The Project Gutenberg EBook of Une Intrigante sous le rgne de Frontenac, by 
J.-B. Caouette

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Title: Une Intrigante sous le rgne de Frontenac

Author: J.-B. Caouette

Release Date: January 25, 2007 [EBook #20440]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE INTRIGANTE SOUS LE RGNE ***




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                            J.-B. Caouette



                            Une Intrigante
                      Sous le rgne de Frontenac

                              (Nouvelle)


[Illustration: Armes de Frontenac]

                               Qubec

                                1921



                                ****
====================================================================
                      _Respectueusement ddi
                      M. l'abb Lionel Groulx,
               Membre de la Socit Royale du Canada._

====================================================================
                               ****



_Monsieur J.-B. CAOUETTE,
Conservateur des archives judiciaires,
Qubec,


Cher monsieur,

Je vous renvoie votre manuscrit. Peut-tre l'ai-je gard un peu
longtemps. Il m'est arriv au moment de mon dpart pour l'Europe. Je
l'ai lu avec beaucoup d'intrt.

Vous avez trouv l un thme o la_ Nouvelle _s'est mue en vritable
roman. C'est assurment une noble entreprise que de remettre ainsi
devant le public quelques figures de notre histoire malheureusement trop
effaces.

J'accepte volontiers la ddicace de votre livre, si vous croyez que cela
puisse vous tre utile.

Veuillez agrer, avec mes flicitations, l'expression de mes meilleurs
sentiments._

LIONEL GROULX, Ptre.




[Illustration: Monument de Frontenac]

[Illustration: Front.]




                        UNE INTRIGANTE SOUS LE
                          RGNE DE FRONTENAC

                                  ----

Nous sommes  la fin d'aot 1690. C'est le matin. Une brise lgre
caresse le feuillage o la rose brille encore sous les rayons du
soleil. Toutes les voix de la nature semblent s'unir pour clbrer 
l'unisson la puissance et la bont du Crateur.

Le Chteau Saint-Louis, post comme une sentinelle sur le rocher de
Qubec, offre au regards de ceux qui l'habitent le plus gracieux
panorama que l'on puisse voir.

Debout, prs d'une fentre ouverte de son palais, le gouverneur
Frontenac, le front soucieux, voit  cette heure d'un oeil indiffrent
le spectacle grandiose que chaque matin il se plat  contempler. Puis,
comme attir par une force occulte, il s'approche d'une nouvelle et
magnifique gerbe de roses qu'une main inconnue place sur son pupitre,
depuis quelques jours.

Aprs avoir un instant rv devant ces fleurs, il se met  arpenter son
cabinet de travail en relisant une lettre, trs injurieuse pour lui,
qu'une me vile avait adresse de Qubec  la comtesse de Frontenac, 
Paris, et que celle-ci  fait parvenir au comte avec cette note brve:

Connaissant la noblesse de votre caractre et votre loyaut  mon
gard, je tiens  vous dire que j'ai pour l'auteur de la lettre
ci-jointe le plus profond mpris.

Croyez  l'affection inaltrable de votre toute dvoue.

ANNE DE LA GRANGE.

Concidence trange, Frontenac avait reu, la semaine prcdente, une
autre lettre, non signe, dans laquelle son pouse tait reprsente
comme une mondaine vulgaire et indigne de porter le nom du gouverneur de
la Nouvelle-France.

Dans un mouvement de promptitude, Frontenac avait jet cette lettre au
feu. Il se reproche maintenant de ne l'avoir pas envoye  la comtesse.

Cette gerbe mystrieuse, qui se rattache dans son esprit aux deux
lettres infamantes, lui apparat comme le corollaire d'une intrigue dont
il veut pntrer les secrets. Il appelle son fidle valet, Duchouquet,
et lui demande:

--Est-ce vous qui avez dpos ces fleurs sur mon pupitre?

--Non, Excellence.

--Savez-vous d'o et de qui elles viennent?

--Non plus, Excellence.

--Eh bien, tchez de le savoir, mais apportez beaucoup de discrtion
dans vos recherches.

--Je vous le promets, Excellence! Et Duchouquet se retira en saluant
profondment.

Frontenac dissipe bientt ce nuage en se remettant au travail.

Deux certitudes le rconfortent: celle que sa femme lui garde toute son
affection, et celle de possder la confiance de Son Souverain. Il peut
ainsi se rendre le tmoignage d'avoir rempli consciencieusement les
devoirs de sa haute charge; il en trouve la preuve dans l'empressement
que le peuple et les militaires mettent  soutenir ses mesures et 
obir  ses ordres.

Deux jours plus tard, Duchouquet vint rendre compte  son matre du
rsultat de ses dmarches.

--Eh bien! fit Frontenac, quelle Nouvelle?

--Ces fleurs, rpondit Duchouquet, sont envoyes  votre Excellence par
madame DeBoismorel.

Je m'en doutais, pensa le gouverneur. Nanmoins il demanda:

--En tes-vous bien certain?

--Absolument certain, Excellence.

--C'est bien; merci!

Cette dame DeBoismorel, ge  peine de 26 ans, veuve d'un officier
franais, mort, l'anne prcdente, en Acadie, au service du roi, tait
une des plus jolies femmes de la Nouvelle-France. Mais ses grands yeux
noirs, ou brillait souvent une lueur trange, exprimaient la mchancet
et l'ambition effrne de son coeur.

Du fait que la comtesse de Frontenac n'avait pas suivi son mari au
Canada, elle dduisait que les deux poux se dtestaient mutuellement.
Elle esprait, par ses dnonciations calomnieuses, provoquer entre eux
rien de moins que le divorce et ensuite devenir l'pouse de l'illustre
gouverneur.[1]

[Note 1: Elle se trompait en croyant que Frontenac pourrait obtenir
lgalement le divorce, car cette loi maudite ne fut adopte en France
qu'en 1792, aprs la rvolution.]

Elle avait,  Paris, un frre qui lui servait de complice. C'tait un
misrable qui dnonait  Frontenac, sous le voile de l'anonymat, la
prtendue inconduite de sa femme, que toute la Cour de France avait
surnomme la Divine,  cause de sa beaut, de son esprit, de son tact
et du prestige qu'elle exerait sur tous ceux qui l'approchaient.

Madame DeBoismorel avait une confiance aveugle dans le succs de sa
double diplomatie: l'envoi de ses lettres perfides et l'offrande de ses
fleurs. Avec l'arme de la premire, elle briserait les faibles liens qui
pourraient peut-tre encore exister entre le gouverneur et sa femme;
avec le parfum subtil de ces fleurs, elle captiverait le coeur du mari
outrag!

La jolie veuve se voyait dj par la pense la gouvernante de la
Nouvelle-France et l'idole de la socit canadienne-franaise... Mais
elle comptait sans le hasard, la perspicacit de ceux qu'elle voulait
perdre!

Frontenac avait rsolu d'infliger  l'intrigant et  ses complices une
punition exemplaire. Cependant, en homme avis qu'il tait, il n'agirait
qu'aprs avoir pens  tout. Il tenait  l'amour de sa femme non moins
qu' l'honneur. Certes! il s'avouait volontiers les torts qu'il avait
eus jadis envers la comtesse par ses liaisons scandaleuse avec madame de
Montespan, la favorite de Louis XIV. Mais ces torts, ces pchs de
jeunesse, il les avait gnreusement rpars et longtemps expis. Aussi
Dieu, la comtesse et le monde les avaient sans doute pardonn et
oublis.

                                   *
                                  * *


Nous croyons juste et ncessaire d'ouvrir ici une courte parenthse.

Pour dtruire les sottes lgendes que certains historiens ont brods
avec un art diabolique sur le compte du gouverneur Frontenac et de son
pouse, il me suffira, je crois, de rsumer l'opinion--appuye sur la
raison et l'autorit de l'histoire--, d'un de nos crivains les plus
consciencieux, feu Ernest Myrand:

Madame de Frontenac fut un pouvoir cach dans le rayonnement du trne
de Louis XIV.

Arbitre reconnu de l'lgance, du bon got et du bel esprit, madame de
Frontenac possdait le don de se crer autant d'amis que de
connaissances qui, tous, avaient pour elle une admiration pleine de
respect.

Cette fascination irrsistible, la comtesse--diplomate l'employa 
notre profit en deux circonstances mmorables: la premire, lors de la
nomination de son mari (6 avril 1672) au poste de gouverneur de la
Nouvelle-France, et la seconde quand elle fit renter Frontenac (7 juin
1689) dans son gouvernement de Qubec.

Ne lui gardons pas une amre rancune d'tre demeure l-bas, en France,
tout le temps que durrent les deux administrations de son mari.
Demeurant  Paris en permanence, madame de Frontenac tait bien place
pour conjurer les intrigues, rpondre aux plaintes et combattre les
ennemis du gouverneur cherchant  le perdre,  le ruiner dans l'estime
de Louis XIV par tous les moyens secrets ou dclars.[2]

[Note 2: Frontenac et ses amis, Ernest Myrand, Qubec, 1902.]

[Illustration: Dco.]



[Illustration: Front.]




                      FRONTENAC SAUVE LA COLONIE

                                 ---

Deux mois se sont couls depuis l'incident de madame DeBoismorel. Des
vnements de la plus haute importance nous imposent le devoir de
relguer quelques instants cette intrigante dans l'ombre. D'ailleurs
nous la retrouverons plus loin.

L'Angleterre rvait depuis longtemps de s'emparer du Canada, cette perle
du Nouveau-Monde, et de hisser son fier drapeau au mt de la citadelle
de Qubec.

Aussi, le 16 octobre 1690, sa flotte, compose de trente-quatre
vaisseau, jeta l'ancre prs de l'Ile d'Orlans.

Frontenac tait prt  la recevoir. Car il connaissait, par ses
claireurs, les desseins et les mouvements des ennemis de la colonie, et
il savait mme que ceux-ci taient sous le haut commandement du gnral
sir William Phips.

Le gouverneur ne redoutait pas les combats qu'on allait lui livrer. Et
sa confiance dans la victoire reposait non seulement sur la bravoure
prouve de ses soldats, mais aussi sur le courage manifest par tous
les citoyens de Qubec et par ceux des paroisses environnantes, en ge
de porter les armes. Il comptait galement sur le prcieux concours que
les Canadiens-franais des Trois-Rivires et de Montral lui avaient
spontanment offert.

Or, sur les dix heures, Frontenac vit une chaloupe partir du vaisseau
amiral anglais et se diriger vers Qubec.

Elle portait un drapeau blanc et avait  son bord un parlementaire.

Lorsque celui-ci toucha le rivage, il fut conduit, les yeux bands, au
Chteau Saint-Louis o se tenait Frontenac entour d'un brillant
tat-major.

Le parlementaire donna lecture d'un document ayant tout le caractre
d'une insolente sommation et que terminaient ces mots: Votre rponse
positive dans une heure, par votre trompette avec le retour du mien, est
ce que je vous demande au pril de ce qui pourrait s'ensuivre.

--Je ne vous ferai pas attendre si longtemps, riposta Frontenac! Et il
ajouta: Dites  votre gnral que c'est par la bouche de mes canons et
 coups de fusil que je lui rpondrai...

Quand le parlementaire fut rendu  bord de son vaisseau, les soldats de
Qubec salurent leurs ennemis par une salve d'artillerie. Un boulet
lanc par le brave Lemoyne de Ste Hlne fit tomber  l'eau le pavillon
amiral, que deux Canadiens, l'un de Qubec et l'autre de Beauport,
allrent chercher en canot d'corce, sous une pluie de balles.

Ce glorieux trophe fut port en triomphe  la cathdrale, o il resta
jusque en 1759.

Les premiers coups de canon tirs par les soldats de Frontenac furent le
signal d'une lutte qui dura six jours.

Bref, les Anglais essuyrent une dfaite humiliante, et ils disparurent
dans la nuit du 22 octobre...

Le gnral Phips perdit six cents hommes, et neuf de ses vaisseaux
sombrrent dans le bas du fleuve avec une grande partie de leurs
quipages.

Frontenac, tout en immortalisant son nom, venait de sauver la colonie!

[Illustration: Dco]



[Illustration: Front.]




                       O DUCHOUQUET SE RVLE UN
                              ADROIT LIMIER

                                   ---

La veuve DeBoismorel avait recommenc ses gracieux envois de fleurs. Son
messager tait un petit garon d'une quinzaine d'annes,  l'oeil vif et
intelligent. Il paraissait trs discret. Aux questions qu'on lui posait
sur la provenance des fleurs, il rpondait invariablement par un muet
sourire.

Un jour que Duchouquet passait en voiture prs du march de la
haute-ville, il aperut le petit messager qui trottinait sur le
trottoir.

--O vas-tu donc de ce pas? lui cria-t-il.

--A la basse-ville et  Charlesbourg, monsieur.

--Alors, monte ici, nous ferons route ensemble, car je me rends
prcisment au Bourg-Royal.

Le petit gs, sans se faire prier, grimpa dans la voiture, heureux de
s'exempter une marche de sept milles.

--Aimes-tu les chevaux? lui demanda Duchouquet.

--Oh! oui, monsieur, je les aime beaucoup, beaucoup!

--Eh bien! prends les guides et conduis  ma place.

Puis, d'un air indiffrent, il ajouta:

--Je te connais de vue depuis longtemps, mais j'ignore ton nom.

--Je m'appelle Louis Renaud, monsieur.

--Et tu demeures?

--Au pied du Coteau Sainte-Genevive.

Duchouquet, craignant de paratre trop curieux, ne voulut pas lui en
demander davantage. Il lui offrit des bonbons qui furent agrs avec
joie.

Le gamin descendit chez un nomm Bdard, prs de l'glise de
Charlesbourg, et Duchouquet fit mine de continuer sa course dans la
direction de Bourg-Royal.

--Je viendrai te prendre dans une heure, dit-il  Louis Renaud.

--Merci, monsieur; je vous attendrai.

Le lecteur a sans doute devin que Duchouquet n'avait nullement
l'intention de se rendre au Bourg-Royal. C'tait un prtexte qu'il
s'tait donn pour accompagner l'enfant, dans l'espoir d'en obtenir des
renseignements utiles.

Au bout d'une dizaine d'arpents, il attache son cheval  un arbre,
alluma sa pipe et s'assit sur le gazon.

Une heure plus tard, Duchouquet reprenait l'enfant qui portait un vase
rempli de framboises.

