The Project Gutenberg EBook of Aphrodite, by Pierre Lous

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Aphrodite
       Murs antiques

Author: Pierre Lous

Release Date: September 21, 2008 [EBook #26685]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK APHRODITE ***




Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)







PIERRE LOUYS

APHRODITE

--MOEURS ANTIQUES--

SOIXANTE-HUITIME DITION


PARIS

SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'CHAVD SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVI




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

_Neuf exemplaires sur japon imprial, numrots 1  9, vingt exemplaires
sur hollande van Gelder, numrots 10  29, et dix exemplaires sur
chine, numrots 30  39._

JUSTIFICATION DU TIRAGE:


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays y
compris la Sude et la Norvge.




 ALBERT BESNARD


_Hommage d'admiration profonde et de respectueuse amiti._




PRFACE

  Les ruines elles-mmes du monde grec nous enseignent de quelle faon
  la vie, dans notre monde moderne, pourrait nous tre rendue
  supportable.

  RICHARD WAGNER.


L'rudit Prodicos de Cos, qui florissait vers la fin du Ve sicle avant
notre re, est l'auteur du clbre apologue que St Basile recommandait
aux mditations chrtiennes, _Hracls entre la Vertu et la Volupt_.
Nous savons qu'Hracls opta pour la premire, ce qui lui permit
d'accomplir un certain nombre de grands crimes, contre les Biches, les
Amazones, les Pommes d'Or et les Gants.

Si Prodicos s'tait born l, il n'aurait crit qu'une fable d'un
symbolisme assez facile; mais il tait bon philosophe, et son recueil de
contes, _les Heures_, divis en trois parties, prsentait les vrits
morales sous les divers aspects qu'elles comportent, selon les trois
ges de la vie. Aux petits enfants, il se plaisait  proposer en exemple
le choix austre d'Hracls; sans doute aux jeunes gens il contait le
choix voluptueux de Pris; et j'imagine qu'aux hommes mrs il disait 
peu prs ceci:

--Odysseus errait un jour  la chasse au pied des montagnes de Delphes,
quand il rencontra sur sa route deux vierges qui se tenaient par la
main. L'une avait des cheveux de violettes, des yeux transparents et des
lvres graves; elle lui dit: Je suis Art. L'autre avait des
paupires faibles, des mains dlicates et des seins tendres; elle lui
dit: Je suis Tryph. Et tous deux reprirent: Choisis entre nous.
Mais le subtil Odysseus rpondit sagement: Comment choisirais-je? Vous
tes insparables. Les yeux qui vous ont vues passer l'une sans l'autre
n'ont surpris qu'une ombre strile. De mme que la vertu sincre ne se
prive pas des joies ternelles que la volupt lui apporte, de mme la
mollesse irait mal sans une certaine grandeur d'me. Je vous suivrai
toutes deux. Montrez-moi la route.--Aussitt qu'il eut achev, les deux
divisions se confondirent, et Odysseus connut qu'il avait parl  la
grande desse Aphrodite.

                                    *
                                   * *

Le personnage fminin qui occupe la premire place dans le roman qu'on
va feuilleter est une courtisane antique; mais, que le lecteur se
rassure: elle ne se convertira pas.

Elle ne sera aime ni par un saint, ni par un prophte, ni par un dieu.
Dans la littrature actuelle, c'est une originalit.

Courtisane, elle le sera avec la franchise, l'ardeur et aussi la fiert
de tout tre humain qui a vocation et qui tient dans la socit une
place librement choisie; elle aura l'ambition de s'lever au plus haut
point; elle n'imaginera mme pas que sa vie ait besoin d'excuse ou de
mystre: ceci demande  tre expliqu.

Jusqu' ce jour, les crivains modernes qui se sont adresss  un public
moins prvenu que celui des jeunes filles et des jeunes normaliens ont
us d'un stratagme laborieux dont l'hypocrisie me dplat: J'ai peint
la volupt telle qu'elle est, disent-ils, afin d'exalter la vertu. En
tte d'un roman dont l'intrigue se droule  Alexandrie, je me refuse
absolument  commettre cet anachronisme.

L'amour, avec toutes ses consquences, tait pour les Grecs le sentiment
le plus vertueux et le plus fcond en grandeurs. Ils n'y attachrent
jamais les ides d'impudicit et d'immodestie que la tradition isralite
a importes parmi nous avec la doctrine chrtienne. Hrodote (I, 10)
nous dit trs naturellement: Chez quelques peuples barbares c'est un
opprobre que de paratre nu. Quand les Grecs ou les Latins voulaient
outrager un homme qui frquentait les filles de joie, ils l'appelaient
[Grec: moichos] ou _moechas_, ce qui ne signifie pas autre chose
qu'adultre. Un homme et une femme qui, sans tre engags d'aucun lien
par ailleurs, s'unissaient, ft-ce en public et quelle que ft leur
jeunesse, taient considrs comme ne nuisant  personne et laisss en
libert.

On voit que la vie des anciens ne saurait tre juge d'aprs les ides
morales qui nous viennent aujourd'hui de Genve.

Pour moi, j'ai crit ce livre avec la simplicit qu'un Athnien aurait
mis  la relation des mmes aventures. Je souhaite qu'on le lise dans le
mme esprit.

A juger les Grecs anciens d'aprs les ides actuellement reues, _pas
une seule_ traduction exacte de leurs plus grands crivains ne pourrait
tre laisse aux mains d'un collgien de seconde. Si M. Mounet-Sully
jouait son rle d'OEdipe sans coupures, la police ferait suspendre la
reprsentation. Si M. Leconte de Lisle n'avait pas expurg Thocrite,
par prudence, sa version et t saisie le jour mme de la mise en
vente. On tient Aristophane pour exceptionnel? mais nous possdons des
fragments importants de quatorze cent quarante comdies, dues  cent
trente-deux autres potes grecs dont quelques uns, tels qu'Alexis,
Philtaire, Strattis, Euboule, Cratinos nous ont laiss d'admirables
vers, et personne n'a encore os traduire ce recueil impudique et
charmant.

On cite toujours, en vue de dfendre les moeurs grecques, l'enseignement
de quelques philosophes qui blmaient les plaisirs sexuels. Il y a l
une confusion. Ces rares moralistes rprouvaient les excs de tous les
sens indistinctement, sans qu'il y et pour eux de diffrence entre la
dbauche du lit et celle de la table. Tel, aujourd'hui, qui commande
impunment un dner de six louis pour lui seul dans un restaurant de
Paris et t jug par eux aussi coupable, et non pas moins, que tel
autre qui donnerait en pleine rue un rendez-vous trop intime et qui pour
ce fait serait condamn par les lois en vigueur  un an de
prison.--D'ailleurs, ces philosophes austres taient regards
gnralement par la socit antique comme des fous malades et dangereux:
on les bafouait sur toutes les scnes; on les rouait de coups dans la
rue; les tyrans les prenaient pour bouffons de leur cour et les citoyens
libres les exilaient quand ils ne les jugeaient pas dignes de subir la
peine capitale.

C'est donc par une supercherie consciente et volontaire que les
ducateurs modernes, depuis la Renaissance jusqu' l'heure actuelle, ont
reprsent la morale antique comme l'inspiratrice de leurs troites
vertus. Si cette morale fut grande, si elle mrite en effet d'tre prise
pour modle et d'tre obie, c'est prcisment parce que nulle n'a mieux
su distinguer le juste de l'injuste selon un critrium de beaut,
proclamer le droit qu'a tout homme de rechercher le bonheur individuel
dans les limites o il est born par le droit semblable d'autrui, et
dclarer qu'il n'y a sous le soleil rien de plus sacr que l'amour
physique, rien de plus beau que le corps humain.

Telle tait la morale du peuple qui a bti l'Acropole, et si j'ajoute
qu'elle est reste celle de tous les grands esprits, je ne ferai que
constater la valeur d'un lieu commun, tant il est prouv que les
intelligences suprieures d'artistes, d'crivains, d'hommes de guerre ou
d'hommes d'tat n'ont jamais tenu pour illicite sa majestueuse
tolrance. Aristote dbute dans la vie en dissipant son patrimoine avec
des femmes de dbauche; Sapho donne son nom  un vice spcial; Csar est
le moechus calvus;--mais on ne voit pas non plus Racine se garder des
filles de thtre, ni Napolon pratiquer l'abstinence. Les romans de
Mirabeau, les vers grecs de Chnier, la correspondance de Diderot et les
opuscules de Montesquieu galent en hardiesse l'oeuvre mme de Catulle.
Et, de tous les auteurs franais, le plus austre, le plus saint, le
plus laborieux, Buffon, veut-on savoir par quelle maxime il entendait
conseiller les intrigues sentimentales: Amour! pourquoi fais-tu l'tat
heureux de tous les tres et le malheur de l'homme?--C'est qu'il n'y a
dans cette passion _que le physique_ qui soit bon, et que le moral n'en
vaut rien.

                                    *
                                   * *

D'o vient cela? et comment se fait-il qu' travers le bouleversement
des ides antiques la grande sensualit grecque soit reste comme un
rayon sur les fronts les plus levs?

C'est que la sensualit est la condition mystrieuse, mais ncessire et
cratrice, du dveloppement intellectuel. Ceux qui n'ont pas senti
jusqu' leur limite, soit pour les aimer, soit pour les maudire, les
exigences de la chair, sont par l mme incapables de comprendre toute
l'tendue des exigences de l'esprit. De mme que la beaut de l'me
illumine tout un visage, de mme la virilit du corps fconde seule le
cerveau. La pire insulte que Delacroix st adresser  des hommes, celle
qu'il jetait indistinctement aux railleurs de Rubens et aux dtracteurs
d'Ingres, c'tait ce mot terrible: eunuques!

Mieux encore: il semble que le gnie des peuples, comme celui des
individus, soit d'tre, avant tout, sensuel. Toutes les villes qui ont
rgn sur le monde, Babylone, Alexandrie, Athnes, Rome, Venise, Paris,
ont t, par une loi gnrale, d'autant plus licencieuses qu'elles
taient plus puissantes, comme si leur dissolution tait ncessaire 
leur splendeur. Les cits o le lgislateur a prtendu implanter une
vertu artificielle, troite et improductive, se sont vues, ds le
premier jour, condamnes  la mort totale. Il en fut ainsi de
Lacdmone, qui, au milieu du plus prodigieux essor qui ait jamais lev
l'me humaine, entre Corinthe et Alexandrie, entre Syracuse et Milet, ne
nous a laiss ni un pote, ni un peintre, ni un philosophe, ni un
historien, ni un savant,  peine le renom populaire d'une sorte de
Bobillot qui se fit tuer avec trois cents hommes dans un dfil de
montagnes sans mme russir  vaincre. Et c'est pour cela qu'aprs deux
mille annes, mesurant le nant de la vertu spartiate, nous pouvons,
selon l'exhortation de Renan, maudire le sol o fut cette matresse
d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est plus.

                                    *
                                   * *

Verrons-nous jamais revenir les jours d'phse et de Cyrne? Hlas! le
monde moderne succombe sous un envahissement de laideur. Les
civilisations remontent vers le nord, entrent dans la brume, dans le
froid, dans la boue. Quelle nuit! un peuple vtu de noir circule dans
les rues infectes.  quoi pense-t-il? on ne sait plus; mais nos
vingt-cinq ans frissonnent d'tre exils chez des vieillards.

Du moins, qu'il soit permis  ceux qui regretteront pour jamais de
n'avoir pas connu cette jeunesse enivre de la terre, que nous appelons
la vie antique, qu'il leur soit permis de revivre, par une illusion
fconde, au temps o la nudit humaine, la forme la plus parfaite que
nous puissions connatre et mme concevoir puisque nous la croyons 
l'image de Dieu, pouvait se dvoiler sous les traits d'une courtisane
sacre, devant les vingt mille plerins qui couvrirent les plages
d'leusis; o l'amour le plus sensuel, le divin amour d'o nous sommes
ns, tait sans souillure, sans honte, sans pch; qu'il leur soit
permis d'oublier dix-huit sicles barbares, hypocrites et laids, de
remonter de la mare  la source, de revenir pieusement  la beaut
originelle, de rebtir le Grand Temple au son des fltes enchantes et
de consacrer avec enthousiasme aux sanctuaires de la vraie foi leurs
coeurs toujours entrans par l'immortelle Aphrodite.

  PIERRE LOUYS.




LIVRE PREMIER




I

CHRYSIS


Couche sur la poitrine, les coudes en avant, les jambes cartes et la
joue dans la main, elle piquait de petits trous symtriques dans un
oreiller de lin vert, avec une longue pingle d'or.

Depuis qu'elle s'tait veille, deux heures aprs le milieu du jour, et
toute lasse d'avoir trop dormi, elle tait reste seule sur le lit en
dsordre, couverte seulement d'un ct par un vaste flot de cheveux.

Cette chevelure tait clatante et profonde, douce comme une fourrure,
plus longue qu'une aile, souple, innombrable, anime, pleine de chaleur.
Elle couvrait la moiti du dos, s'tendait sous le ventre nu, brillait
encore auprs des genoux, en boucle paisse et arrondie. La jeune femme
tait enroule dans cette toison prcieuse, dont les reflets mordors
taient presque mtalliques et l'avaient fait nommer Chrysis par les
courtisanes d'Alexandrie.

Ce n'taient pas les cheveux lisses des Syriaques de la cour, ni les
cheveux teints des Asiatiques, ni les cheveux bruns et noirs des filles
d'gypte. C'taient ceux d'une race aryenne, des Galilennes d'au del
des sables.


Chrysis. Elle aimait ce nom-l. Les jeunes gens qui venaient la voir
l'appelaient Chrys comme Aphrodite, dans les vers qu'ils mettaient  sa
porte, avec des guirlandes de roses, le matin. Elle ne croyait pas 
Aphrodite, mais elle aimait qu'on lui compart la desse, et elle allait
quelquefois au temple, pour lui donner, comme  une amie, des botes de
parfums et des voiles bleus.


Elle tait ne sur les bords du lac de Gnzareth, dans un pays d'ombre
et de soleil, envahi par les lauriers roses. Sa mre allait attendre le
soir, sur la route d'Irouschalam, les voyageurs et les marchands, et
se donnait  eux dans l'herbe, au milieu du silence champtre. C'tait
une femme trs aime en Galile. Les prtres ne se dtournaient pas de
sa porte, car elle tait charitable et pieuse; les agneaux du sacrifice
taient toujours pays par elle; la bndiction de l'ternel s'tendait
sur sa maison. Or, quand elle devint enceinte, comme sa grossesse tait
un scandale (car elle n'avait point de mari), un homme, qui tait
clbre pour avoir le don de prophtie, dit qu'elle donnerait naissance
 une fille qui porterait un jour autour de son cou la richesse et la
foi d'un peuple. Elle ne comprit pas bien comment cela se pourrait,
mais elle nomma l'enfant Sarah, c'est--dire PRINCESSE, en hbreu. Et
cela fit taire les mdisances.

Chrysis avait toujours ignor cela, le devin ayant dit  sa mre combien
il est dangereux de rvler aux gens les prophties dont ils sont
l'objet. Elle ne savait rien de son avenir. C'est pourquoi elle y
pensait souvent.

Elle se rappelait peu son enfance, et n'aimait pas  en parler. Le seul
sentiment trs net qui lui en ft rest, c'tait l'effroi et l'ennui que
lui causait chaque jour la surveillance anxieuse de sa mre qui, l'heure
tant venue de sortir sur la route, l'enfermait seule dans leur chambre
pour d'interminables heures. Elle se rappelait aussi la fentre ronde
par o elle voyait les eaux du lac, les champs bleutres, le ciel
transparent, l'air lger du pays de Glil. La maison tait environne de
lins roses et de tamaris. Des cpriers pineux dressaient au hasard
leurs ttes vertes sur la brume fine des gramines. Les petites filles
se baignaient dans un ruisseau limpide o l'on trouvait des coquillages
rouges sous des touffes de lauriers en fleurs; et il y avait des fleurs
sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie et de grands lys sur les
montagnes.


Elle avait douze ans quand elle s'chappa pour suivre une troupe de
jeunes cavaliers qui allaient  Tyr comme vendeurs d'ivoire et qu'elle
aborda devant une citerne. Ils paraient des chevaux  longue queue avec
des houppes bigarres. Elle se rappelait bien comment ils l'enlevrent,
ple de joie, sur leurs montures, et comment ils s'arrtrent une
seconde fois pendant la nuit, une nuit si claire qu'on ne voyait pas une
toile.

L'entre  Tyr, elle ne l'avait pas oublie non plus: elle, en tte, sur
les paniers d'un cheval de somme, se tenant du poing  la crinire, et
laissant pendre orgueilleusement ses mollets nus, pour montrer aux
femmes de la ville qu'elle avait du sang le long des jambes. Le soir
mme, on partait pour l'gypte. Elle suivit les vendeurs d'ivoire
jusqu'au march d'Alexandrie.

Et c'tait l, dans une petite maison blanche  terrasse et 
colonnettes, qu'ils l'avaient laisse deux mois aprs, avec son miroir
de bronze, des tapis, des coussins neufs, et une belle esclave hindoue
qui savait coiffer les courtisanes. D'autres taient venus le soir de
leur dpart, et d'autres le lendemain.


Comme elle habitait le quartier de l'extrme Est o les jeunes Grecs de
Brouchion ddaignaient de frquenter, elle ne connut longtemps, comme sa
mre, que des voyageurs et des marchands. Elle ne revoyait pas ses
amants passagers; elle savait se plaire  eux et les quitter vite avant
de les aimer. Pourtant elle avait inspir des passions interminables. On
avait vu des matres de caravanes vendre  vil prix leurs marchandises
afin de rester o elle tait et se ruiner en quelques nuits. Avec la
fortune de ces hommes, elle s'tait achet des bijoux, des coussins de
lit, des parfums rares, des robes  fleurs et quatre esclaves.

Elle tait arrive  comprendre beaucoup de langues trangres, et
connaissait des contes de tous les pays. Des Assyriens lui avaient dit
les amours de Douzi et d'Ischtar; des Phniciens celles d'Aschthoreth et
d'Adni. Des filles grecques des les lui avaient cont la lgende
d'Iphis en lui apprenant d'tranges caresses qui l'avaient surprise
d'abord, mais ensuite charme  ce point qu'elle ne pouvait plus s'en
passer tout un jour. Elle savait aussi les amours d'Atalante et comment,
 leur exemple, des joueuses de flte encore vierges puisent les hommes
les plus robustes. Enfin son esclave hindoue, patiemment, pendant sept
annes, lui avait enseign jusqu'aux derniers dtails l'art complexe et
voluptueux des courtisanes de Palibothra.

Car l'amour est un art, comme la musique. Il donne des motions du mme
ordre, aussi dlicates, aussi vibrantes, parfois peut-tre plus
intenses; et Chrysis, qui en connaissait tous les rhythmes et toutes les
subtilits, s'estimait, avec raison, plus grande artiste que Plango
elle-mme, qui tait pourtant musicienne du temple.

Sept ans elle vcut ainsi, sans rver une vie plus heureuse ni plus
diverse que la sienne. Mais peu avant sa vingtime anne, quand de jeune
fille elle devint femme et vit s'effiler sous les seins le premier pli
charmant de la maturit qui va natre, il lui vint tout  coup des
ambitions.

Et un matin, comme elle se rveillait deux heures aprs le milieu du
jour, toute lasse d'avoir trop dormi, elle se retourna sur la poitrine 
travers son lit, carta les pieds, mit sa joue dans sa main, et avec une
longue pingle d'or pera de petits trous symtriques son oreiller de
lin vert.


Elle rflchissait profondment.

Ce furent d'abord quatre petits points qui faisaient un carr, et un
point au milieu. Puis quatre autres points pour faire un carr plus
grand. Puis elle essaya de faire un cercle... Mais c'tait un peu
difficile. Alors, elle piqua des points au hasard et commena  crier:

Djala! Djala!

Djala, c'tait son esclave hindoue, qui s'appelait
Djalantachtchandratchapal, ce qui veut dire:
mobile-comme-l'image-de-la-lune-sur-l'eau.--Chrysis tait trop
paresseuse pour dire le nom tout entier.

L'esclave entra et se tint prs de la porte, sans la fermer tout  fait.

Djala, qui est venu hier?

--Est-ce que tu ne sais pas?

--Non, je ne l'ai pas regard. Il tait bien? Je crois que j'ai dormi
tout le temps; j'tais fatigue. Je ne me souviens plus de rien. 
quelle heure est-il parti? Ce matin de bonne heure?

--Au lever du soleil, il a dit...

--Qu'est-ce qu'il a laiss? Est-ce beaucoup? Non, ne me le dis pas. Cela
m'est gal. Qu'est-ce qu'il a dit? Il n'est venu personne depuis son
dpart? Est-ce qu'il reviendra? donne-moi mes bracelets.

L'esclave apporta un coffret, mais Chrysis ne le regarda point, et
levant son bras si haut qu'elle put:

Ah! Djala, dit-elle, ah! Djala!... je voudrais des aventures
extraordinaires.

--Tout est extraordinaire, dit Djala, ou rien. Les jours se ressemblent.

--Mais non. Autrefois, ce n'tait pas ainsi. Dans tous les pays du
monde, les dieux sont descendus sur la terre et ont aim des femmes
mortelles. Ah! sur quels lits faut-il les attendre, dans quelles forts
faut-il les chercher, ceux qui sont un peu plus que des hommes? Quelles
prires faut-il dire pour qu'ils viennent, ceux qui m'apprendront
quelque chose ou qui me feront tout oublier? Et si les dieux ne veulent
plus descendre, s'ils sont morts, ou s'ils sont trop vieux, Djala,
mourrai-je aussi sans avoir vu un homme qui mette dans ma vie des
vnements tragiques?

Elle se retourna sur le dos et tordit ses doigts les uns sur les autres.

Si quelqu'un m'adorait, il me semble que j'aurais tant de joie  le
faire souffrir jusqu' ce qu'il en meure! Ceux qui viennent chez moi ne
sont pas dignes de pleurer. Et puis, c'est ma faute, aussi: c'est moi
qui les appelle, comment m'aimeraient-ils?

--Quel bracelet aujourd'hui?

--Je les mettrai tous. Mais laisse-moi. Je n'ai besoin de personne. Va
sur les marches de la porte, et si quelqu'un vient, dis que je suis avec
mon amant, un esclave noir, que je paie... Va.

--Tu ne sortiras pas?

--Si. Je sortirai seule. Je m'habillerai seule. Je ne rentrerai pas.
Va-t'en. Va-t'en!

Elle laissa tomber une jambe sur le tapis et s'tira jusqu' se lever.
Djala tait doucement sortie.


Elle marcha trs lentement par la chambre, les mains croises autour de
la nuque, toute  la volupt d'appliquer sur les dalles ses pieds nus o
la sueur se glaait. Puis elle entra dans son bain.

Se regarder  travers l'eau tait pour elle une jouissance. Elle se
voyait comme une grande coquille de nacre ouverte sur un rocher. Sa peau
devenait unie et parfaite; les lignes de ses jambes s'allongeaient dans
une lumire bleue; toute sa taille tait plus souple; elle ne
reconnaissait plus ses mains. L'aisance de son corps tait telle qu'elle
se soulevait sur deux doigts, se laissait flotter un peu et retomber
mollement sur le marbre sous un remous lger qui heurtait son menton.
L'eau pntrait dans ses oreilles avec l'agacement d'un baiser.

L'heure du bain tait celle o Chrysis commenait  s'adorer. Toutes les
parties de son corps devenaient l'une aprs l'autre l'objet d'une
admiration tendre et le motif d'une caresse. Avec ses cheveux et ses
seins, elle faisait mille jeux charmants. Parfois mme, elle accordait 
ses perptuels dsirs une complaisance plus efficace, et nul lieu de
repos ne s'offrait aussi bien  la lenteur minutieuse de ce soulagement
dlicat.


Le jour finissait: elle se dressa dans la piscine, sortit de l'eau et
marcha vers la porte. La marque de ses pieds brillait sur la pierre.
Chancelante et comme puise, elle ouvrit la porte toute grande et
s'arrta, le bras allong sur le loquet, puis rentra et, prs de son
lit, debout et mouille, dit  l'esclave:


Essuie-moi.


La Malabaraise prit une large ponge  la main, et la passa dans les
doux cheveux d'or de Chrysis, tout chargs d'eau et qui ruisselaient en
arrire; elle les scha, les parpilla, les agita moelleusement, et
plongeant l'ponge dans une jarre d'huile, elle en caressa jusqu'au cou
sa matresse avant de la frotter avec une toffe rugueuse qui fit rougir
sa peau assouplie.

Chrysis s'enfona en frissonnant dans la fracheur d'un sige de marbre
et murmura:


Coiffe-moi.


Dans le rayon horizontal du soir, la chevelure encore humide et lourde
brillait comme une averse illumine de soleil. L'esclave la prit 
poigne et la tordit. Elle la fit tourner sur elle-mme, telle qu'un
gros serpent de mtal que trouaient comme des flches les droites
pingles d'or, et elle enroula tout autour une bandelette verte trois
fois croise afin d'en exalter les reflets par la soie. Chrysis tenait,
loin d'elle, un miroir de cuivre poli. Elle regardait distraitement les
mains obscures de l'esclave se mouvoir dans les cheveux profonds,
arrondir les touffes, rentrer les mches folles et sculpter la chevelure
comme un rhyton d'argile rose. Quand tout fut accompli, Djala se mit 
genoux devant sa matresse et rasa de prs son pubis renfl, afin que la
jeune fille et, aux yeux de ses amants, toute la nudit d'une statue.

Chrysis devint plus grave et dit  voix basse:


Farde-moi.


Une petite bote de bois de rose, qui venait de l'le Dioscoride,
contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de
chameau, l'esclave prit un peu d'une pte noire, qu'elle dposa sur les
beaux cils courbes et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au
crayon deux traits dcids les allongrent, les amollirent; une poudre
bleutre plomba les paupires; deux taches de vermillon vif accenturent
les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de crat
frais le visage et la poitrine: avec une plume  barbes douces qu'elle
trempa dans la cruse, Djala peignit des tranes blanches le long des
bras et sur le cou; avec un petit pinceau gonfl de carmin, elle
ensanglanta la bouche et toucha les pointes des seins; ses doigts, qui
avaient tal sur les joues un nuage lger de poudre rouge, marqurent 
la hauteur des flancs les trois plis profonds de la taille, et dans la
croupe arrondie deux fossettes parfois mouvantes; puis avec un tampon de
cuir fard elle colora vaguement les coudes et aviva les dix ongles. La
toilette tait finie.

Alors Chrysis se mit  sourire et dit  l'Hindoue:


Chante-moi.


Elle se tenait assise et cambre dans son fauteuil de marbre. Ses
pingles faisaient un rayonnement d'or derrire sa face. Ses mains
appliques sur sa gorge espaaient entre les paules le collier rouge de
ses ongles peints, et ses pieds blancs taient runis sur la pierre.

Djala, accroupie prs du mur, se souvint des chants d'amour de l'Inde:


Chrysis...


Elle chantait d'une voix monotone.

Chrysis, tes cheveux sont comme un essaim d'abeilles suspendu le long
d'un arbre. Le vent chaud du sud les pntre, avec la rose des luttes
de l'amour et l'humide parfum des fleurs de la nuit.

La jeune fille alterna, d'une voix plus douce et lente:

Mes cheveux sont comme une rivire infinie dans la plaine, o le soir
enflamm s'coule.

Et elles chantrent, l'une aprs l'autre.

                                    *

Tes yeux sont comme des lys d'eau bleus sans tiges, immobiles sur des
tangs.

--Mes yeux sont  l'ombre de mes cils comme des lacs profonds sous des
branches noires.

                                    *

--Tes lvres sont des fleurs dlicates o est tomb le sang d'une biche.

--Mes lvres sont les bords d'une blessure brlante.

                                    *

--Ta langue est le poignard sanglant qui a fait la blessure de ta
bouche.

--Ma langue est incruste de pierres prcieuses. Elle est rouge de mirer
mes lvres.

                                    *

--Tes bras sont arrondis comme deux dfenses d'ivoire, et tes aisselles
sont deux bouches.

--Mes bras sont allongs comme deux tiges de lys, d'o se penchent mes
doigts comme cinq ptales.

                                    *

--Tes cuisses sont deux trompes d'lphants blancs, qui portent tes
pieds comme deux fleurs rouges.

--Mes pieds sont deux feuilles de nnufar sur l'eau; mes cuisses sont
deux boutons de nnufar gonfls.

                                    *

--Tes seins sont deux boucliers d'argent dont les pointes ont tremp
dans le sang.

--Mes mamelles sont la lune et le reflet de la lune dans l'eau.

                                    *

--Ton nombril est un puits profond dans un dsert de sable rose, et ton
bas-ventre un jeune chevreau couch sur le sein de sa mre.

--Mon nombril est une perle ronde sur une coupe renverse, et mon giron
est le croissant clair de Phoeb sous les forts.

                                    *

Il se fit un silence.--L'esclave leva les mains et se courba.

La courtisane poursuivit:

ELLE est comme une fleur de pourpre, pleine de miel et de parfums.

Elle est comme une hydre de mer, vivante et molle, ouverte la nuit.

Elle est la grotte humide, le gte toujours chaud, l'Asile, o l'homme
se repose de marcher  la mort.


La prosterne murmura trs bas:

Elle est effrayante. C'est la face de Mduse.

                                    *
                                   * *

Chrysis posa son pied sur la nuque de l'esclave et dit en tremblant:

Djala...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Peu  peu la nuit tait venue; mais la lune tait si lumineuse que la
chambre s'emplissait de clart bleue.

Chrysis nue regardait son corps o les reflets taient immobiles et d'o
les ombres tombaient trs noires.


Elle se leva brusquement:

Djala, cesse,  quoi pensons-nous! Il fait nuit, je ne suis pas sortie
encore. Il n'y aura plus sur l'heptastade que des matelots endormis.
Dis-moi, Djala, je suis belle?

Dis-moi, Djala, je suis plus belle que jamais, cette nuit? Je suis la
plus belle des femmes d'Alexandrie, tu le sais? N'est-ce pas qu'il me
suivra comme un chien, celui qui passera tout  l'heure dans le regard
oblique de mes yeux? N'est-ce pas que j'en ferai ce qu'il me plaira, un
esclave si c'est mon caprice, et que je puis attendre du premier venu la
plus servile obissance? Habille-moi, Djala.

Autour de ses bras, deux serpents d'argent s'enroulrent.  ses pieds,
on fixa des semelles de sandales qui s'attachaient  ses jambes brunes
par des lanires de cuir croises. Elle boucla elle-mme sous son ventre
chaud une ceinture de jeune fille qui du haut des reins s'inclinait en
suivant la ligne creuse des aines;  ses oreilles elle passa de grands
anneaux circulaires,  ses doigts des bagues et des sceaux,  son cou
trois colliers de phallos d'or cisels  Paphos par les hirodoules.

Elle se regarda quelque temps, ainsi nue entre ses bijoux; puis tirant
du coffre o elle l'avait plie une vaste toffe transparente de lin
jaune, elle la fit tourner tout autour d'elle et jusqu' terre s'en
drapa. Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps
 travers le tissu lger; un de ses coudes saillait sous la tunique
serre, et l'autre bras, qu'elle avait laiss nu, portait releve la
longue queue, afin d'viter qu'elle trant dans la poussire.

Elle prit  la main son ventail de plumes, et sortit nonchalamment.


Debout sur les marches du seuil, la main appuye au mur blanc, Djala
seule laissa la courtisane s'loigner.

Elle marchait lentement, le long des maisons, dans la rue dserte o
tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait derrire ses
pas.




II

SUR LA JETE D'ALEXANDRIE


Sur la jete d'Alexandrie, une chanteuse debout chantait.  ses cts,
taient deux joueuses de flte, assises sur le parapet blanc.


1

    Les satyres ont poursuivi dans les bois
      Les pieds lgers des orades.
    Ils ont chass les nymphes sur les montagnes,
      Effarouch leurs sombres yeux,
    Saisi leurs chevelures comme des ailes,
      Pris leurs seins de vierge  la course,
    Et courb leurs torses chauds  la renverse
      Sur la mousse verte humecte,
    Et les beaux corps, les beaux corps demi-divins
      S'tiraient avec la souffrance...
    Ers fait crier sur vos lvres,  femmes!
      Le dsir douloureux et doux.

                                    *
                                   * *

Les joueuses de flte rptrent:

Ers!

--Ers!

et gmirent dans leurs doubles roseaux.


2

    Cyble a poursuivi  travers la plaine
      Attys, beau comme l'Apollon.
    Ers l'avait frappe au coeur, et pour lui,
       toto! Mais non lui pour elle,
    Pour tre aime, dieu cruel, mauvais Ers,
      Tu n'as de secret que la haine...
     travers les prs, les vastes champs lointains,
      La Cyble a chass l'Attys
    Et parce qu'elle adorait le ddaigneux,
      Elle a fait entrer dans ses veines
    Le grand souffle froid, le souffle de la mort.
       dsir douloureux et doux!

                                    *
                                   * *

Ers!

--Ers!

Des cris aigus issirent des fltes.


3

    Le Chvre-Pieds a poursuivi jusqu'au fleuve
      La Syrinx, fille de la source.
    Le ple rs qui aime le got des larmes
      La baisait au vol, joue  joue;
    Et l'ombre frle de la vierge noye
      A frmi, roseaux, sur les eaux;
    Mais Ers possde le monde et les dieux,
      Il possde mme la mort.
    Sur la tombe aquatique il cueillit pour nous
      Tous les joncs, et d'eux fit la flte...
    C'est une me morte qui pleure ici, femmes,
      Le dsir douloureux et doux.

                                    *
                                   * *

Tandis que les fltes continuaient le chant lent du dernier vers, la
chanteuse tendit la main aux passants qui faisaient cercle autour
d'elle, et recueillit quatre oboles qu'elle glissa dans sa chaussure.


Peu  peu, la foule s'coulait, innombrable, curieuse d'elle-mme et se
regardant passer. Le bruit des pas et des voix couvrait mme le bruit de
la mer. Des matelots tiraient, l'paule courbe, des embarcations sur le
quai. Des vendeuses de fruits passaient, leurs corbeilles pleines dans
les bras. Des mendiants qutaient, d'une main tremblante. Des nes
chargs d'outres emplies trottaient devant le bton des niers. Mais
c'tait l'heure du coucher du soleil; et plus nombreuse que la foule
active, la foule dsoeuvre couvrait la jete. Des groupes se formaient
de place en place, entre lesquels erraient les femmes. On entendait
nommer les silhouettes connues. Les jeunes gens regardaient les
philosophes, qui contemplaient les courtisanes.

Celles-ci taient de tout ordre et de toute condition, depuis les plus
clbres, vtues de soies lgres et chausses de cuir d'or, jusqu'aux
plus misrables, qui marchaient les pieds nus. Les pauvres n'taient pas
moins belles que les autres, mais moins heureuses seulement, et
l'attention des sages se fixait de prfrence sur celles dont la grce
n'tait pas altre par l'artifice des ceintures et l'encombrement des
bijoux. Comme on tait  la veille des Aphrodisies, ces femmes avaient
toute licence de choisir le vtement qui leur seyait le mieux, et
quelques-unes des plus jeunes s'taient mme risques  n'en point
porter du tout. Mais leur nudit ne choquait personne, car elles n'en
eussent pas ainsi expos tous les dtails au soleil, si l'un d'eux se
ft signal par le moindre dfaut qui prtt aux railleries des femmes
maries.

Tryphra! Tryphra!

Et une jeune courtisane d'aspect joyeux bouscula quelques passants pour
rejoindre une amie entrevue.

Tryphra! es-tu invite?

--O cela? Sso?

--Chez Bacchis.

--Pas encore. Elle donne un dner?

--Un dner? un banquet, ma chre. Elle affranchit sa plus belle esclave,
Aphrodisia, le second jour de la fte.

--Enfin! elle a fini par s'apercevoir qu'on ne venait plus chez elle que
pour sa servante.

--Je crois qu'elle n'a rien vu. C'est une fantaisie du vieux Chrs,
l'armateur du quai. Il a voulu acheter la fille dix mines; Bacchis a
refus. Vingt mines; elle a refus encore.

--Elle est folle.

--Que veux-tu? c'tait son ambition d'avoir une esclave libre.
D'ailleurs, elle a eu raison de marchander. Chrs donnera trente-cinq
mines, et, pour ce prix-l, la fille s'affranchit.

--Trente-cinq mines? Trois mille cinq cents drachmes? Trois mille cinq
cents drachmes pour une ngresse!

--Elle est fille de blanc.

--Mais sa mre est noire.

--Bacchis a dclar qu'elle ne la donnerait pas  meilleur march, et le
vieux Chrs est si amoureux qu'il a consenti.

--Est-il invit, lui, au moins?

--Non! Aphrodisia sera servie au banquet comme dernier plat, aprs les
fruits. Chacun y gotera selon son gr, et c'est le lendemain seulement
qu'on doit la livrer  Chrs; mais j'ai peur qu'elle ne soit
fatigue...

--Ne la plains pas! Avec lui elle aura le temps de se remettre. Je le
connais, Sso. Je l'ai regard dormir.

Elles rirent ensemble de Chrs. Puis elles se complimentrent.

Tu as une jolie robe, dit Sso. C'est chez toi que tu l'as fait
broder?

La robe de Tryphra tait une mince toffe glauque entirement broche
d'iris  larges fleurs. Une escarboucle monte d'or la plissait en
fuseau sur l'paule gauche; la robe retombait en charpe, entre les deux
seins, en laissant nu le ct droit du corps jusqu' la ceinture de
mtal; une fente troite qui s'entr'ouvrait et se refermait  chaque pas
rvlait seule la blancheur de la jambe.


Sso! dit une autre voix, Sso et Tryphra, venez, si vous ne savez que
faire. Je vais au mur Cramique pour y chercher mon nom crit.

--Mousarion! d'o viens-tu, ma petite?

--Du Phare. Il n'y a personne l-bas.

--Qu'est-ce que tu dis? Il n'y a qu' pcher, tellement c'est plein.

--Pas de turbots pour moi. Aussi je vais au mur. Venez.


En chemin, Sso raconta de nouveau le projet de banquet chez Bacchis.

Ah! chez Bacchis! s'cria Mousarion. Tu te rappelles le dernier dner,
Tryphra: tout ce qu'on a dit de Chrysis?

--Il ne faut pas le rpter, Sso est son amie.

Mousarion se mordit les lvres; mais dj Sso s'inquitait:

Quoi? qu'est-ce qu'on a dit?

--Oh! des mchancets.

--On peut parler, dclara Sso. Nous ne la valons pas,  nous trois. Le
jour o elle voudra quitter son quartier pour se montrer  Brouchion, je
connais de nos amants qui ne nous reverront plus.

--Oh! Oh!

--Certainement. Je ferais des folies pour cette femme-l. Il n'y en a
pas de plus belle ici, croyez-le.


Les trois jeunes filles taient arrives devant le mur Cramique. D'un
bout  l'autre de l'immense paroi blanche, des inscriptions se
succdaient, crites en noir. Quand un amant dsirait se prsenter  une
courtisane, il lui suffisait d'crire leurs deux noms avec le prix qu'il
proposait; si l'homme et l'argent taient reconnus dignes, la femme
restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revnt.

Regarde, Sso! dit en riant Tryphra. Quel est le mauvais plaisant qui
a crit cela?

Et elles lurent en grosses lettres:

    BACCHIS
    THERSITE
    2 OBOLES


Il ne devrait pas tre permis de se moquer ainsi des femmes. Pour moi,
si j'tais le rhymarque, j'aurais dj fait une enqute.

Mais plus loin, Sso s'arrta devant une inscription plus srieuse.

    SSO DE CNIDE
    TIMON, FILS DE LYSIAS
    1 MINE

Elle plit lgrement.

Je reste, dit-elle.

Et elle s'adossa au mur, sous les regards envieux des passantes.

Quelques pas plus loin, Mousarion trouva une demande acceptable, sinon
aussi gnreuse. Tryphra revint seule sur la jete.


Comme l'heure tait avance, la foule se trouvait moins compacte.
Cependant les trois musiciennes continuaient de chanter et de jouer de
la flte.

Avisant un inconnu dont le ventre et les vtements taient un peu
ridicules, Tryphra lui frappa sur l'paule.

Eh bien, petit pre! Je gage que tu n'es pas un Alexandrin, h!

--En effet, ma fille, rpondit le brave homme. Et tu l'as devin. Tu me
vois tout surpris de la ville et des gens.

--Tu es de Boubaste?

--Non. De Cabasa. Je suis venu ici pour vendre des graines et je m'en
retournerai demain, plus riche de cinquante-deux mines. Grces soient
rendues aux dieux! l'anne a t bonne.

Tryphra se sentit soudain pleine d'intrt pour ce marchand.

Mon enfant, reprit-il avec timidit, tu peux me donner une grande joie.
Je ne voudrais pas retourner demain  Cabasa sans dire  ma femme et 
mes trois filles que j'ai vu des hommes clbres. Tu dois connatre des
hommes clbres?

--Quelques-uns, dit-elle en riant.

--Bien. Nomme-les-moi s'ils passent par ici. Je suis sr que j'ai
rencontr depuis deux jours dans les rues les philosophes les plus
illustres et les fonctionnaires les plus influents. C'est mon dsespoir
de ne pas les connatre.

