The Project Gutenberg EBook of Le robinson suisse, by Johann David Wyss

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Title: Le robinson suisse
       ou Histoire d'une famille suisse naufrage

Author: Johann David Wyss

Translator: Isabelle de Montolieu

Release Date: April 11, 2006 [EBook #18152]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Johann David WYSS




LE ROBINSON SUISSE

ou Histoire d'une famille suisse naufrage

(1812--dition: 1870)




Table des matires


_Note sur l'auteur_.

_Prface_.

TOME I.

CHAPITRE I Tempte.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.

CHAPITRE II Chargement du radeau.--Personnel de la
famille.--Dbarquement--Premires dispositions.--Le homard.--Le
sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La nuit  terre.

CHAPITRE III Voyage de dcouverte.--Les noix de coco.--Les
calebassiers.--La canne  sucre.--Les singes.

CHAPITRE IV Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.

CHAPITRE V Voyage au navire.--Commencement du pillage.

CHAPITRE VI Le troupeau  la nage.--Le requin.--Second dbarquement.

CHAPITRE VII Rcit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les
oeufs de tortue.--Les arbres gigantesques.

CHAPITRE VIII Le pont.

CHAPITRE IX Dpart.--Nouvelle demeure.--Le porc-pic.--Le chat sauvage.

CHAPITRE X Premier tablissement.--Le flamant,--L'chelle de bambou.

CHAPITRE XI Construction du chteau arien.--Premire nuit sur
l'arbre.--Le dimanche.--Les ortolans.

CHAPITRE XII La promenade.--Nouvelles dcouvertes.--Dnomination de
divers lieux.--La pomme de terre.--La cochenille.

CHAPITRE XIII La claie.--La poudre  canon.--Visite  Zelt-Heim. Le
kanguroo.--La mascarade.

CHAPITRE XIV Second voyage au vaisseau.--Pillage gnral.--La
tortue.--Le manioc.

CHAPITRE XV Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa
prparation.--La cassave.

CHAPITRE XVI La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.

CHAPITRE XVII Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des
Calebassiers.--Le crabe de terre.--L'iguane.

CHAPITRE XVIII Nouvelle excursion.--Le coq de bruyre.--L'arbre 
cire.--La colonie d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.

CHAPITRE XIX Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim.
Dernier voyage au vaisseau.--L'arsenal.

CHAPITRE XX Voyage dans l'intrieur.--Le vin de palmier.--Fuite de
l'ne.--Les buffles.

CHAPITRE XXI Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.

CHAPITRE XXII Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.

CHAPITRE XXIII L'escalier.--ducation du buffle, du singe, de
l'aigle.--Canal de bambous.

CHAPITRE XXIV L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.

CHAPITRE XXV La grotte  sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les
chiens marins.

CHAPITRE XXVI Le pltre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le
coton.

CHAPITRE XXVII La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.

CHAPITRE XXVIII La pirogue.--Travaux  la grotte.

CHAPITRE XXIX Anniversaire de la dlivrance.--Exercices
gymnastiques.--Distribution des prix.

CHAPITRE XXX L'anis.--Le ginseng.

CHAPITRE XXXI Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des
Moluques.

CHAPITRE XXXII Le pigeonnier.

CHAPITRE XXXIII Aventure de Jack.


TOME II.

CHAPITRE I Second hiver.

CHAPITRE II Premire sortie aprs les pluies.--La baleine.--Le corail.

CHAPITRE III Dpcement de la baleine.

CHAPITRE IV L'huile de baleine.--Visite  la mtairie.--La tortue
gante.

CHAPITRE V Le mtier  tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le
palanquin.--Aventure d'Ernest.--Le boa.

CHAPITRE VI Mort de l'ne et du boa.--Entretien sur les serpents
venimeux.

CHAPITRE VII Le boa empaill.--La terre  foulon.--La grotte de cristal.

CHAPITRE VIII Voyage  l'cluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et
le musc.--La cannelle.

CHAPITRE IX Le champ de cannes  sucre.--Les pcaris.--Le rti de
Tati.--Le ravensara.--Le bambou.

CHAPITRE X Arrive  l'cluse.--Excursion dans la savane.
L'autruche.--La tortue de terre.

CHAPITRE XI La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La
terre de porcelaine.--Le condor et l'urubu.

CHAPITRE XII Prparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion
dans la savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux
abeilles et le verre fossile.

CHAPITRE XIII Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les
oeufs d'autruche.

CHAPITRE XIV ducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la
chapellerie.

CHAPITRE XV La poterie.--Construction du caak.--La gele d'algues
marines.--La garenne.

CHAPITRE XVI Le moulin  gruau.--Le caak.--La vache marine.

CHAPITRE XVII L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le
lche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyne.

CHAPITRE XVIII Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le
hron et le tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande droute des
singes.--Ravage des lphants  Zuckertop.--Arrive  l'cluse.

CHAPITRE XIX Le cacao.--Les bananes.--La poule
sultane.--L'hippopotame.--Le th et le cprier.--La grenouille
gante.--Terreur de Jack.--L'difice de Falken-Horst.--Le corps de garde
dans l'le aux Requins.

CHAPITRE XX Coup d'oeil gnral sur la colonie et ses dpendances.--La
basse-cour.--Les arbres et le btail.--Les machines et les magasins.

CHAPITRE XXI Nouvelles dcouvertes  l'occident.--Heureuse expdition de
Fritz.--Les dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
mer.--L'albatros.--Retour  Felsen-Heim.

CHAPITRE XXII Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pche des
perles.--Le sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.

CHAPITRE XXIII Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort
de Bill.--Un nouvel hiver.

CHAPITRE XXIV Le navire europen.--Le mcanicien et sa
famille.--Prparatifs de retour en Europe.--Sparation.--Conclusion.




_Note sur l'auteur_


_Johann David Wyss est n  Berne en 1743. Pasteur  la collgiale de
Berne, il est l'auteur du_ Robinson Suisse, _l'un des plus clbres
romans crits  l'imitation du_ Robinson Cruso _de Daniel Defoe._

_Johann David Wyss conut cette histoire pour la raconter  ses enfants.
 la diffrence de Daniel Defoe, le naufrag de Wyss n'est pas jet seul
sur une le dserte: il parvient  sauver sa famille du naufrage. Ce
sera alors l'occasion pour le pre de prodiguer  ses enfants de sages
conseils._

Le Robinson Suisse _fut publi par le fils de Wyss, Johann Rudolph,
professeur de philosophie  l'Acadmie de Berne. L'ouvrage fut traduit
en franais, en 1824, par la baronne de Montolieu._




_Prface_


_Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas
servi  l'amusement et  l'instruction d'un aussi grand nombre de
gnrations, le_ Robinson suisse _est destin  prendre place  ct du_
Robinson anglais _lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute ide
morale qui s'y trouve si dramatiquement dveloppe aura t plus
srieusement et plus frquemment apprcie._

_Daniel De Foe n'a mis en scne qu'un homme isol, sans exprience et
sans connaissance du monde, tandis que Wyss a racont les travaux, les
efforts de toute une famille, pour se crer des moyens d'existence avec
les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette
famille les lumires de la civilisation. Les personnages eux-mmes
intressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destin.
Ce sont, comme eux, des enfants de diffrents ges et de caractres
varis, qui, par leurs dialogues nafs, rompent agrablement la
monotonie du rcit individuel, dfaut que l'admirable talent de l'auteur
anglais n'a pas toujours pu viter. Le style de Wyss, dans sa simplicit
et dans la purilit apparente des dtails, est merveilleusement
appropri  l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premires
compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des
repas que la prvoyance de ses parents lui a prpars, se livrer  des
amusements varis, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance?
C'est l, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir
que procure la lecture du Robinson suisse, mme  des hommes faits qui
ne s'en sont jamais rendu raison._

_Il est cependant un reproche qu'on peut adresser  Wyss, et que ne
mrite pas son devancier. Robinson, dans son le, ne trouve que les
animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'aprs
sa position gographique. Wyss, au contraire, a runi dans l'le du
naufrag suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses
vgtales et minrales que la nature a rpandues avec profusion dans les
dlicieuses les de l'ocan Pacifique; et cependant chaque contre a sa
part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les
plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la
Nouvelle-Zlande et de Tati. Le but de l'auteur a t de faire passer
sous nos yeux, dans un cadre de peu d'tendue, les productions propres 
tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiariss, ce qui excuse
en quelque sorte cette runion sur un seul point de l'Ocan de tout ce
qui ne se rencontre que dans une multitude d'les diverses._

_Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude rclame par les
naturalistes; dans quelques circonstances, la vrit a t sacrifie 
l'intrt. C'est pour ne pas nuire  cet intrt que nous n'avons rien
chang aux descriptions, quoiqu'il nous et t facile de les
rectifier._

_Mais combien ces taches ne sont-elles pas effaces par les leons
admirables de rsignation, de courage et de ferme persvrance qu'on y
trouve  chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette
maxime n'avait t dveloppe sous une forme plus heureuse et plus
dramatique. Robinson avait dj montr, il est vrai, comment on parvient
 pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, ds les
premiers pas, ces cruelles ncessits n'existent plus; ce sont les
jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les persvrants
efforts des naufrags pour arriver  ce but obtiennent un tel succs,
qu'ils parviennent mme  se crer un muse._

_Comme dans son modle,  chaque page Wyss a sem les enseignements
sublimes de la morale vanglique; tout est rapport par lui  l'auteur
de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaiss devant la
grandeur et la bont de Dieu. L'ouvrage a t crit par un auteur
protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques
lgres corrections pour le rendre tout  fait propre  des lecteurs
catholiques._

_Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des dtails d'avant-scne;
l'action commence au moment mme du naufrage, et, semblable  un auteur
dramatique, il ne nous fait connatre les acteurs que par leur langage
et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons  la narration le
lecteur, qui sera bientt familiaris avec les personnages._

                         _Friedrich Muller._




TOME I




CHAPITRE I

Tempte.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.


La tempte durait depuis six mortels jours, et, le septime, sa
violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous
avait jets vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne
savait o nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les
officiers taient sans courage et sans force; les mts, briss, taient
tombs par-dessus le bord; le vaisseau, dsempar, ne manoeuvrait plus,
et les vagues irrites le poussaient a et l. Les matelots se
rpandaient en longues prires et offraient au Ciel des voeux ardents;
tout le monde tait du reste dans la consternation, et ne s'occupait que
des moyens de sauver ses jours.

Enfants, dis-je  mes quatre fils effrays et en pleurs, Dieu peut nous
empcher de prir s'il le veut; autrement soumettons-nous  sa volont;
car nous nous reverrons dans le ciel, o nous ne serons plus jamais
spars.

Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille
que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'efforait de
les rassurer, tandis que mon coeur,  moi, se brisait  l'ide du danger
qui menaait ces tres bien-aims. Nous tombmes enfin tous  genoux, et
les paroles chappes  mes enfants me prouvrent qu'ils savaient aussi
prier, et puiser le courage dans leurs prires. Je remarquai que Fritz
demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses
frres, sans parler de lui-mme.

Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui
nous menaait, et je sentis mon coeur se rassurer un peu  la vue de
toutes ces petites ttes religieusement inclines. Soudain nous
entendmes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: Terre!
terre! et au mme instant nous prouvmes un choc si violent, que nous
en fmes tous renverss, et que nous crmes le navire en pices; un
craquement se fit entendre; nous avions touch. Aussitt une voix que je
reconnus pour celle du capitaine cria: Nous sommes perdus! Mettez les
chaloupes en mer! Mon coeur frmit  ces funestes mots: Nous sommes
perdus! Je rsolus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous
n'avions plus rien  esprer.  peine y mettais-je le pied qu'une norme
vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le mt. Lorsque
je revins  moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la
chaloupe, et les embarcations les plus lgres, pleines de monde,
s'loigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et
les miens.... Le mugissement de la tempte les empcha d'entendre ma
voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon
dsespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau
ne pouvait atteindre jusqu' la cabine que mes bien-aims occupaient
au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien
attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre
qui, malgr son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes voeux.

Je me htai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de
scurit, j'annonai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour
nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle
fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillisrent
bien vite. Ma femme, plus habitue  pntrer ma pense, ne prit pas le
change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon.
Mais je sentis mon courage renatre en voyant que sa confiance en Dieu
n'tait point branle; elle nous engagea  prendre quelque nourriture.
Nous y consentmes volontiers; et aprs ce petit repas les enfants
s'endormirent, except Fritz, qui vint  moi et me dit: J'ai pens, mon
pre, que nous devrions faire, pour ma mre et mes frres, des corsets
natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi
n'avons nul besoin, car nous pouvons nager aisment jusqu' la cte.
J'approuvai cette ide, et rsolus de la mettre  profit. Nous
cherchmes partout dans la chambre de petits barils et des vases
capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attachmes ensuite
solidement deux  deux, et nous les passmes sous les bras de chacun de
nous; puis nous tant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et
d'autres ustensiles de premire ncessit, nous passmes le reste de la
nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir 
chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit puis de fatigue.

L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les
flots; je consolai mes enfants, pouvants de leur abandon, et je les
engageai  se mettre  la besogne pour tcher de se sauver eux-mmes.
Nous nous dispersmes alors dans le navire pour chercher ce que nous
trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du
plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de
charpentier; le petit Franz, une ligne et des hameons. Je les flicitai
tous trois de leur dcouverte. Mais, dis-je  Jack, qui m'avait amen
deux normes dogues, quant  toi, que veux-tu que nous fassions de ta
trouvaille?

--Bon, rpondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons  terre.

--Et comment y aller, petit tourdi? lui dis-je.

--Comment aller  terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'tang
 notre campagne.

Cette ide fut pour moi un trait de lumire, je descendis dans la cale
o j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai
sur le pont, quoiqu'ils fussent  demi submergs. Alors nous commenmes
avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous
pouvions disposer,  les couper en deux, et je ne m'arrtai que quand
nous emes obtenu huit cuves de grandeur  peu prs gale. Nous les
regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre
enthousiasme.

Jamais, dit-elle, je ne consentirai  monter l dedans pour me risquer
sur l'eau.

--Ne sois pas si prompte, chre femme, lui dis-je, et attends, pour
juger mon ouvrage, qu'il soit achev.

Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis
mes huit cuves; deux autres planches furent jointes  la premire, et,
aprs des fatigues inoues, je parvins  obtenir une sorte de bateau
troit et divis en huit compartiments, dont la quille tait forme par
le simple prolongement des planches qui avaient servi  lier les cuves
entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur
une mer tranquille et pour une courte traverse; mais cette
construction, toute frle qu'elle tait, se trouvait encore d'un poids
trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre  flot. Je
demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouv un, je l'appliquai 
une des extrmits de mon canot, que je commenai  soulever, tandis que
mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest
surtout, taient dans l'admiration en voyant les effets puissants de
cette simple machine, dont je leur expliquai le mcanisme sans
discontinuer mon ouvrage. Jack, l'tourdi, remarqua pourtant que le cric
allait bien lentement.

Mieux vaut lentement que pas du tout, rpondis-je.

Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue
prs du navire par des cbles; mais elle tourna soudain et pencha
tellement de ct que pas un de nous ne fut assez hardi pour y
descendre.

Je me dsesprais, quand il me vint  l'esprit que le lest seul
manquait; je me htai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants
que le hasard plaa sous ma main, et, peu  peu, en effet, le bateau se
redressa et se maintint en quilibre. Mes fils alors poussrent des cris
de joie, et se disputrent  qui descendrait le premier. Craignant que
leurs mouvements ne vinssent  dplacer le lest qui maintenait le
radeau, je voulus y suppler en tablissant aux deux extrmits un
balancier pareil  celui que je me souvenais d'avoir vu employer par
quelques peuplades sauvages; je choisis  cet effet deux morceaux de
vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un 
l'avant, l'autre  l'arrire du bateau, et aux deux extrmits
j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire
contre-poids.

Il ne restait plus qu' sortir des dbris et  rendre le passage libre.
Des coups de hache donns  propos  droite et  gauche eurent bientt
fait l'affaire. Mais le jour s'tait coul au milieu de nos travaux, et
il tait maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit.
Nous rsolmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire,
et nous nous mmes  table avec d'autant plus de plaisir, qu'occups de
notre important travail, nous avions  peine pris dans toute la journe
un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au
sommeil, je recommandai  mes enfants de s'attacher leurs corsets
natatoires, pour le cas o le navire viendrait  sombrer, et je
conseillai  ma femme de prendre les mmes prcautions. Nous gotmes
ensuite un repos bien mrit par le travail de la journe.




CHAPITRE II

Chargement du radeau.--Personnel de la famille.--Dbarquement--Premires
dispositions.--Le homard.--Le sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La
nuit  terre.


Aux premiers rayons du jour nous tions debout. Aprs avoir fait faire 
ma famille la prire du matin, je recommandai qu'on donnt aux animaux
qui taient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.

Peut-tre, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.

J'avais rsolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit
navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et
du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de
pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a
balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre tre munis
d'une gibecire bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de
tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne 
pcher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de
scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile  voile
que nous destinions  faire une tente.

Nous avions apport beaucoup d'autres objets; mais il nous fut
impossible de les charger, bien que nous eussions remplac par des
choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Aprs
avoir invoqu le nom du Seigneur, nous nous disposions  partir, lorsque
les coqs se mirent  chanter comme pour nous dire adieu: ce cri
m'inspira l'ide de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les
canards et les pigeons. Aussitt nous prmes dix poules avec deux coqs,
l'un jeune, et l'autre vieux; nous les plames dans l'une des cuves,
que nous recouvrmes avec soin d'une planche, et nous laissmes au reste
des volatiles, que nous mmes en libert, le choix de nous suivre par
terre ou par eau.

Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bientt avec un sac
qu'elle dposa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement,  ce que
je crus, pour lui servir de coussin. Nous partmes enfin.

Dans la premire cuve tait ma femme, bonne pouse, mre pieuse et
sensible; dans la seconde, immdiatement aprs elle, tait Franz, enfant
de sept  huit ans, dou d'excellentes dispositions, mais ignorant de
toutes choses; dans la troisime, Fritz, garon robuste de quatorze 
quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatrime, nos poules et
quelques autres objets; dans la cinquime, nos provisions; dans la
sixime, Jack, bambin de dix ans, tourdi, mais obligeant et
entreprenant; dans la septime, Ernest, g de douze ans, enfant d'une
grande intelligence, prudent et rflchi; enfin dans la huitime, moi,
leur pre, je dirigeais le frle esquif  l'aide d'un gouvernail. Chacun
de nous avait une rame  la main, et devant soi un corset natatoire dont
il devait faire usage en cas d'accident.

La mare avait atteint la moiti de sa hauteur quand nous quittmes le
navire; mais elle nous fut plus utile que dfavorable. Quand les chiens
nous virent quitter le btiment, ils se jetrent  la nage pour nous
suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous  cause de leur
grosseur: Turc tait un dogue anglais de premire force, et Bill une
chienne danoise de mme taille. Je craignis d'abord que le trajet ne ft
trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les
balanciers destins  maintenir le bateau en quilibre, ils firent si
bien qu'ils touchrent terre avant nous.

Notre voyage fut heureux, et nous arrivmes bientt  porte de voir la
terre. Son premier aspect tait peu attrayant. Les rochers escarps et
nus qui bordaient la rivire nous prsageaient la misre et le besoin.
La mer tait calme et se brisait paisiblement le long de la cte; le
ciel tait pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des
cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir
quelques-uns de ces dbris; il arrta deux tonnes qui flottaient prs de
lui, et nous les attachmes  notre arrire.

 mesure que nous approchions, la cte perdait son aspect sauvage; les
yeux de faucon de Fritz y dcouvraient mme des arbres qu'il assura tre
des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la
longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il
avait trouve, et qui me donna le moyen d'examiner la cte, afin de
choisir une place propre  notre dbarquement. Tandis que j'tais tout
entier  cette occupation, nous entrmes, sans nous en apercevoir, dans
un courant qui nous entrana rapidement vers la plage,  l'embouchure
d'un petit ruisseau. Je choisis une place o les bords n'taient pas
plus levs que nos cuves, et o l'eau pouvait cependant les maintenir 
flot. C'tait une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait
dans les rochers, et dont la base tait forme par la rive.

Tout ce qui pouvait sauter fut  terre en un clin d'oeil; le petit Franz
seul eut besoin du secours de sa mre. Les chiens, qui nous avaient
prcds, accoururent  nous et nous accablrent de caresses, en nous
tmoignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les
canards, qui barbotaient dj dans la baie o nous avions abord,
faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, mle  celle
des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre
arrive avait effrays, produisait une cacophonie inexprimable.
Nanmoins j'coutais avec plaisir cette musique trange, en pensant que
ces infortuns musiciens pourraient au besoin fournir  notre
subsistance sur cette terre dserte. Notre premier soin en abordant fut
de remercier Dieu  genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.

Nous nous occupmes ensuite de construire une tente,  l'aide de pieux
plants en terre et du morceau de voile que nous avions apport.

Cette construction, borde, comme dfense, des caisses qui contenaient
nos provisions, tait adosse  un rocher. Puis je recommandai  mes
fils de runir le plus de mousse et d'herbes sches qu'ils pourraient
trouver, afin que nous ne fussions pas obligs de coucher sur la terre
nue, pendant que je construisais un foyer prs de l avec des pierres
plates que me fournit un ruisseau peu loign; et je vis bientt
s'lever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aide de son petit
Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait
mis quelques tablettes de bouillon, et prpara ainsi notre repas.

Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait
fait navement l'observation; mais sa mre le dtrompa bientt, et lui
apprit que ces tablettes provenaient de viandes rduites en gele 
force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long
cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer
avec de la viande sale.

Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait charg un fusil et s'tait
loign en suivant le ruisseau; Ernest s'tait dirig vers la mer, et
Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant
 moi, je m'efforai d'amener  terre les deux tonneaux que nous avions
harponns dans la traverse. Tandis que j'employais inutilement toutes
mes forces  ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri;
je saisis une hache, et courus aussitt  son secours. En arrivant prs
de lui, je vis qu'il tait dans l'eau jusqu' mi-jambes, et qu'il
essayait de se dbarrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes
avec ses pinces. Je sautai dans l'eau  mon tour. L'animal, effray,
voulut s'enfuir, mais ce n'tait pas mon compte; d'un coup de revers de
ma hache je l'tourdis, et je le jetai sur le rivage.

Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussitt de s'en
emparer pour la porter  sa mre; mais l'animal, qui n'tait qu'tourdi,
en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le
visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit  pleurer.
Tandis que je riais beaucoup de sa petite msaventure, le bambin furieux
ramassa une grosse pierre, et, la lanant de toutes ses forces contre
l'animal, lui crasa la tte. Je reprochai  mon fils de tuer ainsi un
ennemi  terre, et je lui reprsentai que, s'il et t plus prudent, et
n'et pas tenu la tte si prs de son nez, cela ne lui serait point
arriv.

Jack, confus, et pour viter mes reproches, ramassa de nouveau le homard
et se mit  courir vers sa mre en criant: Maman, un crabe! Ernest, un
crabe! O est Fritz? Prends garde, Franz, a mord.

Tous mes enfants se rassemblrent autour de lui et regardrent avec
tonnement la grosseur de cet animal, en coutant les fanfaronnades de
Jack. Quant  moi, je retournai  l'occupation qu'il m'avait fait
quitter.

Quand je revins, je flicitai mon fils de ce que le premier il avait
fait une dcouverte qui pouvait nous tre utile, et pour le rcompenser
je lui abandonnai une patte tout entire du homard.

Oh! s'cria alors Ernest, j'ai bien dcouvert aussi quelque chose de
bon  manger; mais je ne l'ai pas apport, parce qu'il aurait fallu me
mouiller pour le prendre.

--Oh! je sais ce que c'est, dit ddaigneusement Jack: ce sont des
moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon
homard.

--Ce sont plutt des hutres, rpondit Ernest, si j'en juge par le degr
de profondeur o elles se trouvent.

--Eh bien donc, m'criai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en
chercher un plat pour notre dner; dans notre position il ne faut
reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs,
continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bientt schs,
ton frre et moi?

--Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai
dcouvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la
mer qui l'ont dpos l, n'est-ce pas, mon pre?

--ternel raisonneur, lui rpondis-je, tu devrais nous en avoir dj
donn un plein sac, au lieu de t'amuser  disserter sur son origine.
Hte-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et
sans got.

Ernest ne tarda pas  revenir; mais le sel qu'il apportait tait ml de
terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'ide de le faire
fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la
mler dans la soupe.

Tandis que j'expliquais  notre tourdi de Jack, qui m'avait demand
pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette
eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres matires
d'un got dsagrable, ma femme acheva la soupe et nous annona qu'elle
tait bonne  manger.

Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment
nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous
portions tour  tour  notre bouche ce chaudron lourd et brlant!

--Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en
deux et nous en ferions des cuillers.

--Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, rpliquai-je, cela
vaudrait bien mieux.

--Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.

--Bonne ide! m'criai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien
tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc
nous en chercher.

Jack se leva en mme temps et se mit  courir; et il tait dj dans
l'eau bien avant que son frre ft arriv au rivage. Il dtacha une
grande quantit d'hutres et les jeta  Ernest, qui les enveloppa dans
son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin
dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entendmes la voix de
Fritz dans le lointain. Nous y rpondmes avec de joyeuses acclamations,
et je me sentis soulag d'un grand poids, car son absence nous avait
fort inquits.

Il s'approcha de nous, une main derrire son dos, et nous dit d'un air
triste: Rien.

--Rien? dis-je.

--Hlas! non, reprit-il. Au mme instant ses frres, qui tournaient
autour de lui, se mirent  crier: Un cochon de lait! un cochon de lait!
O l'as-tu trouv? Laisse-nous voir. Tout joyeux alors, il montra sa
chasse.

Je lui reprochai srieusement son mensonge, et lui demandai de nous
raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Aprs un moment
d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beauts de ces
lieux, ombrags et verdoyants, dont les bords taient couverts des
dbris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous
tablir dans cet endroit, o nous pourrions trouver des pturages pour
la vache qui tait reste sur le navire.

Un moment! un moment! m'criai-je, tant il avait mis de vivacit dans
son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as
trouv quelque trace de nos malheureux compagnons.

--Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai dcouvert,
sautillant  travers les champs, une lgion d'animaux semblables 
celui-ci; et j'aurais volontiers essay de les prendre vivants, tant ils
paraissaient peu effarouchs, si je n'avais pas craint de perdre une si
belle proie.

Ernest, qui pendant ce temps avait examin attentivement l'animal,
dclara que c'tait un agouti, et je confirmai son assertion. Cet
animal, dis-je, est originaire d'Amrique; il vit dans des terriers et
sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger. Jack
s'occupait  ouvrir une hutre  l'aide d'un couteau; mais malgr tous
ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien
simple: c'tait de mettre les hutres sur des charbons ardents. Ds
qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet,
d'elles-mmes, et nous emes ainsi bientt chacun une cuiller, quand
aprs bien des faons mes enfants se furent dcids  avaler l'hutre,
qu'ils trouvrent du reste dtestable.

Ils se htrent de tremper leurs cailles dans la soupe; mais tous se
brlrent les doigts et se mirent  crier. Ernest seul, tirant de sa
poche son coquillage, qui tait aussi grand qu'une assiette, le remplit
en partie sans se brler, et se mit  l'cart pour laisser froidir son
bouillon.

Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa  manger: Puisque
tu n'as pens qu' toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion  nos
fidles chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir
nous-mmes. Le reproche fit effet, et Ernest dposa aussitt son
assiette devant les dogues, qui l'eurent bientt vide. Mais ils taient
loin d'tre rassasis, et nous nous en apermes en les voyant dchirer
 belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussitt furieux,
saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il
faussa le canon; puis il les poursuivit  coups de pierres jusqu' ce
qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.

Je m'lanai aprs lui, et, lorsque sa colre fut apaise, je lui
reprsentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu' sa mre, la perte
de son arme, qui pouvait nous tre si utile, et celle que nous allions
probablement prouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit
mes reproches, et me demanda humblement pardon.

Cependant le jour avait commenc  baisser; notre volaille se
rassemblait autour de nous, et ma femme se mit  lui distribuer des
graines tires du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa
prvoyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-tre mieux de
conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je
lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au
navire.

Nos pigeons s'taient cachs dans le creux des rochers; nos poules, les
coqs  leur tte, se perchrent sur le sommet de notre tente; les oies
et les canards se glissrent dans les buissons qui bordaient la rive du
ruisseau. Nous fmes nous-mmes nos dispositions pour la nuit, et nous
chargemes nos fusils et nos pistolets.  peine avions-nous termin la
prire du soir, que la nuit vint tout  coup nous envelopper sans
crpuscule. J'expliquai  mes enfants ce phnomne, et j'en conclus que
nous devions tre dans le voisinage de l'quateur.

La nuit tait frache; nous nous serrmes l'un contre l'autre sur nos
lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les ttes se fussent
inclines sur l'oreiller, que toutes les paupires fussent bien closes,
et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'oeil autour de moi.
Je sortis de la tente  pas de loup; l'air tait pur et calme, le feu
jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et menaait de
s'teindre; je le rallumai en y jetant des branches sches. La lune se
leva bientt, et, au moment o j'allais rentrer, le coq, rveill par
son clat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et
je finis par me laisser aller au sommeil. Cette premire nuit fut
paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.




CHAPITRE III

Voyage de dcouverte.--Les noix de coco.--Les calebassiers.--La canne 
sucre.--Les singes.


Au point du jour, les chants de nos coqs nous rveillrent, et notre
premire pense,  ma femme et  moi, fut d'entreprendre un voyage dans
l'le pour tcher de dcouvrir quelques-uns de nos infortuns
compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait
s'effectuer en famille, et il fut rsolu qu'Ernest et ses deux plus
jeunes frres resteraient prs de leur mre, tandis que Fritz, comme le
plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors rveills  leur
tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittrent
joyeusement leur lit de mousse.

Tandis que ma femme prparait le djeuner, je demandai  Jack ce qu'il
avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher
o il l'avait cach pour le drober aux chiens. Je le louai de sa
prudence, et lui demandai s'il consentirait  m'en abandonner une patte
pour le voyage que j'allais entreprendre.

Un voyage! un voyage! s'crirent alors tous mes enfants en sautant
autour de moi, et pour o aller?

J'interrompis cette joie en leur dclarant que Fritz seul
m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur mre, sous
la garde de Bill, tandis que nous emmnerions Turc avec nous. Ernest
nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.

Je me prparai  partir, et commandai  Fritz d'aller chercher son
fusil; mais le pauvre garon demeura tout honteux, et me demanda la
permission d'en prendre un autre, car le sien tait encore tout tordu et
fauss de la veille. Aprs quelques remontrances, je le lui permis; puis
nous nous mmes en marche, munis chacun d'une gibecire et d'une hache,
ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision
de biscuit et une bouteille d'eau.

Cependant, avant de partir, nous nous mmes  genoux et nous primes
tous en commun; puis je recommandai  Jack et  Ernest d'obir  tout ce
que leur mre leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur rptai de
ne pas s'carter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le
plus sr asile en cas d'vnement. Quand j'eus donn toutes mes
instructions, nous nous embrassmes, et je partis avez Fritz. Ma femme
et mes fils se mirent  pleurer amrement; mais le bruit du vent qui
soufflait  nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait  nos pieds,
nous empchrent bientt d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.

La rive du ruisseau tait si montueuse et si escarpe, et les rocs
tellement rapprochs de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste
de quoi poser le pied; nous suivmes cette rive jusqu' ce qu'une
muraille de rochers nous barrt tout  fait le passage. L, par bonheur,
le lit du ruisseau tait parsem de grosses pierres; en sautant de l'une
 l'autre nous parvnmes facilement au bord oppos. Ds ce moment notre
marche, jusqu'alors facile, devint pnible; nous nous trouvmes au
milieu de grandes herbes sches  demi brles par le soleil, et qui
semblaient s'tendre jusqu' la mer.

Nous y avions  peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendmes
un grand bruit derrire nous, et nous vmes remuer fortement les tiges;
je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et
se tint calme, prt  recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'tait que
notre bon Turc, que nous avions oubli, et qui venait nous rejoindre.
Nous lui fmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa
prsence d'esprit.

Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu
l'as fait, tu eusses tir ton coup au hasard, tu risquais de manquer
l'animal froce, si c'en et t un, ou, ce qui tait pis, tu pouvais
tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.

Tout en devisant, nous avancions toujours;  gauche, et prs de nous,
s'tendait la mer;  droite, et  une demi-heure de chemin  peu prs,
la chane de rochers qui venait finir  notre dbarcadre suivait une
ligne presque parallle  celle du rivage, et le sommet en tait couvert
de verdure et de grands arbres. Nous poussmes plus loin; Fritz me
demanda pourquoi nous allions, au pril de notre vie, chercher des
hommes qui nous avaient abandonns. Je lui rappelai le prcepte du
Seigneur, qui dfend de rpondre au mal autrement que par le bien; et
j'ajoutai que d'ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient
plutt cd  la ncessit qu' un mauvais vouloir. Il se tut alors, et
tous deux, recueillis dans nos penses, nous poursuivmes notre chemin.

Au bout de deux heures de marche environ, nous atteignmes enfin un
petit bois quelque peu loign de la mer. En cet endroit, nous nous
arrtmes pour goter la fracheur de son ombrage, et nous nous
avanmes prs d'un petit ruisseau.

Les arbres taient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille
oiseaux peints des plus belles couleurs s'battaient autour de nous.
Fritz, en pntrant dans le bois, avait cru apercevoir des singes;
l'inquitude de Turc, ses aboiements rpts, nous confirmrent dans
cette pense. Il se leva pour essayer de les dcouvrir; mais, tout en
marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber.
Il le ramassa, et me l'apporta en me demandant ce que c'tait, car il le
prenait pour un nid d'oiseau.

C'est une noix de coco.

--Mais n'y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid?

--Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco  cette enveloppe
filandreuse. Dgageons-la, et tu trouveras la noix.

Il obit, et nous ouvrmes la noix: elle ne contenait qu'une amande
sche et hors d'tat d'tre mange. Fritz, tout dsappoint, se rcria
alors contre les rcits des voyageurs qui avaient fait une description
si apptissante du lait contenu dans la noix, et de la crme que
recouvrait l'amande. Je l'arrtai en lui faisant remarquer que celle-ci
tait tombe et dessche depuis longtemps, et que nous en trouverions
probablement de meilleures. En effet, nous en rencontrmes une qui, bien
qu'un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir.
J'expliquai alors  Fritz comment l'amande du cocotier rompt sa coque 
l'aide de trois trous o cette enveloppe est moins dure qu'en tout autre
endroit. Nous continuions cependant  marcher; le chemin nous conduisit
longtemps encore  travers ce bois, o nous fmes plusieurs fois obligs
de nous frayer un passage avec la hache, tant tait grande la multitude
de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arrivmes enfin  une
clairire o les arbres nous laissrent un plus libre accs.

Dans cette fort la vgtation tait d'une beaut et d'une vigueur
remarquables, et tout autour de nous s'levaient des arbres plus curieux
les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec tonnement, et me
faisait remarquer, dans son admiration, tantt leurs fruits, tantt leur
feuillage. Il arriva bientt prs d'un nouvel arbre plus extraordinaire
que les autres, et s'cria: Quel est donc cet arbre, mon pre, dont les
fruits sont attachs au tronc, au lieu de l'tre aux branches? Je vais
en cueillir. J'approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers
tout chargs de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda
si c'est bon  manger, et  quoi c'est utile.

Cet arbre, lui dis-je, est un des plus prcieux que produisent ces
climats, et les sauvages y trouvent en mme temps leur nourriture et les
ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estim parmi eux,
mais les Europens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et
coriace, et la laissent pour se servir de l'corce, qui se faonne de
mille manires. Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant
cette corce, savent en faire des assiettes, des cuillers et mme des
vases pour faire bouillir de l'eau.  ces mots il m'arrta, et me
demanda si cette corce est incombustible, pour rsister  l'action du
feu.

Non, lui rpondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils
font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce mange
chauffe bientt jusqu' l'bullition. Fritz me pria alors d'essayer de
faire quelque ustensile pour sa mre. J'y consentis, et je lui demandai
s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me
dit qu'il en avait un paquet dans sa gibecire, mais qu'il aimait mieux
se servir de son couteau. Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous
deux russira le mieux.

Fritz jeta bientt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait
prise, et qu'il avait entirement gte, parce que son couteau glissait
 chaque instant sur cette corce molle, tandis que je lui prsentai
deux superbes assiettes que j'avais confectionnes pendant ce temps avec
ma ficelle. merveill de mon succs, il m'imita avec facilit, et,
aprs avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle faon, nous
l'abandonnmes expose au soleil pour la laisser durcir. Nous nous
remmes alors en marche, Fritz cherchant  faonner une cuiller avec une
calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous
avions manges. Mais je dois avouer que notre oeuvre tait encore loin
d'galer celles que j'avais vues au muse, de la faon des sauvages.

Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'oeil au guet;
mais tout tait silencieux et tranquille autour de nous. Aprs quatre
grandes heures de chemin, nous arrivmes  un promontoire qui s'avanait
au loin dans la mer, et qui tait form par une colline assez leve. Ce
lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous
commenmes aussitt  le gravir. Aprs bien des fatigues et des peines,
nous atteignmes le sommet, et la vue magnifique dont nous joumes nous
ddommagea amplement.

Nous tions au milieu d'une nature admirable de vgtation et de
couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous
avions un spectacle encore plus admirable.

D'un ct c'tait une immense baie, dont les rives se perdaient en
gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un
miroir, o le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au
paradis terrestre; d'un autre ct, une campagne fertile, des forts
verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai  ce beau spectacle; car
nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.

Que la volont de Dieu soit faite! m'criai-je. Nous aurions pu tous
vivre ici sans peine; il n'a permis qu' nous d'y parvenir: il a agi
comme il lui convenait le mieux.

--La solitude ne me dplat nullement, rpondit Fritz, puisqu'elle est
anime par la prsence de mes chers parents et de mes frres; les hommes
des premiers temps ont vcu comme nous allons le faire.

--J'aime ta rsignation, lui rpondis-je. Mais nous nous trouvons en ce
moment rtis par le soleil; viens  l'ombre prendre notre repas, et
songeons  retourner vers nos bien-aims.

Nous nous dirigemes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet
de la colline. Avant d'y atteindre, nous emes  traverser une sorte de
marcage hriss de gros roseaux qui s'entrelaaient souvent et nous
barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos
gardes, sur ce sol brl, que je savais habit de prfrence par des
animaux venimeux; Turc nous prcdait en furetant partout pour nous
avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels
nous montions, pour me servir d'appui en mme temps que d'arme, et je
remarquai qu'il en dcoulait un jus gluant qui me poissait les mains; je
le portai  mes lvres, et je reconnus  n'en pouvoir douter que nous
tions dans un champ de cannes  sucre. Je m'abreuvai de cette
dlicieuse boisson, qui me rafrachit considrablement, et, voulant
laisser  mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le
plaisir de la dcouverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour
s'en faire une canne; il m'obit; et, comme il le brandissait en
marchant, il s'en dgagea une grande abondance de jus qui remplit sa
main; il la porta comme moi  sa bouche, et, comprenant tout de suite ce
que c'tait, il me cria: Pre! la canne  sucre! que c'est bon, que
c'est excellent! Nous allons en rapporter  mes frres et  maman. Et
en mme temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour
mieux en extraire le jus.

Je fus oblig de l'arrter, de peur qu'il ne se ft du mal.

Je veux apporter  ma mre des cannes  sucre, criait-il; et, malgr
le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d'un fardeau trop
lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les runit en
faisceau avec des feuilles, et les plaa sous son bras.

Cependant nous ne tardmes pas  atteindre le bois que nous avions
aperu, et qui tait compos en partie de palmiers. Nous tions  peine
assis pour achever notre dner, qu'une troupe de singes, effrays par
notre arrive et par les aboiements de Turc, s'lancrent en un moment 
la cime des arbres, d'o ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je
remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de
coco, et j'eus l'ide de forcer les singes  nous cueillir ce fruit: je
me levai, et j'arrivai  temps pour empcher Fritz de tirer un coup de
fusil.

 quoi bon, lui dis-je: imite-moi plutt, et prends garde  ta tte,
car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et
je la jetai vers les singes. Quoiqu'elle atteignt  peine la moiti du
palmier, elle sufft pour mettre en colre les malignes btes; et elles
firent pleuvoir alors sur nous une telle quantit de noix, que nous ne
savions o nous mettre pour les viter, et que la terre en fut bientt
toute couverte. Fritz riait de bon coeur de ma ruse, et, quand la pluie
de noix eut un peu cess, il se mit  les ramasser. Nous cherchmes
ensuite un petit endroit ombrag, o nous nous assmes; puis nous
procdmes  notre repas en mlant de la crme de coco au jus de nos
cannes, ce qui nous procura un manger dlicieux. Nous abandonnmes 
Turc les restes de notre homard, ce qui ne l'empcha pas de manger des
amandes de coco et des cannes qu'il broyait entre ses dents. Quand nous
emes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conserv leur
queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous reprmes notre
chemin.




CHAPITRE IV

Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.


Fritz ne tarda pas  trouver le fardeau pesant; il le changeait  chaque
instant d'paule, puis le mettait sous son bras, puis s'arrtait et
commenait  se lamenter.

Je n'aurais pas cru que ces cannes  sucre fussent si pesantes, dit-il.

--Patience et courage; ton fardeau sera celui d'sope, qui s'allge en
avanant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand
notre bton de plerin et notre ruche  miel seront uss, nous en
reprendrons d'autres, et tu seras soulag d'autant. Il fit ce que je
disais; je plaai le reste en croix sur son fusil, et nous continumes 
marcher.

Me voyant porter de temps en temps  mes lvres la canne qu'il m'avait
donne, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne
coula dans sa bouche. tonn de ce phnomne, car il voyait bien que le
roseau tait plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui
dire, je le laissai la deviner, et il finit par dcouvrir qu'en
pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier noeud pour donner
de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.

Nous marchmes quelque temps en silence. Au train dont nous allons,
nous ne rapporterons pas grand'chose  la maison; j'aimerais mieux en
rester l.

--Bah! les cannes vont scher au soleil. Ne t'inquite pas, il suffit
que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goter.

--Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un
excellent lait de coco, dont j'ai l une bonne provision dans une
bouteille de fer-blanc.

--tourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre  ce lait
toute sa douceur?

--Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.

Il tira rapidement la bouteille de sa gibecire, et presque aussitt le
bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en ptillant comme
du vin de Champagne. Nous gotmes ce vin mousseux, qui nous parut fort
agrable, et nous continumes la route, anims par cette boisson et plus
lgers de moiti.

Nous ne tardmes pas  retrouver l'endroit o nous avions laiss nos
calebasses, qui taient parfaitement sches, et que nous renfermmes
aisment dans nos gibecires. Nous venions de traverser le petit bois o
nous avions fait notre premier repas, et nous en tions  peine sortis,
que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'lana dans
la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et
qui ne nous avaient point aperus. Les pauvres btes se dispersrent
rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres,
la renversa par terre et l'ventra. Fritz courut aussitt pour
l'arrter, et perdit mme en chemin son chapeau et son paquet, tant il
allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se
repatre de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous
attristait tous deux, fut gay cependant par un incident assez comique.
Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tue par Turc, et qui
s'tait tapi dans les herbes, sauta aussitt sur la tte de Fritz, et se
cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups
ne purent l'en dloger.

J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit  ce
spectacle; car il n'y avait aucun danger rel, et la terreur de mon fils
tait aussi divertissante que les grimaces du petit singe

Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui
avait perdu sa mre l'avait sans doute pris pour pre adoptif, je
m'employai  le dtacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans
mes bras comme un petit enfant, rflchissant  ce que j'allais en
faire. Il n'tait pas plus gros qu'un jeune chat, et tait hors d'tat
de se nourrir lui-mme. Fritz me pria de le garder, me promettant de le
nourrir de lait de coco jusqu' ce que nous pussions avoir celui de la
vache reste sur le btiment Je lui fis observer que c'tait une charge
nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais,
sur ses protestations, je consentis  le lui laisser prendre, pensant
que l'instinct de cette petite bte nous servirait peut-tre  dcouvrir
par la suite les proprits nuisibles de certains fruits; nous laissmes
Turc se repatre de sa guenon; le jeune singe se plaa sur l'paule de
Fritz, et nous reprmes notre route.

Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre,
la gueule encore ensanglante. Nous le remes assez froidement; il n'en
tint aucun compte, et continua de marcher derrire Fritz. Mais sa
prsence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'paule de Fritz
et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussitt une corde et
attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton
pathtique: Tu as tu la mre, tu porteras le fils. Le chien et le
singe rsistrent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces
et les coups nous assurrent bientt l'obissance de Turc; et le petit
singe, solidement attach, finit par s'habituer  sa nouvelle place.
Mais il faisait des grimaces si drles, que je ne pus m'empcher d'en
rire en me figurant la joie de mes autres enfants,  l'aspect de ce
burlesque cortge.

Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un
bon modle pour faire son mtier de grimacier.

--Tu devrais, toi, rpliquai-je, prendre pour modle ta bonne mre, qui,
au lieu de faire ressortir sans cesse vos dfauts, cherche plutt  les
attnuer.

Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la frocit avec
laquelle Turc s'tait jet sur la guenon qu'il avait ventre. Sans
justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je tchai
d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est
appel  rendre  l'homme. Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet 
l'homme de se mesurer avec les animaux les plus froces. Turc tiendrait
tte  une hyne,  un lion, s'il le fallait.

Cette conversation nous amena  parler des animaux que nous avions
laisss sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'ne
lui paraissait une perte peu importante.

Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une
excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat
parviendront peut-tre  amliorer sa nature tant soit peu paresseuse.

Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous
trouvmes prs du ruisseau et des ntres sans nous en tre aperus.
Bill, la premire, nous flaira et se mit  aboyer; Turc lui rpondit, et
le petit malheureux singe en fut si effray, qu'il rompit ses liens et
se rfugia de nouveau sur l'paule de Fritz, dont il ne voulut plus
dloger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bientt
au galop pour aller annoncer notre arrive.

Nous retrouvmes les pierres qui nous avaient aids  passer le ruisseau
dans la matine, et nous fmes bientt runis au reste de la famille,
qui nous attendait sur la rive oppose. Les premiers moments d'effusion
 peine passs, mes petits fous se mirent  sauter en criant: Un singe!
un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil!
Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte? Une question
n'attendait pas l'autre.

Enfin, lorsque le silence se fut un peu rtabli, je pris la parole.
Soyez tous les bien retrouvs, mes bien-aims, m'criai-je; nous
revenons, grces en soient rendues  Dieu, en bonne sant, et nous
rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous
cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir
aucune trace.

--Si telle est la volont de Dieu, dit ma femme, sachons nous y
conformer, et bnissons sa main, qui nous a sauvs et qui vous ramne
sains et saufs aprs cette journe, qui m'a sembl aussi longue qu'un
sicle. Racontez-nous ce qui vous est arriv, mais d'abord
dbarrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez ports si longtemps.

On nous dbarrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'tait
charg des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses frres les
cannes, qui furent reues  grands cris de joie. Ma femme fut aussi
trs-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses.
Cependant nous arrivmes  notre tente, o nous trouvmes un souper
succulent.

Sur le feu, je vis d'un ct un peu de bouillon et des poissons enfils
dans une brochette de bois; de l'autre ct, une oie embroche de mme
rtissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste caille
d'hutre place au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que
j'avais pchs, ouvert et dfonc, laissait apercevoir les plus
apptissants fromages de Hollande qu'il ft possible de voir.

MOI. Mes bons amis, c'est bien  vous d'avoir pens  nous autres; mais
c'est pourtant dommage d'avoir tu cette oie; il faut tre conome de
notre basse-cour.

LA MRE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu  souffrir. Ce que
tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure tre bon  manger.

ERNEST. Mon pre, je crois que c'est un pingouin. Et il me cita les
caractres auxquels il avait cru le reconnatre.

Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle
tous les yeux taient tourns vers les noix de coco, nous nous assmes
par terre, et nous prmes dans nos assiettes de calebasse une bonne
portion d'excellent bouillon. Nous ouvrmes ensuite les noix de coco
aprs en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout  coup, me
dit: Mon pre, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oubli. Il prit en
mme temps la bouteille; mais, hlas! le vin tait devenu du vinaigre.
Il n'en fut pas moins bien reu, car il nous servit  assaisonner nos
poissons. Le pingouin tait presque rebutant, tant il tait gras; 
l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.

Pendant notre repas, la nuit tait venue. Nous regagnmes notre tente,
o ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantit de mousse.
Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet
de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack
firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il et moins froid.
Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous gotmes tous bientt
un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus
rveill par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la
tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussitt sur mes
pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous saismes tous trois des
fusils, et nous sortmes de la tente.  la clart de la lune, nous
apermes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins,
environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq
hors d'tat de nuire, et qui tenaient les autres  distance.

Attention! dis-je  Fritz, vise bien et tirons ensemble pour chtier
comme il faut ces maraudeurs.

Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de
disperser nos ennemis; nos deux chiens se jetrent sur les morts et les
dvorrent.

Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le
traner dans la tente pour le faire voir le lendemain  ses frres. Il
ressemblait assez  un renard; il tait de la taille et de la grosseur
de nos chiens. Nous laissmes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus,
auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montre; nous
revnmes prendre notre place sur la mousse, prs de nos enfants chris,
que le bruit n'avait pas mme veills; et nous dormmes jusqu'
l'aurore suivante, o ma femme et moi, rveills par le chant du coq,
nous commenmes  rflchir sur l'emploi de cette journe.




CHAPITRE V

Voyage au navire.--Commencement du pillage.


Ah! disais-je, ma chre femme, je vois s'amonceler devant moi tant de
peines et de fatigues, je vois tant de choses  accomplir, que je ne
sais par quoi dbuter. D'abord un voyage au navire est indispensable,
car nous y avons abandonn nos btes et une foule d'objets de premire
ncessit, d'un autre ct des soins imprieux me retiennent  terre, o
je devrais m'occuper de construire une habitation.

Ma femme me rpondit par ces paroles du Seigneur: Ne remets jamais au
lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose  son
tour.

Je dcidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit,
m'accompagnerait au btiment, et que la mre demeurerait  terre avec
les autres enfants. Debout! debout! criai-je alors.

Mes enfants entendirent ma voix, et se levrent lentement. Quant 
Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitt placer son
chacal, que la nuit avait refroidi, debout prs de la tente, pour jouir
de la surprise de ses frres.

En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent 
aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientt les petits
paresseux, curieux de connatre la cause du bruit qu'ils entendaient.
Jack parut le premier, le petit singe sur l'paule; mais l'animal fut si
effray  l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidit et courut se
blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en pouvanta de mme, et
ils dcidrent: Ernest, que c'tait un renard; Jack, un loup; Franz, un
chien; mais Fritz, triomphant, leur apprt que c'tait un chacal.

Lorsque la curiosit fut un peu apaise: Enfants, m'criai-je, celui
qui commence la journe sans invoquer le Seigneur s'expose  travailler
en vain. Tous me comprirent, et nous nous jetmes  genoux. La prire
faite, mes enfants demandrent  djeuner; mais il n'y avait  leur
donner que du biscuit, qui tait si sec, qu'ils pouvaient  peine le
broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du
fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa
adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore
dfonce. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.

ERNEST. Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce
pas?

MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.

ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai dcouvert, par une fente que
j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.

Et nous courmes tous  la tonne; nous vmes, en effet, qu'il ne s'tait
pas tromp; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de
sa dcouverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et
que l'on dfont le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer
qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrtai  l'ide
d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre
d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre ncessaire  nos besoins
prsents.

Mon projet fut bientt excut, et en quelques instants,  l'aide de ma
cuiller de noix de coco, nous tendmes sur notre biscuit cet excellent
beurre; puis nous portmes les tartines prs du feu pour les faire
griller. Nos chiens, cependant, couchs prs de nous, n'avaient
nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que
dans le combat de la nuit ils avaient reu en plusieurs endroits, et
notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai  Jack de
frotter leurs plaies avec du beurre rafrachi dans l'eau; ce qui excita
les chiens  se lcher, et peu de jours aprs il n'y parut plus.

Fritz ayant remarqu qu'avec des colliers ils auraient vit la plupart
de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le
petit garon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis  Fritz de se
prparer  m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'lever
une perche avec un morceau de toile  voile. En cas d'accident, ils
devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prvins aussi
que nous passerions peut-tre la nuit sur le navire.

Nous ne prmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver
des provisions  bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il
tait impatient de rgaler de lait frais.

Nous quittmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces,
tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fmes un peu loigns,
je m'aperus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et
qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce ct, et en trois
quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignmes les flancs du
btiment, auxquels nous attachmes notre embarcation.  peine dbarqus,
le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter prs
d'une chvre le petit singe qu'il avait amen. Nous changemes l'eau des
auges et nous renouvelmes les provisions dans les mangeoires. Les
animaux nous accueillirent avec les plus amicales dmonstrations, tant
ils taient heureux de revoir des hommes aprs deux jours d'abandon.
Nous nous occupmes alors de chercher pour nous-mmes quelque
nourriture. Lorsque nous fmes rassasis, je demandai  Fritz par o
nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre
embarcation. Cette rponse m'tonna d'abord; car il nous manquait des
choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti
pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il
nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement  sa
demande, et nous nous mimes  l'oeuvre.

Une perche assez forte fut fiche dans une planche du bateau, et nous
disposmes une voile au sommet. C'tait un large morceau de toile
figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu  un moufle et
attach  des cordes que je pouvais manier de ma place prs du
gouvernail. Ce premier travail achev, Fritz me supplia d'ajouter
au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon,
et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon
que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fmes ensuite un petit banc
prs du gouvernail, et nous fixmes dans les bords de forts anneaux pour
maintenir les rames.

Pendant ces travaux, le soir tant arriv, nous ne pouvions songer 
retourner  terre. Nous arbormes les signaux convenus pour annoncer
cette dcision  nos gens rests sur le rivage, et nous employmes le
reste de la journe  changer les pierres qui lestaient notre
embarcation contre une cargaison plus utile.

Nous pillmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme
munitions de chasse, eurent la prfrence; ensuite nous primes tous les
outils. Notre navire, destin  l'tablissement d'une colonie dans les
mers du Sud, tait trs-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous
tions cependant obligs de faire un choix svre, attendu la petitesse
de notre embarcation. Mais nous n'emes garde d'oublier cette fois des
couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous
n'avions point song d'abord. Nous nous pourvmes de grils, de
chaudires, de broches, de pots, etc. Nous y joignmes des jambons, des
saucissons et quelques sacs de mas, de bl et d'autres graines. M'tant
rappel que notre coucher  terre tait un peu dur, je pris quelques
hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez
d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de
sabres, de poignards et d'pes. J'embarquai en outre un baril de
poudre, un rouleau de toile  voile et de la ficelle ou corde en grande
quantit.

Nos cuves taient remplies jusqu'au bord,  l'exception de deux places
troites que nous nous tions rserves. Nous nous prparmes alors 
descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui tait
tombe tout  fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allum
sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aims; pour leur
rpondre, nous allummes quatre grandes lanternes,  l'apparition
desquelles ils tirrent quatre coups de fusil, afin de nous faire
comprendre qu'ils les avaient aperues. Nous nous laissmes alors aller
au sommeil, et nous nous endormmes en recommandant  Dieu le prcieux
dpt que nous avions laiss sous sa protection.




CHAPITRE VI

Le troupeau  la nage.--Le requin.--Second dbarquement.


Le jour commenait  peine  poindre, lorsque je montai sur le pont,
arm d'un excellent tlescope, que je dirigeai vers la tente pour tcher
d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait  la hte un
morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente.
Nous fmes flotter un linge blanc, et le mme signal nous rpondit de la
rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.

Je rsolus alors de prendre avec nous le btail. Je communiquai mon
projet  Fritz, et nous commenmes  chercher de concert quel moyen il
fallait employer pour transporter au rivage une vache, un ne, une truie
prs de mettre bas, des moutons et des chvres. Il proposa d'abord de
construire un radeau, mais je lui dmontrai l'impossibilit de ce
projet; enfin, aprs avoir mrement rflchi: Faisons-leur, me dit-il,
des corsets natatoires, et ils nous suivront  la nage.

--Bonne ide! m'criai-je; allons,  l'ouvrage!

Un mouton fut bientt entour de lige et jet  l'eau. Nous suivions
avec anxit ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir,
et le pauvre animal se dmenait comme un possd, en blant d'une
manire pitoyable; mais bientt, extnu de fatigue, il laissa pendre
ses jambes, et nous vmes avec joie qu'il n'en continuait pas moins  se
soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. Ils sont  nous! criai-je,
ils sont  nous! Fritz alors se jeta  l'eau et ramena  bord le pauvre
mouton; nous nous mmes  confectionner les ustensiles ncessaires pour
soutenir les autres.

Deux tonneaux vides, runis fortement par de la toile  voile, furent
fixs sous les flancs de l'ne et de la vache. Nous passmes deux heures
environ  les quiper de la sorte; le menu btail vint ensuite. Rien
n'tait plus comique que de voir ces animaux ainsi affubls. L'embarras
tait de les amener jusqu' l'eau; heureusement une ouverture forme par
le choc qu'avait reu le navire nous servit utilement. Nous conduismes
l'ne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le prcipita dans
l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bientt et se mit  nager
avec une force et une dextrit qui lui mritrent tous nos loges.
Pendant qu'il s'loignait ainsi, nous jetmes la vache non moins
heureusement, et elle se mit  flotter vers le rivage, majestueusement
soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon
seul, plus intraitable, nous donna un mal inou, et finit par sauter, si
loin, qu'il s'carta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin
de leur attacher des cordes qui nous permirent de les runir auprs du
bateau. Nous y descendmes sans perdre de temps, et nous rompmes les
liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement
il ralentissait considrablement la marche de notre embarcation, et je
m'applaudis alors de l'ide de Fritz et de sa voile, car sans elle tous
les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse norme que nous
tranions aprs nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit 
droite, soit  gauche; mais les balanciers les remettaient bientt en
quilibre.

Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son
petit singe, qui commenait  se familiariser; moi, je rvais  mes
bien-aims, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour
tcher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout  coup j'entendis
Fritz me crier d'une voix aigu: Mon pre, nous sommes perdus! un
norme poisson s'avance vers nous!

Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement taient charges,
et au mme instant nous voyons passer avec la rapidit de l'clair,
presque  la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec
tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit  la tte; l'animal
tourna  gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il tait
bien touch.

Nous nous tnmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et
moi je fis force de rames; mais le reste de la traverse ne fut point
troubl, et nous abordmes bientt dans un endroit o nos btes
trouvrent pied et gagnrent facilement la terre. Nous y sautmes
nous-mmes, et nous commenmes  dptrer notre btail. J'tais assez
inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne
savais o les chercher, quand tout  coup un cri de joie retentit, et
nous fmes bientt environns de la petite famille, qui nous accueillit
et tomba dans nos bras.

Ma femme admira l'ide que nous avions eue. Je n'aurais jamais imagin
cet expdient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis
plusieurs fois fatigu la tte en voulant aviser au moyen de transporter
ce btail, et n'en pouvais trouver aucun.

--Eh bien, lui dis-je, honneur  Fritz! car c'est lui qui l'a trouv.

Nous nous tions mis  dballer notre cargaison, lorsque Jack vint 
nous majestueusement assis sur le dos de l'ne entre les deux tonnes,
qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider  descendre, et je
m'aperus alors pour la premire fois qu'il avait une ceinture jaune
dans laquelle il avait pass deux petits pistolets.

Qui a pu t'quiper ainsi?

--Moi-mme. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.

Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entour
d'un collier de mme peau, hriss de clous.

Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?

--La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taill le cuir, et
maman l'a cousu.

Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put
voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le
rprimandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne rpondit rien; mais,
comprenant mon reproche, il dtourna les yeux.

Tout en causant, je m'aperus que mon petit Jack exhalait une odeur
insupportable, et je l'engageai  s'loigner un peu. Cette remarque lui
mit  dos tous ses frres, qui lui criaient sans cesse: Plus loin! plus
loin! Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun
compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il
aida ses frres  jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commenait
 rpandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de
prpar pour notre souper, je commandai  Fritz de m'aller chercher un
jambon. Tous mes enfants me regardrent d'un air tonn; mais leur joie
fut extrme quand ils virent leur frre revenir portant un norme
jambon.

Pardonne-moi ma ngligence, me dit alors ma femme; j'ai l une douzaine
d'oeufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.

MOI. Comment! des oeufs de tortue?

ERNEST. Mon pre, ce sont bien des oeufs de tortue; nous les avons
trouvs dans le sable, au bord de la mer.

LA MRE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si
vous voulez bien.

Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis
qu'elle faisait cuire son omelette, nous allmes dbarrasser notre
btail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla
chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le
rduisirent bientt  l'obissance. Ernest tait tout joyeux de trouver
un ne pour lui porter ses fardeaux, et il en tmoignait hautement sa
joie.

Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous assmes autour de
la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes
et d'assiettes, nous commenmes le repas. Nos chiens, nos poules, notre
btail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de
notre festin. Les oies et les canards se rgalaient dans le ruisseau de
petits crabes et barbotaient  plaisir. Le repas fut gai; au dessert,
Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il
avait trouve dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme 
nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et aprs
une pause de quelques instants elle commena ainsi:




CHAPITRE VII

Rcit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les oeufs de
tortue.--Les arbres gigantesques.


Tu feins d'tre impatient d'entendre mon rcit, me dit-elle en
souriant, et tu ne m'as pas laiss placer un mot de toute la soire.
Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est
amasse, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut
pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement
chang. Mais ce matin, tant sortie de la tente bien longtemps avant mes
enfants, et ayant aperu votre signal, qui me causa une joie extrme, je
me pris  rflchir sur notre position et  rver aux moyens de
l'amliorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journe
sans abri, au soleil, sur cette terre brlante; allons plutt dans cette
valle ombrage dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles
descriptions.

Tandis que je rflchissais ainsi, mes enfants s'taient veills.
Jack, arm d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc,
s'tait gliss prs du chacal de Fritz et lui avait coup sur le dos
deux larges bandes de peau, qu'il travaillait  dbarrasser de toutes
ses chairs. Je l'aurais laiss faire; mais j'entendis bientt Ernest lui
crier:  le malpropre! le vilain malpropre!--Comment! rpliqua,
celui-ci, qu'y a t-il de sale  faire deux colliers  nos chiens? Je
m'interposai pour terminer la querelle, qui commenait  s'chauffer; je
blmai Ernest de sa rpugnance, et j'aidai mon petit bonhomme  terminer
son ouvrage, car ses mains et ses habits taient dj tout sales.
Lorsque les deux bandes furent compltement nettoyes, il les transpera
d'une quantit suffisante de longs clous pointus  large tte plate;
puis, ayant coup un morceau de toile  voile deux fois aussi large, il
l'appliqua en double sur la tte des clous, et me donna l'agrable
besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de
l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du
pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je
lui avais donns, j'eus enfin piti de lui, et je fis ce qu'il voulut.

Quand les deux colliers furent termins, il me pria de lui coudre en
outre une autre bande qu'il destinait  lui servir de ceinture pour
mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut
termin, je lui fis observer qu'en se schant ses colliers se
racorniraient. En consquence, et d'aprs les conseils d'Ernest, il les
cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet tat. Je fis
alors part  ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une
joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur pre et Fritz
fussent de retour. Nous nous quipmes de notre mieux; au lieu d'un
couteau de chasse je pris une hache, et, accompagns des deux chiens,
nous partmes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du
ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arrivmes
bientt  l'endroit o vous l'aviez travers. En sautant de pierre en
pierre, Ernest fut bientt  l'autre bord. Jack, dont les jambes taient
plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait o
mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi,
je pris le petit Franz sur mes paules et passai la dernire. Nous
trouvmes, comme vous l'aviez annonc, la vgtation admirable de ce
ct du ruisseau, et pour la premire fois depuis notre naufrage mon
coeur s'ouvrit  l'esprance  la vue de cette superbe nature. Je
remarquai surtout un petit bois,  l'ombre duquel je voulus me reposer;
mais pour y atteindre nous fmes obligs de traverser des herbes si
hautes, qu'elles dpassaient la tte de mes enfants, et que nous avions
toutes les peines du monde  nous y frayer un passage. Cependant Jack
tait rest un peu en arrire; quand je me retournai pour le chercher,
je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et
j'aperus son mouchoir tout mouill schant au soleil sur ses paules.
Le pauvre garon, en traversant le ruisseau, avait inond tout ce qui
tait dans ses poches. Tandis que je le blmais d'y avoir mis ses
pistolets, qui par bonheur n'taient pas chargs, nous entendmes un
grand bruit, et nous vmes s'lever des herbes et s'envoler devant nous
un oiseau d'une grandeur prodigieuse.

Quand mes deux petits chasseurs stupfaits se prparrent  tirer, il
tait si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz prtendait que
c'tait un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par
terre. Aussitt mes enfants de se rpandre en regrets d'avoir manqu une
si belle proie; soudain un second oiseau s'leva encore des herbes et
partit presque sous notre nez. Je ne pus m'empcher de rire en voyant
mes petits chasseurs encore une fois en dfaut. Ernest se mit  pleurer,
et Jack ta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant:  une
autre fois,  une autre fois, seigneur oiseau!

Nous approchmes de l'endroit d'o il s'tait lev, et Ernest, ayant
trouv un nid grossier, rempli d'oeufs briss, nous apprit que cette
dcouverte le confirmait dans l'ide que nous venions de voir une
outarde, qu'il avait cru reconnatre  son ventre blanc,  ses ailes
couleur de tuile, et  la moustache de son bec. Tout en conversant, nous
avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute espce
voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de
tous cts pour tcher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres
taient si levs, que le coup n'aurait sans doute pas port.

Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce
que j'avais pris pour une fort, c'tait un bouquet de dix  douze
arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants
forms de racines normes qui semblaient avoir pouss l'arbre tout
entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une
racine place au milieu et plus petite que les autres.

Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et  l'aide d'une ficelle il
en prit la hauteur, que nous trouvmes tre de trente-trois pieds.
Depuis la terre jusqu' la naissance des branches nous en comptmes
soixante-six, et le cercle form par les racines avait une circonfrence
de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre paisse;
la feuille ressemble  celle du noyer; mais je n'ai pu dcouvrir aucun
fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et
touffu, sem de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un dlicieux
lieu de repos. Je le trouvai si fort  mon got, que nous rsolmes d'y
prendre notre repas. Nous nous assmes sur l'herbe prs d'un ruisseau,
et nous mangemes d'un bon apptit.

En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue,
vinrent nous rejoindre et se couchrent  nos pieds, o ils
s'endormirent sans vouloir partager notre dner.

Aprs avoir mang, nous reprmes le chemin de la tente; nous ne vmes
rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, o je remarquai que le rivage
tait couvert de dbris de crabes, et je m'aperus que nos dogues
avaient trouv eux-mmes moyen de fournir  leur nourriture en pchant
une espce de moule dont ils taient trs-friands.

Cependant nous continuions  avancer au milieu de dbris de poutres et
de tonnes vides dont le rivage tait couvert. Chemin faisant, Bill
disparut tout  coup derrire un rocher; Ernest la suivit et la trouva
occupe  dterrer des oeufs de tortue, qu'elle avalait avec une
satisfaction marque.

Nous fmes nos efforts pour l'loigner, et nous russmes  en
recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de
l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se
tournrent vers la mer, et nous y dcouvrmes une voile qui s'avanait
vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'tait vous;
nous courmes rapidement au ruisseau, nous le franchmes de nouveau, et
nous arrivmes  temps pour tomber dans vos bras.

Tel est, mon ami, le rcit dtaill de notre excursion. Si tu veux me
faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit ds demain, et nous
irons nous tablir prs des arbres gants. Nous nous posterons sur leurs
branches, et nous y serons  merveille.

--Bon! ma chre, lui rpondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller
nous percher comme des coqs sur les arbres,  soixante-six pieds du sol.
Mais o trouverons-nous un ballon pour nous y lever?

--Ne te moque pas de mon ide, repartit ma femme; au moins nous pourrons
dormir en sret contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront
point  venir nous attaquer si haut.

--C'est trs-bien, dis-je, ma chre femme; mais comment veux-tu monter
tous les soirs sans chelle  soixante-six pieds pour le coucher? Au
moins, pour te consoler, nous pouvons nous tablir entre ses racines.
Qu'en penses-tu? Tu as compt une circonfrence de quarante pas. Le pas
fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait
de pieds?

Ernest, aprs un court calcul, me rpondit: Cent pieds. Je louai mon
jeune mathmaticien de son habilet. Un tel arbre, dis-je, doit tre
appel le gant des arbres. Durant cette longue conversation, la nuit
tait rapidement venue. Nous rentrmes dans la tente pour y reprendre
nos places, et nous dormmes comme des marmottes jusqu'au lendemain
matin.




CHAPITRE VIII

Le pont.


coute, dis-je  ma femme lorsque les premires lueurs du matin nous
eurent veills tous deux, ton rcit d'hier m'a fait faire de graves
rflexions; j'ai srieusement examin les consquences d'un changement
de rsidence, et j'y entrevois de grands inconvnients. D'abord nous ne
trouverons nulle part une place o nous puissions tre plus en sret
qu'ici, ayant d'un ct la mer, qui nous apporte en outre les dbris du
navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous loignons de la cte,
et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisment fortifier.

--Tu n'as pas tout  fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi
quelles fatigues nous avons ici, nous autres,  nous drober aux ardeurs
du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes
 l'ombre des forts. Tu ne vois pas la peine que nous avons 
recueillir quelques misrables hutres, et le danger o nous sommes
d'tre attaqus pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et
les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu' nous; et
quant aux trsors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour
m'pargner les angoisses o vous me plongez durant votre absence.

--Tu parles  merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en
allant nous tablir auprs des arbres gants, nous pouvons nous rserver
ici un pied--terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons
notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs
qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission.
Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer
nos bagages.

--Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'ne et la vache
porteront nos effets.

Je lui dmontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai
que pour nous-mmes il fallait un passage plus sr et plus facile que
les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit  mes
remontrances, et notre entretien finit l. Nous veillmes les enfants,
qui accueillirent avec transport l'ide du pont, aussi bien que celle
d'migrer dans cette nouvelle contre, que nous baptismes du nom de
Terre promise.

Cependant Jack, qui s'tait gliss sous la vache, ayant vainement essay
de la traire dans son chapeau, s'tait attach  ses mamelles pour la
tter.

Viens, cria-t-il  Franz, viens auprs de moi, le lait est dlicieux.
Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropret; puis, ayant trait
l'animal, elle nous en partagea le lait. Je rsolus alors d'aller au
vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec
Fritz et Ernest, dont je prvoyais que le secours me serait ncessaire
au retour. Fritz et moi nous prmes les rames, et nous nous dirigemes
vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientt emports
hors de la baie.

 peine en tions-nous sortis que nous dcouvrmes une immense quantit
de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot
que nous n'avions pas encore remarqu auparavant, et qui faisaient un
bruit effrayant. Je dployai la voile pour quitter le courant et pour
voir quelle cause avait rassembl l tous ces oiseaux. Ernest, qui nous
accompagnait pour la premire fois depuis que nous avions touch a
terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz
ne perdait pas de vue l'lot, et aurait volontiers tir sur les oiseaux,
si je ne l'en eusse empch.

Ah! s'cria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils
dvorent.

Nous vmes bientt qu'il avait raison.

Qui peut avoir amen ce monstre ici? continua-t-il quand nous fmes
tout prs; hier il n'y en avait aucune trace.

--C'est peut-tre le requin que tu as tir hier, rpondit Ernest; car sa
tte est tout ensanglante, et j'y vois trois blessures.

En effet, c'tait lui; et, me rappelant combien sa peau tait utile, je
recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.

Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant  droite
et  gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu
carter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au
chacal, et le tout fut dpos au fond des cuves. Pendant cette opration
je remarquai sur le rivage une quantit de planches que la mer y
poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. 
l'aide d'un cric et d'un levier nous soulevmes les poutres dont nous
avions besoin; nous les runmes en train, et nous attachmes dessus de
longues planches, de manire  former un radeau; puis nous levmes
l'ancre pour retourner auprs des ntres, quatre heures aprs notre
dpart. Craignant de trouver des bas-fonds prs de la cte, je me
dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et
l, favoriss par un bon vent, nous rangemes le vaisseau  notre
droite, et nous nous dirigemes droit vers la terre. Ernest cependant
examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tus.

Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons  manger?

--Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se
nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un got fade et
dsagrable; ils sont si avides, qu'ils se laissent plutt tuer que de
quitter la proie  laquelle ils sont attachs.

Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'tonnait de voir
sa peau se crisper et se racornir sur le mt, o il l'avait accroche:
je lui rpondis qu'elle serait aussi bonne en cet tat pour l'usage
auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si
estime qu'on nomme en Europe chagrin.

Tout en conversant, nous tions arrivs dans la baie et nous avions
gagn le dbarcadre; mais personne n'tait l pour nous recevoir. Cette
absence ne nous effraya pas tant que la premire fois, et nous nous
mmes tous trois  crier: Hol! ho!. Des cris de joie nous
rpondirent, et je vis bientt accourir ma femme et mes deux jeunes
fils, qui venaient du ct du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli
et mouill. En arrivant prs de nous, Jack avait lev son mouchoir en
l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantit de
magnifiques crevisses de rivire. Ma femme et Franz suivirent son
exemple, et en quelques instants nous fmes environns d'crevisses qui,
se sentant libres, cherchaient  s'enfuir de tous cts. Mes enfants se
prcipitrent pour les retenir, et cet incident donna lieu  des clats
de rire inextinguibles.

Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant
trouv, que c'tait effrayant; il y en avait l au moins deux cents:
voyez comme elles sont grosses.

--Est-ce toi qui les as trouves? et comment cela est-il arriv?

--Vous allez voir. Quand vous ftes partis, je pris le singe de Fritz
sur mon paule, et, accompagn de Franz, je me rendis au ruisseau pour
chercher un endroit o vous puissiez tablir votre pont.

--Oh! oh! ta petite tte a donc quelquefois des ides plus sages? Eh
bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.

--Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les
cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'tait de l'or. Il
avana ensuite jusqu'auprs de l'eau, et je l'entendis soudain crier:
Jack, viens donc voir toutes les crevisses qui sont sur le chacal de
Fritz! J'accourus rapidement, et je m'aperus avec tonnement, que ce
cadavre tait encore  la place o nous l'avions jet, et qu'il tait
couvert d'crevisses. Alors maman,  qui je courus raconter cette
dcouverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait
une belle provision, comme vous voyez.

--Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et
remercions Dieu de ce qu'il nous a fait dcouvrir un pareil trsor.

J'annonai alors que, tandis que les crevisses cuiraient, nous irions
transporter  terre les planches qui formaient le radeau, et qui taient
restes dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il tait
impossible de pouvoir transporter  bras ces masses normes. Je me
rappelai alors comment les Lapons parviennent  faire tirer  leurs
rennes les plus pesants fardeaux.

J'attachai au cou de l'ne et de la vache des cordes qui passaient entre
leurs jambes et venaient entourer l'extrmit des poutres; l'expdient
russit  merveille, et nos animaux apportrent toutes les planches une
a une  l'endroit qu'avait choisi mon petit ingnieur.

La place tait vraiment bien trouve. Le ruisseau y tait plus resserr
que partout ailleurs entre deux rives d'gale hauteur, et de chaque ct
des troncs d'arbre semblaient placs pour servir de point d'appui.

Il s'agit maintenant, dis-je alors  mes fils, d'valuer la largeur du
ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?

--Mais, dit Ernest, demandons  maman un paquet de ficelle, au bout
duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive
et en la ramenant ensuite sur l'extrme bord, nous trouverons facilement
cette largeur.

--Excellent conseil! Allons,  l'oeuvre! Tout fut facilement excut,
et nous trouvmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour tre
solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque ct:
elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'tait pas
fini, et il fallait maintenant amener de l'autre ct ces normes
poutres. Comme nous restions tous aussi embarrasss, je dis  mes
enfants: Allons d'abord dner; en pluchant nos belles crevisses, il
nous viendra peut-tre un moyen. Tout en surveillant le dner, notre
mnagre avait fait pour l'ne et la vache deux sacs de toile  voile,
et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage,
elle s'tait servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son
habilet, et nous nous mmes  table; mais les morceaux furent dvors 
la hte, tant nous tions presss de voir notre pont en bon train. Il se
termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expdient. Voyons,
dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.

Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour
une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres  quelques pieds
au-dessous de son extrmit.  l'autre bout je fixai une autre corde;
puis, attachant une pierre, je la lanai de l'autre ct du ruisseau,
que je traversai  mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant
comment faire passer de mme l'ne et la vache, qui taient ncessaires
 mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement  un arbre; je
jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lance auparavant,
et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrmit, j'y
attelai l'ne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque
rsistance; mais enfin ils marchrent, et la poutre tourna autour du
tronc, tandis que son extrmit allait toucher l'autre bord. Mes
enfants, pleins de joie, s'lancrent sur ce frle pont aussitt qu'il
eut touch terre, et le traversrent avec une agilit surprenante,
malgr mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile
de notre ouvrage tait fait, et nous plames trois poutres  ct de la
premire, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les runmes 
l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit  neuf pieds de large,
et pouvait cependant tre facilement retir, de manire  interdire le
passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous tions si harasss, que
nous prmes notre repas, et courmes nous coucher, sans entreprendre
d'autre travail. Cette journe ft termine, comme les autres, par une
longue prire  Dieu, qui ne nous avait pas abandonns jusque-l.




CHAPITRE IX

Dpart.--Nouvelle demeure.--Le porc-pic.--Le chat sauvage.


Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma
jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui
pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les
localits ni les habitants, et sur la ncessit de nous tenir bien
runis durant le chemin. Enfin nous fmes la prire, nous djeunmes et
prparmes le dpart. Les enfants s'occuprent  runir notre btail, et
l'ne ainsi que la vache furent chargs de sacs, ouvrage de notre
mnagre. Nous les remplmes de tous les objets de premire ncessit,
de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de
table du capitaine; nous y ajoutmes une bonne quantit de beurre. Enfin
nous abandonnmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible.
Aprs avoir tabli l'quilibre entre les deux cts, je me prparais 
jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme
accourut et m'en empcha, rclamant une place, d'abord pour les poules,
qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'tait
pas de force  soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac,
que nous avions appel _enchant_, et qui pouvait nous tre de la plus
grande utilit. Je fis droit  sa requte, et comme les paniers de l'ne
n'taient pas tout  fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et
j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'ne aurait
pris le galop sans grand danger pour lui.

Cependant mes fils donnaient la chasse  nos poules, et aucune ne se
laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilit de leurs efforts,
et les pria de la laisser essayer si elle ne russirait pas mieux
qu'eux. En mme temps elle prit dans le sac enchant deux poignes de
graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq
arriva bientt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la
tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres btes y coururent
tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachmes
alors deux  deux par les pattes, et nous les dposmes sur le dos de la
vache, renfermes dans un panier que nous recouvrmes d'une couverture,
afin qu'elles restassent en repos.

Nous entassmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions
emporter; et aprs avoir trac une enceinte avec des pieux fichs en
terre, nous roulmes tout autour quantit de tonnes vides.

Tout tant ainsi dispos, le cortge se forma; chacun de nous, jeune ou
vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma
femme ouvraient la marche; la vache, l'ne mont par Franz, venaient
aprs; les chvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit
singe, composaient le troisime corps d'arme; Ernest marchait ensuite,
conduisant les moutons, et moi je formais l'arrire-garde. Mes deux
dogues, placs sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi
 la tte, faisant ainsi l'office d'adjudants.

Notre petite troupe s'avanait lentement, mais en bon ordre, et avait
une mine toute patriarcale. Nous arrivmes bientt  notre pont; l nous
fmes rejoints par notre cochon, qui s'tait d'abord enfui, et qui vint
alors se runir de lui-mme  notre bande, tout en tmoignant son
mcontentement par des grognements significatifs. Le pont fut travers,
mais  l'autre bout un obstacle imprvu faillit mettre le dsordre dans
nos rangs: le gazon pais qui recouvrait le sol tenta si fort notre
btail, qu'il se dispersa  droite et  gauche pour brouter;
heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre,
momentanment troubl, fut promptement rtabli. Nanmoins, pour prvenir
un second dsordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.