--Tiens! tiens! est-ce toi qui as cueilli ces jolis fruits?

--Oui, monsieur.

--C'est pour ton matre ou ta matresse sans doute?

--Non, monsieur, c'est pour moi-mme.

--Veux-tu me les vendre?

--Oh! je n'oserais pas vous les vendre, mais vous me feriez un gros
plaisir si vous vouliez bien les accepter.

--Volontiers, fit Duchouquet; et il glissa dans la poche de l'enfant une
pice de cinquante sols. Mais en retirant sa main, il sortit de la poche
(accidentellement en apparence) deux grandes enveloppes, soigneusement
scelles, qui tombrent dans la voiture.

Il est bon de dire que, du coin de l'oeil, il avait dj remarqu ces
enveloppes.

--Ah! ah! fit-il en riant, te voil devenu facteur de Sa Majest!

--Ce sont deux lettres pour la France qu'on m'a charg de remettre au
capitaine du brigantin qui fera voile demain matin.

--Je puis d'viter cette course, car je dois porter des colis, ce soir,
 bord du vaisseau, et je pourrai donner ces lettres au capitaine
Blondin que est mon meilleur am.

--Vous tes vraiment trop bon; je vous remercie d'avance pour ce nouveau
service.

Duchouquet plaa les deux plis dans son gousset, et, ayant derechef
confi les guides  l'enfant il se croisa les bras et se prit  rver 
la veuve DeBoismorel ou plutt  la dception qu'il rservait  cette
intrigante.

Pas n'est besoin d'ajouter que le rus renard, ds son retour au Chteau
Saint-Louis, remit les lettres au gouverneur.

Frontenac, aprs s'tre fait raconter les dtails de l'aventure, dit 
son serviteur:

--Je vous flicite. Vous avez dploy beaucoup de tact et d'adresse dans
cette affaire.

Rest seul, le gouverneur examina ces lettres dont l'une tait adresse
 la comtesse de Frontenac, et l'autre au lieutenant de marine Paul
Aubry, 36, rue Cluny, Paris.

La tentation lui vint d'ouvrir la lettre destine au lieutenant Aubry;
il en avait d'ailleurs le droit en sa qualit d'administrateur de la
Nouvelle-France. Mais il eut un scrupule. Il appela auprs de lui
Ren-Louis Chartier de Lotbinire, conseiller du roi et
lieutenant-gnral civil et criminel,  qui il fit part de ses soupons
contre la veuve DeBoismorel.

Chartier de Lotbinire, sans hsiter, rompit le cachet de la lettre
qu'il lut  haute voix. En voici la teneur:

Mon cher frre,

Ta dernire lettre, que j'attendais avec une vive anxit, et que j'ai
reue hier, a rempli mon me de joie. Merci, mon chri!

Les nouveaux renseignements que tu me donnes sur Louis XIV ne m'ont
caus aucune surprise, car rien ne peut me surprendre de la art de ce
triste sire que nous avons le malheur d'avoir pour souverain.

Esprons qu'une nouvelle Lucrce Borgia en dbarrassera bientt notre
belle France...

Un mot maintenant de mes projets. Je regrette de te dire que les choses
ne vont pas au gr de mes dsirs.

Il est vrai que depuis plus de deux mois notre gouverneur a t trs
occup et que les rceptions  son palais ont t rares. Cependant, le
lendemain du sige de notre ville par les Anglais, j'ai eu l'avantage de
rencontrer le comte au Chteau Saint-Louis. Il a t pour moi d'une
courtoisie parfaite, pour ne pas dire plus. A deux reprises, comme  la
drobe, il attacha sur moi un regard que je ne puis dfinir, mais dans
lequel mon coeur--qui s'y connat--a devin un nouveau sentiment fait de
tendresse et d'admiration. C'est sans doute le coup de foudre qu'il
ressentait. Mais attendons les dveloppements, mon chri!

Quoi qu'il en soit, je suis persuade que les lettres que tu as crites
sur les frasques relles ou fausses de la Divine ont produit beaucoup
d'effet sur l'esprit altier du comte.

Je veux lui faire dtester cette femme autant que je la dteste
moi-mme!

Par le mme courrier qui t'apportera la prsente, j'envoie une nouvelle
ptre  la comtesse de Frontenac. Je lui reprsente le comte comme un
tre dgrad et je luis dis des choses qui devront la dgoter pour
toujours de son mari.

Toutes ces choses, ben entendu, son de mon invention. Car le gouverneur
est aujourd'hui un homme rang. Comme le diable, en veillant il se fait
moine... Il va  la messe presque tous les matins chez les Pres
Rcollets, et il s'est rconcili avec Monseigneur de Saint-Vallier. Ils
paraissent les meilleurs amis du monde.

Le gouverneur n'est plus jeune, mais il est encore frais et vigoureux
comme un homme de quarante ans. D'ailleurs, peu importe son ge! Si j'ai
la chance de le dcider  demander le divorce et  m'pouser, son titre
et son palais suffiront  mon bonheur... et au tien, mon chri!

Je sais que le gouverneur doit donner prochainement une grande fte
pour clbrer sa victoire sur l'amiral Phips. Mon nom sera certainement
un des premiers sur la liste des invits.

On vante ici ma beaut, ma grce, etc. Mon miroir me dit que ces
louanges sont mrits. Eh bien! ce jour-l, je serai plus belle et plus
gracieuse que jamais. Je veux tre la reine de la fte et la Divine de
la Nouvelle-France! Je ferai ensuite, et rondement, l'assaut du noble
coeur du comte de Frontenac!...

A bientt mon chri!

JACQUELINE DEBOISMOREL.

[Illustration: Dco.]



[Illustration: Front.]




                             RAYON ET OMBRE

                                  ---

La Providence avait visiblement veill sur la petite colonie. Car
celle-ci bien que prpare  soutenir une longue lutte, pouvait
difficilement croire qu'elle triompherait de ses puissants ennemis.
Aussi, pour commmorer cette victoire et remercier Dieu de sa
protection, le gouverneur et l'vque proclamrent le 5 novembre Fte
religieuse et civique, et invitrent tous les habitants  la clbrer
dignement.

Un comit fut charg d'organiser les manifestations, et il s'acquitta de
sa tche avec le plus grand succs.

Dieu et Patrie! Cette belle devise, que l'on voyait partout, enflamma
les coeurs d'o monta vers le ciel un hymne d'amour et de
reconnaissance.

Puis, voulant couronner brillamment cette fte, le gouverneur donna, le
soir, au Chteau Saint-Louis, un dner et un bal auxquels l'lite de la
socit avait tait convie.

Madame DeBoismorel, qui avait pris part  toutes les rjouissances
profanes de la journe, se proposait bien de participer  celles de la
soire.

Il est 7 heures. La jolie veuve est occupe  sa toilette. Elle possde
mieux que toutes les lgantes de Qubec et de Montral le grand art de
s'habiller.

Parmi plusieurs robes importes rcemment de Paris, elle en choisit une
qu'elle veut essayer sous l'oeil connaisseur de sa couturire. Celle-ci,
aprs avoir fait  la robe de lgres retouches, dclare  Madame
DeBoismorel qu'elle lui sied  merveille. Alors mettant  son cou un
collier de diamants et dans ses cheveux une parure de grande valeur, la
jeune femme se regarde dans un haute glace, et se trouve fort belle.
Elle l'est rellement. Aussi, au moment de prendre cong, la couturire
lui dit avec sincrit:

--Madame, vous tes d'une beaut ravissante! Je suis certaine que vous
ferez bien des jalouses au Chteau Saint-Louis.

--Merci et bonsoir! rpond la coquette.

Puis elle se replace devant le miroir, se regarde longtemps, sourit 
son image, et, prenant un air de triomphe, elle dit presque  haute
voix: Ce soir, comte Louis de Frontenac, vous serez  mes pieds!

Soudain, le timbre de la porte rsonne bruyamment.

Peste soit de l'importun! grogne la veuve. Puis, s'adoucissant, elle
dit:

--Henriette, va ouvrir. Je ne reois personne, tu comprends, hein?
personne... except le lieutenant DeBeauregard.

--C'est bon, mdame, rpond la servante.

Aprs un court moment, Henriette revient, la mine embarrasse, et
jargonne  sa matresse _que deux gros hommes vouliont la vor._

--Comment, imbcile! tu n'as donc pas compris ce que je t'ai dit?...

--Oui, mdame, j'avions compris; l'leu-z-avons dit comme a: _mdame
reo parsonne, parsonne, except le Beauregard..._ Et pis y m'aviont
rpond qu'y vouliont pareil vor mdame...

Exaspre, la veuve entre dans la salle et aux visiteurs qu'elle ne
connat pas, elle dit  brle-pourpoint: Que voulez-vous?

L'un d'eux demande poliment si c'est bien  Madame DeBoismorel, ne
Jacqueline Aubry, qu'il a l'honneur de parler.

--Oui, rpondit-elle avec hauteur, et que voulez-vous?

--Madame, fait le mme, au nom du roi, nous venons vous arrter!...

--Impudents! clame la veuve.--Sortez!

--Pardon, madame, nous avons instruction de vous arrter et de vous
conduire  bord du vaisseau _Neptune_ qui quitte la rade, cette nuit
mme, pour la France. Veuillez lire ce mandat portant les armes de Sa
Majest, le sceau de la haute Cour et la signature de monsieur
Ren-Louis Chartier de Lotbinire, lieutenant-gnral civil et criminel.

D'un geste brusque, elle prend le document, le parcourt fivreusement,
puis, l'ayant froiss, elle le jette  ses pieds!

--Franois! crie-t-elle, appelant son serviteur.

Celui-ci parat.

--Imaginez-vous, lui dit-elle, que les deux individus que vous voyez ici
ont l'audace de me faire prisonnire, au nom du roi, s'il vous plat! et
sur l'ordre de M. Chartier de Lotbinire! C'est un guet-apens dont je ne
veux tre ni la dupe ni la victime. Eh bien! allez chez le gouverneur et
dites-lui de ma part d'envoyer des gardes pour me dbarrasser de ces
deux malotrus!

--C'est bien, madame, j'y cours!

En attendant le retour du serviteur, la matresse arpente la chambre,
muette, les mains crispes, l'cume  la bouche et les yeux remplis de
flammes. Sa beaut disparu: elle est maintenant hideuse et effrayante!

Enfin, Franois arrive, tout essouffl et l'air penaud.

--Quoi! rugit-elle, vous tes seul?...

--Oui, madame, le gouverneur a refus de me recevoir. J'ai insist
auprs de son secrtaire, Monsieur de Monseignat, et celui-ci m'a tout
simplement conduit en me disant qu'il ne voulait avoir rien de commun
avec madame DeBoismorel!

--L'insolent! le rustre! hurle-t-elle...--Eh bien! Franois, vous qui
tes fort comme un Hercule, protgez-moi et chassez ces deux
misrables-ci de ma demeure.

--Je suis pein, madame, de ne pouvoir vous obir, car ces messieurs ont
pour eux la _force de la loi,_ et cette force est bien suprieure  la
mienne.

--Comment, lche! vous aussi vous m'abandonnez... Allez-vous-en,
poltron, je vous chasse!

--Vraiment, madame? N'ai-je pas toujours, dans la mesure du possible,
rempli mon devoir  votre gard?

Sans lui rpondre, et au paroxysme de la rage, elle saisit une potiche
qu'elle veut lancer  la tte de son serviteur, mais celui-ci s'tant
baiss, la potiche heurte une glace de Venise, qui vole en mille
clats... Alors, ne pouvant contrler ses nerfs et sa fureur, elle
arrache son croissant, son collier et tous ses bijoux qu'elle brise sur
le parquet, met sa toilette en lambeaux et se dchire la poitrine de ses
ongles nacrs, qui sont  prsent plus redoutables que des griffes.

A l'instant, les agents de police l'empoignent et la menacent de lui
mettre les menottes si elle ne veut pas se tranquilliser.

Surprise de l'attitude nergique de ces hommes, et  la vue des menottes
qu'on lui montre, elle se ressaisit tout  coup.

--Laissez moi! Ne me touchez pas! leur dit-elle, avec plus de calme.

--C'est bien, madame, mais prparez-vous immdiatement  nous suivre.

Elle appelle sa servante, qui accourt aussitt.

Henriette, sais-tu ce que ces deux individus vienne faire ici?

--Oui mdame, j'avons tout entendu par le trou de la sarrure...

--Voyons, ma chre Henriette, mon seul et fidle appui en ce moment, que
me conseilles-tu, toi?

--Ben mdame, si j'tions  votte place j'suivrions ces deux beaux
hommes qu'ont pas l'air mlin pen toute, pen toute!

--Enfin! puisqu'il le faut... Dans ce cas, aide-moi  prparer mes
malles.

Et la veuve se met  jeter, ple-mle, dans deux valises, tous les
effets qui lui tombent sous la main.

--Pas si dru, mdame, pas si dru: vous allez _enchiffronner_ votte
linge. Laissez-mo faire.

Puis remarquant les dbris des bijoux pars sur le plancher, la servante
s'crie:

--Bonne Sante Viarge, mdame, vos _afficaux_ sont tout casss!...

Une heure aprs, ayant termin ses prparatifs, madame DeBoismorel dit 
sa servante:--Remets cette lettre  mon notaire, M. Claude Aubert. Il te
paiera tes gages pendant mon absence. Prends bien soin de la maison; et
je te rcompenserai. Car je reviendrai bientt avec mon frre, le
lieutenant Aubry. C'est un brave, lui, et il saura me protger contre
tous mes perscuteurs...

Elle monta dans la voiture qui l'attendait.

Henriette, debout sur le seuil de la porte, cria  sa matresse:

--Ben le bonsor, mdame, et  la revoyure!...

Le rayon a fait place  l'ombre... et la joie  la tristesse!

En route, la prisonnire, dont l'esprit est en ce moment plus ou moins
lucide, marmotte souvent ces tranges paroles:

    Rayon cleste
    Je te bnis!
    Ombre funeste,
    Je te maudis!

[Illustration: Dco.]



[Illustration: Front.]




                         GNREUX DVOUEMENT

                                ---

Le lendemain, ds l'aube, le _Neptune_--pavillon royal arbor  la
corne--quitta la rade de Qubec et fila, vent arrire  une allure
rapide.

Une semaine aprs, grce  une temprature idale, le vaisseau voguait
gracieusement au large des ctes de Terre-Neuve.

