltement guries. Son fils
El-Mozz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue
une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se
faire nommer gouverneur du Mag'reb.

Mais Hammad s'avanait  marches forces, et El-Mozz ne jugea pas
prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et
semblait prcd par la victoire. Achir dlivre, Hamza et Mecila
rentrrent aussi au pouvoir du gnral sanhadjien, qui rendit  l'empire
ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidles ou
difficiles  dfendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de
Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kala (le
chteau), et qu'il peupla avec les habitants des cits dtruites.

[Note 602: Les ruines de la Kala (Gala, selon la prononciation
locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le
bassin du Hodna.]

Badis, de son ct, n'tait pas rest inactif; sans laisser de rpit 
Felfoul, il l'avait contraint  se jeter dans le dsert. Voyant sa route
coupe, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de
Tripoli, alors en proie  l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait
des gouverneurs que son reprsentant de Karouan refusait de
reconnatre. Il entra en matre  Tripoli, dont les habitants
l'accueillirent en librateur. Un certain nombre de Mag'raoua le
rejoignirent dans cette localit[603].

La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des
milliers de victimes[604].

[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263.
Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, anne 386.]

[Note 604: Ibn-er-Rakik, cit par les auteurs musulmans.]

ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMM
GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'aot 1002, le vizir
El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernire
expdition en Castille, mourut  Medina-Cli. Le rle qu'il a jou dans
l'histoire des Musulmans d'Espagne est considrable; par son indomptable
nergie, il a retard le dmembrement de l'empire omade, et, par son
audacieuse activit, tendu ses frontires jusqu'au coeur des pays
chrtiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Lon,
Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus clbres avaient t
pilles ou dtruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations
chrtiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la
nouvelle de la mort du terrible vizir.

Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek,
et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait
bien que, malgr l'apparence de la force, son pouvoir tait prcaire et
rsultait surtout de la manire dont il l'exerait. A son arrive 
Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulev et rclamant  grands cris
son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement  se charger des soucis
du gouvernement, et, grce  ces dispositions, le vizir parvint assez
rapidement  faire reconnatre son autorit. Suivant alors l'exemple de
son pre, il donna tous ses soins  la _guerre sainte_[605].

El-Modaffer avait trouv dans sa capitale l'ambassade envoye du Mag'reb
par El-Mozz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses
propositions, qui lui laissaient plus de libert d'action pour ses
entreprises contre les chrtiens. Le gnral Ouadah fut rappel par lui
de Fs, et il envoya  El-Mozz un diplme dat d'aot 1006, lui
confrant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie
omade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorit particulire de
Ouanoudine-ben-Kazroun.

El-Mozz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'tablit alors  Fs et prit en main
la direction des affaires.

[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.]

[Note 606: Voir le texte de ce diplme. Ibn-Khaldoun, Berbres, t.
III, p. 248, 249, 250.]

GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBRES ET LES CHRTIENS Y PRENNENT
PART.--El-Modaffer tait parvenu  rtablir la paix en Espagne, et, sous
sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient  tre
florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un
frre du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son pre avec une
chrtienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme
tait dtest, et on lui donnait par drision le nom de _Sanchol_ (le
petit Sancho). Plein de prsomption, il prtendait nanmoins se faire
dcerner le titre d'hritier prsomptif, que son pre et son frre
n'avaient os prendre; aussitt la guerre civile clata dans la
pninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II,
proclamrent, comme son successeur, un arrire-petit-fils
d'Abd-er-Rahman III, nomm Mohammed, et ayant runi une bande d'hommes
dtermins, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachrent
facilement  ce prince son acte d'abdication; le chteau de Zahira tomba
ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom
d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirig par Dieu).

Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait  Tolde, voulut marcher  la
tte de ses troupes, composes en grande partie de Berbres, contre
celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnrent. Peu
aprs, il tombait aux mains de ses ennemis et tait massacr. Son
cadavre fut mis en croix  Cordoue (1009).

On croyait qu'aprs cette crise la tranquillit allait renatre;
malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualits ncessaires
pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientt Une nouvelle
rvolte clata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nomm Hicham, se fit
proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbres, vint
attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de
Cordoue, triompha de son comptiteur et le fit dcapiter. Un grand
massacre des familles berbres suivit cette victoire.

Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Karouan, qui s'tait
prcdemment rfugi en Espagne, rallia les Berbres, brlant du dsir
de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau
khalife, Soleman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom
d'_El-Mostan-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu).

Puis les Africains, conduits par ces chefs, allrent s'emparer de
Medina-Cli; mais bientt ils y furent bloqus et se virent rduits 
implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui
avait t envoye par El-Mehdi dans le mme but, avec l'offre de lui
abandonner de nombreuses places s'il l'aidait  craser son comptiteur.
Ainsi, il avait suffi de quelques annes de guerre civile pour faire
perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les
chrtiens par de longues annes de luttes.

Le comte de Castille se pronona pour les Berbres, leur envoya un
ravitaillement et vint, en personne, se joindre  eux avec ses
guerriers. Les confdrs marchrent alors sur Cordoue (juillet 1009),
dfirent le gnral Ouadah, qui avait voulu les prendre  revers, et
furent bientt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement  leur
rencontre et leur offrit le combat. Il fut entirement dfait; ses
soldats furent massacrs par milliers, tandis que Ouadah regagnait la
frontire du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais.
Voyant sa situation dsespre, El-Medhi se dcida  rendre le trne 
Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant.
Mais les Berbres, victorieux, n'taient pas gens  tomber dans ce
pige; ils entrrent en vainqueurs  Cordoue et, aids des Castillans,
mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crne de son
pre Ziri-ben-Menad du crochet o il avait t ignominieusement
suspendu, le long de la muraille du chteau.

El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolde; ses partisans taient encore
nombreux; Ouadah, dans le nord, tait en pourparlers avec les comtes de
Barcelone et d'Urgel. El-Mostan, ne pouvant retenir les Castillans en
les rcompensant, comme il s'y tait engag, par des cessions de
territoire, ceux-ci regagnrent, chargs de butin, leur province. Sur
ces entrefaites, Ouadah, accompagn d'une arme catalane, commande par
les comtes Raymond et Ermengaud, opra sa jonction avec le Mehdi 
Tolde. Puis, le khalife,  la tte de toutes ses forces, marcha sur
Cordoue, dfit l'arme d'El-Mostan et rentra en matre dans sa
capitale, qui fut de nouveau livre au pillage par les Catalans (juin
1010).

Les Berbres s'taient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les
poursuivit, et, les ayant atteints prs du confluent du Guadaira avec le
Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent
une clatante revanche. L'arme d'El-Mehdi fut mise en droute et plus
de trois mille Catalans restrent sur le champ de bataille. Les
survivants de l'arme chrtienne, rentrs  Cordoue, s'y conduisirent
avec une cruaut inoue. Enfin les Catalans s'loignrent; peu aprs,
El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves  son service, qui
rtablirent sur le trne Hicham II, ce fantme de khalife. Ouadah, un
des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier
ministre[607].

[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le
mme, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv.
Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (d.
Dozy), p. 29 et suiv.]

TRIOMPHE DES BERBRES ET D'EL-MOSTAN EN ESPAGNE.--Cette rvolution 
Cordoue ne rsolvait rien, car les Berbres, victorieux, restaient dans
le midi avec El-Mostan, et n'taient nullement disposs  se soumettre
au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau
vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut
au pralable des gages, c'est--dire la remise entre ses mains des
places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaant, en cas de refus, de se
joindre aux Berbres. Ces conditions taient dures; cependant Ouadah,
ayant perdu tout autre espoir de salut, se dcida  les accepter. Dans
le mois de septembre 1010, fut sign le trait qui rendait aux chrtiens
presque toutes les conqutes des rgnes prcdents.

Cependant les Berbres avaient repris la campagne; durant l'automne et
l'hiver suivants, ils rpandirent dans toutes les provinces musulmanes
la dvastation et la mort. Cordoue fut bloque, et la peste vint bientt
joindre ses ravages  ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011,
Ouadah fut mis  mort par les soldats rvolts. Cependant Cordoue resta
encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant
aux Castillans, ils taient rentrs, sans coup frir, en possession de
leurs provinces, et ne paraissent pas s'tre soucis de tenir
strictement leurs promesses.

Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbres; la plus horrible
boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les
consquences de leur succs. Soleman-el-Mostan restait enfin matre du
pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. Le
triomphe des Berbres, dit M. Dozy, porta le dernier coup  l'unit de
l'empire. Les gnraux slaves s'emparrent des grandes villes de l'est;
les chefs berbres, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donn des
fiefs et des provinces  gouverner, jouissaient aussi d'une indpendance
complte, et le peu de familles arabes qui taient encore assez
puissantes pour se faire valoir n'obissaient pas davantage au nouveau
khalife[608].