Nous avions  peine fait quelques pas dans cette direction, que nos
chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs
forces, comme s'ils eussent eu  combattre quelque animal sauvage. Fritz
prit son fusil et les suivit de prs; Ernest se serra prs de sa mre
tout en apprtant le sien, et Jack l'tourdi, sans mme dranger son
fusil, qu'il avait sur le dos, s'lana sur les traces de Fritz.

Craignant de trouver quelque animal froce, j'armai mon fusil et partis
aussitt dans la mme direction; mais je ne pus les atteindre, et ils
arrivrent bien longtemps avant moi auprs des chiens. J'entendis alors
Jack me crier: Accourez, mon pre, accourez! il y a l un porc-pic
monstrueux.

Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-pic, mais de taille
ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses
ennemis approchaient, se hrissait soudain d'une fort de dards, dont
quelques-uns mme s'taient fichs dans leur museau. Cependant Jack, qui
avait arm un des pistolets qu'il portait  sa ceinture, le tira  bout
portant dans la tte de l'animal, qui tomba mort.

Quelle imprudence! s'cria Fritz; tu pouvais blesser mon pre, moi ou
un de nos chiens.

--Ah! bien oui, blesser! Vous tiez derrire moi, et les chiens  ct:
crois-tu que je sois aveugle?

--Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque;
souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est
rien rsult de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.

Jack, ayant donn deux ou trois coups de crosse  l'animal, pour tre
bien sur qu'il tait mort, se disposa  l'emporter; mais il se mit les
mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir,
l'attacha au cou de l'animal et le trana jusque auprs de sa mre, qui
tait fort inquite de notre absence prolonge et du coup de feu qu'elle
avait entendu.

Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-pic que j'ai tu moi-mme;
papa assure que c'est excellent  manger.

Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer
qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai
 mon tour.

N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je  Jack, qu'il ne te
passt ses dards au travers du corps?

--Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachs  sa peau, et
qu'il ne les lance contre personne.

--Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligs, ta mre et moi,
de dbarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixs  leur museau.

--Bon! ils sont alls les chercher eux-mmes, et ce n'est pas le
porc-pic qui les leur a lancs.

J'applaudis  mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances
si tendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des
circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu  des
fables.

Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture?
L'abandonnerons-nous?

--L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un trs bon mets!
Gardons-le, gardons-le.

Je cdai  ses instances et posai l'animal, la tte enveloppe d'herbe,
derrire le petit Franz, sur le dos de l'ne, a ct du sac de ma femme;
puis nous partmes.

Nous avions  peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de ct,
chappant aux mains de mon fils, et se mit  bondir a et l, en
poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empcher de
rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous et trop
mus. Je lanai mes deux chiens aprs le fuyard, qu'ils nous ramenrent
bientt, mais toujours aussi agit. Nous nous mmes alors  chercher
quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si
paisible, et nous dcouvrmes enfin que les dards du porc-pic avaient
perc la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par
stimuler notre ne comme des coups d'peron. Le sac enchant remplaa la
couverture, et le voyage reprit son cours.

Fritz marchait en avant, le fusil arm  la main, esprant faire de
nouveau quelque beau coup; mais nous arrivmes sans autre rencontre aux
arbres dont ma femme nous avait parl.

Quelle merveille! s'cria alors Ernest. Comme ils sont grands!

La halte commena. Nous mmes la volaille en libert, le cochon aussi,
mais avec les deux pieds de devant attachs. Tandis que j'aidais ma
femme  dcharger nos animaux, nous entendmes un coup de fusil; puis un
instant aprs, un second derrire nous, et la voix de Fritz qui criait:
Le voil, le voil! mon pre, c'est un chat sauvage!

--Bravo! lui rpondis-je aussitt que je le vis reparatre charg de sa
proie. Tu viens de rendre un grand service  notre poulailler; car c'est
un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu
tu?

--Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais
dans un clin d'oeil il s'est relev; et il s'apprtait  s'lancer,
quand je lui tirai un coup de pistolet  bout portant. J'espre qu'il
est bien plus beau que le chacal que Jack m'a corch, et que mon cher
frre ne me l'arrangera pas de mme.

--Oui, c'est, je crois, un _marga_ d'Amrique; tu peux d'abord t'en
faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des tuis
pour les services de table.

--Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la
peau du porc-pic?

--Tu peux en faire aussi des tuis, car Fritz ne pourra nous en donner
que quatre, et nous sommes six  table; mais je crois que tu feras mieux
d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.

Mes enfants trouvrent mes ides si heureuses, qu'ils ne me laissrent
aucun repos jusqu' ce qu'elles fussent mises en oeuvre. Ernest,
cependant, qui se reposait tandis que sa mre et le petit Franz
s'vertuaient  nous prparer  dner, me dit:

Mais enfin, mon pre, de quelle espce sont ces arbres?

Nous hsitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme
s'aperut que le petit Franz mangeait une espce de fruits, et
l'entendit dire: Oh! que c'est bon! Elle courut  lui, les lui arracha
des mains, et lui demanda: O as-tu trouv cela?

--Dans l'herbe, rpondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons
en mangent.

J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres taient des
figuiers; car c'tait la vritable figue que le petit Franz avait dans
les mains.

Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit,
j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta
quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines
fort drles, et qu'il finit par avaler de bon apptit. Ma femme avait
allum du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientt
fait bouillir. Nous y dposmes un morceau de porc-pic, tandis qu'un
autre fut mis  la broche. Nos regards se portrent alors vers ces
arbres o ma femme voulait tablir notre demeure, et nous cherchmes
quelque moyen de parvenir  ces branches si leves. Tandis que nous
tions  nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le
rti de porc-pic, dont nous nous rgalmes.




CHAPITRE X

Premier tablissement.--Le flamant,--L'chelle de bambou.


Lorsque le repas fut termin, je dis  ma femme: Il faut songer  notre
logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous
y tablir ce soir; occupe-toi aussi de prparer des courroies et des
harnais, afin d'aider l'ne et la vache  transporter ici le bois
ncessaire  nos constructions.

 l'aide d'une toile  voile pose au-dessus de l'enceinte forme par
les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement
construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au
rivage pour tcher d'y trouver du bois propre  former des chelons.
Nous tions  la vrit environns de branches de figuier sches; mais
je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le
voisinage. La rive tait couverte de bois chou; mais il rpondit fort
mal  mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu
avancs qu'auparavant, quand par bonheur Ernest dcouvrit  moiti
ensevelis dans le sable une quantit de grands bambous. Aid de mes
enfants, je les dgageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de
quatre  cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets
pour pouvoir les porter plus aisment.

J'aperus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois
pourrait m'tre utile; nous nous mmes donc en marche, nos armes
toujours en tat, suivant notre habitude, et prcds de Bill.

Soudain la chienne s'lana en avant, et en quelques sauts pntra dans
le buisson, d'o nous vmes sortir aussitt une vole de flamants.
Fritz, toujours enchant de faire le coup de fusil, tira sur les
tranards, et en abattit deux. L'un resta couch mort; mais l'autre, qui
n'tait que lgrement bless  l'aile, se releva et se mit  courir de
toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son
adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfona dans la vase
jusqu'aux genoux.

Quant  moi, aid de Bill, je m'lanai sur les traces du fuyard, que je
finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest
s'tait tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre
retour. Charg de mon flamant, j'arrivai prs de lui, et je fus presque
abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de
cet oiseau. Il tait temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas
quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espce dont se servent les
sauvages pour faire leurs flches, et je dis  mes enfants que c'tait
pour mesurer notre arbre gant. Ils se mirent  rire, prtendant que dix
de ces roseaux attachs au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement
pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des
poulets, qu'ils dclaraient imprenables: et, sans leur en dire
davantage, nous nous disposmes  revenir au logis. Ernest se chargea de
mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je
me chargeai du vivant. Mais  peine avions-nous fait quelques pas, que
Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.

 merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher  ton aise,
tandis que ton frre et moi nous sommes si pniblement chargs?

L'enfant comprit mes paroles, et me demanda  porter le flamant bless.
Je le lui passai, et nous continumes  marcher jusqu'au moment o nous
arrivmes prs des bambous que nous avions laisss derrire nous.

Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet quipage que nous
arrivmes prs des ntres, qui nous accueillirent avec des cris de joie
et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses
plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.

Notre mnagre seule tmoigna la crainte que cette bouche inutile ne
diminut la petite quantit de nos provisions. Je la rassurai en lui
disant que ce bel oiseau saurait bien lui-mme fournir  sa nourriture
sans nous tre  charge, en pchant dans le ruisseau voisin de petits
poissons et des insectes.

Je me mis ensuite  examiner sa blessure, qui n'avait atteint que
l'aile; et je commenai immdiatement  la panser selon mes
connaissances, en y appliquant un onguent compos de beurre et de vin.
Je lui attachai ensuite  la patte une ficelle assez longue pour lui
permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout
de deux  trois jours il fut compltement apprivois, et sa blessure
gurie.

Aprs ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai  me faire
un arc avec un morceau de bambou, et des flches avec les roseaux que
nous avions apports. Comme ils auraient t trop lgers, je les remplis
de sable mouill, et je garnis l'une des extrmits de plumes de
flamant; puis je me prparai  en faire l'essai. Aussitt mes enfants se
mirent  sauter autour de moi en criant: Un arc et des flches?
Laissez-moi tirer, mon pre, laissez-moi tirer!

--Restez tranquilles, leur rpondis-je; ce n'est point un jouet, mais un
instrument ncessaire  mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne
femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil trs-fort?
Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'ne ce
que je demandais, et au mme instant Fritz, que j'avais envoy mesurer
notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compt
cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui tait plus que
suffisant.

J'attachai alors la pelote de fil  une de mes flches, et, par un
vigoureux effort, je la dcochai de manire qu'elle vnt retomber
par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entranant avec
elle le fil, que je dvidais  mesure. J'attachai  l'extrmit une
corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche tait 
une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors paralllement  terre
cent pieds de bonne corde, forte de prs d'un pouce, de manire 
laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis
devant, et Fritz reut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux
pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en
pied le long des deux cordes, et aux extrmits desquels Jack passait
deux clous. C'est ainsi qu'en trs-peu de temps, et au grand tonnement
de ma femme, je parvins  me fabriquer une chelle de quarante pieds.

Nous attachmes alors l'extrmit de l'chelle a l'un des bouts de la
ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous
relevmes jusqu' la branche, dont l'accs nous tait maintenant permis.
Tous mes fils voulurent alors monter et se prcipitrent vers l'chelle;
mais je dsignai Jack comme le plus lger des trois ans: celui-ci
grimpa avec l'adresse et l'agilit d'un chat, arriva sans encombre sur
la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y
consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de prcaution
possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement
l'chelle sur la branche. Tout en suivant avec anxit son ascension,
nous retnmes de toutes nos forces l'chelle par le moyen de la corde
qui pendait sur la branche, et nous le vmes enfin arriver heureusement.
Quand l'chelle fut attache solidement sur l'arbre, je montai  mon
tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai  clouer  une branche
voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'lever nos
planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.

Quand j'arrivai auprs de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait
pendant la journe: c'taient des harnais pour l'ne et la vache. Tous
nos prparatifs taient donc termins, et il ne nous restait plus qu'
souper, lorsque je m'aperus que Jack et Fritz n'taient pas avec nous.
Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la
nuit tait venue, et la lune brillait de tout son clat; je commenai 
devenir inquiet de cette absence prolonge, et je cherchais  dcouvrir
mes enfants, quand nous entendmes au-dessus de nos ttes deux voit
entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait
de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous
entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien
vite, et je ne fus compltement rassur que quand ils eurent touch
terre. Pendant ce temps, ma femme, aide de Franz et d'Ernest, avait
allum un grand feu et prpar notre souper. Nos animaux se runirent
alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;
les pigeons s'envolrent, et se nichrent sur les branches de l'arbre;
nos poules se perchrent sur les btons de l'chelle. Quant au btail,
il fut attach autour de nous. Notre beau flamant lui-mme se percha sur
une des racines; puis, plaant sa tte sous son aile droite et relevant
sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fmes un grand cercle de
feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous
attaquer la nuit, et nous attendmes avec impatience le moment de
prendre notre repas et de goter le sommeil  notre tour. Ma femme nous
avertit enfin que tout tait prt. Nous nous assmes en cercle, et nous
nous mmes  dvorer le dlicieux porc-pic. Pour dessert, mes enfants
nous apportrent des figues ramasses sous l'arbre. Nous fmes ensuite
une courte prire, puis, au milieu des billements ritrs, une ronde
gnrale dans tous les environs. Nous gagnmes alors nos hamacs: ils
furent d'abord trouvs bien incommodes, mais le sommeil eut bientt mis
fin  toutes les plaintes. Quelques moments aprs, tous les gmissements
furent termins, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration
faible, mais rgulire, de tous ces petits tres, ce qui me prouva que
moi seul de toute la famille je veillais encore.




CHAPITRE XI

Construction du chteau arien.--Premire nuit sur l'arbre.--Le
dimanche.--Les ortolans.


Pendant la premire moiti de la nuit, je fus extrmement inquiet. Au
moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'coutais avec effroi
les feuilles agites par le vent, ou les branches sches qui tombaient.
De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me
levais et je courais y jeter du bois: tout tait pour moi sujet de
crainte. Aprs minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme
le plus parfait rgnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai
les yeux, et je m'endormis si profondment, que, lorsque je m'veillai,
il tait dj fort tard pour commencer notre travail, aussi nous
primes, nous djeunmes rapidement, et l'on se mit  l'ouvrage. Ma
femme donna alors  manger  l'ne et  la vache, puis elle leur endossa
les harnais et partit avec eux, escorte d'Ernest, Jack et Franz, pour
aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.

Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les prparatifs
ncessaires  la commodit de notre tablissement. Je trouvai tout mieux
dispos encore que je ne pensais: les grosses branches s'tendaient dans
une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les
plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie.  cinq 
six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre
nos hamacs; d'autres, plus leves encore, devaient nous servir  poser
le toit de notre difice, qui consistait en un morceau de toile  voile.
Nous travaillmes  laguer tout le reste, et ce travail pnible dura
jusqu' ce que ma femme nous ament deux fortes charges de planches.
Nous les hissmes une a une  l'aide de la poulie, et nous en fmes
d'abord un plancher double, pour qu'il rsistt mieux au balancement de
l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous tablmes une
balustrade solide.

Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches
remplirent tellement notre matine, que l'heure de midi arriva sans que
personne et song au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette
fois de biscuit et de fromage.

On se remit  l'ouvrage, et nous nous htmes de hisser la pice de
toile  voile. Elle fut fixe  grand'peine sur les branches
suprieures, de manire que les bouts, en tombant, couvrissent  droite
et  gauche notre habitation, et une troisime muraille s'levant
jusqu' elle alla la rejoindre derrire le tronc de l'arbre, de manire
 garantir compltement ce ct. Nous nous tions rserv, pour voir et
pour entrer dans l'appartement, le quatrime ct de la construction;
c'tait celui qui tait tourn vers la mer, afin de nous mnager un air
frais et la vue la plus agrable. Nos hamacs furent aussitt monts dans
le palais arien, et les places choisies pour le soir.

Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied
plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai 
faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrass par
les racines, et que je destinai  nous servir de salle  manger, tandis
que mes enfants ramassaient le bois et les branches sches, et les
liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, puis
par mon travail de la journe, je finis par me jeter sur un banc en
essuyant mon front couvert de sueur. J'ai travaill comme un cheval
aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chre femme, je veux me reposer
demain.

--Tu le peux et tu le dois, me rpondit-elle; car c'est demain un
dimanche, et le second mme que nous passons sur cette cte. Nous avons
nglig le premier.

J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation
avaient d naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous
justifier, que nous n'avions point manqu de prier le Seigneur chaque
jour. L'excellente crature me remercia ensuite de lui avoir construit
ce chteau arien, o elle pourrait dormir sans craindre pour nous les
attaques des btes sauvages.

Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dner, et
appelle les enfants.

Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, tant du feu une marmite
de terre, l'apporta prs de nous. Le couvercle fut enlev avec
curiosit, et nous vmes le flamant tu par Fritz, et que ma bonne femme
avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'ge ne l'et rendu
trop dur. La prcaution ft trouve inutile, et la bte dvore avec
apptit. Pendant ce temps, l'autre flamant tait venu se mler aux
volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour
de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit
singe sautait d'une paule  l'autre, pour tcher d'attraper quelque bon
morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour complter le
tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint
nous rejoindre en tmoignant sa joie par des grognements significatifs.

Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne
jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en
restait. Je lui reprochai une telle prodigalit; elle me rpondit que le
lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait
mieux le donner  la truie que de le perdre.

En sortant de table, j'avais allum un feu dont la lueur devait protger
notre btail pendant la nuit. Aussitt qu'il fut bien brillant, je
donnai le signal du repos. Mes trois fils ans eurent bientt gravi
l'chelle; ma femme vint aprs eux, le coeur tremblant, mais sans trop
oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans
encombre. J'avais tenu l'chelle pendant ce temps; je montai le dernier,
portant le petit Franz sur mes paules, puis,  la grande joie de mes
enfants, je retirai l'chelle aprs moi. Quoique nous trouvant bien en
sret, je n'en fis pas moins charger les armes  feu, pour qu'elles
fussent sous notre main prtes  foudroyer tout ennemi qui voudrait
attaquer les btes que nous avions laisses endormies sous la garde de
nos dogues.

Peu de temps aprs, le sommeil avait ferm nos paupires, et la premire
nuit que nous passmes sur l'arbre fut d'une tranquillit profonde. Je
remarquai au rveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour
sortir du lit, et qu'ils se vantrent d'avoir parfaitement dormi; les
hamacs, si incommodes la nuit prcdente, n'avaient excit celle-ci
aucun murmure.

Que faire aujourd'hui? me demandrent-ils.

--Rien, mes enfants, car c'est dimanche.

--Un dimanche! un dimanche! s'cria Jack; ah! je vais lancer des flches
et m'amuser toute la journe.

--Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de
l'oisivet, mais celui de la prire. Mes amis, nous clbrerons ce jour
aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous
chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole
qui rveillera en vous des sentiments pieux et sincres.

--Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'vangile: oh!
racontez, racontez, s'crirent tous mes enfants.

--Chaque chose  son tour, rpondis-je; soignons d'abord nos btes,
djeunons, puis je vous raconterai ma parabole.

Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assmes sur l'herbe,
les enfants dans l'attitude de la curiosit, ma femme dans un silencieux
recueillement. Je leur composai alors une petite histoire approprie 
leur situation.

Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. 
tous ses sujets qu'il y avait envoys, il avait distribu le mme nombre
d'outils, des semences gales, pour cultiver chacun des terrains de mme
grandeur. Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours
prts  me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en
temps, et sans vous en prvenir, chercher tantt l'un, tantt l'autre de
vous; et si je rcompense ceux dont la conduite aura t bonne, je
saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.

Parmi les colons, les uns avaient obi; les autres, soit ngligence,
soit mpris, taient rests dans l'inaction. Mais un jour le grand roi
les manda devant lui, et, dans son quitable rpartition des peines et
des rcompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il
comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidles et obissants,
il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas
cout sa voix.

J'eus soin de terminer par des conseils donns directement  chacun
d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'taient pas perdues, et que
tous avaient saisi mon allgorie.

Je compris bientt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi
toute la journe, et je leur permis de se livrer  leurs jeux. Jack vint
me demander de lui prter mon arc et mes flches; Fritz se prpara 
travailler  ses tuis de _marga_, et vint me demander mes conseils;
Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes  feu, me pria de lui
faire aussi un arc et des flches. Je conseillai  Jack d'armer ses
flches de pointes de porc-pic, et de les y fixer avec des tablettes de
bouillon qu'il devait faire fondre  moiti sur le feu. J'enseignai 
Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son _marga_
et la dbarrasser des parties de chair qui pourraient y tre restes. Je
lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de
prier la mnagre de lui donner quelques oeufs de poule et du beurre
pour la rendre plus souple. Sa mre lui demanda ce qu'il comptait en
faire. Il lui expliqua l'usage de ses tuis, et aussitt elle combla ses
dsirs.

Tandis que nous tions ainsi occups, un coup de fusil partit au-dessus
de nos ttes, et deux oiseaux tombrent  nos pieds; effrays du bruit,
nous levmes la tte, et nous vmes Ernest descendre l'chelle d'un air
triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack
quittrent aussitt leur travail, mais pour courir  l'chelle et tcher
de tuer quelque autre oiseau: je les aperus avant qu'ils fussent
monts.

Qu'allez-vous faire? leur dis-je. pargnez les cratures du Seigneur
pendant le jour qui lui est consacr. C'est dj trop de deux victimes.

Ils s'arrtrent aussitt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux
taient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espces toutes
deux bonnes  manger. Je remarquai alors pour la premire fois que nos
figues sauvages attiraient une quantit innombrable d'oiseaux, et que
les branches de notre arbre taient couvertes de grives et d'ortolans.
Je me rjouis fort de cette dcouverte; car je savais que ces oiseaux
rtis se conservaient trs-bien dans le beurre, et qu'ils nous
fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.

La prire du soir termina dignement cette journe, pendant laquelle nous
ne nous tions livrs  aucun travail fatigant, et nous regagnmes  la
file notre demeure arienne.




CHAPITRE XII

La promenade.--Nouvelles dcouvertes.--Dnomination de divers lieux.--La
pomme de terre.--La cochenille.


La matine du lendemain fut tout entire consacre  une multitude de
soins qui devaient contribuer  l'amlioration et  l'agrment de notre
demeure arienne.

Jack continua  s'exercer  tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais
confectionn aussi un arc et des flches, et Fritz  faonner ses tuis.
Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure tait arrive. Aussitt
que nous fmes assis:

Mes enfants, commenai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux
parties de cette contre que nous connaissons dj? Cela nous aidera
dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement,
comme les ctes peuvent tre dj dnommes, nous nous bornerons 
donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques
souvenirs.

JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous
ont assez corch la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka,
Spitzberg.

MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu
auras invent? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de
notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher
ailleurs.

Nous commenmes par la baie o nous avions abord. Sur la proposition
de ma femme, elle reut le nom de _Rettungs-Bucht_ (baie du salut);
notre premire habitation, celui de _Zelt-Heim_ (maison de la tente);
l'le qui tait dans la baie, celui de _Hay-Insel_ (le du requin), en
mmoire du requin que nous avions tu; le marais o Fritz avait failli
s'enfoncer, celui de _Flamant-Sumpf_ (marais du flamant). Aprs bien des
dbats, notre chteau arien reut celui de _Falken-Horst_ (l'aire du
faucon). La hauteur sur laquelle nous tions monts pour dcouvrir les
traces de nos compagnons s'appela _Promontoire de l'espoir tromp_;
enfin le ruisseau; _Ruisseau du Chacal_[1].

[Note 1: Nous avons conserv dans le cours de notre traduction les
noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dnomination franaise ne
pouvant leur tre applique, tandis qu'elle convient fort bien pour les
autres.]

Nous passmes ainsi, en babillant, le temps du dner, et nous prenions
plaisir  poser les bases de la gographie de notre royaume, que nous
dcidmes, en riant, devoir tre envoye en Europe par le prochain
courrier. Aprs le dner, Fritz retourna  ses tuis, qu'il consolida en
les doublant d'un morceau de lige. Jack, en voyant le rsultat obtenu
par son frre, accourut me prier de l'aider  faire la cotte de mailles
en porc-pic pour Turc. Nous lavmes et frottmes la peau, et Turc,
entirement harnach, nous parut alors en tat de combattre une hyne ou
un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai;
car, quand elle s'approchait sans dfiance de lui, elle s'enfuyait
bientt en poussant des cris lamentables, pique qu'elle tait par les
dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir tant venu et la
chaleur du jour tant tombe, je songeai  faire faire  ma famille une
petite promenade. O irons-nous? m'criai-je. Toutes les voix furent
pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long
du rivage; ma motion fut adopte. Nous partmes bientt tous bien arms,
except ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant
nous firement, revtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voult
prendre sa place accoutume; mais aussitt qu'il et senti les piquants,
il fit un bond de ct et courut se rfugier sur Bill, qui n'y mit pas
d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut tre de
la partie; aprs avoir essay du voisinage de chacun de mes fils, et
dgot par leurs espigleries, il vint se placer  mes cts et chemina
gravement prs de moi. Notre promenade tait des plus agrables; car
nous marchions,  l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu.
Mes enfants se dispersrent  droite et  gauche; mais quand nous
sortmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les
runir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essouffl, fut
cette fois le premier  mes cts. Il me prsenta trois petites baies
d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.

Des pommes de terre! s'cria-t-il enfin, des pommes de terre!

--Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mne-moi  l'endroit o tu
les as dcouvertes.

Nous courmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvmes,
en effet, un champ d'une immense tendue couvert de pommes de terre. Les
unes taient encore en fleur, les autres taient en pleine maturit;
quelques-unes sortaient  peine de terre. Jack se prcipita aussitt
pour les dterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'et
couru l'imiter. Nous les aidmes avec nos couteaux; en peu de temps nos
gibecires furent remplies, et nous nous prparmes  continuer notre
route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous tions
dj bien chargs, et qu'il vaudrait peut-tre mieux retourner 
Falken-Horst; mais notre excursion  Zelt-Heim tait devenue si
ncessaire que nous poussmes toujours dans cette direction.

La conversation se porta naturellement sur le prcieux tubercule que
nous venions de dcouvrir. Il y a l pour nous, dis-je  mes fils, un
trsor inestimable. Aprs la faveur que Dieu nous a faite en nous
sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de
tous ceux qu'il nous a accords jusqu' ce jour.

Nous atteignmes bientt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau
du Chacal, et que nous devions longer jusque-l. La mer,  droite,
s'tendait dans le lointain comme un miroir;  gauche, la chane des
rochers prsentait le spectacle le plus ravissant et le plus
pittoresque. C'tait comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu
de mesquines et troites terrasses, au lieu de pots  fleurs pars  et
l, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient
chapper  profusion les plantes les plus rares et les plus varies. L
les plantes grasses aux tiges pineuses; ici le figuier d'Inde aux
larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses
larges rameaux souples et enlacs; enfin l'ananas surtout y croissait en
abondance. Comme ce roi des fruits nous tait bien connu, nous nous
jetmes dessus avec avidit; le singe mme nous aida  en moissonner, et
je fus oblig d'arrter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal.
Une autre dcouverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du
caratas; je voulus faire partager  mes fils l'admiration que
j'prouvais pour cette utile plante, qui ressemble  l'ananas, en leur
faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me rpondaient la bouche
pleine: Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.

--Petits gourmands, leur rpliquai-je, vous ne savez pas juger les
choses; je vais vous faire bientt changer d'avis. Ernest, prends dans
ma gibecire un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de
m'allumer du feu.

--Mais il me faudrait de l'amadou.

--En voici, lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en tai
l'corce extrieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je
battis le briquet; aussitt elle prit feu, et mes enfants sautrent tout
joyeux autour de moi en criant: Vive l'arbre  amadou!

Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner  votre mre
du fil pour coudre vos habits quand ils seront dchirs. Et en disant
ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantit de fils
forts et souples qui merveillrent mes enfants, et causrent la plus
grande joie  ma bonne femme.

Elle n'y trouva qu'une chose  redire, c'est qu'il serait long d'en
extraire un  un tous ces fils. Je lui appris que rien n'tait plus
ais, en faisant scher au soleil les feuilles, dont les fils se
dtachaient alors d'eux-mmes.

Eh bien, dis-je  mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas? Ils
convinrent tous que j'avais raison.

Cette autre plante que vous voyez auprs, continuai je, est un figuier
d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles
ressemblent, en effet,  des raquettes. Son fruit est trs-estim des
sauvages.  peine eus-je prononc ces mots, que Jack courut pour en
faire une bonne rcolte; mais il revint bientt en pleurant, les doigts
traverss de mille petites pines. Je l'aidai  se dgager la main, et
je lui montrai la manire de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis
tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon
couteau, et, la prenant alors  ces deux endroits, je la dpouillai
facilement de son enveloppe, et je la donnai  goter  mes fils. Elle
fut trouve excellente, peut-tre  cause de sa nouveaut, et chacun se
mit  en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup
d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.

Que fais-tu l, lui dis-je.

--Voyez donc, mon pre, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de
petites btes rouges comme du sang.

--Ah! m'criai-je, encore une nouvelle dcouverte! c'est la cochenille.

Mes enfants me demandrent ce que c'tait que cet animal.

C'est, leur rpondis-je, un insecte qui, sch et bouilli, sert 
donner une magnifique couleur rouge fort estime dans le commerce;
l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.

ERNEST. Mais comme nous n'avons rien  teindre en rouge, et que ces
fruits, pour tre cueillis, demandent trop de soin, je prfre l'ananas.

MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous tre utile de plus
d'une manire. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une
haie de ces raquettes, et ces feuilles paisses nous garantiront des
animaux malfaisants.

JACK. C'est une plaisanterie, mon pre; vous le voyez, cet arbre n'a pas
de solidit, et un couteau aura bientt fait une ouverture  votre haie,
quelle que soit son paisseur.

Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avanait, il tira son couteau
de chasse et se mit  s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux;
les raquettes cdaient avec, facilit, lorsqu'une d'elles vint tomber
sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perant.

MOI. Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature
 arrter les tmraires qui s'exposeraient  la traverser?

JACK. J'en conviens, mon pre; c'est une bonne leon dont je profiterai,
surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire
cesser la cuisante douleur que les maudites pines me causent.

Une feuille de caratas tendue sur la partie souffrante enleva tout 
coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de
nous faire rire aux dpens du jeune imprudent.

Enfin nous nous remmes en marche, et nous arrivmes au ruisseau du
Chacal; on le passa avec prcaution, et nous atteignmes bientt la
tente, o tout tait rest en ordre. Fritz courut chercher de la poudre
et du plomb; moi, ma femme et Franz nous allmes  la tonne de beurre
remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occuprent  prendre des
oies et des canards. Ils y russirent avec assez de peine, car nos
animaux taient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais
enfin ils parvinrent  attraper deux oies et deux canards. La cotte de
mailles de Turc fut remplace par une sacoche de sel, et nous reprmes
le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards
envelopps dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements
de nos dogues et de nos bruyants clats de rire excits par cette
trange musique, nous arrivmes sans encombre au logis. Ma femme courut
traire la vache, dont le lait nous rafrachit beaucoup. Les pommes de
terre firent les frais de notre repas, et aprs avoir, dans notre
prire, remerci le Seigneur de cette prcieuse dcouverte, nous
montmes notre chelle et nous passmes la nuit dans un profond et
tranquille sommeil.




CHAPITRE XIII

La claie.--La poudre  canon.--Visite  Zelt-Heim. Le kanguroo.--La
mascarade.


J'avais remarqu sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande
quantit de bois qui pouvait me servir  construire une claie, dont
j'avais grand besoin pour transporter  Falken-Horst la tonne de beurre
et les autres objets de premire ncessit, trop lourds pour tre ports
 bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en
emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secoue
par cette promenade matinale, tandis que je laisserais auprs des ntres
Fritz, qui pouvait leur tre utile.

Aux premires lueurs du crpuscule, je sautai  bas de mon lit, je
rveillai Ernest, prvenu la veille, et nous descendmes l'chelle sans
rveiller nos gens: nous prmes l'ne, et nous lui fmes traner une
grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.

MOI. Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fch que je t'aie veill si tt,
et n'aimerais-tu pas mieux tre rest  Falken-Horst, pour tuer des
grives et des ortolans?

ERNEST. Non, mon pre, j'aime mieux tre avec vous. Aussi bien mes
chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sr que leur premier
coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.

MOI. Et pourquoi cela, mon ami?

ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ter les balles qui sont
dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils
tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux
branches est hors de la porte du fusil.

MOI. Tes observations sont justes; mais il eut t mieux de prvenir tes
frres que de te rserver le plaisir de te moquer d'eux aprs leur
dsappointement. En gnral, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et
j'estime ton habitude de rflchir avant d'agir; mais il faut prendre
garde que cette habitude, excellente en elle-mme, ne dgnre en
dfaut. Il est des circonstances o il faut savoir prendre une
rsolution instantane. La prudence est une qualit, mais la lenteur et
l'irrsolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu,
par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours
ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il
faudrait se retrancher derrire ce pauvre ne, que nous sacrifierions,
et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer  coup sr.

Nous arrivmes cependant au rivage sans avoir rencontr d'ours qui nous
mt dans la ncessit d'employer mon plan. Je me htai de fixer notre
bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches
et qui faisait l'office de traneau. Nous y ajoutmes une petite caisse
choue sur le sable, et nous reprmes le chemin du logis, aidant l'ne,
avec deux longues perches qui nous servaient de levier,  traner sa
cargaison dans les mauvais pas. En arrivant prs de Falken-Horst, nous
jugemes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives tait
commence; nous ne nous tions pas tromps. Les chasseurs s'lancrent
au-devant de nous ds qu'ils nous aperurent. La caisse fut ouverte;
mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu
 un simple matelot, et elle ne contenait que des vtements et du linge
 moiti gts par l'eau de mer.

Je me rendis alors auprs de ma femme, qui me gronda doucement de
l'inquitude o je l'avais laisse; mais la vue de mon beau bois et la
perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre
l'apaisrent bientt. Je demandai  mes enfants combien ils avaient tu
d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit
n'tait nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite
de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalit, je leur
rappelai que la poudre tait notre plus prcieux trsor, qu'elle tait
notre sret, et serait peut-tre un jour notre seul moyen d'existence;
je conclus  ce qu'on apportt  l'avenir un peu plus d'conomie  la
dpenser. Je dfendis dornavant le tir aux grives et aux ortolans, et
je dcidai qu'on y supplerait par des lacets, que j'appris  mes
enfants  fabriquer. Jack et Franz gotrent  merveille la nouvelle
invention, et leur mre les aida dans ce travail, tandis que je pris
Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.

Pendant que nous tions tous ainsi occups, il s'leva dans notre
basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les
poules fuyaient de tous cts. Nous y courmes aussitt; mais nous ne
rencontrmes, au milieu des volatiles effarouchs, que notre singe.
Ernest, qui le regardait du coin de l'oeil, le vit se glisser sous une
grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitt, et trouva l un oeuf
tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute  avaler. En le
pourchassant dans un autre endroit, on dcouvrit encore quatre autres
oeufs.

Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules,
dans la journe, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans
que je puisse jamais rencontrer d'oeufs.

Nous rsolmes alors que le petit coquin serait priv de sa libert
toutes les fois que nous croirions les poules prtes  pondre.

Jack, cependant, tait mont sur l'arbre pour placer les piges, et en
descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous
axions rapports du vaisseau y avaient dj fait un nid et avaient
pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de
peur d'effrayer ces pauvres btes, et je fis porter les piges ailleurs,
pour ne pas les exposer  s'y prendre. Cependant je n'avais pas cess de
travailler  ma claie, qui commenait  prendre tournure. Deux pices de
bois courbes devant, lies au milieu et derrire par une traverse en
bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut acheve, elle
n'tait pas trop lourde, et je rsolus d'y atteler l'ne.

En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occups 
plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfiles dans une pe
d'officier en guise de broche rtissaient devant le feu. Ce spectacle
tait agrable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalit, et j'en fis
des reproches  ma femme: elle me fit observer que c'tait pour les
conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela
que je lui avais promis d'apporter  Falken-Horst la tonne de beurre que
nous avions laisse  Zelt-Heim.

Je me rendis  son observation, et il fut dcid que j'irais
immdiatement aprs le djeuner  Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz
resterait au logis. Ma dfense de se servir de la poudre comme par le
pass causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant
le repas. Franz, avec son enfantine navet, vint me proposer d'en
ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je
voulais permettre  ses frres d'user en libert de celle que nous
avions. Cette ide nous amusa beaucoup, et le pauvre petit tait tout
dcontenanc au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.

Franz croit, dit Ernest, que la poudre se rcolte dans les champs comme
le froment et l'orge.

--Ton frre est si jeune, rpliquai-je, que son ignorance est toute
naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment
se prpare la poudre.

Cet appel  la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il
ne se dispost pas  satisfaire sur-le-champ nos dsirs. Sa mmoire le
servit  merveille: il parla tour  tour des parties constituantes de la
poudre, des proportions de charbon, de salptre et de soufre qui entrent
dans sa composition; puis des prcautions inoues que sa fabrication
exige; il put facilement dmontrer  ses frres que, notre provision
puise, il nous serait impossible de la renouveler.

Nous partmes avec la claie,  laquelle nous avions attel l'ne et la
vache, et prcds de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des
hautes herbes, nous prmes le bord de la mer, parce que la claie
glissait mieux sur le sable. Nous arrivmes en peu de temps et sans
rencontre remarquable. Notre premier soin fut de dtacher nos btes pour
leur laisser la libert de patre. Nous disposmes ensuite sur la claie
non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril
de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.

Occups ainsi, nous ne nous tions pas aperus que nos btes, attires
par l'herbe tendre, avaient pass le pont, et se trouvaient dj presque
hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis 
chercher d'un autre ct un endroit favorable pour prendre un bain, que
les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu ncessaire. En
suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par
des rochers qui, en s'levant de la mer, pouvaient nous servir de salle
de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne rpondit
point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en dcouvrir la
cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'aprs
quelques instants de la plus vive inquitude que j'aperus mon petit
garon couch devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne ft bless;
mais je reconnus bientt, en m'approchant de lui, qu'il n'tait
qu'endormi, tandis que l'ne et la vache broutaient paisiblement prs de
lui; et je vis que, pour se dbarrasser de la surveillance que
rclamaient ces animaux, il avait enlev trois ou quatre planches du
pont, qu'il leur tait de cette manire impossible de franchir.

Je le rveillai un peu brusquement: Allons, debout, matre paresseux!
Ne rougirais-tu pas si je disais  ta mre et  tes frres qu'au lieu de
m'aider tu t'es tendu  l'ombre comme un fainant? Lve-toi, et va
promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de
l'ne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tche
sera finie, tu y viendras  ton tour.

Je trouvai le bain dlicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire
trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et
je fus fort tonn de ne point l'y rencontrer. Allons, me dis-je, mon
paresseux sera encore all s'endormir dans quelque autre endroit. Mais
soudain j'entendis sa voix dans une direction oppose. Papa! papa!
cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entrane, il ronge la
ficelle!

J'accourus plein d'effroi, et j'aperus le petit philosophe couch sur
une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait
de forces  retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de
laquelle se dbattait un superbe saumon qui avait aval l'appt. Je
saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, o il
se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, o
un coup de hache mit fin  ses angoisses et  sa rsistance. Nous le
tirmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.

Aprs cet effort, Ernest se dshabilla et alla prendre un bain; pour
moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour
le transporter frais  Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint,
nous attelmes nos btes et nous reprmes la route du logis.

 mi-chemin  peu prs, Bill, qui nous prcdait, s'lana tout  coup
dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la
fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chass de notre
ct, je fis immdiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me
suivait, prit tout le temps ncessaire, et visa si juste, que l'animal
tomba roide mort. Nous accourmes pour le relever, et nous restmes
quelque temps stupfaits devant cette singulire bte, cherchant,
d'aprs ses caractres distinctifs,  le ranger dans une classe
d'animaux connus. Enfin,  son museau allong,  sa fourrure grise et
semblable  celle de la souris, et surtout  ses pattes de devant
courtes, et  celles de derrire longues comme des chasses,  sa queue
longue et forte, nous pmes reconnatre le kanguroo.

Ernest tait tout fier de sa victoire, et son coeur se repaissait par
avance des louanges que ses frres allaient lui donner.

Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqu cet animal, vous
qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur  votre place.

--J'en suis charm, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux
que moi-mme, et que ta gloire m'est plus prcieuse que la mienne.

Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous prparmes 
transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un
mouchoir; puis,  l'aide de deux cannes, nous le portmes jusqu' la
claie. Je remarquai que Bill nous suivait en lchant la blessure
sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il
tait encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continumes
notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux
rongeurs et des marques distinctives qui ont servi  les classer.

Le kanguroo fournit  Ernest une foule de questions. Il s'tonnait
surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal
semblable. Je fus oblig de lui apprendre que le kanguroo, quadrupde
propre  la Nouvelle-Hollande, n'avait t encore vu que par Cook dans
son premier voyage. Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de
nouvelles observations aient confirm celles de l'illustre voyageur, et
jusque-l ils se sont borns  renvoyer  sa relation.

Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frapp, ma mmoire m'a rappel le
passage de cette relation qui convient  l'animal tendu mort par ton
adresse. Tu vois l'ingalit entre les jambes de devant et celles de
derrire; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent  peine
lui servir  creuser la terre, tandis que celles de derrire, qui ont
vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes
distances. Remarque aussi que sa tte et ses oreilles ressemblent 
celles d'un livre; on lui a conserv le nom de kanguroo, que lui
donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.

Nous fmes forcs souvent d'interrompre cette conversation pour soulager
nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.

Nous arrivmes enfin, quoique un peu tard,  Falken-Horst; des cris de
joie nous salurent de loin; mais nous ouvrmes de grands yeux en voyant
le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garons,
l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et
lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient
sous le menton, et ressemblaient  deux normes cloches; l'autre, perdu
dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un
porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur
accoutrement, et se promenaient fiers comme des hros de thtre.

Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer l? m'criai-je aprs
avoir bien ri de ce spectacle.

Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant
notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profit
pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs,
elle avait cherch dans la caisse repche la veille de quoi les vtir
provisoirement.

Aprs l'accs de gaiet provoqu par ce travestissement, on courut  la
claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo
surtout devint l'objet de l'admiration gnrale. Fritz seul restait
sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforait de combattre le
mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par
son frre; il le surmonta enfin, et vint prendre part  la conversation,
sans que d'autres que moi l'eussent remarqu. Cependant il ne put
s'empcher de dire: J'espre, mon pre, que vous m'emmnerez avec vous
la prochaine fois, au lieu de me laisser  _Falken-Horst_, o il n'y a 
chasser que des pigeons et des grives.

Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-tre pour un
voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le
laissais a Falken-Horst pour protger sa mre et ses frres, c'tait lui
donner une preuve de confiance dont il devait tre flatt, au lieu de
m'en savoir mauvais gr. Nous nous mmes  table avec un grand apptit.
Je rsolus de vider ce soir mme le kanguroo. Je le suspendis ensuite
pour le trouver frais le lendemain; puis nous allmes prendre un repos
dont nous avions tous besoin.




CHAPITRE XIV

Second voyage au vaisseau.--Pillage gnral.--La tortue.--Le manioc.


Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de
l'arbre pour dpouiller notre kanguroo et partager les chairs, moiti
pour tre manges sans retard, moiti pour tre sales. Il tait temps
d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris got, qu'ils avaient
dj arrach la tte, et qu'ils se prparaient  partager la proie tout
entire. Je saisis aussitt un bton, et je leur en appliquai deux ou
trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je
commenai aussitt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'tais pas
fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus oblig d'aller
me laver et changer d'habit avant de me reprsenter devant mes enfants.
Nous djeunmes, et j'ordonnai alors  Fritz de tout prparer pour aller
 Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.
Quand il s'agit de partir, nous appelmes en vain Jack et Ernest pour
leur dire adieu. Inquiet, je demandai  ma femme o ils pouvaient tre.
Elle me rpondit qu'ils taient sans doute alls chercher des pommes de
terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmen Turc avec eux. Je
l'engageai  les gronder quand ils reviendraient.

Un peu rassur, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivmes, sans
rien rencontrer, au pont du ruisseau, et l,  notre grand tonnement,
nous vmes sortir de derrire un buisson, en poussant de grands cris,
nos deux petits polissons. Ils avaient compt de cette manire nous
forcer  les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre
dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai
absolument  ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se
rendre sur-le-champ auprs de leur mre, pour lui annoncer de ma part ce
que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je
passerais la nuit sur le vaisseau.

Ils nous quittrent un peu confus; pour nous, nous montmes dans le
bateau de cuves, et,  l'aide du courant, nous atteignmes en peu
d'instants les dbris du navire. Aussitt arriv, je rsolus de
multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me
semblait insuffisant pour l'immense quantit d'objets que je voulais
enlever.

Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidit pour transporter
une charge considrable, je voulus construire un radeau qui pt y
suppler. Nous emes bientt trouv un nombre suffisant de tonnes d'eau
qui me parurent trs-bonnes pour ma construction. Nous les vidmes
aussitt, puis nous les rebouchmes avec soin, et nous les rejetmes
dans la mer aprs les avoir attaches fortement avec des cordes et des
crampons aux parois du vaisseau qui taient les plus solides; cela fait,
nous tablmes sur ces tonnes un plancher trs-fort, auquel nous fmes,
avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour
assurer sa charge, et nous emes ainsi un trs beau radeau, qui pouvait
contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.

Cette construction avait employ toute notre journe, et il commenait 
faire nuit quand elle fut termine. Tout ce que nous pmes faire, ce fut
de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passmes la nuit
sur les matelas du capitaine, o nous fmes un si bon somme, qu'oubliant
les dangers dont la mer nous menaait, nous ne nous rveillmes pas
avant le lendemain matin.

Dieu eut notre premire pense lorsque nos yeux furent ouverts; nous le
remercimes de l'excellente nuit qu'il nous avait procure, et nous
procdmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidmes
compltement la chambre que nous avions habite avant le naufrage, puis
celle mme o nous venions de passer la nuit. Nous nous emparmes des
portes et des fentres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses
de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses
qui me firent bien plus de plaisir: c'taient celles du charpentier et
de l'armurier. Toutes ces botes furent dposes sur le radeau. La
chambre du capitaine tait pleine d'une foule d'objets prcieux qu'il
destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en change de
leurs produits. Je ne permis  Fritz d'y prendre que deux montres que
j'avais promises  ses frres, et quelques paquets de couverts de fer,
qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de
ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvmes de plus prcieux fut
une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement
empaquets dans de la paille et de la mousse. Je revis avec
attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces chtaigniers,
productions de ma chre patrie, et que j'esprais, avec l'aide de Dieu,
naturaliser sous ce ciel tranger. Nous prmes encore une quantit de
barres de fer, de plomb en saumon, de meules  aiguiser, de roues de
char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de
laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvmes
enfin un petit moulin  bras dmont, mais dont toutes les pices,
soigneusement numrotes, pouvaient tre aisment reconstruites. Comment
choisir parmi tous ces trsors? Les laisser sur le vaisseau, c'tait
nous exposer  les voir disparatre au premier coup de mer. Nous nous
dcidmes  abandonner tous les objets de luxe, et nous compltmes le
chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand
filet de pche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre
marine, qui devait nous servir  rgler les ntres. Fritz trouva dans un
coin un harpon et un dvidoir  corde, qu'il fixa au devant du radeau
pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions
rencontrer. Quoiqu'il soit trs rare d'en rencontrer si prs des ctes,
je lui permis cette fantaisie.

Il tait prs de midi quand le chargement fut termin, et nos deux
embarcations taient remplies jusqu'au bord. Nous coupmes enfin la
corde qui les retenait prs du navire, et, pousss par un vent
favorable, nous primes le chemin de la cte. Fritz, ayant aperu un
corps noir qui flottait  la surface de l'onde, me pria de l'examiner
avec ma lunette et de lui dire ce que c'tait. Je reconnus facilement
une tortue de la grande espce, endormie et se laissant aller au gr des
flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je
dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se dployant, me cachait le
corps de mon fils, de manire que je ne pouvais apercevoir ses
mouvements; mais le sifflement du dvidoir, et la rapide impulsion que
notre bateau reut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jet
son harpon sur la tortue.

Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis
plus matre du radeau, nous allons chavirer.

--Touche! touche! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous
chappera pas.

Je laissai la voile et courus  l'avant du navire, une hache  la main,
pour couper moi-mme la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne
courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout
en me tenant toujours prt  couper la corde  la premire apparence de
pril. La tortue, exalte par la douleur, nous entranait avec une
effrayante rapidit, et j'avais toutes les peines du monde  maintenir
notre embarcation en quilibre. Je remarquai tout  coup que l'animal
faisait un coude et cherchait  regagner la haute mer; je dployai
aussitt la voile, et cette rsistance parut si forte  la pauvre bte,
qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant
qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entrana  gauche,
vers la hauteur de Falken-Horst.

Nous traversmes assez heureusement les cueils qui bordent toute la
cte; enfin le bateau vint chouer sur un banc de sable, et par bonheur
resta droit. Je sautai aussitt dans l'eau, et courus  la tortue, qui
se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tte.
Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air
pour faire venir les ntres. Ils accoururent, en effet, et nous
accablrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils
s'extasirent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait
frappe au cou.

Quand la curiosit fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller
aussitt  Falken-Horst chercher la claie et nos deux btes de trait,
afin de mettre ds le soir une bonne partie de notre butin  l'abri. Un
orage ou simplement une forte mare et suffi pour engloutir ces
richesses si prcieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait
laiss nos embarcations presque  sec. Nous roulmes sur la cte
quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles
nous attachmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez
solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargemes que
de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que
cette bte pouvait bien peser  elle seule trois quintaux.

Chemin faisant, nous racontmes ce que nous avions vu au vaisseau, et
Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que
nous ne l'eussions pas apporte.

Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains prjugs
que vous avez apports d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous
devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mmes la valeur que nous
leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font
tout le prix.

Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait dcouvert,  ses
dpens, un essaim d'abeilles, et que par consquent nous allions avoir
du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous flicitant de sa
dcouverte, nous arrivmes prs de notre chteau arien. L commena un
nouveau travail pour dcharger et surtout pour ouvrir notre grosse
tortue. Je la retournai sur le dos, et  force de soins et de
prcaution, je parvins  sparer la carapace du plastron, sans les
briser ni l'un ni l'autre, le dcoupai ensuite autant de chair qu'il
nous en fallait pour un repas, et je priai notre mnagre de nous la
faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les
entrailles et la tte furent jetes aux chiens, et le reste destin 
tre conserv dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdtre
qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'tait la partie la
plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin  vaincre sa
rpugnance.

Maintenant, papa, s'crirent  la fois mes enfants, donnez-nous cette
belle caille.

--Elle n'est pas  moi, leur rpondis-je; elle est  Fritz, qui seul en
disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?

L'un, c'tait Jack, la destinait  lui servir de bouclier; l'autre,
Franz, de petit bateau.

Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau
du ruisseau qui coule auprs de nous.

--Bien, mon enfant! toi seul as pens au bien gnral: c'est ainsi qu'il
faut agir. Nous placerons ton bassin aussitt que nous aurons rencontr
de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.

--Elle est toute trouve, s'cria aussitt Jack; c'est moi qui l'ai
dcouverte ce matin en tombant dessus....

-- tel point, ajouta la mre, que j'ai t oblige de faire une lessive
de ses vtements.

--Eh bien, htez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je
viendrai y faire rafrachir les racines que j'ai trouves ce matin
aussi. Elles sont trs-sches et ressemblent assez aux grosses raves: je
les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en rgalait avec beaucoup
de plaisir; mais je n'ai pas os y goter avant de vous les avoir
montres.

Je le louai de sa prudence, et je lui demandai  voir ces racines. Je
reconnus avec joie que c'taient des racines de manioc.

Prises dans l'tat naturel, elles peuvent tre nuisibles, lui dis-je;
mais, cuites et prpares, elles servent  faire une sorte de gteau qui
remplace fort bien le pain: ainsi rjouis-toi de cette dcouverte, mon
enfant.

Cependant la claie tait dcharge; nous reprmes le chemin de la mer,
tandis que ma femme et Franz restaient pour prparer le dner. En
cheminant, j'appris  mes enfants que la tortue qui fournit la belle
caille employe dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une
chair bonne  manger, et que celle que nous avions tue ne pouvait, en
revanche, fournir des cailles pareilles. Nous chargemes cette fois la
claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin  bras, que la
dcouverte du manioc nous rendait maintenant doublement prcieux.

Lorsque nous revnmes au logis, le repas tait prt; mais, avant de nous
mettre  table, ma femme me prit  part, et me dit: Vous me semblez
bien fatigus; aussi je vais vous faire goter d'un nectar qui sans nul
doute vous rendra vos forces.

En disant ces mots, elle me conduisit derrire notre arbre; l je
trouvai cach dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.

Voil ma trouvaille, dit-elle. Je gotai et bus avec dlices, car
c'tait de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouv le matin en
se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en
perce, et nous avait gard le secret assez fidlement pour nous laisser
le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouve dlicieuse;
mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu allchs par la graisse
verte, n'en eurent pas plutt got, qu'ils ne se firent pas prier pour
en reprendre, et ma femme elle-mme avoua qu'elle s'tait trompe. Ce
fut un des meilleurs repas de ma vie.

Tout le monde reut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima
tellement, que nous trouvmes des forces pour hisser dans notre demeure
arienne les matelas que nous avions apports. Enfin nous remercimes
Dieu de cette journe de bndiction, et nous nous tendmes avec
bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientt fermer nos yeux.




CHAPITRE XV

Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa prparation.--La
cassave.


Ds mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans rveiller
aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au
bas de l'arbre, et je trouvai l vie et activit.

Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient
autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en
criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'ne seul tait
encore tendu tout de son long, et visiblement peu dispos  la course
matinale que j'avais projete. Je l'veillai et l'attelai  la claie,
sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle
et donn son lait du matin; et, accompagn des chiens, je me rendis
vers la cte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec
plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fix
mes embarcations avaient t suffisantes pour les dfendre contre la
mare montante; le flot les avait un peu dranges, mais elles taient
en bon tat. Je me htai de charger modrment la claie, et je repris le
chemin de Falken-Horst, o j'arrivai quand le soleil tait dj assez
lev; cependant tout le monde dormait encore.

Je poussai un cri perant, comme un cri de guerre, pour rveiller les
dormeurs: ma femme fut la premire  sortir du lit, et fut tout tonne
de trouver le jour si avanc.

Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En
vrit, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas
disposs  les quitter.

--Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'tiraient;
la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas cder, car tous ces
dlais sont autant de victoires pour elle: mfiez-vous, mes enfants, de
la propension  la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de
l'nergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se
passer des autres. Fritz fut le premier, Ernest le dernier  sortir du
lit, selon leur habitude.

Quand toute la famille fut sur pied, nous fmes un djeuner rapide, et
nous nous acheminmes tous vers la cte pour oprer le dchargement du
radeau; nous fmes successivement deux voyages avec la claie, et, au
second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre ne. En quittant
le rivage, je m'aperus pour la premire fois que la mare montait; je
dis en consquence adieu  mes autres enfants, et je montai avec Fritz
dans le bateau de cuves pour attendre qu'il ft  flot. Jack me tmoigna
un tel dsir d'tre de ce voyage, que je consentis  le laisser monter
avec nous.

Nous ne tardmes pas  nous trouver  flot. Encourag par la beaut du
temps, je rsolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivs  la
baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidit accoutume;
nanmoins, comme nous remarqumes que l'heure tait dj avance, nous
nous dispersmes pour tcher de faire quelque butin; car j'avais averti
mes enfants que nous remettrions  la voile avant que le vent qui
s'lve chaque soir de la cte et eu le temps de nous saisir. Jack
revint bientt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir
tre commode pour transporter les pommes de terre  Falken-Horst. Fritz
revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonait
qu'il tait content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait
trouv au milieu d'un enclos de planches une pinasse dmonte,
accompagne de deux petits canons pour l'armer.

Plein de joie  cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre,
et je m'assurai bientt que mon fils ne s'tait pas tromp; mais je
compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en tat de
voguer.

Pour cette fois je laissai les choses dans l'tat o elles se
trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer
sur le radeau quelques ustensiles de mnage, une grande chaudire de
cuivre, des plateaux de fer, des rpes  tabac, un tonneau de poudre, un
autre de pierre  feu; trois brouettes, des courroies pour les porter;
et, sans prendre le temps de manger, nous remmes  la voile en
diligence.

Nous arrivmes heureusement prs de la cte; mais quel fut notre
tonnement en apercevant au bord de l'eau, rangs de front, une quantit
de petits hommes habills de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les
bras tantt pendants, tantt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu
nous tmoigner leur affection.

Ce sont des Lilliputiens, s'cria Jack; mais ils me semblent un peu
plus gros que ceux dont j'ai lu la description.

Fritz se moqua un peu de son frre, et lui apprit que ces Lilliputiens
n'avaient jamais exist; il ajouta que ces animaux devaient tre des
oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras
taient leurs ailes.

Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'tait une bande
de pingouins manchots. Nous tions arrivs  peu de distance du bord,
quand soudain, sans me prvenir, Jack l'tourdi sauta dans l'eau et
courut  terre; puis, avant que les imbciles d'oiseaux songeassent 
s'enfuir, il leur distribua une vole de coups de bton qui en abattit
une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.

Fritz n'tait pas content de ce que son frre l'avait ainsi empch de
tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrire, et je ris de bon coeur
de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle
il s'tait jet dans l'eau.

Nous nous occupmes ensuite  dbarquer notre cargaison; mais, comme le
soleil tait dj bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous
chargemes, selon nos forces respectives, de rpes  tabac et de plaques
en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remmes en
marche.

Quand nous arrivmes  Falken-Horst, les deux dogues arrivrent les
premiers  notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous
accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversrent plusieurs
fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient  tort et 
travers  ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle
Jack tait loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme
accourut aussitt, et fut trs-contente de la dcouverte des brouettes.

Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bton de Jack avait
seulement tourdis, avaient commenc  se remuer. J'ordonnai de les
attacher par la patte  l'une de nos oies, pour les habituer  la vie de
basse-cour. L'expdient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres
bles ne comprenaient absolument rien  cet arrangement.

Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle
avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un norme
monceau de la racine qu'Ernest avait dcouverte la veille, et que
j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai  chacun la part
d'loges due  son activit.

Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un
jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de mas, de courges, de
melons.

--Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons sem
toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.

Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me mnageait, et je
rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus
tt. Je lui annonai ensuite la dcouverte de la pinasse. Elle
accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prvoyait de
nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes
raisonnements et mes dmonstrations les plus convaincantes, c'est
qu'elle consentit  nous dire: Il est certain que si jamais j'tais
oblige de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur
un bon navire que sur notre mchant bateau de cuves.

Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces rpes 
tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants  priser, et je ne
pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette le.

--Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point l mon but; et
bientt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu bniras ces rpes, au
lieu de crier aprs elles.

--Ma foi, je ne comprends pas ce que ces rpes peuvent avoir de commun
avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.

--Ces plaques de fer que tu as regardes avec tant de ddain nous en
tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien lev, mais au moins
quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac
solide avec de la toile  voile.

Ma femme se mit sur-le-champ  l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas
trop  mes talents en ptisserie, elle remplit ensuite la chaudire de
pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose  nous
donner.

Pendant ce temps-l j'tendis par terre une grande pice de toile, et je
rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer  excuter mon
projet. Je remis  chacun d'eux une rpe; puis je leur donnai des
racines de manioc bien laves, et je leur recommandai de rper.

Ils se mirent  l'oeuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de
l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous emes un
grand tas de farine qui ressemblait assez  de la sciure de bois humide.

Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de
raves.

Leur mre elle-mme partageait un peu leur prvention, et, tout en
prparant le sac que je lui avais demand, elle surveillait la cuisson
des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur
le rsultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient
insensible. Allons, Messieurs, leur dis-je, riez  votre aise,
gayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale
nourriture de plusieurs peuples de l'Amrique, et que les Europens qui
le connaissent prfrent mme  celui de froment: si je ne me suis pas
tromp sur l'espce de manioc, vous me remercierez, j'espre.

--Il y a donc plusieurs espces de manioc, dit Ernest.

--Il y en a trois: deux sont vnneuses ou malsaines lorsqu'on les mange
crues; la troisime peut se manger sans faire de mal; mais on lui
prfre les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et
qu'elles ont l'avantage de mrir plus vite.

--Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est
de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain
empoisonn.

Et il jeta de ct, avec son petit air mutin, la rpe et la racine qu'il
tenait  la main.

Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner,
et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en
servir.

--Pourquoi la presser?

--Parce que tout le principe malfaisant rside dans le suc de la plante,
et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera
qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin,
avant d'y toucher, d'en faire l'preuve sur le singe et les poules.

--C'est--dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas
qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.

--Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est dou d'un
instinct que l'homme n'a pas, et il est prsumable que, si le gteau de
manioc que nous lui prsenterons renferme quelques parties malfaisantes,
il se gardera d'y toucher.

Jack, rassur, se mit  la besogne comme ses frres, et je vis avec
plaisir le monceau de farine s'lever.

Le sac de ma femme tait enfin cousu; j'y plaai ce que mes fils avaient
rp. Il fallut alors songer  un pressoir, qui tait de toute
ncessit.

Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'tablis deux ou
trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaai sur
ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle
planche, et j'tendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrmit
passait dans la racine de l'arbre, tandis qu' l'autre bout je suspendis
tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des
barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mcanique
produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardmes pas  voir le jus
sortir  flots. Mes fils taient merveills de la simplicit et en mme
temps des rsultats de mon expdient.

Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre proprit que
celle de soulever les fardeaux ou de dplacer les masses.

Je lui dmontrai que la pression est une consquence naturelle de la
premire proprit; car, si la racine et t moins forte, le levier
l'aurait souleve ou arrache, et c'est la rsistance qui produit la
pression.

Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les
proprits de cette puissante mais simple machine, pour extraire du
manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers
d'corce faits exprs. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges;
mais,  force de les remplir, l'corce se distend, et ils deviennent
aussi larges qu'ils taient longs. On les pend alors  des branches
d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait
insensiblement reprendre leur premire forme. Le procd n'est pas
expditif; mais il est certain.

Ma femme voulut savoir si le jus n'tait propre  aucun usage.

Si, lui rpondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et
dont la prparation consiste simplement  y mler du poivre et
quelquefois du frai d'crevisse. Les Europens ne le mangent pas; ils le
laissent dposer dans des vases, et en retirent un amidon trs-fin.

Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous
faudrait pas forcment employer en une seule fois tout ce que nous
avions rp de manioc, en me faisant remarquer que la journe entire
suffirait  peine  la prparation et  la confection de notre pain. Je
la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver
des annes, pourvu qu'elle ft bien sche; mais je la prvins en mme
temps que le bouillon devait la rduire considrablement.

Cependant le jus avait cess de couler; et tout le monde dsirait voir
le succs de ma paneterie.

Si nous faisions le pain? s'cria Fritz.

J'y consentis; mais j'annonai qu'au lieu de procder sur-le-champ 
confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait
d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.

Je retirai le sac, je le vidai et j'tendis la farine pour la faire
scher; puis, en ayant dlay une poigne dans un peu d'eau, je fis une
sorte de galette que je plaai sur une de nos plaques de fer au-dessus
d'un feu ardent. Nous emes bientt un joli gteau, bien dor, et de la
mine la plus friande.

Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir
manger tout de suite.

--Pourquoi pas? rpondit Jack, je suis prt, et Franz aussi, je pense.

--Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y
aurait aucun danger  tenter l'exprience; par prudence nous allons en
laisser faire l'essai  notre singe.

Aussitt que le gteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules,
et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de
joie, que je ne pus m'empcher d'tre rassur sur le succs de mon
exprience. Le singe surtout dvorait les morceaux avec un plaisir qui
fit plus d'une fois envie  mes fils.

J'appris  mes enfants que les Amricains appelaient ce pain de la
cassave.  prsent, continuai-je, prparons-nous  faire de la cassave
pour nous; pourvu toutefois que nos btes n'prouvent ni coliques ni
tourdissements.

Ces mots l'ayant frapp, Fritz me demanda si tels taient toujours les
effets du poison.

Ce sont les plus ordinaires, rpondis-je; mais il y en a qui endorment,
comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous
pourriez peut-tre trouver ici un arbre d'un aspect sduisant; son fruit
ressemble  une petite pomme jaune tache de rouge, fuyez-le bien; c'est
un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit mme de s'endormir
sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.

Je recommandai ensuite de ne jamais toucher  aucun fruit sans me
l'avoir auparavant montr.

Cependant ma femme avait fait rtir un pingouin, que d'une commune voix
nous dclarmes dtestable. Jack seul en mangea, parce que c'tait le
produit de sa chasse. Nous le laissmes faire, tout en le raillant.

Le reste de la journe fut employ  faire quelques voyages au bateau,
et  ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y
laisser la veille. La dcouverte du nouveau pain tait pour nous un
bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la
nuit, notre prire contint des remerciements encore plus ardents qu'
l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de
prsents.




CHAPITRE XVI

La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.


Le lendemain matin, nous allmes visiter nos poules; toutes taient bien
portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je
commandai en consquence de reprendre les travaux de boulangerie. 
l'oeuvre! m'criai-je, Messieurs,  l'oeuvre! et je distribuai  chacun
les ustensiles ncessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent
accapares en un instant. Des brasiers s'allumrent.

Voyons qui fera le meilleur pain, m'criai-je. Comme mes enfants, tout
en travaillant, ne se gnaient pas pour goter, il nous fallut assez de
temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma
bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrdulit primitive.
Le gteau, ml au lait de notre vache, nous procura un des repas les
plus dlicieux que nous eussions faits dans cette le. Les pingouins,
les oies, les poules et les singes eurent leur part du rgal; car mes
petits ouvriers avaient assez manqu et brl de gteaux pour que nous
pussions en faire une abondante distribution. J'prouvais une envie
dmesure de retourner au vaisseau; l'ide de la pinasse se prsentait
sans cesse  mon esprit, et je ne pouvais me rsigner  abandonner aux
flots une dcouverte aussi prcieuse. Mais un voyage au vaisseau tait
toujours pour ma femme un sujet d'inquitude, et ce ne fut qu'avec la
plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes
enfants,  l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de
beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir mme, et nous
partmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans
oublier nos corsets de lige, qui devaient, en cas de besoin, nous
soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu' la baie du Salut fut sans aucun
vnement; nous nous embarqumes, et, comme je connaissais parfaitement
l'espace  parcourir, nous arrivmes bientt au vaisseau.

Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous
trouvmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint
ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je
reconnus avec plaisir que toutes les parties en taient si exactement
numrotes, que je pouvais sans trop de prsomption esprer de la
reconstruire en y mettant le temps ncessaire. Mais comment la tirer de
cet enclos de planches, qui nous prsentait un obstacle insurmontable?
Comment la lancer de l  la mer? Il nous fallait ncessairement la
reconstruire sur place, et nos forces n'taient pas suffisantes pour la
transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant
ce qu'il y avait  faire, cent fois je restai sans rponse et sans
expdient. Cependant, plus je considrais ces membres pars, plus je fus
convaincu de l'utilit pour nous d'une chaloupe solide et lgre qui
remplacerait ce bateau de cuves, o nous n'osions presque pas nous
hasarder sans nos corsets de lige.

Je m'en remis donc  la Providence pour trouver des moyens, et je
commenai  largir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la
barque tait renferme. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pnible
tait loin d'tre termin; mais nous ne quittmes le travail qu'en nous
promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvmes sur le
rivage le petit Franz et sa mre. Elle nous prvint alors que, pour tre
plus prs de nous, elle avait rsolu de s'tablir  Zelt-Heim tant que
dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette
marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette
rsidence, et nous talmes devant elle les provisions que nous avions
recueillies: deux tonnes de beurre sal, trois de farine, des sacs de
crales, du riz, et une foule d'autres objets de mnage, qu'elle
accueillit avec beaucoup de plaisir.

Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent termins; chaque
matin nous quittions notre bonne mnagre, qui ne nous voyait plus que
le soir: pour elle, elle allait de temps en temps  Falken-Horst
chercher des pommes de terre, et nous la trouvions,  notre retour,
guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.

Cependant la pinasse tait entirement reconstruite dans son enclos de
planches; elle tait lgante, mme gracieuse; elle avait sur la proue
un tillac, des mts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait,
 la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu
d'eau. Toutes les ouvertures avaient t calfeutres et garnies. Nous
avions mme song au superflu; car nous avions plac et assujetti  son
arrire, avec des chanes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits
canons.

Malgr tous nos soins, notre petit btiment restait immobile sur sa
quille, et nous n'entrevoyions gure par quels moyens nous pourrions lui
faire quitter le vaisseau pour le mettre  flot. Les parois du navire
taient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si pais,
qu'il y et eu folie de notre part  vouloir pratiquer une ouverture, 
force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau o elle se trouvait. Une
tempte, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'lever pendant cette
longue opration et dtruire en mme temps vaisseau, pinasse et
ouvriers. D'un autre ct, je ne pouvais supporter l'ide d'avoir essuy
tant de fatigues, d'avoir travaill si longtemps, le tout inutilement.
Mon dsespoir mme me suggra un moyen; et, sans en rien rvler  mes
fils, je me hasardai  le mettre  excution.

J'avais trouv un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chane
en fer; je pris ensuite une forte planche de chne que je fixai au
mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un
couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mche  canon assez
long pour pouvoir brler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier
de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur
les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai
de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chane de fer en
divers sens, et j'obtins ainsi une espce de ptard dont l'effet pouvait
rpondre  mes esprances, mais dont je craignais les suites.

Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant
que je le pus, le recul, de manire  ce qu'elle ne pt en souffrir.
Quand tout fut arrang  mon gr, je fis monter mes fils dans le bateau,
je mis le feu  la mche du ptard, et nous partmes. Nous arrivmes
bientt  Zelt-Heim.  peine tions-nous descendus  terre et
commencions-nous  dbarquer notre cargaison, que nous entendmes une
dtonation effroyable. Les rochers la rptrent avec un bruit terrible,
et ma femme et mes fils en furent tellement frapps, qu'ils
interrompirent tout  coup leurs travaux.

C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons  son secours.

--Non, dit ma femme, la dtonation me semble venir de notre vaisseau.
Vous avez sans doute laiss du feu qui se sera communiqu  un baril de
poudre, et dont l'explosion aura achev de briser le navire.

Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le
disait, oubli quelque lumire, et je proposai  mes fils de retourner
immdiatement au navire pour connatre la vrit.

Tous, sans me rpondre sautrent chacun dans leur cuve, et nos rames,
auxquelles la curiosit donnait une impulsion plus violente, nous
conduisirent bientt auprs du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne
s'en levait ni flamme ni fume, et quand nous fmes prs d'aborder, au
lieu de fixer le bateau  l'endroit habituel, je lui fis faire le tour,
et nous nous trouvmes vis--vis d'une immense ouverture qui laissait
apercevoir notre pinasse un peu couche sur le ct. La mer tait
couverte de dbris; mais je ne laissai pas  mes fils le temps de
s'affliger de ce spectacle, et je m'criai: Victoire! cette belle
pinasse est enfin  nous!

--Ah! je commence  comprendre, s'cria Fritz; c'est vous qui avez fait
tout cela, mon pre, pour dgager la pinasse.

J'avouai  mes fils le stratagme dont j'avais cru devoir user; nous
montmes sur le vaisseau, et nous trouvmes le ptard enfonc dans la
paroi oppose; alors,  l'aide du cric et des leviers, nous commenmes
 faire glisser notre gracieux et lger btiment sur des cylindres
placs exprs sous sa quille. Un cble trs-fort fut dispos de manire
 l'empcher de s'loigner du vaisseau, et nos efforts runis l'eurent
bientt mis en mouvement et lanc  la mer. Je fis alors appel  toutes
mes connaissances dans l'art de grer un navire, de le munir de mts et
de voiles. La nuit nous surprit  l'ouvrage; nous nous contentmes
d'assurer notre nouveau trsor contre les flots, et nous reprmes le
chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour mnager  la bonne mre
une surprise complte, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril
de poudre avait fait explosion et endommag une partie du vaisseau,
comme elle l'avait pens.

Le grement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout
fut termin, mes fils, au comble de la joie de voir ce lger navire
glisser sur les flots avec rapidit, me demandrent comme grce de
saluer leur mre de deux coups de canon en arrivant  la cte, et, comme
ils avaient travaill avec le plus grand zle et montr la plus grande
discrtion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.

Fritz fut donc immdiatement rig en capitaine. Jack et Ernest,
canonniers, chargrent leurs pices; puis, aux commandements successifs
du capitaine, les deux canons partirent l'un aprs l'autre. Quant 
Fritz, qui n'tait jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il
avait dcharg en mme temps ses deux pistolets. Cette petite scne de
guerre avait mont la tte  mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait
bien se trouver en prsence d'une flotte de sauvages, pour avoir le
plaisir de la canonner et de la couler  fond.

Plaise  Dieu, au contraire, lui rpondis-je, mon enfant, que nous
n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!

Cependant nous touchions  la cte, o ma femme et mon petit Franz nous
attendaient, ne sachant s'ils devaient se rjouir ou s'effrayer; mais
ils reconnurent bientt nos voix.

Soyez les bienvenus! s'cria ma femme, tout en tmoignant de son
admiration  la vue de notre belle pinasse qui se balanait mollement
dans la baie.  la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette
pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.

Aprs avoir lou notre habilet et notre persvrance, elle nous dit
avec une sorte d'orgueil: Vous nous avez mnag une surprise,
Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec
vous; nous ne sommes point demeurs inactifs pendant que vous
travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos oeuvres  coups de
canon, quelques plats de bons lgumes qui arriveront en temps et lieu
les recommanderont peut-tre  votre attention.

Je voulus lui demander des explications. Suivez-moi, nous dit-elle,
suivez-moi par ici. Elle nous conduisit du ct o la rivire du Chacal
tombait en cascade, et l elle nous fit voir,  l'abri des rochers, un
potager superbe, divis en compartiments et en planches spares entre
elles par de petits sentiers.

Voil, dit-elle, notre ouvrage; l j'ai plac des pommes de terre, ici
des racines fraches de manioc, de ce ct des laitues; plus loin tu
pourras planter des cannes  sucre, et voici des places disposes pour
runir les melons, les fves, les pois, les choux et tous les trsors
que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu
soin de dposer en terre des grains de mas: comme il vient haut et
touffu, il abritera mes jeunes plantes et les dfendra contre l'ardeur
du soleil.

Je la flicitai bien sincrement, et je complimentai surtout le petit
Franz de la discrtion qu'il avait mise  garder le secret de sa mre.

Je n'aurais jamais cru, lui dis-je, qu'une femme seule et un enfant de
six ans pussent parvenir  de tels rsultats en huit jours.

--Je n'y comptais pas non plus, me rpondit ma femme, et voil pourquoi
nous avions voulu vous faire un secret de notre entreprise, afin de n'en
avoir pas la honte en cas d'insuccs. D'un autre ct, je souponnais
quelque surprise aussi de votre part, et je me suis dit: Je ne serai
point en reste avec eux.

Nous reprmes le chemin de la tente. Cette journe fut une des plus
heureuses que nous eussions encore passes, et j'eus soin de faire
remarquer  mes enfants quelles jouissances pures et vraies le travail
apporte  ceux qui s'y livrent.

Chemin faisant, ma bonne femme me rappela les plantes d'Europe qui
taient depuis huit jours  Falken-Horst, et elle m'invita doucement 
m'en occuper si je ne voulais pas les laisser prir. Je lui promis d'y
songer ds le lendemain.

La pinasse dcharge, nous la fixmes au rivage, et la plupart des
objets qu'elle contenait furent dposs sous la tente; chacun de nous se
chargea comme il put de ceux qu'il tait facile d'emporter, et nous
reprmes le chemin de Falken-Horst, o ma femme seule avait fait
quelques apparitions depuis six jours pour soigner nos bestiaux, qui
commenaient  souffrir de notre absence trop prolonge.




CHAPITRE XVII

Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des Calebassiers.--Le
crabe de terre.--L'iguane.


Pendant notre sjour  Zelt-Heim et malgr les occupations qui nous
ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore nglig de clbrer
un dimanche. Le troisime tombait le jour de notre arrive 
Falken-Horst, et nous le clbrmes par des exercices religieux et des
lectures pieuses qui remplirent la matine.

Quand nous emes dn, je donnai  ma jeune famille la permission de
reprendre ses jeux.

J'avais  coeur de dvelopper en eux tout ce que la nature y avait mis
de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer 
sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.

Ces exercices du corps taient assez du got de mes enfants, Ernest
except, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part.
Nanmoins, lorsque le jeu tait nouveau, il se dcidait assez
facilement. Quand ils eurent puis leurs jeux ordinaires: Mes enfants,
leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les
Patagons, nation renomme par ses habitudes guerrires parmi les
sauvages de l'Amrique du Sud, et qui en habitent la pointe
mridionale.

Je pris alors deux balles que j'attachai chacune  un bout de corde
d'environ six pieds, et je prsentai  mes enfants cette nouvelle arme.
Les sauvages, qui n'ont  leur disposition ni cuivre, ni plomb, se
servent simplement de gros cailloux.

Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette
arme en la lanant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et
comment les deux balles, en revenant sur elles-mmes, entouraient
fortement la partie que la corde avait touche.

C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie
vivante en lui lanant leur fronde dans les jambes.

Cette description paraissait si neuve, que je lanai la fronde que je
venais de faire contre un arbuste plac  peu de distance pour la leur
mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la
tige en deux. Le succs ne pouvait manquer d'tre assur; il me fallut
aussitt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnment
cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y ft devenu d'une grande
force. Je me plaisais  voir ainsi mes fils s'habituer  des armes qui
devaient encore exercer leur agilit, leur force et leur coup d'oeil.

Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades
de l'Amrique du Sud, a reu le nom de _lazo_.

Le lendemain, je remarquai de notre chteau que la mer tait
trs-agite: le vent soufflait avec force de manire  effrayer de vrais
marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.

J'annonai  ma femme que nous resterions  terre toute la journe, et
que nous tions  sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos
absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans  Falken-Horst,
 l'aide de nos piges, pour en remplir une demi-tonne, o elle les
avait rouls dans le beurre. Nos pigeons avaient dress leur nid et
couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi
la ronde autour de nos possessions, nous arrivmes prs des arbres
fruitiers, et je jugeai qu'il tait bien temps de m'en occuper, car ils
taient dj  moiti desschs.

Cette occupation remplit notre journe tout entire, et, quand vint le
repas du soir, nous trouvmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais
tat, qu'on dcida  l'unanimit qu'il fallait les remplacer, et se
rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni
Franz ne voulaient rester  la maison en pareille occasion.  la pointe
du jour nous tions sur pied, et, munis des provisions ncessaires, nous
quittmes Falken-Horst. L'ne seul tait attel  la claie, que nous
devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le
petit Franz, si ses faibles jambes taient trop fatigues. Turc,
cuirass selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait  et l,
portant sur son dos Knips (c'tait le nom donn au petit singe), et mes
enfants, bien arms, la suivaient partout. Quant  moi, je marchais un
peu en arrire avec ma femme, qui tenait Franz par la main.

Nous nous dirigemes vers les marais du Flamant. Ma femme tait
enthousiasme devant l'admirable vgtation qui se dployait  nos yeux.

Fritz s'tait enfonc dans les herbes avec Turc; nous l'entendmes faire
feu, et nous vmes soudain tomber dans les herbes un oiseau norme; mais
il n'tait pas mort, et nous trouvmes mon fils aux prises, ainsi que
les dogues, avec cette forte bte, qui se dfendait vaillamment contre
eux  coups de pieds et d'ailes. Turc avait dj deux profondes
blessures  la tte; quand je m'approchai  mon tour, je fus assez
heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tte de l'animal. Priv de
la lumire, il donna des coups moins dangereux, et nous parvnmes
facilement  nous rendre matres de lui. En l'examinant, je ne lui
trouvai qu'une blessure  l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux
et lui liai une patte, puis nous le portmes ainsi garrott sur la
claie.

Ah! le bel oiseau! s'crirent-ils tous en l'apercevant.

Ernest, qui s'tait rapproch, l'examinait attentivement.

Mon pre, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.

--Tu as en partie raison, lui rpondis-je; c'est bien une outarde, mais
elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de
l'espce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui
manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait
pas incurable, ajoutai-je en mme temps, et je m'estimerais trs heureux
de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.

Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilit de ce nouvel hte,
quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses
petits, qui attendaient peut-tre le retour de leur mre. Je la rassurai
en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins
au sortir de l'oeuf, et que l'outarde pourrait fournir un rti au cas o
nous ne pourrions la conserver.