Rien de remarquable n'tait survenu pendant le cours de ces quelques
jours.

Madame DeBoismorel souffrait de prostration et gardait constamment sa
cabine, o elle prenait ses repas.

A deux reprises, elle avait refus les soins du mdecin du bord.

La malheureuse semblait avoir perdu le sommeil et la raison, car les
officiers de quart l'entendaient souvent, la nuit, pousser des cris de
rage ou d'effroi.

--Si ces sortes de crises persistent, avait dit le capitaine, il faudra
la surveiller la nuit comme le jour.

                                   *
                                  * *

Un soir que la prisonnire berait au doux bruit de l'onde ses tristes
rveries, elle crut percevoir les sons d'une voix bien connue qui
l'appelait.

D'abord surprise et l'esprit perplexe, elle ne rpondit pas.

La voix ayant rpt son nom, elle demanda:

--Qui est l?

--C'est Franois, madame, qui vient vous sauver...

Elle ouvrit aussitt la porte, et en voyant son serviteur, elle
s'excusa, les yeux baigns de larmes, d'avoir dout un instant de son
dvouement.

--N'y pensez plus, je vous en prie, madame, et venez vite...

Sa matresse lui ayant dsign deux valises, il s'en saisit comme d'une
plume et court les dposer dans une chaloupe attache  l'arrire du
vaisseau, puis, au moyen d'une chelle de chanvre, il fait descendre
madame DeBoismorel dans l'embarcation, o il a eu le soin de placer des
vivres.

Il saute  son tour dans la chaloupe, en dmarre le lien, et se met 
ramer de toutes ses forces dans la direction d'une le entrevue 
l'heure du souper, et qu'il espre atteindre avant le lever du soleil.

                                   *
                                  * *

Le lecteur est sans doute surpris de voir ici l'ancien serviteur de
madame DeBoismorel rentrer en scne.

Une explication s'impose. La voici.

Madame DeBoismorel tait aime de tous ceux qu'elle avait  son service;
elle les traitait toujours avec douceur et libralit. C'est dans un
tat d'excitation incontrlable qu'elle avait chass son fidle et
dvou serviteur. Celui-ci en fut plus attrist que vex. Il croyait
d'ailleurs que sa matresse tait victime d'une lourde mprise ou d'une
odieuse perscution. Aussi, dans l'esprance de pouvoir lui rendre
quelques bons offices--si humbles fussent-ils--il rsolut promptement de
la suivre en France.

En quittant la demeure de sa matresse, aprs avoir eu la prcaution de
se couper les cheveux et la barbe--ce qui le rendait mconnaissable, car
il portait une longue barbe--il courut  la basse-ville et prit place
sur le _Neptune_, quelques minutes avant l'arrive de madame
DeBoismorel.

Nul ne le connaissait  bord, du moins il le croyait.

Cependant, par prudence, il sortait rarement de sa cabine, prtextant
avoir le mal de mer.

Il dormait peu, et les cris de madame DeBoismorel parvenaient jusqu'
lui.

Jugeant sa matresse bien malade, et redoutant pour elle les dangers
d'une longue traverse, il dcida de l'arracher par la fuite  sa
captivit. Il n'attendait qu'une occasion favorable pour mettre son
projet  excution, car il ne voulait courir aucun risque.

Or, un soir que la mer tait calme et le ciel toile, il observa que
l'officier  la vigie tait un vieux marin  l'oeil encore assez vif,
mais  l'oreille trs dure. Il avait peu  craindre de celui-l. Mais Il
n'tait pas aussi rassur sur le compte du timonier, jeune et solide
gaillard.

Vers les neufs heures, Franois sort de son gte et se met  faire les
cents pas sur le pont, de tribord  bbord.

--Vous n'avez pas sommeil, monsieur? lui demande le timonier.

--Non, je ne puis dormir, malgr les quelques verres de cognac que j'ai
pris.

--Ah! vous avez du cognac?... reprend le matelot, l'oeil ptillant de
convoitise.

--Oui, j'en ai une caisse; c'est un bon remde dit-on, contre le mal de
mer et l'insomnie. Aimez-vous cette liqueur? ajoute Franois.

--Si je l'aime... Ma Dou, oui!

Franois va chercher une bouteille de cognac contenant une substance
narcotique, et, s'asseyant  ct du marin, il lui en sert une forte
rasade.

--A votre sant! fait le matelot en levant son gobelet qu'il vide d'un
Trait.

--Merci!

Franois, tout en parlant de choses indiffrentes, verse  son compagnon
plusieurs coups, si bien qu'au bout d'une demi-heure, le buveur roule,
inconscient, sur les cordages.

C'est le temps d'agir, pense Franois.

Et il excuta prestement le plan hardi qu'il avait conu.

                                   *
                                  * *

Le lendemain matin en faisant la visite du bord, le capitaine remarqua
d'abord la disparition d'une chaloupe, puis il aperut le timonier
gisant sur le pont.

Il le secoua rudement, mais n'e put obtenir aucune parole sense.
C'tait le narcotique plutt que l'eau-de-vie que le tenait dans cet
engourdissement.

Le capitaine alla interroger l'autre officier qui tait encore  son
poste, mais celui-ci n'avait eu connaissance de rien.

Ayant continu les perquisitions, il constata avec stupeur la double
vasion de sa prisonnire et du passager bizarre qu'il avait eu la
maladresse d'accueillir si facilement.

Il donna l'alarme. Tout l'quipage fut sur pied en un instant.

Mais que faire? De quel ct diriger les recherches?...

Aprs avoir mrement dlibr, on se rangea de l'avis d'un vieux loup de
mer qui proposait de retourner en arrire et d'aller visiter l'le qu'on
avait dpasse La veille. Cinq heures plus tard, le _Neptune_ mouillait
 quelques arpents d'un joli bouquet de verdure mergeant des eaux.

Plusieurs hommes sautrent dans une embarcation et atterrirent bientt
sur une grve de gravier.

L'le tait petite, mais l'paisse fort qui la couvrait en fermait
presque l'accs et rendait les recherches difficiles.

Toute la journe on fouilla l'le sans dcouvrir aucune trace des
fugitifs.

Les marins, dcourags allaient abandonner leur poursuite, quand l'un
d'eux retira d'un buisson un tout petit mouchoir blanc portant les
lettres J.D.

--Ce sont les initiales de la prisonnire, dit-il. Puis agitant le
mouchoir comme il eut fait d'un drapeau, il s'cria:

--En avant, mes amis!

Tous pntrrent dans le buisson, en cartrent soigneusement les
branches, et--agrable surprise--trouvrent le couple blotti au fond de
ce rseau inextricable!

--Suivez nous! commanda aux fugitifs le chef de la bande.

Toute rsistance tant impossible en un tel endroit, Franois, qui
possdait pourtant une force extraordinaire, parut se soumettre de bonne
grce  l'ordre du commandant.

Mais lorsque le groupe fut sorti de la fort, le prisonnier se lana
comme un lion au milieu des matelots, en assomma ou bouscula sept ou
huit, et, profitant de la confusion gnrale, il allait s'chapper avec
sa compagne, quand un marin lui assna sur la tte un coup de bton. Il
tomba; et les matelots que son poing formidable n'avait pas atteints, se
rurent sur lui, le ligotrent et le portrent dans l'embarcation, ainsi
que madame DeBoismorel qui venait de s'vanouir.

                                 ---


[Illustration: Front.]




                       UN DFENSEUR VOLONTAIRE

                                 ---

Nous avons dit plus haut que madame DeBoismorel avait pris part aux
rjouissances profanes du 5 novembre et qu'elle attendait le lieutenant
DeBeauregard, qui devait l'accompagner au dner et au bal que
donnait le gouverneur ce soir-l.

La jolie veuve tait,  n'en pas douter, l'idole de la socit
aristocratique de Qubec.

Au premier rang de ses admirateurs, figurait le lieutenant DeBeauregard,
qui faisait partie de l'tat-major du gouverneur. Cet officier tait un
jeune homme de haute taille  la physionomie ouverte, spirituelle et
nergique.

Avant d'endosser l'uniforme, DeBeauregard avait port la toge au barreau
de Paris, o il s'tait distingu par son amour du travail, son
loquence et sa grande probit.

Il promettait d'tre un jour une des lumires de son ordre. Mais
plusieurs officiers de ses amis qui l'avaient connu, dix ans avant,
lorsqu'il faisait son service militaire, et qui avaient admir son
caractre lui proposrent un bon matin de se joindre  eux pour aller
servir la patrie, par del les mers, sous les ordres du gouverneur
Frontenac.

Trs-bien avait-il rpondu sans hsiter.

Quelques semaines plus tard, il reprenait l'uniforme et s'embarqua pour
la Nouvelle-France.

Le gouverneur l'accueillit avec empressement, car il lui tait
chaleureusement recommand par la comtesse de Frontenac qui l'avait
rencontr souvent  la Cour.

Frontenac se flicita par la suite d'avoir accord sa confiance  ce
jeune homme. En effet, durant les sombres jours du sige, le lieutenant
DeBeauregard se signala par une bravoure pousse parfois jusqu'
l'hrosme.

Or, le 5 novembre au soir, vers les huit heures, tel que convenu, le
lieutenant arrivait chez madame DeBoismorel. Il sonna  la porte de
cette demeure qui lui tait toujours si hospitalire.

La servante vint ouvrir.

Il allait entrer, quant celle-ci lui dit:

--_Mdame tiont_ partie.

--Partie... dites-vous?

--Oui, _msieu_.

C'est trange! pensa-t-il. Et il s'loigna en se dirigeant vers le
Chteau Saint-Louis, situ tout prs de l, o presque tous les invits
taient dj runis dans le salon bleu.

A huit heures et demie, un domestique en livre annona que le dner
tait servi.

Les convives entrrent dans une vaste pice dcore avec un got
irrprochable.

Le repas fut trs joyeux, comme tous ceux que prsidait le gouverneur.
Un des convives cependant ne partageait pas la gaiet gnrale. C'tait,
on le devine, le lieutenant DeBeauregard.

Bien qu'il s'effort d'oublier momentanment madame DeBoismorel,
l'image de cette femme qu'il aimait repassait sans cesse devant son
esprit.

Il croyait  l'amour rciproque de la jeune veuve, car celle-ci, tout en
cherchant  capter les bonnes grces du gouverneur Frontenac, avait
agr depuis un mois les avances du valeureux et bel officier... Elle
tait aussi prudente que perfide.--Si le premier m'chappe, je prendrai
le second, se disait-elle!

La plupart des invits avaient remarqu l'absence au dner de madame
DeBoismorel, mais tous taient persuads que tantt elle ferait sa
brillante apparition au bal.

DeBeauregard caressait aussi cette chre illusion...

A dix heures, la danse tait dj anime par une musique trs
entranante, et la desse qu'on attendait n'avait pas encore paru dans
cette salle o tant de fois sa beaut et son lgance avaient jet un
vif clat.

Cet absence commenait  provoquer de nombreux commentaires chez les
dames comme chez les messieurs.

Le lieutenant DeBeauregard, qui se tenait dans l'ombre, fut bientt
entour par un groupe d'amis qui lui demandrent si madame DeBoismorel
tait malade.

--Je l'ignore, rpondit-il

--Mais pourtant, fit sur un ton ironique le capitaine Bonin, vous
pourriez nous renseigner  son sujet; car ne deviez-vous pas accompagner
cette _grande dame_ ici ce soir?

--Allez donc vous promener, vil mouchard! lui dit DeBeauregard, le
toisant de la tte aux pieds.

Bonin apparemment satisfait de sa sottise, s'loigna en ricanant
btement.

Les autres officiers levrent les paules de dgot devant la lchet du
rustre.

--Oui, accentua le capitaine DeMaricour, oui, oui, va te promener,
vilain traneur de sabre en temps de paix...

Ce capitaine Bonin aimait perdument madame DeBoismorel; il avait mme
demand sa main, mais la jeune veuve s'tait cruellement moque de lui.
Il saisissait donc cette occasion pour humilier son heureux rival.

Peu d'instants aprs cet change de paroles piquantes, le lieutenant
DeBeauregard quitta discrtement le Chteau Saint-Louis.

Rendu dans sa chambre, il se prit  rflchir sur ce qui avait pu
motiver l'absence de madame DeBoismorel de son domicile et de chez le
gouverneur.

Elle est partie, m'a dit la servante.

Mais pourquoi ne m'avait-elle pas attendue? O donc tait-elle alle?

Il se posa longtemps ces deux questions sans pouvoir y rpondre d'une
manire satisfaisante.

Finalement, l'esprit harass, il se jeta sur son lit en se disant:

Je trouverai demain le mot de cette nigme.

Le lendemain matin, le lieutenant se prsenta chez madame DeBoismorel.

--Madame peut-elle me recevoir? demanda-t-il  la servante.

--Non, msieur!

--Puis-je savoir pourquoi?

--J'vous avions dit hiar que mdame tiont partie.

--Pouvez-vous me dire o elle est maintenant?

--Allez demander a _au chartier_ de Lotbinire...

--A monsieur Chartier de Lotbinire, voulez-vous dire?

--P't-tre ben, msieur; j'le connaissions point!

Puis craignant d'avoir trop parl, elle referma la porte.

--Allons voir M. Chartier de Lotbinire, se dit le lieutenant.

En route, il rencontra un ami intime qui lui dit:

--Quelque triste nouvelle hein? Toutes mes sympathies, mon cher
lieutenant.

--Quelle est donc cette triste nouvelle? Et pourquoi m'offres-tu des
sympathies! fit DeBeauregard, de plus en plus tonn.

--Quoi! ignores-tu que madame DeBoismorel a t arrte, hier soir, sur
l'ordre de M. Chartier de Lotbinire, et qu'elle partie pour la France 
bord du _Neptune_?

La foudre tombant  ses pieds ne lui eut pas caus plus de surprise que
l'annonce de cette nouvelle...

Enfin, se ressaisissant, il remercia son ami et se rendit au bureau de M.
le lieutenant-gnral civil et criminel, qui l'accueillit avec la plus
grande bienveillance.

Aprs les compliments d'usage, DeBeauregard dit:

--C'est ne ma qualit d'avocat que je suis ici ce matin. Je viens
d'apprendre que madame DeBoismorel  t arrte, hier soir, en vertu
d'un mandat portant votre signature.

--C'est la vrit.

--Voulez-vous avoir la complaisance de me dire de quoi cette dame est
accuse?

