The Project Gutenberg EBook of Enfances clbres, by Louise Colet

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Title: Enfances clbres

Author: Louise Colet

Illustrator: Valentin Foulquier

Release Date: February 27, 2007 [EBook #20703]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ENFANCES CLBRES

PAR

Mme LOUISE COLET


ILLUSTRES DE 57 GRAVURES SUR BOIS

PAR FOULQUIER



QUATRIME EDITION



PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, N 14

1862




PRFACE.


C'est un des privilges des hommes de gnie de faire participer leurs
anctres et leurs descendants  l'intrt qu'ils inspirent; on aime 
remonter aux sources de ces grandes intelligences et  pressentir leur
venue. On se plat  en suivre le courant,  savoir si les fils ont
dignement continu le pre, ou si rien de vivant n'est rest de ces
races fameuses.

La famille contemporaine des hommes illustres veille toujours notre
curiosit; nous voulons connatre le pre et la mre de l'enfant
prdestin; il nous est doux de nous initier aux scnes de sa jeunesse,
de le voir aim par une soeur ou par un frre, et nous donnons
nous-mmes aux parents qui le chrissent une part de notre admiration et
de notre sympathie.

En offrant  nos lecteurs certains traits dramatiques ou touchants de
l'enfance de quelques hommes clbres, il nous a sembl que nous
veillerons dans de jeunes esprits le dsir de connatre les travaux ou
les nobles actions de ces vies glorieuses, d'en rechercher les dtails
dans l'histoire et d'tendre la connaissance d'un fait isol 
l'ensemble d'une carrire. Une lecture amusante deviendrait ainsi pour
les enfants le dbut d'une instruction solide et varie, o ils
trouveraient  la fois des exemples et un attrait.




PIC DE LA MIRANDOLE



NOTICE SUR PIC DE LA MIRANDOLE.

Jean Pic de La Mirandole, enfant, clbre et savant universel,
descendait de Franois Pic de La Mirandole, qui fut podestat de Modne,
en 1312, et chef du parti gibelin. Il naquit  la Mirandole, en 1463.
C'tait le troisime fils de Jean-Franois, seigneur de La Mirandole et
comte de Concordia. Il passait,  dix ans, pour le pote et l'orateur le
plus distingu de toute l'Italie. Sa mre, persuade que la Providence
avait des vues sur lui, ne voulut cder  personne le soin de sa
premire ducation, dont elle se chargea elle-mme. Elle le confia
ensuite aux matres les plus habiles, sous lesquels il fit de rapides
progrs. A quatorze ans, il alla tudier le droit canon  Bologne, puis
passa sept ans  parcourir les plus clbres universits de la Pninsule
et de la France. Revenu  Rome, en 1486, il publia une liste de neuf
cents propositions sur _tout ce qu'on pouvait savoir (De omni re
scibili)_, et il s'engagea  les soutenir publiquement contre quiconque
voudrait les attaquer; mais quelques hauts personnages, jaloux de la
rputation que cette publication lui avait acquise, lui firent dfendre
toute discussion publique, et dfrrent au pape plusieurs de ses
propositions, qui furent condamnes. Il retourna alors en France, puis
se retira  Florence, o il mourut en 1494, le jour mme de l'entre de
Charles VIII dans cette ville.

L'illustration de cette famille, qui avait commenc lors des guerres des
Guelfes et des Gibelins, dans la premire partie du seizime sicle,
prit fin en 1688, poque  laquelle Marie, le dernier des ducs de La
Mirandole, fut dpouill de ses tats par l'empereur Joseph Ier, et se
retira en France, o ses descendants existent peut-tre encore.

La dernire et la plus complte dition des oeuvres de Jean Pic de La
Mirandole est celle de Ble, en seize volumes in-folio.

Son neveu Pic, qui a crit son histoire, prtend qu'au moment de sa
naissance on vit des tourbillons de flammes s'arrter au-dessus de la
chambre  coucher de sa mre, puis s'vanouir aussitt. Ce phnomne,
dit-il, eut lieu sans doute pour prouver que son intelligence brillerait
comme ces flammes, et que lui serait semblable  ce feu; qu'il
paratrait pour disparatre bientt, et tonnerait le monde par
l'excellence et l'clat de son gnie; que son loquence serait des
traits de flamme qui clbreraient le Dieu des chrtiens, qui lui-mme
est le vritable feu inspirateur. On a remarqu, en effet, qu' la
naissance ou  la mort des hommes doctes et saints, des signes
extraordinaires se sont produits pour indiquer que c'taient des
cratures  part, qu'il y avait en eux quelque chose de divin, et qu'ils
taient destins  de grandes choses. Pour n'en pas citer d'autres, je
ne parlerai que du grand saint Ambroise. Un essaim d'abeilles se posa
sur sa bouche, s'y introduisit, et en sortant aussitt, s'envola au plus
haut des airs, se cacha dans les nues, et disparut aux yeux de ses
parents et de tous ceux qui taient prsents  ce spectacle.

Nous citons ce fragment sans attacher ni crance ni importance au
phnomne dont il est question, mais seulement pour donner une ide de
l'opinion qu'avaient sur lui les contemporains de Pic de La Mirandole.





PIC DE LA MIRANDOLE.

L'histoire que je vais vous conter, enfants, vous prouvera  quel
bonheur et  quelle renomme peut conduire l'amour de l'tude.

Prs de Modne, en Italie, dans un vieux chteau, vivait, au quinzime
sicle, Franois de La Mirandole, comte de Concordia.

Ses anctres avaient t des princes puissants; ils s'taient fait
redouter de tous leurs voisins, et principalement des Bonacossi:
c'taient des seigneurs de Mantoue qui portaient une haine hrditaire
aux comtes de La Mirandole.

Au moment o commence notre histoire, cette haine n'tait pas teinte.
Des querelles toujours renaissantes l'entretenaient, et Franois de La
Mirandole se tenait constamment sous les armes pour repousser les
attaques du seigneur Bonacossi, qui avait des partisans nombreux dans le
gouvernement de Modne. Le comte Franois avait trois fils: les deux
ans partageaient son humeur belliqueuse; mais le plus jeune, Jean Pic
de La Mirandole, qui n'avait que dix ans, fuyait tous les exercices
tumultueux et passait les heures  tudier auprs de sa mre. Cependant
son pre contrariait ses gots paisibles, et, le traitant durement, lui
disait parfois qu'il serait la honte d'une famille dont tous les
anctres s'taient illustrs  la guerre. Mais l'enfant ne pleurait
point  ces reproches, car il sentait qu'il possdait en lui de quoi se
justifier un Jour.

[Illustration: Pic de La Mirandole tudiant auprs de sa mre]

A dix ans, en effet, il connaissait dj toute la littrature ancienne,
et il composait des vers qu'admiraient avec tonnement tous ceux qui les
pouvaient comprendre. Sa mre aimait  les lui entendre rpter, et
souvent, dans un transport de tendresse et d'orgueil, elle s'criait:
Jean, sans doute, fera de grandes choses!

Donc, sans avoir pu faire partager cette opinion au comte Franois, elle
avait enfin obtenu de lui qu'il laisserait se dvelopper en paix cette
intelligence dont il ne devinait pas l'tendue.

Cependant une nouvelle guerre clata bientt entre les deux familles.
Chacune, en prenant les armes, avait jur de ne les quitter qu'aprs
l'extinction de l'autre. Les combats furent longs et sanglants. Des deux
cts, la valeur tait la mme, et la victoire ne se serait pas dcide
 nombre gal; mais le comte Franois, qui n'tait pas aim, vit se
coaliser contre lui plusieurs princes voisins, et il fut vaincu par
Bonacossi; celui-ci aurait extermin la race entire du comte, si le
gouvernement de Modne n'tait intervenu. Les Mirandole eurent la vie
sauve, mais tous leurs biens furent confisqus et on les exila des tats
de Modne, o on leur dfendit de rentrer sous peine de mort.

Ce fut un jour de grande douleur pour le comte que celui o il fut
chass du chteau de ses aeux, et o il dut aller mendier sur la terre
trangre le pain dur de l'hospitalit; il versa des pleurs de rage en
passant sous la haute porte blasonne de son manoir fodal, et ses fils
ans, forcs de contenir leur indignation contre le vainqueur,
baissaient la tte comme lui en grinant des dents. Leur mre, qui
tenait par la main son plus jeune fils, tait accable d'un dsespoir
morne. L'enfant comprit alors tout ce que sa douleur muette avait de
profond, et il lui dit d'une voix pleine de conviction: Consolez-vous,
ma mre, nous reviendrons un jour, nous ne mourrons pas en exil.

La comtesse avait un frre, prieur d'un couvent prs de Bologne: elle
rsolut d'aller lui demander asile pour sa famille. Frre Rinaldo
accueillit les exils avec tous les gards et tout l'empressement dus au
malheur, et mit  leur disposition une petite villa dpendante du
monastre, o ils trouvrent une vie calme.

Mais le comte et ses fils ans, accoutums au commandement, ne
pouvaient se faire  cette existence humble. Ils se lirent avec
plusieurs gentilshommes des environs; ils allaient chasser sur leurs
terres, prenaient parti dans leurs querelles et tchaient ainsi de
gagner leur amiti pour les dcider plus tard  leur prter des troupes,
afin de reconqurir leur patrimoine.

Jean ne suivait pas son pre et ses frres dans ces excursions; il
restait toujours auprs de sa mre et de son oncle, homme sage, plein de
science et de bont, qui avait pour lui la plus tendre affection et qui
dirigeait ses tudes. L'intelligence de l'enfant grandissait chaque jour
sous un pareil matre, et bientt il surpassa en rudition tous les
religieux du monastre. Il restait des heures entires enferm avec son
oncle dans la vaste bibliothque du couvent, et ils apprirent ensemble
le latin, le grec, le chalden, l'hbreu et l'arabe, et tudirent tous
les ouvrages composs dans les littratures diverses.

Je ne pourrais vous dire, enfants, que de plaisirs, que de joies
compltes ces tudes firent goter au jeune Pic de La Mirandole. Il
vivait ainsi avec tous les peuples anciens, qui venaient tour  tour lui
parler dans leurs idiomes et l'entretenir mystrieusement de leurs
gloires disparues.

Jean tudia aussi les livres saints; il en pntra les mystres et le
sens; puis, lorsqu'il eut approfondi les deux grands codes de nos
croyances, la Bible et l'vangile, il lut les crits que les Pres et
les docteurs nous ont laisss sur ces livres divins, et il possda
bientt dans toute sa plnitude cette formidable science qu'on appelait
alors thologie. Cette science tait en honneur dans les universits de
l'Europe; chaque anne, les plus clbres matres faisaient soutenir des
thses par leurs lves, et ceux qui pouvaient rsoudre les questions
difficiles proposes par leurs matres taient couronns en public.

Jean, quoique absorb par le travail, ne pouvait tre indiffrent aux
chagrins de ses parents. Bien qu'il ne partaget pas les gots de son
pre, il admirait avec respect ce vieux guerrier vaincu, qui brlait de
recouvrer par les armes les domaines de ses anctres, et qui se dsolait
en voyant chaque jour s'loigner son esprance. Un soir, le comte tait
rentr avec ses fils ans, plus mcontent que de coutume; il arrivait
d'un chteau voisin, habit par un seigneur qui lui avait promis plus
d'une fois le secours de ses armes, et qui, somm de tenir sa parole,
venait de lui faire une rponse vasive. De retour dans son habitation,
le comte exhala toute l'amertume de ses penses, s'criant qu'il
aimerait mieux mourir que de vivre plus longtemps dans l'abaissement o
l'infortune l'avait plac. Ses fils ans rptrent ses paroles, et ils
jurrent d'aller se faire tuer dans quelque guerre lointaine plutt que
de languir obscurs. La comtesse, tmoin de cette douleur, versa des
larmes, et son fils Jean tcha de calmer le dsespoir de son pre et de
ses frres. Mais, voyant qu'il ne pouvait y russir et qu'on rpondait
par le sarcasme  ses paroles douces, le noble enfant resta rveur,
rflchissant en lui s'il ne trouverait pas quelque moyen de rendre  sa
famille le bonheur qu'elle n'avait plus.

Tandis que les Mirandole exils se dsespraient ainsi, Fra Rinaldo, le
prieur, entra. Je vous annonce, dit-il, une nouvelle qui sera sans
doute fort indiffrente  plusieurs d'entre vous, mais que Jean
apprendra avec intrt.--Laquelle? dit le jeune Pic accourant vers son
oncle.--L'arrive du professeur Lulle, qui vient pour faire soutenir des
thses de thologie aux lves de l'universit de Modne.--Oh! que je
voudrais bien le voir, s'cria l'enfant; Lulle! Lulle! le plus grand
savant de l'Europe! Oh! mon oncle, ce doit tre un homme bien
merveilleux. Mais, s'apercevant que son admiration nave excitait
l'ironie de ses frres, il se tut; puis il prit en silence une grande
rsolution.

Lorsque le prieur se leva pour sortir, il le suivit, et, ds qu'il put
lui parler sans tmoin: Mon oncle, dit-il, je veux aller  Modne, je
veux voir le professeur Lulle, je veux soutenir une thse devant lui et
faire honneur au nom de mon pre!--Enfant, rpondit Fra Rinaldo, ta
pense est noble et grande; quoique bien jeune encore, je te crois assez
savant pour soutenir une thse devant Lulle, mais comment aller 
Modne? ta famille en est proscrite et elle ne peut y rentrer sous peine
de mort: toi-mme, pauvre enfant! malgr ton ge, tu as t compris dans
cette horrible proscription. Ce serait un acte de dmence d'exposer ta
vie pour un vain dsir de gloire!--Oh! vous ne m'avez pas compris!
s'cria Jean; ce n'est point un dsir de gloire qui m'anime, c'est une
pense meilleure! Et alors il raconta  son oncle ce qui le poussait 
ce dessein; le religieux, touch et convaincu par la sagesse de ses
paroles, lui promit de le seconder. Il fut rsolu qu'on cacherait son
voyage  sa famille, et que ds l'aube il partirait, accompagn d'un
frre lai, sous prtexte de se rendre  un couvent voisin dont le
suprieur dsirait le connatre; mais il prendrait en ralit la route
de Modne, o il arriverait sous le simple nom de Jean, comme un jeune
clerc recommand au clbre Lulle par Fra Rinaldo, lequel avait
autrefois connu ce professeur.

Ayant obtenu cette promesse de son oncle, l'enfant tomba  ses genoux et
le remercia en pleurant d'avoir consenti  son voyage; le religieux le
bnit; puis ils se sparrent. Jean ne put dormir de la nuit: tout ce
qu'il aurait  dire au professeur Lulle s'agitait dans son esprit; la
crainte d'un chec le tourmentait, l'esprance d'un succs l'enflammait.
Enfin, quand le jour parut, il se leva et courut au monastre chercher
son oncle; Fra Rinaldo vint  lui, et ils allrent ensemble auprs de sa
mre. Rinaldo lui ayant reprsent que ce voyage aurait un but d'utilit
pour son fils, elle ne s'y opposa pas, mais elle pleura en le voyant
partir. Le frre Nicolo,  qui taient confis les embellissements du
jardin monastique, et qui avait une affection particulire pour Jean,
fut charg de l'accompagner. Il monta sur une petite mule blanche qui
servait aux frres quteurs du couvent, assez fringante pour les mener
d'un bon pas, et assez douce pour les conduire sans danger. Jean, aprs
avoir embrass ses parents, sauta en croupe derrire Fra Nicolo, et ils
prirent ainsi la route de Modne.

L'enfant avait cach dans son pourpoint la lettre que son oncle lui
avait donne pour le docteur Lulle, et il avait mis dans un sac attach
 sa ceinture toutes les thses de thologie qu'il avait crites; il
savait qu'en les relisant attentivement avant de soutenir celle qui lui
serait propose par le docteur, il pourrait rsoudre hardiment toutes
les questions; son intelligence prcoce avait puis la science de la
thologie comme toutes les autres. Plein de scurit sur ce qu'il aurait
 rpondre, il fit son voyage gaiement et en se livrant  toutes les
distractions de l'enfance; car, chose remarquable; il joignait au plus
grand savoir tous les gots de son ge. Dieu lui avait donn un gnie
qui pntrait tout facilement, et Pic, studieux sans effort, n'tait pas
vieilli d'avance par le travail.

Chemin faisant, il se livra  mille joies folles: souvent, sous
prtexte de soulager sa monture, il mettait pied  terre, et, s'lanant
alors  travers champs, il allait cueillir des fleurs nouvelles pour son
herbier, ou demander aux vendangeurs quelques-unes de ces belles grappes
de raisin dont les ceps, couverts de feuilles, se suspendent aux arbres
en guirlandes vertes. Il rapportait toujours  Fra Nicolo la moiti des
fruits qu'on lui donnait, et il s'amusait  remercier les vendangeurs en
arabe ou en hbreu, ce qui faisait beaucoup rire ces bonnes gens qui ne
le comprenaient pas. D'autres fois, prenant l'avance sur la mule
paresseuse, il courait sur la route  perte de vue; puis, se cachant
derrire un platane, il se drobait aux regards de Fra Nicolo, qui, pour
l'atteindre, avait donn de l'peron  sa pauvre mule. Lorsqu'il avait
bien joui de l'embarras de son guide, Pic reparaissait tout  coup, et
Fra Nicolo, aprs une douce rprimande, l'aidait  grimper sur la
monture, qui reprenait son petit trot.

Ds qu'ils furent arrivs  Modne, Jean, accompagn de Fra Nicolo, se
prsenta chez le docteur Lulle; celui-ci prit la lettre du prieur sans
regarder l'enfant qui la lui prsentait, et la lecture de cette lettre
le disposa d'abord en sa faveur; mais quand il leva les yeux et qu'il
vit cette jeune tte de treize ans, il crut que Fra Rinaldo avait voulu
se moquer de lui en lui parlant de Jean comme de l'colier le plus
clbre de l'Italie; cependant la lettre tait si prcise, et le
porteur y tait si bien recommand, qu'il se dcida  lui adresser
quelques questions pour le mettre  l'preuve. Jean y rpondit avec tant
de nettet et de profondeur que le docteur en fut tout confondu et
l'admit aussitt au concours; les candidats devaient soutenir une thse
de thologie en prsence des magistrats de la ville et de tous les
savants de l'Italie.

Ce jour, si vivement attendu par Jean, arriva; et, au moment o il entra
dans l'amphithtre, il sentit une force d'esprit surnaturelle: Dieu
semblait avoir doubl son intelligence pour la faire triompher.

Le podestat de Modne tait assis sur un fauteuil couvert de pourpre,
d'o il dominait toute l'assemble. Parmi les hauts seigneurs qui
l'entouraient, Jean reconnut tout  coup Bonacossi, l'ennemi de sa
famille; sa prsence l'enflamma d'une nouvelle ardeur, et il rsolut de
rendre au nom de son pre l'clat dont on l'avait dpouill.

La salle tait remplie; on se pressait dans les tribunes, et le docteur
Lulle, couvert de sa longue robe noire borde d'hermine, tait mont
dans sa chaire. En face de lui se tenaient debout les six lves qu'il
allait interroger; ils taient aussi vtus de robes noires, mais sans
hermine. Parmi eux, le jeune Pic de La Mirandole attirait tous les
regards et excitait l'tonnement. C'tait un spectacle extraordinaire,
en effet, que de voir cet enfant  la chevelure blonde, aux joues roses
et fraches, aux yeux vifs et candides, couvert d'une robe doctorale et
prt  soutenir une thse de thologie. L'enfant, un peu embarrass par
tous ces regards, tenait la tte baisse et coutait attentivement les
rponses que les autres lves faisaient aux argumentations du docteur.
Quand leur examen fut fini, et que son tour arriva, Pic leva les yeux
avec assurance sur le docteur Lulle qui l'interrogeait, mais, dans ce
mouvement, son regard se porta vers une des tribunes publiques, et il
fut prs de laisser chapper un cri en reconnaissant sa mre au milieu
de la foule, sa mre qui avait devin, puis arrach la vrit  Fra
Rinaldo sur l'absence de son fils, et qui tait accourue  Modne pour
mourir avec lui, s'il tait reconnu par leur ennemi. Le jeune savant
comprima l'motion qui l'avait saisi, et il rpondit avec une loquence
entranante  tous les points de science poss par le docteur. Celui-ci,
tonn d'une pareille supriorit, tchait de prendre en dfaut cette
haute intelligence; mais il multiplia vainement les subtilits de la
scolastique; l'enfant semblait s'y jouer, et Lulle, enfin entran
lui-mme par l'enthousiasme de l'assemble, le dclara digne de la
rcompense promise  celui des six candidats qui soutiendrait sa thse
avec le plus d'clat.

[Illustration: La Mirandole soutenant une thse.]

Jean, conduit par le docteur, s'avanait vers les gradins o taient
assis les magistrats et les princes, quand tout  coup une voix s'leva:
c'tait celle du seigneur Bonacossi, de l'ennemi de sa famille. Le
nom! demandez le nom de cet enfant! criait-il au podestat de Modne;
car son regard haineux venait de reconnatre le fils du comte de La
Mirandole. A ces paroles qu'elle a comprises, la mre, pleine d'effroi,
fend la foule et s'lance auprs de son fils; elle l'entoure de ses
bras, comme pour le dfendre de tout danger. Mais l'enfant intrpide se
dgage de son treinte, et, se plaant devant le podestat, il lui dit
d'une voix forte: Je me nomme Jean Pic de La Mirandole, fils du
seigneur de La Mirandole, comte de Concordia; je sais que ma famille est
proscrite et que nul de nous ne peut rentrer dans ces murs. Je vous
livre ma tte, seigneur Bonacossi; mais je vous demande  vous, podestat
de Modne, la rcompense qui m'est due. Vous le savez, le choix de cette
rcompense m'est laiss. Eh bien! accordez-moi la grce de ma famille,
rendez  mon pre ses biens, ses honneurs et sa patrie; puis faites-moi
mourir, si vous trouvez cela juste!

Mille voix s'levrent pour l'applaudir; tous les coeurs taient
attendris, des larmes coulaient de tous les yeux, toutes les mains
battaient; le podestat lui-mme, mu comme les autres, embrassa le
merveilleux enfant et lui accorda sa grce avec celle de sa famille.
Bonacossi fut contraint de restituer au comte de La Mirandole les
domaines de ses anctres, et cet hritage, perdu par les armes, fut
reconquis par l'loquence de la parole.

Pic de La Mirandole devint l'homme le plus savant de son sicle; il
voyagea dans toute l'Europe; les universits les plus clbres furent
pleines de son nom: celle de Paris lui accorda de grands honneurs, et le
roi de France Charles VIII l'appela son ami.




LES PREMIERS EXPLOITS
D'UN GRAND CAPITAINE


NOTICE SUR BERTRAND DU GUESCLIN.

Bertrand du Guesclin, conntable de France, naquit en Bretagne dans le
chteau de Motte-Broon, prs de Rennes, en 1314. C'tait un enfant
intraitable: les menaces et les chtiments le rendirent plus farouche
encore. Il tait presque difforme; il avait la taille paisse, les
paules larges, la tte monstrueuse, les yeux petits, mais pleins de
feu: Je suis fort laid, disait-il, jamais je ne serai bienvenu des
dames, mais je pourrai me faire craindre des ennemis de mon roi.

A l'ge de seize ans, il s'chappa de la maison paternelle; il se
rfugia  Rennes, et se rconcilia quelques mois aprs avec son pre par
ses brillants faits d'armes dans un tournoi. C'est cet pisode de sa
vie, racont par les mmoires contemporains, que nous avons dramatis.
Depuis cette poque, Bertrand ne cessa de porter les armes et de
s'illustrer; il servit d'abord Charles de Blois dans la guerre de ce
prtendant contre Jean de Montfort, ce qui lui alina l'amiti de ses
compatriotes et le contraignit de passer dans l'arme de Charles V. Il
battit peu aprs le roi de Navarre  Cocherel, et fut lui-mme vaincu et
fait prisonnier, la mme anne, par l'Anglais Chandos,  Auray. Rendu 
la libert, il conduisit en Espagne les grandes compagnies qui
infestaient la France, et ranonna le pape  Avignon pour solder ses
troupes. D'abord vaincu par le prince Noir, prince de Galles et fils
d'douard III, roi d'Angleterre, il revint en Espagne aprs une courte
captivit  Bordeaux, dfit Pierre le Cruel, roi de Castille, et donna
le trne  Henri de Transtamare.

Nomm conntable de France en 1349, il chassa les Anglais de la
Normandie, de la Guienne et du Poitou, et mourut au sige de
Chteau-Randon. Voyant approcher la mort, il prit dans ses mains
victorieuses l'pe de conntable, et il la considra quelque temps en
silence, et, les larmes aux yeux: Elle m'a aid, dit-il,  vaincre les
ennemis de mon roi; mais elle m'en a donn de cruels auprs de lui. Je
vous la remets, ajouta-t-il en s'adressant au marchal de Sancerre, et
je proteste que je n'ai jamais trahi l'honneur que le roi m'avait fait
en me la confiant. Alors il dcouvrit sa tte, baisa avec respect cette
pe, embrassa les vieux capitaines qui l'entouraient, leur dit un
dernier adieu, en les priant de ne point oublier qu'en quelque pays
qu'ils fissent la guerre, les gens d'glise, les femmes, les enfants et
le pauvre peuple n'taient point ses ennemis. Et il expira le 13
juillet 1380, g de soixante-six ans, en recommandant  Dieu son me,
son roi et sa patrie. L'arme poussa des cris de dsespoir. Charles V
ordonna qu'il ft inhum  Saint-Denis, dans la spulture des rois et
tout auprs du tombeau qu'il avait fait prparer pour lui-mme. Neuf ans
aprs, Charles VI ordonna pour du Guesclin de plus grandes funrailles,
les princes, les grands seigneurs du royaume et le roi mme y
assistrent.


PERSONNAGES.

Le comte DU GUESCLIN.
La comtesse DU GUESCLIN.
BERTRAND. }
OLIVIER.  } leurs fils.
JEAN.     }
Le chevalier de LA MOTTE, leur oncle.
La chtelaine de LA MOTTE, leur tante.
RACHEL, femme juive, nourrice de Bertrand du Guesclin.

La scne se passe d'abord au chteau du pre de du Guesclin;
puis  Rennes.




LES PREMIERS EXPLOITS
D'UN GRAND CAPITAINE.


PREMIER TABLEAU.

Le thtre reprsente une salle  manger gothique; la comtesse du
Guesclin, Olivier et Jean sont  table.


SCNE PREMIRE.

La comtesse DU GUESCLIN, OLIVIER, JEAN, RACHEL, puis BERTRAND.

LA COMTESSE _ Rachel qui rentre_. Vous ne me ramenez pas Bertrand!


RACHEL. Madame, je pense qu'il va rentrer.

LA COMTESSE. Je suis sre que vous l'avez encore surpris se battant ou
luttant avec les petits paysans du village.

OLIVIER. Oh! oui, maman, il aime mieux ces petits vilains que nous.

JEAN. Il dit que nous ne sommes pas assez forts; nous sommes trop sages
pour lui.

RACHEL. Ah! Jean, vous accusez votre frre qui n'est pas l; c'est mal.

LA COMTESSE. Mais vous, nourrice, vous le justifiez toujours.

RACHEL. Madame.... c'est que....

LA COMTESSE. Enfin, o est-il?

RACHEL. Madame, il chasse  coups de cailloux les hirondelles niches
dans les mchicoulis du chteau.

OLIVIER, _se levant et s'approchant d'une fentre_. Voyons si c'est
vrai.... Oh! le voici qui rentre, il a le visage en sang, les habits
dchirs.

JEAN, _s'approchant  son tour de la fentre_. Il est plus laid vraiment
qu'un bohmien.

LA COMTESSE. Ah! quel enfant! je n'en aurai jamais que du chagrin!

BERTRAND, _entrant_. J'en ai mis trois par terre. J'ai faim:  manger.

LA COMTESSE. Non, vous ne mangerez pas, et vous serez au pain et 
l'eau. Vous tes la honte de la famille, mchant, sans esprit....
sans....

BERTRAND. Moi, ma mre? je suis fort.

LA COMTESSE. Le chapelain se plaint de vous; vous ne savez pas lire
encore.

BERTRAND. Dois-je me faire moine, pour passer mon temps sur des
parchemins? Est-ce avec une plume qu'on peut pourchasser les Anglais?

RACHEL. Voyez, matresse, quelle forte pense s'agite dj dans cette
jeune tte.

LA COMTESSE. Non, non, Rachel, il n'y a rien de bon en lui; il oublie la
noblesse de son sang; il se mle  des serfs.

BERTRAND. Les Anglais sont nos serfs aussi, et, si je bats aujourd'hui
les petits vilains, cela me donne l'esprance que je battrai plus tard
nos ennemis. Mais j'ai bien faim! laissez-moi me mettre  table.

LA COMTESSE. Non, sortez d'ici.

BERTRAND. Moi, l'an, je serai chass de votre table et les cadets y
resteront? non, par Dieu!

RACHEL. Oh! madame, un peu de bont pour lui, cet enfant est destin....

LA COMTESSE. Oui....  faire le malheur de sa mre.

RACHEL, _rvant_. Qui sait?

BERTRAND. N'est-ce pas, nourrice, que je serai un preux?

RACHEL. Donne-moi ta main.

LA COMTESSE. Je crois que vous tes folle, nourrice.

RACHEL. Oh! madame, cette petite main est un grand livre o je lis bien
des choses.

LA COMTESSE. Et qu'y lisez-vous?

RACHEL. Laissez-moi me recueillir. (_Elle tient la main de Bertrand et
l'examine attentivement_.) Voyez, madame, ces lignes sont belles! voil
le courage, la force, l'hrosme, le dsintressement. Il illustrera sa
famille et sa patrie. Je vois Bertrand se montrer dans les tournois, je
le vois vaincre les chevaliers. Bertrand grandira, Bertrand deviendra
l'ami de son roi; il sera fait conntable. Sa vie sera une longue suite
de prouesses; il y a d'autres choses encore.... mais il sera brave
surtout.

BERTRAND. Oh! oui, je serai brave, je le jure par tous les saints.

LA COMTESSE. Tu es folle, nourrice; par tes sottes flatteries, tu le
rends plus indocile. Allons, emmenez-le.

BERTRAND. Ma mre! ma mre! laissez-moi m'asseoir  votre table,  la
place qui m'est due.

LA COMTESSE. La place qui vous est due?... (_Elle rit_.) Allons, sortez.

BERTRAND, _furieux_. Eh bien! oui, je sortirai; mes frres sortiront
aussi. Si je suis laid, je suis fort, et je vais vous le prouver.

(Il se jette sous la table, la renverse et pousse brusquement ses
frres.)

LA COMTESSE. Misrable enfant! il a bris toute ma vaisselle et renvers
mon grand hanap de Hongrie.... Hol! qu'on appelle son pre pour le
chtier!...

BERTRAND. Oh! je m'en vais; les manants que j'ai battus ne me refuseront
pas du pain.

_(Il sort; Rachelle suit.)_


SCNE II.


LE COMTE, LA COMTESSE, OLIVIER, JEAN.

LE COMTE, _entrant_. Quel est ce vacarme? qui a renvers la table et
tout bris?

LA COMTESSE. Encore une fureur de Bertrand.

LE COMTE. Il faut user de chtiments. Je mettrai une bride de fer  ce
caractre que rien ne peut dompter. O est-il?

LA COMTESSE. Encore avec les petits paysans.

LE COMTE. Je vais le chercher.

OLIVIER ET JEAN. Mon pre, nous vous suivons.

(Ils sortent.)


SCNE III.


LA COMTESSE, seule.

LA COMTESSE. Mon Dieu! est-ce comme un chtiment que vous m'avez donn
ce fils? Est-ce pour humilier mon orgueil que vous l'avez cr si peu
digne de ma tendresse? Mais son me est-elle aussi disgracie que son
corps? Il a parfois cependant des mouvements gnreux. Changera-t-il?
Dois-je croire  la prdiction de sa nourrice? Oh! mon Dieu! faites
qu'elle se ralise, et mon coeur de mre lui sera rendu.... Mais voici
son pre qui le ramne.


SCNE IV.


LA COMTESSE, LE COMTE, BERTRAND.

LE COMTE. Oh! cette fois je ne pardonnerai plus.

BERTRAND. Il faut bien que j'apprenne  me battre.

LE COMTE. Apprenez d'abord  m'obir. (_A la comtesse_.) Croiriez-vous
que je l'ai trouv prs du pont-levis,  moiti nu; luttant avec le
fils d'un bouvier? Tenez, il porte les marques de cet indigne combat.

LA COMTESSE. Bertrand, vous oubliez que votre pre est un gentilhomme.

LE COMTE. Je le lui rappellerai; et cette fois la leon sera forte:
quatre mois de prison dans la tour.

BERTRAND. Je me repentirais plutt si vous me pardonniez.

LA COMTESSE. Essayons.

LE COMTE. Non, je ne veux pas que mon fils dshonore son sang. Je vais
l'enfermer dans le donjon, et,  moins qu'il n'ait des ailes, il ne
m'chappera plus.

BERTRAND. La tour ft-elle aussi haute que les clochers de Dinan, je
trouverai bien le moyen d'en sortir. Je veux tre libre.


DEUXIME TABLEAU.

Le thtre reprsente l'intrieur d'une maison,  Rennes.


SCNE PREMIRE.

LE CHEVALIER de LA MOTTE, LA CHTELAINE sa femme, assise et brodant.


LE CHEVALIER, _lisant_. Cette lettre est de votre soeur, la comtesse du
Guesclin. Elle vous crit que son fils an lui donne du chagrin, qu'il
a fui de la maison paternelle.

LA CHTELAINE. Ils n'en feront jamais rien de ce petit misrable-l.

LE CHEVALIER. Ma foi, ils en auraient pu faire un bon soldat; cela
vaudrait mieux que d'en faire un vagabond.

LA CHTELAINE. Vous blmez donc ma soeur?

LE CHEVALIER. Certainement; et si Bertrand tait mon fils, j'aurais
cherch  diriger son caractre au lieu de le faire plier.

LA CHTELAINE. Vous lui auriez inspir votre passion pour les armes,
cette passion qui vous conduit  la gloire, mais qui fait le malheur de
ceux qui vous aiment. Voil ce que redoute sa mre, et moi je le redoute
comme elle, et j'approuve sa svrit.

LE CHEVALIER. Et si Bertrand vous demandait asile, vous ne le recevriez
pas?

LA CHTELAINE. Non, je le renverrais  son pre et  sa mre; ce sont
eux qui doivent le gouverner.


SCNE II.

BERTRAND, LA CHTELAINE, LE CHEVALIER.

BERTRAND, _du dehors_. Je vous dis que j'entrerai, moi; quoique j'aie de
mchants habits, je suis noble, et je ne souffrirai pas que des valets
me barrent le chemin.

(Il brandit un bton et s'lance dans la chambre.)


LA CHTELAINE. Quoi! le fils de ma soeur! Quel dshonneur pour sa
famille!

LE CHEVALIER. Oh! c'est toi, mon bon petit diable de neveu, toujours le
mme, toujours ferrailleur.

BERTRAND. Mon oncle, je viens vous demander asile.

LA CHTELAINE. Asile, quand vous faites mourir voire mre de douleur?
Allez demander pardon  vos parents.

BERTRAND. Vous voulez donc que j'aille m'hberger chez des trangers?

LE CHEVALIER. Non, ma maison ne te sera pas ferme. Mais pourquoi et
comment as-tu quitt le chteau de ton pre?

BERTRAND. Pourquoi? parce qu'on m'y retenait prisonnier depuis deux mois
au pain et  l'eau, que j'avais besoin de l'air du bon Dieu et d'une
nourriture plus substantielle. Comment? cela va vous faire rire. Au lieu
de m'envoyer mon pain et mon eau par ma bonne nourrice Rachel, qui
m'aurait consol en me contant des histoires de chevalerie, on me les
faisait apporter par une vieille et mchante sorcire qui jamais ne
manquait en entrant de fermer la porte du donjon, dont la clef tait
suspendue  sa ceinture. Un jour donc je rsolus de lui enlever cette
clef. Je savais que mon pre et ma mre taient absents, et lorsque la
vieille entra, je m'lanai sur elle, je l'assis, sans lui faire de mal,
sur la paille qui me servait de lit; je l'enchanai avec mon drap
contre un des barreaux de la fentre, et, pour l'empcher de crier, je
lui mis, en guise de billon, ma ceinture sur la bouche. Puis, lui
volant la clef, j'ouvris la porte, sautai l'escalier, et me voil.

LE CHEVALIER, _riant_. Ha! ha!

LA CHTELAINE. Quel scandale!

BERTRAND. Ecoutez. Pour fuir il me fallait une monture: j'aperois dans
la campagne un laboureur; je cours  la charrue, j'en dtelle une
jument, j'enfourche, je pique des deux, malgr les cris et les
lamentations du rustre bahi, auquel je rponds par des clats de rire,
et, sans selle ni bride, j'ai galop jusqu' Rennes. Maintenant,
hbergez-moi, car j'ai grand apptit et suis fort las.

[Illustration: Du Guesclin s'chappant de la tour.]

LE CHEVALIER. Viens donc changer d'habits et te mettre  table; puis
nous parlerons de ce que tu as  faire; je te donnerai des conseils.

BERTRAND. Merci, cher oncle! N'est-ce pas que vous m'apprendrez  faire
des armes?

LA CHTELAINE. Votre indulgence achvera de le perdre.


SCNE III.

Une place publique devant la maison du chevalier de La Motte.


BERTRAND, seul.

BERTRAND. Comme mon oncle est bon pour moi! Il m'a montr ses chevaux et
ses armes. Oh! ses armes, qu'elles sont belles! Je serai heureux ici!
Ma tante me gne bien un peu; n'importe, je lui obirai pour vivre
auprs de mon oncle. Mais quel est ce grand criteau qu'on a plant l?
Si je savais lire.... Une pe et un beau casque  plumes le couronnent;
c'est sans doute quelque prix d'armes. Voil un enfant qui passe; il
saura peut-tre ce que cela veut dire. (_L'appelant_.) Mon ami, qu'y
a-t-il sur cet criteau?

L'ENFANT. Il y a qu'aujourd'hui, dans une heure, commencera sur cette
place une grande lutte, et que le prix du vainqueur sera cette belle
pe et ce beau casque  plumes.

BERTRAND. Oh! si je pouvais les gagner!

L'ENFANT. Non, vous tes trop jeune.

BERTRAND. Trop jeune! je suis plus fort que tous les Rennois! (_Se
parlant  lui-mme_) Mais comment faire pour chapper  ma tante? Elle
va m'appeler pour l'accompagner  vpres, et avant une heure la lutte
commence.... Je ne serai pas l.... Un autre aura le prix!... Mon Dieu!
mon Dieu! c'est bien cruel pourtant de renoncer  cette pe qui est l
brillante au-dessus de ma tte.... Je l'aurais gagne, j'en suis sr.


SCNE IV.

BERTRAND, la chtelaine de LA MOTTE.


LA CHTELAINE, _de la porte de sa maison_. Bertrand! Bertrand! toujours
dans la rue!... Que faites-vous l?

BERTRAND. Ma tante, je regardais cette pe; voyez, on dirait qu'elle me
regarde. Son acier poli brille comme des yeux.

LA CHTELAINE. Vous ne pensez jamais qu'aux armes et aux combats.
Bertrand, c'est aujourd'hui le saint jour du dimanche, venez  l'glise,
et priez Dieu qu'il vous change.

BERTRAND, _ part_. Oh! oui, je vais le prier de me donner le casque.

LA CHTELAINE. Portez mon livre, et suivez-moi.

BERTRAND. _dans l'glise_. Ma tante, laissez-moi vous attendre ici, sous
le portail.

LA CHTELAINE. Non, venez vous agenouiller dans la chapelle.

BERTRAND, _ part_. Oh! je le vois, je ne pourrai pas m'chapper.

LA FOULE. _du dehors_. La lutte, la lutte commence; accourez, lutteurs!

BERTRAND. Comment prier en entendant ces cris?

LA FOULE. La lutte, la lutte commence; accourez, lutteurs!

BERTRAND. Je n'y tiens plus.... ma tante baisse la tte....
Profitons....

(Il s'lance hors de l'glise.)


SCNE V.

Une salle intrieure de la maison du chevalier.

LE CHEVALIER, LA CHTELAINE.


LE CHEVALIER. Calmez-vous, ce sont des traits de jeunesse, mais son
coeur est bon.

LA CHTELAINE. C'est un rebelle, un ingrat, un petit misrable.
S'chapper de l'glise pour aller lutter avec la populace!...

LE CHEVALIER. Un peu d'indulgence, et songeons d'abord  savoir ce qu'il
est devenu.


SCNE VI.

LES MMES, UN DOMESTIQUE, puis BERTRAND port par deux serviteurs.


UN DOMESTIQUE. Messire Bertrand a t bless.

LE CHEVALIER. Pauvre enfant! (_Bertrand parat_.) Eh bien? te voil tout
clopp; il t'est arriv malheur?

BERTRAND. Dites bonheur! Je les ai tous terrasss. Mon gratignure
gurira, mais le prix me reste. Voyez le beau casque, la belle pe.

(Il brandit le casque  la pointe de l'pee.)

LE CHEVALIER. Est-il heureux!

LA CHTELAINE. Il faut pourtant qu'il soit puni de sa dsobissance.

LE CHEVALIER. Eh bien! je vais lui infliger une grande punition: dans
huit jours c'est le tournoi de Rennes; il n'y assistera pas.

BERTRAND. Vous tes dur, mon oncle.


TROISIME TABLEAU.

Grande place publique  Rennes; les maisons sont tendues de tapisseries,
les fentres encombres de spectateurs; des gradins entourent la place.
On aperoit sur une estrade toute la famille des du Guesclin.


SCNE PREMIRE.

LA COMTESSE, le comte DU GUESCLIN, OLIVIER et JEAN, leurs fils, la
chtelaine de LA MOTTE, RACHEL, puis BERTRAND, la foule.

OLIVIER. Ah! maman, quel plaisir nous allons avoir! le tournoi va
commencer.

JEAN. J'aperois mon pre sur son beau cheval blanc.

RACHEL, _ la comtesse_. Comme mon pauvre Bertrand serait joyeux s'il
tait ici!... et vous l'avez priv de ce plaisir.... Oh! madame, vous
tes bien svre. Matresse, faites-lui grce, laissez-lui voir ce
tournoi, et il changera.

LA COMTESSE. Ma bonne Rachel, tu juges mal mon coeur de mre; je
dsirerais revoir l'enfant prodigue, mais sa tante m'a appris qu'il
tait incorrigible.

LA CHTELAINE. Oui; vous n'en obtiendrez jamais rien par la douceur.

LA COMTESSE. En songeant  ce qu'il doit souffrir, je voudrais lui
pardonner.

LA CHTELAINE. Il n'est plus temps; le tournoi commence.

LES HRAUTS D'ARMES. Le tournoi s'ouvre; trompes, sonnez; bannires,
dployez-vous!

JEAN. Voil mon pre qui s'avance un des premiers.

OLIVIER. Voil aussi, mon oncle de la Motte; il se range de son ct.

LA CHTELAINE. Quel est ce chevalier qui vient de franchir la barrire?

OLIVIER. Comme il est mal quip!

JEAN. Quel mchant genet il monte! on dirait un des chevaux de la ferme.

DES VOIX, _dans la foule_. Faites sortir du champ clos ce discourtois
chevalier.

BERTRAND. (_Il est mont sur un vilain cheval et couvert d'une mauvaise
armure_.) Moi, sortir! non, jamais! Oh! quelle humiliation!... mais mon
oncle est bon, il aura piti de ma dtresse. Je vais me faire connatre
 lui.

LA FOULE. Qu'il sorte! qu'il sorte!

BERTRAND, _s'approchant de son oncle_. Noble chevalier....

LE CHEVALIER. Quoi! c'est toi, Bertrand!

BERTRAND. Oui, c'est moi, bon oncle! je n'ai pu y tenir: je me suis
chapp par une fentre.

LE CHEVALIER. Quoi! au pril de ta vie?

BERTRAND. Eh! que fait la vie? c'est la gloire qu'il me faut.... Vous
voyez qu'on veut me chasser, mon oncle, ne me refusez pas un de vos
chevaux et une de vos cuirasses. Songez qu'un du Guesclin ne doit pas
sortir d'un tournoi sans avoir rompu une lance avec honneur.

LE CHEVALIER. Mais on ne te connat pas.

BERTRAND. Eh bien! on apprendra  me connatre aujourd'hui.

LE CHEVALIER. Allons! qu'il soit comme tu le dsires. (_Appelant un
cuyer._) Armez ce jeune homme.

BERTRAND. Merci, merci!

LE COMTE, _s'approchant du chevalier._ Quel est ce combattant?

LE CHEVALIER. Je l'ignore; mais il a l'air plein de bravoure, et je
viens d'ordonner qu'on lui donne un autre quipement.

(Bertrand reparat brillamment arm.)

LA FOULE. Bravo! bravo!

LE HRAUT. Fermez la barrire, le tournoi commence.

BERTRAND. Oh! je serai vainqueur.

(Il met la lance en arrt et attaque un chevalier.)

LE CHEVALIER. Quel dmon! le voil aux prises avec le plus brave!

LA COMTESSE, _du gradin o elle est assise avec sa famille et regardant
Bertrand._ Quelle intrpidit!

RACHEL. Madame, c'est le mme qui tout  l'heure tait si mal vtu.

[Illustration: Du Guesclin renverse un chevalier]

OLIVIER. Quels coups de lance il donne!

JEAN. Comme il est beau  prsent! comme il se sert bien de ses armes!

LA CHTELAINE. Sans doute il ne veut pas tre connu, car il garde
toujours sa visire baisse.

LE CHEVALIER. Courage, chevalier inconnu! bravo! bravo! (_Bertrand
renverse le chevalier qu'il combat, aprs avoir tu son cheval._) Gloire
au vainqueur! qu'il lve sa visire et salue les dames!

UN HRAUT. Non, ce jeune chevalier veut combattre encore et sans montrer
son visage.

LA FOULE. Qu'il combatte! qu'il combatte!

LE CHEVALIER, _ part_. Oh! je brle de t'embrasser, mon brave neveu!

LE COMTE. Je n'ai jamais vu de meilleure lance, par saint Georges.

BERTRAND, _reconnaissant son pre_. Quelle voix! est-ce un rve? oui,
c'est lui, je le reconnais  son cu; je dois le fuir jusqu' ce que le
tournoi soit termin, et je ne le puis, pourtant.

LE COMTE. Je voudrais bien rompre une lance avec vous.

LE CHEVALIER. Excusez-le, il est bless, peut-tre.

LE COMTE. Non, tout chevalier qui est encore sur ses triers ne doit pas
refuser le combat. Je le dfie, je l'attaque, il faudra bien qu'il me
rponde.

(Il poursuit Bertrand, qui cherche  fuir.)

BERTRAND. En plein tournoi! en plein tournoi!... Mais non, je ne dois
pas me battre contre mon pre.

LA FOULE. S'il refuse le combat, honte  lui!

BERTRAND. Oui, je le refuse.

LA FOULE. Honte  lui! honte  lui!

LE CHEVALIER. Il vient de vous prouver pourtant qu'il avait du courage.

BERTRAND. Et je saurai le leur prouver encore. Dfendez-vous, chevalier.

(Il attaque un chevalier qui entre dans la lice.)

LE COMTE. Mais pourquoi m'a-t-il refus le combat?

LE CHEVALIER. Nous le saurons quand il se fera connatre.

BERTRAND. Rendez-vous, chevalier!

(Il renverse son adversaire dans la poussire.)

LA FOULE. Honneur! honneur  l'inconnu!

LA COMTESSE, _de sa place_. Oui, oui, qu'il vienne recevoir le prix!

BERTRAND. Oh! ma mre m'applaudit aussi sans me connatre! C'est devant
elle que je vais lever ma visire; quelle joie si elle me pardonne! _Il
s'approche du gradin o est sa mre, le comte du Guesclin et le
chevalier de La Motte le suivent: il s'incline_.) Noble comtesse du
Guesclin, c'est pour vous que j'ai combattu; daignerez-vous m'avoir en
grce?

(Il se dcouvre.)

LA COMTESSE. Bertrand!... mon fils!...

RACHEL. Mon pauvre Bertrand!

LE COMTE. Viens que je t'embrasse, mon noble fils. le chevalier. Il sera
l'orgueil de votre race, sire comte.

RACHEL. Et celui de la France, croyez-en la devineresse.

TOUS. Oh! nous n'en doutons plus.

BERTRAND. Ma bonne mre, pardonnez-moi les chagrins que je vous ai
donns.

LA COMTESSE. Je suis trop heureuse pour m'en souvenir.

LE HRAUT. Le prix du tournoi est  Bertrand du Guesclin.

LE COMTE, _embrassant son fils_. Sois toujours brave, mon enfant! aime
ton roi et crains ton Dieu.




RANON DU GNIE


PERSONNAGES.

FRANCESCO LIPPI, mtayer des environs de Florence,
pre de Filippo.
RITA, femme de Francesco.
FILIPPO LIPPI, leur fils, enfant de dix ans.
STELLA, sa soeur.
BRUTACCIO, chef de brigands.
BUONAVITA, brigand.
Troupe de brigands.

La scne se passe d'abord au pied des Apennins, prs de Florence, puis
sur les Apennins,  l'entre de la caverne des brigands.


NOTICE SUR FILIPPO LIPPI.