L'outarde bien attache sur notre claie, nous nous remmes en route, et
nous ne tardmes pas  arriver au bois des Singes, nom que nous avions
donn au bois o ces messieurs s'taient chargs de nous fournir une
abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant  sa mre les
dtails de cette aventure; et ses jeunes frres, surtout le gourmand
Ernest, appelaient de tous leurs voeux une nouvelle troupe de singes
pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tte;
mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de
suppler  ces animaux, quand tout  coup une noix tomba  mes pieds,
puis une seconde, puis encore une troisime. Tous aussitt de lever la
tte et de chercher la main qui dtachait ainsi pour nous ces fruits;
mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que
rien part  nos yeux.

C'est trange! s'cria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des
fes?

 peine eut-il achev ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le
visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons
inutilement le mot de l'nigme. Mais tout  coup Fritz, qui s'tait
rfugi sous l'arbre mme pour se mettre  l'abri des projectiles,
s'crie: Je l'ai dcouvert le sorcier!  moi le sorcier! le voil qui
descend de l'arbre; voyez la vilaine bte!

En effet, c'tait un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre,
dispos  jouir de sa rcolte, quand Jack l'aperut; l'tourdi, tout en
se rcriant sur la laideur du sorcier, courut  lui et voulut l'assommer
d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel
j'avais reconnu le crabe de terre, peu effray de cette dmonstration,
marcha droit  son agresseur en tendant vers lui des pinces si larges
et si formidables, qu'aprs avoir fait bonne mine quelques moments
celui-ci se prit  fuir en criant. Cependant, comme ses frres se
moquaient de lui, le dpit lui rendit le courage, et supplant par la
ruse  son manque de forces, il ta sa veste et s'arrta droit devant
son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez prs, il l'en couvrit tout
entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai
lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de
l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais
le moment o le vilain animal s'en serait all tranquillement, emportant
la veste de mon petit guerrier, lorsque je me dcidai  lui appliquer un
coup de hache qui le tua sur-le-champ.

La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack
nous occuprent encore quelque temps; nous plames sur la claie le
sorcier et ses noix de coco, et nous nous mmes en marche. Peu aprs le
bois s'paissit; bientt il nous fallut recourir  la hache pour ouvrir
un passage  l'ne et  la claie qu'il tranait aprs lui. La chaleur
tait devenue extrme; nous marchions maintenant en silence et la tte
baisse, car nos gosiers altrs et secs nous interdisaient la parole.
Mais tout  coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprs de
lui, et nous montra une plante  l'extrmit de laquelle pendaient
quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une premire incision avait
fait tomber assez d'eau pour que le petit goste se dsaltrt; mais je
m'aperus qu'il en restait encore, et que le dfaut d'air seul
l'empchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son tendue,
et tous, jusqu' l'ne, nous pmes nous dsaltrer  notre tour.

Bnissons Dieu, m'criai-je alors avec l'accent de la reconnaissance;
remercions-le d'avoir ainsi cr, au milieu du dsert, des plantes
bienfaisantes qui s'offrent au voyageur gar comme des fontaines de
salut.

La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de ct, vers la
rive, nous atteignmes bientt les calebassiers et la place o nous nous
tions dj arrts. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui
avais dit la premire fois que nous avions pass devant ces arbres,
rpta la leon  ses frres, et leur enseigna les usages auxquels ils
taient propres, et l'utilit qu'en tiraient les sauvages de l'Amrique.

Pendant qu'il parlait, je m'tais un peu loign pour choisir les plus
belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice 
redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils taient
sans doute ailleurs, car je n'en aperus aucune trace. En revenant, je
trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que
ma femme s'occupait  soigner l'outarde, dont la blessure n'tait pas
dangereuse. Elle me reprsenta qu'il tait bien cruel de laisser cette
pauvre bte toujours chaperonne, et, pour lui faire plaisir, je lui
tai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle  un
arbre. La pauvre bte resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos
chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de
notre prsence, ce qui me confirma dans l'ide que la cte tait
inhabite, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant
Jack, aid de Fritz, avait allum un grand feu; et tous deux taient si
affairs, que je ne pus m'empcher de leur dire:

Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont
vos projets, s'il vous plat?

JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse,
 la mode des sauvages.

MOI.  merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous
jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez d vous
assurer, ce me semble, des deux lments essentiels de votre cuisine,
des vases et de l'eau.

Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de
plusieurs ustensiles; aussitt les enfants se mirent  l'ouvrage pour
faonner des calebasses; beaucoup furent gtes; mais ils parvinrent 
fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.

Nous fmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches
pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait
compltement manqu ses ustensiles de calebasses, s'tait enfonc dans
l'paisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le
vmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: Un
sanglier! un sanglier! Vite! vite!

Fritz sauta sur son fusil, et nous nous lanmes tous deux vers
l'endroit qu'Ernest nous indiquait.

Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous
indiqurent bientt l'endroit o se dbattait avec nos vaillants
combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur
capricieuse nous avait contraints de laisser courir  sa guise. Cette
dcouverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes
celles du mme genre. Tout en parlant, nous apermes notre cochon
dvorant de petites pommes colores qui jonchaient la terre. Craignant
cependant quelque danger, j'empchai mes fils d'en manger, et nous nous
mmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre ct. Jack partit
en avant; mais  peine eut-il franchi quelques buissons que nous le
vmes  son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu
un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il
nous avait dsign, je lui appris qu'il tait peu probable qu'il y et
des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui
dsignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'norme lzard vert
que les naturalistes nomment iguane.

Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement
dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amrique, sa chair comme
une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je
l'arrtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les
cailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrit
deviendrait peut-tre  craindre.

Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple
et assez singulier de se rendre matre de cet animal. Je demandai en
mme temps une baguette lgre et une ficelle, au bout de laquelle je
fis un noeud coulant. Je me mis ensuite  siffler; puis profitant de
l'espce d'engourdissement que cette mlodie occasionnait  l'animal, je
lui jetai par prcaution le noeud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne
donnait aucun signe de colre, je plongeai dans une de ses narines
entrouvertes la baguette dont j'tais arm: le sang coula en abondance,
et l'animal mourut  l'instant sans avoir souffert aucune douleur.

Mes fils, tonns, s'approchrent alors; je leur appris que j'avais lu
dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais
pas, ajoutai-je, qu'il m'et aussi bien russi. Il s'agissait maintenant
d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportrent la
queue; ainsi disposs, nous regagnmes l'endroit o nous avions laiss
la claie. Ma femme et Franz, inquits par notre absence prolonge, nous
cherchaient de tous cts. Le rcit de notre chasse les intressa
beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouv d'eau, nous gotmes,
pour nous dsaltrer, les petites pommes que j'avais ramasses, et dans
lesquelles je crus reconnatre les fruits du goyavier; puis nous
reprmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du
campement. Seulement l'ne fut charg du lzard et de notre vaisselle de
courge. Nous sortmes du bois des Calebassiers; en passant 
l'extrmit, nous renouvelmes notre provision de voyage; puis nous
atteignmes un bois de chnes magnifiques, entrecoup de quelques beaux
figuiers de la mme espce que ceux de Falken-Horst. La terre tait
jonche de glands; un de mes enfants s'tant avis d'en manger un, et
l'ayant trouv excellent, nous suivmes son exemple, et nous en
rcoltmes une bonne quantit. Nous arrivmes bientt au logis; pendant
que j'ventrais et prparais l'iguane, mes enfants dchargrent l'ne et
placrent l'outarde  ct du flamant, dans un poulailler. L'iguane ft
trouv dlicieux; mais le crabe de Jack fut jet aux chiens. Nous
soupmes  la hte, et nous courmes chercher le repos dans notre
chteau arien.




CHAPITRE XVIII

Nouvelle excursion.--Le coq de bruyre.--L'arbre  cire.--La colonie
d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.


On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre
claie; mais, comme je voulais faire une excursion au del des rochers,
et que j'tais, curieux de savoir jusqu'o s'tendaient les limites de
notre empire, je rsolus de n'emmener que Fritz avec moi.

Je laissai donc mes trois cadets prs de leur mre, sous la garde de
Bill, qui tait pleine, et nous partmes, Fritz et moi, accompagns de
notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.

Arrivs au bois de chnes, nous y trouvmes notre truie qui se rgalait
de glands, et, aprs lui en avoir enlev quelques poignes, nous
continumes notre route. Nous remarqumes dans les branches des
compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira
deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait
abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux
espces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche
verte et rouge. Mais, pendant que nous tions occups  les considrer,
un bruit soudain, semblable  celui d'un tambour mouill, vint frapper
notre oreille.

La premire pense qui se prsenta  nous fut qu'il y avait dans le
voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique
guerrire. Cependant nous nous glissmes vers l'endroit d'o le bruit
partait, et nous cartmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la
vue. Nous dcouvrmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un
coq de bruyre perch sur un tronc d'arbre pourri, et occup  donner le
spectacle  une vingtaine de gelinottes runies autour de lui et en
admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se
livrait pour captiver leur attention. C'tait un spectacle trange dont
j'avais dj lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris
moduls, battements d'ailes, roulements de tte, le singulier acteur de
cette scne n'pargnait rien pour plaire. Tantt il agitait les plumes
de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui
l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et
poussait un cri perant, puis il recommenait aussitt sa pantomime. Le
nombre des poules qui taient assembles autour de lui s'augmentait 
chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin 
ses bats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette
ardeur inconsidre, et, comme son action m'avait caus une impression
dsagrable, je ne pus m'empcher de lui dire avec vivacit:  quoi bon
cette rage de dtruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce
donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage
que la dvastation? Crois-tu qu'il y et eu moins de plaisir pour nous 
jouir de ce spectacle nouveau qu' trouver l'acteur gisant devant nous?

Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal tait irrmdiable,
je crus qu'il tait convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et
j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.

C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette
beaucoup de l'avoir tu; il et t fort utile dans notre basse-cour.

--C'est vrai, lui rpondis-je, mais nous pouvons encore remdier  cette
perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous
amnerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers
quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les oeufs et les confierons 
nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une
nouvelle espce de volatiles.

Nous dposmes ensuite le coq sur le dos de l'ne; et, continuant notre
route, nous arrivmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les
petites pommes nous rafrachirent comme la veille.

Nous arrivmes ensuite aux calebassiers; nous trouvmes en bon tat les
divers objets que nous y avions laisss la veille. Comme il nous restait
encore beaucoup de temps, je rsolus de pousser une excursion au del
des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas
encore visite.

Aprs avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivmes 
une plaine couverte de plantes peu leves. Nous ne nous y avancions
qu'avec prcaution, jetant nos regards  droite et  gauche pour ne rien
laisser chapper, et nous mettre en mesure d'viter le danger s'il s'en
prsentait. Turc marchait le premier; le baudet venait aprs lui. Nous
rencontrmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de
pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes
d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout
effrays de notre approche. Fritz aurait volontiers lch des coups de
fusil; mais ils taient trop loigns pour qu'il pt esprer les
atteindre, et cette circonstance seule le retint.

Au bout de quelques instants de marche, nous pntrmes dans un fourr
de buissons qui nous taient inconnus, et parmi lesquels nous
dcouvrmes le _myrica cerifera_, arbre dont les baies produisent la
cire. J'engageai Fritz  en cueillir le plus qu'il lui serait possible;
car je savais que cette dcouverte ferait plaisir  ma femme.

Un peu plus loin, nous vmes une espce d'oiseaux qui paraissaient vivre
en socit dans un nid immense o habitait la tribu tout entire, et
sous lequel chacun trouvait un abri. Il tait plac au milieu de
l'arbre,  la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait
extrieurement  une grosse ponge,  cause des ouvertures nombreuses
qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient  chaque nid
particulier. Mls aux habitants du nid, une foule de petits perroquets
volaient  et l en poussant des cris aigus et en disputant aux
propritaires l'entre de leur nid. Curieux d'examiner de prs cette
intressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, aprs plusieurs
tentatives, il fut assez adroit pour dnicher un de ces petits oiseaux,
qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgr les cris, les
battements d'ailes et les coups de bec de ses frres. Fritz tait
heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phnomne
singulier de ces animaux vivant en socit, phnomne sur lequel notre
conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges
accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de
rsister  des courants violents, et font mme dborder des rivires
pour tablir leurs demeures dans les tangs forms par l'inondation.

Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi
cphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes
fourmilires qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amrique,
hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maonns avec
autant d'art et de solidit que s'ils eussent t construits par la main
des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins tonnant, mais non
moins intressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre
chre patrie.

Cette leon d'histoire naturelle avait fait disparatre la longueur du
chemin, et nous tions arrivs  un bois d'arbres qui nous taient
encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit tait
pre; ils avaient de quarante  soixante pieds d'lvation, et leur
corce tait crevasse et couverte d'asprits. Ils portaient en outre
 et l de petites boules de gomme qui s'taient durcies  l'air.
Fritz, qui s'tait plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui
tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses
mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'tendre, et elle
reprenait sur-le-champ sa premire forme par un mouvement lastique.
Surpris de la dcouverte, il vint  moi en s'criant: J'ai trouv la
gomme lastique!

--Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis
vrai!

Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous tions prs de l'arbre 
caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.

La gomme lastique nous sera tout  fait inutile, dit-il; nous n'avons
rien  dessiner, et par consquent pas de crayon  effacer.

--Un moment, lui dis-je, et coute-moi: la gomme lastique est
non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir  faire un
tissu impermable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la
saison des pluies. Cette ide plut extrmement  mon fils, et je fus
oblig de lui indiquer comment je pensais arriver  ce rsultat et la
manire d'employer le caoutchouc.

Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dgage de l'arbre que
tu vois; elle en tombe goutte  goutte, et on la recueille dans des
vases o l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la
prend  l'tat liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre
que l'on prsente ensuite  la fume d'un feu de bois humide qui sche
l'enduit. C'est de l que le caoutchouc prend la teinte noire avec
laquelle il parvient en Europe. Quant  la forme, elle est telle qu'on
la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches
successives de gomme, et quand elles sont suffisamment sches, on brise
la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture suprieure.
C'est ce procd que je compte appliquer  la confection de nos
chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous tendrons
dessus les couches de caoutchouc ncessaires pour donner une botte
paisse et solide.

Nous avanmes encore quelque temps, et nous ne dcouvrmes qu'un
nouveau bois de cocotiers: c'tait celui qui se prolongeait jusqu'au
bord de la mer, prs du promontoire de l'Espoir-Tromp. De petits singes
qui s'y battaient nous fournirent des noix dont nous nous rgalmes;
mais en considrant les arbres qui s'levaient autour de nous, j'en
remarquai quelques-uns d'une plus petite espce qui me parurent tre des
sagoutiers. Parmi nos dcouvertes, celle-ci tait une des plus
prcieuses. Je me htai donc de m'assurer de la ralit en frappant de
ma hache un de ces arbres tendu par terre, et je trouvai une moelle
d'un got agrable, qui tait, en effet, celui du sagou que j'avais
mang en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent
les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de
voyages, et dont les Indiens sont trs friands. J'en embrochai plusieurs
dans une baguette, et les fis rtir  la flamme d'un feu que j'allumai.
L'odeur qu'elles rpandaient tait dlicieuse. Je les gotai en me
servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, 
l'inspection, avait protest que jamais de sa vie il ne toucherait  un
pareil mets, se dcida enfin  partager ma cuisine, et la trouva si
bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les
faire griller  son tour.

Aprs ce repas dlicat, nous nous levmes, et nous continumes encore
quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre
offrait partout cette mme vgtation si riche et si puissante. Mais des
champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous
dirigemes donc  gauche le long du rivage,  travers la plantation des
cannes  sucre, et, comme il tait tard, nous nous htmes de reprendre
la route de Falken-Horst. Nous prmes par le chemin le plus court pour
regagner le bois des Calebassiers, o nous retrouvmes la claie; l'ne
fut attel, et nous retournmes vers les ntres, qui nous attendaient
avec une inquitude motive par notre longue absence.

Ma femme tmoigna beaucoup de joie  la vue du sagou; puis elle
s'approcha pour couter Fritz, qui racontait avec feu les dcouvertes du
jour, le coq gelinotte et le nid habit par une colonie d'oiseaux.

Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient dj la parole,
fut salu par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reut une
quantit de glands doux dont il se rgala.

Je racontai alors  mon tour la dcouverte du caoutchouc, qui devait
nous donner des bottes impermables, et des baies  cire, avec
lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reut avec une
attention spciale celles que nous rapportions.

Aprs le repas et  la nuit tombante, nous remontmes sur notre arbre,
tirant l'chelle aprs nous, et nous nous livrmes  un sommeil qui nous
tait ncessaire.




CHAPITRE XIX

Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au
vaisseau.--L'arsenal.


Nous tions  peine debout, que ma femme et mes fils s'empressrent
autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des
bougies, mtier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mmoire tout
ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis  l'ouvrage.
J'aurais voulu pouvoir mler  mes baies du suif ou de la graisse pour
donner  mes bougies plus de blancheur et les faire brler plus
facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme prparait
des mches avec du fil  voile, tandis que je m'occupais  faire fondre
la cire. J'avais plac sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les
baies, et je vis bientt nager  la surface une matire huileuse de
couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaai dans un vase, 
proximit du feu pour l'empcher de prendre consistance. Lorsque je crus
en avoir obtenu une quantit suffisante, je commenai  tremper dans la
cire tenue  l'tat liquide les mches en fil, puis je les suspendis 
des branches d'arbre pour les faire scher, et je recommenai jusqu' ce
que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaai dans un endroit
frais pour les faire durcir, et le soir mme nous pmes en faire
l'essai. Ma femme tait heureuse; et, bien que la lueur n'en ft pas
d'une puret irrprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de
prolonger nos soires, et nous empcher de nous coucher en mme temps
que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succs qui
couronna cette entreprise nous encouragea  en tenter une seconde. Ma
femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crme qu'elle
levait du lait de notre vache; elle dsirait pouvoir en faire du beurre;
mais il lui manquait pour cela l'instrument ncessaire, la baratte. Mon
inexprience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y supplai en
mettant en usage un procd que j'avais vu employer par les Hottentots.
Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une
courge en deux parties gales, que je refermai hermtiquement. Je
l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attach  quatre pieux
disposs exprs un long morceau de toile, sur lequel je plaai la
courge, j'ordonnai  mes fils de l'agiter dans tous les sens. La
singularit de cette opration, peu pnible en elle-mme, leur servit de
jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballotte comme un
enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinire le
reut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins
charms. Mais ces travaux n'taient rien; il en est un qui me donna plus
de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il
s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie
pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gtai une quantit
prodigieuse de bois, et je ne parvins  faire qu'une machine lourde et
informe de quatre  cinq pieds  laquelle j'adaptai deux roues de canon
enleves au navire, et dont les bords furent faonns en bambous
croiss. Quelque grossire que ft cette voiture, elle nous fut d'une
grande utilit.

Pendant que je m'occupais ainsi  ce pnible travail, ma femme et mes
fils ne restaient pas les bras croiss; ils excutaient divers
embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant
ils y mettaient de zle et d'intelligence; ils transplantrent la
plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux o je supposais qu'ils
devaient le mieux russir. La vigne fut place contre notre grand arbre,
dont le feuillage nous parut propre  la dfendre contre les rayons du
soleil. Les chtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangs sur
deux belles alles, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette
promenade ombrage tait mnage pour nos voyages  Zelt-Heim. Nous
arrachmes toute l'herbe, et au milieu nous tablmes une chausse
bombe, afin qu'elle fut toujours sre et propre. Les brouettes tant
insuffisantes pour y transporter le sable ncessaire, je construisis un
petit tombereau, que l'ne tranait.

Comme la nature avait entirement dshrit Zelt-Heim, nos efforts
d'embellissements se portrent principalement sur ce point. Nous y
transfrmes notre rsidence pour les excuter  loisir. Nous y
plantmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas
l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les
pistachiers et les orangers cdrats, qui atteignent une hauteur
extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tte d'un enfant.
L'amandier, le mrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y
trouvrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi chang;  une
plage brlante nous fmes succder un frais bosquet; nous abritmes les
sables du rivage d'ombres hautes et paisses, qui devaient favoriser la
crue des herbes et offrir de la nourriture  nos bestiaux, si nous
tions forcs de nous retirer en cas d'invasion trangre.

Aprs avoir plant le long du ruisseau des cdres pour attacher notre
barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'ide
d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en
un mot, de la mettre en tat de soutenir le sige contre une arme de
sauvages, s'il en tait besoin. Notre artillerie devait naturellement
prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construismes une
plate-forme, sur laquelle furent hisss les deux canons de la pinasse.

Ces divers travaux nous occuprent six semaines environ, sans pourtant
nous empcher de clbrer le dimanche par les exercices accoutums; et
j'admirai comment mes fils, fatigus par six jours de travail assidu,
trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer  tous les
jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer  nager ou 
lancer le _lazo_: tant il est vrai que le changement d'occupation repose
autant que l'inaction!

Une seule chose nous inquitait, c'tait l'tat de dlabrement de nos
habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvs
sur le navire taient uss; et je voyais avec crainte le moment o nous
serions forcs de renoncer aux habillements europens. D'un autre ct,
ma superbe voiture commenait  se fatiguer considrablement; l'essieu
ne tournait plus que difficilement, et encore tait-ce avec un bruit
capable de dchirer l'oreille la moins dlicate. De temps en temps j'y
mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours tait insuffisant,
et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employ. Je me rappelai
que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien
renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le dsir de savoir
dans quel tat il se trouvait depuis que nous l'avions visit, joint 
nos besoins urgents, me dtermina  mettre la pinasse en mer et  tenter
un voyage que j'annonai  ma femme comme devant tre le dernier. Nous
profitmes du premier jour de calme pour mettre ce projet  excution.

La carcasse du navire tait  peu prs dans l'tat o nous l'avions
laisse; prise comme elle l'tait entre les rochers, la mer et le vent
ne lui avaient enlev que quelques planches. Nous parcourmes les
chambres, nous fmes main basse sur tous les objets qu'elles
renfermaient, puis nous descendmes dans la cale; nous y trouvmes,
comme je l'avais pens, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de
poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudires
d'une grande capacit, qui devaient servir  une raffinerie de sucre.
Les moins pesants de ces objets furent embarqus, les autres furent
attachs  des tonnes vides bien bouches, et je projetai alors, pour en
finir et nous rendre matres des dbris du navire, de faire sauter la
carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au
rivage. Quoique les prparatifs de cette entreprise fussent extrmement
simples, ils durrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la
quille du btiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mche qui
devait brler plusieurs heures, et nous nous loignmes prcipitamment
pour regagner la cte.

Quand nous fmes arrivs, je proposai  ma femme de porter le souper sur
le promontoire, d'o l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y
consentit volontiers. Nous nous mmes gaiement  table, attendant avec
anxit le moment de l'explosion; mais l'obscurit, qui dans ces
contres, comme je l'ai dj dit, succde immdiatement au jour,
commenait  peine  envelopper la terre, que nous vmes s'lever tout 
coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion
retentit, et tout rentra dans le calme. C'taient les derniers dbris du
navire qui se sparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens
qui nous attachassent  l'Europe. Cette ide pleine de tristesse se
communiqua spontanment  chacun de nous; aussi,  la place des cris de
joie sur lesquels j'avais compt, l'explosion du navire ne fut reue que
par des pleurs, auxquels je ne pus moi-mme rsister. Nous retournmes 
Zelt-Heim en proie aux plus tristes penses.

Le repos de la nuit changea le cours des pnibles impressions de la
veille. Nous nous levmes avec le jour, et nous nous htmes d'aller 
la cte. Des planches et des poutres flottaient a et l; il nous fut
facile de les runir sur le rivage. Les chaudires de cuivre
surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenmes  terre, 
l'aide de l'ne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudires nous
servirent  assurer notre magasin de poudre, en les renversant
par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choismes une place, 
l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une
explosion ne nous prsentait plus aucun danger. Nous creusmes tout
autour un petit foss pour garantir la poudre de l'humidit, et nous
remplmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre
les tonnes et la terre sur laquelle elles taient appuyes. Les canons
furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout
insistait pour nous faire prendre des prcautions, car elle avait une
grande frayeur des rsultats que pouvait avoir une explosion.

Tandis que nous tions occups  ces travaux importants, je dcouvris
que deux canes et une de nos oies avaient couv sous un buisson, et
conduisaient dj  l'eau une petite famille de poussins. Canetons et
oisons furent salus avec une grande satisfaction: nous les
apprivoismes bientt en leur jetant quelques morceaux de pain de
manioc.

Les dernires dispositions  faire pour la scurit de Zelt-Heim et des
provisions que nous y avions dposes, nous y retinrent encore une
journe; mais chacun dsirait le dpart pour retrouver le bien-tre qui
nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et
la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.




CHAPITRE XX

Voyage dans l'intrieur.--Le vin de palmier.--Fuite de l'ne.--Les
buffles.


En parcourant l'avenue qui conduisait  Falken-Horst, nous trouvmes nos
jeunes arbres courbs par le vent, et je rsolus aussitt de protger
leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu'il nous serait facile de
trouver de l'autre ct du promontoire de l'Espoir-Tromp.  ce mot,
tout le monde voulut tre de l'expdition. Les rcits que nous avions
faits des richesses de cette contre, encore inconnue  plusieurs de mes
fils, avaient vivement piqu la curiosit gnrale. Ma femme et ses
jeunes fils inventrent cent prtextes pour ne pas me laisser partir
seul avec Fritz: nos poules taient prs de couver, il tait urgent
d'aller chercher des oeufs de poule de bruyre; les baies de cire
manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait
manger des goyaves, et Franz sucer des cannes  sucre: en un mot, chacun
avait une raison valable pour tre admis  faire partie de l'excursion
du lendemain. Je consentis donc  ce que le voyage se fit en famille.
Nous partmes par une belle matine: l'ne et la vache furent attels 
la charrette; nous primes une toile a voile destine  nous servir de
tente, car je prvoyais que l'absence serait invitablement de plusieurs
jours. La caravane organise se mit en marche: nous parvnmes  la
grande colonie d'oiseaux, et nous nous arrtmes pour laisser reposer
nos animaux. Nous reconnmes la grande rpublique de volatiles, auxquels
je pus enfin donner un nom certain: c'tait une runion de _loxia
socia_. Tout autour du grand nid s'levait une grande quantit d'arbres
 cire tout chargs de leurs baies brillantes. Nous remarqumes que les
oiseaux du grand nid s'en nourrissaient; mes enfants voulurent en
goter; mais ils les trouvrent trs-fades et trs-mauvaises. Nous nous
contentmes donc d'en faire provision pour nos bougies. Nous n'tions
qu' peu de distance de l'endroit o Fritz avait abattu le coq de
bruyre; mais nous rsolmes de mettre la recherche des oeufs  notre
retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre
voyage. Nous reconnmes les arbres  caoutchouc, et j'eus soin de
pratiquer dans l'corce plusieurs incisions profondes, au-dessous
desquelles nous plames des coquilles de coco destines  recevoir la
gomme qui en dcoulait.

Nous parvnmes ensuite au bois de palmiers, et, aprs avoir tourn le
cap de l'Espoir-Tromp, nous dirigemes si heureusement notre marche
entre les cannes  sucre et les bambous, que nous nous trouvmes en
pleine campagne, dans la contre la plus fertile et la plus dlicieuse
que nous eussions encore rencontre sur cette terre.

Nous avions  notre gauche les cannes  sucre,  notre droite les
bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant
nous la baie de l'Espoir-Tromp, puis l'Ocan et son immensit.

L'aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la rsolution de
faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balanmes mme
quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette
rsidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst
avait dj tout l'attrait d'une proprit que nous avions cre et dont
nous connaissions les environs.

Notre demeure sur l'arbre tait  l'abri de tout danger, et, de plus,
elle tait voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et
d'embellir. Ces considrations l'emportrent, et il fut rsolu que ce
lieu ne serait pour nous qu'un but de promenade. Nous dlimes nos
btes, et nous nous arrangemes pour passer la nuit. Nous nous
restaurmes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec
nous, et chacun se spara, les uns pour aller aux cannes  sucre, les
autres pour cueillir des bambous, premire cause de notre excursion. Le
travail aiguisa sensiblement l'apptit de mes jeunes gens, et nous ne
tardmes pas  les voir revenir fort disposs  faire honneur une
seconde fois aux provisions; mais ma femme n'tait pas de cet avis. Il y
avait bien  quelques pas de nous de hauts palmiers chargs de noix de
coco: mais comment parvenir  ces liges leves de soixante 
quatre-vingts pieds? Nous levions inutilement les yeux en l'air; les
noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se dcidrent enfin
 grimper. Je les aidai d'abord; mais, parvenus  une certaine hauteur
et abandonns  eux-mmes, ils sentirent bientt leurs bras se fatiguer,
et comme les troncs taient trop gros pour qu'ils pussent les embrasser,
ils furent obligs de se laisser couler  terre. Ce petit chec les
avait rendus honteux. Je vins  leur secours, et je tchai de suppler
par l'exprience  la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des
morceaux de peau de requin, que j'avais eu soin d'apporter; ils se les
attachrent aux jambes, et je leur enseignai en mme temps  s'aider
d'une corde  noeud coulant, comme font les ngres de l'Amrique. Le
moyen russit beaucoup mieux que je ne l'avais espr, et mes petits
grimpeurs arrivrent au sommet des palmiers, o, se servant de la
hachette dont ils taient munis, ils nous firent tomber une grle de
belles noix.

Fritz et Jack taient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils
s'approchaient du paresseux Ernest, et lui prsentaient une noix ouverte
en lui disant: Seigneur, daignez vous rafrachir aprs les longues
fatigues que vous avez souffertes. Mais le patient Ernest ne semblait
pas s'apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix
de coco, paraissait mditer profondment, quand tout  coup il se lve,
prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco
de manire  en faire une coupe qu'il pourrait suspendre  sa
boutonnire. Cette demande nous tonna tous; mais ce fut bien pis encore
quand notre petit bonhomme, s'adressant  moi d'un air plein de gravit,
me dit:

Je veux bien faire violence  mes molles habitudes et donner des gages
de dvouement et de pit filiale. Je vais monter  mon tour sur un de
ces arbres: heureux si je puis par l me concilier la bienveillance de
mon pre et galer les exploits de mes frres!

--Bravo! lui dis-je, tandis qu'il s'approchait de l'un des plus hauts
palmiers. Je lui offris le mme secours qu' ses frres; mais il
n'accepta que la peau de requin. Je fus tonn de son agilit et de sa
vigueur; mais ses frres le regardaient avec un air railleur que je ne
compris que plus tard; ils avaient remarqu que le palmier choisi par
Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu'il ft en haut
pour le lui apprendre.

Ernest n'en continuait pas moins  grimper; il parvint enfin 
l'extrmit de l'arbre, et l, tirant sa hache, il se mit  couper et 
tailler tout autour de lui.

Nous vmes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et
tendres troitement serres les unes contre les autres: c'tait le chou
du palmier.

L'esprit mditatif d'Ernest lui avait rappel ce qu'il avait lu dans
l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs espces de palmiers:
l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet
un bouquet de feuilles, qu'on a appel chou, et dont les Indiens sont
trs-friands. Mais ses frres, qui n'taient pas aussi forts que lui en
histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries
la dcouverte du savant. La mre elle-mme n'y crut pas, et elle
reprocha  son fils ce qu'elle considrait comme une boutade d'enfant
contrari.

Mchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton tourderie cet arbre
innocent.  prsent que tu l'as dcouronn, il prira invitablement.

--Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire
preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration
remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force
ni votre hardiesse; mais il est plus rflchi que vous, il compare et
tudie. C'est ainsi qu'il a dcouvert successivement les prsents les
plus prcieux dont la Providence nous a gratifis.

Dfiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalit qui
tend  se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en runissant en un
faisceau bien uni toutes vos qualits spares, ce n'est qu'en
confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facults,
que vous triompherez des obstacles que nous aurons  vaincre dans notre
solitude. Qu'Ernest soit la tte, et vous le bras de la colonie;  lui
la pense,  vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union
fait la force.

Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de
son palmier. Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as
si bien coup?

--Non; mais je veux vous apporter un vin gnreux dont nous pourrons
l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.

Des grands clats de rire et des marques d'incrdulit salurent cette
nouvelle prtention d'Ernest. Pour faire taire ses frres, il se hta de
descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur ros et
d'un got semblable  celui du vin de Champagne. Il m'en prsenta
d'abord, puis  sa mre, enfin aux enfants. C'tait le vin du palmier,
qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de mme restaure quand on en
boit modrment.

Le petit Franz, merveill de tant de prodiges, me demandait navement
si nous n'tions pas dans une fort enchante, ajoutant qu'il serait
bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses
qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.

La mre le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre
que rien n'tait plus faux que des contes; elle ne put gure y russir.

Cependant, le jour avanant vers son dclin, nous songemes  tablir
notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apporte de
Falken-Horst fut tendue sur des piquets et recouverte de mousse et de
branchages; mais, tandis que nous tions occups  ce travail, notre
ne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout  coup le
galop en poussant des braiements aigus, lanant des ruades  droite et 
gauche, et disparut compltement.

Nos dogues, ne comprenant pas ce que nous leur demandions, ne surent pas
nous indiquer sa trace, si bien que le baudet nous chappa, et qu'aprs
de longues et infructueuses recherches nous fmes obligs de revenir
sans lui. Cette fuite soudaine m'inquitait, d'abord parce que l'ne
nous tait indispensable, et ensuite parce que je redoutais l'approche
de quelque bte froce qui avait pu effrayer le grison.

Nous allummes autour de la tente de grands feux; et comme nous avions
peu de bois, nous y levmes en outre des flambeaux de cannes  sucre
destins  nous clairer, et dont la vive lumire devait nous protger.

Nous nous retirmes ensuite sous la tente, qui nous dfendit trs-bien
contre la fracheur de la nuit. Nos armes charges taient  ct de
nous.

Nous nous tendmes sur un lit de mousse, et, comme nous tions tous
fatigus, le sommeil ne tarda pas  s'emparer de nous. Je veillai seul
jusqu' ce que les bchers fussent consums. J'allumai alors les
flambeaux de cannes  sucre, et je m'endormis jusqu'au jour.

Le matin, rveills sans qu'aucun accident et troubl notre nuit, nous
remercimes Dieu de la protection qu'il nous avait accorde, et nous
djeunmes de lait froid et de fromage de Hollande. J'avais pens que
nos feux de la nuit ramneraient le baudet; mais je m'tais tromp.
Dsireux de le trouver, j'arrtai le plan d'une battue, et  cet effet
je rsolus de franchir, s'il tait ncessaire, les pais roseaux qui
s'tendaient devant nous. Jack ne concevait pas pourquoi cet animal
avait pu nous quitter pour s'en aller courir dans le dsert, au milieu
des tigres et des lions dont il avait peut-tre fait la rencontre; par
cela seul, disait-il, il est tout  fait indigne de nos regrets. Je fis
revenir l'tourdi de cette premire opinion, et je lui annonai que je
l'avais choisi pour mon second dans l'entreprise que je mditais. Les
deux dogues nous suivirent; Fritz et Ernest restrent pour veiller sur
leur mre et sur nos provisions. Jack ne pouvait matriser sa joie. Nous
partmes arms jusqu'aux dents, et, aprs avoir march une heure dans le
bois de bambous, nous dcouvrmes sur le sable les traces de notre ne.
Nous suivmes cette indication prcieuse, et bientt nous parvnmes  un
ruisseau si rapide, que nous descendmes un peu son cours pour trouver 
le passer sans danger. De l'autre ct, nous remarqumes l'empreinte des
pieds de l'ne; mais il s'y en mlait d'autres que nous jugemes tre
d'un sabot plus large et plus fort; les unes et les autres disparurent
compltement; des buissons et deux ou trois petits ruisseaux nous les
firent perdre tout  fait.

Nous marchions donc au hasard, examinant attentivement sur la plaine
immense qui se droulait devant nous; elle offrait de tous cts le mme
calme, la mme solitude;  peine rencontrions-nous quelques oiseaux. 
notre droite s'levait majestueusement la chane de rochers qui
partageait l'le: quelques-uns semblaient monter jusqu'aux nues, les
autres se dessinaient en formes varies.  notre gauche se prolongeait
une suite de collines tapisses d'une herbe haute, et du plus beau vert;
une rivire traversait la plaine, et semblait un large ruban d'argent.
Dsesprant de rien trouver, nous allions revenir sur nos pas, quand
nous dcouvrmes dans le lointain une troupe de quadrupdes tantt
runis, tantt pars; ils semblaient tre de la taille des chevaux. Je
fis la rflexion que notre fugitif pourrait bien se trouver parmi eux,
et nous nous dirigemes de leur ct; plus nous nous approchions, plus
la terre devenait humide; nous tions dans un marais o nous enfoncions
 chaque pas. Nous sortmes donc avec peine de la fort de roseaux qui
couvrait ce marais; j'aperus avec effroi que nous avions devant nous, 
la distance de trente pas, un troupeau de buffles. Je connaissais la
frocit de ces animaux, et je me sentis saisi de frisson  la pense de
nous trouver face  face avec ces terribles adversaires. Je jetai un
regard de piti et d'effroi sur mon bon Jack, et mes yeux se remplirent
de larmes. Nanmoins nous tions trop avancs pour reculer: il tait
trop tard pour fuir. Les buffles nous regardaient avec plus d'tonnement
que de colre; car nous tions probablement les premiers hommes qu'ils
eussent rencontrs. Ceux qui taient couchs se relevaient lentement,
les autres se tenaient immobiles. J'entrevis la possibilit de nous
chapper; mais ma premire frayeur paralysait mes jambes: heureusement
nos chiens, qui s'taient tenus quelque temps en arrire, sortirent des
roseaux; s'ils eussent t avec nous quand nous dcouvrmes les buffles,
ceux-ci se seraient jets sur eux et sur nous en mme temps, et ils nous
auraient crass en un moment. Nos efforts pour retenir les deux dogues
furent inutiles; ils avaient fondu sur les buffles ds qu'ils les
avaient aperus.

Le combat tait engag, et le troupeau tout entier poussait d'horribles
mugissements. Ces terribles animaux battaient du pied la terre, la
faisaient voler  coups de cornes; c'taient, en un mot, les prludes
d'un affreux combat, ou nous devions invitablement succomber. Turc et
Bill, suivant leur manire habituelle d'attaquer, se jetrent sur un
jeune buffle qui se trouvait spar des autres: ils le saisirent
fortement par les oreilles. Nous avions pu, pendant ce temps, reculer de
quelques pas, et prparer nos armes. Le jeune buffle faisait des efforts
inous pour se dbarrasser de ses ennemis. Sa mre vint  son aide, et
de ses cornes longues et pointues elle se prparait  ventrer l'un de
nos chiens. Je profitai du moment: je donnai le signal  Jack, qui
faisait  mes cts une admirable contenance; et deux coups de feu
partis  la fois produisirent sur le troupeau l'effet de la foudre. 
notre grande satisfaction, nos dangereux adversaires se mirent  fuir
avec une extrme rapidit. En un instant la plaine fut libre, et les
chos ne nous rapportaient que de faibles mugissements. Cependant nos
dogues n'avaient pas lch prise; la mre seule de l'animal captif,
renverse par nos deux balles, se roulait en mugissant. Le sable volait
sous ses coups de pied redoubls; et, toute blesse qu'elle tait, la
rage qui l'animait mettait les chiens dans un imminent danger. Je
m'approchai, et un coup de pistolet tir entre les deux cornes acheva de
la tuer. Nous commenmes alors  respirer librement. Nous avions vu la
mort de prs: et quelle mort! Je louai Jack du sang-froid qu'il avait
montr, et de ce qu'au lieu de trembler et de pousser des cris il avait
bravement fait le coup de feu  mes cts. Mais nous n'avions pas le
temps de nous livrer  de longues conversations, car nos deux dogues
luttaient toujours avec le buffletin, et je craignais que, lasss  la
fin, ils ne vinssent  quitter leur proie. Je dsirais beaucoup les
aider, sans savoir cependant comment y parvenir. La dtonation semblait
avoir rendu l'animal furieux. J'aurais pu le tuer comme sa mre; mais je
voulais le prendre, vivant, esprant que sa force, ds qu'il serait
dompt, supplerait  celle de notre ne, que nous n'tions pas tents
d'aller chercher plus loin. Cependant les coups de pied qu'il lanait et
les efforts qu'il faisait pour se dbarrasser des chiens le rendaient
inabordable. Tandis que je rflchissais, Jack eut la bonne ide de
tirer de sa poche son _lazo_; il s'en servit si adroitement, qu'il
entortilla les jambes de derrire de l'animal et le renversa aussitt.
J'approchai alors, j'cartai les chiens, et avec une corde solide je
liai les jambes de derrire; muni du _lazo_, j'en fis autant pour les
jambes de devant.

Victoire! s'cria alors mon intrpide compagnon; ce bel animal
remplacera notre stupide baudet; nous l'attellerons  la charrette, o
il figurera trs-bien a ct de notre vache. Oh! que je vais tre
heureux de le ramener avec nous! comme ma mre et mes frres vont tre
tonns!

--Patience! patience! le buffle n'est pas encore  la charrette! il est
l tendu, mais je ne sais pas comment nous ferons pour le sortir d'ici.

--Dlions-lui les jambes, et il marchera.

--Tu crois donc qu'il suffirait de lui dire: Tu es en libert,
suis-nous, ou, va devant?

--Mais les chiens le forceront  marcher.

--Et si d'un coup de pied il venait par hasard  les tuer, il pourrait
alors facilement s'enfuir au galop. Je crois que le meilleur moyen sera
de lui passer aux jambes une corde assez lche pour le laisser marcher,
et pas assez pour lui permettre de courir. En attendant, ajoutai-je, je
vais mettre en pratique un procd dont les Italiens ont coutume de se
servir pour dompter les taureaux sauvages, et qui, j'espre, nous
russira. La circonstance justifie suffisamment la cruaut du moyen; ne
t'en effraie pas.

Je commandai en mme temps  Jack de tirer de toutes ses forces la corde
qui tenait les jambes de l'animal, afin de l'empcher de remuer; je
tendis les deux oreilles aux dogues, et quand je vis la tte immobile,
je pris mon couteau, qui tait pointu et bien tranchant, j'en traversai
les naseaux de l'animal, et fis glisser dans la blessure une corde qui
devait me servir de frein pour modrer sa fougue. Ce moyen barbare eut
un plein succs, et je pus attacher  un arbre le buffle devenu soumis
tout  coup, tandis que je dpeai sa mre. Je pris la langue, sur
laquelle j'tendis une poigne de sel, que nous portions toujours sur
nous; je salai galement plusieurs autres parties; et aprs avoir lav
la peau des jambes pour nous en faire des bottines, selon la coutume des
chasseurs amricains, j'abandonnai le reste du cadavre  nos dogues. Ils
se jetrent dessus avec avidit; et j'allai me laver  la rivire,
auprs de laquelle nous nous assmes pour manger un peu. Nous
remarqumes alors des groupes d'oiseaux de proie qui disputaient le
buffle  nos chiens; ils se battirent d'abord, et ce ne fut qu'aprs
d'assez longs combats que chacun put prendre sa part de la cure. Mais
enfin l'norme buffle ne fut bientt qu'un squelette.

Ds qu'une compagnie d'oiseaux de proie s'en tait rassasie, une autre
lui succdait. Nous remarqumes parmi ces brigands des airs le vautour
royal, le _callao_, qu'on nomme aussi l'oiseau-rhinocros,  cause de
l'excroissance qu'il porte sur la partie suprieure du bec. Jack avait
encore envie d'abattre quelques-uns de ces oiseaux; mais je l'en
dtournai.

 quoi bon, lui dis-je, troubler sans cesse la tranquillit des
habitants de cette le? Notre sret personnelle, les besoins de notre
existence ne nous ont que trop autoriss  jeter parmi eux le trouble et
la dsolation.

L'esprit lger de Jack coutait peu ces considrations; je fus oblig,
pour dtourner son attention de ces oiseaux, de lui procurer une autre
occupation. Je le chargeai de couper quelques tiges de roseaux gants
qui croissaient alentour. Le petit paresseux se garda bien de s'attaquer
aux plus gros. Ceux-ci avaient un tel diamtre, qu'il et t facile
d'en faire des vases d'un pied de large. Nous nous arrtmes aux plus
petits, que dans ma pense je destinai  servir de moules  nos bougies.

Enfin nous songemes  nous mettre en route. Le buffle, retenu par la
corde qui lui traversait les naseaux, ne se montra pas trop rtif, et
nous partmes sans nous occuper davantage de l'ne. D'ailleurs je me
rappelai tout ce que nous avions  emporter, et je ne voulais pas
prolonger l'inquitude des ntres par une plus longue absence.




CHAPITRE XXI

Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.


Nous retrouvmes le passage troit des rochers, et nous le franchmes
sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle:
il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent obissant.
Soudain nous rencontrmes sur notre route un gros chacal qui prit la
fuite; Turc et Bill s'lancrent aprs lui, s'en emparrent sans peine
et l'tranglrent: c'tait une femelle. Jack voulut pntrer dans son
repaire, que j'avais trouv dans un creux de rocher; mais, comme je
craignais que le mle n'y ft cach, je pris la prcaution de tirer
d'abord un coup de pistolet dans la cavit: rien n'en sortit. Jack y
pntra alors; l'obscurit l'empcha d'abord de voir; mais bientt il
aperut dans un coin Turc et Bill occups  trangler et  dvorer une
niche de petits chacals, et ce ne fut qu' grand'peine qu'il parvint 
en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'lever:
j'y consentis par piti, et il l'emporta.

Je fis en sortant de l une nouvelle dcouverte: je reconnus dans
l'arbre auquel j'avais par hasard attach le buffletin tandis que Jack
tait occup de son chacal, le palmier pineux, que je destinai  tre
plant en haie prs de Zelt-Heim. Nous arrivmes  la nuit auprs des
ntres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle
noir, nouvel hte sur les paules duquel nous avions trouv moyen de
nous dcharger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacit ordinaire,
raconta la conqute du buffle et la dcouverte de son petit chacal,
qu'il prsenta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant
de questions, que nous tions revenus depuis longtemps sans qu'il m'et
t possible de demander  ma femme comment elle avait employ sa
journe, elle et ses deux fils.

Ma femme commena par me rendre bon tmoignage de la conduite de mes
enfants pendant mon absence. Ils n'taient pas rests oisifs; ils
avaient runi des branches pour les feux de la nuit et prpar des
flambeaux de cannes  sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus
capables, ils avaient abattu un palmier trs-grand, celui dont Ernest
avait tranch la cime. Ce travail pnible leur avait demand autant
d'adresse que de patience. Ils avaient employ tour  tour la scie et la
hache, et une corde attache aux premires branches de l'arbre les avait
aids  diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient  leurs
travaux, une bande de singes s'tait glisse dans la hutte et l'avait
mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, vol les noix de
coco, dispers les pommes de terre; de sorte qu' leur retour mes
enfants eurent beaucoup de peine  rparer le dgt. En sortant le soir,
Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'tait empar d'un oiseau
de proie dj couvert de toutes ses plumes, quoique trs-jeune encore,
et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile
 apprivoiser, je conseillai  mon fils de prendre soin du sien, de lui
bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'lever
ainsi que font les fauconniers, de manire qu'il pt devenir utile  la
chasse.

Quand j'eus termin mes conseils  mes enfants, ma femme, qui ne
s'associait point  notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un
mot de lamentation  propos de toutes les btes vivantes et mangeantes
que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le
recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine  lui
faire comprendre que ces animaux taient bien moins des objets de luxe
ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer
davantage encore, je dclarai solennellement que quiconque amnerait
avec lui un nouvel hte devait se charger exclusivement de son
entretien, et qu' la premire ngligence la libert serait rendue aux
captifs dont les matres se seraient montrs insouciants. Ensuite je
recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fume
abondante dont j'avais besoin pour apprter les morceaux de buffle que
nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se
prparait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur
distribumes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien
d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorges de lait de
vache, qu'il but de manire  me prouver qu'il n'tait pas loin de
s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait  son chacal.

Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journe nous avaient
procur  tous un excellent apptit. Le repas fut gai; on plaisanta
quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des
jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'tait couvert de
gloire. Il se dfendit trs-bien, et les rieurs passrent de son ct.
Nos arrangements pour la nuit furent les mmes que la veille: le buffle
fut attach  un arbre prs de la vache; Fritz voulut coucher son aigle
prs de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux bands, s'y prta
si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inquitude. Les
chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous
endormmes enfin profondment. Notre nuit fut si tranquille, que pas un
de nous ne put s'veiller pour entretenir nos feux, et le soleil tait
lev sur l'horizon quand nous ouvrmes les yeux. Aprs un djeuner assez
frugal, je me disposai  donner le signal du retour pour Falken-Horst;
mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonn.

Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donn la
peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit?
Ernest m'a dit que sa moelle devait tre du sagou. Vrifie cela; et, si
le savant ne s'est pas tromp, je serai enchante de faire, pour nos
potages, une provision de cette prcieuse pte.

Je reconnus qu'en effet c'tait bien un sagoutier: mais comment parvenir
 fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce
n'tait pas un petit ouvrage. Toutefois, avant mme d'avoir rflchi aux
moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annonai  ma jeune famille que
nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre ide me vint
en mme temps  l'esprit: si je russissais  sparer l'arbre en deux,
je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux
destins  conduire l'eau de la rivire des Chacals au potager de ma
femme, et de la dans notre plantation d'arbres europens. J'envoyai
Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aid de Fritz et de Jack, je
soulevai une extrmit de l'arbre; je la plaai sur de petites fourches
qui le retenaient ainsi dans une position incline, puis nous
commenmes  le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le
bois tait tendre, nous n'emes pas beaucoup de peine, et nous arrivmes
bientt  la moelle. Une moiti de l'arbre fut pose  terre, et nous
entassmes toute la moelle. Mes petits garons sautaient de joie 
l'ide de cette occupation nouvelle.

Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient
fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos
enfants, les bras nus, ptrissaient la pte: quand le mlange me parut
complet, j'attachai  l'un des bouts de l'auge, faite avec un des cts
de l'arbre, une rpe  tabac, et, poussant de ce ct la moelle que nous
avions bien ptrie, nous vmes bientt sortir, par les trous de la rpe,
de petits grains, que ma femme avait le soin de faire scher au soleil.
Lorsque je jugeai notre quantit de sagou suffisante, je procdai  la
confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la pte plus paisse; et,
en la pressant plus fortement contre la rpe, j'obtins par les trous de
petits tuyaux de longueur ingale et parfaitement semblables au plus
beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de
nous en prparer un plat, assaisonn de fromage de Hollande,  l'instar
du macaroni  la napolitaine.

Nous obtnmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous et
t facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience
de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conqutes, et surtout la
perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre
sagoutier, nous firent hter le travail. Ce qui restait de pte fut
destin  produire des champignons par la dcomposition, et nous emes
soin de l'arroser pour hter la fermentation.

Le reste du jour fut employ  charger nos divers ustensiles et ce que
nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco,
le buffle sal, que j'avais eu soin de fumer ds notre retour, ne furent
pas oublis. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst:
le buffle, attel  ct de la vache, commenait son apprentissage
domestique; nous n'emes qu' nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je
marchais devant lui, tenant  la main la corde passe dans ses naseaux,
prt  le rappeler  l'obissance s'il tentait de s'y soustraire.

Nous suivmes le mme chemin qu'en allant, et nous atteignmes bientt
nos arbres  caoutchouc.

Les vases que j'avais disposs pour recevoir le liquide n'taient pas
aussi pleins que je l'avais espr; le soleil avait ferm trop tt les
ouvertures pratiques  l'corce des arbres; nanmoins la provision
suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant
le petit bois de goyaviers, nous fmes subitement effrays par les
hurlements de nos chiens, que nous vmes se jeter dans un fourr et en
sortir aussitt. Je craignis un moment que ce ne ft une bte sauvage
qui causait leur inquitude, et j'allais lcher mon coup de fusil dans
le buisson, quand Jack, qui s'tait approch, et qui avait eu soin de se
jeter  terre pour dcouvrir la cause de cette peur subite, se leva en
clatant de rire.

C'est la truie, nous cria-t-il, qui se moque encore une fois de nous.

Un grand clat de rire accueillit cette dcouverte; un grognement sourd
sorti du buisson y rpondit, et confirma ces paroles. Nous pntrmes
dans le fourr pour tcher de dcouvrir ce que faisait l cet animal que
nous maudissions de bon coeur; la position dans laquelle elle se
trouvait nous rconcilia soudain avec elle. Elle venait de mettre bas,
et elle tait occupe  allaiter sept ou huit petits cochons. Mes
enfants, qui voyaient dj toute la famille  la broche, ne purent
s'empcher de tmoigner leur joie  ce spectacle.

Leur mre leur reprocha leur inhumanit, de condamner ainsi ces pauvres
animaux qui taient  peine ns; et il fut rsolu que deux seraient pris
pour tre levs avec la mre, et que les autres seraient abandonns
dans les bois, o il leur serait loisible de se multiplier, et qu'enfin
la mre, aprs le temps d'allaitement, serait tue, et nous fournirait
ainsi une bonne provision de lard sal.

Nous arrivmes enfin  Falken-Horst, que nous retrouvmes avec bien du
plaisir. Tout tait en bon ordre: les htes de la basse-cour vinrent 
nous en caquetant de la manire la plus bruyante. Nous les accueillmes
en leur jetant de nouvelles provisions. Le buffle et le chacal furent
attachs jusqu' ce que l'habitude les et rendus sociables; l'aigle de
Fritz le fut galement, et on le plaa prs du perroquet; mais mon fils
eut l'imprudence, en lui passant une ficelle  la patte, de lui
dcouvrir les yeux, qu'il avait eus bands jusqu'alors. La lumire
produisit sur l'oiseau vorace un effet dont nous fmes presque effrays.
Nous le vmes s'emporter soudain, lancer  droite et a gauche des coups
de griffe et de bec, si bien que le pauvre perroquet, qui se trouvait
malheureusement  sa porte, fut dchir avant mme que nous eussions pu
le secourir. Fritz entra en colre, et voulut tuer l'oiseau.

Ernest accourut aussitt et l'arrta. Cde-moi cet animal, lui dit-il,
je me fais fort de le rendre souple comme un petit chien.

--Te le cder? Non vraiment; c'est moi qui l'ai pris, c'est  moi qu'il
appartient. Apprends-moi ton secret.

Ernest secoua la tte ngativement. Mon intervention devint alors
ncessaire. Pourquoi, dis-je  Fritz, veux-tu que ton frre te donne
son secret sans retour, qu'il tienne moins aux fruits de ses lectures et
de ses mditations que tu ne tiens toi-mme au produit de ton adresse?

Je terminai enfin le dbat en proposant  Fritz de donner son singe en
change du secret d'Ernest. Cet arrangement, qui fut agr, mit fin  la
contestation.

Mon aigle, dit Fritz, est un vaillant animal; je le prfre  un singe,
dont tout le mrite gt dans ses grimaces.

--Soit, dit Ernest, je tiens peu  tre un hros, j'aime mieux devenir
un savant. Je serai l'historiographe et le pote des hauts faits que tu
accompliras avec ton aigle.

--Tu verras; mais en attendant dis-nous ton secret. Que faut-il faire
pour le calmer?

--J'ai lu, je ne sais o, que les Carabes, en pareil cas, fument sous
le nez de l'oiseau rebelle. La fume de tabac a sur eux la mme
influence que sur les abeilles, qu'elle endort.

Fritz se crut dup, et il voulait reprendre son singe, attendu que le
prtendu secret d'Ernest lui paraissait beaucoup trop simple.

Qu'importe, lui dis-je alors, la simplicit du moyen, s'il russit?

J'appuyai de toute mon autorit les paroles d'Ernest, et je priai Fritz
d'en faire sur-le-champ l'preuve, afin d'arrter les cris et les
battements d'ailes du bel oiseau, qui avait mis le dsordre parmi nos
volailles. Ds les premires bouffes, l'oiseau se calma; Fritz
s'approcha, et lui enveloppa la tte d'un nuage pais de fume. Peu 
peu l'animal perdit ses forces, et nous le vmes bientt, compltement
ivre, jeter sur nous des regards fixes; puis il devint tout  coup
immobile.

Ah! mon aigle est mort! s'cria Fritz; c'est une cruelle mchancet.

Je le rassurai en lui faisant observer que, s'il tait mort, il ne
pourrait pas se tenir sur ses jambes comme il le faisait, et j'ajoutai
qu'il n'tait qu'endormi, comme le sont les abeilles qu'on enfume pour
enlever leur miel.

En effet, il revint  lui peu  peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on
lui dbandt les yeux; il nous regardait d'un air tonn, mais sans
fureur, et chaque jour il devint plus apprivois. Le singe fut
unanimement adjug  Ernest, et nous courmes alors gagner nos bons
lits, qui nous parurent encore meilleurs aprs les deux nuits pendant
lesquelles nous en avions t privs.




CHAPITRE XXII

Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.


Nous partmes ds le lendemain matin pour tablir  nos jeunes arbres
des tuteurs avec des bambous. Nous emmenmes la claie charge de
morceaux de fer pointus pour creuser la terre, et nous laissmes au
logis la bonne mre et son petit Franz, en leur donnant commission de
nous prparer un bon dner pour le retour et de faire fondre de la cire
pour nos bougies. Le buffle resta  l'curie: je voulais que sa blessure
ft entirement cicatrise avant de le soumettre au travail, et dj
quelques poignes de sel nous avaient obtenu son amiti. D'ailleurs la
vache suffisait pour traner notre lger fardeau de bambous.

Nous trouvmes nos arbres couchs par le vent tous du mme ct. Des
bambous furent plants et attachs solidement aux arbres avec une espce
de liane qui croissait aux environs, et leur fournirent ainsi l'appui
dont ils avaient besoin. Mes trois fils ans, qui taient avec moi,
travaillaient avec beaucoup de zle, et la nature mme de notre
occupation donnait lieu  des questions que j'accueillais avec beaucoup
de plaisir; elles avaient toutes rapport  l'agriculture et  la
botanique. Elles furent mme si nombreuses, qu'elles finirent par
m'embarrasser; mais je compris que le moment tait favorable pour leur
donner des renseignements utiles: aussi je m'empressai d'y rpondre
autant que mes connaissances me le permirent.

FRITZ. Les arbres dont nous nous occupons sont-ils des sauvageons, ou
des sujets greffs?

JACK. Des sauvageons? Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il y a des
arbres sauvages comme des buffles sauvages, et qu'il en existe d'autres
dont les branches se courbent complaisamment pour nous laisser cueillir
leurs fruits, comme un animal domestique obit  la voix de son matre?

ERNEST. Tu as voulu faire l de l'esprit, et, mon pauvre Jack, tu n'as
rencontr qu'une sottise. Sans doute il n'y a pas l d'arbres dont les
branches se courbent  la voix de l'homme; mais crois-tu que tous les
tres obissent de la mme manire? Alors mon pre devrait, quand tu es
dsobissant, te passer une corde sous le nez comme il a fait au buffle.

MOI. Sans doute, il y a des arbres sauvages que l'on soumet  un genre
d'ducation qui leur est propre, et qui a pour but de modifier la nature
de leurs produits. Approchez, regardez cette branche: il vous est ais
de voir qu'elle a t insre dans celle-ci; la sve de cette branche
s'est rpandue dans l'arbre entier, et le sauvageon est devenu un bel et
bon arbre.

ERNEST. C'est ce qu'on appelle enter ou greffer.

MOI. Oui, c'est bien cela; mais ces deux manires subissent des
modifications suivant la nature de l'arbre auquel on les applique. Ainsi
on ente en cusson ou en oeillet: les uns avec un bouton non envelopp,
les autres avec une branche; mais souvenez-vous que dans ces
associations de divers produits de la nature, il faut toujours observer
cette rgle gnrale: que les contraires ne s'allient point, et que les
arbres que l'on marie doivent tre de mme nature. Ainsi, on ne greffera
point des pommes sur un cerisier, parce que l'un de ces fruits est 
noyau, et l'autre  ppins. Quant aux arbres qui viennent ici sans
culture, tels que les palmiers, les cocotiers et les goyaviers, la
Providence a sans doute voulu par ce bienfait ddommager les pays chauds
de plusieurs grands inconvnients.

ERNEST. Comment a-t-on pu avoir l'ide premire de la greffe, et d'o
a-t-on tir les premires bonnes branches pour les insrer dans celles
des sauvageons?

MOI. Ta question est trs-sense, et prouve que tu apportes une grande
attention  mes explications. Les bons arbres fruitiers sont originaires
de quelques pays o ils portent naturellement des fruits aussi exquis
que l'art et les soins en peuvent produire chez nous. Ces arbres ont t
arrachs jeunes de leur sol natal et transplants en Europe, o ils ont
servi  greffer les sauvageons; car le sol d'Europe est si peu propre 
produire naturellement de bons fruits, que le meilleur arbre fruitier
sortant de sa propre semence redevient sauvage et a besoin d'tre
greff. Des jardiniers rassemblent  cet effet dans des enclos une
quantit de jeunes arbrisseaux; on appelle ces enclos des ppinires, et
c'est l qu'on va chercher les boutures dont on a besoin.

ERNEST. Mais sait-on bien exactement quelle est l'origine de nos fruits
d'Europe, et par quels emprunts faits  l'Asie ou  l'Amrique l'homme
est parvenu  les perfectionner?

MOI. Oui,  peu prs, et je puis sur ce point satisfaire ta curiosit.

Je pris de l occasion d'apprendre  mes enfants l'origine de la plupart
des fruits d'Europe; je leur appris que tous nos fruits  coquille, tels
que la noix, l'amande, la chtaigne, sont originaires de l'Orient, que
la cerise vient du Pont, la pche de la Perse, l'orange de la Mdie,
etc.

Ces explications taient entrecoupes d'exclamations assez comiques, qui
dcelaient la prdilection de chacun pour tel ou tel fruit. Je craignais
d'abord de fatiguer l'attention ou la mmoire de mes enfants; mais ils
me conjurrent de continuer, m'assurant qu'ils taient bien loin
d'oublier ou de confondre.

Heureux les pays! s'cria Fritz en s'arrtant devant les orangers, les
citronniers, les pistachiers et toute la belle plantation dont nous
avions environn Zelt-Heim, qui se trouvaient alors en plein rapport;
heureux les pays o croissent de tels arbres!

--Sans doute, lui rpondis-je, ces pays ont bien quelque droit  tre
appels fortuns; mais les chaleurs qui les brlent et les desschent ne
rendent que trop ncessaires les fruits acides qui les enrichissent.
Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes brlantes d'o
l'on tira les fruits, tous cultivs avec succs, apports en Europe, en
Espagne, en France, en Italie. C'est  Malte surtout que le climat leur
a t favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule,
suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les
planta sur le mont Olympe, d'o elles se rpandirent dans toute la
Grce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots
d'Armnie. Les prunes sont dues  la Syrie, et viennent directement de
Damas. Ce sont les croiss qui en ont apport en Europe les principales
espces, quoique quelques-unes puissent bien tre europennes. La poire
est un fruit de la Grce; le mrier est d  l'Asie, et le cognassier
passe pour venir de l'le de Crte. C'est l'arbre sur lequel le poirier
se greffe avec le plus de succs.

Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit
attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application
immdiate.  midi notre travail fut termin; nous revnmes 
Falken-Horst avec un apptit prodigieux; notre bonne mnagre l'avait
prvu, et nous trouvmes un macaroni au fromage de Hollande, accompagn
du chou du palmier, qui fut trouv dlicieux. Ernest, qui nous l'avait
procur, fut bien remerci.

Aprs le repas, nous allmes rendre visite au buffle; il commenait 
s'habituer  son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y
contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours prcdents  notre
approche, il tendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque
parcelle de cette friandise. J'esprai alors qu' l'aide de bons
traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous
seraient bien utiles.

Aprs cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais form
depuis longtemps, mais dont l'excution prsentait de grandes
difficults: c'tait de substituer un escalier solide  l'chelle de
corde, qui l'avait toujours fort effraye. Nous ne montions dans notre
chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer  rsider
tout  fait dans le chteau arien; nous avions besoin alors de
descendre frquemment, et l'chelle de corde pouvait donner lieu  des
accidents dplorables; car mes tourdis la franchissaient avec l'agilit
d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.

L'lvation de l'appartement ne permettait gure de songer  placer
cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des
poutres trop hautes, et par consquent trop pesantes pour tre
facilement remues. Je savais que le figuier tait creux, et la
malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait
un essaim d'abeilles. Je rsolus cependant de sonder sa cavit et de
m'assurer de son tendue. Mes fils prirent aussitt chacun une hache,
et, s'levant le long de la vote de racines, ils se mirent  frapper
sur divers points en mme temps, pour juger au son jusqu'o allait la
cavit; mais le bruit donna l'veil  l'essaim, et Jack, qui s'tait,
grce  ses habitudes d'tourdi, pos prcisment en face de
l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement cribles de
piqres. Je me htai de frotter ses plaies avec de la terre dlaye dans
l'eau, et ce remde fit cesser la douleur. Fritz ne fut gure plus
heureux. Ernest seul dut  sa nonchalance habituelle d'en tre prserv:
il arriva le dernier, et s'enfuit aussitt qu'il aperut le danger. Cet
vnement imprvu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai
immdiatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui
construisant une ruche. La vote fut faite avec une grande calebasse; je
la couvris d'un toit de paille pour la mettre  l'abri, et je la scellai
de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne
rservant qu'une petite ouverture destine  servir d'entre. Je me
trouvai seul pour accomplir tous ces prparatifs: les piqres qu'ils
avaient reues avaient mis mes fils  peu prs hors de combat. Mais en
attendant que les grandes douleurs fussent passes, je prparai du
tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des
marteaux. Puis, quand mes enfants furent disposs  m'aider, je
commenai  boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant
que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourre
et allume. Je me mis ensuite  fumer. Au commencement on entendit un
bruit pouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu  peu il se calma,
et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il part une seule
abeille. Alors, aid de Fritz, nous commenmes, avec un ciseau et une
hache,  dtacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau
carr d'environ trois pieds. Avant de le dtacher entirement, je
recommenai ma fumigation; puis enfin je me hasardai  examiner
l'intrieur de l'arbre. Nous fmes saisis d'admiration  l'aspect de ces
travaux immenses: il y avait une telle quantit de miel et de cire, que
je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout
l'intrieur de l'arbre tait plein de rayons; je les dtachai avec
prcaution, et les dposai  mesure dans des calebasses que
m'apportaient mes enfants. Les rayons suprieurs, o les abeilles
s'taient rassembles en pelotons, furent placs dans la nouvelle ruche.

Je remplis un tonnelet de miel, aprs en avoir rserv quelques rayons
pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de
planches, afin que les abeilles, attires par l'odeur, ne vinssent pas
le visiter. Je proposai aussi, afin de les carter de leur ancienne
demeure, d'allumer dans l'intrieur de l'arbre quelques poignes de
tabac.

Mon ide eut un plein succs. Ds qu'elles furent en tat de voler, et
qu'elles voulurent se rendre  l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite,
et avant le soir elles s'accoutumrent  leur nouvelle rsidence. Comme
la journe s'tait avance dans ces diverses occupations, nous remmes
au lendemain les travaux prparatoires de l'escalier. Je proposai  tout
le monde de veiller cette nuit-l pour prparer notre provision de miel.
Nous allmes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous
fatiguer, et nous fmes rveills  l'entre de la nuit. Nous nous mmes
promptement  l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vid dans un chaudron;
 l'exception de quelques rayons, le reste, ml  un peu d'eau, fut mis
sur un feu doux et rduit en une masse liquide que nous passmes 
travers un sac en la pressant, et que nous versmes de nouveau dans la
tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'tait spare
et leve au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous
restait le miel le plus apptissant qu'on pt voir. La tonne fut
soigneusement referme et mise au frais dans une fosse, que nous nous
prommes bien d'aller souvent visiter.




CHAPITRE XXIII

L'escalier.--ducation du buffle, du singe, de l'aigle.--Canal de
bambous.


Ces travaux accomplis, nous passmes  l'inspection du tronc que nous
venions de conqurir; je reconnus, aprs l'avoir sond dans tous les
sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule
d'Europe, et qu'arriv  un certain degr de croissance, il ne se
soutenait plus que par son corce. Rien n'tait donc plus facile que de
placer dans la cavit l'escalier que je projetais, et cette cavit tait
assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destin 
servir de pivot  la construction.

 vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes
forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aide de la patience
et de la persvrance, triomphe de bien des obstacles, et je n'tais pas
fch de trouver des occasions de dvelopper dans mes fils ces
conditions essentielles du succs. J'aimais  les voir grandir et se
fortifier dans une activit continuelle, qui les empchait de regretter
l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laisses.

Nous commenmes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte
exactement de la grandeur de celle que nous avions enleve de la cabine
du capitaine. Nous nettoymes ensuite l'intrieur. L'ouverture pratique
pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y
supplai par deux autres fentres, que je plaai  des distances  peu
prs gales; j'adaptai  chacune de ces ouvertures les trois fentres
que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs chssis.
Nous fmes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager
l'corce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous
plantmes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle
je fis des rainures correspondantes  celles de l'arbre. Nous y plames
les marches successivement. Arrivs  l'extrmit de la poutre, nous la
surmontmes d'une autre, qui fut fixe avec de larges boulons en fer et
des cbles bien solides, et nous continumes ainsi jusqu' ce que nous
emes atteint notre chambre  coucher. L nous ouvrmes une autre porte,
et mon but fut rempli.

Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidit que je viens de
dcrire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent
infructueuses; mais nous tions anims par ces deux grands lments de
succs, patience et courage; nous emes le temps de les exercer l'un et
l'autre. Ce ne fut qu'aprs trois semaines d'un travail opinitre et
souvent sans rsultat que nous parvnmes  faire un escalier praticable,
o l'espace intermdiaire entre les marches fut garni de planches poses
de hauteur au-devant de chaque degr; et, pour servir de rampe,
j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne
pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer
notre oeuvre. Nous tions tous parfaitement satisfaits de nos faibles
talents: faibles est le mot, car notre travail tait loin d'tre
parfait; mais, tel qu'il tait, l'escalier suffisait  nos besoins, et
c'est ce que nous demandions.

Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacres  notre
construction. Nous avions entrepris et termin plusieurs autres travaux
de moindre importance; et des vnements taient venus rompre la
monotonie de notre vie habituelle.

Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer 
les lever tous. Deux seulement, un mle et une femelle, furent
conservs, et les quatre autres jets  la mer. On les remplaa auprs
de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans
difficult  cette substitution.

L'ducation du jeune buffle avait t une de nos principales
distractions. Je voulais le dresser  porter des fardeaux et un
cavalier, comme il tait dj habitu  traner; je lui avais pass dans
le nez,  la manire cafre, un bton avec lequel je le gouvernais comme
avec un mors. Nanmoins ce ne fut pas sans difficult qu'il se prta 
cette manoeuvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu  peu
je l'accoutumai  recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz,
puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta compltement. Ce fut encore l un
des triomphes de la patience sur des difficults qui pouvaient au
premier abord paratre insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en
domptant le buffle, des leons d'quitation qui valaient celles du
mange. Ils pouvaient sans crainte aborder dsormais le cheval le plus
rtif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait t le
buffle.

Fritz n'avait pas nglig son aigle, qui faisait de sensibles progrs et
qui s'entendait dj trs-bien  fondre sur les oiseaux morts que son
matre plaait  sa porte. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner
au vol libre; il avait peur que son caractre sauvage ne l'emportt et
ne le privt  jamais de sa jolie conqute. L'indolent Ernest lui-mme
avait entrepris l'ducation du singe. Knips tait vif et intelligent;
mais il apportait aux leons la plus mauvaise volont qu'on puisse
imaginer. Il tait tout  fait plaisant de voir ce grave professeur
oblig de gambader presque autant que son lve pour s'en faire obir;
enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips  porter sur le dos une
petite hotte dans laquelle il le forait  dposer et  porter diverses
provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux 
l'aide de Jack, tait assujettie sur le dos du singe par deux courroies
qui lui prenaient les bras, et une troisime qui venait se rattacher 
sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se
roula, dsespr et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips,
qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur  la vue de la hotte,
s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui ter. Jack avait
moins de succs, et quoiqu'il et donn  son chacal le nom de _Joeger_
(chasseur) comme pour l'encourager  le mriter, la bte froce ne
chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait
quelque chose  son matre, ce n'tait gure que la peau de l'animal
qu'elle venait de dvorer. J'exhortai cependant Jack  ne pas se
dcourager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu
susceptible.

Pendant ce temps-l j'avais perfectionn la fabrication des bougies, et
j'tais parvenu, en les roulant entre deux planches,  leur donner la
rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient
plus que par une couleur verdtre. Les mches me causrent de notables
embarras; le fil de caratas, dont je m'tais servi d'abord, rpondait
mal  mon dsir, car il se charbonnait en brlant. Je le remplaai
heureusement par la moelle d'une espce de sureau; ce qui ne m'empcha
pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en oeuvre le
caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas
que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau
de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand
l'paisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas,
puis, aprs avoir bien secou les bottes, je les mis sur-le-champ  mes
pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes
fils en furent jaloux, et ils me supplirent de faire pour eux ce que je
venais d'excuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long
travail, je voulais m'assurer de la solidit de celui que je venais de
terminer. En attendant, je faonnai de mon mieux, pour Fritz, la peau
des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins  faire
qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait  peine
se montrer. Je l'en dlivrai en lui permettant,  sa grande
satisfaction, de ne plus porter ce dplorable essai de mocassins.

J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue
qui levait l'eau sur un point du ruisseau, nous pmes donner  notre
courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque auprs de notre
demeure, o elle tait reue dans la vaste caille de tortue que Fritz
avait destine  cet usage. Cette source n'avait d'autre inconvnient
que celui d'tre expose au soleil, de sorte que l'eau, si elle tait
claire et pure, tait en mme temps chaude quand elle arrivait jusqu'
nous. Je rsolus de remdier  ce petit dsagrment en remplaant plus
tard ces canaux dcouverts par de gros conduits de bambous enfouis dans
la terre. En attendant l'excution, nous nous rjoumes de cette
nouvelle acquisition, et nous remercimes tous Fritz, qui en avait eu
l'ide premire.




CHAPITRE XXIV

L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.


Un matin que nous tions occups  mettre la dernire main  notre
escalier, nous fmes tout  coup surpris par des hurlements aigus et
prolongs qui se faisaient entendre dans le lointain. Nos deux dogues
dressrent soudain les oreilles et semblaient se prparer au combat. Je
fus effray, et j'ordonnai aussitt  mes enfants de regagner le sommet
de l'arbre. Nos armes furent charges et disposes, et nous nous tenions
en garde, jetant nos regards de tous cts; mais le bruit ayant cess
quelques instants, et rien ne paraissant, je descendis  la hte bien
arm, je rassemblai notre btail pars, revtis mes chiens de leurs
colliers  pointes, et remontai sur l'arbre pour attendre l'arrive de
l'ennemi.

JACK. C'est le hurlement du lion. Je serais charm de me trouver en
face de ce noble animal, qui est, dit-on, aussi gnreux que brave.

MOI. Gnreux, soit; cependant ne t'y fie pas. Mais ce ne sont pas des
lions assurment, leurs rugissements sont plus prolongs et moins aigus
que ceux-ci.

FRITZ. Ce sont peut-tre des chacals qui viennent nous demander
vengeance de la mort de leurs frres.

ERNEST. Je crois plutt que ce sont des hynes, dont le hurlement doit
tre aussi affreux que la mine.

FRANZ. Ce sont simplement des cris de guerre de quelques sauvages qui
viennent manger leurs prisonniers.

MOI. Quoi que ce puisse tre, faisons bonne contenance, et prenons garde
de laisser abattre notre courage par des craintes prmatures.

Tandis que je parlais ainsi, je vis Fritz se mettre  rire et  jeter
tout d'un coup son fusil de ct: il avait reconnu le terrible ennemi
qui nous menaait.

C'est notre ne, s'cria-t-il, qui revient  nous, et qui entonne
simplement son hymne de retour.

En effet, c'tait bien ntre fugitif; nous l'apermes  travers le
feuillage, marchant paisiblement vers nous et s'arrtant de temps en
temps pour brouter. Mais il ne revenait pas seul, il avait avec lui un
animal d'une race  peu prs semblable  la sienne. Ses formes taient
plus gracieuses; il joignait  la force l'lgance du cheval. Je
reconnus aussitt l'onagre.

Cette dcouverte me remplit de joie, et balana trs-heureusement la
mauvaise humeur que nous n'aurions pas manqu de ressentir contre notre
baudet pour la panique qu'il nous avait inspire. Je recommandai  mes
fils le plus grand silence, et je songeai aux moyens de nous rendre
matres du nouveau venu.

Je savais que les naturalistes regardent comme impossible d'apprivoiser
l'onagre. Cette difficult me tentait; et je voulais faire l'preuve
d'un moyen qui me vint  l'esprit. Je pris une corde,  l'extrmit de
laquelle je fis un noeud coulant; puis je fendis en deux un bambou, et
je joignis par une ficelle les deux parties, mais  un bout seulement,
de manire  obtenir une sorte de pinces fortes et rsistantes. Fritz,
qui suivait attentivement tous mes prparatifs, les trouvait beaucoup
trop longs; et, dans son impatience, il me proposait de lancer son
_lazo_ contre l'onagre. Je le lui dfendis. J'avais peur, s'il venait 
manquer son coup, que le bel animal ne nous chappt; car je connaissais
sa prodigieuse agilit.

Quand nos prparatifs furent achevs, je chargeai Fritz, comme plus
leste et plus adroit que je n'tais moi-mme, d'aller passer au cou de
l'onagre le noeud coulant que j'avais dispos, tandis que j'attachai 
une racine l'autre extrmit de la corde. Je me cachai ensuite derrire
un arbre, et je laissai mon fils s'avancer seul.

Il se prsenta tranquillement devant le sauvage animal, qui broutait.
Cette vue parut l'effrayer: c'tait sans doute la premire figure
d'homme qu'il rencontrait. Mais Fritz restant immobile, l'onagre se
remit paisiblement  patre. Son compagnon fut moins impassible; il
s'approcha, allch par une poigne de grains mls de sel que mon fils
lui tendait.

L'onagre lui-mme, attir par la curiosit, s'avana la tte haute et en
soufflant.  peine tait-il  porte, que Fritz lui jeta adroitement le
noeud coulant par-dessus la tte. Le pauvre animal recula aussitt; mais
il tait prisonnier, et le bond ne fit que serrer davantage le noeud.
L'treinte fut mme si forte, qu'il tomba la langue pendante et sur le
point d'tre trangl. Je me htai d'accourir et de desserrer le noeud;
je jetai autour de son cou le licol de l'ne; en faisant usage de la
pince, je pris entre ses deux parties le nez de l'animal et je l'y tins
fortement serr. La douleur qu'il en ressentit calma sa fureur, et nous
permit de l'approcher sans danger. Nous reconnmes alors que c'tait une
femelle.

Mes fils, dont l'imagination allait vite, se rjouissaient dj de
monter ce gracieux animal. Plus patient qu'eux, je leur dis qu'avant de
le faire caracoler il fallait songer  le dompter. Nous commenmes
aussitt cette ducation, qui prsenta des difficults inoues. Il
fallait chaque jour le serrer fortement pour en obtenir la moindre
marque de soumission. Recouvrait-il sa libert, il redevenait soudain ce
qu'il tait auparavant, farouche et indomptable. Je le fis jener, je le
chargeai de lourds fardeaux; tout tait inutile, et plusieurs fois je
dsesprai de l'entreprise; nanmoins je continuai avec une tnacit et
une constance que je n'aurais point eues en Europe. Stimul par le
besoin de russir, qui m'avait sans cesse guid depuis que nous tions
sur cette terre dserte, j'esprais toujours que la fatigue
l'emporterait sur le mauvais naturel de l'animal. Mais j'avais beau
faire: il tait doux et tranquille dans son curie, se laissait
approcher et caresser; mais il reprenait toute sa fureur ds qu'on
essayait de le monter.