M. Chartier de Lotbinire hsitant  rpondre, DeBeauregard ajouta:

--J'ai l'intention, si Son Excellence le gouverneur me le permet,
d'aller en France pour dfendre madame DeBoismorel devant les tribunaux.

--Ah!... Dans ce cas, rpondit M. Chartier de Lotbinire, je puis vous
informer que cette dame est accuse de conspiration contre Son
Excellence le gouverneur et Madame la comtesse de Frontenac.

A ces mots, DeBeauregard s'cria avec conviction:

--C'est une infme machination trame contre cette noble femme!

Puis il reprit d'une voix plus calme:

--Puis-je connatre le nom de l'accusateur et obtenir une copie de
l'acte d'accusation?

--Je regrette vivement, croyez-le, de ne pouvoir acquiescer  votre
demande. Du reste, toutes les pices relatives  cette malheureuse
affaire ont t confies hier au capitaine du _Neptune_ qui doit les
remettre  qui de droit. Si vous allez en France, vous pourrez les
consulter en vous adressant aux autorits judiciaires.

Le lieutenant n'insista pas.

M. Chartier de Lotbinire le reconduisit jusqu' la porte et lui dit, en
lui serrant la main: Bon courage! mon cher ami.

--Merci! j'en aurai, et, avec la grce de Dieu, je saurai  la fois
venger l'honneur d'une Canadienne loyale et confondre son lche
accusateur!

En prononant ces dernier mots, DeBeauregard pensait au capitaine Bonin.

                                   *
                                  * *

La semaine suivante, un petit btiment, l'_Hirondelle_, se prparait 
prendre la mer  destination de Bordeaux.

DeBeauregard, ayant obtenu du gouverneur un cong illimit, se rendait 
bord de ce vaisseau, en passant par la cte de la montagne, lorsque,
soudain, il vit au-dessus de sa tte un corbeau que tournoyait en
lanant des croassement sinistres.

Peu superstitieux, il ne fit aucun cas de cet oiseau qu'un pote a
surnomm _le chantre des funrailles_!

Aprs s'tre dbarrass de son bagage, le lieutenant voulut se promener
sur le pont de l'_Hirondelle_, mais  peine y avait-il pos le pied, que
le corbeau s'lana derechef vers lui en recommenant son chant
lugubre...

Plus ahuri qu'effray, le voyageur s'enferma dans sa cabine, sortit de
sa poche un carnet, qui lui servait de journal, et y consigna les faits
les plus importants de la journe.

La mme nuit, quand l'_Hirondelle_ dploya ses voiles et prit sa course
sur la mer houleuse, le lieutenant dormait d'un sommeil aussi agit que
les flots.

Six jours passrent durant lesquels le voilier lutta sans cesse contre
les orages ou les vents.

L'_Hirondelle_ tain un vieux vaisseau qui avait rsist aux chocs de
nombreuses temptes, mais les blessures qu'il cachait dans ses flancs
s'largissaient de plus en plus sous les coups des vagues en fureur.

Le septime jour, aprs une accalmie de deux heures, un tourbillon de
vent imptueux s'leva tout d'un coup et dsempara l'_Hirondelle_ que
renvers et vaincu, sombra corps et biens,  l'exception de trois hommes
qui russirent  se cramponner  une chaloupe.

La frle embarcation s'en alla au gr des flots, car ceux qui
l'occupaient n'avaient pas de rames pour la diriger. Les malheureux
manquaient aussi de nourriture...

    Notre existence infortune
    Est le jouet des lments.
    Une ironique destine
    Semble insulter  nos tourments.
    Qui peut conjurer les temptes
    Et fixer les flots inconstants?
    La foudre clate sur nos ttes
    Quand nous attendions un beau temps.

Un matin, par un temps clair, le capitaine d'un brigantin allant vers
Qubec, aperut au loin une chaloupe que les vagues ballottaient comme
une coquille de noix. Il s'en approcha  la hte, et,  sa grande
surprise, y trouva trois hommes inanims, qu'il crut malades ou
endormis. Mais quand les naufrags furent placs avec prcaution sur le
pont du navire, le capitaine constata qu'il tait en prsence de trois
cadavres, dont deux marins et un militaire.

N'ayant rien trouv sur les matelots qui pt servir  leur
identification, on jeta leur cadavre  la mer, aprs avoir observ le
crmonial connu de tous les marins.

Mais sur le corps du militaire on trouva un carnet assez volumineux que
le capitaine sembla parcourir avec un vif intrt. Et puis, rassemblant
tout l'quipage autour du mort, il lut  haute voix ces lignes que
portait le dernier feuillet:

Il y a dix jours aujourd'hui que notre vaisseau _l'Hirondelle_ a pri.
Nous sommes probablement les seuls qui avons chapp au naufrage. Nous
tions alors si heureux et si excits, que nous chantions et pleurions 
la fois! Mais  cette joie dlirante succdrent bientt l'angoisse et
la douleur. Car, n'ayant pas d'aviron pour conduire notre barque, ni de
nourriture pour nous soutenir en attendant des secours peut-tre trop
tardifs, qu'allions-nous devenir? Nous regrettions presque de n'avoir
pas t engloutis avec tout l'quipage de _l'Hirondelle_...

Oh! que de souffrances morales et physiques nous avons endures depuis
le naufrage! Il est plus facile de les imaginer que de les dcrire.

L'autre jour, dans un moment de dsespoir et de folie, l'un des
matelots voulut se suicider! Nous emes toute la peine du monde de
l'empcher de commettre cet acte indigne d'un brave et d'un chrtien.

Enfin, hier, mes deux compagnons d'infortune que je vois tendus  mes
pieds, les yeux grands ouverts et tourns vers le ciel, sont morts de
froid et de faim!

C'est le sort que m'attend dans quelques minutes. Car la mort--comme le
noir corbeau que croassa  mes oreilles,  mon dpart de Qubec--plane
au-dessus de moi et effleure dj ma tte de son aile sombre!

J'aurais pourtant voulu vivre encore quelques semaines afin de pouvoir
remplir une tche sacre! Mais, puisqu'il me faut mourir  prsent, je
fais au divin Matre le sacrifice de ma vie, et, en retour, je
Lui demande de sauver l'honneur d'une honnte femme que j'aime et que
j'avais jur de protger contre d'ignobles perscuteurs!

Vous qui trouverez mon cadavre et ceux de mes compagnons, priez pour le
repos de notre me!...

Hlas! la mort s'en vient: mes yeux ne voient presque plus la lumire,
et ma main tremble en traant ces derniers mots que he ne pourrai mme
plus relire:

    Adieu, belle France!
    Adieu, cher Canada!

Au bas de la page le capitaine put dchiffrer la signature et la date
suivantes:

Lieutenant Jules DeBeauregard.

Ce 29 novembre 1690.

Tout l'quipage, mu jusqu'aux larmes, s'inclina pieusement devant la
dpouille de ce compatriote inconnu dont les accents exprimaient le plus
pur patriotisme.

Sur l'ordre du capitaine, le corps du lieutenant fut enseveli dans le
drapeau fleurdelis et dpos dans un long coffre de pois que l'on remit
la semaine suivante aux autorits militaires de Qubec.

                                   *
                                  * *

La nouvelle du naufrage de _l'Hirondelle_ et de la mort tragique du
lieutenant DeBeauregard se rpandit en ville comme une trane de poudre
enflamme et fit natre la tristesse dans tous les coeurs.

Le gouverneur, qui avait pour le dfunt une profonde affection, ne
pouvait se consoler en songeant  la perte que faisait la
Nouvelle-France dans la personne de ce soldat sans peur et sans
reproche.

De toutes parts s'levait un concert d'loges  l'adresse du cher
disparu. On rendait hommage  ses qualits du coeur, de l'me et de
l'esprit.

Les funrailles du lieutenant eurent lieu au milieu d'un immense
concours de citoyens accourus des coins les plus reculs de la colonie.

Il fut inhum dans le cimetire catholique de la Haute-ville  ct d'un
jeune officier mort rcemment au champ d'honneur.

Le capitaine Lemoyne DeMaricour, aprs avoir jet une poigne de terre
sur le cercueil du lieutenant--et d'une voix que l'motion faisait
trembler--pronona ces mots:

--Repose en paix! noble et vaillant dfenseur de la patrie!


[Illustration: Front.]




                            LE JUGEMENT

                                ---

Trois mois ont fui depuis l'arrestation de madame DeBoismorel.

Le gouverneur vient de recevoir son courrier de France.

Aprs avoir pris connaissance de ses lettres, il s'empresse de lire les
journaux, afin de se renseigner sur les vnements les plus rcents.

Le sige de Qubec et la dfaite de Sir William Phips faisaient le sujet
de maints articles o l'on exaltait l'habilet de Frontenac et la
bravoure des habitants de la Nouvelle-France.

Le gouverneur, trs flatt des loges que lui dcernaient tous les
journaux, allait replier la Gazette des Tribunaux qu'il venait de
parcourir, quand, soudain, il tressaillit en voyant ce titre imprim en
gros caractres:

AFFAIRE DEBOISMOREL-AUBRY

Il dvora cet entrefilet, que nous mettons sous les yeux du lecteur:

Une intrigue, ou plutt une machination que le diable seul pouvait
inspirer, et qui avait pris naissance au Canada, contre l'minent
gouverneur de ce pays et sa distingue pouse, madame la comtesse de
Frontenac, vient d'avoir son dnouement  Paris.

Les auteurs de cette infamie sont le frre et la soeur, le lieutenant
Paul Aubry, officier de notre marine, et la jeune veuve du vaillant
DeBoismorel, mort au champ d'honneur, en Acadie, et dont notre arme
pleure encore la perte.

La malheureuse veuve, pour satisfaire une ambition aussi sotte que
coupable, a eu recours aux moyens les plus vils.

Le nom glorieux qu'elle portait ne l'a pas retenue au moment de franchir
le gouffre qui spare l'honneur du dshonneur. Plus que cela, il a t
tabli que c'est cette femme qui a entran son trop faible frre dans
la vie d'un crime qui ne devait profiter qu' elle seule. Aubry hsit
longtemps, parat-il,  suivre sa soeur,  devenir complice, mais il a
finalement succomb!

Les accuss furent trs bien dfendus par leur avocat, mais celui-ci ne
put convaincre le tribunal de leur innocence, car plusieurs documents,
surtout ceux qui furent trouvs au domicile d'Aubry, constiturent une
preuve formidable contre eux.

Le juge, dans ses remarques, se montra trs svre pour la veuve
DeBoismorel, et, quoiqu'il semblt avoir des sympathies pour le jeune
lieutenant qui jouissait dans la marine d'excellente rputation, il
dclara vouloir faire un exemple, et condamna les deux accuss  la mme
peine, c'est--dire  un exil de douze ans, en dehors de la France et du
Canada.

Le jour mme de leur condamnation, le frre et la soeur furent conduits
par un agent de police jusqu'au Rhin, car ils avaient dcid d'aller
vivre en Allemagne.

La lecture de cet article parut causer une grande satisfaction au comte
de Frontenac, car, le front rayonnant de joie, il appela Duchouquet et
lui dit:

--Lisez cette bonne nouvelle!

Duchouquet, aprs avoir lu attentivement, remit le journal au
gouverneur, en lui disant avec un large sourire:

--Notre ville, Excellence, est dbarrasse d'une fameuse fripouille!

--Vous avez le mot juste, souligna Frontenac. Maintenant, ajouta-t-il,
pour rcompenser le dvouement que vous avez montr en cette affaire,
comme en toute choses d'ailleurs, je vais donner instruction  mon
Intendant de tripler vos gages. Et, si vous continuez  me bien servir,
je vous promets que je penserai  vous quand je ferai mon testament.

--Merci! mille fois merci, Excellence! Moi, je promets de vous servir
fidlement jusqu' la mort!

Le matre et le serviteur ont tenu leurs promesses. Dans le testament
qu'il a dict lui-mme, le 22 novembre 1698, au notaire royal Genaple de
Belfond, l'illustre gouverneur a fait insrer la clause suivante:

Donnant et lguant icelui Seigr. Testateur  Duchouquet, son vallet de
chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres
hardes d'icelle avec la petite vaisselle d'argent dpendant de la dite
garderobe; et ce en considration des services que le dit Duchouquet lui
a rendus jusqu' prsent.

Pour complter l'entretien que nous avons cit plus haut, nous devons
ajouter que, au moment o Duchouquet allait se retirer, Frontenac lui
dit:

--Et Louis Renaud, l'ex-messager de madame DeBoismorel, que fait-il
maintenant?

Il ne fait rien, Excellence, depuis l'arrestation de sa matresse.

--Pauvre petit! Je vais donner ordre  mon Intendant de l'indemniser de
la perte qu'il a faite. De plus, je veux qu'il soit employ au Chteau
Saint-Louis avec des gages qui lui permettent de vivre et d'aider sa
bonne famille.

--Oh! merci, Excellence! fit Duchouquet, en essuyant une larme de joie
perlant  ses paupires.

    Ce geste qui couronne
    L'acte d'un gouverneur
    Au front du ciel rayonne,
    Comme au Temple d'honneur!

                                ----

[Illustration: Front.]




                           LE MAL DU PAYS

                                ----

Transportons-nous en esprit  Munich, ville d'Allemagne, et capitale de
la Bavire.

Dans une jolie villa situe sur les bords de la rivire Isar, vivait,
depuis cinq ans, un couple encore jeune dans lequel il tait facile de
reconnatre le frre et la soeur, tant leur ressemblance tait
frappante. Mais un observateur eut sans doute remarqu que certains
traits taient plus adoucis chez l'homme que chez la femme, bien que
celle-ci ft d'une beaut peu ordinaire.

Ce couple gardait  son service deux domestiques, lesquels ne semblaient
avoir qu'une seule ambition: plaire  leurs bons matres et leur donner
sans cesse des marques de respect et de dvouement.

L'harmonie et le bonheur devaient rgner sus les lambris de ce petit
palais entour d'un vaste jardin d'o montait, avec le chant des
oiseaux, l'haleine parfume des fleurs les plus rares.

C'tait du moins l'opinion de tous ceux qui visitaient ce coin enchant
de l'Isar et qui voyaient le frre et la soeur se promenant, bras
dessus, bras dessous--tel deux amants-- l'ombre des grands arbres.

