The Project Gutenberg EBook of Napolon Le Petit, by Victor Hugo

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Title: Napolon Le Petit

Author: Victor Hugo

Release Date: July 11, 2007 [EBook #22048]

Language: French

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NAPOLON LE PETIT

VICTOR HUGO

DITION DFINITIVE D'APRS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

PARIS

J. HETZEL & Cie--A. QUANTIN

1882




LIVRE PREMIER

L'HOMME




I

LE 20 DCEMBRE 1848


Le jeudi 20 dcembre 1848, l'assemble constituante, entoure en ce
moment-l d'un imposant dploiement de troupes, tant en sance,  la
suite d'un rapport du reprsentant Waldeck-Rousseau, fait au nom de la
commission charge de dpouiller le scrutin pour l'lection  la
prsidence de la rpublique, rapport o l'on avait remarqu cette phrase
qui en rsumait toute la pense: C'est le sceau de son inviolable
puissance que la nation, par cette admirable excution donne  la loi
fondamentale, pose elle-mme sur la constitution pour la rendre sainte
et inviolable; au milieu du profond silence des neuf cents constituants
runis en foule et presque au complet, le prsident de l'assemble
nationale constituante, Armand Marrast, se leva et dit:

Au nom du peuple franais,

Attendu que le citoyen Charles-Louis-Napolon Bonaparte, n  Paris,
remplit les conditions d'ligibilit prescrites par l'article 44 de la
constitution;

Attendu que, dans le scrutin ouvert sur toute l'tendue du territoire
de la rpublique pour l'lection du prsident, il a runi la majorit
absolue des suffrages;

En vertu des articles 47 et 48 de la constitution, l'assemble
nationale le proclame prsident de la rpublique depuis le prsent jour
jusqu'au deuxime dimanche de mai 1852.

Un mouvement se fit sur les bancs et dans les tribunes pleines de
peuple; le prsident de l'assemble constituante ajouta:

Aux termes du dcret, j'invite le citoyen prsident de la rpublique 
vouloir bien se transporter  la tribune pour y prter serment.

Les reprsentants qui encombraient le couloir de droite remontrent 
leurs places et laissrent le passage libre. Il tait environ quatre
heures du soir, la nuit tombait, l'immense salle de l'assemble tait
plonge  demi dans l'ombre, les lustres descendaient des plafonds, et
les huissiers venaient d'apporter les lampes sur la tribune. Le
prsident fit un signe et la porte de droite s'ouvrit.

On vit alors entrer dans la salle et monter rapidement  la tribune un
homme jeune encore, vtu de noir, ayant sur l'habit la plaque et le
grand cordon de la lgion d'honneur.

Toutes les ttes se tournrent vers cet homme. Un visage blme dont les
lampes  abat-jour faisaient saillir les angles osseux et amaigris, un
nez gros et long, des moustaches, une mche frise sur un front troit,
l'oeil petit et sans clart, l'attitude timide et inquite, nulle
ressemblance avec l'empereur; c'tait le citoyen Charles-Louis-Napolon
Bonaparte.

Pendant l'espce de rumeur qui suivit son entre, il resta quelques
instants la main droite dans son habit boutonn, debout et immobile sur
la tribune dont le frontispice portait cette date: _22, 23, 24 fvrier_,
et au-dessus de laquelle on lisait ces trois mots: _Libert, galit,
Fraternit_.

Avant d'tre lu prsident de la rpublique, Charles-Louis-Napolon
Bonaparte tait reprsentant du peuple. Il sigeait dans l'assemble
depuis plusieurs mois, et, quoiqu'il assistt rarement  des sances
entires, on l'avait vu assez souvent s'asseoir  la place qu'il avait
choisie sur les bancs suprieurs de la gauche, dans la cinquime trave,
dans cette zone communment appele la Montagne, derrire son ancien
prcepteur, le reprsentant Vieillard. Cet homme n'tait pas une
nouvelle figure pour l'assemble, son entre y produisit pourtant une
motion profonde. C'est que pour tous, pour ses amis comme pour ses
adversaires, c'tait l'avenir qui entrait, un avenir inconnu. Dans
l'espce d'immense murmure qui se formait de la parole de tous, son nom
courait ml aux apprciations les plus diverses. Ses antagonistes
racontaient ses aventures, ses coups de main, Strasbourg, Boulogne,
l'aigle apprivois et le morceau de viande dans le petit chapeau. Ses
amis allguaient son exil, sa proscription, sa prison, un bon livre sur
l'artillerie, ses crits  Ham, empreints,  un certain degr, de
l'esprit libral, dmocratique et socialiste, la maturit d'un ge plus
srieux; et  ceux qui rappelaient ses folies ils rappelaient ses
malheurs.

Le gnral Cavaignac, qui, n'ayant pas t nomm prsident, venait de
dposer le pouvoir au sein de l'assemble avec ce laconisme tranquille
qui sied aux rpubliques, assis  sa place habituelle en tte du banc
des ministres  gauche de la tribune,  ct du ministre de la justice
Marie, assistait, silencieux et les bras croiss,  cette installation
de l'homme nouveau.

Enfin le silence se fit, le prsident de l'assemble frappa quelques
coups de son couteau de bois sur la table, les dernires rumeurs
s'teignirent, et le prsident de l'assemble dit:

--Je vais lire la formule du serment.

Ce moment eut quelque chose de religieux. L'assemble n'tait plus
l'assemble, c'tait un temple. Ce qui ajoutait  l'immense
signification de ce serment, c'est qu'il tait le seul qui ft prt
dans toute l'tendue du territoire de la rpublique. Fvrier avait
aboli, avec raison, le serment politique, et la constitution, avec
raison galement, n'avait conserv que le serment du prsident. Ce
serment avait le double caractre de la ncessit et de la grandeur;
c'tait le pouvoir excutif, pouvoir subordonn, qui le prtait au
pouvoir lgislatif, pouvoir suprieur; c'tait mieux que cela encore; 
l'inverse de la fiction monarchique o le peuple prtait serment 
l'homme investi de la puissance, c'tait l'homme investi de la puissance
qui prtait serment au peuple. Le prsident, fonctionnaire et serviteur,
jurait fidlit au peuple souverain. Inclin devant la majest nationale
visible dans l'assemble omnipotente, il recevait de l'assemble la
constitution et lui jurait obissance. Les reprsentants taient
inviolables, et lui ne l'tait pas. Nous le rptons, citoyen
responsable devant tous les citoyens, il tait dans la nation le seul
homme li de la sorte. De l, dans ce serment unique et suprme, une
solennit qui saisissait le coeur. Celui qui crit ces lignes tait assis
sur son sige  l'assemble le jour o ce serment fut prt. Il est un
de ceux qui, en prsence du monde civilis pris  tmoin, ont reu ce
serment au nom du peuple, et qui l'ont encore dans leurs mains. Le
voici:

En prsence de Dieu et devant le peuple franais reprsent par
l'assemble nationale, je jure de rester fidle  la rpublique
dmocratique une et indivisible et de remplir tous les devoirs que
m'impose la constitution.

Le prsident de l'assemble, debout, lut cette formule majestueuse;
alors, toute l'assemble faisant silence et recueillie, le citoyen
Charles-Louis-Napolon Bonaparte, levant la main droite, dit d'une voix
ferme et haute:

--Je le jure!

Le reprsentant Boulay (de la Meurthe), depuis vice-prsident de la
rpublique, et qui connaissait Charles-Louis-Napolon Bonaparte ds
l'enfance, s'cria: _C'est un honnte homme; il tiendra son serment!_

Le prsident de l'assemble, toujours debout, reprit, et nous ne citons
ici que des paroles textuellement enregistres au _Moniteur_:--Nous
prenons Dieu et les hommes  tmoin du serment qui vient d'tre prt.
L'assemble nationale en donne acte, ordonne qu'il sera transcrit au
procs-verbal, insr au _Moniteur_, publi et affich dans la forme des
actes lgislatifs.

Il semblait que tout ft fini; on s'attendait  ce que le citoyen
Charles-Louis-Napolon Bonaparte, dsormais prsident de la rpublique
jusqu'au deuxime dimanche de mai 1852, descendit de la tribune. Il n'en
descendit pas; il sentit le noble besoin de se lier plus encore, s'il
tait possible, et d'ajouter quelque chose au serment que la
constitution lui demandait, afin de faire voir  quel point ce serment
tait chez lui libre et spontan; il demanda la parole.--Vous avez la
parole, dit le prsident de l'assemble.

L'attention et le silence redoublrent.

Le citoyen Louis-Napolon Bonaparte dplia un papier et lut un discours.
Dans ce discours il annonait et il installait le ministre nomm par
lui, et il disait:

Je veux, comme vous, citoyens reprsentants, rasseoir la socit sur
ses bases, raffermir les institutions dmocratiques, et rechercher tous
les moyens propres  soulager les maux de ce peuple gnreux et
intelligent qui vient de me donner un tmoignage si clatant de sa
confiance[1].

Il remerciait son prdcesseur au pouvoir excutif, le mme qui put dire
plus tard ces belles paroles: _Je ne suis pas tomb du pouvoir, j'en
suis descendu,_ et il le glorifiait en ces termes:

La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit remercier
celle qui l'a prcde des efforts qu'elle a faits pour transmettre le
pouvoir intact, pour maintenir la tranquillit publique[2].

La conduite de l'honorable gnral Cavaignac a t digne de la loyaut
de son caractre et de ce sentiment du devoir qui est la premire
qualit du chef de l'tat[3].

L'assemble applaudit  ces paroles; mais ce qui frappa tous les
esprits, et ce qui se grava profondment dans toutes les mmoires, ce
qui eut un cho dans toutes les consciences loyales, ce fut cette
dclaration toute spontane, nous le rptons, par laquelle il commena:

Les suffrages de la nation et le serment que je viens de prter
commandent ma conduite future.

Mon devoir est trac. Je le remplirai en homme d'honneur.

Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de
changer, par des voies illgales, ce que la France entire a tabli.

Quand il eut fini de parler, l'assemble constituante se leva et poussa
d'une seule voix ce grand cri: Vive la rpublique!

Louis-Napolon Bonaparte descendit de la tribune, alla droit au gnral
Cavaignac, et lui tendit la main. Le gnral hsita quelques instants 
accepter ce serrement de main. Tous ceux qui venaient d'entendre les
paroles de Louis Bonaparte, prononces avec un accent si profond de
loyaut, blmrent le gnral.

La constitution  laquelle Louis-Napolon Bonaparte prta serment le 20
dcembre 1848  la face de Dieu et des hommes contenait, entre autres
articles, ceux-ci:

ART. 36. Les reprsentants du peuple sont inviolables.

ART. 37. Ils ne peuvent tre arrts en matire criminelle, sauf le cas
de flagrant dlit, ni poursuivis qu'aprs que l'assemble a permis la
poursuite.

ART. 68. Toute mesure par laquelle le prsident de la rpublique
dissout l'assemble nationale, la proroge, ou met obstacle  l'exercice
de son mandat, est un crime de haute trahison.

Par ce seul fait, le prsident est dchu de ses fonctions, les citoyens
sont tenus de lui refuser obissance; le pouvoir excutif passe de plein
droit  l'assemble nationale. Les juges de la haute cour se runissent
immdiatement  peine de forfaiture; ils convoquent les jurs dans le
lieu qu'ils dsignent pour procder au jugement du prsident et de ses
complices; ils nomment eux-mmes les magistrats chargs de remplir les
fonctions du ministre public.

Moins de trois ans aprs cette journe mmorable, le 2 dcembre 1851, au
lever du jour, on put lire,  tous les coins des rues de Paris,
l'affiche que voici:

AU NOM DU PEUPLE FRANAIS,

LE PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

Dcrte:

ART. 1er. L'assemble nationale est dissoute.

ART. 2. Le suffrage universel est rtabli. La loi du 31 mai est
abroge.

ART. 3. Le peuple franais est convoqu dans ses comices.

ART. 4. L'tat de sige est dcrt dans toute l'tendue de la premire
division militaire.

ART. 5. Le conseil d'tat est dissous.

ART. 6. Le ministre de l'intrieur est charg de l'excution du prsent
dcret.

Fait au palais de l'lyse, le 2 dcembre 1851.

LOUIS-NAPOLON BONAPARTE.

En mme temps Paris apprit que quinze reprsentants du peuple,
inviolables, avaient t arrts chez eux, dans la nuit, par ordre de
Louis-Napolon Bonaparte.




II

MANDAT DES REPRSENTANTS


Ceux qui ont reu en dpt pour le peuple, comme reprsentants du
peuple, le serment du 20 dcembre 1848, ceux surtout qui, deux fois
investis de la confiance de la nation, le virent jurer comme
constituants et le virent violer comme lgislateurs, avaient assum en
mme temps que leur mandat deux devoirs. Le premier, c'tait: le jour o
ce serment serait viol, de se lever, d'offrir leurs poitrines, de ne
calculer ni le nombre ni la force de l'ennemi, de couvrir de leurs corps
la souverainet du peuple, et de saisir, pour combattre et pour jeter
bas l'usurpateur, toutes les armes, depuis la loi qu'on trouve dans le
code jusqu'au pav qu'on prend dans la rue. Le second devoir, c'tait,
aprs avoir accept le combat et toutes ses chances, d'accepter la
proscription et toutes ses misres; de se dresser ternellement debout
devant le tratre, son serment  la main; d'oublier leurs souffrances
intimes, leurs douleurs prives, leurs familles disperses et mutiles,
leurs fortunes dtruites, leurs affections brises, leur coeur saignant,
de s'oublier eux-mmes, et de n'avoir plus dsormais qu'une plaie, la
plaie de la France; de crier justice! de ne se laisser jamais apaiser ni
flchir, d'tre implacables; de saisir l'abominable parjure couronn,
sinon avec la main de la loi, du moins avec les tenailles de la vrit,
et de faire rougir au feu de l'histoire toutes les lettres de son
serment et de les lui imprimer sur la face!

Celui qui crit ces lignes est de ceux qui n'ont recul devant rien, le
2 dcembre, pour accomplir le premier de ces deux grands devoirs; en
publiant ce livre, il remplit le second.




III

MISE EN DEMEURE


Il est temps que la conscience humaine se rveille.

Depuis le 2 dcembre 1851, un guet-apens russi, un crime odieux,
repoussant, infme, inou, si l'on songe au sicle o il a t commis,
triomphe et domine, s'rige en thorie, s'panouit  la face du soleil,
fait des lois, rend des dcrets, prend la socit, la religion et la
famille sous sa protection, tend la main aux rois de l'Europe, qui
l'acceptent, et leur dit: mon frre ou mon cousin. Ce crime, personne ne
le conteste, pas mme ceux qui en profitent et qui en vivent, ils disent
seulement qu'il a t ncessaire; pas mme celui qui l'a commis, il
dit seulement, que, lui criminel, il a t absous. Ce crime contient
tous les crimes, la trahison dans la conception, le parjure dans
l'excution, le meurtre et l'assassinat dans la lutte, la spoliation,
l'escroquerie et le vol dans le triomphe; ce crime trane aprs lui,
comme parties intgrantes de lui-mme, la suppression des lois, la
violation des inviolabilits constitutionnelles, la squestration
arbitraire, la confiscation des biens, les massacres nocturnes, les
fusillades secrtes, les commissions remplaant les tribunaux, dix mille
citoyens dports, quarante mille citoyens proscrits, soixante mille
familles ruines et dsespres. Ces choses sont patentes. Eh bien! ceci
est poignant  dire, le silence se fait sur ce crime; il est l, on le
touche, on le voit, on passe outre et l'on va  ses affaires; la
boutique ouvre, la Bourse agiote, le commerce, assis sur son ballot, se
frotte les mains, et nous touchons presque au moment o l'on va trouver
cela tout simple. Celui qui aune de l'toffe n'entend pas que le mtre
qu'il a dans la main lui parle et lui dit: C'est une fausse mesure qui
gouverne. Celui qui pse une denre n'entend pas que sa balance lve
la voix et lui dit: C'est un faux poids qui rgne. Ordre trange que
celui-l, ayant pour base le dsordre suprme, la ngation de tout
droit! l'quilibre fond sur l'iniquit!

Ajoutons, ce qui, du reste, va de soi, que l'auteur de ce crime est un
malfaiteur de la plus cynique et de la plus basse espce.

 l'heure qu'il est, que tous ceux qui portent une robe, une charpe ou
un uniforme, que tous ceux qui servent cet homme le sachent, s'ils se
croient les agents d'un pouvoir, qu'ils se dtrompent. Ils sont les
camarades d'un pirate. Depuis le 2 dcembre, il n'y a plus en France de
fonctionnaires, il n'y a que des complices. Le moment est venu que
chacun se rende bien compte de ce qu'il a fait et de ce qu'il continue
de faire. Le gendarme qui a arrt ceux que l'homme de Strasbourg et de
Boulogne appelle des insurgs, a arrt les gardiens de la
constitution. Le juge qui a jug, les combattants de Paris ou des
provinces, a mis sur la sellette les soutiens de la loi. L'officier qui
a gard  fond de cale les condamns, a dtenu les dfenseurs de la
rpublique et de l'tat. Le gnral d'Afrique qui emprisonne  Lambessa
les dports courbs sous le soleil, frissonnants de fivre, creusant
dans la terre brle un sillon qui sera leur fosse, ce gnral-l
squestre, torture et assassine les hommes du droit. Tous, gnraux,
officiers, gendarmes, juges, sont en pleine forfaiture. Ils ont devant
eux plus que des innocents, des hros! plus que des victimes, des
martyrs!

Qu'on le sache donc, et qu'on se hte, et, du moins, qu'on brise les
chanes, qu'on tire les verrous, qu'on vide les pontons, qu'on ouvre les
geles, puisqu'on n'a pas encore le courage de saisir l'pe! Allons,
consciences, debout! veillez-vous, il est temps!

Si la loi, le droit, le devoir, la raison, le bon sens, l'quit, la
justice, ne suffisent pas, qu'on songe  l'avenir. Si le remords se
tait, que la responsabilit parle!

Et que tous ceux qui, propritaires, serrent la main d'un magistrat;
banquiers, ftent un gnral; paysans, saluent un gendarme; que tous
ceux qui ne s'loignent pas de l'htel o est le ministre, de la maison
o est le prfet, comme d'un lazaret; que tous ceux qui, simples
citoyens, non fonctionnaires, vont aux bals et aux banquets de Louis
Bonaparte et ne voient pas que le drapeau noir est sur l'lyse, que
tous ceux-l le sachent galement, ce genre d'opprobre est contagieux;
s'ils chappent  la complicit matrielle, ils n'chappent pas  la
complicit morale.

Le crime du 2 dcembre les clabousse.

La situation prsente, qui semble calme  qui ne pense pas, est
violente, qu'on ne s'y mprenne point. Quand la moralit publique
s'clipse, il se fait dans l'ordre social une ombre qui pouvante.

Toutes les garanties s'en vont, tous les points d'appui s'vanouissent.

Dsormais il n'y a pas en France un tribunal, pas une cour, pas un juge
qui puisse rendre la justice et prononcer une peine,  propos de quoi
que ce soit, contre qui que ce soit, au nom de quoi que ce soit.

Qu'on traduise devant les assises un malfaiteur quelconque, le voleur
dira aux juges: Le chef de l'tat a vol vingt-cinq millions  la
Banque; le faux tmoin dira aux juges: Le chef de l'tat a fait un
serment  la face de Dieu et des hommes, et ce serment, il l'a viol; le
coupable de squestration arbitraire dira: Le chef de l'tat a arrt et
dtenu contre toutes les lois les reprsentants du peuple souverain;
l'escroc dira: Le chef de l'tat a escroqu son mandat, escroqu le
pouvoir, escroqu les Tuileries; le faussaire dira: Le chef de l'tat a
falsifi un scrutin; le bandit du coin du bois dira: Le chef de l'tat a
coup leur bourse aux princes d'Orlans; le meurtrier dira: Le chef de
l'tat a fusill, mitraill, sabr et gorg les passants dans les
rues;--et tous ensemble, escroc, faussaire, faux tmoin, bandit, voleur,
assassin, ajouteront:--Et vous, juges, vous tes alls saluer cet homme,
vous tes alls le louer de s'tre parjur, le complimenter d'avoir fait
un faux, le glorifier d'avoir escroqu, le fliciter d'avoir vol et le
remercier d'avoir assassin! qu'est-ce que vous nous voulez?

Certes, c'est l un tat de choses grave. S'endormir sur une telle
situation, c'est une ignominie de plus.

Il est temps, rptons-le, que ce monstrueux sommeil des consciences
finisse. Il ne faut pas qu'aprs cet effrayant scandale, le triomphe du
crime, ce scandale plus effrayant encore soit donn aux hommes:
l'indiffrence du monde civilis.

Si cela tait, l'histoire apparatrait un jour comme une vengeresse; et
ds  prsent, de mme que les lions blesss s'enfoncent dans les
solitudes, l'homme juste, voilant sa face en prsence de cet abaissement
universel, se rfugierait dans l'immensit du mpris.




IV

ON SE RVEILLERA


Mais cela ne sera pas; on se rveillera.

Ce livre n'a pas d'autre but que de secouer ce sommeil. La France ne
doit pas mme adhrer  ce gouvernement par le consentement de la
lthargie;  de certaines heures, en de certains lieux,  de certaines
ombres, dormir, c'est mourir.

Ajoutons qu'au moment o nous sommes, la France, chose trange  dire et
pourtant relle, ne sait rien de ce qui s'est pass le 2 dcembre et
depuis, ou le sait mal, et c'est l qu'est l'excuse. Cependant, grce 
plusieurs publications gnreuses et courageuses, les faits commencent 
percer. Ce livre est destin  en mettre quelques-uns en lumire, et,
s'il plat  Dieu,  les prsenter tous sous leur vrai jour. Il importe
qu'on sache un peu ce que c'est que M. Bonaparte.  l'heure qu'il est,
grce  la suppression de la tribune, grce  la suppression de la
presse, grce  la suppression de la parole, de la libert et de la
vrit, suppression qui a eu pour rsultat de tout permettre  M.
Bonaparte, mais qui a en mme temps pour effet de frapper de nullit
tous ses actes sans exception, y compris l'inqualifiable scrutin du 20
dcembre, grce, disons-nous,  cet touffement de toute plainte et de
toute clart, aucune chose, aucun homme, aucun fait, n'ont leur vraie
figure et ne portent leur vrai nom; le crime de M. Bonaparte n'est pas
crime, il s'appelle ncessit; le guet-apens de M. Bonaparte n'est pas
guet-apens, il s'appelle dfense de l'ordre; les vols de M. Bonaparte ne
sont pas vols, ils s'appellent mesures d'tat; les meurtres de M.
Bonaparte ne sont pas meurtres, ils s'appellent salut public; les
complices de M. Bonaparte ne sont pas des malfaiteurs, ils s'appellent
magistrats, snateurs et conseillers d'tat; les adversaires de M.
Bonaparte ne sont pas les soldats de la loi et du droit, ils s'appellent
jacques, dmagogues et partageux. Aux yeux de la France, aux yeux de
l'Europe, le 2 dcembre est encore masqu. Ce livre n'est pas autre
chose qu'une main qui sort de l'ombre et qui lui arrache le masque.

Allons, nous allons exposer ce triomphe de l'ordre; nous allons peindre
ce gouvernement vigoureux, assis, carr, fort; ayant pour lui une foule
de petits jeunes gens qui ont plus d'ambition que de bottes, beaux fils
et vilains gueux; soutenu  la Bourse par Fould le juif, et  l'glise
par Montalembert le catholique; estim des femmes qui veulent tre
filles et des hommes qui veulent tre prfets; appuy sur la coalition
des prostitutions; donnant des ftes; faisant des cardinaux; portant
cravate blanche et claque sous le bras, gant beurre frais comme Morny,
verni  neuf comme Maupas, frais bross comme Persigny, riche, lgant,
propre, dor, bross, joyeux, n dans une mare de sang.

Oui, on se rveillera!

Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte;
et quand la France sera rveille, quand elle ouvrira les yeux, quand
elle distinguera, quand elle verra ce qu'elle a devant elle et  ct
d'elle, elle reculera, cette France, avec un frmissement terrible,
devant ce monstrueux forfait qui a os l'pouser dans les tnbres et
dont elle a partag le lit.

Alors l'heure suprme sonnera.

Les sceptiques sourient et insistent; ils disent: --N'esprez rien. Ce
rgime, selon vous, est la honte de la France. Soit; cette honte est
cote  la Bourse. N'esprez rien. Vous tes des potes et des rveurs
si vous esprez. Regardez donc; la tribune, la presse, l'intelligence,
la parole, la pense, tout ce qui tait la libert a disparu. Hier cela
remuait, cela vivait, aujourd'hui cela est ptrifi. Eh bien! on est
content, on s'accommode de cette ptrification, on en tire parti, on y
fait ses affaires, on vit l-dessus comme  l'ordinaire. La socit
continue, et force honntes gens trouvent les choses bien ainsi.
Pourquoi voulez-vous que cette situation change? pourquoi voulez-vous
que cette situation finisse? Ne vous faites pas illusion, ceci est
solide, ceci est stable, ceci est le prsent et l'avenir.

Nous sommes en Russie. La Nva est prise. On btit des maisons dessus;
de lourds chariots lui marchent sur le dos. Ce n'est plus de l'eau,
c'est de la roche. Les passants vont et viennent sur ce marbre qui a t
un fleuve. On improvise une ville, on trace des rues, on ouvre des
boutiques, on vend, on achte, on boit, on mange, on dort, on allume du
feu sur cette eau. On peut tout se permettre. Ne craignez rien, faites
ce qu'il vous plaira, riez, dansez, c'est plus solide que la terre
ferme. Vraiment, cela sonne sous le pied comme du granit. Vive l'hiver!
vive la glace! en voil pour l'ternit. Et regardez le ciel, est-il
jour? est-il nuit? Une lueur blafarde et blme se trane sur la neige;
on dirait que le soleil meurt.

Non, tu ne meurs pas, libert! Un de ces jours, au moment o on s'y
attendra le moins,  l'heure mme o on t'aura le plus profondment
oublie, tu te lveras!-- blouissement! on verra tout  coup ta face
d'astre sortir de terre et resplendir  l'horizon. Sur toute cette
neige, sur toute cette glace, sur cette plaine dure et blanche, sur
cette eau devenue bloc, sur tout cet infme hiver, tu lanceras ta flche
d'or, ton ardent et clatant rayon! la lumire, la chaleur, la vie!--Et
alors, coutez! entendez-vous ce bruit sourd? entendez-vous ce
craquement profond et formidable? c'est la dbcle! c'est la Nva qui
s'croule! c'est le fleuve qui reprend son cours! c'est l'eau vivante,
joyeuse et terrible qui soulve la glace hideuse et morte et qui la
brise!--C'tait du granit, disiez-vous; voyez, cela se fend comme une
vitre! c'est la dbcle, vous dis-je! c'est la vrit qui revient; c'est
le progrs qui recommence, c'est l'humanit qui se remet en marche et
qui charrie, entrane, arrache, emporte, heurte, mle, crase et noie
dans ses flots, comme les pauvres misrables meubles d'une masure,
non-seulement l'empire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les
constructions et toutes les oeuvres de l'antique despotisme ternel!
Regardez passer tout cela. Cela disparat  jamais. Vous ne le reverrez
plus. Ce livre  demi submerg, c'est le vieux code d'iniquit! Ce
trteau qui s'engloutit, c'est le trne! cet autre trteau qui s'en va,
c'est l'chafaud!

Et pour cet engloutissement immense, et pour cette victoire suprme de
la vie sur la mort, qu'a-t-il fallu? Un de tes regards,  soleil! un de
tes rayons,  libert!




V

BIOGRAPHIE


Charles-Louis-Napolon Bonaparte, n  Paris le 20 avril 1808, est fils
d'Hortense de Beauharnais, marie par l'empereur  Louis-Napolon, roi
de Hollande. En 1831, ml aux insurrections d'Italie, o son frre an
fut tu, Louis Bonaparte essaya de renverser la papaut. Le 30 octobre
1835 il tenta de renverser Louis-Philippe. Il avorta  Strasbourg, et,
graci par le roi, s'embarqua pour l'Amrique, laissant juger ses
complices derrire lui. Le 11 novembre il crivait: Le roi, _dans sa
clmence_, a ordonn que je fusse conduit en Amrique; il se dclarait
vivement touch de _la gnrosit_ du roi, ajoutant: Certes nous
sommes tous coupables envers le gouvernement d'avoir pris les armes
contre lui, mais _le plus coupable, c'est moi_, et terminait ainsi:
J'tais _coupable_ envers le gouvernement; or le gouvernement a t
_gnreux_ envers moi[4]. Il revint d'Amrique en Suisse, se fit nommer
capitaine d'artillerie  Berne et bourgeois de Salenstein en Turgovie,
vitant galement, au milieu des complications diplomatiques causes par
sa prsence, de se dclarer franais et de s'avouer suisse, et se
bornant, pour rassurer le gouvernement franais,  affirmer, par une
lettre du 20 aot 1838, qu'il vit presque seul dans la maison o sa
mre est morte, et que sa ferme volont est de rester tranquille. Le
6 aot 1840, il dbarqua  Boulogne, parodiant le dbarquement  Cannes,
coiff du petit chapeau[5], apportant un aigle dor au bout d'un drapeau
et un aigle vivant dans une cage, force proclamations, et soixante
valets, cuisiniers et palefreniers, dguiss en soldats franais avec
des uniformes achets au Temple et des boutons du 42e de ligne fabriqus
 Londres. Il jette de l'argent aux passants dans les rues de Boulogne,
met son chapeau  la pointe de son pe, et crie lui-mme: _vive
l'empereur;_ tire  un officier[6] un coup de pistolet qui casse trois
dents  un soldat, et s'enfuit. Il est pris, on trouve sur lui cinq cent
mille francs en or et en bank-notes[7]; le procureur gnral
Franck-Carr lui dit en pleine cour des pairs: Vous avez fait pratiquer
l'embauchage et distribuer l'argent pour acheter la trahison. Les pairs
le condamnent  la prison perptuelle. On l'enferme  Ham. L son esprit
parut se replier et mrir; il crivit et publia des livres empreints,
malgr une certaine ignorance de la France et du sicle, de dmocratie
et de progrs: l'_Extinction du pauprisme_, l'_Analyse de la question
des sucres_, les _Ides napoloniennes_, o il fit l'empereur
humanitaire. Dans un livre intitul _Fragments historiques_, il
crivit: Je suis citoyen avant d'tre Bonaparte. Dj en 1832, dans
son livre des _Rveries politiques_, il s'tait dclar rpublicain.
Aprs six ans de captivit, il s'chappa de la prison de Ham, dguis en
maon, et se rfugia en Angleterre. Fvrier arriva, il acclama la
rpublique, vint siger comme reprsentant du peuple  l'assemble
constituante, monta  la tribune le 21 septembre 1848, et dit: Toute ma
vie sera consacre  l'affermissement de la rpublique, publia un
manifeste qui peut se rsumer en deux lignes: libert, progrs,
dmocratie, amnistie, abolition des dcrets de proscription et de
bannissement; fut lu prsident par cinq millions cinq cent mille voix,
jura solennellement la constitution le 20 dcembre 1848, et, le 2
dcembre 1851, la brisa. Dans l'intervalle il avait dtruit la
rpublique romaine et restaur en 1849 cette papaut qu'il voulait jeter
bas en 1831. Il avait en outre pris on ne sait quelle part  l'obscure
affaire dite Loterie des lingots d'or; dans les semaines qui ont prcd
le coup d'tat, ce sac tait devenu transparent et l'on y avait aperu
une main qui ressemblait  la sienne. Le 2 dcembre et les jours
suivants, il a, lui pouvoir excutif, attent au pouvoir lgislatif,
arrt les reprsentants, chass l'assemble, dissous le conseil d'tat,
expuls la haute cour de justice, supprim les lois, pris vingt-cinq
millions  la Banque, gorg l'arme d'or, mitraill Paris, terroris la
France; depuis il a proscrit quatrevingt-quatre reprsentants du peuple,
vol aux princes d'Orlans les biens de Louis-Philippe leur pre, auquel
il devait la vie, dcrt le despotisme en cinquante-huit articles sous
le titre de constitution, garrott la rpublique, fait de l'pe de la
France un billon dans la bouche de la libert, brocant les chemins de
fer, fouill les poches du peuple, rgl le budget par ukase, dport en
Afrique et  Cayenne dix mille dmocrates, exil en Belgique, en
Espagne, en Pimont, en Suisse et en Angleterre quarante mille
rpublicains, mis dans toutes les mes le deuil et sur tous les fronts
la rougeur.

Louis Bonaparte croit monter au trne, il ne s'aperoit pas qu'il monte
au poteau.




VI

PORTRAIT


Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, ple, lent, qui a
l'air de n'tre pas tout  fait rveill. Il a publi, nous l'avons
rappel dj, un trait assez estim sur l'artillerie, et connat  fond
la manoeuvre du canon. Il monte bien  cheval. Sa parole trane avec un
lger accent allemand. Ce qu'il y a d'histrion en lui a paru au tournoi
d'Eglington. Il a la moustache paisse et couvrant le sourire comme le
duc d'Albe, et l'oeil teint comme Charles IX.

Si on le juge en dehors de ce qu'il appelle ses actes ncessaires ou
ses grands actes, c'est un personnage vulgaire, puril, thtral et
vain. Les personnes invites chez lui, l't,  Saint-Cloud, reoivent,
en mme temps que l'invitation, l'ordre d'apporter une toilette du matin
et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l'aigrette, la
broderie, les paillettes et les passe quilles, les grands mots, les
grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du
pouvoir. En sa qualit de parent de la bataille d'Austerlitz, il
s'habille en gnral.

Peu lui importe d'tre mpris, il se contente de la figure du respect.

Cet homme ternirait le second plan de l'histoire, il souille le premier.
L'Europe riait de l'autre continent en regardant Hati quand elle a vu
apparatre ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en Europe, au fond de
toutes les intelligences, mme  l'tranger, une stupeur profonde, et
comme le sentiment d'un affront personnel; car le continent europen,
qu'il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse
la France humilie l'Europe.

Avant le 2 dcembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis
Bonaparte: _C'est un idiot._ Ils se trompaient. Certes ce cerveau est
trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y dchiffrer par
endroits plusieurs penses de suite et suffisamment enchanes. C'est un
livre o il y a des pages arraches. Louis Bonaparte a une ide fixe,
mais une ide fixe n'est pas l'idiotisme. Il sait ce qu'il veut, et il y
va.  travers la justice,  travers la loi,  travers la raison, 
travers l'honntet,  travers l'humanit, soit, mais il y va.

Ce n'est pas un idiot. C'est un homme d'un autre temps que le ntre. Il
semble absurde et fou parce qu'il est dpareill. Transportez-le au
seizime sicle en Espagne, et Philippe II le reconnatra; en
Angleterre, et Henri VIII lui sourira; en Italie, et Csar Borgia lui
sautera au cou. Ou mme bornez-vous  le placer hors de la civilisation
europenne, mettez-le, en 1817,  Janina, Ali Tepeleni lui tendra la
main.

Il y a en lui du moyen ge et du bas-empire. Ce qu'il fait et sembl
tout simple  Michel Ducas,  Romain Diogne,  Nicphore Botoniate, 
l'eunuque Narss, au vandale Stilicon,  Mahomet II,  Alexandre VI, 
Ezzelin de Padoue, et lui semble tout simple  lui. Seulement il oublie
ou il ignore qu'au temps o nous sommes ses actions auront  traverser
ces grands effluves de moralit humaine dgages par nos trois sicles
lettrs et par la rvolution franaise, et que, dans ce milieu, ses
actions prendront leur vraie figure et apparatront ce qu'elles sont,
hideuses.

Ses partisans--il en a--le mettent volontiers en parallle avec son
oncle, le premier Bonaparte. Ils disent: L'un a fait le 18 brumaire,
l'autre a fait le 2 dcembre; ce sont deux ambitieux. Le premier
Bonaparte voulait rdifier l'empire d'occident, faire l'Europe vassale,
dominer le continent de sa puissance et l'blouir de sa grandeur,
prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets, faire dire 
l'histoire: Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, Csar, Charlemagne,
Napolon, tre un matre du monde. Il l'a t. C'est pour cela qu'il a
fait le 18 brumaire. Celui-ci veut avoir des chevaux et des filles, tre
appel monseigneur, et bien vivre. C'est pour cela qu'il a fait le 2
dcembre. Ce sont deux ambitieux; la comparaison est juste.

Ajoutons que, comme le premier, celui-ci veut aussi tre empereur. Mais
ce qui calme un peu les comparaisons, c'est qu'il y a peut-tre quelque
diffrence entre conqurir l'empire et le filouter.

Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, et ce que rien ne peut voiler,
pas mme cet blouissant rideau de gloire et de malheur sur lequel on
lit: Arcole, Lodi, les Pyramides, Eylau, Friedland, Sainte-Hlne, ce
qui est certain, disons-nous, c'est que le 18 brumaire est un crime dont
le 2 dcembre a largi la tache sur la mmoire de Napolon.

M. Louis Bonaparte se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent
qu'il y a l pour lui une sorte de champ vague, exploitable 
l'ambition. Nous l'avons dit, il a pass son temps dans sa prison  se
faire une quasi-rputation de dmocrate. Un fait le peint. Quand il
publia, tant  Ham, son livre sur l'_Extinction du pauprisme_, livre
en apparence ayant pour but unique et exclusif de sonder la plaie des
misres du peuple et d'indiquer les moyens de la gurir, il envoya
l'ouvrage  un de ses amis avec ce billet, qui a pass sous nos yeux:
Lisez ce travail sur le pauprisme, et dites-moi si vous pensez qu'il
soit de nature _ me faire du bien_.

Le grand talent de M. Louis Bonaparte, c'est le silence.

Avant le 2 dcembre, il avait un conseil des ministres qui s'imaginait
tre quelque chose, tant responsable. Le prsident prsidait. Jamais,
ou presque jamais, il ne prenait part aux discussions. Pendant que MM.
Odilon Barrot, Passy, Tocqueville, Dufaure ou Faucher parlaient, _il
construisait avec une attention profonde_, nous disait un de ses
ministres, _des cocottes en papier, ou dessinait des bonshommes sur les
dossiers_.

Faire le mort, c'est l son art. Il reste muet et immobile, en regardant
d'un autre ct que son dessein, jusqu' l'heure venue. Alors il tourne
la tte et fond sur sa proie. Sa politique vous apparat brusquement 
un tournant inattendu, le pistolet au poing, _ut fur_. Jusque-l, le
moins de mouvement possible. Un moment, dans les trois annes qui
viennent de s'couler, on le vit de front avec Changarnier, qui, lui
aussi, mditait de son ct une entreprise. _Ibant obscuri_, comme dit
Virgile. La France considrait avec une certaine anxit ces deux
hommes. Qu'y a-t-il entre eux? L'un ne rve-t-il pas Cromwell? l'autre
ne rve-t-il pas Monk? On s'interrogeait et on les regardait. Chez l'un
et chez l'autre mme attitude de mystre, mme tactique d'immobilit.
Bonaparte ne disait pas un mot, Changarnier ne faisait pas un geste;
l'un ne bougeait point, l'autre ne soufflait pas; tous deux semblaient
jouer  qui serait le plus statue.

Ce silence, cependant, Louis Bonaparte le rompt quelquefois. Alors il ne
parle pas, il ment. Cet homme ment comme les autres hommes respirent. Il
annonce une intention honnte, prenez garde; il affirme, mfiez-vous; il
fait un serment, tremblez.

Machiavel a fait des petits. Louis Bonaparte en est un.

Annoncer une normit dont le monde se rcrie, la dsavouer avec
indignation, jurer ses grands dieux, se dclarer honnte homme, puis, au
moment o l'on se rassure et o l'on rit de l'normit en question,
l'excuter. Ainsi il a fait pour le coup d'tat, ainsi pour les dcrets
de proscription, ainsi pour la spoliation des princes d'Orlans; ainsi
il fera pour l'invasion de la Belgique et de la Suisse, et pour le
reste. C'est l son procd; pensez-en ce que vous voudrez; il s'en
sert, il le trouve bon, cela le regarde. Il aura  dmler la chose avec
l'histoire.

On est de son cercle intime; il laisse entrevoir un projet qui semble,
non immoral, on n'y regarde pas de si prs, mais insens et dangereux,
et dangereux pour lui-mme; on lve des objections; il coute, ne
rpond pas, cde quelquefois pour deux ou trois jours, puis reprend son
dessein, et fait sa volont.

Il y a  sa table, dans son cabinet de l'lyse, un tiroir souvent
entr'ouvert. Il tire de l un papier, le lit  un ministre, c'est un
dcret. Le ministre adhre ou rsiste. S'il rsiste, Louis Bonaparte
rejette le papier dans le tiroir o il y a beaucoup d'autres paperasses,
rves d'homme tout-puissant, ferme ce tiroir, en prend la clef, et s'en
va sans dire un mot. Le ministre salue et se retire charm de la
dfrence. Le lendemain matin, le dcret est au _Moniteur_.

Quelquefois avec la signature du ministre.

Grce  cette faon de faire, il a toujours  son service l'inattendu,
grande force; et, ne rencontrant en lui-mme aucun obstacle intrieur
dans ce que les autres hommes appellent conscience, il pousse son
dessein, n'importe  travers quoi, nous l'avons dit, n'importe sur quoi,
et touche son but.

Il recule quelquefois, non devant l'effet moral de ses actes, mais
devant l'effet matriel. Les dcrets d'expulsion de quatrevingt-quatre
reprsentants, publis le 6 janvier par _le Moniteur_, rvoltrent le
sentiment public. Si bien lie que ft la France, on sentit le
tressaillement. On tait encore trs prs du 2 dcembre; toute motion
pouvait avoir son danger. Louis Bonaparte le comprit. Le lendemain 10,
un second dcret d'expulsion devait paratre, contenant huit cents noms.
Louis Bonaparte se fit apporter l'preuve du _Moniteur_, la liste
remplissait quatorze colonnes du journal officiel. Il froissa l'preuve,
la jeta au feu, et le dcret ne parut pas. Les proscriptions
continurent, sans dcret.

Dans ses entreprises il a besoin d'aides et de collaborateurs; il lui
faut ce qu'il appelle lui-mme des hommes. Diogne les cherchait
tenant une lanterne, lui il les cherche un billet de banque  la main.
Il les trouve. De certains cts de la nature humaine produisent toute
une espce de personnages dont il est le centre naturel et qui se
groupent ncessairement autour de lui selon cette mystrieuse loi de
gravitation qui ne rgit pas moins l'tre moral que l'atome cosmique.
Pour entreprendre l'acte du 2 dcembre, pour l'excuter et pour le
complter, il lui fallait de ces hommes; il en eut. Aujourd'hui il en
est environn; ces hommes lui font cour et cortge; ils mlent leur
rayonnement au sien.  de certaines poques de l'histoire, il y a des
pliades de grands hommes;  d'autres poques, il y a des pliades de
chenapans.

Pourtant, ne pas confondre l'poque, la minute de Louis Bonaparte, avec
le dix-neuvime sicle; le champignon vnneux pousse au pied du chne,
mais n'est pas le chne.

M. Louis Bonaparte a russi. Il a pour lui dsormais l'argent, l'agio,
la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes
qui passent si facilement d'un bord  l'autre quand il n'y a  enjamber
que de la honte. Il a fait de M. Changarnier une dupe, de M. Thiers une
bouche, de M. de Montalembert un complice, du pouvoir une caverne, du
budget sa mtairie. On grave  la Monnaie une mdaille, dite mdaille du
2 dcembre, en l'honneur de la manire dont il tient ses serments. La
frgate _la Constitution_ a t dbaptise, et s'appelle la frgate
_l'lyse_. Il peut, quand il voudra, se faire sacrer par M. Sibour et
changer la couchette de l'lyse contre le lit des Tuileries. En
attendant, depuis sept mois, il s'tale; il a harangu, triomph,
prsid des banquets, donn des bals, dans, rgn, parad et fait la
roue; il s'est panoui dans sa laideur  une loge d'Opra, il s'est fait
appeler prince-prsident, il a distribu des drapeaux  l'arme et des
croix d'honneur aux commissaires de police. Quand il s'est agi de se
choisir un symbole, il s'est effac et a pris l'aigle; modestie
d'pervier.




VII

POUR FAIRE SUITE AUX PANGYRIQUES


Il a russi. Il en rsulte que les apothoses ne lui manquent pas. Des
pangyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant,
c'est que dans toutes les qualits qu'on lui reconnat depuis le 2
dcembre, dans tous les loges qu'on lui adresse, il n'y a pas un mot
qui sorte de ceci: habilet, sang-froid, audace, adresse, affaire
admirablement prpare et conduite, instant bien choisi, secret bien
gard, mesures bien prises. Fausses clefs bien faites. Tout est l.
Quand ces choses sont dites, tout est dit,  part quelques phrases sur
la clmence; et encore est-ce qu'on n'a pas lou la magnanimit de
Mandrin qui, quelquefois, ne prenait pas tout l'argent, et de Jean
l'corcheur qui, quelquefois, ne tuait pas tous les voyageurs!

En dotant M. Bonaparte de douze millions, plus quatre millions pour
l'entretien des chteaux, le snat, dot par M. Bonaparte d'un million,
flicite M. Bonaparte d'avoir sauv la socit,  peu prs comme un
personnage de comdie en flicite un autre d'avoir sauv la caisse.

Quant  moi, j'en suis encore  chercher, dans les glorifications que
font de M. Bonaparte ses plus ardents apologistes, une louange qui ne
conviendrait pas  Cartouche et  Poulailler aprs un bon coup; et je
rougis quelquefois, pour la langue franaise et pour le nom de Napolon,
des termes vraiment un peu crus et trop peu gazs et trop appropris aux
faits, dans lesquels la magistrature et le clerg flicitent cet homme
pour avoir vol le pouvoir avec effraction de la constitution et s'tre
nuitamment vad de son serment.

Aprs que toutes les effractions et tous les vols dont se compose le
succs de sa politique ont t accomplis, il a repris son vrai nom;
chacun alors a reconnu que cet homme tait un monseigneur. C'est M.
Fortoul[8], disons-le en son honneur, qui s'en est aperu le premier.

Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on
mesure le succs et qu'on le trouve si norme, il est impossible que
l'esprit n'prouve pas quelque surprise. On se demande: comment a-t-il
fait? On dcompose l'aventure et l'aventurier, et, en laissant  part le
parti qu'il tire de son nom et certains faits extrieurs dont il s'est
aid dans son escalade, on ne trouve au fond de l'homme et de son
procd que deux choses, la ruse et l'argent.

La ruse; nous avons caractris dj ce grand ct de Louis Bonaparte,
mais il est utile d'y insister.

Le 27 novembre 1848, il disait  ses concitoyens dans son manifeste:

Je me sens oblig de vous faire connatre mes sentiments et mes
principes. _Il ne faut pas qu'il y ait d'quivoque entre vous et moi. Je
ne suis pas un ambitieux..._ lev dans les pays _libres_,  l'cole du
malheur, _je resterai toujours fidle_ aux devoirs que m'imposeront vos
suffrages et les volonts de l'assemble.

_Je mettrai mon honneur  laisser, au bout de quatre ans,  mon
successeur, le pouvoir affermi, la libert intacte, un progrs rel
accompli._

Le 31 dcembre 1849, dans son premier message  l'assemble, il
crivait: Je veux tre digne de la confiance de la nation en maintenant
la constitution _que j'ai jure_. Le 12 novembre 1850, dans son second
message annuel  l'assemble, il disait: Si la constitution renferme
des vices et des dangers, vous tes libres de les faire ressortir aux
yeux du pays; moi seul, _li par mon serment_, je me renferme dans les
strictes limites qu'elle a traces. Le 4 septembre de la mme anne, 
Caen, il disait: Lorsque partout la prosprit semble renatre, il
serait bien coupable, celui qui tenterait d'en arrter l'essor _par le
changement de ce qui existe aujourd'hui._ Quelque temps auparavant, le
22 juillet 1849, lors de l'inauguration du chemin de fer de
Saint-Quentin, il tait all  Ham, il s'tait frapp la poitrine devant
les souvenirs de Boulogne, et il avait prononc ces paroles solennelles:

Aujourd'hui qu'lu par la France entire je suis devenu le chef
lgitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une
captivit qui avait pour cause _l'attaque contre un gouvernement
rgulier_.

Quand on a vu combien les rvolutions les plus justes entranent de
maux aprs elles, on comprend  peine _l'audace d'avoir voulu assumer
sur soi la terrible responsabilit d'un changement_; je ne me plains
donc pas d'avoir _expi ici_, par un emprisonnement de six annes, _ma
tmrit contre les lois de ma patrie_, et c'est avec bonheur que, dans
ces lieux mmes o j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur
des hommes qui sont dtermins, malgr leurs convictions, _ respecter
les institutions de leur pays_.[9]

Tout en disant cela, il conservait au fond de son coeur, et il l'a prouv
depuis  sa faon, cette pense crite par lui dans cette mme prison de
Ham: Rarement les grandes entreprises russissent du premier coup.

Vers la mi-novembre 1851, le reprsentant F..., lysen, dnait chez M.
Bonaparte:

--Que dit-on dans Paris et  l'assemble? demanda le prsident au
reprsentant.

--H, prince!

--Eh bien?

--On parle toujours...

--De quoi?

--Du coup d'tat.

--Et l'assemble, y croit-elle?

--Un peu, prince.

--Et vous?

--Moi, pas du tout.

Louis Bonaparte prit vivement les deux mains de M. F..., et lui dit avec
attendrissement:

--Je vous remercie, monsieur F...; vous, du moins vous ne me croyez pas
un coquin!

Ceci se passait quinze jours avant le 2 dcembre.

 cette poque, et dans ce moment-l mme, de l'aveu du complice Maupas,
on prparait Mazas.

L'argent; c'est l l'autre force de M. Bonaparte.

Parlons des faits prouvs juridiquement par les procs de Strasbourg et
de Boulogne.

 Strasbourg, le 30 octobre 1836, le colonel Vaudrey, complice de M.
Bonaparte, charge les marchaux des logis du 4e rgiment d'artillerie de
partager entre les canonniers de chaque batterie deux pices d'or.

Le 5 aot 1840, dans le paquebot, nolis par lui, _la Ville
d'Edimbourg_, en mer, M. Bonaparte appelle autour de lui les soixante
pauvres diables, ses domestiques, qu'il avait tromps en leur faisant
accroire qu'il allait  Hambourg en excursion de plaisir; il les
harangue du haut d'une de ses voitures accroches sur le pont, leur
dclare son projet, leur jette leurs dguisements de soldats, et leur
donne  chacun cent francs par tte; puis il les fait boire. Un peu de
crapule ne gte pas les grandes entreprises.--J'ai vu, a dit devant la
cour des pairs le tmoin Hobbs[10], garon de barre, j'ai vu dans la
chambre beaucoup d'argent. Les passagers me paraissaient lire des
imprims... Les passagers ont pass toute la nuit  boire et  manger.
Je ne faisais rien autre chose que de dboucher des bouteilles et servir
 manger. Aprs le garon de barre, voici le capitaine. Le juge
d'instruction demande au capitaine Crow:--Avez-vous vu les passagers
boire?--Crow: Avec excs; je n'ai jamais vu semblable chose[11]. On
dbarque, on rencontre le poste de douaniers de Wimereux. M. Louis
Bonaparte dbute par offrir au lieutenant de douaniers une pension de
douze cents francs. Le juge d'instruction:--N'avez-vous pas offert au
commandant du poste une somme d'argent s'il voulait marcher avec
vous?--Le prince: Je la lui ai fait offrir, mais il l'a refuse[12].

On arrive  Boulogne. Ses aides de camp--il en avait ds lors--portaient
suspendus  leur cou des rouleaux de fer-blanc pleins de pices d'or.
D'autres suivaient avec des sacs de monnaie  la main[13]. On jette de
l'argent aux pcheurs et aux paysans en les invitant  crier: vive
l'empereur! Il suffit de trois cents gueulards, avait dit un des
conjurs[14].

Louis Bonaparte aborde le 42e, casern  Boulogne. Il dit au voltigeur
Georges Koehly: _Je suis Napolon_; vous aurez des grades et des
dcorations. Il dit au voltigeur Antoine Gendre: _Je suis le fils de
Napolon_; nous allons  l'htel du Nord commander un dner pour moi et
pour vous. Il dit au voltigeur Jean Meyer: _Vous serez bien pays_; il
dit au voltigeur Joseph Mny: _Vous viendrez  Paris, vous serez bien
pays[15]_.

Un officier  ct de lui tenait  la main son chapeau plein de pices
de cinq francs qu'il distribuait aux curieux, en disant: Criez: vive
l'empereur![16]

Le grenadier Geoffroy, dans sa dposition, caractrise en ces termes la
tentative faite sur sa chambre par un officier et par un sergent, du
complot: Le sergent portait une bouteille, et l'officier avait le sabre
 la main. Ces deux lignes, c'est tout le 2 dcembre.

Poursuivons.

Le lendemain, 17 juin, le commandant Msonan, que je croyais parti,
entre dans mon cabinet, annonc toujours par mon aide de camp. Je lui
dis: Commandant, je vous croyais parti.--Non, mon gnral, je ne suis
pas parti. J'ai une lettre  vous remettre.--Une lettre! et de
qui?--Lisez, mon gnral.

Je le fais asseoir; je prends la lettre; mais, au moment de l'ouvrir,
je m'aperus que la suscription portait:  M. _le commandant Msonan_.
Je lui dis:

Mais, mon cher commandant, c'est pour vous, ce n'est pas pour
moi.--Lisez, mon gnral!--J'ouvre la lettre et je lis:

--Mon cher commandant, il est de la plus grande ncessit que vous
voyiez de suite le gnral en question; vous savez que c'est un homme
d'excution et sur qui on peut compter. Vous savez aussi que c'est un
homme que j'ai not pour tre un jour marchal de France. _Vous lui
offrirez 100,000 francs de ma part_, et vous lui demanderez chez quel
banquier ou chez quel notaire il veut _que je lui fasse compter 300,000
francs_, dans le cas o il perdrait son commandement.

Je m'arrtai, l'indignation me gagnant; je tournai le feuillet, et je
vis que la lettre tait signe: _Louis-Napolon..._

...Je remis cette lettre au commandant, en lui disant que c'tait un
parti ridicule et perdu.

Qui parle ainsi? le gnral Magnan. O? en pleine cour des pairs. Devant
qui? Quel est l'homme assis sur la sellette, l'homme que Magnan couvre
de ridicule, l'homme vers lequel Magnan tourne sa face indigne?
Louis Bonaparte.

L'argent, et avec l'argent l'orgie, ce fut l son moyen d'action dans
ses trois entreprises,  Strasbourg,  Boulogne,  Paris. Deux
avortements, un succs. Magnan, qui se refusa  Boulogne, se vendit 
Paris. Si Louis Bonaparte avait t vaincu le 2 dcembre, de mme qu'on
a trouv sur lui,  Boulogne, les cinq cent mille francs de Londres, on
aurait trouv  l'lyse les vingt-cinq millions de la Banque.

