The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir 
l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

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Title: Mmoires du duc de Rovigo, pour servir  l'histoire de l'empereur Napolon
       Tome VII

Author: Duc de Rovigo

Release Date: August 25, 2007 [EBook #22386]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MEMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLON.

TOME SEPTIME.

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLE, RUE GUNGAUD, N 25.

1828.




CHAPITRE PREMIER.

L'impratrice quitte Paris.--Le roi de Rome refuse de sortir des
Tuileries.--Conseil de dfense.--Le prince Joseph.--Arrive du gnral
Dejean.--Encore le duc de Dalberg.--Je reois ordre de suivre
l'impratrice.--M. de Talleyrand.--Ses instances pour se faire autoriser
de rester  Paris.--Il n'tait donc pas bien sr de ses trames, ou il
avait de bien grandes rpugnances pour les Bourbons.


Le lendemain, ds sept heures, les dispositions du dpart taient
faites. Le bruit se rpandit promptement que l'impratrice s'loignait.
La foule accourut, et la place du Carrousel fut bientt couverte d'une
multitude d'hommes, de femmes qui ne demandaient pas mieux que de couper
les traits, de renvoyer les attelages, et de voir la rgente courir
gnreusement avec eux les dernires chances de la fortune. Mais tel
tait le respect que l'on portait encore  sa personne et  ses
volonts, que, dans une foule immense dont chacun et voulu la retenir,
il ne se trouva personne qui ost mme en manifester l'intention. Une
simple tentative et cependant tout sauv, car l'impratrice tait loin
d'approuver la rsolution qui avait t prise. Le prince Joseph,
l'archi-chancelier ne l'approuvaient pas davantage. Ils l'avaient
appuye, parce que les ordres de l'empereur taient prcis; mais ni l'un
ni l'autre ne se faisaient illusion sur les consquences dont elle
serait suivie.

Marie-Louise tait dans la mme situation d'esprit. Chacun voyait ce
qu'il fallait faire, sans que personne ost l'ordonner. Joseph proposait
 l'impratrice de prendre l'initiative, l'impratrice se rejetait sur
le conseil de rgence, et observait que l'empereur ne lui avait donn un
conseil que pour la guider; que c'tait  ceux qui en taient membres 
lui tracer la conduite qu'elle devait suivre; que pour rien au monde
elle ne se mettrait en opposition avec les volonts de l'empereur.
Joseph observa alors qu'avant de quitter la capitale, il convenait au
moins de s'assurer des forces qui la menaaient. Il partit  la pointe
du jour pour aller lui-mme prendre connaissance de l'tat des choses.
L'impratrice voulait, comme elle en tait convenue, attendre son retour
pour prendre une dcision; mais les avis les plus alarmans, les rapports
les plus contradictoires se succdaient d'un instant  l'autre: le
ministre de la guerre la pressait, elle cda et monta en voiture sur les
onze heures du matin.

Elle fut suivie des personnes qu'elle avait dsignes pour
l'accompagner, et s'loigna sous l'escorte de ses gardes ordinaires. La
foule lui donna des marques d'intrt dans ce moment cruel; mais si
quelqu'un et t assez hardi pour couper les traits des attelages, il
n'y et plus eu de responsabilit  craindre, l'indcision et disparu,
et tout et t sauv. Une chose remarquable, c'est la rsistance
qu'opposa le roi de Rome au moment o l'on voulut l'emporter chez sa
mre. L'enfant se mit  crier que l'on trahissait son papa, qu'il ne
voulait pas partir. Il saisissait les rideaux de l'appartement, et
disait que c'tait sa maison, qu'il n'en sortirait pas. Il fallut tout
l'ascendant de madame de Montesquiou pour le calmer; encore fallut-il
qu'elle lui promt bien de le ramener pour le dcider  se laisser
emporter chez sa mre.

Aprs le dpart de l'impratrice, le pouvoir tomba dans les mains du
prince Joseph, qui quitta le Luxembourg, o il demeurait, pour venir
s'tablir aux Tuileries. Il chercha  prolonger la dfense,  utiliser
le peu de moyens qui nous restaient, et ne se montra indiffrent qu' ce
qui n'intressait pas le service de l'empereur; car, je dois le dire,
l'intrigue ne fut pas inactive autour de lui. Dj avant que l'armistice
de Lusigny ft rompu, il y avait eu un commencement de tentative pour le
dcider  se dclarer protecteur de l'empire, et faire prononcer par le
snat la dchance de l'empereur. Les hommes qui taient  la tte de ce
complot taient  peu prs les mmes que ceux qui, quinze jours aprs,
se mirent en mouvement pour faire rappeler la maison de Bourbon, avec
laquelle ils rpugnaient de s'allier, ou du moins n'avaient pas encore
de rapports bien arrts. Le prince Joseph non seulement rejeta
l'insinuation, mais il dmontra  ceux qui la lui prsentaient le danger
d'une entreprise dont le rsultat le moins fcheux devait dtruire les
dernires ressources qui restaient  l'empereur, dont l'ombre nous
dfendait encore; qu'elle pouvait mme engendrer la guerre civile, et
mettre les Franais aux prises les uns avec les autres; qu'au surplus,
quelles que fussent les chances, on se trompait beaucoup, si on le
croyait capable de se ranger parmi les ennemis de son frre. Il ajouta
qu'il voulait bien oublier cette proposition, mais il dfendit qu'on lui
en parlt davantage, ou que l'on y donnt aucune suite, parce qu'alors,
il en ferait poursuivre les auteurs.

Le prince de Bnvent avec l'archi-trsorier et les ministres restrent
 Paris. Le moment approchait o cette longue agonie allait se terminer.

Le dpart de l'impratrice ne pouvait rester ignor des ennemis, qui
taient aux portes de la capitale. Il fut aussi le signal d'une quantit
d'autres dparts particuliers qui avaient tard jusqu' ce moment 
s'effectuer, en sorte que, depuis la barrire de Paris jusqu' Chartres,
ce n'tait plus, pour ainsi dire, qu'un immense convoi de voitures de
toute espce. On ne peut se faire une ide de ce spectacle lorsqu'on ne
l'a pas vu. Que l'on se figure le dsordre qui accompagnait cette scne
de dsolation, et l'on sera moins tonn des consquences dont elle a
t suivie.

Paris tait dans un tat de dsertion vers le midi, et toute la
population du voisinage y affluait vers le nord. Cependant les ennemis,
qui avaient, les jours prcdens, pouss sur la route de Meaux le petit
corps aux ordres du gnral Compans, venaient de le rejeter encore
jusque sur les approches de la barrire de Bondy, entre l'tang de la
Villette et les hauteurs de Mnilmontant. Les souverains allis taient
l en personne.

De leur ct, les corps des marchaux Marmont et Mortier, appels au
secours de la capitale, taient arrivs  Saint-Mand la nuit qui
prcda l'attaque. Le soir, ils prirent leur positions de bataille:
Marmont appuya sa droite  la Marne, et dveloppa  sa gauche les
troupes de Mortier sous les hauteurs de Montmartre. Il tait charg de
la direction des corps[1]; il avait fait reconnatre Romainville, et
croyait, sur la foi des rapports qui lui avaient t faits, que les
allis n'y avaient pas paru: il fit marcher sur le village. Les Russes
l'occupaient en force. L'action s'engagea, et devint bientt des plus
vives. Le duc de Padoue, qui conduisait la droite, ne put se soutenir:
atteint, au milieu de la mle, d'un coup de feu qui le mit hors de
combat, il fut remplac par le gnral Lucotte, qui vint se reformer au
cimetire du P. Lachaise. Ce mouvement rtrograde dcouvrait tout--fait
la route qui va de Belleville  Saint-Mand. Le duc de Raguse fut oblig
d'abandonner l'attaque de Romainville pour venir en toute hte couvrir
le premier de ces deux villages. Il tait temps, car le gnral Compans
avait abandonn la position qu'il occupait dans le bassin de la Villette
pour se retirer plus en arrire. Les Russes, qui n'taient plus contenus
par nos troupes, s'taient ports en avant, et dbouchaient dj sur sa
droite, que le duc de Raguse ignorait encore la retraite de son
lieutenant. Il fit nanmoins bonne contenance, et russit  oprer son
mouvement.

Pendant que ces choses se passaient, Paris tait tmoin d'une scne qui
fait la honte de ceux qui en taient les auteurs. Il y avait plus d'un
mois que la garde nationale demandait avec instance qu'on lui dlivrt
des fusils de munition, au lieu de ces piques ridicules avec lesquelles
on l'avait en grande partie arme; elle avait renouvel plusieurs fois
sa demande sans pouvoir rien obtenir. J'en crivis  l'empereur, qui me
rpondit: Vous me faites une demande ridicule; l'arsenal est plein de
fusils, il faut les utiliser.

J'avais montr cette lettre au prince Joseph et au ministre de la
guerre. Celui-ci m'avait rpondu qu'il n'avait que trs peu de fusils,
qu'il les conservait pour l'arme, qui en avait besoin  chaque instant,
en sorte que je ne pus rien obtenir. Ce ne fut qu'au moment o l'on
attaquait les troupes postes sous les murailles de Paris, que le duc de
Feltre consentit  livrer  la garde nationale quatre mille fusils au
lieu de vingt mille dont elle avait besoin; encore, pour couronner
l'oeuvre, ne distribua-t-on les quatre mille fusils que lorsque les
diffrentes lgions taient dj runies. Les chariots chargs de ces
armes furent amens devant elles, et on en fit la distribution.
L'artillerie n'avait reu que la veille dans la nuit l'ordre de dlivrer
ces fusils;  cette heure, le sort de Paris ne paraissait plus douteux.
Le ministre de la guerre surtout ne dissimulait pas qu'il regardait la
capitale comme perdue. Pourquoi donc ne pas ouvrir alors les arsenaux 
la population, ne pas lui abandonner tout ce qu'ils contenaient,
puisqu'on ne pouvait pas empcher ces armes de tomber dans les mains des
ennemis?

 la pointe du jour, le prince Joseph s'tait tabli  Montmartre, et
avait fait prvenir les membres du conseil de dfense de venir le
joindre. J'y tais appel, je m'y rendis un des premiers. Le tambour
battait de tous cts dans Paris; les citoyens s'assemblaient, le
dvouement tait gnral dans les faubourgs. Lorsque j'arrivai 
Montmartre, je ne fus pas peu surpris de n'y voir aucune disposition de
dfense; on y avait grimp deux ou trois pices de campagne, et il y en
avait deux cents dans le Champ-de-Mars, que l'on aurait pu transporter
sur n'importe quel point de Paris avec les chevaux de carrosses de cette
capitale. Le ministre de la guerre n'avait qu'un mot  dire, il ne le
dit pas; rien ne fut dispos pour la dfense, les plateformes n'taient
pas mme bauches; il n'y avait pas une esplanade de faite pour mettre
du canon en batterie.

Bien plus, Montmartre tait sans troupes; la garde nationale fut oblige
de l'occuper. Le moment o sa prsence aurait pu y tre utile tait
celui o elle recevait les quatre mille fusils que l'on avait eu tant de
peine  arracher des arsenaux.

L'ennemi, dont le plan tait arrt, avait dvelopp tous ses moyens. Il
faisait des progrs rapides sur les hauteurs de Belleville et de
Mnilmontant, o on n'avait pas  lui opposer le quart des troupes qu'il
avait dployes sur ce point.

Les membres qui devaient composer le conseil de dfense n'taient pas
arrivs; le prince Joseph m'engagea  aller moi-mme voir ce qui se
passait sur le point o l'attaque paraissait s'chauffer, et revenir lui
rendre compte de ce que j'aurais vu. Je m'y rendis par l'extrieur de la
muraille d'enceinte. Dj nos troupes commenaient  cder; elles se
dfendaient cependant avec courage, et cela tait d'autant plus
mritoire, que l'issue du combat ne pouvait pas devenir favorable.

Un autre incident qui survint contribua encore  aggraver leur position:
les deux marchaux furent obligs de se rendre au conseil de dfense;
pendant qu'ils se transportaient des hauteurs de Mnilmontant  celles
de Montmartre, les ennemis, qui taient dj si nombreux, avaient encore
l'avantage de n'avoir pas affaire  ceux qui taient personnellement
chargs du commandement.

Le conseil tait compos du ministre de la guerre, des deux marchaux,
du commandant de Paris avec quelques autres officiers-gnraux. Il lui
arrivait  chaque instant les nouvelles les plus fcheuses; il voyait,
du point o il tait, les troupes ennemies qui couvraient la plaine
entre Saint-Denis et la capitale. Les chefs de corps, revenus  leur
poste, donnrent cependant  la dfense un lan qui imposa quelque temps
aux allis. Mais ceux-ci recevaient incessamment de nouveaux renforts,
le soleil n'tait pas aux deux tiers de sa course. Une plus longue
rsistance fut juge impossible. Marmont fit connatre ce fcheux tat
de choses  Joseph, qui lui rpondit par le billet suivant:

     Paris, le 30 mars 1814.

     Si M. le marchal duc de Trvise et M. le marchal duc de Raguse
     ne peuvent plus tenir leurs positions, ils sont autoriss  entrer
     en pourparlers avec le prince de Schwartzenberg et l'empereur de
     Russie, qui sont devant eux.

     _Sign_ JOSEPH.

     Montmartre,  midi un quart.

     Ils se retireront sur la Loire.

Marmont se mit alors en communication avec l'ennemi. Ses parlementaires,
accueillis  coups de fusil sur la route de Belleville, furent mieux
reus sur celle de la Villette. Ils furent admis, annoncrent que le
marchal tait autoris  traiter, et demandrent une suspension
d'armes, qui fut accorde.

Au moment o ces choses se passaient  Belleville, le gnral Dejean
arrivait  Paris avec des dpches de l'empereur. Ce prince se trouvait
aux alentours d'Arcis-sur-Aube, lorsqu'il apprit la marche des allis
sur la capitale. Il entrevit de suite les fatales consquences que ce
mouvement pouvait avoir; il chargea le colonel Gourgaud d'aller en toute
hte s'emparer des ponts de Troyes, d'expdier de cette ville un
courrier qui annont au ministre de la guerre que l'arme accourait au
secours. Le colonel Gourgaud n'tait pas arriv  Troyes, qu'il y fut
joint par le gnral Dejean, dpch directement  Paris. La poste
manquait de chevaux; Gourgaud donna celui qu'il tait parvenu  se
procurer, et Dejean poursuivit sa route. Il arrive au moment o
l'attaque est la plus vive, descend chez son pre, prend un cheval et
court  Montmartre. Le prince Joseph venait de s'loigner; il se mit sur
ses traces, et le joignit au milieu du bois de Boulogne. Il lui transmit
les dpches de l'empereur, et l'engagea  retourner  Paris. Le prince
s'y refusa; il rpondit qu'il tait trop tard, qu'il avait autoris les
marchaux  traiter; il engagea du reste le gnral  se rendre auprs
d'eux et  leur faire connatre les ordres dont il tait porteur. Dejean
joignit en effet le marchal Mortier, qui combattait prs du canal de la
Villette, lui transmit les instructions dont il tait charg. De
nouvelles ouvertures avaient t faites; les allis ou du moins
l'Autriche semblaient disposs  les accueillir; on tait prs de
s'entendre. Il fallait,  tout prix, gagner quelques heures, et sauver
la capitale des malheurs de l'occupation. Le duc de Trvise adopta
vivement cette ide. Il fit approcher un tambour, et crivit, au milieu
de la mitraille qui dcimait ses carrs, la lettre suivante.

     Sous Paris, le 30 mars 1814.

      S. A. S. le prince Schwartzenberg, commandant en chef les armes
     combines.

     PRINCE,

     Des ngociations viennent d'tre ouvertes de nouveau, M. le duc de
     Vicence est parti pour se rendre auprs de S. M. l'empereur
     d'Autriche; le prince de Metternich doit tre en ce moment auprs
     de l'empereur Napolon: dans cet tat de choses, et au moment o
     les affaires peuvent s'arranger, pargnons, prince, l'effusion du
     sang humain. Je suis suffisamment autoris  vous proposer des
     arrangemens. Ils sont de nature  tre couts. J'ai donc l'honneur
     de vous proposer, prince, une suspension d'armes de vingt-quatre
     heures, pendant laquelle nous pourrions traiter pour pargner  la
     ville de Paris, _o nous sommes rsolus de nous dfendre jusqu' la
     dernire extrmit_, les horreurs d'un sige.

     Je prie V. A. S. d'agrer l'assurance de ma haute considration,
     et je saisis cette occasion pour lui exprimer de nouveau les
     sentimens de l'estime personnelle que je lui porte.

     _Sign_, le marchal duc DE TRVISE.

Le duc de Trvise avait  peine expdi sa lettre, qu'un des officiers
du duc de Raguse vint lui donner connaissance de la convention que ce
marchal avait conclue. Ds-lors, sa dmarche devenait un hors-d'oeuvre;
il jugea bien que les nouvelles qu'il avait transmises au gnralissime
ne paratraient qu'un leurre destin  gagner du temps. C'est en effet
ce qui arriva. Schwartzenberg ne se borna pas  rvoquer en doute les
ouvertures dont il lui parlait, il contesta jusqu' la possibilit d'un
rapprochement[2]. Rien n'tait cependant plus rel que les ngociations
qu'avait annonces le marchal.

Outr de voir que son ngociateur n'avait rien su conclure, l'empereur
avait pris le parti d'tre lui-mme son diplomate, et de se mettre en
communication directe avec l'empereur d'Autriche. Il avait fait appeler,
dans la nuit du 25 au 26 mars, le colonel Galbois, lui avait remis des
dpches pour ce prince, et aprs lui avoir spcialement recommand
d'viter les Russes, de ne parlementer qu'avec les troupes du souverain
auprs duquel il tait envoy, il lui avait dit: Allez, faites
diligence, _vous portez la paix_. Le colonel russit  chapper aux
cosaques, mais ne put pousser jusqu' Dijon. Du reste, il fut
parfaitement accueilli, et reut, dans la matine du 28, l'assurance que
les propositions qu'il avait transmises taient agres. L'adjudant de
l'empereur d'Autriche qui vint lui donner communication des intentions
de ce prince, lui apprit que chacun des trois grands souverains tait
autoris  traiter,  signer pour les deux autres; que ce n'tait pas
avec l'Autriche seule, mais avec toute la coalition, que la paix tait
faite. Le colonel demandait une rponse crite; mais la rdaction d'une
pice de cette importance exigeait du temps, le moindre retard pouvait
de nouveau tout compromettre; il partit, sur l'assurance ritre
qu'elle serait incessamment expdie. Elle le fut en effet; mais un
parti de cosaques fondit sur les parlementaires qui en taient porteurs.
Franais et Autrichiens, tout fut enlev, et l'on poussa d'autant plus
vivement l'entreprise qu'on avait forme sur Paris.

Cette circonstance tait sans doute ignore par Schwartzenberg,
puisqu'au lieu d'accueillir les ouvertures du duc de Trvise, il lui
rpondit par l'envoi d'une pice odieuse sur laquelle je reviendrai tout
 l'heure. Les choses restrent dans l'tat o elles taient; il ne vint
 la pense de Dejean ni de Mortier de faire connatre  Marmont
l'arrive prochaine de l'empereur, d'user le temps de la suspension
d'armes, et de tenter un nouvel effort pour atteindre la nuit.

Les deux marchaux se runirent paisiblement  la barrire de la
Villette, o ils arrtrent, avec M. de Nesselrode et le comte Orloff,
la capitulation que signrent le colonel Fabvier et le colonel
Saint-Denys, l'un officier d'tat-major, et l'autre premier aide-de-camp
du duc de Raguse.

Ainsi finit cette dplorable affaire, et le sort de la France fut
dcid.

L'empereur n'avait cependant demand  Paris que de se dfendre quatre
ou cinq jours, et il avait annonc, en quittant la capitale, qu'il
serait possible que, par suite des manoeuvres qu'il tait oblig de
faire, les ennemis s'approchassent jusque sous les murailles de cette
grande ville, mais qu'il ne tarderait pas  arriver. On lui avait promis
de ne point s'effrayer de l'approche des ennemis, mais on ne lui tint
pas parole; ce n'est pas Paris qui a des reproches  se faire, tous les
citoyens taient prts  suivre ceux qui auraient voulu les conduire; et
si, au lieu de laisser dans les arsenaux ainsi qu'au Champ-de-Mars les
armes et l'artillerie qui y furent trouves par les ennemis, on les
avait abandonnes  la population de Paris quatre jours plus tt, elle
aurait su en tirer un meilleur parti. Une faute aussi grave ne doit tre
attribue qu' ces hommes mdiocres qui, avides de faveurs et de
pouvoir, taient parvenus,  force de bassesses et de protestations de
leur dvouement,  se faire accorder une confiance exclusive; ce sont
eux qui ont dispos de nos destines en manquant de courage dans les
momens prilleux.

Au moment o l'on faisait prendre au prince Joseph la fatale rsolution
dont je viens de parler, les ministres et tout ce qui composait l'action
du gouvernement taient encore  Paris. On aurait sans doute bien voulu
alors que cette ville ft en tat d'insurrection, mais il ne restait que
quelques heures pour distribuer les armes et disposer l'immense
artillerie qui tait au Champ-de-Mars, dpaver les rues, et, en gnral,
prendre l'attitude d'une place dtermine  se dfendre: tout cela
aurait pu se faire quelques jours plus tt, mais lorsque les citoyens de
Paris virent qu'on avait plus de confiance dans les ennemis qu'en eux
pour conserver leur ville, ils ne durent naturellement avoir qu'une fort
mince opinion de ceux aux mains desquels on avait remis le soin de leur
sort. On se regardait avec inquitude; on se demandait comment cela
allait finir.

J'tais encore sur les hauteurs de Belleville, lorsque le conseil de
dfense, qui se tenait  Montmartre, prit la dernire rsolution. Je
vins  la barrire Saint-Antoine; je parcourus le faubourg, qui tait
prt  tout, si ce n'est  se rendre; tout le monde demandait instamment
des armes; il y avait de quoi faire une arme des hommes qui taient
dans ces gnreuses dispositions. En montant le boulevard Saint-Antoine
pour me rendre une seconde fois  la barrire, je rencontrai dans une
calche le duc Dalberg, qui revenait de l'intrieur du faubourg; je lui
demandai d'o il venait; il tait trs agit. Cette rencontre me surprit
et m'occupa un instant; j'ignorais encore la dcision qui venait d'tre
prise  Montmartre. Il tait facile de lui faire expier ses trames, mais
la partie tait perdue; une excution n'et servi  rien: je le laissai
aller.

De la barrire Saint-Antoine, je revins  Montmartre. On passait encore
le long du boulevard extrieur, mais les ennemis n'en taient pas
loigns. Arriv au pied de la hauteur, j'appris qu'il tait arriv un
aide-de-camp de l'empereur, et que l'on venait de voir passer le prince
Joseph accompagn du duc de Feltre, avec qui il s'tait achemin le long
du boulevard extrieur qui mne  la barrire de Mousseaux et  celle de
la rue du Roule. Je pris par l'intrieur pour lui couper le chemin et le
rejoindre  la barrire des Champs-lyses; j'arrivai trop tard. Les
officiers de la garde nationale m'apprirent qu'il s'tait dirig sur le
bois de Boulogne; je cherchais vainement  me rendre raison de cette
marche singulire, lorsque je fus joint par un marchal-des-logis de la
garde de Paris, qui avait couru aprs moi depuis le faubourg
Saint-Antoine. Il m'apportait une lettre d'un des secrtaires de mon
cabinet, qui me rendait compte qu'il venait de recevoir pour moi une
lettre trs presse du grand-juge, et qu'on en avait exig un reu
circonstanci. Je courus chez moi, et j'y trouvai l'ordre de quitter
Paris  l'instant pour suivre les traces de l'impratrice.

On me rendit compte que M. de Talleyrand tait venu, il y avait environ
deux heures; qu'il m'avait attendu et tait parti en disant qu'il
reviendrait, qu'il avait  me parler. Je jugeai, par l'heure de la date
que portait la lettre du grand-juge, du motif qui l'amenait. Rest chez
lui pendant que je courais d'une barrire  l'autre, il avait reu avant
moi la dpche qui lui prescrivait de quitter Paris, et voulait
m'entretenir  ce sujet. J'avais devin juste. M. de Talleyrand, revenu
presque aussitt que je fus arriv  mon htel, se mit  me faire part
de l'embarras o il tait. Il ne refusait pas de partir, sans se soucier
beaucoup de le faire. Il recommena ses tirades contre ceux qu'il
accusait de tous les malheurs qui arrivaient, et plaignit vivement
l'empereur de s'en tre rapport aux _ignorans_ qui l'avaient perdu. Il
ajoutait cependant que les mauvais traitemens qu'il en avait reus
avaient mis tout--fait hors de son coeur les anciens sentimens qu'il
avait eus pour lui, et qu'il ne saurait oublier qu'il l'avait sacrifi 
des misrables. Nanmoins il dsirait, pour le bien de tous, que
l'difice ne ft pas dtruit, et ce n'tait plus qu' Paris que l'on
pouvait le sauver. Il me demandait  l'autoriser  rester, persuad que
je ferais une chose utile pour le bien du service de l'empereur et de
tout le monde.

Je ne me laissai pas prendre au leurre, et rpondis au diplomate que non
seulement je ne l'autorisais pas  rester, mais que je lui intimais,
autant qu'il tait en moi, de partir sur-le-champ pour se rendre prs de
l'impratrice; je le prvins mme que ds ce moment j'allais surveiller
son dpart, et prendre des mesures pour le faire effectuer. Je chargeai
en effet des agens d'avoir l'oeil sur le personnage. Il feignit de se
rendre  mon injonction, et courut solliciter du prfet de police
l'autorisation qu'il n'avait pu obtenir de moi. Le prfet refusa; M. de
Talleyrand fut oblig de se mettre en route, et de se faire
officieusement arrter pour rentrer  Paris. C'tait bien de la
prudence, ou ses plans n'taient pas encore arrts; car enfin  quoi
bon solliciter avec tant de persvrance l'autorisation de rester 
Paris? Si ses conventions eussent t faites, il lui suffisait de se
cacher quelques heures pour se trouver au milieu des Russes; mais il
n'tait sr de rien, il redoutait l'avenir, et voulait,  tout
vnement, tre en mesure de justifier son sjour dans la capitale. Il
fit croire aux allis qu'il avait des moyens de consommer la ruine de
l'empereur, et  ses dupes, que les allis hsitaient, mais qu'il
esprait vaincre leurs rpugnances, et ramener les Bourbons.




CHAPITRE II.

Je quitte Paris.--M. Pasquier et M. de Chabrol restent chargs de
veiller  la sret de la capitale.--Je suis tent de revenir sur mes
pas.--Toujours M. de Talleyrand.--L'empereur ne pensait pas que ses
antcdens lui permissent de se rallier aux Bourbons.--Esquisse des
actes des diplomates contre les diverses branches de cette maison.


Aussitt que M. de Talleyrand fut sorti de chez moi, je m'occupai de mon
dpart. Je fis venir le prfet de police, M. Pasquier; aprs lui avoir
donn connaissance de l'ordre que j'avais reu, je le chargeai de rester
 Paris, et lui communiquai tout ce que je pressentais devoir tre la
suite d'une dcision contre laquelle je m'tais vainement lev. Je ne
lui cachai pas que je ne m'abusais point sur la grandeur du mal, qu'on
allait tenter de dplacer le pouvoir, qu'indubitablement on
s'adresserait  lui pour le faire concourir  cette entreprise; je
l'engageai  se tenir sur la rserve, et surtout  se rappeler son
devoir, qu'un homme d'honneur ne mconnat jamais. Je lui dis que M. de
Chabrol, qui tait prfet de la Seine, dans lequel l'empereur avait eu
assez de confiance pour le charger de l'administration de Paris 
l'approche de l'orage, recevait du ministre de l'intrieur la mme
mission que lui-mme recevait de moi; qu'ils pouvaient, en runissant
leurs efforts, empcher beaucoup de mal et se faire infiniment
d'honneur. M. Pasquier connaissait depuis long-temps mes opinions
particulires sur l'issue de cette lutte; je l'avais souvent entretenu
de tout ce que je craignais, et il y avait beaucoup de choses sur
lesquelles j'tais en confiance avec lui. Je me flicitai de pouvoir le
laisser  Paris dans la circonstance o nous tions, tant  cause de la
considration qu'il s'tait acquise par ses talens, qu' cause de la
rputation que lui avait mrite son caractre intgre. Il me rpondit
de manire  confirmer la haute opinion que j'avais de lui: il me dit
qu'il ne doutait pas de l'existence de beaucoup de mauvais projets, mais
que pour lui, il ne serait jamais que le magistrat de la tranquillit
publique; que tant qu'on lui laisserait de l'autorit, il n'en ferait
usage que pour la protger. Je n'ai pas chang d'opinion sur M.
Pasquier, malgr tout ce qui est arriv, et je ne fais nul doute qu'il
et comprim une rvolution populaire de tout son pouvoir; mais
l'impulsion partit de trop haut, il fut oblig de suivre le torrent. Ma
confiance en lui tait si forte, que je lui remis un portefeuille dans
lequel taient toutes les lettres que l'empereur m'avait fait l'honneur
de m'crire pendant mon administration, parce que je ne voulais pas les
exposer au hasard d'un pillage auquel je pouvais particulirement tre
expos, en cas d'une rvolution que je voyais arriver; il s'en chargea 
condition qu'il lui serait permis de le brler, s'il survenait quelque
danger pour lui. Le cas survint en effet, et ce prcieux dpt fut
dtruit. J'avais fait enlever ma correspondance scrte, et livr aux
flammes tout ce qui pouvait compromettre les individus qui taient
attachs au ministre. Je m'tais cru oblig d'assurer le repos d'une
foule de gens qui m'avaient servi.

Ds les premiers jours de fvrier, il ne restait dans les bureaux aucune
pice qui pt les exposer aux vengeances, ni mme les compromettre. Je
laissai le secrtaire-gnral du ministre  Paris, pour contenir le
personnel de l'administration, et signifiai  M. Angls, qui tait
charg de l'arrondissement au-del des Alpes, de me joindre  Blois. M.
Ral, qui tait  la tte d'un autre arrondissement, reut la mme
invitation. Quant  M. Pelet de la Lozre, qui dirigeait l'autre, il se
trouvait en mission dans le midi. Toutes les dispositions ayant t
prises, je me mis en route; il tait quatre heures et demie. Je voulus
partir par la barrire de Svres, mais elle tait tellement encombre de
voitures, que je me dcidai  passer par Orlans, persuad que je
trouverais la route libre. C'est effectivement ce qui arriva.

Jamais je ne m'tais trouv dans une agitation d'esprit semblable 
celle que j'prouvai en quittant Paris. J'tais mme tent de retourner
sur mes pas, et peu s'en fallut que je n'enfreignisse l'ordre que
j'avais reu directement de l'empereur, de ne pas rester  Paris, si
l'impratrice se trouvait oblige d'en partir. Nanmoins, en
rflchissant aux consquences qui auraient t la suite d'une
dsobissance sans excuse, dans le cas o les choses eussent pris une
autre tournure que celle que je me flattais de leur donner, je n'osai
pas compromettre ma responsabilit jusque-l. Je n'tais pas sans
inquitude sur M. de Talleyrand, et si je ne le fis pas arrter et
emmener de force avec moi, c'est que je n'avais pas de lieu  ma
disposition o je pusse le dposer. Je ne pouvais pas ignorer les rles
qu'il avait successivement jous dans le cours de la rvolution; je
savais qu'il avait servi toutes les factions qui s'taient tour  tour
arrach le pouvoir, qu'il s'tait toujours trouv dans le port quand
l'orage avait clat, et qu'il avait toujours t du parti du plus fort.
Je savais aussi combien il devait tre indispos contre l'empereur, et
tout ce qu'il avait  craindre du parti qui l'avait jet dans cette
position vis--vis de ce prince; je ne pouvais donc pas douter qu'il ne
saist l'occasion de se venger de ses ennemis, et de se faire une
position tellement forte, qu'il n'et plus rien  en redouter.

L'empereur savait tout cela encore bien mieux que moi; il avait
d'ailleurs prs de lui M. de Bassano, qui n'aimait certainement pas M.
de Talleyrand, et qui le connaissait sous toute sorte de rapports; et
cependant, loin de donner des ordres contre lui, il dfendit de
l'inquiter, et le laissa siger au conseil de rgence. Au reste les
opinions qu'il manifesta jusqu'au dernier moment taient, il faut le
dire, bien loignes de motiver des mesures de svrit. Pourquoi
l'empereur le gardait-il malgr toutes les manoeuvres qu'on lui avait
signales? C'est parce qu'il lui connaissait des antcdens qui ne lui
permettaient gure de se livrer aux projets de vengeance qui roulaient
dans sa tte, et que le souvenir de ses premiers services n'tait pas
effac. L'empereur a toujours conserv la mmoire de ceux qu'il avait
reus, et n'a jamais tout--fait abandonn un homme dont il avait t
content, n'et-ce t qu'une seule fois. Il grondait, disait souvent des
choses dures, mais il les oubliait presque aussitt; le plus souvent ses
mouvemens d'humeur ne provenaient que d'un rapport qu'on lui avait fait,
et qui tait quelquefois tranger  celui qui s'offrait  la rprimande.
Je lui ai souvent entendu dire que M. de Talleyrand avait un ct de
bon, que c'tait celui qui avait donn le plus de gages contre un
bouleversement en faveur de la maison de Bourbon. J'ai toujours cru que
c'tait cette considration qui avait empch ce prince de le renvoyer
tout--fait, comme il en tait journellement sollicit. Les antcdens
du diplomate semblaient en effet prsenter assez de garanties.

M. de Talleyrand tait un des membres de la constituante qui avaient le
plus vivement attaqu la cour de Versailles. Plus tard, il tira parti de
ses faits et actes pour capter la confiance du directoire, dont il fut
le ministre des relations extrieures.

Au retour d'gypte, il fut un de ceux qui contriburent le plus 
renverser le directoire et  dissiper la faction qui travaillait 
appeler au trne le duc d'Orlans, et  son dfaut un prince d'Espagne.

Lors du procs de George Cadoudal et de ses complices, en 1804, ce fut
lui qui indiqua le duc d'Enghien comme le seul qui pouvait tre
l'individu que signalrent deux subordonns de George dans leur
dposition (voir les dtails de cet vnement au tome II); il dcida le
parti qui fut pris  l'gard de ce prince, en faisant remarquer que
l'individu dsign ne pouvait tre qu'un prince de la maison de Bourbon,
parce qu'elle seule tait intresse  empcher le parti rvolutionnaire
de profiter du coup qu'avait mdit George en venant en France.

Parmi les princes de la maison de Bourbon, il fit observer que le duc
d'Enghien tait le seul dont la rsolution de caractre et la position
de rsidence pussent fixer les soupons qu'avaient fait natre les
dpositions des compagnons de George. Il appuya son opinion particulire
de dtails qu'il avait puiss dans la correspondance des agens de son
ministre, et fit prendre la mesure qui fut excute. Il tait en France
 peu prs le seul qui en avait le secret, et qui peut-tre en
connaissait, ou du moins pouvait en prvoir l'issue. Il crivit aux
envoys diplomatiques prs les princes de la rive droite du Rhin pour
justifier la violation de leur territoire. Cette formalit, je le veux
bien, tait commande par sa position; mais il faut convenir aussi qu'il
fit preuve de rserve dans cette occasion, car enfin il et suffi d'un
mot jet dans les salons de l'htel de Luines, qu'il frquentait
assidument alors, pour faire chouer l'entreprise.

Le premier consul, qui ne savait pas mme qu'il existt un duc
d'Enghien, ne put voir dans le mouvement que se donna M. de Talleyrand
qu'un acte de dvouement  sa personne, car George et ses complices
n'avaient pas d'autre projet que de lui arracher la vie, et le ministre
ne pouvait avoir, dans le zle qu'il mettait  les poursuivre, d'autre
but que de livrer au glaive de la justice tout ce qui pouvait avoir eu
part  cette tentative. Le duc d'Enghien n'tait pas l'hritier de la
couronne; dans aucun cas, il ne pouvait y tre appel, et il n'y avait
pour l'empereur aucun avantage  se dfaire de lui; il ignorait mme
qu'il ft si prs de Strasbourg; la police ne le savait gure mieux, car
 cette poque elle n'avait pas toutes les ramifications qu'elle eut
depuis. Ce qui se passait au-del des frontires tait uniquement
observ, rapport et suivi par le ministre des relations extrieures.
La part que prit M. de Talleyrand  cette affaire ne contribua pas peu 
le prserver des atteintes de ses ennemis, qui s'efforaient de le
prsenter comme un agent de la maison de Bourbon. L'empereur, qui fut
trs mcontent d'avoir t mal inform dans cette circonstance, ne
laissa jamais chapper le blme contre qui que ce ft. Il savait tenir
compte des intentions que l'on avait eues; mais il faisait son profit
des erreurs dans lesquelles taient tombs ceux qui avaient voulu le
servir, afin d'viter de nouvelles mprises  l'avenir. Indpendamment
de cet antcdent, qui pouvait tre mis en ligne de compte, M. de
Talleyrand en avait d'autres.

Il avait t l'agent principal de la dtrnisation des Bourbons de
Naples, en 1805. Enfin c'tait lui qui avait propos celle de la branche
d'Espagne, qui avait t prpare de longue main. Ses partisans
prtendent qu'il a t tranger  cette conception, mais le bon sens
suffit pour voir qu'un trait qui dcidait d'aussi grands intrts ne
pouvait pas avoir t l'affaire d'un jour, et qu'avant d'avoir rgl les
prtentions en ddommagemens de tout ce qui perdait son existence  la
suite des changemens qui se prparaient en Espagne, il avait fallu bien
des ngociations, d'autant plus que cette matire n'avait jamais fait le
sujet de notes crites, qu'elle avait t traite entre le prince de la
Paix et M. de Talleyrand, par le canal d'Izquierdo, agent de confiance
du ministre espagnol.

La pice que j'ai cite dans le volume IV montre d'ailleurs que c'est M.
de Talleyrand qui a suivi la ngociation; c'est lui qui a demand la
cession de territoire et insist pour changer l'ordre de succession.
Mais ce n'est pas  cela que s'est borne la part qu'il a prise  cette
affaire: non seulement il l'a conduite, mais, je ne crains pas de
l'affirmer, c'est lui qui en a donn l'ide.

Aprs la bataille de Friedland, l'empereur m'avait donn le gouvernement
de Koenisberg et de toute la vieille Prusse. Avant l'action, M. de
Talleyrand tait all attendre  Dantzick les vnemens et les ordres de
l'empereur, qui lui crivit de Tilsit de venir s'tablir  Koenisberg. Il
y vint; mais  peine tait-il arriv, qu'il reut un courrier qui lui
apportait une lettre de l'empereur. J'avais moi-mme reu une dpche
par laquelle ce prince m'ordonnait, de faire prparer un quipage de
pont qui existait  l'arsenal, de l'expdier par le canal, et de le
disposer de manire qu'il pt arriver  Tilsit avec la plus grande
clrit. Je fis part de mes ordres  M. de Talleyrand, qui me montra sa
lettre. L'empereur lui marquait, que: Alexandre avait fait demander un
armistice de quelques jours; qu'il l'avait accord; que depuis il lui
avait fait proposer une entrevue dont il ne se souciait que
mdiocrement: il n'tait pas encore dcid, cependant il rflchirait;
mais si la paix ne se concluait sur-le-champ, son parti tait pris, il
tait dcid  passer le Nimen sans dlai. Il tait d'autant plus port
 le faire, que les Russes n'avaient plus d'arme, tandis que les deux
tiers de la sienne ne s'taient pas trouvs sur le champ de bataille de
Friedland. Et il finissait par lui mander de se rendre prs de lui.
L'empereur disait vrai; il n'y avait eu que trois corps d'engags 
Friedland, et une seule division de cuirassiers, sans compter les
dragons et la cavalerie lgre; et aprs la conclusion de la paix,
lorsque je fus charg des affaires de France en Russie, je voyageai de
Tilsit  Ptersbourg avec les corps de la garde russe. Les officiers que
je vis, et que je questionnai, convinrent que, hormis la garde, ils
n'avaient,  proprement parler, plus d'arme, et d'aprs le calcul que
je faisais avec eux, l'empereur de Russie n'aurait pas pu nous opposer
plus de vingt-deux mille hommes de troupes rgulires. Nous aurions
pass le Nimen; l'empereur pouvait le faire avec plus de cent cinquante
mille hommes. Nous n'tions qu'au 20 ou 22 juin, et la Pologne tait
dans le dlire de l'insurrection. Pendant mon sjour en Russie, j'ai
souvent eu occasion de me persuader que c'taient ces considrations qui
avaient dtermin l'empereur Alexandre  solliciter la fameuse entrevue
du radeau de Tilsit.

M. de Talleyrand, en recevant l'ordre de se rendre  Tilsit, et en
voyant ce que l'empereur me marquait dans la lettre qu'il m'crivait,
hta son dpart tant qu'il put; il me disait: Ne vous pressez pas de
faire partir votre pont, j'espre que l'empereur n'en aura pas besoin:
qu'irait-il faire au-del du Nimen? Il faut lui faire abandonner cette
ide de Pologne. On ne peut rien faire avec ces gens-l; on n'organise
que le dsordre avec les Polonais. Voil une occasion de terminer tout
cela avec honneur; il faut la saisir, il faut mme d'autant plus se
hter, que l'empereur a une affaire bien plus importante ailleurs, et
qu'il peut faire entrer dans un trait de paix. S'il ne le fait pas,
lorsqu'il voudra l'entreprendre, il sera rappel ici par de nouveaux
embarras, tandis qu'il peut tout terminer ds aujourd'hui. Il le peut
d'autant plus que ce qu'il projette est une consquence raisonnable de
son systme.

Dans le fait, comment admettre que M. de Talleyrand tait tranger aux
affaires d'Espagne? En supposant mme qu'il ait eu le projet de trahir
l'empereur en lui faisant faire la paix qui a t conclue  Tilsit, il
n'avait pas affaire  un insens: l'empereur connaissait l'tat de
l'arme russe, les Prussiens n'existaient plus que pour mmoire; notre
arme,  trs peu de chose prs, tait intacte: dans cet tat de choses,
qui pouvait arrter l'empereur dans l'excution de ce qu'il aurait
voulu? M. de Talleyrand se proposait cependant de le dtourner de l'ide
de passer le Nimen et de rtablir la Pologne. Ds-lors, il dut
ncessairement lui expliquer ses motifs, et puisqu'il a t cout, que
la paix a t faite, peut-on admettre que M. de Talleyrand ait nglig
de le prier de s'expliquer sur ses projets  venir avec l'empereur
Alexandre, dans un moment o il pouvait tout obtenir de ce prince? Le
peut-on, lorsqu'on sait qu'il ne se dissimulait pas que le concours
d'Alexandre tait ncessaire pour ne pas voir se renouveler la guerre?

Il n'y a pas d'esprit si born qu'il soit qui ne voie que c'tait folie
de renoncer aux immenses avantages de guerre qu'avait l'empereur, et
d'aller s'embarquer dans une entreprise comme celle d'Espagne, sans tre
d'accord avec l'empereur de Russie, qui pouvait reprendre les armes ds
que nous nous serions retirs, et s'allier avec l'Autriche, qui
n'intervenait pas dans ce que l'on faisait  Tilsit. Si la paix qui fut
signe avait eu d'autres bases que celles sur lesquelles elle fut
conclue, on pourrait dire que la Russie tait trangre aux affaires
d'Espagne. Dans l'tat d'impuissance o elle se trouvait, son monarque
venant lui-mme traiter au quartier-gnral de l'empereur, et, au lieu
de supporter des sacrifices, partageant avec nous les dpouilles des
vaincus, il aurait fallu que nous fussions en dmence, pour n'avoir pas
song  des affaires que nous projetions, et mettre ainsi leur russite
en problme, en n'y faisant pas participer la seule puissance qui
pouvait en traverser l'excution.

L'empereur de Russie, non-seulement ne perdit rien, mais obtint qu'on
rendt  son beau-pre, le duc de Meklenbourg-Schwerin, ses tats, qui
avaient t envahis. Il intercda pour son alli le roi de Prusse, et
fit si bien, qu'on remit Guillaume en possession d'une partie des
provinces qu'il avait perdues. Il reut pour lui-mme un district qui
fut pris sur le territoire de ce prince. Bien plus, nous ne stipulmes
rien pour les Turcs, qui avaient perdu la Valachie et la Moldavie en
s'armant pour nous. Il nous tait facile de les comprendre dans la paix
que nous faisions. Nous avions le droit du plus fort et celui de
l'quit, qui nous permettaient bien de stipuler pour nos allis, comme
les Russes le faisaient pour les leurs. Certainement toutes ces
transactions n'eurent pas lieu sans quelque retour de la part de
l'empereur Alexandre, qui, n'ayant rien  nous donner, nous dut porter
en compte ce que nous voulions faire. Si cela n'tait pas ainsi, nous
serions inexcusables d'avoir abandonn les Turcs. Je ne m'expliquai
cette conduite de notre part que par ce qu'Alexandre me fit l'honneur de
me dire des entretiens qu'il avait eus avec l'empereur au sujet de la
Turquie, et de leurs projets  venir sur ce pays. Je pense bien que cela
n'aurait pas t absolument fait comme l'empereur de Russie l'esprait;
mais je n'avais pas d'instructions sur ce sujet.

Assurment il nona des projets sur les Turcs; l'empereur n'aura pas
manqu de lui parler des vues qu'il avait sur l'Espagne, avec la rserve
pourtant que mettent les souverains dans leurs relations. Il n'est pas
possible de supposer, la confidence n'et-elle pas t entire,
qu'Alexandre ignorait les projets que l'empereur avait forms sur
l'Espagne. Assurment, s'il n'avait t question que d'un simple
arrangement, nous n'eussions pas laiss prendre sur nos allis les
avantages que nous abandonnmes aux Russes. D'un autre ct, on ne dut
pas chercher  donner le change  l'autocrate sur les vues qu'on avait
au sujet de la pninsule; car  quoi bon? Il ne pouvait tre dupe de
l'artifice; il savait que la maison d'Espagne avait hrit de tous les
droits de Philippe V, et que tant que ses descendans rgneraient,
l'ouvrage de la rvolution franaise serait incertain. Il savait qu'il
suffirait _des entreprises_ d'un prince belliqueux, que le hasard
pouvait faire natre en Espagne, pour tout remettre en compromis.
L'histoire ne nous apprend-elle pas que, lorsque Louis XV, encore
enfant, fut attaqu de la petite-vrole, le roi Philippe V crut qu'on
lui cachait le danger de son neveu, et se prpara  passer en France
pour revendiquer ses droits  la couronne? Je crois avoir dmontr qu'il
n'est pas vraisemblable que la Russie ait t trangre aux changemens
projets en Espagne. Ds-lors M. de Talleyrand ne pouvait les ignorer;
autrement il faudrait convenir qu'il a jou un triste rle  Tilsit, ce
que personne n'a jamais dit.




CHAPITRE III.

Suite du chapitre prcdent.--Petite spculation de M. de Talleyrand et
du prince de la Paix.--Flicitations que m'adresse le premier de ces
diplomates.--La constance qu'il avait mise  poursuivre les Bourbons
permettait bien de croire tout rapprochement impossible.


Un autre fait encore qui vient  l'appui de mon assertion est celui-ci.
C'est sur la conscription qui fut leve  la suite de la bataille
d'Eylau, que l'on prit la portion de troupes dont on composa les corps
qui s'approchrent de l'Adour et du Roussillon dans le cours de l't
suivant. Cette direction indiquait dj leur destination ultrieure. Eh!
qui en France pouvait avoir dmontr la ncessit d'une expdition de ce
genre? Qui pouvait avoir averti des dangers qui seraient quelque jour
dans le cas de menacer cette partie de nos frontires, si ce n'est le
ministre des relations extrieures? Qui a pu rendre compte  l'empereur
des dispositions secrtes du prince de la Paix? Qui a pu mettre sous ses
yeux la proclamation que ce favori adressa aux Espagnols? Personne,
assurment, si ce n'est le ministre des relations extrieures. Je
terminerai par une dernire observation. Sur quoi repose au fond le
trait de Fontainebleau? Sur les notions fcheuses que le prince de la
Paix avait donnes  diverses reprises, au sujet des dispositions
hostiles que nourrissait contre la France le prince des Asturies. Ce
malheureux, qui cherchait  se faire une position qui le mt  l'abri
des vengeances dont le menaait l'hritier du trne, appela vivement
l'attention du cabinet des Tuileries sur les machinations que Ferdinand
ne cessait d'ourdir contre le roi Charles IV. Il annonait que, si l'on
tardait  prendre un parti contre ce prince, ou quelques dispositions
relatives au pays, il ne rpondait de rien, que la premire consquence
de l'avnement du prince des Asturies  la couronne serait un changement
de politique de la part de l'Espagne. Entre des communications
semblables et la conclusion d'un trait comme celui de Fontainebleau, il
a d y avoir bien des propositions et des rponses. Quelle que soit
l'impudence d'un ministre, il y a bien du chemin  faire avant de
consentir, ou mme de proposer de livrer ses matres, ou du moins
d'abuser de la confiance qu'ils lui ont accorde pour les effrayer
d'abord sur les dangers qu'il leur avait attirs, et les porter ensuite
 se retirer dans leurs possessions d'Amrique, afin de venir plus
librement recevoir le prix de sa trahison; car enfin le prince de la
Paix s'tait engag  faire partir le roi Charles IV avec sa famille
pour le Mexique,  l'exemple du prince de Portugal, qui avait fait voile
pour le Brsil. Il devait l'accompagner jusqu' Sville, le quitter
ensuite clandestinement, et aller jouir de la principaut des Algarves.
C'est en effet la proposition qu'il fit dans le conseil  Aranjuez,
d'abandonner l'Espagne pour se retirer au Mexique, qui dcida le
mouvement  la tte duquel se mit le prince des Asturies.

Quand on considre le temps qu'il a fallu pour arriver jusqu' convenir
de tous ces faits, et que l'on reporte ses rflexions  l'poque o les
affaires d'Espagne ont commenc, on est bien forc de reconnatre
qu'elles n'ont pu tre conues et mises  excution que sous le
ministre de M. de Talleyrand. S'il n'en avait pas t ainsi, il aurait
fallu que l'on et tabli une ngociation directe  ct de ses offices
ordinaires, et assurment il l'aurait traverse tant qu'il aurait pu,
jusqu' ce qu'il et fait abandonner la partie au diplomate intrus; cela
et t dans son devoir et dans son droit sous tous les rapports.

J'admets que l'entreprise sur l'Espagne n'ait t qu'une conception
sortie du cerveau de l'empereur; mais ce prince n'a pu l'excuter sans
des dmarches prliminaires, sans dvelopper ses ides, et les faire
adopter aux hommes qui, par tat, se trouvaient obligs de les laborer
tant en Espagne qu'en France. Or, quel tait parmi nous celui qui
convenait le mieux  une ngociation qui n'admettait pas d'criture, et
qui cependant exigeait une grande activit de correspondance? Celui,
assurment, qui, depuis dix ou douze ans, avait prsid  toutes les
transactions qui avaient eu lieu entre la France et l'Espagne; celui
enfin qui avait consolid le crdit du prince de la Paix, avec lequel il
avait eu une srie d'antcdens de toute espce. Personne autre en
France ne pouvait tre charg d'une semblable ngociation; car quels
documens donner  un homme qui aurait eu  dbuter par une ouverture
dont le dernier des hommes se serait trouv bless? Plus je rflchis 
tout ce qui a d prcder la conclusion du trait de Fontainebleau, plus
je reste convaincu que le projet de changer la dynastie d'Espagne est
une conception dont le mrite appartient tout entier  M. de Talleyrand
et au prince de la Paix. Elle a t enfante en commun par ces deux
diplomates, et n'a t soumise  l'empereur que lorsqu'on a pu lui
dmontrer la facilit de son excution. Je dvelopperai ce qui me porte
 le croire. L'empereur, en suivant, aprs la bataille de Friedland, le
projet qu'il avait de rtablir la Pologne, pouvait compter sur le
succs. Il n'a srement pas abandonn cette grande entreprise afin d'en
tenter une autre, sans que la russite de celle-ci lui en ait t
dmontre, c'est--dire sans s'tre fait rendre compte de tout ce que
l'on avait fait pour la mener  fin.

Si l'ide des changemens projets en Espagne tait venue de l'empereur,
il aurait encore eu bien plus de facilit pour les excuter aprs avoir
rtabli la Pologne, qui seule et t en tat de contenir ce qui serait
rest de puissance  l'empire russe; l'Autriche n'tait pas en tat de
s'opposer  ce que l'on voulait faire au-del des Pyrnes. On peut donc
avancer, en supposant que telle et t l'arrire-pense de l'empereur,
qu'il y eut un levier qui mit l'entreprise en mouvement plus tt qu'il
ne le voulait; ce levier tait le prince de la Paix, qui, se trouvant
sur un brasier  Madrid, htait, autant qu'il tait en lui, la perte de
ses matres, pour chapper lui-mme  sa ruine. Il tait sur la brche,
appelait au secours, et prtendait qu'il ne pouvait plus tenir, que la
France perdrait l'Espagne, s'il perdait son crdit. Plac dans la
terrible position o il tait, il exagrait le danger pour hter le
remde, et il consentit  tout ce qu'on lui proposa. Or un homme comme
M. de Talleyrand, qui connaissait la situation et les moyens du prince
de la Paix, n'a pas d manquer de lui imposer des conditions analogues
aux embarras qu'il prouvait.

Parmi toutes les raisons qui portaient M. de Talleyrand  ne point
abandonner le prince de la Paix, il y en avait plusieurs qui taient
peut-tre des motifs pour le perdre, et c'est le cas de citer une
anecdote qui est peu connue. Aprs le retour d'gypte, lorsque le
premier consul fut devenu le chef de l'tat, il trouva un arrangement
qui avait t fait entre la France et l'Espagne; cette dernire
puissance s'tait engage  payer  la premire, pendant toute la dure
de la guerre, une somme de 5,000,000 par mois.

Le pitoyable tat dans lequel taient nos finances obligea le premier
consul  laisser subsister cet tat de choses; mais aprs la bataille de
Marengo, lorsque l'ordre commena  se rtablir, il ordonna  M. de
Talleyrand d'crire en Espagne que la France n'ayant plus besoin de cet
argent, il renonait au droit qu'il avait de l'exiger, et en faisait la
remise au roi Charles, comme un tmoignage du dsir qu'il avait de ne
point tre  charge  ses allis.

M. de Talleyrand dsapprouva la rsolution, et fit observer au premier
consul que, si, au lieu dfaire la remise, de la somme entire, il
commenait par ne se dsister que de la moiti, cela ferait plus
d'effet. On montrerait la progression de l'amlioration des affaires,
et, de plus, on aurait le mrite d'avoir t attentif  observer le
moment o il avait t possible de se passer d'un secours onreux 
Charles IV. Le premier consul adopta cette ide, et donna en consquence
l'ordre de commencer par faire la remise de 2,500,000 francs par mois.
Il s'imaginait que ses intentions avaient t suivies; il n'en tait
rien: cependant l'Espagne continua  payer en entier le subside, et ce
ne fut qu'aprs la paix de Lunville, lorsqu'il ordonna de faire la
remise de la seconde partie, qu'elle cessa le paiement des 5,000,000 que
lui avait impos le trait de Ble. Le trsor public, ne recevant plus
rien d'Espagne, avait ray cet article de ses registres; il n'y avait
plus de moyens de fraude, on n'osa pas continuer  percevoir le tribut.
Le trsor ne touchait que les 2,500,000 francs autoriss par l'empereur;
cependant l'Espagne avait continu de payer les 5,000,000 stipuls. Que
devenait la diffrence? comment se faisait la fraude? Nous allons
l'expliquer.

Si l'empereur, au lieu de diviser la remise en deux parties, l'et faite
en une fois, il n'y aurait pas eu de moyens de friponner, parce que le
trsor d'Espagne n'aurait eu aucun paiement  faire  celui de France.
M. de Talleyrand n'et pas pu se dispenser d'crire  Madrid dans le
sens des ordres qu'il avait reus, ni mme d'en parler  l'ambassadeur
de cette puissance  Paris: autrement il se serait expos aux plus
fcheuses consquences, si l'empereur en avait parl lui-mme  cet
ambassadeur, comme cela pouvait arriver. D'un autre ct, s'il n'avait
pas fait part des intentions du premier consul, et que l'Espagne et
continu  payer la totalit du subside, le trsor en aurait tenu
compte, et non seulement le premier consul aurait vu qu'il n'avait pas
t obi, mais M. de Talleyrand n'y aurait rien gagn. Le prince de la
Paix tait  Madrid dans la mme situation. Si M. de Talleyrand avait
dit un mot  l'ambassadeur de France  Madrid, celui-ci pouvait en
parler au roi, et il devenait impossible au prince de la Paix de
s'approprier un cu.

Comme il tait puissant et disposait de tout, il n'y avait que ce prince
qui pt se prter  laisser sortir des coffres d'Espagne 5,000,000 par
mois pour n'en faire entrer que deux et demi dans ceux de France. Au
surplus, il n'tait pas homme  laisser divertir le reste sans en
retenir sa part. Il y tait d'autant moins dispos, qu'on ne pouvait
rien faire sans lui. La ngociation se fit srement entre les deux
ministres par le canal de quelques agens du prince de la Paix qui se
trouvaient continuellement  Paris. Quelle fut la part que chacun se
fit? je l'ignore; mais l'empereur connaissait cette friponnerie, qu'il
m'a lui-mme raconte. Or, l'on conviendra qu'il ne pouvait pas dsirer
des antcdens plus convenables pour faire ngocier avec le prince de la
Paix ses projets sur l'Espagne (si l'ide lui en appartient). MM. de
Talleyrand et Godoy avaient rciproquement un gal besoin de se mnager,
et peut-tre de se perdre. Ils taient les deux seuls hommes qui, sans
craindre de se blesser, pouvaient se proposer mutuellement  discuter
tout ce qui tait relatif  des affaires de la nature de celles
d'Espagne. Le premier avait toute sorte de raisons pour voir avec
plaisir l'lvation du second au suprme pouvoir. Loin de lui nuire,
cela passait l'ponge sur tout ce qui avait eu lieu entre eux deux, et
arrangeait sa position prsente et  venir,  moins qu'il n'et trouv
une occasion de le perdre sans retour. Cette circonstance de la
dilapidation de la moiti du subside de l'Espagne est une de celles qui
ont fait le plus de tort  M. de Talleyrand dans l'esprit de l'empereur.
Quoique bien inform des dtails de cette affaire, il continua 
l'employer, parce que, comme il le disait, ce diplomate avait un ct
utile.

C'est en vain que les amis de M. de Talleyrand, et lui-mme, voudraient
faire croire qu'il a t tranger  cette entreprise.  la vrit, on a
rpandu avec affectation qu'il n'y avait eu aucune part; lui-mme a imbu
de cette ide le corps diplomatique qui tait rest  Paris pendant que
l'empereur s'tait rendu  Bayonne, o il avait emmen le ministre des
relations extrieures, M. le duc de Cadore. Ces messieurs du corps
diplomatique rendirent compte  leurs cours de ce qui se disait  Paris,
et ajoutrent  leur rapport que M. de Talleyrand tait tranger, oppos
mme  ce qui se faisait. Il caressa cette opinion, l'accrdita avec
persvrance, parce qu'elle tait de nature  faire dsirer son retour
au ministre; mais il est si vrai qu'il avait eu la premire part  tout
ce qui tait relatif  cela, que, lorsque le prince des Asturies et son
frre l'infant don Carlos, partirent de Bayonne pour se rendre 
l'endroit qu'ils devaient habiter, l'empereur lui fit donner l'ordre
d'aller les recevoir  Valenay, et d'y rester quelque temps avec eux.
Il y fut, et chargea le major Henry, qui revenait nous joindre, de me
dire mille choses amicales de sa part. Vous direz au gnral Savary,
ajouta-t-il en congdiant le major, que l'on n'a jamais tir un meilleur
parti d'une affaire gte, que celui qu'il a tir de celle-ci; je lui en
fais mon compliment, il a vit de bien grands maux.

M. de Talleyrand ignorait ce que j'avais t faire en Espagne, et il
n'en voyait que le rsultat; mais il convenait par ses flicitations
qu'il y avait eu un autre projet qui devait tre excut d'une autre
manire. Il est vrai que les choses auraient pris une bien autre
tournure, si le roi et la famille royale fussent tout simplement partis
pour l'Amrique. C'tait de cette manire que M. de Talleyrand avait
conu et prpar la chose; c'est pour cela qu'il se disait tranger  ce
qui se faisait en Espagne. Vraisemblablement il aura parl dans ce
sens-l autour des princes pendant son sjour  Valenay; mais il ne
faut rien en conclure, sinon qu'ayant t loign des affaires, il tait
dsintress  leur russite, et qu'il y avait plus d'avantage pour lui
 se ranger du ct de l'opinion qui dsapprouvait cette entreprise, que
de chercher  la justifier; mais un homme sens qui a connu l'intrieur
de l'administration de la France  cette poque, ne peut pas, sans faire
tort  son jugement, douter de la part directe et immdiate que M. de
Talleyrand a eue aux changemens de dynastie en Espagne. Dans cette
occasion encore, il fut un des ardens destructeurs de cette branche de
la maison de Bourbon, comme il l'avait t de celle qui rgnait  Parme,
puis en Toscane, aprs que ce pays avait t donn  l'infant de Parme,
au fils duquel M. de Talleyrand le fit encore arracher. En gnral, il
tait de l'opinion qu'il n'y avait rien d'assur pour la dynastie de
l'empereur tant qu'il existerait une branche de Bourbon, n'importe o.

En ajoutant  toutes ces considrations les inconvniens de la position
personnelle de M. de Talleyrand, qui tait prtre mari, on se
convaincra qu'il y avait peu d'hommes aussi intresss que lui  croiser
les vnemens qui suivirent d'aussi prs le dpart de l'impratrice.

Une foule d'autres dtails qui ne m'taient pas inconnus semblait lui en
faire une loi. Indpendamment des gages que semblait avoir donns M. de
Talleyrand en faveur d'un ordre de choses qui protgeait l'arrangement
de sa vie, il est  observer que, pour prendre un parti violent contre
lui, il fallait un peu plus que des prventions; car enfin il tait un
des premiers personnages de l'tat. En supposant mme que j'eusse t
saisi d'un fait  sa charge, je n'aurais pu prendre des mesures contre
lui sans m'y tre auparavant fait autoriser par le conseil de la
rgence, et en son absence par le prince Joseph; mais ni l'un ni l'autre
n'eussent voulu me laisser agir contre M. de Talleyrand avant d'avoir
entendu les motifs et reconnu la ncessit d'une pareille dmarche.
Chacun d'eux pouvait se trouver dans le mme cas; la cause de M. de
Talleyrand dans celui-ci devenait celle de chacun d'eux. Si je m'tais
permis de le faire arrter de mon autorit prive, l'on aurait jet de
beaux cris contre moi, et on aurait eu raison. Nanmoins, si j'avais t
saisi d'un commencement de dlit un peu saillant, je n'aurais pas
balanc. Si les journaux anglais, par exemple, en rendant compte de
l'arrive de l'missaire envoy auprs de M. le comte d'Artois, qui
tait alors  Vesoul, n'eussent pas estropi le nom de manire  ne pas
me le laisser reconnatre, j'aurais sur-le-champ pris un parti, parce
que je connaissais assez d'antcdens au personnage pour ne pas douter
que, quand bien mme il n'aurait pas t expdi par M. de Talleyrand,
celui-ci ne pouvait pas ignorer son dpart ni l'objet de son voyage.

Faute de ce renseignement, je restai dans la rserve, d'autant plus
qu'en rflchissant  tout ce qui m'avait t dit sur les esprances
dont se flattaient les personnes attaches anciennement  la maison de
Bourbon, je ne pouvais douter que ce n'tait que du vent qui agitait un
peu de poussire. En effet, de tous les points de la France qui ont t
arross du sang rpandu dans nos querelles intestines, et o le parti
royal avait encore des racines, il ne revenait aucun rapport digne de
l'attention des autorits. L, ainsi que partout, on tait rsign  se
soumettre aux vnemens, qui ne pouvaient pas tarder  se prononcer.




CHAPITRE IV.

Les voeux secrets de M. de Talleyrand taient pour la rgence.--Je suis
sur le point de me rendre prs de l'empereur.--Considrations qui me
retiennent.--Arrive de l'empereur  la cour de France.--Il envoie
Caulaincourt  Paris.--Motifs probables du refus de mes services.--M.
Tourton, ses protestations et ses actes.--Artifices de
Talleyrand.--Bourienne et le duc de Raguse.


En rflchissant que ce ne fut que le 22 mars que l'on sut  Paris la
rupture des confrences de Chtillon-sur-Seine, et que c'est le 30 que
les allis entrrent dans cette capitale, on voit aisment que les
conspirateurs avaient t pris sur le temps, qu'ils n'avaient pu asseoir
leurs ides, convenir de leurs faits. Or, dans cette situation vague, ce
qu'il y avait de mieux  faire tait d'attendre que les vritables
intentions des allis se dessinassent. M. de Talleyrand tait trop
habile pour ne pas le voir, trop prudent pour risquer une tentative qui
n'et rien dcid; car, s'il l'avait fait, le bon sens lui et tout au
moins conseill de se cacher  Paris le jour o il reut l'ordre d'en
partir, au lieu de venir demander que je l'autorisasse  rester. Ce
parti tait d'autant plus simple, qu'il ne s'agissait que de gagner
quelques heures. J'ai su depuis que son projet, en ludant l'ordre de
s'loigner, tait de travailler en faveur de la rgence: il l'avait
confi  quelqu'un qui me l'a rapport, et qui le savait avant de partir
pour Blois[3]; et l'on verra combien peu il s'en fallut qu'il ne vnt 
bout de ce qu'il avait projet. Son intrt, de toute manire, devait le
porter  tcher de faire adopter la rgence; avec cet ordre de choses,
il gardait tous ses avantages, ainsi que les hommes de la rvolution; il
chappait aux tracasseries continuelles qui lui avaient t suscites
dans les deux dernires annes du rgne de l'empereur; il vitait les
inconvniens dans lesquels il ne pouvait manquer de tomber tt ou tard
aprs le retour de la maison de Bourbon; et si l'installation du
gouvernement de la rgence n'tait pas accompagne de mesures
personnelles contre l'empereur, ce qui tait vraisemblable, il avait
encore l'avantage de pouvoir contribuer au retour de ce prince au
gouvernement. Il pouvait par consquent refaire la position qu'il avait
perdue en quittant les relations extrieures.

Le ballottement de toutes ces ides remplissait mon esprit; mais je
suppose que je ne me fusse pas arrt  ces considrations, et qu'au
lieu de lui intimer l'ordre de partir, j'eusse employ la force et fait
conduire M. de Talleyrand  Blois, le retour de la maison de Bourbon
n'en et pas moins eu lieu, car il ne manquait pas  Paris de gens qui
ne demandaient que du mouvement et des places. On tait las de ce qu'on
avait, au point qu'il semblait qu'un cosaque devait tre un Washington;
l'exprience des dtrnisations tait connue de tant d'intrigans, que
l'empereur de Russie en aurait trouv cent pour un. Qu'aurais-je eu 
rpondre, si, aprs avoir emmen M. de Talleyrand de mon propre
mouvement, ce qui a eu lieu ft arriv? N'aurait-on pas eu le droit de
dire, et l'empereur le premier: Parbleu! voil un ministre de la police
qui est un fier imbcille: il s'est avis de devenir l'ennemi de M. de
Talleyrand, dans le moment mme o celui-ci tait forc de servir
l'empereur pour se sauver. Dans son zle aveugle, il emmne de Paris
l'homme qu'il aurait d y envoyer, s'il n'y avait pas t. Si le sens
commun ne lui indiquait pas ce qu'il avait  faire, il ne devait pas du
moins donner une pareille extension  son autorit. De quel droit se
permet-il d'arrter un dignitaire, sans l'ordre de l'empereur, surtout
lorsqu'il a rendu compte au souverain de tout ce qu'il pressentait, et
qu'il n'en a reu aucune direction particulire?

J'aurais pass pour un ignorant, un prsomptueux, si l'on n'et os
m'accuser de pis. L'empereur ne m'et jamais pardonn de n'avoir pas t
plus pntrant. Combien de fois n'a-t-il pas rprimand la police pour
avoir arrt des individus sur de simples prsomptions! On conviendra
que la situation dans laquelle je me trouvais tait assez dlicate pour
que je pesasse mes dterminations. J'avais, comme je l'ai dit, demand 
l'empereur de me nommer son commissaire  Paris, dans le cas o les
ennemis y entreraient; mais il m'avait rpondu de suivre l'impratrice,
si les vnemens obligeaient cette princesse de sortir de la capitale.
Les circonstances difficiles o nous tions, l'ordre positif du chef de
l'tat, devaient me rendre circonspect.

Je crus avoir fait tout ce que je pouvais dans la latitude qui m'avait
t laisse, et je ne pense pas aujourd'hui mme avoir manqu au moindre
de mes devoirs. Je m'acheminai donc vers Orlans; je joignis  tampes
le grand-juge, M. Mol, qui avait aussi pris cette route pour viter les
encombremens qui obstruaient celle de Versailles, Rambouillet et
Chartres. Nous nous communiqumes nos tristes pressentimens, qui ne
tardrent pas  se raliser.