Les gens du quartier les connaissaient sous le nom de Micali et ils les
croyaient italiens, car c'est la langue harmonieuse de Dante que
parlaient le frre et la soeur lorsqu'ils passaient dans les rues de
Munich. Cependant, au besoin, ils s'exprimaient assez bien en allemand.

Voil tout ce que le Munichois savaient au sujet de ces deux trangers
qui vivaient aussi retirs du monde que des ermites.

Un seul visiteur, deux ou trois fois la semaine, franchissait le seuil
de cette demeure. C'tait le rvrend Pre Schultz, cur de l'glise
Saint-Michel, un septuagnaire robuste et encore trs alerte. Ce bon
vieillard tait l'ami et le confident de ces trangers.

Bien que les occupations et les distractions de nos solitaires fussent
toujours  peu prs les mmes, ils les reprenaient chaque jour avec une
gale ardeur.

La matine tait consacre  la lecture ou  des travaux intellectuels.
Le frre se livrait  l'tude de la marine qu'il aimait passionnment,
et la soeur se familiarisait avec la musique, la langue et la
littrature allemandes.

Aprs le dner, entre une heure et trois heures, tandis que la soeur
allait visiter les pauvres auxquels elle s'intressait grandement, le
frre, vtu de la salopette, travaillait dans le jardin avec son
serviteur. Puis entre trois et six heures, il faisaient une promenade
sur l'eau.

Micali s'tait construit une lgre et lgante embarcation  voiles et
 aviron, qu'il conduisait lui-mme avec une habilet parfaite. Aussi
tait-il admir de tous les marins qui le rencontraient sur l'isar et
avaient surnomm sa barque la _Mouette_.

Le soir, quant le Pre Schultz ne venait pas, Micali et sa soeur jouaient
aux checs ou faisaient de la musique.

Alors, doit se dire le lecteur, ces deux personnes taient les tres les
plus heureux du monde. Oui, apparemment, mais les apparences sont
souvent trompeuses, et nous verrons bientt ce qui manquait au bonheur
de ce joli couple que tant de gens regardaient avec envie.

Un matin, Micali et sa soeur taient occups  leurs tudes respectives,
quand la servante vint leur annoncer qu'un tranger les demandait.

--Vous a-t-il dit son nom? s'informa Micali.

--Non, msieu, y m'aviont point dit son nom, mais c'est un Franais qui
aviont de grandes moustaches.

--Un Franais! dirent ensemble le frre et la soeur, en changeant un
regard o se lisait l'inquitude.

--Allons le voir! fit Micali.

En entrant dans le salon, la jeune femme ne put retenir ce cri:
Capitaine Bonin!

--Oui, chre madame DeBoismorel! dit le visiteur en s'avanant vers la
veuve, le sourire sur les lvres et les mains tendues.

Mais madame DeBoismorel (car c'est bien elle que nous retrouvons ici) se
recula comme  l'approche d'un serpent et demanda au capitaine:

--Que venez-vous faire ici?

--Comment, chre madame, pouvez-vous me poser cette question? Je suis
venu vous prsenter mes plus respectueux hommages et vous assurer que,
malgr la condamnation qui a t prononce contre vous, j'ai encore pour
votre gracieuse personne la mme affection que je vous ai dclare il y
a cinq ans... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis votre
dpart de Qubec! Pour vous revoir, j'ai abandonn une carrire que
j'avais honore, il me semble, en me battant comme un lion durant le
sige de Qubec. Oui, pour vous revoir, j'ai dsert l'arme, qui
n'avait pas su d'ailleurs reconnatre les sacrifices que j'avais faits
pour elle, et, aujourd'hui, de plus en plus indign, je maudis la
France...

--Taisez-vous, misrable! s'cria Paul Aubry, en se montrant  Bonin.
Vous avez eu la lchet de dserter l'arme et vous osez maudire notre
bien-aime patrie, la France!

--Oh! pardon... excusez! bgaya Bonin--Vous tes sans doute le
lieutenant Paul Aubry, le distingu frre de madame DeBoismorel? Que je
suis donc heureux de vous rencontrer! Mais, entendons-nous, lieutenant;
je croyais tre agrable  votre chre soeur en maudissant la France qui
l'a condamne  l'exil. Car,  vrai dire, je l'aime bien la France,
malgr ses erreurs... Oui, je l'aime, cette chre France pour laquelle
j'ai vers quelques gouttes de mon sang... Vous ignorez sans doute,
monsieur et madame, que dans les derniers jours de la bataille contre
l'amiral Phips, une balle anglaise m'effleura l'paule droite. Je dus me
rendre  l'hpital o les bons soins que je reus firent heureusement
disparatre les traces de ma blessure.

Le lieutenant Aubry rpondit  cette tirade chevele par un clat de
rire mprisant.

--Quoi! vous riez, lieutenant? C'est pourtant la vrit que je vous dis
l. Ah! vous n'auriez pas la cruaut de rire si vous saviez toute la
peine que je me suis donne, depuis cinq ans, pour retrouver votre
charmante soeur! N'ayant pu obtenir son adresse, j'ai parcouru
l'Allemagne en tous sens, et ce n'est que par un heureux hasard que j'ai
dcouvert votre retraite...

Puis, s'adressant  madame DeBoismorel, il dit avec des trmolos dans la
voix:

--Oh madame, vous que je retrouve enfin plus belle que jamais,
permettez-moi de dposer  vous pieds le sincre tribut de mon
admiration, de mon respect et d'un amour qui ne s'teindra qu'avec ma
vie.

Bien chre madame, voulez-vous tre ma femme?...

Aprs avoir exprim cette demande aussi inattendue que ridicule, Bonin
s'agenouilla et comme il et fait devant une madone.

--Allons, capitaine, relevez-vous! lui dit madame DeBoismorel. Un homme
ne doit s'agenouiller que devant Dieu! D'ailleurs, cessons, voulez-vous?
cette scne qui a dj dur trop longtemps, et raisonnons un peu.

Nous n'avons jamais maudit la France, mon frre et moi. Nous avons, il
est vrai, dans les premiers jours qui ont suivi notre condamnation,
prononc contre la France et mme contre Dieu des paroles amres--moi
plus que mon frre--, car je n'tais pas une dvote, vous le savez, et
je remplissais trs mal mes devoirs de catholique.

L'ambition et la soif des honneurs seules rglaient toutes mes actions.
Je croyais aussi  l'empire de cette beaut du visage que vous et tant
d'autres ne cessiez de vanter chez moi, et cette stupide croyance t la
cause de ma perte.

Ayant rv de devenir, grce au divorce, l'pouse du noble comte de
Frontenac, j'eus recours au mensonge et  la plus noire calomnie pour
briser les liens sacrs qui l'unissaient  la comtesse.

Il me fallait un complice, et j'osai demander  mon frre de me prter
son concours pour atteindre la fin que je me proposais. Mon frre me
conseilla de renoncer  ce projet qui lui paraissait aussi insens que
dloyal. Mais, au lieu de suivre les conseils que la raison, la foi, le
patriotisme et mme la prudence lui avaient inspir de me donner, je me
moquai de ce que j'appelais de sots scrupules, et je m'lanai dans une
voie o les obstacles me semblaient faciles  renverser.

Mais je m'aperus bientt que, seule, je ne pourrais jamais arriver 
mon but, et je priai et suppliai mon frre de m'aider. Il me refusa
encore son aide. Alors, dans un moment de colre et d'aberration, je lui
crivis pour le traiter de lche, de frre sans coeur, et que sais-je.

Bless sans doute dans son honneur, il ne daigna pas rpondre  ma
lettre.

J'aurais d comprendre mes torts et me rendre enfin aux sages conseils
qu'il m'avait donns.

La voix de la conscience me disait parfois que je suivais une route
dangereuse, mais l'ambition touffa dans mon me cette voix salutaire.

J'crivis encore  mon frre pour faire appel  son amour en faveur
d'une soeur qui le considrait comme son unique protecteur en ce monde;
je terminais en lui demandant d'crire une lettre, une toute petite
lettre au gouverneur pour lui dire--ce qui tait vrai--que la comtesse
de Frontenac tait choye  la cour de Louis XIV et qu'elle paraissait
se soucier fort peu de son mari.

Mon frre, par faiblesse, et par un reste d'affection pour moi, crivit
cette lettre.

C'tait le premier pas dans la voie o je voulais l'entraner et qui,
dans mon fol orgueil devait nous conduire aux suprmes honneurs!

Un peu plus tard sollicit encore avec toutes les instances possibles,
mon frre consentit  crire de nouveau au gouverneur, pendant que moi
j'adressais  la comtesse,  paris, les lettres les plus infamantes
contre son poux...

Vous savez le reste. Nous fmes condamns par un tribunal honorable, et
nous expions tous les deux en exil une peine que je devrais seule
expier.

Ceux qui nous connaissent ici sous le nom de Micali, comme tus ceux qui
nous voient passer dans les rues de Munich, nous prennent sans doute
pour des tre parfaitement heureux et dont le pass est aussi clair que
le cristal de l'eau, mais s'ils pouvaient entendre nos conversations
intimes te les mots de douleur et de regrets que le cauchemar nous
arrache la nuit, ils n'auraient pour nous que du mpris ou de la piti.

C'est Dieu, capitaine, qui nous a donn ce calme et cette force de
paratre heureux aux yeux du monde. Il nous les a donns parce que nous
sommes revenus sincrement  lui et que nous voulons dsormais le
servir. Il nous les a donns aussi, sans doute, parce que nous nous
proposons, quand aura sonn le dernier jour de notre exil, de retourner
en France pour consacrer  cette chre patrie notre coeur et notre vie.

On entend souvent dire ici que l'Allemagne est le pays par excellence de
la libert. C'est peut-tre le cas. Mais nous croyons, nous, qu'un vrai
Franais ne pourra jamais s'attacher  l'Allemagne, parce que les gots,
la mentalit et l'esprit d'un Franais sont bien suprieurs aux gots, 
la mentalit et  l'esprit d'un Allemand. Et quant on a eu, comme vous
et nous, le bonheur d'tre n et d'avoir grandi en France, il nous
semble qu'il est impossible de se sparer pour toujours de ce foyer o
fleurissent les arts les sciences, les vertus, le dsintressement et
l'hrosme!

Oh! ne m'en voulez pas, capitaine si je ne puis accepter et partager
l'amour que vous prouvez pour moi. Je n'en ai qu'un seul maintenant,
c'est l'amour de la patrie!

Rappelez-vous la belle devise Dieu et Patrie qui brillait  tous les
regards  Qubec, le 5 novembre 1690 au lendemain de la victoire de
Frontenac sur l'amiral Phips.

Eh! allez rejoindre notre invincible arme afin d'acqurir une nouvelle
part de la gloire que la France rserve  ceux qui combattent
vaillamment sous son drapeau!

--Madame, dit Bonin rageur, votre confession et votre langage de
religieuse mal froque ne font pas plus d'effet sur moi qu'une goutte de
pluie sur l'aile d'un canard!

Puisque vous repoussez ma demande, je ne retournerai jamais dans mon
pays. De plus, et c'est mon dernier mot, coutez-le bien: Je me moque de
votre Dieu, je dteste l'arme et, encore une fois, je maudis la
France...

--Sortez, canaille! s'cria Paul Aubry en saisissant Bonin par le bras.

Bonin, s'tant dfait de l'treinte de Paul Aubry, osa lui dire:

--Vous n'tes qu'un lieutenant _dgrad_ tandis que moi je garde encore
mon titre de capitaine!

Paul Aubry ouvrit la porte, empoigna l'insolent par les paules et lui
administra un matre coup de pied qui envoya le drle rouler dans la
poussire...

A travers les rideaux, Aubry et sa soeur virent Bonin se relever
pniblement et s'loigner en se frottant les reins...

Les deux exils, que les blasphmes du misrable avaient vivement
impressionns, ne purent reprendre ce matin-l leurs tudes si
brusquement interrompues.

--Franois! appela Aubry.

Et la bonne figure de ce fidle serviteur, que le lecteur connat,
apparut aussitt.

--Monsieur m'a appel?

--Oui, mon cher Franois; nous allons arracher les arbrisseaux qui nous
cachent un peu la vue de l'Isar.

--Trs bien! monsieur.

Et le matre et le serviteur se mirent  l'ouvrage.

                                   *
                                  * *

Le lecteur, nous en sommes sr, n'est nullement surpris de retrouver
Franois et Henriette, en Allemagne, au service de madame DeBoismorel.
Ces serviteurs, dont on connat le dvouement, eussent suivi leur bonne
matresse jusqu'au bout du monde, sans s'occuper de ses dmls avec le
gouverneur de la Nouvelle-France et la comtesse de Frontenac!

Aprs sa condamnation, madame DeBoismorel, qui tait trs riche (ayant
hrit  la mort de son mari une fortune de 400,000 francs) avait
transmis  son notaire, Claude Aubert, l'autorisation de vendre la belle
proprit qu'elle possdait  Qubec, de retirer les valeurs qu'elle
avait places en sret et de lui envoyer le tout  Munich. Le notaire
s'tait conform scrupuleusement  ses instructions.

Elle avait en mme temps crit  sa servante--qui tait une paysanne
bretonne--de venir la rejoindre en Allemagne.

Henriette s'tait embarque sur le premier navire en partance pour
accourir vers sa matresse.

Madame DeBoismorel et son frre taient alls demeurer  Munich sur
l'avis d'un ami de leur famille. Cet ami, qui avait sjourn quelque
temps en cette ville, informa la veuve qu'elle pourrait y acheter la
villa Vilhelm, situe sur les rives de l'Isar.

Elle en fit l'acquisition en arrivant  Munich.

Une semaine aprs la visite de Bonin, Paul Aubry allait sortir de sa
demeure, lorsqu'il se trouva face  face avec un monsieur galonn qui lui
demanda s'il tait M. Micali.

--Oui, monsieur.

--Puis-je avoir le plaisir de causer quelques instants avec vous?

--Sans doute, monsieur; veuillez entrer.

Aprs s'tre assis confortablement dans le fauteuil que Paul Aubry lui
avait dsign, le visiteur dit:

--Je suis monsieur Von Dosher, le bourgmestre de Munich.

--J'ai le grand honneur de vous connatre de rputation depuis
longtemps, dit Paul Aubry, en saluant respectueusement le personnage.

--Ah! vraiment?

--Oui, monsieur s'entends souvent vos administrs faire votre loge.