Filippo Lippi, peintre, naquit  Florence en 1412. Ds son enfance, il
montra de rares dispositions pour la peinture. Il entra comme novice
dans le couvent des Carmes, o Masaccio venait de terminer d'admirables
fresques. Chaque jour on le trouvait en contemplation devant ces grandes
peintures. Bientt il se mit  les copier, et en peu de temps il sut
tellement s'approprier la manire de ce matre, qu'on le regarda comme
son rival et son successeur. Entran par ses succs, il rsolut de
quitter le couvent. Son enfance et sa vie furent pleines d'aventures. A
dix-sept ans, mont sur un bateau avec quelques amis, il s'tait trop
avanc en mer; il fut pris par des corsaires barbaresques et emmen en
Afrique, o il devint esclave. Mais l encore son talent lui fit
accorder sa libert. Conduit  Naples, il y excuta plusieurs fresques,
puis vint  Florence, o il peignit son plus beau tableau, _le
Couronnement de la Vierge_, grande composition o sont groupes de
nombreuses figures. L'auteur s'y est reprsent sous la figure d'un
adorateur; devant lui est un agneau soutenant cette inscription: _Is
perfecit opus_. Ce tableau frappa tellement Cosme de Mdicis, qu'il
conut pour Lippi une estime et une amiti dont il ne cessa de lui
donner des preuves. Lippi excuta de grands travaux  Florence, 
Spolette,  Padoue,  Fiesole, etc. Le Louvre possde deux beaux
tableaux de ce peintre, une _Madone_ et le _Saint-Esprit prsidant  la
naissance de Jsus-Christ_. Filippo Lippi mourut  Florence, en 1466,
g de cinquante-sept ans.




LA RANON DU GNIE.


SCNE PREMIRE.

Le thtre reprsente l'intrieur de la ferme de Francesco.

FRANCESCO et RITA.


FRANCESCO, _entrant tout haletant_. Femme, me voici de retour de la
ville. Je suis accabl de fatigue.

RITA. Apportes-tu du moins quelque bonne nouvelle?

FRANCESCO. Eh! non; une bonne nouvelle m'aurait fait oublier la marche,
et je ne me plaindrais pas.

RITA. Que t'ont dit ces messieurs du tribunal?

FRANCESCO. Ce qu'ils disent si souvent au pauvre quand il demande
justice: qu'il faut d'abord dposer de l'argent pour les premiers frais,
et puis qu'on fera des poursuites.

RITA. C'est une horreur! dposer de l'argent pour qu'on arrte ces
brigands qui dvastent le pays, qui enlvent nos bestiaux et nous
dpouillent de tout! Mais  qui nous adresserons-nous, si l'autorit ne
nous protge pas? Il faudra donc fuir ce canton, abandonner l'hritage
de ton pre et chercher  vivre ailleurs?

FRANCESCO. J'ai dit tout cela aux gens de la justice. Je leur ai racont
comment l'autre jour, tandis que notre petit Filippo gardait le troupeau
au pied des Apennins, des brigands fondirent sur la plaine et
profitrent du moment o l'enfant s'tait loign pour s'emparer de nos
plus beaux agneaux et de nos jeunes chevreaux. Heureusement les mres
taient  la bergerie, sans cela nous tions ruins.

RITA. Plus heureusement encore, Francesco, notre fils n'tait pas l;
car il serait tomb entre les mains des brigands, et peut-tre
l'auraient-ils tu.... La sainte madone l'a protg.

FRANCESCO. Voil comme tu excuses toujours sa paresse, Rita. Si Filippo
n'avait pas quitt le troupeau, il aurait appel au secours en voyant
venir les brigands; je serais accouru, et nous n'aurions rien perdu.

RITA. Je l'ai grond comme toi, Francesco; je lui ai recommand d'tre
plus attentif. Mais, tu le vois, notre fils ne peut se soumettre 
garder les bestiaux,  labourer la terre; il aime  tre seul, et,
aussitt qu'il pense qu'on ne le voit pas, il s'amuse  tracer sur la
terre des figures d'hommes, des arbres, des moutons. Peut-tre notre
enfant est-il destin  une autre existence que la ntre.

FRANCESCO. Tu es folle, Rita. Voil bien les mres; toujours des ides
d'ambition pour leurs fils.... Et  quoi veux-tu que nous destinions
celui-l? Avons-nous de l'argent pour lui faire donner de l'ducation?
et est-ce au moment o nous sommes dans la misre que tu dois
l'encourager  la fainantise? Mle-toi de ta fille et laisse-moi faire
de Filippo un bon mtayer.

RITA. Calme-toi, mon ami, et confions-nous  Dieu.

FRANCESCO. Aide-toi et le ciel t'aidera. Femme, il faut que nous et
nos enfants redoublions de travail et de courage pour loigner la
misre. Mais o est Filippo? Il est encore couch, je suis sr.

RITA. Non, il est dans l'table  faire la litire des vaches.

FRANCESCO, _appelant_. Filippo! Filippo!


SCNE II

LES MMES, FILIPPO, entrant avec un morceau de charbon  la main, puis
STELLA.


FILIPPO. Mon pre....

FRANCESCO. Que faisais-tu dans l'table?

FILIPPO, _rougissant et baissant la tte_..... Mon pre, je.... je....

FRANCESCO. Ah! tu vas mentir!... Que faisais-tu?

FILIPPO. Eh bien! je cherchais  dessiner sur le mur la grande vache
noire.

FRANCESCO. Et  quoi cela te mnera-t-il, fainant?

(Filippo baisse la tte et ne rpond rien.)

STELLA, _accourant_. Ma mre, ma mre, venez voir; nous avons deux
vaches noires maintenant; Filippo en a fait une seconde, elle marche
prs du mur de l'table, elle mange au ratelier..... Venez! venez!

FRANCESCO. Allons, taisez-vous; c'est assez de folie! Femme, sers-nous 
djeuner, puis nous irons tous au travail.

(Ils se mettent  table.)

STELLA. Elle est bien belle, la vache de Filippo. Mon pre, pourquoi ne
voulez-vous pas la voir?

RITA. Chut! mange tes confitures et tais-toi.

STELLA. Qu'il est bon, ce raisin! Pourquoi ne fais-tu pas comme moi,
Filippo? Vois, je nettoie mon assiette avec de la mie de pain. Il n'en
reste pas de trace.

FILIPPO, _dessinant sur son assiette avec la pointe de son couteau_.
Regarde cela, Stella.

STELLA. Oh! c'est notre petit chat roux. Le voil sur le buffet.
(_Filippo continue  dessiner.)_ Il se gratte l'oreille avec sa patte.

RITA. Je n'oserai jamais laver cette assiette. C'est tout  l'ait le
portrait de notre chat; vois, Francesco.

FRANCESCO, _regardant et riant_. Oh! c'est bien a; je te permets cet
amusement pendant les repas, Filippo; mais je ne veux pas que tu y
songes en gardant les troupeaux.

FILIPPO. C'est malgr moi, mon pre.

FRANCESCO. Tout cela est bel et bon, enfant; mais il faut penser 
gagner ton pain. Allons, pars avec ta soeur, et ne vous loignez pas
trop de la ferme. Vous mnerez patre les vaches et les chvres l-bas
dans cette prairie qui est auprs du bois, et si vous voyez venir
quelqu'un, vous m'appellerez tout de suite; je vais au labour.

(Les enfants sortent.)


SCNE III.

Dans la campagne.

STELLA et FILIPPO menant les troupeaux.


STELLA. Mais comment fais-tu, mon frre, pour inventer d'aussi jolies
choses avec tes doigts?

FILIPPO. Je n'en sais rien, Stella; je ne comprends pas ce qui me donne
le pouvoir de retracer tout ce que je vois, comme l'eau retrace notre
visage quand nous y regardons; mais je suis pouss par un dsir
invincible  toujours reproduire les images qui sont devant moi, soit
avec la pointe de mon couteau sur la pierre, soit avec un charbon sur
les murs, ou bien avec le bout de mon bton sur le sable. Oh! si je
pouvais avoir une de ces grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles
crit notre cur, il me semble que je ferais une madone comme celle qui
est debout sur le matre autel de notre glise.

STELLA. Elle semble vivante, cette madone; on dirait qu'elle marche,
qu'elle va parler.

FILIPPO. Elle te ressemble un peu, ma petite Stella. Mais nous voici
arrivs  la lisire du bois. Garde le troupeau, moi je vais chercher
une de ces pierres molles o mon couteau s'enfonce facilement; puis je
reviendrai dessiner ton portrait.

STELLA. Tu dsobis  notre pre, Filippo; ne t'a-t-il pas dit de ne
t'occuper que de nos bestiaux?

FILIPPO. Ne seras-tu pas contente, ma petite soeur, de voir ton portrait
sur une pierre, comme tu as vu tout  l'heure celui de notre chat sur
une assiette?

STELLA. Oh! oui, cela me fera plaisir.

FILIPPO. Eh bien! attends, je vais revenir. N'aie pas peur et garde le
troupeau.

STELLA. Ne reste pas longtemps loin d'ici.

(Filippo s'enfonce dans le bois, ramasse une pierre, s'assied, et se met
 dessiner.)


SCNE IV.

FILIPPO, seul.


Qu'il est beau, ce paysage qui se droule devant moi! dans le fond les
hautes montagnes, puis les bois, puis le village, et de l'eau qui court!


SCNE V.

STELLA, FILIPPO.


STELLA, _de la prairie_. Au secours! mon frre, au secours!

FILIPPO, _accourant_. Qu'y a-t-il, ma bonne Stella? Je viens te
dfendre.


SCNE VI.

LES PRCDENTS, BRUTACCIO et la troupe de brigands.


BRUTACCIO, lui fermant la bouche. Halte-l, mon brave; vos troupeaux
sont  nous, votre soeur est notre prisonnire, et vous allez nous
suivre aussi: vous vous ferez  la vie des montagnes, et vous finirez
par faire partie de notre bande, si vos parents ne sont pas assez riches
pour payer votre ranon.

FILIPPO. Moi! vivre parmi vous? oh! non, jamais! jamais!

BRUTACCIO, _l'empchant de crier_. Point de mutinerie, point de
mutinerie, enfant! autrement ton dos sentira le bois de ma carabine.
(_Filippo fait un geste menaant._) Allons, qu'on s'en empare.
(_Plusieurs brigands s'emparent de Filippo, qui se dmne entre leurs
bras._) Toi, Buonavita, charge-toi de la soeur.

BUONAVITA, _ Stella_. Petite bergre, n'ayez nulle crainte. Vous
garderez nos vaches dans nos rochers, vous ferez des fromages, vous
taillerez la soupe, et en retour vous serez bien traite.

STELLA. Ma mre! ma mre!

(Ils disparaissent tous dans les Apennins.)


SCNE VII.

Sur un plateau des Apennins, devant l'entre de la caverne des brigands.

FILIPPO, STELLA, puis BUONAVITA.


FILIPPO. Ma pauvre Stella, tu pleures donc toujours?

STELLA. Ils sont si laids, ces brigands, si mchants!.... Si je ne les
sers pas tout de suite quand ils me demandent  boire, ils menacent de
me frapper. Oh! Filippo, comme nous avons souffert depuis huit jours que
nous sommes ici! et penser que cela durera toujours!... Et nos pauvres
parents, ils doivent se dsesprer de ne pas nous voir revenir.... Si
nous ne les voyions jamais....

(Elle sanglote.)

FILIPPO. Ne pleure pas ainsi, Stella; Dieu veillera sur nous.

STELLA. Oh! mon frre, tu es moins malheureux que moi. Les premiers
jours, tu tais bien triste aussi; mais  prsent, tu reprends courage
et tu sembles consol. Tu recommences  dessiner sur les pierres et sur
le sable; cela te distrait.

FILIPPO. C'est vrai, Stella, ce plaisir me suit; les brigands n'ont pu
me le ravir.

(Entre Buonavita.)

BUONAVITA. Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, Stella? N'tes-vous pas
contente dans notre compagnie? Soyez attentive, faites bien notre
cuisine, et nous vous donnerons un beau bonnet  dentelles d'argent.

STELLA. Gardez vos cadeaux, seigneur Buonavita. Mais si vous n'tes pas
mchant, faites ce que je vous ai demand.

FILIPPO. Qu'as-tu demand, Stella?

STELLA. J'ai demand que Buonavita obtnt notre libert du seigneur
Brutaccio: car je ne puis vivre ici.

BUONAVITA. J'ai fait votre commission.

FILIPPO. Et que vous a dit le capitaine?

BUONAVITA. Il m'a dit que vous ne sortiriez jamais d'entre ses mains, si
vos parents ne lui payaient une forte ranon.

FILIPPO. Ils sont trop pauvres!

STELLA. Votre matre est bien cruel; mais vous, ne pourriez-vous nous
rendre la libert?

BUONAVITA. Si je le pouvais, je le ferais, mes enfants; car, puisque
notre compagnie vous dplat, je ne vois pas  quoi bon vous garder de
force.

FILIPPO. Vous tes compatissant, vous! Mais comment, sans y tre
contraint, pouvez-vous donc vivre avec des brigands?

BUONAVITA. Ah! l'habitude fait tout. J'ai t orphelin de bonne heure.
Mon oncle Brutaccio, le chef de notre troupe, m'emmena dans ces
montagnes, et je suis devenu brigand sans m'en douter; mais, je vous le
jure, ma petite Stella, je n'ai jamais tu personne. Boire, rire,
chanter, tre libre et ne rien faire la plupart du temps, telle est ma
vie, ma bonne vie dont j'ai tir mon nom. Je ne vous l'offre pas en
exemple, mes enfants; mais je vous la raconte seulement pour que vous
n'ayez pas peur de moi.

FILIPPO. Eh bien! vous pouvez me faire un grand plaisir, puisque vous
tes bon.

BUONAVITA. Lequel?

FILIPPO. Buonavita, je vous en prie, donnez-moi une de ces belles
planches de bois blanc qui recouvrent les caisses qui sont dans la
caverne.

BUONAVITA. Trs-volontiers. (_Il entre dans la caverne et revient 
l'instant, avec la planche._) Qu'en voulez-vous faire?

FILIPPO. Vous allez voir. (_Il tire un charbon de sa poche et se met 
dessiner un arbre et des moutons qui sont devant lui, puis le fond du
paysage._)

BUONAVITA. Oh! vous avez un fier talent, l'ami; voil l'arbre qui
grandit sous vos mains, le troupeau qui s'anime, les rochers qui se
dressent.... Qui vous a appris tout cela?

FILIPPO. Personne. Est-ce que cela s'apprend? Depuis que je pense, je
reproduis ainsi tout ce que je vois sans savoir comment. Mais ce qui me
tourmente, c'est de ne pouvoir donner des couleurs  mon ouvrage, ces
belles couleurs de la madone de notre glise.

BUONAVITA. Des couleurs! ah! si vous en dsirez, je puis vous
satisfaire. Il y a quelque temps, nous arrtmes sur la route de
Florence un peintre qui allait  Rome. Nous croyions avoir fait une
riche capture en nous emparant d'une cassette ferme qu'il gardait
auprs de lui. Quand nous l'ouvrmes, nous n'y trouvmes que des vessies
de couleurs et des pinceaux de poil.

FILIPPO. Qu'est-ce que cela, des pinceaux?

BUONAVITA. C'est ce qui sert  mettre des couleurs sur un dessin.

FILIPPO. Oh! donnez-moi cette cassette, et je vous aimerai bien.

BUONAVITA. Je vais la chercher.

FILIPPO, _avec joie_. Stella, je vais avoir des couleurs!...

STELLA. Je ne comprends pas ton bonheur, Filippo; moi, je ne serai
contente qu'en revoyant nos parents.

BUONAVITA, _revenant avec la cassette_. Voil, mon ami. Stella, si vous
ne voulez pas tre gronde par Brutaccio, allez vous occuper du dner;
notre chef ne tardera pas  revenir de sa tourne.

(Stella entre dans la caverne.)

FILIPPO, _ouvrant la cassette_. Oh! Buonavita, que ces couleurs sont
belles! Ce sont celles du ciel, de la terre, des roches et des bois.
Mais qui nous apprendra le moyen de les prparer et de les tendre?

BUONAVITA, _tirant une palette de la caisse_. D'abord il faut les
disposer sur cette petite planche, aprs les avoir fondues avec un peu
d'huile que vous prendrez dans cette fiole; puis vous les appliquerez
sur votre dessin avec un pinceau.

FILIPPO, _avec enthousiasme._ Et comment savez-vous cela, Buonavita? Qui
vous a rvl ce mystre? tes-vous donc sorcier?

BUONAVITA. Je ne suis pas plus sorcier que savant, mais j'ai eu le
bonheur de voir travailler le plus grand peintre de l'Italie.

FILIPPO. Le plus grand peintre de l'Italie?

BUONAVITA. Oui, Masaccio! celui qui a retrac les tourments des damns
dans l'glise des Carmes,  Florence.

FILIPPO. Et vous avez vu cet homme, ce peintre, qui est aussi clbre
qu'un prince?

BUONAVITA. Je l'ai vu, et je vais vous conter comment.

FILIPPO. Tout en vous coutant j'essayerai ces couleurs. Les voil
prpares comme vous me l'avez dit. (_Il se met  peindre._) Parlez,
Buonavita, parlez-moi de ce grand Masaccio.

BUONAVITA. Il faut vous dire que mon oncle, trouvant que notre mtier
allait mal sur les grandes routes, s'tait mis en tte, l'an pass,
d'aller enlever le trsor du couvent des Carmes. Il avait une vieille
haine contre les bons frres, qui, disait-il, l'avaient chass de leur
cole pour quelques petites peccadilles, et l'avaient ainsi dtermin 
embrasser la profession de brigand. Bonne profession, ma foi! et dont
mon oncle n'a pourtant pas  se repentir. Mais il parat qu'il y a des
jours o cela le trouble, et il se met alors dans de grandes fureurs,
qui ont toujours pour rsultat quelque expdition hardie. Donc il me dit
l'an pass: Va-t'en reconnatre les lieux, et nous agirons dans la
nuit. Je me rends  Florence, habill comme un honnte paysan, et je
demande le couvent des Carmes. Suivez cette foule, me rpond-on en me
montrant un grand flot de peuple; elle se dirige justement vers l'glise
des Carmes.--Et pourquoi faire? repris-je.--Vous le verrez bien, mon
garon, rpliqua en riant le citadin narquois. Je me mis  la file de
ceux qui marchaient, et bientt je me trouvai comme port dans l'glise.
Tout le monde se prcipitait vers une seule chapelle. Je me glissai aux
premiers rangs. Alors je vis ce qui attirait la multitude, et je fus
prs de laisser chapper un cri d'effroi, moi qui n'ai jamais eu peur de
ma vie. Sur les murs  demi clairs de la chapelle, on voyait des
hommes torturs; leurs traits taient ples et amaigris; leurs yeux
versaient des larmes de sang; leurs dents grinaient; leurs corps se
tordaient, et je croyais leur entendre pousser des gmissements.
Cependant la foule criait autour de moi: Vive Masaccio! et, plein
d'admiration pour cet homme qui avait la puissance de m'pouvanter, je
criai  mon tour: Vive Masaccio! Mais Masaccio, qui tait l devant
nous, continuait  peindre sans se dranger. C'est lui qui sauva, sans
s'en douter, le trsor des Carmes. Je dclarai  mon oncle que je ne
traverserais jamais la nuit cette glise o il m'avait sembl voir la
flamme des damns me saisir. Je fis partager ma terreur  sa troupe, et
l'expdition fut abandonne.

FILIPPO. Buonavita, je veux aller  Florence, je veux voir Masaccio et
devenir son lve.

BUONAVITA. C'est une noble ambition, mon ami.

FILIPPO. Voyez? en suis-je digne?

(Il lui montre ce qu'il vient de peindre.)

BUONAVITA. Mon portrait! si vite! pendant que je vous parlais, vous
l'avez trac, vous lui avez donn la vie! Voil bien mon regard, en
effet, ma moustache noire, ma rsille rouge sur mes cheveux bruns....
Par Masaccio! vous serez un grand homme!


SCNE VIII.

LES PRCDENTS, BRUTACCIO avec sa troupe.


BUONAVITA. Venez voir ceci, Brutaccio, cet enfant est marqu de Dieu:
nous ne pouvons le retenir plus longtemps prisonnier.

BRUTACCIO. Quoi! c'est lui qui a peint ta face de brigand?

BUONAVITA. Oui, lui-mme; un instant lui a suffi pour finir ce portrait.

(Les brigands se rangent autour du portrait de Buonavita.)

TOUS, _admirant le portrait_. C'est un miracle, ma foi!... Vive le petit
Filippo!...

[Illustration: Filippo Lippi vient de faire le portrait de Buonavita]

BUONAVITA. Vous le voyez, mon ami, on crie dj: Vive Filippo! comme le
peuple criait  Florence: Vive Masaccio! c'est d'un heureux prsage.


SCNE IX ET DERNIRE.

LES PRCDENTS, RITA accourant perdue, puis FRANCESCO arm d'une
fourche et d'un pieu.


RITA. Rendez-nous nos enfants, nos pauvres enfants. Nous errons depuis
huit jours dans nos montagnes... Enfin nous avons dcouvert votre
retraite.... Ayez piti d'une mre.... Rendez-moi mes enfants....
(_Apercevant Filippo._) Mon cher fils! (_Elle le presse sur son coeur._)
Mais o est ta soeur, ma douce Stella, ma fille bien-aime?

STELLA, _accourant_. Ma mre! ma bonne mre!

(Elle se jette dans ses bras.)

FRANCESCO, _arrivant et brandissant son pieu_. De par le ciel! si vous
ne me rendez mes enfants, je brise la tte au premier qui s'approche de
moi.

BRUTACCIO, _riant_. Dsarmez cet homme, et amenez-le-moi. (_Les brigands
dsarment Francesco et le conduisent devant Brutaccio._) Vous ne pouvez
rien pour dlivrer vos enfants; vous tes devenu vous-mme mon
prisonnier! vos troupeaux sont  moi, demain je puis dvaster votre
maison et ne pas y laisser pierre sur pierre.... Eh bien! Brutaccio le
brigand n'en fera rien. Je vous rends la libert, car votre fils a pay
votre ranon  tous par son gnie. Emmenez vos bestiaux et prenez cette
bourse, Francesco. Mais ne contraignez plus votre noble enfant  tre
ptre ou laboureur: Dieu l'a cr peintre, il sera la gloire et la
fortune de votre famille. Envoyez-le  Florence auprs de Masaccio; cet
or payera ses tudes.

[Illustration: Les brigands rendent la libert  Filippo Lippi.]

FRANCESCO, _prenant la bourse_. Que Dieu vous bnisse, monseigneur!

BRUTACCIO. On ne bnit pas un brigand, mon ami; mais on peut lui faire
une promesse en retour d'un bienfait.

FILIPPO. Laquelle? j'y souscris d'avance.

BRUTACCIO. Promettez-moi, lorsque vous serez un peintre clbre, de
faire un tableau de la scne que nous venons de mettre en action.

FILIPPO. Je vous le jure!

BUONAVITA. Ce tableau s'appellera la _Ranon du Gnie_.




AMYOT


NOTICE SUR AMYOT.

Jacques Amyot naquit  Melun, 3 octobre 1513. Son pre tait un petit
mercier. Amyot se montra d'abord un enfant indisciplin et quitta ses
parents pour aller  Paris se placer comme domestique. Il fit la route 
pied, s'gara et tomba puis de fatigue. On le secourut et on le fit
conduire  l'hpital d'Orlans. Aussitt rtabli il en sortit avec douze
sous qu'on lui donna et qui furent toute sa ressource  son arrive 
Paris. Sa mre, qui l'aimait tendrement, lui envoyait chaque semaine un
gros pain de Melun pour l'aider  vivre. Il se plaa d'abord  la porte
d'un collge, o il faisait les commissions des professeurs et des
lves. Remarqu pour son intelligence et sa gentillesse, il fut admis
dans l'intrieur du collge et il en devint bientt un des meilleurs
lves. L encore, dans son dnment, il servait de domestique aux
autres lves; ce qui ne l'empchait pas de poursuivre ses tudes avec
ardeur. La nuit,  dfaut d'huile et de chandelle, il tudiait  la
lueur de quelques charbons embrass. Aprs avoir termin les tudes
classiques les plus fortes et achev ses cours sous les plus clbres
professeurs du collge de France, il se fit recevoir matre s arts.
Puis se rendit  Bourges pour y tudier le droit civil. L Jacques
Collin, lecteur du Roi, lui confia l'ducation de ses neveux et lui fit
obtenir une chaire de grec et de latin. C'est pendant les douze annes
qu'il occupa cette chaire qu'il fit la traduction du roman grec de
_Theagne et Charicle_ et commena celle des _Vies des hommes illustres
de Plutarque_. Il ddia les premires Vies  Franois Ier, qui lui
ordonna de continuer cette traduction et lui accorda comme rcompense
l'abbaye de Bellezane. Voulant compulser les manuscrits de Plutarque qui
existaient en Italie, il s'y rendit avec l'ambassadeur de France.
Bientt il fut charg par celui-ci et par le cardinal de Tournon de
porter une lettre du roi Henri II au concile alors rassembl  Trente.
Il s'acquitta si habilement de sa mission qu' son retour  Paris il fut
choisi comme prcepteur des deux fils de Henri II. Tout en faisant cette
ducation il termina sa traduction des Vies de Plutarque qu'il ddia 
Henri II, et commena celle des oeuvres morales du mme crivain qu'il
ne termina que sous le rgne de Charles IX son lve  qui il en fit
pareillement hommage. Ds le lendemain de son avnement au trne, le roi
Charles IX le nomma son grand aumnier. Plus tard, le sige d'Auxerre
tant venu  vaquer, le Roi le donna  son _Matre_, comme il appelait
Amyot.

Quand son autre lve Henri III parvint au trne, il lui conserva toutes
ses charges et le nomma commandeur de l'ordre du Saint-Esprit qu'il
venait de crer. Amyot passa ses dernires annes dans son diocse,
uniquement occup de l'tude et de l'exercice de ses devoirs. Il mourut
 Auxerre le 6 fvrier 1593 dans sa quatre-vingtime anne. Il laissa
200 000 cus de fortune. Il fit don  l'hpital d'Orlans, o il avait
t recueilli quelques jours dans son enfance, un legs de douze cents
cus. Sa traduction de Plutarque est reste la plus estime et la
meilleure que nous ayons en franais.




LE PETIT VAGABOND.


Il faisait un froid rigoureux; toute la campagne tait blanche de givre,
et au loin les toits des maisons et les clochers du village paraissaient
couverts de neige; les arbres comme des squelettes tendaient leurs
branches dcharnes; en place de feuillage il y pendait des glaons. Un
pauvre enfant de treize ans, assez mal vtu, sans bas et chauss de gros
souliers dj vieux, suivait pniblement le chemin  peine trac de
Melun  Orlans; ce n'tait pas une belle et grande route royale comme
aujourd'hui, encore moins un railway conduisant rapidement en quelques
heures de Melun  Paris; il y a prs de trois cents ans de cela, et 
cette poque les chemins qui sillonnaient la France taient de
vritables prcipices creuss d'ornires boueuses, parsems de pierres
et parfois de troncs d'arbres, et dont les tronons rompus cessaient
tout  coup de marquer leurs traces  travers un champ ou  travers un
bois.

Il fallait alors plusieurs jours pour se rendre de Melun  Paris, et le
pauvre enfant, trs-ignorant de la distance, s'tait imagin pouvoir y
arriver le soir mme. On lui avait dit que la Seine coulait de Melun 
Paris, et il avait pens: ce doit tre bien prs, j'y arriverai comme
la Seine y arrive. Quoiqu'il ft parti aux premires lueurs de l'aube et
qu'il et march courageusement tout le jour, la nuit commenait 
tomber qu'il n'apercevait pas encore le clocher d'Orlans. Il pensa
qu'il s'tait gar; mais  qui demander son chemin? par une fatalit
qui lui sembla une juste punition du ciel, il avait march depuis le
matin sans rencontrer ni piton, ni monture; il avait pourtant compt
sur l'assistance publique, car il tait parti sans avoir mis sous ses
petites dents blanches un pauvre morceau de pain. Avec cette insouciance
de l'enfance que les chimres et l'esprance accompagnent, il avait
chemin d'abord gaiement et vite, courant mme pour se rchauffer. Mais
un ventre vide affaiblit les jambes, et bientt il n'tait plus all
qu'au pas, insensiblement il s'tait tran, et enfin il tait tomb
puis sur un buisson, ne reconnaissant plus sa route  travers la neige
qui commenait  tomber et la nuit qui venait. Il poussait des
gmissements entrecoups de ces exclamations: _oh! mon Dieu! oh! ma
bonne mre!_ qui s'chappent toujours de la bouche de l'enfant, et mme
de celle de l'homme qui souffre; car si Dieu est pour nous la protection
d'en haut, une mre est le refuge humain qui, jusqu' la mort, ne nous
manque jamais ici-bas.

[Illustration: Allons, Pierre, trois coups de la gourde  ce petit pour
le secouer]

Donc, le pauvre petit vagabond dans sa dtresse appelait sa mre, sa
mre qu'il avait quitte rsolment le matin sans lui dire adieu.

Comme il se dsesprait et sentait dj le froid engourdir son corps, il
entendit des pas de chevaux qui retentissaient sur la route pierreuse;
il gmit plus fort, esprant qu'on prendrait garde  sa plainte, et en
effet bientt deux montures s'arrtrent auprs de lui. Sur la premire
tait un gentilhomme brillamment quip sous son large manteau, sur
l'autre un domestique arm qui le suivait.

Le gentilhomme aperut  la dernire lueur du crpuscule ce pauvre tre
extnu de fatigue et de faim, Qu'est ceci? dit-il, en le touchant du
bout de son peron; d'o viens-tu? et o vas-tu?

--Je viens de Melun et je voulais aller  Orlans, rpliqua le pauvre
petit, mais mes jambes ne me portent plus et je meurs de faim.

--Ta figure me plat, reprit le gentilhomme; puis, se tournant vers le
domestique: Allons, Pierre, trois coups de ta gourde  ce petit pour le
secouer, puis hisse-le devant moi comme une valise, mon cheval va
mieux que le tien, et, tout en trottant, le petit vagabond me contera
son histoire quand il sera rveill.

Le domestique excuta les ordres de son matre, et bientt les deux
chevaux repartirent au grand trot. Le mouvement et le cordial qu'il
avait aval donnrent  l'enfant une surexcitation qui lui rendit un peu
d'instants toute sa lucidit. Tout en se tenant cramponn  la selle
enfourche par le gentilhomme, il le remerciait avec effusion.

Voyons, pendant que nous sommes forcs d'aller au pas pour gravir cette
mauvaise monte, conte-moi ton histoire et ne mens pas, lui dit le
bienveillant seigneur.

--Oh! je ne fausserai point la vrit, elle est assez triste et honteuse
pour moi; mais je ne vous mentirai pas  vous qui m'avez sauv la vie.

--J'coute.

--Je m'appelle Jacques, je suis le fils d'un pauvre mercier de Melun,
demeurant dans le quartier de l'glise.

--Je suis de Melun et je vois cela d'ici, reprit le gentilhomme,
continue.

--J'ai deux soeurs, mes anes, qui s'occupent avec bon vouloir de
l'industrie de mon pre, tandis que moi je n'ai jamais pu y prendre
got. J'ai ma mre, dont je suis le prfr, et qui, voyant mon grand
amour pour les livres imprims, a fini par me payer l'cole malgr mon
pre, qui voulait me garder chez lui pour travailler de son tat, et
m'appelait un grand paresseux quand il me trouvait  lire. Cette
inclination pour les livres m'est venue tout petit. Quand j'allais le
dimanche  l'glise, durant tous les offices je regardais les beaux
livres des prtres et j'aurais voulu les leur drober. On est comme a
pouss par des instincts qui sont plus forts que nous, et je ne crois
pas que ce soit toujours le diable qui nous les donne. J'ai appris 
lire bien vite et sans savoir comment, et je lis aussi les psaumes
latins et je les comprends un peu. Mais je ne pouvais lire que dans les
livres de l'cole, je n'avais pas un livre  moi, c'tait trop cher. Ma
bonne mre me promettait toujours de m'acheter un beau psautier; mais
les mois passaient sans qu'elle et jamais pu avoir l'argent qu'il
fallait. Mon pre la surveillait de prs et l'empchait de rien mettre
de ct. Il est vrai que nous tions bien pauvres et que le travail de
tous suffisait  peine pour nous faire vivre. Moi seul je ne travaillais
pas, rptait chaque jour mon pre en me brutalisant; il me semblait
pourtant que mon esprit travaillait, mais mes mains se refusaient 
faire l'ouvrage qu'on leur donnait.

Hier, ma mre tait alle avec mes soeurs ptrir et faire cuire  la
boulangerie les grands pains bis que nous mangeons; mon pre fut appel
au dehors pour son petit commerce.

--Garde au moins la boutique, grand fainant, me dit-il, et surtout ne
touche  rien.

Il sortit en me faisant un geste de menace et je me mis sur la porte 
regarder les passants. Tout  coup je vis venir un colporteur, il
vendait des livres et se rendait  l'glise et  l'cole pour en faire
le placement.

Approchez, lui dis-je, et laissez-moi seulement regarder un peu vos
beaux livres, car, comme dit le proverbe, la vue n'en cote rien!

--La vue me cotera mon temps, rpliqua le colporteur, je suis press
et,  moins que tu ne veuilles faire une emplette, je ne dballe pas.

--Dballez, lui dis-je, je puis tout de mme vous acheter un livre. Je
lanai cette premire parole je ne sais comment, et c'est ce qui me
perdit, car, une fois dite, je ne voulus pas me dmentir de peur que le
colporteur ne se moqut de moi. Il entra dans la boutique, dfit son
ballot en toute hte, et me montra un volume des saints vangiles, en
latin, qui me plut beaucoup.

--Cela vaut un cu, c'est  prendre ou  laisser, me dit le marchand;
mais je vois que c'est trop cher pour vous, ajouta-t-il d'un air
narquois qui me mit le diable au corps.

--Attendez un peu, rpliquai-je avec rsolution, et, m'approchant du
tiroir o mon pre tenait l'argent de la vente, je le secouai, l'ouvris
et j'y pris un cu en menue monnaie.

Quand le colporteur eut disparu, je cachai mon livre dans ma chemise;
je tremblais, j'avais peur; je compris que je venais de commettre un
vol.

[Illustration: Cela vaut un cu, c'est  prendre ou  laisser.]

J'aurais voulu rappeler le marchand; mais il n'tait plus temps. Que
faire? mon pre pouvait rentrer d'un moment  l'autre, et je sentais
dj sa colre tomber sur moi comme le tonnerre. Si encore ma mre avait
t l, elle aurait pu me protger, mais en son absence, je me voyais
perdu. Dans ma terreur, je poussai la porte de la boutique, je me mis 
monter en courant jusqu'au haut de la maison, et je me _barricadai_ dans
le petit grenier o je couchais; je m'assis sur mon lit, et, n'entendant
venir aucun bruit, j'eus la curiosit de regarder dans mon livre; je le
tirai de ma chemise et je commenai  lire la belle passion du Christ;
je ne comprenais qu' moiti les mots latins, et je faisais un effort si
grand d'esprit pour les comprendre entirement, que peu  peu j'oubliai
ma mauvaise action, la colre de mon pre, le chtiment qui m'attendait,
j'oubliais tout, except mon livre.

Mais tout  coup des cris, des voix montrent de la boutique; je
compris que mon pre tait rentr et s'emportait contre moi; je devinai
que ma mre cherchait  le calmer sans y russir. Oh! j'aurais voulu en
ce moment tre une souris et qu'un chat me manget. Je cachai le livre
dans ma paillasse et je me cachai sous mon lit. Bientt j'entendis
monter, je crus que c'tait mon pre, et je sentais dj une grle de
coups. Je me rassurai pourtant un peu, je crus our des pas plus lgers
qui m'annonaient ma mre ou une de mes soeurs.

On frappa: C'est moi, c'est Jeanne; ouvre vite, me dit ma soeur ane.
J'ouvris mais je refermai aussitt qu'elle fut entre.

--Il faut dguerpir d'ici, s'cria-t-elle, mon pre veut te tuer, il dit
que tu es un voleur, que tu as pris de l'argent dans le comptoir.

--J'ai pris un cu pour acheter ce livre, lui dis-je, en tirant les
vangiles de ma paillasse.

--Tu n'en as pas moins fait un vol  notre pre, me dit ma soeur
svrement, tu dois te cacher loin d'ici, car notre pre qui te croit 
vagabonder par la ville, a jur que s'il te retrouvait il
t'exterminerait, ou te livrerait  M. le prvt comme un voleur.

Ce mot de voleur rpt me faisait bien souffrir, je vous assure, je me
mis  sangloter.

C'est bien le moment de pleurer, me dit ma soeur. Passe par la cour et
va te cacher chez ton parrain le boucher; ma mre t'y rejoindra ce
soir.

Je plaai mon livre, cause de tout mon malheur, entre ma chemise et ma
souquenille, et je pris la fuite comme ma soeur me l'avait conseill. Je
gagnai bientt la maison de mon parrain le boucher, mais je n'osai y
entrer de peur d'explication et de remontrance, je m'assis sous le
hangar o il rangeait les boeufs, et me sentant l  l'abri et
chaudement je me remis  lire dans mon livre en attendant que la nuit
vnt et permt  ma mre de me rejoindre; je pouvais la guetter d'o
j'tais plac, et quand je reconnus le bruit de ses pas, je me levai
pour aller  sa rencontre. Ma mre, loin de me faire peur comme mon
pre, me semblait un secours du ciel qui m'arrivait; je me jetai  son
cou et je lui racontai en pleurant ce que j'avais fait.

J'tais bien sre, me dit-elle en regardant le livre, que tu n'avais
pas pris cet argent pour mal faire; mais ton pre ne veut rien entendre;
il faudra longtemps pour l'apaiser, et d'ici l o vivras-tu, mon pauvre
enfant? J'ai bien eu l'ide de parler  ton parrain pour qu'il te donne
asile; mais ici ton pre te retrouvera et il arrivera quelque malheur.

--Oui, ma mre, lui dis-je, il faut que j'aille bien loin gagner ma vie,
je veux voir Paris et y apprendre bien des choses dont le matre d'cole
m'a parl.

--Tu es fou, mon petit Jacques, que deviendrait un pauvre enfant comme
toi dans cette grande ville?

Je ne sais pas tout ce que je lui dis pour lui persuader que Paris
serait le paradis pour moi; il me semble qu'un esprit me soufflait mes
paroles pendant que je lui parlais. Il fut convenu qu'elle me confierait
ds le lendemain  des bateliers qui descendaient la Seine de Melun 
Paris, et que chaque semaine elle m'enverrait par eux un grand pain qui
m'aiderait  vivre l-bas.

Mais  propos de pain, tu n'as pas soup, mon pauvre Jacques; tiens,
voil des noix et une galette que j'avais faite pour toi; mange, puis
endors-toi sous ce hangar, puisque tu t'y trouves bien, et demain, au
petit jour, je viendrai te chercher, me dit cette bonne mre.

[Illustration: Tiens, voil des noix et une galette que j'avais faite
pour toi.]

Elle partit, quand j'eus mang je m'endormis sur la litire des vaches,
et je fis un songe merveilleux. Je me voyais dans le palais du roi de
France avec de beaux habits, j'tais en familiarit avec les enfants du
roi, ou plutt ils me traitaient avec respect et m'appelaient leur
_matre_. Ce que cela veut dire, je n'en sais rien; mais j'ai vu de si
belles choses dans ce rve, des monuments de tous genres: palais,
glises, collges, que j'en suis sr je retrouverai  Paris; j'ai
entendu des voix si nombreuses qui m'appelaient, que ce matin  l'aube,
sans bien savoir ce que je faisais, oubliant ma mre que j'allais
dsesprer, je me suis mis  courir sur la route de Melun  Paris.
J'avais tant peur que quelque msaventure ne m'empcht d'accomplir mon
dessein et de voir la capitale, que j'ai ajout  ma mauvaise action
d'hier, celle bien plus mauvaise de quitter ma mre sans l'embrasser.
Dieu m'a dj puni, car sans vous, mon bon seigneur, je serais mort de
froid sur la route et j'aurais t mang par les loups.

--Allons! allons! tu n'es pas aussi vagabond que je le craignais,
rpliqua le gentilhomme, quand l'enfant eut termin son rcit, tu
passeras deux ou trois jours  Orlans pour te rconforter, puis tu
continueras ta route jusqu' Paris, et moi, demain, de retour  Melun,
j'irai avertir ta mre qui doit te croire perdu.

Le petit Jacques remerciait avec une vive reconnaissance le bon
gentilhomme, et couvrait de caresses ses mains qui, en ce moment,
laissaient flotter les rnes. Mais ils arrivaient dans une plaine o la
route qui montrait Orlans, devant elle, devenait plus belle. Le cheval
reprit le trot, l'enfant cessa de parler et mme ne fit plus aucun
mouvement. Le gentilhomme s'imagina qu'il dormait et ne songea plus 
lui; mais arriv  la porte de l'auberge o il devait loger, quand il
poussa Jacques pour le rveiller, il s'aperut qu'il avait perdu
connaissance et qu'il tait pris d'une grosse fivre. Le cordial qu'il
avait bu ne lui avait donn qu'une force factice d'une heure.

Que faire! Le gentilhomme connaissait la charit des bonnes soeurs de
l'hospice, il y conduisit lui-mme le petit Jacques.

Le lendemain il vint le revoir avant de reprendre la route de Melun; la
fivre de l'enfant avait cess, mais il tait tout courbatur et ne
pouvait se remuer dans son lit; l'excellent seigneur le confia aux soins
des religieuses, lui remit une lettre de recommandation pour Paris, et
s'loigna en lui promettant de nouveau d'aller le soir mme rassurer sa
mre.

Trois jours de repos gurirent entirement le petit Jacques, qui put se
remettre en route pour Paris: on lui donna douze sous et quelques
provisions avant qu'il quittt l'hpital, de sorte qu'il fit gaiement le
reste de la route. Comme il sortait de l'htel-Dieu, de cet htel si
bien nomm, de cet htel tout providentiel et qui ne refuse jamais
l'hospitalit, il fit un voeu qui se grava profondment dans son me;
il jura que si jamais il tait riche il doterait l'hpital d'Orlans.

Il arriva  Paris par un temps clair, ce qui lui permit d'aller admirer
le palais du roi, la tour de Nesle, le Pr aux clercs, les belles
glises et tous les monuments qui dcoraient le vieux Paris.

La lettre que lui avait remise le bon gentilhomme tait pour un des
matres des nombreux collges de Paris. Il ne demandait pas qu'on
l'admt comme lve dans l'intrieur du collge, c'et t trop esprer
pour le petit vagabond vtu d'une pauvre souquenille et fils de mercier;
il demandait qu'on l'employt comme commissionnaire et domestique des
lves et des professeurs, sauf  le recevoir plus tard dans l'intrieur
du collge s'il marquait des dispositions frappantes pour l'tude.

Le matre  qui le petit Jacques remit sa lettre tait un homme affair
et naturellement brusque.

Choisis ta place  la porte du collge, lui dit-il, je donnerai l'ordre
qu'on t'y laisse tranquille, et nous verrons  te faire faire des
commissions; puis d'un geste il congdia le pauvre enfant.

Mais Jacques tait d'une nature rsolue et persistante qui ne se
dcourageait point. Aux murs des collges, des couvents, des glises et
de presque tous les monuments de cette poque, taient toujours
adosses de petites constructions parasites. Contre la faade du
collge, d'o Jacques venait de sortir, s'talaient une choppe de
cordonnier, une autre occupe par un imagier, qui vendait aussi des
chapelets et quelques livres d'glise, puis une petite hutte o nichait
un aveugle et son chien. Le petit vagabond se choisit une place dans les
entre-colonnements d'une poterne presque toujours ferme; il plaa sur
un banc trs-bas,  l'abri de cet enfoncement, une grosse botte de
paille qu'il acheta pour quelques sous, il s'tablit dans cette espce
de gte et soupa gaiement des restes des provisions que les bonnes
soeurs lui avaient donnes. La nuit fut rude, mais il chappa  la
rigueur du froid en se blottissant tout entier dans la paille brise; 
son rveil, il se mit  courir de long en large pour se rchauffer, et
bientt aperu par le savetier et l'imagier, il fut charg par eux de
quelques petites commissions en retour desquelles ils lui offrirent la
soupe; et il se sentit tout rconfort par un repas chaud.

En ce temps-l les coliers taient externes, et le matin, en se rendant
aux classes, ils virent le petit commissionnaire dont la bonne mine les
charma. Il tait assis jambes pendantes sur la paille frache et lisait
dans son livre d'vangiles.

Plusieurs coliers parmi les grands l'interrogrent, et ayant appris
qu'il tait commissionnaire l'employrent aussitt; il gagna donc ds le
premier jour quelques menues monnaies. Il s'arrangea avec l'imagier
pour prendre chez lui sa nourriture et pour s'y chauffer; et, comble de
bonheur, il obtint que l'imagier lui prterait quelques livres en
lecture. Ds le premier jour il avait crit  sa mre, et bientt il
reut avis qu'un gros pain lui arrivait par les bateliers de Melun; il
se rendit au bord de la Seine  l'endroit o les bateliers amarraient
leurs bateaux; il y eut bientt reconnu un patron de barque, leur voisin
 Melun, qui l'ayant  son tour aperu, lui cria:

Eh! eh! petit Jacques, approche donc un peu de mon bord; j'ai une
cargaison pour toi.

Quand l'enfant toucha  la barque il donna une poigne de main au
patron, et reut dans ses bras un norme pain bis dont la circonfrence
dpassait celle d'une roue de brouette. Il ne put regarder ce pain sans
attendrissement; c'tait sa mre qui l'avait ptri; et chaque semaine
elle devait lui en envoyer un semblable pour qu'il ne mourt pas de faim
 Paris.

Il parla longtemps de cette bonne mre, puis de son pre et de ses
soeurs avec le batelier, et quand il lui eut dit adieu et qu'il se
trouva seul dans les rues de Paris, il se mit  rver  ce qu'il
pourrait faire pour prouver un jour sa reconnaissance  sa Mre.

[Illustration: Il reut dans ses bras un norme pain bis]

Franchir le seuil du collge, y tre admis comme lve et devenir un
savant, tel tait le but qu'il aurait voulu atteindre. Mais comment y
parvenir? Il se rappelait la brve et brusque rception que le matre
lui avait faite et il n'osait gure compter sur sa protection.

Tout en songeant de la sorte, il avait regagn la porte du collge; il
dposa son gros pain dans l'choppe de l'imagier aprs en avoir coup
une large tranche qu'il mangea avec dlices, puis il s'assit dans son
petit gte attendant les pratiques. C'tait le lendemain d'un jour de
cong, une dame passa qui ramenait ses deux fils au collge.

A votre service, madame et messieurs, leur dit le petit Jacques,
suivant l'habitude qu'il avait de s'adresser  ceux qui passaient.

--Tiens! c'est notre petit commissionnaire, dit un des coliers  son
frre; il faut le recommander  maman, qui lui fera gagner plus que
nous; et aussitt ils dsignrent le petit Jacques  leur mre. Celle-ci
regarda le pauvre enfant et fut charme de son visage et de sa
gentillesse; il tenait en ce moment son volume d'vangiles  la main; la
dame ayant regard dans ce livre et interrog Jacques, elle sut de lui
son got si vif pour la lecture et l'instruction.

Veux-tu, lui dit-elle avec bont, accompagner chaque jour mes fils au
collge? j'obtiendrai des professeurs que tu assistes  toutes leurs
leons, et tu apprendras ainsi toujours quelque chose.

L'enfant ne sachant comment prouver l'excs de sa gratitude  la bonne
dame, s'agenouillait et baisait le bord de sa robe.

Quelques instants aprs il fut admis dans l'intrieur du collge; la
dame l'avait recommand au mme matre  qui il s'tait adress  son
arrive  Paris. Cette fois-ci il en fut bien mieux reu. Le matre lui
dit qu'on lui donnerait une petite chambre sous les toits du collge, et
qu'il pourrait, tout en servant les fils de la bonne dame, partager les
tudes des coliers et montrer ses dispositions.

Ds lors la vie du petit Jacques devint un combat plein d'ardeur. Le
grand pain qu'il recevait chaque semaine de Melun assurait sa
subsistance; il put ajouter quelques fruits et quelques lgumes  ce
pain du pays, et s'acheter un habit avec les petits gages que lui avait
rgulirement assurs la bonne dame; il put, bonheur plus grand,
s'acheter quelques livres! Il tait bien pauvre encore! mais il tait
riche d'esprance, riche du savoir qui s'ouvrait pour lui; il ne songea
pas  envier la fortune de ses condisciples, il ne songea qu' les
surpasser tous dans ses tudes.

Ce fut un exemple admirable que celui que donna ce pauvre enfant du
peuple, servant les autres aux heures des rcrations, et aux heures des
leons se montrant le plus empress au travail. Il prenait mme sur ses
nuits pour tudier, et n'ayant pas de lumire, il lisait et crivait 
la lueur de quelques charbons embrass! Il fit bientt de rapides
progrs dans l'tude de la langue latine, mais il voulut plus encore;
il voulut apprendre cette belle langue grecque, qu' peine quelques
savants connaissaient alors en France. Les plus clbres ouvrages de la
littrature grecque ne s'imprimaient  Paris que depuis vingt ans, ces
livres taient trs-chers, et le petit Jacques tait bien pauvre; mais
la vigueur de sa volont supplait  tout. A force de travail il parvint
 comprendre le grec. Il suivit d'abord les cours de Bonchamps, dit
vagrius, professeur de ce temps; et bientt le roi Franois Ier ayant
institu une chaire de grec o deux habiles rudits, Jacques Thusan et
Pierre Dans, furent chargs sous le nom de _lecteurs royaux_
d'enseigner l'un la posie et l'autre la philosophie de l'antiquit, on
vit Jacques assidu  leurs leons, interrog par eux, les tonner et les
blouir. Ils confessrent enfin qu'ils n'avaient plus rien  apprendre
au merveilleux colier qui, dsormais, saurait aussi bien qu'eux
commenter Platon, Dmosthnes et Plutarque.

Un jour ils l'examinrent en prsence de Franois Ier et de sa soeur
Marguerite de Navarre, qui, elle aussi, savait le grec. Le roi et la
princesse merveills de son savoir le comblrent de louanges et
dclarrent qu'ils prenaient sous leur protection le jeune Jacques
Amyot, une des gloires futures de la France.

[Illustration: Un jour ils l'examinrent en prsence de Franois Ier et
de sa soeur Marguerite de Navarre.]