--Tu seras satisfait. Voici Naucrats.

--Qui est-ce, Naucrats?

--C'est un philosophe.

--Et qu'enseigne-t-il?

--Qu'il faut se taire.

--Par Zeus, voil une doctrine qui ne demande pas un grand gnie, et ce
philosophe-l ne me plat point.

--Voici Phrasilas.

--Qui est-ce, Phrasilas?

--C'est un sot.

--Alors, que ne le laisses-tu passer?

--C'est que d'autres le tiennent pour minent.

--Et que dit-il?

--Il dit tout avec un sourire, ce qui lui permet de faire entendre ses
erreurs pour volontaires et ses banalits pour fines. Il y a tout
avantage. Le monde s'y est laiss tromper.

--Ceci est trop fort pour moi, et je ne te comprends pas bien.
D'ailleurs le visage de ce Phrasilas est marqu d'hypocrisie.

--Voici Philodme.

--Le stratge?

--Non. Un pote latin, qui crit en grec.

--Petite, c'est un ennemi. Je ne veux pas l'avoir vu.

Ici, toute la foule fit un mouvement, et un murmure de voix pronona le
mme nom:

Dmtrios... Dmtrios...

Tryphra monta sur une borne et  son tour elle dit au marchand:

Dmtrios... voil Dmtrios. Toi qui voulais voir des hommes
clbres...

--Dmtrios? L'amant de la reine? Est-il possible?

--Oui, tu as de la chance. Il ne sort jamais. Depuis que je suis 
Alexandrie, voici la premire fois que je le vois sur la jete.

--O est-il?

--C'est celui qui se penche pour voir le port.

--Il y en a deux qui se penchent.

--C'est celui qui est en bleu.

--Je ne le vois pas bien. Il nous tourne le dos.

--Tu sais? c'est le sculpteur  qui la reine s'est donne pour modle
quand il a sculpt l'Aphrodite du temple.

--On dit qu'il est l'amant royal. On dit qu'il est le matre de
l'gypte.

--Et il est beau comme Apollon.

--Ah! le voici qui se retourne. Je suis content d'tre venu. Je dirai
que je l'ai vu. On m'avait dit bien des choses sur lui. Il parat que
jamais une femme ne lui a rsist. Il a eu beaucoup d'aventures,
n'est-ce pas? Comment se fait-il que la reine n'en soit pas informe?

--La reine les connat comme nous. Elle l'aime trop pour lui en parler.
Elle a peur qu'il ne retourne  Rhodes, chez son matre Phrcrats. Il
est aussi puissant qu'elle et c'est elle qui l'a voulu.

--Il n'a pas l'air heureux. Pourquoi a-t-il l'air si triste? Il me
semble que je serais heureux si j'tais lui. Je voudrais bien tre lui,
ne ft-ce que pour une soire...


Le soleil s'tait couch. Des femmes regardaient cet homme, qui tait
leur rve commun. Lui, sans paratre avoir conscience du mouvement qu'il
inspirait, se tenait accoud sur le parapet, en coutant les joueuses de
flte.

Les petites musiciennes firent encore une qute; puis, doucement, elles
jetrent leurs fltes lgres sur leurs dos; la chanteuse les prit par
le cou et toutes trois revinrent vers la ville.

 la nuit close, les autres femmes rentrrent, par petits groupes, dans
l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les suivait; mais toutes
se retournaient, en marchant, vers le mme Dmtrios. La dernire qui
passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et rit. Le silence envahit les
quais.




III

DMTRIOS


 la place laisse par les musiciennes, Dmtrios tait rest seul,
accoud. Il coutait la mer bruire, les vaisseaux craquer lentement, le
vent passer sous les toiles. Toute la ville tait claire par un petit
nuage blouissant qui s'tait arrt sur la lune, et le ciel tait
adouci de clart. Le jeune homme regarda prs de lui: les tuniques des
joueuses de flte avaient laiss deux empreintes dans la poussire. Il
se rappela leurs visages: c'taient deux phsiennes. L'ane lui avait
paru jolie; mais la plus jeune tait sans charme, et, comme la laideur
lui tait une souffrance, il vita d'y penser.

 ses pieds luisait un objet d'ivoire. Il le ramassa: c'tait une
tablette  crire, d'o pendait un style d'argent. La cire en tait
presque toute use, mais on avait d repasser plusieurs fois les mots
tracs, et la dernire fois on avait grav dans l'ivoire.


Il n'y vit que trois mots crits:

    MYRTIS AIME RHODOCLEIA

et il ne savait pas  laquelle des deux femmes appartenait ceci, et si
l'autre tait la femme aime, ou bien quelque jeune inconnue abandonne
 phse. Alors, il songea un moment  rejoindre les musiciennes pour
leur rendre ce qui tait peut-tre le souvenir d'une morte adore; mais
il n'aurait pu les retrouver sans peine, et, comme il cessait dj de
s'intresser  elles, il se retourna paresseusement et jeta le petit
objet dans la mer.

Cela tomba rapidement, en glissant comme un oiseau blanc, et il entendit
le clapotis que fit l'eau lointaine et noire. Ce petit bruit lui fit
sentir le vaste silence du port.

Adoss au parapet froid, il essaya de chasser toute pense et se mit 
regarder les choses. Il avait horreur de la vie. Il ne sortait de chez
lui qu' l'heure o la vie cessait, et rentrait quand le petit jour
attirait vers la ville les pcheurs et les marachers. Le plaisir de ne
voir au monde que l'ombre de la ville et sa propre stature devenait
telle volupt chez lui qu'il ne se souvenait plus d'avoir vu le soleil
de midi depuis des mois.

Il s'ennuyait. La reine tait fastidieuse.


 peine pouvait-il comprendre, cette nuit-l, la joie et l'orgueil qui
l'avaient envahi, quand, trois ans auparavant, la reine, sduite
peut-tre plus par le bruit de sa beaut que par le bruit de son gnie,
l'avait fait mander au palais et annoncer  la Porte du Soir par des
sonneries de salpinx d'argent.

Cette entre clairait parfois sa mmoire d'un de ces souvenirs qui, par
trop de douceur, s'aigrissent peu  peu dans l'me, au point d'tre
intolrables... la reine l'avait reu seul, dans ses appartements privs
qui se composaient de trois pices, moelleuses et sourdes  l'envi. Elle
tait couche sur le ct gauche, et comme enfouie dans un fouillis de
soies verdtres qui baignaient de pourpre, par reflet, les boucles
noires de sa chevelure. Son jeune corps tait vtu d'un costume
effrontment ajour qu'elle avait fait faire sous ses yeux par une
courtisane de Phrygie, et qui laissait  dcouvert les vingt-deux
endroits de la peau o les caresses sont irrsistibles, si bien que,
pendant toute une nuit, et dt-on puiser jusqu'aux derniers rves
l'imagination amoureuse, on n'avait pas besoin d'ter ce costume-l.


Dmtrios, agenouill respectueusement, avait pris en main, pour le
baiser, le petit pied nu de la reine Brnice, comme un objet prcieux
et doux.


Puis elle s'tait leve.


Simplement, comme une belle esclave qui sert de modle, elle avait
dfait son corselet, ses bandelettes, ses caleons fendus,--t mme les
anneaux de ses bras, mme les bagues de ses orteils, et elle tait
apparue debout, les mains ouvertes devant les paules, haussant la tte
sous une capeline de corail qui tremblait le long des joues.

Elle tait fille d'un Ptolme et d'une princesse de Syrie qui
descendait de tous les dieux, par Astart que les Grecs appellent
Aphrodite. Dmtrios savait cela, et qu'elle tait orgueilleuse de sa
ligne olympienne. Aussi, ne se troubla-t-il pas quand la souveraine lui
dit sans bouger: je suis l'Astart. Prends un marbre et ton ciseau, et
montre-moi aux hommes d'gypte. Je veux qu'on adore mon image.

Dmtrios la regarda, et devinant,  n'en pas douter, quelle sensualit
simple et neuve animait ce corps de jeune fille, il dit: Je l'adore le
premier, et il l'entoura de ses bras. La reine ne se fcha pas de cette
brusquerie, mais demanda en reculant: Te crois-tu l'Adnis pour toucher
la desse? Il rpondit: Oui. Elle le regarda, sourit un peu et
conclut: Tu as raison.


Ceci fut cause qu'il devint insupportable et que ses meilleurs amis se
dtachrent de lui; mais il affola tous les coeurs de femme.

Quand il passait dans une salle du palais, les esclaves s'arrtaient,
les femmes de la cour ne parlaient plus, les trangres l'coutaient
aussi, car le son de sa voix tait un ravissement. Se retirait-il chez
la reine, on venait l'importuner jusque-l, sous des prtextes toujours
nouveaux. Errait-il  travers les rues, les plis de sa tunique
s'emplissaient de petits papyrus, o les passantes crivaient leur nom
avec des mots douloureux, mais qu'il froissait sans les lire, fatigu de
tout cela. Lorsqu'au temple de l'Aphrodite, on eut mis son oeuvre en
place, l'enceinte fut envahie  toute heure de la nuit par la foule des
adoratrices qui venaient lire son nom dans la pierre et offrir  leur
dieu vivant toutes les colombes et toutes les roses.


Bientt sa maison fut encombre de cadeaux, qu'il accepta d'abord par
ngligence, mais qu'il finit par refuser tous quand il comprit ce qu'on
attendait de lui, et qu'on le traitait comme une prostitue. Ses
esclaves elles-mmes s'offrirent. Il les fit fouetter et les vendit au
petit porneon de Rhacotis. Alors ses esclaves mles, sduits par des
prsents, ouvrirent la porte  des inconnues qu'il trouvait devant son
lit en rentrant, et dans une attitude qui ne laissait pas de doute sur
leurs intentions passionnes. Les menus objets de sa toilette et de sa
table disparaissaient l'un aprs l'autre; plus d'une femme dans la ville
avait une sandale ou une ceinture de lui, une coupe o il avait bu, mme
les noyaux des fruits qu'il avait mangs. S'il laissait tomber une fleur
en marchant, il ne la retrouvait plus derrire lui. Elles auraient
recueilli jusqu' la poussire crase par sa chaussure.

Outre que cette perscution devenait dangereuse et menaait de faire
mourir en lui toute sensibilit, il tait arriv  cette poque de la
jeunesse o l'homme qui pense croit urgent de faire deux parts de sa vie
et de ne plus mler les choses de l'esprit aux ncessits des sens. La
statue d'Aphrodite-Astart fut pour lui le sublime prtexte de cette
conversion morale. Tout ce que la reine avait de beaut, tout ce qu'on
pouvait inventer d'idal autour des lignes souples de son corps,
Dmtrios le fit sortir du marbre, et ds ce jour il s'imagina que nulle
autre femme sur la terre n'atteindrait plus le niveau de son rve.
L'objet de son dsir devint sa statue. Il n'adora plus qu'elle seule, et
follement spara de la chair l'ide suprme de la desse, d'autant plus
immatrielle s'il l'et attache  la vie.

Quand il revit la reine elle-mme, il la trouva dpouille de tout ce
qui avait fait son charme. Elle lui suffit encore un temps  tromper ses
dsirs sans but, mais elle tait  la fois trop diffrente de l'Autre,
et trop semblable aussi. Lorsqu'au sortir de ses embrassements elle
retombait puise et s'endormait sur la place, il la regardait comme si
une intruse avait usurp son lit en prenant la ressemblance de la femme
aime. Ses bras taient plus sveltes, sa poitrine plus aigu, ses
hanches plus troites que celles de la Vraie. Elle n'avait pas entre les
aines ces trois plis minces comme des lignes, qu'il avait gravs dans le
marbre. Il finit par se lasser d'elle.


Ses adoratrices le surent, et, bien qu'il continut ses visites
quotidiennes, on connut qu'il avait cess d'tre amoureux de Brnice.
Et autour de lui l'empressement redoubla. Il n'en tint pas compte. En
effet, le changement dont il avait besoin tait d'une autre importance.

Il est rare qu'entre deux matresses un homme n'ait pas un intervalle de
vie o la dbauche vulgaire le tente et le satisfait. Dmtrios s'y
abandonna. Quand la ncessit de partir pour le palais lui dplaisait
plus que de coutume, il s'en venait  la nuit vers le jardin des
courtisanes sacres qui entourait de toutes parts le temple.

Les femmes qui taient l ne le connaissaient point. D'ailleurs, tant
d'amours superflues les avaient lasses qu'elles n'avaient plus ni cris
ni larmes, et la satisfaction qu'il cherchait n'tait pas trouble, l
du moins, par les plaintes de chatte en folie qui l'nervaient prs de
la reine. La conversation qu'il tenait avec ces belles personnes calmes
tait sans recherche et paresseuse. Les visiteurs de la journe, le
temps qu'il ferait le lendemain, la douceur de l'herbe et de la nuit en
taient les sujets charmants. Elles ne le priaient pas d'exposer ses
thories en statuaire et ne donnaient pas leur avis sur l'Achilleus de
Scopas. S'il leur arrivait de remercier l'amant qui les choisissait, de
le trouver bien pris et de le lui dire, il avait le droit de ne pas
croire  leur dsintressement.

Sorti de leurs bras religieux, il montait les degrs du temple et
s'extasiait devant la statue.

Entre les sveltes colonnes, coiffes en volutes ioniennes, la desse
apparaissait toute vivante sur un pidestal de pierre rose, charg de
trsors appendus. Elle tait nue et sexue, vaguement teinte selon les
couleurs de la femme; elle tenait d'une main son miroir dont le manche
est un priape, et de l'autre adornait sa beaut d'un collier de perles 
sept rangs. Une perle plus grosse que les autres, argentine et allonge,
luisait entre ses deux mamelles, comme un croissant de lune entre deux
nuages ronds.


Dmtrios la contemplait avec tendresse, et voulait croire, comme le
peuple, que c'taient l les vraies perles saintes, nes des gouttes
d'eau qui avaient roul dans la conque de l'Anadyomne.


 soeur divine, disait-il,  fleurie,  transfigure! tu n'es plus la
petite Asiatique dont je fis ton modle indigne. Tu es son Ide
immortelle, l'me terrestre de l'Astart qui fut gnitrice de sa race.
Tu brillais dans ses yeux ardents, tu brlais dans ses lvres sombres,
tu dfaillais dans ses mains molles, tu haletais dans ses grands seins,
tu t'tirais dans ses jambes enlaantes, autrefois, avant ta naissance;
et ce qui assouvit la fille d'un pcheur te prostrait aussi, toi,
desse, toi la mre des dieux et des hommes, la joie et la douleur du
monde! Mais je t'ai vue, voque, saisie,  Cythereia merveilleuse! Je
t'ai rvle  la terre. Ce n'est pas ton image, c'est toi-mme  qui
j'ai donn ton miroir et que j'ai couverte de perles, comme au jour o
tu naquis du ciel sanglant et du sourire cumeux des eaux, aurore
gouttelante de rose, acclame jusqu'aux rives de Cypre par un cortge
de tritons bleus.

                                    *
                                   * *

Il venait de l'adorer ainsi quand il entra sur la jete,  l'heure o
s'coulait la foule, et entendit le chant douloureux que pleuraient les
joueuses de flte. Mais ce soir-l il s'tait refus aux courtisanes du
temple, parce qu'un couple entrevu sous les branches l'avait soulev de
dgot et rvolt jusqu' l'me.

La douce influence de la nuit l'envahissait peu  peu. Il tourna son
visage du ct du vent, qui avait pass sur la mer, et semblait traner
vers l'gypte l'odeur des roses d'Amathonte.


De belles formes fminines s'bauchaient dans sa pense. On lui avait
demand, pour le jardin de la desse, un groupe des trois Charites
enlaces; mais sa jeunesse rpugnait  copier les conventions, et il
rvait d'unir sur un mme bloc de marbre les trois mouvements gracieux
de la femme: deux des Charites seraient vtues, l'une tenant un ventail
et fermant  demi les paupires au souffle des plumes berces; l'autre
dansant dans les plis de sa robe. La troisime serait nue, derrire ses
soeurs, et de ses bras levs tordrait sur sa nuque la masse paisse de
ses cheveux.

Il engendrait dans son esprit bien d'autres projets encore, comme
d'attacher aux roches du Phare une Andromde de marbre noir devant le
monstre houleux de la mer, d'enfermer l'agora de Brouchion entre les
quatre chevaux du soleil levant, comme par des Pgases irrits, et de
quelle ivresse n'exultait-il pas  l'ide qui naissait en lui d'un
Zagreus pouvant devant l'approche des Titans. Ah! comme il tait
repris par toute la beaut! comme il s'arrachait  l'amour! comme il
sparait de la chair l'ide suprme de la desse! comme il se sentait
libre, enfin!


Or, il tourna la tte vers les quais, et vit luire dans l'loignement le
voile jaune d'une femme qui marchait.




IV

LA PASSANTE


Elle venait lentement, en penchant la tte  l'paule, sur la jete
dserte o tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait
en avant de ses pas.


Dmtrios la regardait s'avancer.

Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps 
travers le tissu lger; un de ses coudes saillait sous la tunique
serre, et l'autre bras, qu'elle avait laiss nu, portait releve la
longue queue, afin d'viter qu'elle trant dans la poussire.

Il reconnut  ses bijoux qu'elle tait une courtisane; pour s'pargner
un salut d'elle il traversa vivement.

Il ne voulait pas la regarder. Volontairement il occupa sa pense  la
grande bauche de Zagreus. Et cependant ses yeux se retournrent vers la
passante.


Alors il vit qu'elle ne s'arrtait point, qu'elle ne s'inquitait pas de
lui, qu'elle n'affectait pas mme de regarder la mer, ni de relever son
voile par devant, ni de s'absorber dans ses rflexions; mais que
simplement elle se promenait seule et ne cherchait rien l que la
fracheur du vent, la solitude, l'abandon, le frmissement lger du
silence.


Sans bouger, Dmtrios ne la quitta pas du regard et se perdit dans un
tonnement singulier.

Elle continuait de marcher comme une ombre jaune dans le lointain,
nonchalante et prcde de la petite ombre noire.

Il entendait  chaque pas le faible cri de sa chaussure dans la
poussire de la voie.

Elle marcha jusqu' l'le du Phare et monta dans les rochers.

Tout  coup, et comme si de longue date il et aim l'inconnue,
Dmtrios courut  sa suite, puis s'arrta, revint sur ses pas, trembla,
s'indigna contre lui-mme, essaya de quitter la jete; mais il n'avait
jamais employ sa volont que pour servir son propre plaisir, et quand
il fut temps de la faire agir pour le salut de son caractre et
l'ordonnance de sa vie, il se sentit envahi d'impuissance et clou sur
la place o pesaient ses pieds.

Comme il ne pouvait plus cesser de songer  cette femme, il tenta de
s'excuser lui-mme de la proccupation qui venait le distraire si
violemment. Il crut admirer son gracieux passage par un sentiment tout
esthtique et se dit qu'elle serait un modle rv pour la Charite 
l'ventail qu'il se projetait d'baucher le lendemain...

Puis, soudain, toutes ses penses se bouleversrent et une foule de
questions anxieuses afflurent dans son esprit autour de cette femme en
jaune.

Que faisait-elle dans l'le  cette heure de la nuit? Pourquoi, pour qui
sortait-elle si tard? Pourquoi ne l'avait-elle pas abord? Elle l'avait
vu, certainement elle l'avait vu pendant qu'il traversait la jete.
Pourquoi, sans un mot de salut, avait-elle poursuivi sa route? Le bruit
courait que certaines femmes choisissaient parfois les heures fraches
d'avant l'aube pour se baigner dans la mer. Mais on ne se baignait pas
au Phare. La mer tait l trop profonde. D'ailleurs, quelle
invraisemblance qu'une femme se ft ainsi couverte de bijoux pour
n'aller qu'au bain?... Alors, qui l'attirait si loin de Rhacotis? Un
rendez-vous, peut-tre? Quelque jeune viveur, curieux de varit, qui
prenait pour lit un instant les grandes roches polies par les vagues?

Dmtrios voulut s'en assurer. Mais dj la jeune femme revenait, du
mme pas tranquille et mou, claire en plein visage par la lente clart
lunaire et balayant du bout de l'ventail la poussire du parapet.




V

LE MIROIR, LE PEIGNE ET LE COLLIER


Elle avait une beaut spciale. Ses cheveux semblaient deux masses d'or,
mais ils taient trop abondants et bourrelaient son front bas de deux
profondes vagues charges d'ombres, qui engloutissaient les oreilles et
se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez tait dlicat, avec des
narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une bouche
paisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne souple du
corps ondulait  chaque pas, et s'animait du balancement des seins
libres, ou du roulis des belles hanches, sur qui la taille pliait.

Quand elle ne fut plus qu' dix pas du jeune homme, elle tourna son
regard vers lui. Dmtrios eut un tremblement. C'taient des yeux
extraordinaires; bleus, mais foncs et brillants  la fois, humides,
las, en pleurs et en feu, presque ferms sous le poids des cils et des
paupires. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirnes chantent. Qui
passait dans leur lumire tait invinciblement pris. Elle le savait
bien, et de leurs effets elle usait savamment; mais elle comptait
davantage encore sur l'insouciance affecte contre celui que tant
d'amour sincre n'avait pu sincrement toucher.


Les navigateurs qui ont parcouru les mers de pourpre, au del du Gange,
racontent qu'ils ont vu, sous les eaux, des roches qui sont de pierre
d'aimant. Quand les vaisseaux passent auprs d'elles, les clous et les
ferrures s'arrachent vers la falaise sous-marine et s'unissent  elle 
jamais. Et ce qui fut une nef rapide, une demeure, un tre vivant, n'est
plus qu'une flottille de planches, disperses par le vent, retournes
par les flots. Ainsi Dmtrios se perdait en lui-mme devant deux grands
yeux attirants, et toute sa force le fuyait.

Elle baissa les paupires et passa prs de lui.

Il aurait cri d'impatience. Ses poings se crisprent: il eut peur de ne
pas pouvoir reprendre une attitude calme, car il fallait lui parler.
Pourtant il l'aborda par les paroles d'usage:

Je te salue, dit-il.

--Je te salue aussi, rpondit la passante.

Dmtrios continua:

O vas-tu, si peu presse?

--Je rentre.

--Toute seule?

--Toute seule.

Et elle fit un mouvement pour reprendre sa promenade.


Alors Dmtrios pensa qu'il s'tait peut-tre tromp en la jugeant
courtisane. Depuis quelque temps, les femmes des magistrats et des
fonctionnaires s'habillaient et se fardaient comme des filles de joie.
Celle-ci pouvait tre une personne fort honorablement connue, et ce fut
sans ironie qu'il acheva sa question ainsi:

Chez ton mari?

Elle s'appuya des deux mains en arrire et se mit  rire.

Je n'en ai pas ce soir.

Dmtrios se mordit les lvres, et presque timide, hasarda:

Ne le cherche pas. Tu t'y es prise trop tard. Il n'y a plus personne.

--Qui t'a dit que j'tais en qute? Je me promne seule et ne cherche
rien.

--D'o venais-tu, alors? Car tu n'as pas mis tous ces bijoux pour
toi-mme, et voil un voile de soie...

--Voudrais-tu que je sortisse nue, ou vtue de laine comme une esclave?
Je ne m'habille que pour mon plaisir; j'aime  savoir que je suis belle,
et je regarde mes doigts en marchant pour connatre toutes mes bagues.

--Tu devrais avoir un miroir  la main et ne regarder que tes yeux. Ils
ne sont pas ns  Alexandrie, ces yeux-l. Tu es juive, je l'entends 
ta voix, qui est plus douce que les ntres.

--Non, je ne suis pas juive, je suis Galilenne.

--Comment t'appelles-tu, Miriam ou Nomi?

--Mon nom syriaque, tu ne le sauras pas. C'est un nom royal qu'on ne
porte pas ici. Mes amis m'appellent Chrysis et c'est un compliment que
tu aurais pu me faire.

Il lui mit la main sur le bras.

Oh! non, non, dit-elle d'une voix moqueuse. Il est beaucoup trop tard
pour ces plaisanteries-l. Laisse-moi rentrer vite. Il y a presque trois
heures que je suis leve, je meurs de fatigue.

Se penchant, elle prit son pied dans sa main:

Vois-tu comme mes petites lanires me font mal? On les a beaucoup trop
serres. Si je ne les dcroise pas dans un instant, je vais avoir une
marque sur le pied, et ce sera joli quand on m'embrassera! Laisse-moi
vite. Ah! que de peines! Si j'avais su, je ne me serais pas arrte. Mon
voile jaune est tout froiss  la taille, regarde!


Dmtrios se passa la main sur le front; puis, avec le ton dgag d'un
homme qui daigne faire son choix, il murmura:

Montre-moi le chemin.

--Mais je ne veux pas! dit Chrysis d'un air stupfait. Tu ne me demandes
mme pas si c'est mon plaisir. Montre-moi le chemin! Comme il dit
cela! Me prends-tu pour une fille du porneon, qui se met sur le dos
pour trois oboles sans regarder qui la tient? Sais-tu mme si je suis
libre? Connais-tu le dtail de mes rendez-vous? As-tu suivi mes
promenades? As-tu marqu les portes qui s'ouvrent pour moi? As-tu compt
les hommes qui se croient aims de Chrysis? Montre-moi le chemin! Je
ne te le montrerai pas, s'il te plat. Reste ici ou va-t'en, mais
ailleurs que chez moi!

--Tu ne sais pas qui je suis...

--Toi? Allons donc! Tu es Dmtrios de Sas; tu as fait la statue de ma
desse; tu es l'amant de ma reine et le matre de ma ville. Mais pour
moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes.

Elle se rapprocha, et poursuivit d'une voix cline:

Oui, tu m'aimes. Oh! Ne parle pas;--je sais ce que tu vas me dire: tu
n'aimes personne, tu es aim. Tu es le Bien-Aim, le Chri, l'Idole. Tu
as refus Glycra, qui avait refus Antiochos. Dmnassa la Lesbienne,
qui avait jur de mourir vierge, s'est couche dans ton lit pendant ton
sommeil, et t'aurait pris de force si tes deux esclaves lybiens ne
l'avaient mise toute nue  la porte. Callistion la bien-nomme,
dsesprant de t'approcher, a fait acheter la maison qui est en face de
la tienne, et le matin elle se montre dans l'ouverture de la fentre,
aussi peu vtue qu'Artmis au bain. Tu crois que je ne sais pas tout
cela? Mais on se dit tout, entre courtisanes. La nuit de ton arrive 
Alexandrie on m'a parl de toi; et depuis il ne s'est pas coul un seul
jour o l'on ne m'ait prononc ton nom. Je sais mme des choses que tu
as oublies. Je sais mme des choses que tu ne connais pas encore. La
pauvre petite Phyllis s'est pendue avant-hier  la barre de ta porte,
n'est-ce pas? Eh bien, c'est une mode qui se rpand. Lyd a fait comme
Phyllis: je l'ai vue ce soir en passant, elle tait toute bleue, mais
les larmes de ses joues n'taient pas encore sches. Tu ne sais pas qui
c'est, Lyd? une enfant, une petite courtisane de quinze ans que sa mre
avait vendue le mois dernier  un armateur de Samos qui passait une nuit
 Alexandrie, avant de remonter le fleuve jusqu' Thbes. Elle venait
chez moi. Je lui donnais des conseils; elle ne savait rien de rien, pas
mme jouer aux ds. Je l'invitais souvent dans mon lit, parce que, quand
elle n'avait pas d'amant, elle ne trouvait pas o coucher. Et elle
t'aimait! Si tu l'avais vue me prendre sur elle en m'appelant par ton
nom!... Elle voulait t'crire. Comprends-tu? Je lui ai dit que ce
n'tait pas la peine...


Dmtrios la regardait sans entendre.


Oui, tout cela t'est bien gal, n'est-ce pas? continua Chrysis. Tu ne
l'aimais pas, toi. C'est moi que tu aimes. Tu n'as mme pas cout ce
que je viens de te dire. Je suis sre que tu n'en rpterais pas un mot.
Tu es bien occup de savoir comment mes paupires sont faites, combien
ma bouche doit tre bonne et ma chevelure douce  toucher. Ah! combien
d'autres savent cela! Tous ceux, tous ceux qui m'ont voulue ont pass
leur dsir sur moi: des hommes, des jeunes gens, des vieillards, des
enfants, des femmes, des jeunes filles. Je n'ai refus personne,
entends-tu? Depuis sept ans, Dmtrios, je n'ai dormi seule que trois
nuits. Compte combien cela fait d'amants. Deux mille cinq cents, et
davantage, car je ne parle pas de ceux de la journe. L'anne dernire,
j'ai dans nue devant vingt mille personnes et je sais que tu n'en tais
pas. Crois-tu que je me cache? Ah! pour quoi faire! Toutes les femmes
m'ont vue au bain. Tous les hommes m'ont vue au lit. Toi seul, tu ne me
verras jamais. Je te refuse, je te refuse! De ce que je suis, de ce que
je sens, de ma beaut, de mon amour, tu ne sauras jamais, jamais rien!
tu es un homme abominable, fat, cruel, insensible et lche! Je ne sais
pas pourquoi l'une de nous n'a pas eu assez de haine pour vous tuer tous
deux l'un sur l'autre, toi le premier, et ta reine ensuite.


Dmtrios lui prit tranquillement les deux bras, et, sans rpondre un
mot, la courba en arrire avec violence.


Elle eut un moment d'angoisse; mais soudain serra les genoux, serra les
coudes, recula du dos et dit  voix basse:

Ah! je ne crains pas cela, Dmtrios! Tu ne me prendras jamais de
force, fuss-je faible comme une vierge amoureuse, et toi vigoureux
comme un Atlante. Tu ne veux pas seulement ta jouissance, tu veux la
mienne surtout. Tu veux me voir aussi, me voir tout entire, parce que
tu me crois belle, et je le suis en effet. Or la lune claire moins que
mes douze flambeaux de cire. Il fait presque nuit ici. Et puis ce n'est
pas l'habitude de se dvtir sur la jete. Je ne pourrais plus me
rhabiller, vois-tu, si je n'avais pas mon esclave. Laisse-moi me
relever, tu me fais mal aux bras.


Ils se turent quelques instants, puis Dmtrios reprit:

Il faut en finir, Chrysis. Tu le sais bien, je ne te forcerai pas. Mais
laisse-moi te suivre. Si orgueilleuse que tu sois, c'est une gloire qui
te coterait cher, que refuser Dmtrios.


Chrysis se taisait toujours.


Il reprit plus doucement:

Que crains-tu?

--Tu es habitu  l'amour des autres. Sais-tu ce qu'on doit donner  une
courtisane qui n'aime pas?

Il s'impatienta.

Je ne demande pas que tu m'aimes. Je suis las d'tre aim. Je ne veux
pas tre aim. Je demande que tu t'abandonnes. Pour cela je te donnerai
l'or du monde. Je l'ai dans l'gypte.

--Je l'ai dans mes cheveux. Je suis lasse de l'or. Je ne veux pas d'or.
Je ne veux que trois choses. Me les donneras-tu?


Dmtrios sentit qu'elle allait demander l'impossible. Il la regarda
anxieusement. Mais elle se reprit  sourire et dit d'une voix lente:

Je veux un miroir d'argent pour mirer mes yeux dans mes yeux.

--Tu l'auras. Que veux-tu de plus? Dis vite.

--Je veux un peigne d'ivoire cisel pour le plonger dans ma chevelure
comme un filet dans l'eau sous le soleil.

--Aprs?

--Tu me donneras mon peigne?

--Mais oui. Achve.

--Je veux un collier de perles  rpandre sur ma poitrine, quand je
danserai pour toi, dans ma chambre, les danses nuptiales de mon pays.

Il leva les sourcils:

C'est tout?

--Tu me donneras mon collier?

--Celui qui te plaira.

Elle prit une voix trs tendre.

Celui qui me plaira? Ah! Voil justement ce que je voulais te demander.
Est-ce que tu me laisseras choisir mes cadeaux?

--Bien entendu.

--Tu le jures?

--Je le jure.

--Quel serment fais-tu?

--Dicte-le-moi.

--Par l'Aphrodite que tu as sculpte.

--J'en fais serment par l'Aphrodite. Mais pourquoi cette prcaution?

--Voil... Je n'tais pas tranquille... Maintenant je le suis.


Elle releva la tte:

J'ai choisi mes cadeaux.

Dmtrios redevint inquiet et demanda:

Dj?

--Oui... Penses-tu que j'accepterai n'importe quel miroir d'argent,
achet  un marchand de Smyrne ou  une courtisane inconnue? Je veux
celui de mon amie Bacchis qui m'a pris un amant la semaine dernire et
s'est moque de moi mchamment dans une petite dbauche qu'elle a faite
avec Tryphra, Mousarion et quelques jeunes sots qui m'ont tout
rapport. C'est un miroir auquel elle tient beaucoup, parce qu'il a
appartenu  Rhodopis, celle qui fut esclave avec sope et fut rachete
par le frre de Sapph. Tu sais que c'est une courtisane trs clbre.
Son miroir est magnifique. On dit que Sapph s'y est mire, et c'est
pour cela que Bacchis y tient. Elle n'a rien de plus prcieux au monde;
mais je sais o tu le trouveras. Elle me l'a dit une nuit, tant ivre.
Il est sous la troisime pierre de l'autel. C'est l qu'elle le met tous
les soirs quand elle sort au coucher du soleil. Va demain chez elle 
cette heure-l et ne crains rien: elle emmne ses esclaves.

--C'est de la folie, s'cria Dmtrios. Tu veux que je vole?

--Est-ce que tu ne m'aimes pas? Je croyais que tu m'aimais. Et puis,
est-ce que tu n'as pas jur? Je croyais que tu avais jur. Si je me suis
trompe, n'en parlons plus.


Il comprit qu'elle le perdait, mais se laissa entraner sans lutte,
presque volontiers.

Je ferai ce que tu dis, rpondit-il.

--Oh! Je sais bien que tu le feras. Mais tu hsites d'abord. Je
comprends que tu hsites. Ce n'est pas un cadeau ordinaire; je ne le
demanderais pas  un philosophe. Je te le demande  toi. Je sais bien
que tu me le donneras.


Elle joua un instant avec les plumes de paon de son ventail rond et
tout  coup:

Ah!... je ne veux pas non plus un peigne d'ivoire commun achet chez un
vendeur de la ville. Tu m'as dit que je pouvais choisir, n'est-ce pas?
Eh bien, je veux... je veux le peigne d'ivoire cisel qui est dans les
cheveux de la femme du grand-prtre. Celui-l est beaucoup plus prcieux
encore que le miroir de Rhodopis. Il vient d'une reine d'gypte qui a
vcu il y a longtemps, longtemps, et dont le nom est si difficile que je
ne peux pas le prononcer. Aussi l'ivoire est trs vieux, et jaune comme
s'il tait dor. On y a cisel une jeune fille qui passe dans un marais
de ltos plus grands qu'elle, o elle marche sur la pointe des pieds
pour ne pas se mouiller... C'est vraiment un beau peigne... Je suis
contente que tu me le donnes... J'ai aussi de petits griefs contre celle
qui le possde. J'avais offert le mois dernier un voile bleu 
l'Aphrodite; je l'ai vu le lendemain sur la tte de cette femme. C'tait
un peu rapide et je lui en ai voulu. Son peigne me vengera de mon voile.

--Et comment l'aurai-je? demanda Dmtrios.

--Ah! ce sera un peu plus difficile. C'est une gyptienne, tu sais, et
elle ne fait ses deux cents nattes qu'une fois par an, comme les autres
femmes de sa race. Mais moi, je veux mon peigne demain, et tu la tueras
pour l'avoir. Tu as jur un serment.

Elle fit une petite mine  Dmtrios qui regardait la terre. Puis elle
acheva ainsi, trs vite:

J'ai choisi aussi mon collier. Je veux le collier de perles  sept
rangs qui est au cou de l'Aphrodite.

Dmtrios bondit.

Ah! cette fois, c'est trop! tu ne te riras pas de moi jusqu' la fin!
Rien, entends-tu, rien! ni le miroir, ni le peigne, ni le collier, tu
n'auras...

Mais elle lui ferma la bouche avec la main et reprit sa voix cline:

Ne dis pas cela. Tu sais bien que tu me le donneras aussi. Moi, j'en
suis bien certaine. J'aurai les trois cadeaux. Tu viendras chez moi
demain soir, et aprs demain si tu veux, et tous les soirs.  ton heure
je serai l, dans le costume que tu aimeras, farde selon ton got,
coiffe  ta guise, prte au dernier de tes caprices. Si tu ne veux que
la tendresse, je te chrirai comme un enfant. Si tu recherches les
volupts rares, je ne refuserai pas les plus douloureuses. Si tu veux le
silence, je me tairai... Quand tu voudras que je chante, ah! tu verras,
Bien-Aim! je sais des chants de tous les pays. J'en sais qui sont doux
comme le bruit des sources, d'autres qui sont terribles comme l'approche
du tonnerre. J'en sais de si nafs et de si frais qu'une jeune fille les
chanterait  sa mre; et j'en sais qu'on ne chanterait pas  Lampsaque,
j'en sais qu'lephantis aurait rougi d'apprendre, et que je n'oserai
dire que tout bas. Les nuits o tu voudras que je danse, je danserai
jusqu'au matin. Je danserai toute habille, avec ma tunique tranante,
ou sous un voile transparent, ou avec des caleons crevs et un corselet
 deux ouvertures pour laisser passer les seins. Mais je t'avais promis
de danser nue? Je danserai nue si tu l'aimes mieux. Nue et coiffe avec
des fleurs, ou nue dans mes cheveux flottants et peinte comme une image
divine. Je sais balancer les mains, arrondir les bras, remuer la
poitrine, offrir le ventre, crisper la croupe, tu verras! Je danse sur
le bout des orteils ou couche sur les tapis. Je sais toutes les danses
d'Aphrodite, celles qu'on danse devant l'Ouranie et celles qu'on danse
devant l'Astart. J'en sais mme qu'on n'ose pas danser... Je te
danserai tous les amours... Quand ce sera fini, tout commencera. Tu
verras! La reine est plus riche que moi, mais il n'y a pas dans tout le
palais une chambre aussi amoureuse que la mienne. Je ne te dis pas ce
que tu y trouveras. Il y a l des choses trop belles pour que je puisse
t'en donner l'ide, et d'autres qui sont trop tranges pour que je sache
les mots pour les dire. Et puis, sais-tu ce que tu verras qui dpasse
tout le reste? Tu verras Chrysis que tu aimes et que tu ne connais pas
encore. Oui, tu n'as vu que mon visage, tu ne sais pas comme je suis
belle. Ah! Ah!... Ah! Ah! Tu auras des surprises... Ah! comme tu joueras
avec le bout de mes seins, comme tu feras plier ma taille sur ton bras,
comme tu trembleras dans l'treinte de mes genoux, comme tu dfailleras
sur mon corps mouvant. Et comme ma bouche sera bonne! Ah! mes
baisers!...


Dmtrios jeta sur elle un regard perdu.

Elle reprit avec tendresse:

Comment! tu ne veux pas me donner un pauvre vieux miroir d'argent quand
tu auras toute ma chevelure comme une fort d'or dans tes mains?

Dmtrios voulut la toucher... Elle recula et dit:

Demain!

--Tu l'auras, murmura-t-il.

--Et tu ne veux pas prendre pour moi un peigne d'ivoire qui me plat,
quand tu auras mes deux bras, comme deux branches d'ivoire autour de ton
cou?

Il essaya de les caresser... Elle les retira en arrire, et rpta:

Demain!

--Je l'apporterai, dit-il trs bas.

--Ah! je le savais bien! cria la courtisane, et tu me donneras encore le
collier de perles  sept rangs qui est au cou de l'Aphrodite, et pour
lui je te vendrai tout mon corps qui est comme une nacre entr'ouverte,
et plus de baisers dans ta bouche qu'il n'y a de perles dans la mer!

Dmtrios, suppliant, tendit la tte... Elle fora vivement son regard
et prta ses luxurieuses lvres...


Quand il ouvrit les yeux elle tait dj loin.

Une petite ombre plus ple courait derrire son voile flottant.

Il reprit vaguement son chemin vers la ville, baissant le front sous une
inexprimable honte.




VI

LES VIERGES


L'aube obscure se leva sur la mer. Toutes choses furent teintes de
lilas. Le foyer couvert de flammes, allum sur la tour du Phare,
s'teignit avec la lune. De fugitives lueurs jaunes apparurent dans les
vagues violettes comme des visages de sirnes sous des chevelures
d'algues mauves. Il fit jour tout  coup.


La jete tait dserte. La ville tait morte. C'tait le jour morose
d'avant la premire aurore, qui claire le sommeil du monde et apporte
les rves nervs du matin.

Rien n'existait, que le silence.

Telles que des oiseaux endormis, les longues nefs ranges prs des quais
laissaient pendre leurs rames parallles dans l'eau. La perspective des
rues se dessinait par des lignes architecturales que pas un char, pas un
cheval, pas un esclave ne troublait. Alexandrie n'tait qu'une vaste
solitude, une apparence d'antique cit, abandonne depuis des sicles.

Or, un lger bruit de pas frmit sur le sol, et deux jeunes filles
parurent, l'une vtue de jaune, l'autre de bleu.