Enfin, tous les moyens que j'avais imagins ayant t inutiles, je me
rappelai la manire dont les maquignons parviennent  rendre dociles les
chevaux trop rtifs; et, tout cruel qu'tait le procd, je rsolus d'y
recourir. Un jour que le bel animal se refusait, comme de coutume, 
toute tentative pour le monter, je lui saisis rudement le bout de
l'oreille entre les dents et je le mordis jusqu'au sang; il s'arrta
aussitt, et resta immobile; Fritz profita du moment et s'lana sur son
dos; aprs quelques sauts, l'onagre reprit sa tranquillit, et trotta
comme mon fils le voulut.

Je le cdai  Fritz. J'tais fier de voir mon fils voler comme l'clair,
dans l'avenue de Falken-Horst, sur ce beau coursier que j'avais eu
l'honneur de dompter. J'eus soin cependant d'attacher ses deux jambes de
devant avec une corde assez lche qui devait modrer sa vitesse; je lui
adaptai aussi  la mchoire un caveon, et, au moyen d'une baguette dont
on lui frappait l'oreille, nous parvenions  le diriger comme avec un
mors. Nous commenmes ds ce moment  le compter au nombre de nos
animaux domestiques, et  lui donner un nom; nous l'appelmes
_Leichtfuss_, c'est--dire Pied-Lger, et certainement jamais animal
n'avait mieux mrit son nom; c'tait un nouveau sujet ajout 
l'ducation de mes fils. Je ne dsesprais pas encore de revoir
l'Europe, et je me flattais que cette ducation, qui dveloppait leurs
forces physiques et leurs grces extrieures sans nuire  leur
instruction morale, les mettrait un jour en tat de briller dans la
socit.

Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas dur moins de trois
semaines, la basse-cour s'tait accrue; nos poules avaient couv une
quarantaine de poussins. La bonne mnagre avait un soin minutieux de ce
petit peuple. Elle en tait plus fire et plus heureuse que nous ne
l'tions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait grce auprs
d'elle, parce qu'il tranait les provisions; les autres, elle les
proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le
chacal, n'taient pour elle que des bouches inutiles, des animaux 
nourrir, sans profit  en tirer. Les poulets, au contraire, taient
d'une utilit que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi
avec cette attention que les femmes possdent seules. J'admirai avec
quelle religieuse ardeur une bonne mre s'arrte  tout ce qui lui
retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se
plaindre du surcrot de besogne que lui donnaient ces quarante 
cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.

L'approche des pluies, hiver de ces contres, nous fora  songer  un
travail ncessit d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il
fallait construire un toit destin  protger nos bestiaux contre les
intempries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la
mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche
de goudron rpandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide,
qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre,
qui s'levaient en vote, servirent de cloisons, que nous fermmes avec
des planches, et nous emes ainsi, au pied de notre habitation arienne,
une srie de pices assez bien disposes pour que nos provisions y
fussent places sans gner nos animaux. Nous y avions mnag un fenil,
destin  abriter le foin, la paille et les provisions de btail. Ce
travail achev, nous commenmes  recueillir nos provisions; les pommes
de terre et le manioc eurent la prfrence.

Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis
que ma femme et Franz conduisaient le char  la maison, j'eus l'ide
d'aller jusqu'au bois de chnes avec mes fils ans. Matre Knips, qui
nous avait accompagns, attira tout  coup notre attention par ses cris:
il tait engag dans un buisson, o d'autres cris et des battements
d'ailes ritrs indiquaient qu'il n'tait pas seul. J'y envoyai Ernest,
qui ne tarda pas  nous appeler lui-mme.

Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule 
fraise; le gourmand veut manger les oeufs, et voici le coq qui vient au
secours de sa tendre moiti. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens
Knips.

Fritz courut en effet, aprs avoir attach Leichtfuss  un arbre, et je
le vis bientt revenir  moi tenant dans ses bras le coq et la poule 
fraise. Il me remit les deux prcieux volatiles, et il alla enlever les
oeufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bientt
aprs, tenant son chapeau avec prcaution, et chassant le singe devant
lui. Il portait ainsi les oeufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une
espce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien
des lames de sabre.

Voil de quoi amuser le petit Franz, me dit-il en me montrant ces
feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pens  son frre; mais je donnai
peu d'attention  ce qu'il apportait, et je m'arrtai surtout  la
dcouverte du coq et de la poule: nous nous assurmes d'eux en leur
liant les pattes. Nous nous remmes alors en marche. Pendant la route,
Ernest portait souvent  son oreille les oeufs, prtendant entendre
remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs taient casss,
et que les petits commenaient  se montrer.

Fritz, tout joyeux de la dcouverte, ne rsista point  la tentation de
mettre sa monture au trot pour l'annoncer  sa mre; mais il ne put la
modrer, car une poigne d'herbes aigus qu'il agitait autour de ses
oreilles lui donnait une rapidit effrayante. Il ne lui arriva rien de
fcheux cependant, et nous le trouvmes sain et sauf auprs de sa mre.

Pourtant, deux jours aprs cette excursion, nous avions compltement
oubli cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aperut qu'elle tait
trs-souple, et il eut l'ide d'en tresser un fouet pour Franz, qui
tait charg spcialement de la garde du troupeau. Je remarquai la
flexibilit des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, 
ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Zlande
(_phormium tenax_). Ma femme en fut transporte de joie. De tous les
produits de l'Europe, le lin tait celui qu'elle regrettait le plus. Ses
yeux tincelaient de plaisir, et dj elle parlait de faire de la toile
pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour menaait davantage
de nous laisser nus.

Oh! de toutes vos dcouvertes voici certainement la plus prcieuse.
Procurez-moi du lin, un rouet, des mtiers, je serai la plus heureuse
des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile.
Donnez-moi une abondante provision de cette plante.

Tandis que ma femme se livrait  son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le
partageaient, s'esquivrent et montrent, le premier sur l'onagre, le
second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidit, qu'ils
avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer  leur projet.
Ils revinrent peu d'instants aprs, rapportant chacun une norme botte
de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis  satisfaire leur mre ne
me laissa pas la force de leur faire des reproches.  peine furent-ils
descendus de cheval, que Jack se mit  nous raconter d'une manire
trs-drle comment son cheval cornu avait suivi pas  pas l'onagre, et
combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour
l'exciter et le ramener  l'obissance.

Il faudra, leur dis-je, aider  votre bonne mre  rouir le lin que
vous venez de cueillir.

Le lendemain matin nous partmes pour le marais des Flamants; nous
avions plac sur la charrette nos paquets de lin; nous les divismes et
nous les plongemes dans le marais, aprs les avoir chargs de grosses
pierres pour les forcer  rester au fond. Dans l'intervalle nous emes
plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils
construisent leurs nids en cnes au-dessus de la superficie des marais,
et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle dpose ses
oeufs, et o elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces
nids sont d'argile, et si solidement maonns, que l'eau ne peut ni les
dissoudre ni les renverser.

Le lin fut laiss quatorze jours dans l'eau; une seule journe sufft
pour le faire scher compltement. Nous le rapportmes  Falken-Horst,
o il fut serr. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les
occupations nombreuses de sa prparation, je promis  ma femme un rouet,
des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin aprs que son lin
aurait t teill. Mais nos rcoltes demandaient nos soins, et les
premires pluies, qui commenaient  tomber, nous rendaient tous les
moments prcieux. Dj la temprature, de chaude et ardente, tait
devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employs
 ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la
charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions  peine le temps
de prendre nos repas. Nous plantmes  Zelt-Heim diverses espces de
palmiers. Nous serrmes tout le bl d'Europe qui nous restait; car je
comptais beaucoup sur l'humidit de la saison pour activer sa
vgtation, et nous prparer l'espoir d'une rcolte abondante qui nous
fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup.
Nous fmes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous
voulions runir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer  nous
tre utile ou agrable. Les travaux durrent quelques semaines, pendant
lesquelles l'hiver tait dj avanc; des vents imptueux soufflaient
dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer;
la cte ressemblait  un lac. Ma femme tait devenue triste, et Franz,
effray, demandait quelquefois en pleurant si ce n'tait pas un nouveau
dluge.

Je ne vis pas sans effroi que notre sret tait compromise dans notre
chteau arien. Le vent menaait  chaque instant de l'enlever, et nous
avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller
jusque dans notre lit, malgr la toile  voile dont j'avais bouch les
ouvertures. Nous abritmes nos hamacs dans l'escalier, et nous
descendmes chercher un asile sous le toit goudronn que nous avions
couvert pour nos btes dans les racines du figuier. L'espace tait
troit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation pnible les
premiers jours; mais enfin, quand nous emes plac aussi sur l'escalier
les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier,
que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches,
auprs d'une fentre, avec son petit Franz assis  ses cts, quoique
bien mal  notre aise, et regrettant pour la premire fois depuis notre
naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous
commenmes  nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des
miens, je travaillai de toutes mes forces  amliorer autant que
possible la position o nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace
destin  nos btes. Nous fmes sortir et nous abandonnmes dans la
campagne celles qui, tant indignes, pouvaient se suffire 
elles-mmes; afin que cette libert ne nous les fit pas perdre, j'eus
soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en
allais, avec Fritz, les chercher dans les pturages; souvent mme elles
revenaient seules  l'table. Ces courses taient extrmement pnibles,
et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne
peuvent donner une ide. Nous en revenions mouills jusqu'aux os et
transis de froid. Ma femme nous fit  chacun un manteau  capuchon qui
nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de
matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous
pouvions rabattre  volont, et nous les enduismes d'une couche paisse
de caoutchouc. Grce  ces manteaux impermables, nous pouvions sans
crainte braver la pluie. Ainsi vtus, nous avions vraisemblablement
assez mauvaise mine; car aussitt que nous les endossions la troupe
partait d'un grand clat de rire. Nanmoins chacun d'eux aurait voulu en
avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les
contenter.

La fume nous incommodait au plus haut degr; elle tait si paisse,
attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait
renoncer  nous chauffer et mme  allumer du feu pour les besoins de la
cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous
bornions,  de longs intervalles,  faire du manioc ou  rtir quelques
morceaux de viande sale.

Nos journes s'coulaient au milieu de travaux qui taient toujours les
mmes. Le soin des bestiaux occupait la matine, puis nous faisions du
manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amene par l'obscurit
croissante du ciel, augmente encore par l'paisseur du feuillage de
l'arbre. La famille alors se runissait autour d'une grosse bougie: la
mre soignait le linge; j'crivais mon journal, Ernest en recopiait les
feuillets; Fritz et Jack enseignaient  lire et  crire  Franz, ou
bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqus
dans leurs excursions. Enfin une prire de reconnaissance terminait
dignement notre journe.

Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors
nous nous htions de faire rtir soit un poulet, soit un pingouin pris
dans le ruisseau: tous les quatre  cinq jours nous faisions le beurre,
qui tait pour nous un vrai rgal. Ces petits incidents, qui rompaient
la monotonie de notre existence, taient pour nous de vritables ftes.
Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la dtermination
que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous
n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions dj tant d'animaux
domestiques, que nous tions fort en peine.

Nous passions nos journes  la fentre, les yeux tourns vers
l'horizon, attendant sans cesse une claircie. Ma femme elle-mme,
malgr sa prdilection pour Falken-Horst, commenait  s'impatienter et
me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui
nous abritt un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait tre
toujours, suivant elle, notre habitation d't; mais la triste
exprience que nous faisions nous prouvait la ncessit d'une maison
d'hiver.

Nous tions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Cruso,
qui avait trouv une grotte dans un rocher, et nous engagea  aller
chercher parmi les rochers de la cte un abri solide o nous pussions
trouver, comme lui, cave, salle  manger, etc., quand les pluies
auraient cess. Nous avions le temps de mrir cette ide, car la
mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.

Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un
peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces
deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure
retraite. Si le battoir fut facile  installer, il n'en fut pas de mme
du peigne, qui me cota beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc
perces d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous
arrondis  la pointe et fixs par du plomb coul sur les plaques, dont
j'avais relev les bords, me fournirent un outil peu facile  manier, il
est vrai, mais cependant convenable  l'emploi que nous voulions en
faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se
rappelait ces heureuses annes o, tablie auprs de son feu, elle
prparait son lin et tout ce qui lui tait ncessaire.




CHAPITRE XXV

La grotte  sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les chiens marins.


Je ne saurais exprimer avec quels transports, aprs nos longues semaines
d'ennui, nous vmes enfin les nuages disparatre, le soleil briller au
milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort
effrays, cesser entirement. Nous salumes le retour du printemps par
des cris de joie, et nous sortmes avec bonheur de notre retraite pour
respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure
rafrachie qui parait la terre. La nature entire tait rajeunie, et
nous-mmes avions dj oubli toutes nos souffrances d'hiver.

Notre plantation tait en pleine prosprit; les grains que nous avions
sems commenaient  sortir de la terre en filets minces. La prairie
tait maille d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commenc
leurs chants: c'tait une rsurrection complte de la nature.

Aussi nous clbrmes le dimanche suivant avec une ferveur, une pit
telle que nous n'en avions point encore eu dans l'le, et nous nous
mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoymes notre chteau
arien des feuilles que le vent y avait amasses; il n'tait nullement
endommag, et nous l'emes bientt remis en tat d'tre habit.

Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son
lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je russissais dans cette
fonction,  laquelle j'tais tout  fait tranger, au del mme de mes
esprances. Le plus difficile restait  faire. Pour arriver  la toile,
il fallait un rouet et un dvidoir; les conseils de ma femme supplrent
 mon manque d'habilet, et je parvins  construire ces indispensables
instruments. Ds lors la mre ne se permit aucune distraction; ses
nouvelles occupations absorbrent tout son temps. Le petit Franz
dvidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres
fils vinssent  son aide; mais ils se montraient peu empresss de se
livrer  cette besogne sdentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait
volontiers  filer quand il prvoyait quelque occupation fatigante. Cet
exemple et t cependant bon  suivre, car nos habits taient vraiment
dans un tat dplorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses,
aimaient beaucoup mieux errer en libert.

Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirigemes d'abord du ct
de Zelt-Heim; car nous tions avides de connatre les ravages produits
par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup
plus souffert que Falken-Horst; la tente tait renverse; la toile 
voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait t
tellement gte par la pluie, qu'il fallut nous en dbarrasser. La
pinasse, grce  sa construction solide, avait rsist; il n'en fut pas
de mme du bateau de cuves: il tait devenu hors de service. En
examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais
omis de porter  l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant,
d'en voir deux entirement avaris, et hors d'tat de servir. En
examinant la muraille des rochers, je dsesprai de m'y creuser une
habitation; ils paraissaient d'une telle duret, que plusieurs semaines
de travail auraient  peine suffi pour y pratiquer une cavit
susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et
nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer  faire sauter des
clats de rochers; mais nous rsolmes du moins de faire quelque
tentative, ne ft-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos
poudres pendant la pluie.

Tandis que ma femme tait occupe de son lin, je partis un matin,
accompagn de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place o
le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je traai avec du charbon
l'enceinte de la cavit que je projetais, et nous nous mmes 
l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le
roc tait presque inattaquable au ciseau et  tous nos instruments:
aussi nous ne fmes presque rien la premire journe. Mes petits
ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le
courage nous donnait des forces; mais elles taient inutiles tant que
nous emes  lutter avec la couche extrieure du roc, et ce ne fut
qu'aprs deux jours de persvrance que nous sentmes la pierre cder
peu  peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontre
fit place  une sorte de limon solidifi, que la bche pouvait
facilement entamer. Encourags par l'espoir du succs, nous continumes
pendant quelques jours, et nous tions parvenus  sept pieds de
profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfonait  coups de marteau une
barre de fer, nous cria tout joyeux: J'ai perc la montagne! venez
voir, j'ai perc la montagne!

Fritz courut aussitt vers son frre, et vint me confirmer les paroles
de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus  mon tour, et je
trouvai qu'en effet la barre de fer avait d pntrer dans une cavit
assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la
tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de
mon attention; je saisis l'instrument qui tait encore plant dans le
roc; en le secouant avec vigueur de ct et d'autre, je fis un trou
assez grand pour qu'un de mes fils pt y passer, et je vis qu'en effet
une partie des dcombres tombaient en dedans; mais au moment o je
m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantit d'air
mphitique, que j'en prouvai des vertiges et fus oblige de me retirer
promptement. Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez
trouver ici la mort.

--La mort! s'cria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions
et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.

--J'aime  te voir ce courage, mon petit ingnieur; il n'y a l ni lions
ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en
entrant tu ne pouvais plus respirer?

--Ne plus respirer? et pourquoi?

--Parce que l'air y est mphitique ou corrompu, et qu'il vous prend
alors un vertige ou un tournoiement de tte tel, qu'on a peine 
marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et
l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.

--Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?

--Allumer un grand feu dans l'intrieur de cette grotte. Il s'teindra
d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer
sans danger.

Sans tarder, ils allrent tous deux ramasser de l'herbe sche; ils en
firent des paquets, battirent le briquet, et les allumrent, puis les
jetrent tout embrass dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais
annonc, ils s'teignirent, et nous donnrent la preuve que l'air tait
corrompu au plus haut degr; le feu ne put pas mme brler  l'entre;
je vis qu'il fallait purifier l'air d'une manire plus efficace. Je me
souvins a propos que dans le temps nous avions apport du vaisseau une
caisse qui avait appartenu  l'artificier, que nous l'avions serre dans
la tente, et qu'elle devait tre pleine de grenades et de roquettes
d'artifice, embarques pour faire des signaux. J'allai y chercher
quelques pices et un mortier de fer pour les jeter au fond de la
caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lanai des grenades
qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le
haut de la caverne, d'o elles volaient elles-mmes en clats, et en
dtachaient des morceaux normes. Un torrent d'air mphitique sortait
par l'ouverture. Nous lanmes alors des roquettes, qui semblaient
traverser la grotte comme des dragons de feu, en dcouvrant son immense
tendue. Nous crmes aussi apercevoir une quantit de corps blouissants
qui brillrent soudainement comme par un coup de baguette, et dont
l'clat disparut avec la rapidit de l'clair, en ne laissant qu'une
obscurit profonde. Une fuse entre autres, charge d'toiles, nous
donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la dure.
Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits
gnies ails ayant chacun une petite lampe allume, et qui dansaient de
tous cts avec des mouvements varis. Tout tincelait dans la caverne,
qui nous offrit pendant une minute une scne vraiment magique; mais ces
gnies s'inclinrent l'un aprs l'autre, et tombrent sans bruit.

Aprs ce feu d'artifice, nous vmes une botte d'herbe allume se
consumer paisiblement, et nous dmes esprer que, du moins par rapport 
l'air, nous n'avions plus rien  craindre; mais il tait  apprhender
que, dans l'obscurit, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou
dans quelque abme. Aussi j'envoyai Jack, mont sur le buffle, 
Falken-Horst, pour communiquer notre dcouverte  sa mre et  ses deux
frres, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de
bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'intrieur de la grotte.

Rjoui de cette commission, Jack, que j'avais choisi exprs parce que
j'avais pens que les peintures dont son imagination colorerait le rcit
de ce qu'il avait vu sduiraient ma femme et hteraient son arrive,
Jack s'lana sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau,
et partit avec une telle rapidit, qu'il me fit dresser les cheveux sur
la tte.

Je m'occupai avec Fritz,  agrandir l'entre de la grotte et  la
dblayer, afin que sa mre et ses frres pussent y entrer facilement.
Aprs deux  trois heures de travail, nous la vmes arriver sur le
chariot, attel de l'ne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack,
grimp sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing
ferm comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'ne et
la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant prs de moi, il
sauta  bas de son buffle, et courut aider sa mre  descendre.

J'allumai promptement nos bougies. Nous en prmes chacun une  la main.
Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et
une arme dans l'autre main. Nous fmes avec prcaution notre entre dans
la grotte, moi en tte, puis mes enfants  moiti tremblants; enfin ma
femme, que les deux chiens suivaient, l'oeil au guet, la queue entre les
jambes.

Un magnifique spectacle s'offrit soudain  nos yeux: tout autour de nous
les parois tincelaient comme un ciel toil. Du haut de la vote
pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de
formes, et la lumire de nos six flambeaux, reflte deux ou trois fois,
faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait tre dans
un palais de fes, ou dans le choeur d'une vieille glise gothique
lorsqu'on y clbre l'office divin  la lueur des flambeaux, dont la
lumire se joue de mille faons sur les pavs de marbre avec les rayons
du jour colors par les vitraux.

Le sol de notre grotte tait uni, couvert d'un sable blanc et trs-fin,
comme si on l'et tendu  dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir
nulle part de trace d'humidit, ce qui me fit esprer que le sjour en
serait sain et agrable pour nous. Les cristaux, d'aprs la scheresse
du lieu, ne pouvaient tre le produit du suintement des eaux, et je
trouvai,  ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous
tions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et
notre btail, que cette norme quantit de sel pur et tout prt, qui ne
demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, 
tous gards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!

En avanant dans la grotte, nous remarqumes des masses et des figures
singulires que la matire saline avait produites. Il y avait des
piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu' la vote, et
semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se reprsenter tout ce
qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fentres, des
feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns tincelants
comme des diamants, les autres mats comme l'albtre.

Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte.
Dj nous avions rallum nos secondes bougies, lorsque je m'aperus
qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantit de
fragments de cristaux qui semblaient tombs de la vote. Cette chute
pouvait se rpter et offrir du danger. Une de ces lames cristallises
tombant sur la tte de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un
examen plus exact me prouva que ces morceaux n'taient pas tombs
d'eux-mmes et spontanment, car la masse tait trop solide, et, si
cette chute et t produite par l'humidit, les morceaux se seraient
dissous peu  peu. Nous fmes alors, Fritz et moi, un examen srieux de
toutes les parties, en frappant  gauche et a droite avec de longues
perches; mais rien ne tomba. Rassurs alors quant  la solidit de cette
demeure, nous nous occupmes  tout prparer pour nous y fixer. Il fut
rsolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure
habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journe
nous tions  Zelt-Heim, prs du nouveau rocher, travaillant pour faire
une habitation d'hiver chaude, claire et commode.

Pendant qu'expose  l'air notre grotte durcirait bientt comme la
surface extrieure, je rsolus de commencer aussitt  percer les
fentres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais 
Falken-Horst, qui taient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter
que l't. Pour la porte, je prfrai en faire  notre arbre une
d'corce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai
tout le tour avec du charbon; puis nous taillmes ces ouvertures, o
nous fmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent
solidement.

Quand la grotte fut termine en dehors, je m'occupai de la division
intrieure. Une trs-grande place carre fut d'abord divise en deux
parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la
cuisine et les curies. Je rsolus de placer au fond de cette dernire,
o il n'y avait pas de fentre, la cave et les magasins: le tout devait
tre spar par des cloisons et communiquer par des portes.

La partie que nous avions destine pour nous fut spare en trois
chambres: la premire,  ct de l'curie, fut rserve pour notre
chambre  coucher  moi et  ma femme; la seconde, pour la salle 
manger; la troisime, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La
premire et la dernire de ces chambres eurent des carreaux  leurs
fentres; la salle  manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai
dans la cuisine un foyer prs de la fentre; je perai le rocher un peu
au-dessus, et quatre planches cloues ensemble et passes dans cette
ouverture firent une espce de chemine qui conduisait la fume au
dehors. L'espace que nous rservmes pour notre atelier fut assez grand
pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considrables. Enfin
l'curie fut divise en quatre compartiments, pour sparer les
diffrentes espces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les
magasins.

Le long sjour que nous fmes  Zelt-Heim nous procura plusieurs
avantages sur lesquels nous n'avions pas compt, et que nous ne tardmes
pas  mettre  profit. Trs-souvent il venait au rivage d'immenses
tortues qui y dposaient leurs oeufs dans le sable, et qui nous
fournissaient de dlicieux repas; nous voulmes ensuite prendre les
tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Ds que nous
en voyions une sur le rivage, un de mes fils tait dpch pour lui
couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous
la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son
caille. L'extrmit oppose tait attache  un pieu plant aussi prs
du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle
se htait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se rsignait
et restait  notre discrtion.

Un matin nous quittmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fmes
prs de la baie du Salut, nous apermes,  notre grand tonnement, dans
la mer, un singulier spectacle. Une tendue d'eau assez considrable
paraissait tre en bullition; elle s'levait et s'abaissait en cume,
et au-dessus volaient une quantit d'oiseaux de l'espce des mouettes,
des frgates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux
poussaient des cris perants; puis tantt ils se prcipitaient en foule
sur la surface de l'eau, tantt ils s'levaient en l'air, volant en
cercle et se poursuivant de tous cts. Dans l'eau il se montrait aussi
quelque chose d'un aspect singulier; de tous cts s'levaient de
petites lumires comme des flammes, qui s'teignaient aussitt et se
reproduisaient  chaque mouvement. Nous remarqumes que cette bande
semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courmes pour la
mieux observer. Nous fmes mille suppositions sur ce que ce pouvait
tre: l'un voulait que ce ft un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest,
un monstre marin. Quant  moi, je reconnus enfin que c'tait un banc de
harengs, c'est--dire une norme quantit de ces poissons qui quittent
la mer Glaciale et traversent l'Ocan pour aller frayer. Ces bancs sont
suivis d'une foule de gros poissons qui en dvorent des quantits
immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent
ce qu'ils peuvent.

Nous arrivmes au rivage presque au mme instant que les harengs, et, au
lieu de perdre notre temps  les admirer, nous nous htmes de sauter
dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains  dfaut de filets;
mais, comme nous ne savions o mettre tous ceux que nous prenions, je
m'avisai de faire tirer  terre le bateau de cuves, qui n'tait plus bon
 rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente
de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons,
malgr la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs
et nous les jeter  mesure. Ernest et sa mre les nettoyaient avec un
couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai
les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une
couche de harengs ayant tous la tte tourne vers le centre; puis un
nouveau lit de sel, puis un de poissons, la tte vers le bord, et
toujours de mme jusqu' ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur
la dernire couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un
morceau de toile sur lequel j'enfonai deux planches que je chargeai de
pierres, et les cuves pleines furent portes dans la grotte. Au bout de
quelques jours, lorsque la masse fut affaisse, je les fermai encore
mieux par le moyen d'une couche de terre glaise ptrie avec des toupes.

En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions prparer que
deux tonnes, et nous voulmes que les huit fussent pleines. Aussi ce
travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps aprs, il vint
une bande de chiens marins, dont nous tumes un assez grand nombre. Leur
chair fut abandonne aux chiens,  l'aigle, au chacal, et nous gardmes
les peaux et la graisse, que nous rservions pour la tannerie et la
lampe. Nous conservmes aussi les vessies de ces poissons, qui taient
fort grosses.

Dans ce mme temps je fis une amlioration  notre claie pour
transporter plus facilement nos provisions  Falken-Horst. Je la posai
sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enleves aux
canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture lgre, commode et peu
leve.




CHAPITRE XXVI

Le pltre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le coton.


Nous continuions  faire de l'arrangement de la grotte notre travail
habituel; et, quoique nos progrs fussent assez lents, j'esprais
cependant que nous y serions tablis avant la saison pluvieuse.

J'avais cru dcouvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai
d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait
assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire
sauter. J'y russis, et je fis porter  notre cuisine les morceaux; je
les faisais rougir, et, lorsqu'ils taient calcins et refroidis, on les
rduisait en poudre avec la plus grande facilit: j'en remplis plusieurs
tonnes; j'avais trouv le pltre.

Le premier emploi de mon pltre fut de l'appliquer en couche sur quatre
de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impntrables  l'air.
Je destinais les poissons des quatre autres  tre fums et schs. 
cet effet nous disposmes dans un coin cart une hutte  la manire des
pcheurs hollandais et amricains, compose de roseaux et de branches,
au milieu desquelles nous plames  une certaine hauteur une espce de
gril sur lequel les harengs furent dposs; nous allummes en dessous de
la mousse et des rameaux frais qui donnrent une forte fume; et nous
obtnmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort apptissants. Nous
les serrmes dans des sacs pendus le long des parois.

Environ un mois aprs cette pche, nous emes une autre visite qui ne
fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se
trouvrent pleins d'une grande quantit de gros poissons qui
s'efforaient de pntrer dans l'intrieur du ruisseau pour y dposer
leurs oeufs.

Jack fut le premier  s'apercevoir de leur arrive, et vint m'en
avertir. Nous courmes tous au rivage, et nous vmes, en effet, une
grande quantit de gros et beaux poissons qui s'efforaient de remonter
le courant du ruisseau. Il y en avait dj plusieurs, qui me parurent
avoir de sept  huit pieds de long, et qu' leur museau pointu je pris
pour des esturgeons; les autres taient des saumons. Pendant que je
cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut  la caverne,
et revint bientt avec un arc, des flches et un paquet de ficelle. Il
attacha un bout de la ficelle  une des flches et laissa le paquet 
terre, charg de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons,
il la lui dcocha: le coup atteignit son but. Nous courmes  la
ficelle; mais le saumon se dbattait tellement, que si Fritz et Ernest
n'taient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait
cass. Avec leur aide, nous amenmes le poisson  terre, o il fut tu.
Ce dbut excita notre mulation; arms, moi d'un trident, Fritz de son
harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flches, nous
commenmes une pche qui eut pour rsultat deux gros saumons, deux plus
petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.

Tous nos poissons furent bien nettoys, et nous recueillmes plus de
trente livres d'oeufs, que je destinai  faire du caviar. Pour cela je
les mis dans une calebasse perce de petits trous, et je les y soumis 
une forte pression; lorsque l'eau fut coule, ils en sortirent en masse
solide comme du fromage, que nous portmes dans la hutte  fumer. Avec
les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que
j'eus l'ide d'en faire des carreaux de vitre.

Je proposai alors  mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine,
d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencs, par
ma femme, de graines europennes. Nous voulions, avant les pluies, faire
une bonne provision de baies  cire, de gomme lastique et de
calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim tait dans l'tat le plus
florissant, et nous y avions toutes sortes de lgumes d'un got
excellent, qui fleurissaient et mrissaient successivement. Nous avions
aussi des concombres et des melons dlicieux. Nous moissonnmes une
immense quantit de bl de Turquie, dont les pis taient longs d'un
pied. La canne  sucre avait prospr ainsi que les ananas.

Cette prosprit, dans notre voisinage, nous donna les plus belles
esprances pour les autres plantations, et nous partmes tous un matin
de Zelt-Heim.

Nous allmes d'abord visiter le champ plant prs de Falken-Horst; les
grains avaient lev parfaitement, et nous rcoltmes de l'orge, du
froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en
petite quantit, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'anne
suivante. La moisson la plus considrable fut celle de mas, auquel ce
terrain paraissait surtout convenir. Au moment o nous approchmes de la
partie o il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes
prirent la fuite  grand bruit; nos chiens s'lancrent alors dans les
pis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et
de toute espce.

Nous fmes tellement troubls par ces surprises, qu'aucun de nous ne
pensa  se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint  lui, et
dchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lana sur les
poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et
Fritz, sautant sur l'onagre, s'lana  sa suite. L'aigle, s'levant
droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se
balanant un moment, il se laissa tout  coup tomber avec la rapidit de
l'clair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables
serres, jusqu' ce que Fritz, arrivant au galop, l'et dlivre. Nous
accourmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer
l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune matre,
car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous
examinmes l'outarde, qui n'tait que lgrement blesse, et nous nous
htmes d'arriver  Falken-Horst, car nous tions affams. La bonne
mre, qui l'tait autant que nous, s'occupa cependant  nous donner une
boisson de sa faon. Elle crasa des grains de mas; puis, les pressant
dans un linge, elle obtint une liqueur blanchtre qui, mlange au jus
de nos canes  sucre, nous procura un breuvage agrable et
rafrachissant.

Cependant j'avais pans notre outarde, qui tait un coq, et je
l'attachai par la jambe dans le poulailler,  ct de la femelle. Les
cailles plumes et mises  la broche nous fournirent un excellent repas.
Je rsolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux,
dont le nombre tait assez considrable, de telle sorte que nous
n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous
pussions les retrouver au besoin.

Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre
jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chvres, et un bouc, et les
ayant attachs sur le char attel de l'ne, de la vache et du buffle,
nous quittmes Falken-Horst.

Nous prmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le
rivage, afin de connatre la contre qui s'tendait depuis Falken-Horst
jusqu'au promontoire de l'Espoir-Tromp. D'abord nous emes assez de
peine  franchir les hautes herbes et  nous tirer des lianes et des
broussailles qui retardaient encore notre course. Aprs une heure de
marche assez pnible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se
prsenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin
couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperut le premier du
char o nous l'avions fait monter, Maman, s'cria-t-il, de la neige! de
la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.

Nous ne pmes nous empcher de rire  l'ide de la neige par la chaleur
qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient tre
ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint
bientt nous en apporter et nous montra du trs-beau coton. La joie que
causa cette dcouverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un
peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant  en ramasser
des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer
prs de Zelt-Heim.

Aprs quelques moments, j'ordonnai le dpart; je me dirigeai vers une
pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, tant assez leve,
me promettait une trs-belle vue sur toute la contre. J'avais envie
d'tablir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et
des arbres  courges, o je trouvais tous mes ustensiles de mnage. Je
me faisais d'avance une ide charmante d'avoir dans ce beau site tous
mes colons europens, et d'tablir l une mtairie sous la sauvegarde de
la Providence.

Nous dirigemes donc notre course  travers le champ de coton, et nous
arrivmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai
trs-favorable  mon dessein. Derrire nous la fort s'levait et
garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement
dans une plaine couverte d'une herbe paisse et arrose par un limpide
ruisseau, ce qui tait pour nos btes et pour nous un avantage
inapprciable.

Chacun approuva ma proposition de former l un petit tablissement; et
tandis que le dner se prparait, je parcourus les environs, afin de
chercher des arbres assez bien placs pour former les piliers de ma
mtairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait  une ou deux
portes de fusil environ de l'endroit o nous tions arrts. Plein de
joie et d'esprance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient prs de
leur mre; et aprs le repas, nous nous prparmes par le repos 
entreprendre ds le matin la construction de notre mtairie.




CHAPITRE XXVII

La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.


Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la mtairie
taient plants de manire  former un paralllogramme d'environ
vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand ct faisait face  la
mer. Comme je voulais avoir deux tages  cette habitation, je pratiquai
dans ces arbres de profondes mortaises  dix pieds du sol. J'y
introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnrent une
charpente solide, et je rptai la mme construction,  une hauteur un
peu moindre que la premire, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un
toit; je le recouvris de morceaux d'corce, que je disposai comme des
tuiles, et que je fixai  l'aide d'pines d'acacia, car les clous nous
taient trop prcieux pour qu'on les prodigut. L'arbre qui porte ces
pines les donne toujours runies deux  deux, et elles sont si fortes
et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous
enlevions indiffremment pour notre construction l'corce de tous les
arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la
faisions scher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour
l'empcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mre  faire
la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour
alimenter le feu; nous sentmes soudain se dtacher une forte odeur
rsineuse. Je quittai  l'instant mon travail et courus examiner avec
attention les corces: je reconnus le trbinthe. Ma joie fut grande;
car je savais que la trbenthine mle  l'huile fournit un excellent
goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner l, et
j'entendis bientt Jack crier: Mon pre! mon pre! voil une corce
dont nos chvres se rgalent; je crois que c'est de la cannelle. Tous
en voulurent goter, et nous nous convainqumes avec plaisir qu'il ne se
trompait pas. Nanmoins cette seconde dcouverte ne me parut pas d'une
utilit aussi grande que la premire, car notre cuisine seule pouvait en
profiter. Cependant ma femme annona le dner, et  peine avions-nous
got les premiers morceaux, que la conversation s'tablit.

ERNEST. Pourquoi donc, mon pre, avez-vous tmoign tant de joie  la
dcouverte du trbinthe? Quel en est donc l'usage?

MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appele trbenthine, dont les
arts font un grand usage. Elle sert  faire un excellent vernis; rduite
en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et,
mle  l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai
eu sujet de me rjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.

JACK. Mais la cannelle, mon pre, la cannelle?

MOI. Elle ne peut gure servir qu' satisfaire la sensualit de petits
gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de
faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car
cette corce est fort estime des Europens. Savez-vous comment on s'y
prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traverses?
On runit plusieurs brins d'corce en petits paquets bien solides, qu'on
coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton
sont recouverts de roseaux, et le tout est revtu d'une peau de buffle.
De cette manire, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa
saveur.

Le dner s'coula au milieu de ces conversations, et nous nous remmes
sur-le-champ  notre construction, qui nous prit la plus grande partie
de notre temps, et  l'achvement de laquelle nous nous employmes avec
zle. Nous tressmes les parois de notre cabane avec des lianes et
autres plantes de mme espce, mais que nous serrmes le plus qu'il nous
fut possible, afin de leur donner plus de solidit, jusqu' la hauteur
de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut
rempli par un grillage bien moins serr, qui laissait passer l'air et le
vent, et nous permettait mme au besoin de voir au dehors. Nous
laissmes pour porte une ouverture naturelle dans le ct qui regardait
la mer. Quant  l'intrieur, voici quelles furent nos dispositions: une
sparation atteignant la moiti de l'lvation des murs le divisa en
deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entre pour
nos btes; le second, plus troit, pour nous abriter, s'il nous prenait
fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans
l'enclos destin  nos btes nous rservmes pour nos poules un coin que
nous entourmes de palissades assez leves pour qu'elles seules pussent
les franchir. Nous remplmes ensuite les deux compartiments de
fourrages, et la porte de communication de la bergerie  notre chambre
devait tre ferme pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous
tablmes deux bancs de chaque ct de la porte, afin de pouvoir nous y
reposer en gotant la fracheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous
fmes en outre une espce de claie, leve d'environ deux pieds
au-dessus du sol, et destine  recevoir nos matelas et  nous servir de
lit. Nous remmes  un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et
de pltre; il nous suffisait pour le prsent d'avoir donn  nos btes
un abri provisoire. Afin de les habituer  s'y retirer le soir en
rentrant du pturage, nous avions eu soin de prparer une bonne litire,
et de mler du sel  leur nourriture habituelle.

J'avais cru que tous ces travaux seraient termins en trois  quatre
jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous
touchions  la fin des provisions que nous avions apportes. Je ne
songeais pas encore au retour, parce que je voulais tablir une autre
mtairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Tromp.

Aprs bien des rflexions, je me dcidai  envoyer Jack et Fritz 
Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et
en mme temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions
laisss.

Je leur fis emmener l'ne avec eux, pour porter les provisions au
retour; et ils partirent au galop, caressant l'chine du baudet de bons
coups de fouet pour hter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la
justice que son allure tait devenue bien suprieure  celle des animaux
de son espce dans nos contres. Pendant l'absence de nos deux
fourriers, je rsolus de faire un tour dans les environs avec Ernest,
pour tcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de
coco.

Nous nous dirigemes vers un petit ruisseau que nous avions remarqu
dans le voisinage, prs de la muraille de rochers, et qui nous conduisit
dans un chemin que nous reconnmes bientt pour l'avoir parcouru une
fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardmes pas 
arriver  un grand marais termin par un tout petit lac d'un aspect
agrable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives taient
bordes de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturit; nous
fmes singulirement tonns de voir s'envoler une foule innombrable de
petits oiseaux que nous ne pmes reconnatre. Nous lchmes quelques
coups de fusil sur les retardataires, et Ernest dploya en ce moment une
adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse et t
perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagns; il courut
chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.

Le singe Knips nous avait suivis; nous le vmes soudain s'lancer dans
l'herbe, l'carter des deux mains, et porter  sa bouche quelque chose
qu'il croquait avec une grande avidit. Nous courmes  lui, et nous
reconnmes avec bien de la joie que c'taient des fraises.

Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous
jetmes  terre  ct de lui, et nous nous rassasimes  loisir de ce
fruit dlicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous
pensmes alors  nos gens, et nous remplmes de fraises la hotte de
Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher,
de peur qu'il ne lui prt envie de piller les fruits.

Nous nous levmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un
chantillon de riz, afin de faire partager  ma femme le bonheur de
cette prcieuse dcouverte, et de me confirmer moi-mme dans l'opinion
que c'tait bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant,
nous arrivmes bientt  l'endroit o le marais formait le petit lac
dont la vue nous avait paru si agrable de loin. Les bords taient sems
de roseaux pais, et l'onde bleue et limpide tait sillonne par de
magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne
s'effrayrent pas de notre approche. Ce spectacle tait si doux et si
agrable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne
formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants
pour les naturaliser prs de nous. Au mme instant je vis voltiger dans
les roseaux, ou bien glisser  la surface des eaux, une multitude
infinie d'oiseaux d'espces les plus varies et fort beaux.

Notre compagne Bill ne fut pas aussi gnreuse que nous; s'lanant tout
 coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments aprs un animal qui
nageait  fleur d'eau. Quelle singulire bte c'tait! Elle ressemblait
 une loutre: ses quatre pieds taient pourvus de membranes; elle avait
une longue queue poilue et redresse; elle joignait  cela une toute
petite tte avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais
ce n'tait rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'tait un
bec de canard adapt au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect
si drle, que nous ne pmes nous empcher de rire. Jamais nous n'avions
vu pareille crature; aussi nous restmes  nous regarder comme deux
coliers dont la mmoire est en dfaut. Persuad que nous trouvions un
animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bte 
bec (_Schnabelthier_).

Chargs de ce nouvel animal, nous montmes sur une petite colline afin
de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la mtairie. Nous
apermes trs-bien de l le chemin que nous avions suivi en venant, et
nous dcouvrmes dans le lointain le bois des Singes et celui des
Calebassiers. Mais, comme je m'aperus que notre absence s'tait
prolonge, et que je ne voulais pas donner  ma femme trop d'inquitude,
nous nous remmes en marche rapidement, et nous fmes bientt auprs de
notre bonne mnagre.

Il y avait  peine un quart d'heure que nous tions arrivs, quand je
vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils
Jack et Fritz. Nous les remes avec joie. Ils racontrent tout ce
qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents
d'excuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux
d'accomplir beaucoup d'autres choses ncessaires.

Il tait temps de songer  notre pauvre volaille; car ces intressants
animaux avaient dj mang tout ce que nous leur avions laiss  notre
dpart. L'outarde tait gurie de ses blessures, et Fritz avait eu soin
de la panser. Il avait en outre laiss une quantit suffisante de
fourrage et de provisions  tous nos animaux, pour que nous pussions
tre encore huit  dix jours absents.

Nous nous empressmes alors de leur montrer ce que nous avions fait
pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramass de la mousse
pour nos lits; pour nous, nous talmes ensuite nos fraises, notre riz,
nos petits oiseaux, et enfin notre bte merveilleuse, qui fit ouvrir de
grands yeux  tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal
tait l'ornithorynque, animal dcouvert pour la premire fois dans un
lac de la Nouvelle-Hollande.

Aprs avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient
apportes, nous allmes nous coucher dans notre cabane, accompagns de
tout notre btail. Le lendemain matin, nous quittmes la mtairie, 
laquelle nous donnmes le nom de _Waldeck_ (abri de la fort), laissant
 nos colons toutes les choses ncessaires  leur subsistance. Mais nous
emes toutes les peines du monde  nous sparer de ces bonnes btes, qui
voulaient  toute force nous suivre. Fritz fut oblig de rester avec
l'onagre jusqu' ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au
galop, il nous eut bientt rejoints.




CHAPITRE XXVIII

La pirogue.--Travaux  la grotte.


Notre route nous conduisait directement  un bois semblable  ceux de la
Suisse, notre patrie.  peine y tions-nous entrs, que nous fmes
environns de singes, qui nous accablrent de pommes de pin; mais deux
ou trois coups de fusil  mitraille nous dlivrrent de leurs attaques.
Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lancs, et je
reconnus l'espce de pomme de pin dont l'amande, bonne  manger, donne
une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une
grosse pierre et en crasait la plus grande partie. Je l'engageai  en
faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus
expditif, sitt que nous pourrions nous arrter en quelque endroit. La
provision faite, nous nous remmes en marche; ayant aperu une petite
hauteur  quelque distance de la mer, nous rsolmes de franchir cette
colline, qui s'levait  droite du cap.

Parvenus au sommet, nous fmes rcompenss par une vue magnifique de la
fatigue que nous venions d'prouver. Dj je concevais l'ide d'tablir
une seconde mtairie sur le bord d'un ruisseau serpentant  travers un
vert gazon, et formant,  peu de distance, deux ou trois petites
cascades. Je m'criai avec admiration:  mes enfants! c'est ici
l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une
nouvelle demeure.

ERNEST. C'est cela, mon pre, nous l'appellerons _Prospect-Hill_, car
j'ai vu qu'il y a  Port-Jackson une colonie de ce nom o l'on jouit
d'une vue dlicieuse.

Je souris  cette ide, quoique en bon Allemand je voulusse tout
simplement l'appeler _Schauenback_; mais le nom anglais du savant Ernest
l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopt.

Nous commenmes, comme  l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire
la curiosit gnrale au sujet des pignons: ils furent tendus sur la
cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le rsultat.
Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande
ft brle; les enfants m'obirent avec empressement, et les pignons se
trouvrent fort  leur got. Mais ma femme ne vit dans tout cela que
l'huile qu'elle en pourrait tirer.

Le djeuner fini, nous allmes gaiement nous mettre  la construction de
la nouvelle cabane, que nous disposmes  peu prs comme celle de
Waldeck, mais qui fut plus promptement termine et plus perfectionne,
parce que nous allions moins  ttons. Relev en pointe vers le milieu,
et pench de quatre cts, le toit ressemblait plus  celui d'une ferme
europenne. Nous mmes six jours  cette nouvelle construction, et nous
emes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les
animaux.

Nous nous sparmes alors pour nous rpandre dans la contre et chercher
un arbre tel que je le dsirais pour fabriquer une nacelle d'corce.
Aprs une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres  haute
tige, ressemblant  nos chnes d'Europe, et qui convenaient parfaitement
 mes vues par la lgret de l'corce.

Je cherchai d'abord dans ma tte les moyens de dtacher ce rouleau
d'corce de cinq pieds de diamtre et de dix-huit pieds environ de
hauteur. Aprs bien des hsitations, je m'arrtai  celui-ci: je fis
monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'corce jusqu'
l'aubier,  l'aide d'une petite scie, prs de la naissance des branches,
tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous dtachmes
ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des
coins, nous sparmes peu  peu l'corce de l'arbre. Notre travail
s'accomplit assez facilement; et aprs avoir ralenti la chute de notre
morceau d'corce avec des cordes, nous emes la joie de le voir
heureusement tendu  terre.

Je rsolus alors, malgr l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce
travail trop long, de donner  ma nacelle la tournure lgante d'une
chaloupe. Je commenai par faire avec la scie une fente longue de cinq
pieds  chaque extrmit; puis je runis ces parties en les croisant
l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les
joignis solidement  l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats
clous sous l'ouverture, et les fixai de manire qu'elles ne pussent
plus se sparer; puis, craignant que ma nacelle ne s'vast trop dans le
milieu, je la retins  l'aide de cordes bien serres  la largeur
convenable, et dans cet tat je la mis scher au soleil. Il me manquait
les outils ncessaires pour la faonner et y donner la dernire main; je
rsolus de la conduire  Zelt-Heim sur la claie, que mes fils allrent
chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'ne,
qui devait, au retour, tre attel  la claie; ils se firent cette fois
accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient dj fort bien, et
aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les et
soigns depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses
lves lui chapper ainsi.

Pendant leur absence, aid d'Ernest, je me mis  chercher le bois
ncessaire pour doubler ma pirogue; nous emes le bonheur de trouver ce
que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix
trs-facile  manier. Mes petits messagers ne revinrent que trs-tard,
de sorte que nous ne fmes autre chose, ce jour-l, que souper et nous
coucher. Le lendemain, ds que le soleil fut lev, nous sortmes de nos
lits, et, aussitt aprs le djeuner, nous parlmes de partir; mais,
avant de nous mettre en marche, nous allmes arracher quelques plants
d'arbres que nous voulions naturaliser  Zelt-Heim. Dans le cours de
cette opration nous dcouvrmes des bambous gants; j'en coupai un pour
nous servir de mt. Nous prmes ensuite le chemin le plus court pour
retourner  Zelt-Heim, o j'tais press d'arriver pour terminer la
chaloupe; nous nous arrtmes seulement deux heures  Falken-Horst pour
dner.

Arrivs  Zelt-Heim, nous nous occupmes aussitt de la nacelle, qui fut
bientt en tat d'tre mise  flot. Elle fut double partout de douves
de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforcs de perches et
de lattes flexibles, o furent attachs des anneaux pour les cbles et
les rames. En place de lest je mis au fond un pav en pierre recouvert
d'argile, sur lequel je posai un plancher, o l'on pouvait au besoin
coucher sans tre mouill; au milieu enfin fut plac le mt de bambou,
avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutre partout
avec de la poix et des toupes, et de cette manire nous obtnmes une
pirogue agrable et solide tout  la fois.

J'ai oubli de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau
pendant la saison des pluies; je lui avais perc les narines comme au
buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais 
nous servir de monture, depuis qu'il tait sevr je l'habituais  porter
la sangle et la selle du buffle.

Il tait plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: Mon
pre, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?

Ma femme, effraye, me demanda si j'allais renouveler dans notre le ces
affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en
Espagne. Je lui expliquai que ce n'tait pas du tout la mme chose.
Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux  combattre les
btes froces. Ds qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dress
en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en
dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou
auquel il sert quelquefois de victime expiatoire, Je dcidai ensuite
que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'ide de lui
faire moi-mme son ducation, tous mes fils ayant leurs lves; mais je
rflchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal  soigner, et,
craignant que son caractre ne s'amollt en restant toujours prs de sa
mre comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de
dresser le veau.

L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de
_Grondeur_ (Brummer). Jack donna  son buffle le nom de _Sturm_
(l'orage), et l'on appela les petits chiens _Braun_ et _Falb_. Ds cet
instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupt de son
veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout
avec une corde, et lui rservait toujours la moiti de son pain, de
sorte que l'animal reconnaissant s'attacha  lui et le suivit partout.

Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies;
nous les employmes  travailler dans notre belle grotte pour faire une
demeure agrable. Nous pratiqumes avec des planches les divisions
intrieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le
navire de toutes prpares et toutes peintes. Nous confectionnmes
ensuite d'autres parois tresses en roseaux, que nous recouvrmes des
deux cts d'une couche de pltre. Pendant qu'il faisait assez chaud
pour que notre ouvrage pt scher promptement, nous couvrmes le sol de
notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.

Ds qu'il fut sec, nous tendmes en dessus de larges pices de toile 
voile; nous prmes ensuite du poil de chvre et quelque peu de laine de
brebis; le tout fut rpandu sur toute l'tendue de la toile. Nous
versmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais
fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulmes alors la toile, que
nous battmes  grands coups. Nous recommenmes plusieurs fois ce
mange, et nous obtnmes de cette manire des tapis d'une espce de
feutre d'une grande solidit.

Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Spars de
la socit, condamns  passer peut-tre notre vie entire sur cette
cte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres
de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour
nous. Prs d'une anne s'tait coule sans que nous eussions aperu
aucune trace d'homme sauvage ou civilis; et, comme la perspective d'une
autre situation tait trop incertaine pour nous donner le tourment de
l'impatience, nos penses restaient fortement tendues vers notre
position actuelle.




CHAPITRE XXIX

Anniversaire de la dlivrance.--Exercices gymnastiques.--Distribution
des prix.


Un matin je me rveillai de bonne heure, et, comme toute la famille
dormait encore, il me vint dans l'ide de chercher  valuer depuis
combien de temps nous sjournions sur cette cte.  mon grand
tonnement, je trouvai que nous tions  la veille de l'anniversaire du
jour de notre salut. Je me sentis l'me pntre d'un nouveau sentiment
de reconnaissance, et je rsolus de clbrer cette fte avec toute la
solennit possible. Je me levai bientt; ma femme et mes fils sortirent
aussi de leur lit, et l'on prpara le djeuner. La journe se passa,
comme d'habitude, aux travaux ncessaires  notre conservation, et je ne
parlai  personne de mes projets; seulement, aprs le souper, que
j'avais avanc d'une demi-heure, je me levai et dis:

Prparez-vous, mes enfants,  clbrer demain l'anniversaire de votre
dbarquement dans l'le.

Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions fter cet anniversaire; je
lui fis sentir que c'tait pour remercier Dieu de sa constante
bienveillance, dont cette journe avait t en quelque sorte le prlude.

Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut dj un an que nous vcussions
ainsi isols, et tous mes enfants s'accordrent  reconnatre que le
temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'tais pas
tromp en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et
que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consult jusqu'alors, me
manquait depuis quatre semaines; je conclus en dcidant qu'il fallait
nous en procurer un autre.

J'y suis, s'cria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Cruso,
c'est--dire une planche  laquelle on fait tous les jours un cran.

--Justement, mon fils.

Ma femme me demanda comment j'entendais clbrer la journe du
lendemain. En levant nos coeurs  Dieu, lui dis-je, nous ferons tout
ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude. Peu de temps
aprs, nous allmes nous coucher; et, malgr ce que je venais de dire,
j'entendis mes enfants se demander  voix basse ce que papa avait rsolu
de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous
fmes bientt tous endormis.

Le jour commenait  peine  poindre, qu'un violent coup de canon se fit
entendre du rivage. Nous sautmes de nos lits, pleins d'tonnement et
nous demandant ce que cela pouvait tre. Je remarquai pourtant que ni
Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profondment
endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'cria bientt: Ah!
ah! nous vous avons bien rveills, n'est-ce pas?

Fritz alors se leva et me dit: Il n'tait pas possible de clbrer une
si grande fte sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon
pre? Aussi nous l'avons fait.

Je lui reprochai doucement de nous avoir effrays en ne nous prvenant
pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre  des
futilits, il nous exposait  en manquer bientt.

Nous nous habillmes alors rapidement, et nous allmes prendre le
djeuner habituel. Toute la matine se passa en prires, en
conversations pieuses, et le temps s'coula rapidement jusqu'au moment
du dner: alors j'annonai  mes fils que le reste de la journe serait
consacr  des amusements de toute espce.

Vous avez d faire des progrs dans tous les exercices du corps, leur
dis-je; voici le moment o ces progrs vont tre rcompenss: vous allez
faire vos preuves devant votre mre et moi. Allons, braves chevaliers,
entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le
ruisseau o les oies et les canards prenaient leurs bats, trompettes,
donnez le signal du combat!

Les pauvres oiseaux, effrays de ma voix et de mes gestes, y rpondirent
par des cris perants; je laisse  penser si mes fils s'amusrent de cet
incident. Ils se levrent tous en criant: Au champ! au champ! allons
combattre! le signal est donn!

Je disposai alors les joutes en commenant par le tir au fusil. Un but
fut aussitt dress; c'tait un morceau de bois grossirement travaill,
avec une tte surmonte de deux petites oreilles, une queue en crin, et
que nous baptismes du nom de kanguroo. Nous fmes alors l'preuve;
chacun de mes fils s'avana, une balle dans chaque canon de son fusil,
except Franz, trop petit pour prendre part  cet exercice. Fritz mit sa
balle dans la tte de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son
corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce
qui nous prta bien  rire. Nous passmes alors  un autre exercice: je
jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes
fils essayaient de l'atteindre avant qu'il ft retomb. Je fus tonn de
voir Ernest aussi adroit que son frre Fritz; mais Jack ne toucha pas.
Mes fils prirent alors des pistolets, et les rsultats de leurs coups
furent presque les mmes.

Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous tre si prcieux quand
nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes ans tiraient fort
bien, et le petit Franz lui-mme avait dj assez d'adresse. Aprs une
pause de quelques moments, je fis procder  la course  pied: les
coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu' Falken-Horst;
et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un
couteau que j'avais oubli sur la table prs de l'arbre. Mes trois ans
seuls se mirent en ligne; aussitt le signal donn, Jack et Fritz
partirent avec la rapidit de l'clair et disparurent en un instant.
Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrs contre le
corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe
avait mieux raisonn que ses tourdis de frres. Ils furent trois quarts
d'heure absents; mais je vis bientt revenir Jack mont sur le buffle et
amenant avec lui l'onagre et l'ne. Je courus au-devant de lui: Oh!
m'criai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?

--Ayant t vaincu, rpondit-il, j'ai amen nos montures pour
l'quitation.

Bientt aprs, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de
sueur; puis,  une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le
couteau en signe de victoire.

Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu
rapportes le couteau?

--La chose est simple, me rpondit Ernest; en allant, mon frre, qui
tait parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui
m'tais plus modr, je l'ai dpass; en revenant, il a profit de mon
exemple, et, comme il est plus g, il peut mieux rsister que moi  la
fatigue.

Jack demandait instamment l'quitation; je cdai  ses dsirs: il lana
son buffle au galop, le fit manoeuvrer dans tous les sens avec une
adresse remarquable, et se mit mme debout sur son dos, comme font les
cuyers des cirques. Ses frres se conduisirent aussi fort bien; mais
ils restrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-mme dans la lice,
mont sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de
kanguroo, que lui avait faite sa mre; ses pieds taient soutenus par
des triers, et il tenait en guise de rnes deux fortes ficelles passes
dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frres se
moqurent un peu de lui, et lui demandrent s'il esprait triompher de
Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire 
sa monture un cercle comme au mange, et c'tait merveille de voir comme
l'animal obissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu
de ses plus rapides lans, il s'arrtait court et immobile comme un mur;
il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait 
caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'et pas mieux fait. Nous
tions tous dans un tonnement d'autant plus grand, que tous ces progrs
avaient t tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades
avec son frre, et le petit Franz fut proclam excellent cavalier.

Le _lazo_ vint ensuite:  cet exercice Jack et Ernest se montrrent plus
adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force.
Nous terminmes enfin la journe par la natation; mais l encore Fritz
eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et tre
dans son lment naturel. Jack et Ernest restrent bien au-dessous de
lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur.
Quand tout fut termin, nous nous htmes de revenir au logis en suivant
le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un aprs l'autre, le plus
petit devant, le plus grand derrire; j'annonai que des exercices aussi
brillamment soutenus mritaient des rcompenses, et ds notre arrive
nous disposmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir
d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Aprs avoir donn
 chacun de ses fils, rangs prs d'elle, la part d'loges qui lui
revenait, elle leur distribua leurs prix.

Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil
anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.

Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.

Jack eut une paire d'perons et une cravache anglaise; et Franz,  titre
d'encouragement, une paire d'triers et une peau de rhinocros pour s'en
faire une selle.

Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui prsentai un joli ncessaire
anglais, dans lequel se trouvaient runis tous les objets utiles  une
femme: ds  coudre, ciseaux, aiguilles, poinon, etc.

Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journe finit,
comme elle avait commenc, par un coup de canon. Nous allmes alors
goter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit
pas attendre.




CHAPITRE XXX

L'anis.--Le ginseng.


Peu de temps aprs cette fte, je m'aperus que nous approchions de
l'poque o nous avions commenc, l'anne prcdente, la chasse aux
grives et aux ortolans qui taient venus s'abattre en nue si paisse
sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservs sals dans
le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'anne,  diverses
reprises, d'excellents repas; nous rsolmes donc de renouveler cette
chasse avantageuse aussitt que nous le pourrions. Nous allmes visiter
Falken-Horst, et nous trouvmes que les oiseaux taient dj venus en
grande quantit; aussi nous fmes tous nos prparatifs de chasse, et
nous quittmes Zelt-Heim pour nous rendre  la maison de campagne. Mais
je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je
pris la rsolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants
des les Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu
forme de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les
ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais us
beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je
donnai cette mission  Fritz et  Jack; ils devaient, du reste, trouver
la provision  peu prs faite; car nous avions eu soin de laisser des
calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions,
et nous avions eu la prcaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de
peur que le soleil ne les scht trop tt.

Mes enfants acceptrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs
montures de l'curie, prparrent leurs armes, et, accompagns des deux
chiens, ils nous quittrent au galop.

Il y avait quelques instants qu'ils taient partis, quand ma femme, se
creusant le front, s'cria:  mon Dieu! j'ai oubli de changer les
calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et
ne peuvent se porter que sur la tte ou  deux mains. Je ne sais trop
comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc
sans en renverser au moins la moiti.

MOI. Eh bien, je n'en suis pas fch. Les enfants seront obligs de
recourir aux expdients, et il est bon qu'ils s'habituent  ne pas trop
compter sur les secours trangers. Mais qui t'a donc empche de le
faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?

MA FEMME. C'est que je suis passe prs de l: du reste, elles n'taient
peut-tre pas mres.

MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?

MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu o je les ai
plantes.

MOI. Mais quoi donc?

MA FEMME. C'est qu' la place des pommes de terre que nous avons
arraches j'ai plant des courges, auxquelles j'ai donn diverses formes
commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des
plerins; les autres ont un long cou.

MOI. Excellente femme! c'est un trsor pour nous; mais allons les voir;
le champ de pommes de terre n'est pas loign.

Nous partmes aussitt, accompagns d'Ernest et de Franz, qui devaient
nous aider. Au milieu des autres plantes nous apermes bientt des
courges. Les unes taient mres, et se dcomposaient dj: les autres
taient encore vertes. Nous fmes un choix parmi celles qui, en raison
de leurs formes, devaient nous tre le plus utiles.

Nous les disposmes aussitt  tre employes. Aprs avoir fait une
ouverture, nous commenmes  dtacher la chair dans l'intrieur avec de
petits btons; puis, y ayant vers une poigne de cailloux, nous les
secoumes fortement, et tout le reste se dtacha et sortit. Nous
faonnmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au
soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau
contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier;
mais je le lui dfendis absolument, craignant que ces dcharges ne
fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur
lesquelles j'avais compt.

Soudain nous entendmes un galop lointain, et je vis bientt accourir
nos deux enfants, qui nous salurent de bruyantes acclamations. Ils
sautrent  bas de leurs montures, et je me htai de leur demander: Eh
bien! avez-vous t heureux?

FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles dcouvertes.
Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une
calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour
qu'elle ne verst pas en route.

JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle
bte. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de
trbenthine qui pourra nous servir.

Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils talaient leurs
trsors. Tandis que nous les considrions, Jack reprit la parole: Oh!
comme mon Sturm a t vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais  peine
respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos
perons, et j'ai presque t dsaronn. Ah! papa, il faudra des selles
pour nos btes.

MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus
importantes.

ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sr; mais je
ne sais trop ce que c'est.

MOI. Fais-le-moi voir.

JACK. Je l'ai trouv dans une crevasse de rocher.

MOI. C'est le _cavia capensis_ des naturalistes, animal doux et curieux
de la famille du genre des marmottes, et qui a les mmes habitudes. Mais
o as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?

JACK. J'ai cru d'abord que c'tait tout autre chose; mais quand j'ai vu
ce que c'tait positivement, j'ai pens  l'anisette, et je me suis
empress de le recueillir. La racine m'est reste dans les mains. Fritz
prtendait que c'tait du manioc; nanmoins j'en ai fait un paquet et je
l'ai mis de ct. Tout en marchant nous avons rencontr notre truie
entoure de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mang avec
avidit de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru
trs-dsagrable.

MOI. Et d'o t'est venue cette trbenthine, qui m'est bien plus
prcieuse que ton anisette?

JACK. De ces arbres que nous avons remarqus dans notre premier voyage,
au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.

MOI. C'est bien, mon fils; je me rjouis maintenant de vous avoir
envoys. Mais toi, Fritz, tu m'as parl d'une racine de singe.
Qu'est-ce? Est-elle bonne  manger? n'est-elle point dangereuse?

FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton
singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la
dcouverte de quelque racine prcieuse; car nous devons celle-ci aux
collgues de Knips.

MOI. Un peu plus de clart dans ton rcit, mon enfant; tes paroles sont
comme celles des anciens oracles, enveloppes d'obscurit.

FRITZ. Nous attendions les bras croiss que nos calebasses fussent
remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se
trouvait entre lui et moi.

J'interrompis vivement Fritz: Mes enfants, m'criai-je, je vous
recommande expressment deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un
de vous se trouvera prs ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous
abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frres, avec la
pense que le coup ne portera pas si loin.

FRITZ. Avant de quitter la contre nous apermes de petites figues,
dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espce de pigeon
que je ne connais pas. Nous nous dirigemes vers Waldeck en suivant un
petit ruisseau que nous vmes bientt se perdre dans un plus
considrable, et nous atteignmes ainsi un petit lac situ derrire
notre mtairie. Nous tions prs d'y arriver, quand nous apermes dans
une clairire de la fort une troupe de singes qui paraissaient fort
affairs. Nous approchmes avec prcaution, aprs tre descendus de nos
montures et avoir attach nos chiens, et nous ne fmes pas peu tonns,
en arrivant auprs d'eux, de les voir occups  dterrer des racines.

ERNEST. Ah! ah! dterrer des racines! sans doute avec une pioche et une
houe?

FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres
avec des pierres pointues. Nous hsitmes un moment, et Jack me pressait
fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que
vous me blmiez de vouloir tuer des btes qui ne me faisaient aucun mal,
et je l'empchai cette fois de tirer. Seulement, dsireux de connatre
la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allmes dtacher
Turc, et nous le lchmes sur les maraudeurs. Laissant l leurs racines,
ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent ventrs. Mais nous
n'en fmes pas plus avancs; car nous ne pmes reconnatre de quelle
espce tait cette racine. Cependant nous essaymes d'en goter; elle
nous parut d'un fort bon got, lgrement aromatique. Mais tenez, voyez
vous-mme, mon pre, vous la reconnatrez peut-tre; nous l'avons nomme
racine des singes jusqu' nouvel ordre; tout le feuillage en est enlev.

MOI. Je ne saurais vous dire d'une manire bien certaine ce que c'est;
mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous
avons l le ginseng, cette plante si estime en Chine.

FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?

MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'o elle est originaire,
comme une sorte de panace, qui peut mme prolonger la vie humaine. Dans
ce pays, l'empereur seul a le droit de la rcolter, et les endroits o
on la cultive sont environns de gardes. Cependant elle croit aussi en
Tartarie, et rcemment on l'a dcouverte au Canada: des planteurs de
Pennsylvanie y ont naturalis des boutures recueillies en Chine. Mais
continue ton rcit, Fritz.

FRITZ. Quand nous emes got ces racines, nous remontmes sur nos
btes, et, sans autre rencontre, nous arrivmes  Waldeck. Juste Ciel!
quel dsordre y rgnait! Tout tait bris, renvers, dispers. La
volaille, effarouche, fuyait notre approche. Nos arbres taient courbs
comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la dsolation.

JACK.  mon pre! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient
tout pill!

MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvs? quelques habitants? Cela me
parat bien extraordinaire....

JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'tait cette maudite troupe de
singes.

FRITZ. Nous fmes alors du feu prs de la mtairie pour prparer notre
repas. Tandis que nous tions assis tranquillement l'un  ct de
l'autre, nous entretenant de la malice de ces mchants singes qui
avaient ainsi dtruit tous nos travaux, nous entendmes soudain dans
l'air un grand bruit, que nous reconnmes bientt pour celui que fait
une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les apermes aussitt se
dirigeant vers l'endroit o nous nous trouvions, mais  une telle
hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que
c'taient des oies,  cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai
pour des grues. Nous cherchmes de tous cts un buisson ou un arbre qui
pt nous cacher. Nous vmes alors la bande approcher de plus en plus,
descendre peu  peu en faisant des volutions semblables  celles d'une
arme bien discipline, et enfin se tenir  peu de distance de la terre,
puis soudain remonter bien haut dans l'air.

Aprs quelques moments de pareilles manoeuvres, qui avaient sans doute
pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et
rassure,  ce qu'il parat, sur ce point, la bande entire vint
s'abattre  peu de distance de nous. Nous esprmes faire une bonne
chasse, et nous tchmes de gagner quelque endroit o nous pussions les
tirer convenablement; mais nous fmes aussitt aperus par les
avant-postes, et toute la troupe fut hors de porte avant que nous
eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas
perdre une si belle occasion: je dchaperonnai mon aigle, et, le lanant
sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'leva comme l'clair
dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bte que j'ai
apporte, et la tua du coup. Un pigeon fut la rcompense de sa bonne
conduite. Ensuite nous retournmes promptement  Waldeck; nous
recueillmes ce que nous pmes de trbenthine, et nous reprmes le
chemin du logis.

Tel fut le rcit de Fritz. C'tait le moment du souper: on ne manqua pas
de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne
permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante
aromatique, prise avec excs, pouvait devenir dangereuse.




CHAPITRE XXXI

Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des Moluques.


Le lendemain, aprs avoir djeun, mes enfants me prirent de leur
confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la
glu: je pris  cet effet une certaine quantit de caoutchouc mle 
l'huile de trbenthine, et je plaai le tout sur le feu. Tandis que la
fusion s'oprait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de
petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu prpare, je plongeai
les petits btons dans le vase.

Je remarquai que les oiseaux taient en plus grand nombre que l'anne
prcdente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas
manqu d'en abattre. Aux ordures dont taient salis les troncs des
arbres, je reconnus que c'tait l leur retraite habituelle; et cette
rflexion me suggra l'ide d'employer pour les dtruire une chasse aux
flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les
pigeons.

Soudain j'entendis mes enfants s'crier: Papa! papa! comment faire? Les
baguettes se collent  nos mains, et nous ne pouvons pas nous en
dptrer.

--Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne
vous dsolez pas, un peu de cendre fera bientt tout disparatre; et,
pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une
 une, vous n'avez qu' les prendre par paquets de douze  quinze. Ils
suivirent mon conseil et s'en trouvrent bien.

Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux prpars, j'envoyai Jack
les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de manire
qu'ils parussent tre des branches de l'arbre.  peine l'enfant en
avait-il plac une demi-douzaine et tait-il descendu pour en chercher
d'autres, que nous vmes tomber  nos pieds les malheureux ortolans
englus des pattes et des ailes, et encore attachs  la perfide
baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bientt
ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire  ramasser les oiseaux, ni
Fritz et Jack  remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se
livrer  ce divertissement, et, songeant alors  ma chasse aux
flambeaux, je m'occupai des prparatifs, dans lesquels la trbenthine
devait jouer un rle important.

Jack vint  moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'tait
pris comme eux au gluau.

Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait
qu'il me regarde comme une connaissance.

--Je le crois bien, s'cria Ernest, qui s'tait approch, et dont le
coup d'oeil observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe,
c'est un des petits de nos pigeons qui ont log l'an dernier dans le
figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser
l'espce.

Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de
ses ailes et de ses pattes que la glu avait touchs, et je le plaai
sous une cage  poule, songeant dj en moi-mme aux moyens de tirer
parti de cette dcouverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore,
et avant la nuit nous emes runi deux belles paires de nos europens.
Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin
d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous coterait aucune dpense
de poudre: cette ide me souriait; aussi je lui promis de le faire
promptement.

Cependant Jack tait puis de fatigue, et, tout heureuse qu'avait t
la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant
de souper. Aprs quelques instants de repos, je commenai mes
prparatifs. Ils taient simples: c'taient trois ou quatre longues
cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de rsine et des cannes 
sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'tonnement, et
cherchaient  deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur
procurer des oiseaux.

Cependant la nuit arriva brusquement, extrmement obscure, comme les
nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions
remarqus dans la matine, je fis allumer nos flambeaux et faire un
grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou.  peine la
lumire se fut-elle faite, que nous vmes voltiger autour de nous une
nue d'ortolans.

Les pauvres btes, tourdies de nos clameurs, blouies par nos lumires,
venaient se brler les ailes et tombaient  terre, o on les ramassait,
et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis  frapper de
toute ma force  droite et  gauche sur les ortolans. Mes fils
m'imitrent, et nous emes bientt rempli deux grands sacs. Nous nous
servmes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner
Falken-Horst; et comme les sacs taient trop pesants pour tre ports
par aucun de nous, nous les plames en croix sur des btons. Nous nous
mmes en marche deux  deux, ce qui donnait  notre cortge un caractre
trange et mystrieux.

Nous arrivmes  Falken-Horst; l nous achevmes quelques-uns de nos
oiseaux que les coups de bton n'avaient fait qu'tourdir, et nous
allmes nous coucher.

Le lendemain nous ne pmes faire autre chose que de prparer cette
provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les
faisaient griller; je les dposais dans des tonnes. Nous obtnmes de
cette manire des tonnes d'ortolans  demi rtis et dment envelopps de
beurre.

J'avais fix irrvocablement au jour suivant notre expdition contre les
singes. Nous nous levmes de bonne heure; ma femme nous donna des
provisions pour deux jours, et nous partmes, la laissant, ainsi que
Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous tions monts sur
l'ne; Jack et Ernest taient aussi de compagnie sur le dos du buffle,
que nous avions charg en outre de nos provisions; et nos autres chiens
nous accompagnaient.

La conversation tomba naturellement sur l'expdition que nous mditions:
je dis  mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante
engeance des singes. Voil pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz
ne ft pas tmoin de ce spectacle pnible.

--Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font piti au fond.

Ce fut avec plaisir que j'entendis cette rflexion, et plusieurs autres
semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans
mon projet, et quoique j'eusse la mme opinion qu'eux: Il y a entre les
singes et nous, leur dis-je, une guerre  mort; s'ils ne succombent pas,
nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans
doute l'effusion du sang est pnible; mais ici il le faut.

On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur rpondis
que nous abandonnerions la chair  nos chiens.

Nous arrivmes bientt  dix minutes de la mtairie, prs d'un pais
buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendmes de
nos montures. La tente fut aussitt dresse; nous mmes des entraves aux
jambes de nos btes pour les empcher de s'carter; nous attachmes nos
chiens, et nous nous mmes  la recherche de l'ennemi. Fritz partit en
claireur, tandis que nous restions  considrer la dvastation de la
mtairie. Il ne tarda pas  venir nous rapporter que la bande de
pillards tait  peu de distance, et prenait ses bats sur la lisire du
bois.

Nous nous rendmes alors auprs de Waldeck, pour procder  l'excution
du projet que j'avais conu, avant que les singes pussent nous voir et
se mfier de nous. J'avais emport de petits pieux attachs deux  deux
avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges.
Je plantai mes pieux tout autour de la mtairie, de manire que les
cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un
petit labyrinthe o je ne laissai qu'une troite issue entre les cordes,
de sorte qu'il tait impossible de parvenir  la hutte sans traverser
cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre
enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient
affectionner, et dans laquelle je plaai des courges remplies de riz, de
mas, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces
courges furent enduits d'une glu paisse et visqueuse. Le terrain fut
couvert de branches d'arbres et de bourgeons galement englus, et sur
le toit de Waldeck je fixai des pines d'acacia, parmi lesquelles
j'enfonai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout o elles
pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes
enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je
le leur permis. Ces prparatifs nous occuprent une grande partie du
jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnatre de
temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dmes
penser qu'ils ne nous avaient pas aperus. Nous nous retirmes alors 
notre tente, prs du buisson; et nous nous endormmes sous la
surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.

Le lendemain, de bonne heure, un cri perant retentit dans le lointain.
Nous nous divismes alors; et, arms de forts btons, tenant nos chiens
en laisse, nous nous rendmes  Waldeck, pour y attendre le rsultat de
nos combinaisons. Nous fmes bientt tmoins d'un spectacle comique.

La bande entire s'avana d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus
tranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis
ils se sparrent. Les uns continurent  sauter d'arbre en arbre; les
autres couraient  terre: l'arme semblait n'avoir pas de fin. Tantt
ils marchaient  quatre pattes, tantt ils se dressaient sur celles de
derrire, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de
hurlements effroyables. Ils entrrent sans crainte dans l'enceinte de
pieux; les uns se jetrent sur les noix et le riz; les autres coururent
 la mtairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique
pouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un
seul parmi eux qui n'et un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fix 
la tte,  la main, au dos, ou  la poitrine. Ils commencrent alors 
courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se
dbarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs
restaient les mains colles  leurs pommes de pin, sans pouvoir les
dtacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait
de la manire la plus comique. Les plus heureux cherchaient  dptrer
leurs jambes et leurs pieds des branches qui y taient fixes. Quand je
vis le dsordre  son comble, je l'augmentai encore en lchant mes
chiens, qui se prcipitrent en fureur, et gorgrent, blessrent ou
tranglrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour viter leur
approche. Nous les suivmes de prs, frappant rudement les singes de nos
btons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blesss. Bientt nous
fmes environns d'une scne de carnage; des cris lamentables
s'entendaient de tous cts; puis il se fit un grand silence, un silence
de mort. Nous regardmes autour de nous.  terre gisaient trente 
quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se dtournaient avec
horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frres, s'cria: Ah!
mon pre, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables
excutions.

Nous commenmes alors  creuser une fosse de trois pieds de profondeur,
o nous entassmes nos singes, et que nous recouvrmes avec soin. Tandis
que nous tions ainsi occups, nous vmes tomber  trois reprises un
corps pesant du haut d'un palmier; nous courmes de ce ct, et nous
trouvmes trois forts oiseaux qui s'taient pris  quelques gluaux poss
par mes fils.

Nous leur attachmes les jambes, nous leur enveloppmes les ailes avec
nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commenmes
leur examen zoologique. C'taient des pigeons des Moluques; je pensai
avec joie qu'ils pourraient s'habituer  vivre avec nos pigeons
europens. Ils taient beaux et gros.

Tout  coup Jack s'cria: Papa! papa! voyez donc cette noix que je
viens de trouver.

--Ah! mon petit Jack! rjouis-toi, c'est la noix muscade.

--Que ma mre va tre contente! Mais qu'allons-nous faire de nos
prisonniers?

--Je les mettrai dans mon colombier.

--O est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon pre!

--Non, mon enfant, car c'est la premire chose dont je vais m'occuper en
revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons  rassembler nos
bestiaux pars et  ramener l'ordre dans notre mtairie, car je ne pense
pas que les singes viennent de longtemps la troubler.

Aussitt dit, aussitt fait; nos animaux furent bientt runis et
caserns; mais il tait trop tard pour retourner  Falken-Horst.
J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier
voisin, puis nous mangemes quelques cocos; en les cherchant nous
dcouvrmes une nouvelle espce de palmier, celui qu'on nomme _areca
oleracea_, et qui fournit une huile excellente. Aprs nous tre reposs
et rafrachis, nous terminmes l'enterrement des singes, nous soignmes
nos nouveaux pigeons, nous pansmes nos bestiaux, et, quand tout fut
tranquille, nous cherchmes  notre tour le repos et le sommeil.




CHAPITRE XXXII

Le pigeonnier.


Rien ne troubla notre sommeil; nous fmes de bonne heure sur nos jambes,
et aprs un court djeuner nous nous htmes de retourner 
Falken-Horst, o nous arrivmes bientt. Ma femme accueillit avec joie
la nouvelle conqute que nous avions faite; il lui tardait de voir
s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces
charmants pigeons. Je rsolus alors d'tablir mon colombier  Zelt-Heim
sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la
peine que nous donna ce travail; il nous fallut dtacher de forts
quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extrieur d'une
couche de pltre pour le mettre  l'abri de l'humidit, dresser un
perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fentres. L'difice
achev, il me restait une nouvelle crainte, c'tait de savoir si les
pigeons voudraient s'habituer  ce changement de demeure. Aussi un jour
que je travaillais avec mon fils an, tandis que ses frres taient
occups ailleurs, je lui dis: Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons 
venir s'tablir ici?

-- moins de magie, me rpondit-il, je n'en vois pas.

--coute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier
d'anis, dont ces oiseaux sont trs-friands. Pour cela on ptrit ensemble
de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit
qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.

--Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a dcouvert Jack.

--Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les
ailes de nos pigeons.

--Pourquoi donc, mon pre?

--Parce que les pigeons trangers les suivent alors et viennent
augmenter le colombier.

Le moyen fut  l'instant mis  l'essai; on crasa la plante; l'huile fut
tamise; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder
encore trois  quatre jours.

Nous ptrmes alors la masse, puis nous frottmes d'anis toutes les
places que pouvaient frquenter les pigeons. Quand nos petits garons
revinrent, nous procdmes  l'installation des pigeons; nous les fmes
entrer un  un dans le colombier, et nous fermmes avec soin toutes les
ouvertures. Nous nous pressmes alors autour des fentres de colle de
poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au
lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient
s'en accommoder fort bien et becquetaient dj le pain d'anis. Nous les
laissmes ainsi deux jours. J'tais curieux de connatre le rsultat du
charme; le troisime, je rveillai Fritz; je lui commandai d'aller
frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma
famille, en lui annonant que j'allais donner la libert entire  nos
pigeons. Je me mis alors  dcrire avec une baguette divers cercles dans
l'air, puis je commandai  Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers
sortirent d'abord timidement la tte, puis ils prirent leur vole, et
s'levrent  une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes
fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour
nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'lever que pour embrasser le
coup d'oeil du pays, ils redescendirent aussitt, et revinrent
tranquillement s'abattre prs du colombier, paraissant heureux de le
trouver.