Il y a donc eu en France, il faut en venir  parler froidement de ces
choses, en France, dans ce pays de l'pe, dans ce pays des chevaliers,
dans ce pays de Hoche, de Drouot et de Bayard, il y a eu un jour o un
homme, entour de cinq ou six grecs politiques, experts en guet-apens et
maquignons de coups d'tat, accoud dans un cabinet dor, les pieds sur
les chenets, le cigare  la bouche, a tarif l'honneur militaire, l'a
pes dans un trbuchet comme denre, comme chose vendable et achetable,
a estim le gnral un million et le soldat un louis, et a dit de la
conscience de l'arme franaise: cela vaut tant.

Et cet homme est le neveu de l'empereur.

Du reste, ce neveu n'est pas superbe; il sait s'accommoder aux
ncessits de ses aventures, et il prend facilement et sans rvolte le
pli quelconque de la destine. Mettez-le  Londres, et, qu'il ait
intrt  complaire au gouvernement anglais, il n'hsitera point, et, de
cette mme main qui veut saisir le sceptre de Charlemagne, il empoignera
le bton du policeman. Si je n'tais Napolon, je voudrais tre Vidocq.

Et maintenant la pense s'arrte.

Et voil par quel homme la France est gouverne! Que dis-je, gouverne?
possde souverainement!

Et chaque jour, et tous les matins, par ses dcrets, par ses messages,
par ses harangues, par toutes les fatuits inoues qu'il tale dans le
_Moniteur_, cet migr, qui ne connat pas la France, fait la leon  la
France! et ce faquin dit  la France qu'il l'a sauve! Et de qui?
d'elle-mme! Avant lui la providence ne faisait que des sottises; le bon
Dieu l'a attendu pour tout remettre en ordre; enfin il est venu! Depuis
trente-six ans il y avait en France toutes sortes de choses
pernicieuses: cette sonorit, la tribune; ce vacarme, la presse; cette
insolence, la pense; cet abus criant, la libert; il est venu, lui, et
 la place de la tribune il a mis le snat;  la place de la presse, la
censure;  la place de la pense, l'ineptie;  la place de la libert,
le sabre; et de par le sabre, la censure, l'ineptie et le snat, la
France est sauve! Sauve, bravo! et de qui, je le rpte? d'elle-mme;
car, qu'tait-ce que la France, s'il vous plat? c'tait une peuplade de
pillards, de voleurs, de Jacques, d'assassins et de dmagogues. Il a
fallu la lier, cette forcene, cette France, et c'est M. Bonaparte Louis
qui lui a mis les poucettes. Maintenant elle est au cachot,  la dite,
au pain et  l'eau, punie, humilie, garrotte, sous bonne garde; soyez
tranquilles, le sieur Bonaparte, gendarme  la rsidence de l'lyse, en
rpond  l'Europe; il en fait son affaire; cette misrable France a la
camisole de force, et si elle bouge!...--Ah! qu'est-ce que c'est que ce
spectacle-l? qu'est-ce que c'est que ce rve-l? qu'est-ce que c'est
que ce cauchemar-l? d'un ct une nation, la premire des nations, et
de l'autre un homme, le dernier des hommes, et voil ce que cet homme
fait  cette nation! Quoi! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il
la raille, il la brave, il la nie, il l'insulte, il la bafoue! Quoi! il
dit: il n'y a que moi! Quoi! dans ce pays de France o l'on ne pourrait
pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple! Ah! quelle
abominable honte! chaque fois que M. Bonaparte crache, il faut que tous
les visages s'essuient! Et cela pourrait durer! et vous me dites que
cela durera! non! non! par tout le sang que nous avons tous dans les
veines, non! cela ne durera pas! Ah! si cela durait, c'est qu'en effet
il n'y aurait pas de Dieu dans le ciel, ou qu'il n'y aurait plus de
France sur la terre!




LIVRE DEUXIEME

LE GOUVERNEMENT




I

LA CONSTITUTION


Roulement de tambour; manants, attention!

LE PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE,

Considrant que--toutes les lois restrictives de la libert de la
presse ayant t rapportes, toutes les lois contre l'affichage et le
colportage ayant t abolies, le droit de runion ayant t pleinement
rtabli, toutes les lois inconstitutionnelles et toutes les mesures
d'tat de sige ayant t supprimes, chaque citoyen ayant pu dire ce
qu'il a voulu par toutes les formes de publicit, journal, affiche,
runion lectorale, tous les engagements pris, notamment le serment du
20 dcembre 1848, ayant t scrupuleusement tenus, tous les faits ayant
t approfondis, toutes les questions poses et claircies, toutes les
candidatures publiquement dbattues sans qu'on puisse allguer que la
moindre violence ait t exerce contre le moindre citoyen,--dans la
libert la plus complte, en un mot;

Le peuple souverain, interrog sur cette question:

Le peuple franais entend-il se remettre pieds et poings lis  la
discrtion de M. Louis Bonaparte?

A rpondu OUI par sept millions cinq cent mille suffrages.
(_Interruption de l'auteur_:--Nous reparlerons des 7,500,000 suffrages.)

PROMULGUE

LA CONSTITUTION DONT LA TENEUR SUIT:

_Article premier._ La constitution reconnat, confirme et garantit les
grands principes proclams en 1789, et qui sont la base du droit public
des franais.

_Article deuxime et suivants._ La tribune et la presse, qui
entravaient la marche du progrs, sont remplaces par la police et la
censure et par les discussions secrtes du snat, du corps lgislatif et
du conseil d'tat.

_Article dernier._ Cette chose qu'on appelait l'intelligence humaine
est supprime.

Fait au palais des Tuileries, 14 janvier 1852.

LOUIS-NAPOLON.

Vu et scell du grand sceau.

_Le garde des sceaux, ministre de la justice,_

E. ROUHER.

Cette constitution, qui proclame et affirme hautement la rvolution de
1789 dans ses principes et dans ses consquences, et qui abolit
seulement la libert, a t videmment et heureusement inspire  M.
Bonaparte par une vieille affiche d'un thtre de province qu'il est 
propos de rappeler:

     AUJOURD'HUI

     GRANDE REPRSENTATION

     DE

     LA DAME BLANCHE

     OPRA EN 3 ACTES

_Nota._ La musique, qui embarrassait la marche de l'action, sera
remplace par un dialogue vif et piquant.




II

LE SNAT


Le dialogue vif et piquant, c'est le conseil d'tat, le corps lgislatif
et le snat.

Il y a donc un snat? Sans doute. Ce grand corps, ce pouvoir
pondrateur, ce modrateur suprme est mme la principale splendeur
de la constitution. Occupons-nous-en.

Snat. C'est un snat. De quel snat parlez-vous? Est-ce du snat qui
dlibrait sur la sauce  laquelle l'empereur mangerait le turbot?
Est-ce du snat dont Napolon disait, le 5 avril 1814: Un signe tait
un ordre pour le snat, et il faisait toujours plus qu'on ne dsirait de
lui? Est-ce du snat dont Napolon disait en 1805: Les lches ont eu
peur de me dplaire?[17] Est-ce du snat qui arrachait  peu prs le
mme cri  Tibre: Ah! les infmes! plus esclaves qu'on ne veut!
Est-ce du snat qui faisait dire  Charles XII: Envoyez ma botte 
Stockholm.--Pourquoi faire, sire? demandait le ministre.--Pour prsider
le snat.--Non, ne plaisantons pas. Ils sont quatrevingts cette anne,
ils seront cent cinquante l'an prochain. Ils ont,  eux seuls, et en
toute jouissance, quatorze articles de la constitution, depuis l'article
19 jusqu' l'article 33. Ils sont gardiens des liberts publiques;
leurs fonctions sont gratuites, article 22; en consquence, ils ont de
quinze  trente mille francs par an. Ils ont cette spcialit de toucher
leur traitement, et cette proprit de ne point s'opposer  la
promulgation des lois. Ils sont tous des illustrations[18]. Ceci n'est
pas un snat manqu[19], comme celui de l'autre Napolon; ceci est un
snat srieux; les marchaux en sont, les cardinaux en sont, M. Leboeuf
en est.

--Que faites-vous dans ce pays? demande-t-on au snat.--Nous sommes
chargs de garder les liberts publiques.--Qu'est-ce que tu fais dans
cette ville? demande Pierrot  Arlequin.--Je suis charg, dit Arlequin,
de peigner le cheval de bronze.

On sait ce que c'est que l'esprit de corps; cet esprit poussera le
snat  augmenter par tous les moyens son pouvoir. Il dtruira, s'il le
peut, le corps lgislatif, et, si l'occasion s'en prsente, il pactisera
avec les Bourbons.

Qui dit ceci? le premier consul. O? Aux Tuileries, en avril 1804.

Sans titre, sans pouvoir, et en violation de tous les principes, il a
livr la patrie et consomm sa ruine. Il a t le jouet de hauts
intrigants... Je ne sache pas de corps qui doive s'inscrire dans
l'histoire avec plus d'ignominie que le snat.

Qui dit cela? l'empereur. O?  Sainte-Hlne.

Il y a donc un snat dans la constitution du 14 janvier. Mais,
franchement, c'est une faute. On est accoutum, maintenant que l'hygine
publique a fait des progrs,  voir la voie publique mieux tenue que
cela. Depuis le snat de l'empire, nous croyions qu'on ne dposait plus
de snat le long des constitutions.




III

LE CONSEIL D'TAT ET LE CORPS LGISLATIF


Il y a aussi le conseil d'tat et le corps lgislatif: le conseil d'tat
joyeux, pay, joufflu, rose, gras, frais, l'oeil vif, l'oreille rouge, le
verbe haut, l'pe au ct, du ventre, brod en or; le corps lgislatif,
ple, maigre, triste, brod en argent. Le conseil d'tat va, vient,
entre, sort, revient, rgle, dispose, dcide, tranche, ordonne, voit
face  face Louis-Napolon. Le corps lgislatif marche sur la pointe du
pied, roule son chapeau dans ses mains, met le doigt sur sa bouche,
sourit humblement, s'assied sur le coin de sa chaise, et ne parle que
quand on l'interroge. Ses paroles tant naturellement obscnes, dfense
aux journaux d'y faire la moindre allusion. Le corps lgislatif vote les
lois et l'impt, article 39, et quand, croyant avoir besoin d'un
renseignement, d'un dtail, d'un chiffre, d'un claircissement, il se
prsente chapeau bas  la porte des ministres pour parler aux
ministres, l'huissier l'attend dans l'antichambre et lui donne, en
clatant de rire, une chiquenaude sur le nez. Tels sont les droits du
corps lgislatif.

Constatons que cette situation mlancolique commenait en juin 1852 
arracher quelques soupirs aux individus lgiaques qui font partie de la
chose. Le rapport de la commission du budget restera dans la mmoire des
hommes comme un des plus dchirants chefs-d'oeuvre du genre plaintif.
Redisons ces suaves accents:

Autrefois, vous le savez, les communications ncessaires en pareil cas
existaient directement entre les commissions et les ministres. C'est 
ceux-ci qu'on s'adressait pour obtenir les documents indispensables 
l'examen des affaires. Ils venaient eux-mmes, avec les chefs de leurs
diffrents services, donner des explications verbales, suffisantes
souvent pour prvenir toute discussion ultrieure. Et les rsolutions
que la commission du budget arrtait aprs les avoir entendus taient
directement soumises  la chambre.

Aujourd'hui nous ne pouvons avoir de rapport avec le gouvernement que
par l'intermdiaire du conseil d'tat, qui, confident et organe de sa
pense, a seul le droit de transmettre au corps lgislatif les documents
qu' son tour il se fait remettre par les ministres.

En un mot, pour les rapports crits comme pour les communications
verbales, les commissaires du gouvernement remplacent les ministres avec
lesquels ils ont d pralablement s'entendre.

Quant aux modifications que la commission peut vouloir proposer, soit
par suite d'adoption d'amendements prsents par des dputs, soit
d'aprs son propre examen du budget, elles doivent, avant que vous soyez
appels  en dlibrer, tre renvoyes au conseil d'tat et y tre
discutes.

L (il est impossible de ne pas le faire remarquer) elles n'ont pas
d'interprtes, pas de dfenseurs officiels.

Ce mode de procder parat driver de la constitution elle-mme; et,
_si nous en parlons_, c'est _uniquement_ pour vous montrer qu'il a d
entraner des _lenteurs_ dans l'accomplissement de la tche de la
commission du budget[20].

On n'est pas plus tendre dans le reproche; il est impossible de recevoir
avec plus de chastet et de grce ce que M. Bonaparte, dans son style
d'autocrate, appelle des _garanties de calme_[21], et ce que Molire,
dans sa libert de grand crivain, appelle des coups de pied[22]...

Il y a donc dans la boutique o se fabriquent les lois et les budgets un
matre de la maison, le conseil d'tat, et un domestique, le corps
lgislatif. Aux termes de la constitution, qui est-ce qui nomme le
matre de la maison? M. Bonaparte. Qui est-ce qui nomme le domestique?
La nation. C'est bien.




IV

LES FINANCES


Notons qu' l'ombre de ces institutions sages et grce au coup d'tat,
qui, comme on sait, a rtabli l'ordre, les finances, la scurit, et la
prosprit publique, le budget, de l'aveu de M. Gouin, se solde avec
cent vingt-trois millions de dficit.

Quant au mouvement commercial depuis le coup d'tat, quant  la
prosprit des intrts, quant  la reprise des affaires, il suffit,
pour l'apprcier, de rejeter les mots et de prendre les chiffres. En
fait de chiffres, en voici un qui est officiel et qui est dcisif: les
escomptes de la Banque de France n'ont produit pendant le premier
semestre de 1852 que 589,502 fr. 62 c. pour la caisse centrale, et les
bnfices des succursales ne se sont levs qu' 651,108 fr. 7 c. C'est
la Banque elle-mme qui en convient dans son rapport semestriel.

Du reste M. Bonaparte ne se gne pas avec l'impt. Un beau matin il
s'veille, bille, se frotte les yeux, prend une plume et dcrte quoi?
le budget. Achmet III voulut un jour lever des impts  sa fantaisie.

--Invincible seigneur, lui dit son vizir, tes sujets ne peuvent tre
imposs au del de ce que la loi et le prophte prescrivent.

Ce mme Bonaparte tant  Ham avait crit:

Si les sommes prleves chaque anne sur la gnralit des habitants
sont employes  des usages improductifs, comme  crer _des places
inutiles,  lever des monuments striles,  entretenir au milieu d'une
paix profonde une arme plus dispendieuse que celle qui vainquit 
Austerlitz_, l'impt dans ce cas devient un fardeau crasant; il puise
le pays, il prend sans rendre[23].

 propos de ce mot, budget, une observation nous vient  l'esprit.
Aujourd'hui, en 1852, les vques et les conseillers  la cour de
cassation ont cinquante francs par jour, les archevques, les
conseillers d'tat, les premiers prsidents et les procureurs gnraux
ont par jour chacun soixante-neuf francs; les snateurs, les prfets et
les gnraux de division reoivent par jour quatrevingt-trois francs;
les prsidents de section du conseil d'tat, par jour, deux cent
vingt-deux francs; les ministres, par jour, deux cent cinquante-deux
francs; monseigneur le prince-prsident, en comprenant comme de juste
dans sa dotation la somme pour les chteaux royaux, touche par jour
quarante-quatre mille quatre cent quarante-quatre francs quarante-quatre
centimes. On a fait la rvolution du 2 dcembre contre les Vingt-Cinq
Francs!




V

LA LIBERT DE LA PRESSE


Nous venons de voir ce que c'est que la lgislature, ce que c'est que
l'administration, ce que c'est que le budget.

Et la justice! Ce qu'on appelait autrefois la cour de cassation n'est
plus que le greffe d'enregistrement des conseils de guerre. Un soldat
sort du corps de garde et crit en marge du livre de la loi: _je veux_
ou _je ne veux pas_. Partout le caporal ordonne et le magistrat
contre-signe. Allons, retroussez vos toges, marchez, ou sinon!...--De l
ces jugements, ces arrts, ces condamnations abominables! Quel spectacle
que ce troupeau de juges, la tte basse et le dos tendu, mens, la
crosse aux reins, aux iniquits et aux turpitudes!

Et la libert de la presse! qu'en dire? N'est-il pas drisoire seulement
de prononcer ce mot? Cette presse libre, honneur de l'esprit franais,
clart faite de tous les points  la fois sur toutes les questions,
veil perptuel de la nation, o est-elle? qu'est-ce que M. Bonaparte en
a fait? Elle est o est la tribune.  Paris, vingt journaux anantis;
dans les dpartements, quatrevingts; cent journaux supprims;
c'est--dire,  ne voir que le ct matriel de la question, le pain t
 d'innombrables familles; c'est--dire, sachez-le, bourgeois, cent
maisons confisques, cent mtairies prises  leurs propritaires, cent
coupons de rente arrachs du grand-livre. Identit profonde des
principes; la libert supprime, c'est la proprit dtruite. Que les
idiots gostes, applaudisseurs du coup d'tat, mditent ceci!

Pour loi de la presse, un dcret pos sur elle; un fetfa, un firman dat
de l'trier imprial; le rgime de l'avertissement. On le connat, ce
rgime. On le voit tous les jours  l'oeuvre. Il fallait ces gens-l pour
inventer cette chose-l. Jamais le despotisme ne s'est montr plus
lourdement insolent et bte que dans cette espce de censure du
lendemain, qui prcde et annonce la suppression, et qui donne la
bastonnade  un journal avant de le tuer. Dans ce gouvernement le niais
corrige l'atroce et le tempre. Tout le dcret de la presse peut se
rsumer en une ligne: Je permets que tu parles, mais j'exige que tu te
taises. Qui donc rgne? Est-ce Tibre? Est-ce Schahabaham?--Les trois
quarts des journalistes rpublicains dports ou proscrits, le reste
traqu par les commissions mixtes, dispers, errant, cach;  et l,
dans quatre ou cinq journaux survivants, dans quatre ou cinq journaux
indpendants, mais guetts, sur la tte desquels pend le gourdin de
Maupas, quinze ou vingt crivains courageux, srieux, purs, honntes,
gnreux, qui crivent, la chane au cou et le boulet au pied; le talent
entre deux factionnaires, l'indpendance billonne, l'honntet garde
 vue, et Veuillot criant: Je suis libre!




VI

NOUVEAUTS EN FAIT DE LGALIT


La presse a le droit d'tre censure, le droit d'tre avertie, le droit
d'tre suspendue, le droit d'tre supprime; elle a mme le droit d'tre
juge. Juge! par qui? Par les tribunaux. Quels tribunaux? les tribunaux
correctionnels. Et cet excellent jury tri? Progrs; il est dpass. Le
jury est loin derrire nous, nous revenons aux juges du gouvernement:
La rpression est plus rapide et plus efficace, comme dit matre
Rouher. Et puis, c'est mieux; appelez les causes: police
correctionnelle, sixime chambre; premire affaire, le nomm Roumage,
escroc; deuxime affaire, le nomm Lamennais, crivain. Cela fait bon
effet, et accoutume le bourgeois  dire indistinctement un crivain et
un escroc.--Certes, c'est l un avantage; mais au point de vue pratique,
au point de vue de la pression, le gouvernement est-il bien sr de ce
qu'il a fait l? est-il bien sr que la sixime chambre vaudra mieux que
cette bonne cour d'assises de Paris, par exemple, laquelle avait pour la
prsider des Partarieu-Lafosse si abjects, et pour la haranguer des Suin
si bas et des Mongis si plats? Peut-il raisonnablement esprer que les
juges correctionnels seront encore plus lches et plus mprisables que
cela? Ces juges-l, tout pays qu'ils sont, travailleront-ils mieux que
ce jury-escouade, qui avait le ministre public pour caporal et qui
prononait des condamnations et gesticulait des verdicts avec la
prcision de la charge en douze temps, si bien que le prfet de police
Carlier disait avec bonhomie  un avocat clbre, M. Desm.: _--Le jury!
quelle bte d'institution! quand on ne le fait pas, jamais il ne
condamne; quand on le fait, il condamne toujours._--Pleurons cet honnte
jury que Carlier faisait et que Rouher a dfait.

Ce gouvernement se sent hideux. Il ne veut pas de portrait, surtout pas
de miroir. Comme l'orfraie, il se rfugie dans la nuit; si on le voyait,
il en mourrait. Or il veut durer. Il n'entend pas qu'on parle de lui; il
n'entend pas qu'on le raconte. Il a impos le silence  la presse en
France. On vient de voir comment. Mais faire taire la presse en France,
ce n'est qu'un demi-succs. On veut la faire taire  l'tranger. On a
essay deux procs en Belgique; procs du _Bulletin franais_, procs de
_la Nation_. Le loyal jury belge a acquitt. C'est gnant. Que fait-on?
On prend les journaux belges par la bourse. Vous avez des abonns en
France; si vous nous discutez, vous n'entrerez pas. Voulez-vous
entrer? Plaisez. On tche de prendre les journaux anglais par la peur.
Si vous nous discutez...--dcidment, non, on ne veut pas tre
_discut!_--nous chasserons de France vos correspondants. La presse
anglaise a clat de rire. Mais ce n'est pas tout. Il y a des crivains
franais hors de France. Ils sont proscrits, c'est--dire libres. S'ils
allaient parler, ceux-l? S'ils allaient crire, ces dmagogues? Ils en
sont bien capables; il faut les en empcher. Comment faire? billonner
les gens  distance, ce n'est pas ais. M. Bonaparte n'a pas le bras si
long que a. Essayons pourtant, on leur fera des procs l o ils
seront. Soit, les jurys des pays libres comprendront que ces proscrits
reprsentent la justice et que le gouvernement bonapartiste, c'est
l'iniquit. Ces jurys feront ce qu'a fait le jury belge, ils
acquitteront. On priera les gouvernements amis d'expulser ces expulss,
de bannir ces bannis. Soit, les proscrits iront ailleurs; ils trouveront
toujours un coin de terre libre o ils pourront parler. Comment faire
pour les atteindre? Rouher s'est cotis avec Baroche, et  eux deux, ils
ont trouv ceci: bcler une loi sur les crimes commis par les franais 
l'tranger, et y glisser les dlits de presse. Le conseil d'tat a dit
oui et le corps lgislatif n'a pas dit non. Aujourd'hui c'est fait. Si
nous parlons hors de la France, on nous jugera en France; prison (pour
l'avenir, en cas), amendes et confiscations. Soit encore. Ce livre-ci
sera donc jug en France et l'auteur dment condamn, je m'y attends, et
je me borne  prvenir les individus quelconques, se disant magistrats,
qui, en robe noire ou en robe rouge, brasseront la chose, que le cas
chant, la condamnation  un maximum quelconque bel et bien prononce,
rien n'galera mon ddain pour le jugement, si ce n'est mon mpris pour
les juges. Ceci est mon plaidoyer.




VII

LES ADHRENTS


Qui se groupe autour de l'tablissement? Nous l'avons dit, le coeur se
soulve d'y songer. Ah! ces gouvernants d'aujourd'hui, nous les
proscrits d' prsent, nous nous les rappelons lorsqu'ils taient
reprsentants du peuple, il y a un an seulement, et qu'ils allaient et
venaient dans les couloirs de l'assemble, la tte haute, avec des
faons d'indpendance et des allures et des airs de s'appartenir. Quelle
superbe! et comme on tait fier! comme on mettait la main sur son coeur
en criant vive la rpublique! Et si,  la tribune, quelque terroriste,
quelque montagnard, quelque rouge faisait allusion au coup d'tat
complot et  l'empire projet, comme on lui vocifrait: Vous tes un
calomniateur! Comme on haussait les paules au mot de snat!--L'empire
aujourd'hui, s'criait l'un, ce serait la boue et le sang; vous nous
calomniez, nous n'y tremperons jamais!--l'autre affirmait qu'il n'tait
ministre du prsident que pour se dvouer  la dfense de la
constitution et des lois; l'autre glorifiait la tribune comme le
palladium du pays; l'autre rappelait le serment de Louis Bonaparte, et
disait: Doutez-vous que ce soit un honnte homme? Ceux-ci, ils sont
deux, ont t jusqu' voter et signer sa dchance, le 2 dcembre, dans
la mairie du dixime arrondissement; cet autre a envoy le 4 dcembre un
billet  celui qui crit ces lignes pour le fliciter d'avoir dict la
proclamation de la gauche qui met Louis Bonaparte _hors la loi_...--Et
les voil snateurs, conseillers d'tat, ministres, passements,
galonns, dors! Infmes! avant de broder vos manches, lavez vos mains!

M. Q.-B. va trouver M. O.-B. et lui dit: --Comprenez-vous l'aplomb de
ce Bonaparte? n'a-t-il pas os m'offrir une place de matre des
requtes?--Vous avez refus?--Certes. Le lendemain, offre d'une place
de conseiller d'tat, vingt-cinq mille francs; le matre des requtes
indign devient un conseiller d'tat attendri. M. Q.-B. accepte.

Une classe d'hommes s'est rallie en masse, les imbciles. Ils composent
la partie saine du corps lgislatif. C'est  eux que le chef de l'tat
adresse ce boniment:--La premire preuve de la constitution, d'origine
toute franaise, a d vous convaincre que nous possdions les conditions
d'un gouvernement fort et libre... Le contrle est srieux, la
discussion est libre et le vote de l'impt dcisif... Il y a en France
un gouvernement anim de la foi et de l'amour du bien, qui repose sur le
peuple, source de tout pouvoir; sur l'arme, source de toute force; sur
la religion, source de toute justice. Recevez l'assurance de mes
sentiments. Ces braves dupes, nous les connaissons aussi; nous en avons
vu bon nombre sur les bancs de la majorit  l'assemble lgislative.
Leurs chefs, oprateurs habiles, avaient russi  les terrifier, moyen
sr de les conduire o l'on voulait. Ces chefs, ne pouvant plus employer
utilement les anciens pouvantails, les mots _jacobin_ et
_sans-culotte_, dcidment trop uss, avaient remis  neuf le mot
_dmagogue_. Ces meneurs, rompus aux pratiques et aux manoeuvres,
exploitaient le mot la Montagne avec succs; ils agitaient  propos
cet effrayant et magnifique souvenir. Avec ces quelques lettres de
l'alphabet, groupes en syllabes et accentues
convenablement:--dmagogie,--montagnards,--partageux,--communistes,
rouges,--ils faisaient passer des lueurs devant les yeux des niais. Ils
avaient trouv moyen de pervertir les cerveaux de leurs collgues
ingnus au point d'y incruster, pour ainsi dire, des espces de
dictionnaires o chacune des expressions dont se servaient les orateurs
et les crivains de la dmocratie se trouvait immdiatement
traduite.--_Humanit_, lisez: _Frocit_;--_Bien-tre universel_, lisez:
_Bouleversement_--;--_Rpublique_, lisez:_Terrorisme_;--_Socialisme_,
lisez:_Pillage_;--_Fraternit_, lisez:_Massacre_; _vangile_, lisez:
_Mort aux riches_. De telle sorte que lorsqu'un orateur de la gauche
disait, par exemple: _Nous voulons la suppression de la guerre et
l'abolition de la peine de mort_, une foule de pauvres gens,  droite,
entendaient distinctement:_Nous voulons tout mettre  feu et  sang_,
et, furieux, montraient le poing  l'orateur. Aprs de tels discours o
il n'avait t question que de libert, de paix universelle, de
bien-tre par le travail, de concorde et de progrs, on voyait les
reprsentants de cette catgorie que nous avons dsigne en tte de ce
paragraphe se lever tout ples; ils n'taient pas bien srs de n'tre
pas dj guillotins et s'en allaient chercher leurs chapeaux pour voir
s'ils avaient encore leurs ttes.

Ces pauvres tres effars n'ont pas marchand leur adhsion au 2
dcembre. C'est pour eux qu'a t spcialement invente la
locution:--Louis-Napolon a sauv la socit.

Et ces ternels prfets, ces ternels maires, ces ternels capitouls,
ces ternels chevins, ces ternels complimenteurs du soleil levant ou
du lampion allum, qui arrivent, le lendemain du succs, au vainqueur,
au triomphateur, au matre,  sa majest Napolon le Grand,  sa majest
Louis XVIII,  sa majest Alexandre Ier,  sa majest Charles X,  sa
majest Louis-Philippe, au citoyen Lamartine, au citoyen Cavaignac, 
monseigneur le prince-prsident, agenouills, souriants, panouis,
apportant dans des plats les clefs de leurs villes et sur leurs faces
les clefs de leurs consciences!

Mais les imbciles, c'est vieux, les imbciles ont toujours fait partie
de toutes les institutions et sont presque une institution eux-mmes; et
quant aux prfets et capitouls, quant  ces adorateurs de tous les
lendemains, insolents de bonheur et de platitude, cela s'est vu dans
tous les temps. Rendons justice au rgime de dcembre; il n'a pas
seulement ces partisans-l, il a des adhrents et des cratures qui ne
sont qu' lui; il a produit des notabilits tout  fait neuves.

Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de
coquins. Il faut cette espce de bouleversements, ce genre de
dmnagements pour les leur faire voir. Alors les peuples s'merveillent
de ce qui sort de la poussire. C'est splendide  contempler. Tel qui
tait chauss, vtu et fam  faire crier aprs soi tous les chienlits
d'Europe, surgit ambassadeur. Celui-ci, qui entrevoyait Bictre et la
Roquette, se rveille gnral et grand-aigle de la lgion d'honneur.
Tout aventurier endosse un habit officiel, s'accommode un bon oreiller
bourr de billets de Banque, prend une feuille de papier blanc, et crit
dessus: Fin de mes aventures.--Vous savez bien? un tel?--Oui. Il est aux
galres?--Non, il est ministre.




VIII

MENS AGITAT MOLEM


Au centre est l'homme; l'homme que nous avons dit; l'homme punique;
l'homme fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir,
cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle
popularit froce, exploitant les cts encore sauvages du paysan et du
soldat, tchant de russir par les gosmes grossiers, par les passions
brutales, par les envies veilles, par les apptits excits; quelque
chose comme Marat prince, au but prs qui, chez Marat, tait grand et,
chez Louis Bonaparte, est petit; l'homme qui tue, qui dporte, qui
exile, qui expulse, qui proscrit, qui spolie; cet homme au geste
accabl,  l'oeil vitreux, qui marche d'un air distrait au milieu des
choses horribles qu'il fait, comme une sorte de somnambule sinistre.

On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise part, soit en bonne part,
car ces tres tranges ont d'tranges flatteurs:--C'est un dictateur,
c'est un despote, rien de plus.--C'est cela  notre avis, et c'est
aussi autre chose.

Le dictateur tait un magistrat. Tite-Live[24] et Cicron[25]
l'appellent _proetor maximus_; Snque[26] l'appelle _magister populi_;
ce qu'il dcrtait tait tenu pour arrt d'en haut; Tite-Live[27]
dit:_pro numine observatum_. Dans ces temps de civilisation incomplte,
la rigidit des lois antiques n'ayant pas tout prvu, sa fonction tait
de pourvoir au salut du peuple il tait le produit de ce texte: _salus
populi lex esto_ Il faisait porter devant lui les vingt-quatre haches,
signes du droit de vie et de mort. Il tait en dehors de la loi,
au-dessus de la loi, mais il ne pouvait toucher  la loi. La dictature
tait un voile derrire lequel la loi restait entire. La loi tait
avant le dictateur et tait aprs le dictateur. Elle le ressaisissait 
sa sortie. Il tait nomm pour un temps trs court, six mois; _semestris
dictatura_, dit Tite-Live[28]. Habituellement, comme si cet norme
pouvoir, mme librement consenti par le peuple, finissait par peser
comme un remords, le dictateur se dmettait avant la fin du terme.
Cincinnatus s'en alla au bout de huit jours. Il tait interdit au
dictateur de disposer des deniers publics sans autorisation du snat, et
de sortir de l'Italie. Il ne pouvait monter  cheval sans la permission
du peuple. Il pouvait tre plbien; Marcius Rutilus et Publius Philo
furent dictateurs. On crait un dictateur pour des objets fort
divers,--pour tablir des ftes  l'occasion des jours saints,--pour
enfoncer un clou sacr dans le mur du temple de Jupiter,--une fois, pour
nommer le snat. Rome rpublique porta quatrevingt-huit dictateurs.
Cette institution intermittente dura cent cinquante-trois ans, de l'an
552 de Rome  l'an 705. Elle commena par Servilius Geminus et arriva 
Csar en passant par Sylla.  Csar elle expira. La dictature tait
faite pour tre rpudie par Cincinnatus et pouse par Csar. Csar fut
cinq fois dictateur en cinq ans, de 706  711. Cette magistrature tait
dangereuse; elle finit par dvorer la libert.

M. Bonaparte est-il un dictateur? nous ne voyons pas d'inconvnient 
rpondre oui. _Prtor maximus_, gnral en chef? le drapeau le salue.
_Magister populi_, matre du peuple? demandez aux canons braqus sur les
places publiques. _Pro numine observatum_, tenu pour dieu? demandez  M.
Troplong. Il a nomm le snat; il a institu des jours fris; il a
pourvu au salut de la socit; il a enfonc un clou sacr dans le mur
du Panthon et il a accroch  ce clou son coup d'tat. Seulement il
fait et dfait la loi  sa fantaisie, il monte  cheval sans permission,
et quant aux six mois, il prend un peu plus de temps. Csar avait pris
cinq ans, il prend le double; c'est juste. Jules Csar cinq, M. Louis
Bonaparte dix, la proportion est garde.

Du dictateur passons au despote. C'est l'autre qualification presque
accepte par M. Bonaparte. Parlons un peu la langue du bas-empire. Elle
sied au sujet.

Le Despots venait aprs le Basileus. Il tait, entre autres attributs,
gnral de l'infanterie et de la cavalerie, _magister utriusque
exercitus_. Ce fut l'empereur Alexis, surnomm l'Ange, qui cra la
dignit de despots. Le despots tait moins que l'empereur et au-dessus
du sebastocrator ou auguste et du csar.

On voit que c'est aussi un peu cela. M. Bonaparte est despots en
admettant, ce qui est facile, que Magnan soit csar et que Maupas soit
auguste.

Despote, dictateur, c'est admis. Tout ce grand clat, tout ce triomphant
pouvoir, n'empchent pas qu'il ne se passe dans Paris de petits
incidents comme celui-ci, que d'honntes badauds, tmoins du fait, vous
racontent tout rveurs: Deux hommes cheminent dans la rue, ils causent
de leurs affaires, de leur ngoce. L'un d'eux parle de je ne sais quel
fripon dont il croit avoir  se plaindre. C'est un malheureux, dit-il,
c'est un escroc, c'est un gueux. Un agent de police entend ces derniers
mots:_--Monsieur_, dit-il, _vous parlez du prsident; je vous arrte_.

Maintenant M. Bonaparte sera-t-il ou ne sera-t-il pas empereur?

Belle question! Il est matre, il est cadi, mufti, bey, dey, soudan,
grand-khan, grand-lama, grand-mogol, grand-dragon, cousin du soleil,
commandeur des croyants, schah, czar, sophi et calife. Paris n'est plus
Paris, c'est Bagdad, avec un Giafar qui s'appelle Persigny et une
Schhrazade qui risque d'avoir le cou coup tous les matins et qui
s'appelle _le Constitutionnel_. M. Bonaparte peut tout ce qu'il lui
plat sur les biens, sur les familles, sur les personnes. Si les
citoyens franais veulent savoir la profondeur du gouvernement dans
lequel ils sont tombs, ils n'ont qu' s'adresser  eux-mmes quelques
questions. Voyons, juge, il t'arrache ta robe et t'envoie en prison.
Aprs? Voyons, snat, conseil d'tat, corps lgislatif, il saisit une
pelle et fait de vous un tas dans un coin. Aprs? Toi, propritaire, il
te confisque ta maison d't et ta maison d'hiver avec cours, curies,
jardins et dpendances. Aprs? Toi, pre, il te prend ta fille; toi,
frre, il te prend ta soeur; toi, bourgeois, il te prend ta femme,
d'autorit, de vive force. Aprs? Toi, passant, ton visage lui dplat,
il te casse la tte d'un coup de pistolet et rentre chez lui. Aprs?

Toutes ces choses faites, qu'en rsulterait-il? Rien. Monseigneur le
prince-prsident a fait hier sa promenade habituelle aux Champs-lyses
dans une calche  la Daumont attele de quatre chevaux, accompagn d'un
seul aide de camp. Voil ce que diront les journaux.

Il a effac des murs _Libert, galit, Fraternit_. Il a eu raison. Ah!
franais! vous n'tes plus ni libres, le gilet de force est l; ni
gaux, l'homme de guerre est tout; ni frres, la guerre civile couve
sous cette lugubre paix d'tat de sige.

Empereur? pourquoi pas? il a un Maury qui s'appelle Sibour; il a un
Fontanes, un Faciuntasinos, si vous l'aimez mieux, qui s'appelle
Fortoul; il a un Laplace qui rpond au nom de Leverrier, mais qui n'a
pas fait la _Mcanique cleste_. Il trouvera aisment des Esmnard et
des Luce de Lancival. Son Pie VII est  Rome dans la soutane de Pie IX.
Son uniforme vert, on l'a vu  Strasbourg; son aigle, on l'a vu 
Boulogne; sa redingote grise, ne la portait-il pas  Ham? casaque ou
redingote, c'est tout un. Madame de Stal sort de chez lui. Elle a crit
_Llia_. Il lui sourit en attendant qu'il l'exile. Tenez-vous  une
archiduchesse? attendez un peu, il en aura une. _Tu, felix Austria,
nube._ Son Murat se nomme Saint-Arnaud, son Talleyrand se nomme Morny,
son duc d'Enghien s'appelle le Droit.

Regardez, que lui manque-t-il? rien; peu de chose;  peine Austerlitz et
Marengo.

Prenez-en votre parti, il est empereur _in petto_; un de ces matins, il
le sera au soleil; il ne faut plus qu'une toute petite formalit, la
chose de faire sacrer et couronner  Notre-Dame son faux serment. Aprs
quoi ce sera beau; attendez-vous  un spectacle imprial. Attendez-vous
aux caprices. Attendez-vous aux surprises, aux stupeurs, aux
bahissements, aux alliances de mots les plus inoues, aux cacophonies
les plus intrpides; attendez-vous au prince Troplong, au duc Maupas, au
duc Mimerel, au marquis Leboeuf, au baron Baroche! En ligne, courtisans;
chapeau bas, snateurs; l'curie s'ouvre, monseigneur le cheval est
consul. Qu'on fasse dorer l'avoine de son altesse Incitatus.

Tout s'avalera; l'hiatus du public sera prodigieux. Toutes les normits
passeront. Les anciens gobe-mouches disparatront et feront place aux
gobe-baleines.

Pour nous qui parlons, ds  prsent l'empire existe, et, sans attendre
le proverbe du snatus-consulte et la comdie du plbiscite, nous
envoyons ce billet de faire part  l'Europe:

     --La trahison du 2 dcembre est accouche de l'empire.

     La mre et l'enfant se portent mal.




IX

LA TOUTE-PUISSANCE


Cet homme, oublions son 2 dcembre, oublions son origine, voyons,
qu'est-il comme capacit politique? Voulez-vous le juger depuis huit
mois qu'il rgne? regardez d'une part son pouvoir, d'autre part ses
actes. Que peut-il? Tout. Qu'a-t-il fait? Rien. Avec cette pleine
puissance, en huit mois un homme de gnie et chang la face de la
France, de l'Europe peut-tre. Il n'et, certes, pas effac le crime du
point de dpart, mais il l'et couvert.  force d'amliorations
matrielles, il et russi peut-tre  masquer  la nation son
abaissement moral. Mme, il faut le dire, pour un dictateur de gnie, la
chose n'tait pas malaise. Un certain nombre de problmes sociaux,
labors dans ces dernires annes par plusieurs esprits robustes,
semblaient mrs et pouvaient recevoir, au grand profit et au grand
contentement du peuple, des solutions actuelles et relatives. Louis
Bonaparte n'a pas mme paru s'en douter. Il n'en a abord, il n'en a
entrevu aucun. Il n'a pas mme retrouv  l'lyse quelques vieux restes
des mditations socialistes de Ham. Il a ajout plusieurs crimes
nouveaux  son premier crime, et en cela il a t logique. Ces crimes
excepts, il n'a rien produit. Omnipotence complte, initiative nulle.
Il a pris la France et n'en sait rien faire. En vrit, on est tent de
plaindre cet eunuque se dbattant avec la toute-puissance.

Certes, ce dictateur s'agite, rendons-lui cette justice; il ne reste pas
un moment tranquille; il sent autour de lui avec effroi la solitude et
les tnbres; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il se remue. Il
fait rage, il touche  tout, il court aprs les projets; ne pouvant
crer, il dcrte; il cherche  donner le change sur sa nullit; c'est
le mouvement perptuel; mais, hlas! cette roue tourne  vide.
Conversion des rentes? o est le profit jusqu' ce jour? conomie de
dix-huit millions. Soit; les rentiers les perdent, mais le prsident et
le snat, avec leurs deux dotations, les empochent, bnfice pour la
France: zro. Crdit foncier? les capitaux n'arrivent pas. Chemins de
fer? on les dcrte, puis on les retire. Il en est de toutes ces choses
comme des cits ouvrires. Louis Bonaparte souscrit, mais ne paye pas.
Quant au budget, quant  ce budget contrl par les aveugles qui sont au
conseil d'tat et vot par les muets qui sont au corps lgislatif,
l'abme se fait dessous. Il n'y avait de possible et d'efficace qu'une
grosse conomie sur l'arme, deux cent mille soldats laisss dans leurs
foyers, deux cents millions pargns. Allez donc essayer de toucher 
l'arme! le soldat, qui redeviendrait libre, applaudirait; mais que
dirait l'officier? et, au fond, ce n'est pas le soldat, c'est l'officier
qu'on caresse. Et puis, il faut garder Paris et Lyon, et toutes les
villes, et, plus tard, quand on sera empereur, il faudra bien faire un
peu la guerre  l'Europe. Voyez le gouffre! Si, des questions
financires, on passe aux institutions politiques, oh! l, les
no-bonapartistes s'panouissent, l sont les crations! Quelles
crations, bon Dieu! Une constitution style Ravrio, nous venons de la
contempler, orne de palmettes et de cous de cygne, apporte  l'lyse
avec de vieux fauteuils dans les voitures du garde-meuble; le
snat-conservateur recousu et redor, le conseil d'tat de 1806 retap
et rebord de quelques galons neufs; le vieux corps lgislatif rajust,
reclou et repeint, avec Lain de moins et Morny de plus! pour libert
de la presse, le bureau de l'esprit public; pour libert individuelle,
le ministre de la police. Toutes ces institutions--nous les avons
passes en revue--ne sont autre chose que l'ancien meuble de salon de
l'empire. Battez, poussetez, tez les toiles d'araigne, claboussez le
tout de taches de sang franais, et vous avez l'tablissement de 1852.
Ce bric--brac gouverne la France. Voil les crations! O est le bon
sens? o est la raison? o est la vrit? Pas un ct sain de l'esprit
contemporain qui ne soit heurt, pas une conqute juste de ce sicle qui
ne soit jete  terre et brise. Toutes les extravagances devenues
possibles. Ce que nous voyons depuis le 2 dcembre, c'est le galop, 
travers l'absurde, d'un homme mdiocre chapp.

Ces hommes, le malfaiteur et ses complices, ont un pouvoir immense,
incomparable, absolu, illimit, suffisant, nous le rptons, pour
changer la face de l'Europe. Ils s'en servent pour jouir. S'amuser et
s'enrichir, tel est leur socialisme. Ils ont arrt le budget sur la
grande route; les coffres sont l ouverts; ils emplissent leurs
sacoches, ils ont de l'argent en veux-tu en voil. Tous les traitements
sont doubls ou tripls, nous en avons dit plus haut les chiffres. Trois
ministres, Turgot,--il y a un Turgot dans cette affaire,--Persigny et
Maupas, ont chacun un million de fonds secrets; le snat a un million,
le conseil d'tat un demi-million, les officiers du 2 dcembre ont un
mois-Napolon, c'est--dire des millions; les soldats du 2 dcembre ont
des mdailles, c'est--dire des millions; M. Murat veut des millions et
en aura; un ministre se marie, vite un demi-million; M. Bonaparte, _quia
nominor Poleo_, a douze millions, plus quatre millions, seize millions.
Millions, millions! ce rgime s'appelle Million. M. Bonaparte a trois
cents chevaux de luxe, les fruits et les lgumes des chteaux nationaux,
et des parcs et jardins jadis royaux; il regorge; il disait l'autre
jour: _toutes mes voitures_; comme Charles-Quint disait: toutes mes
Espagnes, et comme Pierre le Grand disait: toutes mes Russies. Les noces
de Gamache sont  l'lyse, les broches tournent nuit et jour devant des
feux de joie; on y consomme--ces bulletins-l se publient, ce sont les
bulletins du nouvel empire--six cent cinquante livres de viande par
jour; l'lyse aura bientt cent quarante-neuf cuisines comme le chteau
de Schoenbrunn; on boit, on mange, on rit, on banquette; banquet chez
tous les ministres, banquet  l'cole militaire, banquet  l'Htel de
Ville, banquet aux Tuileries, fte monstre le 10 mai, fte encore plus
monstre le 15 aot; on nage dans toutes les abondances et dans toutes
les ivresses. Et l'homme du peuple, le pauvre journalier auquel le
travail manque, le proltaire en haillons, pieds nus, auquel l't
n'apporte pas de pain et auquel l'hiver n'apporte pas de bois, dont la
vieille mre agonise sur une paillasse pourrie, dont la jeune fille se
prostitue au coin des rues pour vivre, dont les petits enfants
grelottent de faim, de fivre et de froid dans les bouges du faubourg
Saint-Marceau, dans les greniers de Rouen, dans les caves de Lille, y
songe-t-on? que devient-il? que fait-on pour lui? Crve, chien!




X.

LES DEUX PROFILS DE M. BONAPARTE


Le curieux, c'est qu'ils veulent qu'on les respecte; un gnral est
vnrable, un ministre est sacr. La comtesse d'Andl--, jeune femme de
Bruxelles, tait  Paris en mars 1852; elle se trouvait un jour dans un
salon du faubourg Saint-Honor. M. de P. entre; madame d'Andl--veut
sortir et passe devant lui, et il se trouve qu'en songeant  autre chose
probablement, elle hausse les paules. M. de P. s'en aperoit; le
lendemain madame d'Andl--est avertie que dsormais, sous peine d'tre
expulse de France comme un reprsentant du peuple, elle ait 
s'abstenir de toute marque d'approbation ou d'improbation quand elle
voit des ministres.

Sous ce gouvernement-caporal et sous cette constitution-consigne, tout
marche militairement. Le peuple franais va  l'ordre pour savoir
comment il doit se lever, se coucher, s'habiller, en quelle toilette il
peut aller  l'audience du tribunal ou  la soire de M. le prfet;
dfense de faire des vers mdiocres; dfense de porter barbe; le jabot
et la cravate blanche sont lois de l'tat. Rgle, discipline, obissance
passive, les yeux baisss, silence dans les rangs, tel est le joug sous
lequel se courbe en ce moment la nation de l'initiative et de la
libert, la grande France rvolutionnaire. Le rformateur ne s'arrtera
que lorsque la France sera assez caserne pour que les gnraux disent: 
la bonne heure! et assez sminaire pour que les vques disent: C'est
assez!

Aimez-vous le soldat? on en a mis partout. Le conseil municipal de
Toulouse donne sa dmission; le prfet Chapuis-Montlaville remplace le
maire par un colonel, le premier adjoint par un colonel, et le deuxime
adjoint par un colonel[29]. Les gens de guerre prennent le haut du pav.
Les soldats, dit Mably, croyant tre  la place des citoyens qui
avaient fait autrefois les consuls, les dictateurs, les censeurs et les
tribuns, associrent au gouvernement des empereurs une espce de
dmocratie militaire. Avez-vous un shako sur le crne? faites ce qu'il
vous plaira. Un jeune homme rentrant du bal passe rue Richelieu devant
la porte de la Bibliothque; le factionnaire le couche en joue et le
tue; le lendemain les journaux disent: Le jeune homme est mort, et
c'est tout. Timour-Beig accorda  ses compagnons d'armes et  leurs
descendants jusqu' la septime gnration le droit d'impunit pour
quelque crime que ce ft,  moins que le dlinquant n'et commis le
crime neuf fois. Le factionnaire de la rue Richelieu a encore huit
citoyens  tuer avant d'tre traduit devant un conseil de guerre. Il
fait bon d'tre soldat, mais il ne fait pas bon d'tre citoyen. En mme
temps, cette malheureuse arme, on la dshonore. Le 3 dcembre, on
dcore les commissaires qui ont arrt ses reprsentants et ses
gnraux; il est vrai qu'elle-mme a reu deux louis par homme.  honte
de tous les cts! l'argent aux soldats et la croix aux mouchards!

Jsuitisme et caporalisme, c'est l ce rgime tout entier. Tout
l'expdient politique de M. Bonaparte se compose de deux hypocrisies,
hypocrisie soldatesque tourne vers l'arme, hypocrisie catholique
tourne vers le clerg. Quand ce n'est pas Fracasse, c'est Basile.
Quelquefois, c'est les deux ensemble. De cette faon il parvient  ravir
d'aise en mme temps Montalembert, qui ne croit pas  la France, et
Saint-Arnaud, qui ne croit pas en Dieu.

Le dictateur sent-il l'encens? sent-il le tabac? cherchez. Il sent le
tabac et l'encens.  France! quel gouvernement! Les perons passent sous
la soutane. Le coup d'tat va  la messe, rosse les pkins, lit son
brviaire, embrasse Catin, dit son, chapelet, vide les pots et fait ses
pques. Le coup d'tat affirme, ce qui est douteux, que nous sommes
revenus  l'poque des jacqueries; ce qui est certain, c'est qu'il nous
ramne _Diex el volt_. L'lyse a la foi du templier, et la soif aussi.

Jouir et bien vivre, rptons-le, et manger le budget; ne rien croire,
tout exploiter; compromettre  la fois deux choses saintes, l'honneur
militaire et la foi religieuse; tacher l'autel avec le sang et le
drapeau avec le goupillon; rendre le soldat ridicule et le prtre un peu
froce; mler  cette grande escroquerie politique qu'il appelle son
pouvoir l'glise et la nation, les consciences catholiques et les
consciences patriotes, voil le procd de Bonaparte le Petit.

Tous ses actes, depuis les plus normes jusqu'aux plus purils, depuis
ce qui est hideux jusqu' ce qui est risible, sont empreints de ce
double jeu. Par exemple les solennits nationales l'ennuient. 24
fvrier, 4 mai; il y a des souvenirs gnants ou dangereux qui reviennent
opinitrement  jour fixe. Un anniversaire est un importun. Supprimons
les anniversaires. Soit. Ne gardons qu'une fte, la ntre.  merveille.
Mais avec une fte, une seule, comment satisfaire deux partis, le parti
soldat et le parti prtre? Le parti soldat est voltairien. O Canrobert
sourira, Riancey fera la grimace. Comment faire? vous allez voir. Les
grands escamoteurs ne sont pas embarrasss pour si peu. Le _Moniteur_
dclare un beau matin qu'il n'y aura plus dsormais qu'une fte
nationale, le 15 aot. Sur ce, commentaire semi-officiel; les deux
masques du dictateur se mettent  parler.--Le 15 aot, dit la bouche
Ratapoil, jour de la Saint-Napolon!--Le 15 aot, dit la
bouche-Tartuffe, fte de la sainte vierge! D'un ct le Deux-Dcembre
enfle ses joues, grossit sa voix, tire son grand sabre et s'crie:
sacrebleu, grognards! ftons Napolon le Grand! de l'autre il baisse les
yeux, fait le signe de la croix et marmotte: mes trs chers frres,
adorons le sacr coeur de Marie!

Le gouvernement actuel, main baigne de sang qui trempe le doigt dans
l'eau bnite.




XI

CAPITULATION


Mais on nous dit: N'allez-vous pas un peu loin? n'tes-vous pas injuste?
concdez-lui quelque chose. N'a-t-il pas, dans une certaine mesure,
fait du socialisme? Et l'on remet sur le tapis le crdit foncier, les
chemins de fer, l'abaissement de la rente, etc.

Nous avons dj apprci ces mesures  leur juste valeur; mais en
admettant que ce soit l du socialisme, vous seriez simples d'en
attribuer le mrite  M. Bonaparte. Ce n'est pas lui qui fait du
socialisme, c'est le temps.

Un homme nage contre un courant rapide; il lutte avec des efforts
inous, il frappe le flot du poing, du front, de l'paule et du genou.
Vous dites: il remontera. Un moment aprs, vous le regardez, il a
descendu. Il est beaucoup plus bas dans le fleuve qu'il n'tait au point
de dpart. Sans le savoir et sans s'en douter,  chaque effort qu'il
fait, il perd du terrain. Il s'imagine qu'il remonte, et il descend
toujours. Il croit avancer et il recule. Crdit foncier, comme vous
dites, abaissement de la rente, comme vous dites, M. Bonaparte a dj
fait plusieurs de ces dcrets que vous voulez bien qualifier de
socialistes, et il en fera encore. M. Changarnier et triomph au lieu
de M. Bonaparte, qu'il en et fait. Henri V reviendrait demain, qu'il en
ferait. L'empereur d'Autriche en fait en Galicie, et l'empereur Nicolas
en Lithuanie. En somme et aprs tout, qu'est-ce que cela prouve? que ce
courant qui s'appelle Rvolution est plus fort que ce nageur qui
s'appelle Despotisme.

Mais ce socialisme mme de M. Bonaparte, qu'est-il? Cela du socialisme?
je le nie. Haine de la bourgeoisie, soit; socialisme, non. Voyez le
ministre socialiste par excellence, le ministre de l'agriculture et du
commerce, il l'abolit. Que vous donne-t-il en compensation? le ministre
de la police. L'autre ministre socialiste, c'est le ministre de
l'instruction publique. Il est en danger. Un de ces matins on le
supprimera. Le point de dpart du socialisme, c'est l'ducation, c'est
l'enseignement gratuit et obligatoire, c'est la lumire. Prendre les
enfants et en faire des hommes, prendre les hommes et en faire des
citoyens; des citoyens intelligents honntes, utiles, heureux. Le
progrs intellectuel, d'abord, le progrs moral d'abord; le progrs
matriel ensuite. Les deux premiers progrs amnent d'eux-mmes et
irrsistiblement le dernier. Que fait M. Bonaparte? Il perscute et
touffe partout l'enseignement. Il y a un paria dans notre France
d'aujourd'hui, c'est le matre d'cole.

Avez-vous jamais rflchi  ce que c'est qu'un matre d'cole,  cette
magistrature o se rfugiaient les tyrans d'autrefois comme les
criminels dans un temple lieu d'asile? avez-vous jamais song  ce que
c'est que l'homme qui enseigne les enfants? Vous entrez chez un charron,
il fabrique des roues et des timons; vous dites: c'est un homme utile;
vous entrez chez un tisserand, il fabrique de la toile; vous dites:
c'est un homme prcieux; vous entrez chez un forgeron, il fabrique des
pioches, des marteaux, des socs de charrue; vous dites: c'est un homme
ncessaire; ces hommes, ces bons travailleurs, vous les saluez. Vous
entrez chez un matre d'cole, saluez plus bas; savez-vous ce qu'il
fait? il fabrique des esprits.

Il est le charron, le tisserand et le forgeron de cette oeuvre dans
laquelle il aide Dieu: l'avenir.