Le lendemain de cet heureux jour, les bateaux de Melun dposrent 
Paris un pauvre homme et sa femme vtus des humbles habits des artisans
de ce temps. C'taient la mre et le pre de Jacques Amyot.

[Illustration: Les bateaux de Melun dposrent  Paris un pauvre homme
et sa femme]

Oh! mon cher fils, lui dit sa mre en le pressant sur son coeur; je
t'amne ton pre qui t'a pardonn et qui est bien fier de toi!




AGRIPPA D'AUBIGN


NOTICE SUR AGRIPPA D'AUBIGN.

Thodore-Agrippa d'Aubign naquit  Saint-Maury, prs de Pons, en
Saintonge, le 8 fvrier 1550, d'une famille trs-ancienne, qui avait
embrass la rforme des calvinistes. Sa mre mourut en le mettant au
monde, ce qui lui fit donner le nom d'Agrippa, _gre partus_ (n
difficilement); il reut de son pre une forte et savante ducation; 
six ans, il lisait dj le latin, le grec et l'hbreu.

Il se trouva  treize ans au sige d'Orlans, et s'y distingua; quand
il perdit son pre, on l'envoya tudier  Genve, sous le clbre de
Bze, qui le prit en affection. Dgot des tudes, il s'enfuit  Lyon,
et bientt s'engagea dans les armes du roi de Navarre (depuis Henri
IV). Il se fit aimer du roi par sa gaiet et son esprit; ce fut dans les
camps qu'il composa sa tragdie de Circ.

Henri IV dut beaucoup  d'Aubign dans les guerres qu'il fut oblig
d'entreprendre pour reconqurir son royaume. A la mort de ce roi,
d'Aubign fut perscut pour avoir publi une histoire trs-hardie sur
les hommes et les vnements de son temps; il se rfugia  Genve. Ses
biens furent confisqus, et ses ennemis obtinrent un arrt qui le
condamnait  avoir la tte tranche.

D'Aubign s'tait mari, en 1588, avec Suzanne de Lerny; il eut de ce
mariage plusieurs enfants, entre autres Constant d'Aubign, qui fut le
pre de Mme de Maintenon. Il mourut  Genve, g de quatre-vingts ans,
et fut enterr dans le clotre de l'glise de Saint-Pierre. Il avait
compos lui-mme son pitaphe.

D'Aubign a laiss un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers d'o
l'on pourrait tirer de magnifiques extraits.




AGRIPPA D'AUBIGN.


Quand j'entends les coliers de nos jours se plaindre et murmurer pour
quelques mchantes et faciles versions grecques ou latines, je ne puis
m'empcher de songer  ce qu'taient les fortes et universelles tudes
des jeunes lettrs de la Renaissance, et quels coliers ce furent que
les tienne Dolet, les Rabelais, les Montaigne, les Ronsard et ce petit
Agrippa d'Aubign, dont je vais entretenir mes lecteurs.

Par un jour d'automne pluvieux, trois hommes, couverts de longues robes
fourres, se chauffaient auprs de la vaste chemine d'une salle toute
lambrisse de panneaux de chne. Cette salle tait la bibliothque du
vieux chteau fort de Saint-Maury, en Saintonge. Une grande table,
tendue de cuir, s'levait au milieu, jonche de livres, de papiers et
d'critoires de fer. A cette table tait assis, dans un grand fauteuil,
un petit garon de sept ans,  la tte dj mditative,  l'oeil vif, 
la bouche srieuse. L'enfant restait courb, presque immobile; seulement
son regard rapide se portait alternativement du cahier qu'il lisait  un
livre grec ouvert devant lui.

Les trois hommes assis auprs du feu n'changeaient aucune parole, comme
s'ils eussent craint de troubler le petit savant; mais d'un sourire ou
d'un signe ils se communiquaient leur surprise et leur contentement. Ce
fut l'enfant qui rompit le premier le silence.

J'ai fini, dit-il en se levant et en remettant le cahier au plus g
des trois personnages; voyez, mon pre, si vous tes content.

--C'est  messire Henri tienne [1] d'en juger, rpondit le pre,
prenant son fils sur ses genoux et tournant au feu ses petites jambes;
chauffe-toi, mon enfant, pendant que ton prcepteur suivra sur le texte
grec, et que messire tienne relira ta traduction et s'assurera qu'aucun
contre-sens ne t'est chapp.

[Note 1: Petit-fils du premier imprimeur de ce nom.]

L'enfant hocha la tte pour dire qu'il tait bien sr de lui, et remit
avec un sourire d'esprance son cahier  Henri tienne.

Matre Broalde le prcepteur se leva, prit le gros volume grec qui
tait sur la table, et s'tant inclin:

Je suis aux ordres de M. tienne, dit-il, et ses yeux se fixrent sur
la page ouverte.

Le clbre imprimeur commena la lecture du cahier de l'enfant, dont les
boucles blondes se jouaient sur l'paule de son pre tandis qu'il
coutait.

Ce n'tait point un conte de fe, ce n'tait point un thme facile et
court qu'Henri tienne, le typographe le plus renomm de l'poque, tait
venu collationner avec tant d'attention: c'tait un des fameux dialogues
de Platon, _le Criton_, que le petit Agrippa d'Aubign s'tait exerc 
traduire Bien, trs-bien! disait le savant imprimeur  mesure qu'il
lisait.

--Merveilleux! s'criait le prcepteur, qui suivait sur le texte grec;
il a devin le gnie de la langue de Platon et s'en est souvent
appropri les expressions.

A ces loges, l'enfant regardait son pre et semblait lui demander s'il
tait satisfait. Le seigneur d'Aubign restait muet, mais quelques
larmes roulaient dans ses yeux baisss et avaient grand'peine  ne pas
en jaillir. Quand la lecture fut termine, il embrassa tendrement son
fils et lui dit:

Je tiendrai la promesse que je t'ai faite, Agrippa; notre ami Henri
tienne emportera ton manuscrit  Paris, et l'imprimera avec ton
portrait en tte.

--Ce sera fait prestement, ajouta Henri tienne, et l'ge de notre cher
petit traducteur sera indiqu dans une prface que j'crirai moi-mme.
Quant au portrait, je vous enverrai un de nos meilleurs graveurs, pour
qu'il le fasse ici mme d'aprs le modle.

Le petit Agrippa restait pensif, appuy contre l'paule de son pre.

Quoi! vous n'tes pas plus rjoui que cela? lui dit le prcepteur;
monseigneur d'Aubign outrepasse pourtant la promesse qu'il vous avait
faite; il avait bien dit qu'il ferait imprimer votre traduction, mais y
mettre en tte votre portrait, c'est une seconde rcompense qui devrait
vous rendre tout fier.

--Ce n'est point mon portrait que je voudrais y voir, rpliqua l'enfant.

--Et lequel? reprit matre Broalde; peut-tre le mien, pensait-il tout
bas, car enfin c'est moi qui l'ai instruit.

--Celui de ma mre, dit l'enfant avec motion.

--Cher enfant, dit le pre en le baisant au front, pourquoi cette
pense?

--Pourquoi? s'cria le petit Agrippa, parce que ma mre, qui est morte
en me donnant le jour, ne m'a point quitt cependant, et vient bien
souvent la nuit me parler, me conseiller et me presser dans ses bras.

--Oui, monseigneur, ajouta le prcepteur, il a de ces visions; je
n'avais pas os vous le dire.

--Laissez-le parler, rpliqua le pre; dis-moi, dis-moi, mon enfant:
quand et comment as-tu vu ta mre?

--Je l'ai vue, rpondit l'enfant avec motion et gravit, depuis le jour
o j'ai commenc  penser, et toujours elle m'est apparue sous la mme
forme, belle, grande, douce, toute blanche; elle venait la nuit frler
de ses vtements les rideaux de mon lit; elle me donnait des baisers; sa
bouche tait froide et me brlait pourtant. Il y a trois mois, quand je
commenai ma traduction de Platon, elle m'apparut toute souriante; je
n'entendais pas sa voix, aucune parole ne s'chappait de ses lvres, et
cependant je sentais dans mon esprit qu'elle me disait: Travaille, mon
cher fils, console ton pre de ma mort, toi qui l'as involontairement
cause; sois l'honneur de notre maison; nos jours sont rapides, ne perds
pas ceux de l'enfance dans les jeux; travaille, ta mre te regarde et
s'en rjouira. Elle s'loigna en me parlant encore des yeux, puis
sembla disparatre dans la brume du matin, qui montait devant ma
fentre. Depuis ce jour, mon pre, le travail me devint si facile qu'il
me semblait que l'esprit de ma mre, qui fut, m'avez-vous dit, si orn
et si grand[2], s'tait plac en moi et pntrait ce qu'un enfant ne
peut comprendre encore; c'est ainsi que j'ai traduit ce dialogue de
Platon; l'intelligence maternelle me le dictait. Comment aurais-je pu,
sans cela, en comprendre le sens, en deviner les beauts? C'est donc le
portrait de ma mre qu'il faut placer en tte de ce Dialogue.

[Note 2: Les femmes des grandes maisons de ce temps-l savaient le latin
et le grec.]

--Ton dsir sera accompli, rpondit le seigneur d'Aubign en embrassant
son fils; nous confierons  M. Henri tienne un portrait de ta mre, et
tu le retrouveras en tte de ton travail, te souriant et t'encourageant
encore.

L'enfant, satisfait par cette promesse, s'chappa des bras de son pre,
et, s'lanant sur la plateforme du chteau, s'exera  la fronde avec
les archers de garde. L'tude ne prenait pas toute son me. Les
penchants guerriers s'y dveloppaient  l'envi de ceux de l'esprit. Il
faisait des armes en chantant des vers encore sans rime et sans csure
qu'il improvisait. Alors il tait gai, bruyant. Une heure aprs, il
traduisait du grec, de l'hbreu et du latin. Il se passionnait pour les
hros de l'antiquit, et plus tard il a rappel ces mles tudes dans
ses vers, o il se fait dire par la bouche de la fortune:

    Je t'piais ces jours lisant si curieux
    La mort du grand Snque et celle de Thrase,
    Je lisais par tes yeux en ton me embrase
    Que tu enviais plus Snque que Nron,
    Plus mourir en Caton que vivre en Cicron;
    Tu estimais la mort en libert plus chre
    Que de vivre en servant.......

La guerre civile entre les catholiques et les huguenots ravageait alors
la France. On faisait des excutions sanglantes dans toutes les villes.
Le seigneur d'Aubign tait zl calviniste; en allant  Paris, il passa
un jour par Amboise avec le petit Agrippa g de neuf ans. Monts sur
leurs chevaux qui longeaient les bords de la Loire, ils virent une
grande foule se pressant au pied des remparts du chteau. Qu'est-ce
donc, mon pre? dit l'enfant.

--Suis-moi sans avoir peur, rpliqua le pre. Je pressens quelque chose
de sinistre  la consternation de ce peuple.

Ils avancrent  grand'peine, tant la foule s'entassait compacte
jusqu'aux premires marches de l'escalier du chteau. Des hallebardiers
taient l, loignant  coups de lance les curieux qui s'aventuraient
trop prs. Le petit Agrippa et son pre parvinrent pourtant  se frayer
un passage, et dcouvrirent ce qui attirait la curiosit du peuple.

Dix ttes coupes taient exposes au haut d'une potence!

Le seigneur d'Aubign tressaillit: dans ces ttes il venait de
reconnatre autant d'amis et de compagnons d'armes. Oh! les bourreaux!
s'cria-t-il, ils ont dcapit la France! Huit mille personnes
l'entouraient quand il poussa ce cri d'indignation; il piqua des deux 
son cheval, son fils l'imita, et comme il le dit plus tard dans son
pome des _Tragiques_:

    L'oeil si gai laisse alors tomber sa triste vue,
    L'me tendre s'meut....
    Le sang sentit le sang, le coeur fut transport.

La foule et les archers, comme frapps de stupeur, les laissrent
s'loigner. Quand ils se retrouvrent sur les bords de la Loire, le pre
posa sa main sur la tte d'Agrippa: Mon enfant, dit-il, il ne faut
point que ta tte soit pargne aprs la mienne pour venger ces chefs
pleins d'honneur; si tu t'y pargnes, tu auras ma maldiction.

--Mon pre, je vous jure, rpliqua l'enfant, de ne jamais renier notre
foi et notre parti.

Il tint parole. Plus tard, dans des vers nergiques et pittoresques, il
a jet l'anathme aux horreurs de la guerre civile, et il s'est cri:

    Oh! que nos cruauts fussent ensevelies
    Dans le centre du monde! oh! que nos hordes vies
    N'eussent empuanti le nez de l'tranger!
    Parmi les trangers, nous irions sans danger,
    L'oeil gai, la tte haut, d'une brave assurance
    Nous porterions au front l'honneur ancien de France.

Puis rappelant les supplices infligs aux huguenots:

    Pourquoi, leur dit le feu, avez-vous de mes feux,
    Qui n'taient ordonns qu' l'usage de vie,
    Fait des bourreaux valets de votre tyrannie?
    Des corps de vos meurtriers, pourquoi, disent les eaux,
    Changetes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux?
    Pourquoi nous avez-vous, disent les arbres, faits
    D'arbres dlicieux excrables gibets?

Le seigneur d'Aubign, prenant une part active  ces guerres funestes,
dut laisser son fils  Paris, sous la direction de son excellent matre
Broalde. Le prcepteur et l'lve vivaient retirs, s'occupant 
traduire Platon et les critures saintes; mais un jour, Broalde fut
averti qu'il tait accus d'hrsie, et qu'ils n'avaient, lui et son
lve, d'autre parti  prendre que de se drober par la fuite  la
perscution.

Non pas! s'cria le petit Agrippa; attendons ici, je brle de tirer
l'pe contre ceux qui viendront.

Matre Broalde n'couta pas son lve, mais la prudence. Sur l'heure
mme on fit quiper des chevaux et l'on prit la fuite. Agrippa noua  sa
ceinture une gentille pe  fourreau d'argent que lui avait donne son
pre; il lui semblait qu'ainsi arm il tait hors de tout danger. La
petite bande, matres et domestiques, se mit en route; mais, arrive au
bourg de Courances (Seine-et-Oise), elle fut arrte et conduite en face
d'un bcher allum pour brler les huguenots. On dpouilla le petit
Agrippa de sa jolie pe: il se dbattait et pleurait de rage. On le
pressa d'abjurer sa religion, et on fit la mme sommation  son matre
et  leurs serviteurs. Agrippa, qui avait alors dix ans, rpondit
bravement: Jamais! jamais! Et voyant que son prcepteur et ses
compagnons de fuite taient tristes, il se mit, pour les amuser, 
danser la _gaillarde_; il tournait et gambadait autour du bcher o on
allait les jeter. Un des gardes fut mu de compassion  la vue de cette
bravoure et de cette gaiet. La nuit commenait  venir: Fuyez, dit le
garde  matre Broalde; je vous sauve tous pour l'amour de ce gentil
garon, qui sera un jour un fier homme. La petite bande courut 
travers champs, et aprs plusieurs jours de marche et de prils, arriva
 Montargis, o rsidait Rene de France, fille de Louis XII, veuve
d'Hercule d'Est. Cette princesse, huguenote comme les fugitifs, leur
offrit son chteau pour asile, et le soir  la veille, le petit
Agrippa, assis  ses pieds sur un carreau de soie, la charmait par le
rcit naf de ses aventures.

[Illustration: Agrippa d'Aubign danse devant le bcher ou l'on va le
jeter]

Il fallut quitter la bonne princesse et se remettre en route. Le
seigneur d'Aubign commandait  Orlans pour ceux de sa religion. Le
vieux Broalde s'tait jur de ramener l'enfant  son pre. Aprs bien
des prils ils arrivrent aux portes de la ville assige. Mais l un
spectacle horrible les attendait. Ils avaient pris la fuite pour
chapper  la mort et ils la rencontraient plus hideuse, plus menaante:
les cadavres jonchaient les places et les rues; des maisons ouvertes
s'chappaient des gmissements; les soldats osaient  peine se montrer
sur les remparts pour faire leur service: la peste ravageait Orlans.

[Illustration: Agrippa d'Aubign raconte ses aventures  Rene de
France.]

N'entrons pas, dit matre Broalde; ici la mort est certaine.

--Entrons, rpondit Agrippa; ici est mon pre, et je veux partager tous
ses dangers.

Ils franchirent les portes, et bientt ils eurent rejoint le seigneur
d'Aubign.

Ici, toi ici, mon pauvre enfant! s'cria celui-ci. Je ne t'ai donc
retrouv que pour te perdre!

--Non, mon pre, je vivrai et je me battrai auprs de vous, dit
l'enfant toujours serein et ferme.

Cependant le flau l'atteignit. Son pre le vit un jour tomber inanim
entre ses bras; il ne put mme pas lui donner ses soins et veiller sur
lui: la dfense de la ville le rclamait.

Que faire? oh! mon Dieu! disait le pre dsespr; il faut donc que
j'abandonne mon enfant  la mort.

Le prcepteur se mourait lui-mme.

Un vieux serviteur, qui n'avait jamais quitt le petit Agrippa depuis le
jour de sa naissance, dit avec assurance  son pre: Ayez confiance en
Dieu, votre fils ne mourra pas! Allez, monseigneur, nous dfendre de
l'ennemi. Je veille ici sur votre enfant et je vous le rendrai plein de
vie. En disant ces mots il coucha l'enfant, dj brl et ravag par
la peste; et se plaant  son chevet, il entonna un psaume. Le pre
hsitait  partir: Allez sans crainte, rpta le serviteur, il est
maintenant sous la garde de Dieu. Le seigneur d'Aubign embrassa son
fils avec dchirement et se rendit aux remparts pour repousser l'assaut.

Cependant le vieux serviteur veillait et chantait sans s'interrompre;
quand le psaume tait achev, il le recommenait. Tout en donnant 
l'enfant les breuvages prescrits, il ne discontinuait pas de chanter. Le
huitime jour, le malade fut sauv; mais la peste lui avait laiss au
front une profonde cicatrice. Quand il fut debout: Je veux, dit-il,
aller retrouver mon pre sur les remparts.

Le serviteur l'arma sans rsister, et, ayant fait venir un cheval, il y
plaa son jeune matre. Il prit le cheval par la bride, entonna de
nouveau un verset du psaume, et conduisit Agrippa au seigneur d'Aubign.
En ce moment, on se battait avec furie. L'enfant voit son pre s'lancer
en tte d'une sortie contre les assigeants; il se prcipite  sa suite,
l'pe au poing, les yeux en flamme, la tte illumine par son courage;
il entonne d'une voix inspire le psaume du vieux serviteur. Les
soldats, qu'on entranait d'ordinaire au combat avec ce chant de la
Bible, rpondaient en choeur  la voix d'Agrippa. En voyant ce guerrier
adolescent, ple, beau, indomptable, ils croient  quelque ange descendu
du ciel pour les guider; ils se pressent autour de lui, exterminent
l'ennemi et le repoussent loin des murailles, toujours devancs par le
seigneur d'Aubign, qui met  profit cette ardeur des siens sans avoir
dcouvert ce qui l'inspire.

Ainsi qu'Agrippa l'a dcrit plus tard dans ces vers:

    L l'enfant attend le soldat,
    Le pre contre un chef combat,
    Encontre le tambour qui gronde
    Le psaume lve son doux ton,
    Contre l'arquebuse, la fronde,
    Contre la pique, le canon.

La mle devenait de plus en plus sanglante; le seigneur d'Aubign,
emport loin de sa troupe, est atteint par un clat d'obus. Agrippa, qui
n'avait pas encore pu rejoindre son pre, arrive  ses cts comme il
chancelait: Toi ici! toi, mon cher fils! s'crie le bless; est-ce bien
toi, ou n'est-ce que ton spectre? L'enfant couvre, son pre de larmes
et de baisers.

Frapp? dit-il.

--A mort, rpondit le chef des huguenots.

--Ah! pourquoi Dieu m'a-t-il laiss vivre, s'il devait vous faire
mourir? murmure Agrippa dsespr.

--Pour que tu continues notre race, dit le mourant que ses soldats
entourent. Allons, Agrippa, prends ma place et remplis-la bien;
rends-toi redoutable par l'pe et par la plume, mon brave enfant.

Il expira en prononant ces mots.

Le jeune Agrippa d'Aubign tendit ses bras sur la tte auguste de son
pre, et l, en face du ciel,  la voix des canons qui grondaient sur
ce mort sacr dont l'oeil le regardait encore, il fit un serment
d'hrosme qu'il tint glorieusement. Cet enfant devint le compagnon de
guerre d'Henri IV, et lui aida  reconqurir son royaume.




PIERRE GASSENDI


NOTICE SUR GASSENDI.


Pierre Gassend, connu sous le nom de Gassendi, mrite une premire place
dans le rang des philosophes: Antiquaire, historien, biographe,
physicien, naturaliste, astronome, gomtre, anatomiste, prdicateur,
mtaphysicien, hellniste, dialecticien, crivain lgant, rudit, et
critique consomm, il a parcouru le cercle des sciences et des arts, 
l'poque de leur renaissance encore indcise. Gassendi naquit au village
de Chantersier, prs de Digne en Provence, le 22 janvier 1592. Ses
parents n'taient pas riches, mais remarquant les heureuses dispositions
de leur enfant, ils voulurent qu'une bonne ducation les dveloppt. Ce
fut un des enfants les plus prcoces qu'on ait connus:  quatorze ans il
dbitait de mmoire de petits sermons et se drobait pendant la nuit 
la surveillance de ses parents pour observer les astres. A dix ans il
harangua l'vque de Digne, Antoine de Boulogne, qui faisait sa visite
pastorale dans le pays. Celui-ci merveill prdit  l'enfant qu'il
serait un jour un homme clbre. Gassendi recevait alors des leons du
cur de son village, puis il allait tudier seul  la lueur de la lampe
de l'glise. Il apprit la rhtorique  Digne et il tudia la philosophie
 Aix. A seize ans il obtint la chaire de rhtorique  Digne, puis,
comme il se destinait  l'tat ecclsiastique, il retourna  Aix
apprendre la thologie; il prit le bonnet de docteur  Avignon et fut
nomm prvt du chapitre de cette ville. A vingt et un ans il obtint 
la fois la chaire de thologie et de philosophie.

Ses lectures favorites taient Snque, Cicron, Plutarque, Juvnal,
Horace, Lucien, Juste Lipse, rasme; ses loisirs taient souvent
employs  des travaux anatomiques et astronomiques. Pourvu d'un
bnfice  la cathdrale de Digne, Gassendi donna en 1623 la dmission
de sa chaire pour se livrer avec plus de libert  ses travaux
scientifiques. Ds l'anne suivante, il publia les deux premiers livres
de ses _Exercitationes paradoxica_, _adversus Aristotelem_, qui firent
beaucoup de bruit;  la suite de cette publication il alla  Paris,
voyagea dans les Pays-Bas et la Hollande, se lia avec plusieurs savants,
visita les tablissements scientifiques et consulta les bibliothques.
Il fit  Marseille, en 1636, plusieurs grandes observations
astronomiques et rectifia quelques erreurs des anciens.--Il fut
longtemps protg par le comte d'Alais Louis de Valois, depuis duc
d'Angoulme.

On pensa un instant  lui pour l'ducation de Louis XIV; en 1646, il fut
nomm lecteur de mathmatiques au collge de France, par les soins de
l'archevque de Lyon, frre du cardinal de Richelieu: mais il n'obtint
jamais la faveur de ce premier ministre. La reine Christine de Sude fut
en correspondance avec Gassendi qui lui crivit une fort belle lettre
sur son abdication; Frdric III, roi de Danemark, deux papes, plusieurs
princes franais, le cardinal de Retz et la grande Mademoiselle
tmoignrent une trs-vive estime  Gassendi.

Son cours au collge de France lui attirait une affluence nombreuse
d'auditeurs; il mit en honneur l'tude de l'astronomie nglige
jusque-l. L'enseignement fatigua sa poitrine, et, aprs avoir langui et
souffert quelque temps, il mourut le 14 octobre 1655, des suites d'une
saigne mal applique qui lui fut faite. Gassendi fut en relation avec
Galile et le consola durant sa captivit par des lettres pleines d'une
philosophie leve. Il partageait l'opinion du philosophe italien sur le
mouvement de la terre. Il entretint aussi une correspondance avec Kleper
et les plus fameux astronomes de son sicle; il fut en relation avec
Campanella, Hobbes, le pre Mersenne, Descartes, Deodati, Naud, Pascal
et Cassini, jeunes encore, Roberval, etc. Molire et Bachaumont furent
ses disciples.

Il serait trop long de donner ici la liste des nombreux ouvrages
scientifiques de Gassendi, tous crits en latin. Gassendi a les plus
beaux titres  la gloire; il fut comme Galile et comme Torricelli un
des prcurseurs de Newton.




LE PETIT ASTRONOME.


Par une de ces belles nuits d't si radieuses en Provence, o l'azur du
ciel triomphe de la nuit et clate  la lueur des toiles agrandies et
d'une pleine lune transparente, un enfant de huit ans sortit furtivement
d'une humble habitation du village de Chantersier, traversa un verger
d'oliviers qui s'tageaient sur un tertre, et, parvenu au sommet de ce
tertre, s'assit sur un roc qui dominait la valle. Que venait faire l 
cette heure de la nuit ce petit garon vtu de la veste des artisans?
tait-il pouss par quelque mchante action? voulait-il drober des
fruits ou tendre des lacets et se livrer  quelque chasse dfendue? Non;
la physionomie de cet enfant est trop riante, son front trop rflchi et
trop inspir pour qu'il mdite quelque chose de mal. Le voil assis,
immobile et les bras croiss sur la pointe d'un roc; il ne regarde pas
vers la terre silencieuse et o quelques chants lointains des ptres se
font seulement entendre: ses yeux se tournent, vers le ciel, ils s'y
arrtent, ils y plongent: on le dirait ptrifi dans l'attitude de
l'extase; est-ce qu'il prie? Non; il mdite, il pressent ce qui est
encore inconnu pour lui et pour tant d'autres, le cours des astres, leur
place et leurs volutions dans le ciel, et il se demande si c'est une
chose impossible de les classer et de les dcrire. Aprs avoir tenu
longtemps ses yeux attachs sur le firmament, il les abaisse tout  coup
sur un petit cahier plac sur ses genoux, o il trace lentement quelques
signes et quelques dessins de constellations; mais il est troubl dans
son occupation par des bruits de voix parmi lesquelles il croit
reconnatre celle de son pre.

[Illustration: voil assis immobile et les bras croiss sur la pointe
d'un roc]

Voici ce qui s'tait pass chez lui depuis qu'il en tait sorti
furtivement. Son pre et sa mre le croyaient endormi et commenaient 
s'endormir eux-mmes, lorsqu'ils entendirent frapper  leur porte 
coups redoubls, et retentir des voix aigus et malveillantes qui les
appelaient.

[Illustration: Eh! eh! les vieux! criaient ces voix]

Eh! eh! les vieux! criaient ces voix, comment dormez-vous, tandis que
votre petit vagabond de Pierre a saut par sa fentre et court dans les
champs pour y faire la rapine des olives et des figues?

Ceux qui parlaient de la sorte formaient une bande de cinq ou six
vauriens, les plus mauvais sujets du village, et qui taient la terreur
des fermiers et des cultivateurs. Ils passaient leur temps  voler les
fruits,  couper les branches des arbres et  s'emparer de tout ce qui
tombait sous leur main. Comme ils savaient qu'on les guettait et qu'ils
taient menacs de la prison, ayant dcouvert que le petit Pierre,
enfant tranquille, studieux, et si honnte qu'il n'aurait pas drob une
fleur dans un champ, sortait souvent au milieu de la nuit; quoiqu'ils
l'eussent suivi et qu'ils eussent bien vu que l'enfant s'asseyait
paisiblement sur les hauteurs, ils rsolurent mchamment de l'accuser de
leurs mfaits.

Qu'est-ce donc? rpondit  travers la porte la voix du pre de Pierre,
qui se leva tout ahuri tandis que sa mre se prcipitait dans la chambre
 ct o couchait son fils, et poussait des cris en trouvant le lit
vide.

--Ouvrez-nous, et nous vous conduirons, rpliquaient les voix, et vous
verrez que c'est lui, et non pas nous, qui ravage les terres.

Pleins d'effroi de ce qu'ils entendaient, et surtout de la disparition
de leur cher enfant, le pre et la mre ouvrirent aussitt.

Eh bien, o l'avez-vous vu? o est-il? Je suis bien sr que vous avez
menti, dit le pre  la troupe aboyante qu'il menaait du geste.

--Venez! venez! rptait le chef de la bande, suivez-nous, et vous allez
le trouver assoupi, aprs s'tre gonfl de figues marseillaises. Quant
aux olives, il en a rempli par vingt fois son chapeau, et il en a fait
bien sr quelque tas dans un foss  sec o il les a caches, pour vous
les apporter sans doute quand la nuit sera plus avance.

A ces paroles, qui accusaient d'une sorte de complicit l'honnte
villageois avec les vols supposs dont on chargeait son fils, ne pouvant
retenir sa colre, le pre de Pierre leva son bras robuste sur le petit
vaurien qui parlait de la sorte; mais, leste comme une couleuvre,
celui-ci glissa entre ses jambes et se droba  la correction.

Lorsqu'il fut  distance, il riposta:

Allons, le vieux, ne vous fchez pas, et suivez-nous, si vous voulez.

Impatient de retrouver son fils, le pre du petit Pierre se mit en
marche; sa femme le suivit, malgr l'injonction qu'il lui fit de ne pas
quitter la maison. Quand une mre croit ses enfants en danger ou en
faute, elle accourt toujours comme un ange gardien.

La nuit tait froide, mais claire; ainsi que nous l'avons dit, la lune
et de belles toiles clairaient le firmament. Le pre et la mre, en se
soutenant l'un l'autre, purent donc suivre la trace des petits
malfaiteurs qui couraient devant eux. Ceux-ci, arrivs au pied du tertre
au sommet duquel Pierre tait assis, se mirent  crier en agitant leurs
bras en l'air:

Le voil! le voil! il se repose aprs avoir tout ravag.

--Pierre! Pierre! cria la mre, descends! viens vers nous, mon enfant!

--Arrive, malheureux! criait le pre  son tour.

L'enfant, reconnaissant la voix de ses parents, se hta d'accourir.

Que fais-tu dehors  cette heure? dit le pre en secouant rudement son
fils. Quoi! petit misrable, tu es sorti par la fentre pour aller
marauder et voler des fruits?

--Que dites-vous, mon pre? rpliqua l'enfant, dont les sanglots
clatrent. J'ai eu tort de sortir la nuit sans votre permission; mais
de quoi m'accusez-vous? voler moi! oh non! jamais! jamais! Regardez dans
mes poches, fouillez-moi, vous ne trouverez que les pages au crayon que
j'cris en regardant les toiles!

[Illustration: Que fais-tu dehors,  cette heure?]

--Oh! je le savais bien, dit la mre, qu'il n'tait pas capable des
mchantes actions dont on l'accusait!

--Femme, tais-toi! les enfants commencent toujours par mentir quand on
les surprend en faute. Qu'il se repente, qu'il s'avoue coupable, ou bien
je lui donne une rude correction!

L'enfant tomba  genoux devant son pre:

Pardonnez-moi, lui disait-il en lui baisant les mains, pardonnez-moi de
vous avoir dsobi en quittant la maison sans votre permission; mais je
n'ai rien fait de mal. Demandez au cur ce qu'il pense de moi, je suis
toujours le premier  l'cole, je prie le bon Dieu et je lis pendant les
heures de rcration!

--Mais, malheureux, reprit le pre, pourquoi sortir au milieu de la
nuit, au lieu de dormir tranquille?

--Levez les yeux, rpliqua l'enfant, et dites-moi si ces belles toiles
qui semblent nous regarder ne mritent pas qu'on les tudie et qu'on les
connaisse.

--Es-tu fou? Comment veux-tu pntrer si haut et si loin?

--Mon pre, il y avait des ptres autrefois, il y a bien longtemps,
qu'on appelait les bergers de la Chalde; comme moi ils tudirent les
toiles, et ils finirent par marquer leur place dans le ciel; qui sait
si je ne finirai pas comme eux par faire quelque dcouverte et par
donner des noms aux toiles! Quand je parle de tout cela au cur, il ne
se moque pas de moi, je vous assure, et il m'a mme promis de me prter
un livre sur ce sujet.

--Allons, allons, il faut toujours cder aux enfants, reprit le pre 
moiti convaincu; ds demain j'irai voir M. le cur, et je saurai si tu
dis vrai; en attendant, au lit et bien vite; tu mriterais d'tre puni
pour avoir troubl mon somme et celui de ta mre.

Mais l'enfant embrassa si tendrement ses parents, qu'ils ne purent lui
garder rancune. Ils rentrrent tous trois au logis, bras dessus, bras
dessous, et en parfaite harmonie.

Le lendemain matin, Pierre se rendit  l'cole, selon sa coutume, et son
pre, avant de se mettre au travail, alla faire visite au cur. Il le
trouva lisant son brviaire dans son petit jardin attenant  l'glise;
il lui raconta ce qui s'tait pass la veille.

Le bon prtre tait un homme savant, comme l'taient tous les prtres 
cette poque.

Vous tes trop heureux, dit-il  l'ignorant villageois, votre fils est
un enfant prodigieux, qui pourra bien devenir un jour un grand homme.

Le pre regardait le cur bouche bante et sans Comprendre.

[Illustration: Votre fils est un enfant prodigieux.]

Mais pour qu'il devienne ce que vous dites, monsieur le cur, faut-il
qu'il se promne dans les champs pendant la nuit, et qu'il soit pris
pour un vagabond?

--Tout peut s'arranger, rpliqua le prtre; il y a toujours dans nos
montagnes des bergers qui mnent patre leurs troupeaux, de minuit
jusqu' l'aube. Confiez votre fils aux plus honntes, et abandonnez-le
librement  ses rveries et  ses tudes; je le guiderai moi-mme, je
lui prterai des livres, et je vous promets qu'avant peu on parlera de
lui.

Le pre baisa la main de l'excellent cur avec des larmes de
reconnaissance.

L'cole tait voisine du presbytre, et c'taient le desservant du cur
et lui-mme qui la dirigeaient. Ce dernier instruisait de prfrence les
enfants studieux et qui montraient des dispositions particulires. Il
s'tait aperu bien vite des rares aptitudes du petit Pierre, et avait
donn tous ses soins  leur dveloppement.

Quand l'enfant apprit ce que M. le cur avait dcid avec son pre, il
sauta de joie, et, quelques jours aprs, son contentement fut encore
plus grand, lorsqu'au retour d'un petit voyage qu'il fit  Digne, le bon
prtre lui remit un volume sur l'astronomie.

Cette science restait encore dans les nuages; beaucoup d'erreurs
transmises par l'antiquit taient acceptes comme des vrits; rien de
cette prcision et de cette certitude, que les dcouvertes de Copernic,
de Galile, et plus tard de Newton, devaient donner au mouvement des
astres dans le ciel.

N'importe les expriences errones recueillies par les sicles avaient
leur intrt et leur valeur. Tout n'tait pas fabuleux dans le systme
des anciens transmis au moyen ge; le nom des astres, leur place dans le
ciel, l'heure de leur apparition, de leur accroissement et de leur
dcroissance, le calcul du retour des comtes, les phases de la lune,
etc., etc., tout cela a t adopt par l'astronomie moderne.

Quand le petit Pierre eut en sa possession ce livre prcieux si plein
d'attraits, malgr ses erreurs, il ne le quitta plus. Au moyen d'un
petit tlescope que lui prtait le cur, il constatait dans le ciel la
place des astres dont il lisait la description, et ds lors il semblait
pressentir et prparer les dcouvertes qui devaient l'illustrer un jour.
Il suivait avec tonnement le passage de Mercure devant le disque du
soleil et les conjonctions de Vnus et de Mercure. Il notait ses
observations, qu'il n'osait publier encore: il attendait que l'ge et
l'autorit vinssent donner du poids  ses dcouvertes.

Pourvu que le firmament ft lumineux et les toiles clatantes, le vent
le plus froid soufflant des Alpes ne l'arrtait pas; il sortait chaque
soir durant tout l'hiver, envelopp dans un petit manteau de grosse
laine que lui avait fait sa mre. La passion de l'enfant tait telle,
qu'il ne se lassait jamais du spectacle du ciel; il y suivait
l'apparition et la marche des astres avec un intrt toujours plus vif.
Il donnait des noms aux toiles qui n'en avaient pas dans son livre, et
aux plus grosses de la voie lacte. Les innombrables myriades de
_nbuleuses_ le captivaient; mais comment les classer et les dsigner?
Parfois il se trouvait avec des bergers qui avaient observ les
constellations et qui les connaissaient bien, quoique ignorant les noms
que leur donnait la science. Ces bergers savaient s'orienter la nuit au
moyen des astres et prvoyaient avec certitude le temps qu'il ferait,
suivant les nuages qui glissaient sur la lune. Mais d'autres fois
l'enfant avait affaire  de gros ptres  l'esprit lourd, qui ne
regardaient pas mme les toiles, et tenaient toujours leurs yeux
abaisss sur la terre o leurs troupeaux broutaient; alors il les
secouait par leur manteau et les forait  tourner leur regard vers
quelque flamboyante constellation. Il leur nommait la _Grande Ourse_,
compose de sept toiles, et vulgairement appele le _Chariot_. Cette
constellation marque le nord, et sert  se diriger durant la nuit; puis,
par les fortes geles, il leur dsignait le _Baudrier d'Orion_, compos
de trois grandes toiles du plus vif clat. C'tait ensuite ces deux
belles toiles jumelles appeles les gmeaux _Castor_ et _Pollux_;
durant l't, il leur faisait voir la _Lyre_ et le _Cygne_, deux
constellations trs-scintillantes.

La lecture de son livre lui avait appris  distinguer les plantes des
toiles; il savait la place de Mercure, de Vnus, de Mars, de Jupiter et
de Saturne. Ces plantes sont aussi belles  l'oeil nu que les toiles
de premire grandeur; mais elles n'ont pas cette vivacit et cette
vibration de lumire qu'on remarque dans les toiles. Vnus est surtout
d'un clat extraordinaire quand elle parat le soir aprs le coucher du
soleil: cela n'arrive que tous les dix-neuf mois. Elle offre alors un
spectacle frappant; on la prend pour un nouvel astre ou pour une comte.
Quelquefois mme on la distingue en plein jour, et les passants crient
au miracle!

Jupiter est aussi trs-brillant, mais sa lumire est plus blanche que
celle de Vnus; celle de Mars est rougetre, Saturne est d'une couleur
plombe; c'est de toutes les plantes celle qui est la moins clatante 
l'oeil  cause de son loignement.

Le petit Pierre savait tout cela et se plaisait  l'enseigner aux
bergers, jusqu'alors indiffrents aux magnificences du firmament.

Bientt la renomme du savoir de l'enfant se rpandit dans tout le pays.
Ses compagnons d'cole, un peu jaloux des prfrences que le bon cur
avait pour lui, le harcelaient sans cesse et cherchaient  le prendre en
dfaut dans ses tudes. Pierre tait doux et tranquille comme tous ceux
qui pensent beaucoup. Malgr les sournoises mchancets de quelques-uns
de ses camarades, il restait leur ami.

Un jour, pour la fte de son pre, il avait convi toute l'cole  une
collation champtre; sa mre, qui l'idoltrait, avait dress une longue
table sous la tonnelle du jardin attenant  leur petite maison. Chaque
enfant apporta une fleur au pre de Pierre, puis on procda au goter,
qui se composait de ces friandises qui figurent aussi bien, dans cet
heureux pays, sur la table du pauvre que sur celle du riche. C'taient
de petites figues blanches appeles _marseillaises_, et d'autres longues
et grosses qu'on nomme _figues grises_; c'taient de vertes olives
confites dans le sel, qu'on met en poche et qu'on croque comme des
drages; puis des pyramides dores d'une friture sucre faite avec une
pte lgre formant des losanges trois fois replis, que les Lyonnais
appellent _bugnes_ et les Provenaux _oreillettes_; c'taient  ct des
gteaux cuits au four, faits avec une pte compose de farine, d'oeufs
et de fleurs d'oranger, et dans laquelle on met des morceaux de cdrat.
Ce gteau, appel _fougassette_, est la passion des enfants. C'taient
encore des jattes de lait caill et des pots de rsin  l'arme
pntrant; c'tait enfin, ce qui fit bientt ptiller tous ces jeunes
yeux, du vin blanc claret que le pre du petit astronome composait
lui-mme avec les raisins de sa tonnelle. Tant que dura le goter, la
paix et un demi-silence rgnrent parmi toute cette bande joyeuse; mais
aprs, ce furent des cris et des gambades, et bientt, le vin claret
aidant, quelques petites querelles commencrent.

La nuit tait venue, et la lune brillait en ce moment de tout son clat;
quelques beaux nuages blancs lui faisaient cortge. Pierre tout  coup
chappe au jeu et au bruit de ses camarades et se met  considrer le
ciel. Un d'eux, le plus jaloux de ses compagnons d'cole, s'apercevant
de cette demi-extase, vint le tirer par la manche.

Monsieur le savant, lui dit-il, puisque vous connaissez si bien ce qui
se passe l-haut, dites-moi donc si c'est la lune qui court en ce moment
par-dessus votre tte ou si ce sont les nuages?

--Quoi! vous ne savez pas cela? rpondit Pierre avec une sorte de ddain
involontaire.

--Et toi-mme, tu n'en es pas sr, mon petit homme, rpliqua l'autre;
autrement, tu l'aurais dit bien vite! Voyons, vous autres, ajouta-t-il
en se tournant vers la bande qui les avait rejoints, qu'en pensez-vous?
est-ce la lune qui court ou les nuages?

Tous s'arrtrent  l'apparence et rpliqurent que c'tait la lune qui
glissait rapidement dans le ciel.

Vous vous trompez, reprit tranquillement le petit Pierre, et je vais
vous le prouver sans rplique. Suivez-moi sous ce grand merisier.

Chacun marcha sur ses pas et se plaa auprs de lui sous les branches de
l'arbre.

Et maintenant, levez la tte, leur dit-il; voyez, la lune nous apparat
toujours entre les mmes feuilles, tandis que les nuages s'en vont loin
de nous.

Cette dmonstration frappa tous ces enfants  tte folle, qui ne
comprenaient pas tant de pense et de rflexion, et ds ce jour ils
tmoignrent  Pierre une sorte de respect.

A quelque temps de l, ce fut une grande fte dans le village de
Chantersier. Mgr l'vque de Digne, qui tait en tourne piscopale,
s'y arrta pour la confirmation. On dcora l'glise avec des tentures
d'toffes et des fleurs, et on dressa sur la place o s'ouvrait le grand
portail un arc de triomphe champtre, recouvert de branches de buis et
orn de bouquets de lavande et de roquette. Aux fentres des maisons qui
donnaient sur la place, on avait tal, en guise de tentures, des draps,
des couvertures et des rideaux. Le cur et son desservant avaient revtu
leurs plus beaux habits sacerdotaux. Tous les enfants de l'cole avaient
t transforms en enfants de choeur, et parmi eux on remarquait le
petit Pierre, dont la bonne mine et l'oeil vif charmaient tous les
regards. Il tait debout sur le seuil de la porte de l'arc de triomphe
oppose  celle par laquelle Mgr l'vque devait arriver; il tenait un
papier  la main dans lequel il regardait souvent.

[Illustration: Le petit Pierre, plac en face de l'vque, se mit 
dbiter une harangue.]

Tout  coup un grand mouvement se fit dans le village; on entendit un
bruit de roues: c'tait le carrosse de monseigneur. Aussitt retentirent
des acclamations joyeuses; mais elles furent couvertes par un chant
d'glise qu'entonnrent le cur, les chantres et les enfants de choeur.

Monseigneur tait descendu de voiture, et, suivi de ses grands vicaires,
traversait l'arc de triomphe champtre. Le chant s'arrta, et le petit
Pierre, plac en face de l'vque, se mit  dbiter une harangue d'une
voix claire et sonore. Il commena par dire quelle fte c'tait pour le
pays que la venue de monseigneur; quelle bndiction pour les enfants
sur qui il allait faire descendre l'Esprit saint; quelle flicit pour
tous les coeurs! car, non-seulement monseigneur reprsentait la charit
et la religion, mais il reprsentait aussi la science et les
belles-lettres. Monseigneur savait que les mondes qui brillent sur nos
ttes durant une belle nuit attestent la gloire de Dieu; que chaque
toile comme chaque insecte rvle son infini; que les grands
philosophes grecs taient une manation de son esprit; que les potes,
les savants, les artistes attestent par leurs oeuvres sa grandeur. Et,
tout en parlant ainsi, l'enfant parcourait rapidement l'histoire
ancienne et l'histoire moderne, et nommait les grands hommes qui
semblaient avoir t marqus du doigt de Dieu.

Le prlat l'coutait avec attention et semblait tout merveill. Il crut
d'abord que le cur, dont il connaissait la belle intelligence, avait
compos cette harangue; mais quand il apprit par lui que le petit Pierre
l'avait pense et crite seul, il s'cria:

Cet enfant sera un jour la merveille de son sicle.

Il embrassa le petit orateur et entra dans l'glise accompagn de toute
sa suite.

Dans l'glise taient rangs les enfants qui devaient recevoir la
confirmation; ils portaient tous une charpe blanche croise sur leur
poitrine, et tenaient  la main un cierge et un bouquet blanc. Tte
nue, les mains jointes, agenouills en rang, rien n'tait touchant
comme l'attitude, le visage recueilli de tous ces jeunes nophytes.

La confirmation est un des sacrements les plus vivifiants de l'glise;
on le reoit jeune, parce qu'il doit influer sur toute la vie.
Merveilleux symbole; l'Esprit saint descend en nous et nous inonde de
ses clarts! c'est--dire qu'il nous suggre la triple lumire du bien,
du beau et du juste; il nous lve au-dessus de la brute et de ses
apptits; il fait que l'intelligence domine la matire!

C'est en ce sens que l'vque de Digne, qui tait non-seulement un saint
homme, mais un savant ecclsiastique, parla  ces enfants attentifs qui
l'coutaient, comme si la voix de Dieu se ft fait entendre. Toute
l'assistance tait mue, mais personne ne l'tait autant que le petit
astronome, qui trouvait dans les paroles de l'vque l'approbation de
ses propres penses. Pierre tait radieux de ce que l'illustre prlat ne
sparait pas la foi de la science. Il et voulu, son discours termin,
aller baiser le bas de sa robe et lui demander sa bndiction
particulire; mais la timidit et le respect le retinrent, et quand la
crmonie fut termine, aprs avoir dpos son habit d'enfant de choeur,
il s'loigna de l'glise avec la foule, sans esprer de laisser un
souvenir  ce grand vque dont la parole tait si pntrante.

A l'issue de la crmonie, pour fter dignement monseigneur l'vque, le
bon cur de Chantersier runit  dner tous les notables du village.
Quand les convives furent assis et que le repas eut commenc, l'vque
dit au cur:

Il manque quelqu'un ici.

--Qui donc, monseigneur?

--J'aurais voulu voir assis parmi nous ce petit orateur qui sera un jour
un grand homme.

--Je crains, rpondit le bon cur, qui aimait pourtant Pierre comme son
fils, de lui donner trop d'orgueil.

--Vous avez raison, rpliqua l'vque; mieux vaut lui tre utile que
d'exalter son esprit. Et il parut rflchir.

Quand le repas fut termin, l'vque s'entretint avec le cur et
quelques-uns des invits des intrts de la paroisse, puis il leur dit
adieu; car il devait aller coucher le soir mme dans un autre village,
o il donnait la confirmation le lendemain.

Toute la population entoura la voiture de l'vque au moment du dpart
en poussant des vivat; on croyait que le carrosse allait regagner la
grande route  travers champs, et tous les assistants furent surpris de
lui voir suivre un petit sentier tortueux qui ne conduisait pas au
chemin que l'vque devait prendre. Plusieurs l'accompagnrent avec
curiosit, et cette curiosit redoubla quand ils virent la voiture de
Monseigneur s'arrter devant la modeste maison du pre de Pierre.

Monseigneur descendit lui-mme de son carrosse; il traversa le petit
jardin et se fit annoncer aux parents du merveilleux enfant. Ceux-ci
accoururent sur le seuil de leur porte en poussant des exclamations de
reconnaissance et de bonheur.

Voulez-vous me confier votre fils? leur dit l'vque avec bont.

--Quoi! monseigneur, est-ce possible, rpliqua le pre en tremblant de
joie; vous voulez vous charger de l'ducation de notre enfant!

--Oui, je le dsire, rpondit l'vque; car cet enfant me semble dou de
l'esprit de Dieu, et sera, j'en suis sr, une des gloires de son pays!

La mre pleurait  l'ide d'une sparation. Pierre, qui tait accouru,
lui disait tout bas de bonnes paroles pour la consoler.

Si vous y consentez, continua l'vque, je vais l'emmener dans ma
voiture; je veux me hter de dvelopper une intelligence aussi rare.

[Illustration: Voulez-vous me confier votre fils?]

Le petit Pierre tait rayonnant; son pre se redressait avec orgueil et
remerciait l'vque en rptant:

Oui, monseigneur!

La mre seule prouvait un dchirement dans ses entrailles; elle et
voulu retarder la sparation.

Mais, dit-elle timidement, ce n'est pas trop de quelques jours pour que
je prpare ses habits et tout ce qu'il lui faudra loin de nous.

--J'y pourvoirai, rpondit l'vque. Allons, bonne mre, du courage;
c'est pour le bien de votre fils. Dans peu de jours vous pourrez venir
le voir  la ville.

L'enfant embrassa son pre et plus tendrement encore sa mre qui
pleurait; puis il monta lestement dans la voiture  la place que
l'vque lui indiquait en face de lui.

Une semaine aprs, Pierre Gassendi entrait au collge de Digne, o il
fit de fortes tudes classiques, qui le prparrent  devenir un des
hommes les plus clbres parmi les savants et les philosophes de son
sicle.