On m'amena au milieu de la nuit un courrier qui portait  l'impratrice,
qui tait encore  Rambouillet, l'ordre de se rendre  Blois. Ce
courrier m'apprit qu'il avait quitt l'empereur, dans l'aprs-midi, 
Fontainebleau, o il venait d'arriver avec M. de Caulaincourt, et qu'il
tait reparti sur-le-champ pour Paris, o toute l'arme se rendait, mais
que la tte n'en tait encore arrive qu' Montereau. Mon premier
mouvement fut de partir pour aller rejoindre l'empereur, mais je
rflchis bientt qu'il pouvait devenir ncessaire de prendre diverses
mesures  Blois ou  tout autre lieu dans lequel s'arrterait
l'impratrice; j'abandonnai cette ide pour me conformer  l'ordre que
j'avais de me rendre auprs de cette princesse. Je me rsignai d'autant
plus aisment, qu'en comparant l'heure  laquelle le courrier avait
quitt l'empereur  Fontainebleau avec ce qui avait d se passer  Paris
avant qu'il pt y arriver, il me fut facile de juger qu'il en serait
inform avant que je l'eusse joint, ce qui effectivement eut lieu. Je
continuai donc mon chemin sur Orlans, puis sur Tours, o je croyais
l'impratrice, parce que je prsumais que le courrier l'aurait trouve
partie de Rambouillet, et n'aurait pu l'atteindre qu' Tours, qui tait
sa premire destination. Je me trompai et fus oblig de revenir  Blois,
o j'arrivai avant elle.

Il s'est pass des choses si peu importantes  Blois, en comparaison de
celles qui se prparaient  Paris, qu'il est naturel de commencer par le
rcit de celles-ci.

L'empereur poussa jusqu'au lieu appel la Cour de France: c'est le
second relais de poste en partant de Paris par cette route; il y a de ce
point  la barrire  peu prs trois lieues. Il rencontra  la Cour de
France le gnral Hullin, qui venait de Paris, d'o il tait parti aprs
la signature de la capitulation que le marchal Marmont avait conclue
avec les ennemis. Il apprit de cet officier-gnral que la capitale
tait rendue, que les troupes franaises devaient l'vacuer le soir, et
que les ennemis en prenaient possession le lendemain. On ne peut se
faire une ide de l'impression que cette nouvelle fit sur lui. Il avait
prvu la marche que les ennemis pouvaient faire sur Paris, il l'avait
dit au corps des officiers de la garde nationale avant de partir
lui-mme pour l'arme. Il les avait prvenus qu'il ne leur demandait de
se dfendre que quelques jours, pour lui donner le temps d'accourir. Il
avait tenu parole, puisque Paris n'tait attaqu que depuis le matin, et
qu'avant la fin du jour il tait dj aux portes suivi de l'arme
entire; mais au lieu de se dfendre quelques jours, on ne se dfendit
pas quelques heures. En effet, midi n'tait pas sonn qu'on avait dj
pris la rsolution de capituler; tout cela ne peut s'attribuer qu' la
lchet des uns et  l'aveugle empressement des autres de s'en remettre
 la gnrosit des ennemis. L'empereur, aprs la rupture des
confrences de Chtillon, avait, comme je l'ai dit, fait un mouvement
vers les places de Lorraine avec toute son arme; il apprit en chemin
celui que la grande-arme des allis avait fait sur Paris. Il vint de
suite, du point o il se trouvait, pour forcer le passage de la Marne 
Vitry-le-Franois; mais les ennemis avaient pourvu  la dfense de cette
place, il aurait perdu trop de temps pour l'emporter. Il renona 
l'immense avantage qu'il y aurait eu pour lui  revenir sur Paris par
les derrires de l'arme ennemie, dont il avait coup la ligne
d'oprations, et il prit le chemin le plus sr, en suivant les rives de
la Seine. Il n'avait pas perdu de temps; si Paris s'tait dfendu
seulement deux jours, son arme y entrait, et on sait comme il menait
les choses. Il n'aurait pas craint de faire ouvrir les arsenaux au
peuple; sa prsence et enflamm la multitude, il et imprim une
direction convenable  son lan, et l'on et vu sans doute imiter
l'exemple de Saragosse, ou plutt les ennemis n'auraient rien tent:
car, indpendamment de ce que l'empereur tait pour eux une tte de
Mduse, on sut plus tard que, dans le combat qui avait prcd la
reddition de la capitale, ils avaient brl la presque totalit de leurs
munitions. Il y a de quoi verser des larmes de sang au souvenir de
pareilles choses.

La situation de l'empereur tait dchirante; il arrivait en toute hte 
Paris, mais les corps des marchaux Mortier et Marmont en sortaient pour
prendre une position sur la route de Fontainebleau; il n'avait avec lui
que M. de Caulaincourt et M. de Saint-Agnan, l'un de ses cuyers. Il
envoya le premier  Paris avec des pouvoirs illimits; il le chargea
d'exercer les fonctions de son commissaire dans la capitale pendant le
sjour qu'y feraient les ennemis, et retourna  Fontainebleau. L'arme
ne tarda pas  dboucher. Il runit la garde qui tait en tte, la passa
en revue, lui donna connaissance des vnemens qui avaient eu lieu, et
lui annona l'intention de marcher en avant. Soldats, dit-il  ces
braves, l'ennemi nous a drob trois marches, et s'est rendu matre de
Paris; il faut l'en chasser. D'indignes Franais, des migrs auxquels
nous avons pardonn, ont arbor la cocarde blanche et se sont joints aux
ennemis; les lches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons
de vaincre ou de mourir et de faire respecter cette cocarde tricolore
qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de
l'honneur. La proposition fut accueillie par des acclamations
gnrales, et la garde alla se placer en deuxime ligne derrire la
rivire d'Essone.

La mesure qu'avait prise l'empereur, d'envoyer M. de Caulaincourt pour
traiter  tout prix, tait certainement ce qu'il y avait de mieux 
faire; mais le duc de Vicence tait de tous les hauts fonctionnaires
celui qui avait eu le moins de rapports avec les administrations de
dtails de cette grande ville, qui allait dcider du sort de l'tat. Je
connaissais la puissance d'opinion de ces petites administrations sur le
peuple, et c'tait pourquoi j'avais appel l'attention de l'empereur sur
la ncessit de dsigner  l'avance ce commissaire, en lui offrant mon
dvouement. C'tait le devoir d'un ministre de la police sous tous les
rapports; si l'empereur n'avait pas de confiance en moi, il fallait
qu'il m'loignt sur-le-champ du ministre, au lieu de compromettre les
intrts de tant de monde  la fois.

Je ne m'abusai point sur les motifs du refus que j'essuyai. Ce n'tait
pas manque de confiance dans mon savoir-faire, l'empereur, mieux que
personne, avait pu quelquefois en juger dans les ngociations dont il
m'avait charg; ce ne pouvait pas tre non plus manque de confiance dans
mon habilet militaire, puisque de tout ce qu'il avait laiss  Paris
d'hommes de cette profession, j'tais celui qui s'tait trouv le plus
souvent sur les mmorables champs de bataille dont le souvenir nous
reste seul pour la consolation de la fin de notre histoire.  l'arme,
l'empereur m'employait  tout; j'tais celui de ses aides-de-camp de
l'activit ou de la sant duquel il abusait le plus. J'avais t tant de
fois grond, que j'tais devenu prudent et expert. Il fallait que
l'empereur l'et jug ainsi, puisqu'il me fournit quelques occasions
d'acqurir de la gloire dans des commandemens en chef o j'tais
tout--fait hors de sa main; j'avais t assez heureux pour ne pas
tromper son attente, ou du moins la fortune avait couronn mes
combinaisons. C'est aprs l'affaire que j'eus  Ostrolenka qu'il me
donna le cordon de la Lgion-d'Honneur avec une pension viagre de vingt
mille francs; c'tait enfin dans l'arme que j'avais obtenu les honneurs
dont j'avais t combl. Nanmoins il plaa ailleurs sa confiance. Il ne
me fut pas difficile de voir d'o le coup partait.

Dans la situation o se trouvait l'empereur, toutes les facults de son
esprit taient absorbes par les soins qu'exigeait l'arme, dont il
tait l'me. Je l'avais vu moi-mme dans des circonstances bien moins
cruelles, en faisant la guerre prs de lui: il se livrait exclusivement
aux combinaisons militaires, et accordait peu ou point d'attention aux
affaires administratives, qu'il abandonnait aux fonctionnaires
respectifs qui le suivaient. J'avais reu de Troyes, aprs le combat de
Brienne, l'ordre de prendre diverses mesures qu'assurment il n'avait
pas imagines. Il en fut de mme dans cette occasion, ou peut-tre
encore pis; du moins je l'ai conjectur. J'ai pens qu'il avait donn
connaissance  quelqu'un des personnages qui le suivaient, de la
proposition que je lui avais faite de me laisser  Paris au moment de
l'arrive des ennemis, et que celui-ci, qui avait dj arrt ma chute,
l'en avait dtourn en lui observant que j'tais un homme au-dessous de
ce que je proposais, que je me mettrais  la discrtion de M. de
Talleyrand, qui dj me tenait sous le charme. Ces dtestables
insinuations seules ont pu empcher l'empereur de me donner la confiance
que mritait le zle que je montrais pour lui dans un moment o chacun
commenait  l'abandonner.

Combien de fois, pendant le cours de cette campagne, j'ai regrett de
n'avoir pas t appel  l'administration quelques annes plus tt! J'y
aurais atteint cette force morale que donne la puissance d'opinion, et 
coup sr j'aurais su m'en servir utilement.

Comme le jugement de l'empereur tait essentiellement mathmatique, il y
avait une marche simple  tenir avec lui, c'tait d'tre pur et vrai
dans tout ce qu'on lui rapportait ou qu'on lui proposait;
malheureusement, pendant les deux dernires annes de son gouvernement,
il ne fut entretenu qu'au gr des petites passions et des misrables
intrigues qui pullulaient autour de lui. Les marchaux Bessires et
Duroc pensaient comme moi  cet gard; nous avons souvent gmi ensemble
de ce qui se passait sous nos yeux.

Arriv  Paris, M. de Caulaincourt prit connaissance de l'tat des
choses avant de se rendre au quartier-gnral de l'empereur Alexandre,
qui tait  Bondy (le premier relais de poste sur la route de
Strasbourg). M. de Talleyrand, qui tait parti de Paris d'aprs l'ordre
qu'il avait reu de suivre les traces de l'impratrice, y tait rentr,
et il m'a t rapport[4] qu'il avait t arrt en chemin par M.
Tourton, chef d'tat-major de la garde nationale, qui se trouvait  la
tte de ce corps par suite du dpart du marchal Moncey, qui en tait le
commandant en chef, et de celui de M. de Montesquiou, qui en tait le
commandant en second. C'tait, m'a-t-on racont, un arrangement convenu
entre eux, ce qui prouverait encore que M. de Talleyrand n'tait fix
sur rien, et n'osait pas mme prendre sur lui de rester, sur le thtre
des grands vnemens. La fatalit qui poursuivait l'empereur tait telle
que l'on avait ordonn aux divers chefs de lgions de la garde nationale
qui taient pourvus de charges de cour ou d'emplois publics, de suivre
l'impratrice, qui n'avait nul besoin d'eux, au lieu de les laisser 
Paris pour diriger leurs subordonns, quoique ce ft pourtant cette
considration qui avait dtermin l'empereur  les placer  la tte de
la garde nationale. Ds qu'ils furent partis, on pourvut  leur
remplacement, et on fit tomber les choix sur des hommes d'opinions
opposes; on se donna ainsi les moyens d'excuter ce que l'on voulait
faire.

M. Tourton oublia tout ce qu'il devait personnellement  l'empereur, qui
lui avait fait des avances considrables dans une circonstance o
l'honneur de sa maison tait compromis, avances qui n'taient pas encore
rembourses lorsqu'il s'arma contre lui.

M. de Talleyrand, tant rentr dans Paris, songea  s'y faire une
position qui mt l'empereur Alexandre hors d'tat de se passer de lui
pour l'excution des projets qu'il lui connaissait; il fit sur-le-champ
appeler les hommes de mouvement que renfermaient les diverses classes de
la socit, et il ne rencontra d'opposition nulle part, puisqu'il y
avait absence totale de tout ce qui pouvait faire apercevoir l'influence
de l'empereur. M. de Talleyrand reconnut les moyens qu'il avait,
organisa sur le papier une administration provisoire, mais ne se
pronona point avant de savoir ce que l'empereur de Russie se proposait
dcidment de faire. Il passa toute sa soire chez le duc de Raguse, 
sa maison de la rue de Paradis, faubourg Saint-Denis, o le marchal
tait encore, ayant toute la nuit pour vacuer Paris, o les ennemis ne
devaient entrer que le lendemain. Plusieurs amis de Marmont y taient
aussi. M. de Talleyrand savait bien que, quoi que l'empereur Alexandre
voult tenter, il ne pourrait pas y concourir de manire  s'assurer les
avantages qu'il cherchait, s'il ne disposait d'une partie de l'arme,
qui se trouvait tre la seule puissance physique et morale qui restt 
l'empereur. Il ne se dissimulait pas que, tant qu'elle serait entire,
elle fixerait l'opinion gnrale de la nation, de sorte que le parti qui
se prparait  dplacer le pouvoir parviendrait au plus  allumer une
guerre civile qui mettrait tout en problme.

En persuadant au marchal Marmont de se dtacher de l'empereur, il
avait, indpendamment de l'avantage de diminuer encore les moyens qui
restaient  l'empereur Napolon, celui de se prsenter  l'empereur de
Russie avec des facilits de plus pour ce qu'il lui conviendrait
d'ordonner. Il chercha donc  attirer Marmont  lui. Il n'y avait entre
eux aucun antcdent, ni mme aucune relation de socit qui pt lui
fournir une occasion d'ouvrir des propositions aussi dlicates pour le
duc de Raguse, qui tait encore dans toute la puret des sentimens qui
avaient germ dans son coeur avec les premiers lauriers d'Italie; mais M.
de Talleyrand avait  sa disposition M. de Bourienne, qui tait le
compagnon de la jeunesse du marchal, et qui, comme lui, avait conu 
la mme poque le plus sincre attachement pour l'empereur, et l'avait
habilement servi pendant les douze annes les plus laborieuses de sa
vie. Bourienne avait t loign du cabinet, par suite d'imputations
fcheuses. L'empereur, auquel on le peignit comme un homme indigne de la
confiance qui lui tait accorde, le nomma depuis son ministre 
Hambourg. Bourienne rsida dans cette ville jusqu' la runion de ce
pays  la France. Revenu alors  Paris, il y retrouva tous les ennuis
qu'il avait dj essuys. L'intrigue qui l'avait dplac du cabinet
s'effraya de la possibilit du retour  la faveur d'un homme de talent,
et ne mnagea rien pour dissuader l'empereur de le reprendre, ou mme de
l'employer  quoi que ce ft. On lui rapporta sur le compte de M. de
Bourienne des absurdits qui furent suivies de mille tracasseries. Se
voyant  la fois abandonn du souverain, et en butte  des perscutions,
Bourienne se rangea parmi les ennemis de l'empereur.

Je ne l'approuve pas, mais je le plains, parce que j'ai connu toute
l'injustice des reproches qui lui taient adresss. Je l'ai dfendu tant
que je l'ai pu, et toutes les fois que j'ai parl de lui, j'ai trouv
l'empereur bienveillant pour son ancien secrtaire; il n'a pas tenu 
moi qu'il l'employt d'une manire convenable, ni que Bourienne ne
devnt pas son ennemi. Je ne pus y russir; Bourienne pousa le parti
contraire, et y porta son activit et son talent. Il connaissait tous
les replis du coeur de Marmont; il avait t intimement li avec lui
pendant la guerre d'Italie et celle d'gypte, et il tait trop habile
pour n'avoir pas aperu le ct par lequel il fallait l'attaquer. Il
avait d'ailleurs un auxiliaire capable de corrompre le coeur que
Talleyrand avait intrt  gter: c'tait Montessuis, ancien
aide-de-camp du marchal,  qui aucun des mouvemens de l'me de son chef
n'avait chapp.

L'intrigue ne faisait que commencer, mais elle tait mene par des
hommes qui avaient trop d'exprience pour ngliger les moyens de la
faire arriver  maturit pour le moment o il fallait la porter 
l'empereur de Russie, afin d'en recueillir le fruit, qu'elle en
attendait. Aussi on ne manqua pas de prsenter  Marmont, comme une
chose faite ou convenue, une rvolution dont au contraire on le faisait
le principal acteur. On lui parla au nom de l'amiti, on l'engagea  ne
pas perdre cette occasion de conserver les honneurs qu'il avait acquis,
de sauver la France, et de rester en position d'tre utile  ses amis.
Il faut se hter de le dire, tandis qu'il en est temps encore, Marmont
se montra fidle  ses souvenirs. Il repoussa la sduction, et se retira
en annonant que rien ne pourrait le dtacher de ses devoirs, qu'il
mourrait  ct de l'empereur. Un ami de madame la marchale, qui tait
prsent  cette scne, m'a racont qu'il ne quitta le duc de Raguse qu'
onze heures du soir, et rentra chez lui avec la conviction que ce
gnral tiendrait parole, et se ferait tuer plutt que d'abandonner
l'empereur. Telle tait l'opinion que le marchal Marmont avait laisse
de lui  ses amis au moment o il quitta Paris pour rejoindre ses
troupes sur le chemin de Fontainebleau. M. de Talleyrand n'avait rien
obtenu; mais il tait trop habile dans l'art de juger le coeur humain
pour renoncer  l'esprance de sduire le marchal, et l'on verra
comment il russit  l'garer.




CHAPITRE V.

Mprise de Caulaincourt.--Il se persuade que tout est fini.--Alexandre
vite de s'expliquer.--Rception qu'il fait au corps municipal.--Il
envoie Nesselrode prendre langue  Paris.--Madame Aime de
Coigny.--Demande de Talleyrand.--Alexandre descend chez lui.


M. de Caulaincourt, en cherchant  connatre la situation des choses 
Paris, ne put manquer de s'apercevoir que l'intrigue contre l'empereur
s'agitait; ses mouvemens taient d'autant plus visibles, qu'elle
agissait sans entraves, car on avait fait partir tout ce qui aurait pu
la croiser. Ne voyant, ne rencontrant partout que des intrus en
fonctions, il dut penser que ces nouveaux choix taient la consquence
des communications que l'on avait dj eues avec les ennemis. Il dut
d'autant plus le croire, qu' Chtillon il avait t, mieux que
personne,  porte de juger de leurs intentions. Il fut dupe des
apparences, s'imagina que tout tait arrang, tandis que tout tait
encore  faire. M. de Talleyrand, chez lequel il ne manqua pas de se
rendre, le confirma dans son erreur, car c'est un art particulier aux
intrigans expriments que de prsenter comme dj fait ce qui est
prcisment  faire.

M. de Caulaincourt, dont la principale mission tait pour le
quartier-gnral de l'empereur de Russie, se hta de s'y rendre,
d'autant plus que l il pouvait s'expliquer le mot de l'nigme par le
langage qu'on lui tiendrait, et qu'alors il rglerait la conduite qu'il
devait tenir pour la seconde partie de sa mission, c'est--dire, pour
tre  Paris le commissaire de l'empereur pendant le sjour des allis.

Ds que la capitulation eut t signe et notifie aux autorits
civiles, le conseil municipal s'assembla et alla en corps  Bondy
demander  l'empereur de Russie de mnager la capitale. Il avait  sa
tte, selon l'usage, le prfet du dpartement et le prfet de police; il
s'tait mis en route le lendemain de la signature de la capitulation, et
avait par consquent devanc M. de Caulaincourt. Alexandre fit attendre
fort long-temps la dputation avant de la recevoir, et je tiens de
quelqu'un qui tait prsent qu'il l'accueillit un peu brusquement; ce
fut du moins la premire impression qu'il fit sur elle. Il se radoucit
cependant et lui dit, entre autres choses, que le sort de la guerre
l'avait rendu matre de la capitale, qu'il n'tait point l'ennemi de la
nation, qu'il n'avait qu'un ennemi en France, que c'tait  lui qu'il
faisait la guerre. Je plains, ajouta-t-il, les maux qu'il a attirs sur
vous, et je tcherai de les allger; je mettrai dans Paris le moins de
troupes possible, le reste sera plac dans les environs. Il demanda
s'il y avait beaucoup de casernes  Paris; on lui rpondit qu'il y en
avait pour  peu prs dix mille hommes. Il rpliqua: Eh bien! ce sera
autant de soulagement pour les habitans, auxquels je ne veux aucun mal,
non plus que mes allis. Vous pouvez les en assurer de ma part et de la
leur. Il congdia le corps municipal, qui remarqua qu'il avait vit de
s'expliquer sur des projets que chacun lui connaissait.

Pendant que le conseil municipal se rendait  Bondy, l'empereur
Alexandre avait dpch  Paris son ministre des relations extrieures,
le comte de Nesselrode, le mme qui avait t attach  la dernire
lgation russe. Il l'avait envoy prendre langue auprs des chefs du
parti, et s'assurer au juste des moyens dont la conspiration disposait.
Nesselrode descendit chez Talleyrand, qu'il savait s'tre encore tout
frachement mis en communication plus intime avec Hartwell. Les
conditions transmises par madame Aime de Coigny avaient t acceptes.
Cette dame, qui avait t successivement duchesse de Fleury, madame de
Montron, et tait redevenue, par suite de son divorce, ce qu'elle tait
d'abord, s'tait adresse  son grand-pre, le marchal de Coigny, qui
tait  Londres. Celui-ci courut offrir au roi le repentir et le
dvoment de M. de Talleyrand, et lui soumettre les rserves du
diplomate. Acceptez, rpondit le prince; si je remonte sur mon trne,
vous pouvez tout promettre. Ce march, connu de Castlereagh, ne devait
pas tre ignor de l'empereur de Russie. Nesselrode pouvait adopter
celui des projets de Francfort ou de Londres qui lui convenait le mieux.
Son choix ne fut pas long.

Alexandre avait depuis long-temps rsolu de changer la dynastie qui
gouvernait la France, si les vnemens ne s'opposaient pas trop  ses
desseins. Il s'tait arrt  cette ide depuis la confrence qu'il
avait eue  Abbo avec Bernadotte, et n'avait sans doute appel Moreau
que pour le faire concourir  l'excution de son dessein. Nesselrode
somma en consquence Talleyrand de tenir ses promesses. Celui-ci
rpondit qu'il ne demandait pas mieux, mais que, pour le faire avec
succs, il fallait que l'empereur Alexandre lui donnt une marque
solennelle de bienveillance qui le mt  mme de se saisir de
l'influence dont il avait besoin pour excuter ce qu'il avait promis.
Alexandre lui fit rpondre sur-le-champ qu'il irait descendre et prendre
son quartier chez lui.

M. de Caulaincourt, en sortant de la barrire de Paris pour se rendre 
Bondy, s'annona aux avant-postes russes comme parlementaire; on l'y
retint jusqu' ce que l'on et pris les ordres de l'empereur. Alexandre
fit dire de le recevoir; il rencontra, comme il se rendait au
quartier-gnral, le corps municipal qui en revenait.

Je ne me rappelle pas si M. de Caulaincourt arriva jusqu' Bondy avant
d'tre admis prs de l'empereur de Russie, ou s'il le rencontra en
chemin, venant lui-mme  Paris, pour y entrer  la tte de son arme,
qui tait assemble sur la route; mais je suis certain qu'Alexandre, en
l'accueillant, lui dit: Il est bien temps de venir lorsqu'il n'y a plus
de remde. Je ne puis vous entretenir  prsent; rendez-vous  Paris, je
vous y verrai. M. de Caulaincourt y revint fort attrist de voir ses
pressentimens se raliser. Il alla  la prfecture de la Seine et 
celle de police, o l'on tait tout--fait dsabus sur les intentions
qu'on attribuait  l'empereur de Russie; on n'osait plus ni mconnatre
son devoir, ni se compromettre davantage pour celui que la fortune
couronnait de ses faveurs. Si M. de Caulaincourt et voulu dployer son
caractre de commissaire de l'empereur, la moindre chose qui et pu lui
en arriver tait non seulement de n'tre pas reu par l'empereur de
Russie, qui devait venir le soir mme, mais encore de se faire renvoyer.
Il fut donc oblig de laisser  chacun sa stupeur et de se contenter
d'observer, ce qui tait une douloureuse extrmit.

La colonne russe entra  Paris vers midi ou une heure le lendemain de la
capitulation. C'est alors que les coeurs gnreux eurent  souffrir d'un
spectacle si affligeant pour des Franais qui avaient t fiers de la
gloire de leur pays.

Nos armes sont aussi entres triomphantes dans les capitales
trangres, et, qui plus est,  la suite de batailles mmorables qui ont
donn leur nom  toute la campagne dans laquelle elles ont eu lieu. On
dira encore long-temps la campagne de Marengo, la campagne d'Austerlitz,
d'Ina et de Moscou. Elles seront toujours les monumens de notre
histoire en dpit de l'envie; mais quoiqu' la suite de ces vnemens
glorieux pour nous, les vaincus aient eu la consolation de nous faire
expier nos victoires, nous n'avons pas vu leurs familles accourir
au-devant de nous ni nous recevoir comme des librateurs; on n'est point
venu embrasser nos bottes. Nos regards n'ont rencontr que de
l'affliction, nous n'avons point vu de bassesse  Vienne et  Berlin, o
l'on tait fond  craindre nos ressentimens. On garda la dignit
nationale; on ne nous accorda que ce que l'on ne pouvait pas nous
refuser.

Il tait rserv  Paris d'offrir un honteux contraste, et de montrer
aux ennemis qu'il tait rest indiffrent  notre gloire, tout en
devenant dpositaire de tant de trophes accumuls dans ses murs. On
blmera sans doute cette manire de s'exprimer, mais mon intention est
de n'adresser de reproches qu'aux hommes qui se sont dgrads dans cette
circonstance. Je signale les bassesses de l'poque, afin que nos neveux,
en se pntrant de l'indignation qu'elles doivent faire natre,
connaissent toutes les souillures qu'ils ont  purger.

Tout pousse, en France; les lauriers y sont indignes: on a pu en faire
une ample rcolte. C'est une preuve qu'ils y avaient t bien cultivs,
et que l'on avait besoin de les naturaliser o on les a transports. Les
ravisseurs en ont us ainsi que l'on fait ordinairement du bien mal
acquis; mais les racines et le climat nous restent, tout n'est pas perdu
lorsqu'on a conserv du courage avec l'amour de la patrie.

Il y avait une foule innombrable pour voir entrer l'arme russe. La
curiosit en avait runi la majeure partie, l'indignation avait assembl
l'autre. La classe qui avait t jusqu'alors insignifiante dans la
socit, o elle tait contenue dans les bornes de la biensance, rompit
le frein qui bridait les haines particulires. On vit des femmes, et
mme des femmes titres, sortir des bornes du respect qu'elles se
devaient  elles-mmes, pour se livrer en public  l'exaltation, au
dlire le plus honteux. On les vit se jeter  travers les chevaux du
groupe qui accompagnait l'empereur de Russie, et lui tmoigner un
empressement plus propre  attirer le mpris qu' concilier la
bienveillance. On en vit d'autres, qui ne vivaient que des bonts de
l'empereur, courir les rues en calche, ameutant le peuple et lanant
des imprcations contre celui dont elles n'avaient cess d'prouver les
bienfaits. Enfin, on en vit dont le deuil tait  peine expir, et dont
les larmes auraient d couler encore, s'offrir en spectacle  ce
triomphe, et y paratre avec des bouquets de myrte et de laurier
qu'elles jetaient sous les pieds des chevaux, au lieu de chercher parmi
une population indigne des vengeurs  leurs maris; elles employrent 
tresser des couronnes pour ceux qui avaient arrach la vie  ces
infortuns, les fleurs dont elles devaient orner leur tombe.

Chaque membre de cette arme nombreuse que les allis dployrent aux
yeux de la capitale portait au bras droit une charpe blanche, qui
servit  chauffer la multitude. On a dit, et eux-mmes l'ont rpt,
que cette distinction avait t donne aux troupes de la coalition,
parce qu'il tait arriv que, ne se connaissant pas  cause de la
varit de leurs uniformes, elles s'taient rciproquement prises pour
ennemies, et s'taient battues entre elles. Que cela soit vrai ou non,
la multitude, qui ne juge que par les yeux, n'en donna pas moins  ce
signe de reconnaissance une autre interprtation qui devint favorable 
l'excution des projets de l'empereur Alexandre.

Les troupes ennemies remplirent Paris et les environs; elles portrent
en mme temps des corps avancs sur les routes de Fontainebleau et
d'Orlans.

L'empereur de Russie, qui s'tait rserv le rle de l'Agamemnon de la
croisade, vit bien que dj il tait l'arbitre du sort de ce mme
monarque qu' une poque non loigne encore, il tait venu implorer
dans un triomphe mieux mrit que celui dont il talait la pompe. La
vraie puissance est gnreuse; le coeur dans lequel cette vertu n'habite
pas est priv par la nature de la premire des qualits ncessaires 
celui qui veut s'lever au-dessus de ses semblables. L'empereur
Alexandre laissa dfiler les troupes, et se rendit, comme il l'avait
annonc, chez M. de Talleyrand. Les moyens qu'on voulait mettre en oeuvre
avaient t bauchs dans l'entrevue qu'avait eue le diplomate avec M.
de Nesselrode; l'autocrate reprit sur-le-champ la discussion, et se
laissa facilement convaincre que ce qu'il y avait de mieux  faire tait
ce qu'il dsirait[5]. La chute de l'empereur fut arrte; mais on voulut
mnager l'amour-propre national. On convint de faire excuter par des
mains franaises ce qui et rvolt de la part des allis. En
consquence, M. de Talleyrand fut charg de runir ses amis, de se
concerter avec ses complices, afin d'aviser aux moyens qu'exigeait la
circonstance.

Ses choix taient dj  peu prs faits. La capitale reste, pour ainsi
dire, sans administrateurs lui fournissait un prtexte plausible; il eut
recours au snat, et adressa de suite aux divers membres de ce corps qui
taient encore  Paris des lettres de convocation. La mesure tait
illgale et compromettait sans retour ceux qui s'en rendaient complices;
mais les chefs de la coalition savaient comment on enhardit les hommes.
Ils avaient assur leur avenir  ceux qui taient accourus au-devant de
la sduction[6]; ils ne pouvaient hsiter  donner des garanties  ceux
qu'ils cherchaient  compromettre. Ils s'engagrent  ne traiter ni avec
Napolon ni avec aucun membre de sa famille, et, confondant, par une
fiction odieuse, une poigne de tratres avec la nation, ils couvrirent
les murs de la capitale d'une pice o, aprs avoir accueilli les voeux
de la nation franaise, ils dclarrent:

     Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes
     garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaner l'ambition de Bonaparte,
     elles doivent tre plus favorables lorsque, par un retour vers un
     gouvernement sage, la France elle-mme offrira l'assurance du
     repos.

     Les souverains proclament en consquence qu'ils ne traiteront plus
     avec Napolon Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille;

     Qu'ils respectent l'intgrit de l'ancienne France telle qu'elle a
     exist sous ses rois lgitimes. Ils peuvent mme faire plus, parce
     qu'ils professent toujours les principes que, pour le bonheur de
     l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;

     Qu'ils reconnatront et garantiront la constitution que la nation
     franaise se donnera. Ils invitent, par consquent, le snat 
     dsigner sur-le-champ un gouvernement provisoire, qui puisse
     pourvoir aux besoins de l'administration, et prparer la
     constitution qui conviendra au peuple franais.

     Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec
     toutes les puissances allies.

     Paris, le 31 mars 1814, trois heures aprs midi.

     _Sign_, ALEXANDRE.

Ceux mmes qui s'taient le plus donn de mouvement pour favoriser les
vues de Talleyrand taient bien loin de prvoir tous les maux qu'ils
prparaient; ils taient mme persuads qu'il leur tait rserv de les
dtourner. L'empereur de Russie, dans ce premier entretien, confia-t-il
 M. de Talleyrand le fond de sa pense et son dernier projet? Je ne le
pense pas, quoi qu'en dise M. de Pradt. Je n'ai, il est vrai,  cet
gard, que mes conjectures, mais elles ont aussi leur valeur. Je vais
les rapporter.




CHAPITRE VI.

Composition du gouvernement provisoire.--M. de Pradt.--Le duc de Vicence
reoit ordre de se retirer.--Marmont, sductions dont on l'entoure.--M.
de Bourienne.--Le duc de Raguse ne veut rien entendre.--Artifices
d'Alexandre.--Toujours M. de Talleyrand.--Il envoie des missaires 
Fontainebleau et  Essone.--Le marchal Oudinot.--Montessuis.--Marmont
se laisse sduire.--Conseil des gnraux.


Je tiens d'un homme qui a servi de secrtaire  M. de Talleyrand dans
cette circonstance, que ce grand dsorganisateur avait fait son thme de
deux manires; il avait port sur la liste des personnes dont il voulait
composer le gouvernement provisoire:

1 Lui-mme, comme prsident;

2 Beurnonville, qui avait t son agent en Espagne et en Russie;

3 Jaucourt, son collgue de rvolution;

4 Dalberg, sa crature, qu'il avait mari  la fille de madame de
Brignole;

5 M. Barthlemy le snateur, homme gnralement estim.

Ces choix n'annonaient pas assurment le projet de rappeler la branche
ane de la maison de Bourbon, et garantissaient une majorit constante
aux opinions de M. de Talleyrand. Ce ne fut qu'aprs l'entretien qu'il
eut avec l'empereur de Russie qu'il substitua l'abb de Montesquiou  M.
Barthlemy. Ainsi le march d'Hartwell n'tait pas ce dont il se
souciait le plus, et si l'empereur Alexandre ne lui et laiss entrevoir
qu'il penchait pour le retour de la maison de Bourbon, il est probable
que le diplomate n'et pas tenu grand compte de son trait. Une chose
qui prouve combien peu il tait dispos  travailler pour la lgitimit,
c'est que, mme aprs avoir saisi la vritable pense de l'autocrate, il
ne prit parmi les amis de la monarchie que l'abb de Montesquiou, afin
de conserver la majorit, dans le cas o l'empereur de Russie ne se
serait pas tellement prononc qu'il n'y et encore esprance de lui
faire adopter une ide qu'on n'avait peut-tre pas os lui dvelopper,
et qui aurait rencontr des obstacles, s'il y avait eu dans le
gouvernement plus d'un membre de la couleur de M. de Montesquiou.

Le gouvernement compos, on s'occupa de pourvoir aux places principales
de l'administration. On fit choix de M. l'abb Louis, conseiller d'tat,
pour les finances;

De M. Beugnot, conseiller d'tat, pour l'intrieur;

De M. Malouet, conseiller d'tat (en exil), pour la marine;

Du gnral Dupont, pour la guerre;

De M. Angls, matre des requtes, qui tait charg du troisime
arrondissement de la police, pour le ministre de la police gnrale;

Du gnral Dessoles, pour le commandement de la garde nationale;

De l'archevque de Malines, pour la lgion d'honneur;

Et de M. de Bourienne, pour l'administration des postes.

Ces travaux prparatoires achevs, M. de Talleyrand se rendit au snat,
o toutes ces mesures furent converties en dcret.

Les divers individus que M. de Talleyrand s'tait associs prirent
possession des diffrentes branches d'administration auxquelles ils
taient si illgalement appels, sans rencontrer aucune opposition,
parce qu'on aime  voir sa responsabilit  couvert lorsqu'on a besoin 
chaque instant d'une direction nouvelle.

Ces places pourvues, l'administration se trouva organise et commena 
se donner du mouvement. Elle annonait, ou du moins elle ne dissimulait
pas ses vues, mais elle n'avait encore arbor aucun signe, pris aucune
couleur que n'avout pas la nation.

Le prfet de la Seine, M. de Chabrol, et le prfet de police, M.
Pasquier, furent conservs, parce qu'ils convenaient l'un et l'autre aux
deux hypothses sur lesquelles M. de Talleyrand avait fait son thme.
Ces deux magistrats n'taient point des hommes de rvolution, ils ne
pouvaient qu'obir aux vnemens; on ne les avait laisss  Paris que
pour cela.

M. de Talleyrand assembla chez lui les membres du gouvernement
provisoire, et les prsenta, ou, pour mieux dire, les livra  l'empereur
de Russie, qui ne leur parla qu'en protecteur des grands travaux qu'ils
allaient faire[7]. Il connaissait assez les hommes pour savoir que
c'tait la manire la plus sre de les faire courir au-devant de ses
dsirs. Je tiens de l'archevque de Malines lui-mme, qu'il demanda dans
cette prsentation un entretien particulier  l'empereur Alexandre qui
le lui accorda; il lui dit que, quoi que l'on se propost de faire,
l'opinion ne se prononcerait pas tant qu'on ne serait pas assur de ses
sentimens particuliers, et que d'ailleurs la prsence de M. de
Caulaincourt  Paris glaait tout le monde.

La puissance de l'empereur Alexandre tait dj assez bien tablie pour
lui assurer le succs de ce qu'il allait entreprendre. Il donna audience
le soir mme  M. de Caulaincourt. Ce dernier ne m'a pas communiqu les
dtails de l'entretien, mais assurment il ne fut pas reu comme
l'ambassadeur de France, quoiqu'il le ft du reste avec la bienveillance
habituelle que l'empereur de Russie employait  son gard. Le duc de
Vicence ne voyait que trop ce qui allait arriver. Il tait le seul qui
et eu assez de relations directes avec ce prince pour ne pas craindre
de prendre le ton qui convenait  la circonstance, sans cependant le
dpasser; il est prsumable qu'il fit tout ce qui lui fut possible pour
dtourner l'orage, ou tout au moins suspendre l'explosion. Mais tous ses
efforts furent inutiles; Alexandre lui notifia schement que sa prsence
comprimait l'opinion, qu'il l'empchait de se prononcer, et que
cependant les souverains avaient besoin de la connatre pour prendre une
dcision. En consquence, il lui signifia qu'il et  s'loigner, que
les allis n'avaient rien  rpondre aux communications qu'il avait
faites.

Cette injonction, et surtout la dclaration dont les murs de la capitale
taient couverts, avaient accru les chances de la conspiration. Les
snateurs, tourdis par l'orage et comprims par une surprise que je
raconterai tout  l'heure, ne pouvaient opposer de rsistance; la
dchance fut mise en dlibration. Chacun tait plus ou moins engag,
personne n'essaya de combattre la mesure, et la chute de l'empereur fut
prononce.

M. de Caulaincourt s'loigna et revint  Fontainebleau, o l'empereur
avait runi sa faible arme, qui ne comptait pas soixante mille
combattans. On juge aisment de la situation d'esprit dans laquelle le
jeta la rponse d'Alexandre. Il avait auprs de lui les marchaux
Berthier, Moncey, Lefebvre, Ney, Macdonald, Oudinot, Mortier et Marmont,
dont le quartier-gnral tait  Essone,  moiti chemin sur la route de
Fontainebleau  Paris; celui du marchal Mortier tait auprs de
Villeroi, un peu en arrire d'Essone du ct de Fontainebleau, de sorte
que le premier faisait tte de colonne.

Avant de quitter Paris, il avait transmis  l'empereur la capitulation
qu'il avait signe, et lui avait fait dire que, s'il voulait rentrer de
force dans la capitale, il devait s'attendre  la voir tout entire
s'armer contre lui. L'aide-de-camp rendit le message tel que le lui
avait donn le duc de Raguse, mais il ne fut pas  l'preuve de cet
horrible mensonge; il en fut long-temps malade, et avoua  quelqu'un qui
me l'a rpt, que cette coupable faiblesse avait empoisonn sa vie.

Marmont alla lui-mme voir l'empereur  Fontainebleau, mais ne lui dit
pas un mot de ce qui s'tait pass chez lui le soir de la capitulation;
il se retira, et tait dj rentr  Essone lorsque M. de Caulaincourt y
passa en revenant de chez l'empereur de Russie. L'empereur avait laiss
ignorer aux marchaux qui taient prs de lui les dangers qui menaaient
l'tat; mais les uns et les autres avaient leurs familles  Paris, ils
furent bientt instruits de tout ce qui s'tait fait ou se prparait: on
y prenait une rsolution dont le mot de ralliement n'tait pas encore
prononc. Les murailles taient tapisses de proclamations de Louis
XVIII; c'tait l'ide principale que l'on jetait dans la multitude:
tait-ce par l'ordre ou avec l'assentiment de l'empereur de Russie qui
voulait tter l'opinion sans avoir l'air de la diriger, afin de pouvoir
se retirer de la partie, si cela devenait ncessaire  une autre ide
qu'il prvoyait peut-tre qu'il serait oblig d'adopter; ou bien
tait-ce M. de Talleyrand qui faisait placarder ces proclamations,
d'aprs l'ordre tacite ou les communications de ce prince? Je ne
pourrais le dire, mais ni l'un ni l'autre n'ignoraient ce qui se
passait; ils n'avaient qu' prononcer un mot pour mettre un terme au
dsordre.

Malgr l'espce d'anonyme que l'on voulait donner  la publication des
proclamations du roi, on ne pouvait pas se mprendre sur leur point de
dpart. Que ce ft, au reste, l'empereur Alexandre ou M. de Talleyrand
qui les ft rpandre, l'un et l'autre avaient des motifs pour ne pas se
laisser apercevoir; je m'explique. L'empereur Alexandre n'avait cess de
rpter qu'il ne faisait la guerre qu' l'empereur, qu'il n'en voulait
ni  la France ni aux Franais. Il tenait ce langage pour dtacher la
nation de son chef, dpopulariser celui-ci, et arrter l'lan que l'on
cherchait  donner  la population; s'il avait annonc le projet qu'il
excuta, personne n'aurait t dupe de ses discours, et la plus grande
faute qu'il aurait pu faire aurait t de permettre que l'on afficht
les proclamations de Louis XVIII dans les villes o il entrait; il
aurait vu, s'il l'avait fait, les campagnes accourir sous les bannires
de l'insurrection qui se serait organise toute seule. Ses promesses
fallacieuses de bonheur prvinrent le mouvement, et finirent par lui
donner la victoire.

Alexandre avait non seulement la nation  abuser, il fallait aussi
donner le change  l'empereur d'Autriche, se mnager les moyens de se
rejeter sur l'opinion et d'attribuer  ses exigences ce qui n'tait que
son ouvrage. Aussi ne fut-ce qu'aprs la rupture des confrences de
Chtillon, et aux portes de Paris, que l'on commena  jeter les
proclamations aux avant-postes franais.

L'empereur d'Autriche avait assurment beaucoup de griefs particuliers
contre l'empereur, mais on ne peut lui faire l'injure de supposer qu'il
et t insensible au rle humiliant qu'on lui faisait jouer en
l'attachant au char du conqurant, qui ne lui laissait, pour sa part de
triomphe, que la dtrnisation de sa fille. Il serait injuste de croire
que ce prince et t indiffrent  tout ce qu'il aurait vu faire pour y
parvenir, si l'empereur de Russie lui avait laiss entrevoir son projet;
il n'y a pas de pre, quelle que soit sa condition, qui n'aime  se
persuader que l'on trompait celui d'Autriche, qui avait prsent sa
fille  l'amour des Franais, pare de ses vertus et riche de la
tendresse de son pre.

On doit encore supposer que, si ce prince et souponn que le projet
que nourrissait l'empereur de Russie en franchissant le Rhin tait de
dtrner sa fille, non seulement il aurait rpondu sur un autre ton 
celle-ci, dans la srie de lettres qu'il lui crivit depuis l'invasion
de notre territoire, mais encore, qu'au lieu de s'en tenir  lui
conseiller d'engager son mari  faire la paix, il lui aurait dit
franchement les dangers qu'elle courait elle-mme. On doit ajouter
encore qu'il ne se serait pas tenu de sa personne aussi loign du
quartier-gnral de l'arme allie, qu'il ne rejoignit qu' Paris. On
lui fit voir les choses sous les couleurs qu'il plut  l'empereur de
Russie de leur donner. C'est par ces diverses considrations que
l'empereur Alexandre vitait encore d'avouer une rvolution qui ds-lors
n'aurait plus t considre que comme son ouvrage.

M. de Talleyrand avait des raisons plus fortes encore pour se mnager.
D'abord il ne se souciait nullement au fond du retour de la branche
ane de la maison de Bourbon, avec laquelle il avait trop de comptes 
rgler et pas assez de temps pour traiter de ses intrts personnels. Il
jugeait bien que la volont de l'empereur de Russie l'emporterait;
nanmoins il ne dsesprait pas encore de lui surprendre une
dtermination qui pourrait changer tant qu'elle n'aurait pas t
annonce publiquement.

D'un autre ct, il savait bien qu'il ne pouvait pas se flatter de
consommer l'oeuvre qu'il se proposait tant que l'arme resterait fidle 
l'empereur, parce que la majorit de la nation s'y rallierait toujours.
Il vogua  travers toutes ces difficults, en donnant des esprances 
ceux qui voulaient le retour pur et simple de la maison de Bourbon, et
en calmant les inquitudes de ceux qui le craignaient. Il se servit tour
 tour des uns et des autres pour mettre  fin ce qu'il projetait. Il
avait expdi M. de Montessuis prs du marchal Marmont,  Essone, et en
mme temps il avait envoy le gnral Lamotte[8] au duc de Reggio, dont
cet officier avait t aide-de-camp.

Ces deux messagers avaient chacun un langage diffrent  tenir pour
faire arriver leur mission au mme rsultat.

Ils avaient pour moyens de persuasion l'assurance que l'empereur de
Russie tait dcid  ne pas traiter avec l'empereur, que ce n'tait
qu' lui qu'il en voulait, et que hors lui il accorderait tout ce qui
lui serait propos.

C'tait le langage convenu pour le marchal Oudinot, parce qu'il tait 
sa porte et de nature  tre rpandu dans l'arme, o il pouvait faire
germer l'ide d'un lche abandon que provoqua mme le marchal, dans la
persuasion qu'il ne s'agissait que de sacrifier l'empereur. On se garda
bien de lui prsenter la question sous une autre face; car ses
antcdens n'taient pas de nature  faire croire qu'il pt jamais
transiger avec les Bourbons. La perspective lui sourit; il se montra
facile dans tout ce qu'on lui proposa, et prit les engagemens qu'on
voulut, sans mme rflchir aux consquences qu'ils allaient avoir.

Montessuis s'y prit autrement avec Marmont. Il annona au marchal que
la rsolution d'Alexandre tait arrte, que ce prince avait dclar
qu'il ne traiterait plus ni avec l'empereur ni avec aucun membre de sa
famille. Il lui peignit les malheurs qui allaient fondre sur la France,
les divisions, la guerre civile avec les horreurs qu'elle trane  sa
suite; car on tait bien dcid  rejeter la rgence, attendu qu'elle
ramnerait forcment l'empereur au pouvoir. Il insista d'autant plus sur
ce point, que c'tait le moyen de dcider Marmont, et de donner un but 
sa dfection. En effet, si la rgence et t proclame, sa position
tait faite, tandis que plac vis--vis de l'anarchie rvolutionnaire
tout tait compromis. Ds-lors il ne devait pas balancer sur ce qu'on
lui proposerait, ft-ce mme le retour des Bourbons, parce que d'une
part il avait des honneurs  conserver, et que dans sa vanit il se
flattait d'en acqurir de nouveaux en donnant l'exemple de l'abandon.
Ces considrations taient les seules qui fussent capables d'garer
Marmont, et sans la dfection d'une partie de l'arme on ne pouvait rien
excuter de ce que voulait l'empereur de Russie. Montessuis ajouta que
ncessairement il y aurait anarchie si l'on ne prenait pas bien vite un
parti pour ramener tout  un mme pouvoir; que l'essentiel tait d'avoir
un point de ralliement. Il lui dit que c'tait tellement l'opinion de M.
de Talleyrand, que ce prince venait d'crire  M. le comte d'Artois,
parce qu'il prfrait les Bourbons, que Bordeaux avait reconnus, aux
jacobins qui commenaient  surgir de toutes parts; que si lui, Marmont,
dont les qualits sociales taient si aimables, les sentimens
patriotiques si levs et les talens militaires si connus, voulait se
couvrir de gloire en donnant  l'arme le courageux exemple de se
rallier  ce parti, il viterait la guerre civile, ce qui tait la plus
belle couronne qu'il pt ambitionner. Il lui dit qu'indpendamment de la
satisfaction personnelle qu'il en recueillerait, son exemple lui
donnerait les premiers droits aux faveurs, d'autant plus que dj les
commissaires du roi prenaient  Paris note de tous ceux qui se
prsentaient, qu'ils recevaient leurs sermens d'obissance et de
fidlit. Cela tait faux; on cherchait encore un tratre, Marmont le
vit et repoussa le rle qu'on lui destinait.

L'intrigue ne se rebuta pas. Elle mit en campagne de nouveaux missaires
et l'on vit affluer  Essone une foule d'hommes qui, tout couverts des
bienfaits de l'empereur, n'insistaient pas moins vivement auprs du
marchal pour l'en dtacher. Le duc rsista encore, mais il avait admis
des individus dont il ne devait pas tolrer la prsence: il ne tarda pas
 porter la peine de sa tmrit. Compromis comme ils taient, les chefs
du parti qui s'tait livr  l'tranger n'avaient d'autre alternative
que de russir ou de s'expatrier. Ils le sentaient; aussi ne
ngligeaient-ils rien pour consommer la dfection qu'ils mditaient. Ils
firent agir ceux des magistrats qui pouvaient exercer quelque influence
sur le marchal; ils lui dpchrent quelques-uns de ses amis, et en
mme temps qu'ils lui dpeignaient la cause de l'empereur comme  jamais
perdue, ils sollicitaient Schwartzenberg  lui offrir une sorte de
planche de salut,  l'aide de laquelle il pt se flatter d'chapper au
naufrage. Le gnralissime y consentit: ses ouvertures furent
accueillies et les bases de la dfection arrtes[9]. Mais le duc de
Raguse savait bien que, s'il lui tait possible d'abuser ses troupes, il
n'en tait pas ainsi des gnraux; il savait qu'il dpendait d'eux de
faire tout manquer ou tout russir. Il se dtermina en consquence 
leur communiquer les propositions qui lui taient faites, sous prtexte
que cela les intressait personnellement, et qu'il ne voulait pas
dcider de la principale action de leur vie sans leur assentiment; il
les appela  une espce de conseil, o assistrent entr'autres Compans,
Souham et Bordesoulle. Le dernier tait  coup sr un des hommes les
plus braves qui aient exist. Pour passer dans une arme ennemie, il
faut qu'il ait t trangement abus, car il tait capable
d'entreprendre de la combattre  lui seul.

Marmont, qui exerait une certaine puissance d'opinion, puissance qui
drivait d'ailleurs du commandement dont il savait faire sentir le
poids, communiqua  ses gnraux ce qui venait de se passer entre lui et
M. de Montessuis. Il leur fit un long et affligeant dtail de tous les
maux qui allaient accabler la patrie, si quelqu'un ne donnait pas
l'exemple de la runion  un pouvoir qui pourrait se consolider et
prserver la France de l'anarchie. Il leur dit que ce pouvoir tait la
maison de Bourbon, que les allis rappelaient au trne, et avec laquelle
Paris tait dj entr en arrangement; que la France ni les Franais n'y
perdraient rien; qu'il n'y aurait que l'empereur de sacrifi. Il leur
annona que, quant  lui, son parti tait pris; qu'il les avait
assembls pour le leur communiquer, les laissant les matres de leurs
dterminations. Il n'ignorait pas qu'un esprit suprieur entrane
toujours les faibles, particulirement dans des circonstances hors de la
porte des intelligences communes.

Les gnraux de son arme ne pouvaient d'ailleurs suspecter les
intentions de leur chef, ds qu'il s'agissait de l'empereur. Ils crurent
qu'il n'obissait qu' une rigoureuse ncessit, et adoptrent le parti
qu'il avait pris, dplorant toutefois d'tre rduits  abandonner leur
souverain.

On suivit les relations qu'avaient ouvertes Schwartzenberg. Les
conditions de la dfection furent discutes, convenues, sans nanmoins
tre signes[10]. Marmont conserva en consquence la position qu'il
occupait. Il continua de faire tte de colonne, soit qu'il balant
encore, soit mme qu'il voult revenir sur la surprise qu'on lui avait
faite.




CHAPITRE VII.

L'empereur de Russie hsite.--Consternation des conspirateurs.--Le
gouvernement provisoire est sur le point de se dissoudre.--Conseil.--Le
gnral Dessoles; ses sollicitudes pour mademoiselle de Dampierre.--M.
de Pradt.--L'empereur se dispose  marcher sur Paris.--Ce qui
l'arrte.--Abdication.--Encore Marmont.--Projet coupable.--Ce que c'est
que les garanties que veulent les allis.--tonnement de M. de
Nesselrode.--En Russie on n'hsiterait pas tant.


Les choses allaient moins bien  Paris. L'empereur de Russie s'tait
tellement mnag les moyens de changer de rsolution, que je tiens de M.
Angls lui-mme que les conspirateurs crurent un instant la partie
perdue. La chose fut au point qu'au sortir d'une confrence qui avait eu
lieu chez l'empereur de Russie, il fit charger sa voiture de voyage,
persuad que tout tait fini. Ce fut l'engagement pris par Marmont qui
ramena la scurit dans toutes ces consciences coupables.

Il y avait  Paris de bons esprits qui, sans tre bien contens du
gouvernement imprial, se trouvaient humilis d'tre l'objet de la
spculation et du trafic de quelques intrigans accoutums  tout servir
et  tout trahir.

On remarquait une direction indique au mouvement, que l'on excitait
sans faire connatre la puissance qui l'appuyait. On avait l'exemple
rcent de Bordeaux: lorsque le maire de cette ville s'tait dclar pour
le duc d'Angoulme, on avait us de son influence pour faire arborer les
couleurs royales. Les notables s'taient assembls et avaient t en
corps demander au gnral commandant les troupes anglaises qui avaient
pris possession de la ville, si c'tait par son ordre que l'on y
dployait des signes propres  allumer la guerre civile; et celui-ci
avait rpondu qu'il ne protgeait particulirement aucun parti, qu'il
laissait chacun libre d'en agir comme il l'entendait.

 Paris, on voyait le corps municipal qui tait excit  s'immiscer dans
le changement de gouvernement. Quelques uns de ses membres mme, tels
que l'avocat Bellart et l'ancien notaire Prignon, n'avaient pas craint
de se mettre en avant. Tout cela avait fait penser ceux qui redoutaient
de nouveaux orages, ou ne voulaient pas servir de marche-pied  quelques
intrigans. Plusieurs bonnes ttes imaginrent d'crire  l'empereur
Alexandre, en conservant l'anonyme, mais en employant le style qui porte
la conviction. On ne lui pargna pas les reprsentations sur l'estime ou
la confiance que mritaient les hommes qui travaillaient en son nom.

Peut-tre aussi lui-mme chercha-t-il, par d'autres voies,  s'assurer
au juste du vritable tat de l'opinion. Soit que la masse d'intrts
qu'il fallait froisser l'branlt, soit toute autre considration,
toujours est-il qu'il fut sur le point de rpudier les casse-cous
politiques qui s'attachaient  ses pas. Quelle influence ne pouvait pas
avoir, dans cet tat d'indcision, la prsence de l'impratrice  Paris!

M. de Talleyrand, voyant les incertitudes de l'empereur Alexandre,
craignit que ce prince ne lui chappt. Il jugea bien que l'on ne
parviendrait pas  dcider qui que ce ft  se prter aux mesures
ncessaires pour prvenir tout retour de l'empereur, si Marie-Louise
restait sur le trne. Comme le danger tait imminent et le devenait
chaque jour davantage, il abandonna l'ide de la rgence et se rallia
aux Bourbons. Ce parti n'tait pas sans inconvniens pour lui, mais il
excluait toute ide de retour aprs une transaction aussi trange, aussi
subite; il ne pouvait pas manquer de lui offrir des moyens de revenir 
son premier thme, en faisant mouvoir le parti de la rvolution avant de
laisser les Bourbons s'tablir. La chose tait facile: la plupart des
places administratives taient occupes par des hommes du parti.

Voil donc Talleyrand dcid  faire adopter ce qu'il repoussait
jusque-l de toutes ses forces. Ds lors il ne chercha plus qu' fixer
les irrsolutions de l'empereur Alexandre, et ne craignit pas, comme on
dit, de le mettre au pied du mur. Il devenait au reste urgent de le
dcider, car le diplomate tait dj en butte aux reproches de tous ceux
qui s'taient engags avec lui dans cette entreprise. Le gouvernement
provisoire fut mme sur le point de se dissoudre. M. de Talleyrand avait
trop d'exprience des hommes et des affaires pour manquer de tte dans
cette occasion: il runit,  ce qui m'a t rapport, les membres du
gouvernement provisoire,  l'issue de la confrence qui avait dissip
tant d'illusions; il leur montra les dangers que chacun d'eux courait;
il les dtermina sans peine  le suivre chez l'empereur de Russie, qui
occupait le premier tage de son htel. Il porta la parole et observa 
ce prince que les personnes qui l'accompagnaient s'taient exposes 
tout perdre pour assurer son triomphe, que seuls ils avaient contenu la
population dans l'obissance, qu'ils n'avaient pas craint de
compromettre leur existence, celle de leurs familles pour le servir, que
pour prix de tant de dvouement ils allaient tre abandonns aux
vengeances qu'ils avaient si aveuglement provoques. Dans ce triste tat
de choses, ils venaient tous le supplier de leur assurer un asile, s'il
persistait dans le dessein qu'il leur avait manifest. Alexandre les
rassura sur les dangers dont ils se croyaient menacs, et leur dit qu'
la vrit ses ides n'taient pas encore arrtes, mais qu'il
n'abandonnerait pas des hommes qui avaient tout compromis pour son
service, et leur assurerait une existence dont ils seraient satisfaits.
Les choses en taient l lorsque M. de Talleyrand acquit la certitude
qu'il pouvait compter sur la dfection de Marmont et sur le zle
d'Oudinot. Ds-lors il fut plus assur de russir, et ne manqua pas de
transmettre ses esprances  l'empereur de Russie, qui assembla le
lendemain le conseil dans lequel on agita dfinitivement la question du
renversement du gouvernement imprial en France. Je tiens d'un des
membres de ce conseil le dtail de ce qui s'y passa. Il tait compos de
l'empereur Alexandre, du roi de Prusse, du prince de Schwartzenberg, de
M. de Metternich, et je crois du ministre d'Angleterre; je n'oserais
cependant assurer que ce dernier y fut. De Franais, il y avait M. de
Talleyrand, le duc Dalberg, M. Louis, le gnral Dupont, le gnral
Dessoles, l'archevque de Malines; je crois, sans en tre sr, que MM.
de Montesquiou (l'abb), Beurnonville et Jaucourt en faisaient partie.
Ce fut l'empereur Alexandre qui ouvrit la discussion. Il dclara qu'il
avait dessein de renverser le gouvernement imprial, mais qu'avant de
l'annoncer publiquement, il dsirait connatre quel tait l'ordre de
choses qu'on pourrait lui substituer, pour viter les dissensions
intestines qui avaient dchir ce pays pendant tant d'annes. Il
s'adressa  M. de Talleyrand en l'invitant  donner son opinion;
celui-ci, ne voulant pas mettre devant tant de monde une opinion qui
n'aurait peut-tre pas t adopte, et qui deviendrait peut-tre un
motif pour le faire loigner de la faveur du gouvernement qui allait
tre lu, fit dans cette occasion ce que je lui ai vu faire dans les
conseils o l'empereur l'appelait.

Il parla avec sa facilit ordinaire, insista sur la ncessit d'abattre
l'empereur, mais aussi il numra les immenses intrts qui reposaient
sur le systme imprial et en taient insparables. Il dit que l'on ne
pouvait lui substituer qu'un ordre de choses qui garantirait  chacun la
conservation de ce qu'il avait acquis, si l'on ne voulait pas faire
revivre tous les dsordres. Il ne s'expliqua pas plus clairement, mais
son discours prouvait assez qu'il penchait toujours pour la rgence. M.
Louis laissait entrevoir les opinions qui furent reproduites par toutes
les cratures du diplomate. Enfin arriva le tour du gnral Dessoles.
Interpell de s'expliquer sur ce qu'il convenait de faire, il rpliqua
vivement, en s'adressant  Alexandre: Sire, la rgence n'est qu'un mot;
le tigre est derrire, et ne tardera pas  reparatre, si on la
proclame[11]. Au surplus, mon parti est pris; je ne demande rien pour
moi, mais, Sire, mademoiselle Dampierre! sauvez-la! de grce,
sauvez-la! L'empereur de Russie, tout surpris de cette chaude
allocution, cherchait ce que c'tait que mademoiselle Dampierre; C'est
ma femme, Sire, madame Dessoles; sans doute elle n'a pas un rapport bien
direct avec la question qui se dbat, mais c'est mademoiselle Dampierre;
sauvez ce que j'ai de plus cher au monde! Cette petite sollicitude
conjugale drida un moment le conseil; mais on se remit bientt, et la
discussion continua. C'tait le tour de l'archevque de Malines; il mit
cartes sur table. Messieurs, dit-il, il faut s'expliquer nettement.
Vous tes dcids  en finir avec l'empereur. Pourquoi, dans ce cas, ne
pas rendre  la France un gouvernement sous lequel elle a t heureuse
pendant tant de sicles? Je ne crains pas d'avancer ici que c'est le voeu
secret de la grande majorit des Franais, et que, si l'on n'ose
l'mettre, c'est que l'esprit national est encore comprim, et qu'on
craint de n'tre pas appuy en le manifestant. Quant  moi je dclare
que je ne vois d'autre projet raisonnable en abattant l'empereur que de
rappeler les Bourbons. Alexandre arrta la discussion, et se tournant
vers Frdric-Guillaume: Votre opinion, roi de Prusse?--Celle de
l'archevque de Malines, rpondit Guillaume. L'empereur de Russie
continua de recueillir les voix des trangers, qui furent de l'opinion
du roi de Prusse. Alexandre exposa la sienne  son tour, et dit que
c'tait une trs grande affaire que de se fixer sur le gouvernement qui
pouvait rgner en France sans trouble et sans dangers pour la
tranquillit de ses voisins; qu'il pensait que la maison de Bourbon
pouvait convenir; que nanmoins il remettait au lendemain  se dcider;
qu'on lui avait rendu compte de l'arrive aux avant-postes d'une
dputation venant de Fontainebleau; qu'il la recevrait et verrait
ensuite. Le conseil se spara. On n'ignorait, comme je l'ai dit, rien 
Fontainebleau de ce qui se faisait  Paris. On y exagrait mme les
choses, quoique le mal ft trs grand.

L'empereur cependant ne se laissait pas imposer par les propos qu'on
semait autour de lui. Tout entier  des combinaisons militaires, il se
disposait  tenter de nouveau la fortune, lorsque le duc de Vicence
arriva. Il n'apportait pas des nouvelles bien heureuses, mais du moins
les allis ne proscrivaient plus la rgence. La condition tait pnible,
le soldat bouillait d'ardeur: Napolon continue de tout disposer pour
tenter la fortune; mais ses gnraux n'ont plus d'lan, ils sont las de
guerres, de combats, personne n'envisage qu'avec une sorte d'effroi les
nouvelles chances qui vont s'ouvrir. C'est au milieu de cette anxit
gnrale que le dcret de dchance arrive  Fontainebleau. Ds qu'il le
connat, Napolon n'hsite plus. La guerre civile lui apparat avec
toutes ses horreurs; il se retire, et dresse lui-mme l'acte qui le
dpouille du pouvoir[12]. L'abdication signe, il choisit des
ngociateurs, qui, en la transmettant aux allis, discutent les intrts
de la France et ceux des braves qui l'ont servie. Il nomme le duc de
Vicence et le prince de la Moscowa; mais il ne les a pas plus tt
dsigns, que son vieil aide-de-camp lui revient  la mmoire. Il va
leur adjoindre Marmont, et veut que ce soit son plus ancien compagnon
d'armes qui aille dbattre les intrts de sa famille. On lui observe
que ceux de l'arme doivent aussi tre dfendus; qu'un homme qui a t
moins avant dans ses affections, que Macdonald, par exemple, aurait plus
de poids; il se rend et accepte le duc de Tarente. Sa prdilection
nanmoins le domine encore; il donne l'ordre formel aux
plnipotentiaires de prvenir le duc de Raguse qu'il ne l'a pas choisi,
mais qu'il ne peut refuser  sa fidlit, garantie par tant de bienfaits
d'un cot et de services de l'autre, ce dernier tmoignage de confiance;
qu'en consquence, s'il ne pense pas tre plus utile  la tte de son
corps qu' Paris, il est le matre de se joindre aux plnipotentiaires,
chargs d'expdier d'Essone un courrier qui rapportera ses pouvoirs.

Arrivs  Essone, les plnipotentiaires firent part au duc de Raguse de
ce qui s'tait pass  Fontainebleau, de l'abdication consentie par
Napolon, et de l'objet de leur mission  Paris. Ils lui transmirent
galement le message dont ils taient chargs. Cette circonstance dut
tre pnible au marchal, car il venait, comme nous l'avons vu,
d'arrter ses conditions avec le gnralissime. Il ne cacha pas  ses
collgues les termes o il en tait avec les allis. Il leur dclara
qu'il n'avait agi isolment que par suite de la dispersion de l'arme et
de la difficult qu'il y avait  s'entendre; que de ce moment il se
runissait  eux pour ne plus s'en sparer; qu'il les accompagnerait 
Paris, et ferait entendre au prince de Schwartzenberg les changemens
survenus dans sa position. Il prvint ses gnraux, il l'atteste du
moins, de ne faire aucun mouvement qu'il ne leur et expdi de nouveaux
ordres, et se rendit au quartier-gnral ennemi, o l'on ne fit aucune
difficult d'annuler le projet de convention. Les trois marchaux et le
duc de Vicence continurent leur route et allrent  Paris pour ngocier
en commun. Ils descendirent chez M. de Talleyrand, o, comme je l'ai
dit, logeait l'empereur de Russie; ils firent part au diplomate du motif
de leur voyage et du but de leur mission. L'un d'entre eux le prit 
part et lui dit que, s'il pouvait obtenir la rgence, ils taient
dcids (il ne nomma personne)  prendre un parti contre l'empereur, de
manire  prvenir tout retour. Il ne disait pas ce que c'tait que ce
parti. M. de Talleyrand lui rpondit que tout s'arrangerait, que les
souverains allis ne demandaient que cette garantie, qu'ils
accorderaient tout ce que l'on dsirait, ds qu'ils seraient convaincus
que Napolon ne reparatrait pas. M. de Talleyrand ne pouvait dsirer
mieux qu'une telle confidence; elle augmentait son crdit, et dmontrait
qu'on ne pouvait rien faire sans lui. Il monta chez l'empereur Alexandre
pour le prvenir de l'arrive des marchaux, et lui rendit compte de ce
qui s'tait pass chez lui, sans oublier assurment l'ouverture qui lui
avait t faite. C'tait sans doute ce qui leur souriait le plus, car
enfin la demande de garantie que rptait sans cesse l'empereur
Alexandre contre le retour de l'empereur Napolon tait claire. On ne
prononait pas le mot propre, mais l'affectation avec laquelle on
rclamait des garanties ne permettait pas de se mprendre sur ce que
l'on voulait.

Il jugeait des Franais par quelques autres peuples; sous ce rapport, il
tait dans l'erreur, ces choses-l ne vont pas  nos moeurs. Je tiens
d'un des secrtaires[13] de M. de Talleyrand, qu'aprs que tout fut
fini, c'est--dire, quand la dchance fut prononce, M. de Nesselrode
ne revenait pas de nos scrupules: Quel pays! disait-il, quelle nation!
Si peu de chose vous arrte! Il n'en serait pas ainsi chez nous, tout
serait fini en moins d'un quart d'heure. Tant pis pour le souverain qui
se met en opposition avec l'intrt gnral. C'est la chose du monde que
l'on trouve le plus aisment qu'un souverain.

L'empereur de Russie fit dire  la dputation des marchaux qu'il la
recevrait le lendemain  neuf ou dix heures du matin. Ils se retirrent
et se runirent le soir  l'htel du marchal Ney; on vint les y voir et
les entretenir de l'ide qu'il n'y avait que l'empereur qui ft un
obstacle  tout; que sans lui les souverains allis accorderaient la
rgence, ou tout autre gouvernement qu'on voudrait choisir. Ces
insinuations taient inutiles, puisque l'empereur lui-mme avait
recommand aux plnipotentiaires de ne le considrer pour rien, et de
souscrire  tous les sacrifices qui lui seraient personnellement
imposs.

Je tiens d'une personne qui tait prsente  cette assemble, sur tout
ce qui fut dit et fait, des dtails qui prouvent  quel point tait
porte l'aveugle confiance que l'on avait dans les sentimens de
l'empereur de Russie; mais elle a cot trop de larmes pour la reprocher
 ceux qui la partageaient. On pensait encore que M. de Talleyrand tait
dans des dispositions favorables  la rgence, et je crois qu'on ne se
trompait pas, quoique du reste ce diplomate ft prt aussi pour une
autre hypothse.

Caulaincourt m'a dit depuis que c'tait une erreur, que M. de Talleyrand
s'tait ds le principe prononc ouvertement pour la maison de Bourbon.
Je suis persuad qu'il n'en est rien; mais, la chose faite, il valait
mieux se donner le mrite de l'avoir prpare que de convenir qu'on ne
l'avait pas voulue. Il est possible aussi que M. de Talleyrand ait
laiss percer ses intelligences avec Hartwell, afin de mieux brouiller
les cartes, se mnager plus de chances, et se trouver en mesure
d'obtenir de meilleures conditions. Il est mme probable que les allis
se sont servis de cet pouvantail pour amener le duc de Vicence aux
sacrifices qu'ils voulaient lui imposer; car, comme nous l'apprend un
des auxiliaires qu'ils s'taient donns, ils ne se flattaient pas de
venir si tt  bout de leurs desseins, et voulaient achever par
l'intrigue ce que les armes avaient commenc[14]. Mais dans ce cas,
convaincu comme il tait que M. de Talleyrand tournait en faveur des
Bourbons, pourquoi M. de Caulaincourt ne prvenait-il pas les marchaux?
Pourquoi les conduisait-il chez un conspirateur qu'il devait mettre tous
ses soins  viter? Le moindre inconvnient qui pouvait rsulter pour
eux de la direction qu'il leur donnait, tait de les mener se confesser
au renard, comme cela arriva effectivement. Mais il est probable, quoi
qu'il en ait dit plus tard, qu'il tait dupe lui-mme des apparences que
se donnait M. de Talleyrand; autrement il aurait eu le projet de livrer
les marchaux. Cela donnerait de la force  des soupons fcheux qui ont
t mis sur son sjour  Chtillon.