Eh bien! aujourd'hui, grce au parti prtre rgnant, comme il ne faut
pas que le matre d'cole travaille  cet avenir, comme il faut que
l'avenir soit fait d'ombre et d'abrutissement, et non d'intelligence et
de clart, voulez-vous savoir de quelle faon on fait fonctionner cet
humble et grand magistrat, le matre d'cole? Le matre d'cole sert la
messe, chante au lutrin, sonne vpres, range les chaises, renouvelle les
bouquets devant le sacr-coeur, fourbit les chandeliers de l'autel,
poussette le tabernacle, plie les chapes et les chasubles, tient en
ordre et en compte le linge de la sacristie, met de l'huile dans les
lampes, bat le coussin du confessionnal, balaye l'glise et un peu le
presbytre; le temps qui lui reste, il peut,  la condition de ne
prononcer aucun de ces trois mots du dmon, Patrie, Rpublique, Libert,
l'employer, si bon lui semble,  faire peler l'A, B, C aux petits
enfants.

M. Bonaparte frappe  la fois l'enseignement en haut et en bas; en bas
pour plaire aux curs, en haut pour plaire aux vques. En mme temps
qu'il cherche  fermer l'cole de village, il mutile le Collge de
France. Il renverse d'un coup de pied les chaires de Quinet et de
Michelet. Un beau matin, il dclare, par dcret, suspectes les lettres
grecques et latines, et interdit le plus qu'il peut aux intelligences le
commerce des vieux potes et des vieux historiens d'Athnes et de Rome,
flairant dans Eschyle et dans Tacite une vague odeur de dmagogie. Il
met d'un trait de plume les mdecins, par exemple, hors l'enseignement
littraire, ce qui fait dire au docteur Serres: _Nous voil dispenss
par dcret de savoir lire et crire_.

Impts nouveaux, impts somptuaires, impts vestiaires; _nemo audeat
comedere prter duo fercula cum potagio;_ impt sur les vivants, impt
sur les morts, impt sur les successions, impt sur les voitures, impt
sur le papier; bravo, hurle le parti bedeau, moins de livres! impt sur
les chiens, les colliers payeront; impt sur les snateurs, les
armoiries payeront. Voil qui va tre populaire! dit M. Bonaparte en se
frottant les mains. C'est l'empereur socialiste, vocifrent les affids
dans les faubourgs; c'est l'empereur catholique, murmurent les bats
dans les sacristies. Qu'il serait heureux, s'il pouvait passer ici pour
Constantin et l pour Babeuf! Les mots d'ordre se rptent, l'adhsion
se dclare, l'enthousiasme gagne de proche en proche, l'cole militaire
dessine son chiffre avec des bayonnettes et des canons de pistolet,
l'abb Gaume et le cardinal Gousset applaudissent, on couronne de fleurs
son buste  la halle, Nanterre lui ddie des rosires, l'ordre social
est dcidment sauv, la proprit, la famille et la religion respirent,
et la police lui dresse une statue.

De bronze?

Fi donc! c'est bon pour l'oncle.

De marbre! _Tu es Pietri et super hanc pietram dificabo effigiem
meam[30]_.

Ce qu'il attaque, ce qu'il poursuit, ce qu'ils poursuivent tous avec
lui, ce sur quoi ils s'acharnent, ce qu'ils veulent craser, brler,
supprimer, dtruire, anantir, est-ce ce pauvre homme obscur qu'on
appelle instituteur primaire? est-ce ce carr de papier qu'on appelle un
journal? est-ce ce fascicule de feuillets qu'on appelle un livre? est-ce
cet engin de bois et de fer qu'on appelle une presse? non, c'est toi,
pense, c'est toi, raison de l'homme, c'est toi, dix-neuvime sicle,
c'est toi, providence, c'est toi, Dieu!

Nous qui les combattons, nous sommes les ternels ennemis de l'ordre;
nous sommes, car ils ne trouvent pas encore que ce mot soit us, des
dmagogues.

Dans la langue du duc d'Albe, croire  la saintet de la conscience
humaine, rsister  l'inquisition, braver le bcher pour sa foi, tirer
l'pe pour sa patrie, dfendre son culte, sa ville, son foyer, sa
maison, sa famille, son Dieu, cela se nommait _la gueuserie_; dans la
langue de Louis Bonaparte, lutter pour la libert, pour la justice, pour
le droit, combattre pour la cause du progrs, de la civilisation, de la
France, de l'humanit, vouloir l'abolition de la guerre et de la peine
de mort, prendre au srieux la fraternit des hommes, croire au serment
jur, s'armer pour la constitution de son pays, dfendre les lois, cela
s'appelle _la dmagogie_.

On est dmagogue au dix-neuvime sicle comme on tait gueux au
seizime.

Ceci tant donn que le dictionnaire de l'acadmie n'existe plus, qu'il
fait nuit en plein midi, qu'un chat ne s'appelle plus un chat et que
Baroche ne s'appelle plus un fripon, que la justice est une chimre, que
l'histoire est un rve, que le prince d'Orange est un gueux et le duc
d'Albe un juste, que Louis Bonaparte est identique  Napolon le Grand,
que ceux qui ont viol la constitution sont des sauveurs et que ceux qui
l'ont dfendue sont des brigands, en un mot, que l'honntet humaine est
morte, soit! alors j'admire ce gouvernement. Il va bien. Il est modle
en son genre. Il comprime, il rprime, il opprime, il emprisonne, il
exile, il mitraille, il extermine, et mme il gracie! il fait de
l'autorit  coups de canon et de la clmence  coups de plat de sabre.

 votre aise, rptent quelques braves incorrigibles de l'ex-parti de
l'ordre, indignez-vous, raillez, fltrissez, conspuez, cela nous est
gal; vive la stabilit! tout cet ensemble constitue, aprs tout, un
gouvernement solide.

Solide! nous nous sommes dj expliqus sur cette solidit.

Solide! je l'admire, cette solidit. S'il neigeait des journaux en
France seulement pendant deux jours, le matin du troisime jour on ne
saurait plus o M. Louis Bonaparte a pass.

N'importe, cet homme pse sur l'poque entire, il dfigure le
dix-neuvime sicle, et il y aura peut-tre dans ce sicle deux ou trois
annes sur lesquelles,  je ne sais quelle trace ignoble, on reconnatra
que Louis Bonaparte s'est assis l.

Cet homme, chose triste  dire, est maintenant la question de tous les
hommes.

 de certaines poques dans l'histoire, le genre humain tout entier, de
tous les points de la terre, fixe les yeux sur un lieu mystrieux d'o
il semble que va sortir la destine universelle. Il y a eu des heures o
le monde a regard le Vatican; Grgoire VII, Lon X, avaient l leur
chaire; d'autres heures o il a contempl le Louvre, Philippe-Auguste,
Louis IX, Franois Ier, Henri IV, taient l; l'Escurial, Saint-Just,
Charles-Quint y songeait; Windsor, lisabeth la Grande y rgnait;
Versailles, Louis XIV entour d'astres y rayonnait; le Kremlin, on y
entrevoyait Pierre le Grand; Potsdam, Frdric II s'y enfermait avec
Voltaire...--Aujourd'hui, baisse la tte, histoire, l'univers regarde
l'lyse!

Cette espce de porte btarde, garde par deux gurites peintes en
coutil,  l'extrmit du faubourg Saint-Honor, voil ce que contemple
aujourd'hui, avec une sorte d'anxit profonde, le regard du monde
civilis!...--Ah! qu'est-ce que c'est que cet endroit d'o il n'est pas
sorti une ide qui ne ft un pige, pas une action qui ne ft un crime?
Qu'est-ce que c'est que cet endroit o habitent tous les cynismes avec
toutes les hypocrisies? Qu'est-ce que c'est que cet endroit o les
vques coudoient Jeanne Poisson dans l'escalier, et, comme il y a cent
ans, la saluent jusqu' terre; o Samuel Bernard rit dans un coin avec
Laubardemont; o Escobar entre donnant le bras  Gusman d'Alfarache; o,
rumeur affreuse, dans un fourr du jardin l'on dpche, dit-on,  coups
de bayonnette, des hommes qu'on ne veut pas juger; o l'on entend un
homme dire  une femme qui intercde et qui pleure: Je vous passe vos
amours, passez-moi mes haines! Qu'est-ce que c'est que cet endroit o
l'orgie de 1852 importune et dshonore le deuil de 1815? o Csarion,
les bras croiss ou les mains derrire le dos, se promne sous ces mmes
arbres, dans ces mmes alles que hante encore le fantme indign de
Csar?

Cet endroit, c'est la tache de Paris; cet endroit, c'est la souillure du
sicle; cette porte, d'o sortent toutes sortes de bruits joyeux,
fanfares, musiques, rires, chocs des verres, cette porte, salue le jour
par les bataillons qui passent, illumine la nuit, toute grande ouverte
avec une confiance insolente, c'est une sorte d'injure publique toujours
prsente. Le centre de la honte du monde est l.

Ah!  quoi songe la France? Certes, il faut rveiller cette nation; il
faut lui prendre le bras, il faut la secouer, il faut lui parler; il
faut parcourir les champs, entrer dans les villages, entrer dans les
casernes, parler au soldat qui ne sait plus ce qu'il a fait, parler au
laboureur qui a une gravure de l'empereur dans sa chaumire et qui vote
tout ce qu'on veut  cause de cela; il faut leur ter le radieux fantme
qu'ils ont devant les yeux; toute cette situation n'est autre chose
qu'un immense et fatal quiproquo; il faut claircir ce quiproquo, aller
au fond, dsabuser le peuple, le peuple des campagnes surtout, le
remuer, l'agiter, l'mouvoir, lui montrer les maisons vides, lui montrer
les fosses ouvertes, lui faire toucher du doigt l'horreur de ce
rgime-ci. Ce peuple est bon et honnte. Il comprendra. Oui, paysan, ils
sont deux, le grand et le petit, l'illustre et l'infme, Napolon et
Nabolon!

Rsumons ce gouvernement.

Qui est  l'lyse et aux Tuileries? le crime. Qui sige au Luxembourg?
la bassesse. Qui sige au palais Bourbon? l'imbcillit. Qui sige au
palais d'Orsay? la corruption. Qui sige au Palais de justice? la
prvarication. Et qui est dans les prisons, dans les forts, dans les
cellules, dans les casemates, dans les pontons,  Lambessa,  Cayenne,
dans l'exil? la loi, l'honneur, l'intelligence, la libert, le droit.

Proscrits, de quoi vous plaignez-vous? vous avez la bonne part.




LIVRE TROISIME

LE CRIME




Mais ce gouvernement, ce gouvernement horrible, hypocrite et bte, ce
gouvernement qui fait hsiter entre l'clat de rire et le sanglot, cette
constitution-gibet o pendent toutes nos liberts, ce gros suffrage
universel et ce petit suffrage universel, le premier nommant le
prsident, l'autre nommant les lgislateurs, le petit disant au gros:
_monseigneur, recevez ces millions_, le gros disant au petit: _reois
l'assurance de mes sentiments_; ce snat, ce conseil d'tat, d'o toutes
ces choses sortent-elles? Mon Dieu! est-ce que nous en sommes dj venus
 ce point qu'il soit ncessaire de le rappeler?

D'o sort ce gouvernement? Regardez! cela coule encore, cela fume
encore, c'est du sang.

Les morts sont loin, les morts sont morts.

Ah! chose affreuse  penser et  dire, est-ce qu'on n'y songerait dj
plus?

Est-ce que, parce qu'on boit et mange, parce que la carrosserie va,
parce que toi, terrassier, tu as du travail au bois de Boulogne, parce
que toi, maon, tu gagnes quarante sous par jour au Louvre, parce que
toi, banquier, tu as bonifi sur les mtalliques de Vienne ou sur les
obligations Hope et compagnie, parce que les titres de noblesse sont
rtablis, parce qu'on peut s'appeler monsieur le comte et madame la
duchesse, parce que les processions sortent  la Fte-Dieu, parce qu'on
s'amuse, parce qu'on rit, parce que les murs de Paris sont couverts
d'affiches de ftes et de spectacles, est-ce qu'on oublierait qu'il y a
des cadavres l-dessous?

Est-ce que, parce qu'on a t au bal de l'cole militaire, parce qu'on
est rentre les yeux blouis, la tte fatigue, la robe dchire, le
bouquet fan, et qu'on s'est jete sur son lit et qu'on s'est endormie
en songeant  quelque joli officier, est-ce qu'on ne se souviendrait
plus qu'il y a l, sous l'herbe, dans une fosse obscure, dans un trou
profond, dans l'ombre inexorable de la mort, une foule immobile, glace
et terrible, une multitude d'tres humains dj devenus informes, que
les vers dvorent, que la dsagrgation consume, qui commencent  se
fondre avec la terre, qui existaient, qui travaillaient, qui pensaient,
qui aimaient, et qui avaient le droit de vivre et qu'on a tus?

Ah! si l'on ne s'en souvient plus, rappelons-le  ceux qui l'oublient!
Rveillez-vous, gens qui dormez! les trpasss vont dfiler devant vos
yeux.




EXTRAIT D'UN LIVRE INEDIT INTITUL

LE CRIME DU DEUX DCEMBRE


Par Victor Hugo. Ce livre sera publi prochainement. Ce sera une
narration complte de l'infme vnement de 1851. Une grande partie est
dj, crite; l'auteur recueille en ce moment des matriaux pour le
reste.

Il croit  propos d'entrer ds  prsent dans quelques dtails au sujet
de ce travail, qu'il s'est impos comme un devoir.

L'auteur se rend cette justice qu'en crivant cette narration, austre
occupation de son exil, il a sans cesse prsente  l'esprit la haute
responsabilit de l'historien.

Quand elle paratra, cette narration soulvera certainement de
nombreuses et violentes rclamations; l'auteur s'y attend; on ne taille
pas impunment dans la chair vive d'un crime contemporain, et  l'heure
qu'il est tout-puissant. Quoi qu'il en soit, quelles que soient ces
rclamations plus ou moins intresses, et afin qu'on puisse en juger
d'avance le mrite, l'auteur croit devoir expliquer ici de quelle faon,
avec quel soin scrupuleux de la vrit cette histoire aura t crite,
ou, pour mieux dire, ce procs-verbal du crime aura t dress.

Ce rcit du 2 dcembre contiendra, outre les faits gnraux que personne
n'ignore, un trs grand nombre de faits inconnus qui y sont mis au jour
pour la premire fois. Plusieurs de ces faits, l'auteur les a vus,
touchs, traverss; de ceux-l il peut dire: _quoeque ipse vidi et quorum
pars fui_. Les membres de la gauche rpublicaine, dont la conduite a t
si intrpide, ont vu ces faits comme lui, et leur tmoignage ne lui
manquera pas. Pour tout le reste, l'auteur a procd  une vritable
information judiciaire; il s'est fait pour ainsi dire le juge
d'instruction de l'histoire; chaque acteur du drame, chaque combattant,
chaque victime, chaque tmoin, est venu dposer devant lui; pour tous
les faits douteux, il a confront les dires et au besoin les personnes.
En gnral, les historiens parlent aux faits morts; ils les touchent
dans la tombe de leurs verges de juges, les font lever et les
interrogent. Lui, c'est aux faits vivants qu'il a parl.

Tous les dtails du 2 dcembre ont de la sorte pass sous ses yeux; il
les a enregistrs tous, il les a pess tous, aucun ne lui a chapp.
L'histoire pourra complter ce rcit; mais non l'infirmer. Les
magistrats manquant au devoir, il a fait leur office. Quand les
tmoignages directs et de vive voix lui faisaient dfaut, il a envoy
sur les lieux ce qu'on pourrait appeler de relles commissions
rogatoires. Il pourrait citer tel fait pour lequel il a dress de
vritables questionnaires auxquels il a t minutieusement rpondu.

Il le rpte, il a soumis le 2 dcembre  un long et svre
interrogatoire. Il a port le flambeau aussi loin et aussi avant qu'il a
pu. Il a, grce  cette enqute, en sa possession prs de deux cents
dossiers dont ce livre sortira. Il n'est pas un fait de ce rcit
derrire lequel, quand l'ouvrage sera publi, l'auteur ne puisse mettre
un nom. On comprendra qu'il s'en abstienne, on comprendra mme qu'il
substitue quelquefois aux noms propres et mme  de certaines
indications de lieux, des dsignations aussi peu transparentes que
possible, en prsence des proscriptions pendantes. Il ne veut pas
fournir une liste supplmentaire  M. Bonaparte.

Certes, pas plus dans ce rcit du 2 dcembre que dans le livre qu'il
publie en ce moment, l'auteur n'est impartial, comme on a l'habitude
de dire quand on veut louer un historien. L'impartialit, trange vertu
que Tacite n'a pas. Malheur  qui resterait impartial devant les plaies
saignantes de la libert! En prsence du fait de dcembre 1851, l'auteur
sent toute la nature humaine se soulever en lui, il ne s'en cache point,
et l'on doit s'en apercevoir en le lisant. Mais chez lui la passion pour
la vrit gale la passion pour le droit. L'homme indign ne ment pas.
Cette histoire du 2 dcembre donc, il le dclare au moment d'en citer
quelques pages, aura t crite, on vient de voir comment, dans les
conditions de la ralit la plus absolue.

Nous jugeons utile d'en dtacher ds  prsent et d'en publier ici mme
un chapitre[31] qui, nous le pensons, frappera les esprits, en ce qu'il
jette un jour nouveau sur le succs de M. Bonaparte. Grce aux
rticences des historiographes officiels du 2 dcembre, on ne sait pas
assez combien le coup d'tat a t prs de sa perte et on ignore tout 
fait par quel moyen il s'est sauv. Mettons ce fait spcial sous les
yeux du lecteur.




JOURNE DU 4 DCEMBRE

LE COUP D'TAT AUX ABOIS




I


La rsistance avait pris des proportions inattendues.

Le combat tait devenu menaant; ce n'tait plus un combat, c'tait une
bataille, et qui s'engageait de toutes parts.  l'lyse et dans les
ministres les gens plissaient; on avait voulu des barricades, on en
avait.

Tout le centre de Paris se couvrait de redoutes improvises; les
quartiers barricads formaient une sorte d'immense trapze compris entre
les Halles et la rue Rambuteau d'une part et les boulevards de l'autre,
et limit  l'est par la rue du Temple et  l'ouest par la rue
Montmartre. Ce vaste rseau de rues, coup en tous sens de redoutes et
de retranchements, prenait d'heure en heure un aspect plus terrible et
devenait une sorte de forteresse. Les combattants des barricades
poussaient leurs grand'gardes jusque sur les quais. En dehors du trapze
que nous venons d'indiquer, les barricades montaient, nous l'avons dit,
jusque dans le faubourg Saint-Martin et aux alentours du canal. Le
quartier des coles, o le comit de rsistance avait envoy le
reprsentant de Flotte, tait plus soulev encore que la veille; la
banlieue prenait feu; on battait le rappel aux Batignolles; Madier de
Montjau agitait Belleville; trois barricades normes se construisaient 
la Chapelle-Saint-Denis. Dans les rues marchandes les bourgeois
livraient leurs fusils, les femmes faisaient de la charpie.--Cela
marche! Paris est parti! nous criait B*** entrant tout radieux au comit
de rsistance[32].--D'instant en instant les nouvelles nous arrivaient;
toutes les permanences des divers quartiers se mettaient en
communication avec nous. Les membres du comit dlibraient et lanaient
les ordres et les instructions de combat de tout ct. La victoire
semblait certaine. Il y eut un moment d'enthousiasme et de joie o ces
hommes, encore placs entre la vie et la mort,
s'embrassrent.--Maintenant, s'criait Jules Favre, qu'un rgiment
tourne ou qu'une lgion sorte, Louis Bonaparte est perdu!--Demain la
rpublique sera  l'Htel de Ville, disait Michel (de Bourges). Tout
fermentait, tout bouillonnait; dans les quartiers les plus paisibles, on
dchirait les affiches, on dmontait les ordonnances. Rue Beaubourg,
pendant qu'on construisait une barricade, les femmes aux fentres
criaient: courage! L'agitation gagnait mme le faubourg Saint-Germain. 
l'htel de la rue de Jrusalem, centre de cette grande toile d'araigne
que la police tend sur Paris, tout tremblait; l'anxit tait profonde,
on entrevoyait la rpublique victorieuse; dans les cours, dans les
bureaux, dans les couloirs, entre commis et sergents de ville, on
commenait  parler avec attendrissement de Caussidire.

S'il faut en croire ce qui a transpir de cette caverne, le prfet
Maupas, si ardent la veille et si odieusement lanc en avant, commenait
 reculer et  dfaillir. Il semblait prter l'oreille avec terreur  ce
bruit de mare montante que faisait l'insurrection,--la sainte et
lgitime insurrection du droit;--il bgayait, il balbutiait, le
commandement s'vanouissait dans sa bouche.--_Ce petit jeune homme a la
colique_, disait l'ancien prfet Carlier en le quittant. Dans cet
effarement, Maupas se pendait  Morny. Le tlgraphe lectrique tait en
perptuel dialogue de la prfecture de police au ministre de
l'intrieur et du ministre de l'intrieur  la prfecture de police.
Toutes les nouvelles les plus inquitantes, tous les signes de panique
et de dsarroi arrivaient coup sur coup du prfet au ministre. Morny,
moins effray, et homme d'esprit du moins, recevait toutes ces secousses
dans son cabinet. On a racont qu' la premire il avait dit: Maupas est
malade, et  cette demande: que faut-il faire? avait rpondu par le
tlgraphe: couchez-vous!-- la seconde il rpondit encore:
couchez-vous!-- la troisime, la patience lui chappant, il rpondit:
couchez-vous, j... f...!

Le zle des agents lchait prise et commenait  tourner casaque. Un
homme intrpide, envoy par le comit de rsistance pour soulever le
faubourg Saint-Marceau, est arrt rue des Fosss-Saint-Victor, les
poches pleines des proclamations et des dcrets de la gauche. On le
dirige vers la prfecture de police; il s'attendait  tre fusill.
Comme l'escouade qui l'emmenait passait devant la Morgue, quai
Saint-Michel, des coups de fusil clatent dans la Cit; le sergent de
ville qui conduisait l'escouade dit aux soldats: Regagnez votre poste,
je me charge du prisonnier. Les soldats loigns, il coupe les cordes
qui liaient les poignets du prisonnier et lui dit:--Allez-vous-en, je
vous sauve la vie, n'oubliez pas que c'est moi qui vous ai mis en
libert! Regardez-moi bien pour me reconnatre.

Les principaux complices militaires tenaient conseil; on agitait la
question de savoir s'il ne serait pas ncessaire que Louis Bonaparte
quittt immdiatement le faubourg Saint-Honor et se transportt soit
aux Invalides, soit au palais du Luxembourg, deux points stratgiques
plus faciles  dfendre d'un coup de main que l'lyse. Les uns
opinaient pour les Invalides, les autres pour le Luxembourg. Une
altercation clata  ce sujet entre deux gnraux.

C'est dans ce moment-l que l'ancien roi de Westphalie, Jrme
Bonaparte, voyant le coup d'tat chanceler et prenant quelque souci du
lendemain, crivit  son neveu cette lettre significative:

Mon cher neveu,

Le sang franais a coul; arrtez-en l'effusion par un srieux appel au
peuple. Vos sentiments sont mal compris. La seconde proclamation, dans
laquelle vous parlez du plbiscite, est mal reue du peuple, qui ne le
considre pas comme le rtablissement du droit de suffrage. La libert
est sans garantie si une assemble ne contribue pas  la constitution de
la rpublique. L'arme a la haute main. C'est le moment de complter la
victoire matrielle par une victoire morale, et ce qu'un gouvernement ne
peut faire quand il est battu, il doit le faire quand il est victorieux.
Aprs avoir dtruit les vieux partis, oprez la restauration du peuple;
proclamez que le suffrage universel, sincre, et agissant en harmonie
avec la plus grande libert, nommera le prsident et l'assemble
constituante pour sauver et restaurer la rpublique.


C'est au nom de la mmoire de mon frre, et en partageant son horreur
pour la guerre civile, que je vous cris; croyez-en ma vieille
exprience, et songez que la France, l'Europe et la postrit seront
appeles  juger votre conduite.

Votre oncle affectionn,

Jrme Bonaparte.

Place de la Madeleine, les deux reprsentants Fabvier et Crestin se
rencontraient et s'abordaient. Le gnral Fabvier faisait remarquer 
son collgue quatre pices de canon atteles qui tournaient bride,
quittaient le boulevard et prenaient au galop la direction de
l'lyse.--Est-ce que l'lyse serait dj sur la dfensive? disait le
gnral.--Et Crestin, lui montrant au del de la place de la Rvolution
la faade du palais de l'assemble, rpondait:--Gnral, demain nous
serons l.--Du haut de quelques mansardes qui ont vue sur la cour des
curies de l'lyse, on remarquait depuis le matin dans cette cour trois
voitures de voyage atteles et charges, les postillons en selle, et
prtes  partir.

L'impulsion tait donne en effet, l'branlement de colre et de haine
devenait universel, le coup d'tat semblait perdu; une secousse de plus,
et Louis Bonaparte tombait. Que la journe s'achevt comme elle avait
commenc, et tout tait dit. Le coup d'tat touchait au dsespoir.
L'heure des rsolutions suprmes tait venue. Qu'allait-il faire? Il
fallait qu'il frappt un grand coup, un coup inattendu, un coup
effroyable. Il tait rduit  cette situation: prir,--ou se sauver
affreusement.

Louis Bonaparte n'avait pas quitt l'lyse. Il se tenait dans un
cabinet du rez-de-chausse, voisin de ce splendide salon dor, o,
enfant, en 1815, il avait assist  la seconde abdication de Napolon.
Il tait l, seul; l'ordre tait donn de ne laisser pntrer personne
jusqu' lui. De temps en temps la porte s'entre-billait, et la tte
grise du gnral Roguet, son aide de camp, apparaissait. Il n'tait
permis qu'au gnral Roguet d'ouvrir cette porte et d'entrer. Le gnral
apportait les nouvelles, de plus en plus inquitantes, et terminait
frquemment par ces mots: cela ne va pas, ou: cela va mal. Quand il
avait fini, Louis Bonaparte, accoud  une table, assis, les pieds sur
les chenets, devant un grand feu, tournait  demi la tte sur le dossier
de son fauteuil et, de son inflexion de voix la plus flegmatique, sans
motion apparente, rpondait invariablement ces quatre mots:--Qu'on
excute mes ordres!--La dernire fois que le gnral Roguet entra de la
sorte avec de mauvaises nouvelles, il tait prs d'une heure,--lui-mme
a racont depuis ces dtails,  l'honneur de l'impassibilit de son
matre,--il informa le prince que les barricades dans les rues du centre
tenaient bon et se multipliaient; que sur les boulevards les cris:  bas
le dictateur!--(il n'osa dire:  bas Soulouque!)--et les sifflets
clataient partout au passage des troupes; que devant la galerie
Jouffroy un adjudant-major avait t poursuivi par la foule et qu'au
coin du caf Cardinal, un capitaine d'tat-major avait t prcipit de
son cheval. Louis Bonaparte se souleva  demi de son fauteuil, et dit
avec calme au gnral en le regardant fixement:--Eh bien! qu'on dise 
Saint-Arnaud d'excuter mes ordres.

Qu'tait-ce que ces ordres?

On va le voir.

Ici nous nous recueillons, et le narrateur pose la plume avec une sorte
d'hsitation et d'angoisse. Nous abordons l'abominable priptie de
cette lugubre journe du 4, le fait monstrueux d'o est sorti tout
sanglant le succs du coup d'tat. Nous allons dvoiler la plus sinistre
des prmditations de Louis Bonaparte; nous allons rvler, dire,
dtailler, raconter ce que tous les historiographes du 2 dcembre ont
cach, ce que le gnral Magnan a soigneusement omis dans son rapport,
ce qu' Paris mme, l o ces choses ont t vues, on ose  peine se
chuchoter  l'oreille. Nous entrons dans l'horrible.

Le 2 dcembre est un crime couvert de nuit, un cercueil ferm et muet,
des fentes duquel sortent des ruisseaux de sang.

Nous allons entr'ouvrir ce cercueil.


II

Ds le matin, car ici, insistons sur ce point, la prmditation est
incontestable, ds le matin des affiches tranges avaient t colles 
tous les coins de rue; ces affiches, nous les avons transcrites, on se
les rappelle. Depuis soixante ans que le canon des rvolutions tonne 
de certains jours dans Paris et qu'il arrive parfois au pouvoir menac
de recourir  des ressources dsespres, on n'avait encore rien vu de
pareil. Ces affiches annonaient aux citoyens que tous les
attroupements, de quelque nature qu'ils fussent, seraient disperss par
la force _sans sommation_.  Paris, ville centrale de la civilisation,
on croit difficilement qu'un homme aille  l'extrmit de son crime, et
l'on n'avait vu dans ces affiches qu'un procd d'intimidation hideux,
sauvage, mais presque ridicule.

On se trompait. Ces affiches contenaient en germe le plan mme de Louis
Bonaparte. Elles taient srieuses.

Un mot sur ce qui va tre le thtre de l'acte inou prpar et
perptr par l'homme de dcembre.

De la Madeleine au faubourg Poissonnire le boulevard tait libre;
depuis le thtre du Gymnase jusqu'au thtre de la porte Saint-Martin
il tait barricad, ainsi que la rue de Bondy, la rue Meslay, la rue de
la Lune et toutes les rues qui confinent ou dbouchent aux portes
Saint-Denis et Saint-Martin. Au del de la porte Saint-Martin le
boulevard redevenait libre jusqu' la Bastille,  une barricade prs,
qui avait t bauche  la hauteur du Chteau-d'Eau. Entre les deux
portes Saint-Denis et Saint-Martin, sept ou huit redoutes coupaient la
chausse de distance en distance. Un carr de quatre barricades
enfermait la porte Saint-denis. Celle de ces quatre barricades qui
regardait la Madeleine et qui devait recevoir le premier choc des
troupes tait construite au point culminant du boulevard, la gauche
appuye  l'angle de la rue de la Lune et la droite  la rue Mazagran.
Quatre omnibus, cinq voitures de dmnagement, le bureau de l'inspecteur
des fiacres renvers, les colonnes vespasiennes dmolies, les bancs du
boulevard, les dalles de l'escalier de la rue de la Lune, la rampe de
fer du trottoir arrache tout entire et d'un seul effort par le
formidable poignet de la foule, tel tait cet entassement qui suffisait
 peine  barrer le boulevard, fort large en cet endroit. Point de pav
 cause du macadam. La barricade n'atteignait mme pas d'un bord 
l'autre du boulevard et laissait un grand espace libre du ct de la rue
Mazagran. Il y avait l une maison en construction. Voyant cette lacune,
un jeune homme bien mis tait mont sur l'chafaudage, et seul, sans se
hter, sans quitter son cigare, en avait coup toutes les cordes. Des
fentres voisines on l'applaudissait en riant. Un moment aprs
l'chafaudage tombait  grand bruit, tout d'une pice, et cet
croulement compltait la barricade.

Pendant que cette redoute s'achevait, une vingtaine d'hommes entraient
au Gymnase par la porte des acteurs, et en sortaient quelques instants
aprs avec des fusils et un tambour trouvs dans le magasin des costumes
et qui faisaient partie de ce qu'on appelle, dans le langage des
thtres, les accessoires. Un d'eux prit le tambour et se mit  battre
le rappel. Les autres, avec des vespasiennes jetes bas, des voitures
couches sur le flanc, des persiennes et des volets dcrochs de leurs
gonds et de vieux dcors du thtre, construisirent  la hauteur du
poste Bonne-Nouvelle une petite barricade d'avant-poste ou plutt une
lunette qui observait les boulevards Poissonnire et Montmartre et la
rue Hauteville. Les troupes avaient ds le matin vacu le corps de
garde. On prit le drapeau de ce corps de garde, qu'on planta sur la
barricade. C'est ce drapeau qui depuis a t dclar par les journaux du
coup d'tat drapeau rouge.

Une quinzaine d'hommes s'installrent dans ce poste avanc. Ils avaient
des fusils, mais point ou peu de cartouches. Derrire eux, la grande
barricade qui couvrait la porte Saint-Denis tait occupe par une
centaine de combattants au milieu desquels on remarquait deux femmes et
un vieillard  cheveux blancs, appuy de la main gauche sur une canne et
tenant de la main droite un fusil. Une des deux femmes portait un sabre
en bandoulire; en aidant  arracher la rampe du trottoir, elle s'tait
coup trois doigts de la main  l'angle d'un barreau de fer; elle
montrait sa blessure  la foule en criant: vive la rpublique! L'autre
femme, monte au sommet de la barricade, appuye  la hampe du drapeau,
escorte de deux hommes en blouse arms de fusils et prsentant les
armes, lisait  haute voix l'appel aux armes des reprsentants de la
gauche; le peuple battait des mains.

Tout ceci se faisait entre midi et une heure. Une population immense,
en de des barricades, couvrait les trottoirs des deux cts du
boulevard, silencieuse sur quelques points, sur d'autres criant:  bas
Soulouque!  bas le tratre!

Par intervalle des convois lugubres traversaient cette multitude;
c'taient des files de civires fermes, portes  bras par des
infirmiers et des soldats. En tte marchaient des hommes tenant de longs
btons auxquels pendaient des criteaux bleus o l'on avait crit en
grosses lettres: _Service des hpitaux militaires_. Sur les rideaux des
civires on lisait: _Blesss. Ambulances_. Le temps tait sombre et
pluvieux.

En ce moment-l il y avait foule  la Bourse; des afficheurs y
collaient sur tous les murs des dpches annonant les adhsions des
dpartements au coup d'tat. Les agents de change, tout en poussant  la
hausse, riaient et levaient les paules devant ces placards. Tout  coup
un spculateur trs connu, et grand applaudisseur du coup d'tat depuis
deux jours, survient tout ple et haletant comme quelqu'un qui s'enfuit,
et dit: On mitraille sur les boulevards.

Voici ce qui se passait:


III

Un peu aprs une heure, un quart d'heure aprs le dernier ordre donn
par Louis Bonaparte au gnral Roguet, les boulevards, dans toute leur
longueur depuis la Madeleine, s'taient subitement couverts de cavalerie
et d'infanterie. La division Carrelet, presque entire, compose des
cinq brigades de Cotte, Bourgon, Canrobert, Dulac et Reybell, et
prsentant un effectif de seize mille quatre cent dix hommes, avait pris
position et s'tait chelonne depuis la rue de la Paix jusqu'au
faubourg Poissonnire. Chaque brigade avait avec elle sa batterie. Rien
que sur le boulevard Poissonnire on comptait onze pices de canon. Deux
qui se tournaient le dos avaient t braques, l'une  l'entre de la
rue Montmartre, l'autre  l'entre du faubourg Montmartre, sans qu'on
pt deviner pourquoi, la rue et le faubourg n'offrant mme pas
l'apparence d'une barricade. Les curieux, entasss sur les trottoirs et
aux fentres, considraient avec stupeur cet encombrement d'affts, de
sabres et de bayonnettes.

Les troupes riaient et causaient, dit un tmoin; un autre tmoin dit:
Les soldats avaient un air trange. La plupart, la crosse en terre,
s'appuyaient sur leurs fusils et semblaient  demi chancelants de
lassitude, ou d'autre chose. Un de ces vieux officiers qui ont
l'habitude de regarder dans le fond des yeux du soldat, le gnral L***
dit en passant devant le caf Frascati: Ils sont ivres.

Des symptmes se manifestaient.

 un moment o la foule criait  la troupe: vive la rpublique!  bas
Louis Bonaparte! on entendit un officier dire  demi-voix: _Ceci va
tourner  la charcuterie_.

Un bataillon d'infanterie dbouche par la rue Richelieu. Devant le caf
Cardinal il est accueilli par un cri unanime de: vive la rpublique! Un
crivain qui tait l, rdacteur d'un journal conservateur, ajoute: _
bas Soulouque!_ L'officier d'tat-major qui conduisait le dtachement
lui assne un coup de sabre qui, esquiv par l'crivain, coupe un des
petits arbres du boulevard.

Comme le 1er de lanciers, command par le colonel Rochefort, arrivait 
la hauteur de la rue Taitbout, un groupe nombreux couvrait l'asphalte du
boulevard. C'taient des habitants du quartier, des ngociants, des
artistes, des journalistes, et parmi eux quelques femmes tenant de
jeunes enfants par la main. Au passage du rgiment, hommes, femmes, tous
crient: vive la constitution! vive la loi! vive la rpublique! Le
colonel Rochefort--le mme qui avait prsid, le 31 octobre 1851, 
l'cole militaire, le banquet donn par le 1er lanciers au 7e, et qui,
dans ce banquet, avait prononc ce toast: Au prince Napolon, au chef
de l'tat; il est la personnification de l'ordre dont nous sommes les
dfenseurs,--ce colonel, au cri tout lgal pouss par la foule, lance
son cheval au milieu du groupe,  travers les chaises du trottoir; les
lanciers se ruent  sa suite, et hommes, femmes, enfants, tout est
sabr. Bon nombre d'entre eux restrent sur place, dit un apologiste
du coup d'tat, lequel ajoute: Ce fut l'affaire d'un instant[33].

Vers deux heures, on braquait deux obusiers  l'extrmit du boulevard
Poissonnire,  cent cinquante pas de la petite barricade-lunette du
poste Bonne-Nouvelle. En mettant ces pices en batterie, les soldats du
train, peu accoutums pourtant aux fausses manoeuvres, brisrent le timon
d'un caisson.--_Vous voyez bien qu'ils sont sols!_ cria un homme du
peuple.

 deux heures et demie, car il faut suivre minute  minute et pas  pas
ce drame hideux, le feu s'ouvrit devant la barricade, mollement, et
comme avec distraction. Il semblait que les chefs militaires eussent
l'esprit  toute autre chose qu' un combat. En effet, on va savoir 
quoi ils songeaient.

Le premier coup de canon, mal ajust, passa par-dessus toutes les
barricades. Le projectile alla tuer au Chteau-d'Eau un jeune garon qui
puisait de l'eau dans le bassin.

Les boutiques s'taient fermes, et presque toutes les fentres. Une
croise pourtant tait reste ouverte  un tage suprieur de la maison
qui fait l'angle de la rue du Sentier. Les curieux continuaient
d'affluer principalement sur le trottoir mridional. C'tait de la
foule, et rien de plus, hommes, femmes, enfants et vieillards, 
laquelle la barricade, peu attaque, peu dfendue, faisait l'effet de la
petite guerre.

Cette barricade tait un spectacle en attendant qu'elle devnt un
prtexte.




IV


Il y avait un quart d'heure environ que la troupe tiraillait et que la
barricade ripostait sans qu'il y et un bless de part ni d'autre, quand
tout  coup, comme par une commotion lectrique, un mouvement
extraordinaire et terrible se fit dans l'infanterie d'abord, puis dans
la cavalerie. La troupe changea subitement de front.

Les historiographes du coup d'tat ont racont qu'un coup de feu,
dirig contre les soldats, tait parti de la fentre reste ouverte au
coin de la rue du Sentier. D'autres ont dit du fate de la maison qui
fait l'angle de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance et de la rue
Poissonnire. Selon d'autres, le coup serait un coup de pistolet et
aurait t tir du toit de la haute maison qui marque le coin de la rue
Mazagran. Ce coup est contest, mais ce qui est incontestable, c'est que
pour avoir tir ce coup de pistolet problmatique, qui n'est peut-tre
autre chose qu'une porte ferme avec bruit, un dentiste habitant la
maison voisine a t fusill. En somme, un coup de pistolet ou de fusil
venant d'une des maisons du boulevard a-t-il t entendu? est-ce vrai?
est-ce faux? une foule de tmoins nient.

Si le coup de feu a t tir, il reste  claircir une question: a-t-il
t une cause? ou a-t-il t un signal?

Quoi qu'il en soit, subitement, comme nous venons de le dire, la
cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, firent front  la foule masse
sur les trottoirs, et, sans qu'on put deviner pourquoi, brusquement,
sans motif, sans sommation, comme l'avaient dclar les infmes
affiches du matin, du Gymnase jusqu'aux Bains chinois, c'est--dire dans
toute la longueur du boulevard le plus riche, le plus vivant et le plus
joyeux de Paris, une tuerie commena.

L'arme se mit  fusiller le peuple  bout portant.

Ce fut un moment sinistre et inexprimable; les cris, les bras levs au
ciel, la surprise, l'pouvante, la foule fuyant dans toutes les
directions, une grle de balles pleuvant et remontant depuis les pavs
jusqu'aux toits, en une minute les morts jonchant la chausse, des
jeunes gens tombant le cigare  la bouche, des femmes en robes de
velours tues roides par les biscaens, deux libraires arquebuss au
seuil de leurs boutiques sans avoir su ce qu'on leur voulait, des coups
de fusil tirs par les soupiraux des caves et y tuant n'importe qui, le
bazar cribl d'obus et de boulets, l'htel Sallandrouze bombard, la
Maison d'Or mitraille, Tortoni pris d'assaut, des centaines de cadavres
sur le boulevard, un ruisseau de sang rue de Richelieu.

Qu'il soit encore ici permis au narrateur de s'interrompre.

En prsence de ces faits sans nom, moi qui cris ces lignes, je le
dclare, je suis un greffier, j'enregistre le crime; j'appelle la cause.
L est toute ma fonction. Je cite Louis Bonaparte, je cite Saint-Arnaud,
Maupas, Morny, Magnan, Carrelet, Canrobert, Reybell, ses complices; je
cite les autres encore dont on retrouvera ailleurs les noms; je cite les
bourreaux, les meurtriers, les tmoins, les victimes, les canons chauds,
les sabres fumants, l'ivresse des soldats, le deuil des familles, les
mourants, les morts, l'horreur, le sang et les larmes  la barre du
monde civilis.

Le narrateur seul, quel qu'il ft, on ne le croirait pas. Donnons donc
la parole aux faits vivants, aux faits saignants. coutons les
tmoignages.




V


Nous n'imprimerons pas le nom des tmoins, nous avons dit pourquoi;
mais on reconnatra l'accent sincre et poignant de la ralit.

Un tmoin dit:

... Je n'avais pas fait trois pas sur le trottoir quand la troupe qui
dfilait s'arrta tout  coup, fit volte-face la figure tourne vers le
midi, abattit ses armes, et fit feu sur la foule perdue, par un
mouvement instantan.

Le feu continua sans interruption pendant vingt minutes, domin de
temps en temps par quelques coups de canon.

Au premier feu, je me jetai  terre et je me tranai comme un reptile
sur le trottoir jusqu' la premire porte entr'ouverte que je pus
rencontrer.

C'tait la boutique d'un marchand de vin, situe au n 180,  ct du
bazar de l'Industrie. J'entrai le dernier. La fusillade continuait
toujours.

Il y avait dans cette boutique prs de cinquante personnes, et parmi
elles cinq ou six femmes, deux ou trois enfants. Trois malheureux
taient entrs blesss, deux moururent au bout d'un quart d'heure
d'horribles souffrances; le troisime vivait encore quand je sortis de
cette boutique  quatre heures; il ne survcut pas du reste  sa
blessure, ainsi que je l'ai appris plus tard.

Pour donner une ide du public sur lequel la troupe avait tir, je ne
puis rien faire de mieux que de citer quelques exemples des personnes
runies dans cette boutique.

Quelques femmes, dont deux venaient d'acheter dans le quartier les
provisions de leur dner; un petit clerc d'huissier envoy en course par
son patron; deux ou trois coulissiers de la Bourse; deux ou trois
propritaires; quelques ouvriers, peu ou point vtus de blouse. Un des
malheureux rfugis dans cette boutique m'a produit une vive impression;
c'tait un homme d'une trentaine d'annes, blond, vtu d'un paletot
gris, il se rendait avec sa femme dner au faubourg Montmartre dans sa
famille, quand il fut arrt sur le boulevard par le passage de la
colonne de troupes. Dans le premier moment, et ds la premire dcharge,
sa femme et lui tombrent; il se releva, fut entran dans la boutique
du marchand de vin, mais il n'avait plus sa femme  son bras, et son
dsespoir ne peut tre dpeint. Il voulait  toute force, et malgr nos
reprsentations, se faire ouvrir la porte et courir  la recherche de sa
femme au milieu de la mitraille qui balayait la rue. Nous emes les plus
grandes peines  le retenir pendant une heure. Le lendemain j'appris que
sa femme avait t tue et que le cadavre avait t reconnu dans la cit
Bergre. Quinze jours plus tard, j'appris que ce malheureux, ayant
menac de faire subir  M. Bonaparte la peine du talion, avait t
arrt et transport  Brest, en destination de Cayenne. Presque tous
les citoyens runis dans la boutique du marchand de vin appartenaient
aux opinions monarchiques, et je ne rencontrai parmi eux qu'un ancien
compositeur de _la Rforme_, du nom de Meunier, et l'un de ses amis, qui
s'avouassent rpublicains. Vers quatre heures, je sortis de cette
boutique.

Un tmoin, de ceux qui croient avoir entendu le coup de feu parti de la
rue de Mazagran, ajoute:

Ce coup de feu, c'est pour la troupe le signal d'une fusillade dirige
sur toutes les maisons et leurs fentres, dont le roulement dure au
moins trente minutes. Il est simultan depuis la porte Saint-Denis
jusqu'au caf du Grand-Balcon. Le canon vient bientt se mler  la
mousqueterie.

Un tmoin dit:

...  trois heures et un quart un mouvement singulier a lieu. Les
soldats qui faisaient face  la porte Saint-Denis oprent instantanment
un changement de front, s'appuyant sur les maisons depuis le Gymnase, la
maison du Pont-de-Fer, l'htel Saint-Phar, et aussitt un feu roulant
s'excute sur les personnes qui se trouvent au ct oppos, depuis la
rue Saint-Denis jusqu' la rue Richelieu. Quelques minutes suffisent
pour couvrir les trottoirs de cadavres; les maisons sont cribles de
balles, et cette rage conserva son paroxysme pendant trois quarts
d'heure.

Un tmoin dit:

... Les premiers coups de canon dirigs sur la barricade Bonne-Nouvelle
avaient servi de signal au reste de la troupe, qui avait fait feu
presque en mme temps sur tout ce qui se trouvait  porte de son
fusil.

Un tmoin dit:

Les paroles ne peuvent rendre un pareil acte de barbarie. Il faut en
avoir t tmoin pour oser le redire et pour attester la vrit d'un
fait aussi inqualifiable.

Il a t tir des coups de fusil par milliers, c'est inapprciable[34],
par la troupe, sur tout le monde inoffensif, et cela sans ncessit
aucune. On avait voulu produire une forte impression. Voil tout.

Un tmoin dit:

Lorsque l'agitation tait trs grande sur le boulevard, la ligne,
suivie de l'artillerie et de la cavalerie, arrivait. On a vu un coup de
fusil tir du milieu de la troupe, et il tait facile de voir qu'il
avait t tir en l'air, par la fume qui s'levait perpendiculairement.
Alors ce fut le signal de tirer sans sommation et de charger  la
bayonnette sur le peuple. Ceci est significatif, et prouve que la troupe
voulait avoir un semblant de motif pour commencer le massacre qui a
suivi.

Un tmoin raconte:

... Le canon charg  mitraille hache les devantures des maisons depuis
le magasin du _Prophte_ jusqu' la rue Montmartre. Du boulevard
Bonne-Nouvelle on a d tirer aussi  boulet sur la maison Billecocq, car
elle a t atteinte  l'angle du ct d'Aubusson, et le boulet, aprs
avoir perc le mur, a pntr dans l'intrieur.

Un autre tmoin, de ceux qui nient le coup de feu, dit:

On a cherch  attnuer cette fusillade et ces assassinats, en
prtendant que des fentres de quelques maisons on avait tir sur les
troupes. Outre que le rapport officiel du gnral Magnan semble dmentir
ce bruit, j'affirme que les dcharges ont t instantanes de la porte
Saint-Denis  la porte Montmartre, et qu'il n'y a pas eu, avant la
dcharge gnrale, un seul coup tir isolment, soit des fentres, soit
par la troupe, du faubourg Saint-Denis au boulevard des Italiens.

Un autre, qui n'a pas non plus entendu le coup de feu, dit:

Les troupes dfilaient devant le perron de Tortoni, o j'tais depuis
vingt minutes environ, lorsque, avant qu'aucun bruit de coup de feu soit
arriv  nous, elles s'branlent; la cavalerie prend le galop,
l'infanterie le pas de course. Tout d'un coup nous voyons venir du ct
du boulevard Poissonnire une nappe de feu qui s'tend et gagne
rapidement. La fusillade commence, je puis garantir qu'aucune explosion
n'avait prcd, que pas un coup de fusil n'tait parti des maisons
depuis le caf Frascati jusqu' l'endroit o je me tenais. Enfin, nous
voyons les canons des fusils des soldats qui taient devant nous
s'abaisser et nous menacer. Nous nous rfugions rue Taitbout, sous une
porte cochre. Au mme moment les balles passent par-dessus nous et
autour de nous. Une femme est tue  dix pas de moi au moment o je me
cachais sous la porte cochre. Il n'y avait l, je peux le jurer, ni
barricade ni insurgs; il y avait des _chasseurs, et du gibier_ qui
fuyait, voil tout.

Cette image chasseurs et gibier est celle qui vient tout d'abord 
l'esprit de ceux qui ont vu cette chose pouvantable. Nous retrouvons
l'image dans les paroles d'un autre tmoin:

... On voyait les gendarmes mobiles dans le bout de ma rue, et je sais
qu'il en tait de mme dans le voisinage, tenant leurs fusils et se
tenant eux-mmes dans la position _du chasseur qui attend le dpart du
gibier_, c'est--dire le fusil prs de l'paule pour tre plus prompt 
ajuster et tirer.

Aussi, pour prodiguer les premiers soins aux blesss tombs dans la rue
Montmartre prs des portes, voyait-on de distance en distance les portes
s'ouvrir, un bras s'allonger et retirer avec prcipitation le cadavre ou
le moribond que les balles lui disputaient encore.

Un autre tmoin rencontre encore la mme image:

Les soldats embusqus au coin des rues attendaient les citoyens au
passage _comme des chasseurs guettent leur gibier_, et,  mesure qu'ils
les voyaient engags dans la rue, ils tiraient sur eux _comme sur une
cible_. De nombreux citoyens ont t tus de cette manire, rue du
Sentier, rue Rougemont et rue du Faubourg-Poissonnire.

              *       *       *       *       *

Partez, disaient les officiers aux citoyens inoffensifs qui leur
demandaient protection.  cette parole ceux-ci s'loignaient bien vite
et avec confiance; mais ce n'tait l qu'un mot d'ordre qui signifiait:
_mort_, et, en effet,  peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils
tombaient  la renverse.

Au moment o le feu commenait sur les boulevards, dit un autre tmoin,
un libraire voisin de la maison des tapis s'empressait de fermer sa
devanture, lorsque des fuyards cherchant  entrer sont souponns par la
troupe ou la gendarmerie mobile, je ne sais laquelle, d'avoir fait feu
sur elles. La troupe pntre dans la maison du libraire. Le libraire
veut faire des observations; il est seul amen devant sa porte, et sa
femme et sa fille n'ont que le temps de se jeter entre lui et les
soldats qu'il tombait mort. La femme avait la cuisse traverse et la
fille tait sauve par le busc de son corset. La femme, m'a-t-on dit,
est devenue folle depuis.

Un autre tmoin dit:

... Les soldats pntrrent dans les deux librairies qui sont entre la
maison du _Prophte_ et celle de M. Sallandrouze. Les meurtres commis
sont avrs. On a gorg les deux libraires sur le trottoir. Les autres
prisonniers le furent dans les magasins.

Terminons par ces trois extraits, qu'on ne peut transcrire sans
frissonner:

Dans le premier quart d'heure de cette horreur, dit un tmoin, le feu,
un moment moins vif, laisse croire  quelques citoyens qui n'taient que
blesss qu'ils pouvaient se relever. Parmi les hommes gisant devant le
_Prophte_ deux se soulevrent. L'un prit la fuite par la rue du Sentier
dont quelques mtres seulement le sparaient. Il y parvint au milieu des
balles qui emportrent sa casquette. Le second ne put que se mettre 
genoux, et, les mains jointes, supplier les soldats de lui faire grce;
mais il tomba  l'instant mme fusill. Le lendemain on pouvait
remarquer,  ct du perron du _Prophte_, une place,  peine large de
quelques pieds, o plus de cent balles avaient port.

 l'entre de la rue Montmartre jusqu' la fontaine, l'espace de
soixante pas, il y avait soixante cadavres, hommes, femmes, dames,
enfants, jeunes filles. Tous ces malheureux taient tombs victimes des
premiers coups de feu tirs par la troupe et par la gendarmerie, places
en face sur l'autre ct des boulevards. Tout cela fuyait aux premires
dtonations, faisait encore quelques pas, puis enfin s'affaissait pour
ne plus se relever. Un jeune homme s'tait rfugi dans le cadre d'une
porte cochre et s'abritait sous la saillie du mur du ct des
boulevards. _Il servait de cible_ aux soldats. Aprs dix minutes de
coups maladroits, il fut atteint malgr tous ses efforts pour s'amincir
en s'levant, et on le vit s'affaisser aussi pour ne plus se relever.

Un autre:

... Les glaces et les fentres de la maison du Pont-de-Fer furent
brises. Un homme qui se trouvait dans la cour tait devenu fou de
terreur. Les caves taient pleines de femmes qui s'y taient sauves
inutilement. Les soldats faisaient feu dans les boutiques et par les
soupiraux des caves. De Tortoni au Gymnase, c'tait comme cela. Cela
dura plus d'une heure.




VI


Bornons l ces extraits. Fermons cet appel lugubre. C'est assez pour
les preuves.

L'excration du fait est patente. Cent autres tmoignages que nous
avons l sous les yeux rptent presque dans les mmes termes les mmes
faits. Il est certain dsormais, il est prouv, il est hors de doute et
de question, il est visible comme le soleil que, le jeudi 4 dcembre
1851, la population inoffensive de Paris, la population non mle au
combat, a t mitraille sans sommation et massacre dans un simple but
d'intimidation, et qu'il n'y a pas d'autre sens  donner au mot
mystrieux de M. Bonaparte.

Cette excution dura jusqu' la nuit tombante. Pendant plus d'une heure
ce fut sur le boulevard comme une orgie de mousqueterie et d'artillerie.
La canonnade et les feux de peloton se croisaient au hasard;  un
certain moment les soldats s'entre-tuaient. La batterie du 6e rgiment
d'artillerie qui faisait partie de la brigade Canrobert fut dmonte;
les chevaux, se cabrant au milieu des balles, brisrent les
avant-trains, les roues et les timons, et de toute la batterie, en moins
d'une minute, il ne resta qu'une seule pice qui pt rouler. Un escadron
entier du 1er lanciers fut oblig de se rfugier dans un hangar rue
Saint-Fiacre. On compta le lendemain, dans les flammes des lances,
soixante-dix trous de balle. La furie avait pris les soldats. Au coin de
la rue Rougemont, au milieu de la fume, un gnral agita les bras comme
pour les retenir; un chirurgien aide-major du 27e faillit tre tu par
des soldats qu'il voulait modrer. Un sergent dit  un officier qui lui
arrtait le bras: Lieutenant, vous trahissez. Les soldats n'avaient plus
conscience d'eux-mmes, ils taient comme fous du crime qu'on leur
faisait commettre. Il vient un moment o l'abomination mme de ce que
vous faites vous fait redoubler les coups. Le sang est une sorte de vin
horrible; le massacre enivre.