TURENNE


NOTICE SUR TURENNE.

Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, n  Sedan le 16
septembre 1611, second fils d'Henri de La Tour d'Auvergne, duc de
Bouillon, et d'lisabeth de Nassau, fille de Guillaume Ier, prince
d'Orange, tait issu d'une famille de calvinistes.

Ds son enfance, il n'avait de got que pour les rcits de guerres et de
combats.

Quand il eut treize ans, sa mre, cdant  ses instances, l'envoya en
Hollande, o tait dj son fils an, pour qu'il apprt le mtier des
armes sous Maurice de Nassau, son oncle. Turenne fit sa premire
campagne en 1625, comme simple soldat. Il servit cinq ans en Hollande,
puis il passa au service de la France, et fut nomm colonel d'un
rgiment d'infanterie par le cardinal de Richelieu. Il dbuta en
Lorraine par des actions d'clat. Il fit la campagne de Pimont avec
gloire en 1539, et celle de Roussillon, sous les yeux de Louis XIII, en
1642.

A la mort de Louis XIII, il fut nomm marchal de France par la rgente
Anne d'Autriche; en 1643, il gagna la bataille de Fribourg, de concert
avec le duc d'Enghien, qui fut depuis le grand Cond, et celle de
Nordlinghen. Il fit une savante campagne en 1682 en Souabe, en Franconie
et en Bavire, et fut la cause du trait de Westphalie, si avantageux
pour la France. Turenne prit part d'abord aux troubles de la Fronde
contre la cour; mais il finit par combattre la rbellion, dfendit le
jeune roi (Louis XIV), et fut vainqueur du grand Cond, qui commandait
les rvolts. Il le contraignit  sortir de France. Il vainquit la
Fronde sur tous les points du royaume. Il se maria, en 1653, avec la
fille du duc de La Force; en 1654, il vainquit les Espagnols,  qui le
prince de Cond tait all se runir, et les dfit de nouveau en
plusieurs rencontres. Enfin la paix de 1659 lui permit de se reposer.
Depuis trente ans il faisait la guerre sans avoir sjourn trois mois
dans le mme lieu. Il fut fait marchal gnral des armes en 1660, 
l'poque du mariage de Louis XIV. Il abjura le calvinisme en 1658. Il
tait du conseil du roi pour toutes les questions de politique
extrieure. En 1671, il fit la campagne de Hollande, puis celle de
Westphalie. Il combattit le fameux comte de Montecuculli, le vainquit et
se rendit matre de tout le Palatinat. Cette campagne victorieuse se
prolongea jusqu'en 1674. Sa rentre  Paris et  la cour fut un
triomphe. Dans la campagne de 1675, qui fut la dernire, il eut encore 
combattre le comte de Montecuculli. Il attira l'ennemi sur un terrain
favorable, et dj il s'criait: Je les tiens, ils ne pourront plus
m'chapper! lorsqu'un boulet, tir au hasard, vint le frapper au milieu
de l'estomac, le 27 juillet 1675. Le mme coup emporta le bras du
gnral Saint-Hilaire, qui avait conduit Turenne sur ce terrain fatal;
et comme le fils de ce gnral versait des larmes: Ce n'est pas moi
qu'il faut pleurer, dit celui-ci en montrant le corps de Turenne, c'est
ce grand homme.

Turenne fut inhum  Saint-Denis auprs des rois de France, et l'arme
leva un monument  sa gloire sur le lieu-mme o il tait tomb.




TURENNE.

Un soir, tout tait en rumeur et en moi dans le chteau de Sedan. La
duchesse de Bouillon venait de souper avec son fils cadet, le jeune
Henri de Turenne, et le chevalier de Vassignac, prcepteur de l'enfant.
Le duc de Bouillon, son pre, prince souverain de Sedan, tait rest sur
les remparts de cette ville pour donner des ordres  la garnison. Au
dessert, le petit Henri, qui avait  peine neuf ans, mit comme toujours
la conversation sur la guerre et sur la vie des hros grecs et romains
que son prcepteur lui faisait lire et commenter. Il parlait avec feu de
leurs exploits et de leurs aventures, et il rptait  sa mre qu'il
brlait de les imiter. Pourquoi rester inactif? Pourquoi se contenter de
connatre la gloire par les rcits qu'en font les historiens et les
potes? Ne valait-il pas mieux suivre son instinct belliqueux, et lguer
 son tour des exploits  l'histoire, des splendeurs  l'pope?

Sa mre l'coutait avec admiration, et cependant comme craintive de
l'esprit aventureux de son fils. Cette causerie hroque se prolongea
fort avant dans la soire. L'enfant accompagnait ses paroles animes de
gestes et de mouvements saccads, et parfois il contraignait son
prcepteur de simuler avec lui quelque attaque ou quelque dfense de
place forte; et lorsque le chevalier de Vassignac se fatiguait de ce
jeu: Oh! que mon pre n'est-il l? s'criait le jeune Henri; il me
servirait bien de second, lui! Mais pourquoi ne revient-il pas ce soir?

--Il couchera dans la place, rpondit la duchesse de Bouillon; et par
cette neige froide qui tombe en couches paisses, je crains que son
inspection des remparts ne soit bien pnible.

--Je voudrais tre avec lui, s'cria Henri; c'est ainsi qu'on se forme 
la guerre, et non en se chauffant prs d'un grand feu, comme je le fais
ce soir.

--L'ge viendra, dit la mre; en attendant, Henri, allez dormir, il est
temps. Monsieur de Vassignac, emmenez votre colier; une longue nuit de
sommeil lui est ncessaire, et  vous aussi, chevalier, aprs les
exercices militaires auxquels il vous a contraint tantt.

--Bonsoir, ma mre, dit le jeune vicomte de Turenne d'un air pensif.

La duchesse embrassa son fils, qu'un domestique prcda un flambeau  la
main; son prcepteur le suivit; ils franchirent l'escalier qui
conduisait du salon de famille  la chambre d'Henri, o l'on arrivait
par un long couloir. On tait dj  la moiti de ce couloir, lorsque le
jeune Turenne se pencha sur l'paule du domestique qui le prcdait,
souffla le flambeau, donna un croc en jambe  son prcepteur, franchit
comme une flche l'escalier, la salle  manger, les offices, et s'lana
dehors par une porte qui donnait sur les jardins.

La neige s'tendait sur la campagne, douce aux pas comme un tapis
d'hermine; le jeune fugitif eut bientt atteint les remparts de Sedan,
voisins du chteau; il se fit reconnatre par un des soldats qui gardait
une porte, dit qu'il avait  parler  son pre et entra dans la ville.

Cependant la duchesse de Bouillon, attire par la voix du prcepteur de
son fils, qui riait aux clats de ce qu'il appelait une nouvelle
espiglerie du petit diable, tait accourue suivie de quelques
domestiques. On appela Henri de Turenne; on le chercha de salle en
salle, de chambre en chambre, dans les galeries, dans les mansardes,
dans les coins les plus reculs du chteau. M. de Vassignac eut l'ide
de simuler des cris et des attaques de guerre, dans l'esprance de
l'attirer par ces semblants belliqueux; mais les chos seuls du vieux
manoir rpondaient au prcepteur effar et  la pauvre mre perdue.

Peut-tre est-il sorti dans les champs! s'cria tout  coup la
duchesse de Bouillon, claire par un de ces instincts qui sont la
seconde vue des mres.

Au moment o elle prononait ces mots, on arrivait justement dans
l'office par lequel le jeune Turenne s'tait chapp. Voyez cette porte
encore ouverte! dit vivement la duchesse; c'est par l, j'en suis sre,
qu'il est sorti.

--Justement, voil la trace de ses petits pieds, dirent plusieurs
domestiques en inclinant leurs flambeaux sur la neige.

--Oh! le malheureux! o est-il all? dit le prcepteur transi. Que
faire? o le chercher?

--Il n'est point temps de dlibrer, rpliqua la duchesse, mais d'agir.
Monsieur de Vassignac, il faut retrouver mon fils! Allons! en marche,
mes amis.

Et elle se plaait en tte de ses serviteurs pour les conduire.

Non point, madame la duchesse, s'crirent-ils tous. Vous n'irez pas 
travers la campagne par ce froid horrible. Nous vous jurons de vous
ramener notre jeune matre. Laissez-nous faire.

--Oui, laissez-nous faire, rpta le chevalier de Vassignac se piquant
d'honneur. Je vais les conduire. La duchesse de Bouillon ne cda qu'
grand'peine  ces supplications runies; et malgr les instances de ses
femmes, elle ne voulut point quitter une terrasse du haut de laquelle
elle apercevait au loin les torches de ceux qui couraient  la recherche
de son enfant; la troupe de serviteurs, stimule par M. de Vassignac qui
en avait pris le commandement, s'avana jusqu'aux remparts de Sedan. La
neige qui recommenait  tomber fouettait les visages et avait recouvert
les traces des pas du fugitif.

M. de Vassignac se fit reconnatre des sentinelles et obtint de pntrer
dans la ville; mais la porte par laquelle il y entra avec sa bande
n'tait pas la mme qu'avait franchie Henri, de sorte que, lorsqu'il
demanda au factionnaire s'il n'avait pas vu passer le fils du duc de
Bouillon, celui-ci ne sut que rpondre. Allons  l'intendance militaire
o couche le duc, dit Vassignac  la troupe des serviteurs; l nous
retrouverons peut-tre notre jeune matre, et, s'il n'est pas l, c'est
son pre qui nous guidera dans nos recherches.

A l'approche de cette bande portant des flambeaux, l'htel de
l'intendance s'mut; on crut presque  quelque attaque nocturne, et le
duc de Bouillon parut en armes dans la cour extrieure. En apercevant le
chevalier de Vassignac, il s'cria: Qu'arrive-t-il donc? la duchesse,
mon fils, sont-ils en danger?

Le chevalier lui dit de quoi il s'agissait.

Je gage que ce diable  quatre est sur les remparts, dans quelque
bivouac,  se faire raconter des histoires de guerre, dit le duc qui
connaissait l'me de son fils. Venez, mes amis, nous le retrouverons.

Et il se mit en tte, donnant le bras au prcepteur. Au premier feu de
bivouac qu'ils trouvrent et autour duquel taient rangs les soldats de
garde, l'officier de service lui dit: Nous l'avons vu, monseigneur;
nous pensions qu'il vous prcdait ou qu'il vous suivait; il nous a fait
quelques questions sur la dfense des places fortes, sur les armements
et les affts des canons, puis il nous a quitts en disant: Je veux
faire ainsi le tour des remparts.

Le duc de Bouillon et ceux qui l'escortaient se remirent en marche. Au
bivouac suivant on lui dit encore: Le jeune vicomte de Turenne a pass
il y a trois quarts d'heure; il s'est chauff  notre feu; a got au
vin de nos gourdes, puis il a dit: En avant! et s'est enfui en
courant.

--Nous le rejoindrons, s'cria le pre rassur, et il continua  faire
le tour des remparts.

Au troisime bivouac on lui dit: Il n'y a pas un quart d'heure qu'il a
pass; notre vieux sergent nous racontait des combats sanglants du temps
de la Ligue, et le jeune vicomte, votre fils, monseigneur, votre digne
fils coutait bant et s'est cri au rcit d'une tuerie: J'aurais
voulu tre l!

--Brave enfant! murmura le duc.

--Il ne nous a quitts que lorsque celui qui parlait s'est endormi de
lassitude, l, prs des cendres chaudes, o il dort encore. En nous
quittant, M. de Turenne a dit: Je vais voir ce qui se passe  l'autre
bivouac.

Le pre se remit en marche; les canons des remparts allongeaient sur la
neige leur long cou noir comme autant de crocodiles sur une plage
d'thiopie. Le duc en passant les caressait de la main: Ils dorment,
disait-il, mais ils se rveilleront quand apparatra l'ennemi.

Quelque chose tout  coup sembla se mouvoir dans l'ombre. Est-ce un
soldat appuy sur sa pice? s'cria le duc de Bouillon. Les torches
que portaient les serviteurs s'inclinrent, et le duc reconnut son fils
qui dormait sur le canon couvert de neige, comme il l'et fait sur son
lit dans la chambre de son prcepteur.

Le duc de Bouillon sourit d'orgueil en reconnaissant son enfant.

Oh! oh! voici l'ennemi, cria-t-il en teignant les torches et en
tirant le petit Henri par la jambe.

--L'ennemi! rpta Turenne  moiti veill. Eh bien! qu'il arrive, je
me battrai!

Et il se mit dans une posture guerrire, les poings serrs et tendus en
avant. Son pre l'entoura de ses bras et l'y serrant. Prisonnier!
prisonnier de guerre! s'cria-t-il.

[Illustration: Turenne dormant sur un canon]

--Vous, mon pre! vous! dit le jeune vicomte en reconnaissant la voix.

--Oui, oui! Vous ne songez pas, petit malheureux,  l'inquitude de
votre mre durant cette belle quipe; et pourquoi, dans quel but vous
tes-vous chapp du chteau?

--Je voulais, mon pre, en couchant sur la dure par cette nuit glace,
m'essayer aux fatigues de la guerre et voir si je serais capable de
faire bientt mes premires armes sous vos ordres.

Le pre embrassa son fils.

Allons, en marche, prisonnier, dit-il en riant; voici la chane de mon
bras, et je ne vous lche pas jusqu' ce que votre mre vous emprisonne
 son tour.

--Dans ses bras aussi, rpliqua l'enfant en baisant son pre au front.

Les serviteurs reprirent  pas prcipits la route du chteau. Le duc de
Bouillon et son fils, qu'il serrait par la main, se htrent; derrire
eux le prcepteur, en soufflant, courait sur la neige pour se
rchauffer, et surtout pour mettre fin plus vite aux angoisses de la
duchesse. Quand on fut  porte de la voix, on cria: Le voil! le
voil! nous vous ramenons le fugitif. La duchesse accourut. Elle se
jeta dans les bras de son mari et de son fils. Ses larmes touffaient sa
voix. Elle voulait gronder l'enfant qui venait de lui donner tant
d'inquitude, elle n'en trouva pas le courage.

Sa vocation est bien dcide, lui dit le duc quand ils furent seuls; il
ne faut plus la contraindre.

--Mais sa sant si dlicate! objecta la mre.

--L'air des camps fortifie, rpliqua le duc; notre fils vivra, duchesse,
et je prvois qu'il sera l'honneur de notre famille.

Dans ce temps-l, Henri de Turenne tait un enfant faible et chtif,
petit de taille, la poitrine enfonce, la mine ple; ses yeux noirs
brillaient dans leur orbite, et ses sourcils pais, qui se touchaient,
lui donnaient quelque chose de dur et de mditatif. Sa mre tremblait
toujours pour sa vie et redoutait pour lui le mtier des armes. C'tait
afin de prouver sa force qu'il fit l'quipe que nous venons de
raconter.

Vers le mme temps, un vieil officier, ami de son pre, dnait au
chteau. Henri avait pass la journe  lire Quinte Curce; il avait
l'me pleine d'Alexandre et ne parlait plus que de ses exploits. Le
vieil officier, heureux de l'entendre, se plut  l'exciter en le
contredisant.

Votre Quinte Curce n'est qu'un faiseur de romans, s'cria-t-il; rien
n'est vrai dans cette vie d'Alexandre.

--Pourquoi? s'cria l'enfant.

--Parce que tout y porte le cachet du merveilleux.

--Le grand, l'hroque tiennent de la fable pour ceux qui n'en ont pas
l'instinct en soi, rpliqua l'enfant; pour moi, je crois  la vie
d'Alexandre. Son oeil lanait des clairs, et son geste jetait le dfi.

La duchesse de Bouillon, voulant l'prouver, prit parti pour l'officier:
Monsieur a pourtant raison, dit-elle; toute cette vie glorieuse n'est
qu'un tissu d'aventures imagines.

--Je ne veux pas vous manquer de respect, ma mre; mais je ne puis vous
croire, s'cria l'enfant. Je sens qu'Alexandre a exist, qu'il a fait de
grandes choses, et il me semble mme que je tiens  lui par quelque
ct.

--Par un aeul lointain, reprit la mre en riant.

--Qui sait?

--Mon petit ami, ajouta le vieil officier, vous tes pre  la
contradiction.

--Je suis ainsi pour ce que je crois, et ni vous ni ma mre ne m'avez
convaincu. Et il sortit d'un air farouche aprs avoir dit bonsoir.

Il sera indomptable, murmura l'officier.

On crut que l'enfant s'tait retir dans sa chambre; mais lorsque le
vieil officier, qui couchait au chteau ce soir-l, monta dans la
sienne, il y trouva Henri la tte haute, l'air provoquant, et qui lui
dit en marchant  sa rencontre:

Vous m'avez tout  l'heure bless, monsieur, dans un hros que j'aime;
je vous ai rpondu de manire  vous prouver que ceci tait srieux;
maintenant je vous offre et vous demande rparation.

--Je suis tout dispos  vous satisfaire, rpliqua l'officier, qui
dissimula un sourire paternel; mais il faut que nous nous battions en
secret  cause de madame votre mre, qui s'y opposerait.

--Oui, monsieur, riposta Henri, en secret! Ce duel aura lieu, demain au
petit jour, dans le parc, au pied des trois grands ormes. Cela vous,
convient-il?

--Trs-bien, j'y serai.

Ils se salurent courtoisement, et Henri alla se mettre au lit aprs
avoir dclar  son prcepteur qu'il voulait, le lendemain ds l'aube,
aller chasser dans le parc. Le prcepteur n'osa pas le contredire et en
prvint sa mre.

Quand le jour parut, Henri s'arma en apparence pour la chasse et cacha
deux pes sous son habit.

Bonjour, chevalier, dit-il  M. de Vassignac, qui s'tirait dans son
lit; dormez encore, vous me rejoindrez dans une heure, j'aurai fait
lever le gibier. Et il s'enfuit sans attendre de rponse.

En marchant vers le lieu dsign, il aperut le vieux chevalier qui s'y
rendait par une autre alle. Ils changrent un salut fier, et arrivs
au pied des grands arbres, ils mirent bas leurs habits, tirrent leurs
pes du fourreau et se disposrent  se prcipiter l'un sur l'autre.

En ce moment une ombre blanche glissa derrire le taillis. C'est
quelque daim qui veut nous servir de tmoin, dit le vieil officier en
souriant.

[Illustration: Duel de Turenne]

--Commenons, s'cria Henri, impatient du combat. Mais comme il
s'lanait, il sentit un souffle glisser sur son visage, et une main
lgre, passant derrire sa tte, arrta son bras.

Vous, ma mre! dit-il en se retournant.

--Moi qui viens pour tre votre second, rpliqua la duchesse en
l'embrassant. Vous aviez raison, mon enfant; Alexandre est un hros
rel: Quinte Curce n'a pas menti.

--Ceci veut dire, ma mre, que ce duel est juste et que je dois le
poursuivre.

Et il brandit de nouveau son pe.

A moins, reprit la duchesse, que monsieur ne convienne qu'il s'est
tromp et ne fasse une double rparation  vous et  Alexandre.

--J'aime mieux le duel, dit Henri tout anim.

--Pourquoi donc? dit la duchesse en riant. Amener un ennemi 
capitulation est aussi glorieux que de le tuer!

--Hum! je ne sais trop, murmura Henri. Qu'en pensez-vous, monsieur?
dit-il en se tournant vers son adversaire.

--Je pense que vous serez un brave, s'cria l'officier en le pressant
attendri dans ses bras, et qu'Alexandre pourrait bien tre un de vos
aeux. En attendant que nous ayons dcouvert cette gnalogie perdue,
venez, mon enfant, que je vous conduise  votre pre et que je lui conte
tout ceci.

Henri se laissa emmener, mais il ne pouvait s'empcher de murmurer: Il
et t pourtant bien bon de se battre un peu.

N avec ces instincts belliqueux, Turenne n'en fut pas moins, durant sa
longue et glorieuse vie militaire, le plus compatissant et le plus
gnreux des hommes.

Nous rappellerons ici quelques traits de son caractre qui compltent sa
gloire:

Dans une retraite difficile, voyant un de ses soldats extnu de faim et
de fatigue et qui s'tait tendu au pied d'un arbre o l'ennemi l'aurait
gorg, il le plaa sur son propre cheval et marcha  pied jusqu' ce
qu'il et rejoint un de ses chariots, o il fit monter le malheureux
qu'il venait de sauver. Dans cette mme retraite, qui dura treize jours,
il abandonna sur la route tous ses quipages, afin que ses fourgons
n'eussent  transporter que des malades et des blesss.

Au sige de Saint-Venant, on le vit couper sa vaisselle d'argent et la
distribuer aux soldats qui ne recevaient point de solde.

Jamais il ne voulut tremper dans aucune concussion. Un officier lui
ayant indiqu un moyen de gagner quatre cent mille francs sans que
personne en st rien, il lui rpondit froidement: Je vous suis fort
oblig; mais ayant eu souvent de pareilles occasions sans en profiter,
je ne changerai pas  l'ge o je suis.

Un de ses domestiques lui ayant un jour appliqu, dans les tnbres, un
grand coup par derrire, lui demandait pardon  genoux, disant qu'il
l'avait pris pour Georges, son camarade. Quand c'et t Georges,
rpliqua froidement le marchal de Turenne en se frottant  l'endroit
bless, il ne fallait pas frapper si fort.




PASCAL ET SES SOEURS


NOTICE SUR PASCAL ET SES SOEURS.


Blaise Pascal.

Blaise Pascal, gomtre, philosophe, littrateur, naquit 
Clermont-Ferrand en 1623, et fut lev par son pre, tienne Pascal,
prsident  la cour des aides et savant mathmaticien. A douze ans, il
dcouvrit, sans le secours d'aucun livre, les premires propositions de
la gomtrie jusqu' la trente-deuxime d'Euclide. A seize ans, il
composa un trait des _sections coniques_, et  dix-huit la premire
machine qui ait effectu exactement les quatre oprations fondamentales
de l'arithmtique. Il donna enfin sur la roulette ou cyclode la
solution des problmes les plus difficiles qu'on ait abords sans le
secours de l'analyse infinitsimale, et que n'avaient pu rsoudre les
plus habiles gomtres de l'poque. Jusqu'alors il ne s'tait fait
connatre que par ses travaux mathmatiques. La querelle des jansnistes
et des jsuites ouvrit une voie nouvelle  son gnie. lev dans une
grande austrit de principes, il ne put voir sans indignation la morale
relche de la socit de Jsus, et fit paratre les clbres _Lettres 
un provincial_, qui restent comme un des plus beaux monuments de notre
langue. Les _Penses_, publies pour la premire fois, en 1670, rvlent
une troisime phase de la vie de Pascal. Il devait rassembler dans cette
dernire oeuvre, reste incomplte, toutes les preuves de la religion,
pour donner aux esprits indcis cette certitude dont nul plus que lui
n'avait besoin. Hsitant entre le scepticisme philosophique et la foi
religieuse, plein de troubles intellectuels, et souffrant de plusieurs
maladies cruelles, il mourut en 1662, g de trente-neuf ans.


Gilberte Pascal.

Gilberte Pascal (Mme Prier) naquit  Clermont en 1620. Elle fut leve
par son pre, qui, ds sa plus tendre jeunesse, avait pris plaisir  lui
apprendre les mathmatiques, la philosophie et l'histoire. Elle se
maria  vingt et un ans; elle tait belle et d'une tournure charmante;
elle a crit une vie de son frre et une autre de sa soeur Jaqueline.
Mme Prier mourut  Paris en 1687; elle est enterre  Saint-Etienne du
Mont,  ct de son frre Blaise Pascal.


Jaqueline Pascal.

Jaqueline Pascal naquit  Clermont en 1625. Ds l'ge de six ans, elle
annonait beaucoup d'esprit et de grandes dispositions pour la posie.
Elle fut leve par son pre et par sa soeur; elle tait parfaitement
belle, mais d'une taille peu leve. A l'ge de treize ans elle eut la
petite vrole, sa beaut en fut altre; elle s'en consola en tournant
ses penses vers Dieu,  qui elle adressa des vers sur cet accident. En
1639, sa famille s'tablit  Rouen, o Jaqueline obtint un prix de
posie. Plusieurs propositions de mariage lui furent faites, elle les
refusa toutes. Tant que son pre vcut, elle ne le quitta point; mais 
sa mort elle se retira au couvent de Port-Royal des Champs, o elle prit
le voile en 1652; elle avait alors vingt-six ans; elle se consacra 
l'ducation des novices. Quand la perscution de Louis XIV contre
Port-Royal commena, elle dit qu'elle n'y survivrait pas. Elle mourut en
effet peu de temps aprs, en 1661, ge de trente-six ans. Jaqueline
Pascal a laiss des posies, des ouvrages de pit et des rglements
pour l'ducation des enfants.




PASCAL ET SES SOEURS


On montre encore  Clermont la maison o naquirent Pascal et ses deux
soeurs. Le petit Blaise, qui devait rendre si illustre le nom de Pascal,
vint au monde faible et chtif; il avait  peine un an lorsqu'il resta
comme inanim dans les bras de sa mre; on crut qu'il tait mort. Mais
les larmes et les prires maternelles semblrent oprer un miracle.
L'enfant sourit tout  coup, la sant lui revint et il se dveloppa
intelligent et beau. Sa soeur Jaqueline fut doue comme lui d'un esprit
merveilleusement prcoce; leurs visages se ressemblaient; elle avait de
son frre le front lev, l'oeil clatant, le nez arqu, la mine fire.
Quand Jaqueline eut huit ans et qu'il en eut dix, c'taient deux enfants
dont la beaut captivait et dont l'esprit inattendu et original tait un
sujet d'tonnement pour tout le monde. Entran vers les sciences, le
jeune Pascal suppliait son pre de l'initier  ces merveilleux mystres
qu'il rvait. Mais son pre rsistait, craignant que cette tude ne le
dtournt de celle des langues.

L'enfant ritra ses instances et demanda  son pre de lui apprendre au
moins les lments des mathmatiques. N'ayant pu l'obtenir, le jeune
Pascal se mit  rflchir seul sur ces premires notions. A l'heure des
rcrations, il se retirait dans une salle isole, et l, un crayon  la
main, il s'appliquait  tracer des figures gomtriques; il tablissait
des principes, il en tirait des consquences, il trouvait des
dmonstrations, et il poussa ses recherches si avant que, sans le
secours d'aucun des ouvrages qui traitent de l'algbre, il y fit tout
seul d'immenses progrs. Son pre le surprit un jour dans cet exercice;
il en fut si touch que des larmes jaillirent de ses yeux. Ds ce jour
il n'enchana plus l'essor du gnie de son fils, et il permit  Blaise
d'assister aux confrences des savants qui s'assemblaient chez lui
toutes les semaines. Jaqueline aussi mditait  l'cart et, comme son
frre, tait tourmente par l'obsession d'un gnie naissant. Mais ce
n'tait point la science qui la sollicitait. Ds l'ge de sept ans elle
pensait en vers; la posie chantait  son oreille. Quand sa soeur
Gilberte (depuis Mme Prier), l'ane des trois enfants, qui remplaait
leur mre morte, voulut lui apprendre  lire, Jaqueline rsista; 
l'heure de la leon elle se cachait pour y chapper. Mais un jour ayant
entendu sa soeur lire des vers tout haut, captive par cette cadence qui
dj vibrait dans son coeur, elle lui dit:

Quand vous voudrez me faire lire, faites-moi lire des vers, et je lirai
ma leon tant que vous voudrez.

[Illustration: Pascal tudiant la gomtrie]

Depuis ce jour elle parlait toujours de vers, elle en apprenait par
coeur avec facilit; elle voulut en connatre les rgles, et  huit ans,
avant de savoir lire couramment, elle se mit  en composer.

Le pre de ces enfants de gnie s'tait tabli  Paris pour veiller sur
leur ducation, et Jaqueline y trouva deux jeunes compagnes (les
demoiselles Saintot) qui avaient, comme elles, les plus heureuses
dispositions pour la posie. Un jour, les trois petites filles
rsolurent de faire une comdie; elles en choisirent le sujet, en
composrent le plan, et en firent tous les vers sans l'aide de personne.
C'tait une pice suivie en cinq actes, et dans laquelle toutes les
rgles d'alors taient observes. Elles la jourent elles-mmes deux
fois avec d'autres acteurs de leur ge. On runit grande compagnie pour
les entendre et chacun s'tonna que ces enfants eussent pu faire un
aussi long ouvrage. On y trouva des traits charmants. La cour et la
ville en parlrent, et Jaqueline, qui n'avait pas dix ans, devint un
enfant clbre en posie comme l'tait dj dans la science son jeune
frre Blaise.

La reine Anne d'Autriche, qui rsidait au chteau de Saint-Germain,
voulut voir la petite muse. Mme de Morangis, amie de la famille Pascal
et qui tait de la cour, se chargea d'y conduire Jaqueline. De Paris 
Saint-Germain c'tait alors tout un voyage; un carrosse de la reine y
mena la petite fille clbre, accompagne de Mme de Morangis. La reine
tait grosse de l'enfant qui fut depuis Louis XIV. Jaqueline composa sur
cette circonstance un sonnet o elle clbrait les esprances que la
France fondait sur ce prince encore  natre. Arrive  Saint-Germain,
elle fut introduite dans le cabinet de la reine, qui, entoure d'une
suite nombreuse, reut Jaqueline avec bont et prit de ses mains les
vers qu'elle avait composs. Mais en les entendant, la reine s'imagina
que ces vers n'taient pas d'une enfant si jeune, ou du moins qu'on lui
avait beaucoup aid. Tous ceux qui taient prsents eurent la mme
pense. Alors Mademoiselle (qui fut plus tard la grande Mademoiselle)
s'approcha de Jaqueline et lui dit: Puisque vous faites si bien les
vers, faites-en pour moi. Aussitt Jaqueline se retira quelques
instants dans un angle du cabinet de la reine, et tranquillement elle
improvisa les vers suivants:

    A MADEMOISELLE DE MONTPENSIER.

    _Fait sur-le-champ par son commandement_.

    Muse, notre grande princesse
    Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse
    A louer sa beaut; mais il faut avouer
    Qu'on ne saurait la satisfaire
    Et que le seul moyen qu'on a de la louer
    C'est de dire en un mot qu'on ne saurait le faire.

Chacun applaudit cet impromptu, et Mme d'Hautefort demanda  son tour 
l'enfant de faire des vers pour elle. Aussitt la petite Jaqueline
improvisa un loge de la beaut de Mme d'Hautefort. La reine et toute
l'assistance taient ravies, et depuis ce jour la jeune soeur de Pascal
fut souvent appele  la cour et toujours caresse du roi, de la reine,
de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle avait les
reparties les plus justes et souvent les plus profondes. Ce qui charmait
en elle, c'est qu'elle gardait la gaiet de son ge; quand elle tait
avec ses compagnes, elle jouait  tous les jeux des enfants, et,
lorsqu'elle tait seule, elle s'amusait avec ses poupes.

[Illustration: Jaqueline chez Anne d'Autriche.]

On sent la navet de cet esprit merveilleux dans le morceau suivant
qu'elle adressa  la reine pour la remercier de l'accueil fait  ses
premiers vers:

    Mes chers enfants, mes petits vers,
    Se peut-il arriver dans le grand univers
    Un bien qu'on puisse dire au vtre comparable?
    Vous tes remplis de bonheur:
    La reine vous combla d'honneur,
    Sa Majest vous fit un accueil favorable.

    Sa main daigna vous recevoir.
    Son oeil, plein de douceur, se baissa pour vous voir;
    Vous ftes en silence ous de ses oreilles,
    Et par un excs de bont,
    Sans que vous l'eussiez mrit,
    Sa bouche vous nomma de petites merveilles.

Malgr le succs de Jaqueline  la cour, malgr le gnie naissant de son
frre, qui dj excitait la curiosit des princes et des grands, leur
pre faillit tre enferm  la Bastille par le cardinal de Richelieu.
Dans une runion nombreuse o se trouvaient d'autres personnages, M.
Pascal pre et quelques-uns de ses amis exprimrent  propos des rentes
de l'htel de ville une opinion assez vive contre le cardinal; traits
de sditieux, tous ceux qui avaient parl de la sorte furent envoys 
la Bastille. L'ordre d'arrter M. Pascal fut donn; il se sauva et
parvint  se drober aux poursuites qui le menaaient.

Pour se distraire de ses graves proccupations d'tat, Richelieu faisait
souvent jouer la comdie dans le Palais-Cardinal, aujourd'hui le
Palais-Royal; les galeries n'existaient pas alors, et les jardins de ce
beau palais s'tendaient en parterres et en bosquets jusqu'aux
boulevards. La duchesse d'Aiguillon, nice de ce redoutable ministre,
prsidait aux ftes qu'il donnait et en prparait elle-mme les
divertissements. Corneille, encore peu connu, vivait  Rouen. C'tait
Rotrou, c'tait Scudry qui fournissaient les pices que l'on
reprsentait au Palais-Cardinal. Au mois de fvrier 1639, la duchesse
d'Aiguillon, pour donner plus d'attrait  ces reprsentations, voulut
faire jouer par des enfants l'_Amour tyrannique_, tragi-comdie de
Scudry. Elle songea aux demoiselles Saintot,  leur petite amie
Jaqueline et  son frre Pascal; mais Gilberte, la soeur ane, qui
veillait sur les enfants dont le pre tait proscrit, rpondit firement
au gentilhomme qui lui fut envoy en cette occasion par la duchesse
d'Aiguillon: Monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir
pour que nous pensions  lui en faire. La duchesse insista et fit mme
entendre que le rappel de leur pre devait en dpendre. Les amis de la
famille dcidrent alors que Jaqueline accepterait le rle qu'on lui
proposait. Le clbre acteur Montdory, qui tait de Clermont et qui
connaissait la famille Pascal, donna des leons  Jaqueline et se
chargea de monter la pice. Le jour de la reprsentation arriva.
Jaqueline, qui avait  peine douze ans, mit dans son jeu une gentillesse
qui charma tous les spectateurs, et surtout Richelieu. Le cardinal ne
cessa de l'applaudir. Elle profita de son succs pour obtenir la grce
de son pre. coutons-la faire le rcit de cette soire dans une lettre
adresse  son pre et reste jusqu'ici indite. Nous la donnons d'aprs
le manuscrit de la Bibliothque impriale.


Monsieur mon pre,

Il y a longtemps que je vous ai promis de ne point vous crire si je ne
vous envoyais des vers, et, n'ayant pas eu le loisir d'en faire ( cause
de cette comdie dont je vous ai parl), je ne vous ai point crit il y
a longtemps. A prsent que j'en ai fait, je vous cris pour vous les
envoyer et pour vous faire le rcit de l'affaire qui se passa hier 
l'htel de Richelieu, o nous reprsentmes l'_Amour tyrannique _ devant
M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui
s'est pass. Premirement, M. Montdory entretint M. le cardinal depuis
trois heures jusqu' sept heures, et lui parla presque toujours de vous,
de sa part et non pas de la vtre, c'est--dire qu'il lui dit qu'il vous
connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre
science et de vos autres bonnes qualits. Il parla aussi de cette
affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'taient pas passes
comme on avait fait croire, et que vous vous tiez seulement trouv une
fois chez M. le chancelier, et encore que c'tait pour apaiser le
tumulte; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez pri M.
Fayet d'avertir M.... Il lui dit aussi que je lui parlerais aprs la
comdie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal 
lui dire: Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me
demandera. M. de Montdory dit la mme chose  Mme d'Aiguillon,
laquelle lui dit que cela lui faisait grande piti et qu'elle y
apporterait tout ce qu'elle pourrait de son ct. Voil tout ce qui se
passa devant la comdie. Quant  la reprsentation, M. le cardinal parut
y prendre grand plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se
mettait  rire, comme aussi tout le monde dans la salle.

Ds que cette comdie fut joue, je descendis du thtre avec le
dessein de parler  Mme d'Aiguillon. Mais M. le cardinal s'en allait, ce
qui fut cause que je m'avanai tout droit  lui, de peur de perdre cette
occasion-l en allant faire la rvrence  Mme d'Aiguillon; outre cela,
M. de Montdory me pressait extrmement d'aller parler  M. le cardinal.
J'y allai donc et lui rcitai les vers que je vous envoie, qu'il reut
avec une extrme affection et des caresses si extraordinaires que cela
n'tait pas imaginable. Car, premirement, ds qu'il me vit venir  lui,
il s'cria: Voil la petite Pascal, et puis il m'embrassait et me
baisait, et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre
ses bras et me baisait  tous moments avec une grande satisfaction, et
puis, quand je les eus dits, il me dit: Allez, je vous accorde tout ce
que vous me demandez; crivez  votre pre qu'il revienne en toute
sret. L-dessus Mme d'Aiguillon s'approcha, qui dit  M. le cardinal:
Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour cet
homme-l; j'en ai oui parler, c'est un fort honnte homme et fort
savant; c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est fort
savant en mathmatiques, qui n'a pourtant que quinze ans. L-dessus, M.
le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez
en toute sret. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai
s'il trouverait bon que vous lui fissiez la rvrence; il me dit que
vous seriez le bienvenu, et puis, parmi d'autres discours, il me dit:
Dites  votre pre, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir, et me
rpta cela trois ou quatre fois. Aprs cela, comme Mme d'Aiguillon s'en
allait, ma soeur l'alla saluer,  qui elle fit beaucoup de caresses et
lui demanda o tait mon frre, et dit qu'elle et bien voulu le voir.
Cela fut cause que ma soeur le lui mena; elle lui fit encore grands
compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous
mena ensuite dans une salle, o il y eut une collation magnifique de
confitures sches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet
endroit-l elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin, je
ne puis pas vous dire combien j'y ai reu d'honneurs; car je ne vous
cris que le plus succinctement qu'il m'est possible de....[3]. Je m'en
ressens extrmement oblige  M. de Montdory, qui a pris un soin
trange. Je vous prie de prendre la peine de lui crire par le premier
ordinaire pour le remercier, car il le mrite bien. Pour moi, je
m'estime extrmement heureuse d'avoir aid en quelque faon  une
affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours
souhait avec une extrme passion, Monsieur mon pre,

Votre trs-humble et trs-obissante fille et servante,

Pascal.

De Paris, ce 4 avril 1639.


[Note 3: Mot illisible dans la lettre manuscrite.]

Voici quels taient les vers adresss  Richelieu et joints  la lettre
que nous venons de citer:

    Ne vous tonnez pas, incomparable Armand,
    Si j'ai mal content vos yeux et vos oreilles:
    Mon esprit, agit de frayeurs sans pareilles,
    Interdit  mon corps et voix et mouvement.
    Mais pour me rendre ici capable de vous plaire,
    Rappelez de l'exil mon misrable pre:
    C'est le bien que j'attends d'une insigne bont;
    Sauvez un innocent d'un pril manifeste:
    Ainsi vous me rendrez l'entire libert
    De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.

En recevant ces heureuses nouvelles, tienne Pascal se hta de revenir 
Paris; il se prsenta, avec ses trois enfants,  Ruel, chez le cardinal,
qui lui fit l'accueil le plus flatteur. Je connais tout votre mrite,
lui dit Richelieu; je vous rends  vos enfants et je vous les
recommande; j'en veux faire quelque chose de grand.

Deux ans aprs, tienne Pascal fut nomm  l'intendance de Rouen, et il
alla s'tablir dans cette ville avec sa famille. La jeune Jaqueline, qui
n'avait cess de s'exercer  faire des vers, obtint le prix de posie
dcern chaque anne  Rouen,  la fte de la Conception de la Vierge,
qui tait le sujet mme du concours. Quoique ces vers ne mritent pas
d'tre cits, ils eurent alors un prodigieux succs. Le prix fut port 
Jaqueline en grande pompe, avec des trompettes et des tambours, et
Corneille, prsent  cette crmonie, fit un impromptu sur le triomphe
et la modestie de la jeune muse, qui s'tait drobe  cette ovation.

Voici le dbut de ces vers; ils taient adresss au prince qui prsidait
la solennit:

    Pour une jeune muse absente,
    Prince, je prendrai soin de vous remercier,
    Et son ge et son sexe ont de quoi convier
    A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante.

Guide par le gnie de Corneille, qui peut dire jusqu'o serait mont le
vol de cette intelligence, dans ce beau sicle o un souffle de
grandeur passa sur les mes et s'en exhala? Mais la gloire, sans doute,
effraya Jaqueline; elle en dtourna ses regards avec une sorte
d'blouissement, et elle ne fit plus de vers que pour clbrer Dieu:

    Moteur de ce grand univers,
    Inspirez-moi de puissants vers,
    Envoyez-moi la voix des anges,
    Non pas pour louer les mortels,
    Mais pour entonner vos louanges,
    Et vous remercier au pied de vos autels.

Bientt elle entra au couvent de Port-Royal des Champs, et y ensevelit
cette beaut et cet esprit qui l'avaient fait admirer dans le monde. Que
de charmes, que de gnie se cachrent dans cette retraite, gloires
humaines perdues dans la gloire de Dieu, comme ces toiles qui brillent,
fuient et se confondent dans la voie lacte!




JEAN BART


NOTICE SUR JEAN BART.

Jean Bart naquit  Dunkerque en 1651: il tait fils d'un pcheur
corsaire. Louis XIV se plut  l'honorer au milieu de sa cour et le nomma
chef d'escadre. Jean Bart justifia la confiance du roi. Trente-deux
vaisseaux de guerre anglais et hollandais bloquaient le port de
Dunkerque en 1692. Jean Bart en sortit avec sept frgates, et ds le
lendemain s'empara de quatre navires anglais richement arms qui
faisaient voile vers la Russie. Dans le cours de la mme campagne, il
brla plus de quatre-vingts btiments ennemis, fit une descente vers
Newcastle, ravagea tout le pays des environs, et revint  Dunkerque avec
plus de quinze cent mille francs de prise. La mme anne, il s'empara de
treize navires hollandais chargs de grains. Jean Bart se trouva  la
fameuse journe de Lagos, o quatre-vingt-sept navires de commerce et
plusieurs vaisseaux de guerre anglais furent pris et brls; la perte
des vaincus en cette occasion fut value  plus de vingt-cinq millions
de livres. Il obtint des lettres de noblesse de Louis XIV. En 1696, il
remporta de nouveaux triomphes contre les flottes runies de
l'Angleterre et de la Hollande. La paix seule interrompit ses travaux.
Il passa les dernires annes de sa vie  Dunkerque, o il mourut d'une
pleursie, le 27 avril 1702.

Il ne laissa pas de descendance directe, mais son nom glorieux s'est
perptu par la famille de Gaspard Bart, son frre. Le 16 fvrier 1855,
mourut  Wormhoudt, grand et joli bourg form par de charmantes
habitations et  quelque distance de Dunkerque, le dernier hritier du
nom de Jean Bart, Henri-Ferdinand-Marie Bart, commis principal des
subsistances de la marine en retraite, g de soixante-quatorze ans; il
tait n  Dunkerque et fut adopt  l'ge de sept ans par sa ville
natale qui se chargea de son ducation. Il tait petit-fils du
commandant de la Dana, il eut pour fils un mule de ses illustres
anctres, Jean-Pierre Bart, lieutenant de vaisseau, commandant de la
gabare de l'tat _la Sarcelle_, mort  l'le Bourbon  trente-six ans.
Aprs la mort de ce fils, le pre, reprsentant d'un nom si glorieux,
vint habiter avec ses deux filles sa ville natale, o il assista 
l'inauguration de la statue de Jean Bart, gloire de sa race; puis il se
retira  Wormhoudt, o il est mort.





JEAN BART.


Dunkerque tait au pouvoir des Espagnols depuis 1652. Turenne, vainqueur
de la Fronde sur tous les points de la France, fit le sige de cette
ville en 1658. La flotte anglaise le secondait, car la politique avait
dcid Louis XIV  se faire momentanment l'alli de Cromwell. Le prince
de Cond et don Juan d'Autriche dfendaient la place assige. Les
habitants de Dunkerque faisaient des voeux pour le jeune roi de France,
et souhaitaient que la ville ft prise par lui et pour lui; mais en mme
temps toute cette population de marins, ennemie ne des Anglais,
s'indignait de les voir unir leurs armes  celles de la France; dans
cette alliance elle voyait de la part de l'Angleterre l'arrire-pense
de s'approprier Dunkerque.

C'tait par une soire du mois de juin, durant ce sige mmorable. Un
groupe de marins s'tait form devant une petite maison de la rue de
l'glise, ainsi nomme  cause de la cathdrale,alors si clbre par
son merveilleux carillon.

Le bruit des batteries anglaises et franaises ne paraissait pas en ce
moment proccuper les marins runis; ils s'informaient avec anxit, 
la porte de la maisonnette, de la sant de l'intrpide corsaire Cornille
Bart, qui avait t bless rcemment en tentant d'enlever un navire
anglais. Depuis un mois il ne pouvait quitter sa chambre, lui dont la
mer tait l'lment. Un vieux marin qui servait de domestique au
corsaire assurait  ses compagnons assembls sur la porte que leur
matre allait mieux. Le mdecin n'avait pu extraire la balle qui avait
pntr dans les chairs. Mais enfin, rptait le matelot, on peut vivre
avec une balle sous la peau, et j'espre que notre chef vivra; il
reprend des forces; il s'est lev aujourd'hui. Bonsoir, mes amis, et
bonne esprance. Ayant parl ainsi, le vieux marin attach au service
de Cornille Bart referma la porte de la maison et rentra dans la chambre
de son matre.

C'tait une pice claire par une fentre en ogive. Les murs taient
tapisss de cuir bossel d'or; un grand lit de noyer massif,  colonnes
torses, s'levait au fond. Sur ce lit tait assis un homme de haute
taille,  cheveux blancs et  moustaches encore blondes. Une femme
soutenait le bless, et un robuste enfant  longs cheveux blonds, assis
 ses pieds sur l'estrade du lit, tenait une de ses mains rudes qu'il
baisait. Cet enfant pouvait avoir environ neuf ans; il tait d'une
taille moyenne, mais forte; son front tait large, ses sourcils pais;
son oeil vif et bleu exprimait une rsolution au-dessus de son ge, son
teint hl annonait la vigueur et la sant.

Chausse les mules de ton pre, dit la femme sur qui le bless
s'appuyait, puis nous le soutiendrons ensemble, et il essayera de
marcher un peu.

L'enfant obit; ses petites mains se faisaient clines et allaient
doucement, pour ne pas heurter les jambes affaiblies du corsaire. Oh!
ces maudits Anglais, que je les hais! s'cria-t-il  un gmissement du
bless; si je pouvais leur rendre la blessure qu'ils vous ont faite, mon
pre!

--Patience, patience! ils sont en ce moment les allis de notre jeune
roi; cela nous oblige  suspendre nos haines; mais l'heure reviendra o
nous pourrons leur courir sus.

Le regard du vieux corsaire s'enflamma.

Mon pre, dit le petit Jean, vous me conduirez avec vous!

--Oui, et si je ne peux t'y conduire, tu iras tout seul; car vois-tu,
mon fils, c'est une guerre de race, et les Bart, de pre en fils, ont
pourchass ces chiens d'outre-mer.

Le bless porta la main  son flanc droit. Il avait pli.

Vous souffrez beaucoup? lui dit sa femme alarme.

--Cette balle anglaise est l comme un affront, rpliqua Cornille Bart.
Ah! si je pouvais l'arracher!

--Vous me la donneriez, mon pre, reprit l'enfant, et je vous assure
qu'elle tuerait un de ces Anglais.

--Quel enrag! dit le vieux marin qui faisait le service de la famille
et qui venait de rentrer dans la chambre; vous n'avez pas besoin de
balles, jeune matre, pour les houspiller; et ce matin votre bton et
vos poings vous ont suffi pour mettre en sang le petit John Brish.

--Qui est John Brish? dit le bless.

--Le fils de cet ancien bosseman anglais, notre voisin, reprit le
matelot.

--Pourquoi l'as-tu battu, petit? dit le pre.

--Parce qu'il disait d'un ton goguenard que vous ne monteriez plus sur
votre vaisseau pour donner chasse aux siens.

--Toujours des querelles! murmura la mre effraye.

--Quoi! mre, vous ne m'approuvez pas? Je bats les Anglais parce que les
Anglais ont bless mon pre.

--Laissez faire votre fils, matresse, reprit le vieux matelot; c'est un
brave enfant, dont on parle dj sur toute la cte! Voyez-vous, c'est
fier ce qu'il a fait il y a un an, ce petit homme-l, lorsqu'avec ces
deux mousses de Hollande il s'en est all bravement  travers la haute
mer sur le canot qu'il vous avait pris. Le temps tait calme d'abord;
mais au retour, le vent tait d'aval, la bourrasque clate, notre petit
capitaine dirige la barque, il rame, il rame; les mousses hollandais
avaient peur, il leur fait honte et rentre triomphant dans le port.

[Illustration: Jean Bart et les deux mousses en pleine mer]

--Vous oubliez mon inquitude, et vous l'encouragez dans ces folies,
objecta la mre; mon ami, poursuivit-elle en se tournant vers le
malade, il faudrait rprimander Jean et lui dfendre d'tre toujours sur
le port dans les agrs ou dans les mts des vaisseaux. Il serait
cependant bien temps qu'il apprt  lire.

--Je ne veux pas en faire un clerc, rpondit le pre, qui semblait se
ranimer en entendant parler de l'audace de son fils. Il sera brave comme
son grand-pre Antoine Bart, qui est mort avec gloire sous le canon de
l'Anglais.

--Mon grand-pre est mort bless par les Anglais! s'cria le petit Jean
Bart, pourpre de colre.

--Oui, mon enfant, lui aussi tu par eux; mais du moins mort dans le
combat, rpliqua le malade en gmissant.

--Vous ne mourrez point, vous, mon ami, et vous pourrez encore vous
venger de ceux qui vous ont bless, ajouta sa femme.

Cornille Bart secoua tristement la tte. Que Dieu t'entende!
murmura-t-il; je voudrais seulement pouvoir mener notre Jean en mer une
fois contre l'ennemi, puis je mourrais content.

--Ce sera! ce sera! mon pre, dit le petit Jean en se pendant au cou du
bless. Mais racontez-moi la mort de mon grand-pre; il y a longtemps,
bien longtemps que vous m'avez promis cette histoire.