Elles portaient toutes deux la ceinture des vierges, qui tournait autour
des hanches et s'attachait trs bas, sous leurs jeunes ventres.
C'taient la chanteuse de la nuit et l'une des joueuses de flte.

La musicienne tait plus jeune et plus jolie que son amie. Aussi ples
que le bleu de sa robe,  demi noys sous leurs paupires, ses yeux
souriaient faiblement. Les deux fltes grles pendaient en arrire au
noeud fleuri de son paule. Une double guirlande d'iris autour de ses
jambes arrondies ondulait sous l'toffe lgre et s'attachait sur les
chevilles  deux periscelis d'argent.

Elle dit:

Myrtocleia, ne sois pas attriste parce que tu as perdu nos tablettes.
Aurais-tu jamais oubli que l'amour de Rhodis est  toi, ou peux-tu
penser, mchante, que tu aurais jamais lu seule cette ligne crite par
ma main? Suis-je une de ces mauvaises amies qui gravent sur leur ongle
le nom de leur soeur de lit et vont s'unir  une autre, quand l'ongle a
pouss jusqu'au bout? As-tu besoin d'un souvenir de moi quand tu m'as
tout entire et vivante?  peine suis-je au temps o les filles se
marient, et cependant je n'avais pas la moiti de mon ge le jour o je
t'ai vue pour la premire fois. Tu te rappelles bien. C'tait au bain.
Nos mres nous tenaient sous les bras et nous balanaient l'une vers
l'autre. Nous avons jou longtemps sur le marbre avant de remettre nos
vtements. Depuis ce jour-l nous ne nous sommes plus quittes, et, cinq
ans aprs, nous nous sommes aimes. Myrtocleia rpondit:

Il y a un autre premier jour, Rhodis, tu le sais. C'est ce jour-l que
tu avais crit ces trois mots sur mes tablettes en mlant nos noms l'un
 l'autre. C'tait le premier. Nous ne le retrouverons plus. Mais
n'importe. Chaque jour est nouveau pour moi, et quand tu t'veilles vers
le soir, il me semble que je ne t'ai jamais vue. Je crois bien que tu
n'es pas une fille: tu es une petite nymphe d'Arcadie qui a quitt les
forts parce que Phobos a tari sa fontaine. Ton corps est souple comme
une branche d'olivier, ta peau est douce comme l'eau en t, l'iris
tourne autour de tes jambes et tu portes la fleur de ltos comme Astart
la figue ouverte. Dans quel bois peupl d'immortels ta mre s'est-elle
endormie, avant ta naissance bienheureuse? Et quel aegipan indiscret, ou
quel dieu de quel divin fleuve s'est uni  elle dans l'herbe? Quand nous
aurons quitt cet affreux soleil africain, tu me conduiras vers ta
source, loin derrire Psophis et Phne, dans les vastes forts pleines
d'ombre o l'on voit sur la terre molle la double trace des satyres
mle aux pas lgers des nymphes. L, tu chercheras une roche polie et
tu graveras dans la pierre ce que tu avais crit sur la cire: les trois
mots qui sont notre joie. coute, coute, Rhodis! Par la ceinture
d'Aphrodite, o sont brods tous les dsirs, tous les dsirs me sont
trangers puisque tu es plus que mon rve! Par la corne d'Amaltheia d'o
s'chappent tous les biens du monde, le monde m'est indiffrent puisque
tu es le seul bien que j'aie trouv en lui! Quand je te regarde et quand
je me vois, je ne sais plus pourquoi tu m'aimes en retour. Tes cheveux
sont blonds comme des pis de bl; les miens sont noirs comme des poils
de bouc. Ta peau est blanche comme le fromage des bergers; la mienne est
hle comme le sable sur les plages. Ta poitrine tendre est fleurie
comme l'oranger en automne; la mienne est maigre et strile comme le pin
dans les rochers. Si mon visage s'est embelli, c'est  force de t'avoir
aime.  Rhodis, tu le sais, ma virginit singulire est semblable aux
lvres de Pan mangeant un brin de myrte; la tienne est rose et jolie
comme la bouche d'un petit enfant. Je ne sais pas pourquoi tu m'aimes;
mais si tu cessais de m'aimer un jour, si, comme ta soeur Thano qui
joue de la flte auprs de toi, tu restais jamais  coucher dans les
maisons o l'on nous emploie, alors je n'aurais mme pas la pense de
dormir seule dans notre lit, et tu me trouverais, en rentrant, trangle
avec ma ceinture.

Les longs yeux de Rhodis se remplirent de larmes et de sourire, tant
l'ide tait cruelle et folle. Elle posa son pied sur une borne:

Mes fleurs me gnent entre les jambes. Dfais-les, Myrto adore. J'ai
fini de danser pour cette nuit.

La chanteuse eut un haut-le-corps.

Oh! c'est vrai. Je les avais oublis dj, ces hommes et ces filles.
Ils vous ont fait danser toutes deux, toi dans cette robe de Cs qui est
transparente comme l'eau, et ta soeur nue avec toi. Si je ne t'avais pas
dfendue, ils t'auraient prise comme une prostitue, comme ils ont pris
ta soeur devant nous, dans la mme chambre... Oh! quelle abomination!
Entendais-tu ses cris et ses plaintes! Comme l'amour de l'homme est
douloureux!

Elle se mit  genoux prs de Rhodis et dtacha les deux guirlandes, puis
les trois fleurs places plus haut, en mettant un baiser  la place de
chacune. Quand elle se releva, l'enfant la prit par le cou et dfaillit
sur sa bouche.

Myrto, tu n'es pas jalouse de tous ces dbauchs? Que t'importe qu'ils
m'aient vue? Thano leur suffit, je la leur ai laisse. Ils ne m'auront
pas, Myrto chrie. Ne sois pas jalouse d'eux.

--Jalouse!... Je suis jalouse de tout ce qui t'approche. Pour que tes
robes ne t'aient pas seule, je les mets quand tu les as portes. Pour
que les fleurs de tes cheveux ne restent pas amoureuses de toi, je les
livre aux courtisanes pauvres qui les souilleront dans l'orgie. Je ne
t'ai jamais rien donn afin que rien ne te possde. J'ai peur de tout ce
que tu touches et je hais tout ce que tu regardes. Je voudrais tre
toute ma vie entre les murs d'une prison o il n'y ait que toi et moi,
et m'unir  toi si profondment, te cacher si bien dans mes bras, que
pas un oeil ne t'y souponne. Je voudrais tre le fruit que tu manges,
le parfum qui te plat, le sommeil qui entre sous tes paupires, l'amour
qui te fait crisper les membres. Je suis jalouse du bonheur que je te
donne, et cependant je voudrais te donner jusqu' celui que j'ai par
toi. Voil de quoi je suis jalouse; mais je ne redoute pas tes
matresses d'une nuit quand elles m'aident  satisfaire tes dsirs de
petite fille; quant aux amants, je sais bien que tu ne peux pas aimer
l'homme, l'homme intermittent et brutal.

Rhodis s'cria sincrement:

J'irais plutt, comme Nausitho, sacrifier ma virginit au dieu Priape
qu'on adore  Thasos. Mais pas ce matin, mon chri. J'ai dans trop
longtemps, je suis trs fatigue. Je voudrais tre rentre, dormir sur
ton bras.

Elle sourit et continua:

Il faudrait dire  Thano que notre lit n'est plus pour elle. Nous lui
en ferons un autre  droite de la porte. Aprs ce que j'ai vu cette
nuit, je ne pourrais plus l'embrasser. Myrto, c'est vraiment horrible.
Est-il possible qu'on s'aime ainsi? C'est cela qu'ils appellent l'amour?

--C'est cela.

--Ils se trompent, Myrto. Ils ne savent pas.

Myrtocleia la prit dans ses bras, et toutes deux se turent ensemble.

Le vent mlait leurs cheveux.




VII

LA CHEVELURE DE CHRYSIS


Tiens, dit Rhodis, regarde! Quelqu'un.

La chanteuse regarda: une femme, loin d'elles, marchait rapidement sur
le quai.


Je la reconnais, reprit l'enfant. C'est Chrysis. Elle a sa robe jaune.

--Comment, elle est dj habille?

--Je n'y comprends rien. D'ordinaire elle ne sort pas avant midi; et le
soleil est  peine lev. Il lui est venu quelque chose. Un bonheur sans
doute; elle a si grande chance.

Elles allrent  sa rencontre, et lui dirent:

Salut, Chrysis.

--Salut. Depuis combien de temps tes-vous ici?

--Je ne sais pas. Il faisait dj jour quand nous sommes arrives.

--Il n'y avait personne sur la jete?

--Personne.

--Pas un homme? vous tes sres?

--Oh! trs sres. Pourquoi demandes-tu cela?

Chrysis ne rpondit rien. Rhodis reprit:

Tu voulais voir quelqu'un?

--Oui... peut-tre... je crois qu'il vaut mieux que je ne l'aie pas vu.
Tout est bien. J'avais tort de revenir; je n'ai pas pu m'en empcher.

--Mais qu'est-ce qui se passe, Chrysis, nous le diras-tu?

--Oh! non.

--Mme  nous? mme  nous, tes amies?

--Vous le saurez plus tard, avec toute la ville.

--C'est aimable.

--Un peu avant, si vous y tenez; mais ce matin, c'est impossible. Il se
passe des choses extraordinaires, mes enfants. Je meurs d'envie de vous
les dire; mais il faut que je me taise. Vous alliez rentrer? Venez
coucher avec moi. Je suis toute seule.

--Oh! Chrys, Chrysidion, nous sommes si fatigues! Nous allions
rentrer, en effet, mais c'tait bien pour dormir.

--Eh bien! vous dormirez ensuite. Aujourd'hui, c'est la veille des
Aphrodisies. Est-ce un jour o l'on se repose? Si vous voulez que la
desse vous protge et vous rende heureuses l'an prochain, il faut
arriver au temple avec des paupires sombres comme des violettes, et des
joues blanches comme des lys. Nous y songerons; venez avec moi.

Elle les prit toutes deux plus haut que la ceinture, et refermant ses
mains caressantes sur leurs petits seins presque nus, elle les emmena
d'un pas press.


Rhodis, cependant, restait proccupe.

Et quand nous serons dans ton lit, reprit-elle, tu ne nous diras pas
encore ce qui t'arrive, ce que tu attends?

--Je vous dirai beaucoup de choses, tout ce qu'il vous plaira; mais
cela, je le tairai.

--Mme quand nous serons dans tes bras, toutes nues, et sans lumire?

--N'insiste pas, Rhodis. Tu le sauras demain. Attends jusqu' demain.

--Tu vas tre trs heureuse? ou trs puissante?

--Trs puissante.

Rhodis ouvrit de grands yeux et s'cria:

Tu couches avec la reine!

--Non, dit Chrysis en riant; mais je serai aussi puissante qu'elle.
As-tu besoin de moi? Dsires-tu quelque chose?

--Oh! oui!

Et l'enfant redevint songeuse.

Eh bien, qu'est-ce que c'est? interrogea Chrysis.

--C'est une chose impossible. Pourquoi la demanderais-je?

Myrtocleia parla pour elle:

 phse, dans notre pays, quand deux jeunes filles nubiles et vierges
comme Rhodis et moi sont amoureuses l'une de l'autre, la loi leur permet
de s'pouser. Elles vont toutes les deux au temple d'Athna, consacrer
leur double ceinture; puis au sanctuaire d'Iphino, donner une boucle
mle de leurs cheveux, et enfin sous le pristyle de Dionysos, o l'on
remet  la plus mle un petit couteau d'or affil et un linge blanc pour
tancher le sang. Le soir, celle des deux qui est la fiance est amene
 sa nouvelle demeure, assise sur un char fleuri entre son mari et la
paranymphe, environne de torches et de joueuses de flte. Et dsormais
elles ont tous les droits des poux; elles peuvent adopter des petites
filles et les mler  leur vie intime. Elles sont respectes. Elles ont
une famille. Voil le rve de Rhodis. Mais ici ce n'est pas la
coutume...

--On changera la loi, dit Chrysis; mais vous vous pouserez, j'en fais
mon affaire.

--Oh! Est-ce vrai? s'cria la petite, rouge de joie.

--Oui; et je ne demande pas qui de vous deux sera le mari. Je sais que
Myrto a tout ce qu'il faut pour en donner l'illusion. Tu es heureuse,
Rhodis, d'avoir une telle amie. Quoi qu'on en dise, elles sont rares.


Elles taient arrives  la porte, o Djala, assise sur le seuil,
tissait une serviette de lin. L'esclave se leva pour les laisser passer,
et entra sur leurs pas.

En un instant les deux joueuses de flte eurent quitt leurs simples
vtements. Elles se firent l'une  l'autre des ablutions minutieuses
dans une vasque de marbre vert qui se dversait dans le bassin. Puis
elles se roulrent sur le lit.

Chrysis les regardait sans voir. Les moindres paroles de Dmtrios se
rptaient, mot pour mot, dans sa mmoire, indfiniment. Elle ne sentit
pas que Djala, en silence, dnouait et droulait son long voile de
safran, dbouclait la ceinture, ouvrait les colliers, tirait les bagues,
les sceaux, les anneaux, les serpents d'argent, les pingles d'or; mais
le chatoiement de la chevelure retombe la rveilla vaguement.

Elle demanda son miroir.

Prenait-elle peur de ne pas tre assez belle pour retenir ce nouvel
amant--car il fallait le retenir--aprs les folles entreprises qu'elle
avait exiges de lui? Ou voulait-elle, par l'examen de chacune de ses
beauts, calmer quelques inquitudes et motiver sa confiance?

Elle approcha son miroir de toutes les parties de son corps en les
touchant l'une aprs l'autre. Elle jugea la blancheur de sa peau, estima
sa douceur par de longues caresses, sa chaleur par des treintes. Elle
prouva la plnitude de ses seins, la fermet de son ventre,
l'troitesse de sa chair. Elle mesura sa chevelure et en considra
l'clat. Elle essaya la force de son regard, l'expression de sa bouche,
le feu de son haleine, et du bord de l'aisselle jusqu'au pli du coude,
elle fit traner avec lenteur un baiser le long de son bras nu.

Une motion extraordinaire, faite de surprise et d'orgueil, de certitude
et d'impatience, la saisit au contact de ses propres lvres. Elle tourna
sur elle-mme comme si elle cherchait quelqu'un, mais, dcouvrant sur
son lit les deux phsiennes oublies, elle sauta au milieu d'elles, les
spara, les treignit avec une sorte de furie amoureuse, et sa longue
chevelure d'or enveloppa les trois jeunes ttes.




LIVRE II




I

LES JARDINS DE LA DESSE


Le temple d'Aphrodite-Astart s'levait en dehors des portes de la
ville, dans un parc immense, plein de fleurs et d'ombre, o l'eau du
Nil, amene par sept aqueducs, entretenait en toutes saisons de
prodigieuses verdures.

Cette fort fleurie au bord de la mer, ces ruisseaux profonds, ces lacs,
ces prs sombres, avaient t crs dans le dsert plus de deux sicles
auparavant par le premier des Ptolmes. Depuis, les sycomores plants
par ses ordres taient devenus gigantesques; sous l'influence des eaux
fcondes, les pelouses avaient cr en prairies; les bassins s'taient
largis en tangs; la nature avait fait d'un parc une contre.

Les jardins taient plus qu'une valle, plus qu'un pays, plus qu'une
patrie: ils taient un monde complet ferm par des limites de pierre et
rgi par une desse, me et centre de cet univers. Tout autour s'levait
une terrasse annulaire, longue de quatre-vingts stades et haute de
trente-deux pieds. Ce n'tait pas un mur, c'tait une cit colossale,
faite de quatorze cents maisons. Un nombre gal de prostitues habitait
cette ville sainte et rsumait dans ce lieu unique soixante-dix peuples
diffrents.

Le plan des maisons sacres tait uniforme et tel: la porte, de cuivre
rouge (mtal vou  la desse), portait un phallos en guise de marteau,
qui frappait un contre-heurtoir en relief, image du sexe fminin; et
au-dessous tait grav le nom de la courtisane avec les initiales de la
phrase usuelle:

    [Grec: .X.E
    KOCHLIS
    P.P.P]

De chaque ct de la porte s'ouvraient deux chambres en forme de
boutiques, c'est--dire sans mur du ct des jardins. Celle de droite
dite chambre expose, tait le lieu o la courtisane pare sigeait
sur une cathdre haute  l'heure o les hommes arrivaient. Celle de
gauche tait  la disposition des amants qui dsiraient passer la nuit
en plein air, sans cependant coucher dans l'herbe.

La porte ouverte, un corridor donnait accs dans une vaste cour dalle
de marbre dont le milieu tait occup par un bassin de forme ovale. Un
pristyle entourait d'ombre cette grande tache de lumire et protgeait
par une zone de fracheur l'entre des sept chambres de la maison. Au
fond s'levait l'autel, qui tait de granit rose.

Toutes les femmes avaient apport de leur pays une petite idole de la
desse, et, pose sur l'autel domestique, elles l'adoraient dans leur
langue, sans se comprendre jamais entre elles. Lachm, Aschthoreth,
Vnus, Ischtar, Freia, Mylitta, Cypris, tels taient les noms religieux
de leur Volupt divinise. Quelques-unes la vnraient sous une forme
symbolique: un galet rouge, une pierre conique, un grand coquillage
pineux. La plupart levaient sur un socle de bois tendre une statuette
grossire aux bras maigres, aux seins lourds, aux hanches excessives et
qui dsignait de la main son ventre fris en delta. Elles couchaient 
ses pieds une branche de myrte, semaient l'autel de feuilles de rose, et
brlaient un petit grain d'encens pour chaque voeu exauc. Elle tait
confidente de toutes leurs peines, tmoin de tous leurs travaux, cause
suppose de tous leurs plaisirs. Et  leur mort on la dposait dans leur
petit cercueil fragile, comme gardienne de leur spulture.

Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d'Asie. Tous les
ans, les vaisseaux qui portaient  Alexandrie les prsents des
tributaires ou des allis dbarquaient avec les ballots et les outres
cent vierges choisies par les prtres pour le service du jardin sacr.
C'taient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crtoises,
des filles d'Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles,
et des rives religieuses du Gange. Les unes taient blanches de peau,
avec des visages de mdailles et des poitrines inflexibles; d'autres,
brunes comme la terre sous la pluie, portaient des anneaux d'or passs
dans les narines et secouaient sur leurs paules des chevelures courtes
et sombres.

Il en venait de plus loin encore: des petits tres menus et lents, dont
personne ne savait la langue et qui ressemblaient  des singes jaunes.
Leurs yeux s'allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits
se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides
comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l'amour,
mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagres,
on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et
s'amuser purilement.

Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du
nord vivaient en troupeau, couches sur les herbes. C'taient des
Sarmates  triple tresse, aux jambes robustes, aux paules carres, qui
se faisaient des couronnes avec des branches d'arbre et luttaient corps
 corps pour se divertir; des Scythes camuses, mamelues, velues qui ne
s'accouplaient qu'en posture de btes; des Teutonnes gigantesques qui
terrifiaient les gyptiens par leurs cheveux ples comme ceux des
vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants; des
Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison; de jeunes
Celtes aux yeux verts de mer et qui ne sortaient jamais nues.

Ailleurs, les Ibres aux seins bruns se runissaient pendant le jour.
Elles avaient des chevelures pesantes qu'elles coiffaient avec
recherche, et des ventres nerveux qu'elles n'pilaient point. Leur peau
ferme et leur croupe forte taient gotes des Alexandrins. On les
prenait comme danseuses aussi souvent que comme matresses.

Sous l'ombre large des palmiers habitaient les filles d'Afrique: les
Numides voiles de blanc, les Carthaginoises vtues de gazes noires, les
Ngresses enveloppes de costumes multicolores.

Elles taient quatorze cents.

Quand une femme tait entre l, elle n'en sortait plus jamais, qu'au
premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moiti de son
gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et pour ses parfums.

Elles n'taient pas des esclaves, et chacune possdait vraiment une des
maisons de la terrasse; mais toutes n'taient pas galement aimes, et
les plus heureuses, souvent, trouvaient  acheter des maisons voisines
que leurs habitantes vendaient pour ne pas maigrir de faim. Celles-ci
transportaient alors leur statuette obscne dans le parc et cherchaient
un autel fait d'une pierre plate, dans un coin qu'elles ne quittaient
plus. Les marchands pauvres savaient cela et s'adressaient plus
volontiers  celles qui couchaient ainsi sur la mousse prs de leurs
sanctuaires en plein vent; mais parfois ceux-l mmes ne se prsentaient
pas, et alors les pauvres filles unissaient leur misre deux  deux par
des amitis passionnes qui devenaient des amours presque conjugales,
mnages o l'on partageait tout, jusqu' la dernire loque de laine, et
o d'alternatives complaisances consolaient des longues chastets.

Celles qui n'avaient pas d'amies s'offraient comme esclaves volontaires
chez leurs camarades plus recherches. Il tait interdit que celles-ci
eussent  leur service plus de douze de ces pauvres filles; mais on
citait vingt-deux courtisanes qui atteignaient le maximum et s'taient
choisi parmi toutes les races une domesticit bariole.

Au hasard des amants si elles concevaient un fils, on l'levait dans
l'enceinte du temple  la contemplation de la forme parfaite et au
service de sa divinit.--si elles accouchaient d'une fille, l'enfant
naissait pour la desse. Le premier jour de sa vie, on clbrait son
mariage avec le fils de Dionysos, et l'Hirophante la dflorait lui-mme
avec un petit couteau d'or, car la virginit dplat  l'Aphrodite. Plus
tard, elle entrait au Didascalion, grand monument-cole situ derrire
le temple, et o les petites filles apprenaient en sept classes la
thorie et la mthode de tous les arts rotiques: le regard, l'treinte,
les mouvements du corps, les complications de la caresse, les procds
secrets de la morsure, du glottisme et du baiser. L'lve choisissait
librement le jour de sa premire exprience, parce que le dsir est un
ordre de la desse, qu'il ne faut pas contrarier; on lui donnait ce
jour-l l'une des maisons de la Terrasse; et quelques-unes de ces
enfants, qui n'taient mme pas nubiles, comptaient parmi les plus
infatigables et les plus souvent rclames.

L'intrieur du Didascalion, les sept classes, le petit thtre et le
pristyle de la cour taient orns de quatre-vingt-douze fresques qui
rsumaient l'enseignement de l'amour. C'tait l'oeuvre de toute une vie
d'homme: Clochars d'Alexandrie, fils naturel et disciple d'Apelles,
les avait acheves en mourant.--Rcemment, la reine Brnice, qui
s'intressait beaucoup  la clbre cole et y envoyait ses jeunes
soeurs, avait command  Dmtrios une srie de groupes de marbre afin
de complter la dcoration: mais un seul, jusqu'alors, avait t pos
dans la classe enfantine.

 la fin de chaque anne, en prsence de toutes les courtisanes runies,
un grand concours avait lieu, qui excitait dans cette foule de femmes
une mulation extraordinaire, car les douze prix dcerns donnaient
droit  la plus suprme gloire qu'elles pussent rver: l'entre au
Cotytteion.

Ce dernier monument tait envelopp de tant de mystres qu'on n'en peut
donner aujourd'hui une description dtaille. Nous savons seulement
qu'il tait compris dans le pribole et qu'il avait la forme d'un
triangle dont la base tait un temple de la desse Cottyto, au nom de
qui s'accomplissaient d'effrayantes dbauches inconnues. Les deux autres
cts du monument se composaient de dix-huit maisons; trente-six
courtisanes habitaient l, si recherches des amants riches qu'elles ne
se donnaient pas  moins de deux mines: c'taient les Baptes
d'Alexandrie. Une fois le mois,  la pleine lune, elles se runissaient
dans l'enceinte close du temple, affoles par des boissons
aphrodisiaques, et ceintes des phallos canoniques. La plus ancienne des
trente-six devait prendre une dose mortelle du terrible philtre
rotogne. La certitude de sa mort prompte lui faisait tenter sans
effroi toutes les volupts dangereuses devant lesquelles les vivantes
reculent. Son corps, de toute part cumant, devenait le centre et le
modle de la tournoyante orgie; au milieu des hurlements longs, des
cris, des larmes et des danses, les autres femmes nues l'treignaient,
mouillaient  sa sueur leurs cheveux, se frottaient  sa peau brlante
et puisaient de nouvelles ardeurs dans le spasme ininterrompu de cette
furieuse agonie. Trois ans ces femmes vivaient ainsi, et  la fin du
trente-sixime mois, telle tait l'ivresse de leur fin.

D'autres sanctuaires moins vnrs avaient t levs par les femmes en
l'honneur des autres noms de la multiforme Aphrodite. Il y avait mme un
autel consacr  l'Ouranienne et qui recevait les chastes voeux des
courtisanes sentimentales; un autre  l'Apostrophia, qui faisait oublier
les amours malheureuses; un autre  la Chrysea, qui attirait les amants
riches; un autre  la Gntyllis, qui protgeait les filles enceintes;
un autre  la Coliade, qui approuvait des passions grossires; car tout
ce qui touchait  l'amour tait pit pour la desse. Mais les autels
particuliers n'avaient d'efficace et de vertu qu' l'gard des petits
dsirs. On les servait au jour le jour, leurs faveurs taient
quotidiennes et leur commerce familier. Les suppliantes exauces
dposaient sur eux de simples fleurs; celles qui n'taient pas contentes
les souillaient de leurs excrments. Ils n'taient ni consacrs ni
entretenus par les prtres, et par consquent leur profanation tait
irrprhensible.


Tout autre tait la discipline du temple.

Le temple, le Grand-Temple de la Grande-Desse, le lieu le plus saint de
toute l'gypte, l'inviolable Astarteon, tait un difice colossal de
trois cent trente-six pieds de longueur, lev sur dix-sept marches au
sommet des jardins. Ses portes d'or taient gardes par douze
hirodoules hermaphrodites, symbole des deux objets de l'amour et des
douze heures de la nuit.


L'entre n'tait pas tourne vers l'Orient, mais dans la direction de
Paphos, c'est--dire vers le nord-ouest; jamais les rayons du soleil ne
pntraient directement dans le sanctuaire de la grande Immortelle
nocturne. Quatre-vingt-six colonnes soutenaient l'architrave; elles
taient teintes de pourpre jusqu' mi-taille, et toute la partie
suprieure se dgageait de ces vtements rouges avec une blancheur
ineffable, comme des torses de femmes debout.

Entre l'pistyle et le cornis, le long zoophore en ceinture droulait
son ornementation bestiale, rotique et fabuleuse; on y voyait des
centauresses montes par des talons, des chvres bouquines par des
satyres maigres, des vierges saillies par des taureaux monstres, des
naades couvertes par des cerfs, des bacchantes aimes par des tigres,
des lionnes saisies par des griffons. La grande multitude des tres se
ruait ainsi, souleve par l'irrsistible passion divine. Le mle se
tendait, la femelle s'ouvrait, et dans la fusion des sources cratrices
s'veillait le premier frmissement de la vie. La foule des couples
obscurs s'cartait parfois au hasard autour d'une scne immortelle:
Europe incline supportant le bel animal olympien; Lda guidant le cygne
robuste entre ses jeunes cuisses flchies. Plus loin, l'insatiable
Sirne puisait Glaucos expirant; le dieu Pan possdait debout une
hamadryade chevele; la Sphinge levait sa croupe au niveau du cheval
Pgase,--et,  l'extrmit de la frise, le sculpteur lui-mme s'tait
figur devant la desse Aphrodite, modelant d'aprs elle, dans la cire
molle, les replis d'un ctis parfait, comme si tout son idal de beaut,
de joie et de vertu s'tait rfugi ds longtemps dans cette fleur
prcieuse et fragile.




II

MELITTA


Purifie-toi, tranger.

--J'entrerai pur, dit Dmtrios.

Du bout de ses cheveux tremps dans l'eau, la jeune gardienne de la
porte lui mouilla d'abord les paupires, puis les lvres et les doigts,
afin que son regard ft sanctifi, ainsi que le baiser de sa bouche et
la caresse de ses mains.

Et il s'avana dans le bois d'Aphrodite.

 travers les branches devenues noires, il apercevait au couchant un
soleil de pourpre sombre qui n'blouissait plus les yeux. C'tait le
soir du mme jour o la rencontre de Chrysis avait dsorient sa vie.

L'me fminine est d'une simplicit  laquelle les hommes ne peuvent
croire. O il n'y a qu'une ligne droite ils cherchent obstinment la
complexit d'une trame: ils trouvent le vide et s'y perdent. C'est ainsi
que l'me de Chrysis, claire comme celle d'un petit enfant, parut 
Dmtrios plus mystrieuse qu'un problme de mtaphysique. En quittant
cette femme sur la jete, il rentra chez lui comme en rve, incapable de
rpondre  toutes les questions qui l'assigeaient. Que voulait-elle
faire de ces trois cadeaux? Il tait impossible qu'elle portt ni
qu'elle vendt un miroir clbre vol, le peigne d'une femme assassine,
le collier de perles de la desse. En les conservant chez elle, elle
s'exposerait chaque jour  une dcouverte fatale. Alors pourquoi les
demander? pour les dtruire? Il savait trop bien que les femmes ne
jouissent pas des choses secrtes et que les vnements heureux ne
commencent  les rjouir que le jour o ils sont connus. Et puis, par
quelle divination, par quelle profonde clairvoyance l'avait-elle jug
capable d'accomplir pour elle trois actions aussi extraordinaires?

Assurment, s'il l'avait voulu, Chrysis enleve de chez elle, livre 
sa merci, ft devenue sa matresse, sa femme ou son esclave, au choix.
Il avait mme la libert de la dtruire, simplement. Les rvolutions
antrieures avaient frquemment habitu les citoyens aux morts
violentes, et nul ne se ft inquit d'une courtisane disparue. Chrysis
devait le savoir, et pourtant elle avait os...


Plus il pensait  elle, plus il lui savait gr d'avoir si joliment vari
le dbat des propositions. Combien de femmes, et qui la valaient,
s'taient prsentes maladroitement! Celle-l, que demandait-elle? ni
amour, ni or, ni bijoux, mais trois crimes invraisemblables! Elle
l'intressait vivement. Il lui avait offert tous les trsors de
l'gypte: il sentait bien,  prsent, que si elle les et accepts, elle
n'aurait pas reu deux oboles, et il se serait lass d'elle avant mme
de l'avoir connue. Trois crimes taient un salaire assurment inusit;
mais elle tait digne de le recevoir puisqu'elle tait femme  l'exiger,
et il se promit de continuer l'aventure.

Pour n'avoir pas le temps de revenir sur ses fermes rsolutions, il alla
le jour mme chez Bacchis, trouva la maison vide, prit le miroir
d'argent et s'en fut aux jardins.

Fallait-il entrer directement chez la seconde victime de Chrysis?
Dmtrios ne le pensa pas. La prtresse Touni, qui possdait le fameux
peigne d'ivoire, tait si charmante et si faible qu'il craignit de se
laisser toucher s'il se rendait auprs d'elle sans une prcaution
pralable. Il retourna sur ses pas et longea la Grande-Terrasse.

Les courtisanes taient en montre dans leurs chambres exposes, comme
des fleurs  l'talage. Leurs attitudes et leurs costumes n'avaient pas
moins de diversit que leurs ges, leurs types et leurs races. Les plus
belles, selon la tradition de Phryn, ne laissant  dcouvert que
l'ovale de leur visage, se tenaient enveloppes des cheveux aux talons
dans leur grand vtement de laine fine. D'autres avaient adopt la mode
des robes transparentes, sous lesquelles on distinguait mystrieusement
leurs beauts comme  travers une eau limpide on discerne les mousses
vertes en taches d'ombre sur le fond. Celles qui pour tout charme
n'avaient que leur jeunesse restaient nues jusqu' la ceinture et
cambraient le torse en avant pour faire apprcier la fermet de leurs
seins. Mais les plus mres, sachant combien les traits du visage fminin
vieillissent plus vite que la peau du corps, se tenaient assises toutes
nues, portant leurs mamelles dans leurs mains, et elles cartaient leurs
cuisses alourdies, comme s'il leur fallait prouver qu'elles taient
encore des femmes.

Dmtrios passait devant elles trs lentement et ne se lassait pas
d'admirer.

Il ne lui tait jamais arriv de voir la nudit d'une femme sans une
motion intense. Il ne comprenait ni le dgot devant les jeunesses
trpasses, ni l'insensibilit devant les trop petites filles. Toute
femme, ce soir-l, aurait pu le charmer. Pourvu qu'elle restt
silencieuse et ne tmoignt pas plus d'ardeur que le minimum exig par
la politesse du lit, il la dispensait d'tre belle. Bien plus, il
prfrait qu'elle et un corps grossier, car plus sa pense s'arrtait
sur des formes accomplies, plus son dsir s'loignait d'elles. Le
trouble que lui donnait l'impression de la beaut vivante tait une
sensualit exclusivement crbrale qui rduisait  nant l'excitation
gnsique. Il se souvenait avec angoisse d'tre rest toute une heure
impuissant comme un vieillard prs de la femme la plus admirable qu'il
et jamais tenue dans ses bras. Et depuis cette nuit-l, il avait appris
 choisir des matresses moins pures.

Ami, dit une voix, tu ne me reconnais pas?

Il se retourna, fit signe que non et continua son chemin, car il ne
dshabillait jamais deux fois la mme fille. C'tait le seul principe
qu'il suivt pendant ses visites aux jardins. Une femme qu'on n'a pas
encore eue a quelque chose d'une vierge; mais quel bon rsultat, quelle
surprise attendre d'un deuxime rendez-vous? C'est dj presque le
mariage. Dmtrios ne s'exposait pas aux dsillusions de la seconde
nuit. La reine Brnice suffisait  ses rares vellits conjugales, et
en dehors d'elle il prenait soin de renouveler chaque soir la complice
de l'indispensable adultre.

Clnarion!

--Gnathn!

--Plango!

--Mnas!

--Crbyl!

--Ioessa!

Elles criaient leurs noms sur son passage et quelques-unes y ajoutaient
l'affirmation de leur nature ardente ou l'offre d'une pratique anormale.
Dmtrios suivait le chemin; il se disposait, selon son habitude, 
prendre au hasard, dans le troupeau, quand une petite fille toute vtue
de bleu pencha la tte sur l'paule, et lui dit doucement, sans se
lever:

Il n'y a pas moyen?

L'imprvu de cette formule le fit sourire. Il s'arrta.

Ouvre-moi la porte, dit-il. Je te choisis.

La petite, d'un mouvement joyeux, sauta sur ses pieds et frappa deux
coups du marteau phallique. Une vieille esclave vint ouvrir.

Gorg, dit la petite, j'ai quelqu'un; vite, du vin de Crte, des
gteaux, et fais le lit.

Elle se retourna vers Dmtrios.

Tu n'as pas besoin de satyrion?

--Non, dit le jeune homme en riant. Est-ce que tu en as?

--Il le faut bien, fit l'enfant, on m'en demande plus souvent que tu ne
penses. Viens par ici: prends garde aux marches, il y en a une qui est
use. Entre dans ma chambre, je vais revenir.

La chambre tait tout  fait simple, comme celles des courtisanes
novices. Un grand lit, un second lit de repos, quelques tapis et
quelques siges la meublaient insuffisamment; mais par une grande baie
ouverte, on voyait les jardins, la mer, la double rade d'Alexandrie.
Dmtrios resta debout et regarda la ville lointaine.


Soleils couchants derrire les ports! gloires incomparables des cits
maritimes, calme du ciel, pourpre des eaux, sur quelle me bruyante de
douleur ou de joie ne jetteriez-vous pas le silence! Quels pas ne se
sont arrts, quelle volupt ne s'est suspendue, quelle voix ne s'est
teinte devant vous!... Dmtrios regardait: une houle de flamme
torrentielle semblait sortir du soleil  moiti plong dans la mer et
couler directement jusqu' la rive courbe du bois d'Aphrodite. De l'un 
l'autre des deux horizons, la gamme somptueuse de la pourpre envahissait
la Mditerrane, par zones de nuances sans transitions, du rouge d'or au
violet froid. Entre cette splendeur mouvante et le miroir tourbeux du
lac Marotis, la masse blanche de la ville tait toute vtue de reflets
zinzolins. Les orientations diverses de ses vingt mille maisons plates
la mouchetaient merveilleusement de vingt mille taches de couleur, en
mtamorphose perptuelle selon les phases dcroissantes du rayonnement
occidental. Cela fut rapide et incendiaire; puis le soleil s'engloutit
presque soudainement et le premier reflux de la nuit fit flotter sur
toute la terre un frisson, une brise voile, uniforme et transparente.

Voil des figues, voil des gteaux, un rayon de miel, du vin, une
femme. Il faut manger les figues pendant qu'il fait jour, et la femme
quand on n'y voit plus!

C'tait la petite qui rentrait en riant. Elle fit asseoir le jeune
homme, se mit  cheval sur ses genoux, et, les deux mains derrire la
tte, assura dans ses cheveux chtains une rose qui allait glisser.

Dmtrios eut malgr lui une exclamation de surprise: elle tait
compltement nue, et, ainsi dpouille de la robe bouffante, son petit
corps se montrait si jeune, si enfantin de poitrine, si troit de
hanches, si visiblement impubre, que Dmtrios se sentit pris de piti,
comme un cavalier sur le point de faire porter tout son poids d'homme 
une pouliche trop dlicate.

Mais tu n'es pas femme! s'cria-t-il.

--Je ne suis pas femme! Par les deux desses, qu'est-ce que je suis,
alors? un Thrace, un portefaix ou un vieux philosophe?

--Quel ge as-tu?

--Dix ans et demi. Onze ans. On peut dire onze ans. Je suis ne dans les
jardins. Ma mre est Milsienne. C'est Pythias, qu'on appelle la Chvre.
Veux-tu que je l'envoie chercher, si tu me trouves trop petite? Elle a
la peau douce, maman, elle est belle.

--Tu as t au Didascalion?

--J'y suis encore, dans la sixime classe. J'aurai fini l'anne
prochaine; ce ne sera pas trop tt.

--Est-ce que tu t'y ennuies?

--Ah! si tu savais comme les matresses sont difficiles! Elles font
recommencer vingt-cinq fois la mme leon! des choses tout  fait
inutiles, que les hommes ne demandent jamais. Et puis on se fatigue pour
rien; moi, je n'aime pas a. Tiens, prends une figue; pas celle-l, elle
n'est pas mre. Je t'apprendrai une nouvelle manire de les manger:
regarde.

--Je la connais. C'est plus long et ce n'est pas meilleur. Je vois que
tu es une bonne lve.

--Oh! ce que je sais, je l'ai appris toute seule. Les matresses
voudraient faire croire qu'elles sont plus fortes que nous. Elles ont
plus de main, c'est possible, mais elles n'ont rien invent.

--Tu as beaucoup d'amants?

--Tous trop vieux; c'est invitable. Les jeunes gens sont si btes! Ils
n'aiment que les femmes de quarante ans. J'en vois passer quelquefois
qui sont jolis comme des Ers, et si tu voyais ce qu'ils choisissent?
des hippopotames. C'est  faire plir. J'espre bien que je ne vivrai
pas jusqu' l'ge de ces femmes-l. Je serais trop honteuse de me
dshabiller. C'est que je suis si contente, vois-tu, si contente d'tre
encore toute jeune. Les seins poussent toujours trop tt. Il me semble
que le premier mois o je verrai mon sang couler, je me croirai dj
prs de la mort. Laisse-moi te faire un baiser. Je t'aime bien.

Ici la conversation prit une tournure moins pose, sinon plus
silencieuse, et Dmtrios s'aperut vite que ses scrupules n'taient pas
de mise auprs d'une petite personne dj si bien renseigne. Elle
semblait se rendre compte qu'elle n'tait qu'une pture un peu maigre
pour un apptit de jeune homme, et elle droutait son amant par une
prodigieuse activit d'attouchements furtifs, qu'il ne pouvait ni
prvoir, ni permettre, ni diriger, et qui ne lui laissaient jamais le
repos d'une treinte aimante. Le petit corps agile et ferme se
multipliait autour de lui, s'offrait et se refusait, glissait, tournait,
luttait.  la fin, ils se saisirent. Mais cette demi-heure ne fut qu'un
long jeu.

Elle sauta du lit la premire, trempa son doigt dans la coupe de miel et
s'en barbouilla les lvres; puis, avec mille efforts pour ne pas rire,
elle se pencha sur Dmtrios en frottant sa bouche sur la sienne. Ses
boucles rondes dansaient de chaque ct de leurs joues. Le jeune homme
sourit et s'accouda:

Comment t'appelles-tu? dit-il.

--Melitta. Tu n'avais pas vu mon nom sur la porte?

--Je n'avais pas regard.

--Tu pouvais le voir dans ma chambre. Ils l'ont tous crit sur mes murs.
Je serai bientt oblige de les faire repeindre.

Dmtrios leva la tte: les quatre panneaux de la pice taient couverts
d'inscriptions.

Tiens, c'est curieux, dit-il. On peut lire?

--Oh! si tu veux. Je n'ai pas de secrets.