Le bourgmestre parut flatt des paroles de Paul Aubry, car il reprit
avec un bon sourire:

--Je pourrais me servir des mmes termes  votre adresse.

Etant oblig de connatre, autant que possible, les tranger qui
rsident en notre ville, et ayant le bonheur d'appartenir comme vous 
la religion catholique, j'ai demand des renseignements sur votre compte
 votre cur, le rvrend Pre Schultz, et voici ce qu'il m'a dit en
parlant de vous et de votre soeur:

Plt  Dieu que tous les trangers qui habitent l'Allemagne leur
ressemblassent!

--Je suis vraiment charm et confus de la bonne opinion que le rvrend
Pre Schultz a de nous, fit Paul Aubry.

--Maintenant, cher monsieur, voici le sujet qui m'amne ici. Je serai
franc avec vous. J'ai eu l'autre jour la visite d'un officier franais
qui m'a inform que vous et votre soeur portiez le nom de _Micali_ qui
n'est pas le vtre, et que votre nom vritable est _Aubry_. Il m'a dit
aussi que vous tes Franais et non Italien, bien qu'on ne vous entende
causer qu'en italien.

--Tout cela est vrai, monsieur le bourgmestre; mais je dois ajouter que
le nom de Micali est un peu et mme beaucoup le ntre, puisqu'il est le
nom de notre regrette mre, laquelle est ne  Naples et a habit
l'Italie jusqu' son mariage.

C'est aussi en mmoire de notre bonne mre que nous parlons souvent la
langue italienne.

--Ce sentiment vous honore grandement, reprit le bourgmestre, mais la
loi de notre pays, comme celle des autres pays, je suppose, veut que les
enfants portent le nom de leur pre, et j'ai le devoir de vous dire que
vous devrez,  l'avenir, rendre le nom de Aubry, et votre soeur celui de
DeBoismorel, qui tait m'a-t-on affirm, le nom de son dfunt mare.

--Trs bien, monsieur le bourgmestre.

--Il vous faudra, le plus tt possible, faire rectifier ces erreurs par
le greffier de notre cit, M. Von Zurich. Et pour vous viter des
ennuis, je vais vous donner quelques mots que vous prsenterez  M. le
greffier.

Puis le bourgmestre crivit trois ou quatre lignes qu'il remit  Paul
Aubry.

--Nous irons voir M. Von Zurich aujourd'hui mme, dit le pseudo-Micali,
en remerciant avec effusion l'aimable et obligeant bourgmestre.

En effet, dans le cours de la journe, les deux exils firent
rgulariser leur tat civil.

Bonin n'tait veng qu' demi, car il avait espr que sa dnonciation
amnerait l'arrestation de ceux qu'il considrait maintenant comme ses
pires ennemis.

                                   *
                                  * *

Depuis la visite du bourgmestre  la villa Vilhelm, plusieurs mois
s'taient couls sans apporter aucun changement dans la vie paisible
mais trs monotone que menaient Paul Aubry et sa soeur.

Le poids de l'exil pesait sur eux comme un manteau de plomb.

Paul Aubry, qui aimait de tout son coeur la marine et la France,
souffrait un vritable martyre en se voyant, dans la force de l'ge,
vou  l'inaction. Mais il lui rpugnait d'aborder ce sujet douloureux
devant sa soeur que, elle, se reprochait amrement d'avoir bris la
carrire de son frre.

Il prfrait confier ses chagrins au bon pre Schultz ou, mieux encore,
les supporter en silence.

Sans tre un favori de Muses, Paul Aubry aimait parfois  exprimer en
vers ses tristes penss. Mais c'est  l'insu de sa soeur qu'il cultivait
la posie.

Un jour, en ouvrant un volume qu'elle voulait lire, madame DeBoismorel y
trouva un feuillet sur lequel son frre avait crit trois strophes sous
ce titre: France!

Comme elle tait une excellente musicienne, elle composa un air sur les
paroles qu'elle venait de trouver.

Le mme soir, ayant t invite par son frre  faire de la musique,
elle lui dit:

--coute ce chant nouveau:

FRANCE!

    France! il n'est pas de pays en ce monde
    Qu'on puisse aimer autant que nous t'aimons!
    Un seul jour loin de ta terre fconde
    Parait un sicle  nous qui te pleurons!

    Oh! que l'exil dont nous portons la chane
    Depuis six ans, est un supplice affreux...
    Mon Dieu! mettez un terme  notre peine
    En nous ouvrant le pays des aeux!

    Courage, enfants, vous reverrez la France.
    Nous dit un soir notre bon vieux pasteur.
    Ce mot d'espoir calme notre souffrance
    Et verse en nous un rayon de bonheur!

Madame DeBoismorel dit  son frre, en l'embrassant:

--Me pardonnes-tu, chri, d'avoir mis ta posie en musique sans ta
permission?

--Oui, je te pardonne, parce que la richesse de la musique fait oublier
la pauvret des vers.

--Flatteur et modeste, va!

--Dis donc, reprit-elle as-tu remarqu que notre bon vieux pasteur
n'est pas venu ici depuis deux semaines; serait-il malade?

--Non, il est absent de Munich pour quelque temps, m'a dit l'autre jour
son vicaire.

[Illustration: Dco.]



[Illustration: Front.]




                             UNE SURPRISE

                                  ---

--Bonjour, mes amis! dit le Pre Schultz, en rejoignant Paul Aubry et sa
soeur que se promenaient dans le jardin.

--Oh! bonjour, rvrend Pre! s'exclamrent ensemble les promeneurs.
Comment vous portez-vous?

--Mais  merveille, mes amis! comme  l'ge de cinquante ans!

--Tant mieux! fit madame DeBoismorel; nous vous avions cru malade, mais
on nous a appris que vous tiez absent de Munich.

--Oui, j'ai fait un petit voyage dont je suis trs satisfait.

Et la bonne figure du Pre exprimait en effet le plus vif contentement.

Pendant qu'il s'entretenaient familirement, le facteur vint remettre 
Paul Aubry deux larges plis, l'un  son adresse, et l'autre  l'adresse
de sa soeur.

Deux lettres  la fois constituaient un vnement pour eux qui
n'entretenaient plus de correspondance. Aussi est-ce en tremblant qu'ils
reurent les lettres.

Le pre Schultz, voyant leur motion, s'excusa de ne pouvoir rester plus
longtemps en leur aimable compagnie, et il s'loigna en souriant d'une
faon mystrieuse.

Les lettres taient de la mme criture et portaient le timbre de Paris.

--De qui donc peut-elle venir! se demandant tout haut madame DeBoismorel
en examinant curieusement l'enveloppe qu'elle hsitait  ouvrir.

--De Madame la comtesse de Frontenac! s'crie son frre qui avait dj
ouvert et lu sa lettre.

--La comtesse de Frontenac! rpondit comme un cho madame DeBoismorel...

Oui, ces lettres venaient bien de la comtesse de Frontenac et elles
taient rdiges  peu prs dans les mmes termes.

Voyons ce que la Divine crivait  Paul Aubry:

Paris, 27 avril 1696.

Mon cher lieutenant,

Je suis heureuse de vous informer qu' la sollicitation pressante du
Rvrend Pre Schultz, cur de l'glise Saint-Michel,  Munich, o vous
et votre soeur rsidez depuis six ans, j'ai demand votre grce  notre
illustre roi, et que Sa Majest me l'a accorde sans aucune rserve.

Munie de cette haute autorisation, j'ai fait les dmarches requises
auprs du tribunal qui avait prononc l'arrt contre vous et madame
DeBoismorel, et j'ai eu le bonheur de faire rescinder la sentence qui
vous condamnait tous les deux  douze ans d'exil, en dehors de la France
et du Canada.

Donc,  dater de ce jour, vous tes libre, et vous pourrez, si vous le
dsirez, reprendre votre service dans la marine.

Je vous communiquerai toutes les pices officielles qu'on a bien voulu
me remettre relativement  votre mise ne libert.

Avant de venir me voir, le Rvrend Pre Schultz avait crit  Monsieur
le comte de Frontenac pour implorer son pardon en votre faveur.

La rponse du Gouverneur du Canada ne se fit pas attendre.

La voici: Je pardonne de grand coeur  ces malheureux compatriotes,
parce que je crois comme vous  leurs regrets sincres. Ils ont dj
rpar leurs fautes par une conduite que je ne puis m'empcher
d'admirer.

Puissent-ils dsormais faire honneur aux beaux noms qu'ils portent et
servir fidlement le roi et la France!

Inutile d'ajouter que moi aussi, je vous pardonne volontiers tout le
tort que vous avez voulu me causer.

Agrez, avec mes meilleurs souhaits, l'assurance de mon humble
protection quand vous serez de retour dans notre cher pays.

ANNE DE LA GRANGE,

Comtesse de Frontenac.

Je renonce  dcrire ce que ressentaient en ce moment Aubry et sa soeur.
Ils riaient, pleuraient, se flicitaient, s'embrassaient ou faisaient
des pas mesurs dans les alles en s'accompagnant de la voix. Cette
nouvelle inattendue les avait jets dans un vrai dlire!

--Franois! cria Henriette, je croyons que msieu et mdame tiont
mlades... Allons vor dans le jardin.

Franois comprit du premier coup d'oeil la cause de cette exaltation, et
il se mit  applaudir de ses larges mains.

Henriette, elle, que finit par comprendre  son tour, dit, en pleurant
de joie:

--C'tiont le plus biau jour de m vie!

.............................................


Deux semaines plus tard, aprs avoir vendu la villa Vilhelm, accompli
plusieurs actes de charit, et remerci chaleureusement le Rvrend Pre
Schultz, leur vritable sauveur, le lieutenant Aubry et sa soeur
reprenaient, l'me en fte, le chemin du pays natal.

Leur premire visite, en arrivant  Paris, fut pour Madame la comtesse
de Frontenac, qui rsidait  _l'Arsenal_, o le duc Du Lude, grand
matre de l'artillerie, lui avait donn une hospitalit viagre.

La comtesse les accueillit de la manire la plus cordiale et leur remit
les prcieux documents qui les rhabilitaient dans tous leurs droits.

Aubry et sa soeur surent trouver les mots justes en exprimant leur
gratitude  cette noble femme qu'il se reprochaient encore d'avoir si
sottement calomnie.

--N'en parlons plus, voulez-vous? fit la comtesse avec son fin sourire.

Comme les visiteurs allaient se retirer, la comtesse demanda  Paul
Aubry s'il avait l'intention de rentrer dans la marine.

--Oh! oui, madame la comtesse! rpondit-il. Mon plus grand dsir est de
servir la France, et, s'il le faut, de mourir our elle!

--Trs bien, trs bien! mon cher lieutenant.

Puis, se tournant vers madame DeBoismorel, elle, interrogea:

--Et vous, madame?

--Moi, madame la comtesse, je veux continuer toute ma vie  rparer mes
torts en employant ma fortune au soulagement des pauvres...

La comtesse, trs mue, baisa au front la jolie repentante, et elle
serra la main de Paul Aubry, qui tait fier et heureux de s'entendre
appeler, pour la premire fois depuis six ans _mon cher lieutenant_.

[Illustration: Front.]




                              PILOGUE

                                ---

Bien des vnements se sont passs dans le cours rapide des trois
dernires annes.

Le gouverneur Frontenac est mort (28 novembre 1698) dans les sentiments
d'un bon chrtien, et aprs avoir reu tous les secours de la religion.
Sa mort causa des regrets profonds et universels.

Madame DeBoismorel et son frre ressentirent de la tristesse en
apprenant cette nouvelle. Et convaincus que la prire est la plus haute
expression des regrets, ils prirent et firent clbrer plusieurs messes
 l'intention du dfunt, qui avait t un gouverneur aussi respect que
redout, un grand guerrier, un administrateur habile, un bienfaiteur
public.

Mais, comme dit le proverbe, les jours se suivent et ne se ressemblent
pas. Et de mme u'aprs la pluie vient le beau temps, de mme aprs la
tristesse vient la joie.

Le lieutenant Paul Aubry est au comble des ses voeux; il a obtenu dans
la marine une trs belle promotion. Il l'a bien mrite, car c'est un
officier valeureux et qui a le coeur plein de ses devoirs. Le lieutenant
aime ses hommes et il est chri d'eux.

Madame DeBoismorel est contente de son sort. Elle a ralis un dsir
qu'elle caressait depuis longtemps, celui de fonder un hospice dans un
des quartiers les plus pauvres de Paris.

Le roi,  la demande de la comtesse de Frontenac, a contribu trs
libralement  l'tablissement de cette maison qui abrite dj plusieurs
vieillards.

Notre hrone, sans avoir l'habit religieux, assiste les bonnes soeurs
dans tous leurs travaux.

Sous le modeste vtement qu'elle porte, on reconnatrait difficilement
la coquette qui fut nagure l'idole de la socit aristocratique de la
Nouvelle-France.

Cependant elle est toujours belle, mais d'une beaut qui la rend plus
aimable aux yeux de tous, parce que cette beaut est le reflet d'une me
pure au creuset des preuves.

                                   *
                                  * *

Franois et Henriette--demandera peut-tre le lecteur--que sont-ils
devenus?

Ils ont voulu suivre  l'Hospice Saint-Michel leur bonne matresse, mais
celle-ci leur a dit:

--Non, non! mes amis! Votre place n'est pas l; elle est dans votre
petite patrie, la Bretagne.

--Mais, madame, qu'irons-nous faire en Bretagne? osa interroger
Franois.

--Tenez, mes amis, allons droit au but. Je vous cannais assez pour
savoir que vous prouvez l'un pour l'autre ce noble sentiment que Dieu a
mis dans nos coeurs et qui s'appelle l'amour. Or quand on s'aime, on se
marie!

--J'y ai dj pens, dit Franois en rougissant.

--Et mo itou, roucoula Henriette...

--Alors, c'est une chose convenue, n'est-ce pas? Je mettrai vingt mille
francs dans la corbeille de mariage.

Avec cette somme et les conomies que vous avez faites, vous pourrez
acheter une jolie ferme dans les environs de Saint-Brieuc. Et voil!...

Un mois plus tard, l'aumnier de l'Hospice Saint-Michel bnit l'union de
Franois Hol, g de 36 ans, et de Henriette Guerech, ge  peine de
28 ans.

Nous ajouterons que les nouveaux poux filent maintenant le parfait
amour _ la mode de Bretagne_.

Puissent-ils vivre heureux et... avoir plusieurs enfants qui leur
ressemblent!