--Entends-tu le canon qui gronde? dit Cornille Bart. Cet accompagnement
convient  mon histoire. coute et souviens-toi toute ta vie qu'ils ont
tu ton grand-pre et qu'ils m'ont bless, moi, peut-tre  mort.

--Ma vie sera voue  les exterminer! s'cria Jean, les deux poings
serrs; parlez, parlez, vos paroles se graveront en moi comme ces
boulets qui trouent en ce moment les murs des remparts.

Le pre se leva et dit: J'aurai plus de force en parlant debout.

La mre l'piait, anxieuse.

Matre, puis-je rester pour vous entendre? dit le serviteur.

--Oui, mon vieux, va chercher ton chantier et ta galre; vous
travaillerez tous les trois en m'coutant.

Le matelot sortit, et aprs quelques instants il revint, tenant dans ses
bras une petite galre en bois des les, qui tait un chef-d'oeuvre
d'excution; aucun dtail n'avait t oubli; elle tait arme en guerre
avec de petits canons de fonte; il ne restait plus  poser que les
cordages, les voiles et la tente d'honneur qui se dresse  l'arrire du
navire.

Matre, dit le vieux marin, j'attends toujours un peu de toile de
Hollande pour mes voiles et un morceau de lampas pour mon tandelet.

[Illustration: Jean Bart travaillant  une petite galre.]

Cornille Bart regarda sa femme. La mnagre s'approcha d'un bahut
sculpt et en tira, comme  regret, les fragments d'toffe demands.
Voil, dit-elle, je vais les tailler et les coudre moi-mme, afin que
rien n'en soit perdu.

Elle prit ses grands ciseaux de fer, son d et ses aiguilles, se plaa
sur une chaise basse  dossier lev; puis, agile, elle ajusta de ses
doigts les bandes de toile blanche et un carr de lampas pourpre et or.

Moi, dit Jean, saisissant du gros fil cru, je vais tendre les
cordages; et il s'agenouilla devant le vieux matelot qui soutenait la
petite galre sur ses genoux et qui, dlicatement, y posait quelques vis
oublies.

Cornille Bart, sans songer  sa blessure, se promenait  grands pas dans
sa chambre. Il jeta un regard sur son auditoire, et, satisfait de son
air attentif, il commena son rcit, tandis que le canon des assigeants
continuait  gronder: Mon pre, Antoine Bart, ton grand-pre, mon petit
Jean, avait pour ami le fameux capitaine de navire Michel Jacobsen,
surnomm le Renard de mer: c'tait un grand, fier, bel homme, dont le
peintre des rois, Rubens, avait fait le portrait.

--Oh! ce portrait, je l'ai vu une fois, s'cria Jean, quand j'tais tout
petit, et je m'en souviens bien. C'tait un homme brun  grand visage,
cheveux et moustaches noirs; sa poitrine tait couverte d'un corset
d'acier, sur lequel tait jete une charpe rouge. Dans la main droite
il tenait le bton de commandant, et l'autre main tait appuye sur un
beau casque luisant. Puis dans le fond c'tait des navires, bataille et
flots remus par la tempte comme le jour o je suis all en haute mer
en compagnie des deux petits mousses de Rotterdam.

--C'est bien cela, mon enfant, reprit Cornille Bart, et puisque tu te
souviens de ce portrait du Renard de la mer, c'est comme si tu te
souvenais de l'avoir vu vivant. Donc le Renard de la mer et ton
grand-pre taient comme frres. Un soir d'hiver, nous tions runis ici
dans cette mme chambre, bien chaudement prs d'un bon feu, fumant du
tabac de Hollande et buvant de l'ale d'Angleterre. Un corsaire, ami de
mon pre, nous racontait ses courses lointaines et ses combats; je
l'coutais comme tu m'coutes; tout  coup la porte s'ouvre, et le
Renard de mer apparat, envelopp d'un long manteau goudronn, tout
ruisselant d'eau; il pleuvait  torrents et la mer tait grosse. Sous
son manteau, le Renard tait arm en guerre.

Antoine, dit-il  mon pre, j'ai besoin de toi, de ton fils, de ton
quipage et de ton brigantin.

--Quand cela? dit mon pre.

--A l'heure mme, rpondit le Renard, et pour aller en haute mer.

--Nous allons, mon fils et moi, nous armer pour te suivre, dit
simplement mon pre. Ce fut bientt fait. Nous sortmes tous les trois
et nous nous rendmes au port. La nuit tait sombre. Onze heures
sonnaient au carillon. Nous trouvmes notre brigantin,
_l'Arondelle-de-Mer_, avec tout son quipage  bord. C'tait le vouloir
de mon pre; il fallait que l'on ft prt au dpart  toute heure.

Le bosseman leva l'ancre.

Quand nous fmes en pleine mer, le Renard fit apporter sur le pont des
piques, des coutelas, des espontons, des haches d'armes, et dit  chacun
de s'armer pour tre prt au point du jour pour n'importe quelle chance.
Une fois arm, tout l'quipage se mit en prire. Nous navigumes ainsi
toute la nuit, sous trs-petites voiles,  cause de la bourrasque; quand
le jour parut, un mousse qui tait en vedette au haut du grand mt de
hune cria: Je vois deux gros vaisseaux et un autre plus petit. Le
visage du Renard de mer s'empourpra d'orgueil: Enfin! enfin! les
voici! s'cria-t-il joyeusement. Alors seulement il apprit  mon pre
qu'il avait ordre d'attirer les croiseurs anglais loin du port, afin
d'en laisser l'entre libre  un convoi considrable qui nous arrivait
du Nord et qu'on avait signal ds la veille. Mon vaisseau tait en
radoub, ajouta le Renard de mer, voil pourquoi je t'ai demand le tien,
Antoine.

--Oh! merci, rpliqua mon pre; ils vont avoir une danse, les trois
Anglais!

--Un contre trois! reprit le Renard, ce sera rude; il faut mettre le
feu au ventre de nos gens pour qu'ils ne reculent pas. Mon pre et le
Renard harangurent l'quipage. Tous jurrent de mourir pour Dieu et
pour le roi, et que l'ennemi n'aurait d'eux ni os ni chair vive. On fit
apporter un tonneau d'eau-de-vie et on le distribua. Les gens de
l'artillerie se barbouillrent le visage avec de la poudre: on aurait
dit des Africains.

--Et les trois vaisseaux des Anglais? demanda le petit Jean Bart avec
impatience.

--Ils arrivaient toujours sur nous, leurs voiles dployes. Mon pre et
le Renard ordonnrent au pilote de virer de bord sur le plus proche
vaisseau de l'ennemi. C'tait un petit navire moins fort que notre
brigantin; nous lui donnmes deux bordes dans la quille, et il fut
coul. Alors les deux grosses frgates anglaises firent sur notre pauvre
_Arondelle-de-Mer_ un feu si formidable, que la moiti de notre monde
resta tu ou bless. Mais aussi, mon fils, quelle gloire! quelle
dfense! seuls contre trois vaisseaux! seuls nous en avions dtruit un,
et les deux autres nous approchaient  peine, tant nous combattions avec
rage et furie aux cris de _Vive le roi_! Nous brandissions nos piques,
nous appelions les Anglais  grands cris: _Abordez! abordez donc!_

Ici le ple visage de Cornille Bart se colora tout  coup, sa voix
s'altra, et il s'appuya contre le mur tout chancelant. Seigneur Dieu!
s'cria sa femme accourant, vous vous faites du mal en vous animant
ainsi.

--Laissez-moi, laissez-moi, et silence, coutez! rpliqua brusquement le
conteur, tout  l'action de son souvenir. Les Anglais, dfis par nous,
abordent de chaque ct du brigantin: ce fut une joyeuse et sanglante
mle. Hache en main, coutelas au poing, on s'attaqua homme  homme. Les
deux frgates avaient de quoi remplacer ceux qui tombaient, tandis qu'il
ne restait plus des ntres qu'un petit nombre debout, et encore
taient-ils tout saignants. Mon pre avait reu trois coups de pique, le
Renard une arquebusade dans le corps. Le pont se couvrait de morts et
d'agonisants, le canon ennemi ventrait notre brigantin. Le Renard
s'approcha de mon pre et lui dit sourdement: Allons, Antoine, le feu
aux poudres, et  la grce de Dieu! Il ne faut pas que ces hrtiques
nous aient vivants.

--Oh! que cela est beau! que cela est beau! s'cria le petit Jean
transport et en embrassant son pre, dont le visage devenait de plus en
plus livide.

--Je vois encore, poursuivit le corsaire, le Renard de la mer, debout
sur le pont, cramponn de tout son poids au capitaine anglais, qui nous
avait abord avec plus de cent des siens: Feu! feu! criait le Renard 
mon pre. L'explosion se fit: tout fut englouti....

J'avais senti une pouvantable secousse. Puis je perdis tout sentiment.
La fracheur de l'eau me fit revenir  moi, et je me trouvai suspendu 
un dbris. Je vis des Anglais qui dans leurs chaloupes allaient  et l
recueillant des naufrags. Je fus ramass comme les autres; mon pre
tait mort! Le Renard de la mer tait mort! De notre quipage, il
restait deux hommes! de notre brigantin quelques, planches! Mais aussi
des deux frgates anglaises il n'en restait plus qu'une dsempare;
l'autre avait coul par l'explosion de notre brigantin. Pendant ce
temps, le grand convoi qui arrivait du Nord entrait  Dunkerque, et
j'allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu'on avait
sauvs.

Voil, mon fils, ce qu'a t ton grand-pre! ce que j'ai t! sois
digne de nous.

A ce dernier mot, un flot de sang jaillit de la bouche de Cornille
Bart: J'touffe, dit-il faiblement; oh! c'est la balle anglaise! et il
s'affaissa sans vie dans les bras de sa femme et de son enfant. Mon
pre! mon pre! s'criait Jean, les Anglais aussi t'ont tu! Puis, se
tournant vers sa mre: Oh! les Anglais! ajouta-t-il avec une expression
terrible, je les exterminerai un jour et j'en dlivrerai la France.

Six ans, aprs, Jean Bart faisait sa premire croisire comme capitaine
en second.




DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier


NOTICE
SUR LA PRINCESSE ELISABETH STUART
ET SUR LE DUC HENRI DE GLOCESTER.


La reine Henriette d'Angleterre, femme de Charles Ier et fille d'Henri
IV, quitta l'Angleterre au moment des troubles avec quatre de ses
enfants. Mais les deux autres, lisabeth et Henri de Glocester, ne
purent la rejoindre et restrent prisonniers, comme leur pre, du
Parlement rvolt.

La princesse lisabeth tait ne au palais de Saint-James, le 8 janvier
1635. Ds son plus jeune ge elle montra un esprit vif et pntrant et
les plus heureuses dispositions pour l'tude. Elle avait  peine dix
ans, que son pre la consultait dj avant de prendre une dcision, tant
il avait reconnu en elle de justesse d'esprit et de perspicacit
prcoce. Elle tait frle et dlicate, mais d'une figure expressive et
charmante. Elle avait quatorze ans quand elle perdit son pre; elle en
ressentit une si vive douleur qu'on la vit dprir rapidement; on lui
avait donn pour prison, ainsi qu' son frre le duc de Glocester, la
forteresse de Carisbrooke dans l'le de Wight, la mme o leur pre
avait langui prisonnier. La vue de ces murs acheva de la tuer. On la
trouva morte un matin dans sa chambre, le 8 septembre 1650.

Elle fut inhume secrtement dans l'glise de Newport. La reine Victoria
vient de lui faire lever un monument dont Marochetti a fait la statue
dans la nouvelle glise de Newport.

Le duc Henri de Glocester, frre de la princesse lisabeth, naquit aussi
dans le palais de Saint-James en 1640. Il suivit la destine de sa
soeur, mais  la mort de celle-ci, Cromwell le renvoya en France
rejoindre sa mre, ses frres et ses soeurs exils; il languit triste et
taciturne jusqu' la restauration de son frre Charles II sur le trne
d'Angleterre. Il tait toujours poursuivi par l'image de son pre
dcapit auprs duquel on l'avait conduit, ainsi que sa soeur lisabeth,
la veille du jour de son excution, et qui lui avait dit: Mon fils,
souviens-toi qu'ils vont couper la tte de ton pre.

Ce jeune prince ne rentra en Angleterre que pour y mourir. Il expira 
peine g de vingt et un ans dans le petit palais de Whitehall, le mme
qui fut tmoin du supplice de son pre.




DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier.


Chaque pays a son Eldorado, son coin de terre enchant que le soleil
caresse, que la nature embellit, et o on voudrait vivre les belles
annes de la jeunesse. La France a ses les d'Hyres et l'Italie ses
les du lac de Cme; l'Espagne a Grenade, le Portugal a Cintra,
l'Angleterre a son le de Wight.

Dans les premiers jours d'aot 1859, je partis de Londres  trois
heures, par un temps brumeux, et j'arrivai  six  Portsmouth, par un
magnifique soleil couchant qui me rappela ceux du Midi. La mer, d'un
vert d'aigue-marine, tait azure par le reflet du ciel. Je montai sur
le pont du steamer qui devait me conduire  l'le de Wight, et bientt
l'le charmante, l'le jardin de l'Angleterre, soeur lointaine de
l'_Isola-Bella_, apparut devant moi comme un immense radeau de verdure
et de fleurs caress par les flots.

Tandis que le steamer s'loignait du port de Portsmouth, un grand
vaisseau de guerre y arrivait; il revenait de Crime charg de soldats,
qui tous se pressaient sur le pont pour saluer les ctes de
l'Angleterre. Les uniformes rouges et les armes brillantes se
dtachaient sur le bleu d'un ciel chaud et lumineux. Le grand navire
passa si prs de nous que je pus distinguer les figures martiales et
bronzes de ces vaillantes troupes dcimes! Le vaisseau creusa derrire
nous un profond sillage et entra dans la rade de Portsmouth, pendant que
la mare nous poussait vers l'le de Wight, et bientt nous touchmes le
Pire, jete arienne qui sert de promenade aux baigneurs, et par
laquelle les nouveaux dbarqus arrivent  Ryde, la ville aristocratique
de l'le.

[Illustration: Tandis que le steamer s'loignait du port de Portsmouth,
un grand vaisseau de guerre y arrivait.]

En ce moment, les deux tours du chteau d'Osborne se dressaient  la
pointe extrme de l'le, claires en plein par le soleil couchant qui
les couronnait et les faisait ressembler  deux phares.

Osborne est la rsidence prive de la reine d'Angleterre; elle s'est plu
 embellir les jardins et les promenades de ce riant palais et l'habite
plusieurs mois de l'anne. Mais mon but, en visitant l'le de Wight,
tait surtout de voir l'ancien chteau fort de Carisbrooke, qui servit
de prison  Charles Ier. Je partis un matin de Ryde pour faire cette
excursion.

L'antique forteresse, dont les premires constructions remontent aux
Romains, est situe prs de Newport, capitale de l'le. La Medina
traverse Newport et coule en ligne droite et en s'largissant toujours
jusqu' Cowes, o est son embouchure. Newport, bti dans l'intrieur des
terres, n'a d'intressant que ses souvenirs historiques et son glise de
Saint-Thomas qui renferme une tombe virginale, qui est la posie
ternelle de l'le.

Aprs avoir travers Newport, je laissai  ma droite le joli village de
Carisbrooke avec ses arbres, ses jardins, son glise, flanque d'une
haute tour, dont le cadran fait voir les heures aux campagnards
loigns; la mer est  l'horizon, et  mesure que je montais, me
rapprochant de la forteresse, l'tendue des flots se droulait plus
immense. Je marchais sous de grands arbres sculaires, dans des sentiers
de gazon, au pied des remparts en ruine. Je passai sous une grande arche
de porte sans fermeture, et j'arrivai sous la vote profonde de pierre,
flanque de deux bastions, qui sert d'entre  la forteresse. Je me
trouvai alors dans une espce de place d'armes. Je me dirigeai 
l'aventure, et j'escaladai les dbris des remparts, auxquels
s'enchevtrent des arbustes, des sureaux et des ronces. Le hasard
m'avait bien guide; c'est l que se trouve la fentre de la citadelle
par laquelle Charles Ier tenta de s'chapper. Cette fentre, forme de
deux ogives, tait voisine de la chambre du prisonnier. Chaque ogive
n'avait d'abord qu'un barreau, mais, aprs la tentative d'vasion, le
barreau fut doubl. Un figuier et une vigne sauvage s'enlacent
maintenant  cette fentre et y forment un treillis. Tandis que je
regardais la base des remparts extrieurs,  travers le feuillage
frissonnant  la brise de mer qui soufflait de l'ouest, j'entendis dans
la grande cour de la forteresse une voix de jeune fille qui me disait en
anglais: Quand madame aura vu  son gr les ruines, je la conduirai
dans les appartements ferms. Celle qui me parlait ainsi paraissait
avoir dix-huit ans. Sa taille tait lance, son visage avait un clat
de carnation que possdent seules les jeunes Anglaises; j'en dirai
autant de ses yeux noirs, tranquilles et profonds; ce ne sont point les
yeux des Italiennes, ils ont plus de pense et moins de flamme; sa
chevelure brune et abondante tait natte sous un chapeau rond en paille
grise. Elle portait une robe en mousseline blanche et lilas, dont le
corsage flottant tait ferm au cou par un noeud de ruban cerise; les
manches laissaient le bras  dcouvert jusqu'au coude; les mains taient
voiles par de petites mitaines en filet noir. Elle avait dans toute sa
personne cette propret anglaise irrprochable.

Je lui demandai comment elle possdait les clefs du chteau; elle me
rpondit qu'elle tait la fille du concierge du lord gouverneur (c'est
toujours un lord qui est le gouverneur titulaire de ces ruines), et
qu'elle tait charge d'accompagner les visiteurs. Avant de la suivre
dans les appartements intrieurs, je voulus continuer mon exploration
des remparts et des tours dmanteles. Tout ce qui reste des remparts
tait couvert d'une vgtation vigoureuse; les gents et les sureaux en
fleurs rpandaient dans l'air leurs chauds parfums qui me rappelrent
ceux des campagnes du Midi. Les abeilles assigeaient ces fleurs pour y
prendre leur miel.

Je descendis des remparts, je traversai la place d'armes, je laissai 
ma gauche les btiments plus modernes que la jeune fille devait me
montrer, et je me dirigeai vers la tour principale, la grande tour btie
par les Romains, prs de laquelle s'lvent deux magnifiques sapins. Les
chroniques des sixime et neuvime sicles parlent de cette tour comme
d'une place trs-importante; elle avait alors  sa base un puits de
trois cents pieds de profondeur, qui fut combl plus tard comme inutile.
On monte jusqu'au sommet effondr de cette tour par un escalier de
soixante-douze marches trs-hautes et trs-rudes, qui de loin font
ressembler cet escalier  une chelle presque perpendiculaire. A l'angle
sud-est de la tour romaine sont les restes d'une autre tour plus basse
appele _Montjoye_, dont les murs ont dix-huit pieds d'paisseur.
Arrive sur le parapet en ruine qui couronne la haute tour romaine, je
m'assis sur des touffes de bruyres pour contempler longuement la mer et
la campagne qui se droulaient sous mes yeux.

J'avais en face, sur le premier plan, la fort et le village de
Carisbrooke, et, plus loin,  droite, la ville de Newport;  gauche,
l'Ocan, dont la mare montait, et o quelques voiles se montraient au
large; derrire moi s'tendaient les plaines et les collines couvertes
de cultures abondantes. Tout l'intrieur de la tour, vide des
constructions primitives, est devenu comme un puits de verdure o
s'enlacent les lierres et les sureaux. Des lzards sautaient du mur en
ruine o j'tais adosse et disparaissaient dans cet abme dont ils
agitaient un moment la surface: c'tait le seul bruit qui parvenait
jusqu' moi;  cette hauteur, la nature paraissait endormie sous
l'accablante chaleur de ce jour d'aot.

Il me semblait voir errer, sur les remparts de la vieille citadelle que
je dominais, l'ombre de Charles Ier, de ce roi chevaleresque et
mlancolique, passionn et lettr comme Marie Stuart! Il aimait les arts
en profond connaisseur, il savait goter Raphal dont il recueillit les
prcieux cartons; il fit clater le gnie de Van Dyck et dcida de sa
fortune.

Sa famille tait disperse, la reine (Henriette, fille de Henri IV)
avait pass en Hollande (avant la dchance du roi) avec la princesse
royale qui pousa le prince d'Orange; la reine tait revenue en
Angleterre ramener des secours pour la royaut; mais elle fut force de
se rfugier bientt en France, o la princesse Henriette (qu'immortalisa
Bossuet), le prince de Galles (qui fut plus tard Charles III), et le duc
d'York (qui devint Jacques II), la rejoignirent.--Deux autres enfants,
la petite princesse lisabeth et son plus jeune frre le duc de
Glocester, n'avaient pu quitter l'Angleterre pendant la captivit de
leur pre; ils furent confis par le Parlement  la comtesse de
Leicester; elle eut pour eux des soins de mre. Il est rare, malgr la
guerre et les passions politiques qui dchanent les hommes, qu'une
femme se prte au rle de gelier et perscute l'enfance! Ces deux
derniers enfants du roi, d'une intelligence prcoce et d'une beaut
frappante que Van Dyck a rendue dans un tableau de famille, taient ceux
que le pauvre monarque prisonnier aimait entre tous; il demanda
vainement  les voir pendant qu'il tait enferm  Carisbrooke. Mais le
29 janvier 1649, les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre
porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady[4]; une petite
fille de treize ans, vtue de noir, avec la fraise  la Mdicis
entourant son cou dlicat et montant jusqu' l'ovale expressif de sa
tte blonde, donnait la main  un petit garon de huit ans, frle et
amaigri comme elle: c'taient le frre et la soeur; tous deux taient si
tristes et si graves, qu'ils faisaient involontairement songer  ce
vers de Shakspeare.

    So wise, so young, they say do ne'er live long.

[Note 4: La comtesse de Leicester.]

Ils traversrent plusieurs salles pleines de gardes, et arrivrent enfin
dans une chambre plus sombre, o ils trouvrent leur pre calme et
digne, crivant devant une table. Mais quand les deux enfants se
prcipitrent dans ses bras, la nature clata en sanglots, et l'hrosme
stoque fut vaincu; ce pre tait Charles Ier, qui devait mourir le
lendemain! ces enfants, la jeune princesse Elisabeth et le petit duc de
Glocester!

[Illustration: Les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre
porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady.]

[Illustration: La nature clata en sanglots]

Quand le roi put matriser son motion, il remit  sa fille quelques
bijoux pour sa mre, ses frres et ses soeurs, et, pour elle, la Bible
qui ne l'avait jamais quitt durant sa captivit, et o il avait puis
de hautes et immortelles consolations!

Cette entrevue sembla soulager l'me du pre, mais elle brisa  jamais
celle des deux enfants. Ils comprirent bien, ds les jours suivants, que
le roi avait t dcapit aux rigueurs qui s'tendaient sur eux: la
pension que leur faisait le Parlement fut supprime; ils perdirent leur
titre de prince, et leurs serviteurs leur furent enlevs; Cromwell parla
mme de leur faire apprendre un mtier. Le petit duc devait devenir un
ouvrier cordonnier, et la jeune princesse une ouvrire en boutons.

Ces indignits (qui heureusement pour la nation anglaise ne
s'accomplirent pas) me faisaient penser aux tortures infliges au fils
de Marie-Antoinette; il en mourut, et les autres, suivant la belle
expression anglaise, moururent d'un _coeur bris_.

Je savais la fin prmature de ces deux adolescents, dont la vie fut si
vite assombrie par le malheur; mais les circonstances de leur dclin,
les dtails, qui sont la physionomie des choses, m'chappaient. Les
historiens contemporains parlent peu de la mort de cette jeune
princesse, si merveilleusement intelligente, dont tous clbrent
l'esprit. Elle naquit dans le palais de Saint-James, le 8 janvier 1635;
elle tait d'une beaut attrayante qui semblait reflter son coeur
affectueux et son vif esprit. Van Dyck en a fait un portrait quand elle
avait sept ans. C'est une petite fille, au cou tendu,  la mine veille
et mutine. Elle avait douze ans quand le comte de Montreuil, alors
ambassadeur de France  Londres, crivait d'elle  sa cour: qu'elle
tait d'une grande beaut, qu'elle rappelait par son esprit le roi Henri
IV, son grand-pre, et que jamais dans un enfant il n'avait vu tant de
grce, de dignit et de sensibilit.

Hume va plus loin, il lui accorde une grande supriorit de jugement, et
le chancelier Clarendon ajoute que son intelligence inusite et profonde
tait un sujet d'tonnement pour son pre, qui la consultait souvent et
s'merveillait sur ses remarques toujours justes sur les hommes et sur
les choses.--O avait-elle langui, et o s'tait-elle teinte, cette
belle enfant si merveilleusement doue? Je la voyais toujours frappe 
mort sortant de Whitehall, en tenant par la main ce petit frre dont
elle semblait tre la mre anticipe; puis elle disparaissait pour moi
dans l'ombre et l'oubli de l'histoire.

Tandis que les souvenirs de Charles Ier et de sa famille remontaient 
flots presss dans mon esprit, j'tais toujours assise sur le sommet de
la tour gigantesque de Carisbrooke, dominant la campagne tranquille et
l'Ocan agit. Les travailleurs quittaient les champs, poussant les
boeufs vers l'table; les troupeaux de moutons aux pieds noirs et polis,
contrastant avec la blancheur de leur toison, se serraient vers les
granges: le crpuscule se faisait dans le ciel, o se montraient dj de
ples toiles.

Comme ptrifie sur ce sommet, je mditais encore sur les luttes
incessantes des socits, qui troublent de leurs ternels orages la
terre nourricire, ainsi que des enfants qui s'entre-dchirent sur le
sein de leur mre.

Tout  coup une voix frache et jeune monta de l'escalier de la tour et
dit en anglais:

Si madame veut voir l'appartement de la princesse, il est temps, car la
nuit va venir. Et la jeune et jolie gardienne de Carisbrooke, avec son
trousseau de clefs, arriva bientt jusqu' moi. Je la suivis en silence;
elle tenait  la main avec ses clefs un petit livre que j'eus la
curiosit de regarder: c'taient les posies cossaises de Burns.

Les appartements dans lesquels me conduisit la jeune fille forment la
partie moderne de la citadelle de Carisbrooke; ils furent construits
sous le rgne d'lisabeth, et adosss  un vieux btiment qui sert
aujourd'hui de ferme et o se trouve un puits trs-profond dont l'eau a
la fracheur de la glace. Cette ferme est ombrage par de beaux arbres
et des fourrs de vgtations qui la relient  la partie en ruine des
remparts. C'est de ce ct qu'tait la chambre de Charles Ier, dont il
ne reste que des fragments de murs et un pan de fentre. Ces dbris, les
constructions anciennes et les constructions plus modernes dont je viens
de parler, se massent ensemble et sparent la place d'armes, que j'avais
traverse en entrant, de la cour qui mne  la grande tour.

Les appartements du temps de la reine lisabeth n'ont aucune espce de
caractre; on y entre par un vestibule carr sans ornementation; on
monte un assez large escalier avec une rampe  balustres peints en gris,
et l'on arrive dans un grand salon oblong dont le plafond est form par
des poutres  dcouvert peintes en gris. Une grande chemine de la
Renaissance est aussi peinte en gris, de mme que les corniches et les
soubassements, dans l'encadrement desquels ont d tre places des
tentures de tapisseries. Du reste, nul vestige de sculpture, d'cussons
ou de chiffres; dans l'angle de cette salle  droite est une porte assez
basse. On monte trois marches aprs l'avoir franchie, et on se trouve
dans une toute petite chambre  boiserie grise, dont la fentre prend
jour sur les remparts; une autre chambre  peu prs jumelle est  ct:
elle a une chemine au fond; de sa fentre on voit  droite et
perpendiculaire cette autre fentre en ogive que j'ai dcrite et par
laquelle Charles Ier tenta de s'vader. En face de cette ruine, ma
pense se reporta naturellement vers le roi prisonnier et sa famille. Ma
charmante et frache conductrice, qui ne m'avait point encore adress la
parole, me dit alors: C'est ici qu'elle est morte; et, dans son agonie,
elle a bien souvent regard dans la direction o vous regardez en ce
moment.

--De qui parlez-vous donc? m'criai-je.

--De la petite princesse, une fe, un ange! De la fille du roi Charles
Ier, dcapit  Whitehall; elle fut amene ici avec son frre Henri,
aprs la mort de leur pre. Ils habitaient ces deux troites chambres;
dans celle o nous sommes couchait la princesse, et c'est ici qu'un
matin on la trouva morte.

--Est-ce une lgende que vous me contez, repris-je, une tradition vague?

--Non, rpliqua-t-elle, c'est une histoire certaine dont chaque fait et
chaque sentiment ont t religieusement transmis de pre en fils dans la
famille de mon pre. Celui-ci a su de son bisaeul ce que son bisaeul
avait appris du sien.

Ce fut par une froide journe de mars que ce plus ancien en date des
gardiens de Carisbrooke, charge hrditaire dans ma famille depuis plus
de deux cents ans, vit arriver, conduits par des soldats, deux enfants
en habits de deuil. La neige couvrait toute l'le, le ciel, tait noir
et faisait ressortir plus encore la blancheur de la terre.

La jeune princesse et le petit prince traversrent cette cour qui est l
sous nos yeux; ils marchaient ples et tout frissonnants sur la terre
glace. Il avait t dfendu de leur rendre les honneurs dus  leur rang
et mme de les servir. Mais le sang de mon pre a toujours t gnreux,
dit la jeune fille en souriant; il est de la source de celui de cet
anctre loign, qui reut ici les deux orphelins royaux. Orphelins en
effet, car leur mre tait comme morte pour eux, elle ne pouvait revenir
de son exil et les emporter dans ses bras! Ils semblaient accabls par
le fardeau de leur peine et se regardaient tristement.

Le gardien (de qui descend mon pre) les fit entrer dans la grande salle
que nous venons de traverser; ils s'assirent prs de la chemine
flambante pour se rchauffer un peu. La femme du gardien, une bonne me
de ce temps et que j'aime encore en mmoire des soins qu'elle prit
d'eux, leur offrit  manger; le petit prince y consentit avec plaisir,
car il avait grand'faim; mais la princesse ne voulut boire qu'une tasse
de lait. Elle toussait beaucoup. On les conduisit dans leurs petites
chambres. La princesse, qui n'en pouvait plus, se hta de se coucher;
mais avant elle regarda par la fentre o nous sommes accoudes, et un
soldat qui faisait sentinelle sur les remparts lui apprit brutalement
que cette fentre gothique o les plantes grimpantes s'enlacent
aujourd'hui, tait celle par laquelle le roi Charles Ier avait voulu
s'vader. La princesse lisabeth clata en sanglots; c'tait dchirant
de la voir. Enfin elle baisa la Bible qui lui venait de son pre, la
posa  la tte de son lit, et parut se calmer.

Le lendemain, quand mon aeule entra dans sa chambre, elle la trouva en
prire avec son petit frre Henry; elle l'avait lev et habill
elle-mme, trop fire pour rclamer contre les ordres des bourreaux de
son pre. Mre adolescente, le malheur lui avait suggr toutes les
dlicatesses des soins maternels. Comme la neige avait cess de tomber
et qu'un ple soleil se jouait sur sa blancheur, les enfants demandrent
 se promener un peu dans la cour et sur les remparts; on leur laissa l
quelque libert, car la citadelle tait ferme de toutes parts, et les
pauvres petits prisonniers n'taient gure capables de s'chapper.
Aussitt qu'ils furent matres de leurs pas, on les vit se diriger tous
deux, sans s'tre consults, vers la partie des remparts o est la
fentre en ogive. Ils appuyrent leurs ttes sur les barreaux,
enlacrent leurs petites mains et restrent longtemps  penser  leur
pre.

[Illustration: Elle la trouva en prire avec son petit frre Henry]

On n'a pas dout que la vue toujours prsente de cette fentre ne htt
le dprissement de la douce princesse; cette tte de roi qui passa par
l, tandis que le corps ne put suivre, lui prsentait l'image de
l'chafaud, o la tte de son pre tomba sanglante! Chaque jour, 
chaque heure, la vue de l'ogive trop troite qui fit manquer l'vasion,
lui rappelait cette affreuse mort que la fuite aurait empche. C'tait
une douleur sans cesse renouvele; aussi mon aeule disait-elle
bravement au gouverneur, ami de Cromwell, qu'avoir conduit l ces deux
pauvres petits tres, c'tait un raffinement de cruaut indigne de bons
chrtiens. Elle sentait bien, l'honnte femme, que le choix de cette
prison tait une torture qui les tuerait lentement, surtout la jeune
princesse, qui semblait dj prs de mourir.

Cependant, les premiers jours qui suivirent son arrive, elle fit de
grands efforts de courage; elle disposa sa petite chambre pour s'y
recueillir; elle plaa l, sur une planche o vous voyez ces clous,
quelques livres franais, anglais et latins qu'on lui avait laisss:
elle mit sa table de bois de sapin prs de la fentre, elle y crivit
plusieurs heures par jour; elle dsira que la tte de son lit ft
tourne en face des remparts. Souvent, quand elle devint plus faible,
elle restait tendue tout le jour, l'oeil fix vers la fatale fentre.

Elle obtint de mon aeule qu'on lui ouvrt la chambre o le roi Charles
avait t prisonnier; cette chambre n'existe plus aujourd'hui, il n'en
reste qu'un dbris de mur, l  droite.

Le premier jour qu'elle y pntra ce furent de nouvelles larmes; les
murs lui faisaient mal, elle y voyait passer les peines et les
humiliations subies par le roi son pre. On m'a dit que les penses
douloureuses usent la vie plus vite que les souffrances du corps;
l'histoire de la princesse Elisabeth le prouve bien. Cependant elle
voulait vivre, vivre pour lever son petit Henry, suivant la promesse
sacre qu'elle en avait faite  son pre.

Aide par son frre, elle transforma en oratoire la chambre du roi.
Quand le printemps commena, ils y apportrent des fleurs comme on fait
 une tombe; ils y lisaient ensemble la Bible qui n'avait pas quitt
leur pre et qu'il lisait, lui aussi, prisonnier  la mme place!--Il
fallait la voir attentive et tendre pour son bien-aim petit Henry!
Tant qu'un peu de force lui resta, elle lui faisait chaque jour rciter
des vers latins, lui parlait de l'histoire d'Angleterre, de celle de
France et des autres pays lointains. Tandis que le jeune duc crivait
ses leons, elle travaillait elle-mme, elle faisait des fraises de
linon bien simples et bien blanches pour elle et pour son frre. Le
mouvement de l'aiguille la fatiguait, son souffle tait alors plus
oppress, et sur sa pleur perlaient des gouttes de sueur froide.

[Illustration: Ils y apportrent des fleurs.]

La bonne femme du gardien la suppliait en vain d'interrompre son double
travail; elle avait coutume de rpondre: Je ne puis laisser mon pauvre
frre dans l'ignorance, et je dois me servir moi-mme, puisque les
bourreaux de mon pre l'ont dcrt. Ce qui rendit son mal rongeur
incurable, c'est qu'aucune voix du dehors ne leur apportait l'esprance.
Elle ignorait le sort de sa mre et des quatre enfants qui l'avaient
suivie; o taient-ils? S'ils taient libres, comment ne venaient-ils
pas les dlivrer?

Elle sentait bien qu'elle se mourait; pourtant jamais une plainte ne
s'chappa de ses lvres. On lui entendait dire sur le pardon et sur la
vraie grandeur du chrtien des choses qu'elle tenait du roi son pre, et
qui remplissaient d'admiration ceux qui l'coutaient.

On tait arriv  la fin de mai et l'le avait revtu cette parure
d'herbes, de fleurs et de feuillages que vous lui voyez; les petits
prisonniers se promenaient deux fois par jour sur les remparts et dans
la place d'armes, mais les remparts taient le lieu prfr, tant 
cause de la fentre qui les attirait que de la campagne qu'ils voyaient
de l se drouler devant eux. C'tait toujours un peu de libert pour
les yeux! Ils apercevaient sur la mer glisser de beaux navires, ils
suivaient les travaux champtres dans les terres voisines; les plaisirs
des villageois dansant et vidant des brocs en bas des remparts, dans le
petit village de Carisbrooke.

Par une belle journe, ils virent passer une noce; tous les paysans et
paysannes qui formaient le cortge de la marie chantaient et portaient
des bouquets pour lui faire honneur. Quand ils aperurent les enfants du
roi, tristement assis sur les remparts, ils cessrent leur chanson et
leur lancrent leurs bouquets en signe d'hommage. Alors la jeune
princesse lisabeth dtacha de son cou une croix d'or, et, se penchant
vers la marie, la lui jeta.

Une autre fois, vers le soir, ils entendirent des matelots qui, en
conduisant une barque, chantaient par habitude l'air du _God save the
King_: la double tranquillit de la mer et de la campagne laissait
monter vers eux le chant sonore. coute, s'cria la jeune princesse, en
voil qui aiment encore notre pre! Et, heureuse un moment, elle
embrassa son frre.

L't faisait pousser les arbres et les bls, il colorait les fleurs et
les fruits, et chassait les brouillards du ciel et de la mer; la terre
germait partout, riante et belle, le deuil de l'hiver tait oubli. Il
semble que lorsque la nature se montre ainsi en force et en fte, il ne
devrait plus y avoir ni malades ni malheureux: pourtant il n'en est
rien. La sve de la terre n'est pas la mme qui nous donne ou nous rend
la vie, disait la princesse lisabeth; notre force ou notre dfaillance
viennent de l'me. Aussi les parfums avaient beau monter vers sa
prison, les oiseaux joyeux chanter et voler sur sa tte; l'Ocan avait
beau n'avoir que des horizons de lumire, et les jeunes sapins du bois
voisin crotre et s'lever sous ses yeux comme un emblme de
l'adolescense qui grandit; sa taille  elle se courbait sous le poids du
coeur, si dlicate et si frle qu'elle penchait toujours du mme ct.
Sa figure restait ple comme l'ivoire malgr la chaleur vivifiante qui
partout faisait circuler la sve et le sang. Sans ses grands yeux noirs,
les yeux de sa mre, qui clairaient cette pleur glace, ont et pu
croire qu'elle tait dj morte.

Un matin, un chant de psaume se fit entendre comme le frre et la soeur
faisaient leur promenade habituelle sur le rempart. La femme du gardien
les avait suivis, car la jeune princesse tait si faible qu'elle
craignait  chaque pas de la voir tomber.

Un enterrement passait dans les sentiers fleuris; c'tait une jeune
fille que l'on portait au cimetire. Ceux qui suivaient pleuraient sur
la trpasse, qui, n'avait pas quinze ans. Oh! ne pleurez point,
s'cria la princesse lisabeth; le repos dans le sein de Dieu, c'est le
bonheur.

Lorsqu'arrivrent les jours chauds du mois d'aot, le mal qui la tuait
parut empirer; l'haleine lui manquait pour faire sa chre promenade sur
les remparts. Bientt il lui devint mme impossible de marcher dans la
cour; elle ne quitta plus la petite chambre o nous sommes, et quand
elle parlait, sa voix tait si teinte qu'on se sentait attendri. Le
sommeil l'aurait repose, mais la toux l'empchait de dormir, et, chaque
matin, la femme du gardien la trouvait plus ple et plus amaigrie; elle
essayait encore d'instruire son frre, de lire ses livres aims et
d'crire ce qu'elle avait pens et souffert dans sa vie, mais elle ne le
pouvait plus sans une forte souffrance. Alors, rsigne, elle disait:
Attendons!--Les soins n'y faisaient rien. Si les soins avaient pu la
gurir, la bonne femme du gardien l'aurait sauve. Quand les premires
feuilles tombrent, on vit bien qu'elle tait perdue.

Un matin (le 8 septembre 1650), la femme du gardien entrait ici 
l'heure habituelle, tenant  la main la tasse de lait que la princesse
buvait chaque jour en s'veillant; au lieu de la trouver toussant,
assise sur son lit, elle la vit tendue et calme, ses beaux cheveux
descendaient sur son cou mignon, sa joue tait pose sur son insparable
Bible qu'elle avait d lire en s'endormant; elle tenait dans ses mains
jointes un papier crit; aucun souffle ne sortait de ses lvres, aucun
geste n'interrompait l'immobilit de sa pose gracieuse! Elle tait
morte, morte seule, durant la nuit! Comment? on ne le sut jamais.--Le
papier qu'elle tenait dans sa main avait t crit par elle la veille au
soir. Voici ce qu'il contenait:

[5]Ce que le roi me dit le 29 janvier 1649, la dernire fois que j'ai eu
le bonheur de le voir:

Le roi me dit qu'il tait heureux que je fusse venue, car, quoiqu'il
n'et pas le temps de me dire beaucoup de choses, il dsirait me parler
de ce qu'il ne pouvait confier qu' moi: il avait craint, ajouta-t-il,
que la cruaut de ses gardiens ne le privt de cette dernire douceur.
Mais peut-tre, mon cher coeur, poursuivit-il, tu oublieras ce que je
vais te dire; et il versa alors d'abondantes larmes. Je l'assurai que
j'crirais toutes ses paroles. Mon enfant, reprit-il, je ne veux pas
que vous vous dsoliez pour moi; ma mort est glorieuse, je meurs pour
les lois et la religion. Il me nomma ensuite les livres que je devais
lire contre la papaut[6]; il m'assura qu'il pardonnait  ses ennemis et
qu'il dsirait que Dieu lui pardonnt. Il nous recommanda de leur
pardonner nous-mmes; il me rpta plusieurs fois de dire  ma mre que
sa pense ne s'tait jamais loigne d'elle, et que son amour serait le
mme jusqu' la fin. Il nous ordonna,  mon frre et  moi, de lui obir
et de l'aimer; et, comme nous pleurions, il nous dit encore qu'il ne
fallait pas nous affliger pour lui, qu'il mourait en martyr, certain
que le trne serait rendu un jour  son fils, et que nous serions alors
tous plus heureux que s'il et vcu. Il prit ensuite mon frre Glocester
sur ses genoux; et lui dit: Mon cher coeur, on va bientt couper la
tte de ton pre! L'enfant le regarda attentivement: coute-moi bien,
reprit le roi, on va couper la tte de ton pre et peut-tre voudra-t-on
aprs te faire roi; mais n'oublie jamais ce que je te dis, tu ne dois
pas tre roi tant que ton frre Charles et ton frre Jacques vivront.
C'est pourquoi je t'ordonne de _ne pas te laisser faire roi_.

[Note 5: Ce document est parfaitement authentique, je l'ai traduit de
l'anglais d'une notice historique sur la princesse lisabeth, par le P.
Cyprien Gamache, confesseur de la princesse Henriette. Je dois la
communication de ce document trs-rare  l'obligeance de M. Marochetti.]

[Note 6: Ceci prouve une fois de plus un point bien acquis  l'histoire,
c'est que le roi Charles I er, comme son pre Jacques Ier, resta jusqu'
la fin un fidle protestant; il tait de l'glise anglicane et ennemi
prononc de la papaut. Ce fut mme l un sujet de dissentiment trs-vif
entre lui et la reine Henriette de France, fille de Henri IV. Il avait
t convenu dans leur contrat de mariage que la reine aurait une
chapelle catholique desservie par douze prtres. Les enfants mles qui
pourraient natre de leur union devaient tre protestants et les filles
catholiques; cependant la chapelle de la reine finit par tre supprime
et le roi fit une protestante fervente de la princesse lisabeth, cette
enfant de sa prdilection. Au moment de mourir, il lui parle encore _des
livres qu'elle doit lire contre la papaut_. Il est vrai que ce n'tait
pas assez pour les _presbytriens_ d'cosse et les _saints_ de
Cromwell.]

[Illustration: Elle la vit tendue et calme.]

L'enfant soupira profondment, et rpondit qu'il se laisserait plutt
mettre en pices. Ces paroles, prononces par un si jeune enfant,
murent et rjouirent le roi. Alors il lui parla des soins de son me,
lui recommanda de garder fidlement sa religion et de craindre Dieu. Mon
frre promit avec force de se rappeler les avis de mon pre.

Ici le rcit des adieux du roi  ses enfants paraissait interrompu; il
l'avait t par la mort qui avait glac subitement la main de la jeune
princesse. Ne vous tonnez pas si je sais par coeur ces pages sacres,
une copie en resta dans ma famille. J'ai lu et rpt si souvent ces
pages qu'elles sont ineffaables de ma mmoire.

On emporta sans pompe le corps de la pauvre princesse; le gardien, sa
femme et quelques soldats l'accompagnrent  Newport. Le petit prince
menait le deuil; c'tait piti de le voir, le visage couvert de larmes,
libre un seul jour d'aller  travers la campagne pour conduire la bire
de sa soeur!

Le gouverneur de Carisbrooke suivait le cortge, moins pour faire
honneur  la morte que pour s'assurer que ses ordres seraient excuts:
on dposa la princesse lisabeth dans un cercueil de plomb, sur lequel
se trouvait l'inscription Suivante:

    LISABETH, IIe FILLE DU DERNIER ROI CHARLES,
    DCDE LE 8 SEPTEMBRE 1650.

On descendit le cercueil dans les caveaux de l'glise Saint-Thomas, sous
une vote arque prs de l'autel, les initiales E. S. (Elisabeth Stuart)
marqurent le lieu; longtemps cette spulture fut oublie.

Le petit duc de Glocester tait revenu mourant dans le donjon de
Carisbrooke; il refusait de prendre aucune nourriture. Cromwell,
craignant de le voir mourir en prison, ordonna qu'on le mt en libert;
on le transporta en France, o il retrouva sa mre. Mais il portait dans
son coeur un germe de mort; les ombres de son pre et de sa soeur
semblaient le poursuivre toujours et le rappeler de la vie. Les joies de
la restauration n'adoucirent pas son deuil; il mourut  vingt et un ans,
morne et taciturne, dans une chambre de Whitehall, sans avoir voulu
prendre part  aucune des ftes donnes par son frre Charles II.

Aujourd'hui l'heure est venue o toute l'le de Wight va glorifier le
souvenir de la princesse lisabeth. Vous avez vu, poursuivit l'aimable
fille du gardien, ces jolies tentes qui s'lvent sur la pelouse
derrire la grande tour; dans huit jours, toutes les ladies et tous les
lords de l'le se runiront l autour de la reine; le but de la fte est
une vente d'objets d'art et d'ouvrages charmants auxquels les belles
mains des plus grandes dames ont travaill; sous ces tentes s'abriteront
les ladies transformes en marchandes, et vous pensez si l'or tombera
dans leurs mains! Avec cet or, on fera un monument digne d'elle  la
princesse dont le doux fantme est la posie de notre le. Il y a deux
ans, la vieille glise de Newport fut abattue, et le prince Albert posa
la premire pierre d'un nouveau temple; c'est l que le cercueil de la
princesse lisabeth a t port; c'est l que s'lvera son monument; la
reine a promis la statue qui doit le couronner.

Cette statue! je l'ai vue, lui dis-je; c'est bien la jeune princesse
lorsqu'on la trouva morte, tendue blanche et pudique dans les plis de
son vtement. La tte, d'une beaut idale, repose sur la Bible ouverte;
les cheveux ombragent le cou, le sein et les bras: c'est une figure
chaste et divine qui convient  un tombeau; l'me y plane sur un corps
transfigur. Cette figure est l'oeuvre de Marochetti.

Nous restmes encore, la jeune gardienne et moi, quelques instants en
silence dans cette petite chambre o s'tait accomplie la sereine
agonie; la nuit tait venue et me rappela la ncessit du dpart. Je
n'osai, en la quittant, offrir de l'argent  la charmante fille si
potique et si intelligente; j'avais dans ma voiture un beau livre d'un
grand pote franais; je le lui donnai ainsi qu'une charpe que je
portais  mon cou; un dernier _good night_ fut chang, et les chevaux
rapides me ramenrent  Ryde.




RAMEAU


NOTICE SUR RAMEAU.

Jean-Philippe Rameau naquit  Dijon en 1683; fils d'un organiste, il
apprit la musique comme il apprit  parler. Il marchait  peine que son
pre lui posa les mains sur un clavier. Ds l'ge de sept ans, il jouait
dj du clavecin d'une faon tonnante; il tudia assez  fond le latin
au collge de Dijon, mais il ne termina point ses classes; tout son
instinct le poussait vers la musique, il finit par s'y livrer
entirement. Il s'exera sur divers instruments et entre autres sur le
violon. Bien jeune encore il partit pour l'Italie, mais il n'alla point
au del de Milan o un directeur de thtre parvint  se l'attacher; ils
firent ensemble des tournes dans plusieurs villes du midi de la France.
Bientt Rameau, lass de cette vie d'artiste nomade, se rendit  Paris
o il esprait tre nomm organiste d'une glise; mais ayant rencontr
des rivalits et des obstacles qui entravrent le dbut de sa carrire,
il quitta la capitale et fut tour  tour organiste  Lille en Flandre et
 Clermont en Auvergne. Il s'ennuya de la vie de province, la gloire
l'appelait  Paris. Il y revint en 1722. Il publia son trait
d'harmonie; mais bientt il se sentit attir par le thtre lyrique o
les ouvrages de Lulli taient encore au premier rang, il travailla
d'abord avec le pote Piron, son compatriote, pour l'opra-comique.
Voltaire fit pour lui l'opra de _Samson_, mais on ne permit pas la
reprsentation de cet ouvrage parce que, disait-on, c'tait profaner la
Bible que de la mettre en opra.

Le premier ouvrage de Rameau reprsent avec succs fut l'_Hippolyte_,
paroles de l'abb Pellegrin; puis successivement les _Indes galantes_
et _Castor et Pollux_, paroles de Cahusac, pote mdiocre du temps.