Il lut. Le nom de Melitta se trouvait l plusieurs fois rpt avec des
noms d'hommes et des dessins barbares. Des phrases tendres, obscnes ou
comiques, s'enchevtraient bizarrement. Des amants se vantaient de leur
vigueur, ou dtaillaient les charmes de la petite courtisane, ou encore
se moquaient de ses bonnes camarades. Tout cela n'tait gure
intressant que comme tmoignage crit d'une abjection gnrale. Mais,
vers la fin du panneau de droite, Dmtrios eut un sursaut.

Qui est-ce? Qui est-ce? Dis-moi!

--Mais qui? quoi? o cela? dit l'enfant. Qu'est-ce que tu as?

--Ici. Ce nom-l. Qui a crit cela?

Et son doigt s'arrta sous cette double ligne:

    [Grec: MELITTA .L. CHRYSIDA
    CHRYSIS .L. MELITTAN]

Ah! rpondit-elle, a, c'est moi. C'est moi qui l'ai crit.

--Mais qui est-ce, cette Chrysis?

--C'est ma grande amie.

--Je m'en doute bien. Ce n'est pas cela que je te demande. Quelle
Chrysis? Il y en a beaucoup.

--La mienne, c'est la plus belle. Chrysis de Galile.

--Tu la connais! tu la connais! Mais parle-moi donc! D'o vient-elle? o
demeure-t-elle? qui est son amant? dis-moi tout!

Il s'assit sur le lit de repos et prit la petite sur ses genoux.

Tu es donc amoureux? dit-elle.

--Peu t'importe. Raconte-moi ce que tu sais, je suis press de tout
apprendre.

--Oh! Je ne sais rien du tout. C'est court. Elle est venue deux fois
chez moi, et tu penses que je ne lui ai pas demand de renseignements
sur sa famille. J'tais trop heureuse de l'avoir, et je n'ai pas perdu
le temps en conversations.

--Comment est-elle faite?

--Elle est faite comme une jolie fille, que veux-tu que je te dise?
Faut-il que je te nomme toutes les parties de son corps en ajoutant que
tout est beau? Et puis, c'est une femme, celle-l, une vraie femme...
quand je pense  elle, j'ai tout de suite envie de quelqu'un.

Et elle prit Dmtrios par le cou.

Tu ne sais rien, reprit-il, rien sur elle?

--Je sais... je sais qu'elle vient de Galile, qu'elle a presque vingt
ans et qu'elle demeure dans le quartier des Juives,  l'est de la ville,
prs des jardins. Mais c'est tout.

--Et sur sa vie, sur ses gots? Tu ne peux rien me dire? Elle aime les
femmes puisqu'elle vient chez toi. Mais est-elle tout  fait lesbienne?

--Certainement non. La premire nuit qu'elle a passe ici, elle avait
amen un amant, et je te jure qu'elle ne simulait rien. Quand une femme
est sincre, je le vois  ses yeux. Cela n'empche pas qu'elle soit
revenue une fois toute seule... Et elle m'a promis une troisime nuit.

--Tu ne lui connais pas d'autre amie dans les jardins? Personne?

--Si, une femme de son pays, Chimairis, une pauvre.

--O demeure-t-elle? Il faut que je la voie.

--Elle couche dans le bois, depuis un an. Elle a vendu sa maison. Mais
je sais o est son trou. Je peux t'y mener, si tu le dsires. Mets-moi
mes sandales, veux-tu?

Dmtrios noua d'une main rapide les cordons de cuir tress sur les
chevilles frles de Melitta. Puis il tendit sa robe courte qu'elle prit
simplement sur le bras, et ils sortirent  la hte.

                                    *
                                   * *

Ils marchrent longtemps. Le parc tait immense. De loin en loin une
fille sous un arbre disait son nom en ouvrant sa robe, puis se
recouchait, les yeux sur sa main. Melitta en connaissait quelques-unes,
qui l'embrassaient sans l'arrter. En passant devant un autel fruste,
elle cueillit trois grandes fleurs dans l'herbe et les dposa sur la
pierre.

La nuit n'tait pas encore sombre. La lumire intense des jours d't a
quelque chose de durable qui s'attarde vaguement dans les lents
crpuscules. Les toiles faibles et mouilles,  peine plus claires que
le fond du ciel, clignaient d'une palpitation douce, et les ombres des
branches restaient indcises.


Tiens! dit Melitta. Maman. Voil maman.

Une femme seule, vtue d'une triple mousseline raye de bleu, s'avanait
d'un pas tranquille. Ds qu'elle aperut l'enfant, elle courut  elle,
la souleva de terre, la prit dans ses bras, et l'embrassa fortement sur
les joues.

Ma petite fille! mon petit amour, o vas-tu?

--Je conduis quelqu'un qui veut voir Chimairis. Et toi? Est-ce que tu te
promnes?

--Corinna est accouche. Je suis alle chez elle; j'ai dn prs de son
lit.

--Et qu'est-ce qu'elle a fait? un garon?

--Deux jumelles, mon chri, roses comme des poupes de cire. Tu peux y
aller cette nuit, elle te les montrera.

--Oh! que c'est bien! Deux petites courtisanes. Comment les
appelle-t-on?

--Pannychis toutes les deux, parce qu'elles sont nes la veille des
Aphrodisies. C'est un prsage divin. Elles seront jolies.

Elle reposa l'enfant sur ses pieds, et s'adressant  Dmtrios:

Comment trouves-tu ma fille? Ai-je le droit d'en tre orgueilleuse?

--Vous pouvez tre satisfaites l'une de l'autre, dit-il avec calme.

--Embrasse maman, dit Melitta.

Il posa silencieusement un baiser entre les seins. Pythias le lui rendit
sur la bouche, et ils se sparrent.

Dmtrios et l'enfant firent encore quelques pas sous les arbres, tandis
que la courtisane s'loignait en retournant la tte.  la fin ils
arrivrent et Melitta dit:

C'est ici.


Chimairis tait accroupie sur le talon gauche, dans un petit espace
gazonn entre deux arbres et un buisson. Elle avait tendu sous elle une
sorte de haillon rouge qui tait son dernier vtement pendant le jour et
sur lequel elle couchait nue  l'heure o passent les hommes. Dmtrios
la contemplait avec un intrt croissant. Elle avait cet aspect fivreux
de certaines brunes amaigries dont le corps fauve semble consum par une
ardeur toujours battante. Ses lvres muscles, son regard excessif, ses
paupires largement livides composaient une expression double, de
convoitise sensuelle et d'puisement. La courbe de son ventre cave et
ses cuisses nerveuses se creusait d'elle-mme, comme pour recevoir; et
Chimairis ayant tout vendu, mme ses peignes et ses pingles, mme ses
pinces  piler, sa chevelure s'tait embrouille dans un dsordre
inextricable, tandis qu'une pubescence noire ajoutait  sa nudit
quelque chose de sauvage, d'impudique et de velu.

Prs d'elle, un grand bouc se tenait sur ses pattes raides, attach  un
arbre par une chane d'or qui avait autrefois brill  quatre tours sur
la poitrine de sa matresse.


Chimairis, dit Melitta, lve-toi. C'est quelqu'un qui veut te parler.

La Juive regarda, mais ne bougea point.

Dmtrios s'avana.

Tu connais Chrysis? dit-il.

--Oui.

--Tu la vois souvent?

--Oui.

--Tu peux me parler d'elle?

--Non.

--Comment, non? Comment, tu ne peux pas?

--Non.

Melitta tait stupfaite:

Parle-lui, dit-elle. Aie confiance. Il l'aime: il lui veut du bien.

--Je vois clairement qu'il l'aime, rpondit Chimairis. S'il l'aime, il
lui veut du mal. S'il l'aime, je ne parlerai pas.

Dmtrios eut un frisson de colre, mais se tut.

Donne-moi ta main, lui dit la Juive. Je verrai l si je me suis
trompe.

Elle prit la main gauche du jeune homme et la tourna vers le clair de
lune. Melitta se pencha pour voir, bien qu'elle ne st pas lire les
mystrieuses lignes; mais leur fatalit l'attirait.

Que vois-tu? dit Dmtrios.

--Je vois... puis-je dire ce que je vois? M'en sauras-tu gr? Me
croiras-tu, seulement? Je vois d'abord tout le bonheur; mais c'est dans
le pass. Je vois aussi tout l'amour, mais cela se perd dans le sang...

--Le mien?

--Le sang d'une femme. Et puis le sang d'une autre femme. Et puis le
tien, un peu plus tard.

Dmtrios haussa les paules. Quand il se retourna, il aperut Melitta
fuyant  toutes jambes dans l'alle.

Elle a eu peur, reprit Chimairis. Pourtant ce n'est pas d'elle qu'il
s'agit, ni de moi. Laisse aller les choses, puisqu'on ne peut rien
arrter. Ds avant ta naissance, ta destine tait certaine. Va-t'en. Je
ne parlerai plus.

Et elle laissa retomber la main.




III

SCRUPULES


Le sang d'une femme. Ensuite le sang d'une autre femme. Ensuite le
tien, mais un peu plus tard.

Dmtrios se rptait ces paroles en marchant, et, quoi qu'il en et, la
croyance en elles l'oppressait. Il ne s'tait jamais fi aux oracles
tirs du corps des victimes ou du mouvement des plantes. De telles
affinits lui semblaient trop problmatiques. Mais les lignes complexes
de la main ont par elles-mmes un aspect d'horoscope exclusivement
individuel qu'il ne regardait pas sans inquitude. Aussi la prdiction
de la chiromantide demeura-t-elle dans son esprit.

 son tour il considra la paume de sa main gauche o sa vie tait
rsume en signes secrets et ineffaables.

Il y vit d'abord, au sommet, une sorte de croissant rgulier, dont les
pointes taient tournes vers la naissance des doigts. Au-dessous, une
ligne quadruple, noueuse et rose se creusait, marque en deux endroits
par des points trs rouges. Une autre ligne, plus mince, descendait
d'abord parallle, puis virait brusquement vers le poignet. Enfin, une
troisime, courte et pure, contournait la base du pouce, qui tait
entirement couvert de linoles effiles.--Il vit tout cela; mais n'en
sachant pas lire le symbole cach, il se passa la main sur les yeux et
changea d'objet sa mditation.

Chrysis, Chrysis, Chrysis. Ce nom battait en lui comme une fivre. La
satisfaire, la conqurir, l'enfermer dans ses bras, fuir avec elle
ailleurs, en Syrie, en Grce,  Rome, n'importe o, pourvu que ce ft
dans un endroit o lui n'et pas de matresses et elle pas d'amants:
voil ce qu'il fallait faire, et immdiatement, immdiatement!

Des trois cadeaux qu'elle avait demands, un dj tait pris. Restaient
les deux autres: le peigne et le collier.

Le peigne d'abord, pensa-t-il.

Et il pressa le pas.

Tous les soirs, aprs le soleil couch, la femme du grand-prtre
s'asseyait sur un banc de marbre adoss  la fort et d'o l'on voyait
toute la mer. Dmtrios ne l'ignorait point, car cette femme, comme tant
d'autres, avait t amoureuse de lui, et elle lui avait dit une fois que
le jour o il voudrait d'elle, ce serait l qu'il la pourrait prendre.

Donc, ce fut l qu'il se rendit.

Elle y tait en effet; mais elle ne le vit pas s'avancer; elle se tenait
assise les yeux clos, le corps renvers sur le dossier, et les deux bras
 l'abandon.


C'tait une gyptienne. Elle se nommait Touni. Elle portait une tunique
lgre de pourpre vive, sans agrafes ni ceinture, et sans autres
broderies que deux toiles noires pour marquer les pointes de ses seins.
La mince toffe, plisse au fer, s'arrtait sur les boules dlicates de
ses genoux, et de petites chaussures de cuir bleu gantaient ses pieds
menus et ronds. Sa peau tait trs bistre, ses lvres taient trs
paisses, ses paules taient trs fines, sa taille, fragile et souple,
semblait fatigue par le poids de sa gorge pleine. Elle dormait la
bouche ouverte, et rvait doucement.

Dmtrios se pencha sur elle, sans bruit. Il respira quelque temps
l'odeur exotique de ses cheveux; puis, tirant une des deux longues
pingles d'or qui brillaient au-dessus des oreilles, il l'enfona
vivement sous la mamelle gauche.


Pourtant, cette femme lui aurait donn son peigne, et mme sa chevelure
aussi, par amour.

S'il ne le demanda pas, ce fut pur scrupule: Chrysis avait trs
nettement exig un crime et non pas tel bijou ancien, piqu dans les
cheveux d'une jeune femme. C'est pourquoi il crut de son devoir de
consentir  quelque effusion de sang.

Il aurait pu considrer encore que les serments qu'on fait aux femmes
pendant les accs amoureux peuvent s'oublier dans l'intervalle sans
grand dommage pour la valeur morale de l'amant qui les a jurs, et que
si jamais cet oubli involontaire devait se couvrir d'une excuse, c'tait
bien dans la circonstance o la vie d'une autre femme assurment
innocente se trouvait dans la balance. Mais Dmtrios ne s'arrta pas 
ce raisonnement. L'aventure qu'il poursuivait lui parut vraiment trop
curieuse pour en escamoter les incidents violents. Il craignit de
regretter plus tard d'avoir effac de l'intrigue une scne courte mais
ncessaire  la beaut de l'ensemble. Souvent il ne faudrait qu'une
dfaillance vertueuse pour rduire une tragdie aux banalits de
l'existence normale. La mort de Casandra, se dit-il, n'est pas un fait
indispensable au dveloppement d'_Agamemnon_, mais si elle n'avait pas
lieu, toute _l'Orestie_ en serait gte.

C'est pourquoi, ayant coup la chevelure de Touni, il serra dans ses
vtements le peigne d'ivoire histori et, sans rflchir davantage, il
entreprit le troisime des travaux commands par Chrysis: la prise du
collier d'Aphrodite.

Il ne fallait pas songer  entrer au temple par la grande porte. Les
douze hermaphrodites qui gardaient l'entre eussent sans doute laiss
passer Dmtrios, malgr l'interdiction qui arrtait tout profane en
l'absence des prtres; mais il lui tait inutile de prouver aussi
navement sa future culpabilit, puisqu'une entre secrte menait au
sanctuaire.

Dmtrios se rendit dans une partie du bois dserte o se trouvait la
ncropole des grands prtres de la desse. Il compta les premiers
tombeaux, fit tourner la porte du septime et la referma derrire lui.

Avec une grande difficult, car la pierre tait lourde, il souleva la
dalle funraire sous laquelle s'enfonait un escalier de marbre, et il
descendit marche  marche.

Il savait qu'on pouvait faire soixante pas en ligne droite, et qu'aprs
il tait ncessaire de suivre le mur  ttons pour ne pas se heurter 
l'escalier souterrain du temple.

La grande fracheur de la terre profonde le calma peu  peu.

En quelques instants, il arriva au terme.

Il monta, il ouvrit.




IV

CLAIR DE LUNE


La nuit tait claire au dehors et noire dans la divine enceinte. Lorsque
avec prcaution il eut referm doucement la porte trop sonore, il se
sentit plein de frissons et comme environn par la froideur des pierres.
Il n'osait pas lever les yeux. Ce silence noir l'effrayait; l'obscurit
se peuplait d'inconnu. Il se mit la main sur le front comme un homme qui
ne veut pas s'veiller, de peur de se retrouver vivant. Il regarda
enfin.


Dans une grande lumire de lune, la desse apparaissait sur un pidestal
de pierre rose charg de trsors appendus. Elle tait nue et sexue,
vaguement teinte selon les couleurs de la femme; elle tenait d'une main
son miroir dont le manche tait un priape, et de l'autre adornait sa
beaut d'un collier de perles  sept rangs. Une perle plus grosse que
les autres, argentine et allonge, brillait entre ses deux mamelles,
comme un croissant nocturne entre deux nuages ronds. Et c'taient les
vraies perles saintes, nes des gouttes d'eau qui avaient roul dans la
conque de l'Anadyomne.


Dmtrios se perdit dans une adoration ineffable. Il crut en vrit que
l'Aphrodite elle-mme tait l. Il ne reconnut plus son oeuvre, tant
l'abme tait profond entre ce qu'il avait t et ce qu'il tait devenu.
Il tendit les bras en avant et murmura les mots mystrieux par lesquels
on prie la desse dans les crmonies phrygiennes.

Surnaturelle, lumineuse, impalpable, nue et pure, la vision flottait sur
la pierre, palpitait moelleusement. Il fixait les yeux sur elle et
pourtant il craignait dj que la caresse de son regard ne ft vaporer
dans l'air cette hallucination faible. Il s'avana trs doucement,
toucha du doigt l'orteil rose, comme pour s'assurer de l'existence de la
statue, et, incapable de s'arrter tant elle l'attirait  soi, il monta
debout auprs d'elle et posa les mains sur les paules blanches en la
contemplant dans les yeux.

Il tremblait, il dfaillait, il se prit  rire de joie. Ses mains
erraient sur les bras nus, pressaient la taille froide et dure,
descendaient le long des jambes, caressaient le globe du ventre. De
toute sa force il s'tirait contre cette immortalit. Il se regarda dans
le miroir, il souleva le collier de perles, l'ta, le fit briller  la
lune et le remit peureusement. Il baisa la main replie, le cou rond,
l'onduleuse gorge, la bouche entr'ouverte du marbre. Puis il recula
jusqu'aux bords du socle, et, se tenant aux bras divins, il regarda
tendrement la tte adorable incline.


Les cheveux avaient t coiffs  la manire orientale et voilaient le
front lgrement. Les yeux  demi-ferms se prolongeaient en sourire.
Les lvres restaient spares, comme vanouies d'un baiser.

Il disposa en silence les sept rangs de perles rondes sur la poitrine
clatante, et descendit jusqu' terre pour voir l'idole de plus loin.

Alors il lui sembla qu'il se rveillait. Il se rappela ce qu'il tait
venu faire, ce qu'il avait voulu, failli accomplir: une chose
monstrueuse. Il se sentit rougir jusqu'aux tempes.

Le souvenir de Chrysis passa devant sa mmoire comme une apparition
grossire. Il numra tout ce qui restait douteux dans la beaut de la
courtisane; les lvres paisses, les cheveux gonfls, la dmarche molle.
Ce qu'taient les mains, il l'avait oubli; mais il les imagina larges,
pour ajouter un dtail odieux  l'image qu'il repoussait. Son tat
d'esprit devint semblable  celui d'un homme surpris  l'aube par son
unique matresse dans le lit d'une fille ignoble, et qui ne pourrait pas
s'expliquer  lui-mme comment il a pu se laisser tenter la veille. Il
ne trouvait ni excuse, ni mme une raison srieuse. videmment, pendant
une journe, il avait subi une sorte de folie passagre, un trouble
physique, une maladie. Il se sentait guri, mais encore ivre
d'tourdissement.

Pour achever de revenir  lui, il s'adossa contre le mur du temple, et
resta longtemps debout devant la statue. La lumire de la lune
continuait de descendre par l'ouverture carre du toit; Aphrodite
resplendissait; et, comme les yeux taient dans l'ombre, il cherchait
leur regard...


... Toute la nuit se passa ainsi. Puis le jour vint et la statue prit
tour  tour la lividit rose de l'aube et le reflet dor du soleil.

Dmtrios ne pensait plus. Le peigne d'ivoire et le miroir d'argent
qu'il portait dans sa tunique avaient disparu de sa mmoire. Il
s'abandonnait doucement  la contemplation sereine.

Au dehors, une tempte de cris d'oiseaux bruissait, sifflait, chantait
dans le jardin. On entendait des voix de femmes qui parlaient et qui
riaient au pied des murs. L'agitation du matin surgissait de la terre
veille. Dmtrios n'avait en lui que des sentiments bienheureux.

Le soleil tait dj haut et l'ombre du toit s'tait dplace quand il
entendit un bruit confus de pas lgers fouler les marches extrieures.

C'tait sans doute un sacrifice qu'on allait offrir  la desse, une
procession de jeunes femmes qui venaient accomplir des voeux ou en
prononcer devant la statue, pour le premier jour des Aphrodisies.

Dmtrios voulut fuir.

Le pidestal sacr s'ouvrait par derrire, d'une faon que les prtres
seuls, et le sculpteur, connaissaient. C'tait l que se tenait
l'hirophante pour dicter  une jeune fille dont la voix tait claire et
haute les discours miraculeux qui venaient de la statue le troisime
jour de la fte. Par l on pouvait gagner les jardins. Dmtrios y
pntra, et s'arrta devant les ouvertures bordes de bronze, qui
peraient la pierre profonde.

Les deux portes d'or s'ouvrirent lourdement. Puis la procession entra.




V

L'INVITATION


Vers le milieu de la nuit, Chrysis fut rveille par trois coups frapps
 la porte.

Elle avait dormi tout le jour entre les deux phsiennes, et sans le
bouleversement de leur lit on les et prises pour trois soeurs ensemble.
Rhodis tait pelotonne contre la Galilenne, dont la cuisse en sueur
pesait sur elle. Myrtocleia dormait sur la poitrine, les yeux sur le
bras et le dos nu.

Chrysis se dgagea avec prcaution, fit trois pas sur le lit, descendit,
et ouvrit la porte  moiti.

Un bruit de voix venait de l'entre.

Qui est-ce, Djala? qui est-ce? demanda-t-elle.

--C'est Naucrats qui veut te parler. Je lui dis que tu n'es pas libre.

--Mais si, quelle btise! certainement si, je suis libre! Entre,
Naucrats. Je suis dans ma chambre.

Et elle se remit au lit.


Naucrats resta quelque temps sur le seuil, comme s'il craignait d'tre
indiscret. Les deux musiciennes ouvraient des yeux encore pleins de
sommeil et ne pouvaient pas s'arracher  leurs rves.

Assieds-toi, dit Chrysis. Je n'ai pas de coquetteries  faire entre
nous. Je sais que tu ne viens pas pour moi. Que me veux-tu? Naucrats
tait un philosophe connu, qui depuis plus de vingt ans tait l'amant de
Bacchis et ne la trompait point, plus par indolence que par fidlit.
Ses cheveux gris taient coups courts, sa barbe en pointe  la
Dmosthne et ses moustaches au niveau des lvres. Il portait un grand
vtement blanc, fait de laine simple  bande unie.

Je viens t'inviter, dit-il. Bacchis donne demain un dner qui sera
suivi d'une fte. Nous serons sept, avec toi. Ne manque pas de venir.

--Une fte?  quelle occasion?

--Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia. Il y aura des
danseuses et des aultrides. Je crois que tes deux amies sont
commandes, et mme elles ne devraient pas tre ici. On rpte chez
Bacchis en ce moment.

--Oh! c'est vrai, s'cria Rhodis, nous n'y pensions plus. Lve-toi,
Myrto, nous sommes trs en retard.

Mais Chrysis se rcriait.

Non! pas encore! que tu es mchant de m'enlever mes femmes. Si je
m'tais doute de cela, je ne t'aurais pas reu. Oh! les voil dj
prtes!

--Nos robes ne sont pas compliques, dit l'enfant. Et nous ne sommes pas
assez belles pour nous habiller longtemps.

--Vous verrai-je au temple, du moins?

--Oui, demain matin, nous portons des colombes. Je prends une drachme
dans ta bourse, Chrys. Nous n'aurions pas de quoi les acheter. 
demain.


Elles sortirent en courant. Naucrats regarda quelque temps la porte
ferme sur elles; puis il se croisa les bras et dit  voix basse en se
retournant vers Chrysis:

Bien. Tu te conduis bien.

--Comment?

--Une seule ne te suffit plus. Il t'en faut deux, maintenant. Tu les
prends jusque dans la rue. C'est d'un bel exemple. Mais alors, veux-tu
me dire, mais qu'est-ce qu'il nous reste,  nous, nous les hommes? Vous
avez toutes des amies, et en sortant de leurs bras puisants vous ne
donnez de votre passion que ce qu'elles veulent bien vous laisser.
Crois-tu que cela puisse durer longtemps? Si cela continue ainsi, nous
serons forcs d'aller chez Bathylle...

--Ah! non! s'cria Chrysis. Voil ce que je n'admettrai jamais! Je le
sais bien, on fait cette comparaison-l. Elle n'a pas de sens; et je
m'tonne que toi, qui fais profession de penser, tu ne comprennes pas
qu'elle est absurde.

--Et quelle diffrence trouves-tu?

--Il ne s'agit pas de diffrence. Il n'y a aucun rapport entre l'un et
l'autre; c'est clair.

--Je ne dis pas que tu te trompes. Je veux connatre tes raisons.

--Oh! Cela se dit en deux mots: coute bien. La femme est, en vue de
l'amour, un instrument accompli. Des pieds  la tte elle est faite
uniquement, merveilleusement, pour l'amour. _Elle seule sait aimer. Elle
seule sait tre aime._ Par consquent: si un couple amoureux se compose
de deux femmes, il est parfait; s'il n'en a qu'une seule, il est moiti
moins bien; s'il n'en a aucune, il est purement idiot. J'ai dit.

--Tu es dure pour Platon, ma fille.

--Les grands hommes, pas plus que les dieux, ne sont grands en toute
circonstance. Pallas n'entend rien au commerce, Sophocle ne savait pas
peindre, Platon ne savait pas aimer. Philosophes, potes ou rhteurs,
ceux qui se rclament de lui ne valent pas mieux, et si admirables
qu'ils soient en leur art, en amour ce sont des ignorants. Crois-moi,
Naucrats, je sens que j'ai raison.

Le philosophe fit un geste.

Tu es un peu irrvrencieuse, dit-il; mais je ne crois nullement que tu
aies tort. Mon indignation n'tait pas relle. Il y a quelque chose de
charmant dans l'union de deux jeunes femmes,  la condition qu'elles
veuillent bien rester fminines toutes les deux, garder leurs longues
chevelures, dcouvrir leurs seins et ne pas s'affubler d'instruments
postiches, comme si, par une inconsquence, elles enviaient le sexe
grossier qu'elles mprisent si joliment. Oui, leur liaison est
remarquable parce que leurs caresses sont toutes superficielles, et leur
volupt d'autant plus raffine. Elles ne s'treignent pas, elles
s'effleurent pour goter la suprme joie. Leur nuit de noces n'est pas
sanglante. Ce sont des vierges, Chrysis. Elles ignorent l'action
brutale; c'est en cela qu'elles sont suprieures  Bathylle, qui prtend
en offrir l'quivalent, oubliant que vous aussi, et mme pour cette
pitrerie, vous pourriez lui faire concurrence. L'amour humain ne se
distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions divines: la
caresse et le baiser. Or ce sont les seules que connaissent les femmes
dont nous parlons ici. Elles les ont mme perfectionnes.

--On ne peut mieux, dit Chrysis ahurie. Mais alors que me reproches-tu?

--Je te reproche d'tre cent mille. Dj un grand nombre de femmes n'ont
de plaisir parfait qu'avec leur propre sexe. Bientt vous ne voudrez
plus nous recevoir, mme  titre de pis-aller. C'est par jalousie que je
te gronde.


Ici, Naucrats trouva que l'entretien avait assez dur, et, simplement,
il se leva.

Je puis dire  Bacchis qu'elle compte sur toi? dit-il.

--Je viendrai, rpondit Chrysis.

Le philosophe lui baisa les genoux et sortit avec lenteur.

                                    *
                                   * *

Alors, elle joignit les mains et parla tout haut, bien qu'elle ft
seule.

Bacchis... Bacchis... il vient de chez elle et il ne sait pas!... Le
miroir est donc toujours l?... Dmtrios m'a oublie... S'il a hsit
le premier jour, je suis perdue, il ne fera rien... Mais il est possible
que tout soit fini! Bacchis a d'autres miroirs dont elle se sert plus
souvent. Sans doute elle ne sait pas encore... Dieux! Dieux! Aucun moyen
d'avoir des nouvelles, et peut-tre... Ah! Djala! Djala!

L'esclave entra.

Donne-moi mes osselets, dit Chrysis. Je veux tirer.

Et elle jeta en l'air les quatre petits os...


Oh!... Oh!... Djala, regarde! le coup d'Aphrodite!

On appelait ainsi un coup assez rare par lequel les osselets
prsentaient tous une face diffrente. Il y avait exactement trente-cinq
chances contre une pour que cette disposition ne se produist pas.
C'tait le meilleur coup du jeu.

Djala observa froidement:

Qu'est-ce que tu avais demand?

--C'est vrai, dit Chrysis dsappointe. J'avais oubli de faire un voeu.
Je pensais bien  quelque chose, mais je n'ai rien dit. Est-ce que cela
compte tout de mme?

--Je ne crois pas; il faut recommencer.


Une seconde fois, Chrysis jeta les osselets.

Le coup de Midas, maintenant. Qu'est-ce que tu en penses?

--On ne sait pas. Bon et mauvais. C'est un coup qui s'explique par le
suivant. Recommence avec un seul os.

Une troisime fois Chrysis interrogea le jeu; mais ds que l'osselet fut
retomb, elle bgaya:

Le... le point de Chios!

Et elle clata en sanglots.


Djala ne disait rien, inquite elle-mme. Chrysis pleurait sur le lit,
les cheveux rpandus autour de la tte. Enfin elle se retourna dans un
mouvement de colre.

Pourquoi m'as-tu fait recommencer? Je suis sre que le premier coup
comptait.

--Si tu as fait voeu, oui. Si tu n'as pas fait voeu, non. Toi seule le
sais, dit Djala.

--D'ailleurs, les osselets ne prouvent rien. C'est un jeu grec. Je n'y
crois pas. Je vais essayer autre chose.

Elle essuya ses larmes et traversa la chambre. Elle prit sur une
tablette une bote de jetons blancs, en compta vingt-deux, puis, avec la
pointe d'une agrafe de perles, elle y grava l'une aprs l'autre les
vingt-deux lettres de l'alphabet hbreu. C'taient les arcanes de la
Cabbale qu'elle avait appris en Galile.

Voil en quoi j'ai confiance. Voil ce qui ne trompe pas, dit-elle.
Lve le pan de ta robe; ce sera mon sac.

Elle jeta les vingt-deux jetons dans la tunique de l'esclave, en
rptant mentalement:

Porterai-je le collier d'Aphrodite? Porterai-je le collier d'Aphrodite?
Porterai-je le collier d'Aphrodite?

Et elle tira le dixime arcane, ce qui nettement voulait dire:

Oui.




VI

LA ROSE DE CHRYSIS


C'tait une procession blanche, et bleue, et jaune, et rose, et verte.

Trente courtisanes s'avanaient, portant des corbeilles de fleurs, des
colombes de neige aux pieds rouges, des voiles du plus fragile azur, et
des ornements prcieux.

Un vieux prtre, barbu et blanc, envelopp jusqu'autour de la tte dans
une raide toffe crue, marchait devant le jeune cortge et guidait vers
l'autel de pierre la file des dvotes inclines. Elles chantaient, et
leur chant tranait comme la mer, soupirait comme le vent du midi,
haletait comme une bouche amoureuse. Les deux premires portaient des
harpes qu'elles soutenaient au creux de leur main gauche et qui se
courbaient en avant comme des faucilles de bois grle.

                                    *

L'une d'elles s'avana et dit:


Tryphra,  Cypris aime, t'offre ce voile bleu qu'elle a tiss
elle-mme, afin que tu continues  lui tre bienveillante.

                                    *

Une autre:


Mousarion dpose  tes pieds,  desse  la belle couronne, ces
couronnes de girofles et ce bouquet de narcisses penchs. Elle les a
ports dans l'orgie et a invoqu ton nom dans l'ivresse de leurs
parfums.  victorieuse, accueille ces dpouilles d'amour.

                                    *

Une autre encore:


En offrande  toi, Cythre d'or, Timo consacre ce bracelet en spirale.
Puisses-tu enrouler la vengeance  la gorge de qui tu sais, comme ce
serpent d'argent s'enroulait au haut de ses bras nus.

                                    *

Myrtocleia et Rhodis avancrent, se tenant par la main.


Voici deux colombes de Smyrne, aux ailes blanches comme des caresses,
aux pieds rouges comme des baisers.  double desse d'Amathonte,
accepte-les de nos mains unies, s'il est vrai que le mol Adnis ne te
suffit pas seul et qu'une treinte encore plus douce retarde parfois ton
sommeil.

                                    *

Une courtisane trs jeune suivit:


Aphrodite Peribasia, reois ma virginit, avec cette tunique tache de
sang. Je suis Pannychis de Pharos; depuis la nuit dernire je me suis
voue  toi.

                                    *

Une autre:

Dorothea te conjure,  charitable Epistrophia, d'loigner de son esprit
le dsir qu'y a jet l'Ers, ou d'enflammer enfin pour elle les yeux de
celui qui se refuse. Elle t'offre cette branche de myrte parce que c'est
l'arbre que tu prfres.

                                    *

Une autre:


Sur ton autel,  Paphia, Callistion dpose soixante drachmes d'argent,
le superflu de quatre mines qu'elle a reues de Clomns. Donne-lui un
amant plus gnreux encore, si l'offrande te semble belle.

                                    *

Il ne restait plus devant l'idole qu'une enfant toute rougissante qui
s'tait mise la dernire. Elle ne tenait  la main qu'une petite
couronne de crocos, et le prtre la mprisait pour une aussi mince
offrande.

Elle dit:

Je ne suis pas assez riche pour te donner des pices d'argent, 
brillante olympienne. D'ailleurs, que pourrais-je te donner que tu ne
possdes pas encore? Voici des fleurs jaunes et vertes, tresses en
couronne pour tes pieds. Et maintenant...


Elle dfit les deux boucles de sa tunique et se mit nue, l'toffe ayant
gliss  terre.


... Me voici tout entire  toi, desse aime. Je voudrais entrer dans
tes jardins, mourir courtisane du temple. Je jure de ne dsirer que
l'amour, je jure de n'aimer qu' aimer, et je renonce au monde, et je
m'enferme en toi.

                                    *

Le prtre alors la couvrit de parfums et entoura sa nudit du voile
tiss par Tryphra. Elles sortirent ensemble de la nef par la porte des
jardins.

La procession semblait finie, et les autres courtisanes allaient
retourner sur leurs pas, quand on vit entrer en retard une dernire
femme sur le seuil.

Celle-ci n'avait rien  la main, et on put croire qu'elle aussi ne
venait offrir que sa beaut. Ses cheveux semblaient deux flots d'or,
deux profondes vagues pleines d'ombre qui engloutissaient les oreilles
et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez tait dlicat, avec
des narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une
bouche paisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne
souple du corps ondulait  chaque pas, et s'animait du roulis des
hanches ou du balancement des seins libres sous qui la taille pliait.

Ses yeux taient extraordinaires, bleus, mais foncs et brillants  la
fois, changeants comme des pierres lunaires,  demi clos sous les cils
couchs. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirnes chantent...

Le prtre se tournait vers elle, attendant qu'elle parlt.

Elle dit:

                                    *

Chrysis,  Chrysea, te supplie. Accueille les faibles dons qu'elle
pose  tes pieds. coute, exauce, aime et soulage celle qui vit selon
ton exemple et pour le culte de ton nom.


Elle tendit en avant ses mains dores de bagues et se pencha, les jambes
serres.

Le chant vague recommena. Le murmure des harpes monta vers la statue
avec la fume rapide de l'encens que le prtre brlait dans une
cassolette frmissante.

Elle se redressa lentement et prsenta un miroir de bronze qui pendait 
sa ceinture.

                                    *

 toi, dit-elle, Astart de la nuit, qui mles les mains et les lvres
et dont le symbole est semblable  l'empreinte du pied des biches sur la
terre ple de Syrie, Chrysis consacre son miroir. Il a vu la cernure des
paupires, l'clat des yeux aprs l'amour, les cheveux colls sur les
tempes par la sueur de tes luttes,  combattante aux mains acharnes,
qui mles les corps et les bouches.

                                    *

Le prtre posa le miroir aux pieds de la statue. Chrysis tira de son
chignon d'or un long peigne de cuivre rouge, mtal plantaire de la
desse.

                                    *

 toi, dit-elle, Anadyomne, qui naquis de la sanglante aurore et du
sourire cumeux de la mer,  toi, nudit gouttelante de perles, qui
nouais ta chevelure mouille avec des rubans d'algues vertes, Chrysis
consacre son peigne. Il a plong dans ses cheveux bouleverss par tes
mouvements,  furieuse Adonienne haletante, qui creuses la cambrure des
reins et crispes les genoux raidis.

                                    *

Elle donna le peigne au vieillard et pencha la tte  droite pour ter
son collier d'meraudes.

                                    *

 toi, dit-elle,  Htare, qui dissipes la rougeur des vierges
honteuses et conseilles le rire impudique,  toi, pour qui nous mettons
en vente l'amour ruisselant de nos entrailles, Chrysis consacre son
collier. Il a t donn en salaire par un homme dont elle ignore le nom,
et chaque meraude est un baiser o tu as vcu un instant.

                                    *

Elle s'inclina une dernire fois plus longtemps, mit le collier dans les
mains du prtre et fit un pas pour s'en aller.

Le prtre la retint.

Que demandes-tu  la desse pour ces prcieuses offrandes?

Elle sourit en secouant la tte, et dit:

Je ne demande rien.

Puis elle passa le long de la procession, vola une rose dans une
corbeille et la mit  sa bouche en sortant.

Une  une, toutes les femmes suivirent. La porte se referma sur le
temple vide.

                                    *
                                   * *

Dmtrios restait seul, cach dans le pidestal de bronze.

De toute cette scne il n'avait perdu ni un geste ni une parole, et
quand tout fut termin, il resta longtemps sans bouger,  nouveau
tourment, passionn, irrsolu.

Il s'tait cru guri de sa dmence de la veille, et il n'avait pas pens
que rien, dsormais, pt le jeter une seconde fois dans l'ombre ardente
de cette inconnue.

Mais il avait compt sans elle.

Femmes!  femmes! si vous voulez tre aimes, montrez-vous, revenez,
soyez l! L'motion qu'il avait sentie  l'entre de la courtisane tait
si totale et si lourde qu'il ne fallait plus songer  la combattre par
un coup de volont. Dmtrios tait li comme un esclave barbare  un
char de triomphe. S'chapper tait illusion. Sans le savoir, et
naturellement, elle avait mis la main sur lui.

Il l'avait vue venir de trs loin, car elle portait la mme toffe jaune
qu' son passage sur la jete. Elle marchait  pas lents et souples en
ondulant les hanches mollement. Elle tait venue droit  lui, comme si
elle l'avait devin derrire la pierre.

Ds le premier instant, il comprit qu'il retombait  ses pieds. Quand
elle tira de sa ceinture le miroir de bronze poli, elle s'y regarda
quelque temps avant de le donner au prtre et l'clat de ses yeux devint
stupfiant. Quand, pour prendre son peigne de cuivre, elle passa la main
sur ses cheveux en levant un bras repli, selon le geste des Charites,
toute la belle ligne de son corps se dveloppa sous l'toffe et le
soleil alluma dans l'aisselle une rose de sueur brillante et menue.
Enfin, quand, pour soulever et dfaire son collier de lourdes meraudes,
elle carta la soie plisse qui voilait sa double poitrine jusqu'au doux
espace empli d'ombre o l'on ne peut glisser qu'un bouquet, Dmtrios se
sentit pris d'une telle frnsie d'y poser les lvres et d'arracher
toute la robe... mais Chrysis se mit  parler.

Elle parla, et chacun de ses mots tait une souffrance pour lui. 
plaisir elle semblait insister et s'tendre sur la prostitution de ce
vase de beaut qu'elle tait, blanc comme la statue elle-mme, et plein
d'or qui ruisselait en chevelure. Elle disait sa porte ouverte 
l'oisivet des passants, la contemplation de son corps abandonne  des
indignes, et le soin de mettre en feu ses joues  des enfants
maladroits. Elle disait la fatigue vnale de ses yeux, ses lvres loues
 la nuit, ses cheveux confis  des mains brutales, sa divinit
laboure.

L'excs mme des facilits qui entouraient son approche inclinait
Dmtrios vers elle, dcid du moins  en user pour lui seul et  fermer
la porte derrire lui. Tant il est vrai qu'une femme n'est pleinement
sduisante que si l'on a lieu d'en tre jaloux.

Aussi lorsque, ayant donn  la desse son collier vert en change de
celui qu'elle esprait, Chrysis s'en retourna vers la ville,--elle
emportait une volont humaine  sa bouche, comme la petite rose vole
dont elle mordillait la queue.

Dmtrios attendit qu'il ft laiss seul dans l'enceinte; puis il sortit
de sa retraite.


Il regarda la statue avec trouble, s'attendant  une lutte en lui. Mais,
comme il tait incapable de renouveler  si bref intervalle une motion
trs violente, il redevint tonnamment calme et sans remords prmatur.

Insouciant, il monta doucement prs de la statue, souleva sur la nuque
incline le Collier des Vraies Perles de l'Anadyomne, et le glissa dans
ses vtements.




VII

LE CONTE DE LA LYRE ENCHANTE


Il marchait trs rapidement, dans l'espoir de trouver Chrysis encore sur
la route qui menait  la ville, craignant, s'il tardait davantage, de
retomber sans courage et sans volont.

La voie blanche de chaleur tait si lumineuse que Dmtrios fermait les
yeux comme au soleil de midi. Il allait ainsi sans regarder devant lui,
et faillit se heurter  quatre esclaves noirs qui marchaient en tte
d'un nouveau cortge, lorsqu'une petite voix chanteuse dit doucement:

Bien-Aim! que je suis contente!

Il leva la tte: c'tait la reine Brnice accoude en sa litire.