En Espagne comme en Afrique, l'lment berbre reprenait la
prpondrance, au dtriment des petits-fils des conqurants arabes.

[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.]

LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DCLARE INDPENDANT
 LA KALAA.--Pendant que l'Espagne tait le thtre de ces vnements,
sur lesquels nous nous sommes tendus en raison de leur importance pour
l'histoire de la domination musulmane dans la Pninsule, les Berbres
d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment
o l'union leur aurait t si ncessaire pour rsister  l'invasion
hilalienne prs de s'abattre sur eux.

Badis avait lutt en vain pour anantir le royaume mag'raouien fond 
Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait rsist avec avantage et
tait parvenu  conserver le pays conquis. Abandonn par le khalife
fatemide du Caire, il avait proclam la suzerainet des Omades et
tait mort en l'an 1010. Son frre Ouerrou avait recueilli son hritage
et offert sa soumission  Badis, mais bientt la guerre avait recommenc
dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et
les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer
et de rtablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef
indpendant.

Dans le Mag'reb central, la situation tait autrement grave. Hammad,
aprs avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'tait
occup activement de la construction de sa capitale; bientt la Kala,
peuple des meilleurs artisans et orne des richesses enleves aux
villes voisines, tait devenue une cit de premier ordre. Son fondateur
y commandait en roi, exerant une autorit indpendante sur le Zab,
Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne
capitale. D'aprs M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbres
chrtiens contribua  former la population de la Kala. Des privilges
leur furent accords pour le libre exercice de leur culte et un vque
leur fut donn plus tard par le pape Grgoire VII. Les historiens
musulmans sont muets sur ce point.

[Note 609: _Traits de paix et de commerce concernant les relations
des Chrtiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_;
t. I, p. 52 et suiv.]

La jalousie de Badis, excite par les ennemis de son oncle, qui
prsentaient le fondateur de la Kala comme visant  l'indpendance, ne
tarda pas  amener entre eux une rupture. El-Mozz, fils de Badis,
venait d'tre reconnu par le khalife comme hritier prsomptif de son
pre; celui-ci invita alors son oncle Hammad  remettre au jeune prince
le commandement de la rgion de Constantine.

Cette dcision, qui cachait peu les sentiments de dfiance de Badis, fut
trs mal accueillie par Hammad. Il y rpondit par un refus formel. En
mme temps, il se dclara indpendant, rpudia hautement la suzerainet
des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les
mosques la suprmatie des Abbassides. La doctrine chiate fut proscrite
de ses tats et le culte sonnite dclar seul orthodoxe (1014)[610]. La
raction des Sonnites contre les Chiates commena  se manifester dans
les villes habites par des populations d'origine arabe. L'entourage
mme du jeune El-Mozz ressentit les effets de ce mouvement des esprits,
le prcepteur du prince tant orthodoxe. Bientt un massacre gnral des
Chiates eut lieu en Ifrikiya[611].

[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264.
El-Karouani, p. 136, 137.]

[Note 611: Ibn-el-Athir, anne 407.]

GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVNEMENT
D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en
Ifrikiya,  la tte de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et
de quelques Zentes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de
Badja,  l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim;
mais celui-ci passa du ct de son frre, et le gouverneur n'eut d'autre
ressource que de se mettre lui-mme  la tte de ses troupes. A son
approche, l'arme envahissante se dbanda et Hammad se vit contraint de
fuir. Il se rfugia d'une traite derrire le Chelif.

Badis le poursuivit l'pe dans les reins, entra en vainqueur  Achir,
pntra dans les hauts plateaux, reut la soumission des tribus zentes,
telles que les Beni-Toudjine, et s'avana jusqu'au plateau de Seressou.
Renforc par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commands par
Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la
plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans
une position retranche. Cette fois encore, la victoire se pronona pour
Badis, une partie des adhrents de son comptiteur l'ayant abandonn et
le reste ayant t facilement dispers.