Le talent de Rameau fut alors unanimement reconnu. Le roi cra pour lui
la charge de compositeur de son cabinet; il lui accorda des lettres de
noblesse et le nomma chevalier de Saint-Michel. Rameau mourut plus
qu'octognaire le 12 septembre 1764. L'Acadmie de musique lui fit
clbrer  l'Oratoire un service solennel dans lequel on avait adapt
les morceaux les plus sublimes de ses compositions. Tous les chanteurs
les plus clbres de Paris voulurent prendre part  cet hommage funbre,
et jamais on n'avait entendu de musique excute avec plus de pompe et
de perfection.

Rameau agrandit l'art musical et les compositeurs modernes lui doivent
beaucoup. Voltaire a fait de lui un grand loge; les ouvrages laisss
par Rameau sont: _Trait de l'harmonie, Nouveau systme de musique
thorique, Dissertation sur les diffrentes mthodes d'accompagnement
pour le clavecin, Gnration harmonique_, et une foule d'autres
publications didactiques sur la musique, des motets ou musique sacre,
des cantates franaises. Son thtre se compose: de _Samson_,
_d'Hippolyte et Aricie_, des _Indes galantes_, de _Castor et Pollux_, de
_Dardanus_, de _Zoroastre_, de _la Naissance d'Osiris_, etc., etc.




RAMEAU.

Le diable dans l'orgue de la cathdrale de Clermont et la cantatrice
emplume.


Un des lieux les plus pittoresques de la France est sans contredit cette
troite valle entoure de hautes montagnes o s'toile Clermont,
ancienne capitale de l'Auvergne. La cathdrale et deux belles autres
glises gothiques s'lvent au-dessus des lignes des maisons, puis ce
sont les collines couvertes de vignobles qui dominent la ville, les
gorges profondes de verdure o coulent les sources minrales; les
villages s'chelonnant sur le penchant des montagnes; enfin, sur le
dernier plan de l'horizon, la haute montagne du Puy-de-Dme, dcrivant
une immense pyramide trs-nettement dessine dans l'azur du ciel.

De tous les villages qui entourent Clermont, il n'en est pas de plus
charmants que Royat; une source vive jaillit en cascade au milieu des
rochers o se juchent les chaumires, et cette source est domine d'un
ct par un grand tertre couvert d'une pelouse sur laquelle de hauts
marronniers s'tagent en salles de verdure. C'est l que la jeunesse du
village vient danser tous les dimanches aux sons du fifre, du tambourin
et du hautbois qui jouent des airs auvergnats lents et sautillants  la
fois, comme ces _gigues_ et ces _bourres_ qui, depuis des sicles, se
sont transmises sans altration aux rustiques gnrations de l'endroit.

Durant toute la semaine, ces belles salles de bals champtres restent
dsertes, et elles offrent aux promeneurs l'abri le plus frais et le
plus recueilli. C'tait par une chaude journe d'aot, un ple et grand
jeune homme tait assis sous ces ombres tranquilles. Tout son corps
amaigri, courb au pied d'un arbre, semblait plong dans la mditation
et l'tude, son visage rayonnait pourtant d'une sorte d'inspiration ou
peut-tre de bien-tre que lui causait la beaut de la nature. Il
coutait les modulations des rossignols sous les feuilles, les chants
distincts de la cigale et du grillon, et aussi quelque vieil air de la
contre chant par la voix lointaine d'un berger. Le jeune rveur
prtait l'oreille  toutes ces harmonies qu'accompagnait comme un
orchestre le bruit des eaux qui s'engouffraient  ses pieds, il
semblait pour ainsi dire les noter dans son coeur, et bientt tirant de
la poche de son pauvre habit rp un petit cahier, il y traa quelques
signes, puis se mit  rver de nouveau: tout  coup la cloche voisine de
l'glise de Royat vint l'arracher  ses songes; il se leva comme un
soldat que la consigne rclame: Je n'ai plus, se dit il, qu'une
demi-heure pour changer d'habit et me rendre  la cathdrale o
j'oubliais que monseigneur l'vque officiait. Oh! quelle chane! quelle
chane!... J'tais si bien ici! encore une heure de ce silence et de
cette rverie, et j'aurais fini d'crire ma pastorale! Quinze jours
seulement de libert et toute la musique d'un opra serait faite, et
l'on m'applaudirait  Paris, et la cour s'occuperait de moi, et mon nom
se rpandrait dans toute la France! Tandis qu'il pensait ainsi, il
descendait les gais sentiers de Royat et il regagnait tristement la
ville; il en traversa les rues tortueuses et arriva bientt sur la place
de la Cathdrale. C'est l qu'est situe la maison o naquit et vcut le
grand Pascal, et c'est justement dans cette maison qu'habitait notre
promeneur; il occupait une petite chambre au troisime tage, donnant
sur une cour froide et humide. Sa fentre s'ouvrait entre deux tourelles
dont le haut escalier en spirale avait plus d'une fois servi aux
expriences du jeune Pascal. Il gravit rapidement les marches roides, et
arriv chez lui, il se hta de revtir l'habit du dimanche un peu moins
rp que celui qu'il portait. Ceci fait, il se promena  grands pas dans
sa chambre, se frappant le front avec irritation: Non, non, dit-il, je
ne puis plus vivre ainsi, ma _vocation_ m'appelle, je dois obir, et ma
vocation n'est pas d'tre toute ma vie un malheureux organiste, un
machiniste de l'art!... Je sais bien qu'il faut vivre, se nourrir, se
vtir; mais j'aime mieux subir toutes les misres et obtenir la gloire.
Oh! je le jure bien, ce jour est mon dernier jour d'esclavage!

Tout en se parlant ainsi, il descendit rapidement l'escalier de la
tourelle, traversa la place et entra dans la cathdrale; il se dirigeait
vers le petit escalier qui conduit aux orgues, lorsqu'un prtre en
chasuble l'arrta:

Monseigneur l'vque va officier, lui dit-il, toutes les autorits de
la ville assistent  la crmonie religieuse, je vous en prie, mon cher
enfant, jouez-nous vos plus beaux airs sacrs; depuis quelque temps vous
vous ngligez, et tous les fidles de Clermont s'en affligent.

--Eh bien! monsieur le cur, rpliqua un peu brusquement le jeune
organiste, que ne rompez-vous le trait qui nous lie? Vous trouverez
mieux que moi; je ne me sens plus inspir.

--Mais ce trait vous oblige, mais jamais je ne le romprai, s'cria le
cur; songez que durant un temps vous avez t notre gloire et notre
joie; vous pouvez l'tre encore; adressez-vous  Dieu, priez-le, et
l'inspiration descendra sur vous comme une grce. Pour aujourd'hui
surtout, ayez  honneur d'tre notre Sal. Je vous quitte, voil
monseigneur qui arrive, promettez-moi que nous serons contents.

--Oui, oui, je vous le promets, murmura le pauvre organiste, et il
s'engouffra dans l'escalier sombre.

L, seul et ne regardant pas dans l'glise, il redevint la proie de ses
propres penses; il ne rva plus que Paris, grand opra, musique
profane, et fit serment de nouveau de rompre avec la musique sacre.

Les chants d'glise commencrent et il prluda une sorte
d'accompagnement vague qui clata bientt en un air de danse tout  fait
discordant avec le psaume qu'entonnaient les enfants de choeur. C'tait
une ronde de bacchantes qu'il avait compose pour un directeur de
thtre italien. Un chantre vint aussitt lui dire de cesser et de jouer
de la musique d'glise; alors pris d'une sorte de furie, il se rua sur
les touches et fit un vacarme d'enfer; on aurait dit que l'ouragan
grondait et que la cathdrale allait voler en clats, renverse par
quelque trombe.

Les assistants taient pouvants, les plus senss se disaient que
l'organiste tait devenu fou, quelques vieilles dvotes prtendaient que
le diable s'tait empar de l'orgue et y faisait son sabbat.

L'vque cessa d'officier et fit appeler le pauvre organiste, qui se
cachait dans le coin le plus noir de l'orgue; on finit par l'y dcouvrir
et on le trana de force devant monseigneur.

Le prlat lui demanda avec douceur quelle tait la cause du scandale
qu'il venait de donner.

Il rpondit: C'est la faute du chapitre qui m'a rduit au dsespoir.
Depuis six mois je sollicite instamment, mais en vain, de rompre
l'engagement qui me lie pour deux ans encore  la cathdrale de
Clermont; ici, monseigneur, je ne puis plus vivre, Paris m'appelle,
c'est l que je dois tre clbre, laissez-moi partir! Et en parlant
ainsi, des larmes coulaient sur son visage blme et amaigri.

Le bon vque en fut attendri: Il ne faut pas violenter les coeurs et
les esprits, dit-il, que votre vocation s'accomplisse; ce soir je ferai
rompre votre engagement, et demain vous pourrez partir; je vous donnerai
mme quelques lettres de recommandation pour des amis que j'ai en cour,
et qui vous protgeront.

--Comment reconnatre tant de gnrosit, disait l'organiste attendri,
et, se prosternant, il baisait les mains de l'vque.

--Prouvez-moi votre reconnaissance en remontant aux orgues, rpliqua
l'vque, et en y faisant entendre de ces mlodies divines que vous
savez si bien et qui font croire aux fidles de Clermont  la musique
des anges.

[Illustration: On finit par l'y dcouvrir et on le trana de force
devant Monseigneur]

L'organiste s'inclina profondment et se rendit  son poste.

L'glise tait encore pleine de monde, l'vque retourna  l'autel
entour de tout son clerg; on comprit que la paix venait d'tre
conclue, et chacun ne songea plus qu' la prire.

L'office recommena.

Insensiblement une musique suave, et pour ainsi dire persuasive, se
rpandit comme un encens, bientt la majest de ces accords si doux
s'leva et s'accrut; toutes les terribles grandeurs de la Bible, toutes
les tristesses et toutes les mansutudes de l'vangile se rpandirent
dans des harmonies successives. Les assistants pleuraient
d'attendrissement. La bont de l'vque avait touch le jeune organiste
et son me tait en ce moment inspire par tous les sentiments qui
l'agitaient; il improvisait une musique surhumaine, car l'art double nos
sensations et les transporte dans l'_incr_. C'est ce qui fait l'idal
des grandes oeuvres des potes et des musiciens.

Sans la saintet du lieu, la foule, tout  l'heure irrite, aurait
applaudi avec frnsie cette musique si belle. On voulut du moins
complimenter l'organiste; on l'attendit longtemps sur la place, mais se
drobant  cette ovation, il tait sorti par une petite porte de
l'glise qui s'ouvrait sur une rue.

Seul enfin, il s'lana dans la campagne, courant au hasard et respirant
l'air  pleine poitrine; il s'arrta sur une hauteur qui dominait la
ville, et s'cria plein de joie: Libre! libre! matre de moi-mme!

Bientt il rentra pour faire visite  l'vque, qui lui remit avec bont
les lettres promises; le soir il fit ses prparatifs de dpart, et le
lendemain il tait sur la route de Paris. Il la fit gaiement, moiti 
pied et moiti dans les pataches, qui conduisaient alors les provinciaux
 la capitale.

Il avait un peu d'argent et beaucoup d'esprances; il se logea
modestement, mais pourtant assez bien pour un dbutant encore inconnu
sur cette grande scne du monde. Il se fit faire un bel habit, et osa se
prsenter hardiment chez les personnes pour lesquelles l'vque lui
avait donn des lettres. C'est ainsi qu'il fut tout de suite reu dans
quelques grandes maisons. Dans une, il eut le bonheur de rencontrer
Voltaire; il chanta devant lui plusieurs de ses compositions en
s'accompagnant sur le clavecin, et il charma si bien le pote
philosophe que celui-ci lui promit un libretto d'opra. Ds ce jour sa
fortune lui parut faite, et, en effet, tout lui sourit. Voltaire ayant
donn l'exemple, tous les autres potes du temps voulurent crire des
libretti pour le jeune compositeur. Un d'entre eux dont le nom est rest
aussi obscur que celui de Voltaire est grand, crivit pour lui un pome
d'opra qui lui inspira d'admirable musique; reprsent devant la ville
et la cour, cet ouvrage obtint un succs d'enthousiasme, et bientt les
airs du jeune compositeur devinrent tellement populaires, qu'il ne
passait pas de jour sans les entendre rpter, soit dans les salons o
il allait, soit par les musiciens des rues.

Le pauvre organiste de Clermont commenait  goter ce qu'on appelle la
gloire. Mais, il faut bien que les jeunes esprits le sachent, on arrive
 la gloire par tant de travail, de fatigue et de tribulations, que
lorsqu'on l'atteint on n'en jouit qu' moiti, tant le coeur est plein
de lassitude. L'artiste et le pote qui ont rv le triomphe dans la
retraite, ne trouvent jamais la ralisation du rve aussi belle que le
rve mme, et parfois pris de tristesse et de dcouragement, ils
voudraient retourner  la solitude et  la nature. C'est ainsi que notre
jeune musicien en arrivait souvent  regretter sa vie tranquille de
Clermont et ses belles promenades de Royat; alors il fuyait le monde, il
errait dans la campagne autour de Paris, ou le soir dans ses rues
dsertes.

Une nuit il se promenait  grands pas dans la rue des Minimes; il
regardait les toiles et sentait venir l'inspiration, quand tout  coup
une voix frache et vibrante, et qui paraissait partir d'un magnifique
htel du voisinage, fit entendre le motif du fameux choeur: _Tristes
apprts!_... _ples flambeaux!_ un des morceaux de notre rveur le plus
applaudi  l'Opra. Charm et flatt d'tre poursuivi dans la solitude
par l'cho de son gnie, il s'assit sur un banc vis--vis de l'htel
d'o sortait la voix, et  mesure qu'il savourait sa propre mlodie, il
prouvait un invincible dsir de voir la cantatrice qui lui servait
d'interprte. Il n'osait frapper  la porte de l'htel et interroger les
domestiques, sa timidit l'arrtait, une seule fentre donnant sur un
balcon tait claire. C'est l que la voix s'levait. Entran par sa
curiosit, au risque de s'corcher les doigts et d'tre pris pour un
voleur, il grimpa le long de la faade en s'accrochant aux saillies
sculpturales. Parvenu au balcon, il plongea ses regards esprant
dcouvrir la femme qui chantait si bien; il ne vit rien.

Seulement  l'un des angles du balcon tait une cage lgante et dore,
dans laquelle s'agitait une belle perruche verte. Dsappoint, les mains
en sang et les habits dchirs, l'imprudent allait redescendre quand de
nouveau la voix qu'il avait entendue s'leva d'un jet et rpta:
_Tristes apprts!_... _pales flambeaux!_... les sons sortaient de la
cage dore; la cantatrice tait la perruche au plumage vert.

Certain de ce qu'il avait vu et entendu, et merveill de ce chant
magique, notre jeune compositeur vainquit sa timidit et tant descendu
vivement, il alla frapper  la porte de l'htel. Quelques instants aprs
il tait introduit prs d'une jeune et brillante comtesse, et bientt il
la suppliait de lui vendre sa perruche.

[Illustration: La cantatrice tait la perruche]

Mais je l'adore, rpondit la jeune femme en riant.

--Quoi, madame, vous ne la cderiez  aucun prix?

--A aucun prix d'argent.... mais je pourrais l'changer?

[Illustration: Quoi, c'est vous, Rameau!]

--Et contre quoi? rpliqua le jeune homme avec anxit.

--Contre deux mlodies crites par le grand matre qui a compos les
airs que chante si bien ma perruche.

--Avez-vous du papier de musique?

--En voici, dit la dame.

Le jeune compositeur s'assit auprs d'une table et traa sans hsitation
plusieurs lignes de notes, puis il mit au bas sa signature et son
parafe. La belle comtesse le suivait des yeux:

Quoi, c'est vous Rameau? notre clbre Rameau! et elle s'inclina comme
pour rendre hommage au gnie.

Rameau, car c'tait bien lui, s'excusait de sa hardiesse et de son
importunit; la dame se flicitait d'avoir fait connaissance avec
l'aimable et brillant compositeur qui, si jeune encore, s'tait couvert
de gloire.

Ils causrent ainsi quelques instants, puis la dame donna des ordres 
ses gens pour qu'on attelt son quipage, qu'on y dpost tout doucement
la perruche, qui s'tait endormie dans sa cage dore, et qu'on
reconduist chez lui M. Rameau.




POPE


NOTICE SUR POPE.

Alexandre Pope naquit  Londres, le 22 mai 1688, d'une famille
catholique fort attache aux Stuarts. Durant la rvolution, le pre de
Pope s'tait retir  Benfield, calme et belle rsidence qu'il possdait
dans la fort de Windsor. C'est l que Pope fut lev et vit se
dvelopper son talent pour la posie; il avait d'abord t dans de
petites coles diriges par des prtres catholiques. Mais ds l'ge de
douze ans, son pre surveilla son ducation et excita son got pour les
vers. Il lui choisissait le sujet de petits pomes et lui prodiguait
toutes sortes de satisfactions d'amour-propre quand il avait fait de
_bonnes rimes_. Un prtre catholique nomm Deann, aidait le bon
gentilhomme dans l'ducation qu'il donnait  son fils.

Pope tait n rachitique et un peu bossu, il tait d'une humeur
irritable qui lui faisait aimer la solitude, et pourtant le monde
l'attirait. Dclar pote ds l'ge de seize ans, Pope se rendit 
Londres, o il tendit le cercle de ses tudes littraires et se lia
d'amiti avec plusieurs beaux esprits du temps. Il publia successivement
dans le _Spectateur_ d'Addison: une _glogue sacre du Messiah_, _un
pome sur la critique_, _de trs-beaux vers  la mmoire d'une femme
infortune_, le joli pome de _la Boucle de cheveux enleve_, le pome
de _la Fort de Windsor_ et l'_Eptre d'Hlose_.

A l'ge de vingt-cinq ans, Pope, possdant tous les secrets de la
versification anglaise, mais sentant bien qu'il serait toujours plutt
un pote de forme qu'un pote d'inspiration, se mit  traduire
l'_Illiade_, il mit cinq ans  faire cette traduction en vers anglais,
qui est fort estime et qui fit grand bruit lors de son apparition.
C'est avec le produit de ce livre, dont les ditions se succdrent
rapidement, que Pope acheta sa belle maison de campagne de Twickenham.
Il s'y retira avec son pre et sa mre qu'il honora toujours d'un
respect religieux. Pope entreprit ensuite la traduction de l'_Odysse_,
qu'il ne termina point; puis il publia la _Dunciade_, pome satirique
qui lui fit beaucoup d'ennemis; il fit paratre aprs ses belles ptres
de l'_Essai sur l'homme_, o se trouve un magnifique loge de lord
Bolingbroke, qui tait l'ami de Pope et qui fut aussi celui de Voltaire.

La sant de Pope tait des plus dlicates, on peut dire qu'il souffrit
toute sa vie. Il mourut  cinquante-six ans, pleur de quelques amis et
surtout de Bolingbroke. Pope mritait d'inspirer l'amiti, une des
dernires paroles qu'il dit avant de mourir fut celle-ci: Il n'y a de
mritoire que la vertu et l'amiti, et en vrit, l'amiti est elle-mme
une partie de la vertu.

Pope vcut dans le commerce des grands, mais sans les flatter; il tait
avec eux sur le pied d'galit; un jour,  table, dans une runion chez
lui, il s'endormit pendant que le prince de Galles, son illustre
convive, dissertait sur la posie.

Pope tient dans la posie anglaise le rang que Boileau occupe dans la
posie franaise. C'est un lgislateur, un puriste, un des plus habiles
versificateurs anglais. Lord Byron rend hommage  la verve et 
l'lgance de son style.




LE PETIT BOSSU.


Je recommande  tous mes jeunes lecteurs qui iront  Londres en t, de
ne pas manquer de visiter Windsor, et de passer au moins un jour dans la
belle fort qui entoure cette vieille rsidence royale. Notre fort de
Saint-Germain et notre parc de Versailles ne sauraient donner une ide
de cet immense bois majestueux, dont les arbres gants tendent leurs
racines  travers de vertes pelouses toutes fleuries; mme aux jours de
la canicule on respire sous ces ombrages une fracheur parfume, on y
sent une paix profonde, et sans les oiseaux qui chantent par voles et
le frissonnement des cimes des arbres, la nature y semblerait muette.
De mme qu'on se croirait bien loin de toute civilisation, si parfois
sur les belles routes sables qui traversent la fort ne passait tout 
coup une lgante calche pleine de lords et de ladies.

Par une matine du mois d'aot de 1698, une voiture de voyage traversait
la partie la plus sauvage de la fort de Windsor; aux bagages juchs sur
l'impriale, on voyait que ce n'tait point d'une simple promenade qu'il
s'agissait pour la famille enferme dans cette voiture, la course rapide
des chevaux avait un but qu'on voulait atteindre au plus vite. Les
voyageurs ne semblaient pas s'intresser aux beauts de la nature qui se
droulaient autour d'eux. Quoique la temprature ft tide et l'air
embaum, les glaces et mme une partie des stores restaient baisss.--Il
y avait dans le fond de cette voiture une lady d'une trentaine d'annes
qui soutenait dans ses bras un jeune garon, dont la tte se cachait 
demi sous la mante de soie de cette dame fort belle, qu'on devinait tre
sa mre  la manire dont elle caressait, de ses blanches mains, les
boucles blondes de l'enfant silencieux. Celui-ci avait onze ans et
paraissait  peine en avoir sept, tant il tait chtif et dlicat. Sa
taille, tout  fait dvie, et paru mme fort disgracieuse sans son
petit habit de velours  la confection duquel l'amour maternel avait
apport des combinaisons ingnieuses qui dissimulaient la taille
contrefaite du pauvre enfant.

Sur le devant de la voiture tait assis un gentilhomme,  la mine fire
et svre, qui ne souriait que lorsque son regard s'arrtait sur
l'enfant qui semblait endormi.

Le voil qui repose, dit la mre; comme il a souffert dans cette cole
des mchancets de ses camarades; il a raison, notre cher petit
Alexandre, nous devons dsormais vivre dans la solitude et drober son
infirmit  tous les yeux.

--La solitude me plaira autant qu' notre fils, rpliqua le
gentilhomme, car je ne serai plus expos  rencontrer, comme dans les
rues de Londres, cette foule de protestants maudits et quelques-uns de
ces vieux sclrats, cratures de Cromwell, qui ont fait dcapiter notre
roi Charles Ier.

Le gentilhomme ta son chapeau en prononant ce nom, et la dame
s'inclina.

Je gage, reprit le pre, que c'est parce que notre enfant tait bon
catholique et fils d'un partisan des Stuarts, que ses compagnons d'cole
l'ont maltrait! Les misrables! l'injurier! lui, si intelligent! si
grand dj par l'esprit, l'appeler bossu!

A ce mot, comme s'il et t piqu par le dard d'une vipre, l'enfant
bondit; il abandonna le sein de sa mre et se plaa debout entre elle et
son pre.

Oui, dit-il, en serrant avec rage ses petits poings, ils m'ont appel
bossu! et cela en public, le jour de la distribution des prix de
l'cole, devant leurs parents assembls. Oh! je suis sr, mon pre, que
si vous aviez t l, vous auriez tir l'pe. Mais vous tiez en voyage
avec ma mre, et vous n'avez pu venger votre fils.

Tandis qu'il parlait ainsi, son petit corps se redressait, ses yeux
jetaient des flammes, son visage tait beau d'indignation.

Calme-toi, disait la mre, tu sais bien qu'ils taient jaloux parce que
tu avais eu tous les prix.

--Oui, ils taient jaloux, continua l'enfant, jaloux surtout de cette
glogue de Thocrite que j'avais traduite en vers anglais, et que mon
matre voulut me faire rciter en public. Mais quand je m'approchai du
bord de l'estrade, vtu de ce joli costume de berger que ma bonne tante
m'avait fait avec tant de soin et qui, je le croyais, m'allait si bien,
leurs voix formrent un murmure moqueur et ils s'crirent tous: Oh! le
petit bossu! le petit bossu!

--Tais-toi, reprit la mre, tu nous as dj dit tout cela, ne le rpte
pas, n'y pensons plus; pense  ta bonne tante que nous allons retrouver
dans notre joli cottage de Benfield: elle a tout prpar pour te
recevoir; elle a mis dans ta chambre les livres que tu aimes, elle a
ajout des oiseaux nouvellement arrivs des Indes  ta volire; puis
vois comme la nature est belle, poursuivait la mre, qui avait lev les
stores de la voiture, et montrait du geste  l'enfant les longs arceaux
de verdure sous lesquels la voiture roulait toujours; nous allons
trouver notre parterre en fleurs, notre troupeau paissant sur les
pentes des gazons verts. Nos belles vaches familires viendront manger
le pain que leur tendra ta main. Allons, souris, mon cher petit pote,
et oublie les mchants!

--Vous avez raison, ma bonne mre, rpliqua l'enfant d'un air grave; je
veux aussi m'oublier moi-mme; c'est--dire ce corps dfectueux qui fait
rire quand je passe; je ne veux songer qu'aux facults de mon me, les
dvelopper, les accrotre; je veux enfin qu'un jour les oeuvres de mon
esprit me placent bien au-dessus de ceux qui me raillent. Ds demain,
mon pre, nous commencerons de fortes tudes.

--Oui, mon fils, reprit le gentilhomme, j'ai prvenu notre bon et savant
voisin, le cur Deann, et, de concert, nous t'apprendrons  fond le grec
et le latin.

--Oui, oui, afin que je puisse lire tous les potes de l'antiquit, et
devenir un pote moi-mme, rpondit l'enfant, qui avait repris toute sa
srnit. Voyez, s'cria-t-il, en se penchant  la portire, ce daim
effar qui court  notre approche avec tant de vitesse, il s'est
prcipit dans ces fourrs de verdure et il a disparu.

--Voil un sujet d'glogue, dit le pre, nous conviendrons ainsi de
petits thmes sur lesquels tu t'exerceras  faire des vers.

--Oh! quelle heureuse ide, dit l'enfant en sautant au cou de son
pre.

Cependant la voiture approchait du cottage, et bientt elle entra dans
une grande alle d'ormes, au bout de laquelle on apercevait la blanche
maison. Miss Lydia, la bonne tante du petit Alexandre et soeur de son
pre, attendait debout sur le seuil de la porte: c'tait une excellente
fille de quarante ans, qui n'avait jamais voulu se marier pour prendre
soin de son cher neveu. Un grand chapeau de paille rond se rabattait sur
son placide visage, et une robe d'indienne lilas trs-propre et
trs-fine, dessinait sa taille un peu forte. Aussitt qu'elle entendit
le bruit des roues, elle retrouva ses jambes de vingt ans pour courir
dans l'avenue, et la voiture s'tant arrte, elle prit l'enfant dans
ses bras et l'emporta comme un trsor bien  elle.

Tandis que le pre et la mre faisaient dcharger et ranger les bagages,
elle conduisait le petit Alexandre  la basse-cour, au vivier, puis dans
sa jolie chambre tout  ct de la sienne, pour qu'elle pt veiller la
nuit sur son sommeil, et enfin dans la salle  manger, o s'talaient
dj sur la table dresse toutes les friandises anglaises confectionnes
par miss Lydia; c'taient de belles jattes de crme mousseuse, des
poudings blancs et des poudings noirs, des galettes au gingembre et 
l'anis, des flans saupoudrs de safran et de cannelle pile, des
confitures au verjus et  l'pinette. Douceurs qui paratraient
peut-tre un peu aventures  des palais franais, mais qui font les
dlices des enfants de Londres.

[Illustration: Elle prit l'enfant et l'emporta comme un trsor]

On se mit  table, et Alexandre, oubliant ses proccupations d'tudes et
de savoir, savoura en vrai gourmand tous les mets prpars par la bonne
tante Lydia.

Ds le lendemain, le cur Deann, ancien condisciple du gentilhomme, et
qui vivait retir dans une ferme des environs, fut mand au cottage de
Benfield, on tint conseil et il fut dcid que les journes de l'enfant
se partageraient entre les exercices du corps et ceux de l'intelligence,
aprs les heures d'tudes, il ferait de longues promenades dans la
fort, soit  pied, soit sur un joli petit poney que son pre avait
achet pour lui.

[Illustration: Soit  pied, soit sur un joli petit poney que son pre
avait achet pour lui]

L'enfant se soumettait  ces promenades parce qu'il pouvait, tout en les
faisant, composer des vers et les rciter tout haut en face de la nature
silencieuse qui semblait l'couter. C'tait surtout les vers d'Homre et
de Virgile qu'il se plaisait  dclamer de la sorte. Il aimait  marier
l'harmonie de ces belles langues antiques aux bruissements mlodieux des
cimes des vieux arbres.

Un an s'tait  peine coul que l'enfant fortifi par le grand air
avait une carnation rose et des yeux vifs qui annonaient la sant et
presque la force. Sa taille seule restait chtive, et quand il se
regardait par hasard dans un miroir ou dans un courant d'eau, il se
disait tristement: Oh! je serai toujours le petit bossu! Mais relevant
aussitt firement la tte: Eh! qu'importe! ajoutait-il, si je suis un
grand pote.

L'_Iliade_ l'enflammait tellement qu'il s'exera,  l'insu de son
instituteur et de son pre,  mettre en scne quelques-uns des
personnages d'Homre. C'est ainsi qu' l'ge de douze ans il fit sur
Ajax une espce de tragdie en vers anglais, reflets souvent trs-beaux,
trs-justes et trs-concis des vers d'Homre. Quand il eut termin cet
essai et qu'il le lut un soir en famille  la veille, ce furent de la
part du pre et du matre un tonnement et une admiration qu'ils ne
purent contenir. Quant  la mre et  la tante, leur enthousiasme clata
par les larmes et les caresses dont elles couvrirent le jeune pote.

Voici le jour de sa naissance qui approche, dit la tante, et il
faudrait pourtant bien le fter dignement, ce cher enfant, qui sera la
gloire de sa famille.

Le pre proposa de convier toutes les familles de la noblesse qui
habitaient dans les environs, et de leur lire, pour l'anniversaire du
jour de la naissance de son fils, cette tragdie d'_Ajax_.

Le bon cur, la mre et la tante, applaudirent  cette ide.

Pre, rpliqua l'enfant, ce sera bien froid. Si M. le cur peut
trouver, dans ses connaissances et dans ses lves, les acteurs
ncessaires, ne vaudrait-il pas mieux transformer cette salle en salle
de spectacle, et y jouer ma tragdie! C'est moi qui remplirai le
personnage d'Ajax!

--Quelle ide! rpliqua la mre avec crainte.

--Oh! je vous comprends, reprit l'enfant un peu tristement, vous avez
peur que je ne fasse rire; rassurez-vous, on ne verra plus ma taille, on
n'entendra que mes vers, et cette fois, je suis tellement sr de moi,
que je veux que mes anciens compagnons d'cole, qui m'ont raill,
assistent tous  cette reprsentation.

Les dsirs de l'enfant n'taient jamais combattus par cette famille qui
l'adorait; il fut donc dcid qu'une grande fte serait donne au mois
de mai, dans le riant cottage de Benfield. Le bon cur se chargea des
rptitions de la tragdie d'_Ajax_, le pre des invitations, la tante
de la lente et savante confection du _lunch_ splendide qui devait tre
servi  l'aristocratique compagnie. Quant  la tendre mre, elle se
proccupa avec un soin plein d'anxit du costume d'Ajax, que devait
revtir son petit Alexandre, elle imagina des chaussures pour le
grandir, et une sorte de cuirasse qui dissimulerait la rondeur des
paules.

Lorsque ce beau jour de mai arriva, les carrosses armoris accoururent
de toutes parts dans les avenues de cette grande fort de Windsor. Les
oiseaux chantaient sous le feuillage naissant, et semblaient souhaiter
la bienvenue aux invits. Pas un des anciens compagnons d'cole du petit
Alexandre n'avait manqu  l'appel. Il y avait l plusieurs lords et
plusieurs crivains clbres de l'poque, de belles ladies et de jolies
misses. Toute la compagnie commena par prendre le _lunch_, car en
Angleterre, bien manger est un plaisir qu'on ne ddaigne pas; nous
aurions pu ajouter _bien boire_, mais nous ne voulions pas faire
d'pigramme. De la salle  manger toute la compagnie passa au salon
bois qui servait de salle de spectacle; dans le fond tait une estrade
qui simulait la scne, et devant laquelle tombait un rideau de
tapisserie de Beauvais. Ce rideau s'ouvrit aux sons de la musique, et
l'on aperut Ajax sous sa tente. Celui qui reprsentait le hros grec
parut bien un peu petit et dlicat, mais  peine eut-il parl qu'on
n'entendit plus que sa voix. Les vers qu'il rcitait taient un cho de
la grandeur et de l'hrosme d'Homre; c'tait quelque chose de nouveau
dans la posie anglaise; l'oreille en tait charme et l'me saisie.

[Illustration: Elle se proccupa avec un soin plein d'anxit du costume
d'Ajax.]

Les personnes les plus considrables de l'assistance donnrent le signal
des applaudissements; les anciens compagnons du petit Alexandre
battirent des mains  leur tour. Ce fut un vritable triomphe.

A la fin de la pice on redemanda l'auteur et l'acteur, il se fit un peu
attendre; mais les cris redoublrent. Enfin il reparut dpouill de son
costume et de ses cothurnes levs; sa tte tait expressive et belle,
mais son corps grle laissait apercevoir sa difformit; il se tourna
vers le groupe de ses compagnons:

Hlas! murmura-t-il, je suis toujours le petit bossu!

--Non! non! dirent-ils tous  l'unisson, vous tes un grand pote! Et
l'assistance entire cria  branler la salle:

Vive Alexandre Pope!

Un cho de la fort rpta comme un suprme applaudissement:

Vive Alexandre Pope!




BENJAMIN FRANKLIN


NOTICE SUR BENJAMIN FRANKLIN.

Benjamin Franklin est un des hommes qui ont le plus contribu  la
civilisation et  l'mancipation de l'Amrique. Il naquit  Boston, dans
la Nouvelle-Angleterre, en 1707, d'une famille pauvre et nombreuse. Son
pre tait un fabricant de chandelles; ses frres taient aussi de
simples artisans; cependant le pre, trs-intelligent, s'apercevant du
got prononc que le petit Benjamin montrait pour l'tude, eut l'ide
d'en faire un ecclsiastique et l'envoya dans une cole; mais trouvant
cette ducation trop chre, il le mit bientt dans une cole plus petite
o l'enfant apprenait seulement  crire et  compter. Franklin acquit
ainsi en peu de temps une belle criture; il ne russit point au calcul.
Apprendre  lire et  crire fut tout ce qu'il dut  d'autres qu'
lui-mme. A dix ans, son pre, qui avait renonc  en faire un ministre,
le reprit chez lui et voulut l'employer  son mtier, mais l'enfant, qui
avait une imagination trs-vive, ne put se soumettre  ce travail; le
spectacle de la mer l'enflammait, il rvait d'tre marin; il apprit de
bonne heure  nager et  conduire une barque. Son pre voulut rprimer
ce penchant, et le mit en apprentissage chez un coutelier, mais il fut
encore oblig de le retirer chez lui, et voyant la passion excessive de
son fils pour l'tude et la lecture, il rsolut d'en faire un
imprimeur. Un de ses enfants avait dj cet tat; il plaa chez lui
Benjamin  l'ge de douze ans, sous la condition d'y travailler comme
simple ouvrier jusqu' vingt et un ans, sans recevoir de gages que la
dernire anne.

Franklin devint bientt trs-habile dans ce mtier qu'il aimait parce
qu'il lui permettait de se procurer tous les ouvrages des grands potes,
des grands historiens et des grands philosophes dont le gnie
l'attirait; il se mit lui-mme  crire; il composa de petites pices,
entre autres deux chansons sur des aventures de marins que son frre
imprima et lui fit vendre par la ville. L'une de ces chansons eut un
grand succs, ce qui flatta beaucoup l'enfant; mais son pre qui tait
un esprit clair, au-dessus de sa profession, lui fit comprendre que
ses vers taient trs-mauvais; il s'essaya dans une littrature plus
srieuse.

Son frre tait l'imprimeur d'une des deux gazettes qui paraissaient
alors  Boston; le jeune Benjamin fit pour cette feuille quelques
articles qu'il ne signa point, mais qui russirent fort. Il finit par
faire connatre qu'il en tait l'auteur, et tout le monde le loua,
except son frre, qui tait jaloux de lui et le maltraitait sans cesse;
bientt leurs dissentiments augmentrent; Franklin quitta l'imprimerie
de son frre; celui ci le discrdita tellement  Boston qu'il ne put
trouver de travail chez aucun imprimeur. Il rsolut de quitter cette
ville et de n'en rien dire  personne: il s'embarqua  la faveur d'un
bon vent et arriva en trois jours  New-York, loign de trois cents
milles de la maison paternelle; il avait alors dix-sept ans, il tait
sans aucune ressource et ne connaissait pas un individu auquel il pt
s'adresser. Ne trouvant pas d'ouvrage  New-York, il se rendit 
Philadelphie o il fut plus heureux. Le gouverneur de la province
s'intressa  lui et lui offrit de l'envoyer  Londres chercher tous
les matriaux d'une imprimerie qu'il voulait tablir.

Franklin accepta, mais ce voyage  Londres lui causa mille tribulations
et peu de profit, son protecteur ne lui ayant pas fourni l'argent
ncessaire pour vivre  Londres, il fut oblig d'entrer dans une
imprimerie; il s'y acquit une rputation de courage et d'esprit qui le
rendit le modle de ses compagnons; bientt ayant pu se faire une petite
pacotille, il revint  Philadelphie o il s'associa  l'un de ses
camarades pour monter  leur compte une imprimerie. L'ami de Franklin
avait apport les fonds, lui, fournit son labeur assidu et son
exprience dj exerce. Il travaillait jour et nuit, il voulait
parvenir  la fortune et surtout  la considration. Sa seule
distraction tait de runir toutes les personnes distingues et
instruites de la province, avec lesquelles il dissertait de politique et
de physique.

Bientt l'associ de Franklin le laissa seul matre de leur imprimerie,
sa fortune prit un accroissement rapide, il se maria avec miss Read
qu'il avait longtemps aime. Tous les grands hommes ont ainsi dans la
vie une femme qui devient comme la boussole de leurs nobles actions.
Franklin fonda un journal, cra plusieurs tablissements utiles de
librairie et d'instruction populaire; il commena en 1732  publier son
_Almanach du Bonhomme Richard_, o il prsente les sages conseils et les
plus graves penses sous une forme originale qui les imprime facilement
dans l'esprit. En 1736, Franklin fut nomm dput  l'assemble gnrale
de la Pennsylvanie, et l'anne d'aprs il devint directeur des postes de
Philadelphie; il fut trs-utile  cette ville et  toute la province; il
arma une sorte de garde nationale de dix mille hommes pour la dfendre
contre les Indiens qui la menaaient. Il continua en mme temps de
fonder des socits savantes, il fit des tudes spciales sur
l'lectricit et inventa le _paratonnerre_. Il cra un grand
tablissement d'instruction publique qu'il soutint de son crdit, de sa
fortune et mme de son enseignement. Cet tablissement est devenu
aujourd'hui le collge de Philadelphie. Il aida  fonder des hpitaux et
des asiles pour les pauvres; en 1757, il fut envoy  Londres charg
d'une mission politique; il y sjourna jusqu'en 1762, se lia avec les
hommes les plus savants de l'poque et fut reu membre de la Socit
royale de Londres et de diverses autres acadmies europennes.

Lorsque la guerre de l'indpendance clata en Amrique, en 1775,
Franklin prit une grande part aux rsolutions les plus fermes et les
plus courageuses. Tandis que Washington commandait les soldats de la
libert, Franklin fut charg d'aller demander le secours de la France
contre l'Angleterre; il partit en 1776. Il fut accueilli  Paris par le
duc de la Rochefoucauld, qui l'avait connu  Londres, et qui le prsenta
 la haute socit de Paris et  la cour. Franklin russit par son grand
esprit, ses manires simples et dignes, son noble visage et ses beaux
cheveux blancs; il sut natre parmi la noblesse franaise un vif
enthousiasme pour la guerre de l'indpendance de l'Amrique. M. de la
Fayette partit  la tte des volontaires; le roi Louis XVI, entran par
l'opinion publique, conclut, en 1778, le trait d'alliance avec les
tats-Unis, reconnus comme puissance indpendante; la mme
reconnaissance fut faite par la Sude et la Prusse. Ayant atteint ce but
qui assurait l'indpendance de sa patrie, Franklin resta encore
plusieurs annes en France comme ministre plnipotentiaire, il s'tablit
 Passy (dont une des rues porte aujourd'hui son nom); c'est l qu'il
crivit plusieurs de ses ouvrages et fit de nouvelles expriences de
physique; il eut le bonheur de rencontrer Voltaire  l'Acadmie des
sciences, il lui prsenta son petit-fils et lui demanda pour lui sa
glorieuse bndiction. Voltaire posa ses mains amaigries et tremblantes
sur la tte de l'enfant et s'cria: _God and liberty!_ Dieu et la
libert! Voil, ajouta-t-il, la devise qui convient au petit-fils de
Franklin. Les deux grands hommes en se quittant s'embrassrent les yeux
mouills de larmes.

Mais Franklin, se sentant affaibli par les infirmits de l'ge, quitta
la France pour aller revoir sa chre Amrique; quand il arriva 
Philadelphie, tous les habitants de la ville et tous ceux des environs 
une grande distance accoururent sur son passage et le salurent comme
le librateur de la patrie; il fut deux fois lu prsident de
l'Assemble, mais en 1788 il fut contraint par la souffrance et l'ge de
se retirer entirement des affaires. Il trouva encore assez de force
pour travailler  fonder plusieurs institutions utiles; il crivit
contre la traite des esclaves; rdigea ses Mmoires o sa vie honnte et
glorieuse se droule comme un beau fleuve qui s'avance tranquillement
vers la mort. La mort, Franklin l'attendit et la reut avec rsignation
au milieu des utiles travaux qui remplirent ses dernires annes; il fut
attaqu de la fivre et d'un abcs dans la poitrine qui terminrent sa
vie le 17 avril 1790,  l'ge de quatre-vingt-quatre ans. Son testament,
qui renfermait plusieurs fondations d'utilit publique, se terminait par
cette phrase: Je lgue  mon ami, l'ami du genre humain, le gnral
Washington, le bton de pommier sauvage avec lequel j'ai l'habitude de
me promener; si ce bton tait un sceptre, il lui conviendrait de mme.
Quel loge loquent dans ce peu de mots et quels deux grands hommes
admirables que Washington et Franklin! ils resteront ternellement comme
les modles du dsintressement, de l'honneur et du patriotisme!

Plusieurs annes avant sa mort, Franklin avait compos lui-mme son
pitaphe, la voici:

    ICI REPOSE
    LIVR AUX VERS
    LE CORPS DE BENJAMIN FRANKLIN, IMPRIMEUR;
    COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE,
    DONT LES FEUILLET SONT ARRACHS,
    ET LA DORURE ET LE TITRE EFFACS.
    MAIS POUR CELA  L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU;
    CAR IL REPARATRA,
    COMME IL LE CROYAIT,
    DANS UNE NOUVELLE  ET MEILLEURE DITION,
    REVUE ET CORRIGE
    PAR
    L'AUTEUR.

Lorsque la mort de Franklin fut connue, une consternation gnrale se
rpandit en Amrique. En France,  la nouvelle de cet vnement,
l'Assemble nationale ordonna un deuil public.




BENJAMIN FRANKLIN.

Le jeune imprimeur publiciste.


Le spectacle de la mer est tellement saisissant et grandiose, que toutes
les imaginations en sont frappes; l'homme du peuple sent son me
agrandie devant cette immensit, l'enfant s'en tonne et s'en meut;
les grandes scnes de la nature font ressentir aux tres les plus
ordinaires, quelques-unes des sensations des artistes et des potes. Si
l'aspect de l'Ocan est sublime, le rivage d'un port de mer a des
anfractuosits pittoresques, o pendent les algues marines et les
coquillages; quelquefois des grottes ou des rocs surplombs, qui sont
autant de parages familiers aux jeunes riverains, aims et explors par
eux.

Par une belle saison d'automne, un enfant de huit ou neuf ans allait
tous les soirs, vers la tombe de la nuit, nager dans la rade de Boston.
Cette ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a acquise
aujourd'hui; plus restreinte, elle n'tait qu'un grand centre de
population des colonies anglaises en Amrique. L'industrie et le
commerce s'y dveloppaient cependant avec cette activit rgulire et
incessante qui caractrise le gnie anglais.

L'enfant qui chaque soir se jetait  la nage d'une plage voisine, ou
essayait de s'emparer de quelque barque abandonne pour s'exercer  la
conduire lui-mme, cet enfant tait vtu du simple habit de cotonnade
des petits artisans; mais sa taille bien prise, son visage expressif,
son oeil bleu et interrogateur faisaient qu'on ne pouvait le voir passer
sans le remarquer, aussi fut-il bientt connu de tous les habitus du
port. Pas un vieux marin qui n'aimt le petit Benjamin, et qui ne le
hlt par son nom, tandis qu'il se glissait comme un poisson  travers
le labyrinthe des barques. Gagner le large, nager en pleine mer ou y
conduire une barque dans laquelle il s'tait jet sans tre vu (mais
qu'il ramenait toujours religieusement  la place o il l'avait prise),
tel tait l'exercice passionn auquel se livrait chaque jour l'enfant
robuste,  la mine intelligente. Aussitt qu'il se voyait seul entre le
ciel et l'eau, il s'abandonnait  une sorte de joie bruyante, qui se
traduisait tantt par des aspirations prolonges de l'air pur, aux
bonnes senteurs maritimes et par des gestes saccads dans lesquels il
semblait se dtendre et s'allonger; tantt par le chant vif d'un air
populaire, auquel il associait des paroles improvises sur la nature et
sur la libert. Parfois il gagnait un rcif, moiti dans la barque et
moiti en nageant; il grimpait jusqu' la plus haute pointe du roc qui
sortait du milieu des flots, il y mettait ses habits scher au vent de
l'Ocan; et, s'asseyant nu et pensif, il contemplait l'horizon immense:
devant lui le rivage, le port, Boston, la campagne amricaine, derrire
lui, l'tendue incommensurable des vagues enlaces.

[Illustration: Et par des gestes saccads dans lesquels il semblait se
dtendre et s'allonger.]

Ce qui faisait un plaisir si vif du mouvement de la mer et du contact
de la nature pour le petit Benjamin, c'tait le contraste que ces heures
libres du soir formaient avec l'esclavage qui lui tait impos tout le
jour. Le pauvre enfant devait ds son lever, travailler  un mtier qui
lui rpugnait extrmement. Son pre tait fabricant de chandelles, et le
petit Benjamin avait pour besogne spciale de remuer les graisses dans
les chaudires et de les faire couler dans les moules autour des mches.
L'enfant, dou de sens dlicats et d'une belle imagination, ne s'tait
soumis qu'avec une grande rpugnance  cette occupation  laquelle son
pre l'obligeait depuis un an; envoy  l'cole de cinq  huit ans, il y
avait appris avec une rare facilit  lire et  crire; il aimait les
livres avec passion, et lisait  la drobe ceux dont son pre, ouvrier
intelligent, avait form sa bibliothque. Parmi ces livres, taient les
_Vies des grands hommes_ de Plutarque, et quand sa lecture tait finie,
son bonheur tait d'aller rver en plein air et en pleine mer; il ne lui
fallait rien moins que ces heures de solitude, pour lui faire prendre en
patience le dgot des heures de travail  la fabrique; l'odeur qui
s'exhalait des chaudires l'coeurait, et lorsqu'il tait oblig de
toucher avec ses belles petites mains blanches aux chandelles encore
fumantes, il prouvait une rpulsion extrme. Mais il se soumettait au
labeur qui tait celui de son pre,  qui il et craint de manquer de
respect en lui montrant son dgot; seulement, aussitt son triste
travail termin, il aspirait au vent et aux flots de la mer; il voulait
effacer de ses cheveux, de sa chair et de ses vtements, cette senteur
de graisse rance qui le poursuivait comme le stigmate de son travail
rpugnant. Mais  peine s'tait-il baign et avait-il embrass la
nature, qu'il se sentait redevenir un enfant lu de Dieu, dou de
qualits exceptionnelles qui se dvelopperaient, et qui le feraient
grand malgr tous les obstacles de sa position sociale. La lecture des
Vies de Plutarque le disposait aux luttes et aux obstacles, et lui
faisait entrevoir la gloire.

[Illustration: Benjamin avait pour besogne spciale de remuer les
graisses dans les chaudires.]

Il avait bien raison de penser que les obstacles ne sont rien contre les
facults naturelles qui font les grands hommes. Tous les rcits qui
composent ce livre fait pour la jeunesse, concourent  lui prouver que
la persvrance et l'tude rompent toutes les barrires que l'on oppose
aux nobles instincts. Les socits modernes se sont beaucoup occupes de
l'amlioration intellectuelle des classes pauvres; c'est un bien, car
l'homme polic et  demi instruit est meilleur et plus doux que l'homme
 l'tat de nature. Mais c'est un mal aussi au point de vue de
l'originalit et de la grandeur de l'esprit humain. La diffusion de
l'instruction produit une foule de mdiocrits, de fausses vocations et
de vanits mercantiles. Au lieu de cela, quand il fallait escalader le
savoir comme un roc ardu, s'y meurtrir et parfois s'y briser, ceux-l
seuls qui se sentaient l'me robuste tentaient l'ascension; ils
allaient, ils allaient toujours  travers les misres et les angoisses,
ils savaient bien qu'ils arriveraient  la gloire, et resteraient comme
la tte et le flambeau des nations. Aujourd'hui, nous n'avons plus que
le niveau de moyennes et blafardes clarts.

Mais revenons  notre pauvre enfant perch sur le sommet d'un rcif, et
songeant d'un bel avenir. Lorsqu'il rentrait au logis de son pre, au
retour de ces excursions vivifiantes, il y rapportait un front radieux
et un corps repos. Aprs le repas du soir, et quand la prire en commun
tait dite, il se retirait dans l'troite chambre o il couchait, se
mettait  lire ses livres prfrs, et s'exerait dj dans de petites
compositions. Quoiqu'il passt souvent une partie de la nuit  ce
travail, qui tait pour lui un plaisir, le lendemain ds l'aube, il n'en
tait pas moins sur pied et se rendait bien vite  la fabrique, pour
aider son pre  faire des chandelles. Son pre, touch de tant de
douceur et de zle, et voulant faciliter la passion que l'enfant avait
pour s'instruire, lui dit un jour: Je vois bien que tu ne peux
t'habituer  mon mtier; ton petit frre qui pousse et grandit m'aidera,
et toi, tu iras travailler  l'imprimerie de ton frre an; cet tat te
convient, puisque tu aimes tant les livres; l, tu pourras en avoir
facilement par tous les libraires de la ville.