Elle ordonna:

Arrtez, porteurs!

et tendit les bras  l'amant.

Dmtrios ne pouvait se refuser; mais il ne pouvait se refuser et il
monta d'un air maussade.


Alors la reine Brnice, folle de joie, se trana sur les mains jusqu'au
fond, et roula parmi les coussins comme une chatte qui veut jouer.

Car cette litire tait une chambre, et vingt-quatre esclaves la
portaient. Douze femmes pouvaient s'y coucher aisment, au hasard d'un
sourd tapis bleu, sem de coussins et d'toffes; et sa hauteur tait
telle qu'on n'en pouvait toucher le plafond, mme du bout de son
ventail. Elle tait plus longue que large, ferme en avant et sur les
deux cts par trois rideaux jaunes trs lgers, qui s'blouissaient de
lumire. Le fond tait de bois de cdre, drap d'un long voile de soie
orange. Tout en haut de cette paroi brillante, le vaste pervier d'or
d'gypte ployait sa raide envergure; plus bas, cisel d'ivoire et
d'argent, le symbole antique d'Astart s'ouvrait au-dessus d'une lampe
allume qui luttait avec le jour en d'insaisissables reflets. Au-dessous
tait couche la reine Brnice entre deux esclaves persanes qui
agitaient autour d'elle deux panaches de plumes de paon.


Elle attira des yeux le jeune sculpteur  ses cts et rpta:

Bien-Aim, je suis contente.

Elle lui mit la main sur la joue:

Je te cherchais, Bien-Aim. O tais-tu? Je ne t'ai pas vu depuis
avant-hier. Si je ne t'avais pas rencontr, je serais morte de chagrin
tout  l'heure. Toute seule dans cette grande litire, je m'ennuyais
tant. En passant sur le pont des Herms, j'ai jet tous mes bijoux dans
l'eau pour faire des ronds. Tu vois, je n'ai plus ni bagues ni colliers.
J'ai l'air d'une petite pauvre  tes pieds.


Elle se retourna contre lui et le baisa sur la bouche. Les deux
porteuses d'ventails allrent s'accroupir un peu plus loin, et quand la
reine Brnice se mit  parler tout bas, elles approchrent leurs doigts
de leurs oreilles pour faire semblant de ne pas entendre.

Mais Dmtrios ne rpondait pas, coutait  peine, restait gar. Il ne
voyait de la jeune reine que le sourire rouge de sa bouche et le coussin
noir de ses cheveux qu'elle coiffait toujours desserrs pour y coucher
sa tte lasse.


Elle disait:

Bien-Aim, j'ai pleur dans la nuit. Mon lit tait froid. Quand je
m'veillais, j'tendais mes bras nus des deux cts de mon corps et je
ne t'y sentais pas, et ma main ne trouvait nulle part ta main que
j'embrasse aujourd'hui. Je t'attendais au matin, et depuis la pleine
lune tu n'tais pas venu. J'ai envoy des esclaves dans tous les
quartiers de la ville et je les ai fait mourir moi-mme quand ils sont
revenus sans toi. O tais-tu? tu tais au temple? Tu n'tais pas dans
les jardins, avec ces femmes trangres? Non, je vois  tes yeux que tu
n'as pas aim. Alors, que faisais-tu, toujours loin de moi? Tu tais
devant la statue? Oui, j'en suis sre, tu tais l. Tu l'aimes plus que
moi maintenant. Elle est toute semblable  moi, elle a mes yeux, ma
bouche, mes seins; mais c'est elle que tu recherches. Moi, je suis une
pauvre dlaisse. Tu t'ennuies avec moi, je m'en aperois bien. Tu
penses  tes marbres et  tes vilaines statues comme si je n'tais pas
plus belle qu'elles toutes, et vivante, du moins, amoureuse et bonne,
prte  ce que tu veux accepter, rsigne  ce que tu refuses. Mais tu
ne veux rien. Tu n'as pas voulu tre roi, tu n'as pas voulu tre dieu,
et ador dans un temple  toi. Tu ne veux presque plus m'aimer.


Elle ramena ses pieds sous elle et s'appuya sur la main.

Je ferais tout pour te voir au palais, Bien-Aim. Si tu ne m'y cherches
plus, dis-moi qui t'attire, elle sera mon amie. Les... les femmes de ma
cour... sont belles. J'en ai douze qui, depuis leur naissance, sont
gardes dans mon gynce et ignorent mme qu'il y a des hommes... elles
seront toutes tes matresses si tu viens me voir aprs elles. Et j'en ai
d'autres avec moi qui ont eu plus d'amants que des courtisanes sacres
et sont expertes  aimer. Dis un mot, j'ai aussi mille esclaves
trangres: celles que tu voudras seront dlivres. Je les vtirai comme
moi-mme, de soie jaune et d'or et d'argent.

Mais non, tu es le plus beau et le plus froid des hommes. Tu n'aimes
personne, tu te laisses aimer, tu te prtes, par charit pour celles que
tes yeux mettent en amour. Tu permets que je prenne mon plaisir de toi,
mais comme une bte se laisse traire: en regardant autre part. Tu es
plein de condescendance. Ah! Dieux! Ah! Dieux! je finirai par me passer
de toi, jeune fat que toute la ville adore et que nulle ne fait pleurer.
Je n'ai pas que des femmes au palais, j'ai des thiopiens vigoureux qui
ont des poitrines de bronze et des bras bossus par les muscles.
J'oublierai vite dans leurs treintes tes jambes de fille et ta jolie
barbe. Le spectacle de leur passion sera sans doute nouveau pour moi et
je me reposerai d'tre amoureuse. Mais le jour o je serai certaine que
ton regard absent ne m'inquite plus et que je puis remplacer ta bouche,
alors je t'enverrai du haut du pont des Herms rejoindre mes colliers et
mes bagues comme un bijou trop longtemps port. Ah! tre reine!


Elle se redressa et sembla attendre. Mais Dmtrios restait toujours
impassible et ne bougeait pas plus que s'il n'entendait pas. Elle reprit
avec colre:

Tu n'as pas compris?

Il s'accouda nonchalamment et dit d'une voix trs naturelle:

Il m'est venu l'ide d'un conte.

                                    *
                                   * *

Autrefois, bien avant que la Thrace et t conquise par les anctres
de ton pre, elle tait habite par des animaux sauvages et quelques
hommes effrays.

Les animaux taient fort beaux; c'taient des lions roux comme le
soleil, des tigres rays comme le soir, et des ours noirs comme la nuit.

Les hommes taient petits et camus, couverts de vieilles peaux
dpoilues, arms de lances grossires et d'arcs sans beaut. Ils
s'enfermaient dans les trous des montagnes derrire des blocs monstrueux
qu'ils roulaient pniblement. Leur vie se passait  la chasse. Il y
avait du sang dans les forts.

Le pays tait si lugubre que les dieux l'avaient dsert. Quand, dans
la blancheur du matin, Artmis quittait l'Olympe, son chemin n'tait
jamais celui qui l'aurait mene vers le Nord. Les guerres qui se
livraient l n'inquitaient pas Ars. L'absence de fltes et de cithares
en dtournait Apollon. La triple Hcate y brillait seule, comme un
visage de mduse sur un paysage ptrifi.

Or un homme y vint habiter, qui tait d'une race plus heureuse et ne
marchait pas vtu de peaux comme les sauvages de la montagne.

Il portait une longue robe blanche qui tranait un peu derrire lui.
Par les molles clairires des bois, il aimait  errer la nuit dans la
lumire de la lune, tenant  la main une petite carapace de tortue o
taient plantes deux cornes d'aurochs entre lesquelles trois cordes
d'argent se tendaient.

Quand ses doigts touchaient les cordes, une dlicieuse musique y
passait, beaucoup plus douce que le bruit des sources, ou que les
phrases du vent dans les arbres ou que les mouvements des avoines. La
premire fois qu'il se mit  jouer, trois tigres couchs s'veillrent,
si prodigieusement charms qu'ils ne lui firent aucun mal, mais
s'approchrent le plus qu'ils purent et se retirrent quand il cessa. Le
lendemain, il y en eut bien plus encore, et des loups, et des hynes,
des serpents droits sur leur queue.

Si bien qu'aprs fort peu de temps les animaux venaient eux-mmes le
prier de jouer pour eux. Il lui arrivait souvent qu'un ours vnt seul
auprs de lui et s'en allt content de trois accords merveilleux. En
retour de ses complaisances, les fauves lui donnaient sa nourriture et
le protgeaient contre les hommes.

Mais il se lassa de cette fastidieuse vie. Il devint tellement sr de
son gnie et du plaisir qu'il donnait aux btes qu'il ne chercha plus 
bien jouer. Les fauves, pourvu que ce ft lui, se trouvaient toujours
satisfaits. Bientt il se refusa mme  leur donner ce contentement, et
cessa de jouer, par nonchalance. Toute la fort fut triste, mais les
morceaux de viande et les fruits savoureux ne manqurent pas pour cela
devant le seuil du musicien. On continua de le nourrir et on l'aima
davantage. Le coeur des btes est ainsi fait.

Or, un jour qu'appuy dans sa porte ouverte il regardait le soleil
descendre derrire les arbres immobiles, une lionne vint  passer prs
de l. Il fit un mouvement pour rentrer, comme s'il craignait des
sollicitations fcheuses. La lionne ne s'inquita pas de lui, et passa
simplement.

Alors il lui demanda, tonn: Pourquoi ne me pries-tu pas de jouer?
Elle rpondit qu'elle ne s'en souciait pas. Il lui dit: Tu ne me
connais point? Elle rpondit: Tu es Orphe. Il reprit: Et tu ne veux
pas m'entendre? Elle rpta: Je ne veux pas.--oh! s'cria-t-il, oh!
que je suis  plaindre. C'est justement pour toi que j'aurais voulu
jouer. Tu es beaucoup plus belle que les autres et tu dois comprendre
tellement mieux! Pour que tu m'coutes une heure seulement, je te
donnerai tout ce que tu rveras. Elle rpondit: Je demande que tu
voles les viandes fraches qui appartiennent aux hommes de la plaine. Je
demande que tu assassines le premier que tu rencontreras. Je demande que
tu prennes les victimes qu'ils ont offertes  tes dieux, et que tu
mettes tout  mes pieds. Il la remercia de ne pas demander plus et fit
ce qu'elle exigeait.

Une heure durant il joua devant elle; mais aprs il brisa sa lyre et
vcut comme s'il tait mort.

                                    *
                                   * *

La reine soupira:

Je ne comprends jamais les allgories. Explique-moi, Bien-Aim.
Qu'est-ce que cela veut dire?

Il se leva.

Je ne te dis pas cela pour que tu comprennes. Je t'ai cont une
histoire pour te calmer un peu. Maintenant il est tard. Adieu,
Brnice.

Elle se mit  pleurer.

J'en tais bien sre! j'en tais bien sre!

Il la coucha comme un enfant sur son doux lit d'toffes moelleuses, mit
un baiser souriant sur ses yeux malheureux et descendit avec
tranquillit de la grande litire en marche.




LIVRE III




I

L'ARRIVE


Bacchis tait courtisane depuis plus de vingt-cinq ans. C'est dire
qu'elle approchait de la quarantaine et que sa beaut avait chang
plusieurs fois de caractre.

Sa mre, qui pendant longtemps avait t la directrice de sa maison et
la conseillre de sa vie, lui avait donn des principes de conduite et
d'conomie qui lui avaient fait acqurir peu  peu une fortune
considrable dont elle pouvait user sans compter,  l'ge o la
magnificence du lit supple  l'clat du corps.

C'est ainsi qu'au lieu d'acheter fort cher des esclaves adultes au
march, dpense que tant d'autres jugeaient ncessaire et qui ruinait
les jeunes courtisanes, elle avait su se contenter pendant dix ans d'une
seule ngresse, et parer  l'avenir en la faisant fconder chaque anne,
afin de se crer gratuitement une domesticit nombreuse qui plus tard
serait une richesse.

Comme elle avait choisi le pre avec soin, sept multresses fort belles
taient nes de son esclave, et aussi trois garons qu'elle avait fait
tuer, parce que les serviteurs mles donnent aux amants jaloux des
soupons inutiles. Elle avait nomm les sept filles d'aprs les sept
plantes, et leur avait choisi des attributions diverses, en rapport,
autant que possible, avec le nom qu'elles portaient. Hliope tait
l'esclave du jour, Sln l'esclave de la nuit, Artias gardait la
porte, Aphrodisia s'occupait du lit, Hermione faisait les emplettes et
Cronomagire la cuisine. Enfin Diomde, l'intendante, avait la tenue des
comptes et la responsabilit.

Aphrodisia tait l'esclave favorite, la plus jolie, la plus aime. Elle
partageait souvent le lit de sa matresse sur la demande des amants qui
s'prenaient d'elle. Aussi la dispensait-on de tout travail servile pour
lui conserver des bras dlicats et des mains douces. Par une faveur
exceptionnelle, ses cheveux n'taient pas couverts, si bien qu'on la
prenait souvent pour une femme libre, et ce soir-l mme elle allait
s'affranchir au prix norme de trente-cinq mines.

Les sept esclaves de Bacchis, toutes de haute taille et admirablement
styles, taient pour elle un tel sujet de fiert qu'elle ne sortait pas
sans les avoir  sa suite, au risque de laisser sa maison vide. C'tait
 cette imprudence que Dmtrios avait d d'entrer si aisment chez
elle; mais elle ignorait encore son malheur quand elle donna le festin
o Chrysis tait invite.

                                    *
                                   * *

Ce soir-l, Chrysis arriva la premire.


Elle tait vtue d'une robe verte broche d'normes branches de roses
qui venaient s'panouir sur ses seins.

Artias lui ouvrit la porte sans qu'elle et besoin de frapper, et
suivant la coutume grecque, elle la conduisit dans une petite pice 
l'cart, lui dfit ses chaussures rouges et lava doucement ses pieds
nus. Puis, en soulevant la robe ou l'cartant, selon l'endroit, elle la
parfuma partout o il tait ncessaire; car on pargnait aux convives
toutes les peines, mme celle de faire leur toilette avant de se rendre
 dner. Ensuite, elle lui prsenta un peigne et des pingles pour
corriger sa coiffure, ainsi que des fards gras et secs pour ses lvres
et ses joues.

Quand Chrysis fut enfin prte:

Quelles sont les _ombres_? dit-elle  l'esclave.

On appelait ainsi tous les convives, sauf un seul qui tait l'Invit.
Celui-ci, en l'honneur de qui le repas tait donn, amenait avec lui qui
lui plaisait et les ombres n'avaient d'autre soin  prendre que
d'apporter leur coussin de lit, et d'tre bien leves.

 la question de Chrysis, Artias rpondit:

Naucrats a pri Philodme avec sa matresse Faustine qu'il a ramen
d'Italie. Il a pri aussi Phrasilas et Timon, et ton amie Sso de
Cnide.

Au moment mme Sso entrait.

Chrysis!

--Ma chrie!

Les deux femmes s'embrassrent et se rpandirent en exclamations sur
l'heureux hasard qui les runissait.

J'avais peur d'tre en retard, dit Sso. Ce pauvre Archytas m'a
retenue...

--Comment, lui encore?

--C'est toujours la mme chose. Quand je vais dner en ville, il se
figure que tout le monde va me passer sur le corps. Alors il veut se
venger d'avance, et cela dure! ah! ma chre! S'il me connaissait mieux!
Je n'ai gure envie de les tromper, mes amants. J'ai bien assez d'eux.

--Et l'enfant? Cela ne se voit pas, tu sais.

--Je l'espre bien! J'en suis au troisime mois. Il pousse, le petit
misrable. Mais il ne me gne pas encore. Dans six semaines je me
mettrai  danser; j'espre que cela lui sera trs indigeste et qu'il
s'en ira bien vite.

--Tu as raison, dit Chrysis. Ne te fais pas dformer la taille. J'ai vu
hier Philmation, notre petite amie d'autrefois, qui vit depuis trois
ans  Boubaste avec un marchand de grains. Sais-tu ce qu'elle m'a dit?
la premire chose? Ah! si tu voyais mes seins! et elle avait les
larmes aux yeux. Je lui ai dit qu'elle tait toujours jolie, mais elle
rptait: Si tu voyais mes seins! ah! ah! si tu voyais mes seins! en
pleurant comme une Byblis. Alors j'ai vu qu'elle avait envie de les
montrer et je les lui ai demands. Ma chre! deux sacs vides. Et tu sais
si elle les avait beaux. On ne voyait pas la pointe tant ils taient
blancs. N'abme pas les tiens, ma Sso. Laisse-les jeunes et droits
comme ils sont. Les deux seins d'une courtisane valent plus cher que son
collier.


Tout en parlant ainsi, les deux femmes s'habillaient. Enfin, elles
entrrent ensemble dans la salle du festin, o Bacchis attendait debout,
la taille serre par des apodesmes et le cou charg de colliers d'or qui
s'tageaient jusqu'au menton.

Ah! chres belles, quelle bonne ide a eue Naucrats de vous runir ce
soir.

--Nous nous flicitons qu'il l'ait fait chez toi, rpondit Chrysis sans
paratre comprendre l'allusion. Et pour dire immdiatement une
mchancet, elle ajouta:

Comment va Doryclos?

C'tait un jeune amant fort riche qui venait de quitter Bacchis pour
pouser une Sicilienne.

Je... je l'ai renvoy, dit Bacchis effrontment.

--Est-il possible?

--Oui; on dit que par dpit il va se marier. Mais je l'attends le
lendemain de ses noces. Il est fou de moi.

En demandant: Comment va Doryclos? Chrysis avait pens: O est ton
miroir? Mais les yeux de Bacchis ne regardaient pas en face, et on n'y
pouvait rien lire qu'un trouble vague et dpourvu de sens. D'ailleurs,
Chrysis avait le temps d'claircir cette question, et, malgr son
impatience, elle sut se rsigner  attendre une occasion plus favorable.

Elle allait continuer l'entretien quand elle en fut empche par
l'arrive de Philodme, de Faustine et de Naucrats, qui obligea Bacchis
 de nouvelles politesses. On s'extasia sur le vtement brod du pote
et sur la robe diaphane de sa matresse romaine. Cette jeune fille, peu
au courant des usages alexandrins, avait cru s'hellniser ainsi, ne
sachant pas qu'un pareil costume n'tait pas de mise dans un festin o
devaient paratre des danseuses  gages semblablement dvtues. Bacchis
ne laissa pas voir qu'elle remarquait cette erreur, et elle trouva des
mots aimables pour complimenter Faustine de sa lourde chevelure bleue
inonde de parfums brillants qu'elle portait releve sur la nuque avec
une pingle d'or pour viter les taches de myrrhe sur ses lgres
toffes de soie.

On allait se mettre  table, quand le septime convive entra: c'tait
Timon, jeune homme chez qui l'absence de principes tait un don naturel,
mais qui avait trouv dans l'enseignement des philosophes de son temps
quelques raisons suprieures d'approuver son caractre.

J'ai amen quelqu'un, dit-il en riant.

--Qui cela? demanda Bacchis.

--Une certaine Dmo, qui est de Mends.

--Dmo! mais tu n'y penses pas, mon ami, c'est une fille des rues. On
l'a pour une datte.

--Bien, bien. N'insistons pas, dit le jeune homme. Je viens de faire sa
connaissance au coin de la Voie Canopique. Elle m'a demand de la faire
dner, je l'ai conduite chez toi. Si tu n'en veux pas...

--Ce Timon est invraisemblable, dclara Bacchis.

Elle appela une esclave:

Hliope, va dire  ta soeur qu'elle trouvera une femme  la porte et
qu'elle la chasse dehors  coups de bton dans le dos. Va.

Elle se retourna, cherchant du regard:

Phrasilas n'est pas arriv?




II

LE DNER


 ces mots un petit homme chtif, le front gris, les yeux gris, la
barbelette grise, s'avana par petits pas, et dit en souriant:

J'tais l.

Phrasilas tait un polygraphe estim dont on n'aurait su dire au juste
s'il tait philosophe, grammate, historien ou mythologue, tant il
abordait les plus graves tudes avec une timide ardeur et une curiosit
volage. crire un trait, il n'osait. Construire un drame, il ne savait.
Son style avait quelque chose d'hypocrite, de mticuleux et de vain.
Pour les penseurs, c'tait un pote; pour les potes, c'tait un sage;
pour la socit, c'tait un grand homme.


Eh bien, mettons-nous  table! dit Bacchis. Et elle s'tendit avec son
amant sur le lit qui prsidait le festin.  sa droite s'allongrent
Philodme et Faustine avec Phrasilas.  la gauche de Naucrats, Sso,
puis Chrysis et le jeune Timon. Chacun des convives se couchait en
diagonale, accoud dans un coussin de soie et la tte ceinte de fleurs.
Une esclave apporta les couronnes de roses rouges et de ltos bleus.
Puis le repas commena.

Timon sentit que sa boutade avait jet un lger froid sur les femmes.
Aussi ne parla-t-il pas tout d'abord, mais, s'adressant  Philodme, il
dit avec un grand srieux:

On prtend que tu es l'ami trs dvou de Cicron. Que penses-tu de
lui, Philodme? Est-ce un philosophe clair, ou un simple compilateur,
sans discernement et sans got? car j'ai entendu soutenir l'une et
l'autre opinion.

--Prcisment parce que je suis son ami, je ne puis te rpondre, dit
Philodme. Je le connais trop bien: donc je le connais mal. Interroge
Phrasilas qui, l'ayant peu lu, le jugera sans erreur.

--Eh bien, qu'en pense Phrasilas?

--C'est un crivain admirable, dit le petit homme.

--Comment l'entends-tu?

--En ce sens que tous les crivains, Timon, sont admirables en quelque
chose, comme tous les paysages et toutes les mes. Je ne saurais
prfrer  la plaine la plus terne le spectacle mme de la mer. Ainsi je
ne saurais classer dans l'ordre de mes sympathies un trait de Cicron,
une ode de Pindare et une lettre de Chrysis, mme si je connaissais le
style de notre excellente amie. Je suis satisfait quand je referme un
livre en emportant le souvenir d'une ligne qui m'ait fait penser.
Jusqu'ici, tous ceux que j'ai ouverts contenaient cette ligne-l. Mais
aucun ne m'a donn la seconde. Peut-tre chacun de nous n'a-t-il qu'une
seule chose  dire dans sa vie, et ceux qui ont tent de parler plus
longtemps furent de grands ambitieux. Combien je regrette davantage le
silence irrparable des millions d'mes qui se sont tues!

--Je ne suis pas de ton avis, dit Naucrats sans lever les yeux.
L'univers a t cr pour que trois vrits fussent dites, et notre
malchance a voulu que leur certitude ft prouve cinq sicles avant ce
soir. Hraclite a compris le monde; Parmnide a dmasqu l'me;
Pythagore a mesur Dieu: nous n'avons plus qu' nous taire. Je trouve le
pois chiche bien hardi.


Du manche de son ventail, Sso frappa la table  petits coups.

Timon, dit-elle, mon ami.

--Qu'est-ce?

--Pourquoi poses-tu des questions qui n'ont aucun intrt, ni pour moi
qui ne sais pas le latin, ni pour toi qui veux l'oublier? Penses-tu
blouir Faustine de ton rudition trangre? Pauvre ami, ce n'est pas
moi que tu tromperas par des paroles. J'ai dshabill ta grande me hier
soir sous mes couvertures, et je sais quel est le pois chiche, Timon,
dont elle se soucie.

--Crois-tu? dit simplement le jeune homme.

Mais Phrasilas commena un deuxime petit couplet d'une voix ironique et
doucereuse.

Sso, quand nous aurons le plaisir de t'entendre juger Timon, soit pour
l'applaudir comme il le mrite, soit pour le blmer, ce que nous ne
saurions, rappelle-toi que c'est un invisible dont l'me est
particulire. Elle n'existe pas par elle-mme, ou du moins on ne peut la
connatre, mais elle reflte celles qui s'y mirent, et change d'aspect
quand elle change de place. Cette nuit, elle tait toute semblable 
toi: je ne m'tonne pas qu'elle t'ait plu.  l'instant, elle a pris
l'image de Philodme; c'est pourquoi tu viens de dire qu'elle se
dmentait. Or elle n'a soin de se dmentir puisqu'elle ne s'affirme
point. Tu vois qu'il faut se garder, ma chre, des jugements 
l'tourdie.

Timon lana un regard irrit dans la direction de Phrasilas; mais il
rserva sa rponse.

Quoi qu'il en soit, reprit Sso, nous sommes ici quatre courtisanes et
nous entendons diriger la conversation, afin de ne pas ressembler  des
enfants roses qui n'ouvrent la bouche que pour boire du lait. Faustine,
puisque tu es la nouvelle venue, commence.

--Trs bien, dit Naucrats. Choisis pour nous, Faustine. De quoi
devons-nous parler?

La jeune Romaine tourna la tte, leva les yeux, rougit, et, avec une
ondulation de tout son corps, elle soupira:

De l'amour.

--Trs joli sujet! dit Sso, en rprimant une envie de rire.

Mais personne ne prit la parole.

                                    *
                                   * *

La table tait pleine de couronnes, d'herbages, de coupes et
d'aiguires. Des esclaves apportaient dans des corbeilles tresses des
pains lgers comme de la neige. Sur des plats de terre peinte, on voyait
des anguilles grasses, saupoudres d'assaisonnements, des alphestes
couleur de cire et des callichtys sacrs.

On servit aussi un pompile, poisson pourpre qu'on croyait n de la mme
cume qu'Aphrodite, des boops, des bbradones, un surmulet flanqu de
calmars, des scorpnes multicolores. Pour qu'on pt les manger brlants,
on prsenta dans leurs petites casseroles un tronon de myre, des
thynnis replets et des poulpes chauds dont les bras taient tendres;
enfin le ventre d'une torpille blanche, rond comme celui d'une belle
femme.

Tel fut le premier service, o les convives choisirent par petites
bouches les bons morceaux de chaque poisson, et laissrent le reste aux
esclaves.


L'amour, commena Phrasilas, est un mot qui n'a pas de sens ou qui en a
trop, car il dsigne tour  tour deux sentiments inconciliables: la
Volupt et la Passion. Je ne sais dans quel esprit Faustine l'entend.

--Je veux, interrompit Chrysis, la volupt pour ma part et la passion
chez mes amants. Il faut parler de l'une et de l'autre, ou tu ne
m'intresseras qu' demi.

--L'amour, murmura Philodme, ce n'est ni la passion ni la volupt.
L'amour c'est bien autre chose...

--Oh! de grce! s'cria Timon, ayons ce soir, exceptionnellement, un
banquet sans philosophies. Nous savons, Phrasilas, que tu peux soutenir
avec une loquence douce et une persuasion toute mielleuse la
supriorit du Plaisir multiple sur la Passion exclusive. Nous savons
aussi qu'aprs avoir parl pendant une longue heure sur une matire
aussi hardie, tu serais prt  soutenir pendant l'heure suivante, avec
la mme loquence douce et la mme persuasion mielleuse, les raisons du
contradicteur. Je ne...

--Permets... dit Phrasilas.

--Je ne nie pas, continua Timon, le charme de ce petit jeu, ni mme
l'esprit que tu y mets. Je doute de sa difficult, et ds lors, de son
intrt. Le _Banquet_, que tu as jadis publi au cours d'un rcit moins
grave, et aussi les rflexions prtes par toi rcemment  un personnage
mythique qui est  la ressemblance de ton idal, ont paru nouvelles et
rares sous le rgne de Ptolme Aulte; mais nous vivons depuis trois
ans sous la jeune reine Brnice, et je ne sais par quelle volte-face la
mthode de pense que tu avais prise de l'illustre exgte harmonieux et
souriant a soudain vieilli de cent annes sous ta plume, comme la mode
des manches closes et des cheveux teints en jaune. Excellent matre, je
le dplore, car si tes rcits manquent un peu de flamme, si ton
exprience du coeur fminin n'est pas telle qu'il faille s'en troubler,
en revanche tu es dou de l'esprit comique et je te sais gr de m'avoir
fait sourire.

--Timon! s'cria Bacchis indigne.

Phrasilas l'arrta du geste.

Laisse, ma chre. Au rebours de la plupart des hommes, je ne retiens
des jugements dont je suis le sujet que la part d'loges o l'on me
convie. Timon m'a donn la sienne; d'autres me loueront sur d'autres
points. On ne saurait vivre au milieu d'une approbation unanime, et la
varit mme des sentiments que j'veille est pour moi un parterre
charmant o je veux respirer les roses sans arracher les euphorbes.


Chrysis eut un mouvement de lvres qui indiquait clairement le peu de
cas qu'elle faisait de cet homme si habile  terminer les discussions.
Elle se retourna vers Timon, qui tait son voisin de lit, et lui mit la
main sur le cou.

Quel est le but de la vie? lui demanda-t-elle.

C'tait la question qu'elle posait quand elle ne savait que dire  un
philosophe; mais cette fois elle mit une telle tendresse dans sa voix,
que Timon crut entendre une dclaration d'amour.

Pourtant il rpondit avec un certain calme:

 chacun le sien, ma Chrysis. Il n'y a pas de but universel 
l'existence des tres. Pour moi, je suis le fils d'un banquier dont la
clientle comprend toutes les grandes courtisanes d'gypte, et mon pre
ayant amass par des moyens ingnieux une fortune considrable, je la
restitue honntement aux victimes de ses bnfices, en couchant avec
elles aussi souvent que me le permet la force que les dieux m'ont
donne. Mon nergie, ai-je pens, n'est susceptible de remplir qu'un
seul devoir dans la vie. Tel est celui dont je fais choix puisqu'il
concilie les exigences de la vertu la plus rare avec des satisfactions
contraires qu'un autre idal supporterait moins bien.

Tout en parlant ainsi, il avait gliss sa jambe droite derrire celles
de Chrysis couche sur le ct, et il tentait de sparer les genoux clos
de la courtisane comme pour donner un but prcis  son existence de ce
soir-l. Mais Chrysis ne le laissait pas faire.


Il y eut quelques instants de silence; puis Sso reprit la parole.

Timon, tu es bien fcheux d'interrompre ds le dbut la seule causerie
srieuse dont le sujet nous puisse toucher. Laisse au moins parler
Naucrats, puisque tu as si mauvais caractre.

--Que dirai-je de l'amour? rpondit l'Invit. C'est le nom qu'on donne 
la douleur pour consoler ceux qui souffrent. Il n'y a que deux manires
d'tre malheureux: ou dsirer ce qu'on n'a pas, ou possder ce qu'on
dsirait. L'amour commence par la premire et c'est par la seconde qu'il
s'achve, dans le cas le plus lamentable, c'est--dire ds qu'il
russit. Que les dieux nous sauvent d'aimer!

--Mais possder par surprise, dit en souriant Philodme, n'est-ce pas l
le vrai bonheur?

--Quelle raret!

--Non pas,--si l'on y prend garde. coute ceci, Naucrats: ne pas
dsirer, mais faire en sorte que l'occasion se prsente; ne pas aimer,
mais chrir de loin quelques personnes trs choisies pour qui l'on
pressent qu' la longue on pourrait avoir du got si le hasard et les
circonstances faisaient qu'on dispost d'elles; ne jamais parer une
femme des qualits qu'on lui souhaite, ni des beauts dont elle fait
mystre, mais prsumer le fade pour s'tonner de l'exquis, n'est-ce pas
le meilleur conseil qu'un sage puisse donner aux amants? Ceux-l seuls
ont vcu heureux qui ont su mnager parfois dans leur existence si chre
l'inapprciable puret de quelques jouissances imprvues.

                                    *
                                   * *

Le deuxime service touchait  sa fin. On avait servi des faisans, des
attagas, une magnifique porphyris bleue et rouge, et un cygne avec
toutes ses plumes, qu'on avait cuit en quarante-huit heures pour ne pas
lui roussir les ailes. On vit, sur des plats recourbs, des phlexides,
des onocrotales, un paon blanc qui semblait couver dix-huit spermologues
rtis et lards, enfin assez de victuailles pour nourrir cent personnes
des reliefs qui furent laisss, quand les morceaux de choix eurent t
mis  part. Mais tout cela n'tait rien auprs du dernier plat.

Ce chef d'oeuvre (depuis longtemps on n'avait rien vu de tel 
Alexandrie) tait un jeune porc, dont une moiti avait t rtie et
l'autre cuite au bouillon. Il tait impossible de distinguer par o il
avait t tu, ni comment on lui avait rempli le ventre de tout ce qu'il
contenait. En effet, il tait farci de cailles rondes, de ventres de
poules, de mauviettes, de sauces succulentes, de tranches de vulve et de
hachis, toutes choses dont la prsence dans l'animal intact paraissait
inexplicable.

Il n'y eut qu'un cri d'admiration, et Faustine rsolut de demander la
recette. Phrasilas mit en souriant des sentences mtaphoriques;
Philodme improvisa un distique o le mot [Grec: choiros] tait pris
tour  tour dans les deux sens, ce qui fit rire aux larmes Sso dj
grise; mais Bacchis ayant donn l'ordre de verser  la fois dans sept
coupes sept vins rares  chaque convive, la conversation dgnra.


Timon se tourna vers Bacchis:

Pourquoi, demanda-t-il, avoir t si dure envers cette pauvre fille que
je voulais amener? C'tait une collgue cependant.  ta place,
j'estimerais davantage une courtisane pauvre qu'une matrone riche.

--Tu es fou, dit Bacchis sans discuter.

--Oui, j'ai souvent remarqu qu'on tient pour alins ceux qui hasardent
par exception des vrits clatantes. Les paradoxes trouvent tout le
monde d'accord.

--Voyons, mon ami, demande  tes voisins. Quel est l'homme bien n qui
prendrait pour matresse une fille sans bijoux?

--Je l'ai fait, dit Philodme avec simplicit.

Et les femmes le mprisrent.

L'an dernier, continua-t-il,  la fin du printemps, comme l'exil de
Cicron me donnait des raisons de craindre pour ma propre scurit, je
fis un petit voyage. Je me retirai au pied des Alpes, dans un lieu
charmant nomm Orobia, qui est sur les bords du petit lac Clisius.
C'tait un simple village, o il n'y avait pas trois cents femmes, et
l'une d'elles s'tait faite courtisane afin de protger la vertu des
autres. On connaissait sa maison  un bouquet de fleurs suspendu sur la
porte, mais elle-mme ne se distinguait pas de ses soeurs ou de ses
cousines. Elle ignorait qu'il y et des fards, des parfums et des
cosmtiques, et des voiles transparents et des fers  friser. Elle ne
savait pas soigner sa beaut, en s'pilant avec de la rsine poisse,
comme on arrache les mauvaises herbes dans une cour de marbre blanc. On
frmit de penser qu'elle marchait sans bottines, de sorte qu'on ne
pouvait baiser ses pieds nus comme on baise ceux de Faustine, plus doux
que des mains. Et pourtant je lui trouvais tant de charmes, que prs de
son corps brun j'oubliai tout un mois Rome, et l'heureuse Tyr, et
Alexandrie.

Naucrats approuva d'un signe de tte et dit aprs avoir bu:

Le grand vnement de l'amour est l'instant o la nudit se rvle. Les
courtisanes devraient le savoir et nous mnager des surprises. Or il
semble au contraire qu'elles mettent tous leurs efforts  nous
dsillusionner. Y a-t-il rien de plus pnible qu'une chevelure flottante
o l'on voit les traces du fer chaud? rien de plus dsagrable que des
joues peintes dont le fard s'attache au baiser? rien de plus piteux
qu'un oeil crayonn dont le charbon s'efface de travers?  la rigueur,
j'aurais compris que les femmes honntes usassent de ces moyens
illusoires: toute femme aime  s'entourer d'un cercle d'hommes amoureux
et celles-l du moins ne s'exposent pas  des familiarits qui
dmasqueraient leur naturel. Mais que des courtisanes, qui ont le lit
pour but et pour ressource, ne craignent pas de s'y montrer moins belles
que dans la rue, voil qui est inconcevable.

--Tu n'y connais rien, Naucrats, dit Chrysis avec un sourire. Je sais
qu'on ne retient pas un amant sur vingt; mais on ne sduit pas un homme
sur cinq cents, et avant de plaire au lit, il faut plaire dans la rue.
Personne ne nous verrait passer si nous ne mettions ni rouge ni noir. La
petite paysanne dont parle Philodme n'a pas eu de peine  l'attirer
puisqu'elle tait seule dans son village; il y a quinze mille
courtisanes ici, c'est une autre concurrence.

--Ne sais-tu pas que la beaut pure n'a besoin d'aucun ornement et se
suffit  elle-mme?

--Oui. Eh bien, fais concourir une beaut pure, comme tu dis, et
Gnathne qui est laide et vieille. Mets la premire en tunique troue
aux derniers gradins du thtre et la seconde dans sa robe d'toiles aux
places retenues par ses esclaves, et note leurs prix  la sortie: on
donnera huit oboles  la beaut pure et deux mines  Gnathne.

--Les hommes sont btes, conclut Sso.

--Non, mais simplement paresseux. Ils ne se donnent pas la peine de
choisir leurs matresses. Les plus aimes sont les plus menteuses.

--Que si, insinua Phrasilas, que si d'une part je louerais
volontiers...

Et il soutint avec un grand charme deux thses dpourvues de tout
intrt.

                                    *
                                   * *

Une  une, douze danseuses parurent, les deux premires jouant de la
flte et la dernire du tambourin, les autres claquant des crotales.
Elles assurrent leurs bandelettes, frottrent de rsine blanche leurs
petites sandales, attendirent, les bras tendus, que la musique
comment... Une note... deux notes... une gamme lydienne... et sur un
rythme lger les douze jeunes filles s'lancrent.

Leur danse tait voluptueuse, molle et sans ordre apparent, bien que
toutes les figures en fussent rgles d'avance. Elles voluaient dans un
petit espace; elles se mlaient comme des flots. Bientt elles se
formrent par couples, et, sans interrompre leur pas, elles dnourent
leurs ceintures et laissrent choir leurs tuniques roses. Une odeur de
femmes nues se rpandit autour des hommes, dominant le parfum des fleurs
et le fumet des viandes entr'ouvertes. Elles se renversaient avec des
mouvements brusques, le ventre tendu, les bras sur les yeux. Puis elles
se redressaient en creusant les reins, et leurs corps se touchaient en
passant, du bout de leurs poitrines secoues. Timon eut la main caresse
par une cuisse fugitive et chaude.


Qu'en pense notre ami? dit Phrasilas de sa voix frle.

--Je me sens parfaitement heureux, rpondit Timon. Je n'ai jamais
compris si clairement que ce soir la mission suprme de la femme.

--Et quelle est-elle?

--Se prostituer, avec ou sans art.

--C'est une opinion.

--Phrasilas, encore un coup, nous savons qu'on ne peut rien prouver;
bien plus, nous savons que rien n'existe et que cela mme n'est pas
certain. Ceci dit pour mmoire et afin de satisfaire  ta clbre manie,
permets-moi d'avoir une thse  la fois contestable et rebattue, comme
elles le sont toutes, mais intressante pour moi, qui l'affirme, et pour
la majorit des hommes, qui la nie. En matire de pense, l'originalit
est un idal encore plus chimrique que la certitude. Tu n'ignores pas
cela.

--Donne-moi du vin de Lesbos, dit Sso  l'esclave. Il est plus fort que
l'autre.

--Je prtends, reprit Timon, que la femme marie, en se dvouant  un
homme qui la trompe, en se refusant  tout autre (ou en ne s'accordant
que de rares adultres, ce qui revient au mme), en donnant le jour 
des enfants qui la dforment avant de natre et l'accaparent quand ils
sont ns,--je prtends qu'en vivant ainsi une femme perd sa vie sans
mrite, et que le jour de son mariage la jeune fille fait un march de
dupe.

--Elle croit obir  un devoir, dit Naucrats sans conviction.

--Un devoir? et envers qui? N'est-elle pas libre de rgler elle-mme une
question qui la regarde seule? Elle est femme, et en tant que femme elle
est gnralement peu sensible aux plaisirs intellectuels: et non
contente de rester trangre  la moiti des joies humaines, elle
s'interdit par le mariage l'autre face de la volupt! Ainsi une jeune
fille peut se dire,  l'ge o elle est toute ardeur: Je connatrai mon
mari, plus dix amants, peut-tre douze, et croire qu'elle mourra sans
avoir rien regrett? Trois mille femmes pour moi ce ne sera pas assez,
le jour o je quitterai la vie.

--Tu es ambitieux, dit Chrysis.