Je savais bien qu'ils reviendraient, m'criai-je.

JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'tes pas sorcier?

ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?

Franz me demanda ce que c'tait que la sorcellerie, et j'allais lui
rpondre, quand je vis les trois pigeons trangers, suivis de quatre
pigeons d'Europe, s'lever dans l'air et prendre le chemin de
Falken-Horst avec une telle rapidit, qu'ils furent bientt hors de vue.

Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur
faisant un grand salut.

ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en dfaut.

--C'est bien dommage, rpliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes
btes soient perdues pour nous.

Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fixs sur les
pigeons, je leur disais: Allez, allez vite, et ramenez-nous des
compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez.
Entendez-vous, petits?

Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: Voil qui est
fini pour les trangers, voyons ce que feront nos pigeons. Ceux-ci ne
paraissaient pas disposs  suivre leurs frres; apercevant que la terre
tait couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis
ils rentrrent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.

JACK. Ceux-l,  la bonne heure, ils sont raisonnables: ils prfrent
un bon abri  une terre inconnue.

FRITZ. Eh! ne crie pas tant aprs eux; tu sais que mon pre t'a promis
de les faire revenir; son esprit familier les ramnera.

Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journe se
passa  lever les yeux vers le ciel pour tcher de dcouvrir les
fuyards. Je commenai  n'tre pas rassur; le soir vint, nous soupmes,
et rien encore; enfin nous allmes nous coucher.

Le lendemain matin nous nous remmes  travailler; mes fils, moiti
curiosit, moiti impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand
Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:

Il est revenu! il est revenu! h! h!

TOUS. Qui donc? qui donc?

JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!

ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.

MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas prdit que le camarade
reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.

Nous courmes au pigeonnier; notre fuyard tait revenu avec un pigeon
tranger, et il avait repris sa place au colombier.

Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur
objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. Et puis,
ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la
porte?

Ma femme ne comprenait rien  ce retour merveilleux; Ernest seul
soutenait que c'tait le hasard. Et si l'autre revient, lui dis-je, tu
seras bien embarrass, n'est-ce pas?

Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de
faucon, s'cria tout  coup: Ils viennent! ils viennent! Et, en effet,
nous ne tardmes pas  en voir une seconde paire s'abattre  nos pieds.
La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus oblig de la
modrer; sans quoi nous aurions effray nos pauvres oiseaux, qui cette
fois ne seraient peut-tre plus revenus. Mes petits enfants se turent,
et les deux plerins entrrent  leur tour dans le colombier. Eh bien?
dis-je  Ernest.

ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins 
soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.

MOI. Mais si le troisime nous revient avec une compagne, croiras-tu
enfin  ma science, ou bien appelleras-tu encore cet vnement un
bonheur?

Nous retournmes dner alors, et nous reprmes ensuite nos travaux
commencs. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme
nous quitta, avec Franz, pour aller prparer le souper. Mais l'enfant
revint bientt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un
hraut: Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mre chrie,
que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon
fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son
palais.

--Merveilleux! merveilleux! s'crirent tous les enfants. Nous nous
htmes d'accourir, et nous arrivmes assez tt pour tre tmoins d'un
spectacle bien curieux: les deux premires paires, sur le seuil du
pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation 
la troisime, qui, perche sur une branche voisine, se dcida enfin 
entrer, aprs bien des hsitations.

Je suis confondu, s'cria Ernest. Je vous en prie, mon pre,
expliquez-moi comment vous avez fait.

Je m'amusai quelque temps de sa curiosit, que j'aiguillonnai encore en
faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et
je finis par lui dcouvrir le rle qu'avait jou dans tout cela la
plante d'anis. En attendant le soir, nous observmes que les pigeons
semblaient se plaire dans leur nouveau gte. Je remarquai parmi les
herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable  celle
qui se dtache des vieux chnes, mais qui s'tendait en fils longs et
solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle
dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les
Espagnols font des cordes si lgres, qu'un bout de quinze  vingt pieds
suspendu  un arbre y flotte comme un pavillon.

Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous
recueillions au colombier, et ma femme les confiait  la terre dans
l'espoir de rcolter un jour cette prcieuse noix.




CHAPITRE XXXIII

Aventure de Jack.


Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandrent tous nos
soins. Les trois couples trangers s'habiturent peu  peu  leur
habitation: mais les pigeons europens, moins nombreux, rclamrent
bientt notre assistance. En effet, les trangers, dont le nombre
s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrive de
nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si
nous n'y eussions mis ordre. Nous tendmes des piges  ceux qui
arrivaient, et nous dressmes autour du colombier des gluaux que nous
avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procd procura  notre
cuisine des provisions abondantes. Nous lanmes mme quelquefois
l'aigle de Fritz contre les arrivants.

La monotonie de notre existence, divise entre nos constructions
nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette
poque par un accident arriv  Jack. Nous le vmes revenir un matin
d'une expdition qu'il avait entreprise de son autorit prive. Son
extrieur tait pitoyable: il tait couvert d'une boue paisse et noire
depuis les pieds jusqu' la tte. Il portait un paquet de roseaux
d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait,
boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.

Nous clatmes de rire  cette arrive tragi-comique; ma femme seule
s'cria: A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? O es-tu all te fourrer
pour gter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de
rechange  te donner?

FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!

JACK. Riez, riez: si j'eusse pri?

MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni
d'un chrtien ni d'un frre; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et
que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, o
t'es-tu mis dans cet tat?

JACK. Dans le marais, derrire le magasin  poudre.

MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire l?

JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos
colombiers et autres ouvrages de mme nature.

MOI. Ton intention tait louable, mon pauvre garon; ce n'est pas ta
faute si elle n'a pas russi.

JACK. Oh! certainement elle a mal russi; je voulais, pour tresser mes
paniers, avoir des roseaux assez minces pour tre flexibles; il y en
avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain taient
bien plus beaux et plus convenables. Je m'avanai en consquence dans le
marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais  un
endroit o le terrain paraissait solide, j'enfonai jusqu'aux genoux et
bientt plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me dtacher, je
commenai  avoir peur et je me mis  crier; mais personne ne vint  mon
secours.

FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre frre; nous serions accourus bien
vite si nous t'avions entendu.

JACK. Mon pauvre chacal, qui tait rest sur la rive, joignait ses cris
 ma voix.

ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis  nager?

JACK.  nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux
tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous
nos cris taient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis
 couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je runis
sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je
m'tendis tout de mon long pour dlivrer mes jambes. Aprs bien des
efforts inutiles, je parvins  me dgager, et partie marchant, partie
nageant, partie rampant, je parvins enfin  gagner la terre ferme; mais
bien certainement je n'ai jamais prouv plus d'angoisse.

MOI. Pauvre garon, Dieu soit bni, mille fois bni de t'avoir conserv!

FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la prsence d'esprit de mon frre.

ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.

JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est
rien de tel que la ncessit! c'est le meilleur matre en fait
d'invention.

MA FEMME. Mais tu as oubli un de ces moyens que la ncessit emploie:
la prire.

JACK. Non, non, je ne l'ai pas oubli; et j'ai rcit toutes les prires
que je savais; je me suis rappel le jour du naufrage, o Dieu nous
avait secourus quand nous l'avions implor; je l'ai pri de mme avec
toute la ferveur possible.

MOI. Trs-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a
sauv; Il a donn de l'nergie  ta volont, de la force  tes bras. La
prire faite de coeur est toujours rcompense par l'ternelle Sagesse.
Louange donc et gloire  Dieu, et remercions-le des lvres et du coeur!

Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des
souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa
dfroque dans le ruisseau. Quand il fut un peu prsentable, il revint 
moi, son paquet de roseaux  la main; et je ne pus m'empcher de lui
dire: Que me veux tu donc?

JACK. Eh! mon pre, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.

MOI. Comment! tu n'es pas plus avanc? Au reste, je veux bien te le
montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir tre
tresss: ainsi jette-les l de ct.

JACK. Eh! non, mon pre; quand ils scheront, je pourrai facilement les
fendre et les manier, et ils rpondront  mes vues.

Jack s'tait assis par terre, et il avait commenc  fendre ses roseaux;
ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois frres accoururent
pour l'aider.

Arrtez, arrtez, m'criai-je: avant de vous mettre  l'ouvrage,
donnez-moi deux des plus forts roseaux. Je les choisis moi-mme bien
droits et bien gaux, et je les attachai de manire qu'ils ne prissent
aucune courbure en schant; je voulais en faire un mtier  tisser. Je
taillai ensuite un petit morceau de bois  l'instar des dents d'un
vritable mtier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une
grande quantit de pareils. tonns de ce travail, ils m'assaillirent de
questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents,
disaient-ils; mais comme je voulais mnager  ma femme le plaisir de la
surprise, je me contentai de leur rpondre que c'tait un instrument de
musique, et qu'ils verraient bientt leur mre en jouer des pieds et des
mains. Les plaisanteries redoublrent alors; mais je n'en tins aucun
compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai
en souriant, et remis  un autre moment la confection du mtier.

Vers cette poque, la bourrique mit bas un non d'une superbe espce, et
dont je rsolus de me servir. Je lui donnai en consquence tous mes
soins, et je vis que ses formes, en se dveloppant, rpondaient tout 
fait  mes dsirs. Je lui donnai le nom de _Rasch_ (imptueux), et en
peu de temps il mrita bien son nom, car il acquit une clrit
difficile  imaginer.

Nous nous occupmes les jours suivants  rassembler dans la grotte le
fourrage et les provisions ncessaires  nos btes pendant la saison des
pluies. Nous habitumes aussi notre gros btail  notre voix, ou au son
d'une trompe d'corce que nous avions fabrique, en ayant soin de faire
suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de
nourriture mle de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et
couraient l o il leur plaisait; mais nous nous en inquitmes peu, car
nous savions le moyen de les ramener en lanant nos chiens aprs eux.

Il me vint alors dans l'ide que pendant la saison des pluies nous
aurions besoin d'avoir de l'eau pure prs de nous. Je rsolus donc
d'tablir un rservoir  peu de distance de la grotte. Des bambous
solidement fixs l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener
l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol,
en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne dfonce fit l'office
d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchante que s'il et t de
marbre avec des dauphins et des nrides vomissant l'eau  pleine gorge.




TOME II




CHAPITRE I

Second hiver.


Comme nous attendions d'un moment  l'autre le commencement de notre
second hiver, nous profitmes de chaque minute de beau temps pour faire
provision de tout ce qui pouvait nous tre utile, graines, fruits,
pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confimes
aussi  la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que
nous avions en notre possession, afin que la pluie les ft lever.

L'horizon se couvrit de nuages noirs et pais; de temps en temps nous
recevions des ondes qui nous faisaient hter nos travaux; nous tions
effrays d'clairs et de coups de tonnerre continuels, que rptaient
les chos de nos montagnes. La mer elle-mme avait pris sa place dans ce
bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses frquentes
commotions, s'lancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste rduit.
La nature entire tait en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent
mme plus tt que je ne m'y attendais, et nous nous enfermmes pour
douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre
rclusion furent tristes; la pluie tombait avec une dsesprante
uniformit; mais nous nous rsignmes enfin.

Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache,  cause de son
lait, le jeune non Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laiss
 Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos chvres, o ils taient 
l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque
jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le
singe, dont la socit devait nous gayer durant cette prison, nous
avaient aussi suivis.

Les premiers jours furent donns  amliorer notre intrieur. La grotte
n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de
mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plongs
dans une obscurit profonde.

Nous avions pratiqu, il est vrai, dans les cloisons intermdiaires, des
ouvertures, que nous fermions avec des chssis  jour ou des toiles
minces; mais le jour tait si obscurci, qu'il parvenait  peine au
milieu de la grotte. Il fallait clairer l'appartement: voici comme j'y
parvins.

Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard tre de la
hauteur de la vote; je le dressai et l'enfonai en terre d'environ un
pied; puis, faisant appel  l'agilit de Jack, je le fis monter jusqu'en
haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis
enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et
je suspendis  la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et
ma femme furent chargs de l'entretenir; et, quand elle tait allume au
milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.

Ernest et Franz rangrent alors la bibliothque; ils mirent en ordre les
instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et
je pris Fritz avec moi pour tablir la chambre de travail.

Nous tablmes ensuite un tour prs de la fentre, et j'y suspendis tous
les instruments qui pouvaient m'tre utiles. Nous construismes mme une
forge; les enclumes furent dresses, tous les outils de charron, de
tonnelier, que nous tions parvenus  sauver, furent poss sur des
planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout
eut sa place et fut rang de manire  pouvoir tre facilement retrouv
au besoin, et avec un ordre extrme. J'tais heureux de pouvoir ainsi
tenir en haleine mes enfants par ces travaux multiplis.

Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres
en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle,
des voyages, dont quelques-uns taient enrichis de gravures.

Cette varit nous inspira le dsir de cultiver les langues que nous
savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest
savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack
s'appliqua  apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la
position o je nous supposais me faisait croire que nous pourrions tre
d'un jour  l'autre en relation avec des Malais.

Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest tait le premier, et il y
portait une telle ardeur, que nous tions souvent obligs de l'arracher
 l'tude.

Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas
parl, tels que commodes, secrtaires, et un superbe chronomtre; ce qui
faisait de notre demeure un vritable palais, ainsi que l'appelaient mes
enfants.

Nous rsolmes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un
assez grand rle pour lui conserver celui de Zelt-Heim; aprs bien des
hsitations et des contestations, nous adoptmes simplement le nom de
_Felsen-Heim_ (maison du rocher).




CHAPITRE II

Premire sortie aprs les pluies.--La baleine.--Le corail.


Vers la fin du mois d'aot, lorsque je croyais l'hiver presque termin,
il y eut quelques jours d'un temps pouvantable; la pluie, les vents, le
tonnerre, les clairs parurent augmenter de violence; l'Ocan inonda le
rivage et resta agit d'une manire effrayante. Oh! combien alors nous
fmes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim!
Le chteau d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais rsist aux lments
dchans contre nous.

Enfin le ciel devint peu  peu serein; les ouragans s'apaisrent, et
nous pmes sortir de la grotte.

Nous remarqumes avec tonnement les piquants contrastes de la nature,
qui renaissait au milieu de toutes les traces encore rcentes de
dvastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'oeil aurait presque
rivalis avec celui de l'aigle, s'tait lev sur un pic, d'o il
aperut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put
prciser la forme, et, aprs l'avoir considr avec beaucoup
d'attention, il m'affirma que c'tait une barque choue  fleur d'eau.

Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet
objet pour dire quelle en tait la nature.

Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vidmes l'eau
dont la pluie avait inond notre chaloupe, nous y mmes tous les agrs
ncessaires, et je rsolus d'aller le jour suivant, accompagn de Fritz,
de Jack et d'Ernest, reconnatre ce que la mer nous apportait de
nouveau.

 mesure que nous avancions, les conjectures se succdaient et se
croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un
lion marin; il affirmait mme apercevoir ses dfenses; quant  moi,
j'opinai pour une baleine, et  mesure que nous avancions je me
confirmai dans cette ide. Nous ne pmes cependant approcher du monstre
chou, car un banc de sable s'levait dans cet endroit de la mer, et
les flots, encore agits, taient trop dangereux pour nous hasarder sur
cette plage. En consquence, nous tournmes le petit lot sur lequel la
baleine tait tendue, et nous abordmes dans une petite anse  peu de
distance. Nous remarqumes, en ctoyant ainsi, que l'lot tait form de
terre vgtale, qu'un peu de culture pourrait amliorer. Dans sa plus
grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet lot pouvait
avoir dix  douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas tre spar
du banc, et son tendue en paraissait double. Il tait couvert
d'oiseaux marins de toute espce, dont nous rencontrions  chaque pas
les oeufs ou les petits; nous en recueillmes quelques-uns, afin de ne
pas rentrer les mains vides auprs de la mre.

Nous pouvions suivre deux chemins diffrents pour arriver  la baleine:
l'un dsert, mais interrompu par de nombreuses ingalits de terrain qui
le rendaient excessivement pnible; l'autre, en ctoyant la rive, tait
plus long et plus agrable. Je pris le premier, mes enfants suivirent
l'autre. Je voulais connatre et examiner l'intrieur de l'le. Quand je
fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain sem d'pais
bouquets d'arbres.  environ deux cents pas de moi j'apercevais cette
mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effray, mais 
dix  quinze pas de l'extrme rive de l'lot: j'examinai alors la
baleine, qui tait de l'espce qu'on appelle communment du Gronland.

Je jetai ensuite un coup d'oeil vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos
ctes chries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants,
qui m'eurent bientt rejoint en poussant des cris de joie.

Ils s'taient arrts  moiti chemin pour ramasser des coquillages, des
moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.

Ah! papa, s'crirent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision
de coquilles et de coraux nous avons trouve! Qui donc a pu les apporter
ici?

MOI. C'est la tempte qui vient de soulever les flots et qui aura
arrach ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des
flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apport une aussi norme
masse que celle-ci?

FRITZ. Ah! oui, cet animal est norme; de loin je n'aurais jamais cru
qu'une baleine ft aussi grosse. N'allons-nous pas chercher  en tirer
parti?

ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux  voir? cette bte n'offre
rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon pre, j'ai l
deux belles porcelaines.

JACK. Et moi, trois magnifiques galres.

FRITZ. Et moi, une grande hutre  perle; mais elle est un peu brise.

MOI. Oui, mes enfants, vous avez l de beaux trsors, qui, en Europe,
feraient l'ornement de plus d'un muse; mais ici les objets curieux
doivent le cder aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et
htons-nous de revenir au bateau; dans l'aprs-midi, lorsque le flot
pourra nous aider  approcher de l'lot, nous reviendrons, et nous
tcherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoy.

Les enfants furent bientt prts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne
nous suivait qu' regret. Je voulus en connatre la raison, et il me
pria de l'abandonner seul sur cet lot, o il voulait vivre comme un
autre Robinson. Cette pense romanesque me fit sourire.

Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas spar de parents et de
frres qui t'aiment. La misre, les privations de toute espce, l'ennui
mortel, tel est l'tat d'un Robinson, quand il ne devient pas ds les
premiers jours la proie des btes froces ou de la famine. La vie de
Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en ralit.
Dieu a cr l'homme pour vivre dans la socit de ses semblables. Nous
sommes six dans notre le, et cependant combien n'avons-nous pas souvent
de peine  nous procurer les choses indispensables  notre existence!

Nous atteignmes le bateau et nous partmes avec joie, y compris Ernest,
que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lassrent bientt, et
ils me demandrent si je ne pourrais pas pargner ce travail  leurs
bras. Je me mis  rire et leur dis: Eh! mes enfants! si vous pouvez me
procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de
satisfaire votre dsir.

FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine;
elle appartenait  un tournebroche, et je vous la procurerai facilement,
pourvu que ma mre ne s'en serve point.

MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants,
redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu' ce
que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.

Fritz voulut alors savoir  quel rgne appartenait le corail; car j'ai
lu quelque part, me dit-il, que c'est une espce de ver.

MOI. Le corail se forme par l'agglomration des cellules de petits
polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils btissent leurs cellules
l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux
branches d'un arbre.

ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux  trois pieds.

MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des
choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits
insectes donne pour rsultat, au bout de longues annes, des rochers
normes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour
les navires quand ils sont  fleur d'eau.

Tandis que nous parlions, il s'leva une petite brise dont nous nous
htmes de profiter, et nous arrivmes au rivage. Nos enfants
racontrent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages
firent l'admiration de Franz; mais quand j'annonai mon projet de
retourner le soir mme  l'lot, ma femme dclara qu'elle voulait
partager les prils de l'expdition. J'approuvai son ide, et je lui dis
de prparer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est
un matre capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer  rester
sur l'lot plus de temps que nous n'en avions le dessein.




CHAPITRE III

Dpcement de la baleine.


Aussitt aprs le dner, auquel nous avions mis moins de temps que de
coutume, nous nous prparmes  retourner  l'lot; mais auparavant je
m'occupai  trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine.
Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions
avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant
cette graisse m'tait utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes
qui nous clairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous
avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau
en attendant emploi. Mes enfants les nettoyrent, et, aprs nous tre
arms de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments
tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levmes l'ancre,
tranant les cuves  la remorque. Nous partmes bien plus lentement que
le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais,
comme la mer tait fort leve et tranquille, nous pmes aborder presque
 ct de la baleine.

Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment o
les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta tonne, et Franz,
qui se trouvait pour la premire fois en prsence du monstre, en fut si
effray, qu'il tait sur le point de pleurer. En la mesurant
approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante 
soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'paisseur dans le
milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait
encore atteint que la moiti de la taille ordinaire  cette espce. Nous
admirmes les normes proportions de sa tte et la petitesse de ses
yeux, semblables  ceux du boeuf; mais ce qu'il y avait de plus
tonnant, c'taient ses mchoires, avec ces ranges de barbes qu'on
nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix  douze pieds: ce sont
ces fanons que les Europens emploient sous le nom de baleines. Comme
ils devaient tre pour nous d'une grande utilit, je me promis bien de
ne pas les ngliger. La langue, paisse, pouvait peser un millier. Fritz
s'tonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture tait 
peine de la force de mon bras. Aussi, s'cria-t-il, la baleine ne doit
pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire  sa
taille.

--Tu as raison, lui rpondis-je, elle ne se nourrit que de petits
poissons, parmi lesquels il y en a une espce qui se trouve dans les
mers du ple, et qu'elle prfre. Elle en avale d'immenses quantits
noyes dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux
trous qui sont placs au-dessus de la tte, ou bien encore s'coule 
travers les barbes ou fanons.

Mais, ajoutai-je,  l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de
notre Lviathan avant la nuit.

Fritz et Jack s'lancrent aussitt sur la queue, et de l sur le dos de
la baleine, parvinrent ainsi jusqu' la tte, puis  l'aide de la hache
et de la scie ils se mirent  dtacher les fanons, que je retirai d'en
bas. Nous en comptmes jusqu' six cents de diverses grosseurs; mais
nous ne prmes que les plus beaux, environ cent  cent vingt.

Nous ne restmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux
de toute espce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de
nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos ttes;
puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchrent et vinrent
saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos
haches.

Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tumes quelques-uns,
car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet
pourraient nous servir.

Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je
me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de
peau, que je destinais  faire des harnais pour les buffles et des
chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine
avait prs d'un pouce d'paisseur; cependant je russis assez bien.

Nous enlevmes  la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme
la mer approchait rapidement, nous fmes les prparatifs du dpart.
Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais
entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile
excellente. Tout fut embarqu avec soin, et nous nous htmes de
regagner nos ctes bien-aimes, aprs lesquelles nous soupirions.

Notre ardeur augmenta bientt.  peine tions-nous en pleine mer, que
l'odeur qui se dgageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle
force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivmes
enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux
furent aussitt employs  transporter les produits de cette premire
journe.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous montmes de nouveau dans la
pirogue; mais Franz et ma femme restrent  terre, parce que les travaux
que je projetais eussent t vraisemblablement trop dgotants pour eux.
Un vent frais nous porta assez vite  l'lot, et nous trouvmes notre
baleine dvore par une nue de mouettes et autres oiseaux de mer qui
s'taient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour
s'en dbarrasser; car leurs cris assourdissants nous dchiraient les
oreilles.

Nous emes soin, avant de nous mettre  l'oeuvre, de nous dpouiller de
nos vestes et de nos chemises; nous revtmes des espces de casaques
prpares exprs, et nous attaqumes les flancs de l'animal. Parvenu aux
intestins, je les coupai en morceaux de six  quinze pieds. Je les fis
nettoyer, et, quand ils furent bien lavs  l'eau de mer et frotts de
sable jusqu' ce que la pellicule intrieure ft enleve, nous les
plames dans le bateau.

Aprs avoir renouvel notre provision de lard, comme le soleil
commenait  baisser, nous fmes forcs de quitter notre proie pour
retourner au rivage, et nous partmes, abandonnant le reste de la
baleine aux oiseaux voraces.

Nous soupirions d'ailleurs aprs un bon repas et une boisson frache, ce
dont nous avions t privs toute la journe; nous ramassmes quelques
beaux coquillages pour notre muse, entre autres un nautile, et nous
nous embarqumes.

Pourquoi donc, mon pre, avez-vous pris ces boyaux? me demandrent mes
enfants pendant le voyage:  quoi les destinez-vous?

--Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a
enseign aux peuplades des contres prives de bois, telles que les
Gronlandais, les Samoydes et les Esquimaux,  y suppler et 
convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver
dans cet animal leur nourriture et mme leurs nacelles, tandis que nos
besoins ne nous permettent d'apprcier que l'huile de ce poisson.

On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes  notre
disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dgotante. Je fis
observer alors que mes tonnes auraient conserv une mauvaise odeur.

En causant ainsi, nous atteignmes le rivage, o la bonne mre nous
attendait, Grand Dieu! s'cria-t-elle, comment osez-vous vous prsenter
dans un pareil tat! Allez laver vos vtements, et portez ailleurs votre
cargaison.

--Calme-toi, ma chre, lui dis-je, et reois-nous comme si nous te
rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des
richesses prcieuses. Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle
nous avait prpar nous fit oublier les occupations de la journe.




CHAPITRE IV

L'huile de baleine.--Visite  la mtairie.--La tortue gante.


Le jour paraissait  peine, que nous tions sur pied et prts 
convertir en huile notre lard. D'abord nous sortmes nos outres de la
cuisine et nous les mmes scher au soleil. Nous plames sur la claie
les quatre tonnes pleines, et nous leur fmes subir une forte pression 
l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de
l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passmes dans un drap
grossier, et nous la versmes, avec une grande cuiller en fer qui tait
primitivement destine au service d'une sucrerie, dans les tonnes et
dans les outres. Le reste du lard fut coup en morceaux et jet dans une
grande marmite de fonte pose sur le feu assez loin de l'habitation, que
je ne voulais pas empester. Quant  mes boyaux, j'en gardai deux longs
morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je
les destinai  me faire un caac gronlandais pour naviguer sur la mer.

Ce qui restait du lard aprs notre opration fut jet dans la rivire
des Chacals, o nos oies et nos canards s'en rgalrent. Nous profitmes
alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision
d'crevisses. Ma femme avait eu soin de dpouiller de leur duvet les
oiseaux que nous avions pris le matin dans l'lot; mais leur chair tait
un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnmes volontiers
aux habitants du fleuve. Les crevisses se jetrent dessus, comme
autrefois sur le chacal, et nous pmes en prendre de grandes quantits.

Lorsque enfin notre fonderie fut termine, et que nous nous prparmes 
reprendre nos travaux accoutums, ma femme me fit une observation. Ne
vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'lot de la
Baleine, au lieu de l'apporter ici, o vous avez  craindre  tous
moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet lot est 
porte de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans
cesser de veiller  ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et
presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de
volailles; l, du moins, elles n'auraient rien  craindre ni des singes
ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils
nous cderont volontiers la place.

Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants
l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitt dans le
bateau. J'en retardai l'excution jusqu'au moment o les flots et les
oiseaux nous auraient dbarrasss du cadavre de la baleine, qui pouvait
nous infecter. J'annonai que je voulais auparavant remplacer les rames
si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile 
manier.

J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu
d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux
rpondre  mon attente.

Je commenai par tendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire
qui dpassait  chaque extrmit d'un pied environ; au milieu j'ajoutai
un ressort galement  quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points
o il tait en contact avec les bords, pour l'empcher de les
endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu o je fichai quatre rais,
mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue
ordinaire. Mon tournebroche fut adapt derrire le mt, de manire que
l'un des poids descendt jusqu' la moiti des parois du bateau, tandis
que l'autre s'levait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en
contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manire  les chasser
successivement, et  faire par consquent tourner l'arbre sur lui-mme
et mes quatre palettes, qui venaient l'une aprs l'autre frapper la
surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la
pesanteur de mes rais et donner plus d'action  mon tournebroche, je les
fis en fanons de baleine.

Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les
quinze  vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche;
mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras
croiss assez de temps pour nous ter la fatigue des rames.

Je n'essaierai pas de dcrire la joie et les transports qui clatrent
parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le
rivage, quand Fritz et moi nous essaymes la machine dans la baie du
Salut. Nous emes  peine touch terre, qu'ils voulurent tous sauter
dans la barque, pour tenter une excursion  l'lot de la Baleine. Mais,
comme le jour tait trop avanc, je le dfendis, et je promis que le
lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau 
la mtairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux
europens et les conduire  l'lot.

Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage,
on prpara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure,
afin de partir plus tt le lendemain matin.

Aux premiers rayons du jour, tout le monde tait sur pied. Ma femme
avait eu soin de prparer la veille le morceau de la langue de baleine;
elle le plaa dans une double enveloppe de feuilles fraches: elle
devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.

Nous quittmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque 
l'embouchure de la rivire des Chacals, qui nous porta rapidement en
pleine mer, o heureusement le vent n'tait ni violent ni contraire.
Nous laissmes bientt derrire nous l'le du Requin, et nous apermes
le banc de sable o la baleine tait encore. La machine fonctionna si
bien, que la frle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous
nous trouvmes en assez peu de temps  la hauteur de Prospect-Hill.

J'avais eu soin de me tenir toujours  trois cents pieds environ de la
cte, pour tre sr de la profondeur, et cette distance nous permettait
de jouir du charmant coup d'oeil du figuier de Falken-Horst, et des
arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarqumes aussi, au
fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et
s'levaient comme une terrasse de verdure  notre gauche, si belle, que
nous ne pmes retenir un soupir  cette vue. Nous longemes bientt
l'lot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion 
l'uniformit du majestueux mais terrible Ocan. Je remarquai que du ct
de Prospect-Hill il tait garni d'arbustes que nous n'avions pas encore
vus dans nos prcdents voyages.

Lorsque nous arrivmes en face du bois des Singes, je fis un tour 
droite, j'abordai dans une anse de facile accs, et nous sautmes 
terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes
plantes que nous voulions porter dans l'lot de la Baleine. Ce ne fut
pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendmes tout 
coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le blement des
btes. Cet accueil nous rappela notre chre patrie, o le voyageur,
lorsqu'il entend ce bruit, bnit le Ciel, sr de trouver l'hospitalit
dans quelque mtairie qu'il n'avait point encore aperue.

Nous allmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin
dans la fort; et aprs une petite heure de repos nous reprmes la mer.
Nous nous dirigemes vers la mtairie, et plus nous avancions, plus le
chant et le blement de nos animaux domestiques devenaient bruyants.
J'abordai dans une petite anse o le rivage tait bord de nombreux
mangliers; nous en arrachmes plusieurs. J'avais remarqu qu'ils
croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le
banc de sable mme. Nous enveloppmes soigneusement les racines de
feuilles fraches, puis nous nous dirigemes vers la colonie. Tout y
tait en bon ordre. Seulement les moutons, les chvres et les poules se
mirent  fuir  notre approche. Du reste, leur nombre tait
considrablement augment. Mes petits garons qui voulaient du lait pour
se rafrachir, se mirent  la poursuite des chvres; mais, voyant qu'ils
n'avaient aucune chance de succs, ils tirrent de leurs poches leurs
_lazos_, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprmes
trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitt une ration de
pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en
change elles nous donnrent plusieurs jattes de lait, que nous
trouvmes dlicieux.

Ma femme,  l'aide d'une poigne de riz et d'avoine, runit la
basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent
dposs dans le bateau, les pattes et les ailes solidement lies.

C'tait l'heure du dner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la
cuisine, les viandes froides que nous avions apportes firent les frais
du repas; mais la langue de la baleine, qui tait servie en grande
pompe, fut unanimement dclare dtestable, et bonne tout au plus pour
des gens privs depuis longtemps de viande frache. Nous l'abandonnmes
au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous et suivis; puis
nous nous htmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs
tasses de lait pour faire passer le maudit got d'huile rance que ce
morceau nous avait laiss.

J'abandonnai  ma femme le soin des prparatifs de dpart, et je m'en
allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes  sucre qui
croissaient prs de l, et que je voulais planter aussi dans l'lot.

Bien munis de tout ce qui nous tait ncessaire pour la colonisation,
nous montmes dans notre bateau et nous cinglmes dans la direction du
cap de l'Espoir-Tromp, afin de pntrer dans la grande baie et
d'examiner l'intrieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom:
la mare descendait, et nous trouvmes devant nous un banc de sable qui
s'tendait si loin, et qui tait si large, qu'il arrta soudain notre
expdition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous
empcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je dployai la voile, les rames
mcaniques redoublrent de vitesse, et nous reprmes le chemin de
l'lot.

Cependant mes enfants ne quittrent pas volontiers ce banc de sable, o
ils avaient cru reconnatre des lions marins. Il nous avait sembl
d'abord apercevoir dans le lointain, et  la surface des flots, comme un
monceau de pierres blanches en dsordre; mais bientt la masse se divisa
en deux: des cris et des hurlements confus me donnrent la certitude que
c'taient des tres vivants. Nous vmes deux troupes de monstres marins
qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils
manoeuvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient
mutuellement. Leur arme me parut respectable, et je n'ai pas besoin de
dire que nous fmes voile rapidement pour ne pas laisser  ces dangereux
voisins le temps de nous apercevoir. Nous arrivmes  l'lot en moiti
moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.

En touchant  terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que
nous avions rapports. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais
compt, me laissrent pour courir aprs les coquillages. La bonne mre
seule resta pour m'aider.

Nous avions  peine commenc, que nous vmes Jack accourir vers nous
tout essouffl.

Papa! maman! s'cria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un
mammouth! il est sur le sable!

Je ne pus m'empcher de rire, et je lui rpondis que son mammouth devait
tre simplement le squelette de la baleine.

Non! non! rpliqua l'entt, ce ne sont certes pas des artes de
poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a dj emport la
carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avanc
dans les sables.

Tandis que Jack essayait de me dterminer  le suivre en me tirant par
la main, j'entendis soudain crier: Accourez! accourez par ici! il y a
une tortue.

Je courus, et je vis Fritz  quelque distance qui agitait un de ses bras
autour de sa tte, comme pour hter mon arrive.

Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet,
mon fils aux prises avec une norme tortue qu'il retenait par un pied de
derrire, et qui, malgr tous ses efforts, n'tait plus qu' dix ou
douze pas de la mer. J'arrivai encore  temps; je donnai  Fritz l'un
des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous
parvnmes  le renverser sur le dos dans le sable, o son poids creusa
une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette bte tait
d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres;
elle n'avait pas moins de huit pieds  huit pieds et demi de long. Nous
la laissmes l; car nos forces runies n'auraient pu la remuer.

Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je
rsolus de le suivre, au grand tonnement de tous mes enfants.

Arriv prs du prtendu monstre, je n'eus pas de peine  faire voir au
pauvre garon que son mammouth tait exactement la mme chose que notre
baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques
morceaux de fanon que nous avions nglig d'emporter.

Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la tte l'ide de mammouth?

--Ah! rpondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a
souffl et qui m'a attrap.

--Ainsi, sans rflexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas
mme  t'enqurir si l'on se moque de toi! Si tu eusses rflchi,
n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'tait gure possible qu'en
moins d'un jour la mer emportt le squelette de la baleine pour mettre
celui d'un mammouth justement  la mme place?

JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pens.

MOI. Alors, pour ta pnitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant
du mammouth.

JACK. C'est, je crois, une espce d'animal monstrueux, dont les premiers
ont t dcouverts en Sibrie.

MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien
fait ta leon.

J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore problmatique de cet
animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une varit perdue
de l'espce des lphants.

Comme nous tions arrivs au soir, nous enveloppmes de feuilles
fraches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient,
renvoyant aux jours suivants la fin de cette opration importante.

Nous allmes au rivage, et nous restmes  considrer la tortue. Nous
fmes d'abord avancer le bateau prs de l'endroit o elle tait. Nous
essaymes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilit de nos efforts,
nous restmes tous en silence auprs d'elle.

Tout  coup je m'criai: Trouv! trouv! C'est cette bte qui nous
conduira elle-mme  Felsen-Heim.

Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais
apporte, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachmes
la tonne vide sur le dos. J'eus soin en mme temps d'attacher  une
patte de devant de l'animal une corde fixe  notre bateau, et sans
perdre un moment nous fmes bientt dans l'embarcation.

Je pris place  l'avant de la pirogue, arm d'une hache et prt  couper
la corde aussitt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la
tonne retenait la tortue  fleur d'eau, et la pauvre bte ramait si
bien, que nous accomplmes notre course avec autant de rapidit que de
bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux
chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la
tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction
d'un coup de rame ds qu'elle tentait de s'en loigner, soit  droite,
soit  gauche.

Nous dbarqumes  l'endroit accoutum, et notre premier soin, en
ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-mme, et de remplacer
la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empcher de
s'loigner.

Ds le lendemain matin son procs fut fait, et son norme carapace fut
destine  fournir un bassin  la fontaine que nous avions tablie dans
l'intrieur de la grotte. C'tait un superbe morceau; elle avait au
moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dpemes l'animal de
manire  tirer le meilleur parti de son immense dpouille. Je crois
pouvoir affirmer qu'elle tait de l'espce qu'on nomme tortue gante ou
tortue verte, la plus grosse de toutes les espces, et dont la chair est
trs-estime des navigateurs.




CHAPITRE V

Le mtier  tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le palanquin.--Aventure
d'Ernest.--Le boa.


Ma femme me demandait depuis longtemps un mtier  tisser, que l'tat de
nos vtements rendait indispensable. Je m'occupai  la satisfaire, et,
aprs bien des efforts, je parvins  crer une machine qui, sans tre ni
gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile.
C'tait tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'tait
pas assez considrable pour qu'on l'employt  faire la colle ncessaire
au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres
avantages, offrait celui de conserver une humidit que n'a pas la colle
ordinaire.

La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une
certaine quantit que je soumis  l'action d'un feu trs-vif; je la
laissai bouillir jusqu' ce qu'elle et acquis assez de consistance.
J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et
je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu
refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur dsire, et nous
obtnmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la
limpidit du cristal, ni mme la puret du verre; mais elles taient
plus transparentes que les lames de corne qui dcorent les lanternes de
nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'oeuvre de notre
industrie fut sans bornes.

Encourag par ces deux premiers succs, je rsolus de tenter une
nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers dsiraient des selles et des
triers, et nos btes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je
me mis  l'oeuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de
mer, et la bourre fut fabrique avec la mousse d'arbre que nos pigeons
nous avaient fait connatre. Je runissais deux brins ensemble, et je
les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de
poisson, afin qu'elle ne devnt pas trop dure en schant. Cette lessive
russit parfaitement: quand la mousse fut releve et sche, elle avait
conserv toute son lasticit, pareille  celle du crin de cheval. Aussi
j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les
colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles 
ses enfants. Je ne m'en tins pas l, et je me mis  fabriquer des
triers, des sangles, des brides, des courroies de toute faon, quittant
 tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure
 mes btes.

Mais ce n'tait pas tout d'avoir ainsi fabriqu le joug; car mes pauvres
Sturm et Brummer, pour lesquels il tait fait, ne se souciaient que fort
peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais pass au nez,
et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent t inutiles.
Cependant je prfrai la manire d'atteler des Italiens, qui placent le
joug sur les paules,  celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui
consiste  placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec
plaisir, quand mes prisonniers se mirent  l'ouvrage, que cette mthode
tait la meilleure.

Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relche.  cette poque
un banc de harengs pareil  celui de l'anne prcdente vint dans la
baie, et nous n'emes garde de le laisser passer sans renouveler notre
provision,  laquelle nous avions pris grand got.

Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement
besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos
triers, etc.; aussi nous ne ngligemes pas cette chasse. Nous en
prmes ou tumes vingt  vingt-quatre de diffrentes grosseurs, et,
aprs avoir jet la chair, nous mmes de ct leurs peaux, leurs vessies
et leur graisse. Mes enfants demandaient  grands cris une excursion
dans l'intrieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des
corbeilles qui permissent  ma femme, pendant nos absences continuelles,
de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les
rapporter facilement au logis. Nous commenmes par faire provision de
baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantit sur les rives
du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer  mes premiers
essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fmes bien: car ils
furent si grossiers, que nous ne pmes nous empcher de rire en les
considrant. Peu  peu cependant nous nous perfectionnmes, et je finis
par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses
pour aider  la porter.

 peine fut-elle termine, que mes enfants rsolurent d'en faire une
civire. Pour l'essayer, ils passrent un bambou dans les anses. Jack se
plaa devant, Ernest derrire, et ils se mirent  se promener pendant
quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais
ils s'ennuyrent bientt de ce mange; ils disposrent, bon gr, mal
gr, leur jeune frre Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite
 courir en poussant des cris de joie.

Ah! dit Fritz  ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une
litire pour que ma mre pt nous suivre dans nos excursions!

Tous mes enfants s'crirent: Oh! oui, papa, une litire; ce sera
excellent quand l'un de nous sera fatigu ou malade!

MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une
chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu
de vous sur une corbeille dont les bords pourraient  peine me contenir.

MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.

FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon pre, comme les palanquins dont
on se sert dans les Indes.

ERNEST. Et qui sont ports par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop
dispos  ce mtier.

MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour
esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'lever bien haut, car je
serais bientt  terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand
vous m'aurez trouv des porteurs dont les jambes soient plus solides que
les vtres.

JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez
fortes pour rassurer maman?

MOI. Bien! bien! c'est l une bonne pense, tourdi; nous avons l deux
excellents porteurs pour le palanquin.

ERNEST. Comme ma mre sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y
faire un toit avec des rideaux, derrire lesquels elle pourrait se
cacher quand elle voudrait.

JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela
russira; Franz et moi nous conduirons.

Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopt cette
ide nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fmes donc retentir nos
trompes pour rappeler notre btail qui paissait, et nous vmes bientt
accourir nos animaux. Ils furent enharnachs; Jack sauta sur son Sturm,
plac  l'avant-train, et Franz resta derrire avec. Brummer. Quant 
Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les
deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'tant pas encore
habitus  ce nouveau mange, et Ernest assurait que rien n'tait
meilleur que cette litire, o l'on tait doucement ballott sans
fatigue.

Mais bientt les deux conducteurs mirent leurs btes au galop, et le
pauvre Ernest, rudement secou, se mit  crier  ses frres d'arrter;
mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continurent pas moins  pousser
leurs montures. Quant  nous, qui regardions ce spectacle, la mine du
pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait
si drle, que nous n'essaymes pas de le secourir. Les polissons
galoprent jusqu' la rivire du Chacal, et revinrent vers nous sans
s'arrter. Aussi l'on conoit facilement la colre d'Ernest quand il
sortit de sa litire. Jet hors des gonds par cette promenade force, il
n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai 
temps pour m'interposer. Ernest se calma peu  peu, et je le vis mme
aider son frre Jack  dteler les animaux pour leur rendre la libert.
Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna
une poigne  chacune des pauvres btes. Cette marque de bon caractre
me fit beaucoup de plaisir.

Nous nous remmes alors  notre travail de vannier, et nous tressions
depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un
homme effray.

Oh! mon pre! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce
nuage de poussire; il doit tre produit par quelque animal de forte
taille,  en juger par son paisseur; et de plus il vient droit vers
nous.

--Ma foi, lui rpondis-je sans trop m'inquiter, car je dcouvrais peu
encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperu, je ne sais
ce que cela peut tre, car nos gros animaux sont maintenant  l'curie.

MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-tre mme
notre vilaine truie qui fait encore des siennes.

FRITZ. Non! non! j'aperois fort bien les mouvements de cet animal;
tantt il se dresse comme un mt, tantt il s'arrte, marche ou glisse
sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.

Effrays de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient
pas de juger la vrit, nous ne savions trop  quoi nous en tenir. Je
pris alors ma longue-vue, et au moment o je la dirigeai vers ce ct
j'entendis Fritz crier:

Mon pre, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une
couleur verdtre! Que pensez-vous de cela?

MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous rfugier dans le fond de
notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!

FRITZ. Pourquoi donc?

MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui
s'avance vers nous.

Nous nous htmes de revenir au logis, et nous fmes toutes nos
dispositions pour la dfense. Les fusils furent chargs, la poudre et le
plomb verss dans les poudrires. Plus le terrible animal avanait, plus
je me confirmais dans l'ide que c'tait un boa. Ce que j'avais entendu
raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrmement, et je ne
savais quel moyen mettre en usage pour l'empcher de parvenir jusqu'
nous; il tait trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il
fallait donc se rsigner  attendre qu'il ft  porte pour essayer de
nous en dfaire  coups de fusil.

L'animal cependant arriva prs du pont, et, comme s'il et senti une
proie de notre ct, se dirigea, aprs quelques hsitations, droit vers
la grotte. Nous tions monts dans le colombier pour observer ses
mouvements. Il tait  peine  trente pas de nous, quand Ernest, plus
par un sentiment de peur que par dsir de le tuer, lui lcha son coup de
fusil. Ce fut le signal d'une dcharge gnrale, du moins de la part de
Jack, de Franz et de ma femme, qui s'tait aussi munie d'un fusil; mais
les coups taient mal dirigs, et les balles s'taient perdues, ou
n'avaient rien fait sur l'caille du monstre, car il se dtourna et se
mit  fuir. Fritz et moi, qui avions gard nos coups, nous fmes feu
alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa
redoubla de vitesse, et courut avec une clrit prodigieuse s'enfoncer
dans le marais o Jack avait manqu de perdre la vie, et disparut
bientt, cach par les roseaux qui le couvraient.

Nous commenmes  respirer, et l'on se mit  discourir sur les formes
effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les
proportions  tous les yeux: on n'tait pas mme d'accord sur les
couleurs de la robe. Pour moi, j'tais dans la plus grande perplexit,
ne sachant comment connatre la retraite du boa, ni avertir mes enfants
de son approche. Je me creusai la tte pour trouver un moyen de le tuer.
Il ne fallait pas songer  nous exposer en rase campagne contre un
pareil ennemi, car nos forces runies nous auraient t d'un bien faible
secours; aussi je dfendis, jusqu' nouvel ordre, de sortir de la grotte
sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un
l'oeil au guet pour tcher de connatre les mouvements du boa.




CHAPITRE VI

Mort de l'ne et du boa.--Entretien sur les serpents venimeux.


Pendant trois longs jours d'angoisses, la crainte de notre redoutable
voisin nous tenait comme assigs dans notre demeure; car je fis
observer svrement ma dfense, n'y manquant moi-mme que dans le cas
d'absolue ncessit, et alors mme je ne m'loignais que de quelques
centaines de pas. Cependant l'ennemi ne donnait pas le moindre signe de
sa prsence, et l'on aurait pu croire qu'il avait quitt sa retraite, si
nos oies et nos canards, qui avaient tabli leur demeure dans l'tang,
ne nous eussent donn des annonces trop fidles de son terrible
voisinage. Tous les soirs, lorsque ces paisibles animaux regagnaient le
logis, aprs leur excursion sur la mer et sur les ctes voisines, nous
les voyions planer longtemps au-dessus de leur ancienne demeure,
tmoignant par leurs cris et le battement de leurs ailes une agitation
inaccoutume; enfin, aprs avoir longtemps voltig au-dessus de la baie
du Salut, ils allaient prendre gte dans l'le des Poissons.

Mon embarras augmentait de jour en jour. L'ennemi, retir sous
d'paisses broussailles et au centre d'un terrain marcageux, tait trop
bien  l'abri de nos coups pour que je pusse me dcider  courir le
risque d'une attaque; mais, d'un autre ct, il n'tait pas moins cruel
de demeurer ainsi dans une captivit funeste  nos occupations, et
rduits, pour ainsi dire, aux travaux du logis.

Au moment o la position commenait  devenir critique, notre vieil ne
nous tira d'embarras par un de ces traits de ptulance aveugle,
caractristique de sa race, et qui lui laissait peu de prtentions  la
gloire attribue dans les premiers temps aux oies intelligentes du
Capitole.

Notre petite provision de fourrage se trouva puise le soir du
troisime jour, et nous dmes songer  la nourriture du btail pendant
les jours suivants. N'osant pas nous rendre au magasin  foin, il
fallait, bon gr, mal gr, se rsoudre  lcher les animaux afin qu'ils
pourvussent eux-mmes  leur nourriture.

Pour chapper aux attaques du serpent, j'avais rsolu d'viter la route
ordinaire, et de faire descendre le btail jusqu' la source du ruisseau
du Chacal, parce que cet endroit, ne pouvant s'apercevoir de l'tang,
tait le moins expos aux poursuites de notre ennemi. En consquence de
ce plan, aussitt aprs notre djeuner, la quatrime matine de notre
captivit, nous attachmes nos btes  la queue l'une de l'autre; et
Fritz, comme le plus brave de la garnison, fut charg de monter l'onagre
et de tenir la premire bte par le licol, jusqu' ce que tout le
troupeau et dfil devant lui.  la moindre apparition de l'ennemi, il
avait l'ordre de prendre bravement la fuite, et,  tout hasard, de se
rfugier  Falken-Horst.

Le reste de la garnison fut dispos sur la plate-forme, afin de tirer 
travers les palissades, si le monstre faisait mine de sortir de sa
retraite et de se diriger vers le ruisseau.

Quant  moi, je choisis un endroit avanc, d'o je pouvais tout voir
sans tre vu, et me retirer  temps pour prendre part  la dcharge
gnrale; car j'esprais tre plus heureux cette fois que dans notre
premire attaque.

Avant de m'tablir  mon poste, j'eus soin de faire charger toutes les
armes  balle et d'attacher le btail dans l'ordre convenu. Par malheur,
ces dispositions prirent un peu de temps, et ma femme ouvrit la porte un
instant trop tt.  ce moment, le vieux grison fut pris, bien mal 
propos, d'une ardeur dont je l'aurais cru incapable depuis longues
annes. Ranim par trois jours de repos et de nourriture abondante, il
se dlivra brusquement de son licol, et en deux sauts se trouva au
milieu de la cour. Pendant quelques minutes, le spectacle ne fut que
plaisant; mais lorsque Fritz, dj en selle, voulut ramener le rebelle
dans les rangs, celui-ci trouva tant de douceurs dans la libert, qu'il
prit le large sans plus de crmonie, en se dirigeant au galop vers
l'tang aux Oies. Nous commenmes par l'appeler par son nom; mais,
Fritz s'tant lanc  sa poursuite, je n'eus que le temps de le
rappeler  grands cris; car, au moment o l'ne arriva dans le voisinage
des roseaux, nous apermes avec effroi l'norme boa se mettre en
mouvement. Tandis que notre pauvre fugitif, se croyant  l'abri de toute
poursuite, faisait retentir les rochers de son cri de triomphe, le
monstre s'lana comme un trait sur sa proie sans dfense, l'entoura de
ses replis, en vitant prudemment les ruades furieuses de l'animal.

 cette vue, la mre et les enfants se rassemblrent autour de moi en
poussant un cri d'horreur, et nous contemplmes avec compassion la
triste catastrophe de notre pauvre vieux serviteur. Mes enfants
murmuraient  mes oreilles: Faisons feu! courons au secours de l'ne!
Mais j'apaisai leur ardeur guerrire par ces paroles: Hlas! mes chers
enfants, nous n'y gagnerons rien. Le monstre parat assez occup de sa
proie pour ne pas avoir entendu nos cris. Mais qui nous garantit qu' la
moindre attaque il ne va pas tourner contre nous toute sa fureur?
Puisque nous ne pouvons sauver notre pauvre fugitif, il vaut mieux
demeurer dans notre retraite; car, une fois que le serpent aura commenc
 engloutir sa proie, nous trouverons bien moyen de l'attaquer sans
danger.

JACK. Mais comment ce vilain animal pourra-t-il avaler l'ne d'une seule
bouche? Ce serait monstrueux.

MOI. Les serpents n'ont pas de dents mchelires pour broyer leur proie:
comment se nourriraient-ils s'ils ne l'engloutissaient tout entire  la
fois?

FRANZ. Mais comment le serpent fait-il pour dtacher la chair des
animaux dont il se nourrit? Et cette espce de serpent est-elle
venimeuse?

MOI. Non, mon enfant; mais elle n'en est pas moins terrible. Quant  la
chair, il ne s'occupe pas  la dtacher des os; il engloutit la peau et
le poil, la chair et les os, et son estomac possde assez de vigueur
pour tout digrer.

ERNEST. Il me semble impossible aussi que le serpent puisse engloutir
l'ne avec ses os.

FRITZ. Regardez-le donc maintenant! Il presse sa proie  moiti morte
dans ses terribles anneaux, et la broie dans ses replis jusqu' en faire
une espce de bouillie. Et maintenant il va l'avaler sans beaucoup plus
de difficult qu'un morceau de pain.

MA FEMME. Je n'assisterai pas plus longtemps aux prparatifs de cet
horrible repas, et j'emmnerai Franz avec moi, afin d'pargner  son
jeune coeur les dtails d'un si cruel spectacle.

Je ne fus pas fch de leur dpart; car le drame commenait  devenir si
affreux, que j'avais peine  le supporter moi-mme. Tout ce que Fritz
avait annonc s'accomplit avec la lenteur naturelle  ces terribles
animaux. Enfin la victime cessa de se dbattre et expira aprs de
courtes convulsions; mais le monstre ne lcha pas sa proie, dont il
commena  broyer les os avec un bruit sinistre. Bientt il ne resta
plus de reconnaissable que la tte de l'ne, sanglante et dfigure.

Alors commena la seconde partie de ce terrible spectacle. Le serpent,
aprs avoir enduit sa proie de cette bave paisse qui dcoule
abondamment de ses lvres, s'tendit dans toute sa longueur et se mit en
devoir d'engloutir les membres infrieurs, et bientt l'animal tout
entier disparut dans son vaste estomac.

Cette scne avait dur depuis sept heures du matin jusque vers midi. Mon
principal but, en y assistant jusqu'au bout, avait t d'attendre le
moment favorable  l'attaque, et d'aguerrir l'esprit de mes enfants
contre un si terrible spectacle. Le moment si longtemps attendu tait
enfin arriv, et je m'criai avec une joyeuse motion: En avant,
camarades, rendons-nous matres du monstre: il est maintenant sans
dfense.

 ces mots, je m'lanai le premier, mon fusil  la main; Fritz me
suivait pas  pas. Jack demeura quelques pas en arrire, trahissant une
apprhension bien pardonnable. Quant  Ernest, il resta prudemment dans
l'intrieur des retranchements, sage prcaution que je me proposai de
lui reprocher plus tard.

Lorsque je me trouvai proche de l'ennemi, je tremblai en croyant le
reconnatre pour un vritable boa. Son immobilit contrastait avec la
manire terrible dont il roulait ses yeux tincelants.

Je lui lchai mon coup  environ vingt pas; Fritz fit feu  mon exemple.
Les deux balles avaient travers le crne de l'animal. Les yeux
flamboyrent; mais le corps demeura immobile comme auparavant. Nous nous
htmes d'achever le monstre avec nos pistolets, et bientt il resta
tendu sans mouvement.

Nos cris de triomphe attirrent bientt le reste de la famille sur la
scne du combat. Ernest fut le premier  paratre; il fut bientt suivi
de Franz et de sa mre, qui nous reprocha doucement notre joie froce,
comparant nos cris aux hurlements des sauvages du Canada au retour d'une
de leurs expditions.

MOI. Je suis fch, ma chre, que notre victoire vous inspire de si
fcheuses penses: mais la dfaite de notre ennemi valait bien un cri de
victoire. Remercions Dieu, qui nous a dlivrs de ce flau.

FRITZ. Je peux avouer maintenant que je n'tais gure  mon aise pendant
le temps que notre captivit a dur. Je commence  respirer  cette
heure; mais je n'oublierai pas que nous devons notre dlivrance 
l'accs subit d'indpendance de notre pauvre grison, offert en sacrifice
pour le salut de tous.

ERNEST. C'est ainsi que dans ce monde le vice mme peut devenir la
source du bien.

FRANZ. En attendant, je regrette notre pauvre ne de tout mon coeur, et
je pleurerais volontiers en pensant qu'il est perdu pour toujours.

MA FEMME. Hlas! mon cher enfant, nous plaignons tous le sort du pauvre
animal; mais remercions Dieu, qui a permis que le sacrifice de sa vie en
rachett peut-tre une plus prcieuse.

MOI. Maintenant, mes chers enfants, que ferons-nous du serpent?

FRITZ. Je viens de le mesurer, je lui ai trouv trente-cinq pieds de
long, et il est de la grosseur d'un homme ordinaire.

FRANZ. Mais ne pourrions-nous pas manger la chair du serpent? Voil de
la viande pour quinze Jours.

TOUS. Fi donc!

FRITZ. Nous pouvons l'empailler et le garder comme une curiosit.

JACK. Plaons-le devant la maison, la gueule bante, afin d'effrayer les
cannibales qui seraient tents de nous attaquer.

FRITZ. Oui-da! afin qu'il devienne un pouvantail pour nos animaux. Pour
moi, je suis d'avis qu'on place cette merveille dans notre salle
d'histoire naturelle.

MOI. Pourquoi plaisanter notre muse naissant? Toutes les collections
qui commencent sont d'abord pauvres et incompltes.

MA FEMME. Franz parle de manger la chair du serpent; mais n'est elle pas
venimeuse comme celle des autres animaux de cette espce?

MOI. En premier lieu le boa n'est pas venimeux; puis la chair des
serpents venimeux n'offre aucun danger. Les sauvages n'hsitent pas  se
nourrir de la chair des animaux qu'ils ont tus avec des flches
empoisonnes. Les cochons et les animaux de cette espce mangent les
serpents venimeux sans aucun inconvnient.

FRITZ. Comment peut-on distinguer les serpents venimeux de ceux qui ne
le sont pas?

MOI. On les reconnat  leurs dents, que l'animal montre aussitt qu'il
redoute un danger. Ces dents sont creuses, mais si dures et si pointues,
qu'elles traversent sans peine une chaussure de cuir. Au-dessous de
chaque dent se trouve une vsicule remplie de venin, qui s'ouvre  la
moindre pression et laisse chapper une partie de son contenu par
l'ouverture de la dent; alors le venin se rpand dans la blessure, et
bientt, ml  la masse du sang, il produit des accidents plus ou moins
graves, et souvent une mort instantane. Un autre signe caractristique
du serpent venimeux, c'est sa tte large, aplatie, et presque en forme
de coeur.

FRITZ. Quelles sont les espces de serpents venimeux dans les contres
que nous habitons?

MOI. L'numration de ces espces entranerait  trop de dtails. Les
principales sont le serpent  sonnettes et le serpent  lunettes.

FRANZ. C'est la premire fois que j'entends parler de serpent 
lunettes. Les porte-t-il sur le nez comme les hommes?

MOI. Sur le nez, non, mais sur le dos, ce qui est encore plus bizarre.
Chez cet animal, la peau du cou et de la poitrine possde  un tel point
la facult de se dilater, que, lorsque le serpent est irrit, elle se
gonfle comme une petite voile. Du reste, cette espce est trs-agile et
doue d'un got tout  fait prononc pour la danse.

JACK. Ah! pour le coup, cher papa, vous voulez plaisanter. Comment
peut-on danser sans jambes?

MOI. Je ne plaisante pas. Les jongleurs indiens connaissent le moyen de
faire danser les serpents  lunettes au son de leur misrable musique.
L'animal se dresse, et les balancements de son corps suivent la mesure
de l'instrument. Ces jongleurs font un secret de leur art; mais on a
dcouvert des plantes dont l'odeur agit sur les serpents de manire 
leur ter toute malignit, et souvent mme tout sentiment. Il est
vraisemblable que ces serpents apprivoiss n'ont plus leurs dents
venimeuses, quoique plusieurs voyageurs soutiennent le contraire.

ERNEST. N'y a-t-il pas des serpents qu'on appelle fascinateurs?

MOI. On a attribu au serpent  sonnettes une puissance fascinatrice; on
prtend que la fixit de son regard attire sa proie avec un pouvoir
tellement irrsistible, qu'elle vient elle-mme se livrer  la gueule
bante de son ennemi.

FRITZ. Que doit-on faire contre la morsure des serpents  sonnettes?

MOI. Cet accident est rare, parce que les mouvements de cet animal sont
lents toutes les fois qu'il n'est ni menac ni bless; mais si, par
malheur, il arrivait  l'un de vous d'tre mordu, le meilleur moyen
serait d'enlever sur-le-champ toute la partie blesse, ou de cautriser
la plaie avec une charge ou deux de poudre. On peut encore laver la
plaie avec de l'eau sale et la cautriser avec un fer rouge: mais comme
l'efficacit de ce dernier remde n'est pas connue, je vous engage 
vous en tenir aux deux premiers.




CHAPITRE VII

Le boa empaill.--La terre  foulon.--La grotte de cristal.


L'entretien prcdent avait rempli les premires heures qui suivirent
notre dlivrance. Il tait temps de s'occuper du monstre abattu. Ma
femme fut charge, avec Fritz et Jack, d'aller chercher quelques
provisions et d'amener notre couple de jeunes boeufs, tandis que je
restai  la garde du corps avec Ernest et Franz, de peur qu'il ne devnt
la proie des oiseaux ou des btes froces.

Afin de punir Ernest de son excs de prudence dans l'affaire du boa, je
le condamnai  composer une pitaphe pour l'ne mort. Mon petit pote
prit la chose au srieux, et, aprs tre demeur dix grandes minutes
dans le recueillement, il se leva tout  coup, comme Pythagore aprs la
dcouverte d'un problme, et s'cria: Voici mon pitaphe; mais il n'en
faut pas rire surtout. Alors il nous rcita les vers suivants avec la
rougeur modeste d'un dbutant:

          _Ici gt un pauvre ne, hlas!_
          _Qui, pour avoir t rebelle,_
          _Mourut du plus affreux trpas;_
          _Mais du moins, par sa fin cruelle,_
          _Il prserva d'un triste sort_
          _Un pre, une mre et leurs quatre enfants naufrags sur ce bord._

Bravo! m'criai-je, voil des vers dont le dernier peut compter pour
deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient t
composs dans cette le.

 peine avais-je achev de les inscrire sur le rocher qui devait servir
de tombeau  la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs
provisions et l'attelage demand.

Nous nous mmes  l'oeuvre. Les boeufs furent attels tant bien que mal
 la queue du boa, que nous transportmes jusqu' l'entre de la grotte
au sel, en ayant soin de soutenir la tte de peur qu'elle ne ft
endommage par les broussailles.

Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour corcher l'animal? me
demanda-t-on de toutes parts.

MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau
dans le cou, de manire que la lame le traverse de part en part; ensuite
il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous lverons le
corps de l'animal.

ERNEST. Nous aurons bien encore  faire avant d'tre venus  bout de
notre entreprise.

MOI. Je viens de songer  un nouveau moyen qui va peut-tre nous
russir. Que l'un de vous dtache la peau du cou dans toute son tendue.
Nous partagerons ensuite les vertbres avec la hache et le couteau.
Lorsque le tronc sera spar de la tte, vous salerez la peau et vous la
couvrirez de cendre; et, quant au crne, nous le dissquerons aussi bien
que possible. Ensuite vous tendrez la peau au soleil, et ce sera une
pice d'anatomie qui fera honneur  votre cabinet.

FRITZ.  vous entendre, mon cher pre, on dirait que la besogne va se
faire d'elle-mme; mais je vois que l'opration n'est pas si facile; car
si nous ne dtachons pas la peau avec la plus grande prcaution, nous ne
l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pice anatomique.

MOI. O la force est inutile il faut que l'intelligence supple: vous
aurez double satisfaction  avoir accompli sans moi une opration aussi
difficile.

On se passa donc de ma coopration active, quoique les travailleurs
reussent avec reconnaissance mes avis et mes exhortations.

Il se passa encore un jour avant que le serpent ft empaill, et je
finis par y mettre assez volontiers la main, afin d'en faire un monument
qui pt nous procurer autant d'honneur qu'il nous avait cot de peines.

Afin de m'assurer que ce monstre tait le seul de son espce dans le
voisinage, je rsolus d'entreprendre deux excursions, l'une du ct de
l'tang aux Oies, l'autre sur le chemin de Falken-Horst, d'o nous tait
arriv ce redoutable ennemi.

Jack et Ernest ayant tmoign de la rpugnance  m'accompagner, je ne
crus pas devoir tolrer cet exemple, qui me semblait dangereux pour
l'avenir. Mes enfants, leur dis-je, la constance et la fermet ne sont
pas des qualits moins ncessaires que le courage aveugle du moment, qui
souvent n'est que l'effet du dsespoir. Si le boa et laiss de ses
petits dans l'tang, ils pourraient un jour tomber sur notre demeure
comme celui d'hier, et nous faire repentir de notre lchet.

Aprs de longues et minutieuses recherches dans les roseaux de l'tang,
nous emes la joie de nous assurer qu'il n'existait aucune trace ni
d'oeufs, ni de petits; la place mme occupe par le redoutable hte de
l'tang n'tait reconnaissante qu'aux herbes foules, qui conservaient
la forme d'une espce de nid.

Au moment o nous allions reprendre le chemin de l'habitation, nous
dcouvrmes l'entre d'une grotte qui s'avanait d'une vingtaine de pas
dans le flanc du rocher, et qui donnait passage  un ruisseau clair et
limpide.

La vote de la grotte tait tapisse de stalactites des formes les plus
riches et les plus varies. Le sol tait recouvert d'une couche de sable
fin et blanc comme la neige, que je reconnus,  ma grande satisfaction,
pour d'excellente terre  foulon. Nous nous htmes d'en prendre un
chantillon, et je m'criai: Voici une bonne nouvelle pour votre mre,
qui ne se plaindra plus de la salet de vos vtements; car nous lui
rapportons du savon pour les laver. Et me voil dlivr pour longtemps
de l'interminable travail du four  chaux.

FRITZ. Est-ce qu'on emploie la chaux dans la prparation du savon?

MOI. Les cendres laves qui entrent dans la composition du savon ont
besoin de recevoir un mlange d'eau et de chaux. C'est ce mlange qui
forme le savon ordinaire, aprs avoir t augment d'une certaine dose
d'huile ou de saindoux; mais, pour obtenir le savon  meilleur compte,
on a imagin de se servir d'une terre savonneuse appele terre  foulon,
parce que son emploi est d'un trs-grand avantage dans le foulage des
laines.

Dans ce moment Fritz vint nous avertir que la grotte paraissait aller en
s'largissant et se terminait par une profonde excavation.

Aprs avoir allum deux flambeaux pour clairer notre marche, nous
commenmes  avancer avec la plus grande circonspection. Bientt Fritz
s'cria avec l'expression du ravissement: Ah! cher pre, c'est une
nouvelle grotte au sel; le vois-tu briller comme du cristal sur le sol
et les murailles?

MOI. Ce ne sont pas des cristallisations salines; car l'eau coule sur
elles sans s'altrer et sans changer de got. Je crois plutt que nous
sommes dans une grotte remplie de cristal de roche; car le lieu et le
sol sont des plus favorables.

FRITZ.  tout hasard, je vais en dtacher un morceau pour nous tirer
d'incertitude.... Et c'est bien du cristal de roche; mais il a perdu sa
transparence.

MOI. Il faut s'en prendre  la maladresse de l'ouvrier qui l'a dtach
sans prcaution. Il fallait creuser sa base et l'branler  coups de
marteau jusqu' ce qu'elle tombt d'elle-mme.

FRITZ. Je vois que de toute notre belle dcouverte nous ne pourrons pas
rapporter un seul chantillon.

MOI. Vraiment non. Mais aussi personne ne pourra nous enlever facilement
notre trsor. Et plus tard, si le Ciel nous envoie la visite de quelque
navire europen, nous pourrons faire march avec le capitaine, qui se
chargera de l'exploitation.

Pendant cet entretien nous avions fini d'explorer la grotte dans tous
les sens, et je jugeai qu'il tait temps d'aller retrouver la lumire du
jour, d'autant plus que nos flambeaux tiraient  leur fin.

En sortant de la grotte, nous apermes avec tonnement le pauvre Jack
assis  l'entre et tout en pleurs.  ma voix il se leva et s'lana
vers nous avec un visage qui hsitait entre le rire et les larmes.

MOI. Qu'as-tu donc, mon enfant,  rire et  pleurer ainsi en mme
temps?

JACK. C'est la joie de vous revoir vivants. Je vous ai crus ensevelis
sans ressource sous cette affreuse montagne. Je l'ai entendue mugir 
deux reprises et trembler dans ses fondements, comme si elle allait
s'crouler tout entire.

MOI. C'est bien, tu es un bon enfant de trembler ainsi pour nous.
Seulement l'affreux tonnerre qui t'a si fort effray n'tait que le
bruit de deux coups de feu que nous avons tirs pour purifier l'air.

Jack se montra d'abord un peu incrdule; mais il s'apaisa bientt  la
vue de l'incomparable morceau de cristal que Fritz rapportait en
triomphe.

Laissant les deux enfants interroger et raconter, je me mis en marche
vers les bords de l'tang, o nous rencontrmes bientt Ernest  la
place qu'il n'avait pas quitte.

En rentrant, je commenai par faire ranger les nouvelles acquisitions
selon l'ordre habituel, et le reste du jour se passa  dsennuyer les
gardiens du logis par le rcit de nos recherches et de nos aventures.




CHAPITRE VIII

Voyage  l'cluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et le musc.--La
cannelle.


Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la rsolution de chercher s'il ne
serait pas possible de prvenir de pareilles attaques  l'avenir, en
fortifiant l'endroit par o il tait entr dans nos domaines.

L'expdition projete ayant reu l'approbation gnrale, nous
commenmes nos prparatifs avec la plus grande ardeur. Comme il
s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis prparer les provisions
et les munitions en consquence. La tente de voyage fut mise en tat, et
le chariot charg de tout ce que notre prvoyance put runir. Jamais
entreprise ne nous avait occups aussi srieusement que celle-ci.

Lorsque l'heure du dpart fut arrive, la mre prit place sur le
chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutum sur le dos de notre
paisible attelage. Fritz et sa monture furent chargs de former
l'avant-garde. Ernest et moi, nous restmes  l'escorte du chariot. Les
quatre chiens protgeaient les flancs de la caravane. Les traces
rcentes du boa nous guidrent jusque dans les environs de Falken-Horst.
Aprs avoir mis la volaille et le btail en libert, selon notre
habitude, afin de les laisser pourvoir  leur nourriture, nous
continumes notre route vers la mtairie, o nous avions l'intention de
passer la nuit.

Le silence gnral n'tait interrompu que par le chant aigu du coq et le
blement plaintif des brebis. En approchant de notre petite mtairie,
nous vmes que tout tait en ordre, comme si nous l'eussions quitte la
veille. J'avais rsolu de passer le reste du jour dans cet endroit
dlicieux, et, tandis que la mre s'occupait du repas, nous nous
dispersmes dans les environs pour achever la rcolte du coton.

Aprs le repas, nous nous levmes pour aller faire une reconnaissance.
Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la premire
fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son
usage. Nous suivmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz
et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz tait accompagn de Turc
et de son chacal; j'avais gard prs de moi les deux jeunes chiens
danois, dont la force et la fidlit taient  toute preuve. Nous
longions lentement les bords du lac,  une certaine distance,
contemplant avec une vive curiosit les troupes de cygnes noirs qui se
jouaient  la surface. Franz n'tait pas peu impatient de faire son coup
d'essai et de devenir enfin utile  la communaut.

Tout  coup nous entendmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui
ne ressemblait pas mal au cri d'un ne. Je m'tais arrt avec
tonnement, cherchant d'o pouvait venir cette musique, lorsque Franz
s'cria: C'est probablement notre non qui nous a suivis jusqu'ici.

MOI. Il faudrait qu'il et pris son vol  travers les airs pour se
trouver ainsi devant nous sans avoir donn signe de son passage. Je
crois plutt que c'est un butor des lacs.

FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et
comment son cri est-il si clatant?

MOI. Le butor est une espce de hron dont la chair est aussi maigre et
aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le
surnom de boeuf des eaux ou boeuf des tangs. Il ne faut pas oublier que
le cri des animaux ne dpend pas de leur grosseur, mais de la
conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le
chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont
pourtant que de bien petits oiseaux.

FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir  tirer un butor. Si la chair
n'est pas bonne  manger, du moins c'est un animal rare et qui fera
honneur  mon premier coup de fusil.

Pour cder  son dsir, j'appelai les chiens et les lchai vers
l'endroit indiqu, tandis que Franz, l'arme appuye contre son paule,
attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de
triomphe.

Qu'est-ce? demandai-je au chasseur  une certaine distance.

--Un agouti, me rpondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.

M'tant approch de lui, j'aperus, en effet, un animal qui avait
quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnatre pour le
cabiai ou _cavia capybara_. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si
bien russi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop
ni son adresse ni la valeur de son gibier.  ses questions rptes sur
le nom de l'animal je rpondis que cette espce tait rare dans nos
pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En mme
temps je lui fis remarquer les pieds palms de l'animal, qui lui
permettait de nager et de plonger pendant des heures entires. J'ajoutai
que sa chair est bonne  manger, circonstance qui rehaussait encore
l'importance de la capture.

Mais lorsque s'leva l'importante question de savoir ce que nous allions
faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrass; car ses forces ne
lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se rsoudre 
l'abandonner. Aprs de longues rflexions, je le vis sauter avec joie en
s'criant: Je sais ce qu'il faut faire: nous allons corcher l'animal,
et je pourrai du moins l'emporter jusqu' la ferme.

MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde
sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais
pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route
gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvret a son
charme, et la richesse ses inconvnients.

Au bout de quelques pas, Franz recommena  soupirer, et finit par
s'crier: Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le
portera bien jusque l-bas.

MOI. Voil une ide qui vient  propos pour nous tirer d'embarras.

Nous ne fmes pas longtemps avant d'entrer dans le petit bois de pins,
et bientt nous arrivmes  la ferme sans avoir trouv la moindre trace
de serpent. Avant de rentrer nous avions eu l'occasion de tirer sur deux
claireurs d'une bande de singes, et j'acquis la triste certitude que
les dprdateurs rdaient depuis peu dans les environs de notre colonie.

 notre arrive, nous trouvmes Ernest au milieu d'une bande de gros
rats dont il achevait l'extermination. Je demandai avec surprise d'o
taient tombs ces nouveaux ennemis.

Ernest et moi, dit la mre, nous tions entrs dans la rizire pour
faire notre rcolte d'pis, lorsque le singe, qui nous avait suivis avec
sa corbeille, quitta subitement la digue pour s'lancer sur un objet qui
s'tait rfugi dans un trou voisin. Ernest, auquel ce mouvement avait
chapp, fut tir tout  coup de ses rflexions par un cri plaintif
suivi d'une agitation extraordinaire et d'un cliquetis de dents vraiment
formidable.

ERNEST. Je m'lanai sur les traces de mon singe pour dcouvrir le motif
de sa brusque disparition, et je le vis bientt aux prises avec un
norme rat qui faisait de vains efforts pour lui chapper. Mon premier
mouvement fut de lever mon bton sur cet ennemi de nouvelle espce et de
l'tendre mort  nos pieds.  l'instant mme, plus d'une douzaine de
gros rats me sautrent aux jambes et au visage; mais je m'en dbarrassai
bientt comme du premier. Je me mis alors  examiner leur demeure,
construite en forme de cylindre et forme de limon, de paille de riz et
de feuilles de roseaux rassembls avec beaucoup d'industrie.

MOI. Mais, mon cher Ernest, quel motif de haine pouvais-tu donc avoir
contre ces pauvres rats pour leur faire une guerre si acharne?

ERNEST. Au premier moment, j'ai pens qu'ils pouvaient tre nuisibles 
notre plantation, et ensuite j'ai combattu pour me dfendre.

MOI. C'est bien, pourvu que cette humeur meurtrire s'arrte  la
destruction des rats. Maintenant conduis-nous  la retraite de tes
ennemis, afin que nous puissions l'examiner  notre aise.

Nous le suivmes jusque-l, et,  mon grand tonnement, j'aperus, en
effet, une sorte de hutte semblable  celle des castors, quoique sur une
moindre chelle. Il parat, dis-je  Ernest, que les castors ont ici
leurs reprsentants. Je croyais cependant que, comme les castors, cet
animal n'habitait que les contrs septentrionales.

ERNEST. Comment? Quels reprsentants?

MOI. Je veux parler de tes ennemis les rats, si ces merveilleuses
constructions sont leur ouvrage. Dans ce cas, ce sont des rats-castors,
ainsi nomms  cause de leur ressemblance avec ces derniers sous le
rapport des moeurs et de l'industrie. On appelle aussi cet animal
_ondatra_; c'est peut-tre le nom qu'il porte dans l'Amrique du Nord,
sa patrie. Les morts nous fourniront d'excellentes fourrures.

ERNEST. Qu'avons-nous besoin de fourrures dans un pays aussi chaud?

MOI. Ne peuvent-elles pas nous servir  faire des chapeaux de castor,
lorsque nos chapeaux de feutre seront hors de service?

ERNEST. C'est une excellente ide! De cette manire j'aurai fait une
action utile  toute la colonie.

En retournant auprs de ma femme, qui tait occupe des prparatifs du
repas, nous retrouvmes Fritz et Jack revenus de leur expdition sans
avoir fait aucune mauvaise rencontre. Jack avait rapport dans son
chapeau une douzaine d'oeufs envelopps dans une espce de pellicule, et
Fritz nous montra dans sa gibecire un coq et une poule de bruyre.

MOI. J'espre que tu n'as pas tu la couveuse sur ses oeufs?

FRITZ. Certainement non, mon cher pre. C'est le chacal de Jack qui l'a
surprise dans son nid, et qui lui a tordu le cou pendant que je tirais
le coq au vol. Les oeufs sont encore chauds; car je les ai envelopps
d'une espce de filasse qui me vient des feuilles d'une plante presque
semblable au bouillon-blanc.

MOI. C'est une production du Cap, o l'on emploie la pellicule de ses
feuilles et de sa tige  faire des bas et des gants. Les botanistes la
nomment _buplevris gigantea_. Nous pourrons la mlanger avec la fourrure
des rats-castors pour la fabrication de nos chapeaux.

FRANZ. Nous avons donc des rats-castors,  prsent? Et d'o
viennent-ils?

MOI. Je vous l'expliquerai; mais, en attendant, vous pouvez en voir
d'ici plus de vingt que votre frre Ernest vient d'abattre en bataille
range.

 ces mots ils s'lancrent vers la hutte, o je les trouvai bientt
occups  faire un change amical des produits de leur chasse, tandis
que la mre faisait cuire les oeufs sur la cendre pour notre repas du
soir.

Bientt chacun se mit en devoir d'corcher les rats, qui taient de la
taille d'un lapin ordinaire. Les peaux furent sales avec soin,
couvertes de cendre et tendues  l'air pour scher. Quant  la chair,
nos chiens eux-mmes la refusrent  cause de sa forte odeur de musc.

Pendant le souper, les enfants me firent mille questions sur la cause de
cette odeur de musc particulire  l'ondatra, et sur le parti qu'on en
pouvait tirer.

MOI. Cette odeur provient gnralement de glandes situes entre cuir et
chair dans les rgions ombilicales. Elle est peut-tre utile  ces
animaux, soit pour se retrouver plus facilement entre eux, soit pour
attirer leur proie avec plus de sret; cette dernire hypothse peut
tre juste  l'gard du crocodile, car le musc est une excellente amorce
pour le poisson.

ERNEST. Est-ce que le crocodile sent le musc? Je ne l'avais jamais
entendu dire.

MOI. Pas aussi fort que la civette, mais assez pour tre rang au nombre
des animaux odorants.

FRITZ. Connat-on une grande quantit de ces animaux, et la membrane
odorante occupe-t-elle chez tous la mme place?

MOI. Les espces odorantes sont nombreuses, et presque toutes les
glandes se trouvent prs de la rgion de l'anus. Le castor produit le
_castoreum_, que la mdecine emploie dans le traitement des maladies
nerveuses. La civette possde les mmes proprits. Mais l'animal de ce
genre le plus gnralement connu est le musc, qui porte sa poche
odorante au-dessous du nombril.

FRITZ. L'odeur de la civette est-elle la mme que celle du musc?