Hammad se rfugia, non sans peine, dans sa Kala, mais Badis ne tarda
pas  venir camper dans la plaine de Mecila, et, de l, fit commencer le
blocus de la capitale de son oncle. Pendant les oprations de ce sige;
Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait
reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au flau. Cet
vnement porta le dsordre dans l'arme assigeante compose d'lments
htrognes; les auxiliaires s'tant dbands, la Kala fut dbloque.
Les officiers proclamrent le jeune El-Mozz, fils de Badis, g
seulement de huit ans, et le conduisirent  Karouan pendant que son
oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent
rapports  Karouan, puis on procda  l'inauguration de son successeur
dont l'extrme jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux
de son grand-oncle. El-Mozz reut d'Orient un diplme o le titre de
_Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui tait donn[612].

[Note 612: Ibn-el-Athir, anne 403.]

CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris
vigoureusement l'offensive; aprs tre rentr en possession de son
ancien territoire, il vint mettre le sige devant Bar'a. Mais il avait
trop prsum de ses forces; son neveu ayant march contre lui le mit en
droute et le rduisit encore  la dernire extrmit (1017). Hammad
s'tait rfugi derrire les remparts de sa Kala, tandis que le
vainqueur s'avanait jusqu' Stif; il fit proposer  celui-ci un
arrangement que le jeune El-Mozz, bien conseill, refusa.

Le gouverneur tait rentr  Karouan, mais la situation de son
grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonn de tous, sans
argent, il se dcida  faire une nouvelle dmarche auprs de son
petit-neveu et lui dpcha en Ifrikiya son propre fils El-Kad, porteur
de riches prsents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs
et, enfin, on arriva  conclure un trait de paix par lequel Hammad
reut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de
Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conqurir 
l'ouest. C'tait la conscration du dmembrement de l'empire fond par
Bologguine. El-Kad reut aussi un commandement et revint  la Kala
avec des cadeaux somptueux pour son pre (1017).

ESPAGNE, CHUTE DES OMADES: L'DRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE
TRNE.--Pendant que ces vnements se passaient en Afrique, l'Espagne
tait le thtre d'une nouvelle rvolution. El-Mostan, parvenu au trne
avec l'appui des Berbres et des chrtiens, n'avait aucune sympathie
parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbres, ils ne lui
accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en ralit,
que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur
de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient
la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un lment
important dans l'arme, conservaient toute leur fidlit  Hicham II,
bien qu'en ralit personne ne st s'il tait encore vivant.

Khrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec
Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le dtroit,  la tte de ses
partisans, avec l'aide de son frre Kacem, gouverneur d'Algsiras; aprs
avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui
se pronona aussitt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud
entra en matre  Cordoue. El-Mostan et ses parents furent mis  mort,
et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le
monde se rallia  Ali, qui fut proclam khalife, sous le nom
d'_El-Metaoukkel-li-Dne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de
Dieu). Ainsi finit la dynastie omade, qui rgnait sur l'Espagne depuis
prs de trois sicles et qui avait donn  l'empire musulman de si beaux
jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine
cherifienne, tait devenue berbre, et qui lui-mme ne parlait que trs
mal l'arabe, monta sur le trne de Cordoue.

Ali avait espr, parat-il, rendre  l'Espagne la paix et le bonheur,
mais il comptait sans les factions. Khrane, le chef des Slaves, voulut
jouer le rle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside
n'entendait nullement partager son autorit. Du dans ses esprances,
le chef des Slaves se mit  conspirer et entrana dans son parti ses
compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un
petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir,
ouali de Saragosse, soutenu par son alli Raymond, comte de Barcelone,
se joignit aux rebelles et, au printemps de l'anne 1017, tous
marchrent contre le souverain. Ali, qui jusque l avait cart les
Berbres et rsist  leurs prtentions, se jeta dans leurs bras et,
avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Ds lors, il
renona  faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses
bonnes intentions; le pays fut livr de nouveau  la tyrannie des
Berbres, et le khalife donna lui-mme l'exemple de l'avidit et de la
cruaut. Peu de temps aprs, il fut assassin par trois Slaves, au
moment o il prparait une grande expdition (17 avril 1018)[613].

[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv.
Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_.
El-Marrakchi (d. Dozy), p. 42 et suiv.]