Il y avait vingt endroits diffrens pour les runir, et se rendre de l
chez l'empereur Alexandre avant d'tre forc d'entrer chez M. de
Talleyrand, si on le considrait comme ennemi. La chose est pnible 
dire, mais le fond de tout cela est que, voyant la chute de l'empereur
invitable, on ne voulait que le quitter avec honneur, et prparer sa
position avec le gouvernement qui allait lui succder, persuad que l'on
pourrait conserver ce que l'on avait acquis en se mettant derrire une
lchet.




CHAPITRE VIII.

Alexandre reoit les marchaux.--Le marchal Macdonald.--L'autocrate
insiste pour la garantie.--La nouvelle de la dfection du sixime corps
met fin  la ngociation.--MM. Sosthne et Archambault montent 
cheval.--Talleyrand.--Qui lui fait son discours.--Son trouble.--Il et
prononc tout ce qui se ft trouv dans sa poche.--Le snat.


L'empereur de Russie reut la dputation des marchaux ainsi qu'il
l'avait annonc, et aprs avoir cout l'objet de leur message prs de
lui, il leur fit connatre qu'il tait dcid  ne plus traiter avec
l'empereur. Il ajouta qu'indpendamment de l'loignement que lui et les
allis avaient pour un rapprochement, de quelque nature qu'il ft, le
repos de l'Europe, qui dpendait de celui de la France, ne permettait
pas de se prter aux propositions dont ils taient chargs. Il dit qu'il
ne voulait ni toucher  nos frontires, ni porter atteinte  l'ouvrage
de l'arme franaise, pour laquelle il avait la plus haute estime; qu'il
tait dispos  leur en donner des preuves dans le choix du gouvernement
qu'il avait intention de leur proposer. Il observa que, quel que ft au
reste ce gouvernement, son plus grand intrt serait toujours de se
rapprocher des hommes qui avaient port si haut la gloire de leur pays.
Il parlait avec assurance, et montrait d'autant plus de rsolution,
qu'il avait connaissance de l'ouverture qui avait t faite  M. de
Talleyrand. Il savait d'ailleurs que la rsolution tait relle, qu'elle
avait t prise chez le prince de Neufchtel, et avait eu lieu d'aprs
les communications que le marchal Oudinot avait eues avec l'envoy de
M. de Talleyrand. On avait mme reproduit dans cette runion le projet
form avant la bataille de Champ-Aubert, et qui n'allait  rien moins
qu' en user avec l'empereur comme on avait fait autrefois avec Romulus,
et de traiter avec les ennemis.

Ds que l'empereur de Russie eut achev de parler, le duc de Tarente
prit la parole. C'tait de tous les marchaux celui qui avait t le
moins bien trait par l'empereur; ce fut celui qui se montra le plus
digne des faveurs dont les autres avaient t combls. Il fit valoir le
sacrifice de l'empereur, dveloppa les droits de sa dynastie, la
convenance de la rgence; et, revenant  ce qui tenait le plus  coeur
aux allis,  Napolon, il remarqua que, si c'tait ce prince qui
faisait difficult, ds ce moment tout tait rsolu, puisque les
pouvoirs dont ils taient revtus leur prescrivaient de le compter pour
rien; qu'ainsi la continuation de sa dynastie tait sans objection comme
sans inconvnient. La transmission de l'autorit souveraine pouvait
d'autant moins devenir matire  discussion, que les intentions
qu'Alexandre venait de manifester, tant en son nom qu'en celui de ses
allis, se trouvaient conformes aux constitutions de l'tat, et
favorables au droit de celui que, dans l'ordre de la nature, elles
avaient dsign pour l'hritier du trne.

Macdonald fut fort dans cette discussion, et honorable par le courage
avec lequel il dfendit les intrts de la rgence, comme pouvant
garantir  chacun la conservation de ce qu'il avait acquis, et que
l'empereur Alexandre dclarait vouloir respecter. Ce prince ne savait
que rpondre, et n'insistait que sur l'observation qu'il fallait une
garantie contre la possibilit du retour de l'empereur. Ce n'tait point
aux marchaux  indiquer cette garantie, c'tait aux allis  prciser
les sacrifices qu'ils voulaient imposer, et  s'expliquer sur ce qu'ils
entendaient par cette garantie. Les plnipotentiaires feignirent de ne
pas comprendre; les allis, de leur ct, ne jugrent pas convenable de
parler plus catgoriquement. Mais ils en avaient assez dit.

La discussion languissait; l'empereur de Russie rpondait d'une manire
vasive, lorsque de son cabinet on vint le prvenir qu'on le demandait
pour quelque chose de press. Il s'y rendit, et rentra quelques instans
aprs dans le salon o les marchaux taient rests  l'attendre. Il
leur dit: Messieurs, persuad par vos observations, et voulant donner
une marque de mon estime particulire  l'arme franaise que vous
reprsentez ici, j'allais me rendre  vos instances, et reconnatre le
gouvernement qui est l'objet de vos dsirs; mais cette arme, dont vous
prtendez que le voeu est unanime, est elle-mme en opposition avec ce
que vous m'annoncez, puisqu'elle s'est divise dans ses opinions. L'on
vient de me rendre compte  l'instant que le corps de M. le duc de
Raguse est arriv ce matin  Versailles, et qu'il se range sous les
drapeaux de M. le duc d'Angoulme. Pour fixer promptement les
irrsolutions de ceux qui seraient disposs  l'imiter, je mets toute ma
puissance et celle de mes allis de ce ct-l.

Cette dclaration rpondait  tout ce que l'on aurait pu objecter. Les
marchaux jetrent un regard de mpris  Marmont qui tait prsent; il
fut saisi de honte en entendant l'empereur de Russie s'exprimer ainsi,
et dit: Je donnerais un bras pour que cela ne ft pas arriv.
Macdonald lui rpondit: Un bras, monsieur, dites la vie. Tout fut fini
ds cet instant. On m'a mme rapport que, dans cette sance, l'empereur
de Russie dit au marchal Marmont: Vous vous tes bien press, monsieur
le marchal.

Ce prince s'tait, comme je l'ai dit, laiss surprendre l'engagement de
ne plus traiter avec l'empereur ni aucun membre de sa famille. Sa
dclaration avait commenc le mal, la dfection de Marmont l'acheva.
Talleyrand, qui avait si bassement tram le dshonneur du marchal, mit
tous ses soins  le publier. Il le fit rpandre, colporter partout, et
ne songea qu' en recueillir les fruits. Il se saisit de tout ce qui
pouvait montrer aux yeux de la multitude qu'il tait le pivot de la
rvolution qui s'oprait.

Depuis que l'empereur Alexandre tait  Paris, le salon de M. de
Talleyrand tait continuellement rempli de tout ce qui venait tter le
pouls  la fortune. Ds qu'elle fut prononce, M. Archambault de
Prigord, frre de M. de Talleyrand, M. Sosthne de la Rochefoucauld et
quelques autres mirent de grandes cocardes blanches  leurs chapeaux, et
coururent  cheval par toutes les rues pour annoncer ce qui venait
d'arriver, et ranimer les esprances des gens de leur parti.

La garde nationale de Paris, quoiqu'elle s'attendt  un changement de
gouvernement, ne comprenait rien  ce qu'elle voyait, et je tiens d'un
officier de ce corps, qui commandait le poste plac  l'angle que fait
la rue de Marigny avec celle du faubourg Saint-Honor, qu'il faillit
faire feu lorsque M. de Prigord vint haranguer, en cocarde blanche, le
peuple de ce quartier. Toutes les ides taient loin de ce qui se
faisait, et si M. Archambault ne fut pas tu, c'est que l'officier le
reconnut.

M. de Talleyrand ne ngligea aucun moyen de rpandre la dfection de
Marmont: il ne mnagea aucune de ses cratures; plus il pouvait en
employer, mieux il tablissait l'opinion que le retour des Bourbons
tait son ouvrage et le but auquel il voulait vritablement atteindre.
Son nom tait sans doute quelque chose, mais ne suffisait pas pour
sanctionner une rvolution qui blessait tant de souvenirs et d'intrts.
Il le sentit et rsolut d'y suppler. Tous les snateurs reurent une
invitation  dner avec l'empereur Alexandre: ils n'eurent garde d'y
manquer. Le dner se passa en propos ordinaires; il n'avait t question
de rien lorsqu'on servit le vin de Champagne. Alexandre se lve alors,
et, adressant la parole  ses commensaux, il renouvelle l'assurance
qu'il n'est ni leur ennemi ni celui des Franais, bien loin de l. Une
preuve, c'est qu'il accepte les voeux que lui ont exprims les hommes les
plus honorables et les plus distingus du pays, et propose la sant du
roi de France, de S. M. Louis XVIII.

Les snateurs s'imaginrent que tout avait t arrang  l'avance, et
burent  Louis XVIII comme ils buvaient  l'empereur.

On passa dans le salon, et chacun de demander  son voisin ce qui
s'tait pass avant qu'il arrivt. Tous se faisaient la mme question,
tous taient persuads que quelque dlibration avait eu lieu, et il ne
vint  la pense de personne d'imaginer qu'ils taient dupes d'une
mystification. On ne leur laissa pas d'ailleurs le temps de rflchir,
on battit le fer  chaud, on convoqua le snat pour le lendemain, et la
rvolution fut consomme. On pressa le dnouement, parce qu'on sentait
bien que, si on tardait, les objections viendraient en foule sur cette
manire de procder au choix d'un souverain. Le snat pronona la
dchance de l'un et l'lection de l'autre avec la mme docilit qu'il
passait sur les demandes de conscription.

Il ne vint  l'esprit d'aucun membre de ce corps, qui tait cependant
compos d'hommes  lumires et presque tous combls des bienfaits de
l'empereur, de faire remarquer que la convocation qui avait t faite
tait inconstitutionnelle et mme criminelle. Il n'y en eut pas un qui
observt qu'on faisait servir le snat d'instrument pour dtruire
l'difice dont il tait _conservateur_, et qu'en le faisant crouler, ils
crasaient, pour la plupart, leurs propres enfans. Les snateurs
peuvent-ils dire qu'on les a tromps? Non assurment; on ne pouvait pas
parler en termes plus clairs que ceux dont se servait M. de Talleyrand
en proposant la dchance de l'empereur. Quels que fussent les
arrangemens particuliers de ce diplomate avec les ennemis, les snateurs
n'avaient pas droit de mconnatre leur devoir, lorsque le moment de le
faire tait arriv. Ils pouvaient, par une noble rsistance, se couvrir
de gloire; au lieu de cela, il n'y a pas d'pithtes qu'ils n'aient
mrites, surtout lorsqu'on lit dans leur dlibration de cette fatale
poque l'article qui assure la conservation de leurs molumens.

M. de Talleyrand fut domin par une intrigue qui lui fit abandonner son
projet de rgence en lui montrant une porte de salut pour lui. Je tiens
de l'archevque de Malines lui-mme, qu'tant all voir M. de Talleyrand
le matin du jour o il avait convoqu le snat, il eut beaucoup de peine
 le dcider  tenir  ce corps le langage dans lequel il lui parla, et
que c'tait lui-mme, archevque de Malines, qui lui avait fait son
discours pendant qu'on le coiffait. Il ajoutait mme que, si M. de
Talleyrand en avait eu un autre dans sa poche, et qu'il l'et tir en
place du premier, il l'aurait prononc de mme.

Ceux qui connaissent M. de Talleyrand n'en seront point tonns. Ils ont
d le voir plus d'une fois dupe d'une intrigue obscure, prtant son nom
pour se crer une puissance dans l'opinion du vulgaire, qui ne garde que
les noms de ceux qu'on l'accoutume  voir en scne. On retrouve beaucoup
de traits du caractre de M. de Talleyrand dans le portrait du cardinal
de Retz. Comme lui, il suscita tous les grands dsordres de l'tat, et
cependant il ne voulait que la paix; il y tait naturellement port, et
en avait plus besoin qu'un autre. L'empereur lui disait quelquefois
qu'il avait mal arrang sa vie. Nanmoins M. de Talleyrand est rest en
possession de fixer le ridicule comme de mettre le vice en crdit.

Le snat pouvait-il se runir? Non, il ne le pouvait que sur une
convocation lgale transmise  chaque snateur par son prsident, et le
prsident tait  Blois prs de l'impratrice. Pouvait-il dlibrer dans
un lieu au pouvoir des ennemis qui taient en guerre avec la nation? O
en serait-on, si l'on osait dire que oui? Pouvait-il retirer un pouvoir
qu'il n'avait pas confi? tait-ce lui qui avait lu l'empereur? D'aprs
les constitutions de l'tat, tait-ce le snat qui dfrait la suprme
puissance? Non, assurment, et l'empereur lui-mme n'avait point voulu
de leurs suffrages autrement que comme celui de simples citoyens; la
nation avait individuellement vot l'lvation de l'empereur  la
dignit impriale; le snat n'avait t charg que de vrifier les votes
des communes et d'en constater l'tat, c'est--dire, constater ceux qui
taient pour l'affirmative et ceux qui taient pour la ngative. Il ne
pouvait donc pas intervenir dans une proposition qui n'tait pas de sa
comptence, et encore moins prendre l'initiative dans une question o il
n'avait pas de droits. Il faut convenir que le gnral Mallet, dans sa
tentative du 23 octobre 1812, avait aussi bien jug que M. de Talleyrand
le parti que l'on pouvait tirer du snat, et Louis XVIII a rendu  ce
corps la justice qu'il mritait en le renvoyant, quels que fussent ses
droits  la reconnaissance de ce prince. Il aurait en effet t
impolitique de conserver une institution qui venait de donner un si
dplorable exemple.

Aprs ces dlibrations du snat, le gouvernement provisoire en expdia
une ampliation, qui fut porte par un officier-gnral au roi  Londres.
On expdia de mme un courrier  M. le comte d'Artois, qui tait encore
 Vesoul, un autre au duc d'Angoulme,  Bordeaux, et un  M. le duc de
Berry, aux les de Jersey. On couvrit les murailles de Paris de
publications de toute espce; chacun ne chercha plus qu' se concilier
la bienveillance du nouveau souverain. On expdia des courriers aux
armes du midi, aux grandes villes et aux places qui se trouvaient
bloques depuis l'invasion du territoire.

Je reviendrai sur ces dtails, mais je dois dire auparavant comment eut
lieu cette dfection de l'arme de Marmont, qui fournit  l'empereur de
Russie le prtexte, ou qui le mit dans la ncessit d'adopter la
rsolution qu'il prit, si elle n'tait pas tout--fait arrte d'avance.




CHAPITRE IX.

Comment la dfection du sixime corps fut consomme.--Les ennemis de
l'empereur s'attachent de prfrence  semer la sduction parmi ses
officiers de confiance.--Ce qu'on pouvait faire encore.--Digression sur
la lgitimit.--La rgente.--Ce qu'on et d faire.


Aprs le dpart de Fontainebleau de la commission des marchaux qui se
rendaient  Paris, l'empereur se trouvait seul et livr  de vives
inquitudes; le prince de Neufchtel lui tait de peu de ressource, si
ce n'est pour son travail. Il envoya dire au marchal Marmont de venir
le voir; il le croyait  son quartier-gnral  Essone, ne s'imaginant
pas qu'il et t  Paris avec les autres marchaux. Il y a de
Fontainebleau  Essone six lieues. L'empereur, dont l'impatience ne
mesurait pas la longueur du chemin, envoya successivement plusieurs
officiers chercher le marchal Marmont. L'arrive  Essone de ces
officiers, qui se suivaient  peu de distance, jeta l'pouvante dans
l'esprit du gnral Souham, qui s'imagina que la trahison  laquelle il
avait pris part tait dcouverte, et qu'il allait tre arrt; il ne
savait comment expliquer l'absence du marchal, et encore moins quels
motifs donner au voyage qu'il tait all faire  Paris. Il runit les
gnraux de cette arme auxquels Marmont avait confi son projet; il
leur communiqua ce que l'arrive successive de ces officiers venant de
Fontainebleau avait jet de troubles dans son esprit, et il ne leur
cacha pas qu'il avait des raisons de craindre que tout ne ft dcouvert.
En consquence, ils dlibrrent entre eux sur le parti  prendre, et
ils ne trouvrent rien de plus convenable que de partir  l'instant avec
tout le corps d'arme. La rsolution en fut prise et excute le jour
mme o Marmont avait quitt son quartier-gnral, c'est--dire que ce
gnral tait  peine arriv chez lui  Paris, que son arme partait
d'Essone. Le gnral Souham[15] fait prendre les armes aux troupes
pendant la nuit, celles-ci se mettent en marche vers Paris, elles se
persuadent que c'est un mouvement gnral, et l'arme les suit tout
entire. Comme elles composaient l'avant-garde, elles taient trangres
 ce qui se passait derrire elles. Les gnraux taient  la tte de
leurs colonnes; des prcautions avaient t prises[16] pour que la
rencontre des avant-postes ennemis n'ament point de difficults avant
que toute la colonne ft sur le territoire qui tait occup par l'arme
russe; c'tait la plaine entre la station de poste de la Cour-de-France
et celle de Villejuif sur la route de Fontainebleau  Paris. L'arme
russe prit les armes, et fit passer  la queue de la colonne du gnral
Souham une nombreuse cavalerie qui se dploya, et prit position pour
s'opposer  la retraite de ces malheureuses troupes, qui commenaient 
s'apercevoir de la perfidie de leurs gnraux. Que pouvaient-elles faire
pour se tirer du pige o les avaient conduites ceux auxquels elles
n'avaient obi que par devoir? Elles faillirent les mettre en pices;
ceux-ci n'chapprent qu' la faveur des prcautions qu'ils avaient
prises.

L'histoire n'offre pas d'exemple d'une action semblable. Mais les
ennemis de l'empereur semblaient se faire une tude de le blesser dans
ses affections; ils s'taient attachs  Marmont, un de ses premiers
lves, qu'il avait form et qu'il avait combl de biens. Marmont avait
fait la guerre d'Italie et celles qui l'ont suivies; l'empereur l'avait
prsent  la confiance de l'arme, parce qu'il avait la sienne, et sans
que la fortune et couronn ni son talent ni son courage; Marmont enfin,
dont l'empereur avait pris plaisir  jalonner l'avenir, est prcisment
celui auquel on s'attaque, et que l'on gare au point qu'il consent 
mettre son chef  la discrtion des allis, en leur ouvrant le chemin de
l'asile o il reposait sous la fidlit des lgions qu'il allait
lui-mme tre bientt forc de quitter. Lorsque l'empereur apprit cette
dfection, ses ides s'obscurcirent, et il tait difficile qu'il en ft
autrement, car s'il avait fait abngation de lui-mme, il n'en prvoyait
pas moins tout ce qui allait arriver de fcheux pour la France, 
laquelle la sduction venait d'arracher le tiers de la puissance qui lui
restait. Il ignorait encore ce qui s'tait pass  Paris depuis
l'arrive de la dputation des marchaux; mais aprs ce qui avait eu
lieu, rien ne pouvait plus l'tonner. Il avait cependant encore des
ressources considrables: il pouvait se retirer sur la Loire, y appeler
les troupes des marchaux Soult et Suchet, qui taient dans le
Bas-Languedoc, ainsi que le corps du marchal Augereau. Au besoin mme
il pouvait se jeter en Italie avec tout ce qui aurait voulu le suivre.
Dans ce pays, le berceau de sa gloire, tous les coeurs taient  lui, et
l'intrt qu'excite un hros abandonn de tant d'ingrats lui aurait
ralli un nombre prodigieux de ces hommes dont l'lvation d'me ne
compte pas les sacrifices; s'il avait pris ce parti, combien de corps de
troupes lui seraient rests fidles! Il suffit de jeter les yeux sur les
noms des gnraux qui commandaient dans les places depuis le cours de
l'Elbe jusqu' l'ancienne frontire de France, pour tre convaincu de ce
que j'avance. L'empereur en eut la pense, mais il en fut dtourn par
celle qu'il allait lui-mme rallumer la guerre civile, dont l'extinction
en France avait t un des premiers bienfaits de son gouvernement, et
qu'en cas de succs, il n'aurait que des ingrats  mpriser, ou des
coupables  punir. Il considra aussi combien il lui en coterait pour
faire revenir les Franais de l'aveugle confiance avec laquelle ils se
livraient aux mains de leurs ennemis, et qu'enfin, puisqu'ils se
dtachaient de lui dans une circonstance aussi importante, les suites de
leur imprudence ne pourraient pas lui tre imputes; on lui proposa
d'abdiquer pour rendre la libert  tous ceux qui le servaient
fidlement, et qui, au pril de tout ce qui aurait pu leur en arriver,
l'auraient suivi quelles que fussent les dterminations qu'il aurait
prises.

L'empereur ne pouvait pas renverser lui-mme l'difice qu'il avait
lev. Son abdication, quels que fussent d'ailleurs les caractres dont
elle ft revtue, ne pouvait tre lgale, si elle n'tait au bnfice de
son fils. En recevant la couronne des mains des citoyens franais, il
n'avait pas reu le droit de la transmettre  un autre que celui qui
tait dsign par les constitutions de l'tat comme devant lui succder,
et ce n'tait ni l'acte d'un snat assembl au milieu des ennemis  la
voix de leurs chefs, ni les intrigues de quelques transfuges qui
pouvaient dcerner la couronne. Les sductions de l'tranger, la
trahison des chefs de corps, le pouvaient encore moins. D'ailleurs la
dfection du sixime corps n'tait que l'oeuvre de deux ou trois gnraux
coupables; les troupes qui faisaient la force sur laquelle on s'appuyait
taient trangres  cette iniquit; on les avait abuses. Lorsqu'elles
eurent reconnu la trahison de leurs chefs, les officiers et les soldats
taient plus disposs  les fusiller qu' les suivre.

Les droits du successeur de l'empereur taient tablis et indpendans de
la volont de ce prince mme. Ils ne pouvaient lui tre retirs qu' la
suite d'un vote national exprim dans un tat de libert. Si c'est pour
viter une rvolution en France que les trangers ont appuy les
complots de quelques misrables, ils ne pouvaient pas prendre un moyen
plus sr d'en prparer une nouvelle.

Ils ne faisaient, disaient-ils, la guerre qu' l'empereur seul, ils n'en
voulaient ni  la France ni aux Franais. On conoit (quoique
difficilement) qu'une nation soit rduite  la douloureuse ncessit de
se dtacher de son monarque, lorsqu'elle est tombe dans l'impuissance
de le faire triompher des ressentimens de ses ennemis, qui se plaisaient
 rattacher  sa personne tous les malheurs dont eux-mmes affligrent
l'humanit. Mais le sacrifice de la personne du monarque une fois fait,
o tait la ncessit de priver la nation entire de la jouissance des
droits qu'elle avait conquis au prix de tant d'efforts, en lui enlevant
la premire des prrogatives de l'homme, qui est de se donner des lois
et un gouvernement? Ces mmes nations qui nous ont privs du bnfice de
nos lois, qui ont foul aux pieds notre constitution, laisseraient-elles
faire le mme outrage aux leurs? Les Anglais, qui ont pris tant de part
 nos maux, et qui se sont montrs les plus ardens  nous dtruire et 
contester nos droits politiques, sont de tous les peuples du monde celui
qui tient le plus aux statuts qu'il est parvenus  se donner  la suite
de rvolutions encore plus sanglantes que la ntre. C'est malgr moi que
je sors de mon sujet, mais je ne ferai plus qu'une rflexion. Les
Anglais,  la suite d'une de leurs rvolutions qui avait oblig leur roi
lgitime  se rfugier en France, appelrent au trne d'Angleterre un
prince de la maison de Brunswick, et n'attendirent pas pour le
reconnatre ou le lgitimer que la famille fugitive ft teinte. Les
puissances de l'Europe ont assurment bien reconnu le choix qu'avait
fait le peuple anglais d'un prince de Brunswick, et pas une d'elles n'a
song  obliger l'Angleterre de reprendre les Stuarts, hormis la France
qui donna quelques moyens au roi fugitif. La maison de Brunswick a donc
t mise par la volont du peuple en possession du trne d'Angleterre,
auquel il n'y a plus aujourd'hui de prtendans, la famille des Stuart
tant teinte; le chef de la branche qui a t appele au trne est bien
le roi lgitime des Anglais.

Nous venons de voir la princesse hritire d'Angleterre pouser un
prince de la maison de Cobourg[17]; les enfans qui natront de ce
mariage ne seront assurment que des princes ou princesses de Cobourg;
la princesse Charlotte sera reine, mais aprs elle seront-ce les princes
de Brunswick ou les princes de Cobourg, ses enfans, qui seront appels 
la couronne?

Assurment cette question ne fera aucune difficult, et alors voil le
trne d'Angleterre dans la famille de Cobourg. Cependant celle de
Brunswick est la lgitime; pourquoi le trne ira-t-il dans la famille de
Cobourg? Parce que la constitution anglaise le veut ainsi. Qui a fait
cette constitution si ce n'est le peuple? Donc les peuples ont le droit
de se donner des lois et des rois; et que diraient les Anglais, si les
Franais ou d'autres nations venaient leur dire: Quoique le prince de
Cobourg soit le roi que vos constitutions vous donnent, nous voulons que
vous gardiez tel prince de la maison de Brunswick, vos souverains
lgitimes? Sans doute ils se battraient, et ils ne croiraient pas tre
des rebelles, des brigands, etc., etc. Pourquoi les Franais
n'auraient-ils pas joui du mme privilge pour un ordre de choses
tabli? Les forcer d'y renoncer, n'tait-ce pas leur faire violence,
mconnatre des droits dont on se montrerait jaloux? Ce n'taient pas
les droits du fils de l'empereur qui manquaient de force: ils taient
incontestables; mais ils manquaient d'amis dans ceux qui devaient prir
pour les dfendre.

On commit l une grande faute, et les meneurs d'alors s'en sont mal
excuss en disant que l'Autriche n'avait pas appuy la rgence. Comment
pouvait-on esprer que l'empereur d'Autriche tournerait subitement ses
baonnettes contre ses allis, lorsqu'il voyait assez peu de solidit
dans les esprits pour ne pas repousser avec force l'influence de ceux
qui n'avaient aucun intrt  mnager l'ordre de choses tabli en France
au prix de tant d'efforts, et qui, au contraire, en avaient un trs
grand  rallumer la discorde parmi nous? En suivant la direction que les
meneurs ont fait prendre, on a dsintress ce monarque, qui n'a pas d
tre satisfait, d'une part, de l'abandon que l'on faisait de
l'impratrice, et, de l'autre, de l'indiffrence que l'on montrait pour
son alliance, qui devenait cependant la garantie d'un systme reconnu
auquel taient attaches tant d'existences.

Le bon sens devait faire voir que les considrations qui avaient fait
reconnatre  l'empereur la ncessit d'une alliance contracte au temps
de sa puissance devenaient plus imprieuses encore pour son fils, et que
l'on devait se dfier de ceux qui voulaient l'carter. La sagesse
commandait  la France, pour sauver son indpendance, de se ranger sous
la protection de sa tutrice naturelle, qui dans ce cas tait la
puissance du pre de sa souveraine.

Supposons qu'au lieu de tomber par l'effet d'une coalition, l'empereur
ft mort  la guerre, aurait-on boulevers l'tat et demand aux
trangers un monarque que dsignaient nos constitutions? Eh bien! ces
constitutions dfraient l'autorit suprme  la rgente jusqu' la
majorit de son fils. Si cette princesse et t revtue du pouvoir,
aurait-on trouv extraordinaire qu'elle et appuy sa politique
extrieure des conseils de son pre? Non, assurment; et c'tait cette
runion de puissances que les ennemis de la France voulaient empcher.
Peut-on croire que, si toutes les volonts s'taient rallies 
l'impratrice, la coalition et os lui faire l'outrage de la dtrner
aux yeux de son pre? Non, parce qu'on ne heurte pas la force d'un
principe qui intresse  la fois la dignit de deux nations. Tout aurait
t sauv alors; on aurait perdu cet tat de suprmatie qui fatiguait
l'Europe; mais l'ordre social n'aurait pas t branl en France, et on
n'et pas mme aperu l'tat d'abjection dans lequel on est tomb
depuis. Ds que l'Autriche vit qu'on s'loignait d'elle, elle dut pour
le moins redevenir indiffrente  ce qui pouvait arriver  la France;
ds-lors elle dut reprendre largement sur elle tout ce qu'elle avait
prcdemment perdu, ainsi que le faisaient ses autres ennemis. C'tait
pour elle un moyen de se trouver  peu prs au pair de l'extension de
puissance qu'ils acquraient.

On aurait tort de croire que l'Autriche se mlera des affaires de la
France, au risque de rallumer la guerre en Europe; elle est trop sage
pour cela, et elle a fait l'exprience que souvent la guerre conduit o
l'on ne voulait pas aller. La France a manqu le moment de lier ses
destines  celles de l'Autriche,  laquelle il sera plus facile de
consommer la ruine de la premire, qu' celle-ci de la prvenir. Le
temps apprendra si tout cela n'tait pas arrang d'avance entre les
Autrichiens et les Russes. S'il en tait ainsi, il faudrait que les
premiers eussent t dupes des seconds, parce que l'on ne peut pas
croire que le ministre autrichien ait t accessible  des passions
particulires auxquelles il aurait sacrifi la politique de son pays, en
dtruisant une puissance qui a autant d'intrt que lui  observer
l'avenir des Russes. Personne ne connaissait mieux la profondeur du
pril qui menaait l'tat que M. de Talleyrand; il n'y a nul doute que,
si, dans cette circonstance, il avait t ministre de la rgence, il
aurait vit le pas qu'il a fait faire  tout le monde, pour se crer 
lui-mme une position particulire dans le retour d'un systme qui, peu
de jours auparavant, semblait encore devoir tre un abme,
particulirement pour lui. Il pensait  se faire pardonner d'anciens
antcdens, il redoubla d'efforts et ne s'arrta devant aucune
difficult.

Il n'en faut pas douter, c'est dans son intrt du moment que tout le
monde a t sacrifi. D'une part, il tremblait de n'tre plus rien au
retour de la rgence, et de se trouver aux prises avec le besoin; de
l'autre, il craignait de voir la France sous l'influence de l'Autriche,
et consquemment lui-mme au-dessous de M. de Metternich, contre lequel
il a une animosit personnelle. Il me disait lui-mme  cette poque:
Mais en vrit ce M. de Metternich se croit un personnage. Ce sont ces
misrables passions qui nous ont jets dans les bras des Russes,
lesquels nous ont remis  ceux des Anglais. La cause de notre
anantissement remonte bien plus haut et est bien trangre  l'empereur
Napolon, qui en a t le prtexte. Depuis Pierre-le-Grand, la Russie
s'avance  grands pas sur l'Europe, qui, fatigue de longues guerres, 
l'poque o ce prince parut, commit la trs grande faute de lui laisser
dtruire la Sude. Depuis, elle a fait pis encore en laissant anantir
la Pologne et asservir les Turcs par Catherine II. Le partage du trne
des Jagellons consomm, la Russie n'a nglig aucun moyen pour acqurir
de l'influence en Allemagne parmi une quantit de petits princes dont
les regards sont sans cesse tourns vers un tat plus puissant; la
vassalit dans laquelle les tenait l'empire d'Allemagne leur a fait
prendre cette habitude.

La Russie fut favorise par l'Angleterre, qui devenait plus forte de
tout ce que perdait la France, et qui,  cette poque-l, n'avait que
bien peu  craindre de l'extension de la Russie,  laquelle son commerce
tait minemment ncessaire. Sa politique tait tout entire tourne
contre la France et l'Amrique, dont les progrs commenaient 
l'inquiter. Elle ne s'apercevait pas qu'un jour ils deviendraient tels
que, si la Russie s'unissait  l'Amrique, ces deux pays ensemble
seraient suffisans pour opprimer le reste du monde. La France a au
contraire un intrt immense  repousser d'Allemagne l'influence que la
Russie veut y exercer, et, sous ce rapport, elle doit se trouver en
harmonie au moins avec l'Autriche. Depuis 1798, sous Paul Ier, la Russie
a su s'introduire et mme se faire appeler dans les coalitions de
celle-ci contre la France. Si les efforts qu'elle a faits lui ont cot
cher, elle a de mme chrement vendu ses services. Il n'y a qu' voir o
elle en est aujourd'hui, et quel est l'tat d'Allemagne qui n'a pas pay
plus cher la libert, aprs laquelle il court encore, que les
agrandissemens qu'il avait obtenus en restant dans l'alliance de la
France. La Russie a jou un jeu d'autant plus sr, qu'elle n'a qu'une
frontire  dfendre, point de derrires  garder, et compte une
population immense dont la moiti tait son ennemie il y a  peine
vingt-cinq ans; celle-ci est aujourd'hui la proprit de quelques
seigneurs russes, comme le btail d'une terre est celle d'un
particulier. C'est cependant avec ces principes-l qu'elle a triomph
des ides librales et a amen, au nom de la libert de l'Europe, ses
hordes d'Asie  Paris.

L'Europe verra, avant un second rgne, comment ses librateurs auront
profit de la leon. Catherine II n'avait pas dans ses tats assez
d'hommes qui sussent lire et crire pour en donner un  chaque village.
Aujourd'hui les filles des cosaques connaissent la musique; elles
emploient la parfumerie  leur toilette; le pillage des environs de
Paris a t transport jusqu'en Tartarie. Ce n'est pas seulement
l'empereur Napolon, mais la France, qui menaait de l'arrter dans ses
projets sur l'Allemagne, que la Russie voulait dtruire; elle voulait se
dfaire de la seule rivale qu'elle et appris  redouter. Nous verrons
maintenant qui la contiendra; et, pour parler nettement, il faut avouer
que ce n'est que dans l'intrt des intrigans comme des siens qu'a agi
l'empereur de Russie. gar par quelques casse-cous politiques, qui
s'taient groups autour de lui, il s'tait flatt de joindre le rle de
lgislateur et de fondateur  celui de conqurant: il n'a fait, en
bouleversant la France, que compromettre l'Europe.

On comprend sans peine que M. de Talleyrand, et les agitateurs qui
marchaient sous sa bannire, n'aient vu, n'aient recherch que l'intrt
du moment et une meilleure position personnelle; mais que le chef de
coalition, qui pouvait asseoir les destines du continent, fixer les
rapports des divers tats dont il se compose, assurer au monde deux
sicles de paix, ait renonc  tant de gloire pour se mettre  la tte
d'un parti, satisfaire une basse vengeance, voil ce qui ne se conoit
pas. Par quel garement, lui, qui pouvait recueillir les bndictions de
tant de peuples, ne se montra-t-il jaloux que de leur colre? Il s'en
souciait peu, il faut le croire; mais enfin il avait dj d
s'apercevoir que les princes les plus puissans succombent  la longue
sous les coups d'pingles: il en avait vu la preuve en Russie comme en
France. Il parat, du reste, qu'il reconnut bientt qu'il s'tait
mpris, car il faisait rpandre qu'il avait t forc d'agir contre son
intention. C'tait aussi ce que ne cessait de rpter M. de Talleyrand,
tant chacun reculait devant son propre ouvrage et dclinait la
responsabilit de ce qu'il avait fait. Je le vis  mon retour de Blois.
 cette poque, je pouvais encore parler d'affaires avec lui. Je lui
tmoignai ma surprise du parti auquel il s'tait arrt. Il repoussa la
conception de toutes ses forces. Il s'tait, disait-il, vivement dbattu
pour obtenir la rgence; mais Alexandre s'tait prononc sans dtour, et
avait exig le rappel des Bourbons. Ce prince regardait leur retour
comme le complment de sa gloire et de celle des allis, qui avaient si
long-temps combattu pour les reporter sur le trne: rien n'avait pu le
faire changer de rsolution. Ainsi, me disait Talleyrand, la chose a t
force; il n'y a pas eu de choix. Au surplus, c'est une combinaison
comme une autre. Nous verrons comment ils vont s'y prendre, et nous nous
conduirons en consquence.




CHAPITRE X.

Adresse  l'arme.--L'empereur abdique.--Ses rserves.--On lui offre la
Corse.--Considrations qui lui font prfrer l'le
d'Elbe.--L'impratrice  Blois.--Elle veut rejoindre
l'empereur.--Sauvegarde russe.--Arrive  Orlans.--M. Dudon.--Comment
il s'acquitte de sa mission.--L'impratrice remercie les membres du
gouvernement.--Dplorable tat de cette princesse.


Pendant que ces choses se passaient  Paris, la nouvelle de la dfection
du sixime corps arrivait  Fontainebleau. Le colonel Gourgaud, qui
avait t en mission  Essone, accourt prvenir l'empereur que Marmont a
trait avec les allis, qu'il est de sa personne  Paris, que ses
troupes, mises en mouvement sous prtexte de marcher sur la capitale, se
trouvent dj au milieu des colonnes russes, et que Fontainebleau reste
 dcouvert. Napolon ne peut croire  un rapport aussi trange, il se
le fait rpter, refuse d'y ajouter foi. La dfection est
malheureusement trop certaine, il ne peut se faire illusion; ses amis,
ses cratures l'abandonnent, mais l'arme lui reste, il en appelle  son
courage,  sa loyaut.

      L'ARME.

     Fontainebleau, ce 5 mars 1814.

     L'empereur remercie l'arme pour l'attachement qu'elle lui
     tmoigne, et principalement parce qu'elle reconnat que la France
     est en lui, et non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat
     suit la fortune et l'infortune de son gnral, son honneur et sa
     religion. Le duc de Raguse n'a point inspir ce sentiment  ses
     compagnons d'armes; il a pass aux allis. L'empereur ne peut
     approuver la condition sous laquelle il a fait cette dmarche; il
     ne peut accepter la vie et la libert de la merci d'un sujet.

     Le snat s'est permis de disposer du gouvernement franais; il a
     oubli qu'il doit  l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant;
     il a oubli que c'est l'empereur qui a sauv une partie de ses
     membres des orages de la rvolution, tir de l'obscurit et protg
     l'autre contre la haine de la nation. Le snat se fonde sur les
     articles de la constitution pour la renverser; il ne rougit pas de
     faire des reproches  l'empereur, sans remarquer que, comme premier
     corps de l'tat, il a pris part  tous les vnemens. Il est all
     si loin, qu'il a os accuser l'empereur d'avoir chang les actes
     dans leur publication. Le monde entier sait qu'il n'avait pas
     besoin de tels artifices. Un signe tait un ordre pour le snat,
     qui toujours faisait plus qu'on ne dsirait de lui.

     L'empereur a toujours t accessible aux remontrances de ses
     ministres, et il attendait d'eux, dans cette circonstance, la
     justification la plus indfinie des mesures qu'il avait prises. Si
     l'enthousiasme s'est ml dans les adresses et les discours
     publics, alors l'empereur a t tromp; mais ceux qui ont tenu ce
     langage doivent s'attribuer  eux-mmes les suites de leurs
     flatteries. Le snat ne rougit pas de parler de libelles publis
     contre les gouvernemens trangers, et il oublie qu'ils furent
     rdigs dans son sein. Si long-temps que la fortune s'est montre
     fidle  leur souverain, ces hommes sont rests fidles, et nulle
     plainte n'a t entendue sur les abus de pouvoir. Si l'empereur
     avait mpris les hommes, comme on le lui a reproch, le monde
     reconnatrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son
     mpris. Il tenait sa dignit de Dieu et de la nation; eux seuls
     pouvaient l'en priver. Il l'a toujours considre comme un fardeau,
     et lorsqu'il l'accepta ce fut dans la conviction que lui seul tait
      mme de la porter dignement.

     Le bonheur de la France paraissait tre dans la destine de
     l'empereur. Aujourd'hui que la fortune s'est dcide contre lui, la
     volont de la nation seule pouvait le persuader de rester plus
     long-temps sur le trne; s'il doit se considrer comme le seul
     obstacle, il fait volontiers le dernier sacrifice  la France. Il
     a, en consquence, envoy le prince de la Moscowa et les ducs de
     Vicence et de Tarente  Paris pour entamer la ngociation. L'arme
     peut tre certaine que le bonheur de l'empereur ne sera jamais en
     contradiction avec le bonheur de la France.

Comme je l'ai dit, la dfection dont se plaignait l'empereur avait fait
chouer la ngociation dont il donnait connaissance aux troupes.
Toujours tremblans au nom du pre, les allis avaient refus de
reconnatre le fils, et demandaient que sa dynastie ft dchue.
L'empereur fut outr de la prtention. Il leur avait tendu la main aprs
leur dfaite, et ils ne se contentaient pas de le faire descendre du
trne, ils voulaient encore proscrire son successeur. Mieux valait
courir les dernires chances de la guerre. Malheureusement la sduction
n'tait pas reste oisive. Des gnraux, des chefs de corps s'taient
rallis aux tratres; les feuilles publiques, les rapports venaient 
chaque instant rvler de nouvelles dfections. La guerre civile
devenait invitable: il se rsigna, et le sacrifice fut consomm[18].

Les ennemis taient entrs  Paris le 30 mars, nous tions au 8 avril,
ce court espace de temps avait suffi pour anantir le fruit de tant de
travaux glorieux pour les Franais.

Les faits que je viens de rapporter ne sont pas exposs dans l'ordre o
ils sont arrivs; ils n'en sont pas moins exactement vrais, je m'en suis
assur par les moyens d'informations que j'avais encore pendant les
premires semaines de mon retour.

Le sacrifice consomm, la ngociation fut bientt faite. Il ne
s'agissait que de rgler des intrts individuels, les allis se
montrrent faciles. Ils offrirent la Corse  l'empereur; ce prince la
refusa, parce qu'il prvoyait bien qu'un peu plus tt, un peu plus tard,
on le trouverait trop prs de la France, et qu'il serait dans
l'impossibilit de se dfendre, si l'on entreprenait de lui arracher cet
asile. Il m'a dit lui-mme, aprs son retour de l'le d'Elbe, que, quand
il avait vu,  la marche du gouvernement du roi, qu'il serait encore
dans le cas de reparatre sur la scne du monde, il avait plus d'une
fois prouv le regret de n'avoir pas accept. Il prfra l'le d'Elbe,
qui ne pouvait porter d'ombrage  personne, ni faire concevoir
d'inquitudes sur l'emploi des moyens qu'elle pouvait offrir. On lui
accorda sans peine ce faible dbris de la puissance qu'on lui arrachait.
Il fut convenu que la France lui donnerait annuellement un subside de
deux millions; qu'il aurait la libert d'emmener avec lui douze cents
hommes de ceux de l'arme qui voudraient le suivre. On stipula galement
des ddommagemens pcuniaires en faveur des personnes de sa famille.
Quelque malheureuse que ft sa position, il n'oublia ni ses serviteurs
ni ses amis. Il demanda que les dispositions qu'il avait prises en leur
faveur fussent respectes, qu'on ne les troublt pas dans la possession
des biens qu'il leur avait donns, tels que des dotations de rentes sur
l'tat et sur le Mont-Napolon de Milan; il stipula, sur les fonds
particuliers dont il faisait l'abandon  la couronne, une rserve de
deux millions en faveur d'un certain nombre d'officiers qu'il dsigna:
on lui accorda tout.

Les souverains allis reconnurent et garantirent toutes les transactions
qui furent faites avec lui, mais n'en excutrent aucune, ou peu s'en
faut. On rgla de mme le sort de l'impratrice; elle devait d'abord
avoir la Toscane, cependant elle n'eut que le duch de Parme et de
Plaisance. On devait croire que les conditions de ces diffrens traits
seraient exactement observes, car enfin l'hritage tait assez beau
pour qu'on ne contestt pas sur les charges. Il n'en fut rien cependant,
et l'on dut bientt se dtromper.

Il est temps de revenir  Blois, o l'impratrice tait avec son fils et
les ministres; l'empereur la tenait exactement informe de l'tat dans
lequel il se trouvait, et paraissait plus afflig de ces revers pour
elle que pour lui. On fit faire  cette princesse quelques actes qui ne
pouvaient plus avoir d'effet. Quoique fort jeune, elle voyait bien le
dnouement qui se prparait. On lui proposa d'aller  Orlans pour tre
plus prs de Fontainebleau; elle rpondit que l'empereur lui avait dit
de rester  Blois, qu'elle tait dcide  attendre dans cette ville les
vnemens, quels qu'ils fussent. Il arriva successivement plusieurs
officiers expdis par l'empereur; il se servait de cette voie, parce
qu'il ne pouvait dj plus compter sur un autre moyen de correspondre.
Il avait connaissance de tout ce qui s'tait pass  Paris; il ne
doutait pas que l'on et cherch  corrompre ce qui les entourait l'un
et l'autre. L'on ne sut  Blois les vnemens qui avaient eu lieu les
premiers jours d'avril que par suite de l'ordre qu'avait reu la
direction des postes d'Orlans de ne donner cours  aucune malle de
poste venant de Paris sans l'avoir pralablement envoye  Blois. Il en
arriva bientt une, et l'on sut tout ce qui s'tait pass dans la
capitale; on arrta les dpches qu'elle contenait, et comme on avait
pris les mmes dispositions sur les routes de Bretagne et du Mans, on
suspendit pendant quelques jours le cours de ces dsastreuses nouvelles.
L'impratrice tait livre aux plus vives inquitudes. Pendant les huit
jours qu'elle passa  Blois, son visage fut continuellement baign de
larmes; elle s'tait forme une tout autre ide des Franais.

La mchancet de ceux qui la faisaient descendre du trne a imput  son
manque de caractre une partie des malheurs qui arrivrent, et pourtant
il n'y avait pas de sa faute. Si l'impratrice, au lieu d'tre une jeune
femme de moins de vingt-deux ans, avait t dans l'ge o l'exprience
donne de l'assurance et permet  une femme de s'entourer des conseils de
ceux dans lesquels elle a confiance, les vnemens auraient probablement
pris une autre direction; mais elle n'tait pas dans ce cas: l'empereur
avait compos son entourage, elle donna l'exemple de la soumission. Dans
son intrieur comme en public, elle ne manqua jamais aux rigoureuses
biensances qui taient imposes  sa jeunesse, lesquelles n'admettaient
pas de conversations particulires avec qui que ce ft, hors ceux qui
lui avaient t dsigns comme ses conseils. J'eus l'honneur de la voir
plusieurs fois pendant ces pnibles momens, et je pus me convaincre de
tout le dvouement qu'elle avait pour l'empereur.

Elle me disait un jour: Ceux qui taient d'opinion que je restasse 
Paris avaient bien raison, les soldats de mon pre ne m'en auraient
peut-tre pas chasse. Que dois-je penser en voyant qu'il souffre tout
cela? Elle tait dans cet tat d'anxit, lorsqu'elle apprit la
fcheuse dtermination qu'avaient amene les intrigues de la capitale.
Ce fut le colonel Galbois qui en apporta la nouvelle. Expdi de
Fontainebleau le 6 avril, ce brave officier ne parvint qu'avec peine 
viter les partis allis qui interceptaient la route de Blois. Il a
lui-mme rendu compte de sa mission, coutons-le parler.

Le lendemain 7, j'arrivai de bonne heure  Blois; l'impratrice me
reut de suite. L'abdication de l'empereur la surprit beaucoup: elle ne
pouvait croire que les souverains allis eussent l'intention de dtrner
l'empereur Napolon. _Mon pre_, disait-elle, _ne le souffrirait pas; il
m'a rpt vingt fois, quand il m'a mise sur le trne de France, qu'il
m'y soutiendrait toujours, et mon pre est un honnte homme_.

L'impratrice voulut rester seule pour mditer sur la lettre de
l'empereur.

Alors je vis le roi d'Espagne et le roi de Westphalie. Joseph tait
profondment afflig; Jrme s'emporta contre Napolon.

Marie-Louise me fit appeler. S. M. tait trs anime: elle m'annona
qu'elle voulait aller rejoindre l'empereur. Je lui observai que la chose
n'tait pas possible. Alors S. M. me dit avec vivacit: _Pourquoi donc,
M. le colonel? vous y allez bien, vous! Ma place est auprs de
l'empereur, dans un moment o il doit tre si malheureux. Je veux le
rejoindre, et je me trouverai bien partout, pourvu que je sois avec
lui_. Je reprsentai  l'impratrice que j'avais eu beaucoup d'embarras
pour arriver jusqu' elle, que j'en aurais bien plus pour rejoindre
l'empereur. En effet, tout tait dangereux dans cette course. L'on eut
de la peine pour dissuader l'impratrice; enfin elle se dcida  crire.

Je retournai heureusement auprs de l'empereur. Napolon lut la lettre
de Marie-Louise avec un empressement extrme; il me parut trs touch du
tendre intrt que cette princesse lui tmoignait. L'impratrice parlait
de la possibilit de runir cent cinquante mille hommes. L'empereur lut
ce passage  haute voix, et il m'adressa ces paroles remarquables: _Oui,
sans doute, je pourrais tenir la campagne, et peut-tre avec succs;
mais je mettrais la guerre civile en France, et je ne veux pas....
D'ailleurs j'ai sign mon abdication, je ne reviendrai pas sur ce que
j'ai fait._

L'empereur, comme le dit le colonel Galbois, fut sensible  la
rsolution que montrait l'impratrice, mais il ne partageait pas ses
esprances, il lui prescrivit de se rendre  Orlans; et (le
croirait-on?) on avait fait accompagner l'officier qui portait sa
dpche par un aide-de-camp de l'empereur de Russie, qui, sur les bords
de la Loire, devait servir de sauvegarde  celle qui nagure tait la
souveraine de la moiti de l'Europe. Il est vrai que dj des hordes de
cosaques rdaient dans les environs de Beaugency; l'esprit chevaleresque
de l'empereur de Russie lui fit trouver plus galant d'envoyer un de ses
aides-de-camp pour assurer le voyage de l'impratrice, que de donner des
ordres pour que toutes ces bandes spoliatrices s'loignassent au moins 
une distance respectueuse. Cela ne peut s'expliquer que par le plaisir
secret qu'il prouvait  se donner l'air de protger l'impratrice. Nous
verrons bientt qu'il lui rservait une autre espce d'outrage.
L'arrive  Blois de cet aide-de-camp, avec une pareille mission, fit
une impression fcheuse; il donna des passe-ports  la suite de
l'impratrice, qui ne pouvait pas voyager avec cette princesse sans la
protection de ce Moscovite. Les membres du gouvernement accompagnrent
leur souveraine  Orlans; le passe-port donn par i'aide-de-camp russe
ne fut pas inutile, car un parti de cosaques poussa effectivement
jusqu' Beaugency et pilla une partie des quipages.

L'impratrice arriva  Orlans, o on lui fit encore une rception de
souveraine; les troupes taient sous les armes, et les acclamations du
public l'accompagnrent jusqu' son palais. On savait cependant tout ce
qui avait eu lieu  Paris. Je faisais de bien tristes rflexions en
voyant la ville d'Orlans pleine de troupes; nous en avions laiss
encore bien davantage  Blois, o s'taient successivement retirs les
dpts qui taient  Versailles et  Chartres, ainsi que la colonne des
troupes de la garde qui accompagnait l'impratrice, et cela d'aprs les
dispositions du ministre de la guerre. Comment tout cela n'avait-il pas
t runi aux corps des marchaux Mortier et Marmont, qui dfendaient
Paris? On ne peut en donner une autre raison, sinon qu'on ne l'avait pas
voulu; mais assurment ces divers dtachemens s'levaient  plus de
vingt mille hommes. Que l'on ajoute  cela l'arsenal de Paris, et l'on
sera forc de convenir que l'on a manqu de tte ou de coeur, et que
l'empereur a t bien mal servi sous ce rapport.

L'impratrice tait  peine rendue  Orlans, qu'on vit arriver dans
cette ville un agent du gouvernement provisoire. On ne savait quel objet
pouvait l'amener, mais il tait tout frais sorti du donjon de Vincennes;
sa mission n'annonait rien de bon. Les conjectures qu'elle faisait
natre ne tardrent pas  se vrifier. M. Dudon, qui avait t renferm
pour avoir dsert son poste, abandonn l'arme d'Espagne, et rpandu la
terreur dont il tait saisi sur la route qu'il avait parcourue, avait de
quoi se venger dans sa poche. C'tait un arrt (du moins il en parut un
dans le _Moniteur_) dont les considrans expriment trop bien le systme
de dception de l'poque pour n'tre pas reproduit. Il tait ainsi
conu:

     Le gouvernement provisoire, inform que, d'aprs les ordres du
     souverain dont la dchance a t solennellement prononce le 3
     avril 1814, des fonds considrables ont t enlevs de Paris dans
     les jours qui ont prcd l'occupation de cette ville par les
     troupes allies; que ces fonds ont t conduits en plusieurs
     transports sur divers points du royaume; qu'ils ont mme t
     grossis par les spoliations de plusieurs caisses publiques dans les
     dpartemens; que les caisses municipales et celles mme des
     hpitaux n'ont pas chapp  cette dilapidation; voulant, dans le
     plus bref dlai, faire rentrer au trsor les fonds qui lui ont t
     soustraits, et qui appartiennent au service public.

     Arrte ce qui suit:

     ARTICLE PREMIER. Tout dpositaire, tout rtentionnaire de fonds
     provenant de cet enlvement et de cette spoliation, est tenu, ds
     l'instant o la connaissance du prsent dcret lui sera parvenue,
     de faire la dclaration desdits fonds au maire de la commune la
     plus prochaine du lieu o il se trouve, pour, par suite, en
     effectuer le dpt dans la caisse du receveur-gnral ou municipal
     de ladite commune.

     ART. II. Tout conducteur de transport desdits fonds, de quelque
     qualit qu'il puisse tre, est tenu d'arrter le transport 
     l'instant, de faire sa dclaration au maire de la commune la plus
     voisine du lieu o il se trouve, et d'effectuer le dpt o il est
     dit en l'article ci-dessus.

     ART. III. Tout commandant d'escortes militaires quelconques est
     tenu aux mmes obligations que celles portes aux articles
     ci-dessus, et de veiller  ce que le dpt soit fait immdiatement.

     ART. IV. Tout magistrat, tout administrateur civil ou militaire,
     prfet, maire, commandant de place, est tenu, ds l'instant o il a
     connaissance d'un transport de la nature de ceux indiqus au
     prsent arrt, de s'opposer de tous ses moyens et de toutes les
     forces qui sont  sa disposition,  ce que ledit transport soit
     continu, et est tenu de veiller  ce que le dpt des fonds qui
     peuvent y tre compris soit fait immdiatement, ainsi qu'il est dit
     aux articles prcdens.

     ART. V. Tous les individus dnomms dans les articles du prsent
     arrt qui n'obtempreraient pas aux injonctions qui leur seraient
     faites sont dclars civilement et personnellement responsables des
     sommes qui pourraient avoir t soustraites par leur ngligence ou
     par leur dsobissance, sont dclars eux-mmes spoliateurs des
     caisses publiques, et, comme tels, seront judiciairement poursuivis
     dans leurs personnes et dans leurs biens.

     Fait  Paris, le 9 avril 1814.

     _Sign_, le prince de BNVENT,

     Le duc DALBERG, Franois de JAUCOURT, BEURNONVILLE, MONTESQUIOU.

L'arrt est positif. Il s'agit de spoliations, de deniers publics; rien
de plus sage que de faire rentrer au trsor ce qui en a t indment
extrait. Malheureusement les faits ne justifient pas les intentions que
l'on afficha, ou plutt les intentions sont en contradiction manifeste
avec les faits: car enfin, M. Dudon n'tait pas un novice; il n'tait
pas homme  se mprendre, et l'et-il d'ailleurs t, il ne l'a pas fait
dans le cas dont il s'agit, puisque ses oprations ont t approuves.
Or, que fit-il? Examinons. Il se rendit de Paris  Orlans par la route
la plus directe, qui ne pouvait pas tre celle o le gouvernement de la
rgente avait enlev des caisses publiques, puisqu'il ne l'avait pas
suivie. D'ailleurs, avant de faire partir M. Dudon, on s'tait fort bien
assur, on l'avait pu du moins, dans toutes les administrations,
qu'aucun denier public n'en avait t enlev.

Du reste, ce n'tait pas de ceux-ci, qui se retrouvent toujours, que
l'on s'tait occup. En effet,  qui s'adressa M. Dudon en arrivant 
Orlans?  M. de la Bouillerie, trsorier de la liste civile, et qui,
comme tel, n'avait pas de deniers publics. On voulait s'emparer de ceux
que ce fonctionnaire avait en caisse, mais l'arrt ne pouvait les
atteindre, et on le sentait bien; aussi n'essaya-t-on aucune tentative
srieuse auprs de lui.

On eut recours  un officier de gendarmerie d'lite, M. Janin, de
Chambry, aujourd'hui officier-gnral, qui tait commis  l'escorte de
cet argent. Ce jeune homme, voyant un moyen de faire sa fortune, se
donna  M. Dudon. Il rassembla son dtachement, fit atteler d'autorit
les caissons qui contenaient encore le trsor de l'empereur Napolon,
car on ne l'avait pas dcharg, et se mit en route pour Paris, o il
arriva sans coup frir.

C'est ainsi que ce trsor fut enlev; on ne respecta pas mme le linge
et les habits de l'empereur Napolon. Les fourgons furent ramens le 12
dans la cour des Tuileries, d'o ils taient partis le 30 mars.

Ainsi, dans le court espace de trois jours, M. Dudon s'tait rendu 
Orlans, et en avait ramen un lourd transport qui devait en mettre au
moins quatre  parcourir le trajet qui spare cette ville de la
capitale. Comment eut lieu cette trange clrit? comment concilier la
date de l'arrt avec celle de la rentre des fonds? Je l'ignore, 
moins toutefois qu'on n'admette une version assez plausible qui courut
alors, c'est que l'arrt eut moins pour objet de prescrire une
spoliation sur laquelle on ne comptait pas, que de sanctionner ce qui
avait t fait.

Quoi qu'il en soit, la proie faillit mettre le dsordre dans la troupe:
chacun revendiqua l'honneur de la conception et voulut se faire une
meilleure part. Les amis intervinrent, et l'aubaine fut juge assez
bonne pour que personne ne se gardt rancune.

On a prtendu depuis que cette affaire n'avait eu lieu qu'aprs la
dissolution du gouvernement provisoire. Le fait est inexact: il suffit,
pour s'en convaincre, de remarquer la date de l'arrt. L'argent est
d'ailleurs arriv  Paris le jour mme o le comte d'Artois fit son
entre dans cette capitale. Le prince ne put ordonner une chose qui
tait faite. Je reviens  la conduite de l'agent du gouvernement
provisoire.

Il se montrait si pressant, qu'on n'eut que le temps d'excuter diverses
dispositions que l'empereur avait prescrites, lorsque M. Dudon signifia
l'objet de son voyage. Il voulait annuler les ordres qui avaient t
donns en consquence, mais on lui observa que ceux dont il tait
porteur ne pouvaient pas avoir d'effet rtroactif, et on l'obligea  se
contenter de ce qu'il trouvait. Il est bon d'observer que l'argent que
le gouvernement provisoire envoyait saisir tait  l'empereur; il ne
provenait point de recettes publiques, il n'avait pas t puis dans les
coffres du trsor, l'on n'avait donc aucun droit de l'y faire rentrer,
si toutefois il en est rentr quelque chose. Si on l'a port dans les
caisses publiques, il n'a pu y tre inscrit que comme venant de cette
spoliation, car on n'aura pas assurment trouv qu'il en avait t
soustrait[19] pour tre remis  l'empereur.

L'agent du gouvernement provisoire rclama les diamans de la couronne,
qui furent rendus, sur inventaire, avec la plus scrupuleuse exactitude.
Il n'y manquait que le rgent, que l'on mettait ordinairement  part, 
cause de son grand prix et de la facilit qu'il y avait  le drober;
tout le monde ignorait que l'impratrice portait dans un sac  ouvrage
la monture d'une des pes de l'empereur dans laquelle il tait engag.
On vint lui rendre compte de ce qui se passait; elle tira aussitt la
monture et la remit. Les diamans qui lui appartenaient personnellement
taient avec les autres, elle ne fit pas une question pour savoir si on
les avait aussi enlevs. M. Dudon ne s'en tint pas l: il s'empara
encore du peu d'argenterie que l'on avait emport pour le service de
l'impratrice et de son fils; il ne lui laissa pas un couvert d'argent,
et poussa les choses au point que l'on fut oblig d'emprunter les
couverts et mme la faence de l'vque, chez qui elle tait loge, pour
la servir pendant les deux jours qu'elle passa encore dans cette
ville[20].

Cette conduite fut tenue sous les yeux de l'empereur de Russie, qui
avait un de ses aides-de-camp  Orlans, envers la fille de son alli,
l'empereur d'Autriche. On ne peut refuser de convenir que l'empereur
avait eu des procds bien diffrens, lorsqu'au temps de sa prosprit
il avait t l'arbitre du sort de tant de princes et de rois, et
particulirement des proches de l'empereur Alexandre. Le sjour que
l'impratrice fit  Orlans fut pour cette malheureuse princesse un
supplice continuel; chaque moment lui apportait de nouvelles alarmes.
L'empereur lui avait crit de congdier les ministres, les membres du
gouvernement qui l'avaient accompagne, ainsi que les grands-officiers
de la couronne. Elle fit connatre cet ordre, et chacun s'empressa
d'aller lui offrir les dernires marques de son respect, en lui
tmoignant la part que l'on prenait  son malheur. Elle reut
successivement tous ceux qui se prsentrent; elle dit  chacun de lui
conserver un souvenir; et qu'elle souhaitait qu'il ft heureux; ses
larmes inondaient son visage, et en auraient tir d'un coeur de bronze;
elle prsenta sa main  baiser, et donna cong.




CHAPITRE XI.

Abandon o se trouve l'impratrice.--On voudrait que l'empereur se
donnt la mort.--Anecdote  ce sujet.--Mesdames de Montebello et de
Montesquiou.--L'impratrice regrette de ne s'tre pas fait
chanoinesse.--Incertitude pnible o elle se trouve.--Avenir qu'on lui
prsente.


Le lendemain de cette triste crmonie, l'impratrice tait presque
seule  Orlans; tout le monde avait repris le chemin de Paris. Je
l'avais pris moi-mme lorsqu'un incident dont je rendrai compte
m'obligea de revenir  Orlans, o je restai encore deux jours.
L'vch, o habitait cette princesse, n'avait plus l'air d'un palais; 
peine y rencontrait-on quelqu'un, si ce n'est les deux ou trois dames
qui taient restes prs d'elle et du roi de Rome. Les momens que
l'impratrice passa ainsi isole durent tre cruels, elle tait dans un
tat  ne pouvoir prendre aucune espce de repos. Son intimit se
rduisait  la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur. Les autres
dames qui l'accompagnaient n'taient pas admises au mme degr de
confiance. Madame de Montesquiou ne jouissait que de celle que l'on ne
pouvait refuser  la personne qui s'tait dvoue tout entire aux soins
de l'enfance du roi de Rome. L'archi-chancelier n'tait pas venu jusqu'
Orlans; il avait repris de Blois le chemin de Paris; son ge joint 
ses infirmits lui rendait le dplacement trop douloureux, en sorte que,
dans ces pnibles momens, l'impratrice n'avait pour conseil que sa dame
d'honneur.

Prsente  la confiance de Marie-Louise par l'empereur lui-mme,
celle-ci avait justifi le choix du souverain par les soins les plus
empresss. Marie-Louise avait pour elle une amiti aussi sincre que si
elle avait t une de ses soeurs, dont elle aimait beaucoup 
l'entretenir. La dame d'honneur, comme la souveraine, tait dvoue 
l'empereur, mais, comme elle aussi, branle par l'orage. Elles
recueillaient tous les bruits, se communiquaient leurs alarmes, et
augmentaient ainsi l'anxit qu'elles prouvaient l'une et l'autre,
quoique  des titres diffrens.

Il n'tait question, depuis plusieurs jours, que d'un prtendu projet
qu'avait l'empereur d'attenter lui-mme  sa vie. Je ne pense pas que
personne se soit charg de lui conseiller de terminer ainsi; il n'y a
que ceux qui taient presss d'tre libres de tous sentimens de
reconnaissance envers lui, qui ont tmoign de l'tonnement de ce qu'il
avait eu la force de survivre  tant d'adversits. Quant  moi, je
trouve qu'il se serait rendu ridicule en se dtruisant. Cette action
n'est convenable que lorsqu'on ne peut chapper  l'infamie; mais pour
les malheurs, un grand homme doit toujours tre  leur preuve. La mort
prochaine de l'empereur, rpandue d'abord  Blois, circula avec plus de
force  Orlans. On alla jusqu' dire que l'on avait reu des lettres de
Fontainebleau qui annonaient que tout serait fini le lendemain.

Ces bruits taient srement parvenus jusqu'aux oreilles de
l'impratrice, car elle tait dans un tat nerveux qui la privait du
sommeil. Madame de Montebello n'tait pas dans une situation plus
tranquille. Toutes les nouvelles qui circulaient avaient produit un tel
effet sur elle, qu'elle ne voyait partout que des messagers de mort.

L'empereur crivait  peu prs tous les jours  l'impratrice. Cette
princesse tait seule  Orlans, et il ne la pressait point de venir le
joindre  Fontainebleau; il ne le lui demandait pas mme, prsumant sans
doute qu'elle arrangerait mieux sa position en restant loin de lui qu'en
venant s'associer  ses malheurs, attendu que cette dmarche aurait pu
dplaire  son pre, auquel l'empereur lui disait d'crire, puisque
lui-mme tait sans moyens de la protger. Le tendre attachement qu'il
avait pour elle lui imposa le douloureux sacrifice de la dissuader de
venir le joindre, quelque consolation qu'elle et pu lui porter. J'ai vu
le coeur de cette souveraine aux prises avec ce que son attachement pour
l'empereur lui conseillait de faire, et le parti que sa dfrence pour
ses moindres insinuations l'avait accoutume  suivre. Elle me fit
l'honneur de me dire  Orlans: Je suis vraiment  plaindre. Les uns me
conseillent de partir, les autres de rester. J'cris  l'empereur, il ne
rpond pas  ce que je lui demande. Il me dit d'crire  mon pre; ah!
mon pre, que me dira-t-il aprs l'affront qu'il permet qu'on me fasse?
Je suis abandonne, et m'en remets  la providence. Elle m'avait
sagement inspire en me conseillant de me faire chanoinesse. J'aurais
bien mieux fait que de venir dans ce pays.

Aller auprs de l'empereur! Je ne puis partir sans mon fils dont je
suis la sret. D'un autre ct, si l'empereur craint que l'on attente 
sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit oblig de fuir, les
embarras que je lui causerais peuvent le faire tomber dans les mains de
ses ennemis, qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que
rsoudre, je ne vis que de larmes. Elle en tait vritablement inonde
en achevant de prononcer ces paroles.

Toutes les fois qu'il se prsentait un officier de la part de
l'empereur, on avertissait madame de Montebello, qui se levait pour le
recevoir, s'il arrivait dans la nuit; elle entrait ensuite chez
l'impratrice pour lui remettre les lettres qui taient pour elle. M.
Anatole de Montesquiou se prsenta dans ces entrefaites venant de
Fontainebleau: il alla d'abord chez sa mre,  l'appartement du roi de
Rome, d'o il fit prvenir la duchesse. Il fut introduit dans une pice
o elle avait pass la nuit tout habille, entortille de schals et
jete sur son lit. Elle reut M. Anatole de Montesquiou dans cet
quipage, et sans lui donner le temps d'ouvrir la bouche: Eh bien! lui
dit-elle, est-ce fini? est-il mort? Anatole, qui ne connaissait pas les
terreurs qui l'agitaient, ne comprit rien  la question: Qui, madame?
lui rpondit-il; de quelle mort parlez-vous?--Mais, rpliqua la dame
d'honneur, de celle de l'empereur; on a dit ici qu'il s'tait tu.--Non,
madame, dit M. de Montesquiou, il n'est pas mort: il se porte bien;
pouvez-vous ajouter foi aux bruits que rpandent ses ennemis? Voici mme
une lettre qu'il m'a charg de remettre  l'impratrice.

Madame de Montesquiou la mre, qui portait au plus haut point la
pratique de toutes les vertus et de tous ses devoirs, tait moins facile
 alarmer; mais elle ne voyait l'impratrice que lorsque le roi de Rome
tait port chez elle; si elle avait eu quelque influence sur
l'impratrice, elle l'et sans doute bien conseille. Au reste, cela
n'aurait pas produit grand'chose, car depuis quatre ans que
l'impratrice tait en France, elle avait d entendre souvent dire que
les alliances avec l'Autriche avaient toujours t funestes  la France;
et depuis que cette puissance s'tait dclare contre nous, on se gnait
si peu pour lancer des pithtes  l'empereur d'Autriche, qu'il n'tait
pas possible qu'il ne ft revenu quelques uns de ces propos aux oreilles
de l'impratrice. Il faut, au reste, convenir que les vnemens ne le
justifiaient que trop. Elle-mme le voyait bien, elle avait le tact
assez fin pour dmler la vrit la mieux enveloppe.

Elle ne se dissimulait pas l'effet que la conduite de son pre avait d
produire sur la nation.

Je conois, disait-elle quelquefois, que le peuple ait de l'aversion
pour moi dans ce pays, et cependant il n'y a pas de ma faute; mais
pourquoi mon pre m'a-t-il marie, s'il avait les projets qu'il
excute?

Elle exagrait  cet gard, car on ne cessa jamais d'avoir la plus
grande vnration pour elle.