MOI. Je ne saurais l'assurer; mais, dans tous les cas, la diffrence ne
doit pas tre bien grande.

FRITZ. Par quel procd parvient-on  se procurer ces parfums?

MOI. En gnral, l'animal qui les porte les livre au chasseur avec sa
vie. Il faut excepter toutefois la civette et la genette, qu'on est
parvenu  apprivoiser, principalement dans le Levant et en Hollande.
Pour extraire le musc, les Hollandais se servent d'une espce de petite
cuiller qu'ils introduisent dans la poche odorante de l'animal. Pour
cette opration, ils enferment l'animal dans une cage, l'attirent vers
les barreaux, le saisissent par la queue ou par les membres infrieurs;
et, dans cette posture, il est facilement dpouill de sa possession.
L'opration se renouvelle gnralement tous les quinze jours. Quant au
produit, qui peut quivaloir  un quart d'once, il est vers dans un
rcipient de verre, et, lorsque la provision est assez considrable, on
la livre au commerce.

FRANZ. Il faudra apprivoiser une civette, si nous en rencontrons; je lui
ferai l'opration des Hollandais.

MOI. Sans doute, il ne restera plus qu' l'enfermer dans le poulailler,
car cet animal est grand amateur de volailles.

ERNEST. C'est pour cela que j'aimerais mieux un musc, qui ne se nourrit
que d'herbe et de mousse.

MOI. Il faudrait savoir si l'herbe de tous les pays a la proprit
d'engendrer le musc.

FRITZ. Est-on parvenu aussi  apprivoiser le musc pour le dpouiller de
son parfum?

MOI. Je ne le crois pas. Cet animal porte son parfum dans une poche, de
la grosseur d'un oeuf, situe au-dessous du nombril. Cette poche, perce
de deux ouvertures, contient une matire huileuse et colore, semblable
 des grains noirtres. Lorsque l'animal est mort, on l'corche en
dtachant la poche odorante que l'on fixe fortement dans la peau.

Cette dernire prcaution semble destine  prvenir toute fraude et
toute altration du parfum. Un magistrat prside  l'opration, et,
lorsqu'elle est termine, il appose son cachet sur les peaux; toutefois
il n'est pas rare de voir cette surveillance djoue par l'habilet des
fraudeurs, qui savent pratiquer des incisions dans la membrane et s'en
approprier le contenu.

En conversant ainsi, nous tions parvenus  la fin de notre repas,
lorsque Ernest s'cria en soupirant: Il nous manque un bon plat de
dessert pour remplacer le cabiai de Franz.

 ces mots, Jack et Fritz coururent  leurs gibecires, et firent
paratre sur la table des trsors drobs jusque-l  tous les regards.

Tiens. dit Jack, en plaant devant son frre une magnifique noix de
coco et quelques pommes d'une espce inconnue, d'un vert ple, et dont
le parfum se rapprochait de celui de la cannelle.

Ernest perdit enfin contenance, tandis que les enfants couraient  et
l en se frottant les mains avec une joie malicieuse.

Bravo! mes enfants, m'criai-je: mais quels sont ces nouveaux fruits?
Est-ce un ananas que Jack nous apporte? Avez-vous got cette nouvelle
production?

JACK. Non, vraiment, quoique j'en eusse bonne envie; mais Fritz m'a
conseill d'attendre que matre Knips nous et donn l'exemple, vu que
ces belles pommes pourraient bien tre le fruit du mancenillier.

Je louai hautement la prudence de Fritz; mais, en ouvrant une des
pommes, je reconnus clairement qu'elle n'avait aucun rapport avec le
fruit du mancenillier, qui ressemble  nos pommes d'Europe, et renferme
une pierre au lieu de ppins. D'ailleurs leur grosseur et leur parfum ne
permettaient pas de douter plus longtemps.

Pendant que j'expliquais ces dtails sur la premire moiti de la pomme,
le friand Knips, qui s'tait gliss  mes cts sans tre aperu,
s'empara de la seconde, et sa grimace de satisfaction ne nous laissa
aucun doute sur le got de notre nouvelle dcouverte.

Fritz m'ayant fait quelques questions sur la nature et le nom de ce
nouveau fruit, je lui rpondis que je croyais le reconnatre pour la
pomme cannelle, et que, dans ce cas, c'tait une production des
Antilles. Je demandai  Jack si l'arbre qui la portait tait un arbuste.

JACK, en billant: Un arbuste?... Oui! oui! certainement! Mais j'ai une
terrible envie de dormir.

Je ris de bon coeur  cette repartie, et chacun alla suivre l'exemple du
dormeur. Nous passmes la nuit tendus sur nos sacs de coton, jusqu' ce
que l'aurore du jour suivant vnt nous veiller.




CHAPITRE IX

Le champ de cannes  sucre.--Les pcaris.--Le rti de Tati.--Le
ravensara.--Le bambou.


Nous reprmes notre route le long de la plantation de cannes  sucre, o
nous avions construit une hutte de feuillage, et o, au retour, je
comptais lever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les
environs de la grande baie, au del du cap de l'Espoir-Tromp. La hutte
tait encore debout, et nous n'emes besoin que d'tendre la tente en
forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer
que jusqu'au dner, nous ne fmes d'autres prparatifs que ceux du
repas.

Tandis que nous tions occups  nous rgaler de cannes fraches, dont
nous avions t privs depuis si longtemps, les chiens firent lever une
troupe d'animaux sauvages, dont nous entendmes distinctement la marche
 travers les cannes. Je criai aussitt aux enfants de sortir de la
plantation par le chemin le plus court, afin de reconnatre  quelle
espce de gibier nous avions affaire.

 peine tais-je moi-mme  cinquante pas dans la plaine, que je vis
dboucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille
qui fuyaient  toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise
uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils opraient leur retraite,
me les firent reconnatre pour une espce de cochons trangre  nos
pays.  l'instant je lchai la double dtente de mon fusil, et j'eus la
satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe
fut si peu effray du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche
en fut  peine drang. C'tait un curieux spectacle que de les voir
s'avancer  la file l'un de l'autre, sans que pas un chercht  dpasser
son voisin. Un rgiment bien disciplin n'et pas prsent un front plus
imposant.

 peine avais-je abaiss mon arme, que j'entendis une dcharge gnrale
du ct o Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles
victimes jonchrent le terrain, mais sans jeter le moindre dsordre dans
la marche de la colonne.

Toutes ces circonstances me dmontrrent clairement que nous avions
affaire  un troupeau de cochons musqus, autrement appels _tajacus_;
et je savais que, dans ce cas, le plus press tait d'enlever  l'animal
sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la matire huileuse pntre
toute la chair.

Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment o Fritz et
Jack y arrivaient de leur ct pour prendre possession de leur butin.

Mes nouvelles observations m'ayant confirm dans ma premire pense
relativement  la nature et  l'importance de notre chasse, j'ordonnai
aux enfants de faire subir aux morts l'opration indispensable.

Notre opration fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans
la direction de la cabane, vers l'endroit o nous avions laiss Franz et
sa mre. Je me htai de leur dpcher Jack pour annoncer notre retour et
ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de
la matine.

En attendant le retour de notre messager, nous rassemblmes les cochons
en un seul monceau, que nous recouvrmes de cannes  sucre, et qui nous
servit de sige jusqu' l'arrive du chariot. Ernest, qui
l'accompagnait, nous apprit que la troupe, aprs s'tre dirige du ct
du la cabane, avait fini par se rfugier dans la fort de bambous. Les
deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles
victimes.

Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est rfugi dans
l'tang aux Bambous, au nombre de trente  quarante; mais la colonne
tait si serre, qu'il m'a t impossible de les compter.

J'engageai les chasseurs  charger le butin sur le chariot, s'il leur
paraissait trop lourd pour l'emporter.

Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et
qu'il fallait commencer par les dpouiller.

Ils ont  peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est
vraisemblablement de la race de Tati.

Je lui rpondis qu'ils appartenaient plutt  la race chinoise ou
siamoise, qui se rencontre en Amrique.

Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les dpouiller sur place, car
ils auraient le temps de se corrompre jusqu' notre retour.

Malgr tout notre zle et notre activit, nous ne fmes pas en tat
d'achever notre besogne pour l'heure du dner. Une fois dpouills, les
cochons furent chargs sur le chariot sans difficult, et nous reprmes
en triomphe le chemin du camp.

Ma femme nous reut avec sa joie accoutume.

Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas
songer  continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout prparer pour
une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous  table, et mangez ce que
je viens de servir.

On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui
prsentrent un paquet de cannes  sucre choisies, en lui disant qu'elle
devait avoir autant besoin de rafrachissement que nous.

MA FEMME. Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oubli votre
mre. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de
cochons; et pourquoi en avez-vous tir un si grand nombre  la fois.
Vous avez coutume d'tre plus conomes des prsents de la nature.

MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma chre. Nous tions tous
arms, et chacun a tir sans s'inquiter de son voisin. Au reste, nous
ne rencontrerons pas de sitt une occasion pareille, et d'ailleurs il
n'y a pas de mal  diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la
prsence est funeste  nos cannes  sucre, et qui finiraient par
dtruire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le
reste nourrira nos fidles compagnons de chasse.

FRITZ. Cher pre, voulez-vous me permettre de vous rgaler demain avec
un rti  la manire de Tati?

ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.

FRITZ. Les premires feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient
grandes et solides.

MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup  faire.
Il faut d'abord lever une hutte; ensuite il faudra dpouiller ceux des
cochons qui sont demeurs entiers, saler les autres et les suspendre
dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple
de jours.

JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par o allons-nous
commencer, mon cher pre?

MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la
construction de la hutte, tandis que votre mre et moi nous nous
occuperons de la salaison.

Aprs un repas tout  fait militaire, nous nous mmes  la besogne. Mais
bientt l'paisse fume qui remplit la cabane lorsque nous emes
commenc  prsenter au feu la peau de nos cochons, fora chacun
d'abandonner prcipitamment sa tche pour aller respirer au grand air.
Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se
trouvait pas immdiatement sous la peau comme chez les cochons
domestiques, mais rpandu dans la masse de chair, comme chez les espces
sauvages. Puis nous prparmes les quartiers selon la mthode indique,
en attendant la cabane, qui ne fut prte que le soir du jour suivant,
car la matine avait t employe aux prparatifs du rti tatien, et
Fritz avait profit de ma permission pour rclamer l'aide de ses frres
dans la construction de son fourneau.

Nos cuisiniers commencrent par creuser une fosse circulaire au fond de
laquelle ils allumrent un feu de cannes sches, destin  faire rougir
les cailloux dont elle tait  moiti remplie. Le cochon fut dpouill,
vid, lav et entour de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut
pas oubli; car nous tions peu disposs  imiter les Tatiens dans leur
antipathie pour cet assaisonnement.

Pendant ces prparatifs, ma femme hochait la tte et murmurait entre ses
dents: Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau
de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un dlicieux rgal
pour des estomacs friands, en vrit!

Malgr ces rflexions, l'excellente femme ne nous pargna pas ses
conseils sur la manire dont il fallait disposer l'animal pour qu'il pt
paratre sur la table d'une manire dcente, mais sans se promettre un
rsultat bien satisfaisant de ses peines.

 dfaut de feuilles de bananier, j'avais recommand  Fritz
d'envelopper son rti dans des corces d'arbre pour le garantir de la
cendre. On forma donc un lit d'corce au fond de la fosse, immdiatement
au-dessus des cailloux rougis. Le rti fut dpos avec soin dans son
enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui reut le
reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut
bientt sous une paisse couche de terre, et demeura abandonn 
lui-mme.

La mre, qui avait regard l'opration d'un air pensif et les bras
croiss, s'cria alors les mains leves au ciel avec un dsespoir
comique:

Voil, en vrit, une misrable cuisine! Elle peut tre bonne pour un
sauvage; mais je doute qu'elle soit du got d'un bon Suisse, qui, grce
 Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.

FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce
genre de rti n'est pas sans charme, mme pour les Europens?

MOI. C'est ce dont nous allons faire l'exprience bientt. En attendant,
aidez-moi tous  achever notre cabane; car voil quarante jambons qui ne
demandent qu' tre fums. S'ils taient de la grosseur de nos jambons
du Nord, nous aurions pour deux ans  en faire bonne chre; mais il faut
nous contenter de ce que la Providence nous envoie.

Grce  nos efforts runis, la hutte fut bientt acheve et mise en tat
de recevoir toute la provision. Nous allummes alors dans le foyer un
grand feu d'herbes et de feuilles fraches, en ayant soin de fermer
hermtiquement toute issue  la fume. De temps en temps on fournissait
au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos
jambons se trouva parfaitement fume.

Le rsultat de l'opration de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre.
Au bout de deux heures, nous allmes dterrer le merveilleux rti, et
une dlicieuse odeur d'pice, qui s'exhala de la fosse aussitt qu'elle
eut t dbarrasse de la cendre et des pierres, nous prouva que
l'entreprise avait russi au del de toute esprance.

En cherchant  deviner les causes du parfum inaccoutum qui frappait mon
odorat, je finis par dcouvrir qu'il fallait l'attribuer  l'corce qui
avait servi d'enveloppe.

Fritz n'tait pas mdiocrement triomphant du succs de son premier essai
de cuisine sauvage, malgr les malicieuses observations d'Ernest, qui
assurait qu'il fallait en rendre grces  l'enveloppe.

Le rti fut bientt entam, et jug savoureux  l'unanimit des
suffrages. Nous donnmes alors une nouvelle preuve de l'insatiable
ambition de l'esprit humain; car il fut rsolu d'employer dsormais dans
la cuisine ces feuilles prcieuses qui avaient donn un si dlicieux
parfum  notre rti.

Aussitt aprs le repas, mon premier soin fut de me faire conduire 
l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis
quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le rsultat ne
fut pas moins favorable que la premire fois. Les enfants reurent
l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre prcieux, afin d'en
essayer une plantation autour de notre demeure.

Pendant que ma femme dbarrassait la table des restes du repas, Ernest
fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: Aprs un bon morceau il
faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une
couple de ses compagnons.

Tout en riant du fond du coeur de cette exclamation, je permis au
plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de
rserver un chou-palmiste pour le souper, et de faire en mme temps une
petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement
qu'il excuta avec une rsignation vraiment hroque.

Aprs avoir cherch longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas
quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de
dcouvrir, je crus me rappeler que c'tait une production de Madagascar,
o on lui donne le nom de _ravensara_ c'est--dire bonne feuille. Le nom
botanique est _agatophyllum_, ou mme _ravensara aromatica_. Son tronc
est pais, et son corce exhale une odeur aromatique, ainsi que les
feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en
distille une liqueur qui runit les trois parfums de la muscade, du
girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile
aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estime
que le girofle. Le fruit du ravensara est une espce de noix dont le
parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur
et sans odeur.

Comme nos diverses oprations devaient nous retenir encore deux jours
dans le mme lieu, nous en profitmes pour faire de grandes excursions,
ne rentrant qu' l'heure des repas ou  la fin du jour. L'aprs-midi de
la seconde journe, j'entrepris d'ouvrir  travers la fort de bambous
une route assez, large pour donner passage  notre chariot. Nous fmes
rcompenss de ce travail par plusieurs dcouvertes d'une grande
utilit. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la
grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante  soixante pieds de haut,
dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou mme des
vases fort utiles, selon la manire dont elle serait taille. En
laissant le noeud d'en haut et le noeud d'en bas, nous avions un baril;
en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension
raisonnable; enfin, on enlevant les deux noeuds, nous obtenions un canal
propre  mille usages domestiques.

Chaque noeud tait entour d'pines longues et dures, dont je n'oubliai
pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il
s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bientt que les
jeunes bambous offraient  chaque noeud une substance analogue au sucre
de canne, et qui, dessche aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la
fleur de salptre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont
ils se proposaient de faire prsent  leur mre.

Lorsque nous emes commenc  nettoyer le sol, afin de dbarrasser la
voie de notre chemin, je dcouvris une quantit de jeunes pousses, que
l'paisseur du taillis nous avait empchs d'apercevoir jusque-l. Elles
se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me
parurent composes, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles
superposes. Elles taient d'un jaune ple et de la grosseur d'un pouce
environ.

Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient tre
bonnes  manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre
cuisine. L'essai me parut prsenter d'autant moins d'inconvnient, qu'il
tait urgent de les dtruire, si nous ne voulions pas voir bientt notre
route disparatre sous une nouvelle fort.

Le soir de cette journe fconde en dcouvertes, nous retournmes pleins
de fiert auprs de ma femme, qui ne fut pas peu surprise  la vue de
notre nombreuse rcolte. Les nouveaux vases pour le service domestique
et le sucre de bambou intressrent au plus haut point sa curiosit. En
bonne mnagre, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra
les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de
ravensara, afin d'en faire plus tard un usage clair dans la cuisine.

Le jour suivant fut consacr  une excursion du ct de Prospect-Hill,
o nous arrivmes au bout de deux heures; mais,  mon grand chagrin, je
trouvai toute l'habitation dvaste par une troupe de singes, et je ne
pus m'empcher de donner au diable cette race maudite et de jurer en
moi-mme son entire destruction. Les moutons taient pars dans les
environs, les poules disperses, et les cabanes en si mauvais tat,
qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les rparer. Il fallait en finir
avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux
anantis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne
pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgr mon
dcouragement, lorsque je rflchis  notre bonheur dans tout le reste,
il me sembla que cette msaventure n'tait rien en comparaison de la
prosprit qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions
prouv de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu
de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par
tomber dans l'orgueil et dans la paresse?

Le quatrime jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre
halte, nous nous remmes en route par une matine dlicieuse, en suivant
la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures
le but tant dsir de notre expdition.




CHAPITRE X

Arrive  l'cluse.--Excursion dans la savane. L'autruche.--La tortue de
terre.


Nous arrivmes sans msaventure  l'extrmit de la fort de bambous, et
je fis faire halte au bord d'un petit bois dans le voisinage de
l'cluse. La jonction du bois avec une chane de rochers inaccessibles
faisait de ce lieu une position admirablement fortifie par la nature.
L'cluse proprement dite, c'est--dire l'troit dfil entre le fleuve
et la montagne qui sparait notre valle de l'intrieur du pays, se
trouvait  une porte de fusil en avant de nous. Le bois nous protgeait
de toutes parts, et nanmoins la position tait assez leve pour
permettre  notre artillerie de dominer la plaine de l'intrieur.

FRITZ. Voici une admirable position pour y lever un fort et foudroyer
l'ennemi qui voudrait entrer sans permission dans notre chre valle. 
propos, mon pre, je vous ai entendu hier nommer la Nouvelle-Hollande:
croyez-vous donc, en effet, que nous nous trouvions dans le voisinage de
cette partie du monde?

MOI. Mon opinion est que nous sommes sur le rivage septentrional de la
Nouvelle-Hollande. Mes prsomptions se fondent sur la position du
soleil, aussi bien que sur mes souvenirs relativement  la route tenue
par le vaisseau avant son naufrage. Il y a encore une foule de petites
circonstances dont la runion semble augmenter la vraisemblance de mes
calculs: ainsi nous avons les pluies des tropiques et les principales
productions de ces fertiles contres, la canne  sucre et le palmier.
Mais, dans quelque rgion que le hasard nous ait jets, nous n'en
habitons pas moins la grande cit de Dieu, et notre sort est au-dessus
de nos mrites.

Fritz tait d'avis d'lever dans ce lieu quelque btiment dans le genre
des cabanes d't du Kamtchatka. Cette ide me plut, et nous rsolmes
de la mettre  excution  notre retour; mais, avant tout, il fallait
une reconnaissance dans l'intrieur du petit bois sur la lisire duquel
avait eu lieu la dlibration, afin de nous assurer que le voisinage
n'offrait aucun danger.

Notre excursion s'acheva paisiblement et sans autre rencontre que celle
d'une couple de chats sauvages, qui semblaient faire la chasse aux
oiseaux, et qui se htrent de prendre la fuite  notre approche.
Bientt nous les perdmes de vue sans nous en inquiter davantage.

Le reste de la matine s'coula bien vite, et elle fut suivie de
quelques heures d'une chaleur si violente, qu'il fallut renoncer  toute
occupation. Lorsque la fracheur du soir nous eut rendu quelques forces,
nous les employmes  mettre la tente en tat de nous recevoir, et le
reste de la soire se passa en prparatifs pour le lendemain, qui tait
le jour destin  la mmorable excursion dans la savane.

J'tais prt  la pointe du jour. J'emmenai avec moi les trois ans,
parce que je croyais prudent de n'entrer en campagne qu'avec des forces
imposantes. La mre demeura avec Franz  la garde du chariot, des
provisions et du btail; car nous voulions nous dbarrasser de tout ce
qui pouvait entraver notre marche.

Aprs un djeuner rconfortant, nous prmes joyeusement cong de la
garnison, et nous nous trouvmes bientt prs de l'cluse, au pied de
notre ancien retranchement. Il tait facile de reconnatre du premier,
coup d'oeil que c'tait cet endroit qui avait servi de passage au boa,
aussi bien qu' la troupe de pcaris. Les pluies et les orages, les
torrents de la montagne, enfin les singes, les buffles et tous les
autres habitants de cette contre inconnue semblaient avoir fait
alliance pour dtruire le premier ouvrage de l'homme sur leur sauvage
domaine.

Avant d'entrer dans la savane, nous fmes halte pour contempler
l'immense plaine qui se droulait devant nos regards.  gauche, au del
du fleuve, s'levaient de nombreuses montagnes couvertes de magnifiques
forts de palmiers;  droite, des rochers menaants qui semblaient
percer les nuages, et dont la longue chane, s'loignant graduellement
de la plaine, laissait  dcouvert un horizon  perte de vue.

Jack et moi, nous ne tardmes pas  reconnatre le marcage o nous
avions pris notre premier buffle; puis nous dirigemes notre marche vers
le sommet d'une colline loigne qui nous promettait un panorama gnral
de toute la contre.

Nous avions travers le ruisseau; et au bout d'un quart d'heure de
marche, le pays ne nous offrit plus qu'un dsert aride, o la terre,
brle par le soleil, tait sillonne par de profondes crevasses. Par
bonheur chacun de nous avait eu la prcaution de remplir sa gourde; car
toute trace d'humidit avait disparu, et le petit nombre de plantes que
nos regards rencontraient se tranaient sans force sur le sol dvor.
J'avais peine  comprendre comment une demi-heure de marche pouvait
avoir ainsi totalement chang l'aspect de la contre.

Cher pre, me dit enfin Jack, sommes-nous venus jusqu'ici dans notre
premire expdition?

MOI. Non, mon enfant, nous sommes  deux milles plus loin, et nous voici
au milieu d'un vritable dsert. Pendant les pluies des tropiques, et
quelques semaines aprs, le terrain se couvre d'herbes et de fleurs;
mais, aussitt que le bienfaisant arrosement du ciel a cess, la
vgtation disparat, pour ne renatre qu' la saison prochaine.

Pendant quelque temps le silence de notre marche ne fut interrompu que
par des soupirs et des gmissements entrecoups des exclamations
suivantes: _Arabia Petroea_! Pays de dsolation et de maldiction!
Voici assurment le sjour des mauvais esprits.

MOI. Courage et patience, mes chers enfants! Vous connaissez le proverbe
latin: _Per angusta ad augusta_. Qui sait si la cime de la montagne ne
nous rserve pas quelque consolation inattendue, si ses flancs ne vont
pas nous offrir quelque source enchante?

Aprs une marche pnible de plus de deux heures, nous parvnmes, puiss
de fatigue, au terme de notre route, et chacun se laissa tomber 
l'ombre du rocher, sans que la chaleur et l'puisement nous permissent
de chercher un meilleur gte.

Pendant plus d'une heure, nous demeurmes en silence dans la
contemplation du spectacle qui s'offrait  nos regards. Une chane de
montagnes bleutres terminait l'horizon  une distance de quinze  vingt
lieues devant nous, et le fleuve serpentait dans la plaine  perte de
vue au milieu de ses deux rives verdoyantes, semblable  un ruban
d'argent, sur un tapis d'une couleur sombre et uniforme.

Depuis quelque temps, le singe et les chiens nous avaient quitts; mais
personne ne songea  les poursuivre. Nous ne pensions qu' nous reposer
et rafrachir nos lvres avec le suc de quelques cannes  sucre qui
remplissaient ma gibecire.

La faim ne tarda pas  se faire sentir, et nous nous assmes avec
plaisir autour des restes du pcari.

Il est encore heureux, remarqua Fritz, de se trouver muni d'un morceau
de rti dans une contre aussi peu fertile en fruits et en gibier.

--Quel rti! interrompit Ernest; il me rappelle le rti du cheval des
Tatars, cuit sous la selle d'un cavalier du dsert.

--Ah! reprit Jack, les Tatars mangent donc la chair du cheval?

--Oui, lui rpondis-je; mais quant au mode de cuisson, il faut croire
qu'il y a l quelque mprise des voyageurs.

Fritz, qui venait de se lever pour examiner les environs, s'cria tout 
coup: Au nom du Ciel! qu'est-ce que j'aperois l-bas? Il me semble
voir deux hommes  cheval; en voici un troisime, et les voil qui se
dirigent, vers nous au grand galop. Ne seraient-ce pas des Arabes ou des
Bdouins?

MOI. Ni l'un ni l'autre, selon toute apparence. Et d'ailleurs quelle
diffrence fais-tu entre un Arabe et un Bdouin, lorsque tu dois savoir
que le Bdouin n'est autre chose que l'Arabe du dsert? Maintenant,
Fritz prends ma lunette d'approche, et dis-nous ce que tu aperois.

FRITZ. Je vois un grand troupeau d'animaux paissant, une multitude de
meules de foin, et des chariots chargs qui sortent du taillis pour se
diriger vers le fleuve, et qui regagnent ensuite leur retraite. Toute
cette scne me parat trange, sans qu'il me soit possible de la suivre
distinctement.

JACK. Le grave Fritz me fait tout l'effet d'un visionnaire; laisse-moi
regarder  mon tour.... Oui, oui, j'aperois des lances avec leurs
banderoles flottantes. Il faut appeler les chiens et les envoyer  la
dcouverte.

ERNEST. Passe-moi la lunette  mon tour. En vrit, voici un quatrime
cavalier qui se joint aux trois premiers. D'o peut-il tre sorti? Il
faut nous tenir sur nos gardes et songer  la retraite.

MOI. Laisse-moi regarder: ma vue, pour tre moins perante que la vtre,
n'en est peut-tre que plus sre. Je crois que nous en avons dj fait
l'exprience une ou deux fois. Tes chariots et tes meules de foin, mon
pauvre Fritz, me donneraient quelque inquitude, si par bonheur nous
n'tions hors de leur porte, car je prsume que ce sont des lphants
ou des rhinocros; quant aux animaux paissant, il est facile de les
reconnatre pour des buffles et des antilopes. Et maintenant les
cavaliers arabes, les pillards menaants du dsert prts  fondre sur
nous, ce sont.... Ne saurais-tu me le dire, mon cher Jack?

JACK. Des girafes, peut-tre.

MOI. Pas mal devin, quoique tu sois encore au-dessous de la ralit.
Nous nous contenterons pour cette fois de voir dans ces animaux des
autruches ou des casoars. Il faut leur faire la chasse afin d'en prendre
une vivante, ou du moins de rapporter un trophe de plumes d'autruche.

FRITZ et JACK. Oh! cher pre, quel bonheur d'avoir une autruche vivante!
un grand plumet sur nos chapeaux ne serait pas non plus  ddaigner.

 ces mots, ils coururent vers l'endroit o ils avaient vu les chiens
s'enfoncer, tandis qu'Ernest et moi nous profitmes de l'paisseur d'un
bosquet voisin pour chapper aux regards des animaux qu'il fallait
approcher. Je ne tardai pas  reconnatre, parmi les plantes qui nous
entouraient, une espce d'euphorbe assez frquente dans les endroits
rocailleux. C'tait le tithymale des apothicaires, dont le suc, bien que
vnneux, est d'un assez grand usage en mdecine. Je fis  la hte
quelques incisions dans les tiges qui se rencontrrent sous ma main, en
me rservant d'en recueillir moi-mme le suc qui en dcoulerait. Ernest,
proccup de notre nouvelle entreprise, ne remarqua pas l'opration.

Nous ne tardmes pas  tre rejoints par Fritz et Jack, qui ramenaient
la meute et leur fidle compagnon. Le singe et les chiens avaient puis
dans l'eau une nouvelle activit de bon augure pour le rsultat de notre
entreprise.

Nous tnmes aussitt conseil sur la manire dont il fallait ordonner
l'attaque; car nous nous trouvions maintenant assez prs des autruches
sans dfiance pour suivre de l'oeil tous leurs mouvements et leurs jeux.
Je comptai quatre femelles et un seul mle, reconnaissable  son plumage
d'une blancheur blouissante. Je recommandai aux chasseurs d'en faire le
principal point de mire de leur attaque.

MOI. C'est l que Fritz va faire merveille avec son aigle: car qui sait
si nous autres, pauvres bipdes, nous viendrons  bout de notre capture?
Enfin chacun fera de son mieux.

JACK. Voil Ernest, qui a dj gagn le prix de la course; et Fritz et
moi, qui ne sommes pas tant  ddaigner.

MOI. Je sais que vous tes d'excellents coureurs pour votre ge; mais
aucun de vous n'est encore de la force de l'autruche, dont la course
gale la rapidit du vent, et qui dfie le galop du cheval le mieux
exerc.

FRITZ. Mais alors comment les Arabes du dsert parviennent-ils  s'en
rendre matres?

MOI. Ils les chassent  cheval lorsqu'ils ne peuvent parvenir  s'en
emparer par surprise.

JACK. Comment peuvent-ils les chasser  cheval, d'aprs ce que vous
venez de nous dire tout  l'heure?

MOI. Dans ce cas mme les chasseurs emploient un artifice fond sur les
habitudes de l'animal. On a observ que les autruches dcrivent dans
leur fuite un grand cercle de deux  trois lieues de circonfrence. Les
chasseurs, rassembls d'abord en une seule troupe, se rpandent
rapidement sur les diffrents points que l'autruche doit parcourir en
dcrivant son cercle, et ils finissent par s'en rendre matres lorsque,
puise de fatigue, elle est hors d'tat de continuer sa course.

ERNEST. C'est alors que la pauvre bte cache sa tte dans un buisson ou
derrire une pierre, croyant ainsi chapper  tous les regards.

MOI. On ne peut connatre le mobile d'un animal dpourvu de raison.
Selon toute apparence, la pauvre crature met sa tte a l'abri, parce
que c'est la plus faible partie d'elle-mme, ou peut-tre ne prend-elle
cette position que pour mieux se dfendre avec ses jambes, car on a
remarqu que le cheval prend la mme position lorsqu'il veut saluer son
ennemi d'une ruade. Quoi qu'il en soit, nous sommes  pied, et tout
l'art du cavalier nous est superflu. Il faut donc tcher d'envelopper
l'ennemi et de l'abattre  coups de fusil; mais, avant tout, commencez
par retenir les chiens, car ces animaux se dfient plus encore du chien
que de l'homme. Si les autruches s'enfuient avant que nous soyons 
porte, vous lcherez la meute, et Fritz dchaperonnera son aigle. Leurs
efforts runis parviendront peut-tre  arrter un des fuyards, de
manire  nous donner le temps d'accourir. Mais je vous recommande
encore une fois l'autruche blanche, car son plumage est plus prcieux,
et son service plus utile.

Aprs nous tre spars, nous commenmes  nous avancer pas  pas vers
les animaux sans dfiance, en faisant nos efforts pour leur drober
notre marche; mais, parvenus  environ deux cents pas, il devint
impossible d'chapper plus longtemps  leurs regards; la troupe commena
alors  manifester une certaine agitation. Nous fmes halte en retenant
les chiens prs de nous. Les autruches, tranquillises par notre
silence, firent quelques pas vers nous en manifestant leur surprise par
des mouvements bizarres de la tte et du cou. Sans l'impatience de nos
chiens, je crois que nous aurions pu les approcher assez pour leur jeter
nos _lazos_; mais, les chiens tant parvenus  s'chapper ou  briser
nos liens, toute la meute s'lana, sur le mle, qui s'tait avanc
bravement  quelques pas en avant du reste de la troupe.

 cette attaque imprvue, les pauvres animaux prirent la fuite avec la
rapidit d'un tourbillon emport par le vent; c'est  peine si on les
voyait toucher la terre. Leurs ailes, tendues comme des voiles gonfles
par le vent, ajoutaient encore  la rapidit de leur course.

La rapidit prodigieuse avec laquelle les autruches se drobaient  nos
poursuites ne nous laissait aucun espoir, et, au bout d'un instant, nous
les avions dj presque perdues de vue; mais Fritz n'avait pas t moins
prompt  dchaperonner son aigle et  le lancer sur la trace des
fuyards. Celui-ci, prenant son vol avec la rapidit de l'clair, alla
s'abattre sur l'autruche mle avec un effort si puissant, qu'il lui
spara presque le cou du reste du corps, et le bel animal tomba sur le
sable dans les convulsions de l'agonie. Nous nous prcipitmes sur le
champ de bataille pour prendre l'animal vivant s'il en tait encore
temps; mais les chiens nous avaient prcds, et d'ailleurs l'aigle ne
les avait pas attendus pour achever son ouvrage.

Aprs avoir contempl avec consternation le funeste dnouement de notre
chasse, il ne nous restait plus qu' en tirer le meilleur parti
possible. Une fois dbarrasss des chiens et de l'aigle, nous
retournmes l'animal afin de nous emparer des plus belles plumes de sa
queue et de ses ailes, et nos vieux chapeaux reprirent un aspect de
jeunesse sous ces dpouilles triomphales. Nous promenions notre nouvelle
parure avec autant de fiert que les caciques mexicains, et je ne pus
m'empcher de rire de l'orgueilleuse sottise de l'homme, qui orne sa
tte de la dpouille arrache aux parties les moins nobles d'un animal
sans dfense.

Aprs un examen approfondi de l'autruche, Fritz s'cria: C'est pourtant
dommage que ce bel animal soit mort, car il porterait sans peine deux
hommes de ma taille; je suis certain qu'il a au moins six pieds de
hauteur sans compter le cou, qui en a bien trois  quatre  lui tout
seul.

ERNEST. Comment de pareilles troupes d'animaux peuvent-elles demeurer
dans des dserts qui offrent si peu de ressources pour leur nourriture?

MOI. Si les dserts taient totalement arides, la question serait
difficile  rsoudre; mais ils renferment toujours quelques bosquets de
palmiers et de plantes qui peuvent servir de pture aux animaux. Il faut
observer en outre que la plupart des habitants du dsert sont organiss
de manire  supporter de longs jenes, et leur course est si rapide,
qu'ils traversent sans s'arrter d'immenses tendues de sables arides.

FRITZ.  quoi servent ces espces d'pines dont les ailes de l'autruche
sont armes?

MOI. C'est probablement une dfense contre leurs ennemis, qu'ils
combattent  grands coups d'ailes.

JACK. Est-il vrai que l'autruche se serve de ses doigts de pieds pour
lancer des cailloux derrire elle lorsqu'elle est poursuivie? Ce serait
un trait d'intelligence remarquable dans un pareil animal.

MOI. Le cheval aussi, lorsqu'il galope, fait voler sous ses pieds le
sable et les cailloux, et il n'y a pas plus de raisonnement de sa part
que de la part de l'autruche.

FRITZ. Les autruches ont-elles un cri particulier?

MOI. Elles font entendre pendant la nuit un cri plaintif, et pendant le
jour une espce de rugissement semblable  celui du lion.

Ernest et Jack avaient disparu de nos cts, et je les aperus bientt 
une certaine distance sur les traces du chacal, qui semblait leur servir
de guide. Ils s'arrtrent auprs d'un buisson, nous faisant signe de
les rejoindre au plus vite.

En approchant, nous entendmes des cris de joie au milieu desquels il
tait facile de reconnatre ces mots: Un nid d'autruche! un nid
d'autruche! et nous apermes les chapeaux voltiger en l'air en signe
d'allgresse.

Lorsque je fus arriv prs d'eux, j'aperus, en effet, un vritable nid
d'autruche; mais il consistait simplement en une lgre excavation dans
le sable, contenant trente oeufs de la grosseur d'une tte d'enfant.

MOI. Voici une dcouverte excellente. Seulement gardez-vous bien de
dranger les oeufs, de peur d'effaroucher la couveuse, et alors nous
pourrons prendre notre revanche de la malheureuse chasse de ce matin.
Mais dites-moi donc comment vous tes parvenus  dcouvrir ce nid si
bien cach.

ERNEST. La femelle qui s'est envole la dernire m'ayant sembl sortir
de terre  notre approche, je remarquai bien la place o je l'avais vue
se lever. Il me vint aussitt  la pense qu'elle tait peut-tre sur
son nid, et, appelant  mon aide le chacal, nous suivmes ses traces,
qui nous amenrent o nous sommes; mais,  notre arrive, le chacal
avait dj eu le temps de briser un oeuf et d'en dvorer le contenu.

JACK. Oui, oui, et le petit tait dj presque form et prs d'clore.

MOI. Voil encore un tour de ce maudit chacal. Ne pourra-t-on jamais le
corriger de ses penchants destructeurs?

FRITZ. Maintenant qu'allons-nous faire de cette provision d'oeufs
d'autruche?

JACK. Il faut les emporter et les enfouir dans le sable pour les faire
clore.

MOI. Voil qui est facile  dire; mais tu aurais d commencer par en
calculer le nombre et la grosseur. Chaque oeuf pse au moins trois
livres, ce qui donne un total de quatre-vingt-dix livres. Et d'ailleurs,
comment les dplacer sans les briser? Le meilleur parti est de les
laisser ici jusqu' demain matin, et de revenir les chercher avec le
chariot ou avec une de nos btes de somme.

FRITZ. Ah! cher pre, permettez-nous d'en prendre un ou deux comme
chantillons. Ils sont si curieux.

MOI. Je vous laisse toute libert  cet gard; mais levez-les avec le
plus grand soin; car, lorsque la couveuse remarque le moindre dsordre
dans son nid, elle brise tout ce qu'il contient, ce qui ne ferait pas
notre affaire.

Ils ne se le firent pas rpter deux fois; mais bientt je les vis dans
un grand embarras pour venir  bout de leur fardeau. Sentant que mes
conseils leur taient ncessaires, je leur fis couper quelques tiges de
bruyre, en les engageant  suspendre un oeuf  chaque extrmit, de la
mme manire que les laitires hollandaises portent leurs pots de lait.
En quittant le nid, nous avions pris la prcaution d'en marquer la place
avec une espce de croix en bois, afin de ne pas nous tromper le
lendemain.

Pour regagner notre halte du matin, nous nous rapprochmes des rochers,
et je rsolus d'aller retrouver au plus vite la caverne du Chacal, afin
d'y passer le reste du jour.

Les enfants reurent l'injonction d'exposer les oeufs au soleil, afin
qu'ils conservassent leur chaleur naturelle; mais je n'tais pas peu
embarrass de savoir comment nous parviendrions  les garantir de la
fracheur du soir.

Nous ne tardmes pas  atteindre la rive du petit tang o les chiens
s'taient dsaltrs le matin; cet tang paraissait aliment par quelque
source souterraine, et donnait naissance  un petit ruisseau. Tout le
voisinage tait couvert de traces rcentes d'antilopes, de buffles et
d'onagres; mais nous n'y reconnmes aucun vestige de serpent, ce qui
tait plus important pour nous.

Nous profitmes de la fracheur du ruisseau pour prendre quelque
nourriture et remplir nos gourdes vides. Pendant ce temps, le chacal
avait tir sur le sable une masse ronde et noirtre, qu'il s'apprtait 
attaquer avec ses dents, lorsque son matre la lui arracha pour me la
faire examiner. Je m'emparai de l'objet, et, aprs l'avoir dbarrass du
limon qui l'environnait, je reconnus avec tonnement que j'avais entre
les mains une crature vivante: c'tait une tortue de terre de la plus
petite espce, grosse comme une pomme ordinaire.

FRITZ. Comment cet animal peut-il se trouver  une si grande distance
de la mer? Le fait me parat incroyable.

MOI. Par une raison toute simple: c'est que l'animal que tu vois est une
tortue de terre, de celles qui se tiennent dans les tangs et dans les
eaux dormantes. Elles vivent parfaitement dans les jardins, o elles se
nourrissent de salades et d'autres herbes tendres.

JACK. Il faut en apporter quelques-unes  maman pour son jardin, et en
chercher une pour notre cabinet d'histoire naturelle.

Et, se mettant aussitt  l'ouvrage, ils eurent bientt rassembl une
demi-douzaine de tortues, que je plaai dans ma gibecire.

Nous continumes  nous entretenir des moeurs de ces animaux, et
j'ajoutai qu'il tait difficile d'expliquer leur prsence primitive dans
ce lieu,  moins de les y supposer transportes par la voie des airs.

ERNEST et JACK. Il faudrait tre bien crdule pour le penser.

MOI. Souvent l'invraisemblable est bien voisin de la vrit, mes chers
enfants. Ne pouvez-vous pas supposer, par exemple, la premire tortue
transporte en ce lieu dans les serres d'un oiseau de proie, sauve par
hasard de sa rapacit, et devenue le germe d'une nombreuse postrit?
L'homme serait bien embarrass d'expliquer la prsence des animaux dans
la plupart des endroits o on les rencontre de nos jours; car il est
impossible de supposer que chaque espce ait t cre au lieu mme
qu'elle occupe actuellement.




CHAPITRE XI

La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La terre de
porcelaine.--Le condor et l'urubu.


Toute la troupe fut bientt sur pied pour reprendre sa route
interrompue. Nous marchions maintenant au milieu d'une fertile valle
couverte d'un riant gazon et entrecoupe de bosquets dlicieux. Cette
contre faisait un agrable contraste avec le dsert que nous venions de
parcourir. La valle se prolongeait pendant une longueur d'environ deux
lieues, en ctoyant la chane de montagnes qui faisait la frontire de
notre domaine. Sa largeur tait d'une demi-lieue, et elle tait arrose,
dans toute son tendue, par le ruisseau dont nous venions de visiter la
source, mais dont le cours, grossi par de nouvelles eaux souterraines,
donnait la vie et la fcondit  cette dlicieuse contre.

 et l, dans l'loignement, nous apercevions des troupeaux de buffles
et d'antilopes qui paissaient tranquillement; mais  la vue de nos
chiens, qui nous prcdaient toujours de quelques centaines de pas, ils
partaient comme l'clair et ne tardaient pas  se perdre dans les
profondeurs de la montagne.

La valle, qui se dirigeait insensiblement vers la gauche, ne tarda pas
 nous amener en face d'un coteau, que nous reconnmes avec chagrin pour
celui qui nous avait servi de lieu de repos dans la matine. Voyant avec
regret que cette longue marche ne nous avait pas offert une seule pice
de gibier  porte de fusil, je rsolus de faire tous mes efforts pour
ne pas rentrer sans quelque capture. En consquence de cette
dtermination, nous prmes chacun un des chiens en laisse, afin qu'ils
ne missent pas plus longtemps obstacle  nos projets.

Nous avions encore une demi-heure de marche jusqu' la grotte du Chacal,
dont la vote devait nous servir de gte pour le reste du jour. J'avais
fait une halte de quelques instants, afin de soulager Fritz, et Jack de
leur fardeau, tandis qu'Ernest continuait sa route pour jouir plus tt
des douceurs de la grotte. Tout  coup nous entendmes de son ct un
cri d'alarme suivi d'aboiements furieux et d'un long hurlement que
l'cho semblait rpter.  l'instant tout fut abandonn pour voler au
secours du pauvre Ernest.

Au moment mme nous le vmes accourir sans chapeau et ple comme la
mort, et il vint tomber dans mes bras en s'criant: Un ours! un ours!
il vient! le voici!

C'est ici qu'il faut de la rsolution, pensais-je en moi-mme; et,
armant mon fusil, je m'lanai au secours des chiens, qui attaquaient
bravement l'ennemi.  peine avais-je eu le temps d'apercevoir l'ours qui
s'avanait vers nous, que,  mon grand effroi, j'en vis un second sortir
du taillis, et se diriger du ct de son compagnon.

Fritz coucha bravement en joue l'un des terribles animaux, et je me
chargeai de l'autre. Nos deux coups partirent en mme temps; mais, par
malheur, ni l'un ni l'autre ne furent mortels; car les chiens pressaient
l'attaque avec tant de fureur, qu'il nous fut impossible de trouver le
moment de lcher notre second coup, tant nous craignions de frapper l'un
de nos braves dfenseurs. Toutefois ma balle avait bris la mchoire
infrieure de l'un des ours, de manire  rendre ses morsures peu
dangereuses, et celle de Fritz avait travers l'paule du second, de
sorte que ses treintes taient dsormais plus dsespres que
redoutables. Les chiens, paraissant comprendre leur avantage,
redoublaient d'efforts et multipliaient leurs morsures. Enfin, impatient
de terminer la lutte, je pris un pistolet dans ma main droite, et,
m'approchant du plus terrible des deux animaux, je lui lchai le coup
dans la tte, tandis que Fritz, se portant sur le second, lui traversait
le coeur.

Dieu soit lou! m'criai-je en les voyant tomber avec un sourd
mugissement. Voici une rude besogne acheve. Grces soient rendues au
Ciel, qui vient de nous dlivrer d'un terrible danger!

Nous demeurmes quelques minutes  contempler notre victoire dans un
muet tonnement. Les chiens, qui s'acharnaient sur leur proie, ne nous
laissrent bientt aucun doute sur le trpas des deux terribles animaux.
Dans ce moment, Jack entonna son chant de victoire, et je le vis prendre
sa course pour ramener Ernest sur le champ de bataille. Toutefois
celui-ci se tint prudemment  l'cart, jusqu' ce que les cris de Fritz
et les miens lui eussent apport le tmoignage de notre complet
triomphe.

Lorsqu'il fut prs de nous, je lui demandai pourquoi il nous avait
laisss en arrire. Ah! reprit-il d'une voix encore tremblante, je
voulais effrayer Jack en imitant le cri d'un ours lorsque je le verrais
s'approcher de la caverne, et, pour me punir, le Ciel a permis qu'il s'y
trouvt justement deux vritables ours.

MOI. Dieu seul sait juger quand il convient de chtier nos mauvaises
penses, et  lui seul appartient la mesure du chtiment. Il est certain
que ton projet n'tait rien moins que louable; car la peur la plus
innocente peut avoir les rsultats les plus funestes, et peut-tre le
pauvre Jack aurait-il prouv plus de mal du faux ours que toi du
vritable.

FRITZ. Voyez, cher pre, de quels monstres nous avons dbarrass la
terre. Le plus gros a bien huit pieds de long, et l'autre pas beaucoup
moins.

MOI. Quoique nous n'ayons rencontr aucune trace de serpent, nous
n'avons pas moins travaill pour notre sret future en nous dlivrant
de ces terribles ennemis.

JACK. Comment se fait-il qu'on rencontre de pareils animaux dans ces
contres? Je croyais que l'ours est un habitant des pays froids.

MOI. En effet, je ne sais trop comment expliquer leur prsence sous un
pareil climat,  moins de supposer que nous ayons sous les yeux une
espce particulire, et c'est une question que je ne suis pas assez
savant pour dcider. On a bien rencontr des ours dans le Thibet.

Cette grave question avait peu d'importance pour nos jeunes chasseurs,
encore tout entiers  la joie de notre miraculeuse dlivrance. Ils se
promenaient avec orgueil autour des doux monstres abattus, contemplant
leurs blessures, leurs dents terribles et leurs puissantes griffes. Nous
admirions en mme temps la force de leurs paules et de leurs reins, la
grosseur de leurs membres, l'paisseur et la richesse de leur fourrure.

 prsent, qu'allons nous faire de notre miraculeux butin? demandai-je
enfin  mes compagnons.

FRITZ. Il faut commencer par les corcher, la peau nous fournira
d'excellentes fourrures.

ERNEST. Une de ces peaux me conviendrait assez pour me servir de lit de
camp dans des expditions aussi fatigantes que celle-ci.

Je mis fin  la dlibration en exhortant chacun  commencer au plus
vite ses prparatifs de dpart, car l'heure avanait, et il fallait tre
de retour le lendemain de grand matin avec notre attelage. En outre,
ajoutai-je, plusieurs de nos chiens ont reu de lgres blessures pour
lesquelles les soins de votre mre sont indispensables. Vous tes
vous-mmes trop puiss de cette longue marche et de notre combat pour
songer  passer ici une nuit fatigante et peut-tre prilleuse.

Mon projet de retour reut une approbation gnrale; car, depuis
l'apparition des ours, personne ne se souciait de passer la nuit dans un
si redoutable voisinage. Mes compagnons ne furent pas fchs non plus de
se voir dbarrasss de leurs oeufs d'autruche, que je leur conseillai de
laisser enfouis dans le sable chaud jusqu' ce que nous eussions le
loisir de retourner les prendre avec les prcautions convenables. Aprs
les avoir placs  une certaine profondeur, afin de les drober aux
attaques des chacals et des autres animaux de proie, nous quittmes ce
lieu de terreur et de triomphe. La perspective d'un bon gte et d'un
souper rconfortant semblait nous donner des ailes, et toute fatigue
tait oublie.

Le soleil se couchait lorsque nous arrivmes au camp, o l'accueil
ordinaire nous attendait. Par bonheur il ne restait plus rien  faire au
logis, et nous ne pouvions assez remercier ma femme d'avoir tout prpar
pour un repas dont nous avions si grand besoin.

Naturellement l'entretien roula sur notre dernire aventure, dont les
dtails hroques frapprent d'admiration les oreilles tonnes de nos
deux auditeurs.

La conclusion du rcit fut une invitation pressante  se rendre le
lendemain sur le champ de bataille avec armes et bagages, pour y
dlibrer sur le parti  prendre relativement  notre importante
capture.

Ma femme me raconta  son tour qu'elle n'tait pas demeure inactive
durant notre absence. Avec l'aide de Franz elle s'tait fray un passage
 travers le taillis jusqu'au rocher le plus voisin, au pied duquel ils
avaient dcouvert un lit considrable d'argile qui peut-tre nous
fournirait plus tard de la porcelaine. Elle prtendait aussi avoir
reconnu une espce de fve sauvage grimpante, qui s'attachait comme le
lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employ les btes
de somme  transporter une provision de bambous pour nous prparer les
premiers matriaux de l'difice projet.

Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps
convenable. Pour commencer le cours de mes expriences, je pris une
couple des morceaux de l'argile nouvellement dcouverte, et je les
plaai au milieu d'un grand brasier allum pour la nuit. Nos chiens
firent le cercle accoutum autour du foyer, et les enfants fatigus
s'tendirent sous le toit lger de la tente. Aprs avoir allum une de
nos torches, je pris ma place  l'entre, et bientt le Ciel fit
descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.

Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, o je trouvai mes
deux morceaux d'argile parfaitement vitrifis. Seulement la fusion avait
peut-tre t trop rapide, inconvnient auquel je me proposai de
remdier plus tard. En un instant nos devoirs de pit furent accomplis,
notre djeuner aval, le chariot attel, et nous prmes le chemin de la
caverne, dans le voisinage de laquelle nous arrivmes bientt sans le
moindre accident.

Au moment o l'entre de la caverne commenait  s'apercevoir, Fritz,
qui nous prcdait de quelques pas, s'cria  demi-voix: Alerte!
alerte! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend
probablement pour clbrer les funrailles des dfunts. Mais il parat
qu'il y a l un veilleur de morts qui les tient  distance du lit
mortuaire.

Aprs avoir fait quelques pas en avant, nous apermes effectivement un
gros oiseau dont le cou dpouill et d'un rouge ple tait entour d'un
collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du
corps et des ailes me parut d'un brun fonc, et ses pieds crochus
semblaient arms de serres redoutables.

Ce singulier gardien tenait l'entre de la caverne comme assige, de
manire  en interdire l'approche aux oiseaux plus petits qui planaient
au-dessus des cadavres.

Il y avait quelques instants que nous considrions ce bizarre spectacle,
lorsque j'entendis au-dessus de ma tte comme un bruit pesant d'ailes,
et en mme temps j'aperus une grande ombre se projeter sur le sable
dans la direction de la caverne.

Nous nous regardions tous avec tonnement, lorsque Fritz fit feu en
l'air, et nous vmes un oiseau norme tomber sur la pointe du rocher, o
il se brisa la tte, tandis que son sang s'chappait par une large
blessure.

Un long cri de joie succda  notre silence, et les chiens s'lancrent
sur les traces de Fritz, au milieu d'une nue d'oiseaux sauvages qui
nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la
caverne hsita encore  abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz
n'tait plus qu' une porte de pistolet, il se leva lentement,  notre
grand regret, et, s'lanant dans les airs d'un vol majestueux, nous le
vmes bientt disparatre  nos regards. Mais Ernest abattit encore un
retardataire.

Ah! dis-je  Fritz, voil de diligents croque-morts. Encore un jour, et
ils nous auraient pargn toute la peine des funrailles. Ce sont de
vritables tombeaux vivants, o les cadavres disparaissent aussi vite et
aussi srement que dans le meilleur sarcophage.

 ces mots, j'entrai avec prcaution dans la caverne, et je reconnus
avec joie que les deux cadavres taient encore intacts,  l'exception
des yeux et de la langue. Je me flicitai de ce que nous tions arrivs
 temps pour sauver le reste.

Alors commena la visite de nos deux victimes ailes, dont l'odeur ne
trahissait que trop la nature et l'espce. Toutefois ma femme ne
renonait pas  son ide favorite, que nous avions devant les yeux des
poules dinde. Aprs un examen approfondi, il fallut se rsoudre  les
reconnatre pour des oiseaux de proie: l'un pour le vautour noir ou
l'urubu du Brsil; l'autre pour le condor.

Nous nous mmes en devoir de dresser notre tente  l'entre de la
caverne, de manire  appuyer son extrmit sur le rocher. En faisant
tomber quelques clats de pierre qui gnaient notre travail, je
m'aperus que l'intrieur du rocher tait form d'une espce de talc,
travers par des veines d'asbeste; je reconnus aussi dans les fragments
quelques traces de verre fossile, dont la dcouverte me charma.

Il s'agissait maintenant de dpouiller sans retard les deux terribles
animaux. Pour rendre l'opration plus facile, nous les suspendmes  une
forte tige de bambou, solidement fixe dans le sol de la caverne,
pendant que ma femme tait charge de construire un foyer et de dterrer
les oeufs d'autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.

Les deux ours me donnrent beaucoup de peine, tant  cause de la
difficult de l'opration qu'en raison de l'adresse dont il fallait
faire preuve pour dpouiller la tte sans gter la peau.

Mais,  propos, que voulez-vous faire de ces deux ttes? demandai-je
aux enfants lorsque je fus venu heureusement  bout de mon entreprise.

FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller  la
rencontre des sauvages. Les insulaires de Tati et des les Sandwich ont
coutume d'en porter de pareils.

ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux  la manire
des anciens Germains, en conservant la tte en guise de casque, de faon
que la gueule bante paraisse menacer l'ennemi.

MOI. Nous verrons  nous dcider lorsque j'aurai mis la dernire main 
mon ouvrage. Peut-tre faudra-t-il nous contenter d'en faire un nouvel
ornement pour notre musum.

Nous ne quittmes notre travail que pour obir  la voix de ma femme,
qui nous annonait l'heure du dner. Remarquant  la fin du repas un
reste d'eau tide dans la marmite, j'appelai les enfants pour leur dire
que je serais curieux de savoir dans quel tat se trouvaient les oeufs
d'autruche, ajoutant que, si l'intrieur tait gt, je ne voyais pas la
ncessit de nous charger plus longtemps d'un fardeau inutile.

FRITZ. Mais comment saurons-nous  quoi nous en tenir? Faudra-t-il
casser les oeufs? et, dans ce cas,  quoi peut servir l'eau de la
marmite?

MA FEMME. Nous y plongerons les oeufs, et, si quelque mouvement se fait
remarquer dans l'eau, qu'en faudra-t-il conclure pour la nature du
contenu?

JACK. Ah! je comprends. Mais pourquoi prendre de l'eau tide?

MA FEMME. Parce que l'eau froide ou bouillante amnerait infailliblement
la mort du petit.

L'preuve eut lieu immdiatement, et elle nous donna la triste assurance
que l'oeuf tait sans vie.

Les enfants voulaient immdiatement briser la coquille; mais je m'y
opposai, en faisant observer qu'elle pourrait nous servir en guise de
tasse ou d'cuelle.

FRITZ. J'aurais pourtant grand plaisir  voir si l'autruche est dj
forme.

MOI. Eh bien, partage la coquille en deux moitis, comme les calebasses,
de manire qu'elle nous puisse tre de quelque utilit.

FRITZ. Elle est trop dure pour que je vienne  bout de la partager avec
un simple fil.

MOI. Je le pense comme toi. Nous allons donc avoir recours  un moyen
plus puissant. Prends un cordon de coton, que tu tremperas dans le
vinaigre. Maintenant entoure l'oeuf de ton cordon, que tu auras soin
d'humecter de vinaigre frais  mesure que l'ancien se desschera, et
nous ne tarderons pas  voir le cordon pntrer peu  peu la substance
calcaire de la coquille, et parvenir bientt  la partie molle de
l'oeuf. Alors la coquille se sparera sans peine en deux parties gales,
qui deviendront de vraies cuelles.

Le reste du jour s'coula rapidement parmi les travaux divers qui nous
occupaient. Toutefois je finis par songer  mes tortues, qui depuis la
veille taient demeures dans ma gibecire; aprs les avoir plonges
dans l'eau et leur avoir prsent quelque nourriture, je les fis tomber
au fond d'un sac, qui dut leur servir de demeure jusqu' notre retour 
l'habitation.




CHAPITRE XII

Prparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion dans la
savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux abeilles et
le verre fossile.


J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Aprs avoir
enlev les peaux avec assez de succs, je partageai le corps par
quartiers, en ayant soin de mettre les pieds  part. Le reste de la
chair fut coup par tranches,  la manire des boucaniers des Indes
occidentales. Quant au lard, que j'avais rserv avec le plus grand
soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la
cuisine en guise de graisse ou de beurre.

Les deux ours et le pcari nous donnrent environ un quintal de graisse
fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en oprer le
transport plus commodment. Les carcasses et les entrailles furent
abandonnes aux oiseaux, qui en eurent bientt fait disparatre jusqu'
la dernire trace. Grce  leur activit, les deux crnes se trouvrent
en tat de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle.
Les peaux furent sales, laves et sches, aprs avoir t nettoyes
aussi parfaitement que possible  l'aide de nos couteaux.

Pour prparer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement
autour d'elle une paisse fume, et, comme nous nous trouvions trop loin
pour mettre  contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous
contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous emes le
bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.

Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes
prsentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige,
presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espces de
grappes de petites baies moiti rouges, moiti vertes; ce que
j'attribuai  leurs diffrents degrs de maturit. Le got en tait si
piquant et en mme temps si aromatique, que je n'hsitai pas  prononcer
que nous venions de dcouvrir la vraie plante  poivre: dcouverte
prcieuse dans un climat o les pices sont d'un si grand usage et d'une
si grande utilit.

Les enfants furent chargs de me rapporter une provision de ces petites
grappes, dont nous dtachmes les baies, en ayant soin de sparer les
rouges et les vertes. Les premires furent mises dans une infusion d'eau
de sel, et les autres exposes aux rayons du soleil. Le lendemain nous
les retirmes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu' ce
qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtnmes ainsi
en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre
noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin
galement de faire mettre  part un certain nombre de rejetons de cette
plante prcieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de
notre demeure.

Ce travail termin, voyant que nous n'avions plus rien de press 
entreprendre, je rsolus de mettre  l'essai les forces et le courage de
mes jeunes compagnons. Ils reurent donc la permission de se prparer 
une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer  la chasse ou 
de nouvelles dcouvertes.

Tous acceptrent la proposition avec joie,  l'exception d'Ernest, qui
demanda et obtint la permission de rester auprs de nous. Franz, que
j'aurais prfr retenir, me supplia si instamment de le laisser partir
avec ses frres, qu'il me fut impossible de rsister  ses prires.
Aussitt les trois voyageurs s'lancrent vers leurs montures, qui
paissaient tranquillement  quelques pas de la grotte, et tout fut
bientt prt pour le dpart. Ernest aida ses frres de la meilleure
grce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non
interrompue d'aventures et de dcouvertes.

Les voil abandonns  la providence de Dieu, pensai-je alors en
moi-mme, livrs  leur propre prudence et  leurs propres ressources.
Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une manire imprvue, et il
faut qu'ils se tiennent prts  tirer toutes leurs ressources
d'eux-mmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le
sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien monts, bien arms, et ce
n'est pas la premire occasion o ils auront montr du coeur et de
l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant.
Celui qui a ramen deux fois les fils de Jacob  leur vieux pre tendra
sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fidles serviteurs.

 ces mots, je retournai paisiblement  mon travail, pendant qu'Ernest
se livrait  son exprience sur l'oeuf d'autruche. Bientt il s'cria:
La coquille est traverse, mais l'oeuf ne se partage pas encore. Ah!
ah! j'aperois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez
tendre pour la trancher avec le couteau.

--C'est fort bien.... Mais tu aurais d t'attendre  rencontrer cette
pellicule, car tu as assez bris d'oeufs dans ta vie pour en observer
l'existence. Les oeufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule,
autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous
appelons la coquille.

Je lui prsentai mon couteau,  l'aide duquel il eut bientt achev
l'opration si longtemps attendue. Lorsque les deux moitis de l'oeuf
furent spares, nous trouvmes l'intrieur en assez bon tat; seulement
le poussin tait sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu
encore dix  douze jours avant d'clore. Au reste, nous rsolmes de le
laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.

Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, aprs avoir dtach un
bloc de talc assez considrable, nous emes le bonheur de dcouvrir une
couche paisse de verre fossile, autrement appel slnite. Pour le
moment je me contentai d'en dtacher deux tables transparentes d'environ
deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de
l'paisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si
indiffrente  nos dcouvertes, ne put retenir l'expression de sa joie 
la vue de cette mine prcieuse qui lui promettait une riche provision de
vitres, dont la privation nous avait t si pnible jusqu' ce jour. Je
doute fort que, mme en Russie, o se trouvent les plus riches veines de
slnite, il et t commun d'en rencontrer une aussi prcieuse, tant
pour la grandeur que pour la transparence des chantillons.

Ma femme prpara pour le souper un morceau d'ours marin, et nous fmes
cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos
chasseurs.

Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une
caverne comme celle de Robinson? La place est toute dispose et demande
peu de travail.

MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile 
des htes dangereux, dont il faut prvenir le retour. D'ailleurs elle
est devenue trop importante depuis notre dernire dcouverte pour songer
 l'abandonner.

ERNEST. Nous planterons  une certaine distance de l'entre deux ou
trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas  former un rempart
impntrable, et nous aurons une chelle pour nous introduire dans la
forteresse. Une pareille retraite nous mettrait  l'abri de tout danger.

MOI. Fort bien, mon jeune ingnieur. Il ne s'agit plus que de trouver un
nom  notre ouvrage: le _Fort de la Peur_, par exemple.

ERNEST. Non pas, je vous en prie; le _Fort de l'Ours_ serait une
dnomination plus sonore et plus imposante.

MOI. En effet, voil un nom aussi imposant que convenable. Je suis
trs-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons  tes plans
lorsque notre construction de l-bas sera un peu plus avance. Ton
projet mrite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens
d'excution.

Notre conversation fut interrompue  cet endroit par un bruit de pas
prcipits; au mme instant nous vmes nos chasseurs se diriger vers le
camp avec des cris d'allgresse. Les trois cavaliers sautrent
lgrement  bas, permettant  leurs montures d'aller retrouver les gras
pturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau
en bandoulire. Fritz avait sa gibecire pendue  l'paule droite, et le
mouvement des courroies indiquait clairement la prsence d'une crature
vivante.

Bonne chasse! s'cria Jack du plus loin qu'il m'aperut. Voici deux
vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opinitret,
qu'ils ont fini par se laisser prendre  la main. Voyez, maman, voici de
nouvelles cravates  la Robinson.

--Oui, s'cria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa
gibecire; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un
coucou nous a montr le chemin.

--Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz  son tour: nous avons
fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de
l'cluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout  notre aise, ou
les prendre vivants si nous voulons.

MOI. Oh! oh! voil bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus
importante: c'est que Dieu vous a ramens sains et saufs dans les bras
de vos parents. Et maintenant faites-moi un rcit dtaill de votre
expdition, afin que je voie s'il n'y a pas  en tirer quelque bonne
rsolution pour l'avenir.

FRITZ. En vous quittant, nous descendmes la prairie, et nous ne
tardmes pas  entrer dans le dsert et  nous trouver sur une hauteur
qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'oeil tout le paysage
environnant. En promenant nos regards  et l, nous dcouvrmes
bientt, auprs du gu du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris
pour des chvres, des antilopes ou des gazelles. L'ide me vint aussitt
de les chasser du ct de l'cluse, afin d'enrichir notre valle de ces
nouveaux htes. Nous nous htmes alors de prendre les chiens en laisse,
sachant par exprience que les btes sauvages ne redoutent pas moins
leur approche que celle de l'homme.

Arrivs  une distance convenable, nous jugemes  propos de diviser
nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et
moi je m'lanai au galop vers le torrent. Une fois parvenus  nos
postes respectifs, nous commenmes  nous rapprocher insensiblement,
chacun se dirigeant vers l'cluse. Lorsque les animaux nous aperurent,
ils commencrent  manifester quelque surprise, penchant la tte de
notre ct et dressant les oreilles avec inquitude. Ceux qui taient
couchs se relevaient en sursaut, et les petits se rfugiaient sous la
protection de leurs mres. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai
prs du gu du Sanglier que je les vis devenir tout  fait inquiets et
faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les
trois chiens furent lchs  la fois; pressant nos montures, nous nous
lanmes au milieu de la troupe effraye, qui se prcipita en dsordre
vers le passage de l'cluse; et bientt,  notre grande joie, nous les
vmes disparatre dans les profondeurs de notre valle. Je fis aussitt
cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obirent qu' regret
 nos cris ritrs.

MOI. Voil qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre
inquitude que de savoir au juste  quoi nous en tenir sur le compte des
nouveaux habitants de notre valle.

FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si
rare maintenant au Cap, selon les rcits des voyageurs. J'ai remarqu
aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient  de petites vaches,
et d'autres de moindre taille, qu' l'aspect de leurs cornes j'ai cru
reconnatre pour des gazelles.

MOI. Voici notre solitude peuple de nouveaux habitants qui seront les
bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas dj parvenus  s'chapper de
notre paisible domaine.

FRITZ. Ce fut aussi ma premire inquitude, et nous tnmes conseil pour
prvenir cette funeste vasion. Jack pensait qu'il aurait suffi
d'attacher un des chiens  l'entre du passage; mais je rflchis que le
chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie
des chacals. Franz tait d'avis de disposer un fusil dont la dtente
partirait d'elle-mme au moyen d'une corde attache aux deux extrmits
du passage. Cette dernire ide m'en suggra une plus simple dont
l'excution ne prsentait aucun obstacle: c'tait de tendre une corde
dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes
d'autruche que nous avions par bonheur conserves  nos chapeaux. Je
pensai que cet pouvantait suffirait pour carter des animaux aussi
timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer  tout
projet d'vasion.

MOI.  merveille, mon cher Fritz! ton expdient ne peut manquer de
russir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des
chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, 
propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop
nuisible pour lui accorder l'entre de notre domaine.

FRITZ. Mais, cher pre, n'avons-nous pas  notre disposition deux les
dsertes que nous pourrions peupler sans inconvnient de ces jolis
petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets,
et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison,
nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquitude. Ils nous
fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car
nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en droute une arme de
rats-castors.

MOI. Ton plan est excellent, et pour rcompenser l'auteur je lui en
confierai l'excution. Dis-moi maintenant comment s'est passe la
capture des lapins angoras.

FRITZ. Nous en rencontrmes une troupe,  notre retour, dans le
voisinage des rochers qui sparent la prairie du dsert. Malgr toute la
vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il et, t
impossible de s'en rendre matre si je n'eusse song  me servir de mon
aigle. Il fondit sur eux avec tant d'imptuosit, qu'il les fora de se
blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.

JACK. Sera-ce bientt  notre tour de raconter, papa? Les lvres me
brlent, et nos exploits,  Franz et  moi, ne sont pas moins
mmorables.

MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que
vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une
nature moins agrable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux
animaux.

JACK.  la course, cher pre,  la course. Mais il nous en a cot de la
peine, je t'en rponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses
lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vmes
les chiens s'lancer vers un taillis, d'o ils firent lever deux animaux
que je pris pour des livres, et qui s'chapprent avec rapidit; mais
nous fmes bientt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissrent
pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombrent
puiss de fatigue, et nous reconnmes dans nos prtendus livres deux
jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.

MOI. Ce sont plutt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles
sont les bienvenues.

JACK. Voil, j'espre, une chasse intressante. Je puis vous assurer que
Sturm est un intrpide coureur: il a forc sa proie deux minutes au
moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu matre
de sa prise sans avoir besoin de moi. Aprs avoir frott de vin de
palmier les membres fatigus de nos pauvres prisonniers, nous les
chargemes sur nos paules, et, remontant  cheval, nous emes bientt
rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux  la vue de
notre capture.

MOI. Si la chasse a bien russi, d'o te vient ce visage gonfl, que je
regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste dcouverte d'un essaim
de moustiques?

JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En
retournant vers l'habitation, nous remarqumes un oiseau inconnu, qui
voltigeait autour de nous, s'arrtant lorsqu'il nous avait prcds de
quelques pas, et reprenant son vol aussitt que nous l'approchions,
comme s'il et voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer
de nous. Franz tait du premier avis, et moi du second. Je saisis donc
mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz
m'arrta, en faisant la rflexion que, mon arme tant charge  balle,
il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.

Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir o
il veut nous mener; je suis presque tent de croire que c'est l'oiseau
aux abeilles, dont j'ai lu la description.

Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardmes pas  arriver prs
d'un nid d'abeilles, plac dans la terre, et autour duquel les jeunes
essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une vritable ruche.
Nous fmes halte aussitt pour tenir conseil sur le plan d'attaque;
mais, en dpit de toute notre sagesse, rien ne se dcidait. Franz se
rappelait trop bien sa msaventure de Falken-Horst pour se hasarder une
seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en
gnral habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu
zl pour l'excution. Le plus court, selon lui, tait de dtruire
l'essaim avec les mches soufres dont nous avions justement une
provision avec nous. Sauter  terre, allumer une mche, l'introduire
dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais
aussi quelle rvolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de
si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On et
dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientt un
nuage autour de moi, et elles ne tardrent pas  me mettre le visage
dans l'tat o vous le voyez, si bien qu'il me resta  peine le temps de
m'lancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.

MOI. Voil le chtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton
courage, il faut blmer ta tmrit. Maintenant va trouver ta mre, qui
te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour
nous, occupons-nous de dlivrer nos pauvres prisonniers, et je vous
ferai part  mon tour du rsultat de mes dcouvertes. En dernier lieu,
nous nous rgalerons d'un plat de pied d'ours que votre mre va nous
prparer.

Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs  tresser des
baguettes qui reurent la forme d'un panier arrondi de dimension
ordinaire. Notre ouvrage termin, je fis mettre un peu de foin au fond
de cette nouvelle prison, qui reut aussitt les deux jeunes antilopes.
C'taient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de
dix  douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et dlicats ne
pouvaient laisser aucun doute sur leur espce. Aprs avoir ferm
l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre  un arbre, afin
de mettre ses habitants  l'abri de tout danger. L'exprience avait si
bien russi, que nous rsolmes d'adopter le mme systme relativement
aux lapins angoras.

Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir
dans quelle partie de notre domaine nous lcherions les antilopes. Les
uns prchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les
autres proposaient l'le destine aux lapins, parce qu'en prvenant
toute vasion de la part de nos lgers prisonniers, elle les mettait 
l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus
d'agrments; mais le second prsentait plus de scurit. Ce fut donc
celui que j'adoptai; car la premire question pour moi tait la sret
de nos nouveaux htes. J'avais aussi l'esprance de les voir bientt se
multiplier et peupler leur retraite de la manire la plus agrable pour
nous. L'le aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus
voisine de notre demeure, et les enfants reurent ma proposition avec
plaisir, car leur premier voeu tait la sret et le bien-tre de leurs
jolis prisonniers.

Ce qui proccupait le plus vivement ma femme, c'tait la conduite de
l'oiseau qui avait guid les enfants avec tant de confiance vers la
ruche souterraine. L'homme n'tait donc pas inconnu dans cette contre,
que j'avais crue inhabite jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il
avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne
laisse jamais son industrie sans rcompense? L'intrieur du pays
serait-il habit, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau
exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les
animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait
croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait
besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui
avait fait dcouvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans
le tronc d'un arbre.

En attendant, je rsolus de redoubler de zle et de surveillance afin de
prvenir toute catastrophe imprvue. En consquence, non content de mes
premiers projets de fortifications, je conus un second plan, qui
consistait  lever une batterie de deux canons sur la pointe la plus
haute de l'le aux Requins, afin de protger le passage du ct de la
mer. Je songeai en mme temps  changer le pont du ruisseau du Chacal en
un pont-levis ou en un pont tournant.

Pour achever les merveilles de cette mmorable journe, je fis voir aux
chasseurs mes chantillons de verre fossile, dont la dcouverte excita
une satisfaction gnrale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint
nous appeler pour le repas, et fit paratre  nos yeux le fameux rti de
pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait goter, parce que
l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance loigne
avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'tait cri, comme l'ogre du
petit Poucet: Je sens la chair frache; mais, lorsque les morceaux
furent dcoups, le fumet qui s'en leva fit disparatre toute
rpugnance, et chacun se vit forc d'avouer que nous avions l un rti
des plus dlicats.

Aprs le dner, je fis allumer les feux de nuit et prparer des torches
pour le cas o ils viendraient  s'teindre; car durant notre sjour
dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allums,
tant pour prvenir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de
fumer notre chair d'ours, dont la prparation nous et retenus trop
longtemps sans cette prcaution.

Le Ciel nous envoya bientt un sommeil paisible, et qui ne fut troubl
par aucun accident fcheux.




CHAPITRE XIII

Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les oeufs
d'autruche.


Au lever du jour, j'veillai les enfants pour commencer les prparatifs
de dpart. Nos occupations tiraient  leur fin. La chair d'ours tait
fume, la graisse prpare et renferme dans des tiges de bambou.
D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions
pas de l'attendre  une pareille distance de notre demeure et de toutes
nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux oeufs d'autruche
ni  ma gomme d'euphorbe, et, malgr la distance, il tait facile de
rapporter tout cela en faisant la route  cheval, ce qui nous pargnait
la moiti du temps.

C'est par suite de cette rsolution que je fis mettre tout le monde sur
pied, et bientt, munis des provisions ncessaires, nous nous mmes en
route pour l'expdition projete.

Pour cette fois Fritz m'avait prt sa monture, et il avait pris notre
jeune ne. Ernest demeura prs de sa mre,  laquelle il pouvait tre
d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laissmes aussi
les jeunes chiens Braun et Falb; aprs quoi la petite caravane se mit en
route pleine de confiance et d'ardeur.

Nous suivions de nouveau le cours de la valle comme dans notre premire
expdition, mais dans la direction contraire. Nous ne tardmes pas 
rencontrer l'tang aux Tortues, dont nous profitmes pour remplir nos
calebasses, et nous atteignmes bientt le _Champ des Arabes_; nom que
je donnai par drision  la hauteur du sommet de laquelle nous avions
pris les autruches pour des cavaliers du dsert.

Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant
que dans cette plaine immense j'tais sr de ne pas les perdre de vue.
Je rsolus mme de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme
d'euphorbe que j'avais prpare dans notre dernire expdition, et que
les rayons du soleil devaient avoir suffisamment dessche. Nous nous
mmes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de dposer
la prcieuse liqueur dans une tige de bambou apporte  cet effet. Ma
prvoyance fut rcompense par une abondante rcolte, car les tiges se
trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient t pratiques avec
autant de soin que d'intelligence.

C'est une plante trs-vnneuse, dis-je  Fritz; je compte l'employer
en cas d'attaque srieuse de la part des singes sur nos plantations; et,
 toute extrmit, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgr toute ma
rpugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible
contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet
d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante
aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.

Notre rcolte termine, nous remontmes  cheval pour suivre les traces
de nos claireurs. Ils taient dj enfoncs dans la savane, et nous
avions de la peine  les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient
se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par
derrire, afin de rabattre les oiseaux de notre ct, s'ils se
trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le mle partage
avec la femelle le soin de couver les oeufs, et que souvent plusieurs
femelles runissent leurs oeufs dans un seul nid qu'elles couvent
alternativement.

Fritz, qui avait rsolu de prendre vivante la premire autruche qu'il
rencontrerait, avait eu la prcaution de garnir de coton le bec de son
aigle, afin de n'avoir pas  redouter une catastrophe pareille  celle
qui avait ensanglant notre premire chasse. Je lui avais rendu sa
monture, plus propre que notre non  la poursuite de l'autruche. Nous
nous portmes chacun de notre ct  une certaine distance du nid,
attendant avec impatience le moment d'agir.

Quelques instants s'taient  peine couls, lorsque je vis plusieurs
masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage immdiat du nid, et
se diriger vers nous avec une extrme rapidit. Nous demeurmes si
fermes, que les pauvres animaux ne nous aperurent pas, ou du moins nous
crurent moins dangereux que les chiens dj sur leurs traces. Leur
course tait tellement rapide, que bientt nous reconnmes un mle qui
avait fait partie de la troupe antrieure, ou qui avait remplac celui
dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussitt le but de
nos poursuites. Les femelles taient au nombre de trois, et elles
marchaient immdiatement sur ses traces. Lorsqu'il fut  une porte de
pistolet, je lui lanai mon _lazo_, mais avec tant de maladresse, qu'au
lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extrmit
des ailes, o il s'embarrassa  la vrit, mais sans retarder la fuite
de l'animal, qui, effray de cette brusque attaque, changea subitement
la direction de sa course.

Les femelles se dispersrent  droite et  gauche; mais nous les
abandonnmes  leur fortune pour courir sur les traces du mle. Jack et
Franz s'lancrent de leur ct pour aller presser Fritz de donner le
signal dcisif. Celui-ci lcha son aigle, qui commena par planer
au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce
nouvel ennemi acheva de drouter le pauvre animal, qui se mit  courir
 et l, sans suivre dsormais aucune route, de manire que nous emes
le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses
ailes touchaient presque la tte de l'autruche; Jack prit son temps, et
lana son _lazo_ avec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du
fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire.
Nous arrivmes  temps pour carter l'aigle et les chiens, et pour
empcher le prisonnier de se dbarrasser de ses liens.

Cependant les efforts dsesprs de l'autruche pour dgager ses jambes
nous faisaient craindre qu'elle ne parvnt  rompre ses liens et  nous
chapper. Nous n'osions l'approcher de ce ct; mais elle n'tait gure
moins terrible de l'autre,  cause de ses formidables coups d'ailes. La
position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles
moyens de dfense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles,
puisque la premire condition tait de ne pas blesser l'animal
grivement. Enfin j'eus l'heureuse ide de jeter mon mouchoir sur sa
tte et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous emes
beau jeu; car, aussitt que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux,
elle se laissa lier et garrotter sans rsistance. Nous commenmes par
lui attacher les jambes et les pieds, de manire  lui laisser la
libert de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui
entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui
emprisonnait les ailes.

Malgr tout, Fritz levait encore des doutes sur la possibilit
d'apprivoiser l'animal et de l'employer  des travaux utiles.

MOI. Tu as donc oubli comment les Indiens s'y prennent pour
apprivoiser leurs lphants?

FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux lphants
apprivoiss, aprs lui avoir fortement li la trompe pour lui enlever
toute dfense, et alors il faut bien que le prisonnier obisse; car,
s'il fait le rcalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui 
coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relche de
leurs pieux derrire les oreilles.

JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoises pour appliquer
le mme systme  notre prisonnier,  moins de l'attacher entre Fritz et
moi: ce qui serait une mauvaise ressource.

MOI. Pourquoi faudrait-il ncessairement deux autruches pour en dompter
une troisime? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi
Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack
et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la prcaution d'attacher
fortement les jambes de notre prisonnier.