ANARCHIE EN ESPAGNE. FRACTIONNEMENT DE L'EMPIRE MUSULMAN.--Ali laissa
deux fils, dont l'an, Yaha, tait gouverneur de Ceuta, mais Kacem,
frre d'Ali, avait une plus grande notorit et ce fut lui que les
Berbres proclamrent. De leur ct, Kherane et Moundir lirent le
petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre
d'_El-Mortada_ (l'agr de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la
puissance tait grande, restait dans l'expectative. Les adhrents du
prtendant omade essayrent de l'entraner dans leur parti et, n'ayant
pu y parvenir, marchrent contre lui, mais ils furent dfaits et, peu
aprs, El-Mortada tait assassin par ses partisans. Kacem, rest ainsi
seul matre du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillit  la
malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kherane et les
principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de
villes ou de provinces, o ils s'tablirent en matres. Ainsi la paix ne
s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman.

Vers cette poque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province
de Grenade  son fils et rentra  Karouan, aprs une absence de vingt
annes; il y fut reu avec de grands honneurs par son neveu
El-Mozz[614].

[Note 614: Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.]

Mais bientt, Yaha, fils d'Ali, leva l'tendard de la rvolte et,
soutenu par les Berbres et les Slaves, marcha sur la capitale.
Abandonn de tous, Kacem dut cder la place (aot 1021). Yaha ne tarda
pas  prouver  son tour le mme revers de fortune, et Kacem remonta
sur le trne (fvrier 1023). Ds lors, la guerre devint incessante entre
les Edrisides, et s'tendit jusqu'au Mag'reb o un de leurs parents, du
nom d'Edris, alli  Yaha, parvint  s'emparer de Tanger. L'Espagne se
trouva encore livre aux fureurs de la guerre civile. Yaha, ayant
triomph une dernire fois de son oncle, le tint dans une troite
captivit; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yaha avait
choisi Malaga comme rsidence, proclamrent un prince omade,
Abd-er-Rahman V, sous le nom d'_El-Mostad'hir_: c'tait la raction de
la noblesse arabe contre l'lment berbre. Mais cette socit caduque
et corrompue tait incapable de se gouverner; bientt une nouvelle
sdition renversa El-Mostad'hir et le remplaa par El-Moktafa, sans pour
cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se dcidrent  appeler
chez eux Yaha, afin de mettre un terme  cette anarchie. Yaha leur
envoya un de ses gnraux (novembre 1025). Quelques mois aprs, une
nouvelle meute plaait sur le trne de Cordoue un souverain phmre du
nom de Hicham III, appartenant  la famille omade[615].

[Note 615: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, _Musulmans
d'Espagne_, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]

GUERRES ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb,
El-Mozz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu
arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'taient dclars
indpendants, avait t entirement dfait et contraint de rentrer dans
Fs, aprs avoir perdu presque toute son arme (1016). Ds lors la
puissance des Mag'raoua de Fs fut contrebalance par celle de leurs
cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le rsultat
fut prjudiciable  El-Mozz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la
valle de la Mouloua, mit des officiers dans toutes les places fortes
et vint mme enlever Sofraoua, une des dpendances de Fs. En 1026,
El-Mozz cessa de vivre et fut remplac par son cousin Hammama. Sous
l'nergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevrent de leurs
humiliations en faisant subir de nombreuses dfaites aux Beni-Khazroun
de Sidjilmassa.

Les Beni-Ifrene taient, en partie, passs en Espagne; mais un groupe
important, rest dans le Mag'reb, se runit  Tlemcen, autour des
descendants de Yeddou-ben-Yla. Aprs avoir tendu de nouveau leur
autorit sur le Mag'reb central, ils attaqurent les Mag'raoua de Fs,
mais sans russir  les vaincre; conduits par leur chef Temim,
petit-fils de Yla, ils se portrent alors sur Sal, enlevrent cette
ville et, de l, allrent guerroyer contre les Berg'ouata
hrtiques[616].

[Note 616: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235,
257, 271. El-Bekri, passim.]

LUTTES DU SANHADJIEN EL-MOEZZ CONTRE LES BENI-KHAZROUN DE TRIPOLI.
PRLUDES DE SA RUPTURE AVEC LES FATEMIDES.--En Ifrikiya, la puissance du
gouverneur sanhadjien continuait  dcliner. Renonant, pour ainsi dire,
aux rgions de l'ouest, abandonnes de fait  Hammad, El-Mozz ne
s'occupait gure que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli.
L'anarchie y tait en permanence. Ouerrou, frre de Felfoul, tant mort
en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zentes,
mais ces Berbres se divisrent, et une partie suivit les tendards de
Khazroun, frre de Ouerrou.