Elle tait livre  une foule de rflexions sur des vnmens qui
taient au-dessus de son exprience; mais quoi qu'on pt lui dire pour
lui faire prendre un parti, elle n'avait plus de confiance dans l'avenir
et s'attendait  tout. On lui  reproch de n'avoir pas t  l'le
d'Elbe. On a eu tort; elle n'a du reste t dsapprouve que par ceux
qui ne connaissaient ni sa position ni celle de l'empereur, et par le
parti ennemi, qui ne se mprenant pas sur la puissance d'opinion que
cette princesse et son fils avaient en France, cherchait tous les moyens
possibles de la dpopulariser. C'tait rendre justice au bon jugement de
la nation que de lui supposer de l'aversion pour une faute qui n'aurait
pu partir que d'un vice de coeur. Mais l'impratrice l'avait trop pur
pour tre mme souponne.

J'ai fait connatre toutes les raisons qui avaient t la base de ses
dterminations; je vais y ajouter quelques rflexions qui pourront faire
juger de la part qu'ont pu y avoir ses entourages. Madame de Montebello,
qui avait une trs grande fortune, ne se souciait point du tout d'aller
s'enterrer vivante  l'le d'Elbe. Ses affections la rappelaient 
Paris, o elle pouvait vivre indpendante. Elle connaissait assez le
coeur de l'impratrice pour tre persuade que si une seule fois elle
revoyait l'empereur, il n'y aurait pas eu de puissance assez forte pour
l'empcher de s'unir  son sort, et qu'alors elle serait oblige de la
suivre. Aussi insista-t-elle vivement pour lui faire adopter le parti
que l'empereur lui-mme avait conseill, savoir, de s'adresser 
l'empereur d'Autriche, parce qu'une fois cette princesse rentre dans sa
famille, elle se trouvait dgage[21]. Des insinuations perfides se
joignirent aux instances de la dame d'honneur. On dit  l'impratrice
que l'empereur ne l'avait jamais aime, qu'il avait eu dix matresses
depuis son union avec elle, qu'il ne l'avait pouse que par politique;
mais qu'aprs la tournure que les choses avaient prise, elle devait
s'attendre  des reproches continuels. L'impratrice branle cda; elle
crivit  son pre, et ce fut sans doute sur son invitation qu'elle se
rendit d'Orlans  Rambouillet. Nous verrons bientt ce qui se passa
dans cette entrevue. Revenons sur quelques allgations dont les allis
se servaient encore pour garer l'opinion.




CHAPITRE XII.

Dclaration du 19 mars.--Reproches faits 
l'empereur.--L'armistice.--Contre-projet.--Est-ce le duc de Vicence ou
l'empereur?


On a vu que le prince de Schwartzenberg avait rpondu aux ouvertures du
duc de Trvise par l'envoi d'une pice injurieuse  l'empereur. C'tait
un nouveau manifeste o les allis, continuant la dception de
Francfort, opposaient leur feinte modration aux vues ambitieuses du
souverain qui combattait pour ses foyers. Attentifs  saisir tout ce qui
pouvait nous aliner l'opinion, ils se prvalaient des fautes de sa
diplomatie pour accuser les intentions du chef de l'tat. Restituons 
chacun ce qui lui appartient de cette srie d'actes malheureux ou
pusillanimes qui ont consomm la ruine de ce vaste difice de gloire que
nous avions t vingt ans  lever.

Insensible aux calamits qui pesaient sur ses peuples, l'empereur
s'est-il obstin  continuer la guerre? A-t-il, comme l'en accusaient
les allis, repouss tout projet de rconciliation pour solliciter un
armistice aux conditions auxquelles il pouvait obtenir la paix?
Examinons.

Le duc de Vicence, confiant dans la dclaration de Francfort, s'tait
impos, dans les pouvoirs qu'il avait rdigs pour lui-mme,
l'obligation de ne traiter que sur les bases que les souverains
eux-mmes avaient promulgues; mais, retenu aux avant-postes ennemis, il
ne tarda pas  se convaincre que les allis taient loin de vouloir
accorder  la France les limites dont ils l'avaient flatte. Il demanda
de nouveaux pouvoirs o il ne ft pas fait mention de frontires qu'on
ne pouvait obtenir. Ces pouvoirs furent expdis le 4 avril dans les
termes que le ngociateur avait dsirs.

Napolon avait hsit  les revtir de sa signature, soit qu'il regardt
comme une faute de dbuter dans une ngociation qui n'tait pas mme
ouverte, par une concession dont les consquences pouvaient tre graves,
soit que les bases de Francfort fussent la seule planche de salut qu'il
voult saisir dans son naufrage. L'ide de subir d'autres conditions lui
tait insupportable.

Une lettre de Chtillon adresse au duc de Bassano arriva sur ces
entrefaites. Le duc de Vicence s'exprimait en ces termes: Il ne faut
pas se faire illusion, l'ennemi a un immense dveloppement de forces et
de moyens. Si l'empereur a des armes assez nombreuses pour que son
gnie le fasse triompher, certes il ne faut rien cder en-de des
limites naturelles; mais si la fortune nous a assez trahis pour que nous
n'ayons pas en ce moment les forces ncessaires, cdons  la ncessit
ce que nous ne pouvons dfendre, et ce que notre courage ne peut
reconqurir... Obtenez donc de S. M. une dcision prcise. Dans une
question de cette importance, il faut tre dcisif... _Il ne faut avoir
les mains lies d'aucune manire. Le salut de la France dpend-il d'une
paix ou d'un armistice qui doive tre conclu sous quatre jours?_ Dans ce
cas, je demande des ordres prcis, _et qui donnent la facult d'agir._

Le duc de Bassano remit la dpche  l'empereur, le conjura de flchir
devant la ncessit. Napolon eut l'air de l'couter  peine. Il lui
montra du doigt un passage des oeuvres de Montesquieu qu'il semblait
feuilleter avec distraction. Lisez, lisez tout haut, lui dit-il. Le
ministre lut: Je ne sache rien de plus magnanime que la rsolution que
prit un monarque qui a rgn de nos jours, de s'ensevelir plutt sous
les dbris du trne, que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit
pas entendre. Il avait l'me trop fire pour descendre plus bas que ses
malheurs ne l'avaient mis, et il savait bien que le courage peut
raffermir une couronne, et que l'infamie ne le fait jamais[22].

Douze ans auparavant, Napolon disait  son ministre qui commenait 
avoir une grande part  sa confiance: Je sais un homme  qui l'on peut
tout dire. Le duc de Bassano se le rappela. Je sais quelque chose de
plus magnanime encore, rpondit-il  Napolon, c'est de sacrifier votre
gloire pour combler l'abme o la France tomberait avec vous.--Eh bien!
soit, reprit l'empereur, faites la paix, que Caulaincourt la fasse,
qu'il signe tout ce qu'il faut pour l'obtenir; je pourrai en supporter
la honte, mais n'attendez pas que je dicte ma propre humiliation.
L'exemple rcent du congrs de Prague avait dj appris au duc de
Bassano, et devait avoir appris au duc de Vicence s'il serait facile
d'obtenir que Napolon propost une  une les conditions qu'il devait
subir.

Ce prince s'en remit  son plnipotentiaire, dont il venait de lire
l'opinion nergiquement exprime, et lui fit crire: Les conditions
sont,  ce qu'il parat, arrtes d'avance entre les allis: aussitt
qu'ils vous les auront communiques, vous _tes le matre de les
accepter_, ou d'en rfrer  moi dans les vingt-quatre heures.
L'alternative en pareille matire pouvait embarrasser le
plnipotentiaire, le duc de Bassano demanda avec instance que de
nouveaux ordres effaassent ce que ceux-ci pouvaient contenir de
conditionnel. Il s'ensuivit une longue conversation qui dura une grande
partie de la nuit; enfin il fut autoris  crire le 5, et il crivit 
la hte en ces termes:

Je vous ai expdi hier un courrier avec une lettre de Sa Majest, et
les nouveaux pleins pouvoirs que vous avez demands.

Au moment o Sa Majest va quitter Troyes, elle me charge de vous en
expdier un second, et de vous faire connatre en propre termes que Sa
Majest vous donne _carte blanche pour conduire les ngociations  une
heureuse issue, sauver la capitale, et viter une bataille o sont les
dernires esprances de la nation_.

Ces expressions, que Napolon avait approuves textuellement, taient
prcises, nergiques. Nanmoins le duc de Bassano ne les jugea pas
suffisantes. Il crut ncessaire de donner  l'autorisation qu'elles
portaient encore plus de force et de solennit, afin de garantir
pleinement le plnipotentiaire, quelque usage qu'il dt en faire, et de
le couvrir au besoin de sa propre responsabilit.  cet effet il ajouta:

Les confrences doivent avoir commenc hier 4. Sa Majest n'a pas voulu
attendre que vous lui eussiez donn connaissance des premires
ouvertures, de crainte d'occasionner le moindre retard.

Je suis donc charg, monsieur le duc, de vous faire connatre que
l'intention de l'empereur est que vous vous regardiez comme investi de
tous les pouvoirs, de toute l'autorit ncessaire dans ces circonstances
importantes pour prendre le parti le plus convenable, afin d'arrter les
progrs de l'ennemi et de sauver la capitale.

Voil les pouvoirs donns par le souverain, voyons l'usage que va en
faire le ngociateur. Le congrs s'tait ouvert le 5 fvrier. La sance,
ajourne au lendemain, n'eut pas lieu, et laissa au plnipotentiaire
franais le temps de recevoir sa carte blanche, qui lui parvint dans la
journe. Les ministres ennemis, rassembls le 7, noncrent les
conditions qu'ils mettaient  la paix. C'taient  peu prs celles
auxquelles l'empereur allait consentir, quand il apprit la marche
imprudente de Blcher. Cependant, loin de les accueillir, Caulaincourt
n'opposa que difficults. _Il rclama les bases de Francfort, voulut
savoir au profit de qui tourneraient les sacrifices imposs  la France,
s'enquit de l'emploi qu'on se proposait d'en faire, et exigea mme qu'on
lui soumt un projet qui dveloppt les vues des allis dans leur
ensemble_, toutes prtentions incompatibles avec les circonstances, et
propres seulement  faire suspecter les intentions du souverain au nom
duquel elles taient prsentes. On ne dissimule pas au duc combien
elles sont tranges. Il se roidit, persiste  rclamer des limites dont
il a lui-mme plaid l'abandon, et, aprs deux jours perdus dans une
obstination sans objet, il imagine de cder ce qu'on lui demande, non
pas pour la paix qu'on lui offre, mais pour un armistice que rien ne
l'autorise  solliciter. Il fait plus: dans ces pnibles circonstances,
o le moindre dlai peut devenir mortel, il ne propose pas mme le
singulier expdient qu'il a improvis. Il consulte M. de Metternich, qui
est  vingt lieues de l; il lui soumet ce qu'il a dessein de faire. On
ne pouvait mieux entrer dans les vues des allis. Tous avaient vu leurs
capitales envahies; nos aigles s'taient montres  Vienne,  Berlin, 
Moscou. Ce souvenir importunait leur orgueil, ils brlaient de nous
rendre l'humiliation qu'ils avaient reue.

Le succs de Brienne semblait leur garantir la satisfaction qu'ils
ambitionnaient, il ne s'agissait que de s'assurer le temps ncessaire
d'arriver  Paris. La paix, telle qu'on voulait l'imposer  l'empereur,
en offrait les moyens. Elle tait dure; il balancerait  l'accepter, et
ses hsitations permettraient de consommer sa ruine. Les inconcevables
prtentions que le duc de Vicence avait mises justifiaient cet affreux
calcul.

Les diplomates trangers taient dans une scurit complte, lorsque
Caulaincourt, se ravisant tout  coup, consent  abandonner
immdiatement, pour un armistice, tout ce qui est en question pour la
paix. Le chevalier Floret, qui a reu cette trange confidence, la
communique aussitt  M. de Stadion, qui la transmet au comte
Razumowski. Celui-ci prend sur-le-champ son parti. Les plnipotentiaires
anglais n'ont point d'injure personnelle  venger: il sait que la paix
est faite, s'ils apprennent que la France abandonne Anvers et se
dessaisit de la Belgique. Il n'a qu'un moyen de la prvenir; il s'en
empare, et demande au nom de son souverain que les confrences soient
suspendues. Il n'ignorait pas sans doute que c'tait  la double faute
de M. de Vicence qu'il devait les avantages qu'il avait pris. Mais M. de
Vicence n'avait pas d'importance propre: c'tait l'empereur qu'il
s'agissait de dtruire, on n'eut garde de ne pas lui imputer les
mprises de son ngociateur.

Les allis ne s'en tenaient pas  cette fausse imputation: ils
accusaient encore l'empereur d'avoir long-temps tard  fournir son
contre-projet de paix, et d'avoir enfin reproduit des prtentions
incompatibles avec l'tat des choses. Voyons encore si c'est sur lui ou
sur son plnipotentiaire que doivent peser ces prtentions inopportunes.

Napolon avait fait crire, le 25 fvrier,  son plnipotentiaire: La
prudence veut sans doute qu'on cherche tous les moyens de s'arranger;
mais S. M. pense, et elle ordonne de l'crire de nouveau  V. E., que
ces moyens, ou tout au moins les donnes qui peuvent servir  les
trouver, _c'est  vous  les procurer, et que les renseignemens  cet
gard ne peuvent vous venir de lui, mais doivent lui venir de vous_...
L'empereur juge comme vous que le moment est favorable pour traiter, si
la paix est possible; mais pour juger cette possibilit, il a _besoin
des lumires que lui procureront les ngociations, ou vos rapports avec
les ngociateurs_.

Au lieu de ces donnes, de ces renseignemens, de ces lumires, Napolon
ne recevait que des reprsentations, vides d'indications utiles, sur sa
position en gnral. Les dpches de son plnipotentiaire contenaient
des lieux communs sur la guerre, des exhortations, des demandes, o les
convenances n'taient pas toujours respectes. Le grand-cuyer ne savait
pas plus traiter avec son souverain qu'avec les allis; il ne
l'clairait pas, il le blessait. Aprs chacune de ses lettres,
l'empereur se sentait toujours moins dispos  cder.

L'empereur avait envoy, le 2 mars, de La Fert-sous-Jouarre, les
lmens du contre-projet. Le 8, il adressa au duc de Vicence une longue
lettre, dont nous reproduisons un extrait:

M. de Rumigny arrive... Le canevas que S. M. vous a envoy avec sa
lettre du 2, renferme les matriaux du contre-projet que V.E. est dans
le cas de prsenter... S. M. vous a laiss toute latitude pour la
rdaction... Il s'agit, pour arriver  la paix, de faire des
sacrifices... Ces sacrifices portent sur des portions de territoire, la
Belgique et la rive gauche du Rhin, dont la runion, _faite
constitutionnellement_, a t reconnue par de nombreux traits.
L'empereur ne peut pas, dans cette situation, proposer la cession d'une
partie de territoire. Il peut consentir  quelques concessions, s'il
n'est que ce moyen de parvenir  la paix; mais pour qu'il y consente, il
faut qu'elles lui soient demandes en masse par le projet que les allis
vous ont remis. Mais ce projet est leur premier mot, et leur premier mot
ne saurait tre leur _ultimatum_. Vous leur rpondrez par l'acceptation
des propositions qu'ils ont faites  Francfort; et cette rponse, qui
est galement votre premier mot, ne saurait tre votre _ultimatum_. S.
M. connat mieux que personne la situation de ses affaires, elle sent
donc mieux que personne combien il lui est ncessaire d'avoir la paix;
mais elle ne veut pas la faire  des conditions plus onreuses que
celles auxquelles les allis seraient vritablement disposs 
consentir.

Ainsi l'empereur aurait consenti  ces conditions, si son
plnipotentiaire, qui ngociait depuis plus d'un mois, avait su les
connatre, les apprcier, s'en rendre compte lui-mme, et dmontrer 
son souverain que les allis ne s'en dpartiraient pas. Un homme de
rsolution aurait trouv dans cette lettre assez de prtextes pour
s'autoriser  conclure. On lisait encore dans les dpches dont il
s'agit: Vous avez la pense de S. M. sur celles (les propositions)
qu'elle pourrait accorder. (Elles sont nonces dans le cours de cette
longue lettre: le Brabant hollandais, Wesel, Cassel, Kell, au besoin
Mayence.) Si les allis s'en contentent, rien n'empche que nous
terminions; s'ils en veulent d'autres, vous aurez  les discuter pour
arriver  les faire modifier; _vous irez verbalement aussi en avant que
vous le jugerez convenable_, et quand vous serez parvenu  avoir un
_ultimatum_ positif, vous vous trouverez dans le cas d'en rfrer 
votre gouvernement pour recevoir ses derniers ordres.

Si l'on voit dans cette lettre l'embarras, l'hsitation de Napolon, et
une sorte de mcontentement contre un plnipotentiaire qui le rgentait
sans l'aider en rien, et sans lui fournir aucune lumire, on y voit
aussi qu'il _veut la paix_, qu'il avoue qu'elle lui est ncessaire, et
qu'il n'est retenu que par la crainte de cder  des conditions dont les
ennemis pourraient se dsister. Vous irez verbalement aussi loin que
vous le jugerez convenable. C'tait encore une carte blanche, sauf
autorisation; mais si le plnipotentiaire, aprs en avoir fait usage et
tre _parvenu  un ultimatum positif, ne se trouve pas dans le cas d'en
rfrer_, attendu la dclaration formelle que, s'il n'accepte pas dans
les vingt-quatre heures, la ngociation est immdiatement rompue, il
accdera, il signera,  moins que le fantme de sa responsabilit ne lui
retienne la main[23].

Les intentions de l'empereur ne furent pas mieux remplies dans cette
circonstance qu'elles ne l'avaient t dans celle qui nous a dj
occups. Les deux dclarations que le duc de Vicence fit insrer au
protocole de la confrence du 10 n'taient pas, comme les allis le
demandaient, un contre-projet rdig sur le canevas que l'empereur lui
avait envoy le 2, mais des observations qui enflaient plutt qu'elles
n'attnuaient les prtentions sur lesquels il insistait. L'empereur le
remarqua et chercha de suite  y remdier. Il crivit de Reims, o il se
trouvait lorsqu'il reut les dpches du duc de Vicence, une lettre dans
laquelle des concessions importantes taient compliques par des
locutions conditionnelles qui auraient de nouveau jet son
plnipotentiaire dans sa perplexit habituelle.

Le caractre de ce ministre tait embarrassant, il ne voulait rien
deviner, rien prendre sur lui, il lui fallait des ordres prcis, et
quand ces ordres taient de faire la paix  tout prix, il s'pouvantait
de leur prcision mme. C'est ce qui tait arriv au commencement de
fvrier; mais aprs six semaines de ngociations, il devait tre plus
clair et serait peut-tre moins timide. Il devait sentir qu'une longue
polmique n'tait plus de saison, lorsque les vnemens se pressaient,
et que ses courriers mettaient quatre jours pour parvenir au quartier
imprial. Dans ces momens extrmes, l'envoi des pouvoirs absolus tait
le seul moyen d'aller au but, s'il pouvait encore tre atteint. Le duc
de Bassano fut autoris  les donner; mais pour produire une impression
plus forte sur le plnipotentiaire, il obtint que Napolon crirait
directement. On lit dans ces lettres, dates de Reims, le 17 mars:

     Sa Majest, ayant pris en considration vos deux lettres du 13,
     dont elle a reu le duplicata hier soir, et le primata ce matin,
     vous laisse toute la latitude convenable, non seulement pour le
     mode de dmarches qui vous paratrait  propos, mais aussi pour
     faire, par un contre-projet, les cessions que vous jugeriez
     indispensables, afin d'empcher la rupture des ngociations....

     M. le duc de Vicence, je vous donne directement l'autorisation de
     faire les concessions qui seraient indispensables pour maintenir
     l'activit des ngociations, et _arriver enfin  connatre
     l'ultimatum des allis_, bien entendu que les concessions qui
     seraient faites par le trait auraient pour rsultat l'vacuation
     de notre territoire, et le renvoi, de part et d'autre, de tous les
     prisonniers, etc., etc.

     _Sign_, NAPOLON.

Une autre lettre du duc de Bassano, en date du 19, rptait cette
autorisation, en expliquant que Napolon n'y mettait aucune limite. Il
est bien temps, ajoutait cette lettre, de parvenir  savoir quels sont
les sacrifices que la France ne peut viter de faire pour obtenir la
paix. Au moment mme o Napolon dictait ces mots et demandait encore
ce que depuis long-temps son ngociateur aurait d lui apprendre, les
plnipotentiaires allis dclarrent  Chtillon que les ngociations
taient termines. Revenons sur ce qu'ils avaient fait.

Le 13, ils avaient rpondu aux dclarations verbales faites le 11 par M.
de Vicence, en se renfermant dans un cercle de vingt-quatre heures.
Ds-lors, ce plnipotentiaire ne peut plus douter que le projet de
traiter qu'ils ont remis ne soit,  quelques modifications prs, leur
_ultimatum_. Il demande un nouveau dlai; il l'obtient, et prsente
enfin, le 15, un contre-projet. Il n'y parle ni du Brabant hollandais,
ni du Weser, de Cassel, de Mayence, de Kell, qu'il est autoris 
abandonner. Dans ses dclarations du 10, rien n'est modifi, adouci;
rien n'est oubli, pas mme la princesse lisa, le grand-duc de Berg, le
prince de Neufchtel et la principaut de Bnvent. Il n'y a pas
jusqu'aux petits princes allemands que le plnipotentiaire franais ne
prenne sous sa protection, en demandant, par l'article 16, _que les
dispositions  faire_ des territoires cds et les indemnits  donner
aux princes dpossds soient rgles dans un congrs spcial o la
France interviendra: protection d'autant plus mritoire de sa part,
qu'il agit formellement contre les intentions de Napolon, exprimes
sans quivoque dans la lettre du 8, dont M. de Rumigny a t le porteur:
On ne trouvera aucune difficult de la part de l'empereur sur l'tat de
possession en Allemagne, il ne met pas d'importance  y intervenir. Il y
laissera les allis faire  leur gr.

Les allis, que cette circonstance tonne, rappellent avec drision au
plnipotentiaire franais que, six semaines auparavant, il a offert pour
un armistice ce qu'il refuse aujourd'hui pour la paix, et les
ngociations sont rompues. Mais  qui s'en prendre? Sur qui doivent
peser les consquences de la rupture? Ce n'est assurment pas sur
l'empereur.




CHAPITRE XIII.

Arrive du comte d'Artois  Paris.--Il n'y a qu'un Franais de
plus.--Arrive de l'empereur d'Autriche.--Crmonie
religieuse.--Bassesse de quelques marchaux.--On presse l'empereur de
partir.--Il pntre le but de ces sollicitations.--Mesures qu'il
prend.--Je ne puis aller lui dire adieu.--Augereau.--Ce n'tait pas lui
qui avait fait la proclamation.


M. le comte d'Artois, qui, comme l'on sait, tait  Vesoul, partit de
cette ville aussitt qu'il eut reu le courrier qui lui annonait les
vnemens qui avaient eu lieu. Il arriva  Paris le 12 avril. La
curiosit avait pouss la foule au-devant de lui; son entre se fit avec
une sorte de pompe triomphale. Il fut harangu par M. de Talleyrand, qui
l'attendait  la barrire de Bondy avec les membres du gouvernement
provisoire. Il rpondit, et laissa chapper ce mot tant reproduit: Rien
ne sera chang, il n'y a qu'un Franais de plus.

On donna une grande publicit  cette rponse, comme on est dans
l'habitude de faire pour tout ce qui sort de la bouche des princes. On
avait dans ce cas-ci un motif particulier, c'tait de rassurer ceux qui
craignaient le retour  l'migration.

Le comte d'Artois monta  cheval  la barrire Saint-Martin; il suivit
le faubourg, descendit les boulevards, prit la rue Napolon, la rue de
Rivoli, et gagna enfin les Tuileries.  Paris, le moindre vnement
attire des spectateurs, et on pouvait si peu prvoir celui-l un mois
auparavant, que la curiosit fut proportionne  l'tonnement. L'entre
de l'empereur d'Autriche eut lieu peu de jours aprs celle du comte
d'Artois. Ce prince arrivait par la route de Bourgogne; toutes les
troupes allies prirent les armes, et allrent  sa rencontre jusqu' la
barrire Saint-Antoine avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse 
leur tte. Les trois souverains revinrent ensemble  cheval suivis de
ces mmes troupes, qui parcoururent encore le boulevard depuis la
Bastille jusqu' la place de la Rvolution, o elles dfilrent. Il est
bien difficile de se persuader que l'empereur d'Autriche ait conu le
projet de dtrner sa fille, cependant on ne voit pas de motif
raisonnable  son absence de l'arme allie. L'opinion la moins
dfavorable que l'on puisse en concevoir, c'est que pour avoir l'air de
n'y avoir point particip, ou par crainte de se trouver engag dans
quelques scnes d'attendrissement, il avait prolong son absence,
laissant ainsi  ses allis le soin d'immoler sa fille. Il faut convenir
qu'ils s'en sont bien acquitts, et que l'impratrice avait raison de
dire qu'elle tait abandonne, et ne pouvait compter sur son pre qui la
laissait outrager.

Nous tions vritablement dans une srie de dgradations. C'tait  qui
se vautrerait dans la fange, et nos neveux se refuseront  croire ce que
je vais rapporter.

Peu de jours aprs l'entre  Paris de l'arme allie, l'empereur de
Russie fit clbrer l'office divin selon le rite grec, et chanter un _Te
Deum_ en action de grce de la prise de Paris. Pour donner plus de pompe
 cette crmonie, il ordonna qu'il ft lev au milieu de la place de
la Rvolution un vaste chafaud sur lequel on construisit un autel.
Comme il se trouvait prcisment  la place o avait t immol Louis
XVI, et que l'on n'avait rien publi au sujet de la crmonie religieuse
des Russes, on crut gnralement que toutes ces dispositions taient
destines  la clbration de quelque office expiatoire; mais l'on sut
bientt  quoi s'en tenir. Toute l'arme allie fut range sur la place
autour de l'autel, sur lequel les prtres grecs qui suivaient le
quartier-gnral de l'empereur Alexandre taient placs. Ce prince
arriva bientt accompagn du roi de Prusse, de tous les princes et
gnraux qui taient dans l'arme allie. Mais le croira-t-on? au milieu
de ce cortge qui venait remercier Dieu de notre destruction et chanter
sur les restes inanims de nos malheureux soldats, on remarquait des
marchaux de France en grand uniforme; ils se disputaient les approches
de l'empereur Alexandre avec les cosaques dont il tait entour. Ces
hommes, privs de direction, avaient quitt leurs troupes pour assister
 une crmonie qui les couvrait de honte, et cela au milieu de la
capitale, dj indigne de la souillure qu'elle tait rduite 
supporter. Il tait rserv  cette malheureuse France, dont la gloire
avait t porte si haut, de tomber tout  coup dans l'abjection, et
d'tre oblige de consigner  ct des plus beaux faits d'armes, des
inconvenances, des actions honteuses, qui en ternissaient l'clat.

Depuis la bataille de Fleurus en 1794 jusqu' celle de Wagram, les
armes autrichiennes ont constamment fait une guerre malheureuse contre
nous. Nous avons occup deux fois leur capitale; mais quoique abandonns
par la fortune, pas un de leurs officiers n'a t infidle  ses
drapeaux, pas un de leurs gnraux n'a souill son uniforme.

L'empereur tait encore  Fontainebleau, o il faisait ses dispositions
de dpart pour l'le d'Elbe. Il fit d'abord mettre en marche les douze
cents hommes de sa garde qui s'associaient  sa mauvaise fortune, et
avec eux une centaine de Polonais qui avaient mieux aim le suivre que
de passer sous les drapeaux qu'ils avaient si long-temps combattus, car
l'empereur Alexandre les avait runis  son arme  Paris mme.

On pressait l'empereur de partir de Fontainebleau. On lui reprsentait
que le roi devait arriver  Paris le 21 avril, et qu'il n'tait pas
convenable qu'il se trouvt assez prs pour entendre le canon qui
annoncerait son entre. L'empereur dmla bien les motifs qui poussaient
ceux qui le pressaient de partir, mais il ne les couta pas. Il savait
que l'on en voulait  sa vie, et jugea prudent de ne pas se mettre en
marche avant que la petite troupe qui devait veiller  sa sret ft en
mesure de le garantir des embches qu'on pouvait lui tendre. Il voulait
pouvoir, au besoin, se jeter au milieu de ces braves gens, et voyager
avec eux jusqu' la mer, si cela tait devenu ncessaire; aussi fut-il
insensible  tout ce qu'on lui disait pour hter son dpart. On
continuait de l'importuner; il donna cong  tout le monde, et rendit
ainsi la libert  ceux qui soupiraient aprs le moment de pouvoir le
quitter avec une sorte de pudeur. Il fut effectivement presque abandonn
les derniers jours qu'il passa  Fontainebleau. Il devait au prince de
Neufchtel de lui tmoigner le dsir de l'emmener, il l'avait assez
combl d'honneurs et de richesses pour croire que Berthier ne
s'loignerait pas de lui dans l'adversit; il lui proposa en effet de le
suivre: il le fit mme avec d'autant plus de confiance, qu'il ignorait
la runion qui avait eu lieu chez ce prince, et dans laquelle on avait
pris la rsolution de se porter  des extrmits fcheuses, s'il
n'abdiquait.

Berthier, oblig de rpondre  l'ouverture que lui faisait l'empereur,
protesta de sa fidlit et lui promit de ne pas l'abandonner; mais il
lui demanda d'aller quelques jours  Paris pour rgler ses affaires, et
dtruire quelques papiers qui taient rests dans son cabinet. Le
prtexte tait assez plausible pour qu'il ne ft natre aucun soupon;
nanmoins l'empereur, qui avait un tact trs fin, ne s'y mprit pas:
Berthier, lui dit-il, vous n'accusez pas vrai, vous avez tort. Si vous
voulez me quitter, il faut le dire franchement.

Berthier renouvela ses protestations, et se montra mme choqu du
soupon; mais il ne convainquit pas l'empereur, qui lui dit froidement:
Allez, Berthier, allez  Paris, vous y avez d'autres affaires; mais je
vous le prdis, nous ne vous reverrons plus, et quelque assurance que
vous me donniez de votre retour, je n'y compte pas. Berthier se rendit
 Paris et ne reparut plus.

L'empereur tait livr  toute sorte de rflexions sur les antcdens
qu'il supposait avoir prcd le rappel de la maison de Bourbon, et il
devait en tre ainsi. Je sais qu'il m'a rendu assez peu de justice, dans
le premier moment, pour croire que j'avais eu part  cet vnement; en
crivant de Fontainebleau  Blois, au prince Joseph, son frre, il lui
marquait: Vous ne me dites rien du ministre de la police. Le prince
Joseph, en lui rpondant, me rendit la justice que je mritais; je ne me
trouvai point bless de la question de l'empereur: elle tait une
consquence de ce qu'il voyait, et qui tait de nature  lui faire
suspecter tout le monde; il y avait d'ailleurs assez d'officieux autour
de lui pour caresser ses soupons. Nanmoins j'prouvai beaucoup de
regrets de n'avoir pu aller lui dire adieu; mais cela ne me fut pas
possible; autrement je n'eusse pas tenu grand compte des insinuations
dont j'tais l'objet, car j'ai toujours eu confiance dans le sentiment
qui suivait la rflexion de l'empereur, et me souciai peu du jugement de
ceux qui l'entouraient: mais, je le rpte, cela ne me fut pas possible.

Il n'y avait que Caulaincourt qui allait et venait sans obstacles, parce
qu'il tait charg de rgler tout ce qui tait relatif aux intrts de
l'empereur. Ce ne fut que le 23 avril que ce prince crut pouvoir partir.

Pendant l'intervalle de prs de quinze jours qu'il passa ainsi 
Fontainebleau, les dtails des vnemens qui avaient chang la face de
la France taient parvenus d'un bout  l'autre de ce vaste pays. Les
productions les plus viles sortaient de dessous les presses, et
excitaient la raction. Toutes ces diatribes avaient devanc l'empereur
sur la route qu'il devait suivre, et avaient chauff la populace. Il
fut heureux pour lui qu'on l'et fait accompagner par un commissaire
anglais, un autrichien et un russe. Ce mme monarque qui avait t
l'objet de tout l'amour des Franais, dut s'entourer de leurs ennemis,
pour se garantir de leur vengeance. Cette douloureuse extrmit est trop
bien constate pour qu'elle chappe  l'histoire.

Les commissaires se rendirent  Fontainebleau; on les prsenta 
l'empereur comme des sauvegardes pour la sret de sa personne, mais
c'tait bien autant afin d'tre en mesure contre les projets qu'on lui
supposait, que par intrt pour lui, qu'on les lui envoyait; cependant
ils lui furent utiles en traversant la Provence. Ces trois individus
taient des hommes d'honneur, qui ne le quittrent pas un instant et
remplirent leur devoir avec une honorable ponctualit.

Le jour du dpart, les troupes prirent les armes et se formrent dans la
cour du chteau de Fontainebleau. Les voitures de l'empereur taient
atteles et ranges au pied du grand escalier, ainsi que cela tait
d'usage; avant d'y monter, il voulut faire ses adieux  ses troupes, et
s'avanant vers la garde, il lui adressa cette vive allocution:

Soldats de ma vieille garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans,
je vous ai trouvs constamment sur le chemin de l'honneur et de la
gloire. Dans ces derniers temps comme dans ceux de notre prosprit,
vous n'avez cess d'tre des modles de bravoure et de fidlit. Avec
des hommes tels que vous, notre cause n'tait pas perdue, mais la guerre
et t interminable; c'et t la guerre civile, et la France n'en ft
devenue que plus malheureuse. J'ai sacrifi tous mes intrts  ceux de
la patrie. Je pars; vous, mes amis, continuez de servir la France. Son
bonheur tait mon unique pense, il sera toujours l'objet de mes voeux.
Ne plaignez point mon sort; si j'ai consenti  me survivre, c'est pour
servir encore  votre gloire: je veux crire les grandes choses que nous
avons faites ensemble. Adieu, mes enfans, je voudrais vous presser tous
sur mon coeur.

Il se fit apporter les aigles, les embrassa et reprit: Je ne puis vous
embrasser tous, mais je le fais dans la personne de votre gnral.
Adieu, soldats, soyez toujours braves et bons. Cette scne leur avait
arrach des larmes. Quel homme nous perdons! disaient-ils entre eux;
les allis savent bien ce qu'ils font en l'enlevant  la France.

L'empereur tait mu  suffoquer; il fut oblig de se faire violence
pour sortir des rangs de ces braves gens; il monta en voiture et
s'loigna. J'eus, dans cette circonstance douloureuse, le bonheur de lui
rendre un dernier service; voici  quelle occasion:

Aussitt que les vnemens de Bordeaux avaient eu lieu, j'avais envoy
dans cette ville quelques agens s'assurer de ce qu'il y avait  faire.
Ils avaient trouv les esprits disposs  tout entreprendre, et venaient
me rendre compte des mesures qu'ils avaient prises pour chasser
l'tranger. La nouvelle de l'abdication les atteignit en route; ils
s'arrtrent  Orlans, rencontrrent d'autres affids frachement
dbarqus dans cette ville, mais dans des vues tout opposes. Ils
lirent conversation, et apprirent le but de l'excursion de leurs
camarades, qui leur proposrent mme de se joindre  eux. Ils
refusrent, gagnrent Paris en toute hte, et accoururent me prvenir
qu'ils avaient trouv une bande conduite par un ancien cuyer de la
reine de Westphalie, qui piait une occasion favorable pour fondre sur
l'empereur et l'assassiner. J'expdiai en toute diligence un courrier 
Fontainebleau, et fus assez heureux pour qu'il arrivt  temps. On prit
les prcautions ncessaires; les assassins n'osrent se hasarder contre
une quarantaine de lanciers qui formaient l'escorte, et ils se
rabattirent sur les quipages de la reine de Westphalie, qu'ils
pillrent.

On a prtendu depuis que Maubreuil n'avait d'autre mission que de
s'emparer des diamans de la couronne, et de saisir des trsors avec
lesquels l'empereur et pu se crer un parti. Je sais qu'on s'est servi
de ce prtexte pour arracher aux chefs des troupes ennemies les ordres
destins  faire prter main-forte[24]  la bande qu'on avait mise sur
les traces de l'empereur, mais il n'en est pas moins drisoire, car on
ne pouvait faire courir, le 17, aprs des valeurs qu'on avait depuis le
9. On a dit encore que le gouvernement provisoire n'existait plus lors
de la mission de Maubreuil, mais le fait n'est pas plus exact, car les
ordres qui devaient assurer l'excution du complot sont revtus de la
signature de Bourienne[25], de Dupont-Baylen[26], d'Angls[27], tous
ministres de la commission que prsidait Talleyrand.

Au reste, les dtails qui suivent fixeront l'ide qu'on doit se faire du
but que se proposaient Maubreuil et ses commettans. Je les extrais d'une
information judiciaire dont l'exactitude n'a pas t conteste[28].

       *       *       *       *       *

La mission de Maubreuil et de ses complices avait deux objets,
l'attentat aux jours de l'empereur, et l'enlvement des effets
appartenant  Sa Majest et  tous les membres de sa famille.

       *       *       *       *       *

Maubreuil connaissait depuis long-temps Roux-Laborie, intrigant, qui
profita de la catastrophe du 31 mars et de la faveur du prince de
Bnvent pour se faire nommer secrtaire-gnral, adjoint du
gouvernement provisoire.

Ce fut  Roux-Laborie que Maubreuil, aprs avoir prouv les refus de
M. de Small, adressa directement ses sollicitations.

Il est constant que, depuis trois mois, il allait le voir tous les
jours, tant pour des oprations de commerce qu'ils mditaient ensemble
que pour les affaires politiques, dont Roux-Laborie tait parfaitement
instruit et Maubreuil extrmement avide, en distribuant des
proclamations _et de belles paroles_. Il rentra chez lui  sept heures
du soir, et trouva cinq  six billets de Roux-Laborie, conus  peu prs
en ces termes: _Venez donc. Pourquoi ne venez-vous pas? Comment est-il
possible de se faire attendre ainsi? Vous me dsesprez, en vrit! Je
vous attends d'heure en heure chez le prince._

Maubreuil monte en voiture, et se rend  l'htel du prince en toute
hte. Laborie le fait entrer dans le cabinet du prince, et lui dit:
Avez-vous mang?--Non, rpond Maubreuil, je n'ai pas mang depuis ce
matin; j'ai couru toute la journe.--Eh bien! allez prendre un bouillon:
j'ai donn ma parole d'honneur de ne vous rien dire sans cela.--Laissons
l ce bouillon, et dites ce que vous voulez de moi.--Non, j'ai donn ma
parole: partez, allez prendre ce bouillon, et dans une heure, une heure
cinq minutes, une heure dix au plus tard, soyez ici. Songez que
j'attends de vous un grand dvouement: j'en ai rpondu au prince, et
j'ose croire ne m'tre pas tromp.--Vous savez, mon cher Laborie, que le
but unique de toutes mes actions et de toutes mes peines est de
reprendre la place que j'tais fait pour occuper dans le monde avant la
rvolution. N fils unique avec une grande fortune, je ne vois pas sans
douleur mon nom et mon existence, pour ainsi dire, anantis. Faites tout
pour qu'au pril de ma vie, dix fois s'il le faut, j'atteigne le but que
je me suis toujours propos.

--C'est trs bien; mais partez sur-le-champ. Revenez dans une heure,
une heure dix. Je ne vous coute plus; il faut que je vous quitte.
Partez, partez.

Maubreuil sort dans sa voiture, va prendre un bouillon au restaurant de
Riche, sur le boulevard, et retourne chez le prince  huit heures.

Laborie tait au conseil. Il est averti du retour de Maubreuil par le
premier huissier de la chambre; il vient, prend Maubreuil par la main,
le conduit dans le mme cabinet, le fait asseoir dans le fauteuil du
prince, et lui adresse ces mots:

Vous tes un homme d'un grand courage et d'un grand caractre; vous
avez une grande ambition: elle sera satisfaite par-del vos dsirs, si
vous russissez. Tout le bien, toutes les dignits vous attendent. On
vous donnera 200,000 fr. de rente; on vous fera duc, lieutenant-gnral
et gouverneur d'une province. Mais ne vous dissimulez pas qu'il y a un
grand danger  courir. Pouvez-vous, d'ici  demain au soir cinq heures,
vous assurer de cent hommes dtermins? Voici ce qu'il faut faire: vous
irez au quartier-gnral du prince Schwartzenberg; on vous donnera
argent, chevaux, tout ce que vous demanderez.--Que voulez-vous?--Mais
enfin, mon ami, il s'agit de nous dbarrasser de l'empereur; lui mort,
la France, l'arme, tout est  nous. Est-ce que vous manquez de courage
et de rsolution? Voyons, parlez.

--S'il s'agit d'un assassinat, rpondit Maubreuil, je ne puis vous
convenir; sans doute ce n'est pas l ce que vous voulez me proposer.

Laborie l'interrompt brusquement: Tout cela vous regarde; faites comme
vous voudrez. Dbarrassez-nous-en, mais dpchez-vous. Rendez-vous au
quartier-gnral. Il doit y avoir une grande bataille; que ce soit
avant, pendant ou aprs, peu importe: tout ce qu'il nous faut est d'en
tre dbarrass.

--De la garde, cent sont beaucoup de trop: je n'en veux que douze dont
je sois sr. Il faut que vous me donniez la facult d'avancer de deux ou
trois grades ceux qui serviront bien. Il faut des rcompenses
pcuniaires dans la mme proportion.

--Vous aurez tout ce que vous voudrez, dit Laborie: faites. Aprs tout,
que nous importe d'avoir dix ou douze colonels et quelques officiers de
plus ou de moins? Voulez-vous attendre le prince? il est au snat. Il va
vous rpter tout ce que je vous ai dit. Le voulez-vous? mais c'est
inutile.

--Mon Dieu, rpond Maubreuil, ce sera comme vous voudrez; je m'en
rapporte parfaitement  vous; c'est inutile. Je vais passer la nuit 
courir et  rassembler une douzaine de personnes.

C'est ainsi que se termine la conversation; nous la donnons telle
qu'elle est rapporte par Maubreuil. Mais il est certain que Laborie,
s'est expliqu d'une manire beaucoup plus positive sur l'tendue et les
divers objets de la mission.

       *       *       *       *       *

Le 3 avril,  cinq heures du matin, Maubreuil, fidle  ses conventions
avec Laborie, se rendit chez ce dernier, qui n'tait pas encore rentr 
neuf heures. Il fut au second rendez-vous chez le prince de Bnvent.
Laborie ne lui dit que ces mots: Vous avez encore la journe pour vous
prparer.  cinq heures, mon ami.-- cinq heures. En vrit, lui dit
Maubreuil, je suis enchant, car, tout tant sens dessus dessous dans
Paris, il a t impossible de rien prparer pendant la nuit.

Le soir  cinq heures, Maubreuil retourna chez Laborie, qui lui dit: 
neuf heures, mon bon ami,  neuf heures; de grandes nouvelles, de
grandes nouvelles; prparez-vous toujours, venez  neuf.

       *       *       *       *       *

 neuf heures, Maubreuil tant chez le prince, Laborie commena en ces
termes: _Nous avons, mon cher_, de grandes nouvelles. Nous avons
dtermin Marmont  passer avec son arme; il parat que toute l'arme
va suivre son exemple. Dj beaucoup de propositions ont t faites aux
marchaux; nous esprons beaucoup.

Maubreuil lui demanda si cela drangeait sa mission, ce qu'il devait
faire. Laborie rpondit: Non assurment; tenez-vous prt, mais
attendons  demain. Il eut alors avec Maubreuil une longue
conversation, dont celui-ci nous a transmis quelques fragmens...

Savez-vous, lui dit Maubreuil, que royalistes, bonapartistes,
constitutionnels, tout crie contre le prince? On se demande o il en
veut venir, et moi-mme je vous demande, pour ma gouverne, si c'est pour
les Bourbons qu'il travaille.

Bah! dit Laborie, voil bien Paris.  peine deux jours de dlivrance,
les voil qui se plaignent. Ah! mon Dieu, qu'on est injuste! Tenez, mon
ami,  la place o vous tes, depuis midi jusqu' quatre heures,
aujourd'hui, j'ai trembl pour les Bourbons. Faut-il le dire, cette
maison a t joue  croix ou pile. M. de Caulaincourt a trois fois
pens l'emporter prs de l'empereur Alexandre. Que d'efforts il a fallu
faire! Ajoutez la rgence, l'Autriche d'un autre ct, et l'empereur de
Russie, si incertain et si fatigu, qu'il a laiss, pour ainsi dire,
prendre l'initiative  M. de Nesselrode sur cette grande question.

Jugez, jugez si la maison de Bourbon a obligation  M. de Talleyrand.
Je vous dirai aussi, pour moi, que j'en suis rompu. Je n'ai jamais rien
vu de semblable au travail de cette journe. Que de moyens n'a-t-il pas
fallu prendre pour arracher la dclaration d'Alexandre! Vous ne vous en
faites pas d'ide; mais enfin nous l'avons. La dchance sera prononce
ce soir, et les Bourbons rappels demain par le snat.

_D'aprs cette confrence, le plan ne fut pas abandonn, son excution
ne fut que diffre_, et Laborie assura Maubreuil que, si en dfinitive
l'expdition n'avait pas lieu, le prince ne lui en saurait pas moins bon
gr, et lui tiendrait compte de sa bonne volont.

Le lendemain 4, Dasies alla chez Devantaux pour savoir le jour du
dpart.

Maubreuil arriva et lui dit: _Notre dpart_ est retard de quelques
jours.

Depuis le 4 avril jusqu'au 18, Maubreuil alla quatre fois par jour au
gouvernement provisoire. Il fit porter par son domestique, Prosper
Barbier, un grand nombre de billets  Laborie; mais il ne donne aucun
dtail sur une correspondance si active et sur des dmarches si
multiplies. Il se contente de dire qu'il prsenta  Laborie plusieurs
personnes, entre autres Dasies, Montbadon et le gnral Montlgier. Ce
dernier fut tmoin de la manire pressante dont Laborie dit  Maubreuil
d'aller faire expdier son brevet de marchal-de-camp par le gnral
Dupont, ministre de la guerre. Dasies convint qu'il accompagnait trs
souvent Maubreuil; mais il prtend qu'il faisait toujours antichambre.

Dans ce mme intervalle, du 4 au 18 avril, Maubreuil et Dasies firent
plusieurs dmarches qu'il est essentiel de rapporter, parce qu'elles
sont relatives  l'un des objets de leur mission.

       *       *       *       *       *

Le 12 avril arriva la nouvelle de l'abdication de l'empereur. Elle
n'apporta aucun changement aux dispositions du prince de Bnvent, qui
dsirait l'entire destruction de la famille impriale; et Maubreuil
affirme, dans les termes les plus positifs, qu'il ne peut lui rester
aucun doute  cet gard, d'aprs tout ce qui lui a t dit dans
l'intervalle de l'abdication  l'expdition de ses ordres.

L'empereur, en dposant la couronne, s'tait dsarm. Ds-lors la
mission confie  Maubreuil ne pouvait plus tre considre que comme un
projet d'assassinat; c'est ce qu'il avoue lui-mme, en allguant des
excuses frivoles et contradictoires qui ne prouvent de sa part que
l'extrme embarras et l'impossibilit de se justifier.

Il dit qu'il fut oblig de garder sa mission, parce qu'elle tait _un
secret d'tat_, et qu'en refusant de l'accomplir, il aurait rpondu  la
plus grande confiance par une insigne trahison, et se serait attir le
ressentiment de M. de Talleyrand, et du comte d'Artois, qu'il croyait
galement instruit du complot, d'aprs le rapport de diverses personnes.

Le 16 avril, avant midi, Maubreuil, accompagn de Dasies, rend une
nouvelle visite  Laborie, qui lui remet des lettres pour le ministre de
la guerre, le ministre de la police, le directeur-gnral des postes, et
qui lui dit, en le quittant: Faites, mon cher, tout ce que vous
voudrez, tout ce que vous entendrez avec les effets de tous les
Bonapartes; vous avez carte blanche en tout, sur tout et pour tout. Le
prince a une telle confiance en vous, qu'il est persuad que personne
mieux que vous et aussi bien que vous ne pouvait remplir ses vues.

Pour cette phrase de Laborie: _Faites ce que vous voudrez avec les
effets des Bonapartes_, Maubreuil observe que le prtexte dont ils
taient convenus de couvrir la mission tait la recherche des effets et
diamans de la couronne.

Il rpondit  Laborie: Je vous jure que je ferai de mon mieux, et
j'espre faire si bien, que tout le monde sera content.

       *       *       *       *       *

Le 23 avril,  six heures du matin, Maubreuil alla chez Roux-Laborie, et
lui raconta les vnemens de son voyage.

Il prtend qu'il lui donna ordre, ou plutt conseilla de renoncer 
toute ide de faire prir l'empereur, en ajoutant que, pour son propre
compte, il ne se chargerait que de l'enlever et de le conduire en
Espagne, ou en tout autre lieu qui serait dsign par le prince de
Bnvent.  ce discours, Laborie ne put cacher son agitation, qui se
trahit sur sa figure par un mouvement convulsif; il rpondit ces propres
paroles: Mon Dieu, mon cher, qu'est ce que cela veut dire? Mais comment
est-il possible? En vrit, je ne vous comprends pas. Au surplus, cela
vous regarde; quant  moi, je ne m'en mle pas: c'tait  vous  faire,
et tant pis pour vous, si cela tourne mal. Je vous donne ma parole que
je ne rponds pas de tout ce dont vous allez tre cause. Il pronona
encore d'autres phrases entrecoupes et singulires qui dcelrent un
trange embarras. Maubreuil lui parla des caisses de la reine de
Westphalie, et Laborie lui dit: Tout cela vous regardera; et si
l'empereur de Russie se fche, le prince ne s'en mlera pas.

       *       *       *       *       *

La procdure fut suivie, et le 16 juin, le procureur imprial prs le
tribunal de premire instance de la Seine, prit les conclusions
suivantes:

Attendu qu'il rsulte des aveux de Maubreuil que le sieur Roux-Laborie,
en sa qualit de secrtaire-gnral adjoint du gouvernement provisoire,
lui a donn, dans plusieurs confrences tenues depuis le 2 jusqu'au 18
avril, soit chez le prince de Talleyrand, soit aux Tuileries, o
sigeait ce gouvernement, la mission d'assassiner l'empereur et les
princes Joseph et Jrme, ainsi que d'enlever le roi de Rome; qu'avant
l'abdication de l'empereur, Maubreuil avait accept cette mission; qu'
la vrit il allgue pour dfense qu'il avait seulement le dessein
d'agir en brave soldat,  la tte d'une troupe d'hommes dtermins, dans
la bataille  laquelle on s'attendait; excuse frivole sous deux
rapports: 1 il avoue que cette troupe devait tre revtue de l'uniforme
de la garde impriale, ce qui annonce de la manire la plus positive
l'intention de se glisser dans les rangs  la faveur d'un dguisement,
et de tuer l'empereur en trahison; 2 les princes Jrme et Joseph
n'taient point  l'arme;

Qu'aprs l'abdication, le complot n'a point chang d'objet, et que
Maubreuil a persist dans la rsolution de l'excuter, craignant, comme
il le dit lui-mme, de s'attirer le ressentiment du prince de Bnvent
et du comte d'Artois;

Que si le motif apparent, le prtexte de l'expdition, tait la reprise
des diamans de la couronne, ou des fonds qu'on prtendait avoir t
enlevs de Paris et de plusieurs caisses publiques des dpartemens par
la famille impriale, une preuve irrsistible que la mission avait un
autre objet encore plus important, et qu'on n'osait avouer, c'est la
nature et le texte mme des ordres ou pouvoirs qui ont t donns 
Maubreuil les 16 et 17 avril, par les ministres du gouvernement
provisoire. En effet, un arrt de ce gouvernement, portant la date du 9
avril, et insr au Bulletin des Lois, enjoignait  toutes les autorits
civiles et militaires d'arrter le transport de ces fonds, et d'en
effectuer sur-le-champ le dpt dans une caisse publique. Or, si la
mission avait eu pour but la recherche ou la saisie, soit de pareils
deniers, soit des diamans de la couronne; les pouvoirs confrs 
Maubreuil n'taient plus, dans cette hypothse, qu'une consquence de
l'arrt, un moyen de parvenir  son excution; ils n'auraient eu rien
de mystrieux, et la mission n'y serait pas annonce comme secrte dans
l'ordre du commissaire au dpartement de la police gnrale;

Que Maubreuil, dans son voyage  Fossard, envoya Colleville 
Fontainebleau pour pier le moment du dpart de l'empereur, et la marche
des princes Joseph et Jrme, qui taient alors du ct de Blois;

Qu'en sortant de Fossard aprs le vol de l'argent et des bijoux de la
reine de Westphalie, Maubreuil, sachant que l'empereur voyageait jusqu'
Lyon sous l'escorte de quinze cents hommes de la garde, prit la
rsolution d'aller le joindre au-dessus de cette ville, ce qui suppose
ncessairement l'intention de l'assassiner, et non pas de le combattre;

Que, s'il prfra de revenir  Paris, ce fut non seulement pour
accompagner les objets vols  la reine de Westphalie, mais encore pour
s'associer trois ou quatre personnes sres, se mettre  la tte d'un
dtachement de cavalerie qui lui ft dvou, et avec la certitude
d'avoir le temps de rejoindre l'empereur, qui ne voyageait qu' petites
journes;

Qu' Chailly, sur le chemin de Fossard  Paris, il donna l'ordre au
lieutenant George, qui l'escortait avec quelques chasseurs de la garde,
de se rendre au-dessus de Lyon, pour y attendre l'empereur;

Qu'en arrivant  Paris, il crivit aux ministres de la guerre et de la
police qu'il n'avait point encore rempli le _grand but_ de la mission,
et qu'il avait pris seulement les caisses de la reine de Westphalie,
dans lesquelles on trouverait sans doute les diamans qui manquaient  la
couronne;

Qu'il vit plusieurs fois Roux-Laborie; que celui-ci fit clater le plus
vif mcontentement, et se rpandit en reproches; que, le 25 avril, aprs
une longue rsistance de la part de Roux-Laborie, il fut arrt entre
eux que l'empereur aurait la vie sauve, mais qu'il serait enlev et
conduit en Espagne, d'o il rsulte videmment que, jusqu'au 25 avril,
Roux-Laborie avait ordonn, et Maubreuil s'tait propos l'assassinat de
Sa Majest;

Qu'enfin Maubreuil, de son aveu, a persvr jusqu' son arrestation
dans le dessein d'excuter au moins l'enlvement de l'empereur, et qu'il
se disposait  repartir pour l'accomplissement de cette nouvelle
mission;

Attendu,  l'gard de Dasies, qu'il a fait conjointement avec Maubreuil
un grand nombre de visites  Roux-Laborie, qu'il a reu des ministres du
gouvernement provisoire des ordres absolument semblables  ceux donns 
Maubreuil, qu'il a suivi ce dernier dans son voyage, et ne l'a pas
quitt un seul moment; qu'il tait instruit, ds le 3 avril, du complot
qui se formait contre la vie de l'empereur;

Qu'il convient lui-mme avoir exhort Maubreuil  revenir de Fossard 
Paris, pour associer quelques personnes  l'entreprise, et prendre un
dtachement plus nombreux de cavalerie, en lui faisant observer qu'ils
auraient le temps de rejoindre l'empereur au-del de Lyon;

Que sur l'observation de M. de Vitrolles, qu'il manquait encore deux
caisses, dont l'une contenait de l'argent, M. Deventeaux fit prvenir
Maubreuil par son domestique, Prosper Barbier, qu'il serait fusill,
s'il n'en faisait pas sur-le-champ la restitution;

Que, le soir, Prosper apporta  M. Deventeaux le ncessaire du prince
Jrme, les planches de la caisse qui avait renferm ces 84,000 francs
en or et qui s'tait brise, enfin quatre sacs qui paraissaient pleins
d'argent, et dont M. Deventeaux ngligea de faire la vrification; que,
le mme soir, ou dans la nuit, M. Deventeaux, accompagn de Maubreuil,
de Dasies et de Prosper, fit,  la secrtairie d'tat, entre les mains
de M. de Vitrolles, le dpt du ncessaire, des dbris de la caisse, et
de quatre sacs; mais le contenu n'en fut point vrifi;

Attendu que des faits exposs ci-dessus il rsulte, 1 que le prince de
Talleyrand parat avoir conu ou accueilli l'ide de faire assassiner
l'empereur, ses deux frres les princes Joseph et Jrme, et de faire
enlever le roi de Rome, au mois d'avril 1814; qu'il parat galement
s'tre servi de l'entremise de Laborie pour charger de l'excution de ce
complot Maubreuil et Dasies; nanmoins, comme il ne leur a fait lui-mme
aucune proposition directe, et qu'il ne s'est engag personnellement
dans aucune entrevue, dans aucun pourparler avec eux; qu'il n'existe
contre lui que la dclaration de Maubreuil et la prsomption que
Roux-Laborie ne se serait pas permis de faire dlivrer  Maubreuil et 
Dasies, sans l'autorisation du prince, les ordres dont ils ont t
porteurs;

Attendu qu'il est trs vraisemblable que les trois agens signataires
desdits pouvoirs, sous les dates des 16 et 17 avril 1814, connaissaient
l'objet de la mission pour l'accomplissement de laquelle ces ordres
taient expdis; que l'un d'eux, commissaire au dpartement de la
police gnrale, a donn  cette expdition l'pithte de _secrte_,
sans doute  fin de masquer le but criminel de la mission qu'il n'osait
avouer; cependant, comme aucunes dclarations ne viennent clairer la
justice  cet gard, et qu'enfin il serait possible que ces agens
eussent reu purement et simplement l'ordre de dlivrer de tels
pouvoirs, sans avoir t pralablement admis  la confidence du projet
conu contre l'existence de l'empereur et de sa famille;

Attendu que des mmes faits ci-dessus exposs, il rsulte:

1 Que Roux-Laborie est prvenu d'avoir, au mois d'avril 1814, propos
 Maubreuil une mission qui avait pour but l'assassinat de l'empereur,
des princes Joseph et Jrme, et l'enlvement du roi de Rome;

2 Que Maubreuil et Dasies sont prvenus d'avoir accept la mission qui
avait t offerte par Roux-Laborie;

Nous requerrons, etc.

La tentative de Maubreuil fut la seule qui fut faite contre l'empereur
dans les premiers jours de son voyage: nulle part on ne lui manqua
depuis Fontainebleau jusqu' Avignon. En passant  Lyon, qui tait
occup par les troupes autrichiennes, il laissa son valet de chambre
pour attendre l'arrive de la poste de Paris et lui apporter les
feuilles publiques avec tout ce qu'il pourrait se procurer de ces
ouvrages de circonstance dont on couvrait la France. Il continua son
chemin, et ne tarda pas  rencontrer le marchal Augereau. Celui-ci
l'embrassa, lui tmoigna les regrets qu'il prouvait de son malheur, et
lui parla avec le mme respect qu'auparavant. Ils s'taient  peine
spars, que l'empereur fut rejoint par son valet de chambre. Parmi les
papiers publics que celui-ci lui apportait, se trouvait le _Moniteur_,
dans lequel tait la proclamation que ce mme marchal Augereau avait
faite  son arme, en lui annonant le retour de la maison de Bourbon:
elle tait remplie d'invectives contre l'empereur, qu'il osait accuser
de lchet. Il tait cependant venu l'embrasser, et cela se conoit, car
tous ceux qui ont connu le marchal savent qu'il n'tait pas en tat de
faire un pareil crit. Je tiens de celui qui rdigea la proclamation
qu'il adressa aux troupes sous son commandement, lors du retour de l'le
d'Elbe, que c'tait Fouch qui lui avait fait la premire.




CHAPITRE XIV.

Nouvelles tentatives contre la vie de l'empereur.--Ce prince est sur le
point d'tre assassin.--Affaires d'Orgon.--La sduction s'tend
jusqu'aux domestiques.--Ce que voulait Talleyrand.--Alexandre se prte
au complot.--Sa visite  Rambouillet.--L'impratrice refuse obstinment
de le recevoir.--Elle ne se dissimule pas ce qu'il se propose.


La tentative confie  Maubreuil avait chou; on en organisa une autre
 Avignon. Des missaires avaient t dtachs dans cette ville, et
taient promptement parvenus  chauffer la populace. Elle accueillit
l'empereur avec des cris de sang, et se portait dj  sa voiture,
lorsque le commandant de la garde nationale, M. de Saint-Paulen, depuis
chef d'escadron de gendarmerie au service du roi, accourut avec un
piquet, et arrta ces malheureux, qui avaient dj la main  la
portire. Il contint les autres; l'empereur s'loigna sans incidens
fcheux. Il n'en fut pas de mme  Orgon, petite ville de Provence. Un
officier, qui courait  franc-trier devant les voitures pour faire
prparer des chevaux, avait gagn assez d'avance pour reconnatre les
intentions criminelles qui animaient le peuple de cette contre. Il vit
de l'attroupement et des excitateurs parmi la foule; il retourna sur ses
pas jusqu' ce qu'il et rejoint l'empereur,  qui il rendit compte de
ce qui se passait. Le danger tait imminent; il n'tait pas sr que les
commissaires trangers parvinssent  faire respecter leur caractre. On
dlibra, et il fut convenu que, sans perdre temps, l'empereur prendrait
l'habit de l'un d'eux, et qu'ils courraient ensemble  franc-trier,
jusqu' ce qu'ils fussent hors de danger. Cela tait si urgent, qu'tant
entrs dans une auberge pour prendre un verre d'eau, la matresse de la
maison, qui croyait parler  des trangers, leur dit: Ah! nous
l'attendons; nous verrons s'il passera sans tre tu; et c'tait 
lui-mme que cette mchante crature faisait cette horrible confidence!
L'empereur conserva son travestissement jusqu' ce qu'il ft arriv chez
sa soeur, la princesse Pauline, qui tait dans les environs de Nice. Il y
attendit les gnraux Bertrand et Drouot, qui venaient avec ses
voitures, et qui faillirent tre mis en pices. Tout cela n'tait pas
fait pour inspirer de la confiance; aussi refusa-t-il de se rendre 
bord du btiment qui l'attendait: il s'embarqua sur la frgate anglaise
_l'Indomptable_, qui tait en croisire sur cette cte, et gagna l'le
d'Elbe, o il fut rejoint par la petite troupe qui s'tait associe 
son exil. J'ai oubli de dire qu'avant de partir de Fontainebleau,
l'empereur avait pour domestiques particuliers un valet de chambre
franais et son mameluck, dont le dvouement paraissait sans bornes; il
l'avait pris enfant, l'avait amen d'gypte, l'avait fait lever, et lui
avait donn une petite fortune qui le mettait au-dessus du besoin, quoi
qu'il pt arriver. Ce pauvre garon tait assurment bien persuad qu'il
devait se faire tuer pour sauver la vie de l'empereur, et cependant il
l'abandonna dans la nuit qui prcda le dpart de Fontainebleau. Ce
mameluck n'tait pas un homme sans coeur, il s'en fallait beaucoup; mais
il tait faible, et se laissa sduire par le valet de chambre franais.
Celui-ci, ayant rsolu d'abandonner son bienfaiteur, chercha un complice
comme font d'ordinaire les lches. Il gta le coeur de ce pauvre
mameluck, qui, avant cette coupable action, n'aurait jamais cru pouvoir
la commettre. Leur dsertion laissa l'empereur sans un seul valet de
chambre; on fut oblig d'y suppler une heure avant son dpart.

J'tais revenu  Paris depuis quelques jours; j'eus occasion d'aller
chez M. de Talleyrand; il tait avec ce valet de chambre dans son
cabinet, et me fit attendre assez long-temps. Je cherchais, sans pouvoir
le comprendre, ce que le diplomate pouvait avoir de commun avec un tel
homme; il me l'expliqua lui-mme, ou du moins il me mit sur la voie. Il
vint  moi ds que le mameluck fut sorti, et m'apprit avec un air de
satisfaction que l'impratrice n'allait pas  l'le d'Elbe; qu'il y
avait long-temps qu'elle souffrait des mauvais traitemens de l'empereur,
que ce prince tait dur pour elle; en un mot il me tint un langage si
extraordinaire sur un intrieur que je connaissais mieux que lui, et
dont j'avais une autre opinion, qu'il me fut dmontr qu'il n'avait pas
ddaign de porter la sduction parmi les domestiques mme de
l'empereur. Il avait mis en jeu tout ce qui avait influence ou accs
prs de l'impratrice, pour faire prendre  cette princesse une
dtermination favorable  des projets dont il s'occupait dj, et
n'avait srement fait venir ce valet de chambre que pour lui dicter un
langage dans ce sens-l, parce qu'un domestique d'intimit qui a du
babil peut donner  ce qu'il dbite un air de vrit, surtout lorsqu'il
raconte des dtails d'intrieur. Je rflchissais d'autant plus aux
motifs qui portaient M. de Talleyrand  me parler ainsi, que je savais
combien il tait contrari du retour des Bourbons, avec lesquels il
n'avait que les apparences. En brouillant l'impratrice avec son mari,
de manire  pouvoir exclure l'ide d'un retour, il la disposait 
l'excution de ce qu'il roulait dj dans sa tte: c'tait du moins mon
opinion, et je crois que je n'tais pas bien loin de la vrit.

L'impratrice tait toujours  Rambouillet, d'o elle se disposait 
partir pour retourner en Autriche; mais avant de quitter la France, il
lui tait rserv d'y essuyer un nouvel outrage: croira-t-on en effet
que, dans la situation o il l'avait mise, l'empereur de Russie imagint
d'aller lui rendre ses devoirs?

Cela se conoit d'autant moins, que l'on ne peut pas supposer qu'il
ignort ce que cette visite avait d'inconvenant; car enfin il ne pouvait
pas croire que sa prsence serait agrable  l'impratrice, et
l'impuissance o elle tait de se refuser  cette visite la recommandait
au respect dont lui-mme aurait d donner l'exemple.

Il n'tait srement pas dupe des contes que dbitait et faisait dbiter
M. de Talleyrand sur la prtendue duret de l'empereur envers cette
princesse. L'empereur d'Autriche, sous les auspices duquel il se
prsentait, connaissait la parfaite harmonie des deux poux, et avait
mme laiss quelquefois chapper le dpit que lui causait l'enthousiasme
de sa fille pour son gendre. Il n'avait pas d manquer de dtromper
Alexandre, si toutefois celui-ci avait jamais t tromp. Au reste, si
la froideur et t relle, il tait peut-tre, de toute la coalition,
celui qui devait le moins en faire un grief contre l'empereur Napolon,
car enfin, il savait, et nous savions tous,  quel termes il en tait
chez lui. Quoi qu'il en soit, voici des dtails que je tiens d'une
personne du service de l'impratrice, et qui se trouvait dans ce
moment-l prs d'elle  Rambouillet. Elle entendit la conversation qui
eut lieu d'abord entre elle et son pre,  laquelle il n'assistait point
de tiers, puis celle qui s'engagea lorsque l'empereur de Russie fut
arriv. L'tiquette du service intrieur exigeait qu'il y et toujours
des dames autour de l'impratrice, et dans ces pnibles momens, celles
qui avaient l'honneur de lui appartenir observaient encore plus
scrupuleusement leurs devoirs qu'auparavant, en sorte que quand
l'impratrice passait dans son salon, il y avait de ses dames qui
taient dans la pice la plus voisine.  Rambouillet, cette pice tait
la chambre  coucher.

L'empereur d'Autriche arriva le premier, il devanait l'empereur de
Russie. Lorsqu'il entra on laissa l'impratrice seule avec lui, et comme
on supposait bien qu'il y aurait une explication srieuse sur la manire
dont elle avait t traite, on ne manqua pas de prter l'oreille.

L'impratrice fit  son pre un accueil respectueux et lui tmoigna un
grand plaisir de le revoir; mais ses larmes disaient tout ce que son
coeur souffrait du rle qu'il lui faisait jouer: elle avait de
l'lvation dans l'me, et dans cette occasion, elle ne mnagea aucun
des reproches que sa dignit offense lui donnait le droit de faire
entendre. L'empereur d'Autriche, qui l'aimait tendrement, ne pouvait la
consoler, ni la persuader par les motifs d'obligations dont il
s'appuyait. Il lui demanda cependant d'accueillir l'empereur Alexandre,
qui le suivait et ne tarderait pas  arriver. L'impratrice plit
d'indignation, mais que pouvait-elle faire dans l'tat o elle tait
rduite?

Toutefois elle ne donna pas aux Franais le pitoyable exemple de courir
au-devant de celui qui avait immol son poux. Sa premire rponse fut
un refus formel, prononc avec la fermet d'une me fire et leve, et
qui tmoignait combien elle se trouvait blesse que l'empereur de Russie
ost lui manquer  ce point.

L'empereur d'Autriche, pour la calmer, fut oblig de prendre la dmarche
sur lui. Il demandait en grce  sa fille de lui donner cette marque
d'obissance, en prenant sur elle assez d'empire pour touffer sa
douleur, et en ajoutant que toutes les consquences d'un clat de sa
part retomberaient sur lui, qu'il s'tait charg de tout prs de
l'empereur Alexandre, qui le suivait et allait arriver. Il ne gagnait
rien sur sa fille, qui rpondait: Eh bien! me fera-t-il aussi sa
prisonnire sous vos yeux? S'il me force  le recevoir en entrant ici
malgr moi, je me retirerai dans ma chambre  coucher; nous verrons s'il
osera me suivre jusque-l.