Il semblait qu'une main aveugle lant la mort du fond d'une nue. Les
soldats n'taient plus que des projectiles.

Deux pices taient braques de la chausse du boulevard sur une seule
faade de maison, le magasin Sallandrouze, et tiraient sur la faade 
outrance,  toute vole,  quelques pas de distance,  bout portant.
Cette maison, ancien htel bti en pierre de taille et remarquable par
son perron presque monumental, fendue par les boulets comme par des
coins de fer, s'ouvrait, se lzardait, se crevassait du haut en bas; les
soldats redoublaient.  chaque dcharge un craquement se faisait
entendre. Tout  coup un officier d'artillerie arrive au galop et crie:
arrtez! arrtez! La maison penchait en avant; un boulet de plus, elle
croulait sur les canons et sur les canonniers.

Les canonniers taient ivres au point que, ne sachant plus ce qu'ils
faisaient, plusieurs se laissrent tuer par le recul des canons. Les
balles venaient  la fois de la porte Saint-Denis, du boulevard
Poissonnire et du boulevard Montmartre; les artilleurs, qui les
entendaient siffler dans tous les sens  leurs oreilles, se couchaient
sur leurs chevaux, les hommes du train se rfugiaient sous les caissons
et derrire les fourgons; on vit des soldats, laissant tomber leur kpi,
s'enfuir perdus dans la rue Notre-Dame-de-Recouvrance; des cavaliers
perdant la tte tiraient leurs carabines en l'air; d'autres mettaient
pied  terre et se faisaient un abri de leurs chevaux. Trois ou quatre
chevaux chapps couraient  et l effars de terreur.

Des jeux effroyables se mlaient au massacre. Les tirailleurs de
Vincennes s'taient tablis sur une des barricades du boulevard qu'ils
avaient prise  la bayonnette, et de l ils s'exeraient au tir sur les
passants loigns. On entendait des maisons voisines ces dialogues
hideux:--Je gage que je descends celui-ci.--Je parie que non.--Je parie
que si.--Et le coup partait. Quand l'homme tombait, cela se devinait 
un clat de rire. Lorsqu'une femme passait:--Tirez  la femme! criaient
les officiers; tirez aux femmes!

C'tait l un des mots d'ordre; sur le boulevard Montmartre, o l'on
usait beaucoup de la bayonnette, un jeune capitaine d'tat-major criait:
Piquez les femmes!

Une femme crut pouvoir traverser la rue Saint-Fiacre, un pain sous le
bras; un tirailleur l'abattit.

Rue Jean-Jacques-Rousseau on n'allait pas jusque-l; une femme cria:
vive la rpublique! elle fut seulement fouette par les soldats. Mais
revenons au boulevard.

Un passant, huissier, fut vis au front et atteint. Il tomba sur les
mains et sur les genoux en criant: grce! Il reut treize autres balles
dans le corps. Il a survcu. Par un hasard inou, aucune blessure
n'tait mortelle. La balle du front avait labour la peau et fait le
tour du crne sans le briser.

Un vieillard de quatrevingts ans, trouv blotti on ne sait o, fut
amen devant le perron du _Prophte_ et fusill. Il tomba.--_Il ne se
fera pas de bosse  la tte_, dit un soldat. Le vieillard tait tomb
sur un monceau de cadavres. Deux jeunes gens d'Issy, maris depuis un
mois et ayant pous les deux soeurs, traversaient le boulevard, venant
de leurs affaires. Ils se virent couchs en joue. Ils se jetrent 
genoux, ils criaient: Nous avons pous les deux soeurs! On les tua. Un
marchand de coco, nomm Robert et demeurant faubourg Poissonnire, n
97, s'enfuyait rue Montmartre, sa fontaine sur le dos. On le tua[35]. Un
enfant de treize ans, apprenti sellier, passait sur le boulevard devant
le caf Vachette; on l'ajuste. Il pousse des cris dsesprs; il tenait
 la main une bride de cheval; il l'agitait en disant: Je fais une
commission. On le tua. Trois balles lui trourent la poitrine. Tout le
long du boulevard on entendait les hurlements et les soubresauts des
blesss que les soldats lardaient  coups de bayonnette et laissaient l
sans mme les achever.

Quelques bandits prenaient le temps de voler. Un caissier d'une
association dont le sige tait rue de la Banque sort de sa caisse 
deux heures, va rue Bergre toucher un effet, revient avec l'argent, est
tu sur le boulevard. Quand on releva son cadavre, il n'avait plus sur
lui ni sa bague, ni sa montre, ni la somme d'argent qu'il rapportait.

Sous prtexte de coups de fusil tirs sur la troupe, on entra dans dix
ou douze maisons  et l et l'on passa  la bayonnette tout ce qu'on y
trouva. Il y a  toutes les maisons du boulevard des conduits de fonte
par o les eaux sales des maisons se dgorgent au dehors dans le
ruisseau. Les soldats, sans savoir pourquoi, prenaient en dfiance ou en
haine telle maison ferme du haut en bas, muette, morne, et qui, comme
toutes les maisons du boulevard, semblait inhabite, tant elle tait
silencieuse. Ils frappaient  la porte, la porte s'ouvrait, ils
entraient. Un moment aprs on voyait sortir de la bouche des conduits de
fonte un flot rouge et fumant. C'tait du sang.

Un capitaine, les yeux hors de la tte, criait aux soldats: Pas de
quartier! Un chef de bataillon vocifrait: Entrez dans les maisons et
tuez tout!

On entendait des sergents dire: Tapez sur les _bdouins, ferme sur les
bdouins _!--Du temps de l'oncle, raconte un tmoin, les soldats
appelaient les bourgeois pkins. Actuellement nous sommes des bdouins.
Lorsque les soldats massacraient les habitants, c'tait au cri de:
_Hardi sur les bdouins!_

Au cercle de Frascati, o plusieurs habitus, entre autres un vieux
gnral, taient runis, on entendait ce tonnerre de mousqueterie et de
canonnade, et l'on ne pouvait croire qu'on tirt  balle. On riait et
l'on disait: C'est  poudre. Quelle mise en scne! Quel comdien que ce
Bonaparte-l! On se croyait au Cirque. Tout  coup les soldats entrent
furieux, et veulent fusiller tout le monde. On ne se doutait pas du
danger qu'on courait. On riait toujours. Un tmoin nous disait: _Nous
croyions que cela faisait partie de la bouffonnerie_. Cependant, les
soldats menaant toujours, on finit par comprendre.--_Tuons tout_!
disaient-ils. Un lieutenant qui reconnut le vieux gnral les en
empcha. Pourtant un sergent: _Lieutenant, f...-nous la paix; ce n'est
pas votre affaire, c'est la ntre_.

Les soldats tuaient pour tuer. Un tmoin dit: On a fusill dans la cour
des maisons jusqu'aux chevaux, jusqu'aux chiens.

Dans la maison qui fait, avec Frascati, l'angle de la rue Richelieu, on
voulait arquebuser tranquillement mme les femmes et les enfants; ils
taient dj en tas pour cela en face d'un peloton quand un colonel
survint; il sursit au meurtre, parqua ces pauvres tres tremblants dans
le passage des Panoramas, dont il fit fermer les grilles, et les sauva.
Un crivain distingu, M. Lireux, ayant chapp aux premires balles,
fut promen deux heures durant, de corps de garde en corps de garde,
pour tre fusill. Il fallut des miracles pour le sauver. Le clbre
artiste Sax, qui se trouvait par occasion dans le magasin de musique de
Brandus, allait y tre fusill, quand un gnral le reconnut. Partout
ailleurs on tua au hasard.

Le premier qui fut tu dans cette boucherie,--l'histoire garde aussi le
nom du premier massacr de la Saint-Barthlmy,--s'appelait Thodore
Debaecque, et demeurait dans la maison du coin de la rue du Sentier, par
laquelle le carnage commena.




VII

La tuerie termine,--c'est--dire  la nuit noire,--on avait commenc
en plein jour,--on n'enleva pas les cadavres; ils taient tellement
presss que rien que devant une seule boutique, la boutique de
Barbedienne, on en compta trente-trois. Chaque carr de terre dcoup
dans l'asphalte au pied des arbres du boulevard tait un rservoir de
sang. Les morts, dit un tmoin, taient entasss en monceaux, les uns
sur les autres, vieillards, enfants, blouses et paletots runis dans un
indescriptible ple-mle, ttes, bras, jambes confondus.

Un autre tmoin dcrit ainsi un groupe de trois individus: Deux
taient renverss sur le dos; un troisime, s'tant embarrass entre
leurs jambes, tait tomb sur eux. Les cadavres isols taient rares,
on les remarquait plus que les autres. Un jeune homme bien vtu tait
assis, adoss  un mur, les jambes cartes, les bras  demi croiss, un
jonc de Verdier dans la main droite, et semblait regarder; il tait
mort. Un peu plus loin les balles avaient clou contre une boutique un
adolescent en pantalon de velours de coton, qui tenait  la main des
preuves d'imprimerie. Le vent agitait ces feuilles sanglantes sur
lesquelles le poignet du mort s'tait crisp. Un pauvre vieux,  cheveux
blancs, tait tendu au milieu de la chausse, avec son parapluie  ct
de lui. Il touchait presque du coude un jeune homme en bottes vernies et
en gants jaunes qui gisait ayant encore le lorgnon dans l'oeil. 
quelques pas tait couche, la tte sur le trottoir, les pieds sur le
pav, une femme du peuple qui s'enfuyait son enfant dans ses bras. La
mre et l'enfant taient morts, mais la mre n'avait pas lch l'enfant.

Ah! vous me direz, monsieur Bonaparte, que vous en tes bien fch,
mais que c'est un malheur; qu'en prsence de Paris prt  se soulever il
a bien fallu prendre un parti et que vous avez t accul  cette
ncessit; et que, quant au coup d'tat, vous aviez des dettes, que vos
ministres avaient des dettes, que vos aides de camp avaient des dettes,
que vos valets de pied avaient des dettes; que vous rpondiez de tout;
qu'on n'est pas prince, que diable! pour ne pas manger de temps en temps
quelques millions de trop; qu'il faut bien s'amuser un peu et jouir de
la vie; que c'est la faute  l'assemble qui n'a pas su comprendre cela
et qui voulait vous condamner  quelque chose comme deux maigres
millions par an, et, qui plus est, vous forcer de quitter le pouvoir au
bout de vos quatre ans et d'excuter la constitution; qu'on ne peut pas,
aprs tout, sortir de l'lyse pour entrer  Clichy; que vous aviez en
vain eu recours aux petits expdients prvus par l'article 405; que les
scandales approchaient, que la presse dmagogique jasait, que l'affaire
des lingots d'or allait clater, que vous devez du respect au nom de
Napolon, et que, ma foi! n'ayant plus d'autre choix, plutt que d'tre
un des vulgaires escrocs du code, vous avez mieux aim tre un des
grands assassins de l'histoire!

Donc, au lieu de vous souiller, ce sang vous a lav. Fort bien.

Je continue.

VIII

Quand ce fut fini, Paris vint voir; la foule afflua dans ces lieux
terribles; on la laissa faire. C'tait le but du massacreur. Louis
Bonaparte n'avait pas fait cela pour le cacher.

Le ct sud du boulevard tait couvert de papiers de cartouches
dchires, le trottoir du ct nord disparaissait sous les pltras
dtachs par les balles des faades des maisons, et tait tout blanc
comme s'il avait neig; les flaques de sang faisaient de larges taches
noirtres dans cette neige de dbris. Le pied n'vitait un cadavre que
pour rencontrer des clats de vitre, de pltre ou de pierre; certaines
maisons taient si crases de mitraille et de boulets qu'elles
semblaient prtes  crouler, entre autres la maison Sallandrouze dont
nous avons parl et le magasin de deuil au coin du faubourg Montmartre.
La maison Billecoq, dit un tmoin, est encore aujourd'hui taye par de
fortes pices en bois et la faade sera en partie reconstruite. La
maison des tapis est perce  jour en plusieurs endroits. Un autre
tmoin dit: Toutes les maisons, depuis le cercle des trangers jusqu'
la rue Poissonnire, taient littralement cribles de balles, du ct
droit du boulevard surtout. Une des grandes glaces du magasin de la
_Petite Jeannette_ en avait reu certainement plus de deux cents pour sa
part. Il n'y avait pas une fentre qui n'et la sienne. On respirait une
atmosphre de salptre. Trente-sept cadavres taient entasss dans la
cit Bergre, et les passants pouvaient les compter  travers la grille.
Une femme tait arrte  l'angle de la rue Richelieu. Elle regardait.
Tout  coup elle s'aperoit qu'elle a les pieds mouills:--Tiens,
dit-elle, il a donc plu? j'ai les pieds dans l'eau.--Non, madame, lui
dit un passant, ce n'est pas de l'eau.--Elle avait les pieds dans une
mare de sang.

Rue Grange-Batelire, on voyait dans un coin trois cadavres entirement
nus.

Pendant la tuerie, les barricades du boulevard avaient t enleves par
la brigade Bourgon. Les cadavres des dfenseurs de la barricade de la
porte Saint-Denis dont nous avons parl en commenant ce rcit furent
entasss devant la porte de la maison Jouvin. Mais, dit un tmoin, ce
n'tait rien compar aux monceaux qui couvraient le boulevard.

 deux pas du thtre des Varits, la foule s'arrtait devant une
casquette pleine de cervelle et de sang accroche  une branche d'arbre.

Un tmoin dit: Un peu plus loin que les Varits, je rencontre un
cadavre, la face contre terre; je veux le relever, aid de quelques
personnes; des soldats nous repoussent... Un peu plus loin il y avait
deux corps, un homme et une femme, puis un seul, un ouvrier... (nous
abrgeons...) De la rue Montmartre  la rue du Sentier, _on marchait
littralement dans le sang_; il couvrait le trottoir dans certains
endroits d'une paisseur de quelques lignes, et, sans hyperbole, sans
exagration, il fallait des prcautions pour ne pas y mettre les pieds.
Je comptai l trente-trois cadavres. Ce spectacle tait au-dessus de mes
forces; je sentais de grosses larmes sillonner mes joues. Je demandai 
traverser la chausse pour rentrer chez moi, ce qui me fut _accord_.

Un tmoin dit: L'aspect du boulevard tait horrible. _Nous marchions
dans le sang,  la lettre._ Nous comptmes dix-huit cadavres dans une
longueur de vingt-cinq pas.

Un tmoin, marchand de la rue du Sentier, dit: J'ai fait le trajet du
boulevard du Temple chez moi; je suis rentr avec un pouce de sang  mon
pantalon.

Le reprsentant Versigny raconte: Nous apercevions au loin, jusque
prs de la porte Saint-Denis, les immenses feux des bivouacs de la
troupe. C'tait, avec quelques rares lampions, la seule clart qui
permit de se retrouver au milieu de cet affreux carnage. Le combat du
jour n'tait rien  ct de ces cadavres et de ce silence. R... et moi,
nous tions anantis. Un citoyen vint  passer; sur une de mes
exclamations, il s'approcha, me prit la main et me dit:--Vous tes
rpublicain, moi j'tais ce qu'on appelait un ami de l'ordre, un
ractionnaire; mais il faudrait tre abandonn de Dieu pour ne pas
excrer cette effroyable orgie. La France est dshonore! et il nous
quitta en sanglotant.

Un tmoin qui nous permet de le nommer, un lgitimiste, l'honorable M.
de Cherville, dclare: ... Le soir, j'ai voulu recommencer ces tristes
investigations. Je rencontrai, rue Le Peletier, MM. Bouillon et Gervais
(de Caen); nous fmes quelques pas ensemble, et je glissai. Je me retins
 M. Bouillon. Je regardai  mes pieds. J'avais march dans une large
flaque de sang. Alors M. Bouillon me raconta que le matin, tant  sa
fentre, il avait vu le pharmacien dont il me montrait la boutique,
occup  en fermer la porte. Une femme tomba, le pharmacien se prcipita
pour la relever; au mme instant un soldat l'ajusta et le frappa  dix
pas d'une balle dans la tte. M. Bouillon, indign et oubliant son
propre danger, cria aux passants qui taient l: Vous tmoignerez tous
de ce qui vient de se passer.

Vers les onze heures du soir, quand les bivouacs furent allums
partout, M. Bonaparte permit qu'on s'amust. Il y eut sur le boulevard
comme une fte de nuit. Les soldats riaient et chantaient en jetant au
feu les dbris des barricades, puis, comme  Strasbourg et  Boulogne,
vinrent les distributions d'argent. coutons ce que raconte un tmoin:
J'ai vu,  la porte Saint-Denis, un officier d'tat-major remettre deux
cents francs au chef d'un dtachement de vingt hommes en lui disant: Le
prince m'a charg de vous remettre cet argent, pour tre distribu  vos
braves soldats. Il ne bornera pas l les tmoignages de sa
satisfaction.--Chaque soldat a reu dix francs.

Le soir d'Austerlitz, l'empereur disait:--Soldats, je suis content de
vous!

Un autre ajoute: Les soldats, le cigare  la bouche, narguaient les
passants et faisaient sonner l'argent qu'ils avaient dans la poche. Un
autre dit: Les officiers cassaient les rouleaux de louis _comme des
btons de chocolat_.

Les sentinelles ne permettaient qu'aux femmes de passer; si un homme se
prsentait, on lui criait: au large! Des tables taient dresses dans
les bivouacs; officiers et soldats y buvaient. La flamme des brasiers se
refltait sur tous ces visages joyeux. Les bouchons et les capsules
blanches du vin de Champagne surnageaient sur les ruisseaux rouges de
sang. De bivouac  bivouac on s'appelait avec de grands cris et des
plaisanteries obscnes. On se saluait: vive les gendarmes! vive les
lanciers! et tous ajoutaient: vive Louis-Napolon! On entendait le choc
des verres et le bruit des bouteilles brises.  et l, dans l'ombre,
une bougie de cire jaune ou une lanterne  la main, des femmes rdaient
parmi les cadavres, regardant l'une aprs l'autre ces faces ples et
cherchant celle-ci son fils, celle-ci son pre, celle-l son mari.

IX

Dlivrons-nous tout de suite de ces affreux dtails.

Le lendemain 5, au cimetire Montmartre, on vit une chose pouvantable.

Un vaste espace, rest vague jusqu' ce jour, fut utilis pour
l'inhumation provisoire de quelques-uns des massacrs. Ils taient
ensevelis la tte hors de terre, afin que leurs familles pussent les
reconnatre. La plupart, les pieds dehors, avec un peu de terre sur la
poitrine. La foule allait l, le flot des curieux vous poussait, on
errait au milieu des spulcres, et par instants on sentait la terre
plier sous soi; on marchait sur le ventre d'un cadavre. On se
retournait, on voyait sortir de terre des bottes et des sabots ou des
brodequins de femme; de l'autre ct tait la tte que votre pression
sur le corps faisait remuer.

Un tmoin illustre, le grand statuaire David, aujourd'hui proscrit et
errant hors de France, dit:

J'ai vu au cimetire Montmartre une quarantaine de cadavres encore
vtus de leurs habits; on les avait placs  ct l'un de l'autre;
quelques pelletes de terre les cachaient jusqu' la tte, qu'on avait
laisse dcouverte, afin que les parents les reconnussent. Il y avait si
peu de terre qu'on voyait les pieds encore  dcouvert, et le public
marchait sur ces corps, ce qui tait horrible. Il y avait l de nobles
ttes de jeunes hommes tout empreintes de courage; au milieu tait une
pauvre femme, la domestique d'un boulanger, qui avait t tue en
portant le pain aux pratiques de son matre, et  ct une belle jeune
fille, marchande de fleurs sur le boulevard. Ceux qui cherchaient des
personnes disparues taient obligs de fouler aux pieds les corps afin
de pouvoir regarder de prs les ttes. J'ai entendu un homme du peuple
dire avec une expression d'horreur: On marche comme sur un tremplin.

La foule continua de se porter aux divers lieux o des victimes avaient
t dposes, notamment cit Bergre; si bien que ce mme jour, 5, comme
la multitude croissait et devenait importune, et qu'il fallait loigner
les curieux, on put lire sur un grand criteau  l'entre de la cit
Bergre ces mots en lettres majuscules: _Ici il n'y a plus de cadavres_.

Les trois cadavres nus de la rue Grange-Batelire ne furent enlevs que
le 5 au soir.

On le voit et nous y insistons, dans le premier moment et pour le
profit qu'il en voulait faire, le coup d'tat ne chercha pas le moins du
monde  cacher son crime; la pudeur ne lui vint que plus tard; le
premier jour, bien au contraire, il l'tala. L'atrocit ne suffisait
pas, il fallait le cynisme. Massacrer n'tait que le moyen, terrifier
tait le but.

X

Ce but fut-il atteint?

Oui.

Immdiatement, ds le soir du 4 dcembre, le bouillonnement public
tomba. La stupeur glaa Paris. L'indignation qui levait la voix devant
le coup d'tat se tut subitement devant le carnage. Ceci ne ressemblait
plus  rien de l'histoire. On sentit qu'on avait affaire  quelqu'un
d'inconnu.

Crassus a cras les gladiateurs; Hrode a gorg les enfants; Charles
IX a extermin les huguenots, Pierre de Russie les strlitz, Mhmet-Ali
les mameluks, Mahmoud les janissaires; Danton a massacr les
prisonniers. Louis Bonaparte venait d'inventer un massacre nouveau, le
massacre des passants.

Ce massacre termina la lutte. Il y a des heures o ce qui devrait
exasprer les peuples, les consterne. La population de Paris sentit
qu'elle avait le pied d'un bandit sur la gorge. Elle ne se dbattit
plus. Ce mme soir, Mathieu (de la Drme) entra dans le lieu o sigeait
le comit de rsistance et nous dit: Nous ne sommes plus  Paris, nous
ne sommes plus sous la Rpublique; nous sommes  Naples et chez le roi
Bomba.

 partir de ce moment, quels que fussent les efforts du comit, des
reprsentants et de leurs courageux auxiliaires, il n'y eut plus, sur
quelques points seulement, par exemple  cette barricade du
Petit-Carreau o tomba si hroquement Denis Dussoubs, le frre du
reprsentant, qu'une rsistance qui ressemblait moins  un combat qu'aux
dernires convulsions du dsespoir. Tout tait fini.

Le lendemain 5, les troupes victorieuses paradaient sur les boulevards.
On vit un gnral montrer son sabre nu au peuple et crier: _La
rpublique, la voil!_

Ainsi un gorgement infme, le massacre des passants, voil ce que
contenait, comme ncessit suprme, la mesure du 2 dcembre. Pour
l'entreprendre, il fallait tre un tratre; pour la faire russir, il
fallait tre un meurtrier.

C'est par ce procd que le coup d'tat conquit la France et vainquit
Paris. Oui, Paris! On a besoin de se le rpter  soi-mme, c'est 
Paris que cela s'est pass!

Grand Dieu! les baskirs sont entrs dans Paris la lance haute en
chantant leur chant sauvage, Moscou avait t brl; les prussiens sont
entrs dans Paris, on avait pris Berlin; les autrichiens sont entrs
dans Paris, on avait bombard Vienne; les anglais sont entrs dans
Paris, le camp de Boulogne avait menac Londres; ils sont arrivs  nos
barrires, ces hommes de tous les peuples, tambours battants, clairons
en tte, drapeaux dploys, sabres nus, canons roulants, mches
allumes, ivres, ennemis, vainqueurs, vengeurs, criant avec rage devant
les dmes de Paris les noms de leurs capitales, Londres, Berlin, Vienne,
Moscou! Eh bien! ds qu'ils ont mis le pied sur le seuil de cette ville,
ds que le sabot de leurs chevaux a sonn sur le pav de nos rues,
autrichiens, anglais, prussiens, russes, tous, en pntrant dans Paris,
ont entrevu dans ces murs, dans ces difices, dans ce peuple, quelque
chose de prdestin, de vnrable et d'auguste; tous ont senti la sainte
horreur de la ville sacre; tous ont compris qu'ils avaient l, devant
eux, non la ville d'un peuple, mais la ville du genre humain; tous ont
baiss l'pe leve! Oui, massacrer les parisiens, traiter Paris en
place prise d'assaut, mettre  sac un quartier de Paris, violer la
seconde Ville ternelle, assassiner la civilisation dans son sanctuaire,
mitrailler les vieillards, les enfants et les femmes dans cette grande
enceinte, foyer du monde, ce que Wellington avait dfendu  ses
montagnards demi-nus, ce que Schwartzenberg avait interdit  ses
croates, ce que Blcher n'avait pas permis  sa landwehr, ce que Platow
n'avait pas os faire faire par ses cosaques, toi, tu l'as fait faire
par des soldats franais, misrable!




LIVRE QUATRIME

LES AUTRES CRIMES




I

QUESTIONS SINISTRES


Quel est le total des morts?

Louis Bonaparte, sentant venir l'histoire et s'imaginant que les Charles
IX peuvent attnuer les Saint-Barthlmy, a publi, comme pice
_justificative_, un tat dit officiel des personnes dcdes. On
remarque dans _cette liste alphabtique_[36] des mentions comme
celle-ci:--Adde, libraire, boulevard Poissonnire, 17, tu chez
lui.--Boursier, enfant de sept ans et demi, tu rue Tiquetonne.--Belval,
bniste, rue de la Lune, 10, tu chez lui.--Coquard, propritaire 
Vire (Calvados), tu boulevard Montmartre.--Debaecque, ngociant, rue du
Sentier, 45, tu chez lui.--De Couvercelle, fleuriste, rue Saint-Denis,
257, tu chez lui.--Labilte, bijoutier, boulevard Saint-Martin, 63, tu
chez lui.--Monpelas, parfumeur, rue Saint-Martin, 181, tu chez
lui.--Demoiselle Grellier, femme de mnage, faubourg Saint-Martin, 209,
tue boulevard Montmartre.--Femme Guillard, dame de comptoir, faubourg
Saint-Denis, 77, tue boulevard Saint-Denis.--Femme Garnier, dame de
confiance, boulevard Bonne-Nouvelle, 6, tue boulevard
Saint-Denis.--Femme Ledaust, femme de mnage, passage du Caire, 76,  la
Morgue.--Franoise Nol, giletire, rue des Fosss-Montmartre, 20, morte
 la Charit.--Le comte Poninski, rentier, rue de la Paix, 32, tu
boulevard Montmartre.--Femme Raboisson, couturire, morte  la maison
nationale de sant.--Femme Vidal, rue du Temple, 97, morte 
l'Htel-Dieu.--Femme Seguin, brodeuse, rue Saint-Martin, 240, morte 
l'hospice Beaujon.--Demoiselle Seniac, demoiselle de boutique, rue du
Temple, 196, morte  l'hospice Beaujon.--Thirion de Montauban,
propritaire, rue de Lancry, tu sur sa porte, etc., etc.

Abrgeons. Louis Bonaparte, dans ce document, avoue cent
_quatrevingt-onze_ assassinats.

Cette pice enregistre pour ce qu'elle vaut, quel est le vrai total?
Quel est le chiffre rel des victimes? De combien de cadavres le coup
d'tat de dcembre est-il jonch? Qui peut le dire? Qui le sait? Qui le
saura jamais? Comme on l'a vu plus haut, un tmoin dpose: Je comptai
l trente-trois cadavres; un autre, sur un autre point du boulevard,
dit: Nous comptmes dix-huit cadavres dans une longueur de vingt ou
vingt-cinq pas; un autre, plac ailleurs, dit: Il y avait l, dans
soixante pas, plus de soixante cadavres. L'crivain si longtemps menac
de mort nous a dit  nous-mme: J'ai vu de mes yeux plus de huit cents
morts dans toute la longueur du boulevard. Maintenant cherchez,
calculez ce qu'il faut de crnes briss et de poitrines dfonces par la
mitraille pour couvrir de sang  la lettre un demi-quart de lieue de
boulevards. Faites comme les femmes, comme les soeurs, comme les filles,
comme les mres dsespres, prenez un flambeau, allez-vous-en dans
cette nuit, ttez  terre, ttez le pav, ttez le mur, ramassez les
cadavres, questionnez les spectres, et comptez si vous pouvez.

Le nombre des victimes! On en est rduit aux conjectures. C'est l une
question que l'histoire rserve. Cette question, nous prenons, quant 
nous, l'engagement de l'examiner et de l'approfondir plus tard.

Le premier jour, Louis Bonaparte tala sa tuerie. Nous avons dit
pourquoi. Cela lui tait utile. Aprs quoi, ayant tir de la chose tout
le parti qu'il en voulait, il la cacha. On donna l'ordre aux gazettes
lysennes de se taire,  Magnan d'omettre, aux historiographes
d'ignorer. On enterra les morts aprs minuit, sans flambeaux, sans
convois, sans chants, sans prtres, furtivement. Dfense aux familles de
pleurer trop haut.

Et il n'y a pas eu seulement le massacre du boulevard, il y a eu le
reste, il y a eu les fusillades sommaires, les excutions indites.

Un des tmoins que nous avons interrogs demanda  un chef de bataillon
de la gendarmerie mobile, laquelle s'est distingue dans ces
gorgements: Eh bien, voyons! le chiffre? Est-ce quatre cents?--L'homme
a hauss les paules.--Est-ce six cents?--L'homme a hoch la
tte.--Est-ce huit cents?--Mettez douze cents, a dit l'officier, et vous
n'y serez pas encore.

 l'heure qu'il est, personne ne sait au juste ce que c'est que le 2
dcembre, ce qu'il a fait, ce qu'il a os, qui il a tu, qui il a
enseveli, qui il a enterr. Ds le matin du crime, les imprimeries ont
t mises sous le scell, la parole a t supprime par Louis Bonaparte,
homme de silence et de nuit. Le 2, le 3, le 4, le 5 et depuis, la vrit
a t prise  la gorge et trangle au moment o elle allait parler.
Elle n'a pu mme jeter un cri. Il a paissi l'obscurit sur son
guet-apens, et il a en partie russi. Quels que soient les efforts de
l'histoire, le 2 dcembre plongera peut-tre longtemps encore dans une
sorte d'affreux crpuscule. Ce crime est compos d'audace et d'ombre;
d'un ct il s'tale cyniquement au grand jour, de l'autre il se drobe
et s'en va dans la brume. Effronterie oblique et hideuse qui cache on ne
sait quelles monstruosits sous son manteau.

Ce qu'on entrevoit suffit. D'un certain ct du 2 dcembre tout est
tnbres, mais on voit des tombes dans ces tnbres.

Sous ce grand attentat on distingue confusment une foule d'attentats.
La providence le veut ainsi; elle attache aux trahisons des ncessits.
Ah! tu te parjures! ah! tu violes ton serment! ah! tu enfreins le droit
et la justice! Eh bien! prends une corde, car tu seras forc
d'trangler; prends un poignard, car tu seras forc de poignarder;
prends une massue, car tu seras forc d'craser; prends de l'ombre et de
la nuit, car tu seras forc de te cacher. Un crime appelle l'autre;
l'horreur est pleine de logique. On ne s'arrte pas, et on ne fait pas
un noeud au milieu. Allez! ceci d'abord; bien. Puis cela, puis cela
encore; allez toujours! La loi est comme le voile du temple; quand elle
se dchire, c'est du haut en bas.

Oui, rptons-le, dans ce qu'on a appel l'acte du 2 dcembre on
trouve du crime  toute profondeur. Le parjure  la surface,
l'assassinat au fond. Meurtres partiels, tueries en masse, mitraillades
en plein jour, fusillades nocturnes, une vapeur de sang sort de toutes
parts du coup d'tat.

Cherchez dans la fosse commune des cimetires, cherchez sous les pavs
des rues, sous les talus du Champ de Mars, sous les arbres des jardins
publics, cherchez dans le lit de la Seine.

Peu de rvlations. C'est tout simple. Bonaparte a eu cet art monstrueux
de lier  lui une foule de malheureux hommes dans la nation officielle
par je ne sais quelle effroyable complicit universelle. Les papiers
timbrs des magistrats, les critoires des greffiers, les gibernes des
soldats, les prires des prtres sont ses complices. Il a jet son crime
autour de lui comme un rseau, et les prfets, les maires, les juges,
les officiers et les soldats y sont pris. La complicit descend du
gnral au caporal, et remonte du caporal au prsident. Le sergent de
ville se sent compromis comme le ministre. Le gendarme dont le pistolet
s'est appuy sur l'oreille d'un malheureux et dont l'uniforme est
clabouss de cervelle humaine, se sent coupable comme le colonel. En
haut, des hommes atroces ont donn des ordres qui ont t excuts en
bas par des hommes froces. La frocit garde le secret  l'atrocit. De
l ce silence hideux.

Entre cette frocit et cette atrocit, il y a mme eu mulation et
lutte; ce qui chappait  l'une tait ressaisi par l'autre. L'avenir ne
voudra pas croire  ces prodiges d'acharnement. Un ouvrier passait sur
le Pont-au-Change, des gendarmes mobiles l'arrtent; on lui flaire les
mains.--Il sent la poudre, dit un gendarme. On fusilla l'ouvrier; quatre
balles lui traversrent le corps.--Jetez-le  l'eau! crie un sergent.
Les gendarmes le prennent par la tte et par les pieds et le jettent
par-dessus le pont.--L'homme fusill et noy s'en va  vau-l'eau.
Cependant il n'tait pas mort; la fracheur glaciale de la rivire le
ranime; il tait hors d'tat de faire un mouvement, son sang coulait
dans l'eau par quatre trous, mais sa blouse le soutint, il vint chouer
sous l'arche d'un pont. L des gens du port le trouvent, on le ramasse,
on le porte  l'hpital, il gurit; guri, il sort. Le lendemain on
l'arrte et on le traduit devant un conseil de guerre. La mort l'ayant
refus, Louis Bonaparte l'a repris. L'homme est aujourd'hui  Lambessa.

Ce que le Champ de Mars a vu particulirement, les effroyables scnes
nocturnes qui l'ont pouvant et dshonor, l'histoire ne peut les dire
encore. Grce  Louis Bonaparte, ce champ auguste de la Fdration peut
s'appeler dsormais Haceldama. Un des malheureux soldats que l'homme du
2 dcembre a transforms en bourreaux raconte avec horreur et  voix
basse que dans une seule nuit le nombre des fusills n'a pas t de
moins de huit cents.

Louis Bonaparte a creus en hte une fosse et y a jet son crime.
Quelques pelletes de terre, le goupillon d'un prtre, et tout a t
dit. Maintenant, le carnaval imprial danse dessus.

Est-ce l tout? est-ce que cela est fini? est-ce que Dieu permet et
accepte de tels ensevelissements? Ne le croyez pas. Quelque jour, sous
les pieds de Bonaparte, entre les pavs de marbre de l'lyse ou des
Tuileries, cette fosse se rouvrira brusquement, et l'on en verra sortir
l'un aprs l'autre chaque cadavre avec sa plaie, le jeune homme frapp
au coeur, le vieillard branlant sa vieille tte troue d'une balle, la
mre sabre avec son enfant tu dans ses bras, tous debout, livides,
terribles, et fixant sur leur assassin des yeux sanglants.

En attendant ce jour, et ds  prsent, l'histoire commence votre
procs, Louis Bonaparte. L'histoire rejette votre liste officielle des
morts et vos _pices justificatives_.

L'histoire dit qu'elles mentent et que vous mentez.

Vous avez mis  la France un bandeau sur les yeux et un billon dans la
bouche. Pourquoi?

Est-ce pour faire des actions loyales? Non, des crimes. Qui a peur de la
clart fait le mal.

Vous avez fusill la nuit, au Champ de Mars,  la Prfecture, au Palais
de justice, sur les places, sur les quais, partout.

Vous dites que non.

Je dis que si.

Avec vous on a le droit de supposer, le droit de souponner, le droit
d'accuser.

Et quand vous niez, on a le droit de croire; votre ngation est acquise
 l'affirmation.

Votre 2 dcembre est montr au doigt par la conscience publique.
Personne n'y songe sans un secret frisson. Qu'avez-vous fait dans cette
ombre-l?

Vos jours sont hideux, vos nuits sont suspectes.

Ah! homme de tnbres que vous tes!

       *       *       *       *       *

Revenons  la boucherie du boulevard, au mot: qu'on excute mes
ordres! et  la journe du 4.

Louis Bonaparte, le soir de ce jour-l, dut se comparer  Charles X qui
n'avait pas voulu brler Paris, et  Louis-Philippe qui n'avait pas
voulu verser le sang du peuple, et il dut se rendre  lui-mme cette
justice qu'il tait un grand politique. Quelques jours aprs, M. le
gnral Th..., anciennement attach  l'un des fils du roi
Louis-Philippe, vint  l'lyse. Du plus loin que Louis Bonaparte le
vit, faisant dans sa pense la comparaison que nous venons d'indiquer,
il cria d'un air de triomphe au gnral: Eh bien?

M. Louis Bonaparte est bien vritablement l'homme qui disait  l'un de
ses ministres d'autrefois, de qui nous le tenons: _Si j'avais t
Charles X et si, dans les journes de Juillet, j'avais pris Laffitte,
Benjamin Constant et Lafayette, je les aurais fait fusiller comme des
chiens_.

Le 4 dcembre, Louis Bonaparte et t arrach le soir mme de l'lyse,
et la loi triomphait, s'il et t un de ces hommes qui hsitent devant
un massacre. Par bonheur pour lui, il n'avait pas de ces dlicatesses.
Quelques cadavres de plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Allons,
tuez! tuez au hasard! sabrez! fusillez, canonnez, crasez, broyez!
terrifiez-moi cette odieuse ville de Paris! Le coup d'tat penchait, ce
grand meurtre le releva. Louis Bonaparte avait failli se perdre par sa
flonie, il se sauva par sa frocit. S'il n'avait t que Faliero,
c'tait fait de lui; heureusement il tait Csar Borgia. Il se jeta  la
nage avec son crime dans un fleuve de sang; un moins coupable s'y ft
noy, il le traversa. C'est l ce qu'on appelle son succs. Aujourd'hui
il est sur l'autre rive, essayant de se scher et de s'essuyer, tout
ruisselant de ce sang qu'il prend pour de la pourpre, et demandant
l'empire.




II

SUITE DES CRIMES


Et voil ce malfaiteur!

Et l'on ne t'applaudirait pas,  vrit, quand aux yeux de l'Europe, aux
yeux du monde, en prsence du peuple,  la face de Dieu, en attestant
l'honneur, le serment, la foi, la religion, la saintet de la vie
humaine, le droit, la gnrosit de toutes les mes, les femmes, les
soeurs, les mres, la civilisation, la libert, la rpublique, la France,
devant ses valets, son snat et son conseil d'tat, devant ses gnraux,
ses prtres et ses agents de police, toi qui reprsentes le peuple, car
le peuple, c'est la ralit; toi qui reprsentes l'intelligence, car
l'intelligence, c'est la lumire; toi qui reprsentes l'humanit, car
l'humanit, c'est la raison; au nom du peuple enchan, au nom de
l'intelligence proscrite, au nom de l'humanit viole, devant ce tas
d'esclaves qui ne peut ou qui n'ose dire un mot, tu soufflettes ce
brigand de l'ordre!

Ah! qu'un autre cherche des mots modrs. Oui, je suis net et dur, je
suis sans piti pour cet impitoyable et je m'en fais gloire.

Poursuivons.

 ce que nous venons de raconter ajoutez tous les autres crimes sur
lesquels nous aurons plus d'une occasion de revenir, et dont, si Dieu
nous prte la vie, nous raconterons l'histoire en dtail. Ajoutez les
incarcrations en masse avec des circonstances froces, les prisons
regorgeant[37], le squestre[38] des biens des proscrits dans dix
dpartements, notamment dans la Nivre, dans l'Allier et dans les
Basses-Alpes; ajoutez la confiscation des biens d'Orlans avec le
morceau donn au clerg, Schinderhannes faisait toujours la part du
cur. Ajoutez les commissions mixtes et la commission dite de
clmence[39]; les conseils de guerre combins avec les juges
d'instruction et multipliant les abominations, les exils par fournes,
l'expulsion d'une partie de la France hors de France; rien que pour un
seul dpartement, l'Hrault, trois mille deux cents bannis ou dports;
ajoutez cette pouvantable proscription, comparable aux plus tragiques
dsolations de l'histoire, qui, pour tendance, pour opinion, pour
dissidence honnte avec ce gouvernement, pour une parole d'homme libre
dite mme avant le 2 dcembre, prend, saisit, apprhende, arrache le
laboureur  son champ, l'ouvrier  son mtier, le propritaire  sa
maison, le mdecin  ses malades, le notaire  son tude, le conseiller
gnral  ses administrs, le juge  son tribunal, le mari  sa femme,
le frre  son frre, le pre  ses enfants, l'enfant  ses parents, et
marque d'une croix sinistre toutes les ttes depuis les plus hautes
jusqu'aux plus obscures. Personne n'chappe. Un homme en haillons, la
barbe longue, entre un matin dans ma chambre  Bruxelles. J'arrive,
dit-il; j'ai fait la route  pied; voil deux jours que je n'ai mang.
On lui donne du pain. Il mange. Je lui dis:--D'o venez-vous?--De
Limoges.--Pourquoi tes-vous ici?--Je ne sais pas; on m'a chass de chez
nous.--Qu'est-ce que vous tes?--Je suis sabotier.

Ajoutez l'Afrique, ajoutez la Guyane, ajoutez les atrocits de Bertrand,
les atrocits de Canrobert, les atrocits d'Espinasse, les atrocits de
Martimprey; les cargaisons de femmes expdies par le gnral Guyon; le
reprsentant Miot tran de casemate en casemate; les baraques o l'on
est cent cinquante, sous le soleil des tropiques, avec la promiscuit,
avec l'ordure, avec la vermine, et o tous ces innocents, tous ces
patriotes, tous ces honntes gens expirent, loin des leurs, dans la
fivre, dans la misre, dans l'horreur, dans le dsespoir, se tordant
les mains. Ajoutez tous ces malheureux livrs aux gendarmes, lis deux 
deux, emmagasins dans les faux ponts du _Magellan_, du _Canada_ ou du
_Duguesclin_; jets  Lambessa, jets  Cayenne avec les forats, sans
savoir ce qu'on leur veut, sans pouvoir deviner ce qu'ils ont fait.
Celui-ci, Alphonse Lambert, de l'Indre, arrach de son lit mourant; cet
autre, Patureau Francoeur, vigneron, dport parce que, dans son village,
on avait voulu en faire un prsident de la rpublique; cet autre,
Valette, charpentier  Chteauroux, dport pour avoir, six mois avant
le 2 dcembre, un jour d'excution capitale, refus de dresser la
guillotine.

Ajoutez la chasse aux hommes dans les villages, la battue de Viroy dans
les montagnes de Lure, la battue de Pellion dans les bois de Clamecy
avec quinze cents hommes; l'ordre rtabli  Crest, deux mille insurgs,
trois cents tus; les colonnes mobiles partout; quiconque se lve pour
la loi, sabr et arquebus; celui-ci, Charles Sauvan,  Marseille, crie:
vive la rpublique! un grenadier du 54e fait feu sur lui, la balle entre
par les reins et sort par le ventre; cet autre, Vincent, de Bourges, est
adjoint de sa commune; il proteste, comme magistrat, contre le coup
d'tat; on le traque dans son village, il s'enfuit, on le poursuit, un
cavalier lui abat deux doigts d'un coup de sabre, un autre lui fend la
tte, il tombe; on le transporte au fort d'Ivry avant de le panser;
c'est un vieillard de soixante-seize ans.

Ajoutez des faits comme ceux-ci: dans le Cher, le reprsentant Viguier
est arrt. Arrt, pourquoi? Parce qu'il est reprsentant, parce qu'il
est inviolable, parce que le suffrage du peuple l'a fait sacr. On jette
Viguier dans les prisons. Un jour, on lui permet de sortir _une heure_
pour rgler des affaires qui rclamaient imprieusement sa prsence.
Avant de sortir, deux gendarmes, le nomm Pierre Guret et le nomm
Dubernelle, brigadier, s'emparent de Viguier; le brigadier lui joint les
deux mains l'une contre l'autre, de faon que les paumes se touchent, et
lui lie troitement les poignets avec une chane; le bout de la chane
pendait, le brigadier fait passer de force et  tours redoubls le bout
de chane entre les deux mains de Viguier, au risque de lui briser les
poignets par la pression. Les mains du prisonnier bleuissent et se
gonflent.--C'est la question que vous me donnez l, dit tranquillement
Viguier.--Cachez vos mains, rpond le gendarme en ricanant, si vous avez
honte.--Misrable, reprend Viguier, celui de nous deux que cette chane
dshonore, c'est toi. Viguier traverse ainsi les rues de Bourges, qu'il
habite depuis trente ans, entre deux gendarmes, levant les mains,
montrant ses chanes. Le reprsentant Viguier a soixante-dix ans.

Ajoutez les fusillades sommaires dans vingt dpartements: Tout ce qui
rsiste, crit le sieur Saint-Arnaud, ministre de la guerre, doit tre
fusill au nom de la socit en lgitime dfense[40]. Six jours ont
suffi pour _craser_ l'insurrection, mande le gnral Levaillant,
commandant l'tat de sige du Var. J'ai fait de bonnes prises, mande
de Saint-tienne le commandant Viroy; j'ai fusill sans dsemparer huit
individus; je traque les chefs dans les bois.  Bordeaux, le gnral
Bourjoly enjoint aux chefs de colonnes mobiles de faire fusiller
sur-le-champ tous les individus pris les armes  la main. 
Forcalquier, c'est mieux encore; la proclamation d'tat de sige porte:
La ville de Forcalquier est en tat de sige. Les citoyens _n'ayant pas
pris part_ aux vnements de la journe et _dtenteurs_ d'armes sont
somms de les rendre sous peine d'tre fusills. La colonne mobile de
Pzenas arrive  Servian; un homme cherche  s'chapper d'une maison
cerne, on le tue d'un coup de fusil.  Entrains, on fait quatrevingts
prisonniers; un se sauve  la nage, on fait feu sur lui, une balle
l'atteint, il disparat sous l'eau; on fusille les autres.  ces choses
excrables ajoutez ces choses infmes:  Brioude, dans la Haute-Loire,
un homme et une femme jets en prison pour avoir labour le champ d'un
proscrit;  Loriol, dans la Drme, Astier, garde champtre, condamn 
vingt ans de travaux forcs pour avoir donn asile  des fugitifs;
ajoutez, et la plume tremble  crire ceci, la peine de mort rtablie,
la guillotine politique releve, des sentences horribles; les citoyens
condamns  la mort sur l'chafaud par les juges janissaires des
conseils de guerre;  Clamecy, Milletot, Jouannin, Guillemot, Sabatier
et Four;  Lyon, Courty, Romegal, Bressieux, Fauritz, Julien, Roustain
et Garan, adjoint du maire de Cliouscat;  Montpellier, dix-sept pour
l'affaire de Bdarrieux, Mercadier, Delpech, Denis, Andr, Barthez,
Triadou, Pierre Carrire, Galzy, Calas dit le Vacher, Gardy, Jacques
Pags, Michel Hercule, Mar, Vne, Fri, Malaterre, Beaumont, Pradal, les
six derniers par bonheur contumaces, et  Montpellier, encore quatre
autres, Choumac, Vidal, Cadelard et Pags. Quel est le crime de ces
hommes? Leur crime c'est le vtre, si vous tes un bon citoyen, c'est le
mien  moi qui cris ces lignes, c'est l'obissance  l'article 110 de
la constitution, c'est la rsistance arme  l'attentat de Louis
Bonaparte; et le conseil ordonne que l'excution aura lieu _dans la
forme ordinaire_, sur une des places publiques de Bziers pour les
quatre derniers, et pour les dix-sept autres sur une des places
publiques de Bdarrieux; _le Moniteur_ l'annonce; il est vrai que _le
Moniteur_ annonce en mme temps que le service du dernier bal des
Tuileries tait fait par trois cents matres d'htel dans la tenue
rigoureuse prescrite par le crmonial de l'ancienne maison impriale.

 moins qu'un universel cri d'horreur n'arrte  temps cet homme, toutes
ces ttes tomberont.

 l'heure o nous crivons ceci, voici ce qui vient de se passer 
Belley:

Un homme de Bugez prs Belley, un ouvrier nomm Charlet, avait ardemment
soutenu, au 10 dcembre 1848, la candidature de Louis Bonaparte. Il
avait distribu des bulletins, appuy, propag, colport; l'lection fut
pour lui un triomphe; il esprait en Louis-Napolon, il prenait au
srieux les crits socialistes de l'homme de Ham et ses programmes
humanitaires et rpublicains; au 10 dcembre il y a eu beaucoup de ces
dupes honntes; ce sont aujourd'hui les plus indigns. Quand Louis
Bonaparte fut au pouvoir, quand on vit l'homme  l'oeuvre, les illusions
s'vanouirent. Charlet, homme d'intelligence, fut un de ceux dont la
probit rpublicaine se rvolta, et peu  peu,  mesure que Louis
Bonaparte s'enfonait plus avant dans la raction, Charlet se dtachait
de lui; il passa ainsi de l'adhsion la plus confiante  l'opposition la
plus loyale et la plus vive. C'est l'histoire de beaucoup d'autres
nobles coeurs.

Au 2 dcembre, Charlet n'hsita pas. En prsence de tous les attentats
runis dans l'acte infme de Louis Bonaparte, Charlet sentit la loi
remuer en lui; il se dit qu'il devait tre d'autant plus svre qu'il
tait un de ceux dont la confiance avait t le plus trahie. Il comprit
clairement qu'il n'y avait plus qu'un devoir pour le citoyen, un devoir
troit et qui se confondait avec le droit, dfendre la rpublique,
dfendre la constitution, et rsister par tous les moyens  l'homme que
la gauche, et son crime plus encore que la gauche, venait de mettre hors
la loi. Les rfugis de Suisse passrent la frontire en armes,
traversrent le Rhne prs d'Anglefort et entrrent dans le dpartement
de l'Ain. Charlet se joignit  eux.

 Seyssel, la petite troupe rencontra les douaniers. Les douaniers,
complices volontaires ou gars du coup d'tat, voulurent s'opposer 
leur passage. Un engagement eut lieu, un douanier fut tu, Charlet fut
pris.

Le coup d'tat traduisit Charlet devant un conseil de guerre. On
l'accusait de la mort du douanier qui, aprs tout, n'tait qu'un fait de
combat. Dans tous les cas, Charlet tait tranger  cette mort; le
douanier tait tomb perc d'une balle, et Charlet n'avait d'autre arme
qu'une lime aiguise. Charlet ne reconnut pas pour un tribunal le groupe
d'hommes qui prtendait le juger. Il leur dit: Vous n'tes pas des
juges; o est la loi? la loi est de mon ct.--Il refusa de rpondre.

Interrog sur le fait du douanier tu, il et pu tout claircir d'un
mot; mais descendre  une explication, c'et t accepter dans une
certaine mesure ce tribunal. Il ne voulut pas; il garda le silence.

Ces hommes le condamnrent  mort selon la forme ordinaire des
excutions criminelles.

La condamnation prononce, on sembla l'oublier; les jours, les semaines,
les mois s'coulaient. De toute part, dans la prison, on disait 
Charlet: Vous tes sauv.

Le 29 juin, au point du jour, la ville de Belley vit une chose lugubre.
L'chafaud tait sorti de terre pendant la nuit et se dressait au milieu
de la place publique.

Les habitants s'abordaient tout ples et s'interrogeaient: Avez-vous vu
ce qui est dans la place?--Oui.--Pour qui?

C'tait pour Charlet.

La sentence de mort avait t dfre  M. Bonaparte; elle avait
longtemps dormi  l'lyse; on avait d'autres affaires; mais un beau
matin, aprs sept mois, personne ne songeant plus ni  l'engagement de
Seyssel, ni au douanier tu, ni  Charlet, M. Bonaparte, ayant besoin
probablement de mettre quelque chose entre la fte du 10 mai et la fte
du 15 aot, avait sign l'ordre d'excution.

Le 29 juin donc, il y a quelques jours  peine, Charlet fut extrait de
sa prison. On lui dit qu'il allait mourir. Il resta calme. Un homme qui
est avec la justice ne craint pas la mort, car il sent qu'il y a deux
choses en lui, l'une, son corps, qu'on peut tuer, l'autre, la justice, 
laquelle on ne lie pas les bras et dont la tte ne tombe pas sous le
couteau.

On voulut faire monter Charlet en charrette.--Non, dit-il aux gendarmes,
j'irai  pied, je puis marcher, je n'ai pas peur.

La foule tait grande sur son passage. Tout le monde le connaissait dans
la ville et l'aimait; ses amis cherchaient son regard. Charlet, les bras
attachs derrire le dos, saluait de la tte  droite et 
gauche.--Adieu, Jacques! adieu, Pierre! disait-il, et il
souriait.--Adieu, Charlet, rpondaient-ils, et tous pleuraient. La
gendarmerie et la troupe de ligne entouraient l'chafaud. Il y monta
d'un pas lent et ferme. Quand on le vit debout sur l'chafaud, la foule
eut un long frmissement; les femmes jetaient des cris, les hommes
crispaient le poing.

Pendant qu'on le bouclait sur la bascule, il regarda le couperet et
dit:--Quand je pense que j'ai t bonapartiste! Puis, levant les yeux au
ciel, il cria: Vive la rpublique!

Un moment aprs sa tte tombait.

Ce fut un deuil dans Belley et dans tous les villages de l'Ain.--Comment
est-il mort? demandait-on.--Bravement.--Dieu soit lou!

C'est de cette faon qu'un homme vient d'tre tu.

La pense succombe et s'abme dans l'horreur en prsence d'un fait si
monstrueux.

Ce crime ajout aux autres crimes les achve et les scelle d'une sorte
de sceau sinistre.

C'est plus que le complment, c'est le couronnement.

On sent que M. Bonaparte doit tre content. Faire fusiller la nuit, dans
l'obscurit, dans la solitude, au Champ de Mars, sous les arches des
ponts, derrire un mur dsert, n'importe qui, au hasard, ple-mle, des
inconnus, des ombres, dont on ne sait pas mme le chiffre, faire tuer
des anonymes par des anonymes, et que tout cela s'en aille dans les
tnbres, dans le nant, dans l'oubli, en somme, c'est peu satisfaisant
pour l'amour-propre; on a l'air de se cacher et vraiment on se cache en
effet; c'est mdiocre. Les gens  scrupules ont le droit de vous dire:
Vous voyez bien que vous avez peur; vous n'oseriez faire ces choses-l
en public; vous reculez devant vos propres actes. Et, dans une certaine
mesure, ils semblent avoir raison. Arquebuser les gens la nuit, c'est
une violation de toutes les lois divines et humaines, mais ce n'est pas
assez insolent. On ne se sent pas triomphant aprs. Quelque chose de
mieux est possible.