[Illustration: Il s'exerait dj dans de petites compositions]

L'enfant bondit de joie  ces paroles; depuis longtemps il enviait la
profession de son frre an, mais jamais il n'avait os esprer que son
pre lui permettrait de la suivre un jour.

Travailler dans une imprimerie n'a jamais rpugn aux philosophes, aux
potes et aux moralistes; tmoin notre Branger et notre de Balsac. Il y
a dans cette composition matrielle d'un livre, une sorte d'association
avec son enfantement intellectuel; c'est comme le corps et l'me d'une
crature.

Fabriquer les plus beaux livres de la littrature anglaise, en saisir
quelque fragment tout en alignant les lettres de plomb dans les cases,
respirer la pntrante odeur de l'imprimerie au lieu de la senteur si
fade et si repoussante de ses odieuses chandelles, cela sembla le
paradis les premiers jours  notre petit Benjamin; si bien qu'il oublia
 quelles dures conditions son frre l'avait reu apprenti dans son
imprimerie. Ce frre an, nomm James, tait aussi calculateur et
positif, que l'enfant rveur l'tait peu; il n'avait consenti  prendre
le petit Benjamin chez lui, qu' la condition qu'il y travaillerait
comme simple ouvrier jusqu' vingt et un ans, sans recevoir de gages que
la dernire anne.

Les premires annes de cet apprentissage passrent assez doucement pour
le petit Benjamin qui trouvait toujours un grand bonheur dans l'tude et
dans ses excursions en mer. Son frre, pourvu que les journes d'atelier
eussent t bien remplies, ne se proccupait gure que l'enfant manqut
ses repas et prt sur son sommeil pour se livrer  ses grands et
invincibles instincts.

Un riche marchand anglais fort instruit, qui frquentait l'imprimerie,
s'intressa au jeune apprenti dont il avait devin l'intelligence; il
lui ouvrit sa belle bibliothque, une des plus considrables de Boston;
il fit plus, il dirigea ses lectures, et lui apprit  les classer par
ordre dans sa mmoire; il lui fit lire d'abord la srie de tous les
historiens anciens et modernes, ajoutant  l'histoire des peuples connus
de l'antiquit, l'histoire de la dcouverte des pays et des peuples
nouveaux; puis les chroniques et les mmoires qui prtent aux faits
gnraux, les dtails et la vie; il lui fit lire aussi tous les ouvrages
les plus clbres de religion, de morale, de science, de politique et de
philosophie; enfin, les grands potes, qui sont comme le couronnement
radieux de ce merveilleux difice de l'esprit humain construit
patiemment de sicle en sicle par toutes les intelligences lues de
tous les pays. Dans les grands potes, il trouvait l'essence et comme la
condensation de tous les gnies. Homre et Shakspeare rsument en eux
tous les savoirs et toutes les inspirations.

La posie le passionna et lui donna le vertige; ds son enfance, il
avait fait des vers incorrects et sans rgle; il voulut en crire de
chtis et d'irrprochables, suivant les prceptes que Pope venait de
traduire d'Horace et de Boileau. Mais en posie, la volont ne suffit
pas; il faut avoir t touch du feu sacr.

Benjamin ne discernait pas encore sa vritable vocation; comme il tait
mu en face de la nature, il se crut pote; il n'improvisait plus ses
vers comme autrefois sur de vieux airs; il les crivait avec soin, et ne
les chantait que lorsqu'il tait content de leur forme. C'est ainsi
qu'il fit deux ballades sur des aventures de marins; il les chanta 
quelques vieux matelots, ses amis de la mer; ils en furent enchants,
les rptrent en choeur, et leur assurrent une sorte de succs
populaire. Le frre de Benjamin, sachant qu'il y trouverait son profit,
imprima les deux ballades et envoya l'enfant les vendre le soir par la
ville. Benjamin, vtu de sa jaquette d'atelier, poussait en avant une
petite brouette toute charge des feuillets humides, et attirait
l'attention des passants sur ses ballades qu'il fredonnait. Il en vendit
normment dans les rues, sur les places publiques, et principalement
sur le port, o chaque matelot et chaque mousse voulurent avoir les
chansons de leur petit ami. Il rapportait religieusement  son frre
tout l'argent de cette vente. Quant  lui, il se contentait de l'espce
de gloire qu'il pensait en recueillir.

[Illustration: Il les chanta  quelques vieux matelots]

Son pre, qui tait un homme de bon sens, dou de facults naturelles
trs-leves, interposa son autorit entre l'pret du frre et la
vanit naissante du petit pote; il ne voulut pas que Benjamin continut
cette vente publique, et lui dclara trs-nettement que ses vers taient
mauvais. L'honnte ouvrier possdait ce que nous avons plusieurs fois
constat dans des natures  demi incultes, un instinct trs-sr pour
juger des beauts de l'art et de la posie; il les sentait plus qu'il ne
les analysait, mais son sentiment suffisait pour lui inspirer une sorte
de critique toujours juste; entendait-il de la musique ou lisait-il des
vers, il gotait les passages les plus beaux aussi bien que l'et fait
un artiste de profession. Comme dlassement, il aimait  lire les
grands potes aprs sa journe de travail, et c'est sur leur gnie qu'il
s'appuya pour convaincre Benjamin de l'infriorit de ses propres vers;
il comprenait bien qu'en ceci, l'autorit d'un pre n'aurait pas suffi,
et surtout quand ce pre n'tait qu'un pauvre artisan.

Il choisit, pour accomplir son dessein, trois des plus belles scnes de
Shakspeare: une de la _Mort de Csar_, une de _la Tempte_ et une de
_Romo et Juliette_, o tour  tour le pote avait peint l'hrosme de
la patrie et de la libert; le spectacle des lments dchans; la
douceur et la tristesse de l'amour. Le bon ouvrier lut  son fils avec
simplicit les trois scnes. Benjamin passait de l'enthousiasme 
l'attendrissement. C'est beau! s'criait-il, c'est beau  faire
tressaillir tout un peuple rassembl!

Le pre prit alors les deux ballades; et, souriant malicieusement, il
dit  l'enfant: Tu avais  exprimer les mmes sentiments que le grand
Williams; tu avais  dcrire les fureurs de la mer; le courage de
glorieux marins qui se dvouent et meurent pour leur patrie; l'amour
d'une jeune fille pour un jeune matelot; eh bien! lis et compare; dans
tes vers, pas une image; pas une expression qui aille au coeur et le
remue; des mots communs ou grotesques qui semblent rire du sentiment
qu'ils veulent exprimer; une mesure tantt sautillante et tantt
tranante, qui est celle des chansons de baladins et des complaintes
d'aveugles; enfin, un tel dsaccord entre le sujet et la forme, que
toi-mme tu ne pourrais entendre sans hilarit ces rcits qui taient
destins  faire pleurer. Et le voil qui se met  lire tout haut les
deux ballades.

Benjamin essayait en vain de l'interrompre en s'criant: Oh! que vous
avez raison, que c'est mauvais, que c'est plat! j'tais fou de me croire
pote, je ne le serai jamais, et pourtant, ajouta-t-il tristement,
j'aime et je sens la posie.

--Et moi aussi, mon enfant, je la sens, mais je suis incapable de
l'exprimer, et de ne jamais faire mme une de tes chansons d'aveugles.

--Dois-je donc, continua l'enfant pensif, renoncer aux occupations de
l'esprit, pour lesquelles il me semblait que j'tais n?...

[Illustration: Que c'est mauvais, que c'est plat!]

--Eh! non, non, rpliqua le pre; mais il faut t'exercer  crire en
prose sur divers sujets, et bien connatre ta vocation avant de te
livrer au public; peut-tre seras-tu un philosophe moraliste, un
publiciste de journaux, ou peut-tre un orateur; mais ne te hte pas,
par vanit, de faire parler de toi, attends que le bruit vienne te
chercher; crois-moi, la fortune et la gloire durables n'arrivent que
lentement.

Benjamin qui, ainsi que tous les tres destins  devenir grands,
n'avait aucune prsomption, reut cette leon de son pre et s'y soumit;
elle se grava mme si profondment dans son me, qu'elle sembla diriger
toutes les actions de sa vie. Suivant le conseil de son pre, il
s'exera  crire sur tous les sujets: il prit pour modle les meilleurs
auteurs anglais de la mre patrie; il lut le _Spectateur_ d'Addison (ce
premier modle des revues anglaises), et se mit  composer des articles
de journaux; l'ide de les faire paratre ne lui vint pas encore, mais
elle devait lui tre suggre bientt.

Il ne rvait qu'au moyen de perfectionner et d'agrandir son esprit;
ayant lu dans un livre qu'une nourriture vgtale maintenait le corps
sain, et les facults de l'esprit toujours actives, il ne se nourrit
plus que de riz, de pommes de terre, de pain, de raisin sec et d'eau.
Cette nourriture frugale lui donnait le moyen d'conomiser pour acheter
plus de livres; il finit par renoncer  son rgime pythagorique; c'est
l'aventure suivante qui l'y dcida: il allait quelquefois  la pche
pour son pre ou son frre; il leur rapportait son butin, mais jamais il
n'y gotait. Un jour, on lui fit remarquer dans le ventre d'un des
poissons qu'il avait pchs, un autre tout petit poisson: Oh! oh!
dit-il, puisque vous vous mangez entre vous, je ne vois pas pourquoi
nous nous passerions de vous manger.

Boston, qui est devenue la ville la plus lettre des tats-Unis, l'tait
dj  cette poque; il y paraissait plusieurs journaux; le frre de
Benjamin en publiait un qui s'appelait le _Courrier de la nouvelle
Angleterre_. La rdaction en tait faible, et le jeune rveur sentait
bien qu'il serait dsormais capable de faire de meilleurs articles que
ceux qu'on vantait autour de lui. Mais il redoutait les moqueries de son
frre, esprit mdiocre et envieux, et il savait bien que s'il lui
prsentait des pages signes de son nom pour le journal, elles seraient
refuses; il rva longtemps comment il pourrait lui faire parvenir
incognito des articles sur la politique et les sciences; enfin il se
dcida  contrefaire son criture, et  glisser le soir, sous la porte
ferme de l'imprimerie, ces pages destines au _Courrier de la nouvelle
Angleterre_. Tous les articles qu'il fit ainsi parvenir successivement 
son frre furent imprims dans le journal, et bientt on ne parla plus
que du publiciste anonyme qui l'emportait sur tous les publicistes
connus.

Enhardi par le succs, Benjamin se fit connatre; chacun le combla
d'loges, except son frre, dont la jalousie redoubla. La vanit de
celui-ci souffrait de son infriorit et ne pouvait tre vaincue que par
son intrt; c'est ce qu'il montra trop bien peu de temps aprs; un
article de sa gazette ayant dplu, l'autorit lui dfendit d'en
continuer la publication. James, qui tenait avant tout  l'argent, eut
recours  un stratagme pour ne pas suspendre son journal dont il tirait
chaque jour un gain assur: il le fit paratre sous le nom de son
frre, et, pour faire croire  tous  la ralit de cette fiction, il
rendit  Benjamin son engagement d'apprenti qui le liait jusqu' vingt
et un ans; mais il prit la prcaution de lui faire signer un nouvel
engagement secret qui l'enchanait sinon en public, du moins devant sa
conscience.

Le studieux adolescent consentit  tout pour continuer  faire paratre
ses travaux, et aussi dans l'esprance que son frre, touch par le
profit que lui rapportait cette gazette, se dpartirait de sa rigueur
envers lui; mais il est des mes communes et jalouses qui se donnent
pour mission d'tre les mauvais gnies des mes leves: les exploiter
et les abaisser, tel est le but incessant de leur envie. James, humili
de la supriorit dj clatante de son frre, l'accablait de la plus
rude besogne, dans l'esprance que cette supriorit faiblirait: du
matin au soir il le forait  travailler  l'imprimerie, quoiqu'il le
vt ple et dfait lorsqu'il avait pass la nuit  crire pour son
journal.

Un jour, Benjamin, lass de cette lutte et de cette exploitation,
dclara  son frre qu'il voulait sa libert.

[Illustration: James l'appela tratre et parjure]

James l'appela tratre et parjure.

Je sais bien que je manque  ma parole, rpliqua le pauvre garon, qui
avait le coeur droit; mais vous, James, vous manquez  la justice et 
la bont. Et il quitta la maison de son frre pour n'y plus reparatre.

James, furieux, alla se plaindre hautement  son pre; il chargea
Benjamin d'accusations odieuses; il le dcria chez tous les imprimeurs
de Boston, si bien que l'accus n'osa plus se montrer. Cependant la
ncessit le pressait. O s'abriter? comment se nourrir? Soutenu par la
vigueur de son esprit si au-dessus de son ge, il se rsolut  faire
quelques tentatives, et alla frapper  plusieurs imprimeries. Toutes lui
furent fermes.

Dsespr, n'ayant plus pour ressources que quelques monnaies anglaises
(en tout la valeur de cinq francs), il alla s'asseoir sur le rivage de
la mer, et, malgr lui, il se prit  pleurer; ce soir-l, il ne songea
ni  nager ni  ramer au loin. Comme il se lamentait ainsi, sans
regarder les vagues qui mouillaient ses pieds, le capitaine d'un brick,
un de ses vieux amis, passa prs de lui.

Quoi! Benjamin devient paresseux au plaisir? Benjamin ne nage pas?
Benjamin ne chante plus? lui dit-il en lui frappant sur l'paule; puis
il ajouta: Benjamin ne veut-il pas, pour se distraire, venir boire un
coup  mon brick, qui est en partance demain pour New-York?

Touch de la bont du vieux marin, Benjamin lui conta toutes ses peines.

Eh bien! lui dit le capitaine aprs avoir cout son rcit, si tu m'en
croyais, tu n'en ferais ni une ni deux, et tu partirais demain avec moi
pour New-York; peut-tre y trouveras-tu de l'ouvrage: en tout cas, tu
iras jusqu' Philadelphie, o j'ai un parent imprimeur, qui te recevra
comme un fils.

Benjamin avait l'esprit aventureux; il agra avec joie la proposition du
capitaine, et le soir mme il tait  son bord.

Favoriss par un beau temps, ils arrivrent rapidement  New-York; mais,
n'y ayant pas trouv d'ouvrage, Benjamin en repartit aussitt pour
Philadelphie, muni d'une lettre du bon capitaine  son parent,
l'imprimeur Keirmer. Il trouva une maison hospitalire, un matre
intelligent et doux, qui comprit tout ce que valait le noble adolescent,
et le traita comme son propre enfant. Benjamin travailla avec ardeur
pour prouver sa gratitude, et bientt il devint le chef de l'imprimerie.
Mais un labeur plus lev, la politique, la science, l'attirait
toujours; quand le soir tait venu et qu'il se promenait seul dans la
campagne de Philadelphie, il se demandait souvent avec tristesse si
quelque voie lui serait enfin ouverte pour accomplir sa destine.

Un soir, assis sur une hauteur qui dominait la ville, il s'y oublia
jusqu' la nuit. Tout  coup un orage le surprit, un de ces orages
formidables dont ceux des contres europennes ne sauraient nous donner
une ide; la foudre clata sur un difice et y mit le feu; bientt la
flamme s'tendit et dvora le monument. Benjamin accourut, guid par la
sinistre lueur; plusieurs personnes avaient pri; c'tait un spectacle
navrant. Le jeune savant rentra le coeur bris, et passa la nuit 
mditer, la tte penche sur sa table de travail: il avait depuis
quelque temps constat le pouvoir qu'ont les objets taills en pointe de
dterminer lentement et  distance l'coulement de l'lectricit; il se
demanda si on ne pouvait pas faire de ces objets une application utile
qui ft descendre ainsi sur la terre l'lectricit des nuages; il se dit
que si les clairs et la foudre taient des effets de l'lectricit, il
serait possible de les diriger et de les empcher de dtruire et de
ravager. C'est aux rflexions de cette nuit de veille douloureuse qu'on
dut plus tard le paratonnerre, dont Benjamin fut l'inventeur.

Cependant la renomme d'un savant si prcoce ne tarda pas  se rpandre
dans Philadelphie. Sir William Keith, gouverneur de la province, qui
tait un homme remarquable, voulut le voir et l'interroger; il comprit
ce que deviendrait dans l'avenir ce jeune et hardi gnie. Il songea 
l'attacher  la mre patrie par les liens de la reconnaissance et de la
gloire.

Voulez-vous aller  Londres, lui dit-il, vous partirez sur un vaisseau
de l'tat, vous y serez dfray par moi, vous connatrez l-bas les
littrateurs et les savants, vous serez des leurs, mon jeune ami, puis
vous reviendrez  Philadelphie, et vous rpandrez les trsors de votre
esprit dans le nouveau monde!

Benjamin accepta.

De ce jour, il se sentait mancip; d'adolescent, il devenait homme!
Mais son premier bienfaiteur, en lui parlant ainsi, ne se doutait gure
que son protg serait un jour le fameux Benjamin Franklin, un des
fondateurs de la rpublique des tats-Unis!




CHARLES LINN


NOTICE SUR LINN.

Linn (Charles Linnus), le plus grand naturaliste du dix-huitime
sicle, naquit le 24 mai 1707 dans le village de Roeshult en Sude; il
tait fils du pasteur de ce village, qui voulait aussi en faire un
ministre, et l'envoya  l'ge de dix ans dans la petite ville de Vixioe
pour y suivre l'cole latine. Dj entran par sa passion pour la
botanique, Linn ngligea ses tudes classiques, et son pre en fut
tellement irrit qu'il le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais
un mdecin nomm Rothman, ayant eu occasion de causer avec le jeune
Linn, fut frapp de son aptitude pour toutes les sciences naturelles,
il lui prta un _Tournefort_ (botaniste franais), il chercha  le
rconcilier avec son pre, et le plaa chez Kilian Stobus, professeur
de l'Universit de Lund; bientt Linn passa  l'Universit d'Upsal. Sa
vie d'tudes fut une vie de privations; il ne subsistait qu'en donnant
des leons de latin  d'autres coliers, et il tait rduit 
raccommoder pour son usage les vieux souliers de ses camarades. Ce fut
un de ses matres, Olas Celsius, qui donna au jeune Linn la nourriture
et le logement, et plus tard lui fit obtenir la direction du jardin
botanique d'Upsal. Ds lors, n'ayant plus  lutter contre la misre, le
gnie de Linn put prendre l'essor. Il voyagea, pour en dcrire les
plantes, dans la Laponie norvgienne; fit le tour du golfe de Bothnie et
revint  Upsal par la Finlande et les les d'Aland; il visita aussi
Hambourg, puis se rendit en Hollande. C'est l que l'illustre mdecin
Boerhaave pntra l'tendue de son gnie et commena sa fortune. Linn
tudia et professa durant trois ans en Hollande, tout en rassemblant des
matriaux pour ses grands ouvrages dont les principaux sont: le _Systme
de la nature_; _la Philosophie de la botanique_; _la Flore de la
Laponie_; _le Fondement de la botanique_; _les Noces des plantes_; etc,
etc. Ces divers traits se rpandirent avec rapidit et firent connatre
la gloire et le nom de Linn dans le monde entier. De la Hollande il
passa  Paris, o il se lia pour la vie d'une tendre amiti avec Bernard
de Jussieu, notre clbre naturaliste; enfin il se fixa en Sude et
finit par y obtenir de grands honneurs; il enseigna la botanique dans la
capitale, eut le titre de mdecin du roi et fut anobli. Il avait pous,
en 1740, Mlle More, une jeune Sudoise qu'il avait longtemps aime; il
en eut quatre filles et un fils. Son fils lui succda dans sa chaire, et
une de ses filles se distingua par des travaux de botanique; il mourut
le 10 janvier 1778, g de 71 ans. Il fut enterr dans la cathdrale
d'Upsal. Gustave III proclama lui-mme les regrets de la Sude dans un
discours qu'il pronona devant les tats gnraux. Ce prince composa
aussi lui-mme l'oraison funbre de Linn qu'il fit lire publiquement.
On lui a lev dans le jardin de l'Universit d'Upsal un temple qui
renferme les productions de la nature. Deux mdailles furent frappes en
son honneur.




ENFANCE DE CHARLES LINN.


Si l'hiver de Paris nous parat triste lorsque la brume enveloppe la
grande ville; si Londres, avec son manteau de brouillard pais et noir,
a, d'octobre en avril, un aspect funbre qui nous glace le coeur; que
serait-ce de ces longs hivers de la Scandinavie, o la terre est durant
plusieurs mois couverte de neige et de glace, o le ciel est comme un
couvercle gris terne et sans horizon,  moins qu'une aurore borale ne
l'claire tout  coup d'un clat passager; la Sude a un de ces climats
rigoureux, qui donnent aux esprits toujours obligs de se replier sur
eux-mmes des tendances studieuses et une mlancolie calme; quant aux
corps, ils sont gnralement robustes sous ces latitudes, qui offrent
beaucoup d'exemples de longvit; mais malheur aux trangers qui
s'exposent imprudemment  cette temprature. On dit que Descartes prit
un rhume en donnant,  Stockholm, des leons de philosophie  la reine
Christine de Sude, et qu'il mourut des suites de ce rhume: et pourtant
les appartements de la reine devaient tre chauffs!

Rien n'est plus triste qu'un pauvre village de Sude lorsqu'arrive
novembre; sitt que le jour cesse, une fume paisse s'lve de chaque
toit de chaume et annonce que chaque famille se chauffe autour du foyer.

Par une soire d'hiver de 1719, la chemine du presbytre du village de
Roeshult, pauvre habitation qui ne se distinguait gure des chaumires
qui l'environnaient, jetait dans l'air compacte et glac une colonne de
noire fume; dans l'intrieur brlait un grand feu de tourbe. Le pasteur
et sa famille, qui se composait: de la femme du pasteur, excellente
mnagre, de deux petites filles de sept  huit ans, et d'un garon qui
pouvait en avoir douze, taient rangs autour d'une table pour la
veille; sur cette table brlait une lampe de fer basse, grossire et 
trois becs; au pied de la lampe taient amonceles de grosses pelotes de
laine brune avec laquelle la mre tricotait des bas; les aiguilles
d'osier claquaient dans ses doigts, les deux petites filles luttaient
d'mulation pour imiter la besogne de leur mre et y parvenaient assez
bien; tandis que le pasteur, accoud sur la table et la tte baisse sur
une grande Bible, en lisait de temps en temps quelques rcits qu'il
commentait.

[Illustration: Presbytre du village de Roeshult.]

Toute l'attention du petit garon, dont les cheveux blonds obstruaient
le front et les yeux, paraissait absorbe par un cahier de papier blanc
sur lequel il fixait des herbes et des fleurs. Ses petites soeurs le
regardaient parfois  la drobe, mais sans l'interrompre de son
travail; quant  la mre, elle lui jetait de temps en temps un bon
regard, accompagn d'un sourire, tout en piant son mari, le ministre,
qui continuait sa docte et pieuse lecture sans lever les yeux sur son
auditoire.

Mais tout  coup celui-ci secoua sa grosse tte  la physionomie
entte, et ayant regard son fils, il s'cria avec colre:

Encore ces cahiers et ces herbes inutiles; je suis rsolu  jeter le
tout au feu, pour en finir avec votre paresse et votre dsobissance.

Et comme il faisait un geste pour excuter sa menace, l'enfant pressait
avec force son cahier sur sa poitrine o il croisait ses deux bras,
tandis que sa mre arrtait son mari et lui disait:

Un peu de patience, mon bon Nils[7], il a voulu ranger ses plantes de
la journe, et maintenant il va tre tout  ses devoirs de latin; et
elle se htait de mettre  l'abri le cahier menac et d'y substituer le
cahier des thmes et des versions.

[Note 7: Abrviation sudoise de Nicolas.]

--Femme, en pensant l'excuser vous l'accusez vous-mme, s'cria le
pasteur toujours en colre, vous parlez des plantes qu'il a recueillies
aujourd'hui. Oui, je le sais bien, au lieu d'crire ici ses devoirs ou
de me suivre auprs des malades et des mourants, il est all fouiller
sous la neige et courir, comme un petit vagabond, dans les dfils des
montagnes pour y chercher quoi? je vous le demande? des herbes sans nom
et sans utilit.

--Sans nom, c'est possible, rpliqua la femme, aussi ignorante que son
mari en botanique, mais pour utiles et salutaires, il y en a qui le
sont; car l'autre jour, quand notre petite Christine s'tait fait, une
coupure au doigt, quelques feuilles d'une de ces plantes ont suffi pour
cicatriser la blessure, et quand notre vieille cousine Berthe s'est
brle il y a quelque temps si douloureusement, c'est encore avec des
plantes indiques par notre petit Charles qu'elle s'est gurie. Le
mdecin de la ville, qu'elle fit venir, dclara que ce pansement de
plantes tait bon, qu'il fallait le continuer, et que celui qui l'avait
fait n'tait pas un ignorant.

--En tout cas, reprit le pre, comme je ne veux pas faire de mon fils un
docteur-mdecin, mais un docteur en thologie, un ministre de l'glise
comme moi, il aura pour entendu de renoncer  ce sot herbier, et de
donner dsormais tout son temps, sous ma direction,  l'tude des
saintes Ecritures et  celle du latin; sans cela, je lui promets bien
qu'avant huit jours je l'envoie  l'cole latine de la ville, o il
vivra sous une rude discipline.

La mre voulut rpliquer, mais le pasteur lui imposa silence par sa
gravit, et se penchant sur sa Bible, il y continua sa lecture  voix
basse.

On n'entendit plus alors dans la salle enfume, qui servait  la fois de
cuisine, de salon et de salle  manger  la pauvre famille du pasteur,
que le bruit des aiguilles  tricoter que faisaient aller la mnagre
et les deux petites filles, et le bruit moins distinct de la plume du
jeune garon qui crivait ses versions latines.

Il mettait  son travail une absorption et une rapidit presque
fivreuses. On sentait qu'il voulait faire bien et vite une besogne
antipathique. Lorsqu'il eut fini, il poussa un soupir d'allgement qui
interrompit le silence que gardait toute la famille.

Eh bien! dit le pasteur qui souleva sa tte appesantie par la lecture,
la mditation, ou peut-tre un demi-sommeil.

--Voil, mon pre! dit l'enfant, en posant  ct de la Bible ses pages
d'criture.

Le pre les parcourut aussitt, et quand il eut fini il murmura:

Bien! trs-bien! je sais, petit Charles, que vous faites ce que vous
voulez, voil pourquoi je vous trouve encore plus rprhensible quand
vous ne m'obissez pas.

--Je veux vous obir, rpliqua l'enfant en regardant son pre avec
tendresse et supplication; mais ne pourriez-vous me permettre que je
fisse deux parts de mon temps, une pour l'tude des livres saints et du
latin, l'autre pour l'tude de ces plantes et de ces fleurs qui sont
pour moi autant de psaumes et autant de versets qui chantent la grandeur
de Dieu?

--Vous tes fou! s'cria le pre; je vous ai dj dit que cette tude
purile ne vous mnerait  rien et entraverait votre carrire
thologique; si vous persistez, vous connaissez ma rsolution  votre
gard; je n'en dmordrai pas.

A ces mots, il se leva et commena la prire que la famille faisait en
commun chaque soir; puis les enfants ayant embrass leur pre et leur
mre, se retirrent pour dormir. Le petit Charles couchait dans un
cabinet sombre, ayant pour tout ameublement un lit, une chaise et une
tagre en bois de sapin sur laquelle taient rangs quelques livres et
les bien-aims cahiers de son herbier. A peine fut-il au lit qu'il se
mit  pleurer et  rver aux moyens de suivre sa vocation sans dsobir
 son pre. Tandis qu'il tait dans les larmes, sa mre arriva
furtivement; elle l'embrassa et le consola.

Les mres semblent avoir en elles tous les instincts et toutes les
penses de leurs enfants; non-seulement elles leur donnent leur sang et
leur chair en les portant pendant neuf mois dans leurs flancs, mais
elles leur donnent aussi une partie de leur me. Voil pourquoi elles
apportent toujours les mnagements du coeur, o les pres n'apportent
que la dcision et les svrits de l'esprit.

Voyons, mon petit, disait la bonne mre en tenant Charles dans ses
bras, cela t'afflige donc bien de ne plus aller  travers les neiges et
les crevasses des rochers chercher les plantes enfouies?

--Oh! ma mre, si vous saviez quel plaisir quand je dcouvre une espce
nouvelle d'admirer et de compter les racines, les tiges, les feuilles,
les fleurs, les ptales, chaque linament enfin de ces trsors du bon
Dieu! c'est surtout au printemps que ce plaisir si vif se multiplie et
se varie. Les fleurs nouvellement closes sont pour moi tout un monde
comme serait pour d'autres l'arche qui renfermait tous les animaux de la
cration. Les plantes me parlent et je les entends; je vous assure, ma
mre, qu'elles ont des instincts, des habitudes et des diffrences dans
les mmes espces comme le visage de mes soeurs et le mien diffrent
malgr notre ressemblance.

--Tu rves, tu rves, mon cher enfant, s'cria la mre moiti riant et
moiti attendrie, mais par ce grand froid et avec l'aridit de la terre,
ton plaisir doit tre bien diminu, tu te donnes beaucoup de fatigue
pour ne recueillir qu'un maigre et rare butin.

--Oh! ma mre, demandez au chasseur s'il redoute la neige qui tombe sur
ses paules? Demandez au pcheur si les bancs de glace l'arrtent? Ils
ne voient que la proie qu'ils poursuivent et qu'ils rapportent le soir
dans leur logis; et tenez, poursuivit-il en saisissant un des cahiers de
son herbier, que ne braverait-on pas pour possder une de ces jolies
fleurs qui sont l, me souriant et me rpondant, quand je les interroge.
Chaque jour je dcouvre quelque espce inconnue dans les mousses, dans
les lichens; et mon pre veut que je renonce  ces recherches! C'est
comme s'il me demandait de ne plus manger, de ne plus vivre!

[Illustration: Cela t'afflige donc bien de ne pas aller  travers les
neiges?]

--Tu vivras et tu mangeras! Seulement tu mangeras une heure plus tt ton
djeuner, rpliqua la mre gaiement, et chaque matin, pendant que ton
pre dormira encore, tu iras  ta chre dcouverte; mais tu ne
dpasseras pas le temps permis, et  l'heure dite, tu rentreras bien
vite pour tudier ton latin.

--Oh! merci, merci! s'cria l'enfant en sautant au cou de sa mre, qui
l'embrassa et le quitta en lui disant: A demain.

Pour la premire fois de sa vie l'enfant s'endormit radieux et fit un
beau songe: il se trouva tout  coup transport dans une valle immense
entoure de montagnes, qui commenaient en pente douce et s'levaient
graduellement jusqu'au ciel; il tait assis auprs d'une belle source
claire qui murmurait  travers les plantes et les fleurs de toutes
sortes, il faisait une temprature d't et de grands nuages blancs et
dors couraient dans l'ther d'un bleu vif au-dessus de sa tte. Il
n'avait point encore vu un ciel semblable dans ce pauvre village de
Sude, o il tait n et qu'il n'avait jamais quitt. Son admiration
tait partage entre ce ciel o le soleil brillait de toutes ses
flammes, et cette campagne riante couverte de plantes et d'arbustes en
fleurs. Il se leva et se mit  marcher, ravi et lger,  travers les
sentiers; il craignait de froisser une tige, une feuille, un ptale, une
tamine, et pourtant il et voulu cueillir tour  tour toutes ces
fleurs pour les tudier; il commena par aspirer vivement leurs parfums
et par jouir du coup d'oeil gnral de leurs belles formes et de leurs
admirables couleurs, puis il se dit, pris d'une sorte de vertige:
Jamais, jamais je ne pourrai fixer dans ma mmoire cette innombrable
varit d'espces, les classer et leur donner un nom! Dans son
dcouragement, il s'arrta immobile et priant dans son me: Mon Dieu!
mon Dieu, disait-il, la nature est trop grande pour la faible vue de
l'homme, et s'il parvenait  en saisir l'ensemble, sa profondeur et ses
dtails lui chapperaient. Vous avez fait,  mon Dieu, la cration 
votre image, et nous, pauvres et chtifs, nous voulons en mesurer la
grandeur et en dcrire la beaut, c'est impossible! Nous ne connaissons
jamais que des fragments de votre oeuvre, le reste nous chappe;
pardonnez-moi donc mon audace,  mon Dieu! Mon pre a raison, je dois
vous adorer et vous servir comme un ministre obscur, et non prtendre 
vous pntrer et  expliquer vos ouvrages comme un savant participant de
vos facults divines; et le pauvre enfant, cras par la splendeur de
la nature qui l'entourait, tomba  genoux, adora Dieu et resta longtemps
dans l'engourdissement de l'extase.

Mais des voix, qui semblaient tre la voix de Dieu mme, montrent tout
 coup des calices panouis et du sein des boutons encore ferms. Ces
voix lui disaient: Viens  nous! nous sommes  toi, nous t'aimons de
nous aimer et de nous rechercher, d'avoir compris que nous vivions et
que nous sentions, nous qu'on a si longtemps crues inertes, inanimes et
propres  charmer seulement les yeux. Ne crains pas de nous cueillir et
de nous dtruire, nous renaissons sans douleur; chacun de nos filaments
dchirs te fera dcouvrir nos mystres  peine souponns jusqu'ici. Tu
trouveras dans les dtails de notre structure autant de merveilles que
dans celle du corps humain; car, sur une chelle diffrente, nous avons
comme l'homme des organes qui souffrent ou se rjouissent; nous avons
des rpulsions et des sympathies; nous avons nos aptitudes, nos moeurs,
nos destines imprieuses fixes par une rgle infaillible. Regarde-nous
et pntre-nous, enfant qui nous aime; tu sauras comment nous naissons,
comment nous nous dveloppons et arrivons  la beaut et  l'amour. Ce
n'taient pas seulement les larges et magnifiques fleurs des tropiques,
les cactus, les nnuphars, les magnolias; ce n'taient pas seulement les
fleurs reines de nos jardins: la rose, la tubreuse, le lis, l'oeillet,
qui parlaient ainsi  l'enfant endormi, c'taient encore toutes les
fleurettes des champs, les pquerettes, les boutons d'or, les violettes,
le thym, toutes les mousses et tous les lichens poussant sur les rochers
ou au bord de l'eau; chaque plante, chaque tige, chaque calice avait
comme une voix distincte, et tous ces accents runis formaient un
concert doux et flatteur qui plongeait le petit Charles dans un
ravissement heureux.

Oh! oui, rpondait-il  ces paroles mystrieuses que lui seul pouvait
entendre, je vous aime, je vous comprends, et je rvlerai au monde la
grce et la magnificence de vos secrets; et il se pencha vers les
fleurs les plus prochaines pour les cueillir; mais voil qu'il s'opra
alors autour de lui un prodige; toutes les fleurs semblrent se mouvoir
et s'arracher  leur racine; elles vinrent vers l'enfant, firent  son
corps comme une enceinte odorante, montrent sur son coeur et dans ses
bras, puis jusqu' sa tte o elles s'enlacrent en une immense
couronne. Le front de l'enfant rayonnait transfigur sous cet emblme
d'un avenir glorieux; il grandissait, grandissait sous le couronnement
de ses fleurs bien-aimes. Tout  coup il sentit un souffle chaud
glisser sur sa tte; un baiser l'effleura et lui causa un indicible
bonheur: la sensation fut si vive qu'elle l'veilla; il vit sa mre,
debout auprs de lui,  peine claire par la premire lumire de
l'aube. Ce baiser venait de sa mre! de sa mre qui comprenait son me!

Il est temps, lui dit-elle, le jour se lve; habille-toi, prie Dieu,
djeune et cours dans les champs avant que ton pre ne s'veille; tu as
une petite heure pour aller  la dcouverte de tes plantes; va donc, mon
fils, puisque c'est l ton amour et ton bonheur.

L'enfant remercia sa mre; et, tandis qu'elle l'aidait  s'habiller, il
lui raconta le songe merveilleux qu'il venait de faire.

Sans y rien comprendre, la mre y vit un prsage de bonheur et de gloire
pour son fils et rsolut de l'aider de plus en plus dans sa vocation.
Aussitt qu'il fut habill, elle lui prsenta une cuelle de bois pleine
d'un potage fumant que l'enfant mangea avec apptit; puis elle
l'enveloppa dans une petite houppelande de gros drap dont elle redressa
le col, qui cacha jusqu'au-dessus des oreilles le frais visage de
l'enfant. Il partit joyeux, un bton  la main. La bonne mre avait
retranch au moins deux heures de son sommeil habituel pour donner ces
doux soins  son fils et pour satisfaire  son dsir.

Cherchez dans votre souvenir, enfants qui me lisez, et vous trouverez
tous que vos mres ont eu pour vous de ces tendresses-l.

[Illustration: Puis elle l'enveloppa d'une petite houppelande de gros
drap]

Durant quelques jours le petit Charles put herboriser en paix dans les
montagnes et dcouvrir dans leurs anfractuosits quelques pauvres fleurs
et quelques frles mousses pargnes par la neige. Mais, un matin que le
pre s'veilla plus tt que de coutume pour aller voir un malade qu'il
avait laiss mourant la veille, il se mit dans une grande colre en ne
trouvant pas son fils au logis. La mre en vain objecta quelque
prtexte; le svre ministre ne s'y laissa point tromper et jura que,
ds le lendemain, l'enfant serait envoy  l'cole latine de la petite
ville de Vixioe. La mre clata en sanglots; le pre s'cria que les
larmes n'y pouvaient rien; et, quand le petit Charles rentra furtivement
 la maison, il comprit que les dissensions et le chagrin y avaient
pntr par sa faute: il essaya de se justifier et de promettre  son
pre une obissance aveugle pour l'avenir; celui-ci resta inflexible. Il
sortit en donnant ordre  la mre de prparer les hardes de son fils,
qu'il conduirait lui-mme ds le lendemain  Vixioe.

Quel dchirement pour la mre et pour l'enfant que cette brusque
sparation! La mre surtout ne pouvait se rsoudre  se sparer de son
fils bien-aim. Depuis qu'elle l'avait port neuf mois dans son sein et
nourri de son lait, jamais elle ne l'avait quitt un seul jour.

Non! non! cela tait impossible, rptait-elle en couvrant de ses mains
son visage inond de larmes.

Charles, dsespr de voir pleurer sa mre, touffa sa propre douleur et
essaya de lui donner du courage; il lui disait:

La ville o je vais est voisine; nous nous verrons souvent; puis je
travaillerai bien et vite pour satisfaire mon pre, et je reviendrai.

Mais la mre pleurait toujours; un seul jour de sparation lui tait une
grande angoisse. Cependant, sachant que son mari tait inbranlable dans
ses volonts, elle commena  prparer les effets de son fils dans une
petite malle. Elle mit au fond ce bien-aim et fatal herbier qui tait
la cause de leur sparation; puis un peu d'argent en petite monnaie;
puis des confitures et des fruits secs: friandises du foyer que les
mres se plaisent  donner aux enfants.

Quand le ministre rentra, la malle tait faite; et, voyant qu'on avait
suivi ses ordres, il se montra un peu apais.

Le reste de la journe et la veille s'coulrent sans querelles, mais
bien tristement. Le pre lisait sa Bible, comme  l'ordinaire; les
petites filles tricotaient, comme la veille, auprs de leur mre, ne
faisant entendre que quelques soupirs touffs ou quelques paroles
entrecoupes. Quant  Charles, il tait rsign et courbait la tte sur
les thmes latins qu'il traduisait.

L'heure du repos tant arrive, on fit la prire en commun; puis le fils
ayant souhait bonne nuit  son pre, le pre rpliqua:

Bonne nuit, mon fils; demain nous partirons au petit jour pour Vexioe!

[Illustration: Nos voyageurs partirent en traneau.]

L'enfant s'inclina en silence et en touffant ses larmes.

Aussitt que son mari dormit, la mre se glissa auprs du lit de son
fils,  qui elle prodigua ses caresses et fit les plus vives
recommandations sur sa sant. Ce furent l leurs vritables adieux; car
le lendemain le rigoureux ministre brusqua le dpart.

Comme il faisait grand froid et que les routes taient couvertes de
glace, nos voyageurs partirent en traneau. Cet exercice et le pays
qu'il parcourait, en partie nouveau pour lui, finirent par distraire le
petit Charles de son chagrin. Mais, quand il se trouva dans la ville, si
triste et si morne, et surtout quand il fallut franchir les noires
murailles de l'cole latine[8], le pauvre enfant sentit son coeur
dfaillir.

[Note 8: Institution protestante quivalant  nos petits sminaires.]

Son pre le recommanda brivement plutt  la svrit qu'aux soins du
directeur de l'cole, qui tait son ami, puis il retourna  son village,
ayant accompli, pensait-il, son devoir.

Le petit Charles se sentit d'abord comme perdu et abandonn; mais
l'intrt et l'amiti qu'il trouva dans quelques coliers de son ge lui
rendirent le courage. Il rsolut de travailler pour satisfaire son pre;
et, tant que dura l'hiver, il s'appliqua avec ferveur aux tudes latines
et thologiques. Quand le printemps parut, il sentit en lui comme un
souffle orageux et tout-puissant qui l'emportait loin des murs de
l'cole  travers les valles et les montagnes que commenait  couvrir
une vgtation naissante; l'air qu'il respirait lui apportait les
senteurs des fleurs et des herbes; il tait attir invinciblement vers
elles: son beau songe lui revenait; il y voyait un emblme de sa
destine, et s'criait, dans son angoisse prsente:

Non! non! Dieu ne m'a pas cr pour tre un ministre protestant! C'est
d'une autre manire que je dois l'adorer et proclamer sa grandeur!

Il rsista d'abord aux tentations de ses instincts invincibles; mais, un
jour que toute l'cole sortit pour faire une promenade dans la campagne,
il s'loigna de ses camarades et se perdit au milieu des rochers dans
une gorge tapisse de plantes grimpantes et de fleurs. L, captiv par
la nature, l'embrassant et la caressant comme il et caress sa mre, il
oublia tout dans la contemplation des trsors qui s'offrirent  lui. La
nuit le surprit remplissant ses poches et entassant sur sa poitrine les
plantes qu'il avait recueillies. Arrt dans sa recherche ardente par
les tnbres, il se souvint tout  coup de l'cole et de sa discipline.
pouvant de son oubli de la rgle, il n'osa pas revenir sur ses pas et
aller implorer le pardon du directeur: la nuit tait venue. Agit,
frissonnant et terrass de fatigue, il s'endormit dans un enfoncement du
rocher tout couvert de mousse; le lendemain, il fut dcouvert par un des
domestiques de l'cole et il y fut ramen comme vagabond.

[Illustration: Il s'loigna de ses camarades et se perdit au milieu des
rochers.]

Le directeur crivit au pre l'quipe du fils; le pre, le jugeant
incorrigible et pervers, rpondit au directeur qu'il voyait bien que son
fils ne ferait jamais qu'un mauvais ministre de Dieu, mais que, pour le
punir de sa rbellion  ses volonts, il l'humilierait en en faisant un
ouvrier; et il donnait des ordres pour qu'on le mt  l'instant mme en
apprentissage chez un cordonnier.

Le petit Charles tait d'une nature douce et faible; il ne rsista pas
et trouva mme, au dbut, une sorte de satisfaction dans la demi-libert
que lui laissait sa nouvelle et trange profession. Avant sa journe de
travail manuel, il pouvait parcourir les champs, et le dimanche il s'y
garait en libert. Le soir et durant la nuit, il classait les plantes
et les fleurs qu'il avait rcoltes et crivait des dissertations sur
chacune d'elles. Mais insensiblement ce double et incessant travail de
l'esprit et du corps altra sa sant. Puis, passer la journe avec des
compagnons ignorants et grossiers lui tait une rude preuve. On le
brusquait quand il restait silencieux; on lui reprochait son orgueil, et
parfois mme on lui cherchait violemment querelle. Cette lutte, qu'il
subissait contre la destine, finit par le terrasser; il tomba
subitement malade, et le matre cordonnier, qui l'aimait comme un de ses
meilleurs ouvriers, envoya chercher le plus habile mdecin de la
contre.

C'tait un trs-savant homme qui se nommait Rothman; quand il arriva
auprs du lit du pauvre Charles, celui-ci avait une grosse fivre et
tait pris d'un peu de dlire. Le docteur ne voulut pas l'veiller de
son sommeil pnible et se mit  tudier en silence les symptmes de la
maladie; il dcouvrit une grande surexcitation de cerveau, et il se
confirma dans son observation en voyant sur la petite table de
l'apprenti ses herbiers et ses manuscrits ouverts; il lut quelques pages
de ceux-ci, puis tomba tout  coup dans une longue rverie tout en
tenant le pouls du malade, qui battait trs-fort.

Charles continuait  dormir, mais d'un sommeil pnible et bruyant et
comme si quelque cauchemar l'avait oppress. Il faisait pourtant un
beau rve, plus glorieux peut-tre que celui qu'il avait fait une nuit
sous le toit de son pre, mais il n'en prouvait pas le mme
contentement: ce songe lui semblait une drision de la destine
prsente; on raisonne parfois dans les rves: il se voyait entour de
quatre hommes tout-puissants qui tenaient des sceptres et qui avaient
des couronnes sur la tte;  ces couronnes,  leurs armes et aux
dcorations qu'ils portaient, il reconnaissait dans ces hommes le roi de
Sude, le roi de France, le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne[9].
Tous quatre lui souriaient, rpandaient  ses pieds des trsors et
dposaient sur sa tte la couronne de la noblesse. Lui, bloui, se
dbattait contre le vertige, et de l venait l'agitation de son sommeil.

[Note 9: Ces quatre souverains comblrent Linn d'honneurs.]

[Illustration: Vous serez un jour le premier naturaliste du monde]

Le bon docteur, plein d'anxit, suivait toutes les phases de ce sommeil
tourment, enfin il fit boire un calmant au malade, dont la respiration
se dtendit et qui bientt s'veilla sans effort. La fivre cessa, grce
aux soins assidus du mdecin compatissant qui s'tait pris pour le
pauvre ouvrier d'une grande amiti; aussitt qu'il fut convalescent, il
lui prta les ouvrages de Tournefort, un de nos clbres naturalistes
franais, et comme Charles se rcriait d'admiration en en parlant au
docteur:

--Vous surpasserez un jour sa renomme, s'cria celui-ci.

--Oh! que me dites-vous l! rpondit l'enfant.

--Je dis, mon jeune ami, que j'ai lu vos cahiers, parcouru vos
herbiers, et que vous serez un jour le premier naturaliste du monde.

Charles le regarda d'un air de doute et de tristesse:

Ne me raillez-vous pas? lui dit-il.

--Moi! rpliqua avec feu l'excellent docteur Rothman; mais que
pensez-vous l? je vous emmne avec moi, vous allez finir librement vos
tudes  l'universit de Lund, et avant peu, j'en suis sr, vous serez
professeur vous-mme.

La prdiction du bon docteur s'accomplit;  quelques annes de l, la
chaire de botanique de l'universit d'Upsal retentissait du merveilleux
enseignement du jeune professeur Charles Linn!




MOZART


NOTICE SUR MOZART.

Wolfgang-Amde Mozart, n  Saltzbourg le 26 janvier 1756, protg par
l'empereur Franois Ier d'Autriche, vint en France en 1762, et toucha
l'orgue devant le roi Louis XV dans la chapelle de Versailles; il
n'avait pas huit ans alors; son portrait fut grav d'aprs les dessins
de Carmontelle. L'anne suivante, il passa en Angleterre; il y fut
hautement protg par Georges III, qui, passionn pour la musique, se
plaisait  en excuter avec le jeune Allemand. Il parcourut encore les
Pays-Bas et la Hollande, puis revint  Saltzbourg, o il se livra
entirement  l'tude approfondie de son art. En 1768, il reparut  la
cour de Vienne, g de douze ans, et composa pour l'empereur Joseph II
son premier opra, _la Finta semplice_. Deux ans aprs, il fit son
voyage d'Italie, d'o il crivit un jour de Bologne cette admirable
lettre d'enfant:

Je vis toujours, toujours gai; aujourd'hui j'ai eu envie de monter 
ne, car, en Italie, c'est la mode, et par consquent j'ai pens qu'il
fallait en essayer. Nous avons l'honneur d'tre en relation avec un
certain dominicain qui passe pour un saint. Moi, je n'y crois pas
beaucoup, parce que je le vois djeuner d'abord avec une bonne tasse de
chocolat, et puis faire passer par-dessus un grand verre de vin
d'Espagne. J'ai eu l'avantage de manger avec ce saint, qui a bu
bravement du vin tout le long du repas, qu'il a clos par un grand verre
de vin le plus fort, par deux bonnes tranches de melon, par des pches,
des poires, cinq tasses de caf, une assiette de petits fours et force
crme au citron. Mais peut-tre qu'il fait tout cela par mortification;
cependant j'ai de la peine  le croire; ce serait trop  la fois, et
puis, outre son dner, il soigne trop bien son souper.

A son retour en Allemagne, il se lia intimement avec Gluck et Haydn;
puis il revint  Paris. Il se fixa enfin  Vienne, o il mourut  peine
g de trente-six ans, le 5 dcembre 1791. Je meurs, dit-il, au moment
o j'allais jouir de mes travaux; il faut que je renonce  mon art
lorsque je pouvais m'y livrer tout entier, lorsque, aprs avoir triomph
de tous les obstacles, j'allais crire sous la dicte de mon coeur.

Les principaux opras de Mozart sont: _Don Juan_, _les Noces de Figaro_,
_la Clmence de Titus_, _Mithridate_, _la Flte enchante_, etc. Il
faut citer encore, pour la musique sacre, sa fameuse messe de
_Requiem_, des motets, des sonates; puis des symphonies, des romances et
mme des valses qui sont autant de chefs-d'oeuvre.