Le temps pressait, et l'empereur d'Autriche ne gagnait rien sur sa
fille, qui refusait obstinment de se rendre. L'on entendait dj le
bruit de la voiture de l'empereur Alexandre, qui s'avanait par la
grande avenue du chteau, qu'elle persistait encore  ne pas vouloir
ouvrir les portes de son salon. Les momens taient compts, l'empereur
d'Autriche priait sa fille avec les plus tendres instances; elle
rsistait toujours, que dj l'empereur de Russie entrait dans la cour
du chteau. L'empereur d'Autriche alla le recevoir d'aprs l'tiquette
d'usage, et le conduisit dans le salon o tait reste sa fille. Quelle
entrevue! quelle situation pour tous les trois! L'empereur Alexandre dut
lire sur un visage, qui, depuis plus de vingt jours, n'tait arros que
de larmes, l'effet que sa prsence produisait. Il ignorait sans doute
l'tat intrieur de l'impratrice, qui avait t instruite des moindres
dtails de tout ce qui s'tait pass  Paris avant et pendant la
rception qu'il avait faite  la dputation des marchaux. Elle savait
de mme tout ce qui avait t projet contre son poux, et il fallait
assurment qu'elle ft bien matresse d'elle-mme pour conserver de la
contenance devant l'auteur de tous les chagrins qui la dvoraient.

L'empereur de Russie aborda l'impratrice en s'excusant de la libert
qu'il prenait de se prsenter devant elle, sans lui en avoir d'abord
fait demander la permission. Il ajouta qu'il n'avait os le faire que
sous les auspices de l'empereur d'Autriche, qui avait bien voulu se
charger de le faire excuser. Il fit mille protestations  l'impratrice,
et la pria de daigner s'adresser  lui pour tout ce qui la concernait;
il lui dit qu'il serait heureux de rencontrer une occasion de la servir
et de lui tmoigner son empressement  aller au-devant de ses dsirs.
Tel fut  peu prs le discours que l'empereur de Russie tint  une
princesse qu'il venait de faire descendre du trne, et  laquelle il
arrachait le diadme. Il ne pouvait pas assurment douter des sentimens
dont elle tait anime; aussi ne rpondit-elle  tant d'offres de
service que par un froid remercment, ajoutant qu'elle n'avait plus rien
 dsirer que la libert de retourner promptement dans sa famille. La
conversation finit, et l'autocrate se retira.

Je tiens de feu madame la comtesse de Brignole, que je vis avant qu'elle
ne partt pour Vienne, que de tout ce qui avait afflig l'impratrice,
cette visite tait ce qui lui avait t le plus pnible.

Il faut croire que l'empereur Alexandre avait craint que la jeune
souveraine, justement offense, ne s'excust s'il lui demandait, dans
les formes d'usage, la permission de lui rendre des devoirs, et qu'il
imagina de s'y faire accompagner par son alli l'empereur d'Autriche;
mais quelle que soit la couleur que l'on veuille donner  cette
dmarche, elle aura toujours quelque chose d'assez choquant, dans la
forme comme dans les biensances, pour en laisser apercevoir le motif.

En y rflchissant, on trouve qu'elle est une consquence de la marche
adopte par les souverains allis, pour dtacher la nation de
l'empereur. L'on imagina sans doute, pour complter l'oeuvre, d'avilir
l'impratrice, et de la prsenter au public comme partageant les
sentimens des mes viles qui couraient rendre des actions de grces aux
ennemis pour les avoir affranchis de la prtendue tyrannie de son poux.
Au reste on ne l'abusa pas; elle discerna fort bien le motif qui avait
conduit l'empereur Alexandre. Elle est doue d'un trop bon jugement pour
ne pas s'en tre form l'opinion qu'elle tait autorise  en concevoir.

Peu de jours aprs cette visite de Rambouillet, l'impratrice partit
pour Vienne; elle alla le premier jour coucher  Gros-Bois, chez le
prince de Neufchtel, ayant pass par Versailles, Vervires et Soisy.
Chacun alla la voir, et lui dire un dernier adieu.

Elle voyagea escorte par les troupes de son pre, et prit la route mme
qu'avaient tenue les allis pour venir de Ble  Paris. Elle parcourut
avec une noble fiert les dpartemens d'un pays qui,  pareille poque
(elle avait t marie  l'empereur, le 8 ou le 10 avril 1810),  quatre
ans de distance, avait lev des arcs de triomphe sur son passage, avait
sem des fleurs sur son chemin. Il la voyait partir alors comme la
dernire victime des ennemis qui avaient dvast ses cits, et emportant
avec elle le lien qui semblait encore, peu de temps auparavant, devoir
l'unir indissolublement avec les Franais. Son coeur tait dchir
pendant ce triste voyage, tout lui tait amer; elle ne trouva un peu de
distraction que lorsque ses yeux ne furent plus frapps, des tableaux
qui entretenaient sa douleur. Elle emporta les regrets de tout ce qui
avait eu le bonheur de l'approcher, et laissa parmi nous le souvenir de
toutes les vertus.

La mre de l'empereur tait partie d'Orlans pour Rome avec son frre,
le cardinal Fesch; le roi Louis suivit sa mre; le roi de Westphalie se
rendit en Styrie; le prince Joseph alla en Suisse; les soeurs de
l'empereur se retirrent galement en pays tranger. Il est temps de
revenir  ce qui se faisait  Paris.




CHAPITRE XV.

Toujours M. de Talleyrand.--Incroyable transaction; ses motifs.--Le
fermier des jeux Saint-Brice.--Arrive du roi  Compigne.--Harangue
inconvenante de Berthier.--Saint-Ouen; la constitution du snat.--Entre
de Louis XVIII  Paris.--Jugement svre de la multitude.--Incidens
fcheux.--J'cris  Alexandre.--Pourquoi je ne puis aller dire adieu 
l'empereur.


Depuis l'abdication de l'empereur, c'est--dire, depuis le 8 avril, la
guerre tait naturellement finie, puisque ce n'tait qu' lui,
disait-on, qu'on la faisait; elle l'tait effectivement, car les armes
ennemies taient de suite entres en cantonnement, et une ligne de
dmarcation avait t trace entre la portion de territoire qu'elles
occupaient et celles o taient rparties nos troupes. Les gnraux de
l'arme franaise taient pour la plupart  Paris, ils y avaient mme
des troupes; l'arme entire avait d'ailleurs reconnu le gouvernement
provisoire, et lui obissait ainsi qu' ses ministres, qui taient fort
assidus  rendre leurs hommages aux souverains allis. On attendait le
roi, qui ne devait pas tarder  arriver, et comme on ne pouvait pas
esprer l'abuser par les contes que chacun se proposait de lui faire sur
la part qu'il avait eue  son rappel au trne, on se hta de lui lier
les mains par une constitution que l'on fit faire  la hte par le
snat. Il n'y eut que les dupes qui furent pris  un leurre de cette
espce. Le snat ne pouvait pas plus donner une constitution aux
Franais, qu'il n'avait eu le droit de prononcer la dchance de
l'empereur. Le roi avait un esprit trop suprieur  celui de tous ces
casse-cous politiques pour se faire illusion sur les vritables causes
de son retour.

Un fait qui prouve combien ces artisans de troubles qui n'avaient cess
de tromper la nation en trahissant constamment le plus faible au
bnfice du plus fort, s'attendaient peu  la rentre du prince auquel
ils voulaient faire croire qu'ils avaient rendu la couronne, c'est
qu'ils n'avaient pas mme de conventions faites avec lui. Assurment
s'ils eussent rellement song  le remettre sur le trne, et qu'ils
eussent eu les vues d'intrt public dont ils se targuent, ils auraient
fix quelques bases, exig quelques garanties, ou bien ils eussent t
les plus imprvoyans des hommes. Mais ils ne mritent pas ce dernier
reproche; le roi fut ramen par les vnemens, et quand ils virent
qu'ils ne pouvaient l'viter, que leurs intrigues n'avaient tourn qu'au
profit de l'migration, ils imaginrent de s'approprier l'oeuvre des
circonstances, et de s'attribuer ce qui s'oprait malgr eux. Ils
s'avisrent alors d'improviser une constitution qu'il leur importait
d'obtenir, d'abord pour leur propre sret ensuite parce que c'tait une
pice ncessaire pour entraner les Franais prs desquels ils
n'avaient, pour moyen de persuasion, qu'une proclamation du roi, qui
mme avait prs d'un an de date. Ils croyaient qu'avec cette
constitution ils allaient tre  l'abri des consquences qu'ils
redoutaient; on verra combien ils taient dans l'erreur. Je sais du
reste que M. de Talleyrand ne donnait pas dans cette illusion. Il ne
s'abusait pas sur les suites que pourrait avoir le retour de la maison
de Bourbon, et avait song  prvenir les consquences fcheuses qu'il
serait dans le cas d'avoir pour lui personnellement. Il tait dans un
besoin d'argent extrme, et perdait un traitement annuel de 100 mille
cus dont il jouissait sous le gouvernement de l'empereur. Il voyait
bien que le roi ne pourrait conserver  personne des molumens aussi
considrables. Un fait vient  l'appui de ce que j'avance: M. de
Talleyrand avait achet, du produit de l'htel qu'il avait vendu 
l'empereur, une maison de plaisance nomme Saint-Brice,  peu de
distance de Saint-Denis. La perte de son traitement le mettait dans
l'impossibilit de conserver cette maison qui tait d'un entretien
dispendieux; en consquence, il chercha  s'en dfaire. Personne ne se
prsenta pour l'acqurir, mais il sut y suppler. Il fit venir le
fermier-gnral de l'entreprise des jeux de Paris, et lui proposa de lui
acheter cette proprit; celui-ci dclina sa proposition, mais
inutilement. On lui signifia qu'on ne l'avait pas fait appeler pour
prouver un refus, qu'il fallait acqurir, et que, si le contrat n'en
tait pas sign dans vingt-quatre heures, le bail tait cass et donn 
un autre. Le fermier tait sans appui, il avait affaire au chef du
gouvernement provisoire, il se rsigna et demanda le prix qu'on mettait
 la maison. On lui rpondit 250,000 francs; il les fit payer le jour
mme, sauf  se les faire rembourser par les joueurs, et  se dfaire
comme il pourrait de la maison.

Il fallait que M. de Talleyrand n'et pas des pressentimens rassurans,
pour se dfaire, par de semblables moyens, de tout ce qui pouvait tre
d'une ralisation difficile. Mais revenons  la position de la France
vis--vis des trangers, qui avaient dclar ne vouloir lui imposer
aucun sacrifice.

On attendait le roi, dont l'arrive avait t assigne  jour fixe. On
pouvait discuter sur la paix  loisir, puisque l'on ne se battait plus,
et qu'il n'y avait plus d'effusion de sang  arrter. Cependant on se
hta d'ouvrir une ngociation, et l'on fit signer au comte d'Artois des
prliminaires qui nous dpouillaient de tout ce que nous possdions
encore dans les contres qui avaient t si long-temps annexes  la
France. Flottes, arsenaux, places, constructions de toute espce, nous
nous dessaismes de tout. Comment achetmes-nous si cher un armistice
qui existait par le seul fait de l'abdication? Comment paymes-nous si
haut une suspension d'armes dont nous jouissions dj? Comment M. de
Talleyrand, qui connaissait si bien la valeur des objets ngociables
dans les transactions politiques, commena-t-il par priver la France de
tous ceux qu'elle avait? Il consentit  rendre  l'instant tout ce
qu'elle possdait au-del de son ancienne frontire, hormis Chambri, et
quelques lambeaux de territoire, autour de cette place. Mais la Toscane,
le Pimont, Genve, la Belgique, le Palatinat, les places de guerre avec
leurs armemens et approvisionnemens, Anvers avec sa flotte, l'arsenal et
ses magasins, tout fut cd aux ennemis, et l'on fit ratifier cette
dsastreuse disposition  M. le comte d'Artois, avant mme qu'il pt
tre instruit de ce qu'on lui proposait. On expdia de suite des
courriers  tous les commandans de ces places, avec ordre de les rendre
telles qu'elles taient aux troupes ennemies qui en faisaient le blocus,
et de se mettre de suite en marche avec leurs garnisons pour rentrer en
France. On voulut observer que toutes les places que l'on abandonnait
ainsi renfermaient la presque totalit de l'artillerie qui composait
l'armement de celles de l'ancienne frontire. On remarqua que
l'inventaire de la premire prise de possession de ces places par les
Franais existait encore. On proposa d'en faire la remise d'aprs cet
inventaire, et consquemment de ramener tout ce qui avait t tir de
l'intrieur. Mais le gouvernement provisoire reut mal cette
observation, et voulut que les places fussent rendues dans l'tat o
elles se trouvaient. Il poussa la libralit jusqu' ordonner que
l'arsenal de Turin, qui n'tait compos et rempli que de l'ancien
tablissement de Valence, ainsi que des approvisionnemens achets par la
France, ft livr sans en rien distraire. Il ne pouvait cependant pas
ignorer ce qu'il abandonnait, puisqu'il y avait des tats au bureau de
la guerre, et que rien ne s'opposait  ce qu'il en demandt
communication.

On ne peut pas faire  M. de Talleyrand l'injustice de croire qu'il 
t surpris dans cette transaction par les ministres des puissances
trangres, ni qu'il s'est mpris sur l'immensit du sacrifice qu'il
laissait imposer  la France. Il voyait bien qu'il ne lui restait rien
pour conclure la paix, et qu'il s'tait les moyens de prendre une
position entre la nation et les ennemis, car que pouvait-il faire aprs
la perte de ce qui aurait pu appuyer une prtention, quelque faible
qu'elle ft? Comment M. de Talleyrand prit-il sur lui de conclure cette
transaction avant l'arrive du roi? D'une part, il n'y avait pas
ncessit de traiter; de l'autre, aucun motif raisonnable ne justifiait
les bases sur lesquelles on ngociait. M. Talleyrand savait mieux que le
comte d'Artois que la France avait encore plus de troupes que les allis
ne nous en avaient montres. Il n'tait besoin que de jeter les yeux sur
les tableaux du ministre de la guerre pour s'en convaincre. Rien ne
s'opposait plus  leur runion; l'on pouvait donc s'en prvaloir dans la
ngociation.

Quand on cherche ce qui a pu dterminer M. de Talleyrand  ouvrir ou 
ne pas renvoyer cette ngociation jusqu' l'arrive du roi, on est,
malgr soi, oblig d'accorder quelque croyance  des bruits qui
coururent et rattachrent la conclusion de cette affaire  des intrts
particuliers. On a dit, et on me l'a rpt de bonne source, que M. de
Talleyrand ayant eu la main force par les vnemens, dans le retour des
Bourbons, n'avait aucune confiance dans la position qu'il lui serait
possible de prendre, parce qu'il jugeait dj des sentimens dans
lesquels ces princes revenaient, et que, ne prvoyant rien d'avantageux
pour lui, il avait song  acqurir une indpendance qui le mt  l'abri
d'une disgrce. Il avait, en un mot, us de ses voies ordinaires pour
faire arriver cette proposition d'armistice par les trangers qui
s'taient engags  reconnatre ses services. Comment en effet
n'aurait-on pas t gnreux envers celui qui, d'un trait de plume,
remettait  des souverains trangers un matriel d'artillerie avec des
approvisionnemens tellement considrables, que la puissance la plus
opulente n'aurait pu les acheter sans obrer ses finances? Quelque
injurieux que soit le soupon, il a exist. Je le rapporte comme je l'ai
entendu mettre par des personnes qui avaient l'habitude de juger M. de
Talleyrand.

Aprs la signature de cette convention, quelle paix restait-il 
conclure? On ne pouvait qu'assembler avec plus ou moins d'esprit des
conditions qui aujourd'hui ne sont plus des garanties pour la
tranquillit des peuples. Si, comme il est probable, M. de Talleyrand
avait des projets autres que ceux auxquels il avait t oblig de
prendre part, il ne pouvait employer de meilleur moyen pour calmer
l'enthousiasme avec lequel il craignait que l'on accueillt le roi  son
retour, que de stigmatiser cette poque par un sacrifice comme celui
qu'il laissa imposer  la nation, lorsqu'elle pouvait encore faire
respecter ce qu'elle avait acquis au prix de tant d'efforts.

Ce fut le 21 avril que le roi fit son entre  Paris. Il avait dbarqu
 Boulogne, et tait venu de l  Compigne, o le gouvernement
provisoire, les ministres et les marchaux de France s'taient rendus
pour lui prsenter leurs hommages et lui offrir les assurances de leur
fidlit. L'empereur tait encore  Fontainebleau. Il lui tait rserv
de voir tous ces hommes qu'il avait levs, enrichis, dserter ses
drapeaux pour courir au-devant d'une nouvelle fortune; c'est, peut-on le
croire? ce mme Berthier dont il a t tant de fois question, qui tait
 la tte des marchaux; ce fut lui qui porta la parole au roi, qui lui
dit que, depuis vingt-cinq ans, la France, gmissant sous le poids des
malheurs dont elle tait accable, attendait le jour fortun qu'elle
voyait luire, et il n'y avait pas une semaine qu' Fontainebleau il
promettait  l'empereur de ne pas l'abandonner. Berthier, son compagnon
d'armes, l'ami choisi pour aller  Vienne pouser la fille de l'empereur
d'Autriche, Berthier s'oublier  ce point! Et pourtant il tait attach
au souverain qu'il outrageait; il payait tribut  la faiblesse de son
caractre, au vertige de l'poque, sans cesser de chrir et de plaindre
le bienfaiteur dont il n'avait pas le courage de partager l'infortune.
De Compigne, le roi vint  Saint-Ouen, qui, comme l'on sait, n'est qu'
deux lieues de Paris. Il y reut le snat, qui apportait la dernire
constitution par laquelle il croyait avoir immuablement fix ses
destines. J'ai ou dire  quelques uns d'entre ces messieurs qu' peine
taient-ils sortis de l'audience, qu'ils avaient prvu ce qui allait
arriver.

Le cortge qui devait accompagner le roi  son entre dans Paris tait
runi. Il se mit en marche et entra par le faubourg Saint-Martin, aprs
avoir suivi les boulevards extrieurs. Berthier tait  la tte de la
voiture du roi, qu'accompagnaient plusieurs marchaux, ainsi que le duc
de Feltre, qui avait dit en plein conseil, devant l'impratrice, que
tant qu'il resterait un village o l'autorit de l'empereur serait
reconnue, l serait la capitale et le lieu o tous les Franais devaient
se runir. J'tais dans la foule occup  voir passer le cortge; il
rappelait, il est vrai, quelques souvenirs, mais le tableau en tait
pnible. Si l'on avait vu  cheval  ct de la voiture du roi les
hommes qui avaient partag les malheurs de son exil, cela aurait paru
naturel; mais il y avait quelque chose d'indcent  voir figurer  la
suite de Louis XVIII des hommes qui occupaient les premires places dans
les marches triomphales de l'empereur.

Le roi et sans doute plus estim ces nouveaux serviteurs de la
lgitimit, s'ils s'taient excuss sur leur ge, leurs fatigues, et se
fussent condamns  la retraite, au lieu de s'avilir gratuitement; car
enfin il ne les avait pas appels, et il ne pouvait pas avoir une bien
grande opinion d'hommes qui se conduisaient ainsi.

La pauvre espce humaine est bien faible; elle a besoin de n'tre pas
mise  une trop forte preuve. Que l'on dise aprs cela que le gnie de
quelques uns de ses lieutenans tait d'un grand secours  l'empereur. Je
n'avais pas eu besoin de cette circonstance pour m'tonner qu'il et pu
faire tant de choses merveilleuses avec de tels hommes; au reste, il y
en a qui sont plus  plaindre qu' blmer: ils n'ont manqu que de
jugement pour voir que leur rle tait fini, et qu' moins qu'on ne les
appelt, ils devaient se tenir  l'cart. Le peuple, qui a, plus qu'on
ne l'imagine, le sentiment des convenances, ne mnagea pas Berthier;
j'entendis  diverses reprises la foule lui crier:  l'le d'Elbe,
Berthier!  l'le d'Elbe!

On ne finirait pas, si l'on s'abandonnait  toutes les rflexions que
l'on pourrait faire sur la conduite de quelques-uns des grands
personnages de l'empire. Quelle confiance espraient-ils inspirer au
roi? Quels taient les gages de fidlit qu'ils venaient lui offrir?
tait-ce leur constance? Le roi pouvait en tre juge. tait-ce l'intrt
personnel qui les conduisait  ses pieds? Ils s'abusaient plus encore.
Louis XVIII pouvait comparer les bienfaits qu'ils avaient reus de celui
qu'ils avaient abandonn, avec les avantages que pourrait leur faire
celui auquel ils venaient offrir leur frache fidlit.

Le roi descendit  Notre-Dame, o il voulut aller rendre grce  Dieu de
son retour. Madame la duchesse d'Angoulme tait  ct de lui dans une
calche attele de huit chevaux des curies de l'empereur, et conduits
par des hommes qui avaient encore sa livre. De Notre-Dame, il vint aux
Tuileries. Je ne parlerai pas des crmonies d'usage en pareil cas, cela
serait fastidieux; d'ailleurs, je n'tais plus  porte de faire des
observations.

J'ai dit que je n'avais pu aller dire adieu  l'empereur avant qu'il
partt pour l'le d'Elbe. Voici ce qui m'en empcha: j'avais reu 
Blois une lettre du gnral Bertrand, et je lui disais combien il tait
cruel de voir prir l'tat avec autant de moyens de le sauver, puisqu'il
y avait dans les places la valeur d'une bonne arme, et qu'enfin, si
l'arme de l'empereur n'tait pas en tat d'entreprendre de suite
quelque chose sur Paris, il ne fallait pas balancer  revenir sur la
Loire, et  y appeler les armes des marchaux Soult, Suchet et
Augereau. Je pensais qu'alors on serait encore en tat de balancer la
fortune, parce qu'une bataille aux portes de Paris ferait dcider la
capitale  une insurrection qui n'claterait pas tant que la population
ne verrait pas de moyens de succs. J'tais bien loin, comme on voit,
des ides d'abdication; le malheur voulut qu'il n'y et qu'une estafette
de prise entre Orlans et Fontainebleau, et ce fut celle qui tait
charge de ma lettre. J'ignorais cette circonstance lorsque je me mis,
comme les autres ministres, en chemin pour revenir d'Orlans  Paris. Le
grand-juge, M. Mol, dont la voiture prcdait la mienne, reut en route
un avis qu'on lui transmettait de Paris, avec invitation de me le
communiquer; il eut la bont de laisser  la poste un de ses gens qui me
remit la lettre lorsque j'y arrivai. Elle portait de me donner le
conseil de ne pas venir  Paris, parce que la lettre que j'avais crite
au gnral Bertrand,  la date du 8 avril, avait t prise et porte 
l'empereur de Russie, ainsi qu'au gouvernement provisoire, qui tait
fort indispos contre moi. Je n'avais assurment, en donnant ce conseil,
rien fait de rprhensible. Nanmoins je profitai de l'avis et retournai
 Orlans, o je restai encore deux jours, car en rvolution deux jours
sont quelque chose.

 mon retour, je fis prier un aide-de-camp de l'empereur de Russie, M.
de Czernicheff, de venir me voir. Il voulut bien demander de ma part 
son souverain si je pouvais vivre tranquille au milieu de ma famille, et
compter sur sa protection, en cas que je fusse recherch pour des faits
antrieurs  l'poque o j'avais d cesser mes fonctions. J'avais dit 
M. de Czernicheff que le moment tait arriv o j'avais besoin des
effets de la bienveillance dont son souverain m'avait donn tant de fois
l'assurance pendant que je rsidais prs de lui. Il revint le soir mme
me prvenir que, pour sa protection, l'empereur de Russie ne me
l'accorderait qu'autant que je donnerais ma parole d'honneur de me tenir
tranquille, et de ne pas faire un pas hors de Paris sans sa permission.
Je la donnai sans hsiter. M. de Czernicheff ajouta que, quant aux
effets de l'ancienne bienveillance dont je lui avais parl, il ne
fallait plus y compter, parce que l'empereur Alexandre avait tout--fait
chang de faon de penser  mon gard. Je lui rpondis qu'au moins il ne
pouvait pas me refuser son estime, et que ce sentiment me ddommageait
de la perte de l'autre. J'crivis deux lettres,  ce sujet,  l'empereur
Alexandre, moins pour en obtenir des faveurs que pour lui tmoigner
combien j'tais pein d'tre oblig de reconnatre que tous les accueils
bienveillans que j'avais reus de lui avaient t plutt accords au
caractre public dont j'tais revtu qu' l'estime particulire que je
croyais emporter en le quittant, puisque lui-mme m'en avait donn
l'assurance. Ma dmarche fut inutile: je ne gagnai rien sur ses
prventions, et je dus prendre garde  moi. J'tais prisonnier, dans
Paris  la vrit; mais, aprs tout ce qui s'tait pass, j'tais celui
qui devait mettre le plus de circonspection dans sa conduite.

L'empereur Napolon parut surpris que je n'allasse pas prendre cong de
lui; mais il ignorait la position dans laquelle j'tais  Paris, et
lorsque M. de Caulaincourt me fit part de l'tonnement que ce prince lui
avait tmoign, je le priai de la lui apprendre. M. de Caulaincourt ne
reut pas mon excuse, et me pressa mme d'aller remplir mon devoir. J'y
tais assurment trs dispos; je lui demandai d'employer les facilits
dont il jouissait prs de l'empereur Alexandre pour obtenir de m'emmener
 Fontainebleau et me ramener  Paris. Je ne voulais pas m'exposer, en
cas qu'il survnt des troubles,  tre accus d'avoir t chercher des
instructions  Fontainebleau. Je lui observai que j'aurais bien assez de
peine  conserver ma tranquillit, sans ajouter encore de nouveaux
embarras aux difficults de ma position, tant en butte aux ressentimens
insparables de l'esprit de raction qui s'emparait dj de toutes les
ttes. M. de Caulaincourt donna sans doute un autre motif  mon refus,
et je n'en fus pas surpris, parce que je le voyais lui-mme persuad que
le rappel de la maison de Bourbon tait l'ouvrage d'un parti et le
rsultat d'une conjuration. Avec cette opinion, il tait difficile de ne
pas suspecter le ministre de la police d'y avoir pris part, ou d'avoir
laiss agir. Il devait, en consquence, lui supposer une position faite
avec le gouvernement provisoire, de manire  n'avoir plus besoin de lui
donner des gages de circonspection. Il tait mme naturel que l'on crt
que j'avais, par suite de cela, des motifs pour ne pas oser me prsenter
devant l'empereur. M. de Caulaincourt allait jusqu' me dire que, quand
on avait, comme moi, des honneurs et beaucoup d'argent, on tait
toujours quelque chose dans un grand pays tel que la France. Je cherchai
 l'clairer; mais je n'y parvins pas. Ce ne fut que plus tard qu'il
reconnut la marche qui avait t suivie pour amener cette grande
catastrophe.




CHAPITRE XVII.

Arrive de Fouch  Paris.--Ses regrets de ce qu'une conspiration avait
eu lieu sans qu'il en ft.--Flatteries qu'on prodigue  Alexandre.--Nous
n'avions rien vu de semblable ni  Vienne ni  Berlin.--La reine
Hortense.--Alexandre se dfend d'avoir t l'auteur de la perte de
l'empereur.--Partage de nos dpouilles.--Comme l'ne de la
fable.--Considrations politiques.


M. Fouch, qui avait attendu en Languedoc et en Provence le dnouement
de toute cette longue agonie, venait d'arriver  Paris, aussi surpris
que tout le monde de la direction qu'avaient prise les affaires; c'tait
la premire fois que l'on faisait quelque chose sans lui. Il se donna
mille mouvemens pour s'immiscer dans les affaires; mais tous les rles
taient remplis: il eut beau se prsenter  l'empereur de Russie, au
comte d'Artois, se rapprocher de M. de Talleyrand, il tait trop tard.
Il prtendait, et ses adhrens ont rpt d'aprs lui, que, s'il avait
t  Paris, tout cela ne serait pas arriv; les dupes ont pu le croire,
mais les personnes qui connaissaient M. Fouch lui rendaient plus de
justice, en disant qu'il n'y aurait eu de diffrence dans les vnemens
qu'une meilleure capitulation pour lui.

Pendant le sjour que les souverains allis firent  Paris, on leur
donna plusieurs divertissemens de socit. On mettait  leur plaire un
empressement dont nous n'avions vu d'exemple ni  Vienne, ni  Berlin.
Il y avait bal chez M. de Talleyrand une ou deux fois par semaine, et on
les composait de tout ce que la haute socit offrait de jolies femmes.
Il ne me souvient pas qu'on ait rien omis pour mieux faire ressortir la
dgradation dans laquelle on tait tomb.

Les dames polonaises avaient tenu une conduite bien diffrente lorsque
les Autrichiens entrrent  Varsovie en 1809, et l'empereur de Russie
dut bien s'apercevoir que l'on n'aurait pas mis le feu  Paris pour
l'empcher d'y entrer. Il aimait les plaisirs, et suivait assidument
ceux qu'on lui offrait  l'envi; il fut galant avec les dames, et mme
prvenant pour quelques unes qu'il alla voir. Par suite du plan de
conduite qu'il avait adopt  Paris, il crut devoir faire visite 
l'impratrice Josphine. Il se fit annoncer  la Malmaison, et y
rencontra toutes les dfrences auxquelles la politesse de sa dmarche
lui donnait droit de prtendre; mais il tait dans l'erreur, s'il
croyait que dans cet asile l'on ft insensible aux malheurs de
l'empereur. Aussi dchira-t-il le coeur de Josphine, qui se contraignit
pour ne pas laisser apercevoir ce qu'elle prouvait, et faire un accueil
gracieux  celui qui venait de dtruire son existence et la tranquillit
du reste de sa vie. Elle avait chez elle la reine Hortense, dont les
agrmens de socit attiraient beaucoup de monde  la Malmaison.
L'empereur de Russie avait entendu parler de cette princesse, et eut
aussi la curiosit de faire sa connaissance. On aurait pu croire qu'il
cherchait  se rconcilier avec ceux dont il avait dtruit l'avenir;
mais on ne pouvait ni lui faire mauvaise grce, ni s'excuser de
paratre, parce que c'tait lui-mme qui tait devenu le rgulateur des
convenances, et lorsqu'il ne craignait pas de venir taler la pompe de
son triomphe au milieu de ses victimes, c'tait au moins leur ordonner
de le bien accueillir.

Il prit got  la socit de la Malmaison, y revint plusieurs fois et
finit par permettre qu'on le traitt avec une sorte de familiarit, qui
d'ailleurs ne compromet jamais la gravit des souverains vis--vis des
dames. Comme celles-ci avaient l'esprit cultiv, la conversation fut
quelquefois tablie sur un chapitre plus srieux qu'il n'est d'ordinaire
de la voir chez les femmes. Les vnemens du jour taient une matire
suffisante pour fournir  la discussion que la reine Hortense tait bien
en tat de soutenir.

J'eus l'honneur de voir cette princesse depuis cette poque, et je lui
manifestai l'opinion que j'avais sur la cause de nos malheurs, en les
attribuant exclusivement  l'empereur de Russie, sans lequel on n'aurait
rien pu excuter, parce qu'tant le chef de cette croisade, il n'avait
laiss entreprendre que ce qui lui convenait. La reine Hortense le
dfendait; elle m'apprit qu'elle lui en avait fait l'observation, et
qu'il lui avait soutenu qu'il n'avait pas eu la moindre part  la
dtrnisation de l'empereur.

J'tais satisfait, lui disait-il, j'tais venu aussi  Paris.
L'empereur n'tait plus  craindre pour moi, parce qu'on ne fait pas
deux fois dans la vie une entreprise comme celle de Moscou[29]; l'effet
de ses ressentimens n'aurait jamais pu arriver jusqu' moi: ainsi je
n'avais aucune raison pour dsirer sa perte. Il n'en tait pas de mme
de mes allis, qui, tant ses voisins, avaient sans cesse devant les
yeux le tableau de tout ce qui leur tait arriv, et qu'ils redoutaient
encore. L'empereur d'Autriche particulirement craignait de revoir
Napolon  Vienne; il en tait de mme des autres. J'ai d condescendre
 leurs dsirs; mais pour moi personnellement, je me lave les mains de
ce qui a t fait. La reine Hortense paraissait persuade de la vrit
de ce discours qu'elle avait la bont de me rpter; quant  moi, je n'y
vis qu'un artifice qui avait t employ pour dtourner le reproche
d'une action dloyale, et surtout indigne d'un grand souverain. Ces
propos avaient encore un but, c'tait de nous rendre l'Autriche odieuse,
et de nous faire revenir par l sur l'intrt que tout le monde
tmoignait  l'impratrice Marie-Louise, intrt dont l'empereur
Alexandre commenait  s'apercevoir.

La chute de l'empereur tait trop ncessaire  l'excution des autres
projets qu'il avait en tte, pour qu'il laisst chapper une aussi belle
occasion de dtruire celui qui aurait pu les traverser. Il lui importait
en consquence beaucoup de mettre la France  la discrtion de son
ennemi le plus irrconciliable, de l'Angleterre; il s'en rapportait 
elle pour nous rduire  une impuissance absolue. Il devenait
naturellement par l le matre du monde. L'empereur de Russie pouvait
imaginer tout ce qu'il voulait faire rpter, pour former l'opinion sur
la part qu'il avait eue  la perte de l'empereur; se dfendre, c'tait
s'accuser, et c'tait dj reconnatre qu'il y avait eu une mauvaise
action de faite que d'en accuser ses collaborateurs. Or, c'tait se
jouer de la crdulit publique, car il tait vident qu'on n'avait rien
pu faire sans lui. Je ne sais d'ailleurs si le rle qu'il cherchait  se
donner tait prfrable  celui qu'il voulait attribuer aux autres.

Pendant que l'empereur de Russie assistait  des bals, et respirait
l'encens qu'on brlait devant lui, le roi de Prusse songeait  rparer
ses affaires, et il avait raison. Il vendait les magasins, les arsenaux,
et faisait charger les chariots de bagages de son arme de tout ce dont
nous avions fait si peu d'usage dans le moment o il s'agissait de notre
sort. Les fusils, les canons, les caissons, tout prit la route de
Berlin, et nous l'avions bien mrit. On ne toucha pas au Musum, mais
on voyait que les mains en dmangeaient  tout le monde. Il suffisait
qu'il attestt notre gloire pour qu'il ft dj condamn, il ne fallait
qu'une occasion pour y revenir; heureusement l'ombre de l'empereur
protgeait encore cette riche collection.

Voil donc la France rduite  laisser prendre sur elle tout ce qu'elle
avait acquis depuis 1792, tant par le droit des armes qu'en retour des
compensations qu'avaient obtenues ses ennemis dans les transactions
qu'ils avaient faites avec elle. Les sacrifices furent supports par la
France seule; les autres puissances rentrrent en possession de ce
qu'elles avaient perdu, et ne se dessaisirent pas des compensations
qu'elles avaient obtenues. Cela s'appelait rtablir l'quilibre entre
les diffrentes puissances de l'Europe.

La France fut  si peu de chose prs anantie, que l'on ne comprend pas
comment les gouvernemens  la merci desquels sa mauvaise fortune l'avait
mise ont laiss aller les choses  ce point. L'Autriche ne s'est pas
trompe dans l'issue qu'elle s'tait flatte de donner aux affaires
gnrales; il faut convenir qu'elle s'est jete de confiance dans les
bras des Russes, sans en prvoir les suites, ni tirer parti du poids que
ses armes avaient mis dans la balance, ou bien que, ds les confrences
de Prague, elle avait acquiesc  tous les projets des ennemis
personnels de l'empereur contre la puissance de la France. Quels
qu'aient t les antcdens de la dtermination qu'elle prit  cette
poque, elle expiera quelque jour l'erreur de son cabinet, et
reconnatra qu'elle n'a fait que changer d'inconvniens avec le
dsavantage pour elle de la perte de tous les moyens qu'elle avait de se
rapprocher de la France, si le cas l'et exig, et que la politique en
et fait un devoir.

L'histoire de tous les sicles est  peu prs la mme. Celle du dernier
nous apprend que, dans le temps o ni la Russie ni la Prusse n'taient
connues, la Sude tait une puissance ainsi que la Pologne, et surtout
l'empire ottoman. Dans ces temps-l, la monarchie autrichienne crut son
existence assez menace par l'appel au trne d'Espagne d'un petit-fils
de Louis XIV, pour se dterminer  la longue guerre qui se termina par
le trait d'Utrecht. On tablit alors un quilibre entre les puissances,
en dmembrant une bonne partie de la monarchie espagnole. Aujourd'hui on
a replac la France dans une situation moins avantageuse que celle o
elle se trouvait  cette poque, dj malheureuse, mais qui lui donna
depuis la facilit de se lier avec l'Espagne et la Hollande pour
soutenir au moins son indpendance maritime. Elle ne pourrait reprendre
aujourd'hui la mme opration en sous-oeuvre, puisque ces deux tats ont,
ainsi qu'elle, perdu presque toutes leurs colonies; et ce sont ces
possessions qui composent une puissance commerciale et facilitent
l'entretien d'une marine. Les Anglais, en forant cet tat de choses,
ont assur pour long-temps leur supriorit navale, qui est tout le
secret de leurs richesses, et par consquent de leur influence sur le
reste du monde. Il est bien vrai que l'Amrique s'est leve; mais aussi
elle est menace de devenir tellement forte, qu'elle adoptera
vraisemblablement une politique diffrente de celle qu'elle a suivie
depuis la paix de 1783, et que la France, comme les autres, aura sa
rivalit  craindre aprs avoir espr son appui. Peut-tre un jour
verra-t-on les marines de l'Europe insuffisantes pour rsister  celles
de l'Amrique, qui, sous ce rapport, a les mmes avantages de position
que la Russie possde sur notre continent. Quoique cette poque soit
loigne, on peut la prvoir, et celle de laquelle nous traitons, ayant
t assez laborieuse pour jeter un regard sur l'avenir, on est bien
autoris  mettre l'opinion que, du ct de l'quilibre naval, il n'y a
pas mme eu de l'quit dans les partages. Il ne faut que voir ce qui
s'est fait pour reconnatre la puissance qui a, non pas dirig, mais
command en matresse absolue.

Ds le commencement du dix-septime sicle, la tranquillit de l'Europe
avait fait sanctionner les partages faits  Utrecht. Si les calamits
qui depuis ont afflig l'espce humaine eussent eu pour but le
rtablissement d'un ordre de choses propre  assurer au monde une longue
paix, elles eussent port leur excuse avec elles. Mais il n'en est pas
ainsi: on est forc d'en convenir, ce qui s'est fait parat en
opposition manifeste avec ce noble but. Assurment les changemens
survenus depuis un sicle dans la rpartition de l'Europe en avaient
amen dans la politique. D'anciens tats avaient en effet disparu,
d'autres s'taient levs et se sont prsents au partage tout arrondis
de la destruction de vingt peuples divers dont il n'est venu  l'ide
d'aucune puissance de leur demander compte. Il n'y a que la France 
laquelle on fit prouver le sort de l'ne de la fable des _Animaux
malades de la peste_. On la condamna en admettant comme juges et tmoins
tout ce qui avait pour le moins la conscience aussi charge qu'elle. On
aurait d cependant remarquer que tout ressentiment devait tre mis 
part, qu'on commettait une grande faute, et que plus il y avait de
puissances qui aspiraient  la prpondrance sur la grande scne du
monde, plus on devait apporter d'attention  ce que l'on faisait.
C'tait en effet le moment de comprimer toutes les haines particulires;
la prudence mme commandait d'touffer la discorde qui aurait pu se
rallumer parmi les Franais, afin de pouvoir porter tout le corps
politique de cette nation du ct o cela aurait t ncessaire. Il y a
de l'erreur  croire qu'en morcelant un pays, les portions que l'on
runit  divers autres tats portent dans les affaires le mme poids que
lorsqu'elles appartenaient  un grand peuple, et agissaient avec lui.
Tout ce qui a t enlev  la France pour l'nerver n'a que faiblement
augment la puissance des tats qui ont acquis ses provinces. De mme
toutes les provinces que la Sude possdait avant le dsastreux trait
de Neustadt, la Pologne, l'intgrit de l'empire turc, l'indpendance
des Tartares de la Gorgie et des provinces persanes aux bouches du
Volga ne menaaient point la tranquillit de l'Europe, qui eut le
malheur de rester indiffrente au sort que ces pays prouvrent
successivement. La Russie, en les subjuguant hors des regards de
l'Europe, a acquis une puissance incomparablement plus forte que tout ce
qui nous a t transmis par l'histoire.  cette puissance plus que
gigantesque se joint encore celle de l'unit d'action produite par un
gouvernement despotique qui commande  plus d'un quart de la population
du monde connu, et qui exerce une puissance morale sur la moiti du
reste. Depuis le rtablissement de l'quilibre en Europe, une foule de
peuples qui lui sont inconnus, ceux qui habitent sur la surface immense
entre les glaces qui sparent le nord de l'Amrique de la Russie et une
ligne tire depuis l'embouchure de la Vistule par celle du Borysthne 
celle du Volga, plus une tendue de pays gale  la surface de la
France, et situe  l'ouest de ces fleuves, et une autre plus inconnue
encore, aux bords de la mer Caspienne; tous ces peuples, dis-je, sont
vassaux immdiats du mme gouvernement, qui ne reconnat de loi que sa
volont, qui peut lever des armes, faire la guerre ou la paix selon son
bon plaisir, sans qu'aucune institution intrieure puisse mettre des
bornes  son pouvoir. Il peut donc exister dans cette immense monarchie
des armes gales  celles du reste de l'Europe sans que celle-ci en ait
connaissance, parce que les relations avec ce pays n'existent que sur un
point tandis que celles de la Russie avec l'Europe ont des ramifications
innombrables. Ces armes peuvent tre transportes en Asie ou au centre
de l'Europe, ayant qu'on sache  Paris,  Londres ou  Vienne de quoi il
s'agit.

Telle est cependant la position dans laquelle on s'est jet en se
livrant exclusivement  l'esprit de vengeance et en lui sacrifiant tout.

On donne pour excuse que le souverain actuel de la Russie est ami de la
paix, et qu'il tiendra  son ouvrage; cependant c'est ce mme souverain
qui a excit allum la guerre de 1805, qui a amen toutes les autres.
Mais admettons que, mri par l'ge qui donne de l'exprience et de la
philosophie, il soit dispos  maintenir l'harmonie entre les nations
dont il s'est rendu l'arbitre: est-il immortel? S'il meurt, quelles
mesures a-t-on prises contre son successeur, s'il est jeune et
belliqueux? Comment mme prvenir les effets de son ambition dans un
pays qui, jusqu' prsent, compte presque autant de rvolutions de
palais que d'avnemens de souverains au trne[30]?

On voit  l'glise de la forteresse de Saint-Ptersbourg les tombes
spulcrales des neuf ou dix souverains que la Russie compte dj, et il
n'y a gure que Catherine II qui ait eu une mort naturelle.

Mais admettons que le souverain actuel de la Russie veuille maintenir la
paix, malgr les oprations qui lui sont encore commandes pour la
gloire de son rgne, et la consolidation d'un systme qu'il doit bien
penser tre dj l'objet de plusieurs sombres inquitudes.

Si son successeur, qui n'aura pas la mme puissance morale que lui sur
la nation, est oblig d'entreprendre de nouvelles excursions,
qu'arrivera-t-il au reste du monde, et o est l'alliance  former pour
s'opposer  ce torrent?

La Prusse sera oblige de suivre la politique de la Russie, pour ne pas
perdre les tats qu'elle possde depuis Memel, au-del du Nimen,
jusqu' l'embouchure de la Vistule; elle obligera la Saxe de l'imiter,
et une bonne partie des tats du nord de l'Allemagne suivront la mme
direction.

Alors que fera l'Autriche seule avec la Bavire? Pourra-t-elle appuyer
les Turcs et se dfendre elle-mme? Il y a de la draison  le supposer.
Appellera-t-elle la France et l'Espagne  son secours? Elles
arriveraient trop tard, et d'ailleurs il leur importe peu qui soit roi
de Bohme et de Hongrie; elles auront l'une et l'autre leur bt 
porter, on ne leur a laiss que ce droit-l par l'impuissance o on les
a rduites. Si elles se laissaient sduire par des promesses, elles en
seraient dupes; elles feront mieux de se runir pour se prsenter au
partage des dpouilles du vaincu, que d'aller aux coups: elles ont des
pertes  rparer, et rien  compromettre.

Plus on regarde avec sang-froid ce que l'Autriche a laiss faire, moins
on peut expliquer une aussi trange politique.

Si c'est aux confrences de Prague que cette puissance a souscrit  la
destruction de la France en mme temps qu' celle de son chef, rien ne
peut excuser une pareille erreur, et en supposant que l'empereur
d'Autriche lui-mme ait laiss rentrer dans son coeur des ressentimens
qui paraissaient en tre sortis depuis l'union de sa fille avec
l'empereur Napolon, son cabinet ne devait tout au plus que lui laisser
faire le sacrifice de ce qui touchait  sa propre dignit, mais jamais
celui de ce qui touchait aux intrts immdiats de la monarchie.

Le monarque, dont les esprances avaient t trompes, pouvait avoir
repris son ancienne aigreur; mais un cabinet devait tre d'autant plus
prudent, que le chef de l'tat se livrait  une manire d'envisager qui
obscurcit le jugement.

Un ministre doit tre sans passion, parce qu'il est responsable, et doit
toujours pouvoir rendre compte de ce qui a t la rgle de sa conduite
sans tre autoris  s'excuser par des erreurs.

Si le ministre autrichien a souscrit  Prague  l'anantissement de la
France, il est seul coupable de tout ce qui pourra en tre la suite,
parce que son refus aurait oblig  adopter d'autres bases, qu'il ne
serait pas pardonnable de n'avoir pas prsentes lui-mme et fait
discuter d'avance.

Si ce sont les vnemens qui ont suivi l'entre des allis  Paris, au
mois de mars 1814, qui ont dtermin l'Autriche  l'indiffrence dans
laquelle elle est reste, son cabinet est encore plus rprhensible,
parce que ce qui aurait t une sage prvoyance avant de se livrer  la
coalition, devenait un devoir, lorsque la politique russe et anglaise se
dveloppait de manire  faire reconnatre  l'Autriche si elle avait
t trompe, et  lui faire apercevoir que l'on dirigeait de nouveau
l'animadversion de la France contre elle, parce qu'il n'est pas permis 
son cabinet de douter quelles peuvent en tre les consquences.




CHAPITRE XVII.

Suite du chapitre prcdent.--Ce qu'a fait la Russie.--Ce qu'et d
faire l'Autriche.--Diffrence de la marche des deux cabinets.--Qu'ont 
dire les Franais?--Rsum de la conduite des souverains vis--vis de la
France.--Projet de Pitt et d'Alexandre.--Est-ce l'empereur ou la France
qu'on voulait abattre?


Si le cabinet de Vienne avait protest contre la fin de cette campagne,
il aurait remis tout en problme. L'Autriche aurait repris sa place de
mdiatrice des destines de l'Europe, en s'appuyant de la force qui
restait encore  la France, et qu'elle cherchait  joindre  celle d'un
protecteur.

L'Autriche pouvait redevenir dans ce moment-l ce qu'elle devait tre 
Prague, l'arbitre de la France, et qui plus est, celle de l'Italie, dont
elle et mieux fait de protger l'indpendance sous un ou plusieurs
princes de sa maison. Et puisque les souverains de l'Europe avaient
successivement souscrit  la ruine de la maison de Bourbon, pour
favoriser l'agrandissement des leurs, il n'aurait pas t draisonnable
 l'Autriche, dans cette circonstance, de tenter de ressaisir
l'quivalent de la puissance de Charles-Quint, au moins en Europe.

Elle ne risquait rien et ne pouvait qu'amliorer ses affaires, qui ne
l'ont pas beaucoup t par le recouvrement d'anciennes provinces.
Celles-ci ont t dtaches de la mtropole pendant trop d'annes pour
lui reporter une sincre affection.

L'Autriche, en protgeant l'indpendance administrative de l'Italie,
aurait empch l'agrandissement de ses autres voisins, auxquels elle a
laiss faire des acquisitions incomparablement plus avantageuses qu'une
bonne partie de celles dans lesquelles elle est rentre; il ne faut,
pour s'en convaincre, que comparer ce que la France et l'Italie
prsentaient de forces avant 1814  ce que pourraient prsenter
aujourd'hui cette mme France, la Belgique, les pays du Rhin qui ont t
donns  plusieurs princes diffrens, et enfin la Toscane et le Pimont.

L'ancien royaume d'Italie a  peine augment l'arme autrichienne de
quatre rgimens, et il en faut huit ou dix autrichiens pour imposer 
l'esprit de mcontentement du pays.

La Prusse, et surtout la Russie, ont fait des acquisitions qui n'ont pas
ces inconvniens. Cette dernire puissance, en obligeant les autres  se
replacer dans leurs anciennes ornires, n'a pas adopt ce principe pour
elle-mme; elle s'est au contraire trac une route nouvelle par laquelle
nous la verrons encore s'approcher du soleil au milieu des ruines de
plus d'une nation, et amener ainsi de nouveaux bouleversemens sur la
scne du monde.

Il n'y a que contre la France que l'on prcherait une nouvelle croisade,
si elle voulait tenter seulement de reprendre Landau ou de reconstruire
Huningue. Il y a peu d'annes qu'un article de journal appelait vingt
batailles, et aujourd'hui les cabinets de l'Europe sont indiffrens 
tout ce qui prpare l'asservissement du monde. On se demande o sont les
hommes d'tat qui ont fait tant de bruit pour abaisser la France, et ce
que la tranquillit de l'Europe a gagn  lui substituer une puissance
plus dangereuse, contre laquelle il ne reste pas mme la ressource des
alliances pour s'opposer  ses entreprises de domination universelle.
C'est par l qu'elle-mme a commenc  s'assurer d'avance de toutes les
positions, il n'y a qu' voir ce qu'il en reste. Par les femmes,
l'empereur de Russie est un des prtendans  la couronne de Sude, car
si celle-ci,  la mort de Charles XIII, passe  Bernadotte, elle
n'arrivera pas assurment  son fils; de plus, l'empereur de Russie est
beau-frre du roi de Bavire, du grand-duc de Bade, du prince
hrditaire de Hesse-Darmstadt, du roi de Wurtemberg, et qui plus est,
neveu de tous les princes de cette maison; il est beau-frre du roi des
Pays-Bas, du duc de Mecklembourg-Schwerin, du prince hrditaire de
Saxe-Weimar, qui, comme l'on sait, est la branche ane de Saxe; elle
n'a t dpossde de l'lectorat de ce nom, aujourd'hui royaume de
Saxe, que par la puissance d'un empereur d'Allemagne, qui mit l'lecteur
au ban de l'empire pour lui avoir fait la guerre, et le fit condamner 
cder son lectorat  la branche cadette de Weimar, avec laquelle on
l'obligea de permuter. Enfin, l'empereur de Russie est beau-frre du
prince hrditaire de Prusse, dont la soeur vient d'pouser un grand-duc
de Russie; il est en outre alli  la maison de Saxe-Cobourg par le
mariage du grand-duc Constantin, son frre, avec une princesse de cette
maison. Pouvait-on tirer un meilleur parti de ses moyens d'alliance, que
n'a fait la Russie? Non assurment. Cette position est le complment des
travaux de Catherine II; que l'on aille dtrner une de ces princesses,
et l'on trouvera  qui parler.

C'est ici le cas de rappeler qu'aux poques o la Russie traitait avec
la France sur des bases peu avantageuses, on ne fit point cet outrage
aux princesses de son sang, dont les maris s'taient dclars contre
nous, et dont les tats pouvaient, en 1807, tre employs  indemniser
la Prusse. L'Autriche a plus de princesses et surtout de princes dans
les deux branches de Lorraine et d'Est que n'en avait la Russie. Tous
sont capables de commander, il s'en faut bien cependant qu'elle en ait
tir un parti aussi avantageux pour sa gloire et sa puissance. Ils
occupent, pour la plupart, des emplois militaires au gouvernement des
provinces o ils se font aimer; mais, en gnral, ils vivent si retirs,
que sans les vertus du grand-duc de Toscane on douterait de l'existence
de ses frres: on n'entend au contraire parler que des voyages des
grands-ducs de Russie. Si on ne les destinait qu' gouverner en Sibrie,
au Caucase, ou au Kamtschatka, on ne les enverrait pas faire des
reconnaissances  Paris, Londres, Vienne et Berlin.

Quelles que soient les raisons politiques qui dterminrent au parti que
l'on prit, il est plus essentiel d'en prvenir les suites que de
chercher  les approfondir; c'est aux tats menacs  sentir le besoin
de se rapprocher et  se donner secours.

Les Franais n'ont assurment pas un mot  dire sur ce qu'on leur a
impos, et ils ne sont pas  la fin des maux qu'ils ont cru viter en se
jetant entre les mains de leurs ennemis. Ils supporteront encore le
poids des puissances qui se sont agrandies aux dpens de la France.
Telle pourra tre la consquence de l'erreur dans laquelle ils sont
tombs en jetant le gouvernail  la mer au plus fort du danger, et si
telle est leur destine, qu'ils aient encore  gmir sur de nouveaux
malheurs, on aura le droit de leur dire (tout esprit de parti mis 
part): Comment avez-vous pu douter du but qu'avaient les puissances
allies? Lorsqu'elles vous firent la guerre en 1792, ce n'tait pas pour
vous arracher vos conqutes; c'tait donc pour vous asservir, et si  la
suite des sanglantes querelles qui eurent lieu entre cette poque, et le
trait de Campo-Formio, vous n'avez pas subi le joug qu'on voulait vous
imposer, ce n'est que parce que les immortelles campagnes d'Italie
avaient mis vos ennemis dans l'impuissance de vous nuire, et dans
l'obligation de respecter l'organisation sociale que vous veniez
d'adopter.  qui deviez-vous les victoires qui avaient fait reconnatre
votre indpendance? La renomme rpondra,  l'empereur. Et lorsqu'il fut
parti pour l'gypte, d'o il paraissait impossible qu'il revnt jamais,
comment ptes-vous vous mprendre sur le motif qui fit recourir vos
ennemis aux armes? Pourriez-vous encore douter quels taient leurs
projets alors, et ce qui aurait t fait de vous sans la bataille de
Zurich, et la dfense de Gnes, qui donna au premier consul le temps de
rorganiser l'intrieur et d'aller vaincre  Marengo? En quel tat vous
avait-il retrouvs  son retour d'gypte? Comparez-le  celui dans
lequel il vous avait replacs aprs les traits de Lunville et
d'Amiens. Si  cette dernire poque vous n'avez pas subi le joug, c'est
qu'il fut ramen par la fortune pour vous sauver de nouveau.

Lorsqu'il tait uniquement occup des soins que demandait l'entreprise
forme  Boulogne pour terminer nos diffrends avec l'Angleterre, on ne
pouvait assurment pas accuser son ambition: il doit vous souvenir de
toutes les circonstances de l'agression de l'Angleterre, et combien la
France entire faisait de voeux pour l'empereur, qu'elle excitait 
franchir le dtroit, au-del duquel semblait tre l'vnement qui devait
nous amener une paix profonde.

Vous ne pouvez pas non plus avoir oubli comment il fut tout  coup
oblig d'abandonner ce projet pour courir en Allemagne  la rencontre de
la plus honteuse comme de la plus injuste des agressions dont l'histoire
nous ait transmis le souvenir. Quel tait l'ambitieux dans cette
circonstance, ou au moins l'agitateur des discordes, le perturbateur de
la paix? N'tait-ce pas ce mme empereur Alexandre que vous venez
d'encenser comme un librateur? Si vous n'avez pu juger des projets des
puissances coalises contre vous  cette poque, les rvlations du
gnral en chef de l'arme autrichienne, que la fortune abandonna dans
les champs d'Ulm, et surtout les plans concerts entre l'Angleterre et
la Russie[31] pour ramener la France dans ses limites de 1792, plans
connus, avous ds-lors, ne devaient-ils pas vous en instruire, et vous
dmontrer que votre organisation politique intrieure tait le vritable
grief que l'on vous imputait? Et si, au lieu d'avoir vu les ennemis vous
dicter des lois, vous avez au contraire rejet sur eux l'humiliation
qu'ils vous rservaient,  qui le devez-vous, si ce n'est  la bataille
d'Austerlitz?

Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, couvrit la
France de son bouclier, aprs l'avoir fait triompher par son gnie.
Lorsque, l'anne suivante, il triompha  Ina, puis  Friedland, ne
pouvait-il pas se laisser sduire par la victoire? et si telle avait t
la faiblesse de son esprit, qui aurait pu l'empcher de devenir
ambitieux? Ne pourrait-on pas opposer le trait de Tilsit  tous les
reproches de cette nature que l'on voudrait lui adresser? J'arrive 
l'entreprise forme sur l'Espagne, qui est la seule que l'opinion
publique ait dsapprouve assez hautement en France, pour y rattacher la
cause de tous les malheurs qui ont afflig la patrie. Les projets de
l'empereur sur cette pninsule n'taient pas plus ambitieux que
n'avaient t ceux de Louis XIV; mais ceux de ce monarque furent plus
habilement conduits, car quant aux droits que l'un et l'autre avaient
sur ce pays, ils consistaient dans l'intrt des peuples des deux tats
et dans les moyens que ces deux souverains avaient pour vaincre les
obstacles qu'ils devaient rencontrer. Si, par suite du principe qui a
dtermin Louis XIV  faire passer la couronne d'Espagne sur la tte de
son petit-fils, l'empereur a pu tre autoris  entreprendre le mme
ouvrage, ne doit-on pas reconnatre qu'il avait au moins saisi
l'occasion la plus favorable pour excuter ce projet, en y faisant
participer la seule puissance qui pouvait le traverser, et dont le poids
suffisait au maintien de la paix en Europe? Alors que ne peut-on pas
penser de ce qu'au mpris des engagemens que l'on venait de prendre avec
lui, on laissa troubler la scurit qu'on lui avait garantie, et qu'on
l'obligea de courir de nouveau au-devant de l'agression dont ses allis
avaient dj t victimes au printemps de l'anne 1809? Est-il
raisonnable d'admettre que les ennemis, qui l'attaquaient sans
dclaration pralable, taient plus autoriss  craindre pour leur
propre sret qu'il ne l'tait lui-mme  supposer qu'ils n'avaient
entrepris cette nouvelle guerre que parce qu'ils espraient que
l'loignement de son arme leur donnerait la facilit de revoir toutes
les transactions qu'ils avaient faites prcdemment avec lui? Si cela
n'est pas draisonnable  supposer, il ne le sera pas davantage de faire
remarquer ce qui serait vraisemblablement advenu  la suite des succs
des ennemis, si toutefois ils en avaient obtenu dans la campagne de
1809. Or, quel est l'vnement de cette savante campagne qui les mit
dans l'impuissance de nous nuire pour cette fois encore? La bataille de
Wagram.

Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, prserva la
France de toutes les dsastreuses consquences qui auraient t la suite
d'un revers. Il fit la paix en 1809, parce que l'indiffrence des
Russes, qui lui avaient garanti la tranquillit du nord, lui dmontra
qu'il ne devait pas compter sur eux. Il dut le croire encore davantage,
lorsque cette puissance montra de la rpugnance  resserrer son alliance
avec lui. tait-il draisonnable alors de se rapprocher de l'Autriche,
qui prsentait l'archiduchesse Marie-Louise de bonne grce et mme avec
de l'empressement? Une fois uni  cette puissance, tait-ce une folle
entreprise que de vouloir  son tour rviser ses comptes avec les
Russes? Assurment on ne peut refuser de convenir que l'on ne pouvait
pas avoir pris plus de prcautions qu'il ne l'avait fait pour s'assurer
le succs. Toute l'Europe,  l'exception de l'Angleterre, marchait sous
ses drapeaux, et vraisemblablement, s'il avait diffr d'un an  former
cette croisade, il aurait vu plus d'une puissance rejeter la proposition
d'y prendre part.

Un hiver dtruisit tout, et ramena sur l'empereur l'orage qu'il avait
conduit sur ses ennemis. C'tait un malheur qu'il ne pouvait prvoir;
mais, par des efforts de gnie, il reprit sa supriorit  Lutzen. L
encore il soutint l'difice qui allait peut-tre s'crouler.  Prague,
peut-tre on ne fit pas assez pour dtacher l'Autriche; mais la
coalition tait en armes et runie tout entire: elle fit tout pour
luder la paix. La bataille de Dresde eut lieu; malheureusement ce beau
fait d'armes fut suivi d'une srie de revers qui nous annonait notre
dcadence et nous prsageait la chute de celui qui jusqu'alors nous
avait soutenus. Je ne recommencerai pas une longue narration de tous ces
vnemens, je ne me permettrai que quelques rflexions. Les ennemis
prtendaient n'en vouloir qu' l'empereur. Il est vrai qu'ils lui en
voulaient beaucoup, et cela tait tout simple: ils avaient prouv qu'il
n'y avait que lui qui arrtt l'excution des projets qu'ils n'avaient
cess de poursuivre depuis 1792. Ils engageaient les Franais  se
dtacher de l'empereur. Ceux-ci, abstraction faite des diffrences
d'opinions qui les divisaient encore, et de tous les reproches qu'ils se
croyaient fonds  adresser  leur souverain, n'ont pas eux-mmes
considr qu'ils avaient plac la rvolution ainsi que leurs intrts 
fonds perdu sur sa tte, et qu'en l'abandonnant dans un danger qui les
menaait autant que lui, ils le mettaient dans l'obligation de leur
faire banqueroute, et c'est ce qui est arriv. L'empereur une fois
abattu, toutes les circonstances de cet vnement ont t naturelles, et
quelles que soient les plaintes que les Franais puissent faire
entendre, on leur rpondra toujours: Fiez-vous  la foi punique!

Les hommes qui ont ainsi gar la nation, qui est toujours bonne et
pure, sont les mmes qui ont t les moteurs de tous les grands
dsordres depuis 1789 jusqu' cette dsastreuse poque, et qui chaque
fois se sont montrs avec un degr de dmoralisation de plus. Que
disent-ils  prsent  cette mme nation qui redemande le prix des
efforts qu'elle a faits pendant vingt ans, et du sang que ses enfans ont
rpandu? La renverront-ils au roi ou aux princes de la maison de
Bourbon? Mais le roi ne peut tre comptable de ce qu'il n'a pas reu; le
gouvernement provisoire de M. de Talleyrand, en trafiquant de
l'armistice qui a prcd l'entre du roi  Paris, a mis le monarque
dans l'impossibilit de faire valoir les droits de conqute que pouvait
encore appuyer la nation. C'est ce gouvernement provisoire qui a
consomm sa ruine, et qui par l a peut-tre jet parmi elle les lmens
de quelques discordes nouvelles. Enfin on dira aux Franais: Si les
Autrichiens avaient abandonn leur monarque dans les deux occasions o
vous avez t  Vienne, la monarchie autrichienne tait perdue. Si les
Prussiens avaient t infidles  leur roi aprs les malheurs dont leur
pays fut accabl, c'en tait fait de leur existence politique. Si les
Russes avaient de mme abandonn l'empereur Alexandre, parce que nous
tions les matres de Moscou, cette vaste monarchie aurait t
dmembre. Ces trois peuples ont support patiemment de longues
calamits; ils ont obtenu le prix de leur persvrance. Quant  vous,
Franais, vous n'avez pas voulu voir que, si vous n'avez pas subi le
joug quinze ans plus tt, c'est que vous aviez l'empereur  votre tte;
maintenant vous vous convaincrez que, si les ennemis vous accablent de
tout leur ressentiment, c'est qu'ils ne craignent plus le prince qui
vous protgeait et qu'ils excutent en sret l'arrt prononc contre la
France depuis 1792.

Vous en aurait-il cot autant pour lui donner les moyens de vous
dfendre qu'il vous en cote aprs vous tre spars de lui? Souffrez
donc et ne vous plaignez pas; mais surtout vitez de nouvelles discordes
qui achveraient de perdre le reste de votre existence; songez que vous
restez vingt-quatre millions d'hommes, ayant les mmes lois et la mme
langue, et qu'il y a l d'immenses ressources avec de la sagesse.




CHAPITRE XVIII.

tat de l'opinion.--Composition du ministre de Louis XVIII.--Les
intrigans remettent les fers au feu.--M. Fouch.--Confidence singulire
du duc Dalberg.--Projets sur la personne de l'empereur.--Le roi s'y
refuse.--M. de Talleyrand.--Ses mesures avant de partir pour
Vienne.--Projets de massacre.--Ce qui m'arrive.


Je passerai rapidement sur tout ce qui eut lieu entre l'arrive du roi
et le retour de l'le d'Elbe. Je n'tais plus plac pour bien observer;
je ne veux rapporter que des faits exacts, et j'aime mieux ne pas tout
dire que de raconter des choses dont la vrit peut tre conteste.

La dchance une fois proclame, chacun prit son parti, et la maison de
Bourbon eut,  son retour en France, une force d'opinion que l'on
pourrait comparer  celle que l'empereur avait eue contre le directoire
 son arrive d'gypte. Il fallait bien peu de chose pour assurer au roi
un rgne paisible. Si l'on n'avait pas fait des vnemens qui l'avaient
replac sur le trne une rvolution, qui d'ordinaire en amne une autre;
qu'il ft venu s'asseoir aux Tuileries sans rien changer que sa manire
de vivre intrieure, il n'y a nul doute que l'administration aurait
march. Il y avait plusieurs raisons pour cela: la direction des
affaires tait dans les mains d'hommes habiles, qui depuis long-temps
taient accoutums  les diriger; en second lieu, il y a en France un
besoin d'tre gouvern qui est gnralement senti, et fait que tout le
monde obit ds que les mesures qu'on prend sont raisonnables. Hormis
les deux ministres de la police et des relations extrieures, qui
doivent toujours tre entre les mains d'hommes possdant la confiance
particulire du monarque, le roi ne pouvait pas faire de meilleurs choix
que ceux que l'empereur avait faits.

Mais un tel arrangement ne convenait pas aux intrigans qui s'taient
groups autour du gouvernement provisoire. Celui-ci cherchait  brider
le roi, et  prendre une position assez forte pour carter tout ce qui
aurait t tent de signaler sa conduite au prince.

Au fait, ces messieurs n'avaient pas pactis avec les trangers, abattu
l'empereur, pour rester dans leur obscurit; ils ne s'taient vendus aux
ennemis que pour avoir les premires places, ils n'entendaient pas qu'on
les en frustrt: aussi ne ngligrent-ils rien pour persuader qu'il
fallait qu'on les en pourvt.

Le roi ne connaissait personne; il dut ncessairement croire ceux qui se
prsentaient comme ayant tout hasard dans l'intrt de son retour. En
consquence, il confirma,  quelques changemens prs, les choix du
gouvernement provisoire; de cette manire, la majorit dans le conseil
resta  M. de Talleyrand.

Ceci est important  observer,  cause des consquences qui vont s'en
dduire.

Talleyrand tait ministre des relations extrieures;

L'abb de Montesquiou tait ministre de l'intrieur;

L'abb Louis (ami de Talleyrand depuis 1789), ministre des finances;

Le gnral Dupont (crature de Talleyrand), ministre de la guerre;

Malouet, trs attach au roi, mais dupe de Talleyrand, ministre de la
marine;

M. de Vitrolles, ministre secrtaire d'tat.

La police, tant celle de Paris que du royaume, tait entre les mains de
M. Beugnot, qui tait trop honnte homme pour n'tre pas dupe de M. de
Talleyrand. (On ne cra d'abord qu'un directeur-gnral de police; j'en
dirai le motif tout  l'heure.)

La garde nationale tait entre les mains du gnral Dessoles; l'ex-garde
impriale dans celles du marchal Oudinot.

Le duc Dalberg tait ministre d'tat, ainsi que Beurnonville. Comment le
roi, ainsi entour, aurait-il fait un pas contre le gr de M. de
Talleyrand? Aussi les choses marchrent-elles tant bien que mal pendant
deux mois. Il fallait bien ce temps-l au roi pour apprendre  connatre
les hommes auxquels il avait affaire.

La chambre des dputs fut convoque. On runit celle qui avait t
ajourne par l'empereur au mois de janvier prcdent: elle accourut le
coeur plein de vengeance. On croyait le retour des Bourbons amen,
prpar de longue main, et par consquent accompagn de toutes les
garanties de libert publique que l'on dsirait; on se crut heureux, et
on ne mnagea pas plus l'encensoir aux arrivans que les injures 
l'empereur.

On ne peut s'empcher de faire de tristes rflexions sur le caractre
national, en comparant les diatribes de la tribune avec les flatteries
dont elle avait si long-temps retenti: tant il est vrai qu'il faut
vaincre, et que c'est le succs, et non la nature des intrts que l'on
dfend, qui fait la gloire.

Plus on parlait, plus la presse tait libre, et plus le roi
reconnaissait, d'un ct, les forces qui taient  lui, et de l'autre,
la ncessit de prendre une autre position que celle que lui avait faite
le gouvernement provisoire.

Par la mme raison, celui-ci sentait le besoin de renforcer son parti,
et c'est dans cette circonstance que je jugeai de tous les projets 
venir de M. de Talleyrand. Il avait besoin, pour les excuter, de
l'loignement des trangers: aussi fut-il expditif de ce ct-l, et on
en fut bientt dbarrass.

Cela fait, il chercha  grossir son parti, et eut recours  ce que l'on
appelle vulgairement les jacobins. Ceux-ci n'existaient plus depuis
long-temps, mais il en fallait; on imagina ce moyen-ci pour en trouver.
On supposa qu'ils taient dj en grand nombre, on rpandit mme qu'il y
avait parmi eux de l'agitation. On en parla au roi, afin de pouvoir
l'entretenir de M. Fouch, que l'on voulait lui donner pour ministre de
la police. On lui signala le duc d'Otrante comme le seul homme vraiment
habile sous ce rapport que possdt la France, comme le seul capable de
contenir les jacobins, qui taient d'autant plus  craindre qu'ils
avaient des rapports avec les illumins d'Allemagne.