Aprs une courte lutte, celui-ci resta matre de l'autorit et entrana
ses adhrents  des incursions sur les territoires de Gabs et de
Tripoli, o un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour
El-Mozz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frre venait d'tre mis  mort
 Karouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli 
Khalifa, chef des Zentes, et celui-ci, tant ainsi devenu matre de
cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui
s'y trouvaient.

El-Mozz, bien qu'ayant t lev dans les principes de la doctrine
chiate, s'tait rattach  la secte de Malek et n'avait pas tard 
perscuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehda,  Karouan, les
Chiates taient poursuivis, molests, torturs mme. Leur sang avait
coul  flots et ces mauvais traitements les avaient forcs, en maints
endroits,  l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver
ces malheureux dans le plus triste tat. Cette attitude n'tait rien
moins que la rvolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui
rgnait alors, essaya de ramener  l'obissance son reprsentant de
Karouan, en le comblant de cadeaux; il ne russit qu' retarder une
rupture invitable.

Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la
cour du Caire et reut du khalife un diplme lui confrant le
commandement de la Tripolitaine. C'tait, entre les deux cours, un
change d'hostilits indirectes, prlude d'actes plus dcisifs.

En 1028, Hammad mourut  la Kala, et fut remplac par son fils El-Kad,
qui confia  ses frres les grands commandements de son empire. Les bons
rapports continurent pendant quelque temps entre lui et son cousin de
Karouan, mais, de ce ct aussi, une rupture tait imminente[617].

[Note 617: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t.
III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari,
_Musulmans de Sicile_, t. II, p. 357 et suiv.]

GUERRE ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--A Fs, Ham-mama, roi des
Mag'raoua, continuait  rgner au milieu d'une cour brillante, et,
pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commands par Temim, guerroyaient
contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent,
avec l'aide d'autres tribus zentes, mettre le sige devant Fs. Le chef
des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville;
mais, aprs une lutte acharne o tombrent ses meilleurs guerriers, il
fut entirement dfait. Les Beni-Ifrene entrrent victorieux  Fs,
qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur
convoitise, car il tait rempli de richesses; les vainqueurs
massacrrent les hommes et rduisirent les femmes en esclavage.

Temim s'installa en souverain dans Fs, tandis que Hammama se rfugiait
 Oudjda et s'occupait avec activit  runir ses adhrents, afin de
prendre sa revanche. Peu de temps aprs, il fut en mesure de commencer
les hostilits et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des
Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrrent dans leurs anciens territoires; Temim se
retrancha  Chella[618].

[Note 618: Le Kartas donne pour date  cet vnement l'anne 1041.
Nous adoptons la date et la leon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus
probables.]

Aprs cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre
d'autres conqutes. A la tte d'une arme zenatienne, il se mit en
marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kad, seigneur
de la Kala, s'avana  sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il
n'osa pas engager le combat, et prfra employer l'intrigue et la
corruption pour dtourner les adhrents de son adversaire. Abandonn par
son arme, Hammama n'eut bientt d'autre parti  prendre que d'accepter
la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'anne suivante (1040),
laissant le pouvoir  son fils; mais la guerre civile divisa alors les
Mag'raoua; et Fs fut, pendant de longues annes, le thtre de luttes
et de comptitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua
s'puisrent.

VNEMENTS DE SICILE ET D'ITALIE. CHUTE DES KELBITES.--Absorbs par
l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la
Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer
une rapide revue des vnements survenus dans ces contres.

La Sicile, indpendante de fait sous les mirs kelbites, qui
reconnaissaient pour la forme l'autorit des khalifes fatemides, profita
d'une priode de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les
arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'taient reportes sur
l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient t pilles par les
Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au
secours de Bari, assige par le rengat Safi, et fora les Musulmans 
la retraite. En 1005, les Pisans remportrent l'importante bataille
navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche,
s'emparrent de Cosenza.

En 1015, une expdition musulmane assigeait Salerne, et cette ville,
pour viter de plus grands maux, se disposait  accepter les exigences
des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre
sainte, qui se trouvaient de passage dans la localit, scandaliss de
voir des chrtiens ainsi malmens par des infidles, entranrent  leur
suite quelques hommes de coeur et forcrent les Musulmans  se
rembarquer, aprs avoir pill leur camp. Refusant ensuite toutes les
offres qui leur taient faites, ils continurent leur chemin. Mais le
prince de Salerne les fit accompagner par un envoy charg de ramener
des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus
sduisantes.