Le grand jour, la place publique, l'chafaud lgal, l'appareil rgulier
de la vindicte sociale, livrer les innocents  cela, les faire prir de
cette manire, ah! c'est diffrent; parlez-moi de ceci! Commettre un
meurtre en plein midi au beau milieu de la ville, au moyen d'une machine
appele tribunal ou conseil de guerre, au moyen d'une autre machine,
lentement btie par un charpentier, ajuste, embote, visse et
graisse  loisir; dire: ce sera pour telle heure; apporter deux
corbeilles et dire: ceci sera pour le corps et ceci pour la tte;
l'heure venue, amener la victime lie de cordes, assiste d'un prtre,
procder au meurtre avec calme, charger un greffier d'en dresser
procs-verbal, entourer le meurtre de gendarmes le sabre nu, de telle
sorte que le peuple qui est l frissonne et ne sache plus ce qu'il voit,
et doute si ces hommes en uniforme sont une brigade de gendarmerie ou
une bande de brigands, et se demande, en regardant l'homme qui lche le
couperet, si c'est le bourreau et si ce n'est pas plutt un assassin!
voil qui est hardi et ferme, voil une parodie du fait lgal bien
effronte et bien tentante et qui vaut la peine d'tre excute; voil
un large et splendide soufflet sur la joue de la justice.  la bonne
heure!

Faire cela sept mois aprs la lutte, froidement, inutilement, comme un
oubli qu'on rpare, comme un devoir qu'on accomplit, c'est effrayant,
c'est complet; on a un air d'tre dans son droit qui dconcerte les
consciences et qui fait frmir les honntes gens.

Rapprochement terrible et qui contient toute la situation: Voici deux
hommes, un ouvrier et un prince. Le prince commet un crime, il entre aux
Tuileries; l'ouvrier fait son devoir, il monte sur l'chafaud. Et qui
est-ce qui dresse l'chafaud de l'ouvrier? C'est le prince.

Oui, cet homme qui, s'il et t vaincu en dcembre, n'et chapp  la
peine de mort que par l'omnipotence du progrs et par une extension, 
coup sr trop gnreuse, du principe de l'inviolabilit de la vie
humaine, cet homme, ce Louis Bonaparte, ce prince qui transporte les
faons de faire des Poulmann et des Soufflard dans la politique, c'est
lui qui rebtit l'chafaud! et il ne tremble pas! et il ne plit pas! et
il ne sent pas que c'est l une chelle fatale, qu'on est matre de ne
point la relever, mais qu'une fois releve on n'est plus matre de la
renverser, et que celui qui la dresse pour autrui la retrouve plus tard
pour lui-mme. Elle le reconnat et lui dit: tu m'as mise l; je t'ai
attendu.

Non, cet homme ne raisonne pas; il a des besoins, il a des caprices, il
faut qu'il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La
toute-puissance serait fade si on ne l'assaisonnait de cette faon.
Allons, coupez la tte  Charlet et aux autres. M. Bonaparte est
prince-prsident de la rpublique franaise; M. Bonaparte a seize
millions par an, quarante-quatre mille francs par jour, vingt-quatre
cuisiniers pour son service personnel et autant d'aides de camp; il a
droit de chasse aux tangs de Saclay et de Saint-Quentin, aux forts de
Laigne, d'Ourscamp et de Carlemont, aux bois de Champagne et de Barbeau;
il a les Tuileries, le Louvre, l'lyse, Rambouillet, Saint-Cloud,
Versailles, Compigne; il a sa loge impriale  tous les spectacles,
fte et gala et musique tous les jours, le sourire de M. Sibour et le
bras de Mme la marquise de Douglas pour entrer au bal, tout cela ne lui
suffit pas, il lui faut encore cette guillotine. Il lui faut
quelques-uns de ces paniers rouges parmi les paniers de vin de
Champagne.

Oh! cachons nos visages de nos deux mains! Cet homme, ce hideux boucher
du droit et de la justice, avait encore le tablier sur le ventre et les
mains dans les entrailles fumantes de la constitution et les pieds dans
le sang de toutes les lois gorges, quand vous, juges, quand vous,
magistrats, hommes des lois, hommes du droit!...--Mais je m'arrte; je
vous retrouverai plus tard, avec vos robes noires et avec vos robes
rouges, avec vos robes couleur d'encre et vos robes couleur de sang, et
je les retrouverai aussi, je les ai dj chtis et je les chtierai
encore, ces autres, vos chefs, ces juristes souteneurs du guet-apens,
ces prostitus, ce Baroche, ce Suin, ce Royer, ce Mongis, ce Rouher, ce
Troplong, dserteurs des lois, tous ces noms qui n'expriment plus autre
chose que la quantit de mpris possible  l'homme!

Et s'il n'a pas sci ses victimes entre deux planches comme Christiern
II, s'il n'a pas enfoui les gens en vie comme Ludovic le Maure, s'il n'a
pas bti les murs de son palais avec des hommes vivants et des pierres
comme Timour-Beig, qui naquit, dit la lgende, les mains fermes et
pleines de sang; s'il n'a pas ouvert le ventre aux femmes grosses comme
Csar, duc de Valentinois; s'il n'a pas estrapad les femmes par les
seins, _testibusque viros_, comme Ferdinand de Tolde; s'il n'a pas rou
vif, brl vif, bouilli vif, corch vif, crucifi, empal, cartel, ne
vous en prenez pas  lui, ce n'est pas sa faute; c'est que le sicle s'y
refuse obstinment. Il a fait tout ce qui tait humainement ou
inhumainement possible. Le dix-neuvime sicle, sicle de douceur,
sicle de dcadence, comme disent les absolutistes et les papistes,
tant donn, Louis Bonaparte a gal en frocit ses contemporains
Haynau, Radetzky, Filangieri, Schwartzenberg et Ferdinand de Naples, et
les a dpasss mme. Mrite rare, et dont il faut lui tenir compte comme
d'une difficult de plus, la scne s'est passe en France. Rendons-lui
cette justice: au temps o nous sommes, Ludovic Sforce, le Valentinois,
le duc d'Albe, Timour et Christiern II n'auraient rien fait de plus que
Louis Bonaparte; dans leur poque, il et fait tout ce qu'ils ont fait;
dans la ntre, au moment de construire et de dresser les gibets, les
roues, les chevalets, les grues  estrapades, les tours vivantes, les
croix et les bchers, ils se seraient arrts comme lui, malgr eux et 
leur insu, devant la rsistance secrte et invincible du milieu moral,
devant la force invisible du progrs accompli, devant le formidable et
mystrieux refus de tout un sicle qui se lve, au nord, au midi, 
l'orient,  l'occident, autour des tyrans, et qui leur dit non!




III

CE QU'EUT T 1852


Mais sans cet abominable Deux-Dcembre, ncessaire, comme disent les
complices et  leur suite les dupes, que se serait-il donc pass en
France? Mon Dieu! ceci:

Remontons de quelques pas en arrire et rappelons sommairement la
situation telle qu'elle tait avant le coup d'tat.

Le parti du pass, sous le nom de l'ordre, rsistait  la rpublique, en
d'autres termes rsistait  l'avenir.

Qu'on s'y oppose ou non, qu'on y consente ou non, la rpublique, toute
illusion laisse de ct, est l'avenir, prochain ou lointain, mais
invitable des nations.

Comment s'tablira la rpublique? Elle peut s'tablir de deux faons,
par la lutte ou par le progrs. Les dmocrates la veulent par le
progrs; leurs adversaires, les hommes du pass, semblent la vouloir par
la lutte.

Comme nous venons de le rappeler, les hommes du pass rsistent; ils
s'obstinent; ils donnent des coups de hache dans l'arbre, se figurant
qu'ils arrteront la sve qui monte. Ils prodiguent la force, la
purilit et la colre.

Ne jetons aucune parole amre  nos anciens adversaires tombs avec
nous, le mme jour que nous, et plusieurs honorablement de leur ct,
bornons-nous  constater que c'est dans cette lutte que la majorit de
l'assemble lgislative de France tait entre ds les premiers jours de
son installation, ds le mois de mai 1849.

Cette politique de rsistance est une politique funeste. Cette lutte de
l'homme contre Dieu est ncessairement vaine; mais, nulle comme
rsultat, elle est fconde en catastrophes. Ce qui doit tre sera; il
faut que ce qui doit couler coule, que ce qui doit tomber tombe, que ce
qui doit natre naisse, que ce qui doit crotre croisse; mais faites
obstacle  ces lois naturelles, le trouble survient, le dsordre
commence. Chose triste, c'est ce dsordre qu'on avait appel l'ordre.

Liez une veine, vous avez la maladie; entravez un fleuve, vous avez
l'inondation; barrez l'avenir, vous avez les rvolutions.

Obstinez-vous  conserver au milieu de vous, comme s'il tait vivant, le
pass qui est mort, vous produisez je ne sais quel cholra moral; la
corruption se rpand, elle est dans l'air, on la respire; des classes
entires de la socit, les fonctionnaires, par exemple, tombent en
pourriture. Gardez les cadavres dans vos maisons; la peste clatera.

Fatalement, cette politique aveugle ceux qui la pratiquent. Ces hommes
qui se qualifient hommes d'tat en sont  ne pas comprendre qu'ils ont
fait eux-mmes, de leurs mains et  grand'peine et  la sueur de leur
front, ces vnements terribles dont ils se lamentent, et que ces
catastrophes qui croulent sur eux ont t construites par eux. Que
dirait-on d'un paysan qui ferait un barrage d'un bord  l'autre d'une
rivire devant sa cabane, et qui, quand la rivire, devenue torrent,
dborderait, quand elle renverserait son mur, quand elle emporterait son
toit, s'crierait: mchante rivire! Les hommes d'tat du pass, ces
grands constructeurs de digues en travers des courants, passent leur
temps  s'crier: mchant peuple!

Otez Polignac et les ordonnances de juillet, c'est--dire le barrage, et
Charles X serait mort aux Tuileries. Rformez en 1847 la loi lectorale,
c'est--dire encore tez le barrage, Louis-Philippe serait mort sur le
trne.--Est-ce  dire que la rpublique ne serait pas venue? Cela, non.
La rpublique, rptons-le, c'est l'avenir; elle serait venue, mais pas
 pas, progrs  progrs, conqute  conqute, comme un fleuve qui coule
et non comme un dluge qui envahit; elle serait venue  son heure, quand
tout aurait t prt pour la recevoir; elle serait venue, non pas certes
plus viable, car ds  prsent elle est indestructible, mais plus
tranquille, sans raction possible, sans princes la guettant, sans coup
d'tat derrire elle.

La politique de rsistance au mouvement humain excelle, insistons sur ce
point,  crer des cataclysmes artificiels. Ainsi elle avait russi 
faire de l'anne 1852 une sorte d'ventualit redoutable, et cela
toujours par le mme procd, au moyen d'un barrage. Voici un chemin de
fer, le convoi va passer dans une heure; jetez une poutre en travers des
rails, quand le convoi arrivera il s'y crasera, vous aurez Fampoux;
tez la poutre avant l'arrive du train, le convoi passera sans mme se
douter qu'il y avait l une catastrophe. Cette poutre, c'est la loi du
31 mai.

Les chefs de la majorit de l'assemble lgislative l'avaient jete en
travers de 1852, et ils criaient: c'est l que la socit se brisera! La
gauche leur disait: tez la poutre! tez la poutre, laissez passer
librement le suffrage universel. Ceci est toute l'histoire de la loi du
31 mai.

Ce sont l des choses qu'un enfant comprendrait et que les hommes
d'tat ne comprennent pas.

Maintenant rpondons  la question que nous posions tout 
l'heure:--Sans le 2 dcembre, que se serait-il pass en 1852?

Supprimez la loi du 31 mai, tez au peuple son barrage, tez  Bonaparte
son levier, son arme, son prtexte, laissez tranquille le suffrage
universel, tez la poutre de dessus les rails, savez-vous ce que vous
auriez eu en 1852?

Rien.

Des lections.

Des espces de dimanches calmes o le peuple serait venu voter, hier
travailleur, aujourd'hui lecteur, demain travailleur, toujours
souverain.

On reprend: Oui, des lections! vous en parlez bien  votre aise. Mais
la chambre rouge qui serait sortie de ces lections?

N'avait-on pas annonc que la constituante de 1848 serait une chambre
rouge? Chambres rouges, croquemitaines rouges, toutes ces prdictions
se valent. Ceux qui promnent au bout d'un bton ces fantasmagories
devant les populations effarouches savent ce qu'ils font et rient
derrire la loque horrible qu'ils font flotter. Sous la longue robe
carlate du fantme auquel on avait donn ce nom, 1852, on voit passer
les bottes fortes du coup d'tat.




IV

LA JACQUERIE


Cependant aprs le 2 dcembre, une fois le crime commis, il fallait bien
donner le change  l'opinion. Le coup d'tat se mit  crier  la
jacquerie comme cet assassin qui criait au voleur.

Ajoutons qu'une jacquerie avait t promise et que M. Bonaparte ne
pouvait, sans quelque inconvnient, manquer  la fois  toutes ses
promesses. Qu'tait le spectre rouge, sinon la jacquerie? Il fallait
bien donner quelque ralit  ce spectre; on ne peut pas clater de rire
brusquement au nez des populations et leur dire: Il n'y avait rien! je
vous ai toujours fait peur de vous-mmes.

Il y a donc eu JACQUERIE. Les promesses de l'affiche ont t tenues.

Les imaginations de l'entourage se sont donn carrire; on a exhum les
pouvantes de la Mre l'Oie, et plus d'un enfant, en lisant le journal,
aurait pu reconnatre l'ogre du bonhomme Perrault dguis en socialiste;
on a suppos, on a invent; la presse tant supprime, c'tait fort
simple; mentir est facile quand on a d'avance arrach la langue au
dmenti.

On a cri: Alerte, bourgeois! sans nous vous tiez perdus. Nous vous
avons mitraills, mais c'tait pour votre bien. Regardez, les lollards
taient  vos portes, les anabaptistes escaladaient votre mur, les
hussites cognaient  vos persiennes, les maigres montaient votre
escalier, les ventres-creux convoitaient votre dner. Alerte! N'a-t-on
pas un peu viol mesdames vos femmes?

On a donn la parole  un des principaux rdacteurs de _la Patrie_,
nomm Froissard:

Je n'oserois crire ni raconter les horribles faits et inconvenables
qu'ils faisoient aux dames. Mais entre les autres dsordonnances et
vilains faits, ils turent un chevalier et le boutrent en une broche,
et le tournrent au feu et le rtirent devant la dame et ses enfants.
Aprs ce que dix ou douze eurent la dame efforce et viole, ils les en
voulurent faire manger par force, et puis les turent et firent mourir
de malemort.

Ces mchantes gens roboient et ardoient tout, et tuoient et efforoient
et violoient toutes dames et pucelles sans piti et sans merci, ainsi
comme des chiens enrags.

Tout en semblable manire si faites gens se maintenoient entre Paris et
Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, par toute la
terre de Coucy. L toient les grands violeurs et malfaiteurs; et
exclurent, que entre la comt de Valois, que en l'vch de Laon, de
Soissons et de Noyon, plus de cent chteaux et de bonnes maisons de
chevaliers et cuyers; et tuoient et roboient quand que ils trouvoient.
Mais _Dieu_ par sa grce y mit tel remde, de quoi on le doit bien
regracier.

On remplaa seulement Dieu par monseigneur le prince-prsident. C'tait
bien le moins.

Aujourd'hui, aprs huit mois couls, on sait  quoi s'en tenir sur
cette jacquerie; les faits ont fini par arriver au jour. Et o?
Comment? Devant les tribunaux mmes de M. Bonaparte. Les sous-prfets
dont les femmes avaient t violes n'avaient jamais t maris; les
curs qui avaient t rtis vifs et dont les Jacques avaient mang le
coeur ont crit qu'ils se portaient bien; les gendarmes autour des
cadavres desquels on avait dans sont venus dposer devant les conseils
de guerre; les caisses publiques pilles se sont retrouves intactes
entre les mains de M. Bonaparte qui les a sauves; le fameux dficit
de cinq mille francs de Clamecy s'est rduit  deux cents francs
dpenss en bons de pain.--Une publication officielle avait dit le 8
dcembre: Le cur, le maire et le sous-prfet de Joigny et plusieurs
gendarmes ont t lchement massacrs. Quelqu'un a rpondu dans une
lettre rendue publique: Pas une goutte de sang n'a t rpandue 
Joigny; la vie de personne n'y a t menace. Qui a crit cette lettre?
Ce mme maire de Joigny, _lchement massacr_. M. Henri de Lacretelle,
auquel une bande arme avait extorqu deux mille francs dans son chteau
de Cormatin, est encore stupfait  cette heure, non de l'extorsion,
mais de l'invention. M. de Lamartine, qu'une autre bande avait voulu
saccager et probablement mettre  la lanterne, et dont le chteau de
Saint-Point avait t incendi, et qui avait crit pour rclamer le
secours du gouvernement, a appris la chose par les journaux.

La pice suivante a t produite devant le conseil de guerre de la
Nivre, prsid par l'ex-colonel Martimprey:


ORDRE DU COMIT

La probit est une vertu des rpublicains.

_Tout voleur ou pillard sera fusill._

Tout dtenteur d'armes qui, dans les douze heures, ne les aura pas
dposes  la mairie ou qui ne les aura pas rendues, sera arrt et
dtenu jusqu' nouvel ordre.

Tout citoyen ivre sera dsarm et emprisonn.

     Clamecy, 7 dcembre 1851.

     Vive la rpublique sociale!

     _Le comit rvolutionnaire social._

Ce qu'on vient de lire est la proclamation des jacques. Mort aux
pillards! Mort aux voleurs! Tel est le cri de ces voleurs et de ces
pillards.

Un de ces jacques, nomm Gustave Verdun-Lagarde, de Lot-et-Garonne, est
mort en exil  Bruxelles, le 1er mai 1852, lguant cent mille francs 
sa ville natale pour y fonder une cole d'agriculture. Ce partageux a
partag en effet.

Il n'y a donc point eu, et les honntes biseauteurs du coup d'tat en
conviennent aujourd'hui dans l'intimit avec un aimable enjouement, il
n'y a point eu de jacquerie, c'est vrai; mais le tour est fait.

Il y a eu dans les dpartements ce qu'il y a eu  Paris, la rsistance
lgale, la rsistance prescrite aux citoyens par l'article 110 de la
constitution, et, au-dessus de la constitution, par le droit naturel; il
y a eu la _lgitime dfense_,--cette fois le mot est  sa place,--contre
les sauveurs; la lutte  main arme du droit et de la loi contre
l'infme insurrection du pouvoir. La rpublique, surprise par
guet-apens, s'est collete avec le coup d'tat. Voil tout.

Vingt-sept dpartements se sont levs. L'Ain, l'Aude, le Cher, les
Bouches-du-Rhne, la Cte-d'Or, la Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, le
Loiret, la Marne, la Meurthe, le Nord, le Bas-Rhin, le Rhne,
Seine-et-Marne, ont fait dignement leur devoir; les Basses-Alpes,
l'Aveyron, la Drme, le Gard, le Gers, l'Hrault, le Jura, la Nivre, le
Puy-de-Dme, Sane-et-Loire, le Var et Vaucluse l'ont fait
intrpidement. Ils ont succomb comme  Paris.

Le coup d'tat a t froce l comme  Paris. Nous venons de jeter un
coup d'oeil sommaire sur ses crimes.

C'est cette rsistance lgale, constitutionnelle, vertueuse, cette
rsistance dans laquelle l'hrosme fut du ct des citoyens, et
l'atrocit du ct du pouvoir, c'est l ce que le coup d'tat a appel
la jacquerie. Rptons-le, un peu de spectre rouge tait utile.

Cette jacquerie tait  deux fins: elle servait de deux faons la
politique de l'lyse; elle offrait un double avantage; d'une part faire
voter oui sur le plbiscite, faire voter sous le sabre et en face du
spectre, comprimer les intelligents, effrayer les crdules, la terreur
pour ceux-ci, la peur pour ceux-l, comme nous l'expliquerons tout 
l'heure, tout le succs et tout le secret du vote du 20 dcembre est l;
d'autre part, donner prtexte aux proscriptions.

1852 ne contenait donc en soi-mme aucun danger rel. La loi du 31 mai,
tue moralement, tait morte avant le 2 dcembre. Une assemble
nouvelle, un prsident nouveau, la constitution purement et simplement
mise en pratique, des lections, rien de plus. tez M. Bonaparte, voil
1852.

Mais il fallait que M. Bonaparte s'en allt. L tait l'obstacle. De l
est venue la catastrophe.

       *       *       *       *       *

Ainsi cet homme, un beau matin a pris  la gorge la constitution, la
rpublique, la loi, la France; il a donn  l'avenir un coup de poignard
par derrire; il a foul aux pieds le droit, le bon sens, la justice, la
raison, la libert; il a arrt des hommes inviolables, il a squestr
des hommes innocents, il a banni des hommes illustres; il a empoign le
peuple dans la personne de ses reprsentants; il a mitraill les
boulevards de Paris; il a fait patauger sa cavalerie dans le sang des
vieillards et des femmes; il a arquebus sans sommation, il a fusill
sans jugement; il a empli Mazas, la Conciergerie, Sainte-Plagie,
Vincennes; les forts, les cellules, les casemates, les cachots de
prisonniers, et de cadavres les cimetires; il a fait mettre 
Saint-Lazare la femme qui portait du pain  son mari cach, il a envoy
aux galres pour vingt ans l'homme qui donnait asile  un proscrit; il a
dchir tous les codes et viol tous les mandats; il a fait pourrir les
dports par milliers dans la cale horrible des pontons; il a envoy 
Lambessa et  Cayenne cent cinquante enfants de douze  quinze ans; lui
qui tait plus grotesque que Falstaff, il est devenu plus terrible que
Richard III; et tout cela pourquoi? Parce qu'il y avait, il l'a dit,
contre son pouvoir un complot; parce que l'anne qui finissait
s'entendait tratreusement avec l'anne qui commenait, pour le
renverser; parce que l'article 45 se concertait perfidement avec le
calendrier pour le mettre dehors; parce que le deuxime dimanche de mai
voulait le dposer; parce que son serment avait l'audace de tramer sa
chute; parce que sa parole d'honneur conspirait contre lui!

Le lendemain du triomphe, on le raconte, il a dit: Le deuxime dimanche
de mai est mort. Non! c'est la probit qui est morte, c'est l'honneur
qui est mort, c'est le nom de l'empereur qui est mort!

Comme l'homme qui est dans la chapelle Saint-Jrme doit tressaillir, et
quel dsespoir! Voici l'impopularit qui monte autour de la grande
figure, et c'est ce fatal neveu qui a pos l'chelle! Voici les grands
souvenirs qui s'effacent et les mauvais souvenirs qui reviennent. On
n'ose dj plus parler d'Ina, de Marengo, de Wagram. De quoi
parle-t-on? du duc d'Enghien, de Jaffa, du 18 brumaire. On oublie le
hros, et l'on ne voit plus que le despote. La caricature commence 
tourmenter le profil de Csar. Et puis quel personnage  ct de lui! Il
y a des gens dj qui confondent l'oncle avec le neveu,  la joie de
l'lyse et  la honte de la France! le parodiste prend des airs de chef
d'emploi. Hlas! sur cette immense splendeur il ne fallait pas moins que
cette immense souillure! Oui! pire que Hudson Lowe! Hudson Lowe n'tait
qu'un gelier, Hudson Lowe n'tait qu'un bourreau. L'homme qui assassine
vritablement Napolon, c'est Louis Bonaparte; Hudson Lowe n'avait tu
que sa vie, Louis Bonaparte tue sa gloire.

Ah! le malheureux! il prend tout, il use tout, il salit tout, il
dshonore tout. Il choisit pour son guet-apens le mois, le jour
d'Austerlitz. Il revient de Satory comme on revient d'Aboukir. Il fait
sortir du 2 dcembre je ne sais quel oiseau de nuit, et il le perche sur
le drapeau de France, et il dit: Soldats, voici l'aigle. Il emprunte 
Napolon le chapeau et  Murat le plumet. Il a son tiquette impriale,
ses chambellans, ses aides de camp, ses courtisans. Sous l'empereur
c'taient des rois, sous lui ce sont des laquais. Il a sa politique 
lui; il a son treize vendmiaire  lui; il a son dix-huit brumaire 
lui. Il se compare.  l'lyse, Napolon le Grand a disparu; on dit:
_l'oncle Napolon_. L'homme du destin est pass Gronte. Le complet, ce
n'est pas le premier, c'est celui-ci. Il est vident que le premier
n'est venu que pour faire le lit du second. Louis Bonaparte, entour de
valets et de filles, accommode pour les besoins de sa table et de son
alcve le couronnement, le sacre, la lgion d'honneur, le camp de
Boulogne, la colonne Vendme, Lodi, Arcole, Saint-Jean d'Acre, Eylau,
Friedland, Champaubert...--Ah! franais! regardez le pourceau couvert de
fange qui se vautre sur cette peau de lion!




LIVRE CINQUIME

LE PARLEMENTARISME




I


Un jour, il y a soixante-trois ans de cela, le peuple franais, possd
par une famille depuis huit cents annes, opprim par les barons jusqu'
Louis XI, et depuis Louis XI par les parlements, c'est--dire, pour
employer la sincre expression d'un grand seigneur du dix-huitime
sicle, mang d'abord par les loups et ensuite par les poux; parqu en
provinces, en chtellenies, en bailliages et en snchausses; exploit,
pressur, tax, taill, pel, tondu, ras, rogn et vilipend  merci;
mis  l'amende indfiniment pour le bon plaisir des matres; gouvern,
conduit, men, surmen, tran, tortur; battu de verges et marqu d'un
fer chaud pour un jurement; envoy aux galres pour un lapin tu sur les
terres du roi; pendu pour cinq sous; fournissant ses millions 
Versailles et son squelette  Montfaucon; charg de prohibitions,
d'ordonnances, de patentes, de lettres royaux, d'dits bursaux et
ruraux, de lois, de codes, de coutumes; cras de gabelles, d'aides, de
censives, de mainmortes, d'accises et d'excises, de redevances, de
dmes, de pages, de corves, de banqueroutes; btonn d'un bton qu'on
appelait sceptre; suant, soufflant, geignant, marchant toujours,
couronn, mais aux genoux, plus bte de somme que nation, se redressa
tout  coup, voulut devenir homme, et se mit en tte de demander des
comptes  la monarchie, de demander des comptes  la providence, et de
liquider ses huit sicles de misres. Ce fut un grand effort.




II


On choisit une vaste salle qu'on entoura de gradins, puis on prit des
planches, et avec ces planches on construisit au milieu de la salle une
espce d'estrade. Quand l'estrade fut faite, ce qu'en ce temps-l on
appelait la nation, c'est--dire le clerg en soutanes rouges et
violettes, la noblesse empanache de blanc et l'pe au ct, et la
bourgeoisie vtue de noir, vinrent s'asseoir sur les gradins.  peine
fut-on assis, qu'on vit monter  l'estrade et s'y dresser une figure
extraordinaire.--Quel est ce monstre? dirent les uns; quel est ce gant?
dirent les autres. C'tait un tre singulier, inattendu, inconnu,
brusquement sorti de l'ombre, qui faisait peur et qui fascinait; une
maladie hideuse lui avait fait une sorte de tte de tigre; toutes les
laideurs semblaient avoir t dposes sur ce masque par tous les vices;
il tait, comme la bourgeoisie, vtu de noir, c'est--dire de deuil. Son
oeil fauve jetait sur l'assemble des blouissements; il ressemblait au
reproche et  la menace; tous le considraient avec une sorte de
curiosit o se mlait l'horreur. Il leva la main, on fit silence.

Alors on entendit sortir de cette face difforme une parole sublime.
C'tait la voix du monde nouveau qui parlait par la bouche du vieux
monde; c'tait 89 qui se levait debout et qui interpellait, et qui
accusait, et qui dnonait  Dieu et aux hommes toutes les dates fatales
de la monarchie; c'tait le pass, spectacle auguste, le pass meurtri
de liens, marqu  l'paule, vieil esclave, vieux forat, le pass
infortun, qui appelait  grands cris l'avenir, l'avenir librateur!
voil ce que c'tait que cet inconnu, voil ce qu'il faisait sur cette
estrade.  sa parole, qui par moments tait un tonnerre, prjugs,
fictions, abus, superstitions, erreurs, intolrance, ignorance,
fiscalits infmes, pnalits barbares, autorits caduques,
magistratures vermoulues, codes dcrpits, lois pourries, tout ce qui
devait prir eut un tremblement, et l'croulement de ces choses
commena. Cette apparition formidable a laiss un nom dans la mmoire
des hommes; on devrait l'appeler la Rvolution, on l'appelle Mirabeau.




III


Du jour o cet homme mit le pied sur cette estrade, cette estrade se
transfigura, la tribune franaise fut fonde.

La tribune franaise! Il faudrait un livre pour dire ce que contient ce
mot. La tribune franaise, c'est, depuis soixante ans, la bouche ouverte
de l'esprit humain. De l'esprit humain disant tout, mlant tout,
combinant tout, fcondant tout, le bien, le mal, le vrai, le faux, le
juste, l'injuste, le haut, le bas, l'horrible, le beau, le rve, le
fait, la passion, la raison, l'amour, la haine, la matire, l'idal;
mais en somme, car c'est l son travail sublime et ternel, faisant la
nuit pour en tirer le jour, faisant le chaos pour en tirer la vie,
faisant la rvolution pour en tirer la rpublique.

Ce qui a pass sur cette tribune, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a fait,
quelles temptes l'ont assaillie, quels vnements elle a enfants,
quels hommes l'ont branle de leurs clameurs, quels hommes l'ont sacre
de leurs paroles, comment le raconter? Aprs Mirabeau,--Vergniaud,
Camille Desmoulins, Saint-Just, ce jeune homme svre, Danton, ce tribun
norme, Robespierre, cette incarnation de l'anne immense et terrible.
L on a entendu de ces interruptions farouches:--Ah ! vous, s'crie un
orateur de la Convention, est-ce que vous allez me couper la parole
aujourd'hui?--Oui, rpond une voix, et le cou demain!--Et de ces
apostrophes superbes:--Ministre de la justice, dit le gnral Foy  un
garde des sceaux inique, je vous condamne en sortant de cette enceinte 
regarder la statue de l'Hpital!--L, tout a t plaid, nous venons de
le dire, les mauvaises causes comme les bonnes; les bonnes seulement ont
t gagnes dfinitivement; l, en prsence des rsistances, des
ngations, des obstacles, ceux qui veulent l'avenir comme ceux qui
veulent le pass ont perdu patience; l il est arriv  la vrit de
devenir violente et au mensonge de devenir furieux; l tous les extrmes
ont surgi.  cette tribune, la guillotine a eu son orateur, Marat, et
l'inquisition, le sien, Montalembert. Terrorisme au nom du salut public,
terrorisme au nom de Rome; fiel dans les deux bouches, angoisse dans
l'auditoire; quand l'un parlait, on croyait voir glisser le couteau;
quand l'autre parlait, on croyait entendre ptiller le bcher. L ont
combattu les partis, tous avec acharnement, quelques-uns avec gloire.
L, le pouvoir royal a viol le droit populaire dans la personne de
Manuel, devenue auguste pour l'histoire par cette violation; l ont
apparu, ddaignant le pass qu'ils servaient, deux vieillards
mlancoliques, Royer-Collard, la probit hautaine, Chateaubriand, le
gnie amer; l, Thiers, l'adresse, a lutt contre Guizot, la force; l
on s'est ml, on s'est abord, on s'est combattu, on a agit l'vidence
comme une pe. L, pendant plus d'un quart de sicle, les haines, les
rages, les superstitions, les gosmes, les impostures, hurlant,
sifflant, aboyant, se dressant, se tordant, criant toujours les mmes
calomnies, montrant toujours le mme poing ferm, crachant depuis le
Christ les mmes salives, ont tourbillonn comme une nue d'orage autour
de ta face sereine,  Vrit!




IV


Tout cela tait vivant, ardent, fcond, tumultueux, grand. Et quand tout
avait t plaid, dbattu, scrut, fouill, approfondi, dit, contredit,
que sortait-il du chaos? toujours l'tincelle; que sortait-il du nuage?
toujours la clart. Tout ce que pouvait faire la tempte, c'tait
d'agiter le rayon et de le changer en clair. L,  cette tribune, on a
pos, analys, clair et presque toujours rsolu toutes les questions,
questions de finances, questions de crdit, questions de travail,
questions de circulation, questions de salaire, questions d'tat,
questions de territoire, questions de paix, questions de guerre. L on a
prononc, pour la premire fois, ce mot qui contenait toute une socit
nouvelle: les Droits de l'Homme. L on a entendu sonner pendant
cinquante ans l'enclume sur laquelle des forgerons surhumains forgeaient
des ides pures; les ides, ces glaives du peuple, ces lances de la
justice, ces armures du droit. L, pntrs subitement d'effluves
sympathiques, comme des braises qui rougissent au vent, tous ceux qui
avaient un foyer en eux-mmes, les puissants avocats, comme Ledru-Rollin
et Berryer, les grands historiens, comme Guizot, les grands potes,
comme Lamartine, se trouvaient tout de suite et naturellement grands
orateurs.

Cette tribune tait un lieu de force et de vertu. Elle vit, elle
inspira, car on croirait volontiers que ces manations sortaient
d'elles, tous les dvouements, toutes les abngations, toutes les
nergies, toutes les intrpidits. Quant  nous, nous honorons tous les
courages, mme dans les rangs qui nous sont opposs. Un jour la tribune
fut enveloppe d'ombre; il sembla que l'abme s'tait fait autour
d'elle; on entendait dans cette ombre comme le mugissement d'une mer, et
tout  coup, dans cette nuit livide,  ce rebord de marbre o s'tait
cramponne la forte main de Danton, on vit apparatre une pique portant
une tte coupe. Boissy d'Anglas salua.

Ce jour-l fut un jour menaant. Mais le peuple ne renverse pas les
tribunes. Les tribunes sont  lui, et il le sait. Placez une tribune au
centre du monde, et avant peu, aux quatre coins de la terre, la
rpublique se lvera. La tribune rayonne pour le peuple, il ne l'ignore
pas. Quelquefois la tribune le courrouce et le fait cumer; il la bat de
son flot, il la couvre mme ainsi qu'au 15 mai, puis il se retire
majestueusement comme l'ocan et la laisse debout comme le phare.
Renverser les tribunes, quand on est le peuple, c'est une sottise; ce
n'est une bonne besogne que pour les tyrans.

Le peuple se soulevait, s'irritait, s'indignait; quelque erreur
gnreuse l'avait saisi, quelque illusion l'garait; il se mprenait sur
un fait, sur un acte, sur une mesure, sur une loi; il entrait en colre,
il sortait de ce superbe calme o se repose sa force, il accourait sur
les places publiques avec des grondements sourds et des bonds
formidables; c'tait une meute, une insurrection, la guerre civile, une
rvolution peut-tre. La tribune tait l. Une voix aime s'levait et
disait au peuple: arrte, regarde, coute, juge! _Si forte virum quem
conspexere, silent_; ceci tait vrai dans Rome et vrai  Paris; le
peuple s'arrtait.  tribune! pidestal des hommes forts! de l
sortaient l'loquence, la loi, l'autorit, le patriotisme, le
dvouement, et les grandes penses, freins des peuples, muselires de
lions.

En soixante ans toutes les natures d'esprit, toutes les sortes
d'intelligence, toutes les espces de gnie ont successivement pris la
parole dans ce lieu le plus sonore du monde. Depuis la premire
constituante jusqu' la dernire, depuis la premire lgislative jusqu'
la dernire,  travers la convention, les conseils et les chambres,
comptez les hommes si vous pouvez! C'est un dnombrement d'Homre.
Suivez la srie. Que de figures qui contrastent depuis Danton jusqu'
Thiers! Que de figures qui se ressemblent depuis Barrre jusqu'
Baroche, depuis Lafayette jusqu' Cavaignac! Aux noms que nous avons
dj nomms, Mirabeau, Vergniaud, Danton, Saint-Just, Robespierre,
Camille Desmoulins, Manuel, Foy, Royer-Collard, Chateaubriand, Thiers,
Guizot, Ledru-Rollin, Berryer, Lamartine, ajoutez ces autres noms,
divers, parfois ennemis, savants, artistes, hommes d'tat, hommes de
guerre, hommes de loi, dmocrates, monarchistes, libraux, socialistes,
rpublicains, tous fameux, quelques-uns illustres, ayant chacun
l'aurole qui lui est propre, Barnave, Cazals, Maury, Mounier, Thouret,
Chapelier, Ption, Buzot, Brissot, Sieys, Condorcet, Chnier, Carnot,
Lanjuinais, Pontcoulant, Cambacrs, Talleyrand, Fontanes, Benjamin
Constant, Casimir Prier, Chauvelin, Voyer d'Argenson, Laffitte, Dupont
(de l'Eure), Camille Jordan, Lain, Fitz-James, Bonald, Villle,
Martignac, Cuvier, Villemain, les deux Lameth, les deux David, le
peintre en 93, le sculpteur en 48, Lamarque, Mauguin, Odilon Barrot,
Arago, Garnier-Pags, Louis Blanc, Marc Dufraisse, Lamennais, mile de
Girardin, Lamoricire, Dufaure, Crmieux, Michel (de Bourges), Jules
Favre...--Que de talents, que d'aptitudes varies! que de services
rendus! quelle lutte de toutes les ralits contre toutes les erreurs!
que de cerveaux en travail! quelle dpense, au profit du progrs, de
savoir, de philosophie, de passion, de conviction, d'exprience, de
sympathie, d'loquence! que de chaleur fcondante rpandue! quelle
immense trane de lumire!

Et nous ne les nommons pas tous. Pour nous servir d'une expression qu'on
emprunte quelquefois  l'auteur de ce livre, nous en passons et des
meilleurs. Nous n'avons mme pas signal cette vaillante lgion de
jeunes orateurs qui surgissait  gauche dans ces dernires annes,
Arnauld (de l'Arige), Bancel, Chauffour, Pascal Duprat, Esquiros, de
Flotte, Farcounet, Victor Hennequin, Madier de Montjau, Morellet, Nol
Parfait, Pelletier, Sain, Versigny.

Insistons-y,  partir de Mirabeau, il y a eu dans le monde, dans la
sociabilit humaine, dans la civilisation, un point culminant, un lieu
central, un foyer, un sommet. Ce sommet, ce fut la tribune de France;
admirable point de repre pour les gnrations en marche, cime
blouissante dans les temps paisibles, fanal dans l'obscurit des
catastrophes. Des extrmits de l'univers intelligent, les peuples
fixaient leur regard sur ce fate o rayonnait l'esprit humain; quand
quelque brusque nuit les enveloppait, ils entendaient venir de l une
grande voix qui leur parlait dans l'ombre. _Admonet et magna testatur
voce per umbras._; Voix qui tout  coup, quand l'heure tait venue,
chant du coq annonant l'aube, cri de l'aigle appelant le soleil,
sonnait comme un clairon de guerre ou comme une trompette de jugement,
et faisait dresser debout, terribles, agitant leurs linceuls, cherchant
des glaives dans leurs spulcres, toutes ces hroques nations mortes,
la Pologne, la Hongrie, l'Italie! Alors,  cette voix de la France, le
ciel splendide de l'avenir s'entr'ouvrait, les vieux despotismes
aveugls et pouvants courbaient le front dans les tnbres d'en bas,
et l'on voyait, les pieds sur la nue, le front dans les toiles, l'pe
flamboyante  la main, apparatre, ses grandes ailes ouvertes dans
l'azur, la Libert, l'archange des peuples!




V


Cette tribune, c'tait la terreur de toutes les tyrannies et de tous les
fanatismes, c'tait l'espoir de tout ce qui est opprim sous le ciel.
Quiconque mettait le pied sur ce sommet sentait distinctement les
pulsations du grand coeur de l'humanit; l, pourvu qu'il ft un homme de
bonne volont, son me grandissait en lui et rayonnait au dehors;
quelque chose d'universel s'emparait de lui et emplissait son esprit
comme le souffle emplit la voile; tant qu'il tait sur ces quatre
planches, il tait plus fort et meilleur; il se sentait, dans cette
minute sacre, vivre de la vie collective des nations; il lui venait des
paroles bonnes pour tous les hommes; il apercevait, au del de
l'assemble groupe  ses pieds et souvent pleine de tumulte, le peuple
attentif, srieux, l'oreille tendue et le doigt sur la bouche, et, au
del du peuple, le genre humain pensif, assis en cercle et coutant.
Telle tait cette grande tribune du haut de laquelle un homme parlait au
monde.

De cette tribune sans, cesse en vibration, partaient perptuellement des
sortes d'ondes sonores, d'immenses oscillations de sentiments et d'ides
qui, de flot en flot et de peuple en peuple, allaient aux confins de la
terre remuer ces vagues intelligentes qu'on appelle des mes. Souvent on
ne savait pourquoi telle loi, telle construction, telle institution
chancelait l-bas, plus loin que les frontires, plus loin que les mers;
la papaut au del des Alpes, le trne du czar  l'extrmit de
l'Europe, l'esclavage en Amrique, la peine de mort partout. C'est que
la tribune de France avait tressailli.  de certaines heures un
tressaillement de cette tribune, c'tait un tremblement de terre. La
tribune de France parlait, tout ce qui pense ici-bas entrait en
recueillement; les paroles dites s'en allaient dans l'obscurit, 
travers l'espace, au hasard, n'importe o;--ce n'est que du vent, ce
n'est que du bruit, disaient les esprits striles qui vivent
d'ironie,--et le lendemain, ou trois mois aprs, ou un an plus tard,
quelque chose tombait sur la surface du globe, ou quelque chose
surgissait. Qui avait fait cela? Ce bruit qui s'tait vanoui, ce vent
qui avait pass. Ce bruit, ce vent, c'tait le verbe. Force sacre. Du
verbe de Dieu est sortie la cration des tres; du verbe de l'homme
sortira la socit des peuples.




VI


Une fois mont sur cette tribune, l'homme qui y tait n'tait plus un
homme; c'tait cet ouvrier mystrieux qu'on voit le soir, au crpuscule,
marchant  grands pas dans les sillons et lanant dans l'espace, avec un
geste d'empire, les germes, les semences, la moisson future, la richesse
de l't prochain, le pain, la vie.

Il va, il vient, il revient; sa main s'ouvre et se vide, et s'emplit et
se vide encore; la plaine sombre s'meut, la profonde nature
s'entr'ouvre, l'abme inconnu de la cration commence son travail, les
roses en suspens descendent, le brin de folle avoine frissonne et songe
que l'pi de bl lui succdera; le soleil cach derrire l'horizon aime
ce que fait cet homme et sait que ses rayons ne seront pas perdus.
Oeuvre sainte et merveilleuse!

L'orateur, c'est le semeur. Il prend dans son coeur ses instincts, ses
passions, ses croyances, ses souffrances, ses rves, ses ides, et les
jette  poignes au milieu des hommes. Tout cerveau lui est sillon. Un
mot tomb de la tribune prend toujours racine quelque part et devient
une chose. Vous dites: ce n'est rien, c'est un homme qui parle; et vous
haussez les paules. Esprits  courte vue! c'est un avenir qui germe;
c'est un monde qui clt.




VI


Deux grands problmes pendent sur le monde: la guerre doit disparatre
et la conqute doit continuer. Ces deux ncessits de la civilisation en
croissance semblaient s'exclure. Comment satisfaire  l'une sans manquer
 l'autre? Qui pouvait rsoudre les deux problmes  la fois, qui les
rsolvait? La tribune. La tribune, c'est la paix, et la tribune, c'est
la conqute. Les conqutes par l'pe, qui en veut? Personne; Les
peuples sont des patries. Les conqutes par l'ide, qui en veut? Tout le
monde. Les peuples sont l'humanit. Or deux tribunes clatantes
dominaient les nations, la tribune anglaise, faisant les affaires, et la
tribune franaise, crant les ides. La tribune franaise avait labor
ds 89 tous les principes qui sont l'absolu politique, et elle avait
commenc  laborer depuis 1848 tous les principes qui sont l'absolu
social. Une fois un principe tir des limbes et mis au jour, elle le
jetait dans le monde arm de toutes pices et lui disait: va! Le
principe conqurant entrait en campagne, rencontrait les douaniers  la
frontire et passait malgr les chiens de garde; rencontrait les
sentinelles aux portes de villes et passait malgr les consignes;
prenait le chemin de fer, montait sur le paquebot, parcourait les
continents, traversait les mers, abordait les passants sur les chemins,
s'asseyait au foyer des familles, se glissait entre l'ami et l'ami,
entre le frre et le frre, entre l'homme et la femme, entre le matre
et l'esclave, entre le peuple et le roi, et  ceux qui lui demandaient:
qui es-tu? il rpondait: je suis la vrit; et  ceux qui lui
demandaient: d'o viens-tu? il rpondait: je viens de France. Alors,
celui qui l'avait questionn lui tendait la main, et c'tait mieux
qu'une province, c'tait une intelligence annexe. Dsormais entre
Paris, mtropole, et cet homme isol dans sa solitude, et cette ville
perdue au fond des bois ou des steppes, et ce peuple courb sous le
joug, un courant de pense et d'amour s'tablissait. Sous l'influence de
ces courants, certaines nationalits s'affaiblissaient, certaines se
fortifiaient et se relevaient. Le sauvage se sentait moins sauvage, le
turc moins turc, le russe moins russe, le hongrois plus hongrois,
l'italien plus italien. Lentement et par degrs, l'esprit franais, pour
le progrs universel, s'assimilait les nations. Grce  cette admirable
langue franaise, compose par la providence avec un merveilleux
quilibre d'assez de consonnes pour tre prononce par les peuples du
nord, et d'assez de voyelles pour tre prononce par les peuples du
midi, grce  cette langue qui est une puissance de la civilisation et
de l'humanit, peu  peu, et par son seul rayonnement, cette haute
tribune centrale de Paris conqurait les peuples et les faisait France.
La frontire matrielle de la France tait ce qu'elle pouvait; mais il
n'y avait pas de traits de 1815 pour la frontire morale. La frontire
morale reculait sans cesse et allait s'largissant de jour en jour, et
avant un quart de sicle peut-tre on et dit le monde franais comme on
a dit le monde romain.

Voil ce qu'tait, voil ce que faisait pour la France la tribune,
prodigieuse turbine d'ides, gigantesque appareil de civilisation,
levant perptuellement le niveau des intelligences dans l'univers
entier, et dgageant, au milieu de l'humanit, une quantit norme de
lumire.

C'est l ce que M. Bonaparte a supprim.




VIII


Oui, cette tribune, M. Louis Bonaparte l'a renverse. Cette puissance
cre par nos grands enfantements rvolutionnaires, il l'a brise,
broye, crase, dchire  la pointe des bayonnettes, foule aux pieds
des chevaux. Son oncle avait mis un aphorisme: Le trne, c'est une
planche recouverte de velours; lui a mis le sien: La tribune, c'est une
planche recouverte d'une toile sur laquelle on lit: _Libert, galit,
fraternit_ Il a jet la planche et la toile, et la libert, et
l'galit, et la fraternit, au feu d'un bivouac. Un clat de rire des
soldats, un peu de fume, et tout a t dit.

Est-ce vrai? Est-ce possible? Cela s'est-il pass ainsi? Une telle chose
a-t-elle pu se voir? Mon Dieu, oui; c'est mme fort simple. Pour couper
la tte de Cicron et clouer ses deux mains sur les rostres, il suffit
d'une brute qui ait un couperet et d'une autre brute qui ait des clous
et un marteau.

La tribune tait pour, la France trois choses: un moyen d'initiation
extrieure, un procd de gouvernement intrieur, une gloire. Louis
Bonaparte a supprim l'initiation. La France enseignait les peuples, et
les conqurait par l'amour;  quoi bon? Il a supprim le mode de
gouvernement, le sien vaut mieux. Il a souffl sur la gloire, et l'a
teinte. De certains souffles ont cette proprit.

Du reste, attenter  la tribune, c'est un crime de famille. Le premier
Bonaparte l'avait dj commis, mais du moins ce qu'il avait apport  la
France pour remplacer cette gloire, c'tait de la gloire, non de
l'ignominie.

Louis Bonaparte ne s'est pas content de renverser la tribune. Il a
voulu la ridiculiser. C'est un effort comme un autre. C'est bien le
moins, quand on ne peut pas dire deux mots de suite, quand on ne
harangue que le cahier  la main, quand on est bgue de parole et
d'intelligence, qu'on se moque un peu de Mirabeau! Le gnral Ratapoil
dit au gnral Foy: tais-toi, bavard! Qu'est-ce que c'est que a, la
tribune? s'crie M. Bonaparte Louis; c'est du parlementarisme! Que
dites-vous de parlementarisme? Parlementarisme me plat. Parlementarisme
est une perle. Voil le dictionnaire enrichi. Cet acadmicien de coups
d'tat fait des mots. Au fait, on n'est pas un barbare pour ne pas semer
de temps en temps un barbarisme. Lui aussi est un semeur; cela germe
dans la cervelle des niais. L'oncle avait les idologues; le neveu a
les parlementaristes. Parlementarisme, messieurs, parlementarisme,
mesdames. Cela rpond  tout. Vous hasardez cette timide
observation:--Il est peut-tre fcheux qu'on ait ruin tant de familles,
dport tant d'hommes, proscrit tant de citoyens, empli tant de
civires, creus tant de fosses, vers tant de sang...--Ah ! rplique
une grosse voix qui a l'accent hollandais, vous regrettez donc le
parlementarisme? Tirez-vous de l. Parlementarisme est une trouvaille.
Je donne ma voix  M. Louis Bonaparte pour le premier fauteuil vacant 
l'institut. Comment donc! mais il faut encourager la nologie! Cet homme
sort du charnier, cet homme sort de la morgue, cet homme a les mains
fumantes comme un boucher, il se gratte l'oreille, sourit, et invente
des vocables comme Julie d'Angennes. Il marie l'esprit de l'htel de
Rambouillet  l'odeur de Montfaucon. C'est rare. Nous voterons pour lui
tous les deux, n'est-ce pas, monsieur de Montalembert?




IX


Donc le parlementarisme, c'est--dire la garantie des citoyens, la
libert de discussion, la libert de la presse, la libert individuelle,
le contrle de l'impt, la clart dans les recettes et dans les
dpenses, la serrure de sret du coffre-fort public, le droit de savoir
ce qu'on fait de votre argent, la solidit du crdit, la libert de
conscience, la libert des cultes, le point d'appui de la proprit, le
recours contre les confiscations et les spoliations, la scurit de
chacun, le contrepoids  l'arbitraire, la dignit de la nation, l'clat
de la France, les fortes moeurs des peuples libres, l'initiative
publique, le mouvement, la vie, tout cela n'est plus. Effac, ananti,
disparu, vanoui! Et cette dlivrance n'a cot  la France que
quelque chose comme vingt-cinq millions partags entre douze ou quinze
sauveurs et quarante mille francs d'eau-de-vie par brigade! Vraiment, ce
n'est pas cher; ces messieurs du coup d'tat ont fait la chose au
rabais.

Aujourd'hui c'est fait, c'est parfait, c'est complet. L'herbe pousse au
palais Bourbon. Une fort vierge commence  crotre entre le pont de la
Concorde et la place Bourgogne. On distingue dans la broussaille la
gurite d'un factionnaire. Le corps lgislatif panche son urne dans les
roseaux et coule au pied de cette gurite avec un doux murmure.

Aujourd'hui c'est termin. Le grand oeuvre est accompli. Et les rsultats
de la chose! Savez-vous bien que messieurs tels et tels ont gagn des
maisons de ville et des maisons des champs rien que sur le chemin de fer
de ceinture? Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre; il
n'est plus question d'tre un grand peuple, d'tre un puissant peuple,
d'tre une nation libre, d'tre un foyer lumineux; la France n'y voit
plus clair. Voil un succs. La France vote Louis-Napolon, porte
Louis-Napolon, engraisse Louis-Napolon, contemple Louis-Napolon,
admire Louis-Napolon, et en demeure stupide. Le but de la civilisation
est atteint.

Aujourd'hui plus de tapage, plus de vacarme, plus de parlage, de
parlement et de parlementarisme. Le corps lgislatif, le snat, le
conseil d'tat sont des bouches cousues. On n'a plus  craindre de lire
un beau discours le matin en s'veillant. C'en est fait de ce qui
pensait, de ce qui mditait, de ce qui crait, de ce qui parlait, de ce
qui brillait, de ce qui rayonnait dans ce grand peuple. Soyez fiers,
franais! Levez la tte, franais! Vous n'tes plus rien, et cet homme
est tout. Il tient dans sa main votre intelligence comme un enfant tient
un oiseau. Le jour o il lui plaira, il donnera le coup de pouce au
gnie de la France. Ce sera encore un vacarme de moins. En attendant,
rptons-le en choeur: plus de parlementarisme, plus de tribune. Au lieu
de toutes ces grandes voix qui dialoguaient pour l'enseignement du
monde, qui taient l'une l'ide, l'autre le fait, l'autre le droit,
l'autre la justice, l'autre la gloire, l'autre la foi, l'autre
l'esprance, l'autre la science, l'autre le gnie, qui instruisaient,
qui charmaient, qui rassuraient, qui consolaient, qui encourageaient,
qui fcondaient, au lieu de toutes ces voix sublimes, qu'est-ce qu'on
entend dans cette nuit noire qui couvre la France? Le bruit d'un peron
qui sonne et d'un sabre qui trane sur le pav.

Allluia! dit M. Sibour. Hosanna! rpond M. Parisis.




LIVRE SIXIME

L'ABSOLUTION

(PREMIRE FORME. LES 7,500,000 VOIX.)




LES 7,500,000 VOIX




I


On nous dit: Vous n'y songez pas! tous ces faits que vous appelez crimes
sont dsormais des faits accomplis, et par consquent respectables;
tout cela est accept, tout cela est adopt, tout cela est lgitim,
tout cela est couvert, tout cela est absous.

--Accept! adopt! lgitim! couvert! absous! par quoi?

--Par un vote.

--Quel vote?

--Les sept millions cinq cent mille voix!

--En effet. Il y a eu plbiscite, et vote, et 7,500,000 oui. Parlons-en.




II


Un brigand arrte une diligence au coin d'un bois.

Il est  la tte d'une bande dtermine.

Les voyageurs sont plus nombreux, mais ils sont spars, dsunis,
parqus dans des compartiments,  moiti endormis, surpris au milieu de
la nuit, saisis  l'improviste et sans armes.

Le brigand leur ordonne de descendre, de ne pas jeter un cri, de ne pas
souffler mot et de se coucher la face contre terre.

Quelques-uns rsistent, il leur brle la cervelle.

Les autres obissent et se couchent sur le pav, muets, immobiles,
terrifis, ple-mle avec les morts et pareils aux morts.

Le brigand, pendant que ses complices leur tiennent le pied sur les
reins et le pistolet sur la tempe, fouille leurs poches, force leurs
malles et leur prend tout ce qu'ils ont de prcieux.

Les poches vides, les malles pilles, le coup d'tat fini, il leur dit:

--Maintenant, afin de me mettre en rgle avec la justice, j'ai crit
sur un papier que vous reconnaissez que tout ce que je vous ai pris
m'appartenait et que vous me le concdez de votre plein gr. J'entends
que ceci soit votre avis. On va vous mettre  chacun une plume dans la
main, et, sans dire un mot, sans faire un geste, sans quitter l'attitude
o vous tes...

Le ventre contre terre, la face dans la boue...