--Mais de quel encens, de quels vers dors, s'cria le doux Philodme,
ne devons-nous pas louer  jamais les bienfaisantes courtisanes! Grce 
elles nous chappons aux prcautions compliques, aux jalousies, aux
stratagmes, aux battements de coeur de l'adultre. Ce sont elles qui
nous pargnent les attentes sous la pluie, les chelles branlantes, les
portes secrtes, les rendez-vous interrompus et les lettres interceptes
et les signaux mal compris.  chres ttes, que je vous aime! Avec vous,
point de sige  faire: pour quelques petites pices de monnaie vous
nous donnez, et au del, ce qu'une autre saurait mal nous accorder comme
une grce aprs les trois semaines de rigueur. Pour vos mes claires
l'amour n'est pas un sacrifice, c'est une faveur gale qu'changent deux
amants; aussi les sommes qu'on vous confie ne servent pas  compenser
vos inapprciables tendresses, mais  payer au juste prix le luxe
multiple et charmant dont, par une suprme complaisance, vous consentez
 prendre soin, et o vous endormez chaque soir nos exigeantes volupts.
Comme vous tes innombrables, nous trouvons toujours parmi vous et le
rve de notre vie et le caprice de notre soire, toutes les femmes au
jour le jour, des cheveux de toutes les nuances, des prunelles de toutes
les teintes, des lvres de toutes les saveurs. Il n'y a pas d'amour sous
le ciel, si pur que vous ne sachiez feindre, ni si rebutant que vous
n'osiez proposer. Vous tes douces aux disgracieux, consolatrices aux
affligs, hospitalires  tous, et belles, et belles! C'est pourquoi je
vous le dis, Chrysis, Bacchis, Sso, Faustine, c'est une juste loi des
dieux qui dcerne aux courtisanes l'ternel dsir des amants, et
l'ternelle envie des pouses vertueuses.


Les danseuses ne dansaient plus.

Une jeune acrobate venait d'entrer, qui jonglait avec des poignards et
marchait sur les mains entre des lames dresses.

Comme l'attention des convives tait tout entire attire par le jeu
dangereux de l'enfant, Timon regarda Chrysis, et peu  peu, sans tre
vu, il s'allongea derrire elle jusqu' la toucher des pieds et de la
bouche.

Non, disait Chrysis  voix basse, non, mon ami.

Mais il avait gliss son bras autour d'elle par la fente large de sa
robe, et il caressait avec soin la belle peau brlante et fine de la
courtisane couche.

Attends, suppliait-elle. Ils nous dcouvriront. Bacchis se fchera.

Un regard suffit au jeune homme pour le convaincre qu'on ne l'observait
pas. Il s'enhardit jusqu' une caresse aprs laquelle les femmes
rsistent rarement quand elles ont permis qu'on aille jusque-l. Puis,
pour teindre par un argument dcisif les derniers scrupules de la
pudeur mourante, il mit sa bourse dans la main qui se trouvait, par
hasard, ouverte.

Chrysis ne se dfendit plus.

Cependant, la jeune acrobate continuait ses tours subtils et prilleux.
Elle marchait sur les mains, la jupe retourne, les pieds pendants en
avant de la tte, entre des pes tranchantes et de longues pointes
aigus. L'effort de sa posture scabreuse et peut-tre aussi la peur des
blessures faisaient affluer sous ses joues un sang chaleureux et fonc
qui exaltait encore l'clat de ses yeux ouverts. Sa taille se pliait et
se redressait. Ses jambes s'cartaient comme des bras de danseuse. Une
respiration inquite animait sa poitrine nue.

Assez, dit Chrysis d'une voix brve; tu m'as nerve, rien de plus.
Laisse-moi. Laisse-moi.

Et au moment o les deux phsiennes se levaient pour jouer, selon la
tradition, _la fable d'Hermaphrodite_, elle se laissa glisser du lit et
sortit fbrilement.




III

RHACOTIS


La porte  peine referme, Chrysis appuya la main sur le centre enflamm
de son dsir comme on presse un point douloureux pour attnuer des
lancements. Puis elle s'paula contre une colonne et tordit ses doigts
en criant tout bas.

Elle ne saurait donc jamais rien!

 mesure que les heures passaient, l'improbabilit de sa russite
augmentait, clatait pour elle. Demander brusquement le miroir, c'tait
un moyen bien os de connatre la vrit. Au cas o il et t pris,
elle attirait tous les soupons sur elle, et se perdait. D'autre part,
elle ne pouvait plus rester l sans parler; c'tait par impatience
qu'elle avait quitt la salle.

Les maladresses de Timon n'avaient fait qu'exasprer sa rage muette
jusqu' une surexcitation tremblante qui la fora d'appliquer son corps
contre la frache colonne lisse et monstrueuse.

Elle pressentit une crise et eut peur.

Elle appela l'esclave Artias:

Garde-moi mes bijoux; je sors.

Et elle descendit les sept marches.


La nuit tait chaude. Pas un souffle dans l'air n'ventait sur son front
ses lourdes gouttes de sueur. La dsillusion qu'elle en eut accrut son
malaise et la fit chanceler.

Elle marcha en suivant la rue.


La maison de Bacchis tait situe  l'extrmit de Brouchion, sur la
limite de la ville indigne, Rhacotis, norme bouge de matelots et
d'gyptiennes. Les pcheurs, qui dormaient sur les vaisseaux  l'ancre
pendant l'accablante chaleur du jour, venaient passer l leurs nuits
jusqu' l'aube et laissaient pour une ivresse double, aux filles et aux
vendeurs de vin, le prix des poissons de la veille.

Chrysis s'engagea dans les ruelles de cette Suburre alexandrine, pleine
de voix, de mouvement et de musique barbare. Elle regardait furtivement,
par les portes ouvertes, les salles empestes par la fume des lampes,
o s'unissaient des couples nus. Aux carrefours, sur des trteaux bas
rangs devant les maisons, des paillasses multicolores criaient et
fluctuaient dans l'ombre, sous un double poids humain. Chrysis marchait
avec trouble. Une femme sans amant la sollicita. Un vieillard lui tta
le sein. Une mre lui offrit sa fille. Un paysan bat lui baisa la
nuque. Elle fuyait, dans une sorte de crainte rougissante.

Cette ville trangre dans la ville grecque tait, pour Chrysis, pleine
de nuit et de dangers. Elle en connaissait mal l'trange labyrinthe, la
complexit des rues, le secret de certaines maisons. Quand elle s'y
hasardait, de loin en loin, elle suivait toujours le mme chemin direct
vers une petite porte rouge; et l, elle oubliait ses amants ordinaires
dans l'treinte infatigable d'un jeune nier aux longs muscles qu'elle
avait la joie de payer  son tour.

Mais ce soir-l, sans mme avoir tourn la tte, elle se sentit suivre
par un double pas.

Elle pressa vivement sa marche. Le double pas se pressa de mme. Elle se
mit  courir; on courut derrire elle; alors, affole, elle prit une
autre ruelle, puis une autre en sens contraire, puis une longue voie qui
montait dans une direction inconnue.

La gorge sche, les tempes gonfles, soutenue par le vin de Bacchis,
elle fuyait ainsi, tournait de droite  gauche, toute ple, gare.

Enfin un mur lui barra la route: elle tait dans une impasse.  la hte
elle voulut retourner en arrire, mais deux matelots aux mains brunes
lui barrrent l'troit passage.

O vas-tu, flchette d'or? dit l'un d'eux en riant.

--Laissez-moi passer!

--Hein? tu es perdue, jeune fille, tu ne connais pas bien Rhacotis, dis
donc? Nous allons te montrer la ville.

Et ils la prirent tous les deux par la ceinture. Elle cria, se dbattit,
lana un coup de poing, mais le second matelot lui saisit les deux mains
 la fois dans sa main gauche et dit seulement:

Tiens-toi tranquille. Tu sais qu'on n'aime pas les Grecs ici; personne
ne viendra t'aider.

--Je ne suis pas Grecque!

--Tu mens, tu as la peau blanche et le nez droit. Laisse-toi faire si tu
crains le bton.

Chrysis regarda celui qui parlait, et soudain lui sauta au cou.

Je t'aime, toi, je te suivrai, dit-elle.

--Tu nous suivras tous les deux. Mon ami en aura sa part. Marche avec
nous; tu ne t'ennuieras pas.


O la conduisaient-ils? Elle n'en savait rien; mais ce second matelot
lui plaisait par sa rudesse, par sa tte de brute. Elle le considrait
du regard imperturbable qu'ont les jeunes chiennes devant la viande.
Elle pliait son corps vers lui, pour le toucher en marchant.

D'un pas rapide, ils parcoururent des quartiers tranges, sans vie, sans
lumires. Chrysis ne comprenait pas comment ils trouvaient leur chemin
dans ce ddale nocturne d'o elle n'aurait pu sortir seule, tant les
ruelles en taient bizarrement compliques. Les portes closes, les
fentres vides, l'ombre immobile l'effrayaient. Au-dessus d'elle, entre
les maisons rapproches, s'tendait un ruban de ciel ple, envahi par le
clair de lune.


Enfin ils rentrrent dans la vie.  un tournant de rue, subitement,
huit, dix, onze lumires apparurent, portes claires o se tenaient
accroupies de jeunes femmes Nabatennes, entre deux lampes rouges qui
clairaient d'en bas leurs ttes chaperonnes d'or.

Dans le lointain, ils entendaient grandir un murmure d'abord, puis un
retentissement de chariots, de ballots jets, de pas d'nes et de voix
humaines. C'tait la place de Rhacotis, o se concentraient, pendant le
sommeil d'Alexandrie, toutes les provisions amasses pour la nourriture
de neuf cent mille bouches en un jour.

Ils longrent les maisons de la place entre des monceaux verts, lgumes,
racines de ltos, fves luisantes, paniers d'olives. Chrysis, dans un
tas violet, prit une poigne de mres et les mangea sans s'arrter.
Enfin ils s'arrtrent devant une porte basse et les matelots
descendirent avec Celle pour qui on avait vol les Vraies Perles de
l'Anadyomne.

Une salle immense tait l. Cinq cents hommes du peuple, en attendant le
jour, buvaient des tasses de bire jaune, mangeaient des figues, des
lentilles, des gteaux de ssame, du pain d'olyra. Au milieu d'eux
grouillaient une cohue de femmes glapissantes, tout un champ de cheveux
noirs et de fleurs multicolores dans une atmosphre de feu. C'taient de
pauvres filles sans foyer, qui appartenaient  tous. Elles venaient l
mendier des restes, pieds nus, seins nus,  peine couvertes d'une loque
rouge ou bleue sur le ventre, et la plupart portant dans le bras gauche
un enfant envelopp de chiffons. L aussi, il y avait des danseuses, six
gyptiennes sur une estrade, avec un orchestre de trois musiciens dont
les deux premiers frappaient des tambourins de peau avec des baguettes,
tandis que le troisime agitait un grand sistre d'airain sonore.

Oh! des bonbons de myxaire! dit Chrysis avec joie.

Et elle en acheta pour deux chalques  une petite fille vendeuse.

Mais soudain elle dfaillit, tant l'odeur de ce bouge tait
insoutenable, et les matelots l'emportrent sur leurs bras.

 l'air extrieur, elle se remit un peu:

O allons-nous? supplia-t-elle. Faisons vite; je ne puis plus marcher.
Je ne vous rsiste pas, vous le voyez, je suis bonne. Mais trouvons un
lit le plus tt possible, ou sinon je vais tomber dans la rue.




IV

BACCHANALE CHEZ BACCHIS


Quand elle se retrouva devant la porte de Bacchis, elle tait envahie de
la sensation dlicieuse que donnent le rpit du dsir et le silence de
la chair. Son front s'tait allg. Sa bouche s'tait adoucie. Seule,
une douleur intermittente errait encore au creux de ses reins. Elle
monta les marches et passa le seuil. Depuis que Chrysis avait quitt la
salle, l'orgie s'tait dveloppe comme une flamme.

D'autres amis taient rentrs, pour qui les douze danseuses nues avaient
t une proie facile. Quarante couronnes meurtries jonchaient de fleurs
le sol. Une outre de vin de Syracuse s'tait rpandue dans un coin,
fleuve dor qui gagnait la table.

Philodme, auprs de Faustine, dont il dchirait la robe, lui rcitait
en chantant les vers qu'il avait faits sur elle:

 pieds, disait-il,  cuisses douces, reins profonds, croupe ronde,
figue fendue, hanches, paules, seins, nuque mobile,  vous qui
m'affolez, mains chaudes, mouvements experts, langue active! Tu es
Romaine, tu es trop brune et tu ne chantes pas les vers de Sapph; mais
Perse lui aussi a t l'amant de l'Indienne Andromde[1].

  [1] Philodme. AP. V. 132.

Cependant, Sso, sur la table, couche  plat ventre au milieu des
fruits crouls, et compltement gare par les vapeurs du vin d'gypte,
trempait le bout de son sein droit dans un sorbet  la neige et rptait
avec un attendrissement comique:

Bois, mon petit. Tu as soif. Bois, mon petit. Bois. Bois. Bois.

Aphrodisia, encore esclave, triomphait dans un cercle d'hommes et ftait
sa dernire nuit de servitude par une dbauche dsordonne. Pour obir 
la tradition de toutes les orgies alexandrines, elle s'tait livre,
tout d'abord,  trois amants  la fois; mais sa tche ne se bornait pas
l, et jusqu' la fin de la nuit, selon la loi des esclaves qui
devenaient courtisanes, elle devait prouver par un zle incessant que sa
nouvelle dignit n'tait point usurpe.

Seuls, debout derrire une colonne, Naucrats et Phrasilas discutaient
avec courtoisie sur la valeur respective d'Arcsilas et de Carnade.

 l'autre extrmit de la salle, Myrtocleia protgeait Rhodis contre un
convive trop pressant.

Ds qu'elles virent entrer Chrysis, les deux phsiennes coururent 
elle.

Allons-nous-en, ma Chrys. Thano reste; mais nous partons.

--Je reste aussi, dit la courtisane.

Et elle s'tendit  la renverse sur un grand lit couvert de roses.

Un bruit de voix et de pices jetes attira son attention: c'tait
Thano qui, pour parodier sa soeur, avait imagin, au milieu des rires
et des cris, de jouer par drision la _Fable de Dana_ en affectant une
volupt folle  chaque pice d'or qui la pntrait. L'impit provocante
de l'enfant couche amusait tous les convives, car on n'tait plus au
temps o la foudre et extermin les railleurs de l'Immortel. Mais le
jeu se dvoya, comme on pouvait le craindre. Un maladroit blessa la
pauvre petite, qui se mit  pleurer bruyamment.


Pour la consoler, il fallut inventer un nouveau divertissement. Deux
danseuses firent glisser au milieu de la salle un vaste cratre de
vermeil rempli de vin jusqu'aux bords, et quelqu'un saisissant Thano
par les pieds la fit boire, la tte en bas, secoue par un clat de rire
qu'elle ne pouvait plus calmer.


Cette ide eut un tel succs que tout le monde se rapprocha, et quand la
joueuse de flte fut remise debout, quand on vit son petit visage
enflamm par la congestion et ruisselant de gouttes de vin, une gat si
gnrale gagna tous les assistants que Bacchis dit  Sln:

Un miroir! un miroir! qu'elle se voie ainsi!

L'esclave apporta un miroir de bronze.

Non! pas celui-l. Le miroir de Rhodopis! Elle en vaut la peine.


D'un seul bond, Chrysis s'tait redresse.

Un flot de sang lui monta aux joues, puis redescendit, et elle resta
parfaitement ple, la poitrine heurte par des battements de coeur, les
yeux fixs sur la porte par o l'esclave tait sortie.

Cet instant dcidait de toute sa vie. La dernire esprance qui lui ft
reste allait s'vanouir ou se raliser.

Autour d'elle, la fte continuait. Une couronne d'iris, lance on ne
savait d'o, vint s'appliquer sur sa bouche et lui laissa aux lvres
l'cre got du pollen. Un homme rpandit sur ses cheveux une petite
fiole de parfum qui coula trop vite en lui mouillant l'paule. Les
claboussures d'une coupe pleine o l'on jeta une grenade tachrent sa
tunique de soie et pntrrent jusqu' sa peau. Elle portait
magnifiquement toutes les souillures de l'orgie.

L'esclave sortie ne revenait pas.

Chrysis gardait sa pleur de pierre et ne bougeait pas plus qu'une
desse sculpte. La plainte rythmique et monotone d'une femme en amour
non loin de l lui mesurait le temps coul. Il lui sembla que cette
femme gmissait depuis la veille. Elle aurait voulu tordre quelque
chose, se casser les doigts, crier.

Enfin Sln rentra, les mains vides.

Le miroir? demanda Bacchis.

--Il est... il n'est plus l... il est... il est... vol, balbutia la
servante.

Bacchis poussa un cri si aigu que tous se turent, et un silence
effrayant suspendit brusquement le tumulte.


De tous les points de la vaste salle, hommes et femmes se rapprochrent:
il n'y eut plus qu'un petit espace vide o se tenait Bacchis gare
devant l'esclave tombe  genoux.

Tu dis!... tu dis!... hurla-t-elle.

Et comme Sln ne rpondait pas, elle la prit violemment par le cou:

C'est toi qui l'as vol, n'est-ce pas? c'est toi? mais rponds donc! Je
te ferai parler  coups de fouet, misrable petite chienne!

Alors il se passa une chose terrible. L'enfant, effare par la peur, la
peur de souffrir, la peur de mourir, l'effroi le plus prsent qu'elle
et jamais connu, dit d'une voix prcipite: C'est Aphrodisia! Ce n'est
pas moi! ce n'est pas moi.

--Ta soeur!

--Oui! oui! dirent les multresses, c'est Aphrodisia qui l'a pris!

Et elles tranrent  Bacchis leur soeur qui venait de s'vanouir.




V

LA CRUCIFIE


Toutes ensemble elles rptrent:

C'est Aphrodisia qui l'a pris! Chienne! Chienne! Pourriture! Voleuse!

Leur haine pour la soeur prfre se doublait de leurs craintes
personnelles.

Artias la frappa du pied dans la poitrine.

O est-il? reprit Bacchis. O l'as-tu mis?

--Elle l'a donn  son amant.

--Qui est-ce?

--Un matelot opique.

--O est son navire?

--Il est reparti ce soir pour Rome. Tu ne le reverras plus, le miroir.
Il faut la crucifier, la chienne, la bte sanglante!

--Ah! Dieux! Dieux! pleura Bacchis.

Puis sa douleur se changea en une grande colre affole.

Aphrodisia tait revenue  elle, mais, paralyse par l'effroi et ne
comprenant rien  ce qui se passait, elle restait sans voix et sans
larmes.

Bacchis l'empoigna par les cheveux, la trana sur le sol souill, dans
les fleurs et les flaques de vin, et cria:

En croix! en croix! cherchez les clous! cherchez le marteau!

--Oh! dit Sso  sa voisine. Je n'ai jamais vu cela. Suivons-les.


Tous suivirent en se pressant. Et Chrysis suivit elle aussi, qui seule
connaissait le coupable, et seule tait cause de tout.

Bacchis alla directement dans la chambre des esclaves, salle carre,
meuble de trois matelas o elles dormaient deux  deux  partir de la
fin des nuits. Au fond s'levait, comme une menace toujours prsente,
une croix en forme de T, qui jusqu'alors n'avait pas servi.

Au milieu du murmure confus des jeunes femmes et des hommes, quatre
esclaves haussrent la martyre au niveau des branches de la croix.

Encore pas un son n'tait sorti de sa bouche, mais quand elle sentit
contre son dos nu le froid de la poutre rugueuse, ses longs yeux
s'carquillrent, et il lui prit un gmissement saccad qui ne cessa
plus jusqu' la fin.

Elles la mirent  cheval sur un piquet de bois qui tait fich au milieu
du tronc et qui servait  supporter le corps pour viter le dchirement
des mains.

Puis on lui ouvrit les bras.


Chrysis regardait, et se taisait. Que pouvait-elle dire? Elle n'aurait
pu disculper l'esclave qu'en accusant Dmtrios, qui tait hors de toute
poursuite, et se serait cruellement veng, pensait-elle. D'ailleurs, une
esclave tait une richesse, et l'ancienne rancune de Chrysis se plaisait
 constater que son ennemie allait ainsi dtruire de ses propres mains
une valeur de trois mille drachmes aussi compltement que si elle et
jet les pices d'argent dans l'Eunoste. Et puis la vie d'un tre
servile valait-elle qu'on s'en occupt?

Hliope tendit  Bacchis le premier clou avec le marteau, et le supplice
commena.

L'ivresse, le dpit, la colre, toutes les passions  la fois, mme cet
instinct de cruaut qui sjourne au coeur de la femme, agitaient l'me
de Bacchis au moment o elle frappa, et elle poussa un cri presque aussi
perant que celui d'Aphrodisia quand, dans la paume ouverte, le clou se
tordit.

Elle cloua la deuxime main. Elle cloua les pieds l'un sur l'autre.
Puis, excite par les sources de sang qui s'chappaient des trois
blessures, elle cria:

Ce n'est pas assez! Tiens! voleuse! truie! fille  matelots!

Elle enlevait l'une aprs l'autre les longues pingles de ses cheveux et
les plantait avec violence dans la chair des seins, du ventre et des
cuisses. Quand elle n'eut plus d'armes dans les mains, elle souffleta la
malheureuse et lui cracha sur la peau. Quelque temps elle considra
l'oeuvre de sa vengeance accomplie, puis elle rentra dans la grande
salle avec tous les invits.

Phrasilas et Timon, seuls, ne la suivirent pas.

                                    *
                                   * *

Aprs un instant de recueillement, Phrasilas toussa quelque peu, mit sa
main droite dans sa main gauche, leva la tte, haussa les sourcils et
s'approcha de la crucifie que secouait sans interruption un tremblement
pouvantable.

Bien que je sois, lui dit-il, en maintes circonstances, oppos aux
thories qui veulent se dire absolues, je ne saurais mconnatre que tu
gagnerais, dans la conjoncture o tu te trouves surprise,  tre
familiarise d'une faon plus srieuse avec les maximes stociennes.
Znon, qui ne semble pas avoir eu en toutes choses un esprit exempt
d'erreur, nous a laiss quelques sophismes sans grande porte gnrale,
mais dont tu pourrais tirer profit dans le dessein particulier de calmer
tes derniers moments. La douleur, disait-il, est un mot vide de sens,
puisque notre volont surpasse les imperfections de notre corps
prissable. Il est vrai que Znon mourut  quatre-vingt-dix-huit ans,
sans avoir eu, disent les biographes, aucune maladie, mme lgre; mais
ce n'est pas une objection dont on puisse arguer contre lui, car du fait
qu'il sut garder une sant inaltrable, nous ne pouvons conclure
logiquement qu'il et manqu de caractre s'il se ft trouv malade.
D'ailleurs ce serait un abus que d'astreindre les philosophes 
pratiquer personnellement les rgles de vie qu'ils proposent, et 
cultiver sans rpit les vertus qu'ils jugent suprieures. Bref, et pour
ne pas dvelopper outre mesure un discours qui risquerait de durer plus
que toi-mme, efforce-toi d'lever ton me, autant qu'il est en elle, ma
chre, au-dessus de tes souffrances physiques. Quelque tristes, quelque
cruelles que tu les puisses ressentir, je te prie d'tre persuade que
j'y prends une part vritable. Elles touchent  leur fin; prends
patience, oublie. Entre les diverses doctrines qui nous attribuent
l'immortalit, voici l'heure o tu peux choisir celle qui endormira le
mieux ton regret de disparatre. Si elles disent vrai, tu auras clair
mme les affres du passage. Si elles mentent, que t'importe? tu ne
sauras jamais que tu t'es trompe.

Ayant parl ainsi, Phrasilas rajusta le pli de son vtement sur l'paule
et s'esquiva, d'un pas troubl.

Timon resta seul dans la chambre avec l'agonisante en croix.

Le souvenir d'une nuit passe sur les seins de cette malheureuse ne
quittait plus sa mmoire, ml  l'ide atroce de la pourriture
imminente o allait fondre ce beau corps qui avait brl dans ses bras.

Il pressait la main sur ses yeux pour ne pas voir la supplicie, mais
sans relche il _entendait_ le tremblement du corps sur la croix.

 la fin il regarda. De grands rseaux de filets sanglants
s'entre-croisaient sur la peau depuis les pingles de la poitrine
jusqu'aux orteils recroquevills. La tte tournait perptuellement.
Toute la chevelure pendait du ct gauche, mouille de sang, de sueur et
de parfum.

Aphrodisia! m'entends-tu? me reconnais-tu? c'est moi, Timon; Timon.

Un regard presque aveugle dj l'atteignit pour un instant. Mais la tte
tournait toujours. Le corps ne cessait pas de trembler.

Doucement, comme s'il craignait que le bruit de ses pas lui ft mal, le
jeune homme s'avana jusqu'au pied de la croix. Il tendit les bras en
avant, il prit avec prcaution la tte sans force et tournoyante entre
ses deux mains fraternelles, carta pieusement le long des joues les
cheveux colls par les larmes et posa sur les lvres chaudes un baiser
d'une tendresse infinie.

Aphrodisia ferma les yeux. Reconnut-elle celui qui venait enchanter son
horrible fin par ce mouvement de piti aimante? Un sourire inexprimable
allongea ses paupires bleues, et dans un soupir elle rendit l'esprit.




VI

ENTHOUSIASME


Ainsi, la chose tait faite. Chrysis en avait la preuve.

Si Dmtrios s'tait rsolu  commettre le premier crime, les deux
autres avaient d suivre sans dlai. Un homme de son rang devait
considrer le meurtre et mme le sacrilge comme moins dshonorants que
le vol.

Il avait obi, donc il tait captif. Cet homme libre, impassible, froid,
subissait lui aussi l'esclavage, et sa matresse, sa dominatrice,
c'tait elle, Chrysis, Sarah du pays de Gnzareth.

Ah! songer  cela, le rpter, le dire tout haut, tre seule! Chrysis se
prcipita hors de la maison retentissante et courut vivement, droit
devant elle, dsaltre en plein visage par la brise enfin rafrachie du
matin.

Elle suivit jusqu' l'Agora la rue qui menait  la mer et au bout de
laquelle se pressaient comme des pis gigantesques les mtures de huit
cents vaisseaux. Puis elle tourna  droite, devant l'immense avenue du
Drme o se trouvait la demeure de Dmtrios. Un frisson d'orgueil
l'enveloppa quand elle passa devant les fentres de son futur amant;
mais elle n'eut pas la maladresse de chercher  le voir la premire.
Elle parcourut la longue voie jusqu' la porte de Canope et se jeta sur
la terre entre deux alos.


Il avait fait cela. Il avait fait tout pour elle, plus qu'aucun amant
n'avait fait pour aucune femme, sans doute. Elle ne se lassait pas de le
redire et d'affirmer son triomphe. Dmtrios, le bien-aim, le rve
impossible et inespr de tant de coeurs fminins, s'tait expos pour
elle  tous les prils,  toutes les hontes,  tous les remords
volontiers. Mme il avait reni l'idal de sa pense, il avait dpouill
son oeuvre du collier miraculeux, et ce jour-l, dont l'aube se levait,
verrait l'amant de la desse aux pieds de sa nouvelle idole.

Prends-moi! prends-moi! s'cria-t-elle. Elle l'adorait maintenant.
Elle l'appelait, elle le souhaitait. Les trois crimes, dans son esprit,
se mtamorphosaient en actions hroques, pour lesquelles jamais, en
retour, elle n'aurait assez de tendresses, assez de passion  donner. De
quelle incomparable flamme brlerait donc cet amour unique de deux tres
galement jeunes, galement beaux, galement aims l'un par l'autre et
runis pour toujours aprs tant d'obstacles franchis!


Tous les deux ils s'en iraient, ils quitteraient la ville de la reine,
ils feraient voile pour des pays mystrieux, pour Amathonte, pour
pidaure ou mme pour cette Rome inconnue qui tait la seconde ville du
monde aprs l'immense Alexandrie, et qui entreprenait de conqurir la
terre. Que ne feraient-ils pas, o qu'ils fussent! Quelle joie leur
serait trangre, quelle flicit humaine n'envierait pas la leur et ne
plirait point devant leur passage enchant!

Chrysis se releva dans un blouissement. Elle tira les bras, serra les
paules, tendit son buste en avant. Une sensation de langueur et de joie
grandissante gonflait sa poitrine durcie. Elle se remit en marche pour
rentrer...


En ouvrant la porte de sa chambre, elle eut un mouvement de surprise 
voir que rien, depuis la veille, n'avait chang sous son toit. Les menus
objets de sa toilette, de sa table, de ses tagres lui parurent
insuffisants pour entourer sa nouvelle vie. Elle en cassa quelques-uns
qui lui rappelaient trop directement d'anciens amants inutiles et
qu'elle prit en haine subite. Si elle pargna les autres, ce ne fut pas
qu'elle y tnt davantage, mais elle apprhendait de dgarnir sa chambre
au cas o Dmtrios et form le projet d'y passer la nuit.

Elle se dshabilla lentement. Les vestiges de l'orgie tombaient de sa
tunique, miettes de gteaux, cheveux, feuilles de roses.

Elle assouplit avec la main sa taille desserre de la ceinture et
plongea les doigts dans ses cheveux pour en allger l'paisseur. Mais
avant de se mettre au lit, il lui prit une envie de se reposer un
instant sur les tapis de la terrasse, o la fracheur de l'air tait si
dlicieuse.

Elle monta.

Le soleil tait lev depuis quelques instants  peine. Il reposait sur
l'horizon comme une vaste orange largie.

Un grand palmier au tronc courbe laissait retomber par-dessus la bordure
son massif de feuilles vertes. Chrysis y rfugia sa nudit chatouilleuse
et frissonna, les seins dans les mains.

Ses yeux erraient sur la ville qui blanchissait peu  peu. Les vapeurs
violettes de l'aube s'levaient des rues silencieuses et
s'vanouissaient dans l'air lucide.


Tout  coup, une ide jaillit dans son esprit, s'accrut, s'imposa, la
rendit folle: Dmtrios, lui qui avait tant fait dj, pourquoi ne
tuerait-il pas la reine, lui qui pouvait tre le roi?

Et alors...

                                    *
                                   * *

Et alors, cet ocan monumental de maisons, de palais, de temples, de
portiques, de colonnades, qui flottait devant ses yeux depuis la
Ncropole de l'Ouest jusqu'aux jardins de la Desse: Brouchion, la ville
hellnique, clatante et rgulire; Rhacotis, la ville gyptienne devant
laquelle se dressait comme une montagne acropolite le Paneion couvert de
clart; le Grand-Temple de Srapis, dont la faade tait cornue de deux
longs oblisques roses; le Grand-Temple de l'Aphrodite environn par les
murmures de trois cent mille palmiers et des flots innombrables; le
Temple de Persphone et le Temple d'Arsino, les deux sanctuaires de
Poseidon, les trois tours d'Isis Pharis, les sept colonnes d'Isis
Lochias, et le Thtre et l'Hippodrome et le Stade o avait couru
Psittacos contre Nicosthne, et le tombeau de Stratonice et le tombeau
du dieu Alexandre,--Alexandrie! Alexandrie! la mer, les hommes, le
colossal Phare de marbre dont le miroir sauvait les hommes de la mer;
Alexandrie! la ville de Brnice et des onze rois Ptolmes, le Physcon,
le Philomtor, l'piphane, le Philadelphe; Alexandrie, l'aboutissement
de tous les rves, la couronne de toutes les gloires conquises depuis
trois mille ans dans Memphis, Thbes, Athnes, Corinthe, par le ciseau,
par le roseau, par le compas et par l'pe!--plus loin encore, le Delta
fendu par les sept langues du Nil, Sas, Boubaste, Hliopolis; puis, en
remontant vers le sud, le ruban de terre fconde, l'Heptanome o
s'chelonnaient le long des berges du fleuve douze cents temples  tous
les dieux; et, plus loin, la Thbade, Diospolis, l'le lphantine, les
cataractes infranchissables, l'le d'Argo... Mro... l'inconnu; et
mme, s'il tait permis de croire aux traditions des gyptiens, le pays
des lacs fabuleux d'o s'chappe le Nil antique, si vastes qu'on perd
l'horizon en traversant leurs flots de pourpre, et si levs sur les
montagnes que les toiles rapproches s'y refltent comme des fruits
d'or,--tout cela, tout, serait le royaume, le domaine, la proprit de
la courtisane Chrysis.

Elle leva les bras en suffoquant, comme si elle pensait pouvoir toucher
le ciel.


Et dans ce mouvement elle vit passer, avec lenteur,  sa gauche, un
vaste oiseau aux ailes noires, qui s'en allait vers la haute mer.




LIVRE IV




I

LE SONGE DE DMTRIOS


Or, avec le miroir, le peigne et le collier, Dmtrios tant rentr chez
lui, un rve le visita pendant son sommeil, et tel fut son rve:


Il va vers la jete, ml  la foule, par une trange nuit sans lune,
sans toiles, sans nuages, et qui brille d'elle-mme.

Sans qu'il sache pourquoi, ni qui l'attire, il est press d'arriver,
d'tre _l_ le plus tt qu'il pourra, mais il marche avec effort et
l'air oppose  ses jambes d'inexplicables rsistances, comme une eau
profonde entrave chaque pas.

Il tremble, il croit qu'il n'arrivera jamais, qu'il ne saura jamais vers
qui, dans cette claire obscurit, il marche ainsi, haletant et inquiet.

Par moments la foule disparat tout entire, soit qu'elle s'vanouisse
rellement, soit qu'il cesse de sentir sa prsence. Puis elle se
bouscule de nouveau plus importune, et tous d'aller, aller, aller, d'un
pas rapide et sonore, en avant, plus vite que lui...

Puis la masse humaine se resserre; Dmtrios plit; un homme le pousse
de l'paule; une agrafe de femme dchire sa tunique; une jeune fille
presse par la multitude est si troitement refoule contre lui qu'il
sent contre sa poitrine se froisser les boutons des seins, et elle lui
repousse la figure avec ses deux mains effrayes...

Tout  coup il se trouve seul, le premier, sur la jete. Et comme il se
retourne en arrire, il aperoit dans le lointain un fourmillement blanc
qui est toute la foule, soudain recule jusqu' l'Agora.

Et il comprend qu'elle n'avancera plus.


La jete s'tend, blanche et droite, comme l'amorce d'une route
inacheve qui aurait entrepris de traverser la mer.

Il veut aller jusqu'au Phare et il marche. Ses jambes sont devenues
subitement lgres. Le vent qui souffle des solitudes sablonneuses
l'entrane avec prcipitation vers les solitudes ondoyantes o
s'aventure la jete. Mais  mesure qu'il avance, le Phare recule devant
lui; la jete s'allonge interminablement. Bientt la haute tour de
marbre o flamboie un bcher de pourpre touche  l'horizon livide,
palpite, baisse, diminue, et se couche comme une autre lune.

Dmtrios marche encore.

Des jours et des nuits semblent avoir pass depuis qu'il a laiss dans
le lointain le grand quai d'Alexandrie, et il n'ose retourner la tte de
peur de ne plus rien voir que le chemin parcouru: une ligne blanche
jusqu' l'infini et la mer. Et cependant il se retourne.


Une le est derrire lui, couverte de grands arbres, et d'o retombent
d'normes fleurs.

L'a-t-il traverse en aveugle, ou surgit-elle au mme instant, devenue
mystrieusement visible? Il ne songe pas  se le demander, il accepte
comme un vnement naturel l'impossible...

Une femme est dans l'le. Elle se tient debout devant la porte de
l'unique maison, les yeux  demi ferms et le visage pench sur la fleur
d'un iris monstrueux qui crot  la hauteur de ses lvres. Elle a les
cheveux profonds, de la couleur de l'or mat, et d'une longueur qu'on
peut supposer merveilleuse,  la masse du chignon gonfl qui charge sa
nuque languissante. Une tunique noire couvre cette femme, et une robe
plus noire encore se drape sur la tunique, et l'iris qu'elle respire en
abaissant les paupires a la mme teinte que la nuit.

Sur cet appareil de deuil, Dmtrios ne voit que les cheveux, comme un
vase d'or sur une colonne d'bne. Il reconnat Chrysis.

Le souvenir et du miroir et du collier revient  lui vaguement; mais il
n'y croit pas, et dans ce rve singulier la ralit seule lui semble
rverie...

Viens, dit Chrysis. Entre sur mes pas.

Il la suit. Elle monte avec lenteur un escalier couvert de peaux
blanches. Son bras se pend  la rampe. Ses talons nus flottent sous sa
jupe.

La maison n'a qu'un tage. Chrysis s'arrte sur la dernire marche.

Il y a quatre chambres, dit-elle. Quand tu les auras vues, tu n'en
sortiras plus. Veux-tu me suivre? As-tu confiance?

Mais il la suivrait partout. Elle ouvre la premire porte et la referme
sur lui.


Cette pice est troite et longue. Une seule fentre l'claire, o
s'encadre toute la mer.  droite et  gauche, deux petites tablettes
portent une douzaine de volumes rouls.

Voici les livres que tu aimes, dit Chrysis, il n'y en a pas d'autres.

Dmtrios les ouvre: ce sont _l'Oineus_ de Chremon, _le Retour_
d'Alexis, _le Miroir de Las_ d'Aristippe, _la Magicienne_, _le Cyclope_
et _le Boucolisque_ de Thocrite, _OEdipe  Colone_, les _Odes_ de
Sapph et quelques autres petits ouvrages. Au milieu de cette
bibliothque idale, une jeune fille nue, couche sur des coussins, se
tait.

Maintenant, murmure Chrysis en tirant d'un long tui d'or un manuscrit
d'une seule feuille, voici la page des vers antiques que tu ne lis
jamais seul sans pleurer.

Le jeune homme lit au hasard:

    [Grec: Hoi men ar' ethrneon, epi de stenachonto gynaikes.
    Tsin d'Andromach leuklenos rche gooio,
    Hektoros androphonoio kar meta chersin echousa;
    Aner, ap' ainos neos leo, kadde me chrn
    Leipeis en megaroisi; pais d'eti npios auts,
    Hon tekomen sy t'eg te dysammoroi...]

Il s'arrte, jetant sur Chrysis un regard attendri et surpris:

Toi? lui dit-il. C'est toi qui me montres ceci?

--Ah! tu n'as pas tout vu. Suis-moi. Suis-moi vite!

Ils ouvrent une autre porte.


La seconde chambre est carre. Une seule fentre l'claire, o s'encadre
toute la nature. Au milieu, un chevalet de bois porte une motte d'argile
rouge, et dans un coin, sur une chaise courbe, une jeune fille nue se
tait.

C'est ici que tu modleras Andromde, Zagreus, et les Chevaux du
Soleil. Comme tu les creras pour toi seul, tu les briseras avant ta
mort.

--C'est la Maison du Bonheur, dit tout bas Dmtrios.

Et il laissa tomber son front dans sa main.

Mais Chrysis ouvre une autre porte.


La troisime chambre est vaste et ronde. Une seule fentre l'claire o
s'encadre tout le ciel bleu. Ses murs sont des grilles de bronze,
croises en losanges rguliers  travers lesquels se glisse une musique
de fltes et de cithares joue sur un mode mlancolique par des
musiciennes invisibles. Et contre la muraille du fond, sur un thrne de
marbre vert, une jeune fille nue se tait.

Viens! viens! rpte Chrysis.

Ils ouvrent une autre porte.


La quatrime chambre est basse, sombre, hermtiquement close et de forme
triangulaire. Les tapis sourds et des fourrures l'habillent si
mollement, du sol au plafond, que la nudit n'y tonne point, tant les
amants peuvent s'imaginer avoir jet dans tous les sens leurs vtements
sur les parois. Quand la porte s'est referme, on ne sait plus o elle
tait. Il n'y a pas de fentre. C'est un monde troit, hors du monde.
Quelques mches de poils noirs qui pendent laissent glisser des larmes
de parfums dans l'air. Et cette chambre est claire par sept vitraux
myrrhins qui colorent diversement la lumire incomprhensible de sept
lampes souterraines.

Vois-tu, explique la jeune fille d'une voix affectueuse et tranquille,
il y a trois lits diffrents dans les trois coins de _notre_ chambre...

Dmtrios ne rpond pas. Et il se demande en lui-mme:

Est-ce bien l un dernier terme? Est-ce vraiment un but de l'existence
humaine? N'ai-je donc parcouru les trois autres chambres que pour
m'arrter dans celle-ci? Et pourrai-je, pourrai-je en sortir si je m'y
couche toute une nuit dans l'attitude de l'amour qui est l'allongement
du tombeau?

Mais Chrysis parle...


Bien-Aim, tu m'as demande, je suis venue, regarde-moi bien...

Elle lve les deux bras ensemble, repose ses mains sur ses cheveux, et
les coudes en avant, sourit.

Bien-Aim, je suis  toi... Oh! pas encore tout de suite. Je t'ai
promis de chanter, je chanterai d'abord.

Et il ne pense plus qu' elle et il se couche  ses pieds. Elle a de
petites sandales noires. Quatre fils de perles bleutres passent entre
les orteils menus dont chaque ongle a t peint d'un croissant de lune
de carmin.

La tte incline sur l'paule, elle bat du bout des doigts la paume de
sa main gauche avec l'autre main en ondulant les hanches  peine.

    Sur mon lit, pendant la nuit,
    J'ai cherch celui que mon coeur aime,
    Je l'ai cherch, je ne l'ai point trouv...
    Je vous conjure, filles d'Irouschalam,
    Si vous trouvez mon amant,
    Dites-lui
    Que je suis malade d'amour.

Ah! c'est le chant des chants, Dmtrios! C'est le cantique nuptial des
filles de mon pays.

    J'tais endormie, mais mon coeur veillait,
    C'est la voix de mon bien-aim...
    Il a frapp  ma porte.
    Le voici, il vient
    Sautant sur les montagnes
    Semblable au chevreuil
    Ou au faon des biches.