Les trois enfants firent un saut de joie en s'criant: Voil un moyen
excellent! Il ne peut manquer de russir.

Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux
nouvelles courroies moins fortes que la premire, et assez longues pour
qu'en les tenant par l'extrmit on ne court aucun risque d'tre
atteint. La premire fut passe dans les cornes de Brummer, et la
seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reurent l'ordre
de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je
m'tais mis en devoir de dlivrer l'animal des deux lacets et du voile
qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me russit
au del de toute attente. La chose faite, je m'loignai prudemment par
un saut de ct, et nous commenmes  observer avec anxit les
mouvements ultrieurs de l'animal abandonn  lui-mme.

Il commena par demeurer  terre sans mouvement, ne semblant vouloir
faire usage de sa libert que pour promener autour de lui des regards
effars. Tout  coup nous le vmes sauter sur ses pieds, esprant
prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit
retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas  se relever et 
renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux
gardiens taient trop vigoureux pour se laisser branler. Alors
l'autruche voulut essayer la violence, et elle commena  frapper l'air
 droite et  gauche; mais ses ailes taient trop courtes, et d'ailleurs
trop embarrasses dans leurs liens, pour que l'entreprise lui russt:
au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux
coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de
prendre la fuite par derrire; mais cette dernire tentative ne fut pas
plus heureuse que les prcdentes. Voyant toute rsistance inutile, le
pauvre animal se rsigna  reprendre son chemin au grand trot, suivi de
ses deux gardiens, qui surent si habilement puiser ses forces, qu'elle
se mit bientt d'elle-mme  une allure modre.

Jugeant alors que le moment favorable tait venu, j'ordonnai aux deux
cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi
nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les
oeufs que nous voulions rapporter.

J'avais fait les prparatifs pour cette opration, et nous avions deux
grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sret jusqu'
l'habitation.

Je ne tardai pas  reconnatre notre croix de bois, qui nous guida droit
au nid; nous n'tions plus qu' quelques pas, lorsqu'une femelle en
sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque.
Mais sa prsence tait un signe certain que le nid n'avait pas t
abandonn depuis notre dernire visite, et nous n'en fmes que plus
empresss  nous saisir des oeufs, esprant que dans le nombre il s'en
trouvait de vivants. Nous en choismes donc une douzaine sans dranger
le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid aprs
notre dpart.

Nous nous htmes d'emballer notre butin avec les plus grandes
prcautions, et, aprs avoir charg les sacs sur nos montures, je me mis
en devoir d'aller gagner le rendez-vous o les dompteurs d'autruches
devaient nous attendre. Trouvant alors la journe suffisamment remplie,
je donnai le signal du retour, et nous emes bientt regagn notre
demeure.

Ernest et sa mre ouvrirent de grands yeux  la vue de notre nouveau
prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques
minutes.

MA FEMME. Au nom du Ciel quel nouvel hte amenez-vous l?
Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et  quoi nous servira-t-il?

JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette
contre tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de
jours pour arriver  la premire colonie europenne, o je saurai bien
tout prparer pour notre dlivrance. Je propose donc que l'on appelle le
nouveau venu _Brausewind_ (vent imptueux): c'est un nom qu'il ne
tardera pas  mriter. Et toi, Ernest, je te cderai mon Bucphale
aussitt que celui-ci sera en tat d'tre mont.

MOI. Quant  toi, ma chre femme, tu n'as pas besoin de t'inquiter de
la nourriture de notre hte; la terre y pourvoira, et j'espre qu'on ne
pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon
qui gagnera son pain, je t'en rponds, s'il se laisse une fois
apprivoiser.

FRANZ. Cher pre, voici Jack qui s'empare dj de l'autruche, comme si
nous n'avions pas concouru  sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz
avec son aigle.

MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je rclame le
corps pour ma part; Fritz aura la tte, Jack les jambes, et quant  toi,
mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la
queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est
tomb sous nos coups.

FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer  mes plumes, pourvu que l'oiseau
reste entier.

MOI. Alors j'abandonnerai galement mes prtentions, pour ne pas tre
cause du partage de l'animal.

FRITZ. Et moi j'en ferai de mme, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau
tout entier.

JACK. Grand merci de votre gnrosit. Alors la pauvre bte est sauve,
car les jambes m'appartenaient dj; et je suis peu dispos  les
couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner
ses plumes.

FRANZ. Trs-volontiers, car je vois qu'on s'est moqu de moi: il faut
bien que l'autruche appartienne  quelqu'un en entier.

MOI. Voil une sage rsolution, dont Jack tire tout le profit.

La mre eut alors le rcit dtaill de notre merveilleuse capture, et
Ernest, dont la brillante imagination tait en travail depuis une heure,
finit par se faire un tableau si romantique de cette mmorable journe,
qu'il s'cria les larmes aux yeux: Ne serai-je donc jamais l dans les
occasions o il y a du plaisir et de la gloire  gagner!

MOI. On ne peut avoir tous les avantages  la fois. Tu n'es pas grand
amateur des scnes guerrires, et sous ce rapport il faut avouer que tu
le cdes  tes deux frres. Mais d'un autre ct on ne peut te refuser
un mrite non moins important: c'est celui d'aimer l'instruction, et
d'tre en bon chemin d'y arriver. Il s'est dj rencontr plus d'une
occasion pour nous de mettre  profit tes connaissances en histoire
naturelle, et peut-tre es-tu destin  devenir notre interprte, si la
Providence envoyait un navire tranger sur ces ctes.

Comme il tait trop tard ce jour-l pour songer au retour, il fallut
s'occuper de notre prisonnier et lui prparer un gte pour la nuit.
L'opration ne fut pas longue; car je me contentai de le faire attacher
entre deux arbres, dans le voisinage de la grotte. Le reste du jour fut
employ  employer nos provisions et nos nouvelles dcouvertes; nous ne
voulions rien abandonner: tant l'homme a de la peine  renoncer aux
richesses nouvellement acquises, et dont son imagination lui reprsente
vivement les avantages futurs!

Le lendemain matin, de bonne heure, nous reprmes le chemin de
l'habitation; mais il fallut bien de la peine et bien des efforts pour
dcider l'autruche  se mettre en route. Nous n'en vnmes  bout qu'en
lui jetant un voile sur la tte comme la veille. Elle fut attache de
nouveau entre ses deux gardiens, dont l'un marchait devant, et l'autre
derrire, de manire  lui rendre impossibles tous efforts pour
s'carter de la ligne droite. Une longue corde les attachait tous trois
au timon du chariot, o figurait notre magnifique vache en qualit de
timonier. Ernest tait sur son dos, et ma femme dans le chariot. Quant 
moi, je montais Leichtfuss, et Fritz le jeune non; de sorte que nous
formions une caravane bizarre, mais gnralement bien monte.

Nous fmes halte prs de l'cluse, pour donner le temps aux enfants de
reprendre leurs plumes d'autruche, et en mme temps pour faire une
provision de cette terre  pipe dont nous devions la dcouverte  ma
femme. La plante rampante qu'elle avait prise pour une espce de fve se
trouva tre un pied de vanille, qui donne ce parfum si recherch dans
nos climats. Les gousses, longues d'un demi-pied, renferment un certain
nombre de graines noires et brillantes, qui rpandent une odeur
dlicieuse lorsque les rayons du soleil ont achev leur maturit.

Avant de quitter ce lieu, je fermai de nouveau le passage,  l'aide
d'une barrire de bambous fortement fixe aux deux extrmits, et qui
nous parut presque impntrable. Pour plus de prcaution cependant, je
fis joncher la terre de branches,  une certaine distance, dans
l'intrieur de la valle, afin que nos lgers prisonniers ne
rencontrassent pas un terrain solide, s'il leur prenait fantaisie de
franchir d'un bond notre impuissante muraille. Enfin, comme le sable ne
portait aucune trace rcente qui indiqut l'vasion des antilopes ou des
gazelles, nous prmes la prcaution d'effacer nos propres traces, afin
d'tre avertis du passage des animaux qui pourraient  l'avenir
s'chapper de la valle, ou s'y introduire par cette voie.

Puis la caravane reprit lentement sa route, afin d'atteindre au moins la
ferme avant l'obscurit; puisqu'il tait devenu impossible de pousser
plus loin ce jour-l. En passant prs de la plantation de cannes 
sucre, je fis ramasser la chair des pcaris, qui se trouvait
parfaitement conserve. Nous n'oublimes pas non plus de nous pourvoir
d'un certain nombre de cannes, et nous poursuivmes notre route au clair
de la lune, malgr ma rpugnance habituelle pour les marches de nuit.

Nous arrivmes trs-tard et accabls de fatigue. Le chariot fut dtel 
la hte, et l'autruche attache, comme la veille, entre deux arbres;
puis, aprs un lger repas, chacun s'en alla s'tendre sur son lit de
coton, pour y chercher le repos dont il avait si grand besoin.

En nous levant, nous vmes avec plaisir que les couveuses avaient
heureusement accompli leur tche. L'une conduisait les poussins
domestiques, et l'autre les poussins sauvages dont Jack avait rapport
les oeufs dans la cabane. Dans cette dernire couve, nous remarqumes
quelques oiseaux d'une espce inconnue en Europe, que ma femme manifesta
le dsir d'emporter  l'habitation.

Nous nous occupmes alors du djeuner pour reprendre ensuite la route de
notre demeure, dont nous n'approchions pas sans motion, aprs une si
longue absence. Marchant donc sans prendre de repos, malgr la chaleur
qui commenait  devenir insupportable, nous arrivmes avant midi 
notre habitation, pour ne plus nous en loigner de longtemps.




CHAPITRE XIV

ducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la chapellerie.


Aussitt aprs notre arrive, le premier soin de ma femme avait t de
faire ouvrir toutes les fentres; ensuite il fallut nettoyer, laver et
balayer. Les deux cadets aidaient leur mre, tandis que les ans
travaillaient avec moi  dballer nos richesses.

L'autruche eut son tour: dlivre de ses deux gardiens, elle fut
attache, sur le devant de la maison, entre deux colonnes de bambous qui
soutenaient le toit de la galerie. Elle devait rester  cette place
jusqu' la fin de sa nouvelle ducation.

Les oeufs d'autruche subirent l'preuve de l'eau tide; ceux que nous
trouvmes vivants furent placs dans un four sur une couche de coton et
 ct d'un thermomtre, afin de les maintenir  la temprature
convenable. Cinq seulement rsistrent  l'preuve: le reste avait pri
pendant le voyage. Les lapins angoras, peigns avec soin, nous donnrent
une petite provision de duvet pour notre manufacture de chapeaux. Ils
furent ensuite transports dans l'le aux Requins, qui ne devait pas
demeurer longtemps dserte avec de pareils habitants. Dans la suite,
nous leur construismes des demeures souterraines d'aprs un plan qui
pt nous livrer les habitants sans dfense lorsque nous aurions besoin
de leurs trsors. Par surcrot de prcautions, j'tablis  l'entre de
leur demeure une espce de grillage dispos de manire  s'emparer
chaque jour du superflu de leur toison, que nous venions ensuite
recueillir sans peine et sans effort.

Bien malgr moi j'assignai pour sjour aux antilopes l'le aux Requins;
car notre dsir et t de les garder prs de l'habitation, si nous
n'eussions craint pour elles la gueule de nos chiens et des autres
animaux de la maison. Il tait  craindre aussi que la perte de leur
libert ne leur occasionnt quelque maladie mortelle, tandis que dans
leur nouvelle demeure aucun accident de ce genre n'tait  redouter.
Nous leur construismes un gte o elles pouvaient se retirer  leur
gr, et o nous apportions une provision de foin et d'herbes fraches 
chacune de nos visites.

Enfin une paire de tortues de terre qui nous restait aprs la
distribution que nous en avions faite  la ferme, reut pour demeure
l'tang aux Canards. J'avais song d'abord  les garder dans le jardin,
pour le purger des limaons et des insectes qui l'infestaient; mais,
lorsque ma femme apprit que ces petits animaux taient aussi grands
amateurs de choux et de salade, elle s'opposa formellement  mon projet,
en remarquant qu'ils dvoreraient prcisment ce qu'ils taient chargs
de dfendre.

Deux de nos tortues tant mortes dans le voyage, je mis leurs coquilles
 part pour les utiliser en temps et lieu.

Jack, qui s'tait charg de porter les autres  l'tang, accourut
bientt chercher Fritz, et tous deux, arms d'un long bambou, se
dirigrent vers l'tang  toutes jambes. Je pensai d'abord qu'il
s'agissait de quelque combat contre les grenouilles; mais je ne tardai
pas  les voir reparatre portant un des filets d'Ernest, o se
dbattait une belle anguille. Ils me racontrent alors qu'ils avaient
trouv les autres filets vides et dchirs; d'o je conclus que quelque
gros poisson avait russi  s'en chapper en rongeant les mailles; mais
nous nous consolmes facilement de cette perte avec l'excellent
chantillon qui nous tait rest. Ma femme nous en prpara une portion;
le reste fut mis dans la saumure, et conserv  la manire du lion
marin.

Quant au poivre et  la vanille, je les fis planter au pied des colonnes
de bambou qui soutenaient la galerie, avec l'esprance de les voir
bientt s'lever en espaliers. En plaant prs de nous ces plantes
prcieuses, il nous tait d'autant plus facile de leur donner les soins
ncessaires pour obtenir une abondante rcolte.

Quant  notre provision de graines de poivre et de gousses de vanille,
ma femme se chargea de la mettre en sret, et, bien que nous fussions
gnralement peu amateurs d'pices, je rsolus d'en mler dsormais au
riz, au melon et surtout aux lgumes, parce que je savais que dans les
climats chauds leur usage est indispensable pour fortifier l'estomac et
faciliter la digestion.

La vanille ne pouvait nous tre d'un grand usage pour le moment prsent,
parce que le cacao nous manquait; mais je ne voulais pas la ngliger,
comme pouvant devenir plus tard un article de commerce.

Les jambons d'ours et de pcari, ainsi que les barils de graisse, furent
confis aux soins de ma femme, pour tre conservs dans le garde-manger.
Nous avions maintenant de quoi dfier la famine pour longtemps; mais ma
femme nous dclara qu' l'avenir on ne goterait pas  la crme ni au
beurre frais, attendu qu'elle en voulait faire une provision, et la
mler avec la nouvelle graisse, afin de mnager les richesses que nous
venions de rapporter. Il fallut se rsigner, en soupirant,  cette
rigoureuse interdiction.

Je fis placer les peaux d'ours sur le rivage, dans l'eau de la mer, en
prenant la prcaution de les charger de pierres, afin que la mer ne les
emportt pas en se retirant.

La couveuse et ses poussins furent placs sous une cage  poulets, et on
rsolut de les nourrir avec des oeufs hachs et de la mie de pain,
jusqu' ce qu'ils fussent apprivoiss. J'eus soin de les faire placer
sous nos yeux, de peur que matre Knips ne s'avist de tenter sur eux
quelque exprience de physique ou d'anatomie. Plus tard, j'esprais
pouvoir les runir sans inconvnient au reste de la basse-cour.

Le condor et l'urubu prirent place dans le muse comme des trophes de
nos victoires, en attendant que la saison des pluies nous permt de les
prparer plus  notre aise pour en faire un digne pendant du fameux boa.
Quant au talc amiante et au verre fossile, je les fis porter dans
l'atelier, aussi bien que la terre  porcelaine; car j'esprais tirer de
ces prcieux matriaux une utilit relle et pratique. L'amiante devait
nous fournir des mches incombustibles pour nos lampes, et le verre
fossile d'lgants carreaux de vitre, et je voyais dj la porcelaine
prendre sous ma main mille formes aussi varies qu'agrables.

Toutes les provisions de bouche furent confies  la garde spciale de
ma femme; mais je conservai la gomme d'euphorbe sous ma surveillance
particulire, et je l'enfermai dans un sac de papier avec l'tiquette:
_Poison_, afin de prvenir toute mprise funeste  son gard.

Enfin les peaux de rats-castors furent runies en un paquet et exposes
 l'air sous le toit de la galerie, afin que l'intrieur de l'habitation
ne ft pas empest de leur dsagrable parfum.

Tous ces travaux termins, j'aperus enfin quelle source de richesses
nous avions rencontre dans cette dernire expdition; car il nous en
avait cot deux jours seulement pour ranger et disposer nos nouvelles
acquisitions.  cette pense, il me fut impossible de retenir une
exclamation involontaire et je m'criai: Divine Providence, nous voil
riches  prsent!

Jack tait d'avis que les dcouvertes, la chasse, le pillage sont les
plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail
sont des qualits inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme
stocien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus
heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux
rester assis  lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de
partager les dcouvertes et les oeuvres des autres.

Je rpondis  Jack que la vie de l'homme ne doit pas tre un tableau
mouvant d'aventures et de dcouvertes sans cesse renaissantes, mais un
foyer d'activit modre et un sage emploi des bienfaits de la nature,
et je fis remarquer  Ernest combien une vie inactive peut devenir
funeste, en anantissant les plus nobles facults de l'homme, et combien
il est dangereux de chercher un asile dans le monde idal contre les
inconvnients du monde rel.

La prparation d'un champ pour recevoir la semence tait la pense qui
me proccupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans
dlai de celles de nos oprations qui ne pouvaient souffrir de retard,
comme l'ducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.

Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il
avait fallu d'loquence et d'efforts aux premiers lgislateurs pour
accoutumer les peuples pasteurs  ce pnible travail. Cette fois nous
dfrichmes environ un arpent, qui fut partag en trois portions gales
pour recevoir le froment, l'orge et le mas. Quant  nos autres grains,
je les fis semer  et l dans diverses pices de terre, persuad qu'ils
ne russiraient pas moins bien dans ce fertile climat.

Je fis aussi deux nouvelles plantations au del du ruisseau du Chacal,
l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La dernire excursion de
nos buffles avait achev de les faonner au joug, et la charrue
remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux o la
terre demandait  tre remue plus profondment, le travail tait
pnible, et nous comprmes alors le sens de cette redoutable parole: Tu
mangeras ton pain  la sueur de ton front. La pnible tche du
labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.

Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche tait
soumise  bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle,
c'tait pour l'enivrer de fume de tabac, jusqu' ce qu'il lui devnt
impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois tendue  terre, un des
enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une
litire de roseaux, et ses liens taient assez lches pour lui permettre
de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle tait la pomme
de terre, le riz et le mas: les dattes lui taient particulirement
agrables. Je n'oubliai pas non plus de placer prs du rtelier une
provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a
coutume d'en faire usage pour acclrer la digestion.

Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher  rien, et cette
obstination puisa tellement ses forces, que nous commenmes  craindre
pour sa vie. Alors la bonne mre nous prpara une bouillie de mas et de
beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient.
Aprs deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et
son naturel parut avoir subi une rvolution complte, car  partir de ce
jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place  une sorte de
curiosit inquite tout  fait comique. Aprs avoir gmi de l'abstinence
de notre nouvel hte, nous finmes par concevoir des inquitudes sur sa
voracit. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et
toute la provision ne tarda pas  disparatre. Pour sa nourriture,
Brausewind semblait prfrer les glands et le mas, et sa gourmandise le
rendit bientt docile  toutes nos volonts.

Aprs dix  douze jours, nous crmes pouvoir dlivrer l'animal de ses
liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commena
une ducation dans toutes les rgles. Nous habitumes notre prisonnier 
recevoir des fardeaux, d'abord lgers, puis de plus en plus pesants, 
s'agenouiller et  se relever au commandement. Bientt il fut dress 
tourner  droite et  gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou
Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer rtif ou
indocile, nous prmes le parti de lui couvrir la tte d'un voile
imprgn de fume de tabac. Ce dernier expdient l'amena bientt  une
docilit complte.

Au bout d'un mois, l'autruche tait si parfaitement apprivoise, qu'il
fallut songer  son quipement. Je commenai par lui faire une nouvelle
ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans gner le
mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait
une forte courroie destine  attacher l'animal au chariot, ou  lui
fixer son fardeau sur les paules.

Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pense
m'embarrassait fort, car j'tais oblig de travailler sans modle.
Toutefois, comme j'avais observ le pouvoir que nous exercions sur
l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une espce de
chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux lgers anneaux de
laiton, et l'appareil se rabattait  volont sur les yeux et sur les
oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un ct ou de
l'autre, selon qu'il voulait laisser  l'oiseau l'usage de l'oeil droit
ou de l'oeil gauche pour le diriger  gauche ou  droite. Pour arrter
l'animal, il suffisait de faire retomber  la fois les deux cts de
l'appareil.

Mon harnais n'tait pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout
l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de lgers
changements nous vnmes  bout de notre entreprise, non sans peine
cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer 
l'usage d'un appareil aussi trange et aussi compliqu; car  chaque
instant il nous arrivait d'oublier  qui nous avions affaire, et de
vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne russissait pas le
moins du monde.

Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise
difficile, et qui, au cap de Bonne-Esprance, m'et infailliblement
mrit un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une
description dtaille de mon oeuvre; il suffira de dire que la selle
tait fixe autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre
les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer
solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derrire afin de
prvenir les chutes.  la honte du noble art de l'quitation, ma selle
avait une solide poigne pour passer la bride et se retenir avec les
mains si l'occasion l'exigeait.

Au bout de peu de temps, le rle de cheval de course devint si familier
 notre autruche, grce  nos patientes leons, qu' partir de ce moment
elle devint vritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait
la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu  un
cheval ordinaire: rapidit dont je me promis de grands avantages pour
l'avenir. Il ne m'en cota pas peu d'efforts pour maintenir le
propritaire de l'animal en paisible possession de sa conqute; car ses
frres ne pouvaient s'empcher de regarder son bonheur avec envie, et il
fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier
arrangement.

Ils se vengrent bien de la prfrence en faisant tomber sur le pauvre
Jack un feu roulant de railleries. Regardez-le, s'criaient-ils
aussitt qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'lever dans les
airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa tte!

Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu
qu'on le laisst paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait
firement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre
courrier d'tat.

Peu de jours avant l'entier quipement de notre nouvelle monture, Fritz
m'avait apport  trois reprises diffrentes une jeune autruche close
dans le four. Les autres oeufs n'avaient pas russi, et un des petits ne
demeura qu'un jour en vie. Ceux qui survcurent prsentrent pendant les
premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe gristre et leurs
longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de
mas et des glands doux, aprs ne leur avoir donn pendant deux jours
que des oeufs hachs et de la cassave bouillie dans du lait.

Au milieu de tous nos travaux, la prparation des peaux d'ours n'tait
pas nglige. Nous commenmes par les nettoyer avec un racloir de fer
que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite
mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et
en mme temps afin d'obtenir une fourrure plus paisse.

Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient dj donn deux tonnes de miel
dont nous ne savions que faire. Je songeai  en composer de l'hydromel,
travail dans lequel la bonne mre se trouva bientt plus habile que moi.
La prparation consistait  faire bouillir le miel dans un certain
volume d'eau et  l'cumer; puis nous versmes la liqueur dans deux
tonneaux, o nous la fmes fermenter avec de la farine de seigle. Je
remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de
feuilles de ravensara, pour donner un parfum  la liqueur; mais n'ayant
pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans
mlange.

Lorsque la lie fut tombe et le liquide clairci, je fis vider la
premire tonne dans de plus petits vases de bambou, purifis par des
fumigations de soufre pour empcher la seconde fermentation. Ayant
pralablement got la liqueur, nous la trouvmes si agrable, que nous
rsolmes  l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en
conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de varit
dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le
mme procd, et au bout de peu de jours nous avions une provision
d'excellent vinaigre. La bonne mre en mit une partie en bouteilles pour
les usages domestiques, et le reste me servit pour la prparation de mes
peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me semblrent
suffisamment mortifies, je les retirai du vinaigre pour les laver une
seconde fois. Quand je les vis  moiti sches, je me mis en devoir de
les humecter avec de l'huile de baleine, aprs quoi il ne resta plus
qu' les fouler jusqu' ce qu'elles nous parussent avoir acquis la
souplesse ncessaire. Nous nous servmes, pour les polir, de morceaux de
peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la
dcouverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, dlivres de toute
mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout
lieu de me rjouir du succs de notre long travail.

Pendant ces occupations inaccoutumes, d'abord entreprises avec ardeur
par les enfants, mais devenues bientt pnibles  leurs jeunes esprits,
nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne
qualit. Le tonneau qui tait rest sans mlange reut le nom de
_malaga_, parce que le goudron dont je m'tais servi pour enduire
l'intrieur du bambou avait communiqu  la liqueur une certaine
amertume. Le tonneau parfum fut appel par les enfants _muscat de
Felsen-Heim_, en mmoire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.

Je fis observer  ce sujet qu'il nous tait bien permis d'appeler notre
paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas 
abuser les autres  cet gard, quoique je ne perdisse pas l'esprance de
voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien
que le madre ou le clbre vin du Cap.

Au reste, je me vis forc de modrer l'ardeur que mes jeunes compagnons
tmoignaient pour cette boisson, si je voulais prvenir quelque tumulte
inaccoutum.

Voyant que la tannerie nous avait bien russi, je me tournai avec un
nouveau courage du ct de la chapellerie, avec l'intention de commencer
par le chapeau de castor que nous avions promis  Franz.

ERNEST. Dites-moi donc, cher pre, quelle forme et quelle couleur vous
voulez donner  notre premier chapeau, afin qu'il devienne un modle
pour l'avenir.

MOI.  dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir,
parce que je manque d'lments pour cette dernire couleur; car nous
n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne
nous manque pas.

ERNEST. Un chapeau rouge ne me dplairait pas. Le rouge est une noble
couleur.

JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la
nature.

FRITZ. Et moi, un gris, c'est une couleur conomique.

FRANZ. Le blanc vaudrait mieux, c'est la couleur la mieux adapte au
climat o nous vivons. Le blanc repousse les rayons du soleil, tandis
que le noir les absorbe.

MOI. Je crois que je me dciderai pour le rouge. Comme le premier
chapeau est destin  Franz, je veux lui faire une espce de barrette
semblable  celle du fils de Guillaume Tell dans les gravures de la
vieille chronique suisse.

MA FEMME. Je vois que personne ne songe  me demander mon avis dans une
matire qui est cependant de la comptence spciale des femmes. Je vote
pour la barrette rouge, elle nous rappellera les souvenirs de notre
pays.

TOUS. Oui, oui, une barrette rouge, avec un plumet de plumes
d'autruche.

Je distribuai immdiatement les rles pour notre nouvelle opration. Les
uns furent chargs de raser les peaux d'ondatra avec de vieilles lames
de couteau; les autres se mirent en devoir de peigner les fourrures de
lapins angoras, tandis que ma femme s'occupait de mler les deux
espces. Quant  moi, j'eus bientt fabriqu un aron de chapelier avec
une corde de boyau de requin, et plusieurs formes de bois en deux
morceaux d'une certaine hauteur et d'une certaine largeur. Il me fallait
encore un instrument pour presser, et un autre pour fouler; ils furent
bientt prts tous deux, et nous ne tardmes pas  obtenir un feutre
lger, que nous mmes en oeuvre sur-le-champ. Je terminai l'opration en
plongeant notre ouvrage dans une dcoction de cochenille, frache,
dlaye avec du vinaigre d'hydromel. Lorsque le feutre me parut
suffisamment prpar, je le plaai enfin sur la forme afin de lui faire
passer la nuit dans le four, et le lendemain matin j'avais une barrette
suisse du plus beau rouge et du plus brillant poli. Ma femme se chargea
d'achever l'ouvrage en y ajoutant une coiffe de soie et une ganse d'or,
dans laquelle on plaa un plumet de quatre plumes d'autruche. Alors le
chef-d'oeuvre fut mis en triomphe sur la tte de Franz, auquel il allait
parfaitement.




CHAPITRE XV

La poterie.--Construction du caak.--La gele d'algues marines.--La
garenne.


On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf,
et je leur promis de m'en occuper bientt,  condition qu'ils se
chargeraient de me procurer les matriaux ncessaires. Je les avertis en
mme temps de chercher  dcouvrir de gros chardons ou quelque plante
semblable, dont l'usage serait excellent pour donner  notre feutre un
poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai  chacun une
demi-douzaine de souricires en gros fil de fer, dont ils pouvaient se
servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'appt
dont nous nous servions pour les animaux rongeurs tait la carotte
d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une espce de
sardine assez commune sur nos ctes, et dont la chair n'tait pas 
ddaigner pour d'aussi dlicats amateurs de poisson. Par forme de
plaisanterie, et pour obtenir un ddommagement de mes peines, je dcidai
que chaque cinquime animal pris dans les souricires m'appartiendrait
de bon droit. De cette manire j'esprais me procurer bientt les
matriaux d'une nouvelle coiffure.

Les enfants acceptrent ce march,  l'exception de Franz, qui demanda
si, possdant dj un chapeau, il devait tre soumis au tribut. Je lui
fis observer qu'il tait bien plus noble de reconnatre un service pass
que de travailler  mriter un bienfait  venir. Il est plus pnible,
ajoutai-je, de s'acquitter aprs qu'avant. La dernire mthode nous
sduit par une apparence de grandeur, tandis que la premire ne saurait
tre considre que comme l'accomplissement d'un devoir.

L'heureux succs de la chapellerie m'encouragea  entreprendre quelque
nouveau travail, et je songeai d'abord  la terre  porcelaine; mais,
comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par
quelque essai sans importance avant de me livrer  ma grande entreprise.

L'argile fut aussitt transporte dans la grotte au sel avec une table
et quelques planches en guise de schoir. Une roue de canon me servit de
tour, et je me vis bientt en tat de fabriquer des vases de forme
commune. Je rsolus de satisfaire d'abord un dsir de ma femme, qui
demandait depuis longtemps des pots  lait de porcelaine pour remplacer
les calebasses, dont l'usage tait incommode. Tous mes prparatifs
termins, je pris une poigne de terre  porcelaine que je mlai avec
une certaine mesure de talc pulvris; aprs avoir lav et purifi le
mlange, j'tendis la pte sur mon schoir; puis je fis avec une portion
de ma pte un certain nombre de vases de diffrentes grosseurs, que je
mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs
comme la neige et sans avoir prouv aucune altration; car le talc,
dont j'avais mlang ma pte, lui avait donn assez de consistance pour
rsister  l'action du feu.

Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destine au commerce
avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et
les rouges, que je me mis en devoir de rduire en poussire  l'aide
d'un marteau; puis je rpandis cette poussire avec soin sur mes vases 
moiti cuits. Ainsi que je l'avais prvu, l'action du feu ne tarda pas 
me donner le plus bel mail qu'il ft possible d'attendre d'un systme
si imparfait.

Le succs de ce premier essai m'encouragea  continuer, et  mettre en
oeuvre le reste de ma terre  porcelaine avec le reste des grains de
verre. Le rsultat de ma seconde exprience fut de nous procurer six
tasses  caf avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois
assiettes. Deux pices avaient manqu totalement: ce qui sortit du four
tait plutt  la manire chinoise qu' la vritable faon anglaise.

Ce rsultat, si mdiocre en apparence, m'avait cot plus de peine qu'il
n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire
des moules de bois aussi dlicats que mon tour grossier me le
permettait. Ces modles m'avaient servi  former des moules en pltre,
sur lesquels j'avais ensuite appliqu ma pte; puis, aprs avoir laiss
quelque temps mes vases sur le schoir, je les avais exposs  la
chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite
fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant  la
peinture, je m'tais content de permettre  Fritz de dessiner sur les
assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et
rouges, ce qui nous sembla d'un effet trs-agrable  l'oeil.

Faute d'une plus grande quantit de terre  porcelaine, dont la saison
des pluies nous empchait d'aller faire une seconde provision, je
dclarai,  la satisfaction gnrale, que nous allions nous occuper du
condor et de l'urubu. Les peaux furent laves de nouveau  l'eau tide,
et recouvertes d'un lger enduit de gomme d'euphorbe, destin  prvenir
l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs
morceaux du lige qui avait servi  la construction de notre chaloupe;
les jambes et les cuisses furent formes de deux btons recouverts de
coton. Ensuite chaque oiseau fut fix  sa place au moyen d'une tige de
laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oubli mon
exprience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de
porcelaine et de l'mail. Moyennant cette importante addition, les deux
animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.

Il restait  s'occuper des oeufs d'autruche qui n'taient pas clos, et
dont nous nous tions bien gards de briser la coquille. Je leur fis 
tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent
destins  recevoir des fleurs, les autres  servir de vases  boire.

Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart
de nos travaux taient termins, et l'ducation de l'autruche ne
remplissait qu' demi nos moments perdus. Il en rsultait que les
enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse
song  quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.

Leur activit se rveilla lorsque j'eus propos de nous occuper de la
construction d'un caak gronlandais. Nous avons en Brausewind notre
voiture de terre, s'cria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau,
afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire,
entreprise qui ne peut manquer de nous conduire  de prcieuses
dcouvertes.

La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait
t faite; seulement la bonne mre demanda ce qu'il fallait entendre par
un caak; et lorsqu'elle eut appris qu'on dsignait par ce nom une
espce de canot de peaux de chien de mer, elle blma hautement notre
entreprise, n'ayant pas oubli son vieux ressentiment contre l'Ocan. 
force d'loquence et de prires, nous finmes par obtenir, non pas son
approbation, mais son silence, et chacun se mit  l'ouvrage avec ardeur,
afin que la carcasse au moins ft prte avant le retour des beaux jours.
Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me
proposai de suivre mes propres ides relativement  la forme et 
l'excution, ne doutant pas qu'un sage Europen ne dt avoir l'avantage
sur l'ignorant habitant d'une contre glaciale.

Je commenai donc par prparer deux pices de carne avec les deux plus
grands fanons de la baleine, dont je runis fortement les extrmits;
cette carcasse grossire fut enduite de la mme rsine qui nous avait
servi  calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de
longueur d'une extrmit  l'autre. Je pratiquai dans la quille deux
entailles d'environ trois pouces destines  recevoir des roulettes de
mtal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre
ferme. Les deux pices de quille furent alors runies par des traverses
de bambou, et leurs extrmits solidement fixes de manire  prsenter
deux pointes, l'une  la proue, l'autre  la poupe.  chaque extrmit
s'levait une troisime pice perpendiculaire, destine  appuyer les
sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de runion des deux
pices de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation  terre,
et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse taient de
bambou,  l'exception de la dernire de chaque ct, que je jugeai 
propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du btiment tait bombe,
et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrire. Enfin
le btiment tait recouvert d'un pont, sauf une troite ouverture au
milieu, destine  servir de sige, et entoure d'une balustrade de bois
lger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manire 
le drober  tous les regards, et empcher les vagues de parvenir
jusqu' lui. Dans l'intrieur de l'ouverture, j'avais dispos une espce
de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il tait fatigu
de demeurer  genoux. Ceci tait une modification au systme
gronlandais; car au Gronland le rameur est oblig de demeurer accroupi
ou de s'asseoir les jambes tendues, position pnible et peu favorable
au dploiement des forces qu'exige la manoeuvre d'un pareil btiment.

Aprs bien des peines et des expriences, j'eus la satisfaction de voir
la carcasse de mon caak acheve selon mes souhaits,  l'exception du
banc, qui avait peut-tre deux pouces de trop. Sa construction lastique
promettait les plus heureux rsultats; car l'ayant jet avec force sur
un sol rocailleux pour prouver sa solidit, je le vis rebondir comme
une balle, et sa construction tait si lgre, que, mme avec son
chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.

Il s'agissait maintenant de mettre la dernire main  mon ouvrage, ce
qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner
immdiatement les dtails, afin de terminer cet important sujet. Je
commenai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que
j'avais eu soin de laisser intactes en les corchant. Aprs leur avoir
fait subir la prparation ordinaire, je les fis scher au soleil; puis
nous les frottmes longtemps de rsine, opration qui leur donna assez
de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe lastique
sur la carcasse du canot.

Avant d'achever cette dernire opration, nous avions tapiss
l'intrieur du canot avec d'autres peaux prpares de mme, et calfat
les jointures avec un soin tout particulier, de manire  les rendre
impermables. Le pont fut form de cannes de bambou, galement
recouvertes de peaux de chien de mer, et disposes de manire  former
de chaque ct un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures
du pont furent remplies de rsine, ce qui leur communiqua une solidit
peu commune.

J'avais plac l'ouverture du canot sur l'arrire, esprant que l'avant
pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le lger
btiment devait tre gouvern par une double rame, que je taillai d'une
longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie  son
extrmit, de manire qu'en cas de malheur la vessie pt servir  la
soutenir sur l'eau.

Il fallait s'occuper maintenant de l'quipement du canot. Nous emes
alors recours  l'habilet de ma femme pour composer une paire de
corsets de natation. Sans cette prcaution jamais je n'aurais permis 
un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pntrer
par l'ouverture et remplir le btiment, et dans ce cas le rameur
courrait le risque de ne pouvoir se dgager et d'tre submerg avec le
caak. D'aprs mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien
de mer. Ce nouveau vtement consistait en une espce d'tui collant sur
le corps, avec une ouverture  chaque extrmit, pour qu'on pt le
passer  peu prs comme une chemise; ce vtement ne descendant que
jusqu' mi-corps, et d'autres ouvertures ayant t pratiques pour les
bras et le cou, le nageur devait conserver toute la libert de ses
mouvements.

Telles furent les occupations au moyen desquelles je russis  nous
faire passer agrablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier
non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux
domestiques.

Aux premires approches du beau temps, nous recommenmes  sortir, dans
l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier
vtement de mer avait t destin  Fritz, et, par une belle aprs midi,
on rsolut d'en aller faire l'preuve. Le caak fut donc mis  flot, et
Fritz s'lana firement  sa place. L'preuve ayant russi au del de
toute esprance, ma bonne femme fut supplie de faire un vtement pareil
 chacun des enfants.

Bientt nous allmes faire une visite  nos antilopes, que nous
rjoumes fort en leur portant du fourrage frais et une espce de
bouillie compose de sel, de mas et de glands pils, dont elles se
montrrent extrmement friandes. Il tait facile de s'apercevoir, 
l'tat de la litire, que nos htes avaient fait un usage constant de
leur retraite, et ils ne tardrent pas  recevoir une nouvelle provision
de joncs et de feuilles de roseaux.

Je profitai de l'occasion pour parcourir l'le en tous sens, afin de
rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre
musum. Nous remarqumes aussi une quantit d'algues marines, dont la
bonne mre nous pria de mettre une cargaison dans le canot.

 notre retour elle choisit parmi les algues une espce de feuilles en
fer de lance, denteles, et de six  sept pouces de longueur. Aprs les
avoir laves avec soin, elle les mit scher au soleil, les fit rtir au
four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une mystrieuse
solennit.

Un peu surpris de cette grave opration, je lui demandai en plaisantant
si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle 
qui l'agrable parfum des pipes avait eu le don de dplaire si
compltement jusqu' ce jour. Elle me rpondit en souriant: Je veux
remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus
fraches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gr de ma
prvoyance. Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me
faisant cette rponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que
pour cette fois ma curiosit ne serait pas satisfaite.

Un jour que nous revenions, accabls de fatigue et de chaleur, d'une
expdition laborieuse  Falken-Horst, ma femme plaa devant nous, dans
une calebasse, la plus belle gele transparente qu'un homme pt dsirer
pour apaiser  la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous
extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le got n'tait pas
moins dlicieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien got de
plus savoureux et de plus rafrachissant. Alors ma femme me dit en
souriant: Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisinire, qui
a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez l un plat
d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas empche de conserver
jusqu' ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'le aux
Requins.

MOI. Voil qui est merveilleux, en vrit. Mais comment l'ide de ce
plat a-t-elle pu te venir? C'est  peine si je me rappelle d'en avoir lu
quelque chose.

MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un
limon infrieur au vtre, et vous aimez  ne leur supposer d'autres
ides que celles qu'il vous plat de leur donner. Mais si la sagesse des
livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la
vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve  ce que j'avance.

MOI. Accord, accord  l'unanimit. Mais puisque jamais je ne t'ai
enseign ce plat, o en as-tu trouv la recette?

MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des
corbeilles de ces algues, les laver et les desscher: ils les laissent
ensuite dtremper cinq  six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque
matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantit
d'eau, avec quelques corces de citron, et l'on obtient le plat que vous
voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai t oblige de me servir du jus
de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma
cuisine n'en est pas plus mauvaise.

J'avais oubli de dire que, dans notre dernire visite  l'le des
Requins, nous avions trouv le manglier dans un tat de prosprit tout
 fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de
pins taient galement en bon tat. Dans la mme excursion, j'avais
dcouvert une source demeure inconnue jusqu'alors, et dont l'existence
m'enchantait  cause de nos antilopes.

Cet heureux rsultat nous donna l'espoir de trouver l'le aux Baleines
non moins florissante, et nous ne tardmes pas  nous embarquer pour
aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils
s'taient dj multiplis depuis leur sjour dans l'le, et je vis avec
plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos
plantations.

 notre approche, les animaux se rfugirent dans leurs demeures
souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une
habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans
peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et reut le
nom de garenne.

Quant aux plantations, elles prsentaient un aspect peu satisfaisant;
car les lapins avaient rong toutes les jeunes pousses et la plupart des
noix de coco. Les pins seuls taient pargns. Il fallut donc
recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart
de plantes pineuses.

Avant de quitter l'le, nous allmes visiter la carcasse de la baleine,
que nous trouvmes entirement dpouille de sa chair. Les oiseaux du
ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait disparatre toute
trace, que les ossements me semblrent tout prts  tre mis en oeuvre.
Je fis donc choisir une douzaine de vertbres, dans lesquelles nous
passmes une forte corde pour les remorquer jusqu' Felsen-Heim avec
notre chaloupe.

Un beau matin que j'tais occup dans l'atelier, tous les enfants
disparurent avec des souricires. Il n'tait pas difficile de deviner
leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas 
sortir moi-mme, dans l'intention de rapporter une provision d'argile,
dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la
permission de m'loigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses frres, tait
demeur dans la bibliothque, au milieu de nos livres. J'attelai donc
Sturm  notre vieux traneau, restaur depuis peu avec les roues d'un
canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de
Braun.

En arrivant prs de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de
terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait
d'en tre dvaste. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce
dsordre; mais en approchant je reconnus, aux traces rcentes qui
sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait caus ce
dsastre. Curieux de savoir si nous avions affaire  des animaux
sauvages ou domestiques, je rsolus de suivre les traces, qui me
conduisirent bientt  l'ancienne plantation de pommes de terre dans les
environs de Falken-Horst.

J'tais irrit contre les pillards qui laissaient la table si bien
servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais
je n'en apercevais aucun, bien que la troupe dt tre nombreuse. Les
chiens finirent cependant par s'lancer dans un pais taillis, d'o
j'entendis aussitt sortir un grognement hostile.

Regardant alors avec prcaution, j'aperus notre vieille truie entoure
de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe tait sur la
dfensive, tenant les chiens en respect  l'aide d'une formidable range
de dents menaantes. Mais leur mfait m'avait tellement exaspr, que je
ne pus m'empcher de dcharger mon fusil  deux coups au milieu de la
troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut
aussitt dans le taillis.

Aprs avoir appel les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer
la chasse, je leur abandonnai les trois ttes, et je chargeai mon butin
sur le traneau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais 
un accs de colre peu honorable pour mon sang-froid.

Je ne tardai pas  arriver au terme de mon voyage, et  reprendre le
chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.




CHAPITRE XVI

Le moulin  gruau.--Le caak.--La vache marine.


Je fus de retour longtemps avant les enfants, quoique ayant manqu
l'heure du dner aussi bien qu'eux. C'est pourquoi je priai me femme de
nous prparer pour souper un bon rti de cochon. Ernest et moi nous lui
servmes d'aides de cuisine. L'un des cochons fut mis en tat de
paratre le soir sur la table; les deux autres furent sals et enferms
dans le garde-manger. La bonne mre, qui avait commenc  me faire
quelques reproches sur ma chasse inutile, fut bientt dsarme par mes
excuses.

Vers le soir, et au moment o je commenais  concevoir quelques
inquitudes, nous vmes paratre Jack sur son autruche, suivi de ses
deux frres moins bien monts. Ceux-ci s'taient chargs de tout le
butin, qui remplissait deux normes sacs. Il consistait en quatre
oiseaux, une vingtaine d'ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux
de l'espce du livre, et une demi-douzaine de rats d'eau.

Fritz rapportait aussi une botte de gros chardons que je n'avais pas
remarque d'abord.

Alors commencrent les cris, les rcits et les admirations sans fin. La
voix de Jack dominait toutes les autres. Ah! cher pre, s'cria-t-il
quelle monture que mon autruche! Elle vole comme le vent, et j'ai cru
deux fois que j'allais perdre la respiration. La rapidit de sa course
fatigue tellement les yeux, que c'est  peine si je voyais devant moi.
Vous devriez me faire un masque avec des yeux de verre, afin que je voie
clair  me conduire.

MOI. Non pas, s'il vous plat, monsieur le cavalier.

JACK. Et pourquoi non?

MOI. Pour deux raisons: la premire, c'est que tout ce que tu demandes 
tes parents, tu l'obtiens sans peine et sans travail; la seconde, c'est
qu'au milieu de mes nombreuses occupations il me semble raisonnable de
vous laisser faire ce qui n'est pas au-dessus de vos forces. On
s'habitue bien vite  la paresse en demandant aux autres ce qu'on peut
excuter soi-mme.

FRITZ. Ah! papa, nous avons eu bien du plaisir aujourd'hui. Nous avons
vcu de notre chasse, et nous rapportons un bon nombre de peaux que nous
pourrions changer contre du brandevin avec les marchands fourreurs.
Toutefois nous voulons bien vous les donner pour un verre de muscat de
Felsen-Heim.

MOI. Le march est accept; car vous paraissez avoir bien mrit un
verre de vin, quoique vous soyez partis pour votre chasse un peu trop
brusquement.

FRANZ. Quant  moi, j'aimerais mieux quelque chose de solide; car la vie
sauvage, la chasse et le cheval donnent un terrible apptit.

MOI. Un moment de patience, et vous allez avoir de quoi satisfaire 
tout. Nous allons voir le triomphe de la cuisine civilise sur la
cuisine sauvage. Mais avant tout il faut prendre soin de vos montures:
un bon cavalier songe  son cheval avant de songer  lui-mme.

 peine cette besogne tait-elle termine, que la mre apporta le
souper,  la grande satisfaction de nos chasseurs, en accompagnant
chaque plat de quelque remarque plaisante.

Voici, d'abord, s'cria-t-elle, un cochon de lait europen transform
en marcassin d'Amrique. Il a laiss l sa tte pour courir plus vite,
selon la coutume des imbciles. Et voil maintenant une excellente gele
hottentote cueillie dans le potager de la vieille Thtis.

Les saillies de la mre furent accueillies avec des applaudissements
unanimes, surtout lorsque nous la vmes reparatre avec une bouteille de
notre excellent hydromel, que nous dgustmes avec autant de plaisir
qu'en prouvaient les dieux d'Homre en savourant leur nectar  la table
de Jupiter.

Alors Fritz nous raconta comment ils avaient pass tout le jour aux
environs de Waldeck, et comment ils avaient dispos leurs piges de tous
cts, se servant de carottes pour attirer les ondatras, et de menu
poisson pour les rats d'eau. Quelques racines d'anis et une
demi-douzaine de poissons pchs  la ligne avaient compos tout leur
dner, et  peine avaient-ils pris le temps de prparer ce frugal repas.

Ici l'imptueux Jack reprit la parole en s'criant: Ah! oui; et mon
chien est un animal impayable! ne m'a-t-il pas fait lever des livres
sous le nez!

--Oui, ajouta Franz, et il m'a conduit droit au kanguroo, qui paissait
tranquillement l'herbe  dix pas de nous. C'est une jeune bte, j'en
rponds, et qui n'avait pas encore eu le temps de sentir l'odeur de la
poudre.

--Et moi, reprit Fritz, j'ai eu le bonheur de dcouvrir ces gros
chardons, qui pourront nous tre utiles pour le cardage de notre feutre.
J'ai rapport aussi plusieurs rejetons, dont quelques-uns sont dj
gros, et qui ne tarderont pas  devenir des arbustes. Enfin j'ai abattu
avec mon fusil un singe impudent qui m'avait lanc une norme noix de
coco presque sur la tte.

Aprs le souper, m'tant mis  examiner nos richesses de plus prs, je
reconnus dans les plantes de Fritz une espce de chardon  carder qui
devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il
rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.

La mre reut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain
matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand
soin.

Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que
j'avais imagine pour corcher les animaux. La caisse du chirurgien me
fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine 
faire une machine  compression assez passable, au moyen d'une ouverture
et de deux soupapes.

Au moment o les enfants venaient de terminer leurs prparatifs sans
beaucoup d'empressement, je m'avanai solennellement avec ma machine,
qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'empcher
de partir d'un bruyant clat de rire.

Sans leur rpondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore tendu  mes
pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derrire de manire que sa
poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la
peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le
tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis  souffler de
toutes mes forces. Je continuai l'opration jusqu' ce que la peau de
l'animal ft entirement dtache de la chair, aprs quoi je laissai le
reste du travail  mes compagnons bahis. Il suffit de quelques minutes
pour achever l'opration, qui n'avait pas cot la moiti du temps
ordinaire.

Bravo! bravo! s'cria toute la troupe; notre pre est un vritable
sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil rsultat?

--Mon artifice est bien simple, rpondis-je, et il n'est pas un
Gronlandais auquel il ne soit familier. Aussitt qu'ils ont pris un
chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette manire
l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement
avec leur caak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce procd
pour donner  leur viande un aspect sduisant, et en trouver plus
facilement le dbit.

Je ritrai mon opration pour chacun des animaux; et j'eus bientt
achev ma tche, parce que j'acqurais plus d'habilet  chaque nouvelle
exprience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.

Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et,
dans ma dernire excursion, j'avais remarqu un arbre qui m'avait sembl
propre  cet usage. Le lendemain, nous nous mmes en route pour aller
l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usit
en pareille circonstance. Arriv au pied de l'arbre, je fis monter Fritz
et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le
gner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes
au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du
ct qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en
oeuvre au pied du tronc: aprs avoir pratiqu une profonde entaille de
chaque ct, nous courmes  nos cordes, que nous commenmes  tirer de
toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas  s'abattre avec
un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre,
je le fis partager en tronons de quatre pieds de long, qui furent
immdiatement chargs sur le chariot. Le reste du bois fut laiss sur la
place pour servir en temps et lieu.

Tout ce travail avait demand deux jours, et ce ne fut que le troisime
qu'il me fut possible de mettre le bois en oeuvre.  chacun des tronons
j'adaptai une traverse en forme de flau, qui se relevait et s'abaissait
 volont, et de manire qu'une des extrmits retombait sur la partie
plane du bois.  cette extrmit venait se fixer un marteau de bois,
dont la tte arrondie correspondait au centre du billot, lgrement
creus  cette place.  l'autre bout de la traverse j'attachai une
espce d'auge dont le poids fut calcul de telle sorte que le marteau se
trouvt plus lger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand
l'auge s'emplissait, la traverse en retombant levait le marteau; et
quand elle se vidait, elle acclrait la chute du marteau sur le billot.
Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vertbre de
baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.

Ce travail achev, je me mis en devoir d'amener l'eau du puits derrire
la maison, et  une hauteur convenable, au moyen d'un conduit de bambou.
Mes conduits furent disposs au-dessous de la chute d'eau  environ un
pied de profondeur. Du grand conduit partaient six tuyaux plus petits,
destins  aller porter l'eau  chacune des auges, qui, se remplissant
et se vidant alternativement, ne pouvaient manquer d'imprimer aux
marteaux un mouvement uniforme. Nous avions obtenu de cette manire le
moulin le plus convenable  notre position, attendu qu'il marchait sans
roue, et que la confection d'une roue avec ses accessoires se ft
trouve probablement au-dessus de nos forces.

Aussitt que la machine fut acheve, ma femme plaa quelques mesures de
riz dans les mortiers, et passa la journe entire  surveiller la
marche de l'appareil.  la fin du jour, le grain tait entirement
dbarrass de son enveloppe et prt  tre employ  la cuisine. La
lenteur de la machine nous inquita peu lorsque nous fmes assurs
quelle marchait assez bien pour l'abandonner  elle-mme.

Quel bonheur! s'crirent les enfants; nous voil en tat de prparer
de l'avoine, de l'orge et de tous les autres grains pour faire de la
soupe et de la bouillie! Notre bonne cuisinire et ses aides seront
dlivrs  l'avenir de l'ternel travail du pilon.

Pendant que nous tions encore occups  la construction de nos pilons,
nous remarqumes que les jeunes autruches faisaient de frquentes
visites  notre nouveau champ, et qu'elles rentraient au logis
rassasies. Mais quel ne fut pas mon tonnement quand je reconnus
qu'effectivement le grain tait mr, alors qu' peine quatre mois
s'taient couls depuis l'ensemencement! Ainsi nous pouvions compter 
l'avenir sur deux rcoltes par an.

Cette dcouverte nous occasionna un travail inattendu et tout  fait
hors de saison; car c'tait prcisment l'poque du passage des harengs
et des chiens marins. La mre ne se lassait pas de gmir en demandant
comment nous viendrions  bout de cette menaante srie de travaux; car
elle n'oubliait pas que c'tait galement l'instant de faire la rcolte
du manioc et des pommes de terre. Je la consolai en lui rappelant que le
manioc pouvait rester en terre sans inconvnient, tandis que la rcolte
des patates tait bien moins pnible dans cette terre lgre que dans
les terrains pierreux de notre pays. Quant au grain, ajoutai-je, nous
en ferons la moisson et le battage  la mode italienne. Si nous y
perdons quelque chose, nous le rattraperons bien  la rcolte suivante.

Sans perdre de temps, je fis prparer devant la maison une espce
d'esplanade que nous arrosmes ensuite de fumier liquide; puis je fis
fouler la place par notre btail, en mme temps que nous battions la
terre avec des avirons, des pelles et des masses. Lorsque le soleil eut
sch le sol, nous l'arrosmes une seconde fois, et je le fis battre et
fouler de nouveau, jusqu' ce que la terre ft devenue aussi dure et
aussi unie que celle des aires de notre pays.

Alors nous nous rendmes au champ munis de faucilles, et suivis de Sturm
et de Brummer, qui portaient la grande corbeille destine  recevoir le
grain.

Arrivs sur la place, ma femme demanda des liens pour les gerbes, et les
enfants des fourches et des rteaux pour rassembler les pis en
monceaux.

Point tant de crmonies, leur dis-je; aujourd'hui nous travaillons 
l'italienne, et l'Italien est trop ennemi de la peine et du travail pour
savoir ce que c'est qu'un lien ou un rteau lorsqu'il s'agit de moisson.

--Mais, reprit Fritz, comment s'y prennent-ils pour rassembler les
gerbes et pour les rapporter  la maison?

--De la manire la plus simple du monde, lui rpondis-je, car ils ne
font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.

Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y
prendre pour commencer son rle de moissonneur. Alors je lui dis de
prendre une poigne d'pis dans la main gauche, en se servant de la
faucille avec la droite, de lier chaque poigne avec un lien de paille,
et de la jeter ensuite dans la corbeille.

Ma nouvelle mthode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ
fut bientt dpouill de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se
remplissait d'une ample provision d'pis.

Voil une belle conomie! s'cria ma femme en gmissant. Tous les pis
tombs restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle 
briser le coeur d'un bon et brave moissonneur suisse.

--Vous vous trompez, lui rpondis-je, l'Italien est trop bon mnager
pour laisser perdre ces restes prcieux. Mais il parat qu'il aime mieux
les boire que les manger.

--Voil une nigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.

--Et vous allez l'avoir, ma chre femme, lui rpondis-je. Comme l'Italie
renferme plus de terres labourables que de pturages, le fermier manque
d'herbe et de foin. Alors il conduit son btail dans les champs
moissonns, aprs avoir eu la prcaution de laisser l'herbe pousser
entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le btail
ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire
que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le
manger.

--Mais alors o prennent-ils leur litire? me demanda ma femme.

MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir,
quoique je n'ose dcider si cet usage n'entrane pas de graves
inconvnients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas
moins simple que la moisson.

De retour  la maison, nous commenmes les prparatifs de cette
importante opration. Ernest et Franz, sous la direction de leur mre,
rpandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire,
aprs avoir tri les diffrentes espces de grains. Alors commena une
opration toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimps
sur leurs montures, reurent l'ordre de courir tout autour de l'aire,
pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de
poussire. Ma femme et moi, arms de pelles de bois, nous tions chargs
de runir les pis disperss et de les remettre sur le passage des
batteurs en grange. Cette nouvelle mthode donna lieu  quelques
incidents que je n'avais pas prvus, car de temps en temps nos montures
attrapaient une bouche de grain battu; sur quoi ma femme observa
malicieusement que si cette manire de nourrir les animaux n'tait pas
tout  fait conomique, elle pargnait du moins les frais de grenier et
de conservation.

Mais je lui rpondis gravement par le proverbe:  boeuf qui bat bouche
pleine.

D'ailleurs, ajoutai-je, ce n'est pas  ct d'une pareille moisson
qu'il faut se montrer avare, et une poigne de grains par-ci par-l
n'est pas une si grande perte.

Le grain battu, il fallait le nettoyer. Les pis furent donc jets au
vent avec des pelles  vanner, de sorte que la paille et les corces
vides s'envolaient avec la poussire, tandis que le grain retombait par
son propre poids. Je laissai les enfants se relayer dans cette
dsagrable opration, rendue plus pnible encore par notre
inexprience.

Pendant le vannage, toute notre volaille tait accourue  la porte de
l'aire, et elle commena  becqueter si furieusement le grain, que
pendant plus d'une minute un rire gnral nous laissa sans force contre
la formidable invasion. Les enfants s'tant lancs avec imptuosit
pour arrter le pillage, je modrai leur ardeur en ajoutant: Laissez
ces nouveaux htes prendre part  notre superflu; nous y perdrons
quelques poignes de grain, mais nous y gagnerons de bonnes volailles.
D'ailleurs cet abandon a quelque chose de patriarcal qui convient tout 
fait  notre nouvelle vie.

Lorsque nous en vnmes  mesurer notre rcolte, nous trouvmes plus de
cent mesures de froment et au moins deux cents mesures d'orge, qui
furent serres avec soin dans la chambre aux provisions.

Le mas demandait une manipulation particulire. Les pis furent spars
des tiges, pluchs et tendus sur l'aire pour scher. Nous les battmes
ensuite avec de grands flaux pour faire sortir le grain. Cette
opration produisit plus de quatre-vingts mesures,  notre grand
tonnement. D'o je conclus que cette semence tait parfaitement
approprie au climat et au terrain.

Maintenant il s'agissait de prparer de nouveau le champ pour la seconde
rcolte. Il fallait dbarrasser le terrain du chaume et des tiges de
mais, qui devaient nous fournir d'excellentes bourres.

Lorsque nous arrivmes avec nos faucilles, nous fmes bien tonns de
trouver la place occupe par une troupe nombreuse de cailles du Mexique,
qui avaient profit de nos deux jours d'absence pour s'tablir dans les
sillons. La surprise fut si complte, qu'il ne nous resta entre les
mains qu'une seule caille, abattue d'un coup de pierre par l'adroit
Fritz. Je me promis bien pour l'avenir de faire une bonne rcolte de
cailles aprs chaque rcolte de bl, en disposant des lacets dans les
sillons.

La paille fut mise en meule et destine  renouveler notre provision de
fourrages. Les feuilles de mas nous servirent  remplir nos paillasses;
enfin le chaume brl nous donna des cendres que ma femme fit mettre 
part pour les lessives.

Lorsque la terre fut prpare, je m'occupai de l'ensemencement; et cette
fois, pour varier la rcolte, je semai du seigle, du froment et de
l'avoine.

 peine ce travail tait-il achev, que le passage des harengs commena.
Comme la maison tait abondamment fournie de provisions, nous nous
contentmes d'un tonneau de harengs fums, et d'un tonneau de harengs
sals. Toutefois les viviers furent remplis, afin de nous fournir du
poisson frais dans l'occasion.

Immdiatement aprs commena une chasse bien autrement importante, celle
des chiens de mer,  laquelle je me livrais avec un zle toujours
croissant depuis l'invention de ma pompe  air, qui me donnait toute
facilit pour enlever les peaux. Dans cette grave occasion, le caak fut
quip en guerre pour la premire fois; je prparai en mme temps deux
harpons garnis de vessies, qui furent placs de chaque ct du btiment,
dans deux courroies disposes  cet effet.

Ces prparatifs termins, Fritz endossa sur le rivage son vtement de
pche. Des pantalons de boyaux de chiens de mer, le justaucorps dont
nous avons fait la description, et une cape gronlandaise formaient son
armure dfensive. Les armes offensives taient les deux rames et les
deux harpons, qu'il agitait firement en l'air, comme le trident du dieu
des mers, en prononant le fameux _quos ego_! de Virgile. Bientt il
prit place dans le caak, et s'loigna du bord pour la chasse
aventureuse. Un formidable cri de triomphe annona le dpart du
btiment, et nous entendmes Fritz entonner avec assurance le chant du
pcheur gronlandais. La bonne mre, en dpit de toutes ses inquitudes,
ne pouvait s'empcher de rire, et de l'aspect grotesque de notre
embarcation, et du bizarre accoutrement de notre chevalier de mer. Quant
 moi, j'tais sans inquitude, sachant que Fritz tait excellent
nageur, et qu'on pouvait compter sur sa vigueur et son sang-froid dans
une occasion difficile. Toutefois, pour rassurer sa mre, je fis mettre
la chaloupe en tat, afin de courir au secours de notre pcheur, s'il
tait menac de quelque catastrophe.

Aprs plusieurs volutions couronnes de succs, notre hros, encourag
par les acclamations des spectateurs, voulut entrer dans le ruisseau du
Chacal; mais son entreprise choua, et nous le vmes bientt entran
vers la pleine mer avec la rapidit d'une flche.  cette vue, je jugeai
prudent de mettre la chaloupe  l'eau pour suivre les traces du
malencontreux voyageur. Mais, malgr tout notre empressement, le caak
avait disparu avant que la chaloupe ft sortie de la baie. Toutefois la
rapide embarcation, encore acclre par le mouvement de nos trois
rames, eut bientt atteint le banc de sable o notre navire avait
chou, et vers lequel le courant avait d emporter l'aventureux
pcheur. Dans cet endroit, la mer tait hrisse de rochers  fleur
d'eau, battus par les vagues, qui laissaient de temps en temps leur tte
 dcouvert en se retirant. Nous emes bientt trouv un passage qui
nous conduisit au milieu d'un labyrinthe de petites les escarpes qui
allaient rejoindre un promontoire loign et d'un aspect sauvage.

Ici mon embarras redoubla; car la vue, borne de toutes parts, ne
permettait pas de reconnatre les traces du caak; et comment deviner
lequel de ces lots pouvait drober Fritz  nos regards?

L'incertitude durait depuis quelques instants, lorsque je vis s'lever
dans l'loignement une lgre fume suivie d'une faible dtonation que
nous crmes reconnatre pour un coup de pistolet.

C'est Fritz, m'criai-je avec un soupir de soulagement.

--O donc? demandrent les enfants en relevant leurs ttes inquites.

 cet instant, une seconde dtonation suivit la premire, et je pus les
assurer qu'au bout d'un quart d'heure nous aurions rejoint le fugitif.
Nous rpondmes  notre tour par un coup de feu dans la direction que je
dsignai, et notre signal ne resta pas longtemps sans rponse.

Je fis aussitt virer de bord vers l'endroit indiqu; Ernest regardait 
sa montre d'argent, et au bout de dix minutes nous tions en vue du
caak; cinq autres minutes n'taient pas coules, que les deux
embarcations se trouvaient bord  bord.

Notre tonnement fut  son comble lorsque nous emes aperu une vache
marine que notre intrpide aventurier avait frappe  mort avec ses deux
harpons, et dont le cadavre flottait  la surface de l'eau.

Je commenai par faire au hros gronlandais quelques reproches sur sa
disparition, qui nous avait jets dans une grande inquitude; mais il
s'excusa sur la rapidit du courant qui l'avait entran malgr lui.

Je ne tardai pas  rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il;
mais elles ne me laissrent pas le temps de les attaquer. Aprs une
longue poursuite, je parvins enfin  enfoncer mon premier harpon dans le
dos de la dernire de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti
sa course, je russis bientt  faire usage de mon second harpon. Alors
l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, o je le suivis et
o je me htai de l'achever avec mes pistolets.

MOI. Tu as eu affaire  un redoutable adversaire. Quoique la vache
marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois
furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pices le
canot le plus solide,  l'aide de ses redoutables dfenses. Enfin te
voil sain et sauf, grce  Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les
vaches marines du monde; car, en vrit, je ne sais trop ce que nous
allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long,
quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue  toute sa taille.

FRITZ. Oh! cher pre, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe
de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la tte avec ses deux
terribles dfenses. Je l'attacherai  la proue de mon caak, que je
baptiserai du nom de _la Vache marine_.

MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les dfenses; c'est la
partie la plus prcieuse de l'animal; elles sont trs-recherches 
cause de leur blancheur, qui peut se comparer  celle de l'ivoire. Quant
 la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant
que je vais dcouper quelques lanires de cette peau paisse, qui
peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la tte, que tu dsires. Mais
htons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se prparait un orage.

ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment
s'en rencontre-t-il dans ces parages?

MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve
aussi vers le ple antarctique, et qu'une tempte les ait entranes
jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une espce de vaches marines plus
petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules
et d'hutres, qu'elles dtachent des rochers  l'aide de leurs dents.

Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit
observer qu'il serait utile d'ajouter  l'quipement du caak une lance
et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une bote de verre,
afin que le rameur pt s'orienter si une tempte le jetait en pleine
mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.

Lorsque notre travail fut termin, j'offris  Fritz de le prendre dans
la chaloupe avec son embarcation; mais il prfra retourner comme il
tait venu, afin d'aller annoncer notre arrive  ma bonne femme, que
cette longue absence devait inquiter.




CHAPITRE XVII

L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le lche-sel.--Le
pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyne.


 peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fmes surpris par
un ouragan terrible accompagn de pluie et de vent. Je me trouvai dans
le plus grand embarras  cette irruption soudaine, qui avait devanc mes
prvisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient drob Fritz  nos
regards, et le tumulte des lments ne nous permettait pas de le
rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vtements de
mer, et de s'attacher  la chaloupe par des courroies, afin de n'tre
pas emports par la lame. Je fus oblig d'avoir recours moi-mme  ce
moyen, et nous nous recommandmes  Dieu, abandonnant la pinasse  son
destin, dans notre impuissance  la gouverner.

La violence de l'ouragan redoublait, bien qu' chaque minute il nous
semblt que sa fureur ft  son comble. Les vagues s'levaient jusqu'aux
nuages, et de sinistres clairs sillonnaient l'obscurit, rpandant une
lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous.
Tantt notre frle btiment se trouvait au sommet de la vague; tantt il
redescendait au fond des abmes avec la rapidit de l'clair. Les flots
remplissaient la chaloupe, nous menaant  chaque instant d'une
destruction certaine.

L'ouragan ne tarda pas  se dissiper comme il tait venu, et le vent
paraissait avoir puis sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de
nos ttes, les vagues menaantes sous nos pieds, continuaient
d'entretenir nos craintes.

Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la
chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que
peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner
deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale aprs le
passage de chaque vague. Quelques coups de rames donns  propos avaient
russi  maintenir le btiment dans sa route.

Cette certitude, sans nous rassurer compltement, me laissait du moins
assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manoeuvres
ncessaires et soutenir les forces de mon quipage. Ma plus vive
inquitude tait sur le sort du caak, qui devait avoir t surpris
comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrpide Fritz bris contre
les rochers, ou entran dans les plaines d'un ocan sans bornes; et,
n'osant dsormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que
la force ncessaire pour supporter cette perte dchirante avec la
rsignation d'un chrtien et d'un serviteur de ses saints autels.

Enfin nous nous trouvions  la hauteur du cap de la Dlivrance. Je
commenai  respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la
force du dsespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au
moment o la fureur des flots allait nous en loigner pour toujours.
Notre premire pense fut un sentiment profond de gratitude envers la
Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.

Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe compos de ma
femme, de Franz et de Fritz agenouills sur le rivage pour remercier le
Seigneur du retour inespr de ce dernier, et lui offrir leurs
supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du
pril.

Leur prire fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous
prcipitmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais
quelques reproches de la part de ma femme; mais elle tait trop vivement
mue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives
dont les hommes s'accablent trop souvent aprs le danger, et qui
finissent par devenir la source d'animosits irrconciliables. Les trois
nouveaux venus se runirent alors au groupe des suppliants pour adresser
 l'ternel de ferventes actions de grces. Ce devoir accompli, toute la
famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vtements,
et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de
cette journe.

FRITZ. Je ne peux pas dire que j'aie prouv un moment de terreur
relle, tant j'tais persuad de la solidit de mon btiment.  chaque
lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais
bientt au sommet du flot qui avait menac de m'engloutir. Ma seule
inquitude tait la crainte de perdre ma rame; car alors ma position ft
devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientt port dans
le chenal avec la rapidit d'une flche. Chaque fois que le caak se
trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de
nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abmes entr'ouverts
autour de moi. Je dbarquai au moment o commenait la dernire rafale
de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un
rocher. Aprs avoir laiss passer ce terrible nuage, nous retournmes au
rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos coeurs pleins
d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prire que la Providence a
exauce.

ERNEST. Malgr tout, c'tait une rude joute; et je peux avouer
maintenant que je ne suis pas fch de me trouver sur la terre ferme;
car tant qu'a dur le danger, je me suis bien gard de laisser chapper
une plainte ni une parole.

MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et
paisible rend souvent de grands services dans une position critique,
quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte
rsolution ou un effort dsespr. Quelquefois aussi l'enjouement a son
mrite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du
danger et les mesures qu'il exige.

MA FEMME. Pour moi, mon anxit tait si vive, que le sang-froid m'et
t aussi impossible que l'enjouement, la seule pense du Pre
tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques
forces.

MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chre femme. Mais
maintenant que le danger est pass, je ne donnerais pas cette prilleuse
exprience pour beaucoup; car  cette heure nous sommes si bien
convaincus de la solidit de notre pinasse, que je n'hsiterais pas  la
mettre en mer pour courir au secours d'un navire en pril. Et cette
pense consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant
entrevoir la possibilit de quitter un jour cette plage dserte.

FRITZ. Mon caak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible
preuve, et je ne serais pas le dernier  suivre la chaloupe avec lui.
Peut-tre aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin,
en levant sur le rocher de l'le aux Requins une batterie de sauvetage
avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir
les btiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le
pavillon suffirait pour leur annoncer notre prsence et l'existence d'un
bon ancrage dans la baie de la Dlivrance.

TOUS. C'est une ide excellente.

MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le prcieux chapeau du petit
Fortunatus, je n'hsiterais pas  prendre deux canons entre mes bras et
 m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un lphant
ou un rhinocros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment
des sages projets de votre imagination.

MA FEMME. Ces plans mmes prouvent toute leur confiance dans ton
habilet, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec
reconnaissance.

MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage  ne pas m'opposer
 l'excution,  condition que l'un de nous se chargera de monter sur la
cime du rocher.

Aprs notre repas, la chaloupe fut tire sur le rivage, dbarrasse de
sa cargaison et trane jusqu' Felsen-Heim par nos animaux. Arrive l,
je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caak, que Fritz
et Ernest avaient charg sur leurs paules. La tte de la vache marine
fut mise dans notre atelier, o, grce  mes soins, elle se trouva
bientt en tat de figurer dignement  la place que Fritz lui avait
destine.

L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en tait suivi
plusieurs inondations, particulirement dans le voisinage de
Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui mme avait prouv une telle
crue, malgr la profondeur de son lit, que notre pont avait failli tre
emport. Prs de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuy
des dommages srieux qui demandaient une prompte rparation.

En arrivant  la chute d'eau, nous trouvmes la terre jonche d'une
espce de baies d'un brun fonc, couronnes d'un petit bouquet de
feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect tait
si engageant, que les enfants n'hsitrent pas  en avaler
quelques-unes; mais le got en tait si acre, qu'ils les recrachrent
aussitt avec rpugnance, juste chtiment de leur gourmandise.

Je ne m'en serais pas occup davantage, si leur odeur ne me les et
aussitt fait reconnatre pour le vritable fruit du giroflier. C'tait
une dcouverte trop importante pour ne pas attirer toute notre
attention. Un sac fut rempli de cette prcieuse production, et rapport
 Felsen-Heim, o il ne manqua pas d'tre accueilli avec reconnaissance
par notre cuisinire.

Comme j'avais observ combien les dernires pluies avaient t
favorables  nos semailles, je rsolus de diriger l'eau de mes meules,
au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement
pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je
lui donnai un coulement vers le ruisseau du Chacal.

Vers le mme temps, la pche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler
notre provision de poisson sal, fum et marin. Je fis galement
l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en
rgaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous
passmes une longue corde  travers les oues; et la corde fut fixe 
un poteau,  la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie
du Salut. J'avais lu que ce procd est trs usit en Hongrie, o l'on
en prouve les plus heureux rsultats.

Vers cette poque, et au milieu d'une belle nuit d't, mon sommeil fut
interrompu tout  coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi
de sourds trpignements qui me rappelrent la terrible invasion des
chacals. Dj, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon
imagination peuplait la cour de fantmes terribles, parmi lesquels les
buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rle le moins
formidable. Toutefois je rsolus de ne pas demeurer plus longtemps dans
l'incertitude, et, sautant du lit  demi nu, je saisis la premire arme
qui se trouva sous ma main, et je m'lanai vers la porte de ma maison,
dont la partie suprieure tait reste ouverte, selon notre coutume
durant les nuits d't.

 peine avais-je pass la moiti de mon corps par l'ouverture, que je
reconnus la tte de Fritz  la fentre voisine.

Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela? me demanda-t-il  voix basse.

Je lui rpondis que j'avais cru d'abord  quelque nouveau danger, mais
que je commenais  m'apercevoir que c'tait un nouveau tour des
cochons.

Toutefois, ajoutai-je, il est  craindre que la plaisanterie ne finisse
mal pour eux; car je crois qu'ils ont dj les chiens  leurs trousses.
Htons-nous de sortir, afin d'arrter le carnage.

 ces mots, Fritz sauta par la fentre,  moiti vtu, et nous volmes
sur la scne du combat. Nous reconnmes alors le reste de la troupe de
cochons sauvages qui venait de pntrer chez nous par le pont du
ruisseau du Chacal, et qui se prparait  faire irruption dans le jardin
de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux
avaient saisi le mle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe
fuyait devant les deux autres.

Le plus pressant tait d'aller au secours du captif, tandis que Fritz
rappelait les chiens  grands cris. Nous emes beaucoup de peine  venir
 bout de notre entreprise. Toutefois je parvins  faire lcher prise 
nos gardiens; et le prisonnier s'chappa avec un sourd grognement, sans
songer  dire merci.

M'tant transport sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont lev,
comme  l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une lgret dont
jusque-l je ne les souponnais pas capables, avaient pass sur les
trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre
la rsolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on
lverait tous les soirs, et qui nous mettrait  l'abri de pareilles
invasions pour l'avenir.

Ds le lendemain matin, nous nous mmes  l'oeuvre, et la charpente du
pont fut bientt acheve.  dfaut de chanes, j'employai de fortes
cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec
assez de facilit pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.

Ainsi construit, notre ouvrage tait plus que suffisant pour nous
garantir des btes froces. En cas d'attaque de la part de nos
semblables, nous pouvions remplacer le cble par une chane, et rendre
notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgr la grossiret de
l'excution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la
meilleure fortification; mais il faut convenir en mme temps qu'il et
suffi d'un coup de canon pour tout jeter  bas, et que d'ailleurs le
ruisseau n'tait ni assez large ni assez profond pour arrter un ennemi
dtermin.

Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter
sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent
qu'ils avaient aperu plusieurs fois dans l'loignement le troupeau de
gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre
domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantt seuls, tantt
par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux
disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la
fort.

Quel dommage, s'cria un jour Fritz, que ces charmants animaux se
montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au
ruisseau chaque matin pour se dsaltrer, pendant que nous nous livrons
aux travaux ordinaires!

ERNEST. En tablissant une _place d'appt_, comme celle de la
Nouvelle-Gorgie, nous verrions bientt les gazelles accourir
d'elles-mmes.

MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places taient l'ouvrage
de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'oeuvre de la nature. Nous
avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce
sont des lche-sel, c'est--dire des places o la pierre est imprgne
de sel ou de salptre, dont les chamois se montrent extrmement friands,
de sorte que le chasseur est presque sr d'y rencontrer sa proie et de
s'en emparer.

FRANZ. L'ide de citer la Nouvelle-Gorgie  ce propos me parait
joliment empreinte de pdanterie.

MOI. Dans le monde des penses nous ne reconnaissons pas les distances;
tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus prcieuses dcouvertes ne
sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de
penses demeures jusqu'alors caches dans le cerveau de l'inventeur.

FRITZ. J'en conviens, mon pre; mais je voudrais bien savoir que penser
de cette place d'appt dont Ernest voulait parler.

MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Gorgie, contre
situe au pied de la chane des Allghanis. Du reste, elle n'a pas plus
de trois  quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile
trs-fine, dont les animaux apprivoiss ne se montrent pas moins friands
que les btes sauvages; et le sol est sillonn de profondes excavations
dues  la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les
animaux qu'on y rencontre le plus frquemment.

JACK. Mais n'a-t-on pas essay de faire des places d'appt
artificielles?

MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits  ct de ceux
de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Gorgie
est plutt sucre que sale, de sorte qu'on ne peut la comparer aux
lche-sel de nos parcs royaux.

FRITZ. Qu'est-ce qu'un lche-sel, cher pre?

MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on
dispose sur le sol dans quelque lieu cart de la fort ou du parc o
l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile sale bien
battue, que l'on recouvre mme quelquefois de verdure pour mieux tromper
le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lchent la terre
sans dfiance, le chasseur, embusqu dans un taillis voisin, peut tirer
 coup sr.

TOUS. Pour le coup, cher pre, il nous faut tablir un lche-sel, et
nous aurons bientt un parc rempli de gibier de toute espce. Les muscs,
les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.

MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la
Nouvelle-Gorgie, et ce n'tait pas la peine de tant railler le pauvre
Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'coutais tous ces
beaux projets, je ne saurais bientt plus o prendre du temps et des
forces pour excuter tout ce qui vous passe par la tte.

TOUS. Nous vous aiderons, cher pre, nous travaillerons autant qu'il
vous plaira; mettez-nous seulement  l'preuve.

MOI. Si vous tenez tant  ce projet, nous verrons  nous en occuper plus
tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre  porcelaine et de grands
bambous pour excuter un plan plus important. Tenez-vous prts 
m'accompagner jusqu' l'cluse.

TOUS. Merci, mille fois merci, cher pre! Voici donc les excursions, la
chasse et les dcouvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous
les ponts-levis du monde.

FRITZ. Je vais prparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez
de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.

Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organis de
longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection
srieuse, car la saison tait minemment favorable, et tout ce qui
tendait  semer quelque varit dans la vie uniforme de Felsen-Heim me
paraissait devoir tre accueilli avec empressement.

Fritz courut vers sa mre, qui tait occupe au jardin, et lui demanda
humblement un morceau de chair d'ours pour prparer un pemmikan.

MA FEMME. Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et
ce que tu en veux faire?

FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de
peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de
commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de
chevreuil coupe en petits morceaux et pile; il n'y a pas d'aliment
moins embarrassant et plus nutritif.

MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutt qu'un autre jour?

FRITZ. Nous venons de dcider une expdition importante, et nous ne
voulons point laisser nos meilleures provisions se gter au logis.

MA FEMME. Voil ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas
consulte pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement.
Mais n'en parlons plus. Quant  ton pemmikan, je le crois convenable
dans les longs voyages  travers un pays inculte et inhospitalier; mais
la prcaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans
une riche contre comme celle que nous habitons.

FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chre mre;
mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux
jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme
que lorsqu'on part avec un livre rti dans sa poche, pour aller  la
chasse d'un livre vivant.

MA FEMME.  merveille! Ne faudrait-il pas bientt que la viande soit
crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?