[Illustration: Dco.]


[Illustration: Front.]




APPENDICE



[Illustration: Armes de Frontenac.]

ARMES DES FRONTENACS

_D'azur,  trois pattes de grifon d'or._


                               ---

                        PORTRAIT DE FRONTENAC

La photographie du portrait de Frontenac que nous publions dans cette
nouvelle a t prise par la Cie J.-E. Livernois. Elle est une
reproduction fidle de la statue de l'illustre gouverneur qui figure dans
une des niches de notre Palais lgislatif.

Cette photographie nous a t gracieusement prte par l'minent
archiviste provincial, M. Pierre-Georges Roy, et elle fait partie de sa
riche collection des portraits de nos homme clbres.

[Illustration: Dco.]


[Illustration: Front.]




                      GNALOGIE DES BUADES[3]

                                 ---

Les Buades sortaient d'une maison illustre en Guenne. Lorsque le roi de
Navarre, pre du Barnais, devint gouverneur de cette province, les
Buades s'attachrent  son service. Le clbre protestant, Agrippa
d'Aubign, mentionne souvent dans ses _Mmorise_ un Frontenac, _cuyer_
(aide-de-camp), comme lui, auprs des Barnais dans les annes qui
suivirent 1573. Ce Frontenac tait Antoine de Buade.

[Note 3: Cf: Michel de Marolles: Mmoires, tome II, dition d'Amsterdam,
1755.]

Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron du Palluau, tait
conseiller d'tat, capitaine des chteaux de St-Germain-en-Laye, et
premier matre d'htel du Roi.

Il tait fils de Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac en Agenois, et
d'Anne Carbonnier ou de Carbonire. Il pousa Anne de Roque-Secondat, de
laquelle il eut, entre autres enfants: Roger de Buade, abb d'Obazine;
Henri de Buade, comte de Palluau et de Frontenac qui, d'Anne
Phlippeaux, fille de _Raymond_ Phlippeaux, seigneur d'Herbaud,
trsorier de l'pargne, puis secrtaire d'tat et de Claude Gobelin,
laissa _Louis de Buade_, comte de Frontenac qui suit: Anne de Buade,
femme de Franois d'Espinay, marquis de Saint-Luc, chevalier de l'Ordre
du Saint-Esprit, lieutenant-gnral au gouvernement de Guenne, et
Henrye de Buade[4] femme de Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort,
doyen des matres des requtes de l'htel du Roi, l'un des Quarante de
l'Acadmie franaise, morte le 26 octobre 1676.

[Note 4: Henrye, vieille orthographe fminine du mot Henry: nous
crivons aujourd'hui: Henriette.]

Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau, fut nomm gouverneur
de la Nouvelle-France, ou du Canada, en 1672, et une seconde fois en
1689 et mourut  Qubec le 28 novembre 1698, en sa 78ime anne. Il
avait pous Anne de la Grange-Trianon, fille de Charles de la Grange,
seigneur de Trianon, matre des comptes  Paris, et de Franoise
Chouque, sa troisime femme, morte (Madame de Frontenac)  paris, le 30
janvier 1707[5]. Il en eut Franois de Buade de Frontenac, tu 
l'Estrunvic, en Allemagne, servant le Roi dans ses armes.[6]

[Note 5: Cf: Dictionnaire de Biographie et d'Histoire, pp. 622 et
623. (Note de l'auteur: Madame de Frontenac,  sa mort, tait ge de 75
ans environ).]

[Note 6: Cf: Histoire Gnrale et Chronologique de la Maison Royale de
France, etc. par le P. Anselme.]

----


[Illustration: Front.]




                        LE COEUR DE FRONTENAC

                                 ---

                  (LA LGENDE DU COFFRET D'ARGENT)

La mort du comte de Frontenac fut, pour ses ennemis, l'occasion et le
sujet d'une anecdote scandaleuse dont les auteurs masqus, ils le sont
encore dans notre histoire, se promettaient grand succs. Ce potin-l,
un chef-d'oeuvre de haine et de perfidie, devait srement tuer, et 
brve chance, la bonne renomme de madame de Frontenac, la perdre sans
retour dans l'estime de ses contemporains en attendant que l'histoire
confirmt, sans recours d'appel, le verdict infamant prononc en
premire instance par le Jury, toujours incomptent, de l'opinion
publique.

Par bonheur pour la mmoire de la _Divine_, l'Histoire, sigeant en
permanence, n'a point adopt la procdure des Cours de Justice. Les
enqutes ouvertes devant son tribunal n'y sont jamais closes; les
tmoins nouveaux toujours entendus, les nouvelles preuves toujours
admises, si tard qu'on les prsente et  quelqu'tape que l'on en soit
rendu dans l'instruction de la cause. Ce qui me permet de plaider ice en
cassation du jugement rendu.

_On avait donc entendu dire_ qu'a la mort de Monsieur de Frontenac, son
coeur, enferm dans une bote de plomb--d'autre prtendent coffret
d'argent--avait t envoy  la comtesse sa femme qui l'avait
orgueilleusement refus, disant: _qu'elle ne voulait point d'un coeur
mort qui, vivant, ne lui avait point appartenu!_

Et cette calomnie, faisant boule de neige, se grossissait, comme 
plaisir, de dtails indits autant que persuasifs. Ainsi, le racontar
nommait avec un bel aplomb le rvrend Pre rcollet dont la mission
charitable avait si piteusement chou auprs de l'inexorable _Divine_
et qui, plus honteux qu'un renard qu'une poule aurait pris, _s'en tait
revenu placer le coeur rpudi de Frontenac sur son cercueil_ o tous
deux dormirent ensemble prs de cent ans (1699-1796), comme la _Belle au
Bois_ des contes de Perrault. Puis tait advenu l'incendie du couvent de
Rcollets: alors cercueil et coffret s'en taient alls, toujours de
compagnie, continuer leur somme  la cathdrale de Qubec, _primo loco_
sous la chapelle de Notre-Dame-de-Piti, et, _secondo loco_, sous le
parvis du sanctuaire de la chapelle Sainte-Anne, dans la mme glise,
etc., etc. Toutes et chacune des dites prgrinations constates par
moult bons tmoins.

Or, cette malice posthume n'a pas t _conserve_ mais _invente_ par
la tradition. Cette tradition, rien moins qu'historique, n'est pas
d'origine franaise, mais canadienne, qubcoise seulement. Imagine de
ce ct-ci de l'Atlantique, cette anecdote malveillante n'est rapporte
par aucun des chroniqueurs et des historiographes franais du 17ime ou
18ime sicle. Rendons hommage, je ne dirai pas  la sagacit, mais au
simple bon sens de ces crivains: aucun d'eux ne fit  cet odieux potin
l'honneur de le prendre au srieux, de le considrer comme un commrage
vraisemblable.

Seuls, quelques auteurs canadiens-franais osrent lui donner asile
dans leurs ouvrages au risque d'en compromettre l'autorit auprs des
gens srieux[7]. Sans constater, au pralable, si cette anecdote tait
fille lgitime de l'Histoire, ou enfant naturelle de la Fable, ils la
publirent dans leurs livres. Puis les journaux, les revues, s'en
emparrent et la vulgarisrent  leur tour dans l'esprit des foules.
Mais un roman qui, plus que toutes les oeuvres littraires et
historiques de ces auteurs runies, rpandit cette anecdote au quatre
coins de la province de Qubec, est indniablement le _Franois de
Bienville_ de M. Joseph Marmette, publi en 1870.

[Note 7: Il convient de remarque aussi que nos grands auteurs, les trois
historiens canadiens-franais Garneau, Ferland, Laverdire, l'ignorent
absolument.]

Voici, en effet, ce que nous lisons, en note, au pied de la page 270 de
la premire dition:

Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterr dans
l'glise des Rcollets[8]. Lors de l'incendie de cette glise, le six
septembre 1796, on releva les corps qui y avaient t inhums. Ceux des
personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent
inhum dans la cathdrale, et, dit-on sous la chapelle de
Notre-Dame-de-Piti. Les cercueils en plomb qui, parat-il, taient
placs sur des barres de fer dans l'glise des Rcollets, avaient t en
partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de. Frontenac une
petite bote en plomb qui contenait le coeur de l'ancien gouverneur.
D'aprs une tradition, conserve par le Frre Louis, rcollet, le coeur
du comte de Frontenac fut envoy, aprs sa mort,  sa veuve. Mais
l'altire comtesse ne voulut pas le recevoir, disant: qu'elle ne voulait
pas d'un coeur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La bote
qui le renfermait fut renvoye au Canada et replace dans le cercueil du
comte o on la retrouva aprs l'incendie.

[Note 8: Une clause du testament de Frontenac ordonnait expressment
qu'il fut enterr dans l'glise des Rcollets. Le gouverneur avait
toujours t leur syndic apostolique au Canada. Les Rcollets ont joui
de la faveur constante des Frontenacs, etc., etc.]

M. Marmette ajoutait: Ces prcieux dtails me sont fournis par mon
ami, aussi bienveillant qu'clair, M. l'abb H.-R. Casgrain.

L'anne suivante, 1871, Mgr Tan publiait le premier tome de son fameux
_Dictionnaire Gnalogique_. La lgende raconte  M. Joseph Marmette
par son ami l'abb Raymond Casgrain s'y trouvait reproduite. En
l'acceptant dans son livre, l'auteur lui donnait, _ipso facto_, non
seulement une prsomption, mais un caractre d'authenticit aussi
srieux qu'indniable.

Il parat, d'aprs le Major Lafleur et M. de Gasp (auteur des _Anciens
Canadiens_), lequel fut tmoin oculaire de l'incendie de l'glise des
Rcollets, que les cercueils de plomb qui se trouvaient sous les votes
de l'glise, placs sur des tablettes en fer, taient en partie fondus.
La petite bote de plomb contenant le coeur de M. de Frontenac, se
trouvait dit-on, sur son cercueil.

M. Thompson (James Thompson), ami de M. de Gasp, avait vu, _parat-il_,
inhumer les ossements des anciens gouverneurs dans la chapelle de
Notre-Dame-de-Piti, prs de la muraille, ct de l'vangile.

Ce qui frappe,  premire lecture, dans cette page, ce n'est pas le
caractre vague, flottant du rcit, mais l'hsitation du narrateur. Il
manque videmment de conviction, et je l'en flicite. _A ce sujet la
tradition rapportait, d'aprs le Frre Luis, etc.; il parat, d'aprs M.
le major Lafleur, et de M. de Gasp_; la petite bote de plomb se
trouvait, _dit-on_, sur son cercueil, etc.;--M. Thompson avait vu,
_parat-il_, etc., etc. Comme il hsite, comme il craint, et certes
avec raison, d'tre trop affirmatif! Comme il lui rpugne de laisser
imprimer dans son _Dictionnaire Gnalogique_ ce racontar, diffamatoire
au premier cher; son flair d'historien ne le trompe pas: cette anecdote
sent mauvais, elle fleure la calomnie  cent pas; de suite, sa
conscience d'honnte homme en prouve le pressentiment et la rpugnance.

Par bonheur, ce potin empoisonn renferme son propre antidote. Pour peu
que l'on observe et lise attentivement, on le trouve  la page mme de
l'ouvrage cit. Il suffit, en effet, de comparer les tmoignages de Mgr
Plessis et de M. de Gasp: tout cet chafaudage d'inexactitude, si
laborieusement difi, s'croule  plat comme un chteau de cartes.

Mais entrons plus avant dans la minutie des dtails. La calomnie est un
bacille qui requiert, plus que tout autre microbe dangereux, un examen
microscopique.

                                   *
                                  * *

Disons d'abord un mot de la personnalit des tmoins, avant de peser la
valeur de leurs dpositions.

Barthlemy Simon dit Lafleur--le futur major Lafleur--naquit  Qubec le
23 aot 1794. Consquemment il avait deux ans  peine le 6 septembre
1796, date de l'incendie du couvent des Rcollets. Impossible donc de le
considrer comme un _tmoin oculaire_ que se rappelle avoir vu la
fameuse bote de plomb dpose sur le cercueil de Frontenac.[9]

[Note 9: Barthlemy Simon dit Lafleur mourut officier du Bureau de la
trinit,  Qubec, le 10 aot 1974,  l'ge de 80 ans.]

M. de Gasp, l'aimable auteur des _Anciens Canadiens_, Philippe-Aubert
de Gasp, avait dix ans en 1796. Lui-mme nous l'apprend dans ses
_Mmoires_ (p. 56): J'ai toujours aim les Rcollets: _J'avais dix
ans_, le six septembre de l'anne 1796, lorsque leur communaut fut
dissoute aprs l'incendie de leur couvent et de leur glise.

Doit-on rcuser son tmoignage  cause de son ge Mais des enfants,
plus jeunes que lui encore, ont t entendus devant nos tribunaux
criminels. Que dit-il donc, et qu'a-t-il vu?

Les cercueils de plomb (_des anciens religieux et des quatre
gouverneurs_) qui se trouvaient dans les votes de l'glise, placs sur
des tablettes en fer, taient en partie fondus. La petite bote de plomb
contenant le coeur de M. de Frontenac se trouvait, _dit-on_, sur son
cercueil.

coutez maintenant l'abb Joseph-Octave Plessis, cur de Qubec, lisant
au prne du 17ime dimanche aprs la Pentecte (11 septembre 1796),
l'annonce suivante:

Dans la masure des RR. PP. Rcollets, on a trouv les ossements runis
d'un certain nombre d'anciens religieux, et mme quelques cendres des
anciens gouverneurs du pays qui y avaient t enterrs. On amis tous ces
prcieux restes dans un cercueil pour tre transports et inhums dans
la cathdrale. Cette translation se fera immdiatement aprs la
grand'messe de ce jour et vous tes pris d'y assister.

                                   *
                                  * *

Non seulement les cercueils de plomb taient en partie fondus, mais ils
l'taient si compltement que l'on ne retrouva plus, dans les ruines de
l'glise des rcollets que _les ossements runis_, c'est--dire
confondus, mls ensemble, d'un certain nombre de religieux et _quelques
cendres_ des anciens gouverneurs du pays. Les quelques centres des
cadavres des quatre gouverneurs se rduisent  si peu de chose qu'elles
tiennent  l'aise dans un seul cercueil avec les ossements retrouvs de
tous les rcollets rensevelis sous les votes de l'glise! Que devient
alors la petite bote de plomb place sur le cercueil de M. de Frontenac
et si bien remarque, _aprs l'incendie_, par Messieurs Lafleur et de
Gasp? Tout commentaire est inutile, n'est-ce pas? et le ridicule de
cette fable s'impose.