    Mon bien-aim parle et me dit:
    --Ouvre-moi, ma soeur, mon amie.
    Ma tte est pleine de rose.
    Mes cheveux sont pleins des gouttes de la nuit.
    Lve-toi, mon amie;
    Viens, belle fille.
    Voici que l'hiver est pass
    Et que la pluie s'en est alle.
    Les fleurs naissent sur la terre,
    Le temps de chanter est arriv,
    On entend la tourterelle.
    Lve-toi, mon amie;
    Viens, belle fille!

Elle jette son voile loin d'elle et reste debout dans une toffe troite
qui serre les jambes et les hanches.

    --J'ai t ma chemise;
    Comment la remettrai-je?
    J'ai lav mes pieds;
    Comment les souillerai-je?

    Mon bien-aim a pass la main par la serrure
    Et mon ventre en a frissonn.

    Je me suis leve pour ouvrir  mon amant.
    Mes mains dgouttaient de myrrhe.
    La myrrhe de mes doigts s'est rpandue
    Sur la poigne du verrou.
    Ah! Qu'il me baise des baisers de sa bouche!

Elle renverse la tte en fermant  demi les paupires.

    Soutenez-moi, gurissez-moi.
    Car je suis malade d'amour.
    Que sa main gauche soit sous ma nuque
    Et que sa droite m'treigne.
    --Tu m'as pris, ma soeur, avec un de tes yeux,
    Avec une des chanettes de ton cou.
    Que ton amour est bon.
    Que tes caresses sont bonnes!
    Meilleures que le vin.
    Ton odeur me plat mieux que tous les aromates,
    Tes lvres sont toutes mouilles:
    Il y a du miel et du lait sous ta langue,
    L'odeur de tes vtements est celle du Liban.

    Tu es,  ma soeur, un jardin secret,
    Une source close, une fontaine scelle. Lve-toi, vent du nord!
    Accours, vent du sud!
    Soufflez sur mon jardin
    Pour que ses parfums s'coulent.

Elle arrondit les bras, et tend la bouche.

    --Que mon amant entre dans son jardin
    Et mange de ses fruits excellents.
    --Oui, j'entre en mon jardin,
     ma soeur, mon aime,
    Je cueille ma myrrhe et mes aromates,
    Je mange mon miel avec son rayon.
    Je bois mon vin avec ma crme.
    --Mets-moi comme un sceau sur ton coeur,
    Comme un sceau sur ton bras,
    Car l'Amour est fort comme la Mort.

Sans remuer les pieds, sans flchir les genoux serrs, elle fait tourner
lentement son torse sur ses hanches immobiles. Son visage et ses deux
seins, au-dessus du fourreau de ses jambes, semblent trois grandes
fleurs presque roses dans un porte-bouquet d'toffe.

Elle danse gravement, des paules et de la tte et de ses beaux bras
mlangs. Elle semble souffrir dans sa gane et rvler toujours
davantage la blancheur de son corps  demi dlivr. Sa respiration
gonfle sa poitrine. Sa bouche ne peut plus se fermer. Ses paupires ne
peuvent plus s'ouvrir. Un feu grandissant fait rougir ses joues.

Parfois ses dix doigts croiss s'unissent devant son visage. Parfois,
elle lve les bras. Elle s'tire dlicieusement. Un long sillon fugitif
spare ses paules hausses. Enfin, d'un seul tour de chevelure
enveloppant sa face haletante comme on enroule le voile des noces, elle
dtache en tremblant l'agrafe sculpte qui retenait l'toffe  ses reins
et fait glisser jusqu'au tapis tout le mystre de sa grce.


Dmtrios et Chrysis...

Leur premire treinte avant l'amour est immdiatement si parfaite, si
harmonieuse, qu'ils la gardent immobile, pour en connatre pleinement la
multiple volupt. Un des seins de Chrysis se moule sous le bras qui
l'accole avec force. Une de ses cuisses est brlante entre deux jambes
resserres, et l'autre, ramene par-dessus, se fait pesante et
s'largit. Ils restent ainsi sans mouvement, lis ensemble mais non
pntrs, dans l'exaltation croissante d'un inflexible dsir qu'ils ne
veulent pas satisfaire. Leurs bouches seules, d'abord, se sont prises.
Ils s'enivrent l'un de l'autre en affrontant sans les gurir leurs
virginits douloureuses.

On ne regarde rien d'aussi prs que le visage de la femme aime. Vus
dans le rapprochement excessif du baiser, les yeux de Chrysis semblent
normes. Quand elle les ferme, deux plis parallles subsistent sur
chaque paupire et une teinte uniformment terne s'tend depuis les
sourcils brillants jusqu' la naissance des joues. Quand elle les ouvre,
un anneau vert, mince comme un fil de soie, claire d'une couronne
l'insondable prunelle noire qui s'agrandit outre mesure sous les longs
cils recourbs. La petite chair rouge d'o coulent les larmes a des
palpitations soudaines.

Ce baiser ne finira plus. Il semble qu'il y ait sous la langue de
Chrysis, non pas du miel et du lait comme il est dit dans l'criture,
mais une eau vivante, mobile, enchante. Et cette langue elle-mme,
multiforme, qui se creuse et qui s'enroule, qui se retire et qui
s'tire, plus caressante que la main, plus expressive que les yeux,
fleur qui s'arrondit en pistil ou s'amincit en ptale, chair qui se
raidit pour frmir ou s'amollit pour lcher, Chrysis l'anime de toute sa
tendresse et de sa fantaisie passionne... puis ce sont des caresses
qu'elle prolonge et qui tournent. Le bout de ses doigts suffit 
treindre dans un rseau de crampes frissonnantes qui s'veillent le
long des ctes et ne s'vanouissent pas tout entires. Elle n'est
heureuse, a-t-elle dit, que secoue par le dsir ou nerve par
l'puisement: la transition l'effraie comme une souffrance. Ds que son
amant l'y invite, elle l'carte de ses bras tendus; ses genoux se
serrent, ses lvres deviennent suppliantes. Dmtrios l'y contraint par
la force.


... Aucun spectacle de la nature, ni les flammes occidentales, ni la
tempte dans les palmiers, ni la foudre, ni le mirage, ni les grands
soulvements des eaux ne semblent dignes d'tonnement  ceux qui ont vu
dans leurs bras la transfiguration de la femme. Chrysis devient
prodigieuse. Tour  tour cambre ou retombante, un coude relev sur les
coussins, elle saisit le coin d'un oreiller, s'y cramponne comme une
moribonde et suffoque, la tte en arrire. Ses yeux clairs de
reconnaissance fixent dans le coin des paupires le vertige de leur
regard. Ses joues sont resplendissantes. La courbe de sa chevelure est
d'un mouvement qui dconcerte. Deux lignes musculaires admirables,
descendant de l'oreille  l'paule, viennent s'unir sous le sein droit
qu'elles portent comme un fruit.

Dmtrios contemple avec une sorte de crainte religieuse cette fureur de
la desse dans le corps fminin, ce transport de tout un tre, cette
convulsion surhumaine dont il est la cause directe, qu'il exalte ou
rprime librement, et qui, pour la millime fois, le confond.

Sous ses yeux, toutes les puissances de la vie s'efforcent et se
magnifient pour crer. Les mamelles ont dj pris jusqu' leurs bouts
exagrs la majest maternelle. Le ventre sacr de la femme accomplit la
conception...

Et ces plaintes, ces plaintes lamentables qui pleurent d'avance
l'accouchement!




II

LA FOULE


Dans la matine o prit fin la bacchanale chez Bacchis, il y eut un
vnement  Alexandrie: la pluie tomba.

Aussitt, contrairement  ce qui se passe d'ordinaire dans les pays
moins africains, tout le monde fut dehors pour recevoir l'onde.

Le phnomne n'avait rien de torrentiel ni d'orageux. De larges gouttes
tides, du haut d'un nuage violet, traversaient l'air. Les femmes les
sentaient mouiller leurs poitrines et leurs cheveux htivement nous.
Les hommes regardaient le ciel avec intrt. Des petits enfants riaient
aux clats en tranant leurs pieds nus dans la boue superficielle.

Puis le nuage s'vanouit parmi la lumire; le ciel resta implacablement
pur, et peu de temps aprs midi la boue tait redevenue poussire sous
le soleil.


Mais cette averse passagre avait suffi. La ville en tait gaye. Les
hommes demeurrent ensemble sur les dalles de l'Agora et les femmes se
mlrent par groupes en croisant leurs voix clatantes.

Les courtisanes seules taient l, car le troisime jour des Aphrodisies
tant rserv  la dvotion exclusive des femmes maries, celles-ci
venaient de se rendre en grande thorie sur la route de l'Astarteon, et
il n'y avait plus sur la place que des robes  fleurs et des yeux noirs
de fard.

Comme Myrtocleia passait, une jeune fille nomme Philotis, qui causait
avec beaucoup d'autres, la tira par le noeud de sa manche.

H, petite! Tu as jou chez Bacchis, hier! Qu'est-ce qui s'est pass?
Qu'est-ce qu'on y a fait? Bacchis a-t-elle ajout un nouveau collier 
plaques pour cacher les valles de son cou? Porte-t-elle des seins en
bois, ou en cuivre? Avait-elle oubli de teindre ses petits cheveux
blancs des tempes avant de mettre sa perruque? Allons, parle, poisson
frit!

--Si tu crois que je l'ai regarde! Je suis arrive aprs le repas, j'ai
jou ma scne, j'ai reu mon prix et je suis partie en courant.

--Oh! je sais que tu ne te dbauches pas!

--Pour tacher ma robe et recevoir des coups, non, Philotis. Il n'y a que
les femmes riches qui puissent faire l'orgie. Les petites joueuses de
flte n'y gagnent que des larmes.

--Quand on ne veut pas tacher sa robe, on la laisse dans l'antichambre.
Quand on reoit des coups de poing, on se fait payer double. C'est
lmentaire. Ainsi tu n'as rien  nous apprendre? pas une aventure, pas
une plaisanterie, pas un scandale? Nous billons comme des ibis. Invente
quelque chose si tu ne sais rien.

--Mon amie Thano est reste aprs moi. Quand je me suis rveille, tout
 l'heure, elle n'tait pas encore rentre. La fte dure peut-tre
toujours.

--C'est fini, dit une femme, Thano est l-bas, contre le mur
Cramique.


Les courtisanes y coururent, mais  quelques pas elles s'arrtrent avec
un sourire de piti. Thano, dans le vertige de l'ivresse la plus
ingnue, tirait avec obstination une rose presque dfleurie dont les
pines s'accrochaient  ses cheveux. Sa tunique jaune tait souille de
rouge et blanc comme si toute l'orgie avait pass sur elle. L'agrafe de
bronze qui retenait sur l'paule gauche les plis convergents de l'toffe
pendait plus bas que la ceinture et dcouvrait la boule mouvante d'un
jeune sein dj trop mr, qui gardait deux stigmates de pourpre.

Ds qu'elle aperut Myrtocleia, elle partit brusquement de cet clat de
rire singulier que tout le monde connaissait  Alexandrie et qui l'avait
fait surnommer la Poule. C'tait un interminable gloussement de
pondeuse, une cascade de gaiet qui redescendait  l'essouffler, puis
reprenait par un cri suraigu, et ainsi de suite, d'une faon rythme,
dans une joie de volaille triomphante.

Un oeuf! un oeuf! dit Philotis.

Mais Myrtocleia fit un geste:

Viens, Thano. Il faut te coucher. Tu n'es pas bien. Viens avec moi.

--Ah! ha!... Ah! ha!... riait l'enfant.

Et elle prit son sein dans sa petite main en criant d'une voix altre:

Ah! ha!... le miroir...

--Viens! rptait Myrto impatiente.

--Le miroir... il est vol, vol, vol! Ah! haaaa! Je ne rirai jamais
tant quand je vivrais plus que Cronos. Vol, vol, le miroir d'argent!

La chanteuse voulait l'entraner, mais Philotis avait compris.

Oh! cria-t-elle aux autres en levant les deux bras en l'air. Accourez
donc! on apprend des nouvelles! Le miroir de Bacchis est vol!

Et toutes s'exclamrent:

Papae! Le miroir de Bacchis!


En un instant, trente femmes se pressrent autour de la joueuse de
flte.

--Qu'est-ce qui se passe?

--Comment?

--On a vol le miroir de Bacchis; c'est Thano qui vient de le dire.

--Mais quand cela?

--Qui est-ce qui l'a pris?

L'enfant haussa les paules:

Est-ce que je sais!

--Tu as pass la nuit l-bas. Tu dois savoir. Ce n'est pas possible. Qui
est entr chez elle? On te l'a dit sans doute. Rappelle-toi, Thano.

--Est-ce que je sais? Ils taient plus de vingt dans la salle... ils
m'avaient loue comme joueuse de flte, mais ils m'ont empche de jouer
parce qu'ils n'aiment pas la musique. Ils m'ont demand de mimer la
figure de Dana et ils jetaient des pices d'or sur moi, et Bacchis me
les prenait toutes... Et quoi encore? C'taient des fous. Ils m'ont fait
boire la tte en bas dans un cratre beaucoup trop plein o ils avaient
vers sept coupes parce qu'il y avait sept vins sur la table. J'avais la
figure toute mouille. Mme mes cheveux trempaient, et mes roses.

--Oui, interrompit Myrto, tu es une fort vilaine fille. Mais le miroir?
Qui est-ce qui l'a pris?

--Justement! quand on m'a remise sur mes pieds, j'avais le sang  la
tte et du vin jusqu'aux oreilles. Ha! ha! ils se sont tous mis 
rire... Bachis a envoy chercher le miroir... Ha! ha! il n'y tait plus.
Quelqu'un l'avait pris.

--Qui? On te demande qui?

--Ce n'est pas moi, voil ce que je sais. On ne pouvait pas me fouiller:
j'tais toute nue. Je ne cacherais pas un miroir comme une drachme sous
ma paupire. Ce n'est pas moi, voil ce que je sais. Elle a mis une
esclave en croix, c'est peut-tre  cause de cela... Quand j'ai vu qu'on
ne me regardait plus, j'ai ramass les pices de Dana. Tiens, Myrto,
j'en ai cinq, tu achteras des robes pour nous trois.

                                    *
                                   * *

Le bruit du vol s'tait rpandu peu  peu sur toute la place. Les
courtisanes ne cachaient pas leur satisfaction envieuse. Une curiosit
bruyante animait les groupes en mouvement.

C'est une femme, disait Philotis, c'est une femme qui a fait ce
coup-l.

--Oui, le miroir tait bien cach. Un voleur aurait pu tout emporter
dans la chambre et tout bouleverser sans trouver la pierre.

--Bacchis avait des ennemies, ses anciennes amies surtout. Celles-l
savaient tous ses secrets. L'une d'elles l'aura fait attirer quelque
part et sera entre chez elle  l'heure o le soleil est chaud et les
rues presque dsertes.

--Oh! Elle l'a peut-tre fait vendre, son miroir, pour payer ses dettes.

--Si c'tait un de ses amants? On dit qu'elle prend des portefaix
maintenant.

--Non, c'est une femme, j'en suis sre.

--Par les deux desses! C'est bien fait!


Tout  coup, une cohue plus houleuse encore se poussa vers un point de
l'Agora, suivie d'une rumeur croissante qui attira tous les passants.

Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?

Et une voix aigu dominant le tumulte cria par-dessus les ttes
anxieuses:

On a tu la femme du grand-prtre!

Une motion violente s'empara de toute la foule. On n'y croyait pas. On
ne voulait pas penser qu'au milieu des Aphrodisies un tel meurtre tait
venu jeter le courroux des dieux sur la ville. Mais de toutes parts la
mme phrase se rptait de bouche en bouche:

On a tu la femme du grand-prtre! la fte du temple est suspendue!


Rapidement les nouvelles arrivaient. Le corps avait t trouv, couch
sur un banc de marbre rose, dans un lieu cart, au sommet des jardins.
Une longue aiguille d'or traversait le sein gauche; la blessure n'avait
pas saign; mais l'assassin avait coup tous les cheveux de la jeune
femme, et emport le peigne antique de la reine Nitaoucrt.

Aprs les premiers cris d'angoisse, une stupeur profonde plana. La
multitude grossissait d'instant en instant. La ville entire tait l,
mer de ttes nues et de chapeaux de femmes, troupeau immense qui
dbouchait  la fois de toutes les rues pleines d'ombre bleue dans la
lumire clatante de l'Agora d'Alexandrie. On n'avait pas vu pareille
affluence depuis le jour o Ptolme Aulte avait t chass du trne
par les partisans de Brnice. Encore les rvolutions politiques
paraissaient-elles moins terribles que ce crime de lse-religion, dont
le salut de la cit pouvait dpendre. Les hommes s'crasaient autour des
tmoins. On demandait de nouveaux dtails. On mettait des conjectures.
Des femmes apprenaient aux nouveaux arrivants le vol du clbre miroir.
Les plus aviss affirmaient que ces deux crimes simultans s'taient
faits par la mme main. Mais laquelle? Des filles, qui avaient dpos la
veille leur offrande pour l'anne suivante, craignirent que la desse ne
leur en tnt plus compte, et sanglotrent assises, la tte dans leur
robe.

Une superstition ancienne voulait que deux vnements semblables fussent
suivis d'un troisime plus grave. La foule attendait celui-l. Aprs le
miroir et le peigne, qu'avait pris le mystrieux larron? Une atmosphre
touffante, enflamme par le vent du sud et pleine de sable en
poussire, pesait sur la foule immobile.

Insensiblement, comme si cette masse humaine et t un seul tre, elle
fut prise d'un frisson qui s'accrut par degrs jusqu' la terreur
panique, et tous les yeux se fixrent vers un mme point de l'horizon.

C'tait  l'extrmit lointaine de la grande avenue rectiligne qui de la
porte de Canope traversait Alexandrie et menait du Temple  l'Agora. L,
au plus haut point de la cte douce, o la voie s'ouvrait sur le ciel,
une seconde multitude effare venait d'apparatre et courait en
descendant vers la premire.

Les courtisanes! Les courtisanes sacres!

Personne ne bougea. On n'osait pas aller  leur rencontre, de peur
d'apprendre un nouveau dsastre. Elles arrivaient comme une inondation
vivante, prcdes du bruit sourd de leur course sur le sol. Elles
levaient les bras, elles se bousculaient, elles semblaient fuir une
arme. On les reconnaissait,  prsent. On distinguait leurs robes,
leurs ceintures, leurs cheveux. Des rayons de lumire frappaient les
bijoux d'or. Elles taient toutes proches. Elles ouvraient la bouche...
le silence se fit.


On a vol le collier de la Desse, les Vraies Perles de l'Anadyomne!


Une clameur dsespre accueillit la fatale parole. La foule se retira
d'abord comme une vague, puis s'engouffra en avant, battant les murs,
emplissant la voie, refoulant les femmes effrayes, dans la longue
avenue du Drme, vers la sainte immortelle perdue.




III

LA RPONSE


Et l'agora demeura vide, comme une plage aprs la mare.

Vide, non pas compltement: un homme et une femme restrent, ceux-l
seuls qui savaient le secret de la grande motion publique, et qui, l'un
par l'autre, l'avaient cause: Chrysis et Dmtrios.

Le jeune homme tait assis sur un bloc de marbre prs du port. La jeune
femme tait debout  l'autre extrmit de la place. Ils ne pouvaient se
reconnatre; mais ils se devinrent mutuellement; Chrysis courut sous le
soleil, ivre d'orgueil et enfin de dsir.

Tu l'as fait! s'cria-t-elle. Tu l'as donc fait!

--Oui, dit simplement le jeune homme. Tu es obie.

Elle se jeta sur ses genoux et l'embrassa dans une treinte dlirante.

Je t'aime! Je t'aime! Jamais je n'ai senti ce que je sens. Dieux! Je
sais donc ce que c'est que d'tre amoureuse! Tu le vois, mon aim, je te
donne plus, moi, que je ne t'avais promis avant-hier. Moi qui n'ai
jamais dsir personne, je ne pouvais pas penser que je changerais si
vite. Je ne t'avais vendu que mon corps sur le lit, maintenant je te
donne tout ce que j'ai de bon, tout ce que j'ai de pur, de sincre et de
passionn, toute mon me qui est vierge, Dmtrios, songes-y! Viens avec
moi, quittons cette ville pour un temps, allons dans un lieu cach, o
il n'y ait que toi et moi. Nous aurons l des jours comme il n'y en eut
pas avant nous sur la terre. Jamais un amant n'a fait ce que tu viens de
faire pour moi. Jamais une femme n'a aim comme j'aime; ce n'est pas
possible! ce n'est pas possible! Je ne peux presque pas parler,
tellement j'ai la gorge touffe. Tu vois, je pleure. Je sais aussi,
maintenant, ce que c'est que pleurer: c'est tre trop heureuse... Mais
tu ne rponds pas! Tu ne dis rien! Embrasse-moi...


Dmtrios allongea la jambe droite afin d'abaisser son genou qui se
fatiguait un peu. Puis il fit lever la jeune femme, se leva lui-mme,
secoua son vtement pour arer les plis, et dit doucement:


Non... Adieu.


Et il s'en alla d'un pas tranquille.


Chrysis, au comble de la stupeur, restait la bouche ouverte et la main
pendante.

Quoi?... quoi?... qu'est-ce que tu dis?

--Je te dis: adieu, articula-t-il sans lever la voix.

--Mais... mais ce n'est donc pas toi qui...

--Si. Je te l'avais promis.

--Alors... Je ne comprends plus.

--Ma chre, que tu comprennes ou non, c'est assez indiffrent. Je laisse
ce petit mystre  tes mditations. Si ce que tu m'as dit est vrai,
elles menacent d'tre prolonges. Voil qui vient  point pour les
occuper. Adieu.

--Dmtrios! Qu'est-ce que j'entends?... D'o t'est venu ce ton-l?
Est-ce bien toi qui parles? Explique-moi! Je t'en conjure! Qu'est-il
arriv entre nous? C'est  se briser la tte contre les murailles...

--Faut-il rpter cent fois les mmes choses! Oui, j'ai pris le miroir;
oui, j'ai tu la prtresse Touni pour avoir le peigne antique; oui, j'ai
enlev du col de la desse le grand collier de perles  sept rangs. Je
devais te remettre les trois cadeaux en change d'un seul sacrifice de
ta part. C'tait l'estimer, n'est-il pas vrai? Or, j'ai cess de lui
attribuer cette valeur considrable et je ne te demande plus rien. Agis
de mme  ton tour et quittons-nous. J'admire que tu ne comprennes point
une situation dont la simplicit est si clatante.

--Mais garde-les, tes cadeaux! Est-ce que j'y pense! Est-ce que je te
les demande, tes cadeaux? Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? C'est
toi que je veux, toi seul...

--Oui, je le sais. Mais encore une fois, je ne veux plus, de mon ct;
et comme, pour qu'il y ait rendez-vous, il est indispensable d'obtenir 
la fois le consentement des deux amants, notre union risque fort de ne
pas se raliser si je persiste dans ma manire de voir. C'est ce que
j'essaye de te faire entendre avec toute la clart de parole dont je
suis susceptible. Je vois qu'elle est insuffisante; mais comme il ne
m'appartient pas de la rendre plus parfaite, je te prie de vouloir bien
accepter de bonne grce le fait accompli, sans pntrer ce qu'il a pour
toi d'obscur, puisque tu n'admets pas qu'il soit vraisemblable. Je
dsirerais vivement clore cet entretien qui ne peut avoir aucun rsultat
et qui m'entranerait peut-tre  des phrases dsobligeantes.

--On t'a parl de moi!

--Non.

--Oh! Je le devine! On t'a parl de moi, ne dis pas non! On t'a dit du
mal de moi! J'ai des ennemies terribles, Dmtrios! Il ne faut pas les
couter. Je te jure par les dieux, elles mentent!

--Je ne les connais pas.

--Crois-moi! crois-moi, Bien-Aim! Quel intrt aurais-je  te tromper,
puisque je n'attends rien de toi que toi-mme? Tu es le premier  qui je
parle ainsi...

Dmtrios la regarda dans les yeux.

Il est trop tard, dit-il. Je t'ai eue.

--Tu dlires... Quand cela? O? Comment?

--Je dis vrai. Je t'ai eue malgr toi. Ce que j'attendais de tes
complaisances, tu me l'as donn  ton insu. Le pays o tu voulais aller,
tu m'y as men en songe, cette nuit, et tu tais belle... ah! que tu
tais belle, Chrysis! Je suis revenu de ce pays-l. Aucune volont
humaine ne me forcera plus  le revoir. On n'a jamais le bonheur deux
fois avec le mme vnement. Je ne suis pas insens au point de gter un
souvenir heureux. Je te dois celui-ci, diras-tu? mais comme je n'ai aim
que ton ombre, tu me dispenseras, chre tte, de remercier ta ralit.


Chrysis se prit les tempes dans les mains.

C'est abominable! C'est abominable! Et il ose le dire! Et il s'en
contente!

--Tu prcises bien vite. Je t'ai dit que j'avais rv; es-tu sre que je
fusse endormi? Je t'ai dit que j'avais t heureux: est-ce que le
bonheur, pour toi, consiste exclusivement dans ce grossier frisson
physique que tu provoques si bien, m'as-tu dit, mais que tu n'as pas le
pouvoir de diversifier, puisqu'il est sensiblement le mme auprs de
toutes les femmes qui se donnent? Non, c'est toi-mme que tu diminues en
prenant cette allure inconvenante. Tu ne me parais pas bien connatre
toutes les flicits qui naissent de tes pas. Ce qui fait que les
matresses diffrent, c'est qu'elles ont chacune des faons personnelles
de prparer et de conclure un vnement en somme aussi monotone qu'il
est ncessaire, et dont la recherche ne vaudrait pas, si l'on n'avait
que lui en perspective, toute la peine que nous prenons pour trouver une
matresse parfaite. En cette prparation et en cette conclusion, parmi
toutes les femmes, tu excelles. Du moins, j'ai eu plaisir  me le
figurer, et peut-tre m'accorderas-tu qu'aprs avoir rv l'Aphrodite du
Temple, mon imagination n'a pas eu grand'peine  se reprsenter la femme
que tu es? Encore une fois, je ne te dirai pas s'il s'agit d'un songe
nocturne ou d'une erreur veille. Qu'il te suffise de savoir que, rve
ou conue, ton image m'est apparue dans un cadre extraordinaire.
Illusion; mais, sur toutes choses, je t'empcherai, Chrysis, de me
dsillusionner.

--Et moi, dans tout cela, que fais-tu de moi, moi qui t'aime encore
malgr les horreurs que j'entends de ta bouche? Ai-je eu conscience de
ton odieux rve? Ai-je t de moiti dans ce bonheur dont tu parles, et
que tu m'as vol, vol! A-t-on jamais ou dire qu'un amant et un
gosme assez pouvantable pour prendre son plaisir de la femme qui
l'aime sans le lui faire partager?... Cela confond la pense. J'en
deviendrai folle.


Ici Dmtrios quitta son ton de raillerie, et dit, d'une voix lgrement
tremblante:

T'inquitais-tu de moi quand tu profitais de ma passion soudaine pour
exiger, dans un instant d'garement, trois actes qui auraient pu briser
mon existence et qui laisseront toujours en moi le souvenir d'une triple
honte?

--Si je l'ai fait, c'tait pour t'attacher. Je ne t'aurais pas eu si je
m'tais donne.

--Bien. Tu as t satisfaite. Tu m'as tenu, pas pour longtemps, mais tu
m'as tenu, nanmoins, dans l'esclavage que tu voulais. Souffre
qu'aujourd'hui je me dlivre!

Il n'y a d'esclave que moi, Dmtrios.

--Oui, toi ou moi, mais l'un de nous deux s'il aime l'autre.
L'Esclavage! L'Esclavage! voil le vrai nom de la passion. Vous n'avez
toutes qu'un seul rve, qu'une seule ide au cerveau: faire que votre
faiblesse rompe la force de l'homme et que votre futilit gouverne son
intelligence! Ce que vous voulez, ds que les seins vous poussent, ce
n'est pas aimer ni tre aime, c'est lier un homme  vos chevilles,
l'abaisser, lui ployer la tte et mettre vos sandales dessus. Alors vous
pouvez, selon votre ambition, nous arracher l'pe, le ciseau ou le
compas, briser tout ce qui vous dpasse, masculer tout ce qui vous fait
peur, prendre Hracls par les naseaux et lui faire filer la laine! Mais
quand vous n'avez pu flchir ni son front ni son caractre, vous adorez
le poing qui vous bat, le genou qui vous terrasse, la bouche mme qui
vous insulte! L'homme qui a refus de baiser vos pieds nus, s'il vous
viole, comble vos dsirs. Celui qui n'a pas pleur quand vous quittiez
sa maison peut vous y traner par les cheveux: votre amour renatra de
vos larmes, car une seule chose vous console de ne pas imposer
l'esclavage, femmes amoureuses! c'est de le subir!

--Ah! Bats-moi, si tu veux! Mais aime-moi aprs!

Et elle l'treignit si brusquement qu'il n'eut pas le temps d'carter
ses lvres. Il se dgagea des deux bras  la fois:

Je te dteste. Adieu, dit-il.

Mais Chrysis s'accrocha  son manteau:

Ne mens pas. Tu m'adores. Tu as l'me toute pleine de moi; mais tu as
honte d'avoir cd. coute, coute, Bien-Aim! S'il ne te faut que cela
pour consoler ton orgueil, je suis prte  donner, pour t'avoir, plus
encore que je ne t'ai demand. Quelque sacrifice que je te fasse, aprs
notre runion je ne me plaindrai pas de la vie.


Dmtrios la regarda curieusement; et comme elle, l'avant-veille, sur la
jete, il lui dit:

Quel serment fais-tu?

--Par l'Aphrodite, aussi.

--Tu ne crois pas  l'Aphrodite. Jure par Iahveh abaoth.

La Galilenne plit.

On ne jure pas par Iahveh.

--Tu refuses?

--C'est un serment terrible.

--C'est celui qu'il me faut.

Elle hsita quelque temps, puis dit  voix basse:

J'en fais le serment par Iahveh. Que demandes-tu de moi, Dmtrios?


Le jeune homme se tut.


Parle, Bien-Aim! dit Chrysis. Dis-moi vite. J'ai peur.

--Oh! c'est peu de chose.

--Mais quoi encore!

--Je ne veux pas te demander de me donner  ton tour trois cadeaux,
fussent-ils aussi simples que les premiers taient rares. Ce serait
contre les usages. Mais je peux te demander d'en recevoir, n'est-ce pas?

--Assurment, dit Chrysis joyeuse.

--Ce miroir, ce peigne, ce collier, que tu m'as fait prendre pour toi,
tu n'esprais pas en user, n'est-ce pas? Un miroir vol, le peigne d'une
victime et le collier de la desse, ce ne sont pas des bijoux dont on
puisse faire talage.

--Quelle ide!

--Non. Je le pensais bien. C'est donc par pure cruaut que tu m'as
pouss  les ravir au prix des trois crimes dont la ville entire est
bouleverse aujourd'hui? Eh bien, tu vas les porter.

--Quoi!

--Tu vas aller dans le petit jardin clos o se trouve la statue d'Herms
Stygien. Cet endroit est toujours dsert et tu ne risques pas d'y tre
trouble. Tu enlveras le talon gauche du dieu. La pierre est brise, tu
verras. L, dans l'intrieur du socle, tu trouveras le miroir de Bacchis
et tu le prendras  la main: tu trouveras le grand peigne de Nitaoucrt
et tu l'enfonceras dans tes cheveux; tu trouveras les sept colliers de
perles de la desse Aphrodite, et tu les mettras  ton cou. Ainsi pare,
belle Chrysis, tu t'en iras par la ville. La foule va te livrer aux
soldats de la reine; mais tu auras ce que tu souhaitais et j'irai te
voir dans ta prison avant le lever du soleil.




IV

LE JARDIN D'HERMANUBIS


Le premier mouvement de Chrysis fut de hausser les paules. Elle ne
serait pas si nave que de tenir son serment!


Le second fut d'aller voir.


Une curiosit croissante la poussait vers le mystrieux endroit o
Dmtrios avait cach les trois dpouilles criminelles. Elle voulait les
prendre, les toucher de la main, les faire briller au soleil, les
possder un instant. Il lui semblait que sa victoire ne serait tout 
fait complte tant qu'elle n'aurait pas saisi le butin de ses ambitions.

Quant  Dmtrios, elle saurait bien le reprendre par une manoeuvre
ultrieure. Comment croire qu'il s'tait dtach d'elle  jamais? La
passion qu'elle lui supposait n'tait pas de celles qui s'teignent sans
retour dans le coeur de l'homme. Les femmes qu'on a beaucoup aimes
forment dans la mmoire une famille d'lection, et la rencontre d'une
ancienne matresse, mme hae, mme oublie, veille un trouble
inattendu d'o peut rejaillir l'amour nouveau. Chrysis n'ignorait pas
cela. Si ardente qu'elle ft elle-mme, si presse de conqurir ce
premier homme qu'elle et aim, elle n'tait pas assez folle pour
l'acheter du prix de sa vie quand elle voyait tant d'autres moyens de le
sduire plus simplement.

Et cependant... quelle fin bienheureuse il lui avait propose!

Sous les yeux d'une foule innombrable, porter le miroir antique o
Sapph s'tait mire, le peigne qui avait assembl les cheveux royaux de
Nitaoucrt, le collier des perles marines qui avaient roul dans la
conque de la desse Anadyomne... Puis du soir au matin connatre
perdument tout ce que l'amour le plus emport peut faire prouver  une
femme... et vers le milieu du jour, mourir sans effort... Quel
incomparable destin!

Elle ferma les yeux...


Mais non; elle ne voulait pas se laisser tenter.

Elle monta en droite ligne,  travers Rhacotis, la rue qui menait au
Grand Serapeion. Cette voie, perce par les Grecs, avait quelque chose
de disparate dans ce quartier de ruelles angulaires. Les deux
populations s'y mlaient bizarrement, dans une promiscuit encore un peu
haineuse. Entre les gyptiens vtus de chemises bleues, les tuniques
crues des Hellnes faisaient des passages de blancheurs. Chrysis
montait d'un pas rapide, sans couter les conversations o le peuple
s'entretenait des crimes commis pour elle.

Devant les marches du monument, elle tourna  droite, prit une rue
obscure, puis une autre dont les maisons se touchaient presque par les
terrasses, traversa une petite place en toile o, prs d'une tache de
soleil, deux fillettes trs brunes jouaient dans une fontaine, et enfin
elle s'arrta.

                                    *
                                   * *

Le jardin d'Herms Anubis tait une petite ncropole depuis longtemps
abandonne, une sorte de terrain vague o les parents ne venaient plus
porter les libations aux morts et que les passants vitaient
d'approcher. Au milieu des tombes croulantes, Chrysis s'avana dans le
plus grand silence, peureuse  chaque pierre qui craquait sous ses pas.
Le vent, toujours charg de sable fin, agitait ses cheveux sur les
tempes, et gonflait son voile de soie carlate vers les feuilles
blanches des sycomores.

Elle dcouvrit la statue entre trois monuments funbres qui la cachaient
de tous cts et l'enfermaient dans un triangle. L'endroit tait bien
choisi pour enfouir un secret mortel. Chrysis se glissa comme elle put
dans le passage troit et pierreux: en voyant la statue, elle plit
lgrement.

Le dieu  tte de chacal tait debout, la jambe droite en avant, la
coiffure tombante et perce de deux trous d'o sortaient les bras. La
tte se penchait du haut du corps rigide, suivant le mouvement des mains
qui faisaient le geste de l'embaumeur. Le pied gauche tait descell.

D'un regard lent et craintif, Chrysis s'assura qu'elle tait bien seule.
Un petit bruit derrire elle la fit frissonner; mais ce n'tait qu'un
lzard vert qui fuyait dans une fissure de marbre.

Alors elle osa prendre enfin le pied cass de la statue.

Elle le souleva obliquement et non sans quelque peine, car il entranait
avec lui une partie du socle vid qui reposait sur le pidestal.

Et sous la pierre elle vit briller tout  coup les normes perles.


Elle tira le collier tout entier. Qu'il tait lourd! elle n'aurait pas
pens que des perles presque sans monture pussent peser d'un tel poids 
la main. Les globes de nacre taient tous d'une merveilleuse rondeur et
d'un orient presque lunaire. Les sept rangs se succdaient, l'un aprs
l'autre, en s'largissant comme des moires circulaires sur une eau
pleine d'toiles.


Elle le mit  son cou.

D'une main elle l'tagea, les yeux ferms pour mieux sentir le froid des
perles sur la peau. Elle disposa les sept rangs avec rgularit le long
de sa poitrine nue et fit descendre le dernier dans l'intervalle chaud
des seins.

Ensuite elle prit le peigne d'ivoire, le considra quelque temps,
caressa la figurine blanche qui tait sculpte dans la mince couronne,
et plongea le bijou dans ses cheveux plusieurs fois avant de le fixer o
elle le voulait.

Puis elle tira du socle le miroir d'argent, s'y regarda, y vit son
triomphe, ses yeux clairs d'orgueil, ses paules pares des dpouilles
des dieux...


Et s'enveloppant mme les cheveux dans sa grande cyclas carlate, elle
sortit de la ncropole sans quitter les bijoux terribles.




V

LES MURAILLES DE POURPRE


Quand, de la bouche des hirodoules, le peuple eut appris pour la
seconde fois la certitude du sacrilge, il s'coula lentement  travers
les jardins.

Les courtisanes du temple se pressaient par centaines le long des
chemins d'oliviers noirs. Quelques-unes rpandaient de la cendre sur
leur tte. D'autres frottaient leur front dans la poussire, ou tiraient
leurs cheveux, ou se griffaient les seins, en signe de calamit. Les
yeux sur le bras, beaucoup sanglotrent.


La foule redescendit en silence, dans la ville, par le Drme et par les
quais. Un deuil universel consternait les rues. Les boutiquiers avaient
rentr prcipitamment, par frayeur, leurs talages multicolores, et des
auvents de bois fixs par des barres se succdaient comme une palissade
monotone au rez-de-chausse des maisons aveugles.

La vie du port s'tait arrte. Les matelots assis sur les bords de
pierre restaient immobiles, les joues dans les mains. Les vaisseaux
prts  partir avaient fait relever leurs longues rames et carguer leurs
voiles aigus le long des mts balancs par le vent. Ceux qui voulaient
entrer en rade attendaient au large les signaux, et quelques-uns de
leurs passagers qui avaient des parents au palais de la reine, croyant 
une rvolution sanglante, sacrifiaient aux dieux infernaux.


Au coin de l'le du Phare et de la jete, Rhodis, dans la multitude,
reconnut Chrysis auprs d'elle.

Ah! Chrys! garde-moi, j'ai peur. Myrto est l; mais la foule est si
grande... j'ai peur qu'on nous spare. Prends-nous par la main.

--Tu sais, dit Myrtocleia, tu sais ce qui se passe? Connat-on le
coupable? Est-il  la torture? Depuis Hrostrate on n'a rien vu de tel.
Les Olympiens nous abandonnent. Que va-t-il advenir de nous? Chrysis ne
rpondit pas.

Nous avions donn des colombes, dit la petite joueuse de flte. La
desse s'en souviendra-t-elle? La desse doit tre irrite. Et toi, et
toi, ma pauvre Chrys! Toi qui devais tre aujourd'hui ou trs heureuse
ou trs puissante...

--Tout est fait, dit la courtisane.

--Comment dis-tu!

Chrysis fit deux pas en arrire et leva la main droite prs de la
bouche.

Regarde bien, ma Rhodis; regarde, Myrtocleia. Ce que vous verrez
aujourd'hui, les yeux humains ne l'ont jamais vu, depuis le jour o la
desse est descendue sur l'Ida. Et jusqu' la fin du monde on ne le
reverra plus sur la terre. Les deux amies, stupfaites, se reculrent,
la croyant folle. Mais Chrysis, perdue dans son rve, marcha jusqu'au
monstrueux Phare, montagne de marbre flamboyant  huit tages
hexagonaux. Elle poussa la porte de bronze, et profitant de
l'inattention publique, elle la referma de l'intrieur en abaissant les
barres sonores.


Quelques instants s'coulrent.

La foule grondait perptuellement. La houle vivante ajoutait sa rumeur
aux bouleversements rguliers des eaux.

Tout  coup, un cri s'leva, rpt par cent mille poitrines:

Aphrodite!!

--Aphrodite!!!


Un tonnerre de cris clata. La joie, l'enthousiasme de tout un peuple
chantait dans un indescriptible tumulte d'allgresse au pied des
murailles du Phare.

La cohue qui couvrait la jete afflua violemment dans l'le, envahit les
rochers, monta dans les mts de signaux, sur les tours fortifies. L'le
tait pleine, plus que pleine, et la foule arrivait toujours plus
compacte, dans une pousse de fleuve dbord, qui rejetait  la mer de
longues ranges humaines, du haut de la falaise abrupte.

On ne voyait pas la fin de cette inondation d'hommes. Depuis le palais
des Ptolmes jusqu' la muraille du canal, les rives du Port Royal, du
Grand-Port et de l'Eunoste regorgeaient d'une masse serre qui se
nourrissait indfiniment par les embouchures des rues. Au-dessus de cet
ocan, agit de remous immenses, cumeux de bras et de visages, flottait
comme une barque en pril la litire aux voiles jaunes de la reine
Brnice. Et d'instant en instant s'augmentant de bouches nouvelles, le
bruit devenait formidable.