C'tait afin de pouvoir lui faire donner le portefeuille de la police
que l'on n'avait d'abord nomm qu'un directeur-gnral dans cette
partie, car celui-ci aurait vu sans se plaindre un ministre passer avant
lui.

Si M. Fouch avait t agr par le roi, on et pu recrer  l'aise le
parti des jacobins, tout en ayant l'air de le combattre et de le
contenir. On aurait pouss ces dmagogues aux places, aux fonctions
lectives. De cette manire, on aurait prpar l'excution du projet que
l'on avait t oblig d'abandonner lorsque les souverains allis
s'taient dclars pour les Bourbons.

Le roi refusa obstinment d'accepter M. Fouch, et djoua ainsi le
projet, sans s'en douter. Voici  ce sujet une anecdote que je tiens du
duc Dalberg lui-mme.

Il y avait dj une quinzaine que le roi tait  Paris, lorsque l'on
admit  l'honneur de lui tre prsentes toutes les personnes qui
avaient t pourvues de titres honorifiques sous l'empereur. Les ducs,
entre autres, furent invits par la voie du _Moniteur_  se prsenter.
Les injures dont j'tais l'objet n'arrtaient pas; j'tais insult dans
les pamphlets, dcri dans les journaux; tout cela m'indiquait sur quel
pied j'tais au chteau, et n'avais garde d'y paratre.

J'attendis une seconde invitation; le _Moniteur_ la fit, je me dcidai,
j'allai rendre mes devoirs au chef du gouvernement. Je rencontrai le duc
Dalberg dans le salon du Trne, je liai conversation avec lui, en
attendant que la messe ft finie.

Il me demanda ce que je comptais faire: je lui rpondis que je n'avais
pas de projets, et que je voulais vivre en paix et loin des affaires. Je
ne sais o il avait pris que j'avais de l'ambition, mais il me conseilla
de renoncer  courir la fortune, ajoutant que j'tais un brave homme,
mais tout--fait incapable de remplir un grand emploi. L'homme d'tat
avait prononc, et reconnu mme qu'il n'y avait jamais eu que M. Fouch
de rellement habile dans le ministre de la police. Il m'apprit que
l'on avait propos au roi de le reprendre, mais que l'on n'avait pu
vaincre la rpugnance que montrait ce prince  employer un homme qui
avait vot la mort de son frre. M. Dalberg trouvait cela
extraordinaire, et disait que c'tait un grand malheur pour la France,
qu'il n'y avait que M. Fouch qui ft en tat de la gouverner dans la
situation o elle tait, et que l'on verrait de belles choses d'ici 
peu de temps, si l'on ne prenait pas un parti contre toutes les ttes
remuantes, tant en France qu'en Allemagne.

Je ne pus m'empcher de lui observer que je ne concevais pas comment,
avec une pareille opinion, il avait pu concourir  la destruction d'un
ouvrage qui tait une aussi forte garantie contre la propagation des
principes qu'il paraissait tant redouter.

Il me rpondit qu'on n'avait pas t le matre des vnemens, qu'il
avait bien fallu accepter ce que l'on n'avait pas eu les moyens de
refuser. Il ajouta: Nous avons eu une belle peur un soir, et si l'on ne
s'tait pas press d'accepter ceux-ci (en parlant des princes de la
maison de Bourbon), nous aurions bien pu revoir l'empereur. Encore
n'est-il pas sr que, sans Marmont, il et t dtrn.

Que vouliez-vous que l'on ft? on n'a eu le temps de rien arranger
avant leur retour. C'est  prsent seulement que l'on va s'en occuper:
mais si l'on ne parvient pas  faire adopter  ceux-ci la rsolution de
rgner avec les ides librales, le pays ne sera pas tenable; il faudra
que chacun s'enfuie.

Ainsi me parlait M. Dalberg vingt jours environ aprs l'arrive du roi;
cela m'expliqua pourquoi on voulait mettre M. Fouch au ministre de la
police. On cherchait dj  s'emparer des postes, pour commencer la
destruction d'un gouvernement que l'on avait  peine tabli.

Pendant les trois premiers mois qui suivirent le retour des Bourbons,
les esprits taient contens. L'on s'tait nanmoins dj aperu
qu'aucune garantie n'avait t prise contre les projets que Louis XVIII
aurait pu former par la suite, pour remettre les choses au point o
elles taient avant la rvolution de 1789. Mais les entourages du roi ne
tardrent pas  jouir de la confiance que leur avait mrite la position
dans laquelle ils avaient vcu, par suite des malheurs que ce prince
avait lui-mme prouvs pendant vingt-cinq ans.

Cet entourage tait compos en majeure partie de vieillards qui ne
connaissaient plus la France. Ils taient rests sur la mauvaise humeur
que leur avaient donne les vnemens de la rvolution, et n'avaient
rien appris depuis qu'ils avaient t obligs de chercher un asile 
l'tranger.

La chambre des dputs au contraire tait compose d'hommes qui avaient
 peine connu ce que les premiers ne voulaient pas oublier, c'est--dire
toutes les pratiques de l'ancien rgime. Les dputs de cette mme
chambre professaient hautement tous les principes politiques que la
rvolution avait consacrs. Ds-lors il tait facile de voir que l'on ne
pouvait pas rester long-temps d'accord, et qu'il fallait, ou que les
vieillards se rformassent, ce qui n'tait pas prsumable, ou que les
hommes levs dans la rvolution fissent rtrograder leurs ides, et
abjurassent tout ce qu'ils avaient profess comme dogmes, ou suivi par
habitude depuis plus de vingt ans.

On passa ainsi tout l't de 1814. Vers le mois de septembre, on
commena  s'apercevoir de tout ce qu'il y aurait encore  faire, pour
obtenir ce que l'on demande depuis si long-temps, et que
vraisemblablement on demandera plus long-temps encore, sans que l'on
puisse parvenir  s'entendre.

Il faut croire que, malgr les milliers de productions de toute espce
qui ont t publies sur les constitutions et les gouvernemens, on n'a
pas prsent aux esprits des choses bien claires; autrement l'on serait
forc de reconnatre que ceux-ci ont manqu de sagacit pour les saisir.
Voil prs de trente ans que l'on se bat pour une constitution, et 
force de vouloir la perfectionner, on a fini par n'en point avoir du
tout.

Pendant que l'on discutait sur les droits de l'homme et la libert
individuelle, on a vu proscrire des citoyens recommandables par de longs
services, et asservir la nation en la dpouillant de la premire des
prrogatives. On a vu galement, pendant que l'on discutait sur des
plans de finances, et que l'on s'occupait de la prosprit nationale,
dtruire la fortune publique et souscrire  tous les dsastreux
arrangemens qui ont rendu tout, jusqu'au territoire, l'hypothque des
engagemens pris avec les ennemis.

Une constitution est sans doute une chose fort ncessaire, mais il est
bon aussi de mettre aux affaires des hommes dont les intentions soient
pures, et la conduite honorable.

Les mmes hommes qui avaient attribu  leur influence les vnemens qui
avaient amen le retour de la maison de Bourbon, taient trs attentifs
 observer la dissemblance qu'il y avait entre les sentimens qui
animaient ces entourages du roi, et ceux qui animaient la majorit des
Franais.

L'exprience a assez dmontr o conduisent les discordes, lorsqu'une
fois la nation est en msintelligence avec le pouvoir. Dans cette
occasion-ci, on prvoyait dj qu'une nouvelle catastrophe serait la
suite de cet tat de choses, qui cependant ne faisait que commencer.
Mais lorsqu'on n'est pas d'accord sur les principes, on ne l'est pas
davantage sur les consquences qu'ils entranent. Les opinions se
rallirent en silence; bientt on vit de tous cts se former des
socits o l'on parlait librement contre le gouvernement et tous les
actes de son administration.

M. de Talleyrand et ses collaborateurs ne songrent ds-lors qu'
prparer un ordre de choses qui pt tre substitu  celui qui tait
tabli, dans le cas o ils parviendraient  le faire crouler.

Ce fut sur ces entrefaites que le roi nomma le diplomate ambassadeur
prs du congrs runi  Vienne. M. de Talleyrand s'y rendit, emmenant
avec lui le duc Dalberg,  qui il fit donner un caractre diplomatique.
Il eut toutefois la prcaution de bien organiser sa correspondance avec
Paris, afin de ne manquer d'aucunes informations[32].

Il fit nommer par _interim_, aux relations extrieures, M. de Jaucourt
qui tait sa crature, et partit ensuite pour Vienne.

En quittant Paris, M. de Talleyrand tait convaincu qu'une nouvelle
rvolution tait invitable; il avait cherch en consquence de quel
ct on parviendrait  rallier le plus de monde. On avait dj parl du
duc d'Orlans, mais on ne s'tait pas arrt  cette ide, parce que ce
prince n'offrait pas assez de scurit sur les inconvniens que l'on
trouvait dj insupportables avec les alentours des princes de la
branche ane, c'est--dire que le duc d'Orlans n'aurait pas fait une
scission assez complte avec les migrs et tout ce qu'on entend
communment par cette dnomination. Comme on ne voulait ni de la
rpublique ni d'un gouvernement lectif, on trouva que ce qu'il y avait
de plus raisonnable tait de se rattacher  la rgence; mais pour cela
faire, il fallait prendre un parti contre l'empereur, qui pouvait partir
de son le, et arriver  Paris comme un trait. Les artisans de la
dchance s'taient mis  la besogne. Ils s'taient affili tout ce
qu'ils avaient trouv de brouillons et avaient form le projet de faire
assassiner l'empereur. Ils avaient imagin d'associer l'autorit  cet
attentat; l'assassin tait prt, il ne s'agissait que d'obtenir
l'agrment du roi. On s'adressa  M. de Blacas; on le dtermina 
soumettre le projet au souverain, mais celui-ci ne voulut rien entendre.
Les meneurs,  qui ses intentions furent assez durement signifies, n'en
persistrent pas moins dans la coupable rsolution qu'ils avaient prise.

Ce qui dterminait encore  adopter le parti de la rgence, c'est que
les armes taient rentres en France aprs avoir successivement vacu
tous les points qu'elles occupaient encore au-del des frontires.

Les prisonniers de guerre taient revenus tant d'Angleterre que des
autres pays. Les uns et les autres ne voyaient plus de perspective par
la cration d'une troupe de noblesse pour la garde du roi. Quelques
dispositions de cette espce avaient fourni des prtextes  ceux qui
taient mcontens, pour laisser apercevoir leur mauvaise humeur.

Les choses taient alles rapidement; au mois d'octobre, on rencontrait
dj dix personnes prtes  s'armer contre le roi, pour une qui tait
rsolue  le dfendre.

D'autres considrations personnelles  M. de Talleyrand l'obligeaient
aussi  ne pas perdre un instant pour changer sa position, qu'il avait
bien juge tre mauvaise et incompatible avec les principes qui
semblaient devoir tre la base du gouvernement du roi.

En quittant Paris, sa rsolution tait arrte; mais il n'tait pas fix
sur les moyens dont il convenait de faire usage, ni sur ce qu'on
pourrait substituer au gouvernement aprs sa chute. Comme il prvoyait
bien que la majorit de la nation, que l'arme entire seraient plus
favorables  la rgence qu'au duc d'Orlans, que l'on ne connaissait pas
beaucoup plus que la branche ane, il ne songea qu' se garantir
personnellement de tout ce qu'il y aurait eu de dangers pour lui dans le
retour d'un gouvernement qu'il avait lui-mme abattu. Aussi  Vienne
fit-il son affaire principale de l'enlvement de l'empereur, qu'il
peignait comme pesant sur la France, et y entretenant les esprances des
esprits remuans. Sous ce rapport, il avait raison.

On tait trs occup de l'empereur, et plus on approfondissait les
dtails de tout ce qui avait amen sa chute, plus on lui tmoignait
d'intrt.

Talleyrand avait l'exemple du retour d'gypte. Il craignait une seconde
reprsentation de cet vnement. L'on avait tant dit que la tranquillit
de l'Europe dpendait de celle de la France, qu'on se persuada aisment
que l'enlvement de l'empereur tait une chose ncessaire au bonheur
gnral: aussi M. de Talleyrand parvint-il  l'obtenir. Il n'y eut que
l'empereur de Russie qui fit difficult de se rendre  cette
proposition, mais qui, enfin, y avait tacitement consenti.

L'on a prtendu que le roi de France avait donn cette instruction  son
plnipotentiaire. Je ne sais  cet gard que ce qui m'en a t dit, mais
comment croire que M. de Talleyrand aurait pris sur lui d'ouvrir une
pareille ngociation, si elle n'avait pas t conforme  ses
instructions? Elle n'tait pas, du reste, draisonnable de la part du
roi, mais aussi il mettait par l l'empereur en droit de se dfendre et
de le prvenir comme il le fit en effet.

Il n'avait jamais t convenu qu'il ne pourrait pas attaquer le roi de
France, et  plus forte raison se dfendre contre lui. L'opinion est
injuste lorsqu'elle attribue  l'empereur seul les tristes rsultats
dont son entreprise  t suivie. Un jour ou l'autre, on reviendra sur
cette question, et ce sera tant pis.

Il y avait peu de temps que le congrs de Vienne tait ouvert, lorsqu'il
survint un changement dans le ministre  Paris; M. Malouet, qui tait
ministre de la marine, mourut, et enleva ainsi une voix  M. de
Talleyrand.

Il fut remplac par M. Beugnot, qui n'a jamais rien connu  la marine.
D'un autre ct, la police fut donne  M. d'Andr, homme de bien et
indpendant, qui ne pouvait pas tre rang sous l'influence de M. de
Talleyrand. Enfin le roi, ayant reconnu quelques malversations dans les
dpenses du ministre de la guerre, retira le portefeuille au gnral
Dupont. Il le remplaa par le marchal Soult, qui tait encore moins
dispos  se mettre sous l'aile du diplomate.

Celui-ci se trouvait par l avoir perdu beaucoup de sa puissance depuis
son dpart de Paris, ce qui ne contribua pas peu  le dcider  mener la
seconde partie de son projet un peu plus vite qu'il n'en avait d'abord
eu l'intention.

 Paris, l'on tourmentait les imaginations des esprits faibles par des
prtendus projets de proscription; on faisait circuler dans le monde des
listes sur lesquelles on avait inscrit le nom des personnes qui
semblaient devoir tre les premires victimes de la raction. L'on avait
t jusqu' pousser les alentours du roi  se porter  toute sorte de
mesures propres  le dpopulariser; on avait probablement imagin ce
moyen pour hter sa perte.

Cet tat de choses ne pouvait manquer d'tre souvent la matire de la
correspondance de Paris avec Vienne, o l'on informait exactement M. de
Talleyrand de tout ce qui pouvait l'intresser. Vers les mois de
novembre et dcembre, il y avait  Paris un horizon politique si obscur,
mme pour ceux qui habitaient cette capitale, qu'il tait difficile de
ne pas s'en former une ide encore pire, quand on ne jugeait de l'tat
des choses que par des donnes de correspondance.

 cette poque, la famille royale se trouvait sur une pente de
dclinaison; loin de regagner dans l'opinion publique, elle perdait tous
les jours davantage. Il y avait une double raison  cela.

D'abord l'opposition aux vues politiques qu'on lui supposait. La
restitution des biens nationaux et autres choses de cette espce avaient
seules suffi pour dtacher d'elle.

Ensuite il y eut, ds cette poque, une agence active qui ne laissa rien
chapper de tout ce qui pouvait dpopulariser la maison de Bourbon. On
saisit adroitement le ridicule, qui en France est une arme si puissante,
et dans cette circonstance on l'employa sous toutes ses formes. On eut
l'air de mpriser ce moyen dangereux; mais il fit des plaies profondes.
La famille royale parut bientt isole au milieu de la nation.

J'avais t autrefois trop avant dans les affaires pour ne pas
rechercher les causes de ce que j'apercevais, et qui tait si gnral,
que, dans la terre o je vivais retir, les gens de la campagne me
disaient que j'eusse patience, que cela ne pouvait pas durer.

Ce ne fut nanmoins que plus tard que je sus tout ce qui avait produit
les effets que je remarquais du fond de mon exil. Je le rapporterai tel
qu'on me l'a donn; mais auparavant je dois raconter une anecdote qui
m'est personnelle, parce que cela revient  l'appui de l'opinion que
l'on voulait tablir sur la formation des listes de proscription.

J'ai toujours cru que c'tait  quelque machinateur de nouvelles
rvolutions que je dus l'ordre qui me fut donn de sortir de Paris.
Quelque rpugnance que j'eusse  y obtemprer, je fus oblig de le
faire, car je n'tais pas dans une position assez bonne pour braver la
malveillance qui s'acharnait sur moi. Il tait d'ailleurs si facile aux
intrigans  projets nouveaux, de mettre leurs faits et gestes 
l'adresse d'un homme qui avait t ministre de la police, que je dus
prendre garde  moi. Les choses en taient au point que mes dmarches
les plus simples taient devenues suspectes. On en jugera par le fait
suivant.

Je m'tais livr  la grande culture; la rcolte des pommes de terre
avait manqu, je fus oblig de faire acheter deux ou trois cents sacs de
ces tubercules sur les marchs des environs de Paris, d'o, aprs les
avoir emmagasins dans une des remises de mon htel, on les conduisait 
ma terre  dix lieues de la capitale. Croirait-on qu'une chose aussi
simple devint une affaire de gouvernement, et qu'on ne craignit pas
d'adresser  des princes du sang une dnonciation d'accaparement, de
projet d'affamer Paris? Il y eut un ordre donn au commissaire du
quartier de constater l'existence et la quantit de ces pommes de terre,
et recevoir ma dclaration sur l'emploi que je comptais en faire. Cette
ridicule visite eut lieu avec la svrit la plus grave; je dois
l'avouer, les employs de police qui l'excutaient en taient honteux;
mais enfin ils devaient obir.

Oblig de quitter Paris, je me retirai dans ma terre o je vivais seul,
ma femme et mes enfans tant rests dans mon htel.

Nous tions au mois de novembre; un homme  dcoration se prsente et
demande  m'entretenir; je le reois: il m'apprend qu'il est un de mes
obligs, que la reconnaissance lui prescrit de me dvoiler ce qui se
trame contre moi. Ne restez pas ici, monsieur le duc, me dit-il, ne
restez pas ici; je ne puis trop vous engager  rentrer  Paris, d'o on
ne vous a pas assurment fait sortir sans motifs. Avant-hier, on devait
se prsenter chez vous; on ne l'a pas fait, mais la chose n'est que
diffre. Dans peu de jours, vous verrez entrer ici quatorze personnes
conduites par un nomm D***[33], que vous devez connatre; les autres
sont des hommes de mme espce (il me les nomma): l'on viendra vous
rclamer de l'argent; ce sera le prtexte que l'on prendra pour
commencer une querelle dans laquelle on doit vous assassiner. On est sr
de l'impunit, dj mme on a rdig le rapport de cette aventure, afin
de la mettre dans les journaux. Il est conu de manire  faire penser
que l'on serait venu chez vous vous rclamer de l'argent et vous
proposer un dfi que vous auriez refus, mais que, forc par les hommes
d'honneur auxquels vous aviez affaire, vous avez t contraint de
l'accepter; et comme l'on a suppos que vous blesseriez quelqu'un en
vous dfendant, on a de mme suppos que c'est en duel que vous auriez
bless le premier, le second, tous ceux qui le seraient; mais qu'enfin
vous auriez succomb  votre tour.

Je ne puis vous en dire davantage sans m'exposer moi-mme; mais pour
rien, ne restez chez vous, parce que je ne pourrais pas venir deux fois
vous donner un pareil avis.

Cet honnte homme me quitta, et, comme l'on pense bien, j'envoyai au
ministre de la police une copie de sa dclaration, lui indiquant les
noms qu'il m'avait cits. Ils taient aiss  trouver, puisque ce ***
tait chevalier de Saint-Louis, et garde de la porte de la maison du
roi. Je fis donner communication de son projet  son capitaine, M. de
Mortemart, et je n'en entendis plus parler.

Malgr cette prcaution, je jugeai prudent de rentrer  Paris, et d'y
passer quelques jours pour faire abandonner le projet de venir
m'assassiner  ma campagne. C'est pendant ce petit sjour que je fis
dans la capitale que je vis ce qui se prparait. Je n'en connus
cependant les ramifications qu'aprs le retour de l'le d'Elbe. Je vais
les consigner ici.




CHAPITRE XX.

L'enlvement de l'empereur est dcid.-- quoi servait M.
Dalberg.--Metternich se met en rapport avec Fouch.--Questions poses
par le diplomate.--Menes de Fouch.--Il est oblig de s'adjoindre des
collaborateurs.--Ceux-ci le jouent.--Maladresse de la cour.--Anecdotes
diverses.--J'envoie un missaire  l'le d'Elbe.--M. Andr.--Ma
conversation avec ce ministre.


M. de Talleyrand, apprenant d'un ct ce qui se passait  Paris, et se
croyant sr de l'enlvement de l'empereur de l'le d'Elbe, ne songea
plus qu' hter cette dernire opration, dont s'tait charg, disait-on
alors, l'amiral anglais Sidney-Smith, auquel on devait donner pour
mission apparente le commandement d'une expdition contre les puissances
barbaresques dans la Mditerrane.

Je n'appris cette circonstance que par tout ce qui se disait
publiquement  Paris, o une foule de lettres qu'on recevait de Londres
donnaient des dtails sur le congrs, vers lequel tous les regards
taient tourns. Les feuilles publiques anglaises disaient mme que l'on
devait conduire l'empereur  Sainte-Hlne, et celles d'Allemagne
l'avaient rpt. L'empereur les recevait  l'le d'Elbe.

On ne faisait gure de doute que cette opration n'et lieu. Comment
d'ailleurs ne l'aurait-on pas cru d'aprs les dtails suivans, qui m'ont
t confirms par M. Fouch lui-mme au mois de mai 1815?

Il faut rappeler que M. de Talleyrand avait prs de lui le duc Dalberg.
Celui-ci avait pous la fille de madame de Brignole, qui avait suivi
l'impratrice Marie-Louise  Vienne. M. de Talleyrand avait ainsi un
moyen naturel de ngocier sa position avec la rgente, aprs avoir mis
sur le compte de l'instruction du roi de France l'enlvement de
l'empereur pour Sainte-Hlne, quoique cela le servt lui-mme pour le
moins autant que cela pouvait tre utile aux intrts du roi.

Pendant qu'il ngociait ce point officiellement, il se servait du duc
Dalberg pour faire rpandre autour des ministres trangers que l'on
serait prochainement oblig, en France, de se dtacher de la maison de
Bourbon, qui ne pouvait rallier  elle aucun des partis de la nation. Il
faisait insinuer qu'il tait sage de prvoir ce cas-l, et d'tre prt 
substituer un ordre de choses quelconque  celui qui existait, si l'on
ne voulait pas voir de nouveau le pays tout en feu.

En prsentant cela comme une prvoyance, on tait bien assur de se
faire couter, et, qui mieux est, d'exciter assez d'attention pour que
l'on chercht  pntrer la vrit d'une semblable assertion, qui ne
pouvait manquer d'tre justifie par tout ce que la correspondance de
Paris apprenait.

Fouch m'a dit que le duc Dalberg lui avait crit  cette poque, pour
lui demander quelques renseignemens de ce genre, afin sans doute d'en
faire son profit  Vienne; mais comme il connaissait le correspondant
auquel il avait  faire, il lui rpondit qu'il ne voulait se mler de
rien avant d'avoir une lettre du ministre autrichien. Il ajoutait que
c'tait alors que (sur les instances de M. Dalberg sans doute) M. de
Metternich, probablement dans l'intention de juger du degr de confiance
que l'on devait accorder au langage que ce diplomate en sous-ordre
tenait  Vienne, lui crivit, et qu'il lui avait rpondu.

Il ajouta que cette premire lettre de M. de Metternich avait t suivie
de quatre autres. Ainsi assur des intentions de l'Autriche, il se mit 
l'oeuvre; mais jusque-l il avait rejet (il le prtendait du moins)
toutes les sollicitations qui lui avaient t faites.

Je garde, ajoutait-il, toutes ces lettres de Metternich, pour m'en
servir en temps et lieu. J'en ai cinq, et il doit en avoir autant de
moi. Il m'en a crit une pour avoir mon opinion sur une question qu'il
avait pose en trois points, qui taient ceux-ci:

Si l'empereur reparaissait en France, qu'arriverait-il?

Si le roi de Rome tait prsent  la frontire et appuy d'un corps de
troupes autrichiennes, qu'arriverait-il?

Et enfin, si rien de tout cela n'avait lieu, et que le mouvement qui
viendrait de la population ft national, quelle direction prendrait-il?

M. Fouch me disait lui avoir rpondu  chaque question de la manire
suivante:

Si l'empereur reparaissait  la frontire, tout dpendrait du premier
rgiment que l'on enverrait contre lui: s'il passait de son ct, toute
l'arme suivrait son exemple.

Si le roi de Rome paraissait  la frontire avec un corps autrichien
pour le protger, dans un moment, tout le monde serait pour lui.

Si aucun de ces deux cas ne se prsentait, et que le mouvement
rvolutionnaire vnt de l'intrieur, il se ferait en faveur du duc
d'Orlans.

C'est  la suite de ces communications qu'il se mit  travailler.

La maladie de Fouch et Dalberg est de croire qu'ils persuadent. Ils ne
veulent pas s'apercevoir qu'on les devine, et que, dans ce cas-ci
surtout, on voyait qu'ils ne songeaient  un autre bouleversement que
parce que leurs esprances personnelles avaient t dues par les
principes qu'avaient adopts les princes de la maison de Bourbon. Ils ne
voulaient que les premires places, et peu leur importait l'honneur
national, etc., etc. Mais les trangers faisaient un autre calcul: il
leur importait peu que MM. Fouch et Dalberg eussent les premires ou
les dernires places, mais ils tenaient beaucoup  profiter des trames
qu'ils pouvaient ourdir.

Je ne sais si on les jouait dans ce cas-ci: je ne suis autoris ni  en
douter, ni  le croire, mais je suis certain qu'on les connaissait trop
bien l'un et l'autre pour tre leurs dupes. Ils ne le croyaient pas, car
le propre de la vanit est de s'abuser.

Quoi qu'il en soit, M. Fouch ne pouvait manquer d'observer qu' Paris
la maison de Bourbon perdait tous les jours, et qu'une rvolution tait
d'autant plus probable, qu'elle tait plus facile; il avait eu des
communications avec Vienne, et ne songea qu' profiter d'un nouveau
dsordre pour se faire personnellement une meilleure position.

En consquence, il commena  faire pratiquer de jeunes gnraux parmi
ceux qui avaient t conservs en activit de service et qui
commandaient des troupes. Il eut soin de choisir les plus susceptibles
d'exaltation, de leur peindre les malheurs dont le pays tait accabl,
et de leur faire observer que de braves gens comme eux ne seraient
jamais considrs par un gouvernement qui ne s'entourait que de vieille
noblesse; qu'enfin ils devaient s'attendre avant peu  tre renvoys.

M. Fouch n'tait pas assez connu de ceux  qui il tenait ce langage
pour qu'ils jugeassent de ses projets. Ils ne les envisagrent que d'un
ct et fort lgrement; ils reurent les directions qu'il voulut leur
donner.

Ce fut dans ce temps-l qu'eut lieu  Paris l'affaire du gnral
Excelmans. Cet officier tait employ dans la premire division
militaire; le ministre, aprs l'avoir fait mettre  la demi-solde 
cause d'une lettre qu'il avait crite au roi de Naples dont il avait t
l'aide-de-camp, voulut le contraindre  quitter Paris. Excelmans refusa
de se soumettre  la dcision, et invoqua les dispositions de la Charte
constitutionnelle. Comme les esprits taient mal disposs pour le
gouvernement, tout le monde fut favorable  Excelmans, et l'on crut
avoir rencontr une occasion d'clater.

Le ministre de la guerre ordonna l'arrestation du gnral. Celui-ci
s'enfuit et demanda un conseil de guerre; on le renvoya devant celui de
Lille, il s'y rendit. Les officiers de la garnison allrent le chercher
en crmonie pour le conduire  la salle o se tenait le conseil, et le
ramenrent chez lui au milieu des acclamations aprs le jugement qui
l'acquitta. Une telle dcision, dj si grave par elle-mme, devint
capitale  raison de la disposition o taient les esprits.

M. Fouch saisit cette circonstance, et en mme temps qu'il la
commentait pour chauffer les ttes, il faisait entretenir les gnraux
qui commandaient des troupes hors de Paris. Il se mit en relation de
suite avec quelques-uns de ceux qui tenaient garnison dans le nord, et
russit bientt  les garer. Il vint ensuite  la garde nationale.

Il avait naturellement action sur elle par M. Tourton. Le gnral
Dessoles, qui la commandait, tait d'ailleurs un homme qui avait fait
ses preuves en rvolution.

De plus, il avait su attirer  lui le gnral Lallemand, qui commandait
une brigade de dragons dans les environs de Laon et Soissons. Il avait
ds-lors assez de moyens; il ne s'agissait que de mettre tout cela en
mouvement, car ce n'est pas une petite chose que de se dterminer 
franchir les bornes du devoir pour se jeter gratuitement dans une
dmarche criminelle. Fouch le savait mieux qu'un autre: aussi ne mit-il
son nom nulle part, et se mnagea-t-il une porte de retraite au besoin.

Il arriva aussi quelques scnes de rues que l'on saisit avidement pour
railler la cour.

La clbre actrice mademoiselle Raucourt mourut. Les socitaires du
Thtre-Franais, accompagns de ceux des autres thtres de la
capitale, lui rendirent les derniers devoirs et lui avaient compos un
trs beau cortge. Ils vinrent prsenter la dfunte  l'glise de
Saint-Roch; le cur ne voulut pas la recevoir. Il ferma la porte de son
glise, dans laquelle il se tint pendant que tout le cortge se
dbattait dans la rue Saint-Honor. Ce spectacle eut bientt attir la
foule. On commena par rire, puis vinrent les menaces contre le cur,
qui refusait toujours d'ouvrir son glise. Il y avait dj quelque temps
que ce dsordre durait, lorsque des Tuileries, o l'on avait t
prvenu, il arriva un ordre pour faire ouvrir les portes de l'glise de
Saint-Roch et recevoir le corps de la dfunte. La malveillance s'empara
de ce fait, et en fit mille plaisanteries plus piquantes les unes que
les autres.

 peu prs  la mme poque eut lieu l'exhumation du corps du roi Louis
XVI et de celui de la reine Marie-Antoinette, que l'on transporta en
grande crmonie, le 21 janvier 1815, depuis le cimetire de la
Madeleine, rue d'Anjou, jusqu' Saint-Denis.

On tait dj si mal dispos, que l'on saisit l'occasion de manifester
son mcontentement. On avait mis les troupes sous les armes de trs
bonne heure; elles bordaient la haie,  partir du cimetire jusqu' la
barrire par laquelle le cortge devait sortir pour se rendre 
Saint-Denis.

Les restes du roi Louis XVI, ainsi que ceux de la reine
Marie-Antoinette, consistaient dans un peu de terre blanchtre que l'on
avait retrouve  la place o ils avaient t enterrs dans de la chaux
vive. On conoit aisment qu'ils avaient d tre consums: on prtendit
cependant que l'on avait retrouv le crne de la reine et mme une de
ses jarretires. C'tait tant mieux.

Ces faibles restes avaient t placs sur un char funbre d'une
lvation si disproportionne, qu'il tait hors d'tat de passer sous
les rverbres de la rue. On n'en avait pas fait la remarque, et on
n'avait pris aucune prcaution pour rehausser ceux-ci.

Le cortge se mit en marche; le char funbre s'accrocha aux rverbres;
on fut oblig,  diverses reprises, de s'arrter pour le dgager. Il
faisait mauvais: le temps, la ngligence de l'administration des
crmonies eurent bientt mis tout le monde en gaiet. Chacun se
rpandit en railleries sur cette pompe funbre; quelques voix mme,
saisissant le moment o les dcorations du char s'engageaient dans un
rverbre, firent entendre le cri: _ la lanterne!_ Il semblait qu'on
et pris  tche de faire faire  la cour tout ce qui offrait prise aux
saillies.

Je n'tais pas encore dans le monde lorsque la rvolution commena, mais
j'entendais dire  tous ceux qui avaient assist  l'origine du drame
que c'tait par des bagatelles de cette espce que l'on tait parvenu 
branler le colosse que son antiquit semblait avoir rendu
indestructible.

Plus l'on voyait la cour faire de fausses dmarches, plus l'on prenait
des avantages sur elle. Les hommes  mouvement s'agitaient, les
communications de M. Fouch taient devenues plus actives, et ds les
premiers jours de fvrier tout annonait l'explosion.

Il fallait que les administrations du roi eussent les yeux bien peu
ouverts, car _on conspirait_, comme on dit, _sur les bornes, au coin des
rues_. Personne, si ce n'est le ministre, n'ignorait ce qui se
prparait.

Avant d'aller plus avant, je placerai ici une rflexion.

Je n'cris pas pour un parti, je recueille mes souvenirs et ne dois de
secret  aucun de ceux qui non seulement ne m'en ont pas confi, mais
qui ont eu la lchet de mettre mon nom sur une liste de proscription o
les leurs auraient d figurer les premiers, parce qu'ils taient les
seuls vrais coupables.

Je ne veux dnoncer personne; mais en crivant les vnemens de
l'poque, je tracerai les noms chaque fois qu'ils se trouveront lis 
ma narration.

Si je rapporte des erreurs, je suis prt  les redresser, mais pour les
injures et les rcriminations, je les tiens d'avance pour non avenues.

Je ne puis faire aucun mal  ceux qui m'en ont tant fait, et d'ailleurs
je ne leur dois pas plus de mnagemens qu'ils n'en ont eu pour moi, soit
au retour de l'le d'Elbe, soit au dernier dpart de l'empereur. Je suis
las d'tre le bouc missaire de ces excitateurs, et je veux leur
renvoyer ce qu'ils ont mis  mon adresse; ils courent d'autant moins de
dangers, que leur habilet en rvolution les a dj mis  couvert de ce
qu'ils avaient  craindre.

M. Fouch regardait la chute du roi comme certaine. Il n'y avait que sur
le gouvernement qu'on pourrait faire succder  ce prince, qu'il n'tait
pas fix. Cet homme,  qui l'on accordait tant d'habilet, tait hors
d'tat d'assembler deux ides. C'taient cette lgret d'esprit et
cette inconsquence de caractre qui lui taient propres, qui avaient
fait appeler habilet ce qui n'tait qu'une longue suite de duplicits.
Il suffit d'ailleurs d'un peu de rflexion pour voir que si M. Fouch
avait t un homme qui et de l'me, qui et servi franchement son
parti, il aurait succomb dix fois. Il ne s'est maintenu au milieu des
orages rvolutionnaires qu'en livrant successivement ceux auxquels il
s'tait attach.

Je suis un des hommes du monde qui peut mieux le juger, parce que, lui
ayant succd, j'ai vu ce qu'il n'avait pas fait et ce qu'il avait
laiss faire; c'est de cette poque que je suis revenu de l'opinion que
j'en avais moi-mme avant de connatre son administration. Sa
vacillation continuelle n'a pas peu contribu  empcher la fixation des
esprits  un principe qui avait t adopt comme base du repos gnral.

Cet homme, qui avait occup quinze ans la place administrative d'o l'on
juge toutes les autres, ne savait comment il se conduirait le lendemain
du jour o il aurait abattu le roi; car enfin, aprs avoir dtruit, il
faut rdifier et le faire assez promptement pour entraner toutes les
irrsolutions avant que la partie adverse soit revenue de son
tonnement.

Il lui fallait un homme pour la partie militaire, un autre pour la
partie civile; il fut oblig de s'adjoindre des collaborateurs. Il
chercha  se rapprocher de deux hommes qui avaient fait leurs preuves en
ce genre. Tous deux connaissaient le personnage auquel ils avaient
affaire, tous deux mprisaient sa versatilit et prouvaient la plus
forte aversion pour lui; mais la ncessit rconcilie mme des ennemis
qui semblent ne devoir jamais s'entendre. Les auxiliaires que voulait se
donner Fouch prtrent l'oreille, sans toutefois s'engager.

L'un et l'autre avaient trop d'exprience pour tre dupes. Ils exigrent
avant tout que Fouch leur ft connatre les moyens dont il pouvait
disposer. Celui-ci le fit-il? Leur dit-il tout ce qu'il avait bauch
avec Metternich? Je l'ignore, mais je le crois, parce qu'une entreprise
pour changer le gouvernement pendant la runion du congrs de Vienne
tait une folie,  moins d'tre d'accord avec une des grandes puissances
trangres. M. Fouch n'a eu garde de ne pas rpondre aux objections qui
lui en auront t faites; il a sans doute communiqu sa correspondance
avec le duc Dalberg et avec les ministres trangers. Aprs la
communication de pareilles pices, personne ne pouvait disconvenir que
l'entreprise ne prsentt des chances favorables. Les deux
collaborateurs que s'tait adjoint Fouch taient fort attachs 
l'empereur et incapables de prendre part  quelque chose qui n'aurait
pas t dans ses intrts. Le duc, qui les connaissait, eut grand soin
de leur protester qu'il pensait comme eux, mais que, s'il avait dit un
mot de l'empereur  Vienne, on ne l'aurait pas cout, et qu'enfin le
seul moyen de ramener ce prince tait de commencer par appeler son fils,
parce qu'il tait naturel de rendre son pre  cet enfant. Il persuada 
ces messieurs qu'il avait travaill pour l'empereur, et j'ai vu l'un des
deux persuad qu'il avait rellement agi dans les intrts de
l'empereur.

Fouch les jouait, comme il jouait les gnraux dont j'ai parl, hormis
un ou deux auxquels il avait reconnu des caractres propres aux
conjurations. Tous croyaient tre mis en mouvement pour l'empereur; mais
les auxiliaires dont il a dj t plusieurs fois question connaissaient
M. Fouch, ils ne s'y firent qu' demi, et songrent  faire prendre
une direction conforme  leur manire de voir  tout ce qu'il se
proposait de tenter dans un autre but. Ils travaillrent dans ce sens,
et russirent  jouer Fouch.

On ne peut s'empcher de remarquer qu'il n'y avait pas un seul homme
dans cette entreprise qui n'et un double jeu et un double langage.
Appellera-t-on cela de l'habilet? J'y consens; mais j'aurai bientt
occasion de tirer de tristes consquences de cette versatilit de
conduite.

Voici quelle tait au mois de fvrier notre situation intrieure. M.
Fouch tait en communication directe avec les ministres du congrs, 
ce qu'il disait, mais l'tait positivement avec le duc Dalberg,
c'est--dire avec Talleyrand, qui travaillait  faire place nette en
faisant enlever l'empereur. Il tait trop intress  mener  fin cette
tentative pour permettre qu'on ft la moindre entreprise avant que
celle-l ft excute.

 Paris, Fouch tait en rapport avec MM. *** et ***, qu'il cherchait 
abuser comme ceux-ci travaillaient  lui donner le change. Il tait de
plus en rapport avec le gnral *** et le gnral Lallemand; il confiait
 quelques uns la haine qu'il portait  l'empereur, avec les autres il
dplorait sa perte. Il savait que c'tait un moyen sr de les enlever et
ne se l'pargnait pas.

Tout paraissait mont de manire  devoir russir au gr des auteurs de
ces projets. On attendait, disait-on, un courrier de Vienne pour
commencer, lorsqu'il arriva tout autre chose.

Comment la police de France n'a-t-elle rien su de cela? Ce n'est pas
faute de confidens, car il y en avait partout.

Il parat, au reste, que l'on ne se taisait pas beaucoup mieux  Vienne
qu' Paris. On en jugera tout  l'heure.

Dans les premiers jours de fvrier, il tait arriv  Paris un jeune
ngociant de l'le d'Elbe, qui avait, entr'autres commissions de la mre
de l'empereur pour son homme d'affaires, celle de visiter un parent
qu'elle avait  Paris. Il demanda  me voir; mais comme je sjournais
habituellement  la campagne, je profitai de la circonstance pour
dcliner sa proposition, et je ne le reus pas.

J'ai su plus tard qu'il avait non seulement fait les commissions dont il
tait charg, mais encore qu'un haut fonctionnaire, ayant appris qu'il
cherchait  me voir, s'tait imagin que j'allais me mettre en
communication avec l'empereur. Il employa, en consquence, les moyens
dont il disposait pour suspendre le retour de ce jeune ngociant, afin
de donner de l'avance  un messager qu'il envoyait  l'le d'Elbe. Il
voulait montrer qu'il tait toujours le plus zl et le plus habile 
servir. C'tait peine perdue, comme on vient de voir.

Lorsque je sus tout le tripotage dont je viens de rendre compte, je ne
me fis pas illusion sur ce qui allait arriver, et me dcidai  envoyer
quelqu'un  l'empereur pour le conjurer de n'ajouter foi  aucune
insinuation, car je ne doutais pas qu'elle ne couvrt un pige dont il
serait la victime. Je pensais que M. *** tait dupe de M. Fouch, que je
persistais  regarder comme l'ennemi mortel de Napolon.

Je me donnai de la peine inutilement: le gant tait jet. Mon messager
apprit en chemin le dbarquement de l'empereur, et ne jugea pas
ncessaire d'aller le joindre. Il revint directement  Paris.

Je ne pouvais pas comprendre qui avait pu porter l'empereur  cette
rsolution; j'en tais au dsespoir pour lui. Ce ne fut que quelque
temps aprs son arrive que j'appris les considrations qui l'avaient
dtermin.

Avant de les rapporter, je dois citer une anecdote qui m'est
particulire. J'tais  Paris,  la fin de fvrier 1815, lorsque je
reus la visite inattendue de M. d'Andr, qui tait ministre de la
police du roi; c'tait le 27 ou le 28 fvrier, et la premire fois qu'il
venait chez moi. Je n'en devinais pas le motif, lorsqu'il m'apprit qu'on
lui avait rendu compte que je serais dispos  voir le roi, et qu'il
venait lui-mme pour s'assurer si je ne me refuserais pas  l'entretenir
de ce que je pouvais savoir sur les vnemens qui se prparaient.

Si M. d'Andr me lit, il verra si je rapporte exactement notre
conversation.

J'eus du plaisir  le voir, parce qu'il avait t pour moi un magistrat
quitable, et qu'il avait eu le courage de me dfendre contre l'esprit
de raction.

Je n'ai nullement, lui dis-je, tmoign le dsir de voir le roi, parce
que j'ai adopt un genre de vie qui m'a rendu indiffrent aux affaires
du monde en gnral.

Si j'avais t appel au service, j'aurais servi le roi comme j'ai
servi l'empereur, ou bien j'aurais donn ma dmission; mais, loin de
vouloir m'employer, il n'y a pas d'injures dont on ne m'ait abreuv, ni
d'pithtes odieuses qu'on ne m'ait prodigues. Vous conviendrez qu'
moins d'tre un homme sans me, on ne se rapproche pas d'un gouvernement
qui vous traite de la sorte: aussi je me regarde comme entirement
libre. Je vois, j'coute et garde pour moi le produit de mes
observations.

Qu'irai-je faire chez le roi dans la position o l'on m'a plac? Le
moins que l'on pt en penser serait que j'ai t me dshonorer par une
lche dlation.

M. d'Andr m'interrompit et me dit:

Non, M. le duc, vous n'tes pas fait pour tre un dlateur; mais ayant
t long-temps ministre de la police, vous devez connatre ce pays-ci et
avoir une opinion sur ce qui se passe. Est-ce que vous craindriez d'en
entretenir le roi? Cela est mme dans votre intrt, parce que, en cas
de troubles, vous seriez un des premiers frapps, si l'on n'tait pas
entirement sr de vous.

Je repris:

En cas de troubles, je ne crains rien; je saurais me mettre  couvert.
Mais est-ce mon opinion que vous dsirez connatre? Je vais m'expliquer,
quoique vous sachiez que, depuis prs de huit mois, je ne vis pas 
Paris, et que consquemment j'ai d rompre tout--fait avec les sources
ordinaires de mes informations. Ce que je vois ici m'explique trs bien
ce que j'apercevais dans les campagnes, c'est--dire une conviction de
bouleversement qui s'est empare de tous les esprits, au point que l'on
croit n'avoir plus besoin que de quelques jours de patience pour voir
clater de nouveaux dsordres.

D'o cela vient-il? Ce n'est qu'ici,  Paris, qu'il faut en chercher la
cause. Vous avez travers la rvolution, et vous avez vu que c'est Paris
qui donna le mouvement aux provinces; rcemment encore, c'est Paris qui
a dcid la catastrophe de l'empereur. Paris lui-mme a un rgulateur
dans ce cas-ci: c'est le chteau des Tuileries. Voyez ce qui s'y fait,
et vous connatrez la cause de la dtrioration de l'opinion publique 
l'gard de la cour.

Comparez l'tat dans lequel elle est aujourd'hui avec les dispositions
dans lesquelles on l'a accueillie  son arrive, et vous serez forc de
convenir qu'il y a eu de l'inhabilet dans la manire dont on a gouvern
une machine qui irait toute seule, par le besoin naturel qu'elle a
d'aller.

Aujourd'hui tout le monde est persuad qu'elle ne peut plus marcher, et
chacun se prpare dj pour ce qu'il croit apercevoir.

Je pense cependant qu'avec de la prudence on pourra mener cela aussi
long-temps que vivra le roi, parce que l'on a gnralement une grande
estime pour lui, et que l'on croit qu'il s'oppose de toutes ses forces
aux mesures ractives; mais ne vous le dissimulez pas, les tintemens de
son _De profundis_ deviendront des coups de tocsin contre son
successeur. Vous dire pourquoi, cela serait trop long, mais vous devez
remarquer ce qui se passe. L'opinion ainsi que la confiance publique ont
tout--fait tourn leurs esprances d'un autre ct.

Je ne sais s'il y a des excitateurs qui la tourmentent; je ne m'en suis
point occup, car cela m'est indiffrent: je ne veux pas d'une position
meilleure que celle que j'ai. Quant  vous, vous tes sur un volcan qui
fera incessamment explosion. Au bnfice de qui je n'en sais rien; mais
ce dont je suis certain, c'est que l'on ne travaille pas pour
l'empereur, parce que les artisans de troubles craignent son retour.

Voil, monsieur, ma manire de voir sur la situation des affaires. Vous
ferez particulirement l'exprience que c'est bien peu de chose que le
pouvoir de la police, lorsque tous les tais de l'administration rompent
 la fois. Le roi parat compter sur quelques marchaux pour contenir
les troupes; il verra ce que feront ces messieurs, lorsqu'ils seront
dans le cas de prendre un parti entre lui et leurs intrts.

Lorsque je tenais ce langage  M. d'Andr, j'ignorais compltement qu'on
et envoy quelqu'un  l'le d'Elbe; ce n'est qu'au retour de l'empereur
que je l'ai appris.

M. d'Andr me quitta, et vraisemblablement lorsqu'il aura appris, cinq
jours aprs notre entretien, que l'empereur tait dbarqu  la cte de
Provence, il aura pens que j'en tais prvenu, et que je le lui avais
cach; la vrit est cependant que je n'en savais rien.




CHAPITRE XXI.

Motifs qui portent l'empereur  tenter de ressaisir le trne.--Incidens
de navigation.--Le prince de Monaco.--L'empereur se prsente seul devant
les troupes.--Dialogue avec un chef de bataillon.--Entre 
Grenoble.--Prise de Lyon.--Le marchal Ney.--C'est le seul que craigne
l'empereur.--Signification qu'il lui fait faire.--M. de Bourmont.


Je reviens au point o j'ai laiss ma narration. Je vais dire comment
l'empereur prit le parti de sortir de l'le d'Elbe. Ce n'tait pas le
rapport du jeune ngociant qui l'avait port  cette dtermination,
puisque celui-ci n'avait pas eu le temps de le rejoindre.

Ce n'tait pas non plus le rapport de l'missaire qui lui avait t
envoy, car lorsqu'il arriva, tous les prparatifs de l'empereur taient
faits; il n'y avait plus que les troupes  embarquer.

Voici comment il fut averti des dangers dont il tait menac. J'ai dit
que l'on ne se taisait pas mieux  Vienne sur le sort qu'on lui
rservait, qu'on ne le faisait  Paris sur ce qui se prparait.

Le congrs avait attir  Vienne un grand nombre d'trangers; parmi eux,
se trouvaient plusieurs militaires qui avaient servi sous nos drapeaux.
Un d'eux, qui avait t attach  l'empereur, apprit par une personne de
distinction, tout ce que le plnipotentiaire de France tramait contre ce
prince. Il se mit en recherche avec tous les moyens d'informations dont
il pouvait disposer, et il sut bientt ce qu'il avait pris  tche
d'approfondir.

Cet officier, qui tait un des grands admirateurs de l'empereur, partit
aussitt de Vienne, et alla par l'Italie trouver ce prince  l'le
d'Elbe. Il lui apprit tout ce qui avait t rsolu contre lui; il ajouta
quelques dtails qui portrent la conviction dans l'esprit de
l'empereur, car, d'une part, ces donnes concidaient avec les projets
du retour de la rgence qu'il connaissait dj, et, de l'autre, il avait
une grande confiance dans l'lvation d'me de l'officier tranger, qui
s'exposait  tant de dangers pour le prvenir.

L'empereur n'avait reu jusqu' ce moment que les feuilles publiques. Il
n'avait pas d'autres nouvelles de France, mais celles-l lui
suffisaient; il jugea de l'tat dans lequel devait tre l'opinion
publique par les actes de l'administration, ainsi qu'il l'avait fait en
gypte  l'aide des journaux qui lui furent transmis par les Anglais.

Il forma, dans ce cas-ci, le projet de revenir en France, comme il
l'avait conu  cette premire poque. Il n'y avait pas au reste 
balancer; il savait qu'on se disposait  violer son asile, dans lequel
il n'avait pas les moyens de se dfendre long-temps, et o d'ailleurs il
lui tait impossible de subsister sans le traitement qu'on lui avait
garanti, et qu'on ne lui payait pas.

La saison des longues nuits dans laquelle on tait encore allait
expirer; il n'y avait plus que trs peu de jours dont on pt disposer
pour surmonter les difficults insparables d'un dpart inopin avec
autant de monde  la fois. L'empereur se dcida  les braver toutes, et
sans communiquer son projet  qui que ce ft, il fit disposer le peu de
btimens qu'il avait, de manire  pouvoir transporter toute sa petite
troupe.

Il avait un brick de guerre et trois ou quatre autres petits btimens;
c'est avec cette escadrille qu'il vint faire la conqute du royaume de
France.

Ses dispositions taient faites; il n'attendait qu'une occasion
opportune pour partir, lorsqu'elle se prsenta tout  coup.

Les Anglais avaient mis prs de lui, en qualit d'observateur, le
colonel Campbell. Le hasard voulut que ce colonel se prt de passion
pour une femme qui habitait Livourne; ses absences taient longues et
frquentes, l'empereur en profita. Il fit embarquer tout son monde, mit
 la voile, et se dirigea sur les ctes de France. Ce fut dans les
derniers jours de fvrier que son dpart eut lieu.

Le deuxime ou troisime jour de navigation, il fut rencontr par un
brick de guerre franais qui croisait dans ces parages avec mission
d'observer l'le d'Elbe. Le capitaine de ce brick tait li avec
l'officier qui commandait celui de l'empereur; il tait  craindre qu'on
ne ft reconnu. On prvint cet inconvnient: on fit coucher 
plat-ventre les soldats qui taient  bord, et on passa sans veiller de
soupons. La chose alla mme si loin, que le brick franais ouvrit la
conversation avec celui de l'empereur, et lui souhaita bonne chance,
tant il tait loin de se douter de ce qu'il portait. Ils se sparrent,
et l'escadrille alla jeter l'ancre dans le golfe de Juan, le 1er mars, 
peu prs au mme endroit o l'empereur avait pris terre en revenant
d'gypte. Il dbarqua ainsi avec toute sa troupe, et prit position sur
la grande route qui conduit  Monaco.

Le soir mme de son dbarquement, le prince de Monaco, qui retournait de
Paris dans sa principaut, tomba dans ses postes. Il avait t
aide-de-camp du grand-duc de Berg. L'empereur voulut le voir, et le
laissa continuer son chemin aprs avoir caus avec lui.

Il se mit en marche sans perdre de temps, et coupant  travers les
montagnes, il arriva en cinq jours  Grenoble.

La garnison de cette ville tait compose de deux rgimens d'infanterie,
le 5e et le 7e de ligne, ainsi que d'un rgiment d'artillerie. Le tout
tait command par le gnral de division Marchand.

Ce gnral avait envoy un bataillon du 5e de ligne pour dfendre un
dfil qui se trouve  deux ou trois lieues en avant, sur la route par
laquelle arrivait l'empereur.

La colonne de l'le d'Elbe ne fut pas plus tt en vue, que les soldats
s'approchrent pour chercher  apercevoir leur ancien chef. Ils l'eurent
bientt reconnu  la redingote grise qu'il portait toujours sur son
habit; il n'y avait pas un soldat de l'arme qui ne l'et vu mille fois
dans ce costume.

L'empereur s'approcha; le bataillon gardait un profond silence.
L'officier qui le conduisait commanda de mettre en joue: il fut obi;
s'il avait command le feu, on ne peut pas dire ce qui serait arriv.

L'empereur ne lui en laissa pas le temps; il adressa la parole aux
soldats, et leur demanda comme  son ordinaire: Eh bien! comment se
porte-t-on au 5e rgiment? Les soldats rpondirent: Trs bien, Sire.
L'empereur reprit: Je viens vous revoir; est-ce qu'il y en a parmi vous
qui veulent me tuer? Les soldats s'crirent: Oh! pour a non. Alors
l'empereur se mit  les passer en revue comme  son ordinaire, et prit
ainsi possession de ce bataillon du 5e rgiment.

Le chef de bataillon paraissait mcontent. L'empereur lui demanda depuis
quand il servait; celui-ci lui indiqua l'poque o il tait entr dans
les rangs.

L'empereur continua: Qui est-ce qui vous a fait officier?--Vous,
Sire.--Et lieutenant?--Vous, Sire--Et capitaine?--Vous, Sire.--Et chef
de bataillon?--Vous, Sire.--Je devais donc m'attendre  de la
reconnaissance; cependant je ne vous en demande pas. Donnez vos
paulettes au premier capitaine du bataillon et retirez-vous. Il obit.

Cela fait, l'empereur mit ce bataillon du 5e rgiment  la tte de sa
colonne, et marcha sur Grenoble, o ce premier succs l'avait dj
devanc.

Le gnral Marchand avait fait prendre les armes  la garnison, et en
mme temps fermer les portes de la ville. Il avait ordonn de charger
l'artillerie des remparts; on excuta son ordre, mais en mettant le
boulet avant la poudre.

L'insurrection s'tait mise parmi les troupes. Le 7e rgiment de ligne,
command par le colonel Labdoyre, sortit de la place tambour battant,
avec ses aigles qu'il avait conserves, et marcha  la rencontre de
l'empereur, qu'il rejoignit peu aprs le bataillon du 5e rgiment.

Quand l'empereur se prsenta devant Grenoble, il avait dj la moiti de
la garnison avec lui. Les sapeurs qui taient  la tte de sa colonne se
mirent  charpenter les portes; les cris de _vive l'empereur!_
retentissaient dans la ville; les esprits s'chauffrent; ceux qui
taient dans la place joignirent leurs efforts  ceux qui voulaient y
pntrer. Les portes cdrent enfin, et l'empereur entra dans Grenoble
au milieu des cris et des acclamations. La ville fut illumine
spontanment, et passa la nuit dans le dlire.

L'esprit de parti a cherch  prsenter le retour de l'empereur comme le
rsultat d'une conjuration: il n'y a que ceux qui n'ont pas t tmoins
des embrassemens des soldats entre eux qui puissent avoir cette opinion.
Les conjurations portent un bien autre caractre que celui qu'avait la
rencontre des troupes venant de l'le d'Elbe avec celles qui allaient 
leur rencontre.

L'exemple de la garnison de Grenoble fut bientt connu  Toulon, o
commandait le marchal Massna. Il y avait dans cette place une forte
garnison, et si elle ne se pronona pas de suite, c'est que l'empereur
n'avait pas pris sa route dans cette direction.

L'on ne sut  Paris le dbarquement de l'empereur que cinq jours aprs
l'vnement, c'est--dire lorsque ce prince arrivait dj  Grenoble. On
envoya le marchal Macdonald prendre le commandement des troupes qui
taient  Lyon, et le marchal Ney se mettre  la tte de celles qui
taient  Besanon. Le comte d'Artois et le duc d'Orlans se rendirent
galement  Lyon; mais comme l'empereur ne s'tait point arrt 
Grenoble, et qu'il en avait emmen la garnison avec lui, entre autres le
rgiment d'artillerie avec ses pices, il arriva  Lyon presque aussitt
qu'eux.

Dj la nouvelle de sa marche tait rpandue d'un bout de la France 
l'autre. On avait renvoy les gnraux dans leurs gouvernemens. La
frontire n'tait plus aussi loigne qu'autrefois; les troupes surent
presque aussitt que l'empereur tait en France, toutes brlaient 
l'envi d'aller le joindre.

 Lyon, l'on avait barricad le pont de la Guillotire avec des pices
de bois, et l'on avait mis les troupes en bataille sur le quai.
L'empereur arriva lui-mme  la tte de sa colonne, et entra sur le pont
comme si dj les troupes qui se trouvaient de l'autre ct taient 
lui. Il ne se trompait pas: elles ne l'eurent pas plus tt aperu qui
faisait travailler  dtruire la barricade, qu'elles allrent aider 
prcipiter dans le Rhne les pices de bois qui sparaient les colonnes,
et se jetrent dans les bras les uns des autres. L'empereur entra  Lyon
et alla de suite voir les rgimens qui taient sous les armes, et qui
l'accueillirent par mille cris de _vive l'empereur!_

Le comte d'Artois, le duc d'Orlans et le marchal Macdonald furent
obligs de prendre la fuite en toute hte, et revinrent  Paris.

Voil donc l'empereur matre de Lyon, et ayant dj assez de troupes
pour y organiser la guerre, s'il tait besoin. Il m'a dit depuis qu'il
n'avait march aussi rapidement que pour atteindre les troupes, et qu'il
n'avait eu qu'une peur, c'tait qu'au lieu de les envoyer contre lui, on
ne les retirt assez loin pour qu'il ne pt les joindre: tant il
connaissait l'affection que le soldat avait pour lui.

Pendant que l'empereur tait  Lyon, le marchal Ney, qui avait runi
les troupes de son gouvernement, s'tait approch jusqu'
Lons-le-Saulnier. Il tait de tous les marchaux celui que l'empereur
redoutait le plus; il craignait qu'il ne chercht l'occasion de
l'attaquer et n'engaget la lutte: aussi ne se borna-t-il pas  lui
adresser la proclamation que l'on envoyait dans toutes les directions.
Ce moyen tait trop us en France pour que le marchal en ft dupe.
L'empereur lui fit crire par le gnral Bertrand, pour le prvenir
qu'il et  prendre garde  ce qu'il allait faire; qu'il le rendait
responsable de la moindre goutte de sang qui serait rpandue. Il le
prvint qu'en revenant en France, ce n'tait point une entreprise
d'colier qu'il avait faite; qu'il tait sr de russir, quoi que lui,
Ney, pt faire pour l'en empcher. Cette lettre du gnral Bertrand fut
remise au marchal Ney  Lons-le-Saulnier, o taient les gnraux
Lecourbe et Bourmont; aucun des trois ne fut  l'preuve de cette
injonction, ils s'imaginrent que l'empereur tait d'accord avec quelque
puissance, qu'il y aurait de la folie  vouloir le traverser. Les deux
gnraux furent les premiers  conseiller au marchal de ne pas
s'opposer  un torrent qui serait plus fort que lui.

D'ailleurs les troupes savaient dj ce qui s'tait pass  Grenoble et
 Lyon; elles n'eussent pas entendu  autre chose qu' aller rejoindre
l'empereur. Ney les fit assembler, leur lut la proclamation de
l'empereur, et en ajouta une qu'il fit faire par un de ses
secrtaires[34], car tous ceux qui l'ont connu savent que la chose 
laquelle il tait le moins propre, c'tait  faire des proclamations.

On ne peut pas, sans doute, approuver sa conduite; il aurait d se
retirer comme avait fait Macdonald. Cela n'et rien chang au cours des
choses, mais il et sauv les convenances, et ne se ft pas compromis.

Il faut nanmoins ajouter que MM. Lecourbe et Bourmont taient avec lui
quand il se laissa entraner, et pour ceux qui connaissaient le
caractre du marchal Ney, il ne peut y avoir de doute qu'il n'ait suivi
les conseils de ces deux gnraux.

Aprs avoir commis cette faute, le marchal Ney en fit une plus grande
encore. Il accusa rception de la lettre que le gnral Bertrand lui
avait adresse, et crivit lui-mme  l'empereur pour lui rendre compte
de ce qu'il avait fait, en lui annonant qu'il se rendait  Auxerre, o
il esprait avoir l'honneur de le voir; ce qu'il fit effectivement.

MM. Lecourbe et de Bourmont lui avaient conseill cette conduite, afin
d'viter la guerre civile dans laquelle eux-mmes ne se souciaient pas
de s'engager. Le gnral Bourmont particulirement n'avait pas oubli
tout ce que les discordes lui avaient cot de fatigues et de dangers.
C'est lui qui observa au marchal Ney que tout le monde l'abandonnerait,
s'il prenait ce parti; il lui dit qu'il ferait beaucoup mieux de
profiter de sa position pour se remettre bien avec l'empereur, et ne pas
perdre le fruit de ses services passs par un dvouement inutile  la
cause du roi, qui tait perdue sans ressource.




CHAPITRE XXII.

L'empereur rallie toutes les troupes qu'il rencontre.--Le marchal
Oudinot.--Sa prvoyance.--Fouch ne sait qu'augurer du retour.--Parti
auquel il s'arrte.--Surprise des troupes.--Entrevue de Fouch et du
comte d'Artois.--Dpart du roi.--Arrive de l'empereur.--On et dit
qu'il revenait simplement de voyage.


Je reviens  l'effet que produisait sur l'opinion l'approche de
l'empereur. Tout ce qui faisait partie de la cour se flattait qu'on
parviendrait  l'arrter dans sa marche, mais que de toute manire cela
amnerait la guerre civile. Le roi avait envoy M. le duc et madame la
duchesse d'Angoulme dans le midi, et M. le duc de Bourbon dans la
Vende. On employait toutes les mesures dont on s'avisait pour arrter
l'empereur, et lui-mme accourait partout o il savait qu'il y avait des
troupes. Il faisait sur elles l'effet d'un talisman; ds qu'elles
l'apercevaient, elles taient  lui.

La garde impriale  pied tait  Metz sous les ordres du marchal
Oudinot. Elle sut ce qui s'tait pass  Lyon et  Lons-le-Saulnier, et
n'hsita pas sur ce qu'elle avait  faire. Le marchal, de son ct, eut
bientt pris son parti: il se mnagea entre la fidlit qu'il devait au
roi, et les reproches qu'il craignait de la part de l'empereur. Une
sorte d'insurrection clata  point nomm parmi les troupes; il y avait
eu violence, on ne pouvait lui imputer la dfection du corps. Il resta
cependant de sa personne  Metz, mais un aide-de-camp discret alla
prendre les ordres de l'empereur. En mme temps, il expdia son fils 
Gand, et le chargea de protester au roi de sa fidlit.

Aprs avoir pris ces mesures, il se rendit  Paris, o le ministre
l'avait mand. La cause des Bourbons semblait perdue; les esprances
dont on l'avait flatt ne lui paraissaient plus que des chimres, il
livra tous les dtails qu'il avait sur Gand.

Pendant que les vnemens dont je viens de rendre compte se passaient 
Grenoble, Lyon et autres lieux, l'intrigue de Paris faisait de srieuses
rflexions sur les consquences dont le retour de l'empereur pourrait
tre suivi. Fouch ne s'abusait pas; il savait bien que toute la France
se dclarerait pour l'empereur. Il ignorait encore son entre  Grenoble
et  Lyon, et comme il ne comprenait rien  un retour aussi inopin, la
premire pense qui lui vint fut que M. de Talleyrand l'avait jou, en
faisant prvenir l'empereur de tout ce qui avait t convenu, pour se
faire ainsi une position prs de lui; il en tait d'autant plus
persuad, qu'il attendait de Vienne le signal qui devait lui tre donn
pour faire agir contre le roi.

Et ce qu'il y a de singulier, c'est que, de son ct, Talleyrand crut
que c'tait Fouch qui l'avait jou en faisant avertir l'empereur, en
sorte qu'ils furent en mfiance l'un de l'autre et se firent peur
rciproquement. Fouch chercha aussitt  se mettre en mesure, et voici
 quoi il s'arrta.

Il rsolut de servir l'empereur, si celui-ci avait toutefois t prvenu
par Talleyrand, et de se mettre en devoir de lui rsister, si son retour
tait de son propre mouvement.

Il tait loin d'imaginer que l'empereur arriverait si vite  Paris,
n'aurait-il eu d'obstacles que la longueur du chemin; Fouch pensait que
le trajet lui assurerait le temps dont il avait besoin.

Il fit venir le gnral Lallemand le 5 mars au soir, et lui parla de la
ncessit de faire prendre de suite un parti au gnral Drouet, afin,
disait-il, de s'opposer aux mesures arbitraires que la cour prparait
contre tout ce qui lui tait suspect, et aprs bien des discours il
finit par conclure qu'il fallait que le gnral Drouet mt de suite
toutes ses troupes en mouvement sur Paris, afin de hter le dpart du
roi.

Fouch avait un double but. Il croyait que Drouet arriverait sans coup
frir et assez tt pour lui donner le temps de runir la chambre des
dputs, qui tait  Paris, et la faire appuyer par la garde nationale.
Il se flattait,  la faveur de ces mesures, de pouvoir proclamer un
gouvernement quelconque, et s'opposer  l'entre de l'empereur, tant
avec la garde nationale qu'avec les troupes du gnral Drouet, qu'il
esprait aussi compromettre. Il croyait par l se remettre en harmonie
avec Vienne et se donner le temps d'approfondir le mystre du retour.

Le gnral Lallemand partit en effet de Paris le 6 mars. Il se rendit 
Lille, o il s'arrta jusqu' ce que le mouvement des troupes ft
commenc. Dans le nombre se trouvaient les grenadiers  cheval ainsi que
les chasseurs  cheval de l'ancienne garde. Lallemand commandait des
dragons qui taient placs dans le dpartement de l'Aisne, vers
Soissons; tout cela se mit en marche, et suivit pendant plusieurs jours
la route de Paris. La cour en fut informe, et envoya en toute hte le
marchal Mortier  Lille, pour faire rentrer toutes ces troupes dans
leurs garnisons. Cela fut d'autant plus facile, que les colonels
n'taient pas dans la confidence du mouvement qu'ils excutaient; tous
croyaient marcher d'aprs des ordres du ministre de la guerre.
Lorsqu'ils surent qu'on les avait abuss, ils firent d'autant moins de
difficults pour rentrer dans leurs quartiers respectifs, qu'ils
n'ignoraient pas que l'empereur arrivait. Ils jugeaient ds-lors inutile
de prendre l'initiative dans des vnemens qui allaient d'eux-mmes
venir les trouver. Les grenadiers  cheval retournrent  Arras aprs
trois ou quatre marches inutiles.

Il n'y eut que les chasseurs  cheval avec les dragons du gnral
Lallemand qui s'avancrent jusqu' Compigne. Ils avaient essay, en
passant  La Fre, d'emmener le rgiment d'artillerie qui occupait la
place. Il refusa de les suivre, et ce fut ce qui commena  veiller les
soupons des chasseurs. Ils se disaient entre eux: Il faut qu'il y ait
quelque chose l-dessous, ou les canonniers sont des j*** f*** qu'il
faut sabrer, ou bien l'on nous abuse, et nous sommes dans une mauvaise
affaire.

En arrivant  Compigne, on voulut dterminer le 6me chasseurs  suivre
le mme mouvement; celui-ci s'y refusa. Les officiers des chasseurs de
la garde se runirent alors, et dlibrrent sur la situation dans
laquelle on les avait engags. Ils rsolurent de retourner  leurs
quartiers  Cambrai; ils signifirent cette rsolution  leur colonel,
le gnral Lefebvre-Desnouettes, et l'engagrent  s'enfuir, ce qu'il
fit, ainsi que le gnral Lallemand.

Les officiers du rgiment de chasseurs envoyrent une dputation au roi
pour lui renouveler l'assurance de leur fidlit, et l'entreprise de M.
Fouch fut manque. Si elle avait russi, il n'y a nul doute qu'il se
serait dclar pour le duc d'Orlans, parce que l'empereur n'tant plus
 porte d'tre saisi comme lorsqu'il tait  l'le d'Elbe, il n'aurait
pas voulu de la rgence, qui le ramenait naturellement. Cette forme de
gouvernement ne pouvait lui plaire qu'autant que l'empereur serait mort
ou  Sainte-Hlne; il tait trop avis pour la dsirer tant que ce
prince restait libre.

Le gnral Lallemand fut arrt par la gendarmerie: il aurait
infailliblement t fusill, si l'empereur ne ft arriv  Paris aussi
promptement qu'il le fit.

Fouch lui-mme et peut-tre t perdu sans cette clrit; nanmoins
il ne se dconcerta pas. Ce fut le 10 mars qu'il fut inform de la
mauvaise issue de la tentative qu'il avait faite; on connaissait dj
les vnemens de Grenoble, on s'attendait  ceux de Lyon. Il songea  se
garantir du soupon qui pourrait arriver jusqu' lui, en demandant au
comte d'Artois l'honneur de l'entretenir en particulier; l'entretien fut
accord, et eut lieu chez la princesse de Vaudemont. L'ex-ministre
conseilla au prince de nommer le duc d'Orlans rgent du royaume. Il lui
dit que sans cela on n'empcherait pas l'empereur d'arriver  Paris;
que, du reste, on pouvait s'en rapporter  sa parole, qu'il promettait
que Napolon n'y resterait pas trois mois. Il se garda bien, comme on
peut croire, de lui parler de la part qu'il avait eue au mouvement des
troupes de Flandre, ni de la correspondance qu'il entretenait avec
Dalberg.