... Vous tendrez le bras droit et vous signerez tous ce papier. Si
quelqu'un bouge ou parle, voici la gueule de mon pistolet. Du reste,
vous tes libres.

Les voyageurs tendent le bras et signent.

Cela fait, le brigand relve la tte et dit:

--J'ai sept millions cinq cent mille voix.




III


M. Louis Bonaparte est prsident de cette diligence.

Rappelons quelques principes.

Pour qu'un scrutin politique soit valable, il faut trois conditions
absolues: premirement, que le vote soit libre; deuximement, que le
vote soit clair; troisimement, que le chiffre soit sincre. Si l'une
de ces trois conditions manque, le scrutin est nul. Qu'est-il, si les
trois  la fois font dfaut?

Appliquons ces rgles.

Premirement. _Que le vote soit libre._

Quelle a t la libert du vote du 20 dcembre, nous venons de le dire;
nous avons exprim cette libert par une image frappante d'vidence.
Nous pouvons nous dispenser d'y rien ajouter. Que chacun de ceux qui ont
vot se recueille et se demande sous quelle violence morale et
matrielle il a dpos son bulletin dans la bote. Nous pourrions citer
telle commune de l'Yonne o, sur cinq cents chefs de famille, quatre
cent trente ont t arrts; le reste a vot oui; telle commune du
Loiret o, sur six cent trente-neuf chefs de famille, quatre cent
quatrevingt-dix-sept ont t arrts ou expulss; les cent quarante-deux
chapps ont vot oui; et ce que nous disons du Loiret et de l'Yonne, il
faudrait le dire de tous les dpartements. Depuis le 2 dcembre, chaque
ville a sa nue d'espions; chaque bourg, chaque village, chaque hameau a
son dnonciateur. Voter non, c'tait la prison, c'tait l'exil, c'tait
Lambessa. Dans les villages de tel dpartement on apportait  la porte
des mairies, nous disait un tmoin oculaire, des charges d'ne de
bulletins oui. Les maires, flanqus des gardes champtres, les
remettaient aux paysans. Il fallait voter.  Savigny, prs Saint-Maur,
le matin du vote, des gendarmes enthousiastes dclaraient que celui qui
voterait non ne coucherait pas dans son lit. La gendarmerie a crou 
la maison d'arrt de Valenciennes M. Parent fils, supplant du juge de
paix du canton de Bouchain, pour avoir engag des habitants
d'Avesne-le-Sec  voter non. Le neveu du reprsentant Aubry (du Nord)
ayant vu distribuer par les agents du prfet des bulletins oui, dans la
grande place de Lille, descendit sur cette place le lendemain et y
distribua des bulletins non; il ft arrt et mis  la citadelle.

Pour ce qui est du vote de l'arme, une partie a vot dans sa propre
cause. Le reste a suivi.

Quant  la libert mme de ce vote des soldats, coutons l'arme parler
elle-mme. Voici ce qu'crit un soldat du 6e de ligne command par le
colonel Garderens de Boisse:

Pour la troupe, le vote fut un appel. Les sous-officiers, les caporaux,
les tambours et les soldats, placs par rang de contrle, taient
appels par le fourrier, en prsence du colonel, du lieutenant-colonel,
du chef de bataillon et des officiers de la compagnie, et, au fur et 
mesure que chaque homme appel rpondait: _Prsent_, son nom tait
inscrit par le sergent-major. Le colonel disait, en se frottant les
mains:--Ma foi, messieurs, cela va comme sur des roulettes, quand un
caporal de la compagnie  laquelle j'appartiens s'approche de la table
o tait le sergent-major et le prie de lui cder la plume, afin qu'il
puisse inscrire lui-mme son nom sur le registre Non qui devait rester
en blanc.

--Comment! s'crie le colonel, vous qui tes port pour fourrier et qui
allez tre nomm  la premire vacance, vous dsobissez formellement 
votre colonel, et cela en prsence de votre compagnie! Encore si ce
refus que vous faites en ce moment n'tait qu'un acte d'insubordination.
Mais vous ne savez donc pas, malheureux, que par votre vote vous
rclamez la destruction de l'arme, l'incendie de la maison de votre
pre, l'anantissement de la socit tout entire! Vous tendez la main 
la crapule! Comment! X..., vous que je voulais pousser, vous venez
aujourd'hui m'avouer tout cela?

Le pauvre diable, on le pense bien, se laissa inscrire comme tous les
autres.

Multipliez ce colonel par six cent mille, vous avez la pression des
fonctionnaires de tout ordre, militaires, politiques, civils,
administratifs, ecclsiastiques, judiciaires, douaniers, municipaux,
scolaires, commerciaux, consulaires, par toute la France, sur le soldat,
le bourgeois et le paysan. Ajoutez, comme nous l'avons dj indiqu plus
haut, la fausse jacquerie communiste et le rel terrorisme bonapartiste,
le gouvernement pesant par la fantasmagorie sur les faibles et par la
dictature sur les rcalcitrants, et agitant deux pouvantes  la fois.
Il faudrait un volume spcial pour raconter, exposer et approfondir les
innombrables dtails de cette immense extorsion de signatures qu'on
appelle le vote du 20 dcembre.

Le vote du 20 dcembre a terrass l'honneur, l'initiative,
l'intelligence et la vie morale de la nation. La France a t  ce vote
comme le troupeau va  l'abattoir.

Passons.

Deuximement. _Que le vote soit clair._

Voici qui est lmentaire: l o il n'y a pas de libert de la presse,
il n'y a pas de vote. La libert de la presse est la condition _sine qua
non_ du suffrage universel. Nullit radicale de tout scrutin fait en
l'absence de la libert de la presse. La libert de la presse entrane
comme corollaires ncessaires la libert de runion, la libert
d'affichage, la libert de colportage, toutes les liberts qu'engendre
le droit, prexistant  tout, de s'clairer avant de voter. Voter, c'est
gouverner; voter, c'est juger. Se figure-t-on un pilote aveugle au
gouvernail? Se figure-t-on le juge les oreilles bouches et les yeux
crevs? Libert donc, libert de s'clairer par tous les moyens, par
l'enqute, par la presse, par la parole, par la discussion. Ceci est la
garantie expresse et la condition d'tre du suffrage universel. Pour
qu'une chose soit faite valablement, il faut qu'elle soit faite
sciemment. O il n'y a pas de flambeau, il n'y pas d'acte.

Ce sont l des axiomes. Hors de ces axiomes, tout est nul de soi.

Maintenant, voyons. M. Bonaparte, dans son scrutin du 20 dcembre,
a-t-il obi  ces axiomes? A-t-il rempli ces conditions de presse libre,
de runions libres, de tribune libre, d'affichage libre, de colportage
libre, d'enqute libre? Un immense clat de rire rpond, mme 
l'lyse.

Ainsi vous tes forc vous-mme d'en convenir; c'est comme cela qu'on a
us du suffrage universel!

Quoi! je ne sais rien de ce qui s'est pass! On a tu, gorg,
mitraill, assassin, et je l'ignore! On a squestr, tortur, expuls,
exil, dport, et je l'entrevois  peine! Mon maire et mon cur me
disent: Ces gens-l qu'on emmne lis de cordes, ce sont des repris de
justice! Je suis un paysan, je cultive un coin de terre au fond d'une
province, vous supprimez le journal, vous touffez les rvlations, vous
empchez la vrit de m'arriver, et vous me faites voter! Quoi! dans la
nuit la plus profonde! Quoi!  ttons! Quoi! vous sortez brusquement de
l'ombre un sabre  la main, et vous me dites: vote! et vous appelez cela
un scrutin!

Certes! un scrutin libre et spontan, disent les feuilles du coup
d'tat.

Toutes les roueries ont travaill  ce vote. Un maire de village, espce
d'Escobar sauvageon pouss en plein champ, disait  ses paysans: _Si
vous votez oui, c'est pour la rpublique; si vous votez non, c'est
contre la rpublique_. Les paysans ont vot oui.

Et puis clairons une autre face de cette turpitude qu'on nomme le
plbiscite du 20 dcembre. Comment la question a-t-elle t pose? y
a-t-il eu choix possible? a-t-on, et c'tait bien le moins que dt faire
un homme de coup d'tat dans un si trange scrutin que celui o il
remettait tout en question, a-t-on ouvert  chaque parti la porte par o
son principe pouvait entrer? a-t-il t permis aux lgitimistes de se
tourner vers leur prince exil et vers l'antique honneur des fleurs de
lys? a-t-il t permis aux orlanistes de se tourner vers cette famille
proscrite qu'honorent les vaillants services de deux soldats, MM. de
Joinville et d'Aumale, et qu'illustre cette grande me, Mme la duchesse
d'Orlans? a-t-on offert au peuple,--qui n'est pas un parti, lui, qui
est le peuple, c'est--dire le souverain,--lui a-t-on offert cette
rpublique vraie devant laquelle s'vanouit toute monarchie comme la
nuit devant le jour, cette rpublique qui est l'avenir vident et
irrsistible du monde civilis; la rpublique sans dictature; la
rpublique de concorde, de science et de libert; la rpublique du
suffrage universel, de la paix universelle et du bien-tre universel; la
rpublique initiatrice des peuples et libratrice des nationalits;
cette rpublique qui, aprs tout et quoi qu'on fasse, aura, comme l'a
dit ailleurs[41] l'auteur de ce livre, la France demain et aprs-demain
l'Europe? A-t-on offert cela? Non. Voici comment M. Bonaparte a
prsent la chose: il y a eu  ce scrutin deux candidats: premier
candidat, M. Bonaparte; deuxime candidat, l'abme. La France a eu le
choix. Admirez l'adresse de l'homme et un peu son humilit. M. Bonaparte
s'est donn pour vis--vis dans cette affaire, qui? M. de Chambord? Non.
M. de Joinville? Non. La rpublique? Encore moins. M. Bonaparte, comme
ces jolies croles qui font ressortir leur beaut au moyen de quelque
effroyable hottentote, s'est donn pour concurrent dans cette lection
un fantme, une vision, un socialisme de Nuremberg avec des dents et des
griffes et une braise dans les yeux, l'ogre du Petit Poucet, le vampire
de la Porte-Saint-Martin, l'hydre de Thramne, le grand serpent de mer
du _Constitutionnel_ que les actionnaires ont eu la bonne grce de lui
prter, le dragon de l'Apocalypse, la Tarasque, la Dre, le Gra-ouilli,
un pouvantail. Aid d'un Ruggieri quelconque, M. Bonaparte a fait sur
ce monstre en carton un effet de feu de Bengale rouge, et a dit au
votant effar: Il n'y a de possible que ceci ou moi; Choisis! Il a dit:
Choisis entre la belle et la bte; la bte, c'est le communisme; la
belle, c'est ma dictature. Choisis!--Pas de milieu! La socit par
terre, ta maison brle, ta grange pille, ta vache vole, ton champ
confisqu, ta femme viole, tes enfants massacrs, ton vin bu par
autrui, toi-mme mang tout vif par cette grande gueule bante que tu
vois l, ou moi empereur! Choisis. Moi ou Croquemitaine.

Le bourgeois, effray et par consquent enfant, le paysan, ignorant et
par consquent enfant, ont prfr M. Bonaparte  Croquemitaine. C'est
l son triomphe.

Disons pourtant que, sur dix millions de votants, il parat que cinq
cent mille auraient encore mieux aim Croquemitaine.

Aprs tout, M. Bonaparte n'a eu que sept millions cinq cent mille voix.

Donc, et de cette faon, librement, comme on voit, sciemment, comme on
voit, ce que M. Bonaparte a la bont d'appeler le suffrage universel a
vot. Vot quoi?

La dictature, l'autocratie, la servitude, la rpublique despotat, la
France pachalik, les chanes sur toutes les mains, le scell sur toutes
les bouches, le silence, l'abaissement, la peur, l'espion me de tout!
On a donn  un homme,-- vous!--l'omnipotence et l'omniscience! On a
fait de cet homme le constituant suprme, le lgislateur unique, l'alpha
du droit, l'omga du pouvoir! On a dcrt qu'il est Minos, qu'il est
Numa, qu'il est Solon, qu'il est Lycurgue! On a incarn en lui le
peuple, la nation, l'tat, la loi! et pour dix ans! Quoi! voter, moi
citoyen, non-seulement mon dessaisissement, ma dchance et mon
abdication, mais l'abdication pour dix annes des gnrations nouvelles
du suffrage universel sur lesquelles je n'ai aucun droit, sur
lesquelles, vous usurpateur, vous me forcez d'usurper, ce qui, du reste,
soit dit en passant, suffirait pour frapper de nullit ce scrutin
monstrueux si toutes les nullits n'y taient pas dj amonceles,
entasses et amalgames! Quoi! c'est cela ce que vous me faites faire!
Vous me faites voter que tout est fini, qu'il n'y a plus rien, que le
peuple est un ngre! Quoi! vous me dites: Attendu que tu es souverain,
tu vas te donner un matre; attendu que tu es la France, tu vas devenir
Hati! Quelle abominable drision!

Voil le vote du 20 dcembre, cette sanction, comme dit M. de Morny,
cette absolution, comme dit M. Bonaparte.

Vraiment, dans peu de temps d'ici, dans un an, dans un mois, dans une
semaine peut-tre, quand tout ce que nous voyons en ce moment se sera
vanoui, on aura quelque honte d'avoir fait, ne ft-ce qu'une minute, 
cet infme semblant de vote qu'on appelle le scrutin des sept millions
cinq cent mille voix, l'honneur de le discuter. C'est l pourtant la
base unique, l'unique point d'appui, l'unique rempart de ce pouvoir
prodigieux de M. Bonaparte. Ce vote est l'excuse des lches; ce vote est
le bouclier des consciences dshonores. Gnraux, magistrats, vques,
toutes les forfaitures, toutes les prvarications, toutes les
complicits, rfugient derrire ce vote leur ignominie. La France a
parl, disent-ils; _vox populi, vox Dei_, le suffrage universel a vot;
tout est couvert par un scrutin.--a un vote! a un scrutin! on crache
dessus, et l'on passe.

Troisimement. Que le chiffre soit sincre.

J'admire ce chiffre: 7,500,000. Il a d faire bon effet,  travers le
brouillard du 1er janvier, en lettres d'or de trois pieds de haut, sur
le portail de Notre-Dame.

J'admire ce chiffre. Savez-vous pourquoi? Parce que je le trouve humble.
7,500,000! Pourquoi 7,500,000? C'est peu. Personne ne refusait  M.
Bonaparte la bonne mesure. Aprs ce qu'il avait fait le 2 dcembre, il
avait droit  mieux que cela. Vraiment, qui l'et chican? Qui
l'empchait de mettre huit millions, dix millions, un chiffre rond?
Quant  moi, j'ai t tromp dans mes esprances. Je comptais sur
l'unanimit. Coup d'tat, vous tes modeste.

Quoi! on a fait tout ce que nous venons de rappeler ou de raconter, on a
prt un serment et l'on s'est parjur, on tait le gardien d'une
constitution et on l'a dtruite, on tait le serviteur d'une rpublique
et on l'a trahie, on tait l'agent d'une assemble souveraine et on l'a
violemment brise, on a fait de la consigne militaire un poignard pour
tuer l'honneur militaire, on s'est servi du drapeau de la France pour
essuyer de la boue et de la honte, on a mis les poucettes aux gnraux
d'Afrique, on a fait voyager les reprsentants du peuple dans les
voitures cellulaires, on a empli Mazas, Vincennes, le mont Valrien et
Sainte-Plagie d'hommes inviolables; on a arquebus  bout portant sur
la barricade du droit le lgislateur revtu de cette charpe, signe
sacr et vnrable de la loi; on a donn  tel colonel que nous
pourrions nommer cent mille francs pour fouler aux pieds le devoir, et 
chaque soldat dix francs par jour; on a dpens en quatre journes
quarante mille francs d'eau-de-vie par brigade; on a couvert de l'or de
la Banque le tapis franc de l'lyse, et on a dit aux amis: prenez! on a
tu M. Adde chez lui, M. Belval chez lui, M. Debaecque chez lui, M.
Labilte chez lui, M. de Couvercelle chez lui, M. Monpelas chez lui, M.
Thirion de Montauban chez lui; on a massacr sur les boulevards et
ailleurs, fusill on ne sait o on ne sait qui, commis force meurtres
dont on a la modestie de n'avouer que cent quatrevingt-onze, quoi! on a
chang les fosss des arbres du boulevard en cuvettes pleines de sang,
on a rpandu le sang de l'enfant avec le sang de la mre, et ml  tout
cela le vin de Champagne des gendarmes, on a fait toutes ces choses, on
s'est donn toutes ces peines, et quand on demande  la nation:
tes-vous contente? on n'obtient que sept millions cinq cent mille
oui!--Vraiment, ce n'est pas pay.

Dvouez-vous donc  sauver une socit!  ingratitude des peuples!

En vrit, trois millions de bouches ont rpondu non! Qui est-ce qui
disait donc que les sauvages de la mer du Sud appelaient les franais
les _oui-oui_?

Parlons srieusement. Car l'ironie pse dans ces matires tragiques.

Gens du coup d'tat, personne ne croit  vos sept millions cinq cent
mille voix.

Tenez, un accs de franchise, avouez-le, vous tes tous un peu grecs,
vous trichez. Dans votre bilan du 2 dcembre, vous comptez trop de
votes,--et pas assez de cadavres.

7,500,000! Qu'est-ce que c'est que ce chiffre-l? D'o vient-il? D'o
sort-il? Que voulez-vous que nous en fassions?

Sept millions, huit millions, dix millions, qu'importe! nous vous
accordons tout et nous vous contestons tout.

Les sept millions, vous les avez, plus les cinq cent mille; la somme
plus l'appoint, vous le dites, prince, vous l'affirmez, vous le jurez,
mais qui le prouve?

Qui a compt? Baroche. Qui a scrut? Rouher. Qui a contrl? Pitri. Qui
a additionn? Maupas. Qui a vrifi? Troplong. Qui a proclam? vous.

C'est--dire que la bassesse a compt, la platitude a scrut, la rouerie
a contrl, le faux a additionn, la vnalit a vrifi, le mensonge a
proclam.

Bien.

Sur ce, M. Bonaparte monte au Capitole, ordonne  M. Sibour de remercier
Jupiter, fait endosser une livre bleu et or au snat, bleu et argent au
corps lgislatif, vert et or  son cocher, met la main sur son coeur,
dclare qu'il est le produit du suffrage universel, et que sa
lgitimit est sortie de l'urne du scrutin. Cette urne est un gobelet.




IV


Nous le dclarons donc, nous le dclarons purement et simplement, le 20
dcembre 1851, dix-huit jours aprs le 2, M. Bonaparte a fourr la main
dans la conscience de chacun, et a vol  chacun son vote. D'autres font
le mouchoir, lui fait l'empire. Tous les jours, pour des espigleries de
ce genre, un sergent de ville prend un homme au collet, et le mne au
poste.

Entendons-nous pourtant.

Est-ce  dire que nous prtendions que personne n'a rellement vot pour
M. Bonaparte? Que personne n'a volontairement dit oui? Que personne n'a
librement et sciemment accept cet homme?

Loin de l.

M. Bonaparte a eu pour lui la tourbe des fonctionnaires, les douze cent
mille parasites du budget, et leurs tenants et aboutissants; les
corrompus, les compromis, les habiles; et  leur suite, les crtins,
masse notable.

Il a eu pour lui MM. les cardinaux, MM. les vques, MM. les chanoines,
MM. les curs, MM. les vicaires, L'ABSOLUTION.--LES 7,500,000 VOIX.

MM. les archidiacres, diacres et sous-diacres, MM. les prbendiers, MM.
les marguilliers, MM. les sacristains, MM. les bedeaux, MM. les suisses
de paroisse, et les hommes religieux, comme on dit. Oui, nous ne
faisons nulle difficult d'en convenir, M. Bonaparte a eu pour lui tous
ces vques qui se signent en Veuillot et en Montalembert, et tous ces
hommes religieux, race prcieuse, ancienne, mais fort accrue et recrute
depuis les terreurs propritaires de 1848, lesquels prient en ces
termes:  mon Dieu! faites hausser les actions de Lyon! Doux seigneur
Jsus, faites-moi gagner vingt-cinq pour cent sur mon
Naples-certificats-Rothschild! Saints aptres, vendez mes vins!
Bien-heureux martyrs, doublez mes loyers! Sainte Marie, mre de Dieu,
vierge immacule, toile de la mer, jardin ferm, _hortus conclusus_,
daignez jeter un oeil favorable sur mon petit commerce situ au coin de
la rue Tirechappe et de la rue Quincampoix! tour d'ivoire, faites que la
boutique d'en face aille mal!

Ont vot rellement et incontestablement pour M. Bonaparte: premire
catgorie, le fonctionnaire; deuxime catgorie, le niais; troisime
catgorie, le voltairien-propritaire-industriel religieux.

Disons-le, l'intelligence humaine, et l'intellect bourgeois en
particulier, ont de singulires nigmes. Nous le savons et nous n'avons
nul dsir de le cacher; depuis le boutiquier jusqu'au banquier, depuis
le petit marchand jusqu' l'agent de change, bon nombre d'hommes de
commerce et d'industrie en France, c'est--dire bon nombre de ces hommes
qui savent ce que c'est qu'une confiance bien place, qu'un dpt
fidlement gard, qu'une clef mise en mains sres, ont vot, aprs le 2
dcembre, pour M. Bonaparte. Le vote consomm, vous auriez accost un de
ces hommes de ngoce, le premier venu, au hasard, et voici le dialogue
que vous auriez pu changer avec lui:

--Vous avez nomm Louis Bonaparte prsident de la rpublique?

--Oui.

--Le prendriez-vous pour garon de caisse?

--Non, certes!




V


Et c'est l le scrutin,--rptons-le, insistons-y, ne nous lassons pas;
_je crie cent fois les mmes choses_, dit Isae, _pour qu'on les entende
une fois_;--c'est l le scrutin, c'est l le plbiscite, c'est l le
vote, c'est l le dcret souverain du suffrage universel,  l'ombre
duquel s'abritent, dont se font un titre d'autorit et un diplme de
gouvernement ces hommes qui tiennent la France aujourd'hui, qui
commandent, qui dominent, qui administrent, qui jugent, qui rgnent, les
mains dans l'or jusqu'aux coudes, les pieds dans le sang jusqu'aux
genoux!

Maintenant, et pour en finir, faisons une concession  M. Bonaparte.
Plus de chicanes. Son scrutin du 20 dcembre a t libre, il a t
clair; tous les journaux ont imprim ce qui leur a plu; qui a dit le
contraire? des calomniateurs; on a ouvert les runions lectorales, les
murs ont disparu sous les affiches, les passants de Paris ont balay du
pied, sur les boulevards et dans les rues, une neige de bulletins
blancs, bleus, jaunes, rouges; a parl qui a voulu, a crit qui a voulu;
le chiffre est sincre; ce n'est pas Baroche qui a compt, c'est Barme;
Louis Blanc, Guinard, Flix Pyat, Raspail, Caussidire, Thor,
Ledru-Rollin, tienne Arago, Albert, Barbs, Blanqui et Gent ont t
scrutateurs; ce sont eux-mmes qui ont proclam les sept millions cinq
cent mille voix. Soit. Nous accordons tout cela. Aprs? Qu'est-ce que le
coup d'tat en conclut?

Ce qu'il en conclut? il se frotte les mains, il n'en demande pas
davantage, cela lui suffit, il conclut que c'est bien, que tout est
clos, que tout est fini, qu'on n'a plus rien  dire, qu'il est absous.

Halte-l!

Le vote libre, le chiffre sincre, ce n'est que le ct matriel de la
question, il reste le ct moral. Il y a donc un ct moral? Mais oui,
prince, et c'est l prcisment le vrai ct, le grand ct de cette
question du 2 dcembre. Examinons-le.




VI


Il faut d'abord, monsieur Bonaparte, que vous sachiez un peu ce que
c'est que la conscience humaine.

Il y a deux choses dans ce monde, apprenez cette nouveaut, qu'on
appelle le bien et le mal. Il faut qu'on vous le rvle, mentir n'est
pas bien, trahir est mal, assassiner est pire. Cela a beau tre utile,
cela est dfendu. Par qui? me direz-vous. Nous vous l'expliquerons plus
loin; mais poursuivons. L'homme, sachez encore cette particularit, est
un tre pensant, libre dans ce monde, responsable dans l'autre. Chose
trange et qui vous surprendra, il n'est pas fait uniquement pour jouir,
pour satisfaire toutes ses fantaisies, pour se mouvoir au hasard de ses
apptits, pour craser ce qui est l devant lui quand il marche, brin
d'herbe ou parole jure, pour dvorer ce qui se prsente quand il a
faim. La vie n'est pas sa proie. Par exemple, pour passer de zro par an
 douze cent mille francs il n'est pas permis de faire un serment qu'on
n'a pas l'intention de tenir, et, pour passer de douze cent mille francs
 douze millions, il n'est pas permis de briser la constitution et les
lois de son pays, de se ruer par guet-apens sur une assemble
souveraine, de mitrailler Paris, de dporter dix mille personnes et d'en
proscrire quarante mille. Je continue de vous faire pntrer dans ce
mystre singulier. Certes, il est agrable de faire mettre des bas de
soie blancs  ses laquais, mais, pour arriver  ce grand rsultat, il
n'est pas permis de supprimer la gloire et la pense d'un peuple, de
renverser la tribune centrale du monde civilis, d'entraver le progrs
du genre humain et de verser des flots de sang. Cela est dfendu. Par
qui? me rpterez-vous, vous qui ne voyez devant vous personne qui vous
dfende rien. Patience. Vous le saurez tout  l'heure.

Quoi!--ici vous vous rvoltez, et je le comprends,--lorsqu'on a d'un
ct son intrt, son ambition, sa fortune, son plaisir, un beau palais
 conserver faubourg Saint-Honor, et de l'autre ct les jrmiades et
les criailleries des femmes auxquelles on prend leurs fils, des familles
auxquelles on arrache leur pre, des enfants auxquels on te leur pain,
du peuple auquel on confisque sa libert, de la socit  laquelle on
retire son point d'appui, les lois; quoi! lorsque ces criailleries sont
d'un ct et l'intrt de l'autre, il ne serait pas permis de ddaigner
ces vacarmes, de laisser vocifrer tous ces gens-l, de marcher sur
l'obstacle, et d'aller tout naturellement l o l'on voit sa fortune,
son plaisir et le beau palais du faubourg Saint-Honor! Voil qui est
fort! Quoi! il faudrait se proccuper de ce que, il y a trois ou quatre
ans, on ne sait plus quand, on ne sait plus o, un jour de dcembre,
qu'il faisait trs froid, qu'il pleuvait, qu'on avait besoin de quitter
une chambre d'auberge pour se loger mieux, on a prononc, on ne sait
plus  propos de quoi, dans une salle mal claire, devant huit ou neuf
cents imbciles qui vous ont cru, ces huit lettres: Je le jure! Quoi!
quand on mdite un grand acte il faudrait passer son temps 
s'interroger sur ce qui pourra rsulter du parti qu'on prend! se faire
un souci de ce que celui-ci sera mang de vermine dans les casemates, de
ce que celui-l pourrira dans les pontons, de ce que cet autre crvera 
Cayenne, de ce que cet autre aura t tu  coups de bayonnette, de ce
que cet autre aura t cras  coups de pavs, de ce que cet autre aura
t assez bte pour se faire fusiller, de ce que ceux-ci seront ruins,
de ce que ceux-l seront exils, et de ce que tous ces hommes qu'on
ruine, qu'on exile, qu'on fusille, qu'on massacre, qui pourrissent dans
les cales et qui crvent en Afrique, seront d'honntes gens qui auront
fait leur devoir! c'est  ces choses-l qu'on s'arrtera! Comment! on a
des besoins, on n'a pas d'argent, on est prince, le hasard vous met le
pouvoir dans les mains, on en use, on autorise des loteries, on fait
exposer des lingots d'or dans le passage Jouffroy, la poche de tout le
monde s'ouvre, on en tire ce qu'on peut, on en donne  ses amis,  des
compagnons dvous auxquels on doit de la reconnaissance, et comme il
arrive un moment o l'indiscrtion publique se mle de la chose, o
cette infme libert de la presse veut percer le mystre et o la
justice s'imagine que cela la regarde, il faudrait quitter l'lyse,
sortir du pouvoir, et aller stupidement s'asseoir entre deux gendarmes
sur le banc de la sixime chambre! Allons donc! est-ce qu'il n'est pas
plus simple de s'asseoir sur le trne de l'empereur? est-ce qu'il n'est
pas plus simple de briser la libert de la presse? est-ce qu'il n'est
pas plus simple de briser la justice? est-ce qu'il n'est pas plus court
de mettre les juges sous ses pieds? ils ne demandent pas mieux,
d'ailleurs! ils sont tout prts! Et cela ne serait pas permis! Et cela
serait dfendu!

Oui, monseigneur, cela est dfendu.

Qui est-ce qui s'y oppose? Qui est-ce qui ne permet pas? Qui est-ce qui
dfend?

Monsieur Bonaparte, on est le matre, on a huit millions de voix pour
ses crimes et douze millions de francs pour ses menus plaisirs, on a un
snat et M. Sibour dedans, on a des armes, des canons, des forteresses,
des Troplongs  plat ventre, des Baroche; quelqu'un qui est perdu dans
l'obscurit, un passant, un inconnu se dresse devant vous et vous dit:
Tu ne feras pas cela.

Ce quelqu'un, cette bouche qui parle dans l'ombre, qu'on ne voit pas,
mais qu'on entend, ce passant, cet inconnu, cet insolent, c'est la
conscience humaine.

Voil ce que c'est que la conscience humaine. C'est quelqu'un, je le
rpte, qu'on ne voit pas, et qui est plus fort qu'une arme, plus
nombreux que sept millions cinq cent mille voix, plus haut qu'un snat,
plus religieux qu'un archevque, plus savant en droit que M. Troplong,
plus prompt  devancer n'importe quelle justice que M. Baroche, et qui
tutoie votre majest.




VII


Approfondissons un peu toutes ces nouveauts.

Apprenez donc encore ceci, monsieur Bonaparte: ce qui distingue l'homme
de la brute, c'est la notion du bien et du mal, de ce bien et de ce mal
dont je vous parlais tout  l'heure.

L est l'abme.

L'animal est un tre complet. Ce qui fait la grandeur de l'homme, c'est
d'tre incomplet; c'est de se sentir par une foule de points hors du
fini; c'est de percevoir quelque chose au del de soi, quelque chose en
de. Ce quelque chose qui est au del et en de de l'homme, c'est le
mystre; c'est,--pour employer ces faibles expressions humaines qui sont
toujours successives et qui n'expriment jamais qu'un ct des
choses,--le monde moral. Ce monde moral, l'homme y baigne autant, plus
encore que dans le monde matriel. Il vit dans ce qu'il sent plus que
dans ce qu'il voit. La cration a beau l'obsder, le besoin a beau
l'assaillir, la jouissance a beau le tenter, la bte qui est en lui a
beau le tourmenter, une sorte d'aspiration perptuelle  une rgion
autre le jette irrsistiblement hors de la cration, hors du besoin,
hors de la jouissance, hors de la bte. Il entrevoit toujours, partout,
 chaque instant,  toute minute, le monde suprieur, et il remplit son
me de cette vision, et il en rgle ses actions. Il ne se sent pas
achev dans cette vie d'en bas. Il porte en lui, pour ainsi dire, un
exemplaire mystrieux du monde antrieur et ultrieur, du monde parfait,
auquel il compare sans cesse et malgr lui le monde imparfait, et
lui-mme, et ses infirmits, et ses apptits, et ses passions et ses
actions. Quand il reconnat qu'il s'approche de ce modle idal, il est
joyeux; quand il reconnat qu'il s'en loigne, il est triste. Il
comprend profondment qu'il n'y a rien d'inutile et d'admissible dans ce
monde, rien qui ne vienne de quelque chose et qui ne conduise  quelque
chose. Le juste, l'injuste, le bien, le mal, les bonnes oeuvres, les
actions mauvaises tombent dans le gouffre, mais ne se perdent pas, s'en
vont dans l'infini  la charge ou au bnfice de ceux qui les
accomplissent. Aprs la mort on les retrouve, et le total se fait. Se
perdre, s'vanouir, s'anantir, cesser d'tre, n'est pas plus possible
pour l'atome moral que pour l'atome matriel. De l, en l'homme, ce
grand et double sentiment de sa libert et de sa responsabilit. Il lui
est donn d'tre bon ou d'tre mchant. Ce sera un compte  rgler. Il
peut tre coupable; et, chose frappante et sur laquelle j'insiste, c'est
l sa grandeur. Rien de pareil pour la brute. Pour elle, rien que
l'instinct, boire  la soif, manger  la faim, procrer  la saison,
dormir quand le soleil se couche, s'veiller quand il se lve, faire le
contraire si c'est une bte de nuit. L'animal n'a qu'une espce de moi
obscur que n'claire aucune lueur morale. Toute sa loi, je le rpte,
c'est l'instinct. L'instinct, sorte de rail o la nature fatale entrane
la brute. Pas de libert, donc pas de responsabilit; pas d'autre vie
par consquent. La brute ne fait ni bien ni mal; elle ignore. Le tigre
est innocent.

Si vous tiez par hasard innocent comme le tigre?

 de certains moments on est tent de croire que, n'ayant pas plus
d'avertissement intrieur que lui, vous n'avez pas plus de
responsabilit.

Vraiment, il y a des heures o je vous plains. Qui sait? vous n'tes
peut-tre qu'une malheureuse force aveugle.

Monsieur Louis Bonaparte, la notion du bien et du mal, vous ne l'avez
pas. Vous tes le seul homme peut-tre dans l'humanit tout entire qui
n'ait pas cette notion. Cela vous donne barre sur le genre humain. Oui,
vous tes redoutable. C'est l ce qui fait votre gnie, dit-on; je
conviens que, dans tous les cas, c'est ce qui fait en ce moment votre
puissance.

Mais savez-vous ce qui sort de ce genre de puissance? le fait, oui; le
droit, non.

Le crime essaye de tromper l'histoire sur son vrai nom; il vient et dit:
je suis le succs.--Tu es le crime!

Vous tes couronn et masqu.  bas le masque!  bas la couronne!

Ah! vous perdez votre peine, vous perdez vos appels au peuple, vos
plbiscites, vos scrutins, vos bulletins, vos additions, vos commissions
excutives proclamant le total, vos banderoles rouges ou vertes avec ce
chiffre en papier dor: 7,500,000! Vous ne tirerez rien de cette mise en
scne. Il y a des choses sur lesquelles on ne donne pas le change au
sentiment universel. Le genre humain, pris en masse, est un honnte
homme.

Mme autour de vous, on vous juge. Il n'est personne dans votre
domesticit, dans la galonne comme dans la brode, valet d'curie ou
valet de snat, qui ne dise tout bas ce que je dis tout haut. Ce que je
proclame, on le chuchote, voil toute la diffrence. Vous tes
omnipotent, on s'incline, rien de plus. On vous salue, la rougeur au
front.

On se sent vil, mais on vous sait infme.

Tenez, puisque vous tes en train de donner la chasse  ce que vous
appelez les rvolts de dcembre, puisque c'est l-dessus que vous
lchez vos meutes, puisque vous avez institu un Maupas et cr un
ministre de la police spcialement pour cela, je vous dnonce cette
rebelle, cette rfractaire, cette insurge, la conscience de chacun.

Vous donnez de l'argent, mais c'est la main qui le reoit, ce n'est pas
la conscience. La conscience! pendant que vous y tes, inscrivez-la sur
vos listes d'exil. C'est l une opposante obstine, opinitre, tenace,
inflexible, et qui met le trouble partout. Chassez-moi cela de France.
Vous serez tranquille aprs.

Voulez-vous savoir comment elle vous traite, mme chez vos amis?
Voulez-vous savoir en quels termes un honorable chevalier de Saint-Louis
de quatrevingts ans, grand adversaire des dmagogues et votre
partisan, votait pour vous le 2 dcembre?--C'est un misrable,
disait-il, mais _un misrable ncessaire_.

Non! il n'y a pas de misrables ncessaires! Non! le crime n'est jamais
utile! Non! le crime n'est jamais bon! La socit sauve par trahison!
blasphme! Il faut laisser dire ces choses-l aux archevques. Rien de
bon n'a pour base le mal. Le Dieu juste n'impose pas  l'humanit la
ncessit des misrables. Il n'y a de ncessaire en ce monde que la
justice et la vrit. Si ce vieillard et regard moins la vie et plus
la tombe, il et vu cela. Cette parole est surprenante de la part d'un
vieillard, car il y a une lumire de Dieu qui claire les mes proches
du tombeau et qui leur montre le vrai.

Jamais le droit et le crime ne se rencontrent. Le jour o ils
s'accoupleraient, les mots de la langue humaine changeraient de sens,
toute certitude s'vanouirait, l'ombre sociale se ferait. Quand par
hasard--cela s'est vu parfois dans l'histoire,--il arrive que, pour un
moment, le crime a force de loi, quelque chose tremble dans les
fondements mmes de l'humanit. _Jusque datum sceleri!_ s'crie Lucain,
et ce vers traverse l'histoire comme un cri d'horreur.

Donc, et de l'aveu de vos votants, vous tes un misrable. J'te
ncessaire. Prenez votre parti de cette situation.

Eh bien! soit, direz-vous. Mais c'est l le cas prcisment; on se fait
absoudre par le suffrage universel.

Impossible,

Comment! impossible?

Oui, impossible. Je vais vous faire toucher du doigt la chose.




VIII


Vous tes capitaine d'artillerie  Berne, monsieur Louis Bonaparte. Vous
avez ncessairement une teinture d'algbre et de gomtrie. Voici des
axiomes dont vous avez probablement quelque ide:

--2 et 2 font 4.

--Entre deux points donns, la ligne droite est le chemin le plus court.

--La partie est moins grande que le tout.

Maintenant faites dclarer par sept millions cinq cent mille voix que 2
et 2 font 5, que la ligne droite est le chemin le plus long, que le tout
est moins grand que la partie; faites-le dclarer par huit millions, par
dix millions, par cent millions de voix, vous n'aurez pas avanc d'un
pas.

Eh bien, ceci va vous surprendre, il y a des axiomes en probit, en
honntet, en justice, comme il y a des axiomes en gomtrie, et la
vrit morale n'est pas plus  la merci d'un vote que la vrit
algbrique.

La notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Il
n'est pas donn  un scrutin de faire que le faux soit le vrai et que
l'injuste soit le juste. On ne met pas la conscience humaine aux voix.

Comprenez-vous maintenant?

Voyez cette lampe, cette petite lumire obscure oublie dans un coin,
perdue dans l'ombre. Regardez-la, admirez-la. Elle est  peine visible;
elle brle solitairement. Faites souffler dessus sept millions cinq cent
mille bouches  la fois, vous ne l'teindrez pas. Vous ne ferez pas mme
broncher la flamme. Faites souffler l'ouragan. La flamme continuera de
monter droite et pure vers le ciel.

Cette lampe, c'est la conscience.

Cette flamme, c'est elle qui claire dans la nuit de l'exil le papier
sur lequel j'cris en ce moment.





IX


Ainsi donc, quels que soient vos chiffres, controuvs ou non, extorqus
ou non, vrais ou faux, peu importe, ceux qui vivent l'oeil fix sur la
justice disent et continueront de dire que le crime est le crime, que le
parjure est le parjure, que la trahison est la trahison, que le meurtre
est le meurtre, que le sang est le sang, que la boue est la boue, qu'un
sclrat est un sclrat, et que tel qui croit copier en petit Napolon
copie en grand Lacenaire; ils disent cela et ils le rpteront, malgr
vos chiffres, attendu que sept millions cinq cent mille voix ne psent
rien contre la conscience de l'honnte homme; attendu que dix millions,
que cent millions de voix, que l'unanimit mme du genre humain
scrutinant en masse ne compte pas devant cet atome, devant cette
parcelle de Dieu, l'me du juste; attendu que le suffrage universel, qui
a toute souverainet sur les questions politiques, n'a pas de
juridiction sur les questions morales.

J'carte pour le moment, comme je le disais tout  l'heure, vos procds
du scrutin, les bandeaux sur les yeux, les billons dans les bouches,
les canons sur les places publiques, les sabres tirs, les mouchards
pullulant, le silence et la terreur conduisant le vote  l'urne comme le
malfaiteur au poste, j'carte cela; je suppose, je vous le rpte, le
suffrage universel vrai, libre, pur, rel, le suffrage universel
souverain de lui-mme, comme il doit tre, les journaux dans toutes les
mains, les hommes et les faits questionns et approfondis, les affiches
couvrant les murailles, la parole partout, la lumire partout! Eh bien,
 ce suffrage universel l, soumettez-lui la paix et la guerre,
l'effectif de l'arme, le crdit, le budget, l'assistance publique, la
peine de mort, l'inamovibilit des juges, l'indissolubilit du mariage,
le divorce, l'tat civil et politique de la femme, la gratuit de
l'enseignement, la constitution de la commune, les droits du travail, le
salaire du clerg, le libre change, les chemins de fer, la circulation,
la colonisation, la fiscalit, tous les problmes dont la solution
n'entrane pas son abdication, car le suffrage universel peut tout,
hormis abdiquer; soumettez-les-lui, il les rsoudra, sans doute avec
l'erreur possible, mais avec toute la somme de certitude que contient la
souverainet humaine; il les rsoudra magistralement. Maintenant essayez
de lui faire trancher la question de savoir si Jean ou Pierre a bien ou
mal fait de voler une pomme dans une mtairie. L il s'arrte. L il
avorte. Pourquoi? Est-ce que cette question est plus basse? Non, c'est
qu'elle est plus haute. Tout ce qui constitue l'organisation propre des
socits, que vous les considriez comme territoire, comme commune,
comme tat ou comme patrie, toute matire politique, financire,
sociale, dpend du suffrage universel et lui obit; le plus petit atome
de la moindre question morale le brave.

Le navire est  la merci de l'ocan, l'toile non.

On a dit de M. Leverrier et de vous, monsieur Bonaparte, que vous tiez
les deux seuls hommes qui crussiez  votre toile. Vous croyez  votre
toile, en effet; vous la cherchez au-dessus de votre tte. Eh bien,
cette toile que vous cherchez en dehors de vous, les autres hommes
l'ont en eux-mmes. Elle rayonne sous la vote de leur crne, elle les
claire et les guide, elle leur fait voir les vrais contours de la vie,
elle leur montre dans l'obscurit de la destine humaine le bien et le
mal, le juste et l'injuste, le rel et le faux, l'ignominie et
l'honneur, la droiture et la flonie, la vertu et le crime. Cette
toile, sans laquelle l'me humaine n'est que nuit, c'est la vrit
morale.

Cette lumire vous manquant, vous vous tes tromp. Votre scrutin du 20
dcembre n'est pour le penseur qu'une sorte de navet monstrueuse. Vous
avez appliqu ce que vous appelez le suffrage universel  une question
qui ne comportait pas le suffrage universel. Vous n'tes pas un homme
politique, vous tes un malfaiteur. Ce qu'il y a  faire de vous ne
regarde pas le suffrage universel.

Oui, navet. J'y insiste. Le bandit des Abruzzes, les mains  peine
laves et ayant encore du sang dans les ongles, va demander l'absolution
au prtre; vous, vous avez demand l'absolution au vote; seulement vous
avez oubli de vous confesser. Et en disant au vote: absous-moi, vous
lui avez mis sur la tempe le canon de votre pistolet.

Ah! malheureux dsespr! Vous absoudre, comme vous dites, cela est en
dehors du pouvoir populaire, cela est en dehors du pouvoir humain.

coutez:

Nron, qui avait invent la socit du Dix-Dcembre, et qui, comme vous,
l'employait  applaudir ses comdies et mme, comme vous encore, ses
tragdies, Nron, aprs avoir trou  coups de couteau le ventre de sa
mre, aurait pu, lui aussi, convoquer son suffrage universel  lui,
Nron, lequel ressemblait encore au vtre en ce qu'il n'tait pas non
plus gn par la licence de la presse; Nron, pontife et empereur,
entour des juges et des prtres prosterns devant lui, aurait pu,
posant une de ses mains sanglantes sur le cadavre chaud de l'impratrice
et levant l'autre vers le ciel, prendre tout l'olympe  tmoin qu'il
n'avait pas vers ce sang, et adjurer son suffrage universel de dclarer
 la face des dieux et des hommes que lui, Nron, n'avait pas tu cette
femme; son suffrage universel, fonctionnant  peu prs comme le vtre,
dans la mme lumire et dans la mme libert, aurait pu affirmer par
sept millions cinq cent mille voix que le divin csar Nron, pontife et
empereur, n'avait fait aucun mal  cette femme qui tait morte; sachez
cela, monsieur, Nron n'aurait pas t absous; il et suffi qu'une
voix, une seule voix sur la terre, la plus humble et la plus obscure,
s'levt au milieu de cette nuit profonde de l'empire romain et crit
dans les tnbres: Nron est un parricide! pour que l'cho, l'ternel
cho de la conscience humaine, rptt  jamais, de peuple en peuple et
de sicle en sicle: Nron a tu sa mre!

Eh bien! cette voix qui proteste dans l'ombre, c'est la mienne. Je crie
aujourd'hui, et, n'en doutez pas, la conscience universelle de
l'humanit redit avec moi: Louis Bonaparte a assassin la France! Louis
Bonaparte a tu sa mre!



LIVRE SEPTIME

L'ABSOLUTION




DEUXIME FORME. LE SERMENT.




LE SERMENT




I

 SERMENT, SERMENT ET DEMI


Qu'est-ce que c'est que Louis Bonaparte? c'est le parjure vivant, c'est
la restriction mentale incarne, c'est la flonie en chair et en os,
c'est le faux serment coiff d'un chapeau de gnral et se faisant
appeler monseigneur.

Eh bien! qu'est-ce qu'il demande  la France, cet homme guet-apens? Un
serment.

Un serment!

Certes, aprs la journe du 20 dcembre 1848 et la journe du 2 dcembre
1851, aprs les reprsentants inviolables arrts et traqus, aprs la
rpublique confisque, aprs le coup d'tat, on devait s'attendre de la
part de ce malfaiteur  un clat de rire cynique et honnte  l'endroit
du serment, et que ce Sbrigani dirait  la France: Tiens! c'est vrai!
j'avais donn ma parole d'honneur. C'est trs drle. Ne parlons plus de
ces btises-l.

Non pas, il veut un serment.

Ainsi, maires, gendarmes, juges, espions, prfets, gnraux, sergents de
ville, gardes champtres, commissaires de police, magistrats,
fonctionnaires, snateurs, conseillers d'tat, lgislateurs, commis,
troupeau, c'est dit, il le veut, cette ide lui a pass par la tte, il
l'entend ainsi, c'est son plaisir; venez, htez-vous, dfilez, vous dans
un greffe, vous dans un prtoire, vous sous l'oeil de votre brigadier,
vous chez le ministre; vous, snateurs, aux Tuileries, dans le salon des
marchaux; vous, mouchards  la prfecture de police; vous, premiers
prsidents et procureurs gnraux, dans son antichambre; accourez en
carrosse,  pied,  cheval, en robe, en charpe, en costume, en
uniforme, draps, dors, paillets, brods, emplums, l'pe au ct, la
toque au front, le rabat au cou, la ceinture au ventre; arrivez, les uns
devant le buste de pltre, les autres devant l'homme mme; c'est bien,
vous voil, vous y tes tous, personne ne manque, regardez-le bien en
face, recueillez-vous, fouillez dans votre conscience, dans votre
loyaut, dans votre pudeur, dans votre religion; tez votre gant, levez
la main, et prtez serment  son parjure, et jurez fidlit  sa
trahison.

Est-ce fait? Oui. Ah! quelle farce infme! Donc Louis Bonaparte prend le
serment au srieux. Vrai, il croit  ma parole,  la tienne,  la vtre,
 la ntre,  la leur; il croit  la parole de tout le monde, except 
la sienne. Il exige qu'autour de lui on jure et il ordonne qu'on soit
loyal. Il plat  Messaline de s'entourer de pucelles.  merveille!

Il veut qu'on ait de l'honneur; vous l'aurez pour entendu, Saint-Arnaud,
et vous vous le tiendrez pour dit, Maupas.

Allons au fond des choses pourtant; il y a serment et serment. Le
serment que librement, solennellement,  la face de Dieu et des hommes,
aprs avoir reu un mandat de confiance de six millions de citoyens, on
prte, en pleine assemble nationale,  la constitution de son pays, 
la loi, au droit,  la nation, au peuple,  la France, ce n'est rien,
cela n'engage pas, on peut s'en jouer et en rire et le dchirer un beau
matin du talon de sa botte; mais le serment qu'on prte sous le canon,
sous le sabre, sous l'oeil de la police, pour garder l'emploi qui vous
fait vivre, pour conserver le grade qui est votre proprit, le serment
que pour sauver son pain et le pain de ses enfants on prte  un fourbe,
 un rebelle, au violateur des lois, au meurtrier de la rpublique,  un
relaps de toutes les justices,  l'homme qui lui-mme a bris son
serment, oh! ce serment-l est sacr! ne plaisantons pas.

Le serment qu'on prte au deux dcembre, neveu du dix-huit brumaire, est
sacro-saint!

Ce que j'en admire, c'est l'ineptie. Recevoir comme argent comptant et
espces sonnantes tous ces _juro_ de la plbe officielle; ne pas mme
songer qu'on a dfait tous les scrupules et qu'il ne saurait y avoir l
une seule parole de bon aloi! On est prince et on est tratre. Donner
l'exemple au sommet de l'tat et s'imaginer qu'il ne sera pas suivi!
Semer le plomb et se figurer qu'on rcoltera de l'or! Ne pas mme
s'apercevoir que toutes les consciences se modlent en pareil cas sur la
conscience d'en haut, et que le faux serment du prince fait tous les
serments fausse monnaie!




II

DIFFRENCE DES PRIX


Et puis,  qui demande-t-on des serments?  ce prfet? il a trahi
l'tat.  ce gnral? il a trahi le drapeau.  ce magistrat? il a trahi
la loi.  tous ces fonctionnaires? ils ont trahi la rpublique. Chose
curieuse et qui fait rver le philosophe, que ce tas de tratres d'o
sort ce tas de serments!

Donc, insistons sur cette beaut du 2 dcembre:

M. Bonaparte Louis croit aux serments des gens! il croit aux serments
qu'on lui prte  lui! Quand M. Rouher te son gant et dit: je le jure;
quand M. Suin te son gant et dit: je le jure; quand M. Troplong met la
main sur la poitrine a l'endroit o est le troisime bouton des
snateurs et le coeur des autres hommes, et dit: je le jure; M. Bonaparte
se sent les larmes aux yeux, additionne, mu, toutes ces loyauts et
contemple ces tres avec attendrissement. Il se confie! il croit! 
abme de candeur! En vrit, l'innocence des coquins cause parfois des
blouissements  l'honnte homme.

Une chose toutefois tonne l'observateur bienveillant et le fche un
peu, c'est la faon capricieuse et disproportionne dont les serments
sont pays, c'est l'ingalit des prix que M. Bonaparte met  cette
marchandise. Par exemple M. Vidocq, s'il tait encore chef du service de
sret, aurait six mille francs de gages par an, M. Baroche en a quatre
vingt mille. Il suit de l que le serment de M. Vidocq ne lui
rapporterait par jour que seize francs soixante-six centimes, tandis que
le serment de M. Baroche rapporte par jour  M. Baroche deux cent
vingt-deux francs vingt-deux centimes. Ceci est videmment injuste.
Pourquoi cette diffrence? Un serment est un serment; un serment se
compose d'un gant t et de huit lettres. Qu'est-ce que le serment de M.
Baroche a de plus que le serment de M. Vidocq?

Vous me direz que cela tient  la diversit des fonctions; que M.
Baroche prside le conseil d'tat et que M. Vidocq ne serait que chef du
service de sret. Je rponds que ce sont l des hasards que M. Baroche
excellerait probablement  diriger le service de sret, et que M.
Vidocq pourrait fort bien tre prsident du conseil d'tat. Ce n'est pas
l une raison.

Y a-t-il donc des qualits diverses de serment? Est-ce comme pour les
messes? Y a-t-il, l aussi, les messes  quarante sous et les messes 
dix sous, lesquelles, comme disait ce cur, ne sont que de la
gnognotte? A-t-on du serment pour son argent? Y a-t-il, dans cette
denre du serment, du superfin, de l'extra-fin, du fin et du demi-fin?
Les uns sont-ils mieux conditionns que les autres? Sont-ils plus
solides, moins mls d'toupe et de coton, meilleur teint? Y a-t-il les
serments tout neufs et qui n'ont pas servi, les serments uss aux
genoux, les serments rapics, les serments culs? Y a-t-il du choix
enfin? qu'on nous le dise. La chose en vaut la peine. C'est nous qui
payons. Cette observation faite dans l'intrt des contribuables, je
demande pardon  M. Vidocq de m'tre servi de son nom. Je reconnais que
je n'en avais pas le droit. Au fait, M. Vidocq et peut-tre refus le
serment.




III

SERMENT DES LETTRS ET DES SAVANTS


Dtail prcieux, M. Bonaparte voulait qu'Arago jurt. Sachez cela,
l'astronomie doit prter serment. Dans un tat bien rgl, comme la
France ou la Chine, tout est fonction, mme la science. Le mandarin de
l'institut relve du mandarin de la police. La grande lunette  pied
parallactique doit hommage lige  M. Bonaparte. Un astronome est une
espce de sergent de ville du ciel. L'observatoire est une gurite comme
une autre. Il faut surveiller le bon Dieu qui est l-haut et qui semble
parfois ne pas se soumettre compltement  la constitution du 14
janvier. Le ciel est plein d'allusions dsagrables et a besoin d'tre
bien tenu. La dcouverte d'une nouvelle tache au soleil constitue
videmment un cas de censure. La prdiction d'une haute mare peut tre
sditieuse. L'annonce d'une clipse de lune peut tre une trahison. Nous
sommes un peu lune  l'lyse. L'astronomie libre est presque aussi
dangereuse que la presse libre. Sait-on ce qui se passe dans ces
tte--tte nocturnes entre Arago et Jupiter? Si c'tait M. Leverrier,
bien! mais un membre du gouvernement provisoire! Prenez garde, monsieur
de Maupas! il faut que le bureau des longitudes jure de ne pas conspirer
avec les astres, et surtout avec ces folles faiseuses de coups d'tat
clestes qu'on appelle les comtes.

Et puis, nous l'avons dit dj, on est fataliste quand on est Bonaparte.
Le grand Napolon avait une toile, le petit doit bien avoir une
nbuleuse; les astronomes sont certainement un peu astrologues. Prtez
serment, messieurs.

Il va sans dire qu'Arago a refus.