Le tmoignage de Mgr Plessis--un tmoin oculaire d'une irrcusable
autorit--dispose du mme coup et de la version Casgrain et de la version
Tanguay. On a remarqu, sans doute, dans la premire une lgre variante
avec la seconde. Tanguay rapporte que la petite bote tait _sur_ le
cercueil et Casgrain _dans_ le cercueil de M. de Frontenac. Il importe
peu que le coffret de plomb ou d'argent fut _dessus_ ou _dessous_ le
couvercle du cercueil, quant le cercueil lui-mme--il tait en
plomb--est fondu, non pas en partie, mais entirement, dans le brasier
qu'avait allum l'incendie. Rappelons-nous qu'un seul cercueil suffit 
la translation des _ossements runis_ d'un certain nombre d'anciens
religieux et des _quelques cendres_ des anciens gouverneurs du pays, 
la cathdrale de Notre-Dame de Qubec. Ce cercueil  plusieurs
locataires, fut dpos sous la chapelle de Notre-Dame-de-Piti, prs de
la muraille, ct de l'vangile, o il demeura jusqu'en 1828. Cette
anne-la, tous les cadavres inhums dans cette chapelle furent relevs,
les ossements placs dans une bote et transports sous le sanctuaire de
la chapelle Saint-Anne, prs de la muraille, ct de l'vangile, o ils
reposrent jusqu'en 1877, anne o des travaux d'excavation
considrables ncessitrent un troisime dmnagement de ces malheureux
crnes et tibias qui commencrent  penser que le repos ternel n'tait
qu'une farce. Or, le mystrieux coffret d'argent, ou de plomb, ne fut
pas plus retrouv, en 1877, par M. l'abb Georges Ct, qul ne fut
promen, en 1828, par le bedeau-fossoyeur Raphal Martin, ou vu, en 1796
par le petit Philippe Aubert de Gasp pour cette unique raison qu'il
tait en France,  Paris,  Saint-Nicolas-des-Champs, dans la chapelle
des Messieurs de Montmort, depuis 1698.

                                   *
                                  * *

Ici devrait s'arrter ma dmonstration, comme on dit en gomtrie car
elle est concluante _prima facie_. Par malheur, le _Dictionnaire
Gnalogique_ n'est pas le seul ouvrage qui ait bruit ce commrage.
Deux autres livres du mme auteur, _A travers les registres_ et le
_Rpertoire gnral du Clerg canadien_, le reproduisent, avec de
nouvelles... affirmations  l'appui. Que valent-elles comme preuves?
Nous allons prcisment le constater.

En 1886, Mgr Tanguay publiait un recueil de notes historiques
intitul; _A travers les registres_. Or, nous lisons aux pages 226 et
227 de cet ouvrage: Les ossements des anciens gouverneurs, d'abord
transfrs des ruines de l'glise des Rcollets  la chapelle de
Notre-Dame-de-Piti dans la cathdrale de Qubec, furent, quelques
annes plus tard, dposs dans les votes de la chapelle Sainte-Anne,
dans le bas-Choeur, du ct de l'vangile, _o ils sont encore, ainsi
que le coeur de M. de Frontenac._

Voil qui est bien clair et absolument certain, n'est-ce pas?
Rappelons-nous que ceci a t publi en 1886. Or, en 1877, neuf annes
consquemment avant cette date, avaient lieu, sous la surveillance
intelligente et claire de M. l'abb Georges Ct, cur actuel de la
paroisse Ste-Croix, dans le diocse de Qubec, des travaux d'excavations
des plus considrables  la basilique de Notre-Dame de Qubec. Or, c'est
prcisment ce coin de terre mentionn qui a t fouill de font en
comble, et l'un des premiers. Rien n'y a t dcouvert en 1877, comment
voudriez-vous que le coeur de Frontenac y ft encore ne 1886? [10]

[Note 10: La belle tude archologique de M. l'abb Georges Ct sur les
travaux d'excavation excuts en 1877  la basilique de Qubec fut
publie dans l'_Abeille_ du 5 dcembre, anne 1878.]

Qu'un faux portrait coure la rue, l'vnement en est fcheux pour les
bibliophiles et les antiquaires, mais qu'une calomnie, savamment
labore, coure l'histoire et s'y accrdite, le malheur en est
irrparable pour le personnage auquel elle s'attaque. Calculez le temps
et l'effort, souvent inutile, apports  l'atteindre d'abord, puis  la
dtruire. Un vieux proverbe anglais un des plus typiques que je
connaisse, ne dit-il pas: _A lie will travel seven leagues while truth
is getting on its boots_? Si la justice lgale a ses boiteries--_festinat
claudo pede_--la vrit historique a ses rhumatismes. La pauvre
souffreteuse marche  cloche-pied et sa bquille est d'une lenteur
dsesprante.

Peu importe cependant que la rhabilitation historique de Madame de
Frontenac soit prompte ou tardive: elle est assure et cela doit
suffire.

                                   *
                                  * *

Rsumons en quelques lignes tout ce fastidieux dbat, ncessaire
cependant  rtablir la vrit historique sur un petit fait,
affreusement dfigur par la maligne envie, dirait Bossuet.

Frontenac demanda, par son testament, que son coeur ft plac dans
une boite d'argent et dpos dans la chapelle que Messieurs de
Montmort possdaient dans l'glise de Saint-Nicolas-des-Champs, 
Paris. [11] Dj, Madame Henri-Louis Habert de Montfort,
Henriette-Marie de Buade, troisime soeur de Frontenac, et Roger de
Buade, abb d'Obazine, son oncle, y taient inhums. Frontenac croyait
donc--et ce fut avec raison--rencontrer les dsirs de sa femme en
exprimant ce voeu suprme que le suprieur des Rcollets  Qubec, le
Pre Joseph Denis de la Ronde, se chargea d'excuter. Il passa en
France l'anne mme (1698) du dcs du gouverneur et dposa le coffret
d'argent  Saint-Nicolas-des-Champs,  Paris, suivant l'ordre formel
du grand homme qui continuait d'tre dans la mort ce qu'il avait t
dans la vie: le bienfaiteur insigne des Rcollets au Canada. [12]

[Note 11: _Un de ses prdcesseurs, le Chevalier Augustin de Saffray,
seigneur de Mzy, septime gouverneur de la Nouvelle-France, avait aussi
ordonn que son coeur repost en France._]

[Note 12: Voir l'tude de feu Ernest Myrand, dans Frontenac et ses
amis, page 143.]

[Illustration: Dco.]




[Illustration: Comtesse de Frontenac.]

[Illustration: Front.]




                      PORTRAIT DE MADAME DE
                            FRONTENAC

                               ---

La photogravure du portrait de Madame de Frontenac, publie ici, a t
excute sur une photographie du tableau de Versailles prpare aux
ateliers de M.P. Sauvanaud, photographe d'art, 45, rue Jacob, Paris.

Terminons par cette note de M. Charles de Courcy:

Ne posons pas en juges trop svres de la comtesse de Frontenac. Sans
doute son devoir aurait t d'accompagner le comte au Canada et de
donner l'exemple aux nobles dames qui y fondaient la colonie sur les
bases si solides de la vertu et de la charit. Mais, doue de tant
d'attraits et de sductions, dans un sicle o les faiblesses trouvaient
tant d'excuses aux yeux du monde, il lui faut savoir gr d'avoir
conserv une rputation intacte et une considration gnrale dans tout
le cours d'une existence longue et honore.

[Illustration: Dco.]


[Illustration: Front.]




                     TESTAMENT DE FRONTENAC [13]

                                ---

[Note 13: Cf. Greffe de Frs. Genaple de Belfond, Archives
Judiciaires de Qubec.]


Pardevant les not. gardenotes du Roy, en sa ville et Prvt de Qubec,
soussign fut prsent haut et puissant Seigneur Messire Louis de Buade,
comte de Palluau et de Frontenac, Conseiller du Roy en ses Conseils,
Chevalier de l'ordre de St-Louis, Gouverneur, Lieutenant Gnral pour Sa
majest en tout ce pays de la France septentrionale, Syndic Apostolique,
Pre et protecteur spirituel de l'ordre des trs Rds. P. Rcollets en
cedit pays, gisant grivement malade en son fauteuil dans sa chambre au
Chteau de cette ville, mais cependant sain d'esprit, mmoire et
entendement ainsy qu'est apparu aux dits notaires; lequel Seigneur a dit
que le grief mal quy le travaille ne luy permettant pas de songer 
l'tat de ses affaires et biens temporels, pour en disposer prsentement
comme il voudrait le pouvoir faire: qu'au moins, ayant toujours e
singulire intention et dvotion d'tre inhum et enterr en l'glise
des Pres Rcollets de cette ville, il veut en ce chef faire, par ces
prsentes, son testament et ordonnance de dernire volont, pour viter
les obstacles et contradictions quy pourroient y tre apports, sans
cela, s'yl arrive qu'yl plaise  Dieu le retirer de cette vye mortelle
par cette maladye, sans avoir le temps de faire plus ample Testament.
Pourquoy dclare le dit Seigneur qu'yl ordonne, veut et entend, en ce
cas mme prye et requiert que son corps soit, aprs son dcs, port,
inhum et enterr dans la dite glise des Rvds. Pres Rcollets de
cette ville en la manire et avec les simples crmonyes que les d.
Pres jugeront  propos luy tre convenables en sa dite qualit de
Syndic apostolique, Pre et protecteur spirituel de leur ordre en ce dit
pays. Souhaitant et dsirant que sa dvotion et pit soit satisfaits 
cet gard, sans empchement ny obstacle de quelque part que ce soit,
telle tant sa dernire volont.

Et comme Madame Anne de la Grange, son pouse, peut souhaiter comme luy
que le coeur de luy Seigneur testateur soit transport en la chapelle de
Messrs. de Montmort, dans l'glise St. Nicolas des Champs, en laquelle
sont inhums Madame de Montmort, sa soeur, et Monsieur l'abb d'Obazine,
son oncle, il veut qu' cet effet son coeur soit spar de son corps et
mis en garde dans une bote de plomb ou d'argent. Et au surplus donne en
aumne en faveur des dits Rvds. Pres Rcollets de ce pays entre les
mains su Sr. Boutteville, le syndic ordinaire et receveur des aumnes,
la somme de quinze cents livres, monnaye de France, pour tre employe 
l'achvement de la btisse ou autres ncessits de leur couvent de cette
ville,  prendre sur les biens et effets qui se trouveront appartenans
au luy Seigneur testateur en ce d. pays, au jours de son dcs; Et ce 
la charge de dire et clbrer par les d. Rvds. P. Rcollets en la dite
glise de cette ville tous les jours une messe basse pendant l'an du
dcs du d. Seigr. testateur pour le repos de son me; En outre un
service annuel tous les ans  perptuit  pareil jour de son dcs,
auquel service annuel il dsire et veut tre appliqu conjointement pour
la dite Dame Son pouse lorsqu'elle sera dcde. Et pour faire excuter
et accomplir son d. prsent testament a nomm et leu Monsieur Franois
Hazeur, marchand-bourg. de cette ville conjointement avec le sieur
Charles de Monseignat, son premier secrtaire; comme aussi pour prendre
soin de l'tat du reste de ses affaires et biens quy peuvent tre
aprsent ou luy venir cy aprs en ce dit pays par les vaisseaux de l'an
prochain.

Pourquoy luy Seigneur testateur prye Monsieur de Champigny, intendant,
de les appuyer de sa protection et autorit pour l'accomplissement de ce
que dessus, le priant aussy de rgler ce qu'yl jugera apropos  l'gard
de tous ses domestiques pour qu'yls soient satisfaits.

Donnant et lguant iceluy Seigneur testateur  Duchouquet, son valett de
chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres
hardes d'ycelle avec la petite vaisselle d'argent dpendant de la d.
garderobe; et ce en considration des services que le d. Duchouquet luy
a rendus jusqu' prsent.

Et pour marque de confiance qu'a luy Seigneur testateur et protestations
d'amiti que le dit Seigneur Intend. luy a est, il le prye d'accepter
un crucifix de bois de Calambourg que Made. de Montmort sa soeur luy a
laiss en mourant et il l'a touj. gard depuis comme une vritable
relique, et prye aussi Madame l'Intendante de vouloir recevoir le
Reliquaire qu'il avait accoutum de porter et qui dit remply des plus
rares et prcieuses reliques qui se peuvent rencontrer.

Et ledit prsent testament accomply, ses domestiques et dettes
contractes en ce pays tant pays, auront soin les d. excuteurs de
remettre ez mains de Madame la Comtesse pouse de luy Seigneur Testateur
ce qui se trouvera du reste de ces dits biens en ce pays.

Ce fut ainsy fait, dict et nomm de mot  mot par le dit Seigneur
Testateur et  luy leu et relu par Genaple un des d. notaires, l'autre
prsent, que le dit Seigneur a dit avoir bien entendu et tre sa vraye
intention et ordonnance de dernire volont  laquelle il s'arrte seule
dclarant qu'y rvoque tous autres testaments qu'yl pourroit avoir cy
devant faits, se tenant uniquement au prsent.

Fait et pass en la dite Chambre du dit Seigneur testateur aprs midy
sur les quatres heures, le vingt deuxime jour de novembre mil six cents
quatre vingts dix huit. Et a le dit Seigneur Testateur avec nous
notaires sign.

Louis de Buade Frontenac

[Illustrations: Signature de Frontenac]

Rageot

Genaple


Fin




                  TABLE DES MATIRES

                          --

    Lettre de M. l'abb Lionel Groulx  l'auteur
    Une Intrigante
    Frontenac sauve la colonie
    O Duchouquet se rvle un adroit limier
    Rayon et ombre
    Gnreux dnouement
    Un dfenseur volontaire
    Le jugement
    Le mal du pays
    Une surprise
    pilogue.

    APPENDICE

    Armes de Frontenac
    Portrait de Frontenac
    Gnalogie des Buades
    Le coeur de Frontenac
    Portrait de Madame de Frontenac
    Texte du testament de Frontenac.























End of the Project Gutenberg EBook of Une Intrigante sous le rgne de
Frontenac, by J.-B. Caouette

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE INTRIGANTE SOUS LE RGNE ***

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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page at http://pglaf.org

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