Il est ncessaire d'observer que Fouch tait inform de ce qui se
passait au conseil du roi.

M. de Vitrolles avait t, comme je l'ai dit, fait ministre secrtaire
d'tat. Comme tel, il tenait la plume au conseil. Il tait li avec M.
Dalberg, comme on l'a vu, et surtout avec madame la princesse de
Vaudemont,  laquelle il communiquait ce qu'il fallait que st Fouch.
Je crois que c'est par l que celui-ci avait t averti de la ncessit
qu'il y avait pour lui  ce qu'il vt le comte d'Artois, afin qu'en tout
tat de choses cela lui devnt un antcdent utile.

Le mouvement des troupes de Flandre avait jet la cour dans de vives
alarmes. Elle le croyait excit par l'influence de l'empereur, tandis
qu'au contraire il aurait t dirig contre lui, si les choses eussent
tourn comme Fouch l'esprait.

La dfection successive de toutes les troupes donna au roi le soupon
que le ministre de la guerre, qui tait alors le marchal Soult, n'tait
pas tranger  un abandon aussi complet. Peut-tre lui en avait-on parl
ainsi; c'tait dans tous les cas une calomnie, le marchal Soult tait
tranger  tout cela. Nanmoins le roi le changea, et nomma  sa place
le duc de Feltre, qui avait t ministre de la guerre sous l'empereur.

Le duc de Feltre accepta, quoique la partie ft dj  peu prs perdue.
J'ai entendu faire  ce sujet plusieurs rflexions qui sont inutiles 
reproduire; quant  moi, je n'avais pas vu le duc depuis le voyage de
Blois, et je ne me mlais plus de ce que chacun pouvait faire.

Il faut nanmoins convenir que c'tait donner une preuve de dvouement
au roi que de se charger du ministre de la guerre dans cette
circonstance, d'autant plus qu'il ne devait pas s'couler dix jours
avant que l'empereur ft  Paris.

C'est aussi dans ce moment critique que le roi rtablit la prfecture de
police de Paris,  laquelle il nomma M. de Bourienne. Il tait trop tard
pour prendre toutes ces mesures: l'empereur voyageait en poste; la
population se prcipitait sur son passage; toutes les troupes qu'on
envoyait contre lui prenaient le plus court chemin pour le joindre. On
touchait au dnouement; on rassembla un corps d'arme  Villejuif, mais
on n'en tait pas plus tranquille, et le roi dut songer  quitter Paris.

Il avait t  la chambre des dputs pour la porter  prendre des
mesures nergiques; l'empereur approchait: il n'y trouva que des
paroles.

On essaya de former des corps de volontaires, mais il ne se prsenta
presque personne.

Enfin le 19 mars au soir, l'empereur arriva  Fontainebleau; il tait 
peine accompagn d'une vingtaine d'officiers.

Le roi, ainsi que le comte d'Artois et le duc de Berry, tait encore 
Paris, mais tout tait prt pour leur dpart; on craignait mme une
insurrection, car l'on faisait bivouaquer de l'artillerie dans la cour
du chteau des Tuileries.

 une heure du matin, le 20 mars, toute la maison du roi s'assembla dans
la cour du chteau et sur la place du Carrousel. Le roi monta en
voiture, et partit accompagn du comte d'Artois et du duc de Berry, qui
tait  la tte de la cavalerie de la maison du roi.

Le corps de troupes qui avait t rassembl  Villejuif sous les ordres
du gnral Rapp alla se placer  Saint-Denis ds que le roi eut quitt
la capitale. Jusqu' huit heures du matin, le plus grand calme et le
plus grand silence rgnrent dans les environs du chteau.

Le cortge du roi passa par le boulevard; il prit la route de Beauvais,
et alla jusqu' Montreuil-sur-Mer, ce qui fit croire qu'il allait de
nouveau en Angleterre; mais de Montreuil il se rendit  Lille par
Bthune et Saint-Omer.

Toute la cavalerie de la maison du roi, formant  peu prs deux mille
hommes, tait rassemble  Bthune (Berthier, Marmont et Lauriston y
taient avec leurs compagnies). Le comte d'Artois en passa la revue, et,
aprs avoir adress  cette troupe quelques paroles de regrets, il lui
annona que le roi la remerciait de ses services, et que chacun pouvait
retourner chez soi. La plupart revinrent en effet  Paris.

Toute la journe du 20 mars fut employe en petits mouvemens. Chacun
s'empressait de prendre part  l'vnement qui devait arriver  la fin
de la journe. On placardait les rues des proclamations de l'empereur,
lesquelles taient  Paris depuis huit jours. On prit possession du
trsor public; on allait aux casernes, et en mme temps l'on envoya
presser  Saint-Denis la dfection des troupes que commandait le gnral
Rapp.

On ne trouva de difficult nulle part, parce que le roi tait parti, et
que chacun ne cherchait qu' se faire une position prs de celui qui
venait le remplacer. Il en fut dans ce cas-ci comme il en a toujours t
dans les rvolutions: on a donn mal  propos le nom de conspiration 
celle-ci, elle n'tait que la consquence du dpart du roi. Si ce prince
ft rest  Paris et se ft entour de tout ce qui aurait voulu le
dfendre, vraisemblablement la solution du problme n'aurait pas t si
paisible. On rpandit que Louis XVIII ne s'tait dcid  partir que sur
la dcision de son conseil. S'il l'avait assembl, la rsolution
s'explique; elle eut lieu comme l'avait eu celle qu'on avait fait
prendre  la rgente au mois de mars prcdent.

Il y avait en outre autour du roi des hommes qui faisaient dj leur
calcul particulier, et qui, regardant la partie comme perdue, pensaient
 le quitter pour se rapprocher de celui qu'ils avaient prcdemment
abandonn. Or, en revenant, il fallait pouvoir se faire un mrite
d'avoir contribu au dpart du roi.

J'ai vu le 23 ou 24 mars, entre les mains d'un gnral fort connu dans
l'arme, une lettre que Berthier lui avait crite avant de sortir de la
frontire, et dans laquelle il rptait ce qu'il avait dit moins d'un an
auparavant  Fontainebleau, c'est--dire qu'il n'tait pas l'homme du
roi, qu'il tait l'homme de l'arme et Franais avant tout, qu'il
voulait servir son pays et ne pas migrer. Enfin il se recommandait dj
 la gnrosit de l'empereur.

Il lui crivit quelques jours aprs; l'empereur lui rpondit, mais il
tait trop tard, il avait dpass la frontire lorsque la lettre lui
parvint. Il se retira  Bamberg, essaya de repasser en France; mais
arrt par les allis, il fut oblig de retourner sur ses pas, et prit
misrablement  quelque temps de l.

L'empereur arriva  Paris le soir  sept heures. Tout tait dj
rinstall; chacun avait repris son poste au chteau. L'empereur y dna,
trouva son appartement fait; on et dit qu'il revenait simplement de
voyage. Les officiers du service d'honneur, les employs de toutes les
espces avaient repris leurs fonctions; rien ne manquait  la rception.
Il y a des esprits gauches qui ont voulu voir les consquences d'une
conjuration dans la reprise de cette routine, tandis que chacun ne
faisait que ce qu'il avait vu faire aux employs de la cour de
Versailles,  l'poque du retour du roi. Il y avait plus de vingt ans
que les uns taient rentrs dans l'obscurit, et il y en avait  peine
un que les autres avaient t congdis.

Il ne se trouva qu'un bataillon de la garde nationale dans la cour du
chteau au moment o l'empereur arriva; mais avec ce bataillon, il y
avait plusieurs milliers d'officiers de toutes armes qui avaient t mis
 la demi-solde.

L'on avait t  la rencontre de l'empereur sur la route de
Fontainebleau; il revint entour d'une foule d'officiers-gnraux 
cheval. Il passa le long du boulevard neuf, ainsi qu'il avait coutume de
le faire chaque fois qu'il revenait de Fontainebleau, traversa le pont
de la Concorde, et entra aux Tuileries par le guichet qui donne sur le
quai.

Il y avait autour de sa voiture la valeur d'un rgiment de cavaliers de
tous les corps, qui prsentaient un dsordre imposant; tous ces hommes
poussaient des cris de _vive l'empereur_ jusqu'aux nues. Lorsqu'il entra
dans la cour du chteau, il fut impossible aux postillons d'approcher la
voiture du vestibule, o il devait descendre. La foule tait si grande,
que les chevaux ne purent avancer. On se prcipita  la portire, on
l'ouvrit et on tira l'empereur de sa calche; il ne lui fut pas possible
de mettre le pied par terre, ni dans la cour, ni sur l'escalier, ni dans
les appartemens: on le porta, on le passa de bras en bras jusqu' son
cabinet.

Il fit de suite demander les anciens ministres et ordonna  chacun d'eux
d'aller reprendre son portefeuille. Il n'y eut de nouvelle promotion que
celle de M. Fouch, qui fut charg de la police. Voici  ce sujet une
petite anecdote qu'il n'est pas inutile de rapporter. Elle fera voir que
l'intrigue s'agitait dj, c'est--dire que l'on tait dj plus occup
d'loigner ceux que l'on redoutait par des considrations personnelles,
que d'aider l'empereur en l'entourant de tout ce qui pouvait le servir.

J'avais t, dans la matine, rendre visite  l'archi-chancelier, que je
n'avais pas vu depuis un an. Je prsumais que l'empereur l'enverrait
chercher tout en arrivant, ainsi qu'il en avait l'habitude, chaque fois
qu'il revenait de voyage. J'tais all le prier de vouloir bien (si cela
devenait ncessaire) dire  l'empereur que je dsirais rester en repos,
et que, s'il voulait absolument m'employer, pour rien au monde je
n'accepterais le ministre de la police. Je lui tmoignai combien ces
fonctions-l me dplaisaient, et lui dis que, prvoyant bien que
l'intrigue s'agiterait en tout sens, je ne me sentais nullement dispos
 vivre au milieu des passions qu'elle allait soulever.

L'archi-chancelier tait pour le moins aussi las que moi des affaires:
il me dclara qu' moins que l'empereur ne lui ft violence, il
n'accepterait non plus aucune fonction.

Ce que j'avais prvu arriva. L'archi-chancelier fut le premier grand
fonctionnaire que l'empereur fit appeler. Les ministres, qui avaient
galement t mands, ne se prsentrent que successivement. C'tait un
singulier spectacle que de revoir les choses remises aussi vite  leur
ancienne place. On se retrouvait dans le mme salon o l'on s'tait
quitt un an auparavant, et sans presque s'tre rencontr depuis.




CHAPITRE XXIII.

Composition du ministre.--M. Fouch  la police.--Par quelles
considrations ses nouveaux amis le recommandent  l'empereur.--Ce qu'il
et voulu.--Le roi ne se croit pas en sret  Lille.


L'empereur n'avait pas encore fini de dner, qu'il arriva un officier
venant de Soissons pour lui rendre compte que les deux frres Lallemand,
qui y taient enferms, couraient des dangers, que le sous-prfet de
cette ville refusait de les mettre en libert. Il fit appeler le
ministre de la police sans le dsigner par son nom, et comme l'on
hsitait  l'introduire, il m'appela par mon nom. Il m'ordonna d'crire
au sous-prfet de rendre les deux frres Lallemand  la libert, ce que
je fis.

Lorsque l'empereur me donna cet ordre, il y avait plusieurs personnes
prsentes, et toutes crurent que j'allais rentrer au ministre de la
police. Elles ignoraient mes dispositions particulires, et se htrent
de croiser les intentions que l'empereur venait de manifester.

Aprs qu'il eut entretenu M. l'archi-chancelier, il fit entrer M. le duc
de Bassano, qui tait celui qui dsirait le plus mon loignement du
ministre, et qui sans doute ne lui conseilla pas de me conserver. Il ne
cherchait dj qu' mettre l'empereur dans une lanterne sourde, et il se
prparait  l'entourer de tous ses amis exclusivement.

Aprs M. de Bassano, l'empereur reut le marchal Davout; puis je fus
admis.

Aprs quelques mots de conversation, il me demanda s'il devait croire 
ce que j'avais dit le matin  l'archi-chancelier. Je lui rpondis
affirmativement. Il voulut connatre les motifs de ma rsolution. Je ne
les lui cachai pas; je lui dtaillai toutes les tracasseries dont
j'avais t l'objet pendant son absence, et lui avouai qu'elles
m'avaient t le got des affaires; et puis, lui dis-je, si l'on rend 
V. M. un compte fidle de tout ce qui s'est pass ici depuis deux ou
trois mois, elle verra que son retour contrarie plus d'un projet. Si
elle et tard, elle et srement trouv un autre ordre de choses
tabli.

L'empereur se mit  rire et me dit: Ainsi c'est un parti pris chez
vous, vous ne voulez pas du ministre?--Non, Sire, lui rpondis-je.

Il ne me dit pas un mot de tout ce qu'avait d lui insinuer M. de
Bassano pour le dissuader d'un choix qu'il redoutait particulirement;
il me laissa les honneurs du refus, quoiqu'il ne m'et peut-tre pas
nomm. Il voulut me donner le gouvernement de Paris. Je le refusai
encore plus vivement que je n'avais refus le ministre de la police. Je
lui dis mme que je ne me souciais pas de faire la moindre chose. Il me
rpondit que cela ne se pouvait pas, qu'il fallait travailler et le
servir; qu'il voulait que je prisse la gendarmerie, puisqu'il tait
oblig de rendre le portefeuille  Fouch, contre lequel j'avais
toujours t sa sauvegarde. Je n'avais rien  objecter de plausible, je
me contentai de lui tmoigner de l'tonnement de ce qu'il se confiait 
un homme si peu sr; il me dit alors qu'on lui avait assur qu'il avait
travaill pour lui en faisant marcher les troupes de Flandre; je ne pus
m'empcher de sourire, tant j'tais indign qu'on et dj os lui faire
un si impudent mensonge. Que peuvent jamais allguer pour leur
justification, ceux qui, pour loigner un homme dont ils redoutaient les
investigations, n'ont pas craint de se porter garans d'un tratre, d'un
homme qui se vantait d'avoir t l'me de toutes les conspirations
ourdies contre l'empereur?

Aprs m'avoir donn cong, l'empereur reut M. Fouch; c'tait une chose
curieuse que de voir, jusqu' la porte du cabinet de l'empereur,
l'intrigue prendre poste et pousser  l'envi un homme qui avait trahi
tous les partis, et avait dj arrt la perte du souverain auquel il
venait offrir ses services. Cependant l'aveuglement tait tel, qu'une
personne du plus haut rang ne craignit pas de dire, lorsque le camlon
se prsenta: Laissez bien vite entrer M. Fouch, c'est l'homme qu'il
importe le plus  l'empereur de voir en ce moment. Cette respectable
personne pleure encore son erreur.

Fouch entra effectivement chez l'empereur, et sans lui dire un mot de
tous ses antcdens avec Vienne, il le flicita sur son heureuse
arrive. Il ajouta: Je craignais que Votre Majest n'prouvt des
difficults en chemin: c'est pourquoi j'avais fait marcher les troupes
pour dterminer le roi  partir; si quelques empchemens s'taient
prsents, j'aurais t  la rencontre de Votre Majest.

Tel fut le langage que Fouch tint  l'empereur le soir de son arrive.
Appuy comme il l'tait par ses nouveaux amis, il tait bien difficile
que l'empereur ne lui accordt pas de la confiance: aussi le nomma-t-il
son ministre de la police. Le duc d'Otrante fut peu satisfait de cette
nomination, il me le dit  moi-mme  l'issue de l'audience; ce n'tait
pas la police qu'il voulait, mais les relations extrieures. L'empereur
l'avait forc d'accepter, il l'avait fait.

Le motif de la prfrence n'tait pas difficile  entrevoir: on conspire
plus  l'aise quand on est  la tte de la politique de l'tat.

Le marchal Davout fut nomm  la guerre; les autres ministres reprirent
leurs fonctions, except M. Mol, qui tait grand-juge avant la
rvolution de 1814.

L'archi-chancelier resta quelque temps charg de la justice, et M. de
Montalivet fut remplac par M. Carnot.

Toutes ces nominations furent signes le 21 mars au matin: chacun des
nouveaux fonctionnaires alla prendre possession de son administration.

Voil donc ds le soir de son arrive l'empereur livr  Fouch. Dans
quel but, je le demande, lui cachait-on tout ce qui avait t pratiqu
avant son retour? Je veux croire qu'on tait tromp; mais ne
connaissait-on pas Fouch? Si l'on n'tait pas dupe, on voulait donc
rester l'associ du personnage, et se mnager son amiti en lui
fournissant les moyens de mieux servir encore l'intrigue, dans laquelle
on savait qu'il avait un des principaux rles. Quel inconvnient y
avait-il  faire connatre  l'empereur tout ce qu'on avait fait, avant
son retour, pour renverser le gouvernement du roi? La confidence ne
pouvait que l'clairer.

On ne le fit pas, parce que l'on craignait de se trouver soi-mme dans
une position difficile, si l'empereur ne parvenait pas  se consolider,
et que le roi ne ft encore une fois report sur le trne, comme cela
est arriv. D'un autre ct, si l'empereur russissait, on ne pouvait
que gagner beaucoup soi-mme  lui avoir persuad que l'on avait employ
tous les moyens dont on pouvait disposer pour faciliter son retour;
c'tait un tour de force d'avoir enlac Fouch, car la misrable vanit
n'a jamais cess de se montrer partout.

Nous verrons bientt comment les ides de Fouch, aprs avoir t
troubles par le retour subit de l'empereur, se replacrent dans leur
ornire, et combien sont coupables ceux qui ont contribu  tromper la
confiance de l'empereur, en lui faisant de nouveau reprendre un tel
homme.

Le dlire qu'excita la russite d'une entreprise aussi extraordinaire
que celle du retour de l'le d'Elbe n'a pas encore eu d'exemple. Il n'y
avait l ni armes trangres, ni instigation d'aucun parti. Les battus
ont prtendu que l'empereur avait t rappel par l'intrigue, ils
taient dans l'erreur: il suffit, pour s'en convaincre, d'une simple
observation.

Si l'empereur n'avait qu'un parti, comment l'a-t-il triomph? Il est
revenu avec six cents hommes; on en avait bien autant  lui opposer: or
il n'a mme pas t dans le cas de faire charger les fusils. De plus, il
voyageait presque seul dans une voiture de poste; comment ne l'a-t-on
pas arrt?

La population courait  sa rencontre, on illuminait sur son passage;
tous ceux qui l'ont accompagn rapportent qu'un million d'hommes se sont
montrs sur son chemin. L'empereur a dit lui-mme qu'il n'avait
d'obligation  personne pour son retour, qu'il n'avait eu de parti en
France que le _Moniteur_, qui lui avait appris lorsqu'il tait temps de
partir de l'le d'Elbe.

Tous ceux qui l'ont servi au temps de ses hautes prosprits doivent
convenir que, dans aucune poque de sa vie, il n'a eu un triomphe aussi
parfait que celui que lui dcernait l'enthousiasme national; c'taient
bien les coeurs qui parlaient, car assurment aucun soin administratif
n'avait t pris pour exciter la joie publique.

Le lendemain du retour de l'empereur aux Tuileries arriva le bataillon
de la garde qui l'avait suivi  l'le d'Elbe. La curiosit de la
multitude s'tait change en admiration; lorsqu'il entra dans la cour du
chteau, o l'empereur passait la revue des troupes de la garnison, ce
fut un cri de _vivat_ qui se rpta d'un bout  l'autre de la ligne.

Une chose remarquable, c'est que, dans toute l'arme, chaque soldat
avait conserv sa cocarde aux trois couleurs, ainsi que l'aigle de son
schakos. On n'eut pas besoin de donner l'ordre de la reprendre, chacun
le fit aussitt qu'il sut l'empereur en France.

Pendant les premiers jours de son installation aux Tuileries, l'empereur
reut les corps constitus. On lui tenait alors un langage bien
diffrent de celui qu'on tenait au roi quelques mois auparavant.

Ce ne fut que le 24 ou le 25 mars que l'on apprit  Paris que le roi,
aprs s'tre retir  Lille, avait dcidment quitt la France pour
passer en Belgique[35]; on avait su auparavant le licenciement de sa
maison  Bthune, et comme Lille est un chef-lieu de prfecture o il y
avait une nombreuse garnison commande par le marchal Mortier, on jugea
qu'il fallait bien qu'il y et eu quelque avis fcheux qui tait parvenu
jusque-l, puisque le roi ne s'tait pas cru en sret dans la place, et
en tait parti. On lui dit probablement que les missaires de l'empereur
taient dj dans Lille, et soulevaient la garnison. Je le crois, parce
que chacun tait impatient de le voir partir, afin de pouvoir venir
rendre compte  Paris du plus ou moins de part qu'on avait eue  lui
exagrer les dangers qui lui avaient fait prendre cette rsolution.

Le marchal Mortier arriva  Paris, et se prsenta au lever de
l'empereur le lendemain. Non seulement il ne dit rien  personne qui pt
l'empcher de solliciter du service, mais lui-mme en prit immdiatement
ainsi que plusieurs officiers de la maison du roi, qui, avant d'en faire
partie, avaient servi dans l'arme. De toutes parts, on s'empressait de
montrer du zle pour l'empereur; il ne laissait, de son ct, apercevoir
aucun ressentiment contre qui que ce ft.

Il reut les snateurs, n'adressa de reproches  aucun d'eux; il ne
parla que d'une manire gnrale de l'acte honteux par lequel ce corps
avait prononc sa dchance, en ajoutant: Je laisse cela  l'histoire;
quant  moi, j'oublie tout ce qui s'est pass.




CHAPITRE SUPPLMENTAIRE.

PICES HISTORIQUES.


     _Au duc de Rovigo._

     Paris, le 4 juillet 1822.

     MONSIEUR LE DUC,

     J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, et
     je m'empresse d'y rpondre. Ce que l'on vous a dit sur ma mission
     est  peu prs la vrit; plusieurs faits cependant sont inexacts,
     et il importe de les rectifier.

     J'ai quitt l'empereur, le 29 au soir, au pont de Dolancourt prs
     Vandoeuvre. Il m'ordonna de me rendre  Paris et d'annoncer qu'il
     allait s'y rendre avec son arme. Je n'avais pas d'ordres prcis;
     je devais agir selon les circonstances, tcher de faire traner les
     choses en longueur jusqu' l'arrive de l'empereur, et annoncer que
     les ngociations taient rouvertes avec les allis, et
     particulirement avec l'Autriche. Arriv  Paris le 30  midi, je
     montai effectivement  cheval et je fus  Montmartre. Le roi Joseph
     venait d'en partir. Je le rejoignis dans le bois de Boulogne; il
     avait prs de lui le prince Jrme, les ministres Daru, Clarke et
     beaucoup d'autres personnes. Je lui communiquai les ordres de
     l'empereur, et l'engageai  retourner  Paris: il me rpondit qu'on
     ne pouvait plus tenir, que des corps ennemis se dirigeaient sur
     Versailles, que la retraite pouvait tre coupe; qu'il ne voulait
     pas qu'un frre de l'empereur ft livr en otage, et qu'il avait
     laiss ses ordres aux marchaux Marmont et Mortier. Je quittai le
     roi Joseph, et je joignis le marchal Mortier au bas de Montmartre;
     il ignorait encore le dpart du roi, je le lui appris, et je lui
     communiquai mes ordres. Un moment aprs, il reut un billet du roi
     Joseph qui contenait  peu prs ces mots, autant que ma mmoire
     peut me les rappeler: Si les marchaux Marmont et Mortier ne
     peuvent plus dfendre Paris, ils sont autoriss  entrer en
     ngociation; ils se retireront sur la Loire.

     D'aprs ce billet, et ce que j'avais dit au marchal Mortier, il se
     dcida  crire au prince Schwartzenberg, non pas pour traiter de
     la capitulation, mais pour proposer un armistice, bas sur ce que
     les ngociations taient rouvertes, et que probablement dans ce
     moment la paix tait signe avec l'empereur d'Autriche. Pendant ce
     temps, l'ennemi avanait toujours, et peu de temps aprs le
     marchal Mortier reut une rponse trs sche du prince
     Schwartzenberg, qui lui marquait que les allis ne feraient pas la
     paix sparment, et qu'il fallait rendre Paris. Presque au mme
     moment arriva un officier-gnral, que je crois tre le gnral
     Mestadier; il venait annoncer au marchal Mortier que le duc de
     Raguse, que je n'avais pas encore vu, venait, d'aprs le billet du
     roi Joseph, d'entrer en ngociation pour la reddition de Paris, et
     que les hostilits allaient cesser.

     Voil, monsieur le duc, tout ce que je puis vous dire sur cette
     journe. Je n'ai point apport d'ordre pour capituler, et cette
     ide n'est jamais venue, je crois, dans la tte de l'empereur; il
     parat mme que le gnral Girardin, qui est arriv aprs la
     signature de la capitulation, avait ordre de faire tenir Paris 
     tel prix que ce ft, et l'empereur, qui le suivait de prs,
     esprait arriver encore  temps.

     Agrez, je vous prie, monsieur le duc, l'assurance de ma haute
     considration.

     _Sign_, Comte DEJEAN.

       *       *       *       *       *

     _Au prince Metternich._

     Chtillon, le 9 fvrier 1814.

     MON PRINCE,

     Je me propose de demander aux plnipotentiaires des cours allies,
     si la France, en consentant, ainsi qu'ils l'ont demand,  rentrer
     dans ses anciennes limites, obtiendra immdiatement un armistice.
     Si, par un tel sacrifice, un armistice peut tre sur-le-champ
     obtenu, je serai prt  le faire. Je serai prt encore, dans cette
     supposition,  remettre sur-le-champ une partie des places que ce
     sacrifice devra nous faire perdre.

     J'ignore si les plnipotentiaires des cours allies sont autoriss
      rpondre affirmativement  cette question, et s'ils ont des
     pouvoirs pour conclure cet armistice. S'ils n'en ont pas, personne
     ne peut, autant que Votre Excellence, contribuer  leur en faire
     donner. Les raisons qui me portent  l'en prier ne me semblent pas
     tellement particulires  la France, qu'elles ne doivent intresser
     qu'elle seule. Je supplie Votre Excellence de mettre ma lettre sous
     les yeux du pre de l'impratrice: qu'il voie les sacrifices que
     nous sommes prts  faire, et qu'il dcide.

     Agrez, etc.

     _Sign_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *

     _ l'empereur Napolon_.

     Chtillon, le 5 mars 1814.

     SIRE,

     J'ai besoin d'exprimer particulirement  V. M. toute ma peine de
     voir mon dvouement mconnu. Elle est mcontente de moi; elle le
     tmoigne et charge de me le dire. Ma franchise lui dplaisant, elle
     la taxe de rudesse et de duret. Elle me reproche de voir partout
     les Bourbons, dont, peut-tre  tort, je ne parle qu' peine. V. M.
     oublie que c'est elle qui en a parl la premire dans les lettres
     qu'elle a crites ou dictes. Prvoir comme elle les chances que
     peuvent leur prsenter les passions d'une partie des allis, celles
     que peuvent faire natre des vnemens malheureux et l'intrt que
     pourrait inspirer dans ce pays leur haute infortune, si la prsence
     d'un prince et un parti rveillaient ces vieux souvenirs dans un
     moment de crise, ne serait cependant pas si draisonnable, si les
     choses sont pousses  bout. Dans la situation o sont les esprits,
     dans l'tat de fivre o est l'Europe, dans celui d'anxit et de
     lassitude o se trouve la France, la prvoyance doit tout
     embrasser, elle n'est que de la sagesse. V. M. voudrait, je le
     comprends, vacciner sa force d'me, l'lan de son grand caractre,
      tout ce qui la sert, et communiquer  tous son nergie; mais
     votre ministre, Sire, n'a pas besoin de cet aiguillon. L'adversit
     stimule son courage, au lieu de l'abattre; et s'il vous rpte sans
     cesse le mot de paix, c'est parce qu'il la croit indispensable et
     mme pressante pour ne pas tout perdre. C'est quand il n'y a pas de
     tiers entre V. M. et lui, qu'il lui parle franchement. C'est votre
     force, Sire, qui l'oblige  vous paratre faible, tout au moins
     plus dispos  cder qu'il ne le serait rellement. Personne ne
     dsire, ne voudrait plus que moi consoler V. M., adoucir tout ce
     que ls circonstances et les sacrifices qu'elles exigeront auront
     de pnible pour elle; mais l'intrt de la France, celui de votre
     dynastie, me commandent, avant tout, d'tre prvoyant et vrai. D'un
     instant  l'autre, tout peut tre compromis par ces mnagemens qui
     ajournent les dterminations qu'exigent les grandes et difficiles
     circonstances o nous sommes. Est-ce ma faute si je suis le seul
     qui tient ce langage de dvouement  V. M.? si ceux qui
     l'entourent, et qui pensent comme moi, craignant de lui dplaire et
     voulant la mnager, quand elle a dj tant de sujets de
     contrarit, n'osent lui rpter ce qu'il est de mon devoir de lui
     dire? Quelle gloire, quel avantage peut-il y avoir pour moi 
     prcher,  signer mme cette paix, si toutefois on parvient  la
     faire? Cette paix ou plutt ces sacrifices ne seront-ils pas pour
     V. M. un ternel grief contre son plnipotentiaire? Bien des gens
     en France, qui en sentent aujourd'hui la ncessit, ne me la
     reprocheront-ils pas six mois aprs qu'elle aura sauv votre trne?
     Comme je ne me fais pas plus illusion sur ma position que sur celle
     de V. M., elle doit m'en croire. Je vois les choses ce qu'elles
     sont, et les consquences ce qu'elles peuvent devenir. La peur a
     uni tous les souverains, le mcontentement a ralli tous les
     Allemands. La partie est trop bien lie pour la rompre. En
     acceptant le ministre dans les circonstances o je l'ai pris, en
     me chargeant ensuite de cette ngociation, je me suis dvou pour
     vous servir, pour sauver mon pays; je n'ai point eu d'autre but, et
     celui-l seul tait assez noble, assez lev pour me paratre
     au-dessus de tous les sacrifices. Dans ma position, je ne pouvais
     qu'en faire, et c'est ce qui m'a dcid. V. M. peut dire de moi
     tout le mal qu'il lui plaira; au fond de son coeur, elle ne pourra
     en penser, et elle sera force de me rendre toujours la justice de
     me regarder comme l'un de ses plus fidles sujets, et l'un des
     meilleurs citoyens de cette France que je ne puis tre souponn de
     vouloir avilir, quand je donnerais ma vie pour lui sauver un
     village.

     Je suis, etc.

     _Sign_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *

_Sance du 7 fvrier 1814._

Les protocoles de la sance du 5 ayant t expdis en _double_ et
collationns dans la journe d'hier, MM. les plnipotentiaires, 
l'ouverture de la prsente sance, ont muni ces expditions de leurs
signatures, en observant l'alternative entre le plnipotentiaire de la
France d'un ct, et les plnipotentiaires des cours allies de l'autre,
les derniers y ayant procd entre eux, en adoptant la voie de
_ple-mle_, tout prjudice sauf.

Cette formalit remplie, les plnipotentiaires des cours allies
consignent au protocole ce qui suit:

     Les puissances allies runissant le point de vue de la sret et
     de l'indpendance future de l'Europe avec le dsir de voir la
     France dans un tat de possession analogue au rang qu'elle a
     toujours occup dans le systme politique, et considrant la
     situation dans laquelle l'Europe se trouve place  l'gard de la
     France,  la suite des succs obtenus par leurs armes, les
     plnipotentiaires des cours allies ont ordre de demander:

     Que la France rentre dans les limites qu'elle avait avant la
     rvolution, sauf des arrangemens d'une convenance rciproque sur
     des portions de territoire au-del des limites de part et d'autre,
     et sauf des restitutions que l'Angleterre est prte  faire pour
     l'intrt gnral de l'Europe, contre les rtrocessions ci-dessus
     demandes  la France, lesquelles restitutions seront prises sur
     les conqutes que l'Angleterre a faites pendant la guerre; qu'en
     consquence la France abandonne toute influence directe hors de ses
     limites futures, et que la renonciation  tous les titres qui
     ressortent des rapports de souverainet et de protectorat sur
     l'Italie, l'Allemagne et la Suisse, soit une suite immdiate de cet
     arrangement.

Aprs que M. le duc de Vicence a entendu la lecture de cette
proposition, il s'tablit de part et d'autre entre les plnipotentiaires
une conversation explicative de l'objet,  la suite de laquelle S. Exc.
le plnipotentiaire franais observe que la proposition tant de trop
grande importance pour pouvoir y rpondre immdiatement, il dsire  cet
effet que la sance soit suspendue.

Les plnipotentiaires des cours allies n'hsitent pas  dfrer  ce
dsir, et l'on convient de continuer la sance  huit heures du soir.

Les plnipotentiaires reprenant la sance  l'heure convenue, M. le duc
de Vicence dclare ce qui suit:

Le plnipotentiaire de France renouvelle encore l'engagement dj pris
par sa cour de faire, pour la paix, les _plus grands sacrifices_,
quelque loigne que la demande faite dans la sance d'aujourd'hui, au
nom des puissances allies, soit des _bases proposes par elles 
Francfort_ et fondes sur ce que les _allis eux-mmes_ ont appel les
_limites naturelles_ de la France; quelque loigne qu'elle soit des
dclarations que toutes les cours n'ont cess de faire  la face de
l'Europe; quelque loigne que soit mme leur proposition d'un tat de
possession analogue au rang que la France a toujours occup dans le
systme politique, bases que les plnipotentiaires des puissances
allies rappellent encore dans leur proposition de ce jour. Enfin
quoique le rsultat de cette proposition soit d'appliquer  la France
seule un principe que les puissances allies ne parlent point d'adopter
pour elles-mmes, et dont cependant l'application ne peut tre juste, si
elle n'est point rciproque et impartiale, le plnipotentiaire franais
n'hsiterait pas  s'expliquer sans retard de la manire la plus
positive sur cette demande, si chaque sacrifice qui peut tre fait et le
degr dans lequel il peut l'tre ne dpendaient pas ncessairement de
l'espce et du nombre de ceux qui seront demands, comme la somme des
sacrifices dpend aussi ncessairement de celle des _compensations_;
toutes les questions d'une telle ngociation sont tellement lies et
subordonnes les unes aux autres, qu'on ne peut prendre parti sur
aucune, avant de les connatre toutes. Il ne peut tre indiffrent 
celui  qui on demande _des sacrifices_ de savoir _au profit de qui_ il
les fait et quel emploi on veut en faire, enfin si, en les faisant, on
peut mettre tout de suite un terme aux malheurs de la guerre. Un projet
qui dvelopperait les vues des allis dans tout leur ensemble remplirait
ce but.

Le plnipotentiaire renouvelle donc de la manire la plus instante la
demande que les plnipotentiaires des cours allies veuillent _bien
s'expliquer positivement sur tous les points prcits_.

Aprs avoir pris lecture de ce qui vient d'tre insr au protocole de
la part de M. le plnipotentiaire de France, les plnipotentiaires des
cours allies dclarent qu'ils prennent sa rponse _ad referendum_.

     Chtillon-sur-Seine, le 7 fvrier 1814.

     _Sign_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

     _Sign_, Le comte DE STADION, ABERDEEN, HUMBOLDT, le comte de
     RAZOUMOWSKI, CATHCART, Charles STEWART.

       *       *       *       *       *

_Sance du 10 mars 1814._

Le plnipotentiaire de France commence la confrence par consigner au
protocole ce qui suit:

Le plnipotentiaire de France avait espr, d'aprs les reprsentations
qu'il avait t dans le cas d'adresser  MM. les plnipotentiaires des
cours allies, et par la manire dont LL. EE. avaient bien voulu les
accueillir, qu'il serait donn des ordres pour que ses courriers pussent
lui arriver sans difficult et sans retards. Cependant le dernier qui
lui est parvenu, non seulement a t arrt trs long-temps par
plusieurs officiers et gnraux russes, mais on l'a mme _oblig 
donner ses dpches, qui ne lui ont t rendues que trente-six heures
aprs,  Chaumont_. Le plnipotentiaire de France se voit donc  regret
forc d'appeler de nouveau sur cet objet l'attention de MM. les
plnipotentiaires des cours allies, et de rclamer avec d'autant plus
d'instance contre une conduite contraire aux usages reus et aux
prrogatives que le droit des gens assure aux ministres chargs d'une
ngociation, qu'elle cause rellement les retards qui l'entravent.

Les plnipotentiaires des cours allies n'tant point informs du fait,
promettent de porter cette rclamation  la connaissance de leurs cours.

Le plnipotentiaire de France donne ensuite lecture de la pice
suivante, dont il demande l'insertion au protocole, ainsi que des pices
y annexes n 1, 2, 3, 4 et 5.

_Le plnipotentiaire de France a reu de sa cour l'ordre de faire au
protocole les observations suivantes:_

     Les souverains allis, _dans leur dclaration de Francfort_, que
     toute l'Europe connat, et LL. EE. MM. les plnipotentiaires, dans
     leur proposition du 7 fvrier, ont galement pos en principe que
     la France doit conserver par la paix la mme puissance relative
     qu'elle avait avant les guerres que cette paix doit finir; car ce
     que, dans le prambule de leur proposition, MM. les
     plnipotentiaires ont dit du dsir des puissances allies de voir
     la France dans un tat de possession analogue au rang qu'elle a
     toujours occup dans le systme politique, n'a point et ne saurait
     avoir un autre sens. Les souverains allis avaient demand, en
     consquence, que la France se renfermt dans les limites formes
     par les Pyrnes, les Alpes et le Rhin, et la France y avait
     acquiesc. MM. les plnipotentiaires ont au contraire, et par leur
     note du 7, et par le projet d'articles qu'ils ont remis le 17,
     demand qu'elle rentrt dans ses anciennes limites. Comment, sans
     cesser d'invoquer le mme principe, a-t-on pu, et en si peu de
     temps, passer de l'une de ces demandes  l'autre? Qu'est-il survenu
     depuis la premire qui puisse motiver la seconde?

     On ne pouvait pas le 7, on ne pouvait pas plus le 17, et  plus
     forte raison ne pourrait-on pas aujourd'hui la fonder sur l'offre
     confidentielle faite par le plnipotentiaire de France au ministre
     du cabinet de l'une des cours allies; car la lettre qui la
     contenait ne fut crite que le 9, et il tait indispensable d'y
     rpondre immdiatement, puisque l'offre tait faite sous la
     _condition absolue d'un armistice immdiat_, pour arrter
     l'effusion du sang, et viter une bataille que les allis ont voulu
     donner; au lieu de cela, les confrences furent, par la seule
     volont des allis, et sans motifs, suspendues du 10 au 17, jour
     auquel la condition propose fut mme formellement rejete. On ne
     pouvait, on ne peut donc, en aucune manire, se prvaloir d'une
     offre qui lui tait subordonne. Les souverains allis ne
     voulaient-ils point, il y a trois mois, tablir un juste quilibre
     en Europe? N'annoncent-ils pas qu'ils le veulent encore
     aujourd'hui? Conserver la mme puissance relative qu'elle a
     toujours eue, est aussi le seul dsir qu'ait rellement la France.
     _Mais l'Europe ne ressemble plus  ce qu'elle tait il y a vingt
     ans_;  cette poque, le royaume de Pologne, dj morcel, disparut
     entirement, l'immense territoire de la Russie s'accrut de vastes
     et riches provinces. Six millions d'hommes furent ajouts  une
     population dj plus grande que celle d'aucun tat europen. Neuf
     millions devinrent le partage de l'Autriche et de la Prusse.
     Bientt l'Allemagne changea de face. Les tats ecclsiastiques et
     le plus grand nombre des villes libres germaniques furent rparties
     entre les princes sculiers. La Prusse et l'Autriche en reurent la
     meilleure part. L'antique rpublique de Venise devint une province
     de la monarchie autrichienne; deux nouveaux millions de sujets,
     avec de nouveaux territoires et de nouvelles ressources, ont t
     donns depuis  la Russie, par le trait de Tilsit, par le trait
     de Vienne, par celui d'Yassi, et par celui d'Abo. De son ct, et
     dans le mme intervalle de temps, l'Angleterre a non seulement
     acquis, par le trait d'Amiens, les possessions hollandaises de
     Ceylan et de l'le de la Trinit; mais elle a doubl ses
     possessions de l'Inde, et en a fait un empire que deux des plus
     grandes monarchies de l'Europe galeraient  peine. Si la
     population de cet empire ne peut tre considre comme un
     accroissement de la population britannique, en revanche,
     l'Angleterre n'en tire-t-elle pas, et par la souverainet et par le
     commerce, un accroissement immense de sa richesse, cet autre
     lment de la puissance? La Russie, l'Angleterre, ont conserv tout
     ce qu'elles ont acquis. L'Autriche et la Prusse ont,  la vrit,
     fait des pertes; mais renoncent-elles  les rparer, et se
     contentent-elles aujourd'hui de l'tat de possession dans lequel la
     guerre prsente les a trouves? Il diffre cependant peu de celui
     qu'elles avaient il y a vingt ans.

     Ce n'est pas pour son intrt seul que la France doit vouloir
     conserver la mme puissance relative qu'elle avait; qu'on lise la
     dclaration de Francfort, et l'on verra que les souverains allis
     ont t convaincus eux-mmes que c'tait aussi _l'intrt de
     l'Europe_. Or, quand tout a chang autour de la France, comment
     pourrait-elle _conserver la mme puissance relative en tant
     replace au mme tat qu'auparavant?_ Replace dans ce mme tat,
     _elle n'aurait pas mme le degr de puissance absolue qu'elle avait
     alors;_ car ses possessions d'outre-mer taient incontestablement
     un des lmens de cette puissance, et la plus importante de ces
     possessions, celle qui, par sa valeur, galait ou surpassait toutes
     les autres ensemble, lui a t ravie; peu importe par quelle cause
     elle l'a perdue, il suffit qu'elle ne l'ait plus, et qu'il ne soit
     pas au pouvoir des allis de la lui rendre.

     Pour valuer la puissance relative des tats, ce n'est pas assez
     de comparer leurs forces absolues, il faut faire entrer dans le
     calcul l'emploi que leur situation gographique les contraint ou
     leur permet d'en faire.

     L'Angleterre est une puissance essentiellement maritime, qui peut
     mettre toutes ses forces sur les eaux. L'Autriche a trop peu de
     ctes pour le devenir; la Russie et la Prusse n'ont pas besoin de
     l'tre, puisqu'elles n'ont pas de possessions au-del des mers: ce
     sont des puissances essentiellement continentales. La France est,
     au contraire,  la fois essentiellement maritime  raison de
     l'tendue de ses ctes et de ses colonies, et essentiellement
     continentale. L'Angleterre ne peut tre attaque que par des
     flottes. La Russie, adosse au ple du monde et borne presque de
     tous cts par des mers ou de vastes solitudes, ne peut, depuis
     qu'elle a acquis la Finlande, tre attaque que d'un seul ct. _La
     France peut l'tre sur tous les points de sa circonfrence, et  la
     fois du cot de la terre, o elle confine partout  des nations
     vaillantes, et du ct de la mer, et dans ses possessions
     lointaines_.

     Pour rtablir un vritable quilibre, sa puissance relative
     devrait donc tre considre sous deux aspects distincts: pour en
     faire une estimation juste, il la faut diviser, et ne comparer ses
     forces absolues  celles des autres tats du continent, que
     dduction faite de la part qu'elle en devra employer sur mer, et 
     celles des tats maritimes, que dduction faite de la part qu'elle
     en devra employer sur le continent.

Le plnipotentiaire de France prie LL. EE. MM. les plnipotentiaires des
cours allies de peser attentivement les considrations si frappantes de
vrit qui prcdent, et de juger si les acquisitions que la France a
faites en de des Alpes et du Rhin, et que les traits de Lunville et
d'Amiens lui avaient assures, suffiraient mme pour rtablir entre elle
et les grandes puissances de l'Europe l'quilibre que les changemens
survenus dans l'tat de possession de ces puissances ont rompu.

Le plus simple calcul dmontre jusqu' l'vidence que ces acquisitions,
jointes  tout ce que la France possdait en 1792, seraient encore
_loin_ de lui donner le mme degr de puissance relative qu'elle avait
alors, et qu'elle avait constamment eue dans les temps antrieurs, et
cependant on lui demande, non pas d'en abandonner seulement une partie
quelconque, mais de les abandonner toutes, quoique, dans leur
dclaration de Francfort, les souverains allis eussent annonc 
l'Europe _qu'ils reconnaissaient  la France un territoire plus tendu
qu'elle ne l'avait eu sous ses rois_.

Les forces propres d'un tat ne sont pas l'unique lment de sa
puissance relative, dans la composition de laquelle entrent encore les
liens qui l'unissent  d'autres tats, liens gnralement plus forts et
plus durables entre les tats que gouvernent des princes d'un mme sang.
L'empereur des Franais possde, outre son empire, un royaume; son fils
adoptif en est l'hritier dsign. D'autres princes de la dynastie
franaise taient possesseurs de couronnes ou de souverainets
trangres. Des traits avaient consacr leurs droits, et le continent
les avait reconnus. Le projet des cours allies garde  leur gard un
silence que les questions si naturelles et si justes du plnipotentiaire
de France n'ont pu rompre. En renonant cependant aux droits de ces
princes et  la part de puissance relative qui en rsulte pour elle,
ainsi qu' ce qu'elle a acquis en-de des Alpes et du Rhin, la France
se trouverait avoir perdu de son ancienne puissance relative maritime et
continentale, prcisment en mme raison que celle des autres grands
tats s'est dj ou se sera accrue  la paix par leurs acquisitions
respectives. La restitution de ses colonies, qui ne feraient alors que
la replacer dans son ancien tat de grandeur absolue (ce que mme la
situation de Saint-Domingue ne permettrait pas d'effectuer
compltement), ne serait point, ne pourrait pas tre une compensation de
ses pertes; seulement ses pertes en seraient diminues, et ce serait
sans doute le moins auquel elle et le droit de s'attendre; mais que lui
offre  cet gard le projet des cours allies?

Des colonies franaises tombes au pouvoir de l'ennemi (et les guerres
du continent les y ont fait tomber toutes) il y en a trois que leur
importance, sous des rapports divers, met hors de comparaison avec
toutes les autres: ce sont la Guadeloupe, la Guyane et l'le de France.

Au lieu de la restitution des deux premires, le projet des cours
allies n'offre que des bons offices pour procurer cette restitution, et
il semblerait d'aprs cela que ces deux colonies fussent entre les mains
de puissances trangres  la ngociation prsente et ne devant point
tre comprises dans la future paix. Tout au contraire les puissances qui
les occupent sont du nombre de celles au nom de qui et pour qui les
cours allies ont dclar qu'elles taient autorises  traiter: n'y
sont-elles donc autorises que pour les clauses  la charge de la
France? cessent-elles de l'tre ds qu'il s'agit de clauses  son
profit? S'il en tait ainsi, il deviendrait indispensable que tous les
tats engags dans la prsente guerre prissent immdiatement part  la
ngociation et envoyassent chacun des plnipotentiaires au congrs.

Il est en outre  remarquer que la Guadeloupe n'tant sortie des mains
de l'Angleterre que par un acte que le droit des gens n'autorisait pas,
c'est l'Angleterre encore qui, relativement  la France, est cense
l'occuper, et que c'est  elle seule que la restitution en peut tre
demande.

L'Angleterre veut garder pour elle les les de France et de la Runion,
sans lesquelles les autres possessions de la France,  l'est du cap de
Bonne-Esprance, perdent tout leur prix; les Saintes, sans lesquelles la
possession de la Guadeloupe serait prcaire; et l'le de Tabago,
celle-ci sous le prtexte que la France ne la possdait point en 1792,
et les autres quoique la France les possdt de temps immmorial,
tablissant ainsi une rgle qui n'a de rigueur que pour la France, qui
n'admet d'exceptions que contre elle, et devient ainsi un glaive  deux
tranchans.

Une le d'une certaine tendue, mais qui a perdu son ancienne fertilit,
deux ou trois autres infiniment moindres, et quelques comptoirs auxquels
la perte de l'le de France forcerait de renoncer, voil  quoi se
rduisent les grandes restitutions que l'Angleterre promettait de faire.
Sont-ce l celles qu'elle fit  Amiens o pourtant elle rendait Malte,
qu'elle veut aujourd'hui garder et qu'on ne lui conteste plus?
Qu'aurait-elle offert de moins, si la France n'et eu rien  cder qu'
elle? Les restitutions qu'elle promettait avaient t annonces comme un
quivalent des sacrifices qui seraient faits au continent. C'est sous
cette condition que la France a annonc qu'elle tait prte  consentir
 de grands sacrifices. Elles en doivent tre la mesure. Pouvait-on
s'attendre  un projet par lequel le continent demande tout,
l'Angleterre ne rend presque rien, et dont en substance le rsultat est
que toutes les grandes puissances de l'Europe doivent conserver tout ce
qu'elles ont acquis, rparer les pertes qu'elles ont pu faire, et
acqurir encore; que la France seule ne doit rien conserver de toutes
ses acquisitions et ne doit recouvrer que la part la plus petite et la
moins bonne de ce qu'elle a perdu?

_Aprs tant de sacrifices demands  la France, il ne manquait plus que
de lui demander encore celui de son honneur!_

Le projet tend  lui _ter le droit d'intervenir en faveur d'anciens
allis malheureux_. Le plnipotentiaire de France, ayant demand si le
roi de Saxe serait remis en possession de ses tats, n'a pu mme obtenir
une rponse.

On demande  la France des cessions et des renonciations, et l'on veut
qu'en cdant elle ne sache pas  qui, sous quels titres et dans quelle
proportion appartiendra ce qu'elle aura cd! _On veut qu'elle ignore
quels doivent tre ses plus proches voisins;_ on veut rgler sans elle
le sort des pays auxquels elle aura renonc, et le mode d'existence de
ceux avec lesquels son souverain tait li par des rapports
particuliers; on veut, _sans elle_, faire des arrangemens qui doivent
rgler le systme gnral de possession et d'quilibre en Europe; on
veut qu'elle soit trangre  l'arrangement d'un tout dont elle est une
partie considrable et ncessaire; on veut enfin qu'en souscrivant  de
telles conditions, elle s'exclue en quelque sorte elle-mme de la
socit europenne.

On lui restitue ses tablissemens sur le continent de l'Inde, mais  la
condition de possder comme dpendante et comme sujette ce qu'elle y
possdait en souverainet.

Enfin on lui dicte des rgles de conduite pour le rgime ultrieur de
ses colonies et envers des populations qu'aucun rapport de sujtion ou
de dpendance quelconque ne lie aux gouvernemens de l'Europe, et 
l'gard desquelles on ne peut reconnatre  aucun d'eux aucun droit de
patronage.

Ce n'est point  de telles propositions qu'avait d prparer le langage
des souverains allis, et celui du prince rgent d'Angleterre, lorsqu'il
disait au parlement britannique qu'aucune disposition de sa part 
demander  la France aucun sacrifice incompatible avec son intrt comme
nation ou avec son honneur ne serait un obstacle  la paix.

Attaque  la lois par toutes les puissances runies contre elle, la
nation franaise sent plus qu'aucune autre le besoin de la paix et la
veut aussi plus qu'aucune autre; _mais tout peuple comme tout homme
gnreux met l'honneur avant l'existence mme_.

Il n'est srement point entr dans les vues des souverains allis de
l'_avilir_; et quoique le plnipotentiaire de France ne puisse
s'expliquer le peu de conformit du projet d'articles qui lui avait t
remis avec les sentimens qu'ils ont tant de fois et si explicitement
manifests, il n'en prsente pas moins avec confiance au jugement des
cours allies elles-mmes et de MM. les plnipotentiaires des
observations dictes par l'intrt gnral de l'Europe autant que par
l'intrt particulier de la France, et qui ne s'cartent en aucun point
des dclarations des souverains allis et de celle du prince rgent au
parlement d'Angleterre.

Les plnipotentiaires des cours allies rpondent que les observations
dont ils viennent d'entendre la lecture ne contiennent pas une
dclaration distincte et explicite du gouvernement franais sur le
projet prsent par eux dans la sance du 17 fvrier, et par consquent
ne remplissent pas la demande que les plnipotentiaires des cours
allies avaient forme dans la confrence du 28 fvrier, d'obtenir une
rponse distincte et explicite dans le terme de dix jours, duquel ils
taient mutuellement convenus avec M. le plnipotentiaire de France.

Les plnipotentiaires des cours allies se disposant l-dessus  lever
la sance, M. le plnipotentiaire de France dclare verbalement que
l'empereur des Franais est prt

 renoncer, par le trait  conclure,  tout titre exprimant des
rapports de souverainet, de suprmatie, protection ou influence
constitutionnelle, avec les pays hors des limites de la France,

Et  reconnatre

L'indpendance de l'Espagne dans ses anciennes limites, sous la
souverainet de Ferdinand VII;

L'indpendance de l'Italie, l'indpendance de la Suisse, sous la
garantie de grandes puissances;

L'indpendance de l'Allemagne;

Et l'indpendance de la Hollande, sous la souverainet du prince
d'Orange.

Il dclare encore que, si, pour carter des causes de msintelligence,
rendre l'amiti plus troite et la paix plus durable entre la France et
l'Angleterre, des cessions de la part de la France au-del des mers
peuvent tre juges ncessaires, la France sera prte  les faire
moyennant un quivalent raisonnable.

Sur quoi la sance a t leve.

     _Sign_, CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN; A. comte de
     RAZOUMOWSKI; CATHCART; le comte STADION; Ch. STEWART,
     lieutenant-gnral.

       *       *       *       *       *

_Sance du 13 mars 1814_.

Les plnipotentiaires des cours allies dclarent au protocole ce qui
suit:

Les plnipotentiaires des cours allies ont pris en considration le
mmoire prsent par M. le duc de Vicence, dans la sance du 10 mars, et
la dclaration verbale dicte par lui au protocole de la mme sance.
Ils ont jug la premire de ces pices tre de nature  ne pouvoir tre
mise en discussion sans entraver la marche de la ngociation.

La dclaration verbale de M. le plnipotentiaire ne contient que
l'acceptation de quelques points du projet de trait remis par les
plnipotentiaires des cours allies dans la sance du 17 fvrier; elle
ne rpond ni  l'ensemble ni mme  la majeure partie des articles de ce
projet, et elle peut bien moins encore tre regarde comme un
contre-projet renfermant la substance des propositions faites par les
puissances allies.

Les plnipotentiaires des cours allies se voient donc obligs  inviter
M. le duc de Vicence  se prononcer s'il compte accepter ou rejeter le
projet de trait prsent par les cours allies ou bien  remettre un
contre-projet.

Le plnipotentiaire de France, rpondant  cette dclaration des
plnipotentiaires des cours allies, ainsi qu' leurs observations sur
le mme objet, a dit:

Qu'une pice telle que celle qu'il avait remise le 10, dans laquelle les
articles du projet des cours allies qui sont susceptibles de
modifications taient examins et discuts en dtail, loin d'entraver la
marche de la ngociation, ne pouvait au contraire que l'acclrer,
puisqu'elle claircissait toutes les questions sous le double rapport de
l'intrt de l'Europe et de celui de la France;

Qu'aprs avoir annonc aussi positivement qu'il l'a fait par sa note
verbale du mme jour, que la France tait prte  renoncer par le futur
trait  la souverainet d'un territoire au-del des Alpes et du Rhin,
contenant au-del de sept millions, et  son influence sur celle de
vingt millions d'habitans, ce qui forme au moins les six septimes des
sacrifices que le projet des allis lui demande, on ne saurait lui
reprocher de n'avoir pas rpondu d'une manire distincte et explicite;

Que le contre-projet que lui demandent les plnipotentiaires des cours
allies se trouve en substance dans sa dclaration verbale du 10, quant
aux objets auxquels la France peut consentir sans discussion, et que,
quant aux autres, qui sont tous susceptibles de modifications, les
observations y rpondent, mais qu'il n'en est pas moins prt  les
discuter  l'instant mme.

Les plnipotentiaires des cours allies rpondent ici:

Que les deux pices remises par M. le plnipotentiaire de France, dans
la sance du 10 mars, ne se rfraient pas tellement l'une  l'autre,
qu'on pt dire que l'une renfermait les points auxquels le gouvernement
franais consent sans discussion, et l'autre ceux sur lesquels il veut
tablir la ngociation; mais que, tout au contraire, l'une ne contient
que des observations gnrales ne menant  aucune conclusion, et que
l'autre nonce tout aussi peu d'une manire claire et prcise ce que M.
le plnipotentiaire de France vient de dire, puisque, pour ne s'arrter
qu'aux deux points suivans, elle n'explique pas mme ce qu'on y entend
par les limites de la France, et ne parle qu'en gnral de
l'indpendance de l'Italie. Les plnipotentiaires ajoutent ensuite que,
ces deux pices ayant t mises sous les yeux de leurs cours, ils ont eu
l'instruction positive, prcise et stricte, de dclarer, ainsi qu'ils
l'ont fait, que ces deux pices ont t tenues insuffisantes, et
d'insister sur une autre dclaration de la part de M, le
plnipotentiaire de France, qui renfermt ou une acceptation ou un refus
de leur projet de trait propos dans la confrence du 17 fvrier, ou
bien un contre-projet. Ils invitent donc de nouveau M. le
plnipotentiaire de France  leur donner cette dclaration.

Le plnipotentiaire de France renouvelle ses instances pour que l'on
entre en discussion, observant que MM. les plnipotentiaires des cours
allies, en dclarant eux-mmes, dans la sance du 28 fvrier, qu'ils
taient prts  discuter des modifications qui seraient proposes,
avaient prouv, par cela mme, que leur projet n'tait pas un
_ultimatum_; que, pour se rapprocher et arriver  un rsultat, une
discussion tait indispensable, et qu'il n'y avait rellement point de
ngociation sans discussion, etc.

Les plnipotentiaires des cours allies rpliquent qu'ils ont bien
prouv qu'ils ne voulaient point exclure la discussion, puisqu'ils ont
demand un contre-projet, mais que leur intention est de ne point
admettre de discussion que sur des propositions qui puissent vraiment
conduire au but.

Ayant en consquence insist de nouveau sur une dclaration catgorique,
et ayant invit M. le plnipotentiaire de France  donner cette
dclaration, il a dsir que la sance ft suspendue et reprise le soir
 neuf heures.

Aprs avoir dlibr entre eux, les plnipotentiaires des cours allies
ont dit  M. le plnipotentiaire de France que, pour le mettre mieux en
tat de prparer sa rponse pour le soir, ils veulent le prvenir, ds 
prsent, qu'en suite de leurs instructions, ils devront l'inviter (aprs
qu'il se sera dclar ce soir s'il veut remettre une acceptation ou un
refus de leur projet, ou un contre-projet)  remplir cet engagement dans
le terme de vingt-quatre heures qui a t fix premptoirement par leurs
cours.

Sur quoi la sance est remise  neuf heures du soir.

_Continuation de la sance._

Les plnipotentiaires des cours allies ayant renouvel, de la manire
la plus expresse, la dclaration par laquelle ils avaient termin la
premire partie de la sance, le plnipotentiaire de France dclare
qu'il remettra le contre-projet demand demain soir  neuf heures;
toutefois il a observ que, n'tant pas sr d'avoir achev jusque-l le
travail ncessaire, il demandait d'avance de remettre dans ce cas la
confrence  la matine du 15.

Les plnipotentiaires des cours allies ont insist pour que la
confrence restt fixe  demain au soir, et ne ft remise qu'en cas de
ncessit absolue  aprs-demain matin,  quoi M. le plnipotentiaire de
France a consenti.

     Chtillon-sur-Seine, le 13 mars 1814.

     _Sign_, CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN; comte de
     RAZOUMOWSKI; HUMBOLDT; CATHCART; comte de STADION; Ch. STEWART,
     lieutenant-gnral.

       *       *       *       *       *

_Sance du 15 mars 1814._

M. le plnipotentiaire franais ouvre la sance en faisant lecture du
projet de trait qui suit:

_Projet de trait dfinitif entre la France et les allis_.

S. M. l'empereur des Franais, roi d'Italie, protecteur de la
confdration du Rhin, et mdiateur de la confdration suisse, d'une
part; S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, S. M.
l'empereur de toutes les Russies, S. M. le roi du royaume uni de la
Grande-Bretagne et d'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, stipulant
chacun d'eux pour soi et tous ensemble pour l'universalit des
puissances engages avec eux dans la prsente guerre, d'autre part:

Ayant  coeur de faire cesser le plus promptement possible l'effusion du
sang humain et les malheurs des peuples, ont nomm pour leurs
plnipotentiaires, savoir:

Lesquels sont convenus des articles suivans:

Art. 1er.  compter de ce jour, il y aura paix, amiti sincre et bonne,
intelligence entre S. M. l'empereur des Franais, roi d'Italie,
protecteur de la confdration du Rhin, et mdiateur de la confdration
suisse, d'une part, et S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
Bohme, S. M. l'empereur de toutes les Russies, S. M. le roi du royaume
uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, S. M. le roi de Prusse, et leurs
allis d'autre part, leurs hritiers et successeurs  perptuit.

Les hautes parties contractantes s'engagent  apporter tous leurs soins
 maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la bonne harmonie, si
heureusement rtablie entre elles.

Art. 2. S. M. l'empereur des Franais renonce pour lui et ses
successeurs  tous titres quelconques, autres que ceux tirs des
possessions qui, en consquence du prsent trait de paix, resteront
soumises  sa souverainet.

Art. 3. S. M. l'empereur des Franais renonce pour lui et ses
successeurs  tous droits de souverainet et de possession sur _les
provinces illyriennes_ et sur les territoires formant les dpartemens
franais _au-del des Alpes, l'le d'Elbe excepte_, et les dpartemens
franais au-del du Rhin.

Art. 4. S. M. l'empereur des Franais, comme roi d'Italie, renonce  la
couronne d'Italie en faveur de son hritier dsign, le prince Eugne
Napolon, et de ses descendans  perptuit.

L'Adige formera la limite entre le royaume d'Italie et l'empire
d'Autriche.

Art. 5. Les hautes parties contractantes reconnaissent solennellement,
et de la manire la plus formelle, l'indpendance absolue et la pleine
souverainet de tous les tats de l'Europe, dans les limites qu'ils se
trouveront avoir en consquence du prsent trait, ou par suite des
arrangemens indiqus dans l'art. 16, ci-aprs.

Art. 6. S. M. l'empereur des Franais reconnat:

1 L'indpendance de la Hollande, sous la souverainet de la maison
d'Orange.

La Hollande recevra un accroissement de territoire.

Le titre et l'exercice de la souverainet en Hollande ne pourront, dans
aucun cas, appartenir  un prince portant ou appel  porter une
couronne trangre.

2 L'indpendance de l'Allemagne, et chacun de ses tats, lesquels
pourront tre unis entre eux par un lien fdratif.

3 L'indpendance de la Suisse, se gouvernant elle-mme, sous la
garantie de toutes les grandes puissances.

4 L'indpendance de l'Italie, et de chacun des princes, entre chacun
desquels elle est ou se trouvera divise.

5 L'indpendance et l'intgrit de l'Espagne sous la domination de
Ferdinand VII.

Art. 7. Le pape sera remis immdiatement en possession de ses tats,
tels qu'ils taient en consquence du trait de Tolentino, le duch de
Bnvent except.

Art. 8. S. A. I. la princesse lisa conservera pour elle et ses
descendans en toute proprit et souverainet Lucques et Piombino.

Art. 9. La principaut de _Neufchtel_ demeure en toute proprit et
souverainet au prince qui la possde et  ses descendans.

Art. 10. S. M. le roi de Saxe sera rtabli dans la pleine et entire
possession de son grand-duch.

Art. 11. S. A. R. le grand-duc de Berg sera pareillement remis en
possession de son grand-duch.

Art. 12. Les villes de Bremen, Hambourg, Lubeck, Dantzig et Raguse
seront des villes libres.

Art. 13. Les les Ioniennes appartiendront en toute souverainet au
royaume d'Italie.

Art. 14. L'le de Malte et ses dpendances appartiendront en toute
souverainet et proprit  S. M. britannique.

Art. 15. Les colonies, pcheries, tablissemens, comptoirs et
factoreries que la France possdait avant la guerre actuelle dans les
mers, ou sur le continent de l'Amrique, de l'Afrique et de l'Asie, et
qui sont tombs au pouvoir de l'Angleterre ou de ses allis, lui seront
restitus, pour tre possds par elle aux mmes titres qu'avant la
guerre, et avec les droits et facults que lui assuraient, relativement
au commerce et  la pche, les traits antrieurs, et notamment celui
d'Amiens; mais en mme temps la France s'engage  consentir, moyennant
un quivalent raisonnable,  la cession de celles des susdites colonies
que l'Angleterre a tmoign le dsir de conserver,  l'exception des
Saintes, qui dpendent ncessairement de la Guadeloupe.

Art. 16. Les dispositions  faire des territoires auxquels S. M.
l'empereur des Franais renonce, et dont il n'est pas dispos par le
prsent trait, seront faites; les indemnits  donner aux rois et
princes dpossds par la guerre actuelle seront dtermines, et tous
les arrangemens qui doivent fixer le systme gnral de possession et
d'quilibre en Europe seront rgls dans un congrs spcial, lequel se
runira .... dans les.... jours qui suivront la ratification du prsent
trait.

Art. 17. Dans tous les territoires, villes et places auxquels la France
renonce, les munitions, magasins, arsenaux, vaisseaux et navires arms
et non arms, et gnralement toutes choses qu'elle y a places, lui
appartiennent, et lui demeurent rserves.

Art. 18. Les dettes des pays runis  la France, et auxquels elle
renonce par le prsent trait, seront  la charge des dits pays et de
leurs futurs possesseurs.

Art. 19. Dans tous les pays qui doivent ou devront changer de matre,
tant en vertu du prsent trait, que des arrangemens qui doivent tre
faits en consquence de l'art. 16 ci-dessus, il sera accord aux
habitans naturels et trangers, de quelque condition et nation qu'ils
soient, un espace de six ans,  compter de l'change des ratifications,
pour disposer de leurs proprits acquises, soit avant, soit depuis la
guerre actuelle, et se retirer dans tel pays qu'il leur plaira de
choisir.

Art. 20. Les proprits, biens et revenus de toute nature que des sujets
de l'un quelconque des tats engags dans la prsente guerre possdent,
 quelque titre que ce soit, dans les pays qui sont actuellement ou
seront, en vertu de l'art. 16, soumis  un autre quelconque des dits
tats, continueront d'tre possds par eux, sans trouble ni
empchement, sous les seules clauses et conditions prcdemment
attaches  leur possession, et avec pleine libert d'en jouir et
disposer, ainsi que d'exporter les revenus, et, en cas de vente, la
valeur.

Art. 21. Les hautes parties contractantes, voulant mettre et faire
mettre dans un entier oubli les divisions qui ont agit l'Europe,
dclarent et promettent que, dans les pays de leur obissance
respective, aucun individu, de quelque classe ou condition qu'il soit,
ne sera inquit dans sa personne, ses biens, rentes, pensions et
revenus, dans son rang, grade ou ses dignits, ni recherch, ni
poursuivi en aucune faon quelconque pour aucune part qu'il ait prise ou
pu prendre, de quelque manire que ce soit, aux vnemens qui ont amen
la prsente guerre, ou qui en ont t la consquence.

Art. 22. Aussitt que la nouvelle de la signature du prsent trait sera
parvenue aux quartiers-gnraux respectifs, il sera sur-le-champ expdi
des ordres pour faire cesser les hostilits, tant sur terre que sur mer,
aussi promptement que les distances le permettront, les hautes
puissances contractantes s'engageant  mettre de bonne foi toute la
clrit possible  l'expdition des dits ordres, et de part et d'autre
il sera donn des passe-ports, soit pour les officiers, soit pour les
vaisseaux qui sont chargs de les porter.

Art. 23. Pour prvenir tous les sujets de plainte et de contestation qui
pourraient natre  l'occasion des prises qui seraient faites en mer
aprs la signature du prsent trait, il est rciproquement convenu que
les vaisseaux et effets qui pourraient tre pris dans la Manche et dans
les mers du Nord, aprs l'espace de douze jours,  compter de l'change
des ratifications du prsent trait, seront de part et d'autre
restitus; que le terme sera d'un mois, depuis la Manche et les mers du
Nord jusqu'aux les Canaries inclusivement, soit dans l'Ocan, soit dans
la Mditerrane; de deux mois, depuis les dites les Canaries jusqu'
l'quateur, et enfin de cinq mois dans toutes les autres parties du
monde, sans aucune exception ni autre distinction plus particulire de
temps et de lieu.

Art. 24. Les troupes allies vacueront le territoire franais, et les
places cdes ou devant tre restitues par la France, en vertu de la
prsente paix, leur seront remises dans les dlais ci-aprs: le
troisime jour aprs l'change des ratifications du prsent trait, les
troupes allies les plus loignes, et le cinquime jour aprs le dit
change, les troupes allies les plus rapproches des frontires
commenceront  se retirer, se dirigeant vers la frontire la plus
voisine du lieu o elles se trouveront, et faisant trente lieues par
chaque dix jours, de telle sorte que l'vacuation soit non interrompue
et successive, et que, dans le terme de quarante jours au plus tard,
elle soit compltement termine.

Il leur sera fourni jusqu' leur sortie du territoire franais les
vivres et les moyens de transport ncessaires, mais sans qu' compter du
jour de la signature du prsent trait, elles puissent lever aucune
contribution ni exiger aucune prestation quelconque, autre que celle
indique ci-dessus. Immdiatement aprs l'change des ratifications du
prsent trait, les places de Custrin, Glogau, Palma-Nova et Venise
seront remises aux allis, et celles que les troupes franaises occupent
en Espagne, aux Espagnols. Les places de Hambourg, de Magdebourg, les
citadelles d'Erfurth et de Wurtzbourg seront remises lorsque la moiti
du territoire franais sera vacue.