Une des vertus du serment  Louis Bonaparte, c'est que, selon qu'on le
refuse ou qu'on l'accorde, ce serment vous te ou vous rend les talents,
les mrites, les aptitudes. Vous tes professeur de grec et de latin,
prtez serment, sinon on vous chasse de votre chaire, vous ne savez plus
le latin ni le grec. Vous tes professeur de rhtorique, prtez serment,
autrement, tremblez! le rcit de Thramne et le songe d'Athalie vous
sont interdits; vous errerez alentour le reste de vos jours sans pouvoir
y rentrer jamais. Vous tes professeur de philosophie, prtez serment 
M. Bonaparte, sinon vous devenez incapable de comprendre les mystres de
la conscience humaine et de les expliquer aux jeunes gens. Vous tes
professeur de mdecine, prtez serment, sans quoi, vous ne savez plus
tter le pouls  un fivreux.--Mais si les bons professeurs s'en vont,
il n'y aura plus de bons lves? En mdecine particulirement, ceci est
grave. Que deviendront les malades? Qui, les malades? il s'agit bien des
malades! L'important est que la mdecine prte serment  M. Bonaparte.
D'ailleurs, ou les sept millions cinq cent mille voix n'ont aucun sens,
ou il est vident qu'il vaut mieux avoir la cuisse coupe par un ne
asserment que par Dupuytren rfractaire.

Ah! on veut en rire, mais tout ceci serre le coeur. tes-vous un jeune et
rare et gnreux esprit comme Deschanel, une ferme et droite
intelligence comme Despois, une raison srieuse et nergique comme
Jacques, un minent crivain, un historien populaire comme Michelet,
prtez serment ou mourez de faim.

Ils refusent. Le silence et l'ombre o ils rentrent stoquement savent
le reste.




IV

CURIOSITS DE LA CHOSE


Toute morale est nie par un tel serment, toute honte bue, toute pudeur
affronte. Aucune raison pour qu'on ne voie pas des choses inoues, on
les voit. Dans telle ville,  vreux[42], par exemple, les juges qui ont
prt le serment jugent les juges qui l'ont refus; l'ignominie assise
sur le tribunal fait asseoir l'honneur sur la sellette; la conscience
vendue blme la conscience honnte; la fille publique fouette la
vierge.

Avec ce serment-l on marche de surprise en surprise. Nicolet n'est
qu'un maroufle prs de M. Bonaparte. Quand M. Bonaparte a eu fait le
tour de ses valets, de ses complices et de ses victimes, et empoch le
serment de chacun, il s'est tourn avec bonhomie vers les vaillants
chefs de l'arme d'Afrique et leur a tenu  peu prs ce langage:--
propos, vous savez, je vous ai fait arrter la nuit dans vos lits par
mes gens; mes mouchards sont entrs chez vous l'pe haute; je les ai
mme dcors depuis pour ce fait d'armes; je vous ai fait menacer du
billon, si vous jetiez un cri; je vous ai fait prendre au collet par
mes argousins; je vous ai fait mettre  Mazas dans la cellule des
voleurs et  Ham dans ma cellule  moi; vous avez encore aux poignets
les marques de la corde dont je vous ai lis; bonjour, messieurs, Dieu
vous ait en sa sainte garde, jurez-moi fidlit.--Changarnier l'a
regard fixement et lui a rpondu: Non, tratre! Bedeau lui a rpondu:
Non, faussaire! Lamoricire lui a rpondu: Non, parjure! Leflo lui a
rpondu: Non, bandit! Charras lui a donn un soufflet.

 l'heure qu'il est, la face de M. Bonaparte est rouge, non de la honte,
mais du soufflet.

Autre varit du serment. Dans les casemates, dans les bastilles, dans
les pontons, dans les prsides d'Afrique, il y a des prisonniers par
milliers. Qui sont ces prisonniers? Nous l'avons dit, des rpublicains,
des patriotes, des soldats de la loi, des innocents, des martyrs. Ce
qu'ils souffrent, des voix gnreuses l'ont dj dnonc, on
l'entrevoit; nous-mme, dans le livre spcial sur le 2 dcembre, nous
achverons de dchirer ce voile. Eh bien, veut-on savoir ce qui
arrive?--Quelquefois,  bout de souffrances, puiss de forces, ployant
sous tant de misres, sans chaussures, sans pain, sans vtements, sans
chemise, brls de fivre, rongs de vermine, pauvres ouvriers arrachs
 leurs ateliers, pauvres paysans arrachs  leur charrue, pleurant une
femme, une mre, des enfants, une famille veuve ou orpheline sans pain
de son ct et peut-tre sans asile, accabls, malades, mourants,
dsesprs, quelques-uns de ces malheureux faiblissent et consentent 
demander grce. Alors on leur apporte  signer une lettre toute faite
et adresse  monseigneur le prince-prsident. Cette lettre, nous la
publions telle que le sieur Quentin-Bauchart l'avoue:

Je, soussign, dclare sur l'honneur accepter _avec reconnaissance_ la
grce qui: m'est faite par le prince Louis-Napolon, et m'engage  ne
plus faire partie des socits secrtes,  respecter les lois, et  tre
_fidle_ au gouvernement que le pays s'est donn parle vote des 20 et 21
dcembre 1851.

Qu'on ne se mprenne pas sur le sens de ce fait grave. Ceci n'est pas de
la clmence octroye, c'est de la clmence implore. Cette formule:
demandez-nous votre grce, signifie: accordez-nous notre grce.
L'assassin, pench sur l'assassin et le couteau lev, lui crie: Je t'ai
arrt, saisi, terrass, dpouill, vol, perc de coups, te voil sous
mes pieds; ton sang coule par vingt plaies; dis-moi que tu TE REPENS, et
je n'achverai pas de te tuer.--Ce _repentir_ des innocents, exig par
le criminel, n'est autre chose que la forme que prend au dehors son
remords intrieur. Il s'imagine tre de cette faon rassur contre son
propre crime.  quelques expdients qu'il ait recours pour s'tourdir,
quoiqu'il fasse sonner perptuellement  ses oreilles les sept millions
cinq cent mille grelots de son plbiscite, l'homme du coup d'tat
songe par instants; il entrevoit vaguement un lendemain et se dbat
contre l'avenir invitable. Il lui faut purge lgale, dcharge,
mainleve, quittance. Il la demande aux vaincus et au besoin il les met
 la torture pour l'obtenir. Au fond de la conscience de chaque
prisonnier, de chaque dport, de chaque proscrit, Louis Bonaparte sent
qu'il y a un tribunal et que ce tribunal instruit son procs; il
tremble, le bourreau a une secrte peur de la victime, et, sous figure
d'une grce accorde par lui  cette victime, il fait signer par ce juge
son acquittement.

Il espre ainsi donner le change  la France qui, elle aussi, est une
conscience vivante et un tribunal attentif, et que, le jour de la
sentence venu, le voyant absous par ses victimes, elle lui fera grce.
Il se trompe. Qu'il perce le mur d'un autre ct, ce n'est pas par l
qu'il chappera.




V

LE 5 AVRIL 1852


Le 5 avril 1852, voici ce qu'on a vu aux Tuileries. Vers huit heures du
soir l'antichambre s'est remplie d'hommes en robes rouges, graves,
majestueux, parlant bas, tenant  la main des toques de velours noir 
galons d'or, la plupart en cheveux blancs. C'taient les prsidents et
conseillers de la cour de cassation, les premiers prsidents des cours
d'appel et les procureurs gnraux; toute la haute magistrature de
France. Ces hommes restrent dans cette antichambre. Un aide de camp les
introduisit et les laissa l. Un quart d'heure passa, puis une
demi-heure, puis une heure; ils allaient et venaient de long en large,
causant entre eux, tirant leurs montres, attendant un coup de sonnette.
Au bout d'une heure ils s'aperurent qu'ils n'avaient pas mme de
fauteuils pour s'asseoir. L'un d'eux, M. Troplong, alla dans une autre
antichambre o taient les valets et se plaignit. On lui apporta une
chaise. Enfin une porte  deux battants s'ouvrit; ils entrrent
ple-mle dans un salon. L un homme en frac noir se tenait debout
adoss  une chemine. Que venaient faire ces hommes en robes rouges
chez cet homme en habit noir? Ils venaient lui prter serment. C'tait
M. Bonaparte. Il leur fit un signe de tte, eux se courbrent jusqu'
terre, comme il convient. En avant de M. Bonaparte,  quelques pas, se
tenait son chancelier, M. Abbattucci, ancien dput libral, ministre de
la justice du coup d'tat. On commena. M. Abbattucci fit un discours et
M. Bonaparte un speech. Le prince pronona, en regardant le tapis,
quelques mots tranants et ddaigneux; il parla de sa lgitimit;
aprs quoi les magistrats jurrent. Chacun leva la main  son tour.
Pendant qu'ils juraient, M. Bonaparte, le dos  demi tourn, causait
avec des aides de camp groups derrire lui. Quand ce fut fini, il
tourna le dos tout  fait, et eux s'en allrent, branlant la tte,
honteux et humilis, non d'avoir fait une bassesse, mais de n'avoir pas
eu de chaises dans l'antichambre.

Comme ils sortaient, ce dialogue fut entendu:--Voil, disait l'un d'eux,
un serment qu'il a fallu prter.--Et qu'il faudra tenir, reprit un
second.--Comme le matre de la maison, ajouta un troisime.

Tout ceci est de l'abjection, passons. Parmi ces premiers prsidents qui
juraient fidlit  Louis Bonaparte, il y avait un certain nombre
d'anciens pairs de France qui, comme pairs, avaient condamn Louis
Bonaparte  la prison perptuelle. Mais pourquoi regarder si loin en
arrire? Passons encore; voici qui est mieux. Parmi ces magistrats, il y
avait sept hommes ainsi nomms: Hardouin, Moreau, Pataille, Cauchy,
Delapalme, Grandet, Quesnault. Ces sept hommes composaient avant le 2
dcembre la haute cour de justice; le premier, Hardouin, prsident; les
deux derniers, supplants; les quatre autres, juges. Ces hommes avaient
reu et accept de la constitution de 1848 un mandat conu en ces
termes:

ART. 68. Toute mesure par laquelle le prsident de la rpublique
dissout l'assemble nationale, la proroge ou met obstacle  l'exercice
de son mandat, est un crime de haute trahison.

Les juges de la haute cour se runissent immdiatement  peine de
forfaiture; ils convoquent les jurs dans le lieu qu'ils dsignent pour
procder au jugement du prsident et de ses complices; ils nomment
eux-mmes les magistrats chargs de remplir les fonctions de ministre
public.

Le 2 dcembre, en prsence de l'attentat flagrant, ils avaient commenc
le procs et nomm un procureur gnral, M. Renouard, qui avait accept,
pour suivre contre Louis Bonaparte sur le fait du crime de haute
trahison. Joignons ce nom, Renouard, aux sept autres. Le 5 avril ils
taient tous les huit dans l'antichambre de Louis Bonaparte. Ce qu'ils y
firent, on vient de le voir.

Ici il est impossible de ne pas s'arrter.

Il y a des ides tristes sur lesquelles il faut avoir la force
d'insister; il y a des cloaques d'ignominie qu'il faut avoir le courage
de sonder.

Voyez cet homme; il est n par hasard, par malheur, dans un taudis, dans
un bouge, dans un antre, on ne sait o, on ne sait de qui. Il est sorti
de la poussire pour tomber dans la boue. Il n'a eu de pre et de mre
que juste ce qu'il en faut pour natre. Aprs quoi tout s'est retir de
lui. Il a ramp comme il a pu. Il a grandi pieds nus, tte nue, en
haillons, sans savoir pour quoi faire il vivait; il ne sait pas lire. Il
ne sait pas qu'il y a des lois au-dessus de sa tte;  peine sait-il
qu'il y a un ciel. Il n'a pas de foyer, pas de toit, pas de famille, pas
de croyance, pas de livre. C'est une me aveugle. Son intelligence ne
s'est jamais ouverte, car l'intelligence ne s'ouvre qu' la lumire
comme les fleurs ne s'ouvrent qu'au jour, et il est dans la nuit.
Cependant il faut qu'il mange. La socit en a fait une bte brute, la
faim en fait une bte fauve. Il attend les passants au coin d'un bois et
leur arrache leur bourse. On le prend et on l'envoie au bagne. C'est
bien.

Maintenant voyez cet autre homme; ce n'est plus la casaque rouge, c'est
la robe rouge. Celui-ci croit en Dieu, lit Nicole, est jansniste et
dvot, va  confesse, rend le pain bnit. Il est bien n, comme on dit;
rien ne lui manque, rien ne lui a jamais manqu; sa famille a tout
prodigu  son enfance, les soins, les leons, les conseils, les lettres
grecques et latines, les matres. C'est un personnage grave et
scrupuleux. Aussi en a-t-on fait un magistrat. Voyant cet homme passer
ses jours dans la mditation de tous les grands textes, sacrs et
profanes, dans l'tude du droit, dans la pratique de la religion, clans
la contemplation du juste et de l'injuste, la socit a remis  sa garde
ce qu'elle a de plus auguste et de plus vnrable, le livre de la loi.
Elle l'a fait juge et punisseur de la trahison. Elle lui a dit:--Un jour
peut venir, une heure peut sonner o le chef de la force matrielle
foulera aux pieds la loi et le droit; alors, toi, homme de la justice,
tu te lveras, et tu frapperas de ta verge l'homme du pouvoir.--Pour
cela, et dans l'attente de ce jour prilleux et suprme, elle le comble
de biens, et l'habille de pourpre et d'hermine. Ce jour vient en effet,
cette heure unique, svre, solennelle, cette grande heure du devoir;
l'homme  la robe rouge commence  bgayer les paroles de la loi; tout 
coup il s'aperoit que ce n'est pas la justice qui prvaut, que c'est la
trahison qui l'emporte; et alors, lui, cet homme qui a pass sa vie  se
pntrer de la pure et sainte lumire du droit, cet homme qui n'est rien
s'il n'est pas le contempteur du succs injuste, cet homme lettr, cet
homme scrupuleux, cet homme religieux, ce juge auquel on a confi la
garde de la loi et en quelque sorte de la conscience universelle, il se
tourne vers le parjure triomphant, et de la mme bouche, de la mme voix
dont, si le tratre et t vaincu, il et dit: criminel, je vous
condamne aux galres, il dit: monseigneur, je vous jure fidlit!

Prenez une balance, mettez dans un plateau ce juge et dans l'autre ce
forat, et dites-moi de quel ct cela penche.




VI

SERMENT PARTOUT


Telles sont les choses qui ont t vues en France  l'occasion du
serment  M. Bonaparte. On a jur ici, l, partout;  Paris, en
province, au levant, au couchant, au septentrion, au midi. 'a t en
France, pendant tout un grand mois un tableau de bras tendus et de mains
leves; choeur final: Jurons, etc. Les ministres ont jur entre les mains
du prsident; les prfets entre les mains du ministre; la cohue entre
les mains des prfets. Qu'est-ce que M. Bonaparte fait de tous ces
serments-l? en fait-il la collection? o les met-il? On a remarqu que
le serment n'a gure t refus que par des fonctionnaires non
rtribus, les conseillers gnraux, par exemple. En ralit, c'est au
budget qu'on a prt serment. On a entendu le 29 mars tel snateur
rclamer  haute voix contre l'oubli de son nom qui tait en quelque
sorte une pudeur du hasard. M. Sibour[43], archevque de Paris, a jur;
M. Franck-Carr[44], procureur gnral prs la cour des pairs dans
l'affaire de Boulogne, a jur; M. Dupin[45], prsident de l'assemble
nationale le 2 dcembre, a jur...-- mon Dieu! c'est  se tordre les
mains de honte! C'est pourtant une chose sainte, le serment!

L'homme qui fait un serment n'est plus un homme, c'est un autel; Dieu y
descend. L'homme, cette infirmit, cette ombre, cet atome, ce grain de
sable, cette goutte d'eau, cette larme tombe des yeux du destin;
l'homme si petit, si dbile, si incertain, si ignorant, si inquiet;
l'homme qui va dans le trouble et dans le doute, sachant d'hier peu de
chose et de demain rien, voyant sa route juste assez pour poser le pied
devant lui, le reste tnbres; tremblant s'il regarde en avant, triste
s'il regarde en arrire; l'homme envelopp dans ces immensits et dans
ces obscurits, le temps, l'espace, l'tre, et perdu en elles; ayant un
gouffre en lui, son me, et un gouffre hors de lui, le ciel; l'homme qui
 de certaines heures se courbe avec une sorte d'horreur sacre sous
toutes les forces de la nature, sous le bruit de la mer, sous le
frmissement des arbres, sous l'ombre des montagnes, sous le rayonnement
des toiles; l'homme qui ne peut lever la tte le jour sans tre aveugl
par la clart, la nuit sans tre cras par l'infini; l'homme qui ne
connat rien, qui ne voit rien, qui n'entend rien; qui peut tre emport
demain, aujourd'hui, tout de suite, par le flot qui passe, par le vent
qui souffle, par le caillou qui tombe, par l'heure qui sonne; l'homme, 
un jour donn, cet tre frissonnant, chancelant, misrable, hochet du
hasard, jouet de la minute qui s'coule, se redresse tout  coup devant
l'nigme qu'on nomme vie humaine, sent qu'il y a en lui quelque chose de
plus grand que l'abme, l'honneur; de plus fort que la fatalit, la
vertu; de plus profond que l'inconnu, la foi; et, seul, faible et nu, il
dit  tout ce formidable mystre qui le tient et qui l'enveloppe: fais
de moi ce que tu voudras, mais moi je ferai ceci et je ne ferai pas
cela; et fier, serein, tranquille, crant avec un mot un point fixe dans
cette sombre instabilit qui emplit l'horizon, comme le matelot jette
une ancre dans l'ocan, il jette dans l'avenir son serment.

 serment! confiance admirable du juste en lui-mme! Sublime permission
d'affirmer donne par Dieu  l'homme! C'est fini. Il n'y en a plus.
Encore une splendeur de l'me qui s'vanouit!




LIVRE HUITIME

LE PROGRS INCLUS DANS LE COUP D'TAT




I


Parmi nous, dmocrates, l'vnement du 2 dcembre a frapp de stupeur
beaucoup d'esprits sincres. Il a dconcert ceux-ci, dcourag ceux-l,
constern plusieurs. J'en ai vu qui s'criaient: _Finis Poloni!_ Quant
 moi, puisque  de certains moments il faut dire _Je_, et parler devant
l'histoire comme un tmoin, je le proclame, j'ai vu cet vnement sans
trouble. Je dis plus, il y a des moments o, en prsence du
Deux-Dcembre, je me dclare satisfait:

Quand je parviens  m'abstraire du prsent, quand il m'arrive de pouvoir
dtourner mes yeux un instant de tous ces crimes, de tout ce sang vers,
de toutes ces victimes, de tous ces proscrits, de ces pontons o l'on
rle, de ces affreux bagnes de Lambessa et de Cayenne o l'on meurt
vite, de cet exil o l'on meurt lentement, de ce vote, de ce serment, de
cette immense tache de honte faite  la France et qui va s'largissant
tous les jours; quand, oubliant pour quelques minutes ces douloureuses
penses, obsession habituelle de mon esprit, je parviens  me renfermer
dans la froideur svre de l'homme politique, et  ne plus considrer le
fait, mais les consquences du fait; alors, parmi beaucoup de rsultats
dsastreux sans doute, des progrs rels, considrables, normes,
m'apparaissent, et dans ce moment-l, si je suis toujours de ceux que le
Deux-Dcembre indigne, je ne suis plus de ceux qu'il afflige.

L'oeil fix sur de certains cts de l'avenir, j'en viens  me dire:
L'acte est infme, mais le fait est bon.

On a essay d'expliquer l'inexplicable victoire du coup d'tat de cent
faons:--l'quilibre s'est fait entre les diverses rsistances possibles
et elles se sont neutralises les unes par les autres;--le peuple a eu
peur de la bourgeoisie; la bourgeoisie a eu peur du peuple;--les
faubourgs ont hsit devant la restauration de la majorit, craignant, 
tort du reste, que leur victoire, ne rament au pouvoir cette droite si
profondment impopulaire; les boutiquiers ont recul devant la
rpublique rouge;--le peuple n'a pas compris; les classes moyennes ont
tergivers;--les uns ont dit: qui allons-nous faire entrer dans le
palais lgislatif? les autres ont dit: qui allons-nous voir  l'htel de
ville?--enfin la rude rpression de juin 1848, l'insurrection crase 
coups de canon, les carrires, les casemates, les transportations,
souvenir vivant et terrible;--et puis:--Si l'on avait pu battre le
rappel!--Si une seule lgion tait sortie!--Si M. Sibour avait t M.
Affre et s'tait jet au-devant des balles des prtoriens!--Si la haute
cour ne s'tait pas laiss chasser par un caporal!--Si les juges avaient
fait comme les reprsentants, et si l'on avait vu les robes rouges dans
les barricades comme on y a vu les charpes!--Si une seule arrestation
avait manqu!--Si un rgiment avait hsit!--Si le massacre du boulevard
n'avait pas eu lieu ou avait mal tourn pour Louis Bonaparte! etc.,
etc.--Tout cela est vrai, et pourtant c'est ce qui a t qui devait
tre. Redisons-le, sous cette victoire monstrueuse et  son ombre, un
immense et dfinitif progrs s'accomplit. Le 2 dcembre a russi, parce
qu' plus d'un point de vue, je le rpte, il tait bon, peut-tre,
qu'il russt. Toutes les explications sont justes, et toutes les
explications sont vaines. La main invisible est mle  tout cela. Louis
Bonaparte a commis le crime; la providence a fait l'vnement.

Il tait ncessaire en effet que l'_ordre_ arrivt au bout de sa
logique. Il tait ncessaire qu'on st bien, et qu'on st  jamais, que,
dans la bouche des hommes du pass, ce mot, ordre, signifie, faux
serment, parjure, pillage des deniers publics, guerre civile, conseils
de guerre, confiscation, squestration, dportation, transportation,
proscription, fusillades, police, censure, dshonneur de l'arme,
ngation du peuple, abaissement de la France, snat muet, tribune 
terre, presse supprime, guillotine politique, gorgement de la libert,
tranglement du droit, viol des lois, souverainet du sabre, massacre,
trahison, guet-apens. Le spectacle qu'on a sous les yeux est un
spectacle utile. Ce qu'on voit en France depuis le 2 dcembre, c'est
l'orgie de l'ordre.

Oui, la providence est dans cet vnement. Songez encore  ceci: depuis
cinquante ans la rpublique et l'empire emplissaient les imaginations,
l'une de son reflet de terreur, l'autre de son reflet de gloire. De la
rpublique on ne voyait que 1793, c'est--dire les formidables
ncessits rvolutionnaires, la fournaise; de l'empire on ne voyait
qu'Austerlitz. De l un prjug contre la rpublique et un prestige pour
l'empire. Or, quel est l'avenir de la France? est-ce l'empire? Non,
c'est la rpublique.

Il fallait renverser cette situation, supprimer le prestige pour ce qui
ne peut revivre et supprimer le prjug contre ce qui doit tre; la
providence l'a fait. Elle a dtruit ces deux mirages. Fvrier est venu
et a t  la rpublique la terreur; Louis Bonaparte est venu et a t 
l'empire le prestige. Dsormais 1848, la fraternit, se superpose 
1793, la terreur; Napolon le Petit se superpose  Napolon le Grand.
Les deux grandes choses, dont l'une effrayait et dont l'autre
blouissait, reculent d'un plan. On n'aperoit plus 93 qu' travers sa
justification, et Napolon qu' travers sa caricature; la folle peur de
guillotine se dissipe, la vaine popularit impriale s'vanouit. Grce 
1848, la rpublique n'pouvante plus; grce  Louis Bonaparte, l'empire
ne fascine plus. L'avenir est devenu possible. Ce sont l les secrets de
Dieu.

Et puis, le mot rpublique ne suffit pas; c'est la chose rpublique
qu'il faut. Eh bien! nous aurons la chose avec le mot. Dveloppons ceci.




II


En attendant les simplifications merveilleuses, mais ultrieures,
qu'amnera un jour l'union de l'Europe et la fdration dmocratique du
continent, quelle sera en France la forme de l'difice social dont le
penseur entrevoit ds  prsent,  travers les tnbres des dictatures,
les vagues et lumineux linaments?

Cette forme, la voici:

La commune souveraine, rgie par un maire lu; le suffrage universel
partout, subordonn, seulement en ce qui touche les actes gnraux, 
l'unit nationale; voil pour l'administration. Les syndicats et les
prud'hommes rglant les diffrends privs des associations et des
industries; le jur, magistrat du fait, clairant le juge, magistrat du
droit; le juge lu; voil pour la justice. Le prtre hors de tout,
except de l'glise, vivant l'oeil fix sur son livre et sur le ciel,
tranger au budget, ignor de l'tat, connu seulement de ses croyants,
n'ayant plus l'autorit, mais ayant la libert; voil pour la religion.
La guerre borne  la dfense du territoire; la nation garde nationale,
divise en trois bans, et pouvant se lever comme un seul homme; voil
pour la puissance. La loi toujours, le droit toujours, le vote toujours;
le sabre nulle part.

Or,  cet avenir,  cette magnifique ralisation de l'idal
dmocratique, quels taient les obstacles?

Il y avait quatre obstacles matriels, les voici:

L'arme permanente,
L'administration centralise,
Le clerg fonctionnaire,
La magistrature inamovible.




III


Ce que sont, ce qu'taient ces quatre obstacles, mme sous la rpublique
de Fvrier, mme sous la constitution de 1848, le mal qu'ils
produisaient, le bien qu'ils empchaient, quel pass ils ternisaient,
quel excellent ordre social ils ajournaient, le publiciste
l'entrevoyait, le philosophe le savait, la nation l'ignorait.

Ces quatre institutions normes, antiques, solides, arc-boutes les unes
sur les autres, mles  leur base et  leur sommet, croisant comme une
futaie de grands vieux arbres leurs racines sous nos pieds et leurs
branches sur nos ttes, touffaient et crasaient partout les germes
pars de la France nouvelle. L o il y aurait eu la vie, le mouvement,
l'association, la libert locale, la spontanit communale, il y avait
le despotisme administratif; l o il y aurait eu la vigilance
intelligente, au besoin arme, du patriote et du citoyen, il y avait
l'obissance passive du soldat; l o la vive foi chrtienne et voulu
jaillir, il y avait le prtre catholique; l o il y aurait eu la
justice, il y avait le juge. Et l'avenir tait, l, sous les pieds des
gnrations souffrantes, qui ne pouvait sortir de terre et qui
attendait.

Savait-on cela dans le peuple? S'en doutait-on? Le devinait-on?

Non.

Loin de l. Aux yeux du plus grand nombre, et des classes moyennes en
particulier, ces quatre obstacles taient quatre supports. Magistrature,
arme, administration, clerg, c'taient les quatre vertus de l'ordre,
les quatre forces sociales, les quatre colonnes saintes de l'antique
formation franaise.

Attaquez cela, si vous l'osez!

Je n'hsite pas  le dire, dans l'tat d'aveuglement des meilleurs
esprits, avec la marche mthodique du progrs normal, avec nos
assembles, dont on ne me souponnera pas d'tre le dtracteur, mais
qui, lorsqu'elles sont  la fois honntes et timides, ce qui arrive
souvent, ne se laissent volontiers gouverner que par leur moyenne,
c'est--dire par la mdiocrit; avec les commissions d'initiative, les
lenteurs et les scrutins, si le 2 dcembre n'tait pas venu apporter sa
dmonstration foudroyante, si la providence ne s'en tait pas mle, la
France restait condamne indfiniment  la magistrature inamovible,  la
centralisation administrative,  l'arme permanente et au clerg
fonctionnaire.

Certes, la puissance de la tribune et la puissance de la presse
combines, ces deux grandes forces de la civilisation, ce n'est pas moi
qui cherche  les contester et  les amoindrir; mais, voyez pourtant,
combien et-il fallu d'efforts de tout genre, en tout sens et sous
toutes les formes, par la tribune et par le journal, par le livre et par
la parole, pour en venir  branler seulement l'universel prjug
favorable  ces quatre institutions fatales? Combien pour arriver  les
renverser? pour faire luire l'vidence  tous les yeux, pour vaincre les
rsistances intresses, passionnes ou inintelligentes, pour clairer 
fond l'opinion publique, les consciences, les pouvoirs officiels, pour
faire pntrer cette quadruple rforme d'abord dans les ides, puis dans
les lois? Comptez les discours, les crits, les articles de journaux,
les projets de loi, les contre-projets, les amendements, les
sous-amendements, les rapports, les contre-rapports, les faits, les
incidents, les polmiques, les discussions, les affirmations, les
dmentis, les orages, les pas en avant, les pas en arrire, les jours,
les semaines, les mois, les annes, le quart de sicle, le demi-sicle!




IV


Je suppose sur les bancs d'une assemble le plus intrpide des penseurs,
un clatant esprit, un de ces hommes qui, lorsqu'ils se dressent debout
sur la tribune, la sentent sous eux trpied, y grandissent brusquement,
y deviennent colosses, dpassent de toute la tte les apparences
massives qui masquent les ralits, et voient distinctement l'avenir
par-dessus la haute et sombre muraille du prsent. Cet homme, cet
orateur, ce voyant veut avertir son pays; ce prophte veut clairer les
hommes d'tat; il sait o sont les cueils; il sait que la socit
croulera prcisment par ces quatre faux points d'appui, la
centralisation administrative, l'arme permanente, le juge inamovible,
le prtre salari; il le sait, il veut que tous le sachent, il monte 
la tribune, il dit:

--Je vous dnonce quatre grands prils publics. Votre ordre politique
porte en lui-mme ce qui le tuera. Il faut transformer de fond en comble
l'administration, l'arme, le clerg et la magistrature; supprimer ici,
retrancher l, refaire tout, ou prir par ces quatre institutions que
vous prenez pour des lments de dure et qui sont des lments de
dissolution.

On murmure. Il s'crie:

--Votre administration centralise, savez-vous ce qu'elle peut devenir
aux mains d'un pouvoir excutif parjure? Une immense trahison excute 
la fois sur toute la surface de la France par tous les fonctionnaires
sans exception.

Les murmures clatent de nouveau et avec plus de violence; on crie: 
l'ordre! l'orateur continue:--Savez-vous ce que peut devenir  un jour
donn votre arme permanente? Un instrument de crime. L'obissance
passive, c'est la bayonnette ternellement pose sur le coeur de la loi.
Oui, ici mme, dans cette France qui est l'initiatrice du monde, dans
cette terre de la tribune et de la presse, dans cette patrie de la
pense humaine, oui, telle heure peut sonner o le sabre rgnera, o
vous, lgislateurs inviolables, vous serez saisis au collet par des
caporaux, o nos glorieux rgiments se transformeront, pour le profit
d'un homme et la honte d'un peuple, en hordes dores et en bandes
prtoriennes, o l'pe de la France sera quelque chose qui frappe par
derrire comme, le poignard d'un sbire, o le sang de la premire ville
du monde assassine claboussera l'paulette d'or de vos gnraux!

La rumeur devient tumulte; on crie:  l'ordre! de toutes parts.--On
interpelle l'orateur:--Vous venez d'insulter l'administration,
maintenant vous outragez l'arme!--Le prsident rappelle l'orateur 
l'ordre.

L'orateur reprend:

--Et s'il arrivait un jour qu'un homme ayant dans sa main les cinq cent
mille fonctionnaires qui constituent l'administration et les quatre cent
mille soldats qui composent l'arme, s'il arrivait que cet homme
dchirt la constitution, violt toutes les lois, enfreignt tous les
serments, brist tous les droits, commt tous les crimes, savez-vous ce
que ferait votre magistrature inamovible, tutrice du droit, gardienne
des lois; savez-vous ce qu'elle ferait? Elle se tairait!

Les clameurs empchent l'orateur d'achever sa phrase. Le tumulte devient
tempte.--Cet homme ne respecte rien! Aprs l'administration et l'arme,
il trane dans la boue la magistrature! La censure! la
censure!--L'orateur est censur avec inscription au procs-verbal. Le
prsident lui dclare que s'il continue, l'assemble sera consulte et
la parole lui sera retire.

L'orateur poursuit:

--Et votre clerg salari! et vos vques fonctionnaires! Le jour o un
prtendant quelconque aura employ  tous ces attentats
l'administration, la magistrature et l'arme, le jour o toutes ces
institutions dgoutteront du sang vers par le tratre et pour le
tratre, placs entre l'homme qui aura commis les crimes et le Dieu qui
ordonne de jeter l'anathme au criminel, savez-vous ce qu'ils feront,
vos vques? Ils se prosterneront, non devant le Dieu, mais devant
l'homme!

Se figure-t-on la furie des hues, la mle d'imprcations qui
accueilleraient de telles paroles! Se figure-t-on les cris, les
apostrophes, les menaces, l'assemble entire se levant en masse, la
tribune escalade et  peine protge par les huissiers!--L'orateur a
successivement profan toutes les arches saintes, et il a fini par
toucher au saint des saints, au clerg! Et puis que suppose-t-il l?
Quel amas d'hypothses impossibles et infmes?--Entend-on d'ici gronder
le Baroche et tonner le Dupin? L'orateur serait rappel  l'ordre,
censur, mis  l'amende, exclu de la chambre pour trois jours comme
Pierre Leroux et mile de Girardin; qui sait mme? peut-tre expuls
comme Manuel.

Et le lendemain le bourgeois indign dirait: c'est bien fait!--Et de
toutes parts les journaux de l'ordre montreraient le poing au
calomniateur. Et dans son propre parti, sur son propre banc 
l'assemble, ses meilleurs amis l'abandonneraient et diraient: c'est sa
faute; il a t trop loin; il a suppos des chimres et des absurdits!

Et aprs ce gnreux et hroque effort, il se trouverait que les quatre
institutions attaques seraient choses plus vnrables et plus
impeccables que jamais, et que la question, au lieu d'avancer, aurait
recul.




V


Mais la providence, elle, s'y prend autrement. Elle met splendidement la
chose sous vos yeux et vous dit: Voyez.

Un homme vient un beau matin,--et quel homme! le premier venu, le
dernier venu, sans pass, sans avenir, sans gnie, sans gloire, sans
prestige; est-ce un aventurier? est-ce un prince? cet homme a tout
bonnement les mains pleines d'argent, de billets de banque, d'actions de
chemins de fer, de places, de dcorations, de sincures; cet homme se
baisse vers les fonctionnaires et leur dit: Fonctionnaires, trahissez.

Les fonctionnaires trahissent.

Tous? Sans exception?

Oui, tous.

Il s'adresse aux gnraux et leur dit: Gnraux, massacrez.

Les gnraux massacrent.

Il se tourne vers les juges inamovibles, et leur dit:

--Magistrature, je brise la constitution, je me parjure, je dissous
l'assemble souveraine, j'arrte les reprsentants sentants inviolables,
je pille les caisses publiques, je squestre, je confisque, je bannis
qui me dplat, je dporte  ma fantaisie, je mitraille sans sommation,
je fusille sans jugement, je commets tout ce qu'on est convenu d'appeler
crime, je viole tout ce qu'on est convenu d'appeler droit; regardez les
lois, elles sont sous mes pieds.

--Nous ferons semblant de ne pas voir, disent les magistrats.

--Vous tes des insolents, rplique l'homme providentiel. Dtourner les
yeux, c'est m'outrager. J'entends que vous m'aidiez. Juges, vous allez
aujourd'hui me fliciter, moi qui suis la force et le crime, et demain
ceux qui m'ont rsist, ceux qui sont l'honneur, le droit, la loi, vous
les jugerez--et vous les condamnerez.

Les juges inamovibles baisent sa botte et se mettent  instruire
_l'affaire des troubles_.

Par-dessus le march, ils lui prtent serment.

Alors il aperoit dans un coin le clerg dot, dor, cross, chap,
mitr, et il lui dit:--Ah! tu es l, toi, archevque! Viens ici. Tu vas
me bnir tout cela.

Et l'archevque entonne son magnificat.




VI


Ah! quelle chose frappante et quel enseignement! _Erudimini_, dirait
Bossuet.

Les ministres se sont figur qu'ils dissolvaient l'assemble; ils ont
dissous l'administration.

Les soldats ont tir sur l'arme et l'ont tue.

Les juges ont cru juger et condamner des innocents; ils ont jug et
condamn  mort la magistrature inamovible.

Les prtres ont cru chanter un hosanna sur Louis Bonaparte; ils ont
chant un De profundis sur le clerg.




VII


Quand Dieu veut dtruire une chose, il en charge la chose elle-mme.

Toutes les institutions mauvaises de ce monde finissent par le suicide.

Lorsqu'elles ont assez longtemps pes sur les hommes, la providence,
comme le sultan  ses visirs, leur envoie le cordon par un muet; elles
s'excutent.

Louis Bonaparte est le muet de la providence.




CONCLUSION




PREMIERE PARTIE

PETITESSE DU MATRE, ABJECTION DE LA SITUATION




I


Soyez tranquilles, l'histoire le tient.

Du reste, si ceci flatte l'amour-propre de M. Bonaparte d'tre saisi par
l'histoire, s'il a par hasard, et vraiment on le croirait, sur sa valeur
comme sclrat politique, une illusion dans l'esprit, qu'il se l'te.

Qu'il n'aille pas s'imaginer, parce qu'il a entass horreurs sur
horreurs, qu'il se hissera jamais  la hauteur des grands bandits
historiques. Nous avons eu tort peut-tre, dans quelques pages de ce
livre,  et l, de le rapprocher de ces hommes. Non, quoiqu'il ait
commis des crimes normes, il restera mesquin. Il ne sera jamais que
l'trangleur nocturne de la libert; il ne sera jamais que l'homme qui a
sol les soldats, non avec de la gloire, comme le premier Napolon,
mais avec du vin; il ne sera jamais que le tyran pygme d'un grand
peuple. L'acabit de l'individu se refuse de fond en comble  la
grandeur, mme dans l'infamie. Dictateur, il est bouffon; qu'il se fasse
empereur, il sera grotesque. Ceci l'achvera. Faire hausser les paules
au genre humain, ce sera sa destine. Sera-t-il moins rudement corrig
pour cela? Point. Le ddain n'te rien  la colre; il sera hideux, et
il restera ridicule. Voil tout. L'histoire rit et foudroie.

Les plus indigns mme ne le tireront point de l. Les grands penseurs
se plaisent  chtier les grands despotes, et quelquefois mme les
grandissent un peu pour les rendre dignes de leur furie; mais que
voulez-vous que l'historien fasse de ce personnage?

L'historien ne pourra que le mener  la postrit par l'oreille.

L'homme une fois dshabill du succs, le pidestal t, la poussire
tombe, le clinquant et l'oripeau et le grand sabre dtachs, le pauvre
petit squelette mis  nu et grelottant, peut-on s'imaginer rien de plus
chtif et de plus piteux?

L'histoire a ses tigres. Les historiens, gardiens immortels d'animaux
froces, montrent aux nations cette mnagerie impriale. Tacite  lui
seul, ce grand belluaire, a pris et enferm huit ou dix de ces tigres
dans les cages de fer de son style. Regardez-les, ils sont pouvantables
et superbes; leurs taches font partie de leur beaut. Celui-ci, c'est
Nemrod, le chasseur d'hommes; celui-ci, c'est Busiris, le tyran
d'gypte; celui-ci, c'est Phalaris, qui faisait cuire des hommes vivants
dans un taureau d'airain, afin de faire mugir le taureau; celui-ci,
c'est Assurus qui arracha la peau de la tte aux sept Macchabes et les
fit rtir vifs; celui-ci, c'est Nron, le brleur de Rome, qui enduisait
les chrtiens de cire et de bitume et les allumait comme des flambeaux;
celui-ci, c'est Tibre, l'homme de Capre; celui-ci, c'est Domitien;
celui-ci, c'est Caracalla; celui-ci, c'est Hliogabale; cet autre, c'est
Commode, qui a ce mrite de plus dans l'horreur qu'il tait le fils de
Marc-Aurle; ceux-ci sont des czars; ceux-ci sont des sultans; ceux-ci
sont des papes; remarquez parmi eux le tigre Borgia; voici Philippe dit
le Bon, comme les furies taient dites eumnides; voici Richard III,
sinistre et difforme; voici, avec sa large face et son gros ventre,
Henri VIII, qui sur cinq femmes qu'il eut en tua trois dont il ventra
une; voici Christiern II, le Nron du nord; voici Philippe II, le Dmon
du midi. Ils sont effrayants; coutez-les rugir, considrez-les l'un
aprs l'autre; l'historien vous les amne, l'historien les trane,
furieux et terribles, au bord de la cage, vous ouvre les gueules, vous
fait voir les dents, vous montre les griffes; vous pouvez dire de chacun
d'eux: c'est un tigre royal. En effet, ils ont t pris sur tous les
trnes. L'histoire les promne  travers les sicles. Elle empche
qu'ils ne meurent; elle en a soin. Ce sont ses tigres.

Elle ne mle pas avec eux les chacals.

Elle met et garde  part les btes immondes. M. Bonaparte sera, avec
Claude, avec Ferdinand VII d'Espagne, avec Ferdinand II de Naples, dans
la cage des hynes.

C'est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui
le pauvre prince d'industrie qui vivait d'expdients en Angleterre; sa
prosprit actuelle, son triomphe et son empire et son gonflement n'y
font rien; ce manteau de pourpre trane sur des bottes cules. Napolon
le Petit; rien de plus, rien de moins. Le titre de ce livre est bon.

La bassesse de ses vices nuit  la grandeur de ses crimes. Que
voulez-vous? Pierre le Cruel massacrait, mais ne volait pas; Henri III
assassinait, mais n'escroquait pas. Timour crasait les enfants aux
pieds des chevaux,  peu prs comme M. Bonaparte a extermin les femmes
et les vieillards sur le boulevard, mais il ne mentait pas. coutez
l'historien arabe: Timour-Beig, sahebkeran (matre du monde et du
sicle, matre des conjonctions plantaires), naquit  Kesch en 1336; il
gorgea cent mille captifs; comme il assigeait Siwas, les habitants,
pour le flchir, lui envoyrent mille petits enfants portant chacun un
koran sur leur tte et criant: Allah! Allah! Il fit enlever les livres
sacrs avec respect et craser les enfants sous les pieds des chevaux;
il employa soixante-dix mille ttes humaines, avec du ciment, de la
pierre et de la brique,  btir des tours  Hrat,  Sebzvar,  Tkrit,
 Alep,  Bagdad; il dtestait le mensonge; quand il avait donn sa
parole, on pouvait s'y fier.

M. Bonaparte n'est point de cette stature. Il n'a pas cette dignit que
les grands despotes d'orient et d'occident mlent  la frocit.
L'ampleur csarienne lui manque. Pour faire bonne contenance et avoir
mine convenable parmi tous ces bourreaux illustres qui ont tortur
l'humanit depuis quatre mille ans, il ne faut pas faire hsiter
l'esprit entre un gnral de division et un batteur de grosse caisse des
Champs-lyses; il ne faut pas avoir t policeman  Londres; il ne faut
pas avoir essuy, les yeux baisss, en pleine cour des pairs, les mpris
hautains de M. Magnan; il ne faut pas tre appel pick-pocket par les
journaux anglais; il ne faut pas tre menac de Clichy; il ne faut pas,
en un mot, qu'il y ait du faquin dans l'homme.

Monsieur Louis-Napolon, vous tes ambitieux, vous visez haut, mais il
faut bien vous dire la vrit. Eh bien, que voulez-vous que nous y
fassions? Vous avez eu beau, en renversant la tribune de France,
raliser  votre manire le voeu de Caligula: je voudrais que le genre
humain n'et qu'une tte pour le pouvoir dcapiter d'un coup; vous avez
eu beau bannir par milliers les rpublicains, comme Philippe III
expulsait les maures et comme Torquemada chassait les juifs; vous avez
beau avoir des casemates comme Pierre le Cruel, des pontons comme
Hariadan, des dragonnades comme le pre Letellier, et des oubliettes
comme Ezzelin III; vous avez beau vous tre parjur comme Ludovic
Sforce; vous avez beau avoir massacr et assassin en masse comme
Charles IX; vous avez beau avoir fait tout cela; vous avez beau faire
venir tous ces noms  l'esprit quand on songe  votre nom, vous n'tes
qu'un drle. N'est pas un monstre qui veut.




II


De toute agglomration d'hommes, de toute cit, de toute nation, il se
dgage fatalement une force collective.

Mettez cette force collective au service de la libert, faites-la rgir
par le suffrage universel, la cit devient commune, la nation devient
rpublique.

Cette force collective n'est pas, de sa nature, intelligente. tant 
tous, elle n'est  personne; elle flotte pour ainsi dire en dehors du
peuple.

Jusqu'au jour o, selon la vraie formule sociale qui est:--_le moins de
gouvernement possible_,--cette force pourra tre rduite  ne plus tre
qu'une police de la rue et du chemin, pavant les routes, allumant les
rverbres et surveillant les malfaiteurs, jusqu' ce jour-l, cette
force collective, tant  la merci de beaucoup de hasards et
d'ambitions, a besoin d'tre garde et dfendue par des institutions
jalouses, clairvoyantes, bien armes.

Elle peut tre asservie par la tradition; elle peut tre surprise par la
ruse.

Un homme peut se jeter dessus, la saisir, la brider, la dompter et la
faire marcher sur les citoyens.

Le tyran est cet homme qui, sorti de la tradition comme Nicolas de
Russie, ou de la ruse comme Louis Bonaparte, s'empare  son profit et
dispose  son gr de la force collective d'un peuple.

Cet homme-l, s'il est de naissance ce qu'est Nicolas, c'est l'ennemi
social; s'il a fait ce qu'a fait Louis Bonaparte, c'est le voleur
public.

Le premier n'a rien  dmler avec la justice rgulire et lgale, avec
les articles des codes. Il a derrire lui, l'piant et le guettant, la
haine au coeur et la vengeance  la main, dans son palais Orloff et dans
son peuple Mouravieff, il peut tre assassin par quelqu'un de son arme
ou empoisonn par quelqu'un de sa famille; il court la chance des
conspirations de casernes, des rvoltes de rgiments, des socits
militaires secrtes, des complots domestiques, des maladies brusques et
obscures, des coups terribles, des grandes catastrophes. Le second doit
tout simplement aller  Poissy.

Le premier a ce qu'il faut pour mourir dans la pourpre et pour finir
pompeusement et royalement comme finissent les monarchies et les
tragdies. Le second doit vivre; vivre entre quatre murs derrire des
grilles qui le laissent voir au peuple, balayant des cours, faisant des
brosses de crin ou des chaussons de lisire, vidant des baquets, avec un
bonnet vert sur la tte, et des sabots aux pieds, et de la paille dans
ses sabots.

Ah! meneurs de vieux partis, hommes de l'absolutisme, en France vous
avez vot en masse dans les 7,500,000 voix, hors de France vous avez
applaudi, et vous avez pris ce Cartouche pour le hros de l'ordre. Il
est assez froce pour cela, j'en conviens; mais regardez la taille. Ne
soyez pas ingrats pour vos vrais colosses. Vous avez destitu trop vite
vos Haynau et vos Radetzky. Mditez surtout ce rapprochement qui s'offre
si naturellement  l'esprit. Qu'est-ce que c'est que ce Mandrin de
Lilliput prs de Nicolas, czar et csar, empereur et pape, pouvoir
mi-parti bible et knout, qui damne et condamne, commande l'exercice 
huit cent mille soldats et  deux cent mille prtres, tient dans sa main
droite les clefs du paradis et dans sa main gauche les clefs de la
Sibrie, et possde comme sa chose soixante millions d'hommes, les mes
comme s'il tait Dieu, les corps comme s'il tait la tombe!




III


S'il n'y avait pas avant peu un dnouement brusque, imposant et
clatant, si la situation actuelle de la nation franaise se prolongeait
et durait, le grand dommage, l'effrayant dommage, ce serait le dommage
moral.

Les boulevards de Paris, les rues de Paris, les champs et les villes de
vingt dpartements en France ont t jonchs au 2 dcembre de citoyens
tus et gisants; on a vu devant les seuils des pres et des mres
gorgs, des enfants sabrs, des femmes cheveles dans le sang et
ventres par la mitraille; on a vu dans les maisons des suppliants
massacrs, les uns fusills en tas dans leur cave, les autres dpchs 
coups de bayonnette sous leurs lits, les autres renverss par une balle
sur la dalle de leur foyer; toutes sortes de mains sanglantes sont
encore empreintes  l'heure qu'il est, ici sur un mur, l sur une porte,
l dans une alcve; aprs la victoire de Louis Bonaparte, Paris a
pitin trois jours dans une boue rougetre; une casquette pleine de
cervelle humaine a t accroche  un arbre du boulevard des Italiens;
moi qui cris ces lignes, j'ai vu, entre autres victimes, j'ai vu dans
la nuit du 4, prs la barricade Mauconseil, un vieillard en cheveux
blancs tendu sur le pav, la poitrine traverse d'un biscaen et la
clavicule casse; le ruisseau de la rue qui coulait sous lui entranait
son sang; j'ai vu, j'ai touch de mes mains, j'ai aid  dshabiller un
pauvre enfant de sept ans, tu, m'a-t-on dit, rue Tiquetonne; il tait
ple, sa tte allait et venait d'une paule  l'autre pendant qu'on lui
tait ses vtements, ses yeux  demi ferms taient fixes, et en se
penchant prs de sa bouche entr'ouverte il semblait qu'on l'entendit
encore murmurer faiblement: ma mre!

Eh bien! il y a quelque chose qui est plus poignant que cet enfant tu,
plus lamentable que ce vieillard mitraill, plus horrible que cette
loque tache de cervelle humaine, plus effrayant que ces pavs rougis de
carnage, plus irrparable que ces hommes et ces femmes, que ces pres et
ces mres gorgs et assassins, c'est l'honneur d'un grand peuple qui
s'vanouit.

Certes, ces pyramides de morts qu'on voyait dans les cimetires aprs
que les fourgons qui venaient du Champ de Mars s'y taient dchargs,
ces immenses fosses ouvertes qu'on emplissait le matin avec des corps
humains en se htant  cause des clarts grandissantes du crpuscule,
c'tait affreux; mais ce qui est plus affreux encore, c'est de songer
qu' l'heure o nous sommes les peuples doutent, et que pour eux la
France, cette grande splendeur morale, a disparu!

Ce qui est plus navrant que les crnes fendus par le sabre, que les
poitrines dfonces par les boulets, plus dsastreux que les maisons
violes, que le meurtre emplissant les rues, que le sang vers 
ruisseaux, c'est de penser que maintenant on se dit parmi tous les
peuples de la terre: Vous savez bien, cette nation des nations, ce
peuple du 14 juillet, ce peuple du 10 aot, ce peuple de 1830, ce peuple
de 1848, cette race de gants qui crasait les bastilles, cette race
d'hommes dont le visage clairait, cette patrie du genre humain qui
produisait les hros et les penseurs, ces autres hros, qui faisait
toutes les rvolutions et enfantait tous les enfantements, cette France
dont le nom voulait dire libert, cette espce d'me du monde qui
rayonnait en Europe, cette lumire, eh bien! quelqu'un a march dessus,
et l'a teinte. Il n'y a plus de France. C'est fini. Regardez, tnbres
partout. Le monde est  ttons.

Ah! c'tait si grand! O sont ces temps, ces beaux temps mls d'orages,
mais splendides, o tout tait vie, o tout tait libert, o tout tait
gloire? ces temps o le peuple franais, rveill avant tous et debout
dans l'ombre, le front blanchi par l'aube de l'avenir dj lev pour
lui, disait aux autres peuples, encore assoupis et accabls et remuant 
peine leurs chanes dans leur sommeil: Soyez tranquilles, je fais la
besogne de tous, je bche la terre pour tous, je suis l'ouvrier de Dieu?

Quelle douleur profonde! regardez cette torpeur o il y avait cette
puissance! regardez cette honte o il y avait cet orgueil! regardez ce
superbe peuple qui levait la tte, et qui la baisse!

Hlas! Louis Bonaparte a fait plus que tuer les personnes, il a amoindri
les mes; il a rapetiss le coeur du citoyen. Il faut tre de la race des
indomptables et des invincibles pour persvrer  cette heure dans
l'pre voie du renoncement et du devoir. Je ne sais quelle gangrne de
prosprit matrielle menace de faire tomber l'honntet publique en
pourriture. Oh! quel bonheur d'tre banni, d'tre tomb, d'tre ruin,
n'est-ce pas, braves ouvriers? n'est-ce pas, dignes paysans, chasss de
France, et qui n'avez pas d'asile, et qui n'avez pas de souliers? Quel
bonheur de manger du pain noir, de coucher sur un matelas jet  terre,
d'avoir les coudes percs, d'tre hors de tout cela, et  ceux qui vous
disent: vous tes franais! de rpondre: je suis proscrit!

Quelle misre que cette joie des intrts et des cupidits
s'assouvissant dans l'auge du 2 dcembre! Ma foi! vivons, faisons des
affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer,
gagnons de l'argent; c'est ignoble, mais c'est excellent; un scrupule de
moins, un louis de plus; vendons toute notre me  ce taux! On court, on
se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, et si l'on ne peut
avoir une concession de chemins en France ou de terrains en Afrique, on
demande une place. Une foule de dvouements intrpides assigent
l'lyse et se groupent autour de l'homme. Junot, prs du premier
Bonaparte, bravait les claboussures d'obus, ceux-ci, prs du second,
bravent les claboussures de boue. Partager son ignominie, qu'est-ce que
cela leur fait, pourvu qu'ils partagent sa fortune! C'est  qui fera ce
trafic de soi-mme le plus cyniquement, et parmi ces tres il y a des
jeunes gens qui ont l'oeil pur et limpide et toute l'apparence de l'ge
gnreux, et il y a des vieillards qui n'ont qu'une peur, c'est que la
place sollicite ne leur arrive pas  temps et qu'ils ne parviennent pas
 se dshonorer avant de mourir. L'un se donnerait pour une prfecture,
l'autre pour une recette, l'autre pour un consulat; l'autre veut un
bureau de tabac, l'autre veut une ambassade. Tous veulent de l'argent,
ceux-ci moins, ceux-ci plus, car c'est au traitement qu'on songe, non 
la fonction. Chacun tend la main. Tous s'offrent. Un de ces jours on
tablira un essayeur de consciences  la monnaie.

Quoi! c'est l qu'on en est! Quoi! ceux mmes qui ont soutenu le coup
d'tat, ceux mmes qui avaient peur du croquemitaine rouge et des
balivernes de jacquerie en 1852; ceux mmes qui ont trouv ce crime bon,
parce que, selon eux, il a tir du pril leur rente, leur bordereau,
leur caisse, leur portefeuille, ceux-l mmes ne comprennent pas que
l'intrt matriel surnageant seul ne serait aprs tout qu'une triste
pave au milieu d'un immense naufrage moral, et que c'est une situation
effrayante et monstrueuse qu'on dise: tout est sauv, fors l'honneur!

Les mots indpendance, affranchissement, progrs, orgueil populaire,
fiert nationale, grandeur franaise, on ne peut plus les prononcer en
France. Chut! ces mots-l font trop de bruit; marchons sur la pointe du
pied et parlons bas. Nous sommes dans la chambre d'un malade.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme?--C'est le chef, c'est le matre.
Tout le monde lui obit.--Ah! tout le monde le respecte alors?--Non,
tout le monde le mprise.-- situation!