Le cad de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant t frapp d'hmiplgie,
avait rsign quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son
fils Djfer, qui avait reu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de
_Sef-ed-Daoula_. En 1015, Ali, frre de Djfer, appuy par les
Berbres, se mit en tat de rvolte, mais il fut vaincu et tu par son
frre, qui expulsa une masse de Berbres de l'le. Djfer, vivant dans
le luxe, abandonna la direction des affaires  l'Africain Hassan, de
Bar'a, et ce ministre, pour subvenir aux dpenses de son matre, ne
trouva rien de mieux que d'augmenter les impts, en percevant le
cinquime sur les fruits, alors que les terres taient dj greves
d'une taxe foncire. Il en rsulta une rvolte gnrale (mai 1019).
Djfer fut dpos, transport en Egypte et remplac par son frre
Ahmed-ben-el-Akehal.

Le nouveau gouverneur, aprs avoir rtabli la paix en Sicile, entreprit
des expditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le
joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prpara,
malgr ses soixante-huit ans,  faire une descente en Sicile. Son aide
de camp Oreste le prcda avec une nombreuse arme et chassa de Calabre
tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile
lorsque celui-ci mourut (dcembre 1025).

Averti du pril qui menaait la Sicile, El-Mozz offrit son aide 
El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoye d'Afrique fut dtruite
par une tempte (1026). Oreste, dbarqu en Sicile, ne sut pas tirer
parti des circonstances; il laissa affaiblir son arme par la maladie
et, lorsque les Musulmans attaqurent, il se trouva hors d'tat de leur
rsister.

Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes
combines d'El-Mozz et d'El-Akehal sillonnrent alors les mers du
Levant et allrent porter le ravage sur les ctes d'Illyrie, des les de
la Grce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Mditerrane, les
chrtiens, oubliant leurs dissensions particulires, s'unissaient
partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les
Pisans, aids sans doute des Gnois, armrent en 1034 une flotte
imposante et effecturent une descente en Afrique. Bne, objectif de
l'expdition, fut prise et pille par les chrtiens. En 1035, la cour de
Byzance envoya des ambassadeurs  El-Mozz pour traiter de la paix. Sur
ces entrefaites, une rvolte clata en Sicile contre El-Akehal, qui
avait voulu encore augmenter les impts pour subvenir aux frais de la
guerre. La situation devenant prilleuse, ce prince se hta de faire la
paix avec l'empire et d'accepter le titre de _matre_, qui impliquait
une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins,
tandis que les rebelles appelaient  leur aide El-Mozz.

Le gouverneur de Karouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec
trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Lon Opus, qui
commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal
de l'empire et dfit l'arme berbre; mais, craignant des embches, il
ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagn de quinze
mille chrtiens qui avaient suivi sa fortune. Bientt El-Akehal fut
assassin, et Abd-Allah resta seul matre de l'autorit[619].

[Note 619: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 341 et suiv. lie
de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 159 et suiv.]

EXPLOITS DES NORMANDS EN ITALIE ET EN SICILE. ROBERT WISCARD.--Nous
avons vu que le prince de Salerne, enthousiasm des exploits des
Normands, avait dput une ambassade pour dcider leurs compatriotes 
lui prter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientt une
petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la
conduite d'un certain Drengot (1017). Prsents au pape Benot VIII, ils
furent encourags par le pontife  lutter contre les Byzantins, qui se
rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage 
tous les souverains de l'Italie centrale. Aprs avoir, tout d'abord,
inflig aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent  leur
tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement prouvs par
le fer de l'ennemi. Le katapan Boanns les expulsa de toutes leurs
conqutes et rtablit l'autorit de l'empire jusque sur l'Apulie.

Le pape Benot VIII appela alors  son aide l'empereur Henri II, qui
envahit l'Italie  la tte d'une nombreuse arme; les Normands se
joignirent  lui et l'aidrent  triompher des Grecs. Mais bientt
l'arme allemande reprit la route de son pays, et les Normands
demeurrent livrs  eux-mmes sans ressources, et se virent forcs de
vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux
rpubliques qui voudraient bien les employer.

Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commande
par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de
Coutances, nomm Tancrde de Hauteville, qui,  dfaut d'autre
patrimoine, avait donn  ses douze fils l'ducation militaire de son
temps. C'tait un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la
guerre venait d'clater entre le prince de Salerne et celui de Capoue,
ils trouvrent immdiatement  s'employer. Plus tard, ils s'attachrent
aux uns et aux autres avec des chances diverses.

Vers 1036, le gnral Georges Maniaks dbarqua en Italie  la tte
d'une arme byzantine considrable; il russit  s'adjoindre les
Normands du comt de Salerne et passa en Sicile (1038). Dbarqus 
Messine, les chrtiens ne tardrent pas  rencontrer les Musulmans; ils
les mirent en droute, aprs un rude combat, dans lequel Guillaume _Bras
de fer_, un des fils de Tancrde, fit des prodiges de valeur  la tte
des Normands. Messine capitule; puis on assige Rametta, o les
Musulmans ont concentr leurs forces. Maniaks triomphe sur tous les
points. Les chrtiens mettent alors le sige devant Syracuse; mais cette
ville rsiste avec nergie. Abd-Allah reoit des renforts d'Afrique et
porte son camp sur les plateaux de Traana, au nord de l'Etna. Mais
l'habile Maniaks, second par les Normands, met encore une fois en
droute les Musulmans.

Sur ces entrefaites, une brouille tant survenue entre Maniaks et le
Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce
chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre
les Byzantins. Cependant Syracuse tait tombe aux mains du gnral
grec, et bientt il allait achever la conqute de toute l'le, lorsque,
par suite d'intrigues, il fut rappel en Orient et jet dans les fers.
La rvolte clata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une
partie des troupes impriales furent rappeles de Sicile et les
Musulmans respirrent.

En 1040, les Musulmans se lancent galement dans la rbellion, et
Abd-Allah, aprs avoir vu tomber la plupart de ses adhrents, est
contraint de rentrer  Karouan, en abandonnant la Sicile  son
comptiteur Simsam, frre d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientt
expulss de l'le (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de
principauts indpendantes, obissant  des officiers d'origine diverse,
souvent obscure.

En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succs et conquis un
vaste territoire dont ils s'taient partag les villes. Amalfi,
neutralise, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut
nomm chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniaks,
qui avait recouvr la libert, reparut en Italie, et, comme toujours, la
victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit
proclamer empereur et passa en Grce, o il fut tu par surprise. La
ligue normande acquit ds lors une grande puissance. A la mort de
Guillaume, survenue en 1046, les frres de Hauteville se disputrent sa
succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nomm
Robert, arriv depuis peu en Italie, ayant trouv tous les bons postes
occups, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit;
il reut pour cela le surnom de _Wiscard_ ou Guiscard (fort et prudent).
Aprs avoir guerroy avec succs en Calabre, il se forma un groupe de
compagnons dvous et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en
tira.

Quelques annes plus tard, les forces combines de Gnes, de Pise et du
Saint-Sige parviennent  expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050).
Cette le obissait aux mirs espagnols et la lutte avait dur de
longues annes[620].

[Note 620: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 367 et suiv. lie
de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 166 et suiv. De Mas Latrie,
_Traits de paix, etc._, p. 21 et suiv.]

RUPTURE ENTRE EL-MOEZZ ET LE HAMMADITE EL-KAD.--Pendant que l'Italie et
la Sicile taient le thtre de ces vnements, une rupture, depuis
longtemps imminente, clatait entre El-Mozz et son parent El-Kad, de
la Kala, qui s'tait rendu entirement indpendant du gouverneur de
Karouan. Par esprit d'opposition, El-Kad refusait en outre de suivre
El-Mozz dans son hostilit contre les khalifes du Caire.

Le gouverneur, s'tant mis  la tte de ses troupes, vint lui-mme
assiger la Kala; mais cette place, par sa forte position, dfiait
toute surprise. Aussi, aprs l'avoir tenue longtemps bloqus, El-Mozz
se dcida-t-il  signer avec El-Kad une sorte de trve. Il leva le
sige, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du ct
d'Achir (1042-43).

Comme en Sicile, comme en Espagne, la dsunion des Musulmans d'Afrique,
en paralysant leurs forces, allait avoir les consquences les plus
graves et favoriser l'arrive d'un nouvel lment ethnographique[621].

[Note 621: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.]

FIN DE LA DEUXIME PARTIE











End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
(Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I), by Ernest  Mercier

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