MOZART.


En 1770, durant la semaine sainte, le pape Clment XIV officiait dans la
chapelle Sixtine, entour de ses cardinaux et d'un clerg nombreux. La
chapelle tait remplie de hauts dignitaires, des ambassadeurs trangers
et de quelques voyageurs d'lite admis sous leur protection. La foule
qui n'avait pu pntrer dans l'enceinte rserve se pressait dans
l'immense basilique de Saint-Pierre, o retentissait le psaume lointain.
C'tait dans la chapelle Sixtine que des chanteurs clbres faisaient
entendre le merveilleux _Miserere_ d'Allegri, inspiration d'un gnie
religieux si pure, si mouvante, et d'un caractre tellement sacr,
qu'elle semble avoir t transmise au maestro par quelque apparition
divine.

Tandis que le psaume montait, les cierges jaunes brlaient et
dcroissaient aux candlabres  mille branches placs devant l'autel,
et cette lueur mortuaire jetait ses blmes reflets sur la grande
fresque de Michel-Ange, qui semblait se mouvoir au mur. Tous ces damns
s'agitaient, torturs par la douleur; leurs traits ples et amaigris
exprimaient l'angoisse ternelle, leurs yeux versaient des larmes de
sang, leurs dents grinaient, leurs membres dcharns se tordaient, et
parfois les accords aigus et dchirants du _Miserere_ semblaient les
gmissements chapps de la poitrine des spectres perdus.

L'oeuvre de Michel-Ange apparaissait en ce moment si terrible, et pour
ainsi dire si vivante, que presque tous les assistants et surtout les
trangers tournaient vers elle leurs regards avec une admiration
empreinte de terreur. Un enfant seul, de douze  quatorze ans,  la
taille lance,  la figure intelligente, et dont le front haut et les
grands yeux d'un bleu clair tincelaient sous sa chevelure poudre,
paraissait ne prter aucune attention  la fresque si merveilleusement
claire. La tte leve, et presque renverse en arrire, les yeux en
extase, la bouche souriante et entr'ouverte comme pour goter les sons
qui montaient, les oreilles dresses ainsi que celles d'un chien de
chasse coutant au loin les pas du cerf qui approche, tout dans cet
enfant exprimait l'attention la plus vive et la plus excite. On
devinait qu'il tait en proie  une profonde motion, et qu'il
s'efforait d'en fixer l'empreinte ineffaable dans son me. Plac 
ct de l'ambassadeur d'Autriche, l'enfant qui coutait ainsi restait
immobile, et il semblait comme ptrifi dans sa culotte de soie blanche
collante, dans son habit vert  boutons d'argent et  basques doubles
de satin, et sous son jabot de dentelle qui ne frissonnait pas mme sur
sa poitrine bombe; mais lorsque la dernire note du _Miserere_
d'Allegri expira, l'enfant sortit de son immobilit d'automate, il se
fit comme  lui-mme un signe d'assentiment, et il quitta l'glise en
donnant le bras  l'un des secrtaires de l'ambassadeur d'Autriche. S'il
avait t immobile tout  l'heure, il tait maintenant muet, il ne
paraissait pas entendre les rflexions que lui faisait son compagnon sur
la beaut de la crmonie religieuse  laquelle ils venaient d'assister.
Arriv au palais de l'ambassade, le jeune adolescent en habit vert monta
prcipitamment dans la chambre qu'il occupait, et se mit  tracer des
signes inintelligibles pour tout autre que pour lui, sur un cahier ray
qui tait l sur un pupitre.

[Illustration: Mozart  la chapelle Sixtine]

Le soir,  la table de l'ambassadeur, on parla de la crmonie
religieuse du jour, et de l'effet merveilleux qu'avait produit le
_Miserere_ d'Allegri. Quel dommage, dit l'ambassadeur, qu'on ne puisse
pas faire connatre au monde entier cette musique, o le remords et la
douleur gmissent ternels et infinis! Ce chant serait moralisant par
sa tristesse mme; les mes qui l'auraient entendu redouteraient de
s'exposer aux douleurs qu'il exprime.

--Vous devriez bien vous servir de cet argument auprs de Sa Saintet,
rpliqua l'ambassadeur de France qui dnait chez son confrre, pour
obtenir une copie de cet air sacr.

--Tous nos arguments choueraient, rpondit l'ambassadeur d'Autriche;
voil plusieurs sicles que cette musique fut compose par Allegri, et
jamais elle n'a retenti que sous la vote de la chapelle Sixtine: ni
rois ni empereurs n'ont pu l'obtenir des papes qui se sont succd; ils
rpondaient aux requtes royales que ce chant faisait partie du trsor
sacr de Saint-Pierre et ne devait pas en sortir.

Un sourire d'orgueil glissa sur la lvre de l'enfant  l'habit vert, qui
dnait  la table de l'ambassadeur.

Le lendemain, vendredi saint,  l'heure de l'office, on et pu voir le
mme enfant  la mme place que la veille, coutant encore le fameux
_Miserere_; mais cette fois sa tte, au lieu de se lever contemplative,
tait affaisse sur sa poitrine, son oeil se baissait et lisait comme 
la drobe dans son chapeau, qu'il tenait  la main, et au fond duquel
il avait enroul un cahier. Un cardinal l'aperut, et ds lors ne cessa
plus de l'observer.

Le soir, il y avait grand concert  la villa Borghse: le palais et les
jardins taient illumins, et une de ces belles nuits d'Italie toute
ruisselante de lumires suspendait  la cime des grands arbres les
toiles comme des fruits d'or. Les statues des bosquets ressemblaient 
des femmes craintives qui se cachaient pour entendre les airs mlodieux
s'chappant des salons par les fentres ouvertes. Aux chants succdaient
des morceaux de musique instrumentale. Il y eut un moment o tous les
assistants se pressrent dans la galerie des marbres: une main exerce
venait de faire entendre quelques prludes sur le clavecin: C'est lui!
c'est lui! disait-on; c'est la merveille de l'Allemagne! et chacun
dsignait du geste l'enfant  l'habit vert qui mditait le matin dans la
chapelle Sixtine. L'ambassadeur d'Autriche se tenait prs de lui, le
coude appuy sur le clavecin, l'encourageant du regard. Tout  coup, au
prlude de l'instrument, la voix de l'enfant s'lve, et il entonne avec
force et suavit le _Miserere_ d'Allegri, qui jamais n'avait retenti
avec plus de vrit et de prcision. Tous restaient bants de surprise
et d'admiration: quelques-uns criaient au miracle, d'autres parlaient
de profanation et de vol.

Pour qu'il sache aussi parfaitement ce chant, il faut qu'il l'ait crit
pendant qu'on l'excutait, dirent plusieurs.

--Oui, oui, il l'a crit, s'cria un cardinal, le mme qui le matin
avait observ l'enfant dans la chapelle Sixtine.

--Votre minence en est-elle bien sre? rpliqua l'ambassadeur
d'Autriche, qui, tenant par la main le jeune musicien, s'approcha du
cardinal.

--Mais je crois l'avoir vu, murmura Son minence.

[Illustration: Mozart  la villa Borghse.]

--Monseigneur, vous m'avez vu lire et non crire, rpondit l'enfant
respectueusement, mais avec assurance.

--Mais ce que vous lisiez, vous l'aviez crit sans doute?

--Oui, je l'avais crit de mmoire.

--De mmoire! impossible, car pas une note ne manque au chant que nous
venons d'entendre, c'est la copie sans altration du _Miserere_
d'Allegri.

--Sans doute, monseigneur, ajouta l'enfant, et quoi de plus simple? Cet
air a tellement mu mon me, qu'il s'est empreint en elle jusqu' la
dernire mesure. Voil la vrit, et je vous le jure, monseigneur, par
ce chant sacr.

La foule restait confondue. Les princes et les hauts dignitaires
entouraient l'enfant et le complimentaient; quelques rbarbatifs
disaient;

N'importe, il faut lui interdire de rpter ce chant et surtout de le
transcrire!

--Et comment faire?

--Le pape en dcidera, dit le mme cardinal  qui le petit musicien
venait de faire son serment.

Le lendemain, l'enfant de gnie tait mand au Vatican: le pape avait
dsir le voir. Il traversait d'un pas lger et tranquille ces vastes et
magnifiques salles que Raphal a dcores, et son oeil bleu, intelligent
et fier, s'arrtait avec admiration sur les fresques immortelles dont
nos jeunes lecteurs peuvent voir de belles copies au Panthon.

Aprs avoir err et attendu dans ces salles o l'attente est si facile 
l'esprit, il fut introduit dans le cabinet du pape. Deux attachs de
l'ambassade d'Autriche le suivaient. Clment XIV lui tendit son anneau 
baiser et lui dit avec bont:

Est-il vrai, mon enfant, que ce chant sacr, rserv jusqu'ici pour
notre seule basilique de Rome, se soit grav dans votre mmoire  la
premire audition?

--C'est la vrit, saint-pre.

--Et comment cela se peut-il?

--Sans doute par la permission de Dieu, rpliqua navement le jeune
artiste.

--Oui, c'est Dieu qui fait le gnie, reprit le saint-pre, et vous tes
videmment, mon fils, un de ses lus. Si Dieu a permis que vous pussiez
vous approprier miraculeusement ce chant, c'est que, sans doute, vous
tes destin  en crer pour l'glise d'aussi beaux, d'aussi religieux
dans l'avenir. Allez donc en paix, mon enfant. Et il lui donna sa
bndiction,  laquelle furent ajouts, par son ordre, de riches
prsents.

Cet enfant prodigieux fut Mozart, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre,
parmi lesquels il n'est personne qui ne connaisse _Don Juan_ et la messe
de _Requiem_. Ds l'ge de trois ans, son pre lui avait appris les
premires notions musicales, et il en avait  peine six, qu'il excutait
des morceaux de clavecin devant l'empereur Franois Ier d'Autriche, qui
le surnomma son petit sorcier, et l'associa aux jeux de l'archiduchesse
Marie-Antoinette, encore enfant.

Durant ce voyage d'Italie, o nous venons de le voir  Rome donner une
preuve si clatante de son gnie naissant, Mozart s'arrta d'abord 
Bologne pour voir le mastro Martini, si clbre dans la science du
contre-point. Cet harmoniste consomm fut confondu, selon sa propre
expression, des _clairs_ que lanait cette jeune tte, et il lui prdit
avec assurance la gloire qui la couronna plus tard.

L'acadmie des _Philharmoniques_ de Bologne, dsirant s'associer le
jeune Allemand, lui fit subir l'preuve impose aux rcipiendaires: il
fut enferm dans une chambre o il trouva le thme d'une fugue  quatre
voix. En une demi-heure le morceau fut compos, et Mozart reut son
diplme. Personne,  son ge, n'avait obtenu avant lui cette marque de
distinction.

De Bologne il passa  la cour de Toscane. Le grand-duc, ravi de
l'entendre, le combla d'honneurs et de prsents; la belle galerie de
l'ancien palais des Mdicis retentit de ses chants: on et dit que les
peintures s'animaient pour l'couter, et la Vnus pudique semblait lui
sourire. La prsence de ces chefs-d'oeuvre l'inspirait: il se surpassa;
jamais sa voix n'exprima avec plus d'me ses improvisations sublimes. Il
avait trouv l une atmosphre digne de lui. Comme ces oiseaux des
tropiques qui roucoulent leurs chants au milieu du triple clat des
grandes fleurs, de la lumire et des eaux murmurantes, il chantait parmi
les marbres, les tableaux et le luxe blouissant d'une cour amie des
arts et des lettres.

Mais son triomphe le plus grand et le plus singulier fut  Naples. L on
ne put croire au gnie naturel de l'enfant merveilleux. L'enthousiasme
se changea en superstition: on prtendit, et plusieurs l'affirmrent,
que son talent magique tait l'effet d'un talisman. Ne souriez pas,
jeunes lecteurs; ceci n'est que la consquence de la faiblesse de
l'esprit humain. Tout ce que notre orgueil ne peut pntrer, il le revt
volontiers de magie. Ceux qui coutaient  Naples le petit Mozart,
n'tant pas en tat de le comprendre et encore moins de l'galer,
trouvaient une sorte de consolation vaniteuse  crier au sortilge.

Mozart ne faillit point  son enfance glorieuse. Nous ne le suivrons pas
dans sa courte vie si bien remplie, nous dirons seulement qu'elle fut
close par une composition religieuse, la fameuse messe de _Requiem_. Le
gnie d'Allegri, qui avait inspir son enfance, vint lui sourire et
l'embrasser en pre au moment de sa mort. D'une main dfaillante et
d'une voix teinte, il essayait cette musique funbre qui, disait-il,
serait chante sur sa tombe. Une heure avant d'expirer, il la parcourait
encore des yeux: Ah! s'criait-il, j'avais bien prvu que c'tait pour
moi-mme que je composais ce chant de mort!




WINCKELMANN


NOTICE SUR WINCKELMANN.

Jean-Joachim Winckelmann, un des plus illustres antiquaires des temps
modernes, tait le fils d'un pauvre cordonnier de Steindall, ville de la
vieille marche de Brandebourg. L'enfant montra tout petit les plus
heureuses dispositions pour tout ce qui touchait aux arts:
l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, l'euphonie des
langues l'attiraient invinciblement; il changea ses prnoms de
Jean-Joachim contre celui de _Giovanni_, comme plus harmonieux, et c'est
toujours ainsi qu'il signa ses ouvrages. Son pre comprit son
intelligence sans toutefois en deviner l'aptitude particulire, et
malgr son extrme pauvret, il s'imposa des privations de tous genres
pour subvenir aux dpenses que ncessitait l'ducation primaire de son
fils. Malheureusement il devint infirme et dut entrer dans un hpital.

Dans ce dnment complet, le jeune Winckelmann aurait t rduit 
entrer dans un atelier, sans l'appui que lui prta le vieux recteur du
collge de Steindall. Ce bon vieillard se nommait Toppert, il avait
remarqu les merveilleuses dispositions de son lve, et en peu de temps
il le vit expliquer et commenter avec la mme prcision que lui-mme
aurait pu le faire, les auteurs classiques de la Grce et de Rome. La
Grce surtout l'attirait invinciblement. Il se passionna pour Hrodote
et pour Homre; il trouvait en eux des descriptions qui lui faisaient
comprendre toute la beaut de l'art grec, dont l'image l'enivrait avant
mme d'en avoir pu admirer les chefs-d'oeuvre; il ne rvait
qu'antiquits grecques et romaines, et souvent il entranait ses
compagnons d'tudes dans un champ voisin de Steindall, o l'on avait
dcouvert des lampes et des urnes hellniques ou trusques, et l, sous
la direction du jeune Winckelmann, les coliers faisaient de petites
fouilles. Un jour Winckelmann rapporta en triomphateur deux urnes
antiques qui sont encore  la Bibliothque de Sechausen.

A l'ge de seize ans, son bienfaiteur Toppert permit  Winckelmann
d'aller  Berlin commencer ce que l'on appelle en allemand des cours
acadmiques. Bientt le recteur du collge de Baaken lui confia la
surveillance de ses enfants et lui offrit en retour chez lui le logement
et la table. Winckelmann put alors conomiser de petites sommes qu'il
envoyait  son pre qui languissait infirme dans l'hospice de Steindall.
Au bout d'un an, Toppert le rappela dans cette ville et lui fit donner
la place de chef des choristes. Le soir il se joignait, selon l'usage de
l'Allemagne, aux pauvres coliers qui chantaient dans les rues des
cantiques et des motets. Il parvenait ainsi  grossir les petites sommes
qu'il portait rgulirement  son pre.

Le moment de choisir enfin une carrire arriva pour lui; on lui
conseilla de se faire ministre vanglique, mais cette seule pense
l'pouvantait. Vivre dans la froide Allemagne en pasteur protestant lui
semblait  jamais emprisonner sa jeunesse et son me. Une image
radieuse, celle de la Grce antique, remplissait toute son imagination;
le soleil et l'art de cette terre prdestine brillaient devant lui:
c'tait comme une tentation fixe qui ne lui laissait plus de repos. A
dfaut de la Grce, ne pourrait-il visiter l'Italie, qui avait hrit
d'une partie des merveilles d'Athnes? Ce rve s'empara de son esprit;
pour le raliser il aurait tout sacrifi. A force de vivre en pense
dans l'antiquit, il se passionna jusque pour ses fables. La beaut des
dieux et des desses d'Homre et la splendeur des marbres de Phidias
constiturent pour lui un idal radieux qui lui paraissait bien
suprieur aux religions qui lui avaient succd; la grandeur et la
saintet du christianisme lui chappaient, il n'en voyait que le ct
sombre et tourment et s'prenait plus vivement de la srnit de l'art
grec. Insensiblement il devint paen par amour du beau.

Il quitta Steindall et passa deux ans dans l'universit de Halle,
poursuivant son rve dans une pauvret voisine de la misre: il ne
vivait le plus ordinairement que de pain et d'eau. Tantt il s'imaginait
qu'il allait faire des fouilles dans les pyramides d'gypte, tantt
qu'il remuait le sol voisin d'Olympie et en retirait les chefs-d'oeuvre
enfouis de Phidias et de Lysippe. Sa seule joie durant ces annes de
vocation refoule fut d'aller visiter le muse de Dresde, o il put voir
enfin quelques beaux marbres antiques. Il se dcida durant plusieurs
annes  tre tour  tour prcepteur dans des maisons particulires et
professeur dans des institutions publiques. Enfin lass de cette vie de
contrainte, il se dtermina  crire au comte de Bunau, trs-riche
seigneur allemand, lettr et ami des arts. Winckelmann sollicita de lui
de le placer dans un coin de sa bibliothque; le comte lui donna
aussitt asile dans le chteau o cette magnifique bibliothque tait
runie, et il fut pour Winckelmann un Mcne plein de bont. C'est alors
que le jeune antiquaire s'cria: La religion chrtienne et les muses se
sont disput la victoire, enfin les dernires l'emportent!

[Illustration: Le comte lui donna aussitt un asile dans le chteau.]

Tandis que Winckelmann vivait dans ce chteau, pouvant se livrer
exclusivement  ses chres tudes et posant dj les principes de sa
magnifique _Histoire de l'art_, le nonce du page  Dresde, vint visiter
la bibliothque du comte de Bunau, et frapp de l'rudition artistique
de Winckelmann, il lui dit: Vous devriez venir  Rome! Ceci fut
l'tincelle lectrique qui fit prendre feu  son rve. Aller  Rome,
obtenir une place  la bibliothque du Vatican, c'tait  n'y pas
croire. Le nonce y mit pour seule condition que Winckelmann se ferait
catholique!--Voulez-vous, lui disait-il, voir l'Apollon du Belvder, la
Vnus de Mdicis, les Faunes, les Muses, Silne, etc., etc., abjurez!
Le coeur et l'esprit de Winckelmann, indiffrents  tout hors  la
beaut des dieux d'Homre, ne trouvrent pas une objection.

Enfin il vit l'Italie, il rsida  Rome, il sjourna  Naples et assista
aux fouilles d'Herculanum. C'est  Rome qu'il crivit tous ses ouvrages;
il vcut l heureux, compris, fut nomm membre de toutes les acadmies
de l'Italie, et celles de l'Allemagne et de Londres l'admirent dans leur
sein.

Ses compatriotes, fiers de sa renomme, le prirent de revenir en
Allemagne; le grand Frdric voulut se l'attacher. Winckelmann rsista 
toutes ces instances; l'Italie avec sa lumire, son ciel et ses
montagnes dores, tant dsormais sa mre adoptive, il n'et consenti 
la quitter pour toujours que si la Grce l'et appel. Cependant il
promit  ses amis d'aller les revoir; il s'loigna de Rome avec une
grande tristesse et comme envahi par le pressentiment que ce voyage en
Allemagne lui serait funeste. A mesure qu'il s'approchait des Alpes et
des gorges du Tyrol, sa tristesse augmentait; les honneurs qu'il reut
 Munich,  Vienne et dans toutes les cours de l'Allemagne ne purent lui
rendre la gaiet; il avait perdu son soleil et ses dieux. Le premier
ministre d'Autriche mit tout en oeuvre pour l'attacher  sa cour; ses
amis insistrent, mais, dit l'un d'entre eux, nous remarqumes _qu'il
avait les yeux d'un mort_, et nous ne voulmes pas le tourmenter
davantage. La vie pour lui, c'tait la lumire et l'art qui, de la
Grce, s'taient rfugis en Italie; la mort, c'tait la froide et
didactique Allemagne. Enfin, il en partit accabl des honneurs et des
prsents que les souverains lui avaient prodigus; il reprit la route de
sa patrie adoptive; on ne sait quel motif le dtermina  passer par
Trieste pour s'y embarquer pour Ancne. Il rencontra en chemin un
misrable, nomm Franois Archangeli, dj repris de justice, et qui
parvint  s'insinuer dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra
les magnifiques mdailles d'or qu'il avait reues des princes de
l'Allemagne. Arriv  Trieste, Archangeli se logea dans la mme
htellerie que Winckelmann. Un jour que celui-ci lisait Homre, il vit
entrer dans sa chambre son compagnon de route qui le pria de lui laisser
admirer encore une fois ses mdailles. Winckelmann, pour le satisfaire,
s'empressa de se diriger vers sa malle et de s'agenouiller pour
l'ouvrir. Aussitt Archangeli lui passe un noeud coulant autour du cou
et tente de l'trangler. Winckelmann rsiste avec force, mais l'assassin
lui plonge cinq coups de couteau dans le bas-ventre; un coup frapp  la
porte par un enfant effraya ce misrable, qui prit la fuite en laissant
l les mdailles qui devaient tre le prix de son crime. Les blessures
de Winckelmann taient mortelles; il expira aprs sept heures d'agonie
le 8 juin 1768; il avait gard jusqu' la fin toute sa prsence
d'esprit. Le principal ouvrage de Winckelmann est son _Histoire de
l'art_; ses _Remarques sur l'architecture des anciens_ et son _Recueil
de lettres sur les dcouvertes faites  Herculanum,  Pompea, 
Stabia_, sont aussi trs-apprcis des artistes et des connaisseurs.




WINCKELMANN.

Un grand homme savetier.


Nous ne connaissons rien de plus triste que l'choppe d'un cordonnier;
bientt l'lgance et la propret qui s'tendent dans tous les quartiers
auront fait disparatre de Paris ces espces de huttes; mais  l'heure
qu'il est on peut, en cherchant bien loin, en dcouvrir encore
quelques-unes, et d'ailleurs, dans les maisons d'ouvriers, beaucoup de
loges de portiers sont de vritables choppes. Les cordonniers, toujours
assis et tirant leur fil sans dsemparer, sont des portiers
trs-apprcis par les propritaires. Mais parlons de la vritable
choppe: c'est habituellement une petite construction parasite en bois
ou en grossire maonnerie adosse  quelque mur de jardin, d'glise ou
de clture. Une des faades de l'choppe se compose d'un vitrage
mi-partie en papier et mi-partie en verres; dans ce vitrage est comprise
la porte d'entre, basse et troite; au-dessus d'une planche formant
devanture sont suspendus quelques morceaux de cuir schant  l'air; sur
la planche sont quelques vieilles chaussures et un ou deux pots o
croissent des plantes de _baume_ vulgairement appel _basilic_, dont le
vif parfum mitige l'odeur forte et dplaisante du cuir.

Dans l'intrieur se trouve l'tabli (tout prs du vitrage) couvert de
l'ouvrage commenc, des matriaux pour faire ou radouber les chaussures
et des instruments de cordonnier; deux ou trois escabeaux sont autour de
l'tabli; dans le fond est un petit pole et le pauvre lit du mnage,
si mnage il y a; aux murs sont toujours appendus quelques gravures et
un petit miroir  barbe.

C'tait une choppe pareille qu'habitait en 1729 un pauvre savetier de
la petite ville de Steindall, en Allemagne. Cette choppe tait adosse
contre le mur noir et moussu du jardin du collge, et bien souvent les
coliers,  l'heure de la rcration, s'amusaient  lancer des fruits ou
des noix sur la pauvre habitation en criant: Bonjour, savetier!
D'autres fois c'taient leurs souliers  rapicer qu'ils lui lanaient
de la sorte, au risque d'tre fort rprimands par leurs surveillants;
ce voisinage avait tabli une sorte de connaissance entre le collge et
l'honnte cordonnier, qui rapportait fidlement les chaussures qui lui
arrivaient d'une manire aussi inusite. Insensiblement il avait obtenu
la clientle de tous ces petits dmons, et elle n'tait pas  ddaigner,
car les mouvements turbulents de l'enfance sont la destruction des
souliers.

Pench sur son tabli, le pauvre ouvrier travaillait du matin au soir,
malgr ses douleurs de rhumatisme aigu qui lui arrachaient parfois des
cris. Il tait maigre et paraissait dj bien vieux quoiqu'il et 
peine cinquante ans; la misre et la maladie doublent les annes. Des
mches de cheveux blancs pendaient sur ses tempes amaigries et
contrastaient avec ses yeux perants surmonts de sourcils noirs. Veuf
et malheureux depuis plusieurs annes, le pauvre homme ne souriait
jamais, except le soir quand son fils revenait de l'cole et
l'embrassait en passant ses deux bras autour de son cou. Alors l'choppe
tait en fte, le savetier quittait ses outils et son tablier de cuir;
il lavait ses mains dans une jatte d'eau, ravivait le feu du pole et se
mettait  prparer le repas du soir comme une mnagre; des volets de
bois mal joints taient  l'intrieur pousss contre le vitrage; le pre
et l'enfant se sentaient chez eux, et tout en soupant ils se racontaient
leur journe; l'enfant, dlicat mais charmant, au visage expressif,  la
chevelure blonde, disait  son pre comment il apprenait chaque jour
quelque chose de nouveau, et comment ses matres, enchants de ses
progrs, parlaient de le faire entrer au collge comme un colier
modle. Le pre, radieux, embrassait alors l'enfant, le regardait avec
orgueil presque comme on regarde quelque chose de suprieur  soi, et
s'criait attendri;

Oh! mon bon Joachim, que ne suis-je riche, je ferais de toi un homme
savant et heureux!

--Je veux commencer par tre savant, rpliquait le petit Joachim, puis
nous serons heureux aprs.

Et, tout en parlant ainsi, il aidait son pre  faire le mnage et
demandait au pauvre bonhomme qui il avait vu et ce qu'il avait fait dans
la journe. Le souper fini, le pre reprenait son ouvrage et l'enfant
lui faisait la lecture des livres qu'il recevait en prix  l'cole. Le
pre l'engageait  lire parfois dans sa vieille Bible, c'tait la Bible
de son mariage et que sa femme en mourant avait baise. Mais le petit
Joachim prfrait la lecture d'une traduction allemande d'Homre qui
avait t son prix d'honneur. Insensiblement le pauvre savetier prit
intrt  ces hroques rcits qui passionnaient son fils. A chaque
chant, l'enfant s'arrtait pour peindre sa surprise et son ravissement:
quel monde! quel pays! quel ciel! quels paysages! quelle beaut
devaient avoir ces dieux et ces hros! Un jour il ajouta:

Mais il manque quelque chose  ce livre!

--Eh quoi donc? demanda le pre.

[Illustration: Le pre reprenait son ouvrage et l'enfant lui faisait la
lecture]

--Il lui manque de belles images qui fassent vivre  nos yeux ces dieux
et ces desses dont Homre chante la beaut. Oh! mon pre, si nous
tions riches, nous achterions Jupiter, Junon, Mars et Vnus, Vnus
surtout, que je vois toujours entoure d'une vapeur rose et se baignant
dans la mer ge!

Le pauvre savetier coutait son fils sans bien le comprendre, mais ce
qu'il comprenait par le coeur, c'est que son fils avait des dsirs que
sa pauvret l'empchait de satisfaire, et il en souffrait chaque jour de
plus en plus. Il sentait ses infirmits s'accrotre, et il se disait
qu'avec elles la misre augmenterait dans la pauvre choppe. Pour ne pas
attrister son fils il dissimulait sa dtresse, mais quand il tait seul
dans la journe, de grosses larmes roulaient parfois sur ses joues
amaigries. Or rien n'est dchirant comme les larmes d'un homme, et
surtout d'un vieillard; il lui faut une grande angoisse, il faut qu'il
souffre bien amrement pour que sa douleur se traduise de la sorte. Le
pauvre pre n'avait pas d'autre joie dans sa vie de peine que de voir
sourire son enfant quand il rentrait le soir de l'cole; aussi
s'ingniait-il chaque jour  lui procurer quelque petite surprise qui
ft ptiller ses yeux d'enfant; tantt c'tait une friandise qu'il
ajoutait au souper frugal, comme aurait fait une mre; tantt un livre
qu'il achetait  quelque colporteur, se privant deux ou trois jours de
fumer sa pipe (cette compagne si chre  un Allemand) pour donner cette
satisfaction  son cher petit Joachim.

Depuis le soir o l'enfant avait souhait des images au livre d'Homre,
le bon savetier ne rvait plus qu' satisfaire son dsir. Mais o
trouver un Jupiter, une Junon et surtout une Vnus? Il n'y avait pas de
muse  Steindall et jamais le vieillard n'avait aperu l'image de la
plus belle des desses.

Un matin qu'il allait reporter au collge les souliers raccommods de
quelques coliers, le portier le fit attendre dans une espce de parloir
tandis qu'il allait lui chercher le prix de son travail et d'autres
chaussures  rparer. Le savetier regardait attentivement les murs de
cette pice orne de petits cadres qui renfermaient les dessins des
enfants; c'taient quelques acadmies, des dieux et des hros grecs, et
parmi eux deux Vnus: la _Vnus de Mdicis_ et la _Vnus accroupie_; en
voyant ce nom de Vnus crit au bas des deux cadres o se trouvait la
belle desse, le vieillard courb par l'ge et la souffrance se redressa
de plaisir. Le portier le trouva en extase devant ces dessins fort
mdiocres de deux marbres de l'antiquit.

Que regardez-vous donc l, mon vieux, lui dit-il trs-tonn, est-ce
que ces deux belles femmes vous plaisent?

--Oh! oui, et je consens  vous laisser l'argent que vous alliez me
remettre, si vous me permettez de les emporter.

Le portier se mit  rire aux clats.

Oh! ne vous moquez pas de moi, rpliqua le bon savetier, c'est pour
complaire  un dsir de mon enfant qui ne rve que desses de
l'antiquit.

--Et quel ge a-t-il ce petit gars? reprit le portier.

--Il a dix ans, reprit le pre.

--Allons, allons, il est prcoce, continua l'autre en riant toujours.

--Oh! je vous en rponds qu'il est prcoce; il est toujours le premier 
l'cole gratuite, il sait dj tout ce que savent les matres, et s'il
pouvait entrer dans votre collge, je vous rponds qu'il deviendrait
bientt le plus fort des lves. Oh! mon bon monsieur, continuait le
vieillard voyant que le portier ne riait plus et l'coutait avec
attention, faites quelque chose pour lui, parlez-en  votre recteur et,
en attendant, laissez-moi emporter ces images si vous n'y tenez pas
trop.

--Attendez, attendez un peu, rpondit le portier que flattait cet appel
 sa protection, voil trois de ceux qui dessinent qui jouent en ce
moment  la balle dans la cour, ce sont eux qui m'ont donn ces images,
comme vous dites; ils doivent en avoir d'autres qu'ils vous donneront
volontiers, car ce sont de bons petits diables.

Le concierge appela les trois coliers, qui bondirent vers lui, et quand
ils surent l'objet de la convoitise du savetier:

Certainement que nous allons vous satisfaire, s'criaient-ils tous 
la fois; et courant d'un trait  la salle de dessin, ils en revinrent
rapportant des brasses d'tudes et d'bauches: tenez, disaient-ils en
parpillant les feuilles aux pieds du savetier, tenez voil des Vnus,
des Nymphes et des Amours aussi, emportez tout cela pour votre enfant;
puisqu'il aime instinctivement ces objets, c'est qu'il est peut-tre
destin  devenir un grand peintre! Amenez-nous-le, nous le ferons
examiner par notre Matre.

[Illustration: Ils revinrent avec des brasses d'tudes]

L'heureux vieillard se confondait en remercments et ne savait comment
prouver sa reconnaissance; il disait au portier et aux enfants, tout en
mettant en ordre les prcieux dessins:

Usez de ma pauvre industrie tant que vous voudrez, je ne prendrai plus
votre argent, vous m'avez pay pour toute votre vie!

Les coliers se prirent  rire de cette ide.

Allons, mon bonhomme, dirent-ils, ne songez qu' vous rjouir, et
amenez-nous demain votre petit Joachim; et lanant leurs balles, ils
regagnrent la cour.

Le portier reconduisit jusqu' la porte extrieure le vieillard radieux.

A demain, lui dit-il, je vous promets de parler de votre enfant
aujourd'hui mme au recteur.

Le bienheureux savetier regagna son choppe en fredonnant un vieil air
allemand. Il n'avait pas chant depuis la mort de sa chre femme, et il
fallait que son contentement ft bien grand pour qu'il clatt par ce
refrain que la pauvre dfunte murmurait elle-mme auprs du berceau de
leur enfant.

Rentr chez lui, il ne songea pas  se remettre  l'ouvrage; il se donna
vacance pour le reste de la journe; il s'enferma dans son choppe et
commena  aligner et  pendre au mur toutes ces feuilles de dessin; il
voulait que son enfant en et l'heureuse surprise en les apercevant tout
 coup  son retour de l'cole. Les Vnus furent places au milieu, les
amours et les personnages secondaires de chaque ct; quand cette
besogne fut termine, il sortit pour acheter son souper, et comme il
avait reu un peu d'argent du collge et que ce jour tait pour son
coeur une grande fte, il rapporta une oie, une tarte aux pommes et une
cruche de bire. Depuis bien des annes le pauvre ouvrier ne s'tait pas
attabl  pareil festin. Il tendit une nappe blanche sur la petite
table, dressa le couvert et le repas, cacha dans un coin les savates et
les outils, alluma le pole et la petite lampe de fer et attendit avec
impatience le retour de Joachim.

L'enfant entra apportant  son pre un pot de girofles que la femme du
matre d'cole, qui l'aimait beaucoup, lui avait donn. On et dit que,
prvoyant cette petite fte de famille, il voulait y ajouter la grce de
cette fleur.

Qu'y a-t-il donc? dit-il en pntrant dans l'choppe et sans avoir
aperu les dessins pendus au mur, quel beau couvert! Attendez-vous 
souper ce vieux cousin de Sechausen qui devait nous faire visite il y a
un mois?

--Je n'attends que toi, et c'est toi que je fte, rpliqua le pre en
entourant de ses bras son cher enfant. Mais regarde donc un peu,
ajouta-t-il, en face de toi,  ct du tuyau du pole.

Joachim leva la tte et aperut les dessins; ce fut d'abord un cri de
surprise, puis une longue extase muette. Il en dcrocha deux et les posa
sur la table, et soutenant sa tte entre ses deux mains, il se mit 
considrer les dessins avec une fixit de regard trange. Au bas de l'un
tait crit: _d'aprs la Vnus en marbre qui est  Florence_; au bas de
l'autre: _d'aprs une frise du Parthnon d'Athnes_. Un de ces crayons
noirs tait un reflet bien imparfait de la Vnus de Mdicis, l'autre
d'une de ces magnifiques canphores aux draperies flottantes qui
semblaient se mouvoir sur les frises du Parthnon et qu'on peut voir
aujourd'hui dans le Muse de Londres. Certes, ces dessins d'colier ne
donnaient qu'une ide bien incomplte de ces divines sculptures; le
relief, les contours et les proportions de l'oeuvre primitive
manquaient; il manquait surtout cette couleur dore qui parfois donne au
marbre l'animation de la vie. N'importe, ces esquisses grossires
gardaient quelque chose encore de l'idale beaut de ces merveilleuses
crations de l'art. Le jeune Joachim les contemplait avec ivresse. Pour
la premire fois, elles rendaient palpable pour lui la beaut de la
forme dont il avait tant rv en lisant l'_Iliade_. Mais ces deux
oeuvres d'art dont il n'apercevait que le reflet existaient dans toute
leur beaut en Grce et en Italie. Ds lors, ces deux terres classiques
du beau devinrent les mondes de ses rves.

Le lendemain de ce jour, le vieux savetier revtit ses habits du
dimanche, il habilla son fils de son mieux et le conduisit au collge.
Le portier les reut en protecteur sr de son fait.

Venez, venez, mon petit ami, dit-il avec un sourire de triomphe et en
prenant Joachim par la main, j'ai parl de vous  notre excellent
recteur M. Toppert, il vous attend. Et se retournant vers le savetier il
ajouta: Suivez-nous, mon brave homme, vous verrez que je ne promets rien
que je ne fasse.

Il traversrent plusieurs cours intrieures et arrivrent au cabinet du
recteur. C'tait un beau vieillard  cheveux blancs,  la figure
expressive et sereine; il fit approcher l'enfant avec bont et commena
 l'interroger sur ses tudes. Le petit Joachim rpondit avec nettet,
esprit et certitude sur toutes les questions; il merveilla le recteur;
parfois mme il allait au del de ses demandes; c'est ainsi que,
lorsqu'il fut interrog sur la littrature grecque, il dmontra comment,
dans cette admirable civilisation, la posie et l'art avaient dcoul
de la religion, et dit sur l'admirable sculpture de l'antiquit des
choses qu'il ne pouvait connatre encore que par intuition.

Quand le bon recteur lui demanda s'il se sentait des dispositions pour
le dessin, il rpondit qu'il se sentait de l'attrait, et qu'apprendre 
dessiner lui serait toujours bon, ne serait-ce que pour fixer les lignes
et les contours des chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture qui
le frapperaient, ainsi qu'on crit des notes sur un sujet littraire.

[Illustration: Il merveille le recteur.]

Le recteur remarqua la justesse de cette rponse, et lui promit qu'il
entrerait ds le lendemain dans la classe de dessin.

Se peut-il, grand dieu! s'cria le savetier, qui jusqu'alors avait
gard le silence. Vous allez admettre mon pauvre enfant dans votre
collge?

--Oui, ds ce soir revenez avec son petit bagage, c'est une chose
rgle.

Le savetier se confondait en remercments et bndictions.

L'enfant salua avec respect et bonne grce le recteur, qui le baisa au
front en rptant: A ce soir, mon petit ami.

Le pre et l'enfant sortirent tout joyeux, en adressant mille
remercments au portier.

Dans le premier moment, le savetier ne voyait que l'ducation qu'allait
recevoir son fils, et celui-ci ne songeait qu' ses chres tudes. Mais
quand ils se retrouvrent tous deux dans la pauvre choppe o leur
affection mutuelle leur avait donn, la veille encore, de si bonnes
heures, tout en faisant un paquet de ses livres, de ses chemises et de
ses pauvres habits, le petit Joachim se prit  pleurer et son pre
touffa de longs sanglots. Les larmes ne font pas de ravages dans la
jeunesse, on dirait la rose qui glisse sur les fleurs; mais les larmes
des vieillards sont amres et destructives, elles ressemblent  ces
orages qui branlent, dracinent et portent la mort dans la nature. Le
malheureux savetier tait si ple tout en aidant  son fils, qu'il
semblait frapp d'un mal subit.

Ne plus revenir ici chaque soir pour souper avec vous et pour coucher
auprs de vous, ce sera bien triste, disait l'enfant, dont les pleurs
continuaient  couler.

--Il le faut bien, rpliquait le pre essayant de cacher sa propre
dfaillance, tu me donneras un bonsoir  travers le mur en me jetant
par-dessus une branche d'arbre ou un petit caillou.

L'enfant sourit de cette ide et promit de n'y pas manquer.

Ils se raffermirent le mieux qu'ils purent, et vers la nuit ils
gagnrent la porte du collge; elle se referma vite sur le petit
Joachim: il avait fallu brusquer les adieux.

C'tait l'heure de la rcration du soir; l'enfant fut bientt distrait
de sa tristesse par l'empressement de ses nouveaux compagnons, qui tous
lui firent bon accueil. Il n'en fut pas de mme du pre, qui resta seul
aprs cette sparation. En sortant du collge, il n'eut pas le courage
de regagner tout de suite sa pauvre choppe; il erra au pied des
murailles qui renfermaient dsormais son fils bien-aim, et quoique la
nuit ft trs-froide, il en fit plusieurs fois le tour. Il lui semblait
que l'enfant allait lui apparatre quelque part  travers ces pierres.
Il ne se dcida  rentrer que lorsque le tintement de la cloche du
collge annona l'heure du dortoir; il alluma sa petite lampe de fer,
mais il n'eut pas le courage de faire du feu pour prparer son souper et
pour se rchauffer; il se coucha tout transi et accabl de tristesse, et
quand il voulut tendre ses pauvres membres sur son grabat, il sentit
revenir plus aigu et plus poignant le rhumatisme dont il souffrait
depuis tant d'annes. Il passa la nuit dans une grande dtresse, et
lorsqu'il voulut se lever le lendemain, cela lui fut impossible: il
tait clou dans son lit comme un paralytique; il entendit quelques
pratiques heurter  sa porte sans pouvoir aller leur ouvrir; bientt il
entendit retentir sur sa toiture le petit caillou qui tait le bonjour
de son fils, et il ne put lui rpondre par le chant convenu. Trois fois
l'enfant recommena son signal, et toujours l'choppe resta muette, car
le pauvre homme avait la langue  moiti lie et ne pouvait plus
articuler que de faibles paroles.

Mais revenons au petit Joachim: il s'tait endormi la veille au soir
consol et tout joyeux de la perspective des tudes qu'il allait
commencer le lendemain; le bon recteur, M. Toppert, lui avait fait
visiter la belle bibliothque du collge et lui avait montr de belles
gravures qui rendaient bien mieux que les dessins qu'il avait d'abord
admirs, les magnifiques statues de l'antiquit. Son matre lui avait
permis de venir lire et tudier dans la bibliothque, et de donner  ses
instincts du beau tout leur dveloppement. Il se sentit comme enivr en
face de ce monde de la science dont il venait de franchir le seuil.
Mais, quand il eut lanc sur le toit de son pre le petit caillou
convenu, et que la voix du vieillard ne s'leva pas pour lui rpondre,
il sentit tout  coup le pressentiment de quelque malheur; il fit part
de ses craintes au bon portier, et celui-ci lui promit d'aller
s'informer du savetier. Bientt aprs, il frappait  la porte de
l'choppe, qui tait ferme en dedans: Secouez-la fortement, dit de
l'intrieur une faible voix, et elle cdera. Le portier donna un
violent choc et la porte s'ouvrit.

Faites-moi conduire  l'hpital, mon bon monsieur, lui dit le savetier
en l'apercevant, c'est le dernier service que j'implore de votre
charit; me voil perclus de tous mes membres et incapable de
travailler.

L'autre, en l'examinant, vit bien qu'il disait vrai.

Un peu de patience, lui rpliqua-t-il, je vais vous amener le mdecin
du collge.

--Oh! surtout ne dites rien  mon Joachim.

--Soyez tranquille.

Le portier, en rentrant au collge, vita l'enfant, qui d'ailleurs tait
en classe; il avertit le recteur de l'tat du pauvre vieillard. Le
recteur fit prvenir le mdecin, et tous deux se rendirent  l'choppe,
Aprs l'examen du vieillard, le mdecin dcida qu'il fallait le conduire
de suite  l'hpital de Steindall, o, grce  sa recommandation, il
serait bien soign.

Je me charge d'avertir et de consoler votre fils, dit le recteur pour
calmer les lamentations du pre, et chaque dimanche aprs les offices il
ira vous voir.

La premire entrevue fut dchirante. Cette fois ce fut le pre qui dut
calmer la douleur du fils, car il semblait  ce fils qu'il tait ingrat
et mchant de laisser dans cet asile de la misre le pre qui avait
entour son enfance de soins si tendres.

Tu ne peux rien, lui rpondait le bon vieillard, tu ne peux que
travailler, grandir et obtenir une place quand tu seras savant, et alors
tu viendras  mon secours.

--Ah! je n'attendrai pas si longtemps, reprit l'enfant, qui prit dans
son coeur une rsolution subite.

Affermi par sa volont, il quitta son pre en lui disant: A dimanche,
avec un sourire qui signifiait: Vous serez content de moi.

Le dimanche suivant, l'enfant apporta  son pre un peu d'argent qu'il
avait gagn lui-mme.

Et comment? lui dit le malade attendri.

--En faisant ce que je vous ai vu faire si longtemps  vous-mme, en
raccommodant aux heures de rcration les souliers de mes camarades[10].
Je suis all  l'choppe, j'y ai pris votre cuir et vos outils et je me
suis mis gaiement  l'ouvrage. J'ai gagn aussi quelque petite monnaie
en donnant quelques leons aux plus jeunes du collge, je continuerai
ainsi chaque semaine, et le dimanche je vous apporterai ce que j'aurai
amass. Cela vous aidera  vous faire mieux soigner. Vous pourrez avoir
du tabac, de la bire, et de temps en temps de cette bonne choucroute
que vous aimez tant.

[Note 10: Historique.]

Le vieillard sourit  travers ses larmes et retint longtemps son enfant
appuy contre sa poitrine.

Un sentiment gnreux et bon prte de la grandeur aux choses les plus
vulgaires, aussi l'me du petit Joachim s'levait-elle durant ce travail
grossier qui remplissait ses rcrations. Tandis qu'il mettait des clous
ou une pice  de vieilles chaussures, sa pense planait dans l'Olympe
d'Homre, ou bien c'tait Dmosthnes qui remplissait son imagination et
le faisait vivre dans cette Athnes qu'il aimait tant. Il avait commenc
l'tude du grec, et il y faisait de rapides progrs. Dirig par
d'excellents matres qui devinrent ses instincts, il eut bientt sur
l'art dans l'antiquit des notions trs-sres et des connaissances
trs-tendues. Il avait entendu dire qu'il y avait dans les environs de
Steindall un champ communal o taient enfouies des antiquits grecques
et romaines, et durant les promenades du collge en dehors de la ville,
il cherchait toujours  entraner ses camarades vers ce champ prcieux.
Il avait acquis par son caractre et son intelligence, et surtout par ce
qu'on savait qu'il faisait pour son pre, un irrsistible ascendant sur
ses compagnons d'tudes; quand il leur parla de son ide fixe de
fouiller ce vieux champ romain, chacun applaudit et lui promit son
concours. Les plus riches se procurrent les instruments ncessaires:
pelles, bches, sondes; et enfin par un beau jour de printemps, durant
une promenade du collge, on commena avec ardeur l'opration: c'tait
plaisir de voir tous ces jeunes bras s'agitant, creusant et retournant
la terre; tous ces jeunes visages mouills de sueur et regardant curieux
si rien ne surgissait sous les coups de pioches rapides. Le premier jour
on ne trouva que quelques petites mdailles et des fragments de
poteries; M. Toppert,  qui on porta les mdailles, autorisa les
fouilles les jours de promenade, et presque tous les lves, Joachim en
tte, cooprrent  la seconde fouille; elle eut un beau rsultat. Une
charmante lampe en bronze de forme parfaite, telle que l'antiquit seule
savait les faire, sortit tout  coup de terre et fut porte en triomphe
au bon recteur.

[Illustration: Il en tira radieux deux belles urnes.]

A la troisime fouille, Joachim dirigea lui-mme toutes les oprations;
il avait rflchi que cette lampe devait tre suspendue  l'entre d'un
tombeau, et que ce tombeau devait exister puisque la lampe avait t
retrouve. Il fit donner de profonds coups de bche dans la mme
direction et bientt on sentit la pierre dure; l'ardeur des travailleurs
redoubla; un tombeau fut dcouvert, il n'avait qu'une inscription, mais
pas de sculpture; Joachim en dblaya avec ses bras l'ouverture, et il en
tira radieux deux belles urnes cinraires couvertes de bas-reliefs.

Les coliers firent un brancard de feuillage et de fleurs pour rapporter
en triomphe au collge cette magnifique trouvaille. Joachim marchait en
tte, comme un gnral d'arme qui revient aprs une victoire. Il
sentait qu' cette heure ses camarades taient ses sujets et qu'il
pouvait tout leur demander.

Oh! mes amis, leur dit-il, si d'abord nous passions  l'hpital,
j'embrasserais mon pauvre pre qui serait bien heureux de mon bonheur.

--Oui! oui!  l'hpital, rptrent toutes les voix; et le cortge
changea de route. Il s'arrta quelques instants dans la cour de
l'hospice, puis montant un escalier roide il entra dans la chambre
blanchie  la chaux et trs-propre qu'occupait le pauvre infirme. Grce
au secours que son fils lui apportait chaque dimanche, il avait pu tre
spar des autres malades et recevoir des soins particuliers.

[Illustration: Les coliers firent un brancard]

Le visage blme du vieillard rayonna de joie dans son lit en voyant
entrer cette troupe joyeuse conduite par son fils qu'on portait presque
en triomphe comme les deux urnes.

En entendant le rcit de cette dcouverte, le bon savetier s'cria;

Mon cher fils, te voil donc clbre!

En effet, ce fut un commencement de renomme pour le jeune Joachim. Le
recteur Toppert et les autres autorits de la ville dcidrent que ces
deux belles urnes antiques seraient offertes  la bibliothque de
Sechausen, et qu'on inscrirait sur le pidestal qui les supporterait:

    DCOUVERTES PRS DE STEINDALL EN 1730,
    PAR JOACHIM WINCKELMANN.

FIN.


TABLE.

    Prface
    Pic de La Mirandole
    Les premiers exploits d'un grand capitaine--Bertrand du Guesclin
    La ranon du gnie--Filippo Lippi
    Le petit vagabond--Amyot
    Agrippa d'Aubign
    Pierre Gassendi
    Turenne
    Pascal et ses soeurs
    Jean Bart
    Deux enfants de Charles Ier
    Rameau
    Pope
    Benjamin Franklin
    Linn
    Mozart
    Winckelmann

FIN DE LA TABLE


    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
    Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21








End of the Project Gutenberg EBook of Enfances clbres, by Louise Colet

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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