Et l'honneur militaire, o est-il? Ne parlons plus, si vous le voulez,
de ce que l'arme a fait en dcembre, mais de ce qu'elle subit en ce
moment, de ce qui est  sa tte, de ce qui est sur sa tte. Y
songez-vous? y songe-t-elle?  arme de la rpublique! arme qui as eu
pour capitaines des gnraux pays quatre francs par jour, arme qui as
eu pour chefs, Carnot, l'austrit, Marceau, le dsintressement, Hoche,
l'honneur, Klber, le dvouement, Joubert, la probit, Desaix, la vertu,
Bonaparte, le gnie!  arme franaise, pauvre malheureuse arme
hroque fourvoye  la suite de ces hommes-ci! Qu'en feront-ils? o la
mneront-ils? de quelle faon l'occuperont-ils? quelles parodies
sommes-nous destins  voir et  entendre? Hlas! qu'est-ce que c'est
que ces hommes qui commandent  nos rgiments et qui gouvernent?--Le
matre, on le connat. Celui-ci, qui a t ministre, allait tre saisi
le 3 dcembre, c'est pour cela qu'il a fait le 2. Cet autre est
l'emprunteur des vingt-cinq millions  la Banque. Cet autre est
l'homme des lingots d'or.  cet autre, avant qu'il ft ministre, un
ami disait:--_Ah ! vous nous flouez avec vos actions de l'affaire en
question; a me fatigue. S'il y a des escroqueries, que j'en sois au
moins!_ Cet autre, qui a des paulettes, vient d'tre convaincu de
quasi-stellionat. Cet autre, qui a aussi des paulettes, a reu le matin
du 2 dcembre cent mille francs pour les ventualits. Il n'tait que
colonel; s'il et t gnral, il et eu davantage. Celui-ci, qui est
gnral, tant garde du corps de Louis XVIII et de faction derrire le
fauteuil du roi pendant la messe, a coup un gland d'or du trne et l'a
mis dans sa poche; on l'a chass des gardes pour cela. Certes,  ces
hommes aussi on pourrait lever une colonne _ex oere capto_, avec
l'argent pris. Cet autre, qui est gnral de division, a dtourn
cinquante-deux mille francs,  la connaissance du colonel Charras, dans
la construction des villages Saint-Andr et Saint-Hippolyte, prs
Mascara. Celui-ci, qui est gnral en chef, tait surnomm  Gand, o on
le connat, _le gnral Cinq-cents-francs_. Celui-ci, qui est ministre
de la guerre, n'a d qu' la clmence du gnral Rulhire de ne point
passer devant un conseil de guerre. Tels sont les hommes. C'est gal, en
avant; battez, tambours; sonnez, clairons; flottez, drapeaux! Soldats!
du haut de ces pyramides, les quarante voleurs vous contemplent!

Avanons dans ce douloureux sujet, et voyons-en toutes les faces.

Rien que le spectacle d'une fortune comme celle de M. Bonaparte plac au
sommet de l'tat suffirait pour dmoraliser un peuple.

Il y a toujours, et par la faute des institutions sociales, qui
devraient, avant tout, clairer et civiliser, il y a toujours dans une
population nombreuse comme la population de la France une classe qui
ignore, qui souffre, qui convoite, qui lutte, place entre l'instinct
bestial qui pousse  prendre et la loi morale qui invite  travailler.
Dans la condition douloureuse et accable o elle est encore, cette
classe, pour se maintenir dans la droiture et dans le bien, elle a
besoin de toutes les pures et saintes clarts qui se dgagent de
l'vangile; elle a besoin que l'esprit de Jsus d'une part, et d'autre
part l'esprit de la Rvolution franaise, lui adressent les mmes mles
paroles, et lui montrent sans cesse, comme les seules lumires dignes
des yeux de l'homme, les hautes et mystrieuses lois de la destine
humaine, l'abngation, le dvouement, le sacrifice, le travail qui mne
au bien-tre matriel, la probit qui mne au bien-tre intrieur; mme
avec ce perptuel enseignement,  la fois divin et humain, cette classe
si digne de sympathie et de fraternit succombe souvent. La souffrance
et la tentation sont plus fortes que la vertu. Maintenant comprenez-vous
les infmes conseils que le succs de M. Bonaparte lui donne? Un homme
pauvre, dguenill, sans ressources, sans travail, est l dans l'ombre
au coin d'une rue, assis sur une borne; il mdite et en mme temps
repousse une mauvaise action; par moments il chancelle, par moments il
se redresse; il a faim et il a envie de voler; pour voler, il faut faire
une fausse clef, il faut escalader un mur; puis, la fausse clef faite et
le mur escalad, il sera devant le coffre-fort; si quelqu'un se
rveille, si on lui rsiste, il faudra tuer; ses cheveux se hrissent,
ses yeux deviennent hagards, sa conscience, voix de Dieu, se rvolte en
lui et lui crie: arrte! c'est mal! ce sont des crimes! En ce moment, le
chef de l'tat passe; l'homme voit M. Bonaparte en habit de gnral,
avec le cordon rouge, et des laquais en livre galonne d'or, galopant
vers son palais dans une voiture  quatre chevaux; le malheureux,
incertain devant son crime, regarde avidement cette vision splendide; et
la srnit de M. Bonaparte, et ses paulettes d'or, et le cordon rouge,
et la livre, et le palais, et la voiture  quatre chevaux, lui disent:
Russis!

Il s'attache  cette apparition, il la suit, il court  l'lyse; une
foule dore s'y prcipite  la suite du prince. Toutes sortes de
voitures passent sous cette porte, et il y entrevoit des hommes heureux
et rayonnants. Celui-ci, c'est un ambassadeur; l'ambassadeur le regarde
et lui dit: Russis. Celui-ci, c'est un vque; l'vque le regarde et
lui dit: Russis. Celui-ci, c'est un juge; le juge le regarde et lui
sourit, et lui dit: Russis.

Ainsi, chapper aux gendarmes, voil dsormais toute la loi morale.
Voler, piller, poignarder, assassiner, ce n'est mal que si on a la
btise de se laisser prendre. Tout homme qui mdite un crime a une
constitution  violer, un serment  enfreindre, un obstacle  dtruire.
En un mot, prenez bien vos mesures. Soyez habiles. Russissez. Il n'y a
d'actions coupables que les coups manqus.

Vous mettez la main dans la poche d'un passant, le soir,  la nuit
tombante, dans un lieu dsert; il vous saisit; vous lchez prise; il
vous arrte et vous mne au poste. Vous tes coupable; aux galres! Vous
ne lchez pas prise, vous avez un couteau sur vous, vous l'enfoncez dans
la gorge de l'homme; il tombe; le voil mort; maintenant prenez-lui sa
bourse et allez-vous-en. Bravo! c'est une chose bien faite. Vous avez
ferm la bouche  la victime, au seul tmoin qui pouvait parler. On n'a
rien  vous dire.

Si vous n'aviez fait que voler l'homme, vous auriez tort; tuez-le, vous
avez raison.

Russissez, tout est l.

Ah! ceci est redoutable.

Le jour o la conscience humaine se dconcerterait, le jour o le succs
aurait raison devant elle, tout serait dit. La dernire lueur morale
remonterait au ciel. Il ferait nuit dans l'intrieur de l'homme. Vous
n'auriez plus qu' vous dvorer entre vous, btes froces!

 la dgradation morale se joint la dgradation politique. M. Bonaparte
traite les gens de France en pays conquis. Il efface les inscriptions
rpublicaines; il coupe les arbres de la libert et en fait des fagots.
Il y avait, place Bourgogne, une statue de la Rpublique; il y met la
pioche; il y avait sur les monnaies une figure de la Rpublique
couronne d'pis; M. Bonaparte la remplace par le profil de M.
Bonaparte. Il fait couronner et haranguer son buste dans les marchs
comme le bailli Gessler faisait saluer son bonnet. Ces manants des
faubourgs avaient l'habitude de chanter en choeur, le soir, en revenant
du travail; ils chantaient les grands chants rpublicains, la
Marseillaise, le Chant du dpart; injonction de se taire, le faubourien
ne chantera plus, il y a amnistie seulement pour les obscnits et les
chansons d'ivrogne. Le triomphe est tel qu'on ne se gne plus. Hier on
se cachait encore, on fusillait la nuit; c'tait de l'horreur, mais
c'tait aussi de la pudeur; c'tait un reste de respect pour le peuple;
on semblait supposer qu'il tait encore assez vivant pour se rvolter
s'il voyait de telles choses. Aujourd'hui on se montre, on ne craint
plus rien, on guillotine en plein jour. Qui guillotine-t-on? Qui? Les
hommes de la loi, et la justice est l. Qui? Les hommes du peuple, et le
peuple est l! Ce n'est pas tout. Il y a un homme en Europe qui fait
horreur  l'Europe; cet homme a mis  sac la Lombardie, il a dress les
potences de la Hongrie, il a fait fouetter une femme sous le gibet o
pendaient, trangls, son fils et son mari; on se rappelle encore la
lettre terrible o cette femme raconte le fait et dit: _Mon coeur est
devenu de pierre_. L'an dernier cet homme eut l'ide de visiter
l'Angleterre en touriste, et, tant  Londres, il lui prit la fantaisie
d'entrer dans une brasserie, la brasserie Barclay et Perkins. L il fut
reconnu; une voix murmura: C'est Haynau!--C'est Haynau! rptrent les
ouvriers.--Ce fut un cri effrayant; la foule se rua sur le misrable,
lui arracha  poigne ses infmes cheveux blancs, lui cracha au visage,
et le jeta dehors. Eh bien, ce vieux bandit  paulettes, ce Haynau, cet
homme qui porte encore sur sa joue l'immense soufflet du peuple anglais,
on annonce que monseigneur le prince-prsident l'invite  visiter la
France. C'est juste; Londres lui a fait une avanie, Paris lui doit une
ovation. C'est une rparation. Soit. Nous assisterons  cela. Haynau a
recueilli des maldictions et des hues  la brasserie Perkins; il ira
chercher des fleurs  la brasserie Saint-Antoine. Le faubourg
Saint-Antoine recevra l'ordre d'tre sage. Le faubourg Saint-Antoine,
muet, immobile, impassible, verra passer, triomphants et causant comme
deux amis, dans ces vieilles rues rvolutionnaires, l'un en uniforme
franais, l'autre en uniforme autrichien, Louis Bonaparte, le tueur du
boulevard, donnant le bras  Haynau, le fouetteur de femmes...--Va,
continue, affront sur affront, dfigure cette France tombe  la
renverse sur le pav! rends-la mconnaissable! crase la face du peuple
 coups de talon!

Oh! inspirez-moi, cherchez-moi, donnez-moi, inventez-moi un moyen, quel
qu'il soit, au poignard prs, dont je ne veux pas,--un Brutus  cet
homme! fi donc! il ne mrite mme pas Louvel!--trouvez-moi un moyen
quelconque de jeter bas cet homme et de dlivrer ma patrie! de jeter bas
cet homme! cet homme de ruse, cet homme de mensonge, cet homme de
succs, cet homme de malheur! Un moyen, le premier venu, plume, pe,
pav, meute, par le peuple, par le soldat; oui, quel qu'il soit, pourvu
qu'il soit loyal et au grand jour, je le prends, nous le prenons tous,
nous, proscrits, s'il peut rtablir la libert, dlivrer la rpublique,
relever notre pays de la honte, et faire rentrer dans sa poussire, dans
son oubli, dans son cloaque, ce ruffian imprial, ce prince
vide-gousset, ce bohmien des rois, ce tratre, ce matre, cet cuyer de
Franconi! ce gouvernant radieux, inbranlable, satisfait, couronn de
son crime heureux, qui va et vient et se promne paisiblement  travers
Paris frmissant, et qui a tout pour lui, tout, la Bourse, la boutique,
la magistrature, toutes les influences, toutes les cautions, toutes les
invocations, depuis le Nom de Dieu du soldat jusqu'au Te Deum du prtre!

Vraiment, quand on a fix trop longtemps son regard sur de certains
cts de ce spectacle, il y a des heures o une sorte de vertige
prendrait les plus fermes esprits.

Mais au moins se rend-il justice, ce Bonaparte? A-t-il une lueur, une
ide, un soupon, une perception quelconque de son infamie? Rellement,
on est rduit  en douter.

Oui, quelquefois, aux paroles superbes qui lui chappent,  le voir
adresser d'incroyables appels  la postrit,  cette postrit qui
frmira d'horreur et de colre devant lui,  l'entendre parler avec
aplomb de sa lgitimit et de sa mission, on serait presque tent de
croire qu'il en est venu  se prendre lui-mme en haute considration et
que la tte lui a tourn au point qu'il ne s'aperoit plus de ce qu'il
est ni de ce qu'il fait.

Il croit  l'adhsion des proltaires, il croit  la bonne volont des
rois, il croit  la fte des aigles, il croit aux harangues du conseil
d'tat, il croit aux bndictions des vques, il croit au serment qu'il
s'est fait jurer, il croit aux sept millions cinq cent mille voix!

Il parle  cette heure, se sentant en humeur d'Auguste, d'_amnistier_
les proscrits. L'usurpation amnistiant le droit! la trahison amnistiant
l'honneur! la lchet amnistiant le courage! le crime amnistiant la
vertu! Il est  ce point abruti par son succs, qu'il trouve cela tout
simple.

Bizarre effet d'enivrement! illusion d'optique! il voit dore, splendide
et rayonnante cette chose du 14 janvier, cette constitution souille de
boue, tache de sang, orne de chanes, trane au milieu des hues de
l'Europe par la police, le snat, le corps lgislatif, et le conseil
d'tat ferrs  neuf! Il prend pour un char de triomphe et veut faire
passer sous l'arc de l'toile cette claie sur laquelle, debout, hideux,
et le fouet  la main, il promne le cadavre sanglant de la rpublique!




DEUXIME PARTIE

DEUIL ET FOI




I


La providence amne  maturit, par le seul fait de la vie universelle,
les hommes, les choses, les vnements. Il suffit, pour qu'un ancien
monde s'vanouisse, que la civilisation, montant majestueusement vers
son solstice, rayonne sur les vieilles institutions, sur les vieux
prjugs, sur les vieilles lois, sur les vieilles moeurs. Ce rayonnement
brle le pass et le dvore. La civilisation claire, ceci est le fait
visible, et en mme temps elle consume, ceci est le fait mystrieux. 
son influence, lentement et sans secousse, ce qui doit dcliner dcline,
ce qui doit vieillir vieillit; les rides viennent aux choses condamnes,
aux castes, aux codes, aux institutions, aux religions. Ce travail de
dcrpitude se fait en quelque sorte de lui-mme. Dcrpitude fconde,
sous laquelle germe la vie nouvelle. Peu  peu la ruine se prpare; de
profondes lzardes qu'on ne voit pas se ramifient dans l'ombre et
mettent en poudre au dedans cette formation sculaire qui fait encore
masse au dehors; et voil qu'un beau jour, tout  coup, cet antique
ensemble de faits vermoulus dont se composent les socits caduques
devient difforme; l'difice se disjoint, se dcloue, surplombe. Alors
tout ne tient plus  rien. Qu'il survienne un de ces gants propres aux
rvolutions, que ce gant lve la main, et tout est dit. Il y a telle
heure dans l'histoire o un coup de coude de Danton ferait crouler
l'Europe.

1848 fut une de ces heures. La vieille Europe fodale, monarchique et
papale, repltre si fatalement pour la France en 1815, chancela. Mais
Danton manquait.

L'croulement n'eut pas lieu.

On a beaucoup dit, dans la phrasologie banale qui s'emploie en pareil
cas, que 1848 avait ouvert un gouffre. Point. Le cadavre du pass tait
sur l'Europe; il y est encore  l'heure qu'il est. 1848 ouvrit une fosse
pour y jeter ce cadavre. C'est cette fosse qu'on a prise pour un
gouffre.

En 1848, tout ce qui tenait au pass, tout ce qui vivait du cadavre, vit
de prs cette fosse. Non-seulement les rois sur leurs trnes, les
cardinaux sous leurs barrettes, les juges  l'ombre de leur guillotine,
les capitaines sur leurs chevaux de guerre, s'murent; mais quiconque
avait un intrt quelconque dans ce qui allait disparatre; quiconque
cultivait  son profit une fiction sociale et avait  bail et  loyer un
abus; quiconque tait gardien d'un mensonge, portier d'un prjug ou
fermier d'une superstition; quiconque exploitait, usurait, pressurait,
mentait; quiconque vendait  faux poids, depuis ceux qui altrent une
balance jusqu' ceux qui falsifient la bible, depuis le mauvais marchand
jusqu'au mauvais prtre, depuis ceux qui manipulent les chiffres jusqu'
ceux qui monnoient les miracles; tous, depuis tel banquier juif qui se
sentit un peu catholique jusqu' tel vque qui en devint un peu juif,
tous les hommes du pass penchrent leur tte les uns vers les autres et
tremblrent.

Cette fosse qui tait bante, et o avaient failli tomber toutes les
fictions, leur trsor, qui psent sur l'homme depuis tant de sicles,
ils rsolurent de la combler. Ils rsolurent de la murer, d'y entasser
la pierre et la roche, et de dresser sur cet entassement un gibet, et
d'accrocher  ce gibet, morne et sanglante, cette grande coupable, la
Vrit.

Ils rsolurent d'en finir une fois pour toutes avec l'esprit
d'affranchissement et d'mancipation, et de refouler et de comprimer 
jamais la force ascensionnelle de l'humanit.

L'entreprise tait rude. Ce que c'tait que cette entreprise, nous
l'avons indiqu dj, plus d'une fois, dans ce livre et ailleurs.

Dfaire le travail de vingt gnrations; tuer dans le dix-neuvime
sicle, en le saisissant  la gorge, trois sicles, le seizime, le
dix-septime et le dix-huitime, c'est--dire Luther, Descartes et
Voltaire, l'examen religieux, l'examen philosophique, l'examen
universel; craser dans toute l'Europe cette immense vgtation de la
libre pense, grand chne ici, brin d'herbe l; marier le knout et
l'aspersoir; mettre plus d'Espagne dans le midi et plus de Russie dans
le nord; ressusciter tout ce qu'on pourrait de l'inquisition et touffer
tout ce qu'on pourrait de l'intelligence; abtir la jeunesse, en
d'autres termes, abrutir l'avenir; faire assister le monde 
l'auto-da-f des ides; renverser les tribunes, supprimer le journal,
l'affiche, le livre, la parole, le cri, le murmure, le souffle; faire le
silence; poursuivre la pense dans la casse d'imprimerie, dans le
composteur, dans la lettre de plomb, dans le clich, dans la
lithographie, dans l'image, sur le thtre, sur le trteau, dans la
bouche du comdien, dans le cahier du matre d'cole, dans la balle du
colporteur; donner  chacun pour foi, pour loi, pour but et pour dieu,
l'intrt matriel; dire au peuple: mangez et ne pensez plus; ter
l'homme du cerveau et le mettre dans le ventre; teindre l'initiative
individuelle, la vie locale, l'lan national, tous les instincts
profonds qui poussent l'homme vers le droit; anantir ce moi des nations
qu'on nomme patrie; dtruire la nationalit chez les peuples partags et
dmembrs, les constitutions dans les tats constitutionnels, la
rpublique en France, la libert partout; mettre partout le pied sur
l'effort humain.

En un mot, fermer cet abme qui s'appelle le progrs.

Tel fut le plan vaste, norme, europen, que personne ne conut, car pas
un de ces hommes du vieux monde n'en et eu le gnie, mais que tous
suivirent. Quant au plan en lui-mme, quant  cette immense ide de
compression universelle, d'o venait-elle? qui pourrait le dire? On la
vit dans l'air. Elle apparut du ct du pass. Elle claira certaines
mes, elle montra certaines routes. Ce fut comme une lueur sortie de la
tombe de Machiavel.

 de certains moments de l'histoire humaine, aux choses qui se trament,
aux choses qui se font, il semble que tous les vieux dmons de
l'humanit, Louis XI, Philippe II, Catherine de Mdicis, le duc d'Albe,
Torquemada, sont quelque part l, dans un coin, assis autour d'une table
et tenant conseil.

On regarde, on cherche, et au lieu des colosses on voit des avortons. O
l'on supposait le duc d'Albe, on trouve Schwartzenberg; o l'on
supposait Torquemada, on trouve Veuillot. L'antique despotisme europen
continue sa marche avec ces petits hommes et va toujours; il ressemble
au czar Pierre en voyage.--_On relaye avec ce qu'on trouve,_
crivait-il; _quand nous n'emes plus de chevaux tartares, nous prmes
des nes._ Pour atteindre  ce but, la compression de tout et de tous,
il fallait s'engager dans une voie obscure, tortueuse, pre, difficile;
on s'y engagea. Quelques-uns de ceux qui y entrrent savaient ce qu'ils
faisaient.

Les partis vivent de mots; ces hommes, ces meneurs que 1848 effraya et
rallia, avaient, nous l'avons dit plus haut, trouv leurs mots:
religion, famille, proprit. Ils exploitaient, avec cette vulgaire
adresse qui suffit lorsqu'on parle  la peur, certains cts obscurs de
ce qu'on appelait socialisme. Il s'agissait de sauver la religion, la
proprit et la famille. Sauvez le drapeau! disaient-ils. La tourbe des
intrts effarouchs s'y rua.

On se coalisa, on fit front, on fit bloc. On eut de la foule autour de
soi. Cette foule tait compose d'lments divers. Le propritaire y
entra, parce que ses loyers avaient baiss; le paysan, parce qu'il avait
pay les 45 centimes; tel qui ne croyait pas en Dieu crut ncessaire de
sauver la religion parce qu'il avait t forc de vendre ses chevaux. On
dgagea de cette foule la force qu'elle contenait et l'on s'en servit.
On fit de la compression avec tout, avec la loi, avec l'arbitraire, avec
les assembles, avec la tribune, avec le jury, avec la magistrature,
avec la police, en Lombardie avec le sabre,  Naples avec le bagne, en
Hongrie avec le gibet. Pour remuseler les intelligences, pour remettre 
la chane les esprits, esclaves chapps, pour empcher le pass de
disparatre, pour empcher l'avenir de natre, pour rester les rois, les
puissants, les privilgis, les heureux, tout devint bon, tout devint
juste, tout fut lgitime. On fabriqua pour les besoins de la lutte et on
rpandit dans le monde une morale de guet-apens contre la libert, que
mirent en action Ferdinand  Palerme, Antonelli  Rome, Schwartzenberg 
Milan et  Pesth, et plus tard  Paris les hommes de dcembre, ces loups
d'tat.

Il y avait un peuple parmi les peuples qui tait une sorte d'an dans
cette famille d'opprims, qui tait comme un prophte dans la tribu
humaine. Ce peuple avait l'initiative de tout le mouvement humain. Il
allait, il disait: venez, et on le suivait. Comme complment  la
fraternit des hommes qui est dans l'vangile, il enseignait la
fraternit des nations. Il parlait par la voix de ses crivains, de ses
potes, de ses philosophes, de ses orateurs comme par une seule bouche,
et ses paroles s'en allaient aux extrmits du monde se poser comme des
langues de feu sur le front de tous les peuples. Il prsidait la cne
des intelligences. Il multipliait le pain de vie  ceux qui erraient
dans le dsert. Un jour une tempte l'avait envelopp; il marcha sur
l'abme et dit aux peuples effrays: pourquoi craignez-vous? Le flot des
rvolutions soulev par lui s'apaisa sous ses pieds, et, loin de
l'engloutir, le glorifia. Les nations malades, souffrantes, infirmes, se
pressaient autour de lui; celle-ci boitait, la chane de l'inquisition
rive  son pied pendant trois sicles l'avait estropie; il lui disait:
marche! et elle marchait; cette autre tait aveugle, le vieux papisme
romain lui avait rempli les prunelles de brume et de nuit; il lui
disait: vois, elle ouvrait les yeux et voyait. Jetez vos bquilles,
c'est--dire vos prjugs, disait-il; jetez vos bandeaux, c'est--dire
vos superstitions, tenez-vous droits, levez la tte, regardez le ciel,
contemplez Dieu. L'avenir est  vous.  peuples! vous avez une lpre,
l'ignorance; vous avez une peste, le fanatisme; il n'est pas un de vous
qui n'ait et qui ne porte une de ces affreuses maladies qu'on appelle un
despote; allez, marchez, brisez les liens du mal, je vous dlivre, je
vous guris! C'tait par toute la terre une clameur reconnaissante des
peuples que cette parole faisait sains et forts. Un jour il s'approcha
de la Pologne morte, il leva le doigt et lui cria: lve-toi! la Pologne
morte se leva.

Ce peuple, les hommes du pass, dont il annonait la chute, le
redoutaient et le hassaient.  force de ruse et de patience tortueuse
et d'audace, ils finirent par le saisir et vinrent  bout de le
garrotter.

Depuis plus de trois annes, le monde assiste  un immense supplice, 
un effrayant spectacle. Depuis plus de trois ans, les hommes du pass,
les scribes, les pharisiens, les publicains, les princes des prtres,
crucifient, en prsence du genre humain, le Christ des peuples, le
peuple franais. Les uns ont fourni la croix, les autres les clous, les
autres le marteau. Falloux lui a mis au front la couronne d'pines.
Montalembert lui a appuy sur la bouche l'ponge de vinaigre et de fiel.
Louis Bonaparte est le misrable soldat qui lui a donn le coup de lance
au flanc et lui a fait jeter le cri suprme: _Eli! Eli! Lamma
Sabacthani!_

Maintenant c'est fini. Le peuple franais est mort. La grande tombe va
s'ouvrir.

Pour trois jours.




II


Ayons foi.

Non, ne nous laissons pas abattre. Dsesprer, c'est dserter.

Regardons l'avenir.

L'avenir,--on ne sait pas quelles temptes nous sparent du port, mais
le port lointain et radieux, on l'aperoit,--l'avenir, rptons-le,
c'est la rpublique pour tous; ajoutons: l'avenir, c'est la paix avec
tous.

Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est de maudire et de
dshonorer le sicle o l'on vit. rasme a appel le seizime sicle
l'excrment des temps, _fex temporum_; Bossuet a qualifi ainsi le
dix-septime sicle: temps mauvais et petit; Rousseau a fltri le
dix-huitime sicle en ces termes: cette grande pourriture o nous
vivons. La postrit a donn tort  ces esprits illustres. Elle a dit 
rasme: le seizime sicle est grand; elle a dit  Bossuet: le
dix-septime sicle est grand; elle a dit  Rousseau: le dix-huitime
sicle est grand.

L'infamie de ces sicles et t relle, d'ailleurs, que ces hommes
forts auraient eu tort de se plaindre. Le penseur doit accepter avec
simplicit et calme le milieu o la providence le place. La splendeur de
l'intelligence humaine, la hauteur du gnie n'clate pas moins par le
contraste que par l'harmonie avec les temps. L'homme stoque et profond
n'est pas diminu par l'abjection extrieure. Virgile, Ptrarque,
Racine, sont grands dans leur pourpre; Job est plus grand sur son
fumier.

Mais nous pouvons le dire, nous hommes du dix-neuvime sicle, le
dix-neuvime sicle n'est pas le fumier. Quelles que soient les hontes
de l'instant prsent, quels que soient les coups dont le va-et-vient des
vnements nous frappe, quelle que soit l'apparente dsertion ou la
lthargie momentane des esprits, aucun de nous, dmocrates, ne reniera
cette magnifique poque o nous sommes, ge viril de l'humanit.

Proclamons-le hautement, proclamons-le dans la chute et dans la dfaite,
ce sicle est le plus grand des sicles; et savez-vous pourquoi? parce
qu'il est le plus doux. Ce sicle, immdiatement issu de la Rvolution
franaise et son premier-n, affranchit l'esclave en Amrique, relve le
paria en Asie, teint le suttee dans l'Inde, et crase en Europe les
derniers tisons du bcher, civilise la Turquie, fait pntrer de
l'vangile jusque dans le koran, dignifie la femme, subordonne le droit
du plus fort au droit du plus juste, supprime les pirates, amoindrit les
pnalits, assainit les bagnes, jette le fer rouge  l'gout, condamne
la peine de mort, te le boulet du pied des forats, abolit les
supplices, dgrade et fltrit la guerre, mousse les ducs d'Albe et les
Charles IX, arrache les griffes aux tyrans.

Ce sicle proclame la souverainet du citoyen et l'inviolabilit de la
vie; il couronne le peuple et sacre l'homme.

Dans l'art il a tous les gnies, crivains, orateurs, potes,
historiens, publicistes, philosophes, peintres, statuaires, musiciens;
la majest, la grce, la puissance, la force, l'clat, la profondeur, la
couleur, la forme, le style; il se retrempe  la fois dans le rel et
dans l'idal, et porte  la main les deux foudres, le vrai et le beau.
Dans la science, il accomplit tous les miracles; il fait du coton un
salptre, de la vapeur un cheval, de la pile de Volta un ouvrier, du
fluide lectrique un messager, du soleil un peintre; il s'arrose avec
l'eau souterraine en attendant qu'il se chauffe avec le feu central; il
ouvre sur les deux infinis ces deux fentres, le tlescope sur
l'infiniment grand, le microscope sur l'infiniment petit, et il trouve
dans le premier abme des astres et dans le second abme des insectes
qui lui prouvent Dieu. Il supprime la dure, il supprime la distance, il
supprime la souffrance; il crit une lettre de Paris  Londres, et il a
la rponse en dix minutes; il coupe une cuisse  un homme, l'homme
chante et sourit.

Il n'a plus qu' raliser--et il y touche--un progrs qui n'est rien 
ct des autres miracles qu'il a dj faits, il n'a qu' trouver le
moyen de diriger dans une masse d'air une bulle d'air plus lger; il a
dj la bulle d'air, il la tient emprisonne; il n'a plus qu' trouver
la force impulsive, qu' faire le vide devant le ballon, par exemple,
qu' brler l'air devant l'arostat comme fait la fuse devant elle; il
n'a plus qu' rsoudre d'une faon quelconque ce problme, et il le
rsoudra, et savez-vous ce qui arrivera alors?  l'instant mme les
frontires s'vanouissent, les barrires s'effacent, tout ce qui est
muraille de la Chine autour de la pense, autour du commerce, autour de
l'industrie, autour des nationalits, autour du progrs s'croule; en
dpit des censures, en dpit des index, il pleut des livres et des
journaux partout; Voltaire, Diderot, Rousseau, tombent en grle sur
Rome, sur Naples, sur Vienne, sur Ptersbourg; le verbe humain est manne
et le serf le ramasse dans le sillon; les fanatismes meurent,
l'oppression est impossible; l'homme se tranait  terre, il chappe; la
civilisation se fait nue d'oiseaux, et s'envole, et tourbillonne, et
s'abat joyeuse sur tous les points du globe  la fois; tenez, la voil,
elle passe, braquez vos canons, vieux despotismes, elle vous ddaigne;
vous n'tes que le boulet, elle est l'clair; plus de haines, plus
d'intrts s'entre-dvorant, plus de guerres; une sorte de vie nouvelle,
faite de concorde et de lumire, emporte et apaise le monde; la
fraternit des peuples traverse les espaces et communie dans l'ternel
azur, les hommes se mlent dans les cieux.

En attendant ce dernier progrs, voyez le point o ce sicle avait amen
la civilisation.

Autrefois il y avait un monde o l'on marchait  pas lents, le dos
courb, le front baiss; o le comte de Gouvon se faisait servir  table
par Jean-Jacques; o le chevalier de Rohan donnait des coups de bton 
Voltaire; o l'on tournait Daniel de Fo au pilori; o une ville comme
Dijon tait spare d'une ville comme Paris par un testament  faire,
des voleurs  tous les coins de bois et dix jours de coche; o un livre
tait une espce d'infamie et d'ordure que le bourreau brlait sur les
marches du palais de justice; o superstition et frocit se donnaient
la main; o le pape disait  l'empereur: _Jungamus dexteras, gladium
gladio copulemus_; o l'on rencontrait  chaque pas des croix auxquelles
pendaient des amulettes, et des gibets auxquels pendaient des hommes; o
il y avait des hrtiques, des juifs, des lpreux; o les maisons
avaient des crneaux et des meurtrires; o l'on fermait les rues avec
une chane, les fleuves avec une chane, les camps mmes avec une
chane, comme  la bataille de Tolosa, les villes avec des murailles,
les royaumes avec des prohibitions et des pnalits; o, except
l'autorit et la force qui adhraient troitement, tout tait parqu,
rparti, coup, divis, trononn, ha et hassant, pars et mort; les
hommes poussire; le pouvoir bloc. Aujourd'hui il y a un monde o tout
est vivant, uni, combin, accoupl, confondu; un monde o rgnent la
pense, le commerce et l'industrie; o la politique, de plus en plus
fixe, tend  se confondre avec la science; un monde o les derniers
chafauds et les derniers canons se htent de couper leurs dernires
ttes et de vomir leurs derniers obus; un monde o le jour crot 
chaque minute; un monde o la distance a disparu, o Constantinople est
plus prs de Paris que n'tait Lyon il y a cent ans, o l'Amrique et
l'Europe palpitent du mme battement de coeur; un monde tout circulation
et tout amour, dont la France est le cerveau, dont les chemins de fer
sont les artres et dont les fils lectriques sont les fibres. Est-ce
que vous ne voyez pas qu'exposer seulement une telle situation, c'est
tout expliquer, tout dmontrer et tout rsoudre? Est-ce que vous ne
sentez pas que le vieux monde avait fatalement une vieille me, la
tyrannie, et que dans le monde nouveau va descendre ncessairement,
irrsistiblement, divinement, une jeune me, la libert?

C'est l l'oeuvre qu'avait faite parmi les hommes et que continuait
splendidement le dix-neuvime sicle, ce sicle de strilit, ce sicle
de dcroissance, ce sicle de dcadence, ce sicle d'abaissement, comme
disent les pdants, les rhteurs, les imbciles, et toute cette immonde
engeance de cagots, de fripons et de fourbes qui bave batement du fiel
sur la gloire, qui dclare que Pascal est un fou, Voltaire un fat, et
Rousseau une brute, et dont le triomphe serait de mettre un bonnet d'ne
au genre humain.

Vous parlez de bas-empire? Est-ce srieusement? Est-ce que le bas-empire
avait derrire lui Jean Huss, Luther, Cervantes, Shakespeare, Pascal,
Molire, Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Mirabeau? Est-ce que le
bas-empire avait derrire lui la prise de la Bastille, la fdration,
Danton, Robespierre, la Convention? Est-ce que le bas-empire avait
l'Amrique? Est-ce que le bas-empire avait le suffrage universel? Est-ce
que le bas-empire avait ces deux ides, patrie et humanit; patrie,
l'ide qui grandit le coeur; humanit, l'ide qui largit l'horizon?
Savez-vous que sous le bas-empire Constantinople tombait en ruine et
avait fini par n'avoir plus que trente mille habitants? Paris en est-il
l? Parce que vous avez vu russir un coup de main prtorien, vous vous
dclarez bas-empire! C'est vite dit, et lchement pens. Mais
rflchissez donc, si vous pouvez. Est-ce que le bas-empire avait la
boussole, la pile, l'imprimerie, le journal, la locomotive, le
tlgraphe lectrique? Autant d'ailes qui emportent l'homme, et que le
bas-empire n'avait pas! O le bas-empire rampait, le dix-neuvime sicle
plane. Y songez-vous? Quoi! nous reverrions l'impratrice Zo, Romain
Argyre, Nicphore Logothte, Michel Calafate! Allons donc! Est-ce que
vous vous imaginez que la providence se rpte platement? Est-ce que
vous croyez que Dieu rabche?

Ayons foi! affirmons! l'ironie de soi-mme est le commencement de la
bassesse. C'est en affirmant qu'on devient bon, c'est en affirmant qu'on
devient grand. Oui, l'affranchissement des intelligences, et par suite
l'affranchissement des peuples, c'tait l la tche sublime que le
dix-neuvime sicle accomplissait en collaboration avec la France, car
le double travail providentiel du temps et des hommes, de la maturation
et de l'action, se confondait dans l'oeuvre commune, et la grande poque
avait pour foyer la grande nation.

 patrie! c'est  cette heure o te voil sanglante, inanime, la tte
pendante, les yeux ferms, la bouche ouverte et ne parlant plus, les
marques du fouet sur les paules, les clous de la semelle des bourreaux
imprims sur tout le corps, nue et souille, et pareille  une chose
morte, objet de haine, objet de rise, hlas! c'est  cette heure,
patrie, que le coeur du proscrit dborde d'amour et de respect pour toi!

Te voil sans mouvement. Les hommes de despotisme et d'oppression rient
et savourent l'illusion orgueilleuse de ne plus te craindre. Rapides
joies. Les peuples qui sont dans les tnbres oublient le pass et ne
voient que le prsent et te mprisent. Pardonne-leur; ils ne savent ce
qu'ils font. Te mpriser! grand Dieu, mpriser la France? Et qui
sont-ils? Quelle langue parlent-ils? Quels livres ont-ils dans les
mains? Quels noms savent-ils par coeur? Quelle est l'affiche colle sur
le mur de leurs thtres? Quelle forme ont leurs arts, leurs lois, leurs
moeurs, leurs vtements, leurs plaisirs, leurs modes? Quelle est la
grande date pour eux comme pour nous? 89! S'ils tent la France de leur
me, que leur reste-t-il?  peuple! ft-elle tombe et tombe  jamais,
est-ce qu'on mprise la Grce? est-ce qu'on mprise l'Italie? est-ce
qu'on mprise la France? Regardez ces mamelles, c'est votre nourrice.
Regardez ce ventre, c'est votre mre.

Si elle dort, si elle est en lthargie, silence et chapeau bas. Si elle
est morte,  genoux!

Les exils sont pars; la destine a des souffles qui dispersent les
hommes comme une poigne de cendres. Les uns sont en Belgique, en
Pimont, en Suisse, o ils n'ont pas la libert; les autres sont 
Londres, o ils n'ont pas de toit. Celui-ci, paysan, a t arrach  son
clos natal; celui-ci, soldat, n'a plus que le tronon de son pe qu'on
a brise dans sa main; celui-ci, ouvrier, ignore la langue du pays, il
est sans vtements et sans souliers, il ne sait pas s'il mangera demain;
celui-ci a quitt une femme et des enfants, groupe bien-aim, but de son
labeur, joie de sa vie; celui-ci a une vieille mre en cheveux blancs
qui le pleure; celui-l a un vieux pre qui mourra sans l'avoir revu;
cet autre aimait, il a laiss derrire lui quelque tre ador qui
l'oubliera; ils lvent la tte, ils se tendent la main les uns aux
autres, ils sourient; il n'est pas de peuple qui ne se range sur leur
passage avec respect et qui ne contemple avec un attendrissement
profond, comme un des plus beaux spectacles que le sort puisse donner
aux hommes, toutes ces consciences sereines, tous ces coeurs briss.

Ils souffrent, ils se taisent; en eux le citoyen a immol l'homme; ils
regardent fixement l'adversit, ils ne crient mme pas sous la verge
impitoyable du malheur: _Civis romanus sum!_ Mais le soir, quand on
rve,--quand tout dans la ville trangre se revt de tristesse, car ce
qui semble froid le jour devient funbre au crpuscule,--mais la nuit,
quand on ne dort pas, les mes les plus stoques s'ouvrent au deuil et 
l'accablement. O sont les petits enfants? qui leur donnera du pain? qui
leur donnera le baiser de leur pre? o est la femme? o est la mre? o
est le frre? o sont-ils tous? Et ces chansons qu'on entendait le soir
dans sa langue natale, o sont-elles? o est le bois, l'arbre, le
sentier, le toit plein de nids, le clocher entour de tombes? o est la
rue, o est le faubourg, le rverbre allum devant votre porte, les
amis, l'atelier, le mtier, le travail accoutum? Et les meubles vendus
 la crie, l'encan envahissant le sanctuaire domestique! Oh! que
d'adieux ternels! Dtruit, mort, jet aux quatre vents, cet tre moral
qu'on appelle le foyer de famille et qui ne se compose pas seulement des
causeries, des tendresses et des embrassements, qui se compose aussi des
heures, des habitudes, de la visite des amis, du rire de celui-ci, du
serrement de main de celui-l, de la vue qu'on voyait de telle fentre,
de la place o tait tel meuble, du fauteuil o l'aeul s'tait assis,
du tapis o les premiers-ns ont jou! Envols, ces objets auxquels
s'tait empreinte votre vie! vanouie, la forme visible des souvenirs!
Il y a dans la douleur des cts intimes et obscurs o les plus fiers
courages flchissent. L'orateur de Rome tendit sa tte sans plir au
couteau du centurion Lenas, mais il pleura en songeant  sa maison
dmolie par Clodius.

Les proscrits se taisent, ou, s'ils se plaignent, ce n'est qu'entre eux.
Comme ils se connaissent, et qu'ils sont doublement frres, ayant la
mme patrie et ayant la mme proscription, ils se racontent leurs
misres. Celui qui a de l'argent le partage avec ceux qui n'en ont pas,
celui qui a de la fermet en donne  ceux qui en manquent. On change
les souvenirs, les aspirations, les esprances. On se tourne, les bras
tendus dans l'ombre, vers ce qu'on a laiss derrire soi. Oh! qu'ils
soient heureux l-bas, ceux qui ne pensent plus  nous! Chacun souffre
et par moments s'irrite. On grave dans toutes les mmoires les noms de
tous les bourreaux. Chacun a quelque chose qu'il maudit, Mazas, le
ponton, la casemate, le dnonciateur qui a trahi, l'espion qui a guett,
le gendarme qui a arrt, Lambessa o l'on a un ami, Cayenne o l'on a
un frre; mais il y a une chose qu'ils bnissent tous, c'est toi,
France!

Oh! une plainte, un mot contre toi, France! non, non! on n'a jamais plus
de patrie dans le coeur que lorsqu'on est saisi par l'exil.

Ils feront leur devoir entier avec un front tranquille et une
persvrance inbranlable. Ne pas te revoir, c est l leur tristesse; ne
pas t'oublier, c'est l leur joie.

Ah! quel deuil! et aprs huit mois on a beau se dire que cela est, on a
beau regarder autour de soi et voir la flche de Saint-Michel au lieu du
Panthon, et voir Sainte-Gudule au lieu de Notre-Dame, on n'y croit pas!

Ainsi cela est vrai, on ne peut le nier, il faut en convenir, il faut le
reconnatre, dt-on expirer d'humiliation et de dsespoir, ce qui est
l,  terre, c'est le dix-neuvime sicle, c'est la France!

Quoi! c'est ce Bonaparte qui a fait cette ruine!

Quoi! c'est au centre du plus grand peuple de la terre; quoi! c'est au
milieu du plus grand sicle de l'histoire que ce personnage s'est dress
debout et a triomph! Se faire de la France une proie, grand Dieu! ce
que le lion n'et pas os, le singe l'a fait! ce que l'aigle et redout
de saisir dans ses serres, le perroquet l'a pris dans sa patte! Quoi!
Louis XI y et chou! quoi! Richelieu s'y ft bris! quoi! Napolon n'y
et pas suffi! En un jour, du soir au matin, l'absurde a t le
possible. Tout ce qui tait axiome est devenu chimre. Tout ce qui tait
mensonge est devenu fait vivant. Quoi! le plus clatant concours
d'hommes! quoi! le plus magnifique mouvement d'ides! quoi! le plus
formidable enchanement d'vnements! quoi! ce qu'aucun Titan n'et
contenu, ce qu'aucun Hercule n'et dtourn, le fleuve humain en marche,
la vague franaise en avant, la civilisation, le progrs,
l'intelligence, la rvolution, la libert, il a arrt cela un beau
matin, purement et simplement, tout net, ce masque, ce nain, ce Tibre
avorton, ce nant!

Dieu marchait, et allait devant lui. Louis Bonaparte, panache en tte,
s'est mis en travers et a dit  Dieu: Tu n'iras pas plus loin!

Dieu s'est arrt.

Et vous vous figurez que cela est! et vous vous imaginez que ce
plbiscite existe, que cette constitution de je ne sais plus quel jour
de janvier existe, que ce snat existe, que ce conseil d'tat et ce
corps lgislatif existent! Vous vous imaginez qu'il y a un laquais qui
s'appelle Rouher, un valet qui s'appelle Troplong, un eunuque qui
s'appelle Baroche, et un sultan, un pacha, un matre qui se nomme Louis
Bonaparte! Vous ne voyez donc pas que c'est tout cela qui est chimre!
vous ne voyez donc pas que le Deux-Dcembre n'est qu'une immense
illusion, une pause, un temps d'arrt, une sorte de toile de manoeuvre
derrire laquelle Dieu, ce machiniste merveilleux, prpare et construit
le dernier acte, l'acte suprme et triomphal de la Rvolution franaise!
Vous regardez stupidement la toile, les choses peintes sur ce canevas
grossier, le nez de celui-ci, les paulettes de celui-l, le grand sabre
de cet autre, ces marchands d'eau de Cologne galonns que vous appelez
des gnraux, ces poussahs que vous appelez des magistrats, ces
bonshommes que vous appelez des snateurs, ce mlange de caricatures et
de spectres, et vous prenez cela pour des ralits! Et vous n'entendez
pas au del, dans l'ombre, ce bruit sourd! vous n'entendez pas quelqu'un
qui va et vient! vous ne voyez pas trembler cette toile au souffle de ce
qui est derrire!




NOTES

[1: (Trs bien! trs bien!) _Moniteur_.]

[2: (Marques d'adhsion.) _Moniteur._]

[3: (Nouvelles marques d'assentiment.) _Moniteur._]

[4: Lettre lue  la cour d'assises par l'avocat Parquin qui, aprs
l'avoir lue, s'cria: Parmi les nombreux dfauts de Louis-Napolon, il
ne faut pas du moins compter l'ingratitude.]

[5: _Cour des pairs_. Attentat du 6 aot 1840, page 140; tmoin,
Geoffroy, grenadier.]

[6: Le capitaine Col-Puygellier, qui lui avait dit: Vous tes un
conspirateur et un tratre.]

[7: _Cour des pairs_. Tmoin Adam, maire de Boulogne.]

[8: Le premier rapport adress  M. Bonaparte, et o M. Bonaparte est
qualifi _Monseigneur_, est sign FORTOUL.]

[9: _Fragments historiques._]

[10: _Cour des pairs_. Dpositions des tmoins, p. 94.]

[11: _Cour des pairs_. Dpositions des tmoins, p. 75; voir aussi 81, 88
 94.]

[12: _Cour des pairs_. Interrogatoire des inculps, p. 13.]

[13: _Cour des pairs_. Dpositions des tmoins, p. 103, 185.]

[14: Le prsident:

--Prvenu Querelles, ces enfants qui criaient ne sont-ils pas ces trois
cents gueulards que vous demandiez dans une lettre?

(Procs de Strasbourg.)]

[15: _Cour des pairs_. Dpositions des tmoins, p. 143, 155,156 et 158.]

[16: _Cour des pairs_. Dpositions des tmoins, tmoin Febvre,
voltigeur, p. 142.]

[17: Thibaudeau. _Histoire du Consulat et de l'Empire._]

[18: Toutes les illustrations du pays. LOUIS BONAPARTE, _Appel au
peuple_, 2 dcembre 1851.]

[19: Le snat a t manqu. On n'aime pas on France  voir des gens
bien pays pour ne faire que quelques mauvais choix.--Paroles de
Napolon. _Mmorial de Sainte-Hlne._]

[20: _Rapport de la commission du budget du corps lgislatif_, juin
1852.]

[21: _Prambule de la constitution_.]

[22: Crment. Voyez les _Fourberies de Scapin_.]

[23: _Extinction du pauprisme,_ p. 10.]

[24: Lib. VII, cap. 31.]

[25: De Republica, lib. I, cap. 40.]

[26: Ep. 108.]

[27: Lib. 111, cap. 5.]

[28: Lib. VI, cap. 1.]

[29: Ces trois colonels sont MM. Cailhassou, Dubarry et Policarpe.]

[30: On lit dans une correspondance bonapartiste:

La commission nomme par les employs de la prfecture de police a
estim que le bronze n'tait pas digne de reproduire l'image du Prince;
c'est en marbre qu'elle sera taille; c'est sur le marbre qu'on la
superposera. L'inscription suivante sera incruste dans le luxe et la
magnificence de la pierre: Souvenir du serment de fidlit au
prince-prsident, prt par les employs de la prfecture de police, le
20 mai 1852, entre les mains de M. Pitri, prfet de police.

Les souscriptions entre les employs, dont il a fallu modrer le zle
seront ainsi rparties: chef de division, 10 fr.; chef de bureau, 6 fr.;
employs  1,800 fr. d'appointements, 3 fr.;  1,500 francs
d'appointements, 2 fr. 50;--enfin  1,200 fr. d'appointements, 2 fr. On
calcule que cette souscription s'lvera  plus de 6,000 francs.]

[31: L'auteur a voulu rserver uniquement au livre _Napolon le Petit_
ce chapitre, qui en fait partie intgrante. Il a donc rcrit, pour
l'_Histoire d'un Crime_ le rcit de la Journe du 4 Dcembre, avec de
nouveaux faits, et  un autre point de vue.]

[32: Un comit de rsistance, charg de centraliser l'action et de
diriger le combat, avait t nomm le 2 dcembre au soir par les membres
de la gauche runis en assemble chez le reprsentant Lafou, quai
Jemmapes, n 2. Ce comit, qui dut changer vingt-sept fois d'asile en
quatre jours, et qui, sigeant en quelque sorte jour et nuit, ne cessa
pas un seul instant d'agir pendant les crises diverses du coup d'tat,
tait compos des reprsentants Carnot, de Flotte, Jules Favre, Madier
de Montjau, Michel de Bourges, Schoelcher et Victor Hugo.]

[33: Le capitaine Mauduit. _Rvolution militaire du 2 dcembre_, p.
217.]

[34: Le tmoin veut dire incalculable. Nous n'avons voulu rien changer
au texte.]

[35: On peut nommer le tmoin qui a vu ce fait. Il est proscrit. C'est
le reprsentant du peuple Versigny. Il dit:

Je vois encore,  la hauteur de la rue du Croissant, un malheureux
limonadier ambulant, sa fontaine en fer-blanc sur le dos, chanceler,
puis s'affaisser sur lui-mme et tomber mort contre une devanture de
boutique. Lui seul, ayant pour toute arme sa sonnette, avait eu les
honneurs d'un feu de peloton.

Le mme tmoin ajoute: Les soldats balayaient  coups de fusil des rues
o il n'y avait pas un pav remu, pas un combattant.]

[36: L'employ qui a dress cette liste, est, nous le savons, un
statisticien savant et exact, il a dress cet tat de bonne foi, nous
n'en doutons pas. Il a constat ce qu'on lui a montr et ce qu'on lui a
laiss voir, mais il n'a rien pu sur ce qu'on lui a cach. Le champ
reste aux conjectures.]

[37: Le _Bulletin des lois_ publie le dcret suivant, en date du 27
mars:

Vu la loi du 10 mai 1838, qui classe les dpenses ordinaires des
prisons dpartementales parmi celles qui doivent tre inscrites aux
budgets dpartementaux;

Considrant que tel n'est pas le caractre des dpenses occasionnes
par les arrestations qui ont eu lieu  la suite des vnements de
dcembre;

Considrant que les faits en raison desquels ces arrestations se sont
multiplies se rattachaient  un _complot contre la sret de l'tat_,
dont la rpression importait  la socit tout entire, et que ds lors
il est juste de faire acquitter par le trsor public l'excdant de
dpenses qui est rsult de l'_accroissement extraordinaire_ de la
population des prisons;

Dcrte:

Il est ouvert au ministre de l'intrieur, sur les fonds de l'exercice
1851, un crdit extraordinaire de 250,000 francs, applicable au payement
des dpenses rsultant des arrestations opres  la suite des
vnements de dcembre.]

[38: Digne, le 5 janvier 1852:

Le colonel commandant l'tat de sige dans le dpartement des
Basses-Alpes,

Arrte:

Dans le dlai de dix jours, les biens des inculps en fuite _seront
squestrs_ et administrs par le directeur des domaines du dpartement
des Basses-Alpes, conformment aux lois civiles et militaires, etc.

     FRIRION.

On pourrait citer dix arrts semblables des commandants d'tat de
sige. Le premier de ces malfaiteurs qui a commis ce crime de
confiscation des biens et qui a donn l'exemple de ce genre d'arrts
s'appelle Eynard. Il est gnral. Ds le 18 dcembre il mettait sous le
squestre les biens d'un certain nombre de citoyens de Moulins; parce
que, dit-il avec cynisme, _l'instruction commence ne laisse aucun
doute_ sur la part qu'ils ont prise _ l'insurrection_ et aux pillages
du dpartement de l'Allier.]

[39: Le chiffre des _condamnations_ intgralement maintenues (il s'agit
en majeure partie de transportations) se trouvait,  la date des
rapports, arrt de la manire suivante:

Par M. Canrobert             3,876
Par M. Espinasse             3,625
Par M. Quentin-Bauchard      1,634
                             -----
              Total          9,135

]

[40: Voici, telle qu'elle est au _Moniteur_, cette dpche odieuse:

Toute insurrection arme a cess  Paris par une rpression vigoureuse.
La mme nergie aura les mmes effets partout.

Des bandes qui apportent le pillage, le viol et l'incendie se mettent
hors des lois. Avec elles on ne parlemente pas, on ne fait pas de
sommation, on les attaque, on les disperse.

Tout ce qui rsiste doit tre FUSILL au nom de la socit en lgitime
dfense.]

[41: _Littrature et Philosophie mles_, 1830.]

[42: Le prsident du tribunal de commerce,  vreux refuse le serment.
Laissons parler le _Moniteur_:

M. Verney, ancien prsident du tribunal de commerce d'vreux, tait
cit  comparatre jeudi dernier devant MM. les juges correctionnels
d'vreux, en raison des faits qui ont d se passer, le 29 avril dernier,
dans l'enceinte de l'audience consulaire.

M. Verney est prvenu du dlit d'excitation  la haine et au mpris du
gouvernement.

Les juges de premire instance renvoient M. Verney et le _blment_ par
jugement. Appel _a minima_. du procureur de la rpublique. Arrt de la
cour d'appel de Rouen.

La cour,

Attendu que les poursuites ont pour unique objet la rpression du dlit
d'excitation  la haine et au mpris du gouvernement;

Attendu que ce dlit rsulterait, d'aprs la prvention, du dernier
paragraphe de la lettre crite par Verney au procureur de la rpublique
 vreux, le 26 avril dernier, et qui est ainsi conue: Mais il serait
trop grave de revendiquer plus longtemps ce que nous croyons tre le
droit. La magistrature elle-mme nous saura gr de ne pas exposer la
robe du juge  succomber sous la force que nous annonce votre dpche.

Attendu que, _quelque blmable qu'ait t la conduite de Verney dans
cette affaire_, la cour ne peut voir dans les termes de cette partie de
sa lettre le dlit d'excitation  la haine et au mpris du gouvernement,
puisque l'ordre en vertu duquel la force devait tre employe pour
empcher de siger les juges qui avaient refus de prter serment
n'manait pas du gouvernement;

Qu'il n'y a pas lieu ds lors de lui faire l'application de la loi
pnale;

Par ces motifs,

Confirme le jugement dont est appel, sans dpens.

La cour d'appel de Rouen a pour premier prsident M. Franck-Carr,
ancien procureur gnral prs la cour des pairs dans le procs de
Boulogne, le mme qui adressait  M. Louis Bonaparte ces paroles: Vous
avez fait pratiquer l'embauchage et distribuer l'argent pour acheter la
trahison.]

[43: Comme snateur.]

[44: Comme premier prsident de la cour d'appel de Rouen.]

[45: Comme membre de son conseil municipal.]





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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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