Ni Hlne sur les portes Sces, ni Phryn dans les flots d'leusis, ni
Thas faisant allumer l'incendie de Perspolis n'ont connu ce qu'est le
triomphe.

                                    *
                                   * *

Chrysis tait apparue par la porte de l'Occident, sur la premire
terrasse du monument rouge.

Elle tait nue comme la desse, elle tenait des deux mains les coins de
son voile carlate que le vent enlevait sur le ciel du soir, et de la
main droite le miroir o se refltait le soleil couchant.

Avec lenteur, la tte penche, par un mouvement d'une grce et d'une
majest infinies, elle monta la rampe extrieure qui ceignait d'une
spirale la haute tour vermeille. Son voile frissonnait comme une flamme.
Le crpuscule embras rougissait le collier de perles comme une rivire
de rubis. Elle montait, et dans cette gloire, sa peau clatante arborait
toute la magnificence de la chair, le sang, le feu, le carmin bleutre,
le rouge velout, le rose vif, et, tournant avec les grandes murailles
de pourpre, elle s'en allait vers le ciel.




LIVRE V




I

LA SUPRME NUIT


Tu es aime des dieux, dit le vieux gelier. Si moi, pauvre esclave,
j'avais fait la centime partie de tes crimes, je me serais vu lier sur
un chevalet, pendu par les pieds, dchir de coups, corch avec des
pinces. On m'aurait vers du vinaigre dans les narines, on m'aurait
charg de briques jusqu' m'touffer, et si j'tais mort de douleur, mon
corps nourrirait dj les chacals des plaines brles. Mais toi qui as
tout vol, tout tu, tout profan, on te rserve la cigu douce et on te
prte une bonne chambre dans l'intervalle. Zeus me foudroie si je sais
pourquoi! Tu dois connatre quelqu'un au palais.

--Donne-moi des figues, dit Chrysis. J'ai la bouche sche.

Le vieil esclave lui apporta dans une corbeille verte une douzaine de
figues blettes  point.

Chrysis resta seule.


Elle s'assit et se releva, elle fit le tour de sa chambre, elle frappa
les murs avec la paume de la main sans penser  quoi que ce ft. Elle
droula ses cheveux pour les rafrachir, puis les renoua presque
aussitt.

On lui avait fait mettre un long vtement de laine blanche. L'toffe
tait chaude. Chrysis se sentit toute baigne de sueur. Elle tira les
bras, billa, et s'accouda sur la haute fentre.


Au dehors, la lune clatante luisait dans un ciel d'une puret liquide,
un ciel si ple et si clair qu'on n'y voyait pas une toile.


C'tait par une semblable nuit que, sept ans auparavant, Chrysis avait
quitt la terre de Genezareth.

Elle se rappela... ils taient cinq. C'taient des vendeurs d'ivoire.
Ils paraient des chevaux  longue queue avec des houppes bigarres. Ils
avaient abord l'enfant au bord d'une citerne ronde...


Et avant cela, le lac bleutre, le ciel transparent, l'air lger du pays
de Glil.

La maison tait environne de lins roses et de tamaris. Des cpriers
pineux piquaient les doigts qui allaient saisir les phalnes... On
croyait voir la couleur du vent dans les ondulations des fines
gramines...

Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide o l'on
trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleurs;
et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie
et de grands lys sur les montagnes, et la ligne des montagnes tait
celle d'un jeune sein...


Chrysis ferma les yeux avec un faible sourire qui s'teignit tout 
coup. L'ide de la mort venait de la saisir. Et elle sentit qu'elle ne
pourrait plus, jusqu' la fin, cesser de penser.

Ah! se dit-elle, qu'ai-je fait! Pourquoi ai-je rencontr cet homme?
Pourquoi m'a-t-il coute? Pourquoi me suis-je laiss prendre,  mon
tour? Pourquoi faut-il que, mme maintenant, je ne regrette rien!

Ne pas aimer ou ne pas vivre: voil quel choix Dieu m'a donn. Qu'ai-je
donc fait pour tre punie?

Et il lui revint  la mmoire des fragments de versets sacrs qu'elle
avait entendu citer dans son enfance. Depuis sept ans, elle n'y pensait
plus. Mais ils revenaient, l'un aprs l'autre, avec une prcision
implacable, s'appliquer  sa vie et lui prdire sa peine.


Elle murmura:


Il est crit:

    Je me souviens de ton amour lorsque tu tais jeune...
    Tu as ds longtemps bris ton joug,
    Rompu tes liens.
    Et tu as dit: Je ne veux plus tre esclave;
    Mais sous toute colline leve
    Et sous tout arbre vert
    Tu t'es courbe, comme une prostitue[2].

  [2] Jrmie, II, 2, 20.

Il est crit:

    J'irai aprs mes amants
    Qui me donnent mon pain et mon eau
    Et ma laine et mon lin
    Et mon huile et mon vin[3].

  [3] Ose, II, 7.

Il est crit:

    Comment dirais-tu: Je ne suis point souille.
    Regarde tes pas dans la valle,
    Reconnais ce que tu as fait,
    Chamelle vagabonde, nesse sauvage,
    Haletante et toujours en chaleur,
    Qui t'aurait empche de satisfaire ton dsir?[4]

  [4] Jrmie, II, 23, 24.

Il est crit:

    _Elle a t courtisane en gypte_,
    Elle s'est enflamme pour des impudiques
    Dont le membre est comme celui des nes
    Et la semence comme celle des chevaux.
    Tu t'es souvenue des crimes de ta jeunesse en gypte,
    Quand on pressait tes seins parce qu'ils taient jeunes.[5]

  [5] Ezchiel, XXIII, 20, 21.

Oh! s'cria-t-elle. C'est moi! c'est moi!

Et il est crit encore:

    Tu t'es prostitue  de nombreux amants
    Et tu reviendras  moi! dit l'ternel.[6]

  [6] Jrmie, III, 1.

Mais mon chtiment aussi est crit!

    Voici: j'excite contre toi tes amants.
    Ils te jugeront selon leurs lois.
    Ils te couperont le nez et les oreilles
    Et ce qui reste de toi tombera par l'pe.[7]

  [7] Ezchiel, XXIII, 22-25.

Et encore:

    C'en est fait: elle est mise  nu, elle est emmene.
    Ses servantes gmissent comme des colombes
    Et se frappent la poitrine.[8]

  [8] Nahum, 111, 8.

Mais sait-on ce que dit l'criture, ajouta-t-elle pour se consoler.
N'est-il pas crit ailleurs:

  Je ne punirai pas vos filles parce qu'elles se prostituent.[9]

  [9] Ose, IV, 14.

Et ailleurs, l'criture ne conseille-t-elle pas:

  Va, mange et bois, car ds longtemps Dieu te fait russir. Qu'en tout
  temps tes vtements soient blancs et que l'huile parfume ne manque
  pas sur ta tte. _Jouis de la vie_ avec la femme que tu aimes, pendant
  tous les jours de ta vie de vanit que Dieu t'a donns sous le soleil,
  car il n'y a ni oeuvre, ni pense, ni science, ni sagesse, dans le
  sjour des morts, o tu vas.[10]

  [10] Ecclsiaste, IX, 7, 10.


Elle eut un frmissement, et se rpta  voix basse:

  Car il n'y a ni oeuvre, ni pense, ni science, ni sagesse dans le
  sjour des morts _o tu vas_.


  La lumire est douce. Ah! qu'il est agrable de voir le soleil.[11]

  [11] Id., XI, 7.

  Jeune homme, rjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton coeur  la joie,
  marche dans les voies de ton coeur et selon les visions de tes yeux,
  avant que tu ne t'en ailles vers ta demeure ternelle et que les
  pleureurs parcourent la rue; avant que la corde d'argent se rompe, que
  la lampe d'or se brise, que la cruche casse sur la fontaine, et que la
  roue casse au puits, avant que la poussire retourne  la terre, d'o
  elle a t tire.[12]

  [12] Id., XII, 1-8-9.

Avec un nouveau frisson elle se redit plus lentement:

  ... Avant que la poussire retourne  la terre, d'o elle a t
  tire...

Et comme elle se prenait la tte dans les mains, afin de rprimer sa
pense, elle sentit tout  coup, sans l'avoir prvue, la forme mortuaire
de son crne  travers la peau vivante: les tempes vides, les orbites
normes, le nez camard sous le cartilage et les maxillaires en saillie.

Horreur! C'tait donc cela qu'elle allait devenir! Avec une lucidit
effrayante elle eut la vision de son cadavre, et elle fit traner ses
mains sur son corps pour aller jusqu'au fond de cette ide si simple,
qui jusqu'ici ne lui tait pas venue,--qu'elle portait son squelette en
elle, que ce n'tait pas un rsultat de la mort, une mtamorphose, un
aboutissement, mais une chose que l'on promne, un spectre insparable
de la forme humaine,--et que la charpente de la vie est dj le symbole
du tombeau.

Un furieux dsir de vivre, de tout revoir, de tout recommencer, de tout
refaire, la souleva subitement. C'tait une rvolte en face de la mort;
l'impossibilit d'admettre qu'elle ne verrait pas le soir de ce matin
qui naissait; l'impossibilit de comprendre comment cette beaut, ce
corps, cette pense active, cette vie luxuriante de sa chair allaient,
en pleine ardeur, cesser d'tre, et pourrir.


La porte s'ouvrit tranquillement.

Dmtrios entra.




II

LA POUSSIRE RETOURNE  LA TERRE


Dmtrios! s'cria-t-elle.

Et elle se prcipita...


Mais aprs avoir soigneusement referm la serrure de bois, le jeune
homme n'avait plus boug, et il gardait dans le regard une tranquillit
si profonde que Chrysis en fut soudainement glace.


Elle esprait un lan, un mouvement des bras, des lvres, quelque chose,
une main tendue...

Dmtrios ne bougea pas.

Il attendit un instant en silence, avec une correction parfaite, comme
s'il voulait tablir clairement sa disponibilit.

Puis, voyant qu'on ne lui demandait rien, il fit quatre pas jusqu' la
fentre, et s'adossa dans l'ouverture en regardant le jour se lever.

Chrysis tait assise sur le lit trs bas, le regard fixe et presque
hbt.

Alors Dmtrios se parla en lui-mme.

Il vaut mieux, se dit-il, qu'il en soit ainsi. De tels jeux au moment
de la mort seraient en somme assez lugubres. J'admire seulement qu'elle
n'en ait pas eu, ds le dbut, le pressentiment, et qu'elle m'ait
accueilli avec cet enthousiasme. Pour moi, c'est une aventure termine.
Je regrette un peu qu'elle s'achve ainsi, car,  tout prendre, Chrysis
n'a eu d'autre tort que d'exprimer trs franchement une ambition qui et
t celle de la plupart des femmes, sans doute, et s'il ne fallait pas
jeter une victime  l'indignation du peuple, je me contenterais de faire
bannir cette jeune fille trop ardente, afin de me dlivrer d'elle tout
en lui laissant les joies de la vie. Mais il y a eu scandale et nul n'y
peut plus rien. Tels sont les effets de la passion. La volupt sans
pense, ou le contraire, l'ide sans jouissance n'ont pas de ces
funestes suites. Il faut avoir beaucoup de matresses, mais se garder,
avec l'aide des dieux, d'oublier que les bouches se ressemblent.

Ayant ainsi rsum par un audacieux aphorisme une de ses thories
morales, il reprit avec aisance le cours normal de ses ides.

Il se rappela vaguement une invitation  dner qu'il avait accepte pour
la veille, puis oublie dans le tourbillon des vnements, et il se
promit de s'excuser.

Il rflchit sur la question de savoir s'il devait mettre en vente son
esclave tailleur, vieillard qui restait attach aux traditions de coupe
du rgne prcdent et ne russissait qu'imparfaitement les plis  godets
des nouvelles tuniques. Il avait mme l'esprit si libre qu'il dessina
sur le mur avec la pointe de son bauchoir une tude htive pour son
groupe de _Zagreus et les Titans_, une variante qui modifiait le
mouvement du bras droit chez le principal personnage.

 peine tait-elle acheve, qu'on frappa doucement  la porte.

Dmtrios ouvrit sans hte. Le vieil excuteur entra, suivi de deux
hoplites casqus.

J'apporte la petite coupe, dit-il avec un sourire obsquieux 
l'adresse de l'amant royal.

Dmtrios garda le silence.


Chrysis gare leva la tte.


Allons, ma fille, reprit le gelier. C'est le moment. La cigu est
toute broye. Il n'y a plus vraiment qu' la prendre. N'aie pas peur. On
ne souffre point.


Chrysis regarda Dmtrios, qui ne dtourna pas les yeux.

Ne cessant plus de fixer sur lui ses larges prunelles noires entoures
de lumire verte, Chrysis tendit la main  droite, prit la coupe, et
lentement, la porta  sa bouche.

Elle y trempa les lvres. L'amertume du poison et aussi les douleurs de
l'empoisonnement avaient t tempres par un narcotique miell.

Elle but la moiti de la coupe, puis, soit qu'elle et vu faire ce geste
au thtre, dans le _Thyests_ d'Agathon, soit qu'il ft vraiment issu
d'un sentiment spontan, elle tendit le reste  Dmtrios... Mais le
jeune homme dclina de la main cette proposition indiscrte.

Alors la Galilenne prit la fin du breuvage jusqu' la pure verte qui
demeura au fond. Et il lui vint aux joues un sourire dchirant o il y
avait bien un peu de mpris.


Que faut-il faire? dit-elle au gelier.

--Promne-toi dans la chambre, ma fille, jusqu' ce que tu sentes tes
jambes lourdes. Alors tu te coucheras sur le dos, et le poison agira
tout seul.

Chrysis marcha jusqu' la fentre, appuya sa main sur le mur, sa tempe
sur sa main, et jeta vers l'aurore violette un dernier regard de
jeunesse perdue.

L'orient tait noy dans un lac de couleur. Une longue bande livide
comme une feuille d'eau enveloppait l'horizon d'une ceinture olivtre.
Au-dessus, plusieurs teintes naissaient l'une de l'autre, nappes
liquides de ciel glauque, iris, ou lilas, qui se fondaient
insensiblement dans l'azur plomb du ciel suprieur. Puis, ces tages de
nuances se soulevrent avec lenteur, une ligne d'or apparut, monta,
s'largit; un mince fil de pourpre claira cette aube morose, et dans un
flot de sang le soleil naquit.


Il est crit:

    La lumire est douce...


Elle resta ainsi, debout, tant que ses jambes purent la soutenir. Les
hoplites furent obligs de la porter sur le lit quand elle fit signe
qu'elle chancelait.


L, le vieillard disposa les plis blancs de la robe le long des membres
allongs. Puis il lui toucha les pieds et lui demanda:


As-tu senti?

Elle rpondit:


Non.


Il lui toucha encore les genoux et lui demanda:


As-tu senti?

Elle fit signe que non, et subitement, d'un mouvement de bouche et
d'paules (car ses mains mmes taient mortes), reprise d'une ardeur
suprme, et peut-tre du regret de cette heure strile, elle se souleva
vers Dmtrios... mais avant qu'il et pu rpondre, elle retomba sans
vie, les deux yeux teints pour toujours.


Alors l'excuteur ramena sur le visage les plis suprieurs du vtement;
et l'un des soldats assistants, supposant qu'un pass plus tendre avait
un jour runi ce jeune homme et cette jeune femme, trancha du bout de
son pe l'extrme boucle de la chevelure sur les dalles.


Dmtrios toucha cela dans sa main, et, en vrit, c'tait Chrysis tout
entire, l'or survivant de sa beaut, le prtexte mme de son nom...

Il prit la mche tide entre le pouce et les doigts, l'parpilla
lentement, peu  peu, et sous la semelle de sa chaussure il la mla dans
la poussire.




III

CHRYSIS IMMORTELLE


Quand Dmtrios se retrouva seul dans son atelier rouge encombr de
marbres, de maquettes, de chevalets et d'bauches, il voulut se remettre
au travail.

Le ciseau dans la main gauche et le maillet au poing droit, il reprit,
mais sans ardeur, une bauche interrompue. C'tait l'encolure d'un
cheval gigantesque destin au temple de Poseidn. Sous la crinire
coupe en brosse, la peau du cou, plisse par un mouvement de la tte,
s'incurvait gomtriquement comme une vasque marine onduleuse.

Trois jours auparavant, le dtail de cette musculature rgulire
concentrait dans l'esprit de Dmtrios tout l'intrt de la vie
quotidienne; mais le matin de la mort de Chrysis, l'aspect des choses
sembla chang. Moins calme qu'il ne voulait l'tre, Dmtrios n'arrivait
pas  fixer sa pense occupe ailleurs. Une sorte de voile insoulevable
s'interposait entre le marbre et lui. Il jeta son maillet et se mit 
marcher le long des pidestaux poudreux.


Soudain, il traversa la cour, appela un esclave et lui dit:

Prpare la piscine et les aromates. Tu me parfumeras aprs m'avoir
baign, tu me donneras mes vtements blancs et tu allumeras les
cassolettes rondes.

Quand il eut achev sa toilette, il fit venir deux autres esclaves:

Allez, dit-il,  la prison de la reine; remettez au gelier cette motte
de terre glaise et faites-la-lui porter dans la chambre o est morte la
courtisane Chrysis. Si le corps n'est pas jet dj dans la basse-fosse,
vous direz qu'on s'abstienne de rien excuter avant que j'en aie donn
l'ordre. Courez en avant. Allez.

Il mit un bauchoir dans le pli de sa ceinture et ouvrit la porte
principale sur l'avenue dserte du Drme.


Soudain il s'arrta sur le seuil, stupfi par la lumire immense des
midis de la terre africaine. La rue devait tre blanche et les maisons
blanches aussi, mais la flamme du soleil perpendiculaire lavait les
surfaces clatantes avec une telle furie de reflets, que les murs de
chaux et les dalles rverbraient  la fois des incandescences
prodigieuses de bleu d'ombre, de rouge et de vert, d'ocre brutal et
d'hyacinthe. De grandes couleurs frmissantes semblaient se dplacer
dans l'air et ne couvrir que par transparence l'ondoiement des faades
en feu. Les lignes elles-mmes se dformaient derrire cet
blouissement; la muraille droite de la rue s'arrondissait dans le
vague, flottait comme une toile, et  certains endroits devenait
invisible. Un chien couch prs d'une borne tait rellement cramoisi.

Enthousiasm d'admiration, Dmtrios vit dans ce spectacle un symbole de
sa nouvelle existence. Assez longtemps il avait vcu dans la nuit
solitaire, dans le silence et dans la paix. Assez longtemps il avait
pris pour lumire le clair de lune, et pour idal la ligne nonchalante
d'un mouvement trop dlicat. Son oeuvre n'tait pas virile. Sur la peau
de ses statues il y avait un frisson glac.

Pendant l'aventure tragique qui venait de bouleverser son intelligence,
il avait senti pour la premire fois le grand souffle de la vie enfler
sa poitrine. S'il redoutait une seconde preuve, si, sorti victorieux de
la lutte, il se jurait avant toutes choses de ne plus s'exposer 
flchir sa belle attitude prise en face d'autrui, du moins venait-il de
comprendre que cela seul vaut la peine d'tre imagin, qui atteint par
le marbre, la couleur ou la phrase, une des profondeurs de l'motion
humaine,--et que la beaut formelle n'est qu'une matire indcise,
susceptible d'tre toujours, par l'expression de la douleur ou de la
joie, transfigure.

Comme il achevait ainsi la suite de ses penses, il arriva devant la
porte de la prison criminelle.

Ses deux esclaves l'attendaient l.

Nous avons port la motte de terre rouge, dirent-ils. Le corps est sur
le lit. On n'y a pas touch. Le gelier te salue et se recommande 
toi.

Le jeune homme entra en silence, suivit le long couloir, monta quelques
marches et pntra dans la chambre de la morte, o il s'enferma
soigneusement.


Le cadavre tait tendu, la tte basse et couverte d'un voile, les mains
allonges, les pieds runis. Les doigts taient chargs de bagues; deux
periscelis d'argent s'enroulaient sur les chevilles ples, et les ongles
de chaque orteil taient encore rouges de poudre.

Dmtrios porta la main au voile afin de le relever; mais  peine
l'avait-il saisi qu'une douzaine de mouches rapides s'chapprent de
l'ouverture.

Il eut un frisson jusqu'aux pieds... Pourtant il carta le tissu de
laine blanche, et le plissa autour des cheveux.


Le visage de Chrysis s'tait clair peu  peu de cette expression
ternelle que la mort dispense aux paupires et aux chevelures des
cadavres. Dans la blancheur bleutre des joues, quelques veinules
azures donnaient  la tte immobile une apparence de marbre froid. Les
narines diaphanes s'ouvraient au-dessus des lvres fines. La fragilit
des oreilles avait quelque chose d'immatriel. Jamais, dans aucune
lumire, pas mme celle de son rve, Dmtrios n'avait vu cette beaut
plus qu'humaine et ce rayonnement de la peau qui s'teint.

                                    *
                                   * *

Et alors il se rappelle les paroles dites par Chrysis pendant leur
premire entrevue: Tu ne connais pas mon visage. Tu ne sais pas comme
je suis belle! Une motion intense l'touffe subitement. Il veut
connatre enfin. Il le peut.

De ses trois jours de passion, il veut garder un souvenir qui durera
plus que lui-mme,--mettre  nu l'admirable corps, le poser comme un
modle dans l'attitude violente o il l'a vue en songe, et crer d'aprs
le cadavre la statue de la Vie Immortelle.

Il dtache l'agrafe et le noeud. Il ouvre l'toffe. Le corps pse. Il le
soulve. La tte se renverse en arrire. Les seins tremblent. Les bras
s'affaissent. Il tire la robe tout entire et la jette au milieu de la
chambre. Lourdement, le corps retombe.

De ses deux mains sous les aisselles fraches, Dmtrios fait glisser la
morte jusqu'au haut du lit. Il tourne la tte sur la joue gauche,
rassemble et rpand la chevelure splendidement sous le dos couch. Puis
il relve le bras droit, plie l'avant-bras au-dessus du front, fait
crisper les doigts encore mous sur l'toffe d'un coussin: deux lignes
musculaires admirables, descendant de l'oreille et du coude, viennent
s'unir sous le sein droit qu'elles portent comme un fruit.

Ensuite il dispose les jambes, l'une tendue roidement de ct, l'autre
le genou dress et le talon touchant presque la croupe. Il rectifie
quelques dtails, plie la taille  gauche, allonge le pied droit et
enlve les bracelets, les colliers et les bagues, afin de ne pas
troubler par une seule dissonance l'harmonie pure et complte de la
nudit fminine. Le Modle a pris la pose.


Dmtrios jette sur la table la motte d'argile humide qu'il a fait
porter l. Il la presse, il la ptrit, il l'allonge selon la forme
humaine: une sorte de monstre barbare nat de ses doigts ardents: il
regarde.


L'immuable cadavre conserve sa position passionne. Mais un mince filet
de sang sort de la narine droite, coule sur la lvre, et tombe goutte 
goutte, sous la bouche entr'ouverte.


Dmtrios continue. La maquette s'anime, se prcise, prend vie. Un
prodigieux bras gauche s'arrondit au-dessus du corps comme s'il
treignait quelqu'un. Les muscles de la cuisse s'accusent violemment.
Les orteils se recroquevillent.

                                    *
                                   * *

... Quand la nuit monta de la terre et obscurcit la chambre basse,
Dmtrios avait achev la statue.

Il fit porter par quatre esclaves l'bauche dans son atelier. Ds le
soir mme,  la lueur des lampes, il fit dgrossir un bloc de Paros, et
un an aprs cette journe il travaillait encore au marbre.




IV

LA PITI


Gelier, ouvre-nous! Gelier, ouvre-nous!

Rhodis et Myrtocleia frappaient  la porte ferme.

La porte s'entr'ouvrit.

Qu'est-ce que vous voulez?

--Voir notre amie, dit Myrto. Voir Chrysis, la pauvre Chrysis qui est
morte ce matin.

--Ce n'est pas permis, allez-vous-en!

--Oh! laisse-nous, laisse-nous entrer. On ne le saura pas. Nous ne le
dirons pas. C'tait notre amie, laisse-nous la revoir. Nous sortirons
vite. Nous ne ferons pas de bruit.

--Et si je suis pris, mes petites filles? Si je suis puni  cause de
vous? Ce n'est pas vous qui paierez l'amende.

--Tu ne seras pas pris. Tu es seul ici. Il n'y a pas d'autre condamns.
Tu as renvoy les soldats. Nous savons tout cela. Laisse-nous entrer.

--Enfin! Ne restez pas longtemps. Voici la clef. C'est la troisime
porte. Prvenez-moi quand vous partirez. Il est tard et je voudrais me
coucher.

Le bon vieux leur remit une clef de fer battu qui pendait  sa ceinture,
et les deux petites vierges coururent aussitt, sur leurs sandales
silencieuses,  travers les couloirs obscurs.

Puis le gelier rentra dans sa loge et ne poussa pas plus avant une
surveillance inutile. La peine de l'emprisonnement n'tait pas applique
dans l'gypte grecque, et la petite maison blanche que le doux vieillard
avait mission de garder ne servait qu' loger les condamns  mort. Dans
l'intervalle des excutions, elle restait presque abandonne.

Au moment o la grande clef pntra dans la serrure, Rhodis arrta la
main de son amie:

Je ne sais pas si j'oserai la voir, dit-elle. Je l'aimais bien,
Myrto... J'ai peur... Entre la premire, veux-tu?

Myrtocleia poussa la porte; mais ds qu'elle eut jet les yeux dans la
chambre, elle cria:

N'entre pas, Rhodis! Attends-moi ici.

--Oh! qu'y a-t-il? Tu as peur aussi... Qu'y a-t-il sur le lit? Est-ce
qu'elle n'est pas morte?

--Si. Attends-moi... Je te dirai... Reste dans le couloir et ne regarde
pas.


Le corps tait demeur dans l'attitude dlirante que Dmtrios avait
compos pour en faire la Statue de la Vie Immortelle. Mais les
transports de l'extrme joie touchent aux convulsions de l'extrme
douleur, et Myrtocleia se demandait quelles souffrances atroces, quel
martyre, quels dchirements d'agonie avaient ainsi boulevers le
cadavre.

Sur la pointe des pieds, elle s'approcha du lit.

Le filet de sang continuait  couler de la narine diaphane. La peau du
corps tait parfaitement blanche; les bouts ples des seins taient
rentrs comme des nombrils dlicats; pas un reflet rose n'avivait
l'phmre statue couche, mais quelques taches couleur d'meraude qui
teintaient doucement le ventre lisse signifiaient que des millions de
vie nouvelle germaient de la chair  peine refroidie et demandaient 
_succder_.

Myrtocleia prit le bras mort et l'abaissa le long des hanches. Elle
voulut aussi allonger la jambe gauche; mais le genou tait presque
bloqu et elle ne russit pas  l'tendre compltement.

Rhodis, dit-elle d'une voix trouble. Viens. Tu peux entrer,
maintenant.


L'enfant tremblante pntra dans la chambre. Ses traits se tirrent; ses
yeux s'ouvrirent...

Ds qu'elles se sentirent deux, elles clatrent en sanglots, dans les
bras l'une et l'autre, indfiniment.

La pauvre Chrysis! la pauvre Chrysis! rptait l'enfant.

Elles s'embrassaient sur la joue avec une tendresse dsespre o il n'y
avait plus rien de sensuel, et le got des larmes mettait sur leurs
lvres toute l'amertume de leurs petites mes transies.

Elles pleuraient, elles pleuraient, elles se regardaient avec douleur,
et parfois elles parlaient toutes les deux ensemble, d'une voix enroue,
dchirante, o les mots s'achevaient en sanglots.

Nous l'aimions tant! Ce n'tait pas une amie pour nous, pas une amie,
c'tait comme une mre trs jeune, une petite mre entre nous deux...

Rhodis rpta:

Comme une petite mre...

Et Myrto, l'entranant prs de la morte, dit  voix basse:

Embrasse-la.

Elles se penchrent toutes les deux et posrent les mains sur le lit,
et, avec de nouveaux sanglots, touchrent de leurs lvres le front
glac.


Et Myrto prit la tte entre ses deux mains qui s'enfonaient dans la
chevelure, et elle lui parla ainsi:

                                    *

Chrysis, ma Chrysis, toi qui tais la plus belle et la plus adore des
femmes, toi si semblable  la desse que le peuple t'a prise pour elle,
o es-tu maintenant, qu'a-t-on fait de toi? Tu vivais pour donner la
joie bienfaisante. Il n'y a jamais eu de fruit plus doux que ta bouche,
ni de lumire plus claire que tes yeux; ta peau tait une robe glorieuse
que tu ne voulais pas voiler; la volupt y flottait comme une odeur
perptuelle; et quand tu dnouais ta chevelure, tous les dsirs s'en
chappaient, et quand tu refermais tes bras nus, on priait les dieux
pour mourir.

                                    *

Accroupie sur le sol, Rhodis sanglotait.

                                    *

Chrysis, ma Chrysis, poursuivit Myrtocleia, hier encore tu tais
vivante, et jeune, esprant de longs jours, et maintenant voici que tu
es morte, et rien au monde ne peut plus faire que tu nous dises une
parole. Tu as ferm les yeux, nous n'tions pas l. Tu as souffert, et
tu n'as pas su que nous pleurions pour toi derrire les murailles, tu as
cherch du regard quelqu'un en mourant et tes yeux n'ont pas rencontr
nos yeux chargs de deuil et de piti.

                                    *

La joueuse de flte pleurait toujours. La chanteuse la prit par la main.

                                    *

Chrysis, ma Chrysis, tu nous avais dit qu'un jour, grce  toi, nous
nous marierions. Notre union se fait dans les larmes, et ce sont de
tristes fianailles que celles de Rhodis et de Myrtocleia. Mais la
douleur plus que l'amour runit deux mains serres. Celles-l ne se
quitteront jamais, qui ont une fois pleur ensemble. Nous allons porter
en terre ton corps chri, Chrysidion, et nous couperons toutes les deux
nos chevelures sur la tombe.

                                    *

Dans une couverture du lit, elle enveloppa le beau cadavre; puis elle
dit  Rhodis:

Aide-moi.

Elles la soulevrent doucement; mais le fardeau tait lourd pour les
petites musiciennes et elles le posrent sur le sol une premire fois.

tons nos sandales, dit Myrto. Marchons pieds nus dans les couloirs. Le
gelier a d s'endormir... si nous ne le rveillons pas, nous passerons,
mais s'il nous voit faire il nous empchera... Pour demain, cela
n'importe pas: quand il verra le lit vide, il dira aux soldats de la
reine qu'il a jet le corps dans la basse-fosse, comme la loi le veut.
Ne craignons rien, Rhod... Mets tes sandales comme moi dans ta
ceinture. Et viens. Prends le corps sous les genoux. Laisse passer les
pieds en arrire. Marche sans bruit, lentement, lentement...




V

LA PIT


Aprs le tournant de la deuxime rue, elles posrent le corps une
seconde fois pour remettre leurs sandales. Les pieds de Rhodis, trop
dlicats pour marcher nus, s'taient corchs et saignaient.

La nuit tait pleine de clart. La ville tait pleine de silence. Les
ombres couleur de fer se dcoupaient carrment au milieu des rues, selon
le profil des maisons.

Les petites vierges reprirent leur fardeau.

O allons-nous, dit l'enfant, o allons-nous la mettre en terre?

--Dans le cimetire d'Hermanubis. Il est toujours dsert. Elle sera l
en paix.

--Pauvre Chrysis! aurais-je pens que le jour de sa fin je porterais son
corps sans torches et sans char funbre, secrtement, comme une chose
vole.

Puis toutes deux se mirent  parler avec volubilit comme si elles
avaient peur du silence cte  cte avec le cadavre. La dernire journe
de la vie de Chrysis les comblait d'tonnement. D'o tenait-elle le
miroir, le peigne et le collier? Elle n'avait pu prendre elle-mme les
perles de la desse: le temple tait trop bien gard pour qu'une
courtisane pt y pntrer. Alors quelqu'un avait agi pour elle? Mais
qui? On ne lui connaissait pas d'amant parmi les stolistes commis 
l'entretien de la statue divine. Et puis, si quelqu'un avait agi  sa
place, pourquoi ne l'avait-elle pas dnonc? Et de toutes faons,
pourquoi ces trois crimes?  quoi lui avaient-ils servi, sinon  la
livrer au supplice? Une femme ne fait pas de ces folies sans but, 
moins qu'elle ne soit amoureuse. Chrysis l'tait donc? et de qui?

Nous ne saurons jamais, conclut la joueuse de flte. Elle a emport son
secret avec elle, et si mme elle a un complice, ce n'est pas lui qui
nous renseignera.

Ici Rhodis, qui chancelait dj depuis quelques instants, soupira:

Je ne peux plus, Myrto, je ne peux plus porter. Je tomberais sur les
genoux. Je suis brise de fatigue et de chagrin.

Myrtocleia la prit par le cou:

Essaye encore, mon chri. Il faut la porter. Il s'agit de sa vie
souterraine. Si elle n'a pas de spulture et pas d'obole dans la main,
elle restera ternellement errante au bord du fleuve des enfers, et
quand,  notre tour, Rhodis, nous descendrons chez les morts, elle nous
reprochera notre impit, et nous ne saurons que lui rpondre.

Mais l'enfant, dans une faiblesse, fondit en larmes sur son bras.

Vite, vite, reprit Myrtocleia, voici qu'on vient du bout de la rue.
Mets-toi devant le corps avec moi. Cachons-le derrire nos tuniques. Si
on le voit, tout sera perdu...

Elle s'interrompit.

C'est Timon. Je le reconnais. Timon avec quatre femmes... Ah! Dieux!
que va-t-il arriver! Lui qui rit de tout, il nous plaisantera... Mais
non, reste ici, Rhodis, je vais lui parler.

Et, prise d'une ide soudaine, elle courut dans la rue au-devant du
petit groupe.


Timon, dit-elle (et sa voix tait pleine de prire), Timon, arrte-toi.
Je te supplie de m'entendre. J'ai des paroles graves dans la bouche. Il
faut que je les dise  toi seul.

--Ma pauvre petite, dit le jeune homme, comme tu es mue! Est-ce que tu
as perdu le noeud de ton paule, ou bien est-ce que ta poupe s'est
cass le nez en tombant? Ce serait un vnement tout  fait
irrparable.

La jeune fille lui jeta un regard douloureux; mais dj les quatre
femmes, Philotis, Sso de Cnide, Callistion et Tryphra,
s'impatientaient autour d'elle.

Allons, petite sotte! dit Tryphra, si tu as puis les ttons de ta
nourrice, nous n'y pouvons rien, nous n'avons pas de lait. Il fait
presque jour, tu devrais tre couche; depuis quand les enfants
flnent-ils sous la lune?

--Sa nourrice? dit Philotis. C'est Timon qu'elle veut nous prendre.

--Le fouet! Elle mrite le fouet!

Et Callistion, un bras sous la taille de Myrto, la souleva de terre en
levant sa petite tunique bleue. Mais Sso s'interposa:

Vous tes folles, s'cria-t-elle. Myrto n'a jamais connu d'homme. Si
elle appelle Timon, ce n'est pas pour coucher. Laissez-la tranquille et
qu'on en finisse!

--Voyons, dit Timon, que me veux-tu? Viens par ici. Parle-moi 
l'oreille. Est-ce que c'est vraiment grave?

--Le corps de Chrysis est l, dans la rue, dit la jeune fille encore
tremblante. Nous le portons au cimetire, ma petite amie et moi, mais il
est lourd, et nous te demandons si tu veux nous aider... Ce ne sera pas
long... Aussitt aprs, tu pourras retrouver tes femmes...

Timon eut un regard excellent:

Pauvres filles! Et moi qui riais! Vous tes meilleures que nous...
Certainement je vous aiderai. Va rejoindre ton amie et attends-moi, je
viens.

Se retournant vers les quatre femmes:

Allez chez moi, dit-il, par la rue des Potiers. J'y serai dans peu de
temps. Ne me suivez pas.


Rhodis tait toujours assise devant la tte du cadavre. Quand elle vit
arriver Timon, elle supplia:

Ne le dis pas! Nous l'avons vole pour sauver son ombre. Garde notre
secret, nous t'aimerons bien, Timon.

--Soyez rassures, dit le jeune homme. Il prit le corps sous les
paules et Myrto le prit sous les genoux, et ils marchrent en silence,
et Rhodis suivait, d'un petit pas chancelant.

Timon ne parlait point. Pour la seconde fois en deux jours, la passion
humaine venait de lui enlever une des passagres de son lit, et il se
demandait quelle extravagance emportait ainsi les esprits hors de la
route enchante qui mne au bonheur sans ombre.

Ataraxie! pensait-il, indiffrence, quitude,  srnit voluptueuse!
qui des hommes vous apprciera? On s'agite, on lutte, on espre, quand
une seule chose est prcieuse: savoir tirer de l'instant qui passe
toutes les joies qu'il peut donner, et ne quitter son lit que le moins
possible.

                                    *
                                   * *

Ils arrivrent  la porte de la ncropole ruine.

O la mettrons-nous? dit Myrto.

--Prs du dieu.

--O est la statue? Je ne suis jamais entre ici. J'avais peur des
tombes et des stles. Je ne connais pas l'Hermanubis.

--Il doit tre au centre du petit jardin. Cherchons-le. J'y suis venu
autrefois quand j'tais enfant, en poursuivant une gazelle perdue.
Prenons par l'alle des sycomores blancs. Nous ne pouvons manquer de le
dcouvrir.

Ils y parvinrent en effet.


Le petit jour mlait  la lune ses violettes lgres sur les marbres.
Une vague et lointaine harmonie flottait dans les branches des cyprs.
Le bruissement rgulier des palmes, si semblable aux gouttes de la pluie
tombante, versait une illusion de fracheur.

Timon ouvrit avec effort une pierre rose enfonce dans la terre. La
spulture tait creuse sous les mains du dieu funraire, qui faisaient
le geste de l'embaumeur. Elle avait d contenir un cadavre, jadis, mais
on ne trouva dans la fosse qu'une poussire bruntre en monceau.

Le jeune homme y descendit jusqu' la ceinture et tendit les bras en
avant:

Donne-la moi, dit-il  Myrto. Je vais la coucher tout au fond et nous
refermerons la tombe...

Mais Rhodis se jeta sur le corps:

Non! ne l'enterrez pas si vite! je veux la revoir! Une dernire fois!
Une dernire fois! Chrysis! ma pauvre Chrysis! Ah! l'horreur...
Qu'est-elle devenue!...

Myrtocleia venait d'carter la couverture roule autour de la morte, et
le visage tait apparu si rapidement altr que les deux jeunes filles
reculrent. Les joues s'taient faites carres, les paupires et les
lvres se gonflaient comme six bourrelets blancs. Dj il ne restait
rien de cette beaut plus qu'humaine. Elles refermrent le suaire pais;
mais Myrto glissa la main sous l'toffe pour placer dans les doigts de
Chrysis l'obole destine  Charon.

Alors, toutes les deux, secoues par des sanglots interminables, elles
remirent aux bras de Timon le corps inerte qui pliait.

Et quand Chrysis fut couche au fond de la tombe sablonneuse, Timon
rouvrit le linceul. Il assura l'obole d'argent dans les phalanges
relches, il soutint la tte avec une pierre plate; sur le corps il
rpandit depuis le front jusqu'aux genoux la longue chevelure d'ombre et
d'or.

Puis il sortit de la fosse, et les musiciennes  genoux devant
l'ouverture bante se couprent l'une l'autre leurs jeunes cheveux pour
les nouer en une seule gerbe qu'elles ensevelirent avec la morte.


    [Grec: TOIONDE PERAS ESCHE TO SYNTAGMA
    TN PERI CHRYSIDA KAI DMTRION]




Juillet 1892-dcembre 1895.




TABLE


PRFACE

LIVRE I

    I.--Chrysis
   II.--Sur la Jete d'Alexandrie
  III.--Dmtrios
   IV.--La Passante
    V.--Le Miroir, le Peigne et le Collier
   VI.--Les Vierges
  VII.--La Chevelure de Chrysis

LIVRE II

    I.--Les Jardins de la Desse
   II.--Melitta
  III.--Scrupules
   IV.--Clair de lune
    V.--L'Invitation
   VI.--La Rose  la bouche
  VII.--Le Conte de la Lyre enchante

LIVRE III

    I.--L'Arrive
   II.--Le Dner
  III.--Rhacotis
   IV.--Bacchanale chez Bacchis
    V.--La Crucifie
   VI.--Enthousiasme

LIVRE IV

    I.--Le Songe de Dmtrios
   II.--La Foule
  III.--La Rponse
   IV.--Le Jardin d'Hermanubis
    V.--Les Murailles de pourpre

LIVRE V

    I.--La suprme Nuit
   II.--La poussire retourne  la terre
  III.--Chrysis immortelle
   IV.--La Piti
    V.--La Pit


POITIERS.--IMP. BLAIS ET ROY, 7, RUE VICTOR-HUGO.





End of the Project Gutenberg EBook of Aphrodite, by Pierre Lous

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK APHRODITE ***

***** This file should be named 26685-8.txt or 26685-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/6/6/8/26685/

Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