Toutes les autres places des pays cds seront remises lors de
l'vacuation totale de ce territoire.

Les pays que les garnisons desdites villes traverseront leur fourniront
les vivres et moyens de transport ncessaires pour rentrer en France, et
y ramener tout ce qui, en vertu de l'art. 17 ci-dessus, sera proprit
franaise.

Art. 25. Les restitutions qui, en vertu de l'art. 15 ci-dessus, doivent
tre faites  la France, par l'Angleterre ou ses allis, auront lieu,
pour le continent et les mers d'Amrique et d'Afrique, dans les trois
mois, et pour l'Asie, dans les six mois qui suivront l'change des
ratifications du prsent trait.

Art. 26. Les ambassadeurs, envoys extraordinaires, ministres, rsidens
et agens de chacune des hautes puissances contractantes jouiront, dans
les cours des autres, des mmes rangs, prrogatives et privilges
qu'avant la guerre, le mme crmonial tant maintenu.

Art. 27. Tous les prisonniers respectifs seront, d'abord aprs l'change
des ratifications du prsent trait, rendus sans ranon, en payant de
part et d'autre les dettes particulires qu'ils auraient contractes.

Art. 28. Les quatre cours allies s'engagent  remettre  la France,
dans un dlai de.... un acte d'accession au prsent trait de la part de
chacun des tats pour lesquels elles stipulent.

Art. 29. Le prsent trait sera ratifi, et les ratifications seront
changes dans le dlai de cinq jours, et mme plus tt si faire se
peut.

     Chtillon-sur-Seine, le 15 mars

     (_Suivent les signatures._)

       *       *       *       *       *

_Protocole de la sance du 18 mars 1814, et la continuation de cette
sance, le 19 mars_.

Les plnipotentiaires des cours allies, au nom et par l'ordre de leurs
souverains, dclarent ce qui suit:

Les plnipotentiaires des cours allies ont dclar, le 28 fvrier
dernier,  la suite de l'attente infructueuse d'une rponse au projet de
trait, remis par eux le 17 du mme mois, qu'adhrant fermement  la
substance des demandes contenues dans les conditions du projet de
trait, conditions qu'ils considraient comme aussi essentielles  la
sret de l'Europe que ncessaires  l'arrangement d'une paix gnrale,
ils ne pourraient interprter tout retard ultrieur d'une rponse 
leurs propositions que comme un refus de la part du gouvernement
franais.

Le terme du 10 mars ayant t, d'un commun accord, fix par MM. les
plnipotentiaires respectifs, comme obligatoire pour la remise de la
rponse de M. le plnipotentiaire de France, S. Exc. M. le duc de
Vicence prsenta ce mme jour un mmoire qui, sans admettre ni refuser
les bases nonces  Chtillon, au nom de la grande alliance europenne,
n'et offert que des prtextes  d'interminables longueurs dans la
ngociation, s'il avait t reu par les plnipotentiaires des cours
allies comme propre  tre discut. Quelques articles de dtails qui ne
touchent nullement le fond des questions principales des arrangemens de
la paix furent ajouts verbalement par M. le duc de Vicence dans la mme
sance. Les plnipotentiaires des cours allies annoncrent en
consquence, le 13 mars, que si, dans un court dlai, M. le
plnipotentiaire de France n'annonait pas, soit l'acceptation, soit le
refus des propositions des puissances, ou ne prsentait pas un
contre-projet renfermant la substance des conditions proposes par
elles, ils se verraient forcs  regarder la ngociation comme termine
par le gouvernement franais. S. Exc. M. le duc de Vicence prit
l'engagement de remettre dans la journe du 15 le contre-projet
franais; cette pice a t porte par les plnipotentiaires des cours
allies  la connaissance de leurs cabinets; ils viennent de recevoir
l'ordre de dposer au protocole la dclaration suivante:

L'Europe, allie contre le gouvernement franais, ne vise qu'au
rtablissement de la paix gnrale, continentale et maritime. Cette paix
seule peut assurer au monde un tat de repos, dont il se voit priv
depuis une longue suite d'annes; mais cette paix ne saurait exister
sans une juste rpartition de force entre les puissances.

Aucune vue d'ambition ou de conqute n'a dict la rdaction du projet de
trait remis, au nom des puissances allies, dans la sance du 17
fvrier dernier; et comment admettre de pareilles vues dans des rapports
tablis par l'Europe entire, dans un projet d'arrangement prsent  la
France par la runion de toutes les puissances qui la composent? La
France, en rentrant dans les dimensions qu'elle avait en 1792, reste,
par la centralit de sa position, sa population, les richesses de son
sol, la nature de ses frontires, le nombre et la distribution de ses
places de guerre, sur la ligne des puissances les plus fortes du
continent; les autres grands corps politiques, en visant  leur
reconstruction sur une chelle de proportion conforme  l'tablissement
d'un juste quilibre en assurant aux tats intermdiaires une existence
indpendante, prouvent par le fait quels sont les principes qui les
animent. Il restait cependant une condition essentielle au bien-tre de
la France  rgler. L'tendue de ses ctes donne  ce pays le droit de
jouir de tous les bienfaits du commerce maritime. L'Angleterre lui rend
ses colonies, et avec elles son commerce et sa marine; l'Angleterre fait
plus, loin de prtendre  une domination exclusive des mers,
incompatible avec un systme d'quilibre politique, elle se dpouille de
la presque totalit des conqutes que la politique suivie depuis tant
d'annes par le gouvernement franais lui a valu. Anime d'un esprit de
justice et de libralit digne d'un grand peuple, l'Angleterre met dans
la balance de l'Europe des possessions dont la conservation lui
assurerait, pour long-temps encore, cette domination exclusive. En
rendant  la France ses colonies, en portant de grands sacrifices  la
reconstruction de la Hollande, que l'lan national de ses peuples rend
digne de reprendre sa place parmi les puissances de l'Europe, et elle ne
met qu'une condition  ces sacrifices, elle ne se dpouillera de tant de
gages qu'en faveur du rtablissement d'un vritable systme d'quilibre
politique, elle ne s'en dpouillera qu'autant que l'Europe sera
vritablement pacifie, qu'autant que l'tat politique du continent lui
offrira la garantie qu'elle ne fait pas d'aussi importantes cessions 
pure perte, et que ses sacrifices ne tourneront pas contre l'Europe et
contre elle-mme.

Tels sont les principes qui ont prsid aux conseils des souverains
allis,  l'poque o ils ont entrevu la possibilit d'entreprendre la
grande oeuvre de la reconstruction politique de l'Europe; ces principes
ont reu tout leur dveloppement, et ils les ont prononcs le jour o le
succs de leurs armes a permis aux puissances du continent d'en assurer
l'effet, et  l'Angleterre de prciser les sacrifices qu'elle place dans
la balance de la paix.

Le contre-projet prsent par M. le plnipotentiaire franais part d'un
point de vue entirement oppos; la France, d'aprs ses conditions,
garderait une force territoriale infiniment plus grande que le comporte
l'quilibre de l'Europe; elle conserverait des positions offensives et
des points d'attaque au moyen desquels son gouvernement a dj effectu
tant de bouleversemens, les cessions qu'elle ferait ne seraient
qu'apparentes. Les principes annoncs  la face de l'Europe par le
souverain actuel de la France et l'exprience de plusieurs annes ont
prouv que des tats intermdiaires, sous la domination de membres de la
famille rgnante en France, ne sont indpendans que de nom. En dviant
de l'esprit qui a dict les bass du trait du 17 fvrier, les
puissances n'eussent rien fait pour le salut de l'Europe. Les efforts de
tant de nations runies pour une mme cause seraient perdus; la
faiblesse des cabinets tournerait contre eux et contre leurs peuples;
l'Europe et la France mme deviendraient bientt victimes de nouveaux
dchiremens; l'Europe ne ferait pas la paix, mais elle dsarmerait.

Les cours allies considrant que le contre-projet prsent par M. le
plnipotentiaire de France ne s'loigne pas seulement des bases de paix
proposes par elles, mais qu'il est essentiellement oppos  leur
esprit, et qu'ainsi il ne remplit aucune des conditions qu'elles ont
mises  la prolongation des ngociations de Chtillon, elles ne peuvent
reconnatre dans la marche suivie par le gouvernement franais que le
dsir de _traner en longueur_ des ngociations aussi inutiles que
compromettantes: inutiles, parce que les _explications de la France sont
opposes aux conditions que les puissances regardent comme ncessaires_
pour la reconstruction de l'difice social,  laquelle elles consacrent
toutes les forces que la Providence leur a confies; compromettantes,
parce que la prolongation de striles ngociations ne servirait qu'
induire en erreur et  faire natre aux peuples de l'Europe le vain
espoir d'une paix qui est devenue le premier de leurs besoins.

Les plnipotentiaires des cours allies sont chargs en consquence de
dclarer que, fidles  leurs principes, et en conformit avec leurs
dclarations antrieures, les puissances allies regardent les
ngociations entames  Chtillon comme _termines par le gouvernement
franais_. Ils ont ordre d'ajouter  cette dclaration celle que les
puissances allies, indissolublement unies pour le grand but qu'avec
l'aide de Dieu elles esprent atteindre, _ne font pas la guerre  la
France_; qu'elles regardent les justes dimensions de cet empire comme
une des premires conditions d'un tat d'quilibre politique, mais
qu'elles ne poseront pas les armes avant que leurs principes n'aient t
reconnus et admis par son gouvernement.

       *       *       *       *       *

_Dclaration des puissances coalises._

Les puissances coalises se doivent  elles-mmes,  leurs peuples et 
la France d'annoncer publiquement, dans le moment de la rupture des
confrences de Chtillon, les motifs qui les ont portes  entamer une
ngociation avec le gouvernement franais, et les causes de la rupture
de cette ngociation. Des vnemens militaires tels que l'histoire aura
peine  en recueillir dans d'autres temps, renversrent, au mois
d'octobre pass, l'difice monstrueux compris sous la dnomination
d'empire franais; difice politique fond sur les ruines d'tats jadis
indpendans et heureux, agrandi par des provinces arraches  d'antiques
monarchies, soutenu au prix du sang, de la fortune et du bien-tre d'une
gnration entire. Conduits par la victoire sur les bords du Rhin, les
souverains allis crurent devoir exposer de nouveau  l'Europe les
principes qui forment la base de leur alliance, leurs voeux et leurs
dterminations. loigns de toute vue de conqute, anims du seul dsir
de voir l'Europe reconstruite sur une juste chelle de proportion entre
les puissances, dcids  ne pas poser les armes avant d'avoir atteint
le noble but de leurs efforts, ils manifestrent, par un acte public, la
constance de leurs intentions, et n'hsitrent pas  s'expliquer
vis--vis du gouvernement ennemi dans un sens conforme  leur rsolution
invariable. Le gouvernement franais se prvalut de la dclaration
franche des cours allies pour tmoigner des dispositions pacifiques. Il
avait besoin, sans doute, d'en prendre l'apparence pour justifier aux
yeux de ses peuples les nouveaux efforts qu'il ne cessait de leur
demander. Tout cependant prouvait aux cabinets allis qu'il ne voulait
que tirer parti d'une ngociation apparente, dans l'intention de
disposer l'opinion publique en sa faveur, et que la paix de l'Europe
tait encore loin de sa pense. Les puissances allies, pntrant ses
vues secrtes, se dcidrent  aller conqurir en France mme cette paix
si dsire. De nombreuses armes passrent le Rhin;  peine eurent-elles
franchi les premires barrires, que le ministre des relations
extrieures de France se prsenta aux avant-postes.

Ds-lors, toutes les dmarches du gouvernement franais n'eurent d'autre
but que de donner le change  l'opinion publique, de fasciner les yeux
du peuple franais, et de chercher  rejeter sur les allis l'odieux des
malheurs de cette guerre d'invasion.

_La marche des vnemens avait donn,  cette poque, aux cours allies
le sentiment de toute la force de la ligue europenne. Les principes qui
prsidaient aux conseils des souverains coaliss, ds leur premire
runion pour le salut commun, avaient reu tout leur dveloppement_.
RIEN N'EMPCHAIT PLUS QU'ILS N'EXPRIMASSENT LES CONDITIONS NCESSAIRES 
LA RECONSTRUCTION DE L'DIFICE SOCIAL. Ces conditions, aprs tant de
victoires, ne devaient plus former un obstacle  la paix. La seule
puissance appele  mettre dans la balance des compensations pour la
France, l'Angleterre, pouvait noncer en dtail les sacrifices qu'elle
tait prte  faire pour la pacification gnrale; les souverains allis
pouvaient esprer enfin que l'exprience des derniers temps aurait
influ sur un conqurant, en butte aux reproches d'une grande nation, et
tmoin pour la premire fois, dans sa capitale, des maux qu'il a attirs
sur la France; cette exprience pouvait l'avoir conduit au sentiment
_que la conservation des trnes se lie essentiellement  la modration
et  la justice_. Toutefois les souverains allis, convaincus que
l'essai qu'ils feraient ne devait pas compromettre la marche des
oprations militaires, convinrent que ces oprations continueraient
pendant les ngociations: l'histoire du pass et de funestes souvenirs
leur avaient dmontr la ncessit de cette mesure. Les
plnipotentiaires se runirent avec celui du gouvernement franais.

Bientt les armes victorieuses s'avancrent jusqu'aux portes de la
capitale; le gouvernement ne songea, ds ce moment, qu' la sauver d'une
occupation ennemie. Le plnipotentiaire de France reut l'ordre de
proposer un armistice, fond sur des bases conformes  celles que les
cours allies jugeaient elles-mmes ncessaires au rtablissement de la
paix gnrale: il offrit la remise immdiate des places fortes dans les
pays que la France cderait, mais sous la condition de la suspension des
oprations militaires. Les allis, convaincus par vingt annes
d'exprience qu'en traitant avec le cabinet franais, les apparences
devaient soigneusement tre distingues des intentions[36],
substiturent  cette proposition celle de signer sur-le-champ les
propositions de la paix. Cette signature avait pour la France tous les
avantages de la paix, sans entraner pour les allis les dangers d'une
suspension d'armes. Quelques succs partiels venaient cependant de
marquer les premiers pas d'une arme forme, sous les murs de Paris, de
l'lite de la gnration actuelle, dernire esprance de la nation, et
des dbris d'un million de braves qui avaient pri sur le champ de
bataille, ou qui avaient t abandonns sur les grandes routes depuis
Lisbonne jusqu' Moskou, sacrifis  des intrts trangers  la France.
Aussitt les confrences de Chtillon changrent de caractre; le
plnipotentiaire franais demeura sans instruction, et fut hors d'tat
de rpondre aux propositions des cours allies. Alors les projets du
gouvernement franais se montrrent clairement aux cours: elles se
dcidrent donc  une dmarche dcisive, la seule qui ft digne de leur
puissance et de la droiture de leurs intentions. Elles chargrent leurs
plnipotentiaires de remettre un projet de trait prliminaire, qui
contnt toutes les bases qu'elles jugeaient ncessaires pour le
rtablissement de l'quilibre politique, et qui, peu de jours
auparavant, avaient t offertes par le gouvernement franais lui-mme,
dans un moment o il croyait sans doute son existence compromise. Les
principes de la reconstruction politique de l'Europe se trouvaient
tablis dans ce projet.

La France, rendue  des dimensions que des sicles de gloire et de
prosprit, sous la domination de ses rois, lui avaient assures, devait
partager avec l'Europe les bienfaits de sa libert, de l'indpendance
nationale et de la paix. Il ne dpendait que de son gouvernement de
mettre, par un seul mot, un terme aux souffrances de la nation; de lui
rendre, avec la paix, ses colonies, son commerce et le libre exercice de
son industrie. Voulait-il plus? Les puissances s'taient offertes 
discuter, dans un esprit de conciliation, ses voeux sur plusieurs objets
de possession d'une mutuelle convenance, qui dpasseraient les limites
de la France avant la guerre de la rvolution. Quinze jours se passrent
sans rponse de la part du gouvernement franais. Les plnipotentiaires
des allis insistrent sur un terme premptoire pour l'acceptation ou le
refus des conditions de la paix. On laissa au plnipotentiaire franais
la latitude de prsenter un contre-projet, pourvu que ce contre-projet
rpondt  l'esprit et  la substance des conditions proposes par les
cours allies. Le terme du 10 mars fut fix d'un commun accord. Le
plnipotentiaire franais ne prsenta,  l'chance de ce terme, que des
pices dont la discussion, loin de rapprocher du but, n'aurait fait que
prolonger de striles ngociations. Sur la demande du plnipotentiaire
de France, il fut accord un nouveau terme de peu de jours. Le 15 mars,
enfin, ce plnipotentiaire remit un contre-projet, qui ne laissa plus de
doute que les malheurs de la France n'avaient pas encore chang les vues
de son gouvernement. Revenant sur ce qu'il avait propos lui-mme, le
gouvernement franais demanda, dans un nouveau projet, que des peuples
trangers  l'esprit franais, que des peuples que des sicles de
domination ne pouvaient pas fondre dans la nation franaise,
continuassent  en faire partie. La France devait conserver des
dimensions incompatibles avec l'tablissement d'un systme d'quilibre,
et hors de proportion avec les autres grands corps politiques de
l'Europe; elle voulait conserver des points et des positions offensives,
au moyen desquels son gouvernement avait, pour le malheur de l'Europe et
de la France, amen la chute de tant de trnes, et opr tant de
bouleversemens. Des membres de la famille rgnante en France devaient
tre replacs sur des trnes trangers. Le gouvernement franais enfin,
ce gouvernement qui, depuis tant d'annes, n'a pas moins cherch 
rgner sur l'Europe par la discorde que par la force des armes, devait
rester l'arbitre des rapports intrieurs et du sort des puissances de
l'Europe.

Les cours allies, en continuant les ngociations sous de tels auspices,
eussent manqu  tout ce qu'elles se doivent  elles-mmes; elles
eussent, ds ce moment, renonc au but glorieux qu'elles se proposent;
leurs efforts n'eussent plus tourn que contre leurs peuples. En signant
un trait sur les bases du contre-projet franais, les puissances
eussent dpos les armes entre les mains de l'ennemi commun; elles
eussent tromp l'esprance des nations et la confiance de leurs allis.

C'est dans un moment aussi dcisif pour le salut du monde, que les
souverains allis renouvellent l'engagement solennel qu'ils ne poseront
pas les armes avant d'avoir atteint le grand objet de leur alliance. La
France ne peut s'en prendre qu' son gouvernement des maux qu'elle
souffre[37]. La paix seule peut fermer les plaies qu'un esprit de
domination universelle et sans exemple dans les annales du monde lui a
portes. Il est enfin temps que les princes puissent, sans influence
trangre, veiller au bonheur de leurs sujets; que les nations
respectent leur indpendance rciproque; que les institutions sociales
soient  l'abri des bouleversemens journaliers, les proprits assures,
et le commerce libre.

L'Europe entire ne forme qu'un voeu, celui de faire participer  ces
bienfaits de la paix la France, dont les puissances allies elles-mmes
ne dsirent, ne veulent, ne souffriront pas le dmembrement. La foi de
leurs promesses est dans les principes pour lesquels elles combattent.
Mais _par o les souverains pourront-ils juger que la France veut les
partager ces principes, qui doivent fonder le bonheur du monde, aussi
long-temps qu'ils verront que la mme ambition qui a rpandu tant de
maux sur l'Europe est encore le seul mobile du gouvernement; que,
prodigue du sang franais et le versant  flots, l'intrt public est
toujours immol  l'intrt personnel? Sous de tels rapports, o serait
la garantie de l'avenir, si un systme aussi destructeur ne trouvait pas
un terme dans la volont gnrale de la nation?_ Ds-lors, la paix de
l'Europe est assure, et rien ne saurait la troubler  l'avenir[38].

       *       *       *       *       *

_Proclamation de Schwartzenberg._

     HABITANS DE PARIS,

     Les armes allies se trouvent devant Paris; le but de leur marche
     vers la capitale de la France est fond sur l'espoir d'une
     rconciliation sincre et durable avec elle. Depuis vingt ans,
     l'Europe est inonde de sang et de larmes; les tentatives faites
     pour mettre un terme  tous ses malheurs ont t inutiles, parce
     qu'il existe, dans le pouvoir mme du gouvernement qui vous
     opprime, un obstacle insurmontable  la paix. Quel Franais ne
     serait convaincu de cette vrit? Les souverains allis cherchent
     de bonne foi une autorit salutaire, en France, qui puisse cimenter
     l'union de toutes les nations et de tous les gouvernemens avec
     elle.

     _C'est  la ville de Paris qu'il appartient, dans les circonstances
     actuelles, d acclrer la paix du monde; son voeu est attendu_ avec
     l'intrt que doit inspirer un si immense rsultat; qu'_elle se
     prononce_, et, ds ce moment, l'arme qui est devant ses murs
     devient le soutien de ses dcisions.

     Parisiens, vous connaissez la situation de votre patrie, _la
     conduite de Bordeaux, l'occupation amicale de Lyon_, les maux
     attirs sur la France, et les dispositions vritables de vos
     concitoyens.

     Vous trouverez dans ces exemples le terme de la guerre trangre,
     et celui de la discorde civile; vous ne sauriez plus le chercher
     ailleurs. La conservation et la tranquillit de votre ville seront
     l'objet des soins et des mesures que les allis s'offrent de
     prendre avec les autorits et les notables qui jouissent le plus de
     l'estime publique.

     Aucun logement militaire ne psera sur la capitale.

     C'est dans ces sentimens que l'Europe, en armes devant vos murs,
     s'adresse  vous. Htez-vous de rpondre  la confiance qu'elle met
     dans votre amour pour la patrie et dans votre sagesse.

     Quartier-gnral de Bondy, le 29 mars 1814.

       *       *       *       *       *

_Capitulation de Paris._

Art. 1er. Les corps des marchaux ducs de Trvise et de Raguse
vacueront la ville de Paris, le 31 mars,  sept heures du matin.

Art. 2. Ils emmneront le matriel de leur arme.

Art. 3. Les hostilits ne pourront recommencer que deux heures aprs
l'vacuation de Paris, c'est--dire, le 31 mars,  neuf heures du matin.

Art. 4. Tous les arsenaux, ateliers, difices militaires et magasins
resteront dans l'tat o ils se trouvaient avant la prsente
capitulation.

Art. 5. La garde nationale ou garde urbaine est entirement spare des
troupes de ligne; elle sera conserve, dsarme ou licencie, selon que
les souverains allis le jugeront ncessaire.

Art. 6. Le corps de la gendarmerie municipale partagera en tout le sort
de la garde nationale.

Art. 7. Les blesss et maraudeurs qui, aprs sept heures, seront encore
 Paris, seront prisonniers de guerre.

Art. 8. La ville de Paris est recommande  la gnrosit des hautes
puissances allies.

     Fait  Paris, le 31 mars,  deux heures du matin.

     _Sign_, le colonel FABVIER, le colonel DENYS, le colonel ORLOFF,
     le comte PAAR.

FIN DU SEPTIME VOLUME.




NOTES


[1:

     pernay, le 17 mars 1814.

     6 heures et demie du soir.

     Monsieur le duc de Raguse, l'empereur en arrivant ici a appris que
     l'ennemi avait pass la Seine sur ses ponts  Pont et marchait sur
     Provins. Sa Majest s'est rsolue  marcher sur Troyes; le
     quartier-gnral de l'empereur sera demain  Semoins et
     aprs-demain  Arcis. Sa Majest laisse  pernay le gnral
     Vincent.

     L'empereur dsire, monsieur le marchal, que vous ayez la direction
     de votre corps et de celui du duc de Trvise, qui dans ce moment
     est  Reims avec deux divisions d'infanterie et la cavalerie du
     gnral Roussel, et qui a la division Charpentier  Soissons. Le
     ministre de la guerre a d envoyer un gnral de brigade avec
     quelques troupes  Compigne.

     Sa Majest, monsieur le duc, dsire que vous fassiez faire le plus
     de mouvemens possible de cavalerie pour imposer  Blcher et gagner
     du temps: si Blcher passe l'Aisne, vous devez lui disputer le
     terrain et couvrir la route de Paris. Il est probable que le
     mouvement de l'empereur va obliger l'ennemi  repasser la Seine; ce
     qui arrtera Blcher, et rendra disponible le corps du duc de
     Tarante qui alors vous serait envoy.

     Il faut, monsieur le marchal, pour les choses importantes crire
     en chiffre par pernay, et par des hommes intelligens qui sachent
     passer ailleurs que par les grandes routes.

     Il est trs important que vous envoyez ordre sur ordre  la
     division Durutte, compose de toutes les garnisons de la Meuse, de
     vous rejoindre sur Reims, Rthel ou Chlons. Envoyez cet ordre de
     toutes les manires.

     Comme M. le marchal duc de Trvise est le plus ancien, puisqu'il
     est de la cration, ayez l'air de vous concerter avec lui plutt
     que d'avoir la direction suprieure; c'est un objet de tact qui ne
     vous chappera pas.

     Je charge le duc de Trvise de nommer un major pour commander la
     place de Reims, la garde nationale et les batteries qui s'y
     trouvent, et de faire partir demain le gnral Corbineau pour venir
     rejoindre l'empereur.

     Je recommande au duc de Trvise de porter tous ses soins 
     l'organisation de la garde nationale et de la leve en masse, et de
     se procurer quelques chevaux pour atteler la batterie laisse 
     Reims.

     Si Blcher prenait l'offensive dans la direction de Reims, de
     manire  ce que cette ville se trouvt sous les pas de l'ennemi,
     et que vous et le duc de Trvise ne fussiez pas en tat de la
     dfendre, alors vous retireriez avec vous l'un ou l'autre, la
     garnison et les pices de canon et vous emmneriez les gardes
     nationaux de la leve en masse avec vous.

     _Sign_: Le prince vice-conntable, major gnral,

     ALEXANDRE.
]

[2:

     Ce 30 mars 1814.

     MONSIEUR LE DUC,

     Je viens de recevoir la lettre que V. Exc. m'a fait l'honneur de
     m'adresser.

     L'union intime et indissoluble qui rgne entre les souverains
     allis m'est un sr garant que les ngociations que vous supposez
     avoir t entames isolment entre l'Autriche et la France, n'ont
     pas eu lieu, et que vos donnes  cet gard sont destitues de
     fondemens.

     La dclaration que j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint en est
     une preuve incontestable.

     Il ne dpendra que de vous, M. le marchal, et des autorits de la
     ville de Paris, de lui pargner les malheurs invitables dont elle
     se trouve menace.

     Je prie V. Exc. d'agrer les assurances de ma haute considration
     et de l'estime personnelle que je lui ai voue.

     SCHWARTZENBERG.
]

[3: Que voulait-on? Deux choses: tre dlivr d'un joug, devenu
intolrable, et _continuer l'ordre tabli_. C'tait videmment le sens
de tout ce qui avait influence dans les affaires, et c'est uniquement de
ceux-l que l'on doit s'occuper dans les grands mouvemens des empires.
Les voeux les plus lgitimes ne sont pas toujours ceux qui comptent le
plus: des milliers d'hommes s'imaginent avoir rtabli le roi, parce
qu'ils l'ont dsir, ce dont on ne peut assez les louer; mais comme ils
n'exeraient aucun pouvoir ni aucune influence active, ils restent avec
la seule chose qu'on ne peut leur contester, l'honneur de leurs
sentimens. Des voeux, quelque ardens qu'ils soient, ne sont pas un
pouvoir; il faut bien se garder de les confondre ensemble, car rien ne
se ressemble moins. Tenons donc pour certain que cette masse d'hommes
qui, depuis vingt-cinq ans, taient en possession du pouvoir, qui le
maniaient, qui avaient donn  la France les diffrentes formes qu'elles
a subies, _tendaient au double but que nous venons d'indiquer_. Il
faudrait n'avoir pas habit Paris une minute pour lever quelque doute 
cet gard. DE PRADT. _De la Restauration de la Royaut_, page 33. Chez
Rosa.]

[4: Il m'a de mme t assur par quelqu'un qui a pris part  tous les
vnemens, et auquel je tmoignais l'tonnement que me causait une telle
conduite, que M. Tourton avait encore  rembourser au trsor une somme
considrable sur celle que l'empereur lui avait fait prter en 1811;
elle passait un million. Dans l'interrgne qui eut lieu entre
l'installation du gouvernement provisoire et l'arrive du roi, M. de
Talleyrand lui fit remettre les billets qu'il avait encore  retirer du
trsor. Peut-tre a-t-il fait sanctionner cela par le comte d'Artois; je
n'en sais rien, je rapporte le fait comme on me l'a dit; s'il est vrai,
il explique suffisamment la conduite que M. Tourton a tenue depuis. On
peut vrifier la chose au trsor.

La conduite du banquier Tourton est d'autant plus trange, que c'est lui
qui se donna le plus de mouvement pour armer la garde nationale. Il vint
trente fois me protester de sa bonne volont pour l'empereur, et me
proposer mme de former un corps de _bons garons_ (c'tait son
expression), pour aller, comme il le disait, rchauffer l'arme qui
revenait de Leipsig; c'est  cet excs de zle qu'il dut d'tre choisi
pour le chef de l'tat-major de la garde nationale.]

[5: L'empereur Alexandre, aprs avoir exprim les magnanimes intentions
qui animaient les allis,  peu prs comme il le fit devant nous, ainsi
qu'on va le lire dans un moment, dit  M. de Talleyrand qu'il n'avait
pas voulu arrter une dtermination dfinitive avant d'en avoir confr
avec lui; qu'il y avait trois partis  prendre:

1 Faire la paix avec Napolon, en prenant toutes ses srets contre
lui;

2 tablir la rgence;

3 Rappeler la maison de Bourbon.

M. de Talleyrand s'attacha  faire sentir les inconvniens des deux
premires propositions, et  les ruiner dans l'esprit du conseil devant
lequel il parlait. Il passa ensuite  l'tablissement de la troisime,
comme la seule chose qui convnt, qui ft dsire, qui pt tre accepte
gnralement, et qui fint pour tout et avec tous, en mettant un terme
dsir  la tyrannie, et en donnant des garanties aussi fortement
dsires pour la libert, sous des princes d'un caractre connu par leur
modration, instruits par le malheur et par un long sjour dans une
terre toute de libert. On ne lui contesta pas les convenances, mais
bien l'existence d'un dsir dont on n'avait pas trouv la manifestation
sur toute la route traverse par l'arme, dans laquelle au contraire la
population s'tait prononce d'une manire hostile. On appuyait sur la
rsistance de l'arme qui se retrouvait au mme degr dans les corps de
nouvelles leves et dans les vtrans. On avait vu, il y avait peu de
jours,  La Fre-Champenoise, un corps de plusieurs milliers d'hommes
arrachs tout frachement  la charrue, se battre jusqu'au dernier
contre les troupes allies, au milieu desquelles ils taient tombs sans
s'en douter. Surpris, envelopps, il fallut que l'empereur Alexandre
arracht leurs dbris  la mort qu'ils continuaient de braver. On
rsistait donc  l'ide que le rappel de la maison de Bourbon ne ft pas
contrari par les dispositions d'un trs grand nombre de personnes.
L'empereur demanda  M. de Talleyrand quels moyens il se proposait
d'employer pour arriver au rsultat qu'il annonait. Il rpondit que ce
seraient les autorits constitues, et qu'il se portait fort pour le
snat; que l'impulsion donne par celui-ci serait suivie par Paris et
par toute la France. Quelque solides que fussent les raisons qu'il
allgua, et quelque confiance que l'on et dans l'influence qu'il tait
dans le cas d'exercer sur le snat, cependant la rsistance durait
encore, et ce fut pour la vaincre, qu'il crut devoir s'tayer du
tmoignage de M. le baron Louis et du mien, et qu'il proposa 
l'empereur de nous interroger comme des personnes que, depuis plusieurs
mois, il avait vu occupes des mmes intrts, et de la recherche des
moyens de les mnager.

Cette proposition ayant t agre, M. de Talleyrand nous introduisit
dans la pice o se tenait le conseil. On se trouva rang de manire 
ce que, du ct droit, le roi de Prusse et M. le prince de
Schwartzenberg se trouvassent les plus rapprochs du meuble d'ornement
qui est au milieu de l'appartement: M. le duc de Dalberg tait  la
droite de M. de Schwartzenberg; MM. de Nesselrode, Pozzo di Borgo,
prince de Lichtenstein suivaient. M. le prince de Talleyrand se trouvait
 la gauche du roi de Prusse, M. le baron Louis et moi placs auprs de
lui: l'empereur Alexandre, faisant face  l'assemble, allait et venait.
Ce prince, du ton de voix le plus prononc, et soutenu d'un geste trs
anim, dbuta par nous dire que ce n'tait pas lui qui avait commenc la
guerre, qu'on avait t le chercher chez lui; que ce n'taient ni la
soif des conqutes, ni celle de la vengeance, qui l'amenaient  Paris;
qu'il avait tout fait pour pargner  cette grande capitale, qu'il
qualifia des pithtes les plus honorables, les horreurs de la guerre;
qu'il serait inconsolable, si elle en avait t atteinte; qu'il ne
faisait point la guerre  la France, et que ses allis et lui ne
connaissaient que deux ennemis: l'empereur Napolon et tout ennemi de la
libert des Franais. Il s'adressa alors au roi de Prusse et au prince
de Schwartzenberg, en leur demandant si ce n'taient pas l leurs
intentions. Leur acquiescement ayant suivi cette demande, il rpta avec
la mme action une partie de ce qu'il venait de dire, insistant sur des
sentimens dont la gnrosit nous pntrait d'admiration et de
reconnaissance; et aprs nous avoir rpt plusieurs fois que les
Franais taient parfaitement libres, que nous l'tions aussi, que nous
n'avions qu' faire connatre ce qui nous paraissait certain dans les
dispositions de la nation, et que son voeu serait soutenu par les forces
allies, il s'adressa  chacun de nous. Lorsque mon tour de parler fut
venu, j'clatai par la dclaration que nous tions tous royalistes; que
toute la France l'tait comme nous; que, si elle ne l'avait pas montr,
il ne fallait en accuser que les ngociations continues de Chtillon;
qu'elles avaient suffi pour tout alanguir; qu'il en tait de mme de
Paris; qu'il se prononcerait aussitt qu'il serait appel  le faire, et
qu'il y aurait de la sret; que, d'aprs l'influence que Paris exerait
sur la France depuis la rvolution, son exemple serait dcisif et rpt
partout. L'empereur s'adressa de nouveau au roi de Prusse et au prince
de Schwartzenberg: ils rpondirent dans un sens parfaitement conforme 
celui des opinions que nous avions nonces. Eh bien! dit alors
l'empereur Alexandre, je dclare que je ne traiterai plus avec
l'empereur Napolon: il fut observ que Napolon seul se trouvait exclu
par cette dclaration qui n'atteignait pas sa famille, et, sur nos
reprsentations, l'empereur ajouta, ni avec aucun membre de sa famille.
(DE PRADT, _Prcis historique de la Restauration_, pag. 54  59.)]

[6: Les allis tonns de ne recevoir aucune manifestation des sentimens
de la nation, se sentant sur un terrain tout neuf, au milieu d'lmens
absolument inconnus, dsiraient s'appuyer des connaissances des
personnes qu'ils supposaient tre les mieux informes de l'tat interne
de la France. MM. de Talleyrand et Dalberg avaient fix leur attention
d'une manire plus particulire. Quelque peu de titres que je pusse
avoir  partager cet honneur, il m'avait t accord. On avait pouss
l'attention jusqu' pourvoir  notre avenir, s'il et t compromis par
l'issue des vnemens. (DE PRADT, _Prcis historique de la
Restauration_, p. 26.)]

[7: Un homme qui se disait mon alli, dit l'empereur Alexandre  la
dputation du snat charge de lui prsenter la rsolution que ce corps
venait d'adopter, un homme qui se disait mon alli, est arriv dans nos
tats en injuste agresseur (voyez les aveux de Boutourlin); c'est  lui
que j'ai fait la guerre et non  la France (voir le trait de Paris). Je
suis l'ami du peuple franais; ce que vous venez de faire redouble
encore ces sentimens: il est juste, il est sage de donner  la France
des institutions fortes et librales qui soient en rapport avec les
lumires actuelles. Mes allis et moi ne venons que pour protger vos
dcisions.]

[8: Beau-frre de Roux-Laborie.]

[9: _Lettre du prince Schwartzenberg au marchal duc de Raguse._

     Le 3 avril.

     MONSIEUR LE MARCHAL,

     J'ai l'honneur de faire passer  V. Exc., par une personne sre,
     tous les papiers publics et documens ncessaires pour mettre
     parfaitement V. Exc. au courant des vnemens qui se sont passs
     depuis que vous avez quitt la capitale, ainsi qu'une invitation
     des membres du gouvernement provisoire  vous ranger sous les
     drapeaux de la bonne cause franaise. Je vous engage, au nom de
     votre patrie et de l'humanit,  couter des propositions qui
     doivent mettre un terme  l'effusion du sang prcieux des braves
     que vous commandez.

_Rponse du marchal duc de Raguse._

     MONSIEUR LE MARCHAL,

     J'ai reu la lettre que V. A. m'a fait l'honneur de m'crire, ainsi
     que tous les papiers qu'elle renfermait. L'opinion publique a
     toujours t la rgle de ma conduite. L'arme et le peuple se
     trouvent dlis du serment de fidlit envers l'empereur Napolon
     par le dcret du snat. Je suis dispos  concourir  un
     rapprochement entre l'arme et le peuple, qui doit prvenir toute
     chance de guerre civile et arrter l'effusion du sang; en
     consquence, je suis prt  quitter avec mes troupes l'arme de
     l'empereur Napolon aux conditions suivantes, dont je vous demande
     la garantie par crit:

     ART. 1. Moi, Charles, prince de Schwartzenberg, marchal et
     commandant en chef les armes allies, je garantis  toutes les
     troupes franaises qui, par suite du dcret du snat du 2 avril,
     quitteront les drapeaux de Napolon Bonaparte, qu'elles pourront se
     retirer librement en Normandie avec armes, bagages et munitions, et
     avec les mmes gards et honneurs militaires que se doivent
     rciproquement les troupes allies;

     2. Que si, par suite de ce mouvement, les vnemens de la guerre
     faisaient tomber entre les mains des puissances allies la personne
     de Napolon Bonaparte, sa vie et sa libert lui seraient garanties
     dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des
     puissances allies et du gouvernement franais.

_Rponse de M. le marchal prince de Schwartzenberg._

     MONSIEUR LE MARCHAL,

     Je ne saurais assez vous exprimer la satisfaction que j'prouve en
     apprenant l'empressement avec lequel vous vous rendez 
     l'invitation du gouvernement provisoire, de vous ranger,
     conformment au dcret du 2 de ce mois, sous les bannires de la
     cause franaise.

     Les services distingus que vous avez rendus  votre pays sont
     reconnus gnralement; mais vous y mettez le comble en rendant 
     leur patrie le peu de braves chapps  l'ambition d'un seul homme.

     Je vous prie de croire que j'ai surtout apprci la dlicatesse de
     l'article que vous demandez, et que j'accepte relativement  la
     personne de Napolon. Rien ne caractrise mieux cette belle
     gnrosit naturelle aux Franais, et qui distingue
     particulirement le caractre de V. Exc.

     Agrez les assurances de ma haute considration.

      mon quartier-gnral, le 4 avril 1814.

     _Sign_: SCHWARTZENBERG.
]

[10:
     ART. 1er.

Les troupes franaises qui, par suite du dcret du snat du 2 avril,
quitteront les drapeaux de Napolon Bonaparte, pourront se retirer en
Normandie avec armes, bagages et munitions, et avec les mmes gards et
honneurs militaires que les troupes allies se doivent rciproquement.

ART. 2.

Si, par suite de ce mouvement, les vnemens de la guerre faisaient
tomber entre les mains des puissances allies la personne de Napolon
Bonaparte, sa vie et sa libert lui seraient garanties dans un espace de
terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances allies et
du gouvernement franais.

Chevilly, 4 avril 1814.
]

[11: Ceux qui connaissent le gnral Dessoles ne seront pas tonns de
cette rponse. Elle est noire comme son me, et tout--fait dans le got
des images que dessine sa figure. Cette expression atroce n'a du reste
rien d'trange; c'est une rminiscence des lucubrations de 1798. Le
gnral qui, en rendant compte des moyens qu'il avait employs pour
insurger les Marches se flattait que c'tait une rvolution faite par
principes, ne devait pas mnager les termes, lorsqu'il s'agissait d'en
oprer une autre.]

[12:
     Les puissances allies ayant proclam que l'empereur Napolon tait
     le seul obstacle au rtablissement de la paix en Europe, l'empereur
     Napolon, fidle  son serment, dclare qu'il est prt  descendre
     du trne,  quitter la France et mme la vie pour le bien de la
     patrie, insparable des droits de son fils, de ceux de la rgence
     de l'impratrice et du maintien des lois de l'empire.

Fait en notre palais de Fontainebleau le 4 avril 1814.

NAPOLON.
]

[13: Roux-Laborie.]

[14:  cette poque, l'ide des trangers tait qu'il fallait faire la
paix, lier strictement Napolon, et _prendre deux ou trois ans pour le
dtruire_. (DE PRADT, _Rcit historique de la Restauration_, etc., p.
56.)]

[15: Croira-t-on qu'aprs le retour de l'le d'Elbe, qui eut lieu
l'anne suivante, celui de ces gnraux qui avait le plus contribu  la
dfection fut assez hont pour se prsenter un des premiers chez
l'empereur?]

[16: _Ordre du prince de Schwartzenberg aux armes coalises._

Le corps ennemi du marchal Marmont marchera par Juvisy sur la grande
route jusqu' Fresnes, o il s'arrtera pour repatre; il suivra ensuite
son mouvement d'aprs les ordres du gouvernement provisoire.

Les troisime, quatrime, cinquime et sixime corps se tiendront 
l'entre de la nuit prts  tout vnement; il en sera de mme de
l'arme de Silsie. Le corps ennemi sera escort jusqu' Fresnes par
deux rgimens de cavalerie du cinquime corps, et de l  Versailles par
deux rgimens de cavalerie russe de la rserve. Tant par ce motif qu'
cause de _l'indisposition_ des habitans de Versailles, cette ville devra
tre fortement occupe par les troupes allies.]

[17: Ceci tait crit avant la mort de cette princesse, qui ne laissa
point d'enfans.]

[18: _Trait de Fontainebleau._

     ARTICLE 1er.

     S. M. l'empereur Napolon renonce, pour lui et ses successeurs et
     descendans, ainsi que pour chacun des membres de sa famille,  tout
     droit de souverainet et de domination, tant sur l'empire franais
     et le royaume d'Italie que sur tout autre pays.

     ART. 2.

     LL. MM. l'empereur Napolon et l'impratrice Marie-Louise
     conservent ces titres et qualits pour en jouir leur vie durant; la
     mre, les frres, soeurs, neveux et nices de l'empereur
     conserveront galement, partout o ils se trouveront, le titre de
     princes de sa famille.

     ART. 3.

     L'le d'Elbe, adopte par l'empereur Napolon pour le lieu de son
     sjour, formera, sa vie durant, une principaut spare, qui sera
     possde par lui en toute souverainet et proprit. Il sera donn
     en outre  l'empereur Napolon un revenu annuel de deux millions de
     francs, en rentes sur le grand-livre de France, dont un million
     rversible  l'impratrice.

     ART. 4.

     Toutes les puissances s'engagent  employer leurs bons offices pour
     faire respecter par les Barbaresques le pavillon et le territoire
     de l'le d'Elbe, et pour que, dans ses rapports avec les
     Barbaresques, elle soit assimile  la France.

     ART. 5.

     Les duchs de Parme, Plaisance et Guastalla, seront donns en toute
     souverainet et proprit  S. M. l'impratrice Marie-Louise; ils
     passeront  son fils et  sa descendance en ligne directe. Le
     prince son fils prendra ds ce moment le nom de prince de Parme,
     Plaisance et Guastalla.

     ART. 6.

     Il sera rserv, dans les pays auxquels l'empereur Napolon
     renonce, pour lui et sa famille, des domaines, ou donn des rentes
     sur le grand-livre de France, produisant un revenu annuel, net et
     dduction faite de toute charge, de deux millions cinq cent mille
     francs. Ces domaines ou rentes appartiendront en toute proprit,
     et pour en disposer comme bon leur semblera, aux princes et
     princesses de sa famille, et seront rpartis entre eux, de manire
      ce que le revenu de chacun soit dans la proportion suivante,
     savoir:  madame mre, 306,000 fr.; au roi Joseph et  la reine,
     500,000 fr.; au roi Louis, 200,000 fr.;  la reine Hortense et 
     son enfant, 400,000 fr.; au roi Jrme et  la reine, 500,000 fr.;
      la princesse lisa, 300,000 fr.;  la princesse Pauline, 300,000
     fr. Les princes et princesses de la famille de l'empereur
     conserveront en outre tous les biens meubles et immeubles, de
     quelque nature que ce soit, qu'ils possdent  titre particulier,
     et notamment les rentes dont ils jouissent, galement comme
     particuliers, sur le grand-livre de France, ou le Mont-Napolon de
     Milan.

     ART. 7.

     Le traitement annuel de l'impratrice Josphine sera rduit  un
     million, en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de
     France. Elle continuera  jouir, en toute proprit, de ses biens
     meubles et immeubles particuliers, et pourra en jouir conformment
     aux lois franaises.

     ART. 8.

     Il sera donn au prince Eugne, vice-roi d'Italie, un tablissement
     convenable hors de la France.

     ART. 9.

     Les proprits que S. M. l'empereur Napolon possde en France,
     soit comme domaine extraordinaire, soit comme domaine priv,
     resteront  la couronne. Sur les fonds placs par l'empereur
     Napolon, soit sur le grand-livre, soit sur la banque de France,
     soit sur les actions des forts, soit de toute autre manire, il
     sera rserv un capital qui n'excdera pas deux millions, pour tre
     employ en gratifications en faveur des personnes qui seront
     portes sur l'tat que signera l'empereur Napolon, et qui sera
     remis au gouvernement franais.

     ART. 10.

     Tous les diamans de la couronne resteront  la France.

     ART. 11.

     L'empereur Napolon fera versement au trsor et aux autres caisses
     publiques de toutes les sommes et effets qui auraient t dplacs
     par ses ordres,  l'exception de la liste civile.

     ART. 12.

     Les dettes de la maison de S. M. l'empereur Napolon, telles
     qu'elles se trouvent  la signature du prsent trait, seront
     immdiatement acquittes sur les arrrages dus par le trsor  la
     liste civile, d'aprs les tats qui seront signs par un
     commissaire nomm  cet effet.

     ART. 13.

     Les obligations du Mont-Napolon de Milan, envers tous ses
     cranciers, soit franais soit trangers, seront exactement
     remplies, sans qu'il soit fait aucun changement  cet gard.

     ART. 14.

     On donnera tous les saufs-conduits ncessaires pour le libre voyage
     de S. M. l'empereur Napolon, de l'impratrice, des princes et
     princesses, et de toutes les personnes de leur suite qui voudront
     les accompagner ou s'tablir hors de France, ainsi que pour le
     passage de tous les quipages, chevaux et effets qui leur
     appartiennent; les puissances allies donneront en consquence des
     officiers et des hommes d'escorte.

     ART. 15.

     La garde impriale franaise fournira un dtachement de douze 
     quinze cents hommes de toutes armes, pour servir d'escorte jusqu'
     Saint-Tropez, lieu de l'embarquement.

     ART. 16.

     Il sera fourni une corvette arme, et les btimens ncessaires pour
     conduire, au lieu de sa destination, S. M. l'empereur Napolon,
     ainsi que sa maison; la corvette demeurera en toute proprit  S.
     M.

     ART. 17.

     S. M. l'empereur emmnera avec lui, et conservera pour sa garde,
     quatre cents hommes de bonne volont, tant officiers que
     sous-officiers et soldats.

     ART. 18.

     Tous les Franais qui auront suivi S. M. l'empereur Napolon ou sa
     famille, seront tenus, s'ils ne veulent pas perdre leur qualit de
     Franais, de rentrer en France dans le terme de trois ans,  moins
     qu'ils ne soient compris dans les emplois que le gouvernement
     franais se rserve d'accorder aprs l'expiration de ce terme.

     ART. 19.

     Les troupes polonaises de toutes armes qui sont au service de
     France, auront la libert de retourner chez elles, en conservant
     armes et bagages, comme un tmoignage de leurs services honorables;
     les officiers, sous-officiers et soldats conserveront les
     dcorations qui leur ont t accordes, et les pensions affectes 
     ces dcorations.

     ART. 20.

     Les hautes puissances allies garantissent l'excution de tous les
     articles du prsent trait; elles s'engagent  obtenir qu'ils
     soient adopts et garantis par la France.

     ART. 21.

     Le prsent trait sera ratifi, et les ratifications changes 
     Paris, dans l'espace de deux jours, et plus tt si faire se peut.

     Fait  Paris, le 11 avril 1814.

     _Sign_, CAULAINCOURT, duc de Vicence; NEY, duc d'Elchingen;
     MACDONALD, duc de Tarente; le prince de METTERNICH; le comte de
     STADION; le comte RAZOUMOSKI; le comte de NESSELRODE; CASTLEREAGH;
     le baron de HARDENBERG.

     Nous avons accept le trait ci-dessus en tous et chacun de ses
     articles, le dclarons accept et ratifi, et en promettons
     l'invariable observation. En foi de quoi nous avons dlivr le
     prsent, sign et revtu de notre sceau imprial.

     Ainsi fait  Fontainebleau, le 12 avril 1814.

     _Sign_, NAPOLON.

     Et plus bas,

     Le ministre secrtaire d'tat,

     Duc de BASSANO.
]

[19: Les sommes contenues dans les caissons dpassaient vingt millions.]

[20: C'est ici le cas d'observer que, lors de l'avnement de l'empereur
au gouvernement, il n'y avait pas une cuillre d'argent aux Tuileries,
pas une pice de vaisselle, ni de linge. Tout ce qui existe en ce genre
aujourd'hui dans les palais du roi a t achet sur les conomies du
traitement particulier de l'empereur, et non avec les deniers du trsor
public. Les diamans de la couronne ont tous t achets ou retirs par
lui des lieux o on les avait mis en gage avant son arrive au pouvoir.
Il faut dire cependant que c'est avec l'argent du trsor qu'ils l'ont
t; quant  l'argenterie, je me rappelle l'poque o l'on tait oblig
d'en louer  des orfvres de Paris, lorsque le premier consul avait du
monde  dner. Dans le mobilier de vaisselle plate existant aujourd'hui
aux Tuileries, se trouve la matire provenant de l'argenterie du gnral
Bonaparte, qui a t fondue aux armes impriales.]

[21: On a prtendu que les lettres de l'empereur  l'impratrice avaient
t remises au prince de Schwartzenberg. Cette infidlit serait trop
noire. Il est probable qu'elle n'est pas vraie.]

[22: _Grandeur et dcadence des Romains_, chap. V.]

[23: Cette paix ou plutt ces sacrifices ne seront-ils pas pour Votre
Majest un ternel grief contre son plnipotentiaire? Bien des gens en
France, qui en sentent aujourd'hui la ncessit, ne me les
reprocheront-ils pas six mois aprs avoir sauv le trne? (_Dpche du
5 mars_.)]

[24:
     M. le gnral de Maubreuil tant charg d'une haute mission d'une
     trs grande importance, pour laquelle il est autoris  requrir
     les troupes de S. M. I. russe, M. le gnral en chef de
     l'infanterie russe, baron Saken, ordonne aux commandans des troupes
     de les lui mettre  sa disposition, pour l'excution de sa mission,
     ds qu'il les demandera.

     Le gnral en chef de l'infanterie russe, gouverneur de Paris.

     _Cachet_. _Sign_, baron SAKEN.

       *       *       *       *       *

     Paris, 17 avril 1814.

     M. le gnral de Maubreuil tant autoris  parcourir en France
     pour des affaires d'une trs haute importance, et pour l'excution
     de trs hautes missions; que dans son besoin il peut avoir occasion
     de requrir les troupes des hautes puissances; en consquence, et
     suivant l'ordre de M. le gnral en chef de l'infanterie russe,
     baron Saken, il est ordonn  MM. les commandans des troupes
     allies de les lui fournir sur ses demandes, pour l'excution de
     ces hautes missions.

     Le gnral d'tat-major.

     _Cachet_. _Sign_, baron de BROKENHAUSEN.

     Paris, 17 avril 1814.
]

[25: _Direction gnrale des postes et des relais de France._

     Le directeur-gnral des postes ordonne aux matres de postes de
     fournir  l'instant  M. de Maubreuil, charg d'une importante
     mission, la quantit de chevaux qui lui sera ncessaire, et de
     veiller  ce qu'il n'prouve aucun retard pour l'excution des
     ordres dont il est charg.

     Le directeur-gnral des postes et relais de France,

     _Sign_, BOURIENNE.

     Htel des postes. Paris, 17 avril 1814.

     _P. S._ Le directeur-gnral ordonne aux inspecteurs et matres de
     postes de veiller avec le plus grand soin  ce que le nombre de
     chevaux demand par M. de Maubreuil lui soit fourni avant et de
     prfrence  qui que ce soit, et qu'il n'prouve aucune espce de
     retard.

     Le directeur-gnral,

     _Cachet_. _Sign_, BOURIENNE.

     Paris, 17 avril 1814.
]

[26: _Ministre de la guerre._

     Il est ordonn  toutes les autorits militaires d'obir aux ordres
     qui leur sont donns par M. de Maubreuil, lequel est autoris  les
     requrir et en disposer selon qu'il le jugera convenable, tant
     charg d'une mission secrte. MM. les commandans veilleront  ce
     que les troupes soient mises sur-le-champ  sa disposition, et
     qu'il n'prouve aucun retard pour l'excution des ordres dont il
     est charg pour le service de S. M. Louis XVIII.

     Le ministre de la guerre,

     _Cachet._ _Sign_, le gnral comte DUPONT.

     Paris, 16 avril 1814.
]

[27: _Ministre de la police gnrale._

     Il est ordonn  toutes les autorits charges de la police de
     France, aux commissaires-gnraux, spciaux et autres, _d'obir aux
     ordres que M. de Maubreuil leur donnera_, et de faire excuter 
     l'instant mme tout ce qu'il leur prescrira, M. de Maubreuil tant
     charg d'une mission secrte de la plus haute importance.

     Le commissaire provisoire au dpartement de la police gnrale,

     _Cachet._ _Sign_, ANGLS.

     Paris, 16 avril 1814.
]

[28: Rapport de MM. Thouret et Brire de Valigny, substituts de M. le
procureur imprial.]

[29: Il aurait t plus juste de dire que l'on ne pouvait pas compter
deux fois sur un hiver comme celui de Moscou.]

[30: Ceci a t crit en 1816.]

[31: _Extrait de la communication officielle faite par le gouvernement
de la Grande-Bretagne  l'ambassadeur de Russie,  Londres, le 19
janvier 1805._

On a mis sous les yeux de Sa Majest le rsultat des communications
faites par le prince Czartorinski  l'ambassadeur de Sa Majest 
Ptersbourg, et des explications confidentielles donnes par Votre
Excellence. Sa Majest a vu avec une satisfaction inexprimable le plan
de politique sage, grand et gnreux que l'empereur de Russie est
dispos  adopter dans la situation calamiteuse de l'Europe. Sa Majest
est encore heureuse de s'apercevoir que les vues et les sentimens de
l'empereur, par rapport  la dlivrance de l'Europe et  sa tranquillit
et  sa sret future, rpondent entirement aux siens. En consquence,
le roi dsire entrer dans l'explication la plus claire et la plus
franche sur chaque point qui tient  ce grand objet, et de former avec
Sa Majest impriale l'union de conseil et le concert le plus intime,
afin que, par leur influence et leurs efforts runis, on puisse
s'assurer de la coopration et de l'assistance d'autres puissances du
continent dans une proportion analogue  la grandeur et  l'importance
de l'entreprise, du succs de laquelle dpend le salut futur de
l'Europe.

Pour cela, le premier pas doit tre de fixer aussi prcisment que
possible les objets vers lesquels un tel concert doit tendre.

Il parat, d'aprs l'explication qui a t donne des sentimens de
l'empereur, auxquels Sa Majest adhre parfaitement, qu'ils se
rapportent  trois objets, 1 de soustraire  la domination de la France
les contres qu'elle a subjugues depuis le commencement de la
rvolution, et de rduire la France  ses anciennes limites, telles
qu'elles taient avant cette poque; 2 de faire,  l'gard des
territoires enlevs  la France, des arrangemens qui, en assurant leur
tranquillit et leur bonheur, forment en mme temps une barrire contre
les projets d'agrandissement futur de la France; 3 d'tablir,  la
restauration de la paix, une convention et une garantie pour la
protection et la sret mutuelle des diffrentes puissances, et pour
rtablir en Europe un systme gnral de droit public.

Le premier et le second objet sont noncs gnralement et dans des
termes qui admettent la plus grande extension; mais ni l'un ni l'autre
ne peuvent tre considrs en dtail, sans avoir gard  la nature et 
l'tendue des moyens par lesquels ils peuvent tre obtenus. Le premier
est certainement celui que les voeux de Sa Majest et ceux de l'empereur
voudraient voir tabli sans aucune modification ni exception, et rien de
moins ne pourrait compltement satisfaire les vues que les deux
souverains ont pour la dlivrance et la scurit de l'Europe. S'il tait
possible de runir  la Grande-Bretagne et  la Russie les deux autres
grandes puissances militaires du continent, il parat hors de doute
qu'une pareille runion de forces les mettrait en tat d'accomplir tout
ce qu'elles se seraient propos. Mais si (comme il y a trop de raison de
croire) il tait impossible de faire entrer la Prusse dans la
confdration, on peut douter qu'il y ait moyen de faire, dans toutes
les parties de l'Europe, les oprations qui seraient ncessaires pour le
succs de la totalit du projet.

Le second point renferme en lui-mme la matire de plus d'une
considration importante. Les vues et les sentimens qui animent
galement Sa Majest et l'empereur de Russie, lorsqu'ils tentent
d'tablir ce concert, sont purs et dsintresss.

Leur principale vue  l'gard des pays qui peuvent tre enlevs  la
France doit tre de rtablir, autant que cela est possible, leurs
anciens droits et de fonder le bien-tre de leurs habitans; mais, en
envisageant cet objet, ils ne doivent pas perdre de vue la scurit
gnrale de l'Europe, d'o mme cet objet particulier doit
principalement dpendre.

Par suite de ce principe, il ne peut pas tre douteux que, si
quelques-uns de ces pays sont capables d'tre rendus  leur ancienne
indpendance, et placs dans une situation o ils puissent la dfendre,
un tel arrangement doit tre analogue  la politique et aux sentimens
sur lesquels ce systme est fond. Mais on en trouvera d'autres, parmi
les pays actuellement soumis  la domination de la France, auxquels ces
considrations ne sont point applicables, soit parce que dans ces pays
les anciennes relations sont tellement dtruites, qu'on ne peut pas les
y rtablir, soit parce que leur indpendance n'aurait lieu que de nom,
et serait aussi incompatible avec la sret de ces pays mmes qu'avec
celle de l'Europe. Heureusement le plus grand nombre entre dans la
premire catgorie. Si les armes des allis taient couronnes de succs
au point de dpouiller la France de tous les pays qu'elle a acquis
depuis la rvolution, ce serait certainement leur premier but de
rtablir les rpubliques des Provinces-Unies et de la Suisse, et les
territoires du roi de Sardaigne, de la Toscane, de Modne (sous la
protection de l'Autriche) et de Naples; mais celui de Gnes, celui de la
rpublique italienne, renfermant les trois lgations, ainsi que Parme et
Plaisance, et, d'un autre ct, les Pays-Bas autrichiens, les pays sur
la rive gauche du Rhin qui ont fait partie de l'empire germanique,
appartiennent  la seconde classe. Quant aux provinces italiennes que
l'on vient d'indiquer, l'exprience a montr combien peu de dispositions
il y a dans les unes, et combien peu de ressources dans les autres pour
rsister  l'agression et  l'influence de la France. Certainement le
roi d'Espagne a trop particip au systme dont une si grande partie de
l'Europe a t la victime, pour que les anciens intrts de sa famille
mritent d'tre pris en considration [A]; et la dernire conduite de
Gnes et de quelques autres tats d'Italie ne leur donne aucun droit 
rclamer la justice ou la gnrosit des allis. Il est, au surplus,
manifeste que toutes ces petites souverainets ne pourraient plus
consolider leur existence politique, et qu'elles ne serviraient qu'
affaiblir et  paralyser la force qui, autant que possible, devrait tre
concentre entre les mains de la principale puissance de l'Italie.

Il est inutile de s'arrter particulirement sur l'tat des Pays-Bas.
Les vnemens qui se sont passs ne permettent plus d'lever la question
s'ils doivent tre rendus  la maison d'Autriche; il s'ensuit qu'il y a
de nouveaux arrangemens  prendre  l'gard de ce pays et il est vident
qu'il ne pourra jamais exister comme tat spar et indpendant. Les
mmes considrations s'appliquent  peu prs aux lectorats
ecclsiastiques et aux autres provinces situes sur la rive gauche du
Rhin, ces pays ayant une fois t dtachs de l'empire, et leurs anciens
possesseurs ayant reu des indemnits. Il ne parat donc pas contraire
aux principes les plus sacrs de la justice et de la morale publique de
faire,  l'gard de l'un ou de l'autre de ces pays, telle disposition
qui paraisse convenable  l'intrt gnral, et il est vident qu'aprs
tant de misre et de sang rpandu, il ne reste pas d'autre mode de
parvenir au grand but de recrer de nouveau le repos et le salut de
l'Europe sur une base solide et durable. Il est heureux qu'un pareil
plan d'arrangement, essentiel en lui-mme pour l'objet qu'on se propose,
puisse aussi contribuer au plus haut degr  assurer les moyens par
lesquels ce dessein important peut tre promu.

Il est trs certainement de la plus haute importance, sinon de la plus
absolue ncessit, pour cela, de s'assurer de la coopration vigoureuse
et efficace de l'Autriche et de la Prusse; mais il y a peu de raison
d'esprer que l'une ou l'autre de ces puissances puisse tre engage 
s'embarquer pour la cause gnrale, si on ne lui offre la perspective
d'obtenir quelque acquisition importante pour la rcompenser de ses
efforts. D'aprs ces motifs dj allgus, Sa Majest conoit que rien
ne peut autant contribuer  la scurit gnrale que de donner 
l'Autriche de nouveaux moyens pour s'opposer aux places de la France du
ct de l'Italie, et en plaant la Prusse dans une position semblable 
l'gard des Pays-Bas. La situation relative de ces deux puissances
ferait naturellement de ces deux pays les points vers lesquels leurs
vues se dirigeraient respectivement.

En Italie, une bonne politique exige que la puissance ou l'influence du
roi de Sardaigne soit augmente, et que l'Autriche soit replace dans
une situation qui lui fournisse les moyens de porter, en cas d'attaque,
un secours immdiat et prompt  ses possessions. _Sa Majest voit avec
satisfaction, par les communications secrtes et confidentielles que
Votre Excellence vient de transmettre_, que les vues de _la cour de
Vienne sont parfaitement d'accord avec ce principe_, et que _l'extension
 laquelle cette cour vise peut non-seulement tre admise avec sret,
mais que, pour l'avantage de la sret gnrale, on peut encore y
ajouter._ Sous d'autres points de vue, Sa Majest adopte entirement le
plan d'arrangement que S. M. l'empereur de Russie dsire voir effectu
dans ce pays. Sa Majest regarde comme absolument ncessaire pour la
sret gnrale, que l'Italie soit soustraite  la domination et 
l'influence de la France, et qu'on ne souffre dans ce pays aucune
puissance qui n'entrerait pas facilement dans un systme gnral pour en
maintenir l'indpendance. Pour cela, il est essentiel que les provinces
qui composent maintenant ce que l'on appelle rpublique italienne soient
donnes  d'autres souverains. En distribuant ces provinces, on devra
sans doute donner une augmentation de puissance et de richesse au roi de
Sardaigne, et il parat utile que son territoire, aussi bien que le
duch de Toscane, qu'on propose de rendre au grand-duc, soient mis en
contact immdiat, ou en tat de communiquer facilement avec les
possessions de l'Autriche. Sur ce principe, la totalit du territoire
qui compose maintenant la rpublique ligurienne pourrait,  ce qu'il
parat, tre runi au Pimont.

En supposant que les efforts des allis fussent couronns du succs le
plus complet, et que les deux objets qu'on a discuts jusqu' prsent
eussent t pleinement obtenus, cependant Sa Majest regarderait cette
oeuvre salutaire comme imparfaite, si la restauration de la paix n'tait
pas accompagne par les mesures les plus efficaces pour donner de la
solidit et de la stabilit au systme ainsi tabli. Beaucoup sera
certainement fait pour le repos futur de l'Europe par ces arrangemens
territoriaux, qui formeront contre l'ambition de la France une plus
forte barrire qu'il n'en a jamais exist; mais, pour rendre cette
scurit aussi parfaite que possible, il parat ncessaire qu' l'poque
de la pacification gnrale, on conclue un trait auquel toutes les
principales puissances europennes prendront part, et par lequel leurs
possessions et leurs droits respectifs, tels qu'ils auront t tablis,
seront fixs et reconnus, et ces puissances devraient toutes s'engager
rciproquement  se protger et se soutenir l'une et l'autre contre
toute tentative pour l'enfreindre. Ce trait rendrait  l'Europe un
systme gnral de droit public, et viserait, autant que possible, 
rprimer des entreprises futures pour troubler la tranquillit gnrale,
et, avant tout, pour faire chouer tout projet d'agrandissement et
d'ambition pareil  ceux qui ont produit tous les dsastres dont
l'Europe a t afflige depuis la malheureuse re de la rvolution
franaise.]

[A: Pitt, tout en parlant de grands principes de justice, montre ici la
griffe du lopard; l'Espagne a reconnu que ses intrts maritimes
taient les mmes que ceux de la France: ds-lors les princes de sa
maison peuvent tre dpouills pour la grande satisfaction du cabinet de
Londres. Voil la justice et la lgitimit de ce cabinet!!!]

[32: M. de Talleyrand a crit plusieurs lettres  madame Aime de
Coigny, qui tait une de ses correspondantes, et il lui mandait qu'on ne
pouvait rien faire de mieux, pour le prsent, que de s'attacher
fortement  la constitution.]

[33: Ce D*** avait t sous-officier dans l'arme de Cond pendant la
rvolution; il est de l'Alsace.

 la dissolution du corps de Cond, il rentra en France, et,  la
campagne de 1805, je l'avais envoy en Allemagne comme espion. Il avait
rempli deux ou trois missions avec assez d'intelligence, je l'envoyai
aprs les affaires d'Ulm,  l'arme de l'archiduc Charles en Italie; il
devait venir me prvenir aussitt que cette arme se mettrait en marche
pour regagner Vienne.

Comme il passait lui-mme par cette capitale je lui avais donn une
lettre  l'adresse d'un particulier de cette ville qui devait la
remettre  un autre pour lequel elle renfermait des billets  ordre.

D*** rompit le cachet, vit de quoi il tait question, prit les billets 
ordre, et, pour viter la rclamation de celui  qui ils taient
destins, il alla le dnoncer au gouvernement autrichien, qui le fit
arrter; et lui, D***, au lieu de se rendre  l'arme de l'archiduc
Charles, alla en Bohme, d'o il vint se placer prs de Ratisbonne; et
passant tantt d'une rive du Danube sur l'autre, en se disant
commissaire bavarois lorsqu'il tait sur la rive autrichienne, et
commissaire autrichien lorsqu'il tait sur la rive bavaroise, il levait
ainsi des contributions sur toutes les deux.

Il fut arrt faisant ce mtier, et il aurait t infailliblement
fusill, si la paix ne s'tait pas faite; il fut renvoy  Paris pour y
tre mis en prison jusqu' ce que l'on et pu tirer des mains des
ennemis celui qu'il avait fait arrter en le dnonant, et comme cela
fut long, ce D*** souffrit en France ce qu'il avait fait souffrir  son
semblable en Autriche.

Je fus bien tonn de voir cet homme-l chevalier de Saint-Louis, garde
de la porte du roi, et depuis chef d'escadron de gendarmerie.]

[34: J'ai vu depuis un officier fort respectable qui m'a assur avoir vu
M. de Bourmont travailler  Lons-le-Saulnier, chez le marchal Ney,  la
rdaction de la proclamation que celui-ci fit lire aux troupes.]

[35: En mme temps que l'on apprit le dpart du roi de Lille, on sut
qu'un individu qui s'y trouvait avait tenu ce discours au duc d'Orlans,
qui accompagnait le roi: Voil la branche ane qui a fini, Bonaparte
s'usera vite; ce sera naturellement vous qu'on appellera. N'allez point
dans les armes qui vont faire la guerre  la France; retirez-vous
paisiblement en Angleterre, et laissez faire le temps.

Cette conversation avait t rapporte  Paris par quelqu'un qui disait
l'avoir entendue.]

[36: Les coaliss, fidles  ce principe, ont en effet toujours spar
_leurs intentions des apparences_, qu'ils mettaient en avant dans leurs
manifestes.]

[37: Les publications allemandes de cette pice portent: La France ne
peut attribuer qu' elle-mme, etc.]

[38: Les ditions allemandes ne portent pas cet appel  la rvolte,
elles se terminent ainsi: L'Europe entire ne forme qu'un voeu, et ce
voeu est l'expression du besoin universel des peuples. Tous se sont
runis pour le soutien d'une seule et mme cause; cette cause triomphera
du seul obstacle qu'elle ait encore  vaincre.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir
 l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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