L'entretien fut interrompu par notre arrive, et, comme l'hroque
projet de Fritz avait reu l'assentiment gnral, ma femme finit par
accorder le morceau d'ours tant dsir.

La prparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait
appel tous ses frres  son aide. La viande fut hache, pile,
dessche avec autant de diligence que s'il se ft agi de nourrir une
troupe de vingt chasseurs pendant six mois.

Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets:
enfin j'assistai  tous les prparatifs d'une vritable expdition de
guerre, dont le but demeura un mystre pour moi. On choisit pour le
voyage notre vieux traneau, lev au rang de voiture depuis l'addition
des deux vieilles roues de canon, et il reut bientt les munitions de
bouche et de guerre, la tente de voyage et le caak de Fritz, sans
compter les menues provisions.

Enfin le jour tant dsir tait venu. Tout le monde se trouva debout
avant l'aurore, et j'aperus Jack se diriger mystrieusement vers le
chariot avec une corbeille o il avait enferm deux paires de nos
pigeons d'Europe.

Ah! ah! me dis-je en moi-mme, il parat que nos chasseurs ont song 
s'assurer d'un supplment, dans le cas o le pemmikan ferait dfaut. Je
souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas
repentir de leur prvoyance.

Contre mon attente, la bonne mre manifesta le dsir de rester au logis,
ne se sentant pas en tat de supporter les fatigues du voyage; et, aprs
une longue et mystrieuse consultation avec ses frres, Ernest se
dclara prt  lui tenir compagnie. Cette circonstance me dcida 
renoncer moi-mme  l'expdition projete, comptant mettre ce temps 
profit pour m'occuper de la construction d'un moulin  sucre.

Nous laissmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions
et recommandations, qui ne furent pas trop mal reues. Bientt le
pont-levis rsonna sous les pas de leurs montures, et la petite
caravane, l'autruche en tte, ne tarda pas  disparatre  nos regards,
tandis que les rochers rptaient les joyeux aboiements de nos braves
auxiliaires, Falb et Braun.

Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin  sucre, qui devait
consister en trois cylindres verticaux et reprsenter une espce de
pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou
d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description dtaille de
mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgr
la coopration d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mre.

Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur
expdition, dont je vais donner le rcit avec la fidlit d'un crivain
consciencieux.

La caravane s'loigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas 
arriver dans les environs de Waldeck o les chasseurs comptaient passer
le reste de ce jour et la nuit suivante.

En approchant de la mtairie, ils entendirent avec effroi un grand clat
de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine.  ce bruit les
montures donnrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les
chiens se rapprochrent de leurs matres avec un sourd grognement. Quant
 l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de
Waldeck.

Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et
les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugrent
plus prudent de quitter la selle afin de rester matres de leurs
actions.

Ceci est srieux, dit Fritz  voix basse. Les animaux se conduisent
comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre.
J'ai  peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant
qu'ils se tiennent en repos jusqu' ce que Franz ait eu le temps d'aller
faire une reconnaissance avec les chiens. Quant  toi, Franz, hte-toi
de revenir si tu aperois quelque chose de suspect; dans ce cas nous
nous remettrons en selle pour oprer une prompte retraite. Il est
fcheux que Jack se soit laiss emporter par sa monture: Dieu sait ce
qu'il est devenu.

Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des
deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du ct o le
redoutable rire s'tait fait entendre.

 peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperut 
environ deux toises en face de lui une hyne norme qui venait de
terrasser un mouton, et qui s'apprtait  le mettre en pices.

L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants
eussent dcouvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un
nouvel clat de rire, qui rsonna comme un hurlement de mort dans les
oreilles du pauvre enfant.

Se retranchant derrire le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la
dirigea vers la tte de l'animal. Mais au mme instant les chiens,
passant de la terreur  une espce de rage, s'lancrent sur l'hyne
avec un hurlement terrible. En mme temps Franz lcha son coup si
heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de
l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.

Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frre;
mais, par bonheur, son secours tait devenu inutile: car les deux
chiens, profitant de leur avantage, s'taient prcipits sur l'ennemi
avec tant d'imptuosit, que celui-ci avait assez  faire de se
dfendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants taient si
acharns, qu'il n'avait rien de mieux  faire qu' attendre le moment
favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur
adversaire, puis par la perte de son sang, finit par succomber.

Fritz et Franz, s'tant lancs sur le champ de bataille, trouvrent
l'hyne rellement morte, et les chiens, acharns sur son cadavre, ne
lchrent prise qu'aprs la plus violente rsistance. Les enfants,
poussant un long cri de triomphe, appelrent  eux les valeureux animaux
pour les caresser; leurs blessures furent panses avec de l'eau frache
et de la graisse d'ours apporte pour la cuisine. Jack ne tarda pas 
rejoindre ses frres, aprs s'tre tir  grand'peine du marcage; il ne
put retenir un cri d'tonnement et d'effroi  la vue du terrible ennemi
dont les chiens venaient de triompher. L'hyne tait de la grosseur d'un
sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves dfenseurs n'en seraient
certainement pas venus  bout sans sa blessure. Franz rclama l'animal
avec vivacit comme sa proprit, et l'on ne put s'empcher de
reconnatre la justesse de ses prtentions.

Les enfants ne tardrent pas  arriver  Waldeck, dont une petite
distance les sparait. Aprs avoir dcharg le chariot et plac en lieu
sr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dpouiller et
d'corcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de
temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour.
Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux
belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oubli de
s'approprier pour cet usage.

Vers le mme temps, nous tions assis tous les trois aprs notre travail
du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets,
et ma femme avec une lgre teinte d'inquitude. Quant  moi, j'tais
sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du
chef de l'expdition.

Ernest finit par nous dire: Demain, mes chers parents, j'espre tre le
premier  vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.

MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par
hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore
besoin de toi pour demain.

ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espre demain au plus
tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai
pas en rve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu o ils se
trouvent  cette heure?

MA FEMME. S'il m'tait permis de compter sur les songes, je devrais
avoir la prfrence et comme femme et comme mre, car mon coeur est
auprs des absents.

MOI. Voyez donc quel peut tre ce tranard qui regagne le pigeonnier.
L'obscurit m'empche de distinguer si c'est un hte de la maison, ou
bien un tranger.

ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y
aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager
de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas
dernirement de la proximit de cette contre?

MOI. Voil une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et
toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours loign du vrai.
Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des
nouvelles de Sydney-Cove, si tu reois ton courrier cette nuit.




CHAPITRE XVIII

Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le hron et le
tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande droute des
singes.--Ravage des lphants  Zuckertop.--Arrive  l'cluse.


Ernest tait debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis
rder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'emes appel pour djeuner,
il s'avana gravement, tenant un grand papier pli et scell en forme
d'ordonnance, et pronona ces mots, suivis d'une profonde rvrence: Le
matre de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les
supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tt les dpches de
Waldeck et de Sydney-Cove, la poste tant arrive trs-avant dans la
nuit.

Ma femme et moi nous ne pmes retenir un clat de rire  cette harangue
solennelle, et, pour me prter  la plaisanterie, je rpondis aussi
gravement:

Eh bien, monsieur le secrtaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la
capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos
sujets ou de nos allis.

Aussitt Ernest, ayant dpli sa lettre, en commena la lecture en ces
termes:

Le gouverneur gnral de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim,
Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considration.

Trs-aim et fal sujet, nous apprenons avec dplaisir qu'une troupe de
trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de
chasse, au grand dtriment du gros et du menu gibier de cette province.
Nous savons en mme temps qu'une troupe d'hynes, qui s'est introduite
dans votre gouvernement, a dj caus de grands ravages dans le btail
des colons. En consquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de
rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir 
mettre un terme aux ravages des animaux froces. Dieu vous garde.

Donn  Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du
courant, l'an trente-quatre de la colonie.

                         Le gouverneur, Philip Philipson.

En terminant cette lecture, Ernest laissa chapper un soupir de
triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second
paquet tomba de sa poche. Je me drangeai pour le ramasser; mais il se
hta de me prvenir en s'criant: Ce sont quelques lettres
particulires de Waldeck. Toutefois je les lirai avec plaisir  Vos
Seigneuries. Nous y trouverons peut-tre des dtails plus exacts que
dans les dpches du bon sir Philipson, qui s'est videmment laiss
tromper par des rapports exagrs.

MOI. En vrit, monsieur le docteur, voil une trange plaisanterie!
Fritz t'aurait-il laiss une lettre pour moi en partant, et auriez-vous
rellement dcouvert les traces de btes froces?

ERNEST. La vrit, mon cher pre, c'est que la lettre a t apporte
hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurit, j'aurais pu
vous dire ds lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage,
et toutes leurs aventures depuis hier matin.

MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyne m'inquite toujours;  moins
que ce ne soit une imagination de ton cerveau potique.

ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:--Chers
parents et cher frre, une hyne norme a mis en pices deux agneaux et
un blier; mais elle a succomb sous les coups de nos chiens et du
vaillant Franz. Nous avons pass presque tout le jour  l'corcher: la
peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous
embrassons tendrement.

Votre affectionn, FRITZ.

MOI. Voil une vraie lettre de chasseur. Dieu soit lou de l'heureuse
issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu
s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'cluse ait
t forc depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu' prsent
pour faire connaissance avec notre btail.

MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus
sage de les rappeler que d'attendre leur retour?

MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en
agissant d'une manire prcipite, nous courrions risque de les dranger
mal  propos.

Le soir mme, ainsi que je l'avais prvu, et une heure plus tt que la
veille, nous apermes un second messager qui alla s'abattre sur le
pigeonnier. Ernest se hta d'y monter, et il nous rapporta le message
suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.

La nuit tranquille--La matine sereine.--Excursion en caak sur le lac
de Waldeck.--Chasse aux cygnes noirs.--Prise d'un hron royal.--La grue
et le moenura superba.--Un animal inconnu.--Nous partons pour
Prospect-Hill.--Bonne sant.

                         Vos affectionns, Fritz, Jack et Franz.

Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles
demeurassent des nigmes pour nous; mais je comptais sur des
claircissements de vive voix.

Les enfants avaient conu le projet de lever une carte du lac de Waldeck
o seraient marqus les endroits navigables, c'est--dire les parties de
la rive o l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer
engag dans le marcage. Pour venir  bout de cette entreprise, Fritz
longeait le rivage dans le caak, tandis que ses frres suivaient la
mme ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que
Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place
avec un faisceau de branchages.

Dans son expdition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes
vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton  son
extrmit. L'entreprise eut un plein succs; car, les animaux l'ayant
laiss approcher sans dfiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois
jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa
prise au rivage pour la confier  ses deux frres, qui mirent les
captifs hors d'tat de s'chapper, en leur attachant les ailes. Quant
aux vieux de la troupe, il et t impossible de les attaquer sans
s'exposer  une formidable rsistance. Les jeunes prisonniers furent
ramens sans peine  Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la
baie de la Dlivrance, aprs avoir pris la prcaution de leur faire
couper le bout des ailes.

 peine les captifs taient-ils en sret, que Fritz vit s'lever
au-dessus des roseaux un long cou surmont d'une tte couronne de
plumes brillantes, qu'il ne tarda pas  reconnatre pour appartenir  un
hron royal.  l'instant mme il lui jeta son lacet, dirigeant en mme
temps le caak vers le marcage, pour y trouver un point d'appui contre
les efforts dsesprs de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui
menaait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientt l'oiseau si
docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors
d'tat de nuire. Aprs cet exploit, Fritz continua de ramer vers une
place o il pt commodment oprer son dbarquement.

Tandis que la petite troupe tait rassemble autour de son butin, le
considrant avec un oeil de satisfaction, ils virent tout  coup sortir
du marcage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite droba
bientt  leurs regards. D'aprs leur description, c'tait un animal de
la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient
pris volontiers pour un rhinocros s'il avait eu la corne sur le nez.
Selon toute apparence, c'tait le tapir d'Amrique, animal inoffensif,
qui aime le voisinage des grandes rivires.

Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis o il s'tait
rfugi, retournrent  Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz
continua quelques instants une poursuite inutile.

Au moment o les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperurent
une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivire.
S'armant aussitt d'arcs, dont Jack s'tait muni pour cette expdition,
ils se dirigrent vers les grues, occupes  se rgaler de notre grain.

Leurs flches taient tailles sur le modle de celles dont les
Gronlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au
lieu de pointes, elles taient garnies de cordelettes enduites de colle
 poisson. Lorsque ces flches atteignaient un oiseau dans son vol,
elles demeuraient attaches au plumage, de manire  le priver de
l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains
du chasseur.

 l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le
bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la
troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empcher de
regarder avec envie la bonne fortune de ses frres. Saisi d'une noble
mulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa
dans le bois, accompagn des chiens.

Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux
de l'espce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine,
tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres
voisins. L'aigle fut lanc sur les fuyards, qui cherchrent dans l'herbe
ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des
tranards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant
entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se
distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, compose de
plumes varies. Le reste du plumage, moiti rouge et moiti noir, tenait
le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut
reconnu pour le _moenura superba_ de la Nouvelle-Hollande.

Les chasseurs firent un repas frugal compos de pcari fum, de cassave
et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes
de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement
prpar, il fut reconnu ds les premires bouches tout  fait indigne
de sa rputation, et abandonn aux chiens, qui s'en rgalrent.

Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journe
du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui tait demeur aux
arbres. Ils voulaient le porter  Prospect-Hill, o leur intention tait
de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.

Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite
provision de vin de palmier, afin de donner une leon aux singes de
Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en
devoir d'abattre deux palmiers  la manire des Carabes.

Au rcit de cette conduite barbare, je me rcriai sur la folie de
sacrifier les fruits de l'avenir  un avantage d'une minute; mais les
enfants m'assurrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit 
dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me
contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dornavant
on ne s'avist pas de commettre une pareille dprdation sans mon
commandement exprs.

Maintenant je laisse faire  Fritz le rcit de la journe suivante,
passe  Prospect-Hill, o la petite troupe s'tait rendue avant midi.

FRITZ.  peine arrivs au milieu de la fort de pins, nous fmes
accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grle de
pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.

Comme l'attaque se prolongeait, nous jugemes  propos d'y mettre un
terme au moyen de quelques coups de fusil chargs  petit plomb ou 
chevrotines. Intimid par la chute de deux ou trois des plus obstins
tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se rfugier au
sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sr.

La lisire de la fort, que nous venions enfin d'atteindre, se
terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit  dix
pieds de haut, portaient un pi de grains rougetres ou d'un brun fonc.
Je ne vis pas sans tonnement que certaines places taient dvastes
comme si la grle y et pass. Je ne tardai pas  m'apercevoir que nous
nous trouvions  droite de notre vritable route; il fallut donc appuyer
 gauche jusqu' ce que les hauteurs de Prospect-Hill commenassent  se
dessiner  nos regards satisfaits. En arrivant  ce but dsir, notre
premire prcaution fut de dcharger le chariot, aprs quoi nous nous
mmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraite par nos
infatigables ennemis les singes.

Toute l'aprs-midi fut employe  nettoyer,  balayer et  laver:
aussitt que la cabane eut t rendue habitable pour la nuit, elle reut
nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et,  ce propos, chers parents,
voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous
avons emportes sans permission, il est vrai, mais dans la pense que
nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise
agrable de les trouver le soir toutes prtes  vous recevoir.

J'ai encore  demander grce pour une exprience que je me suis hasard
 faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emport une petite
provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes,
j'avais rsolu de leur infliger un chtiment exemplaire, et de les
attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que
mon projet pourrait vous dplaire; mais j'avais rflchi en mme temps
que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il
devait bien m'tre permis d'en faire usage contre cette race
malfaisante, afin de l'anantir, ou du moins de lui ter l'envie de
revenir attaquer nos plantations.

En consquence de mon plan, nous nous mmes en devoir de prparer un
certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de
chvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reut la
dose de poison que je crus ncessaire  la russite de mon projet. Des
vases furent ensuite attachs  et l aux branches des jeunes arbres ou
aux troncs abattus, de manire  offrir une proie facile  nos ennemis.

Ces prparatifs nous avaient occups jusqu' la nuit tombante. 
l'instant o nos btes  cornes venaient de s'tendre sur le sol pour se
prparer au repos, nous apermes  l'horizon une lueur subite,
semblable  celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer.
Notre curiosit fut si fortement excite, que nous ne fmes qu'un saut
de la cabane  la pointe la plus leve du cap de la Dception.  peine
avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'tait leve sur l'Ocan,
et nous vmes le disque de la lune qui montait  l'horizon avec une
lenteur majestueuse. On et dit qu'un pont de feu s'tendait entre les
rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Ocan, tandis que le
murmure mlodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que
chaque vague semblait apporter jusqu' nos pieds le ple reflet de
l'astre silencieux.

Aprs le premier moment d'une surprise occasionne par notre erreur,
nous demeurmes longtemps en contemplation devant cet admirable
spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et
l'Ocan; tout disposait l'me  la prire et  la mditation. Tout 
coup le repos de l'air fut troubl par les sons les plus tranges qui
eussent jamais frapp mon oreille. Des mugissements se firent d'abord
entendre  nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable
qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardmes pas  entendre, 
notre droite, les hurlements des chacals, au del du fleuve et de la
grande baie, et nos chiens y rpondirent bientt par des aboiements
furieux. Enfin, du ct de l'cluse, et dans l'loignement, il s'levait
comme un hennissement prolong de chevaux, que je reconnus pour le cri
de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degr,
ce fut un long gmissement, que nous ne pmes hsiter  reconnatre pour
le cri de l'lphant ou le rugissement du lion.

Nous n'tions rien moins que rassurs, et nous nous htmes de
reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment o nous en
approchions, il s'leva un nouveau concert de la fort voisine.
C'taient des choeurs tranges, interrompus de minute en minute par des
pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne
me fut pas difficile de reconnatre que la musique partait des gosiers
harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la
porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant
le temps, et de peur que le poison ne leur jout un mauvais tour, comme
aux chats qui avalent des souris tues avec de l'arsenic.

La nuit fut loin d'tre tranquille, car les singes s'approchrent plus
d'une fois de la cabane, et  chaque instant notre sommeil tait troubl
par les aboiements de nos fidles gardiens. Vers le matin, le calme se
rtablit peu  peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un
sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil tait dj sur
l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le dtail du spectacle de
dsolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes piges
avaient eu un plein succs. Nous nous htmes aussitt de faire
disparatre les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent
chargs sur le chariot et jets  la mer; les seconds furent mis en
pices et les morceaux jets  et l, afin de prvenir tout accident
fcheux.

C'est alors que nous trouvmes le temps de dpcher un troisime
messager  Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matine
et du jour prcdent. C'est Jack qui rdigea la missive, dans le style
pompeux et oriental que vous lui connaissez:

Prospect-Hill, entre la neuvime et la dixime heure du jour.

Le caravansrail de Prospect-Hill est rtabli dans son ancienne
splendeur. Le travail nous a cot bien des peines, et bien du sang 
nos ennemis. Nmsis prpara pour la race maudite la coupe empoisonne,
et les flots de l'Ocan ont englouti ses dbris. Le soleil,  son lever,
claire notre dpart; le soleil,  son coucher, sera tmoin de notre
arrive  l'cluse.--_Valete_.

Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet
ptre laconique. Nous rmes de bon coeur de la pompe du style, et, bien
que l'allusion  Nmsis demeurt une nigme pour nous, toutes nos
inquitudes se trouvrent calmes par l'annonce du triomphe des
voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous
attendmes avec scurit le retour de la caravane, ou l'arrive d'un
nouveau message.

Mais la face des choses changea compltement quelques heures aprs par
l'arrive d'un second message, port sur les ailes du vent. Cette
missive inattendue veillait dj nos inquitudes; mais le trouble fut 
son comble lorsque nous emes lu ce qui suit:

Le passage de l'cluse est forc; tout est dtruit jusqu' Zuckertop;
la cabane est renverse, la plantation de cannes est anantie, et le
champ de millet dvor. Htez-vous d'accourir  notre secours. Nous
n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu' prsent nos personnes
n'aient couru aucun danger.

On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre
une minute, je courus seller ma monture, aprs avoir recommand  la
mre et  Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les
provisions ncessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je
courais au galop sur la route de l'cluse.

Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me
fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents.
Toutefois ma hte tait si grande, que je ne mis pas trois heures et
demie  faire une route de cinq  six heures. Aussi arrivai-je prs de
nos voyageurs plus tt que je n'tais attendu, et je fus reu avec un
long cri de joie. Mon premier soin avait t de me porter sur le lieu du
dommage, et je reconnus avec douleur que le rcit des enfants n'avait
rien d'exagr. Les jeunes arbres de notre barricade taient briss
comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d't
n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la fort de bambous,
tous les jeunes rejetons taient arrachs ou dvors. Mais nulle part la
dsolation n'tait plus complte que dans la plantation des cannes 
sucre, o il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis
avaient laisses de leur passage je reconnus que le dsordre tait d 
une troupe d'lphants ou d'hippopotames.

Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire dcouvrir aucune
trace de btes froces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus
petites que les premires dans la direction de l'cluse au rivage. J'en
conclus que c'tait la trace de l'hyne tue par les chasseurs le
premier jour de leur expdition.

Nous nous occupmes sans retard de dresser la tente, et je fis
rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle
ne fut rien moins que tranquille, de notre ct du moins, car Fritz et
moi nous passmes plus de cinq heures  veiller autour de notre foyer.
Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignmes le lever du
soleil sans accident.

Vers le milieu du jour, Ernest et sa mre tant arrivs avec le chariot
et les provisions, nous commenmes nos prparatifs pour une halte de
quelque dure. Notre premier soin fut d'entreprendre la rparation de
toutes les fortifications de l'cluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans
les dtails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.

Cette oeuvre pnible fut entremle d'occupations moins importantes. La
mre avait le dpartement de la volaille et de la cuisine; j'tais
charg de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait
des excursions dans son caak; Ernest et Jack tentaient quelques
promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz
travaillait activement  la peau d'hyne, et il ne tarda pas  me la
livrer en tat de recevoir sa dernire prparation, travail que
j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.




CHAPITRE XIX

Le cacao.--Les bananes.--La poule sultane.--L'hippopotame.--Le th et le
cprier.--La grenouille gante.--Terreur de Jack.--L'difice de
Falken-Horst.--Le corps de garde dans l'le aux Requins.


Les fortifications de l'cluse taient finies, et nous ne songions pas
au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une
habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut btie 
la manire des huttes d't du Kamtchatka. Nous avions remarqu quatre
gros arbres disposs en carr parfait  une distance de douze  treize
pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnatre pour une espce de
platane, et leur tronc tait entour de vanille grimpante.

Les quatre troncs furent unis,  la hauteur d'environ vingt pieds, par
une charpente en bambous. La faade du ct de l'cluse fut perce de
deux troites fentres en forme de meurtrires. Le toit, termin en
pointe, tait recouvert d'corce. L'escalier tait une longue poutre
avec des entailles de chaque ct, comme on en voit quelquefois dans les
navires. Cette poutre, fixe sur une seconde en saillie de la muraille,
pouvait s'lever ou s'abaisser  volont.

Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore runis par une
palissade de quatre  cinq pieds de hauteur, de manire  former une
espce de basse-cour o nous pourrions parquer quelques pices de btail
ou enfermer la volaille.

Enfin l'espace intermdiaire entre la palissade et le plancher de la
cabane fut rempli par une espce de grillage en bambous. Pour complter
l'oeuvre, je fis orner l'extrieur de quelques dessins  la chinoise, et
comme nous avions laiss debout toutes les branches qu'il avait t
possible d'pargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal 
un nid d'oiseau cach au milieu du feuillage.

Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important
en recevant les prisonniers ails, qui commencrent par s'accommoder
fort peu des troites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage
de notre demeure eut bientt fait perdre une partie de leurs habitudes
sauvages.

Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous
procuraient de temps en temps quelques nouvelles dcouvertes. Un jour,
Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour
une espce de concombre, mais dont le got trange dconcerta toutes ses
connaissances en botanique. Je ne tardai pas  reconnatre dans les plus
gros de ces fruits le prcieux cacao, et dans les plus petits, la
banane, si utile et mme si indispensable dans bien des contres. Au
premier abord, ces prcieuses productions flattrent peu notre got; car
le cacao possde une saveur si amre, que nous fmes presque tents de
le jeter. Les bananes, malgr leur fadeur, nous parurent plus
savoureuses.

Voici quelque chose de singulier! m'criai-je aprs cette exprience,
et je ne sais s'il faut s'en prendre  l'excessive dlicatesse de notre
got si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estims. Dans les
colonies franaises, la bouillie de cacao passe pour un mets
trs-recherch, lorsqu'elle est mlange de sirop et de fleur d'oranger.
Quant  l'amande, qui nous parat si amre, c'est elle qui, sche,
pluche, rtie et pile, forme la base de ce chocolat que nous aimons
tant. Il en est de mme des bananes, qui sont des fruits d'une
dlicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'pluches et
rties, ce qui leur donne un got analogue  celui de l'artichaut.

--Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits
sous ma garde spciale, afin de leur faire subir la prparation
convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.

--Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui rpondis-je, car les
fves de cacao ont besoin d'tre mises en terre immdiatement aprs leur
sparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par
boutures. Avant notre dpart, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques
amandes fraches et un certain nombre de rejetons qui rpondront
parfaitement  ton dsir.

La veille du dpart, Fritz reut la commission de rapporter  sa mre
les deux articles en question, et de s'emparer en mme temps d'un
certain nombre d'chantillons des autres productions du rivage. Aprs
avoir pris cong de nous, il monta sur son caak, tranant  sa remorque
un lger radeau de bambous, plus propre encore  la nature de son
entreprise. Le radeau tait construit dans le genre de ceux qui sont en
usage chez quelques peuplades de la Californie.

Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car
Fritz ramena le radeau si charg, qu'il plongeait  demi dans l'eau,
laissant sa cargaison flotter  la surface.

Les trois enfants furent bientt sur le rivage, et chacun prit
joyeusement sa part des trsors que ramenait la flotte. Ernest et Franz
rapportrent leurs fardeaux  la cabane, tandis que Fritz chargeait sur
les paules de Jack un grand sac tout dgouttant d'eau, et dans lequel
se faisait entendre un trange tumulte. Jack commena par s'enfoncer
derrire un buisson qui le drobait  mes regards, puis il entr'ouvrit
le sac avec curiosit, de manire  pouvoir jeter un coup d'oeil dans
l'intrieur; mais il le referma aussitt avec un cri d'effroi.

Oh! oh! s'cria-t-il, voici d'tranges htes. Grand merci, mon cher
frre, d'avoir song  ma commission!

En achevant ces mots, Jack dposa le sac avec prcaution dans un lieu
cach, en ayant soin que la partie infrieure demeurt plonge dans
l'eau, et il le reprit avec tant de mystre au moment du dpart, que
nous ne fmes informs que plusieurs heures aprs des tranges motifs de
sa conduite.

Fritz sauta  terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait li
les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un
sourire de triomphe. Je ne tardai pas  reconnatre dans cet oiseau la
poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espce des poules d'eau, a les
jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps
d'un violet clatant, le dos vert fonc, et le cou brun clair. Ses
habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser.
Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel
de sa basse-cour; mais la beaut du nouveau venu la dsarma, et elle ne
put s'empcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confis 
sa garde.

Fritz nous fit alors le rcit de son expdition le long du fleuve,
dcrivant pompeusement la fcondit de ses rives jusqu' la naissance
des montagnes voisines, et la majest des paisses forts qu'il
traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les
arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait
remont le fleuve jusqu'au del de l'tang du Buffle, o il avait fait
sa prcieuse capture.  sa droite s'levait une magnifique fort de
mimosas, o il avait aperu quelques troupes d'lphants, qui tantt
brisaient de jeunes arbres, tantt se plongeaient dans les eaux du lac
pour y chercher un asile contre les brlants rayons du soleil. Quant au
matelot et  son frle esquif, ils ne l'avaient pas aperu, selon toute
apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient t frapps de
l'apparition de deux belles panthres qui venaient se dsaltrer dans
les eaux profondes du fleuve.

Pendant un instant, ajouta Fritz, j'prouvai le plus violent dsir
d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y
rflchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquitude
si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientt plus qu'
une retraite prcipite. Au mme instant un argument de nouvelle espce
vint fortifier ma rsolution. En effet,  environ deux portes de fusil
devant moi, j'aperus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait
annoncer la prsence de quelque source souterraine. Un instant aprs, je
vis s'lever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible,
un animal monstrueux d'un brun fonc, qui me montra une range de dents
formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble
encore. Je vous rponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre,
et je regagnai le courant avec la rapidit d'une flche. Mes deux rames
avaient une telle activit, que la sueur me ruisselait sur tout le
corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la porte
du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais
attach dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le
courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, aprs avoir
craint un instant de prendre une leon d'histoire naturelle un peu trop
complte, car je n'avais pas mme un de nos chiens auprs de moi dans
cette terrible rencontre.

Tel fut en abrg le rcit de l'expdition de Fritz, et il nous donna 
penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage
d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il
tait facile de reconnatre l'hippopotame. Toutefois je trouvai une
consolation dans les prcieuses dcouvertes qui avaient signal cette
dernire expdition, et surtout dans la riche collection de plantes que
notre voyageur avait rapporte comme chantillon de la fertilit de ces
rivages inconnus.

La journe que Fritz employa pour son expdition n'tait pas demeure
inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos
prparatifs pour le dpart du lendemain matin, ne laissant dehors que ce
qui nous tait indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz
proposa de retourner par eau avec son caak, en doublant le cap de
l'Espoir-Tromp et en suivant le rivage jusqu' Felsen-Heim. Je lui
accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'tait montr
expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup  fixer mes ides
sur la possibilit d'tablir un petit port au cap de l'Espoir-Tromp.

Le lendemain matin claira notre double dpart; Fritz prit son chemin
par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie
orientale du cap hrisse de rochers sauvages dont les profondeurs
servaient de retraite  un peuple innombrable d'oiseaux de mer et
d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer
jusqu'au rivage, taient couverts d'une fort d'arbrisseaux odorants
dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs taient petites et d'un blanc
tirant sur le ros, les feuilles en forme de coeur, et la tige hrisse
d'pines. La partie sud du cap prsentait un aspect tout aussi sauvage;
seulement les masses de rochers offraient moins d'asprits et
d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner
naissance  une fort d'arbustes d'une espce inconnue. Les fleurs en
taient blanches galement, mais les feuilles plus frles et plus
allonges, presque semblables  celles de certaines espces de
cerisiers. Leur parfum, sans tre bien prononc, ne laissait pas d'tre
agrable.

Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espce, et, aprs
quelques recherches, je n'hsitai pas  reconnatre dans le premier
l'arbuste appel cprier. La seconde me parut tre une des deux espces
de l'arbre  th, et cette prsomption fut accueillie par la mre avec
une satisfaction peu commune.

Jack, qui nous avait prcds d'une heure  Felsen-Heim, tait venu
heureusement  bout de baisser le pont-levis, et, toujours mont sur son
autruche, il avait continu sa route jusqu' l'tang aux Canards, o il
avait dpos le sac mystrieux, la partie infrieure plongeant dans
l'eau, selon les instructions formelles de son frre. Quant  Fritz, sa
visite au cap le mit en retard d'une grande heure.

Le reste de la famille, ayant continu sa route sans aventure, ne tarda
pas  arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous htmes de dballer
tous nos trsors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de
srieuses inquitudes; car il tait  craindre que, durant les absences
rptes de la famille, il ne devnt funeste  nos rcoltes. En
consquence, j'ordonnai un partage prudent. La moiti de la basse-cour,
et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du
Canada, reurent pour demeure les deux les voisines de notre
habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le hron royal, avec
le reste de la volaille, furent placs prs de nous dans l'tang aux
Canards, et habitus  notre voisinage par de lgres friandises. Nos
vieilles outardes conservrent le privilge de demeurer dans les
alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les
fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions
m'occuprent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinire nous
prpara le repas, et qui donnrent  Fritz le temps d'arriver 
Felsen-Heim.

Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement  la porte de notre
demeure, nous coutions le rcit de l'expdition maritime de notre grand
navigateur, nous entendmes du ct de l'tang aux Canards un long et
sauvage hurlement assez semblable au roulement loign du tonnerre, ou
aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressrent
avec effroi, et nos deux dogues,  la chane dans ce moment, unirent
bientt leurs voix  ce redoutable concert.

Je sautai  l'instant hors de ma place, en ordonnant  Jack de courir me
chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestrent la terreur
la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt  courir aux
armes, restait paisiblement appuy  une des colonnes de la galerie,
avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu 
calmer mes craintes, et je me rassis en disant: C'est peut-tre le cri
d'un butor ou d'un des cochons du marcage, que l'cho renvoie si
terrible  nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien prcipiter.

--Peut-tre bien aussi, reprit Fritz, est-ce une srnade de grenouilles
gantes de matre Jack, qui porte au Cap le nom d'_opplaser_, si j'ai
bonne mmoire, et qui ont la rputation de possder une voix
respectable.

--Ah! ah! rpondis-je, c'est un tour de notre hros. Voil donc le motif
de sa contenance mystrieuse durant le chemin et de son empressement 
nous prvenir  Felsen-Heim! Il va se trouver un peu dconcert de voir
son espiglerie si mal russir. Que tout le monde prenne un air de
profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.

On ne se le fit pas rpter deux fois, et ma petite comdie eut tout le
succs dsir. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux
hagards et la dmarche tremblante, s'criait du plus loin qu'il aperut
son frre: Je l'ai vu enfin, le gaillard!--Quoi? qui? demanda Jack.--Un
magnifique couguar, lui rpondit son frre. Quel hurlement il a pouss
en faisant son terrible bond!--O donc cela? reprit Jack  voix
basse.--Dans l'tang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la
fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant cach dans les
marcages.

--Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.

--Sans doute, rpondis-je  mon tour, sa peau nous fera une couverture,
et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu
vas nous accompagner  l'tang.

--Il parat, se dit matre Jack  lui-mme que je n'tais pas aussi sr
de mon fait que je l'avais cru d'abord.

--Alerte! m'criai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens 
l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et
l'arrire-garde se composera d'Ernest et de sa mre.

Jack, entirement dconcert, se glissa du ct de son frre Ernest, et
lui demanda d'une voix tremblante: Qu'est-ce que c'est que le couguar?

--C'est le tigre d'Amrique, appel _Felis concolor_, animal....

--En voil bien assez, s'cria le pauvre Jack, je ne reste pas une
minute de plus.

 ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidit, que la poussire
volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique
touffant de rire, notre hros ne se tourna pas mme avant d'avoir
atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous
vmes sa tte apparatre  une des fentres de la galerie qu'il avait
choisie comme poste d'observation. Alors nous donnmes carrire  notre
gaiet, plaisantant sans piti le pauvre garon de s'tre laiss prendre
ainsi au pige qu'il nous avait prpar.

Nous entendmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux
htes de l'tang, dont la nature n'tait plus douteuse depuis que Fritz
nous avait racont qu'ayant rapport de sa dernire expdition deux
grenouilles gantes, il les avait abandonnes  son frre, sur le vif
dsir que celui-ci en tmoigna.

Ernest me demanda si la grenouille gante et l'opplaser nomm par Fritz
ne font qu'une seule et mme espce.

Aprs avoir rflchi quelques instants, je lui rpondis que la premire
espce est originaire d'Amrique, o elle atteint souvent la grosseur
d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, o pendant les chaleurs
elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu
et prolong; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question
est une vritable grenouille, ou bien une espce de cigale. J'ajoutai,
en terminant, que le voisinage de pareils musiciens tait fort peu de
mon got, attendu que la curiosit du premier moment ne tarderait pas 
se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les
laisser en repos, parce que je comptais sur le hron pour leur imposer
bientt un silence ternel.

Quelques jours aprs notre retour, lorsque nous fmes un peu dbarrasss
des occupations qu'avait entranes notre dernier voyage, la bonne mre
me pressa de tourner notre activit vers le vieux palais d't de
Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il ft
achev. Je souscrivis d'autant plus volontiers  sa demande, que je
pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations
dans une gale prosprit. Toute la famille se mit donc en route pour
Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour
deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lche-sel. Il fut
bientt achev, et nous procura l'avantage de passer en revue sans tre
aperus les habitants des forts qui venaient le visiter, et de choisir
parmi eux ceux que nous voudrions chasser.

 Falken-Horst, les constructions ne marchrent pas moins rapidement, eu
gard  la faiblesse de nos ressources. Les souches infrieures,
dpouilles de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre
battue en forme de terrasse, et revtues ensuite d'une couche de goudron
et de poix rsine. La partie suprieure de notre construction fut
revtue d'une muraille d'corce avec une petite galerie des deux cts.
Les deux faces demeures ouvertes taient garnies de treillages; de
sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agrable 
l'oeil.

 ces embellissements se joignit l'excution d'une pense que Fritz ne
se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'tait pas  ngliger
pour la sret de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un
corps de garde et de l'tablissement d'une batterie formidable compose
d'une pice de quatre sur la pointe la plus leve de l'le aux Requins.
Il m'en cota bien des peines et des efforts d'imagination pour amener
la pice de canon  la place qu'elle devait occuper. J'en vins  bout au
moyen d'un ingnieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut
leve, et la bouche de canon tourne du ct de la pleine mer. Un corps
de garde de planches et de bambous, d'une construction lgre, occupait
les derrires de la batterie.  une distance de quelques pas s'levait
un mt garni d'un cordage destin  hisser un pavillon qui devait tre
blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions
suspectes ou de tentatives hostiles.

Pour clbrer l'achvement de cette laborieuse entreprise, qui nous
avait cot deux mois de travail, le pavillon fut hiss au haut du mt
en grande crmonie, et nous salumes son apparition de six coups de
canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de
Felsen-Heim.




CHAPITRE XX

Coup d'oeil gnral sur la colonie et ses dpendances.--La
basse-cour.--Les arbres et le btail.--Les machines et les magasins.


Je considre avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que
je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre
d'exil.

Comment! dois-je me demander, ta chtive histoire a dj rempli
l'espace ncessaire  un livre entier de la grande chronique du monde!
Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le mme
systme?--Il est temps de t'arrter, me crie la conscience; car  toute
chose ici-bas il faut un terme et une mesure.

En effet, il doit tre fastidieux pour le lecteur le plus bnvole (si
jamais ce journal est destin  en avoir d'autres que ceux qui y jouent
un rle) de suivre pas  pas les pisodes sans intrt d'une vie
uniforme, d'couter nos rcits de chasses et de voyages, de dcouvertes
et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse
saisir l'ide fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment
la vie de famille pieuse et active peut dvelopper les facults d'un
jeune homme et le mettre en tat de jouer son rle dans la grande
socit humaine, o sa place est marque par la Providence. Peut-tre
aussi les tableaux nafs de notre vie d'exils auront-ils pour rsultat
d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Crateur, qui
permettent  l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire;
car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa
ferme volont ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-mme et
pour ses semblables.

Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au
dnouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'oeil
en arrire sur les dix annes coules depuis notre arrive sur cette
plage dserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques
aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgr le
dveloppement prcoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conserv
quelque chose de naf qu'on aurait vainement cherch chez des Europens
de leur ge.

Ceux qui prennent intrt au destin de la jeune famille apprendront
volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous
tirer de notre exil et nous rendre  la socit des hommes. C'est dans
la dixime anne de notre temps d'preuves que la misricorde de Dieu
s'abaissa sur nous pour nous rcompenser au del de nos mrites. Puisse
l'avenir ne pas nous rserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau
de douleur au-dessus de nos forces!

Le lecteur sait dj que nous habitions une des contres privilgies du
globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, taient
commodes, saines et agrables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents
magasins, nous servait de rsidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais
royal. Falken-Horst tait notre maison de plaisance pour la belle
saison; nous y avions construit des tables et des curies pour la
volaille et le btail, et une demeure pour nos animaux domestiques. 
quelque distance s'levait notre colonie d'abeilles, dont le travail
nous fournissait une provision de miel et de cire bien suprieure aux
besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait
son habitation prs de la ntre, et chaque jeune couple trouvait un nid
tout prpar pour dposer ses oeufs. Pendant la saison des pluies, leur
demeure tait protge contre l'humidit par un pais toit de paille.

Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la
rcolte du miel. La multiplication des abeilles s'oprait d'elle-mme,
sans autre travail de notre part que de venir prparer chaque printemps
des ruches vides  recevoir un nouvel essaim. L'accroissement
innombrable des abeilles n'avait pas tard  attirer un grand nombre de
gupiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux
htes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientt il fallut mettre
un terme  leurs ravages. De lgers filets disposs  l'entre des
ruches, en nous dbarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent
une riche collection de mrops pour notre cabinet d'histoire naturelle.

Felsen-Heim n'avait pas reu moins d'embellissements et de commodits.
La galerie qui devait occuper toute la faade de l'habitation tait
acheve, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de
bambous. Les colonnes taient tapisses de vanille et de poivre
grimpant, dont l'agrable feuillage serpentait avec grce sur notre toit
grossier. L'essai d'une treille nous avait mal russi,  cause des
rayons brlants du soleil. Mais la place tait si favorable  ces deux
productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque anne une
abondante rcolte de leurs fruits prcieux.

La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de
runion aprs notre travail de la journe. Il n'tait pas rare de nous y
voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du
lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau
rafrachissante tait reue dans la grande caille de tortue. L'autre
aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'coulait
dans une tige de bambou, en attendant une seconde caille semblable  la
premire. L'eau des deux fontaines, dirige habilement par les canaux de
bambous, allait arroser les plantations environnantes.

Toutes les dpendances de notre demeure avaient t rendues aussi
agrables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect
champtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui
dominait toute la scne. L'espace compris entre notre demeure et la baie
du Salut offrait une paisse fort d'arbres varis, les uns originaires
d'Europe, les autres indignes. L'le aux Requins n'tait plus cet
inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de
Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords
taient protgs contre l'invasion des flots par un impntrable rempart
de mangliers. Au sommet de l'le apparaissaient le nouveau corps de
garde et le mt surmont de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement
dispos, venait interrompre de la manire la plus pittoresque la
monotonie du paysage.

Les rivages du lac taient anims tantt par les cygnes majestueux au
plumage de deuil, et tantt par la troupe bruyante des oies au vtement
blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps
en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le hron royal
 la dmarche triste et mlancolique.

L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait
de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se
tenaient gnralement dans le voisinage de notre dfrichement, tandis
que le magnifique moenura allait se joindre  notre volaille, et que les
poules du Canada erraient a et l dans le taillis. Enfin nos beaux
pigeons venaient se pavaner jusqu' l'entre de notre demeure: en un
mot, nous nous trouvions entours d'une vie si joyeuse et si calme, que
notre cour, ainsi richement peuple, semblait parfois une image du
paradis terrestre.

Ce dlicieux domaine tait born  droite par le ruisseau du Chacal,
dont la rive leve offrait un rempart si touffu de citronniers, de
palmiers et d'alos, qu'une souris aurait eu peine  y trouver passage.
 gauche s'levait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient
la grotte de cristal; et l'tang aux Canards s'tendait entre le rocher
et le rivage de la mer, de manire  rendre toute fortification inutile
de ce ct. Sur les bords de l'tang j'avais fait faire une plantation
de bambous, qui remplaaient pour nous les roseaux.

Enfin les derrires de notre habitation taient protgs par
l'inaccessible chane de rochers qui isolait ce coin de terre de
l'intrieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme
tait le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin
de le fortifier dans les rgles, en le flanquant de deux pices de six.
Deux autres pices du mme calibre dfendaient l'entre de la baie; deux
pices de deux et une paire de pierriers avaient t disposes comme
auxiliaires sur le pont de notre btiment de guerre, la fameuse pinasse.

L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal tait occup
par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous
perpendiculaire  notre galerie s'tendait de la maison au ruisseau,
pour protger les plantations du seul ct o elles fussent accessibles.
La petite valle tait arrose dans toute son tendue par le courant
d'eau qui venait alimenter nos moulins.

La fertilit toujours croissante de notre valle ne tarda pas  y
attirer une quantit de maraudeurs dont nous n'avions jusque-l remarqu
la prsence qu' de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter
l'cureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la
saison des noix et des noisettes. Nos amandiers taient peupls d'aras
et de perroquets, dont le cri dsagrable forme un pnible contraste
avec la beaut de leur plumage.

 ces principaux visiteurs se joignaient des nues de petits oiseaux,
grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.

Ds les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos
efforts pour empcher ces htes incommodes de faire la rcolte pour
nous, et tout notre attirail de piges et de fils suffisait  peine 
arrter les dvastations. Notre dernire ressource fut encore la poudre
et le plomb. Dans la suite, lorsque nos rcoltes furent devenues plus
abondantes, nous nous trouvmes si riches, que nous pmes dsormais
abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne dtruisions
qu'avec regret.

Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'trangers dans notre domaine
que la saison des fruits. C'taient des nues d'oiseaux-mouches ou de
colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de
l'clat vari de leurs couleurs. C'tait un spectacle plein d'intrt de
voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros
qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre
les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux
leur en avait drob le nectar. Attirs par le parfum des fleurs dont
nous avions orn  dessein les alentours de notre demeure, ces charmants
oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille
grimpante dont les festons se droulaient avec grce le long de notre
toit.

Toutes nos plantations, et spcialement la noix muscade, commenaient 
nous rcompenser amplement de nos soins. Je les avais places jusqu'
l'entre de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur
parfum venait nous embaumer chaque soir  l'heure du repos. Ce voisinage
ne tarda pas  attirer de nouveaux htes, et particulirement deux
espces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous
parut d'une rare beaut. Mais bientt leur avidit et leurs cris
discordants nous forcrent d'employer un pouvantail pour les loigner.

Nos deux espces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de
nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses
taient cueillies avant la maturit pour tre sales et marines.
L'espce amre tait rserve pour le moulin.

Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait
fallu songer  la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet
important travail avait mis notre industrie  une rude preuve; mais
nous avions fini par en sortir victorieux.

La prparation du sucre avait aussi mis longtemps en oeuvre les
ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil
ncessaire se trouvait sur le vaisseau naufrag; mais il m'tait
impossible de me rappeler ce qu'il tait devenu. Toutefois je finis par
me souvenir que les chaudires avaient t employes comme magasin 
poudre. Maintenant que nos chasses journalires les avaient dbarrasses
d'une partie de leur contenu, rien n'empchait de les rendre  leur
destination primitive. Aprs bien des recherches, je finis par dcouvrir
aussi dans notre arsenal les trois cylindres mtalliques ncessaires
pour un moulin  sucre. Peu de journes suffirent pour remettre la
machine en tat, et nous possdmes bientt une raffinerie de sucre
complte.

Au commencement nos deux exploitations taient en plein air. Nous
songemes bientt  les entourer de murs et  les couvrir d'un toit de
bambous, de manire que la saison des pluies n'arrtt pas les travaux.

L'le aux Baleines n'avait pas reu moins d'embellissements que l'le
aux Requins. Nous y avions plac ce que je nommai plaisamment nos
usines, c'est--dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers
se trouvaient derrire une saillie du rocher qui les mettait  l'abri
des intempries.

Au reste, toutes nos colonies taient entretenues avec une gale
sollicitude. Waldeck avait conserv sa plantation de cotonniers, et le
marcage tait devenu avec le temps une magnifique rizire dont le
produit n'avait pas tard  dpasser nos esprances.

Prospect-Hill n'tait pas nglig. La famille s'y rendait chaque
printemps pour faire la rcolte des cpres et la provision annuelle du
th. Les feuilles de ce prcieux arbuste taient pluches avec soin,
sches aux rayons du soleil, et renfermes aussitt dans des vases de
porcelaine, afin de conserver leur dlicieux parfum. Un nouveau genre
d'occupations nous rappelait  Zuckertop immdiatement avant la saison
des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la rcolte de cannes 
sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de
notre btail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe,
et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle
 l'le aux Baleines.

De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions
jusqu' l'cluse, afin de visiter nos piges et de nous assurer si les
lphants n'avaient pas forc le passage. Nous allions ensuite avec la
chaloupe explorer cette partie du rivage o Fritz avait dcouvert pour
la premire fois le cocotier et le bananier.  chaque voyage je ne
manquais pas de rapporter une provision de terre  porcelaine pour les
besoins sans cesse renaissants de notre mnage.

Lors de sa premire excursion dans ces parages, Fritz avait remarqu les
traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espce de la poule, ce qui
nous avait donn l'ide d'y tablir un pige  la manire des colons du
Cap. L'entreprise eut un plein succs, et  chacune de nos visites nous
trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait  Felsen-Heim pour
les apprivoiser.

Nous profitions aussi de notre sjour  l'cluse pour nous emparer des
plus belles poules et des plus beaux coqs indignes, dont je me servais
ensuite pour amliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mmoire ne
me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent tre originaires de
Malacca ou de Java.

Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parl, s'taient
multiplis avec rapidit; mais, en fait de chiens, nous n'avions
conserv qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la
suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne
pouvions nous empcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit
gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit tre court et
retentissant, afin de frapper au loin les chos des forts et des
montagnes. La lettre O tant la plus sonore des voyelles, doit tre la
plus chre au chasseur, et il s'en allait en criant  tue-tte: Ho!
hollo! hio! Coco! de manire  nous tourdir les oreilles.

Chaque anne la vache et le buffle nous avaient donn un veau; mais nous
n'avions lev que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et
une vache pour le lait. La femelle reut le nom de Blass,  cause de son
blouissante blancheur; et le mle fut appel Brull, en raison de sa
voix retentissante. Tous deux furent dresss  la selle, au bt et  la
voiture, ainsi que deux jeunes nes, dignes rejetons de Rasch, qui
portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.

Le reste du menu btail s'tait multipli en proportion, de sorte que
nous pouvions de temps en temps servir quelque pice succulente sur
notre table sans porter atteinte  la prosprit du troupeau.

Les lapins de l'le aux Requins taient devenus si nombreux, qu'il
fallut se dcider  leur faire une chasse rgulire.  diffrentes
poques de l'anne, nous dtruisions  regret un certain nombre de ces
intressants animaux, dont les fourrures servaient  l'entretien de la
chapellerie. Quant  la chair, elle tait abandonne aux chiens.

Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la
multiplication ne faisait que peu de progrs  cause de la rigueur du
climat de l'le aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit
bientt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour
ombrage de Felsen-Heim.

Quant  ma famille, elle tait toujours, grce  la Providence, pleine
de force et de sant,  l'exception de quelques indispositions
passagres. Ma femme prouvait quelquefois des accs de fivre assez
violents; mais les enfants taient d'une vigueur et d'une activit peu
communes. Fritz, alors g de vingt-quatre ans, tait d'une taille
moyenne, mais forte et lgante; son teint color annonait un
temprament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa
vingt-deuxime anne, tait plus lanc, mais plus faible; sa taille,
lgrement courbe, annonait moins de vigueur, bien qu'un exercice
continuel et apport de grandes modifications  son indolence
naturelle. L'extrieur de Jack, alors g de vingt ans, annonait plus
de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mlange
des qualits physiques et morales de ses trois frres: il avait la
sensibilit de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack tait devenue
chez lui prudence, parce qu'en sa qualit de cadet il avait souvent t
expos aux malices de ses ans. Tous quatre se montraient pleins
d'honneur et de courage. Leur conduite tait dirige par la pit la
plus sincre, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-mme ne saurait
produire aucune oeuvre grande et honorable.

Tel tait l'tat de notre colonie au bout d'un sjour de dix annes,
durant lesquelles nous n'avions aperu d'autres figures humaines que les
ntres. Toutefois l'esprance d'tre un jour rendus  la socit des
hommes ne nous avait pas encore abandonns, et je ne laissais pas de
l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre
activit. Toujours mus par cette ide, nous avions fait de grandes
provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans
l'occasion. Chaque anne je faisais mettre de ct nos plus belles
plumes d'autruche et une certaine portion de nos rcoltes de th et de
cochenille, et dj nous avions une portion assez considrable de noix
muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.

Cette prvoyance, peut-tre exagre, nous permettait de songer avec
scurit au jour de la dlivrance, car ces articles devaient avoir pour
nous une valeur considrable; mon seul regret tait de voir diminuer nos
munitions de jour en jour, malgr le sage et judicieux emploi que nous
nous efforcions d'en faire.

Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en
reconnaissant les avantages, s'efforait de conformer ses actions aux
vues impntrables de la Providence.




CHAPITRE XXI

Nouvelles dcouvertes  l'occident.--Heureuse expdition de Fritz.--Les
dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
mer.--L'albatros.--Retour  Felsen-Heim.


Si les annes avaient dvelopp les forces morales et physiques de mes
enfants, elles avaient fait natre aussi dans leurs jeunes esprits des
sentiments d'indpendance qui n'taient pas toujours d'accord avec ma
sollicitude paternelle. Souvent je passais des jours entiers sans avoir
de nouvelles des deux ans, car Ernest lui-mme sortait de son
indolence habituelle toutes les fois que sa soif de savoir tait
puissamment excite: et lorsque j'avais prpar quelque grave sermon
pour le retour de mes jeunes aventuriers, ils revenaient avec de si
intressantes dcouvertes ou de si utiles observations, que je n'avais
pas le courage de les gronder.

Un jour que Fritz avait disparu, et que l'absence de son caak rvlait
assez le chemin qu'il avait pris, nous montmes au corps de garde pour
pier son retour. Aprs quelques instants d'attente, j'aperus au loin
un point noir qui se balanait sur le sommet des vagues, et bientt ma
lunette nous permit de distinguer le pcheur et son canot qui se
dirigeaient lentement vers le rivage de Felsen-Heim.

Nous salumes son arrive d'un coup de canon, et  peine tait-il
dbarqu que je pus m'expliquer facilement la lenteur de sa marche.
L'avant du canot tait charg d'un norme paquet, et  l'arrire
flottait un sac pesant, qui n'acclrait pas la course de l'esquif.

Dieu soit lou! m'criai-je du plus loin que je l'aperus. Te voici de
retour sain et sauf, avec un riche butin,  ce que j'aperois.

--Oui, Dieu soit lou! me rpondit-il, car j'ai fait un bon voyage, et
je rapporte de bonnes nouvelles.

Aussitt que le caak eut touch le sable, il fut enlev avec son
quipage par nos trois vigoureux athltes, et rapport en triomphe 
Felsen-Heim. Nous nous assmes en silence, attendant avec curiosit le
rcit de Fritz, qui commena bientt en ces termes:

Je prierai d'abord mon pre de me pardonner si je suis parti sans sa
permission; mais la mer tait si calme, que je n'ai pu rsister au dsir
de tenter une petite excursion. Rflchissant que la partie occidentale
de ces contres nous tait reste inconnue jusqu' ce jour, j'avais
rsolu d'y tenter un voyage de dcouvertes, et je tins mon projet
secret, craignant de rencontrer de l'opposition de votre part. Depuis
longtemps tous mes prparatifs taient faits, et je n'attendais plus
qu'une occasion favorable.

La belle journe d'aujourd'hui m'ayant offert un attrait irrsistible,
je me glissai hors de la maison sans tre aperu, et les dtours de la
rivire du Chacal m'eurent bientt drob  vos regards. Je ne m'tais
pas embarqu sans emporter mon compas, afin de ne pas manquer l'heure du
retour.

Continuant de me diriger vers l'ouest, je ne tardai pas  rencontrer un
rivage hriss de rochers et sem d'cueils  fleur d'eau. Un peuple
innombrable d'oiseaux de mer, qui avaient choisi ces retraites
inaccessibles pour y tablir leurs demeures, remplissait l'air de ses
cris discordants. Partout o les rochers se montraient moins abordables,
j'apercevais des troupes d'animaux marins paisiblement tendus au
soleil, ou troublant le silence du rivage par leurs longs mugissements.
Il me parut que c'tait l le quartier gnral des veaux marins; car
maint endroit du rivage est sem de leurs dbris, et nous y trouverons
une riche collection de crnes et de dents pour notre muse.

Je dois avouer, continua Fritz, que, me sentant en humeur fort peu
guerrire, je fis tous mes efforts pour ne pas tre aperu au milieu du
camp ennemi. Au bout de deux heures environ, je me trouvai en face d'une
magnifique vote de rochers que la nature, dans un de ses jeux bizarres,
semblait avoir voulu construire selon les rgles de l'architecture
gothique.

L'intrieur de la vote et tous ses alentours offrirent  mes regards
une innombrable quantit de nids d'hirondelles de mer, dont les
habitants se levrent  mon approche avec des cris menaants; mais leur
courage ne pouvait lutter contre ma curiosit. Je comptai les nids par
milliers; la roche en tait tapisse. Ils taient faits de plumes, de
duvet et de filaments de plantes rassembls sans beaucoup d'art. Je
remarquai avec tonnement que chaque nid reposait sur une espce de
coque qui paraissait forme de cire gristre. En ayant dtach
quelques-uns avec le plus grand soin, je les ai rapports  Felsen-Heim,
afin de voir avec vous s'il ne serait pas possible d'en tirer parti.

MOI. Tu as bien fait, mon cher fils, d'pargner ces industrieux animaux.
Quant  ton prsent, nous aurons de la peine  en trouver l'usage, 
moins que nous ne venions  nouer quelques relations commerciales avec
la Chine, car ces nids sont un objet de commerce fort estim parmi les
nations maritimes.

FRITZ. Je voudrais savoir o les hirondelles de mer vont chercher la
matire glatineuse qui forme la coque de leurs nids.

MOI. C'est un point sur lequel les naturalistes ne sont pas d'accord. On
a prtendu que cette matire provient de l'cume de la mer, et c'est
l'opinion rpandue au Tonquin et dans la presqu'le au del du Gange,
deux contres qui fournissent au commerce une norme quantit de nids
d'hirondelles.

Aprs cette interruption, Fritz continua son rcit en ces termes:

Je poursuivis ma route, et je ne tardai pas  me trouver dans une baie
magnifique et sur la lisire d'une immense savane parseme de bosquets
touffus, borde  gauche par une chane de rochers, et  droite par un
fleuve majestueux qui l'arrose dans toute sa longueur. Au del du fleuve
s'tend un vaste marcage bord d'une belle fort de cdres.

En ramant le long de ce rivage enchanteur, je remarquai plusieurs les
de coquillages inconnus qui me parurent devoir tre rangs dans la
classe des hutres. La limpidit de l'eau me permit de distinguer les
touffes de filaments qui attachaient les coquillages aux parois du
rocher. J'admirai la taille de ces hutres monstrueuses, dont une seule
et suffi au repas de deux hommes ordinaires. Aprs en avoir dtach
quelques-unes avec mon harpon, je continuai ma route, dcid  descendre
 terre pour y prendre quelque nourriture. En ouvrant un de mes
coquillages, je sentis la lame de mon couteau arrte par un corps dur,
dont elle vainquit enfin la rsistance, et je ne tardai pas  voir
tomber sur le sable deux ou trois perles d'une rondeur et d'une grosseur
qui excitrent mon admiration. Cette dcouverte inattendue me combla de
joie, et vous pensez bien que je ne manquai pas de passer en revue tous
les petits coquillages dont je m'tais empar. Voici ma provision de
perles, que je soumets humblement  l'examen des connaisseurs.

--Tu viens de faire aujourd'hui une prcieuse dcouverte, dis-je  Fritz
avec joie, et qui nous vaudra peut-tre plus tard la reconnaissance
d'une grande nation. Mais, pour le moment, tes perles nous sont aussi
inutiles que tes nids d'hirondelles. Toutefois nous ne manquerons pas de
rendre visite  la prcieuse mine qui fournit de pareils chantillons.
Maintenant achve ton rcit.

FRITZ. Lorsque j'eus ranim mes forces par un frugal repas, je continuai
ma route le long de ce dlicieux rivage jusqu' l'embouchure du fleuve
que j'avais observ. Son courant est un peu rapide, et ses rives
couvertes d'un rempart de plantes marines qui prsentent l'aspect d'un
gazon verdoyant. Ses bords sont peupls d'une innombrable quantit
d'oiseaux aquatiques, qui prirent la fuite  mon approche. Me souvenant
d'avoir lu quelque chose d'analogue sur le fleuve Saint-Jean dans la
Floride, je pris plaisir  baptiser ma nouvelle dcouverte du nom de
rivire Saint-Jean. Aprs avoir renouvel ma provision d'eau  ces
sources bienfaisantes, je rsolus d'achever le tour de la grande baie, 
laquelle je donnai le nom de baie des Perles. Elle peut avoir deux
lieues de largeur en ligne droite; une chane de rochers qui court d'une
extrmit  l'autre la spare de la pleine mer,  l'exception du
passage, assez large pour donner accs aux plus gros btiments. Cette
magnifique baie ne pourrait manquer de devenir port du premier ordre, le
jour o il s'lverait une ville sur ses bords.

J'essayai de sortir par le passage que je venais de dcouvrir; mais la
violence des flots me contraignit de renoncer  ce projet. Il me fallut
donc regagner la pointe occidentale de la baie, o je ne tardai pas  me
trouver au milieu d'une colonie d'animaux marins qui me parurent de la
grosseur d'un chien de mer ordinaire. Aprs avoir observ quelque temps
leurs jeux sans tre aperu, j'prouvai le dsir de m'emparer de l'un
d'entre eux, afin de l'tudier plus  mon aise. Comme je me trouvai 
une trop grande distance pour hasarder une attaque dont les suites
eussent pu devenir fcheuses, j'attachai mon esquif derrire une pointe
de rocher, et, m'armant d'un fusil, je lchai mon aigle sur la proie que
je convoitais. L'oiseau s'leva majestueusement dans les airs, et vint
s'abattre sur un des plus beaux animaux de la troupe. J'arrivai  temps
sur le champ de bataille pour achever l'animal d'un coup de hache; le
reste de la troupe avait disparu comme par enchantement.

Ici le conteur fut interrompu par un concert de voix curieuses, au
milieu desquelles on distinguait les questions suivantes: Dites-nous
donc quel tait cet animal?--Est-ce un chien de mer?--Nous l'as-tu
rapport?

FRITZ. Comment pouvez-vous le demander? Je l'ai amen  la remorque,
attach  l'arrire de mon caak, et il a parfaitement support le
voyage.

ERNEST. Oui, vraiment, et je remarque que tu l'as souffl  la manire
des Gronlandais. Quant  l'espce de l'animal, il me semble le
reconnatre pour une loutre de mer, si les descriptions que j'en ai lues
sont exactes.

MOI. Dans ce cas ce serait une prcieuse capture, et nous aurions l un
excellent article de commerce pour les btiments chinois, car les
mandarins paient cher cette espce de fourrure.

MA FEMME. Oui, les hommes prisent toujours le superflu bien au-dessus du
ncessaire.

MOI. Raconte-nous donc comment tu t'y es pris pour ramener ta capture
avec tant de succs; car ton btiment est bien faible pour un tel
fardeau.

FRITZ. Il m'en a cot assez de peine et de travail, et je voulais
d'abord le laisser l; mais le procd des pcheurs gronlandais me
revint  temps  la mmoire, et, en dpit de ma maladresse, il finit par
avoir un plein succs.

Mon travail fut interrompu par la foule des oiseaux de mer qui venaient
voler autour de moi en effleurant mon visage de leurs ailes bruyantes.
Fatigu de cette attaque d'un nouveau genre, je finis par saisir la
hache de la chaloupe, et, frappant au hasard au-dessus de ma tte, je
vis tomber  mes pieds un albatros. Ses plus belles plumes me servirent
pour achever mon opration, et bientt la loutre fut en tat de surnager
 la surface de l'eau. Il tait temps alors de songer au retour; mon
caak fut donc remis  la mer, tranant  sa suite ma prcieuse capture,
et, aprs m'tre heureusement tir des dangereux passages qui
entravaient la marche de mon esquif, je ne tardai pas  me trouver dans
des parages bien connus. Bientt notre pavillon m'apparut dans
l'loignement, et peu de minutes aprs le bruit du canon d'alarme vint
m'annoncer votre voisinage.

Tel fut le rcit de Fritz. Aussitt qu'il eut cess de parler, la foule
des auditeurs se prcipita avec un tel enthousiasme vers les riches
trsors dont il venait d'enrichir la colonie, que la bonne mre
elle-mme ne put rsister  l'entranement gnral.

L'entretien recommena  rouler sur les perles, et Franz me demanda si
toutes les perles ont le mme clat et le mme prix.

MOI. Non, sans doute; on a remarqu que la puret des perles varie en
raison du fond qu'habitent les couches d'hutres. Dans les fonds
marcageux elles sont troubles et sans clat; dans les fonds de sable,
au contraire, elles sont blanches et transparentes.

FRITZ. En dfinitive, que sait-on sur la formation des perles?

MOI. Il rsulte des informations des naturalistes que les perles se
trouvent gnralement dans les hutres dont la coquille a t perce par
le petit animal de mer appel _phakas_. Selon l'opinion gnrale, la
perle serait forme d'une matire calcaire que distille l'hutre, et
qu'elle emploie  boucher la lgre ouverture perce par son ennemi.

FRANZ. Les hutres  perles sont-elles toujours faciles  dcouvrir?

MOI. Non, sans doute, mon cher enfant; elles se trouvent souvent  une
profondeur de soixante pieds et davantage. La plupart du temps, l'hutre
est fortement attache au rocher; des pcheurs exercs depuis l'enfance
vont les dtacher  l'aide d'un instrument tranchant, et les jettent 
mesure au fond d'un grand sac qu'ils remontent  la surface de l'eau
lorsqu'il est rempli. Mais, malgr tous les soins, la pche des perles
est pnible et dangereuse. Il n'est pas rare de voir les plongeurs,  la
fin de la journe, rendre le sang par le nez ou par les oreilles.

Les enfants ne manqurent pas de me faire observer que nous pouvions
commencer immdiatement la pche des perles dans la grande baie, o elle
ne prsentait ni fatigue ni danger; et je cdai sans peine  leur dsir.

Toute la famille fut bientt occupe des prparatifs de cette importante
expdition, et j'eus la satisfaction de voir devant moi un attirail de
pche aussi complet que pouvait le permettre la faiblesse de nos
ressources.

Les munitions de bouche n'avaient pas t oublies. Une bonne provision
de pemmikan frais, de pain de cassave, d'amandes et de pistaches,
composait le fond de notre cuisine de voyage, et un petit tonneau
d'hydromel devait nous fournir une agrable boisson.




CHAPITRE XXII

Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pche des perles.--Le
sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.


Le premier jour o le ciel et la mer me parurent favorables  nos
projets, nous nous mmes en route pour notre grande expdition,
accompagns des voeux de la bonne mre, qui demeurait avec Franz  la
garde du logis. Notre escorte se composait de Knips, du chacal et de nos
deux fidles compagnons, Falb et Braun, que j'avais coutume de comparer
aux chiens que le roi Porus envoya jadis  Alexandre, et dont l'histoire
rapporte qu'ils n'auraient pas refus le combat contre un lion ou un
lphant.

Fritz nous servit de pilote. Plac  ct de Jack dans son lger esquif,
il s'tait charg de guider notre marche incertaine au milieu des
rochers de la cte. Je suivais le caak avec la pinasse, en ayant soin
de ne dployer ma voile qu' demi, jusqu' notre arrive dans des
parages plus tranquilles.

 chaque instant les rochers offraient  nos regards de nombreux dbris
de veaux marins, trsors prcieux pour notre musum. Mais, ne voulant
pas perdre une minute, je dcidai qu'on ngligerait pour le moment cette
riche collection.

Dans les paisibles parages o notre flotte venait de parvenir, la mer
avait la transparence d'un miroir; et les nautiles se livraient sans
dfiance  leurs jeux innocents sur la surface des flots, que ridait 
peine une lgre brise. Aprs s'tre amus quelque temps des gracieuses
manoeuvres de ces lgers habitants de l'onde, l'quipage du caak
rsolut de leur faire la chasse, et bientt la chaloupe reut une
collection de ces dlicates cratures. Il fut dcrt  l'unanimit que
cet endroit du rivage porterait dsormais le nom de baie des Nautiles.

Nous ne tardmes pas  rencontrer un promontoire en forme de cne
tronqu, qui reut le nom du cap Camus. De son extrmit occidentale on
apercevait dans l'loignement un second cap, derrire lequel se trouvait
la baie des Perles, selon le rcit de notre pilote.

Plus nous approchions de la grande vote dcouverte par Fritz dans sa
dernire expdition, plus nos regards taient frapps de sa masse
imposante. On l'et dite forme par les Titans avec les dbris des
montagnes dont ils avaient voulu se servir pour escalader le ciel.

Une innombrable arme d'hirondelles de mer sortit  notre approche des
profondeurs de la caverne; mais, rassurs par notre immobilit, ces
innocents htes du rocher ne tardrent pas  disparatre de nouveau dans
leurs obscures retraites.

Lorsque la chaloupe eut atteint l'entre de la vote, la curiosit fit
place  une insatiable avidit malheureusement trop facile  satisfaire.
Tous les instruments disponibles furent mis en oeuvre, et les nids
tombaient par douzaines sous nos mains impitoyables. Toutefois nous
choisissions de prfrence les nids abandonns, afin d'pargner les
oeufs et les petits de nos innocents ennemis. Fritz et Jack se
montraient les plus actifs dans ce nouveau genre de pillage, et leurs
filets ne dsemplissaient pas. Ernest et moi, nous procdions avec plus
de mthode, nous attachant aux nids placs dans les rgions infrieures
du rocher, et n'abandonnant chaque pice de notre butin qu'aprs l'avoir
nettoye aussi parfaitement que le temps le permettait.

Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et,
dsireux d'arracher mes enfants  cette oeuvre de destruction, je donnai
l'ordre aux deux quipages de se prparer  traverser la grande vote.

Nous prouvmes un mouvement de lgre inquitude, cause par
l'obscurit du passage souterrain, o le cri des hirondelles, rpt par
les chos de la vote, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre
guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage tait sans danger.

Mais, s'cria tout  coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous
voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il
abordera un navire sur ces ctes inhospitalires?

MOI. L'esprance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la
pauvre humanit; c'est la fille du courage et de l'activit; car l'homme
courageux ne dsespre jamais, et celui qui espre travaille sans
relche  l'accomplissement de son dsir. Laissons  la philosophie des
esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des
entreprises humaines et sur la vanit des esprances des aveugles
mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme  nos dprdations
d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec mpris
 ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous
leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de
leurs captures.

En achevant ces mots, je pressai les prparatifs du dpart avec d'autant
plus d'ardeur, que la mare commenait  monter, et qu'elle devait nous
tre d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet,
elle ne tarda pas  nous emporter avec une telle rapidit, que, le
travail des rames devenant inutile, nous pmes contempler  loisir la
majest du spectacle qui frappait nos regards.  chaque pas nous
apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurit nous drobait
l'tendue, mais qui devaient pntrer au loin dans les flancs profonds
de la montagne. On et dit que le grand architecte de la nature avait
jet dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main
puissante ddaignait d'achever. Les animaux marins s'taient empars de
ces immenses galeries, o  chaque pas se prsentait  nos regards
quelque trace nouvelle de leurs tranges habitants.

Parmi les nombreuses espces de poissons dont la grotte tait peuple,
je reconnus l'ablette, dont l'caille brillante sert  la confection des
perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des pches considrables de ce
poisson dans la Mditerrane.

Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses.
Il fallut lui donner quelques explications  cet gard pour complter
mon cours d'histoire naturelle.

Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le
commerce: on se sert de petits globules de verre revtus d'un vernis
form avec l'caille de l'ablette. Ces perles sont rgulires, d'une
assez belle eau et assez estimes.

ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la pche des
perles fines?

JACK. Belle demande! parce que ces dernires seules ont rellement du
prix.

FRITZ. Bien rpondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi
l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont
aussi belles.

MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en
raison des peines et des dangers qu'elles cotent.

Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement travers le
dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus
belles baies que la nature ait pris plaisir  former. Le rivage
prsentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes
o venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient  toute la
contre un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se
trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas
exagr la grandeur et la majest.

Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous allmes
jeter l'ancre auprs des riants bosquets du rivage, dont la riche
verdure enchantait nos regards.

Une anse commode et voisine du banc d'hutres o Fritz avait fait sa
pche fut choisie pour le lieu du dbarquement. Un ruisseau limpide
semblait nous inviter  venir profiter de la fracheur de ses bords. Nos
pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures,
n'eurent pas plutt entendu le murmure du ruisseau, que, sautant
par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'lancrent  la nage vers la
source tant dsire.

Nous ne tardmes pas  suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et,
aprs avoir attach notre esquif au rivage, nous nous trouvmes bientt
runis autour de la source bienfaisante. Le jour tant sur son dclin,
nous commenmes par faire les prparatifs du souper, qui devait se
composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et
d'une provision de biscuit de mais. Aprs avoir assembl du bois sec
pour le foyer, nous fmes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se
couchrent sur le sable, autour du feu, et nous nous retirmes dans la
chaloupe, place  l'ancre  quelque distance du rivage. J'avais pens
qu' tout vnement nous avions peu  redouter une attaque par mer;
toutefois, par surcrot de prcaution, j'attachai matre Knips au grand
mt, me fiant  sa vigilance. Lorsque tout fut achev, nous nous
tendmes au fond du btiment, sur nos lits de peau d'ours, et chacun
s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps
par les hurlements des chacals et la voix menaante de Joeger.

Au point du jour tout le monde tait sur pied, et la chaloupe prit
joyeusement le chemin du grand banc d'hutres, o elle fit en peu de
temps une pche abondante. Cet heureux succs nous engagea  continuer
l'opration pendant les deux jours suivants, et bientt un norme amas
d'hutres, lev sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.

Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais
coutume de commander une expdition le long du rivage, et il ne se
passait pas de soire que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau,
le plus souvent d'une espce inconnue.

Le dernier jour de notre pche, il nous prit la fantaisie de nous
avancer un peu plus avant que de coutume dans la fort voisine du
rivage. Cette fois Ernest nous prcdait avec le vigilant Falb, et Jack
le suivait de loin  travers les hautes herbes du rivage, tandis que
Fritz et moi nous tions arrts  quelques prparatifs indispensables.
Je me prparais  suivre les chasseurs, lorsque tout  coup une
dtonation suivie d'un cri d'alarme retentit  mes oreilles, et nos deux
chiens s'lancrent avec la rapidit de l'clair dans la direction du
coup de fusil.

Aux armes! s'cria Fritz; et en moins d'un instant il tait sur la
trace des chiens avec son aigle, qu'il dchaperonna sans s'arrter. Le
bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en
mme temps la fin du combat et la victoire de nos gens.

J'accourais avec inquitude sur le champ de bataille, lorsque j'aperus,
 quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avanait
vers moi soutenu par ses deux frres. Dieu soit lou! m'criai-je, le
malheur que je craignais n'est pas arriv! Je rebroussai chemin
aussitt, en faisant signe  mes enfants de me suivre vers notre
campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise
table.

Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant
de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix
lamentable: Je suis bris, ananti, je n'ai pas un membre entier!

Je m'empressai de faire dshabiller le patient, et une visite minutieuse
ne tarda pas  me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni
luxation. La respiration tait libre, et tout le mal se bornait  deux
fortes contusions, de sorte que je ne pus m'empcher de m'crier: Voil
bien de quoi se lamenter, en vrit! Un vrai chasseur n'y ferait pas
mme attention.

JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le
maudit animal m'aurait fait sortir l'me du corps sans le secours
inespr de Fritz et de son vaillant oiseau.

MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement
maltrait notre vaillant chasseur?

JACK. Je vous rponds que son crne et ses dfenses feront merveille
dans notre musum. J'en frissonnerais encore si, aprs tout, le meilleur
parti n'tait pas d'en rire, puisque le mal est pass.

MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?

ERNEST. D'un norme sanglier; et je vous rponds que c'tait un terrible
spectacle que de le voir accourir les soies hrisses et labourant la
terre de ses formidables dfenses.

MOI. Rendons grces  Dieu, qui nous a dlivrs d'un si terrible ennemi.
Maintenant laissez-moi m'occuper du bless, qui doit avoir besoin de
repos et de rafrachissement.

 ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de
la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couchmes mollement au fond de la
chaloupe, o il ne tarda pas  s'endormir d'un sommeil profond.

Maintenant, dis-je  Ernest, donne-moi quelques dtails sur l'histoire
du sanglier, qui jusqu' prsent est demeure une nigme pour moi.

ERNEST. Je marchais tranquillement dans la fort, lorsque Falb me quitta
avec un hurlement furieux pour s'lancer sur les traces d'un animal
sauvage que le taillis drobait encore  mes regards. Au mme instant le
chien de Jack tait accouru  l'aide de son frre, et les deux animaux
assigeaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avanai avec
prcaution jusqu' porte de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente
attaque de Joeger dconcerta tous mes projets. Le sanglier, furieux,
quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien
de mieux  faire que de prendre la fuite. Je lchai mon coup 
l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne ft que hter sa
course furieuse. Bientt le pauvre Jack, ayant heurt une souche dans sa
course prcipite, allait se trouver  la merci de son impitoyable
ennemi, si les deux chiens, arrivs au mme instant, n'eussent attir
sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut
quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin
au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi 
propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la tte du
sanglier, de manire que son matre eut le temps d'approcher et de lui
dcharger son pistolet entre les deux yeux.

En jetant un coup d'oeil sur la tanire du sanglier, je ne fus pas peu
tonn de voir Knips et Joeger se rgalant des restes de son repas. Je
reconnus, en approchant, une espce de tubercule assez semblable  la
pomme de terre, dont j'ai rapport une demi-douzaine dans ma gibecire,
afin de vous les faire examiner.

MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu
as fait l une dcouverte intressante pour notre cuisine. Ce tubercule
est une vritable truffe, de l'espce la plus savoureuse.

Fritz, suivant mon exemple, gota la nouvelle production, en faisant
observer avec plaisir que son parfum tait bien diffrent de celui de la
pomme de terre, quoiqu'il y et grande analogie entre les deux fruits.

Il me demanda ensuite o l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est
un fruit originaire de nos climats europens.

MOI. La truffe est un fruit trs-commun en Europe. L'Italie, la France
et l'Allemagne en fournissent d'abondantes rcoltes. On en trouve
communment dans les forts de chnes ou de htres. La chasse aux
truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les
dterrer, et d'un cochon pour les dcouvrir. L'Italie et plusieurs
autres contres possdent une espce de chiens dont le nez est assez fin
pour dcouvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.

FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles extrieures qui puissent
indiquer sa prsence et remplacer l'instinct des animaux?

MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne
saurait dire,  proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou
un fruit, car son mode de propagation est un mystre pour les
naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le
pois jusqu' la pomme de terre.

ERNEST. Reconnat-on plusieurs espces de truffes, et l'histoire
naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient
ni feuilles ni racines?

MOI. La truffe est range communment dans la classe des champignons,
quoiqu'elle en diffre sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire
s'il en existe de plusieurs espces.

Cet entretien nous avait mens jusqu' l'heure du souper, et nous ne
tardmes pas  nous occuper des prparatifs ncessaires pour la nuit. Le
feu de veille fut allum selon l'habitude, et chacun se retira dans la
chaloupe, o nous passmes une nuit aussi paisible que dans les murs de
Felsen-Heim.




CHAPITRE XXIII

Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort de Bill.--Un
nouvel hiver.


Le lendemain de grand matin, nous tions en route pour aller visiter le
corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait
faire. Le pauvre Jack, encore fatigu de son aventure de la veille, ne
donnait pas signe de vie.

 l'entre de la fort, les chiens accoururent au-devant de nous avec
des hurlements de joie. Nous arrivmes bientt sur le champ de bataille,
o la grosseur de l'animal et son aspect froce excitrent ma surprise
au plus haut degr. Je suis persuad qu'il et t en tat de rsister 
un buffle, ou mme  un lion de la plus haute taille.

ERNEST. Il ne faut pas oublier la tte, qui deviendrait un des plus
beaux ornements de notre musum. Si mon pre nous le permet, nous allons
transporter l'animal sur le rivage, o nous pourrons faire l'opration 
loisir.

MOI. De tout mon coeur: je vous laisse le champ libre  cet gard. Mais
occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de
dcouvrir encore quelques truffes. Un pareil prsent nous assurerait bon
accueil au logis.

Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'oeil perant
de Fritz dcouvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces prcieux
tubercules, dont nous ne manqumes pas de faire une ample provision.

Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de
branches  coups de hache, en s'criant: Voil des moyens de transport
tout trouvs, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier. Nos chiens
furent bientt attels  ce chariot de nouvelle espce, qui prit en
triomphe le chemin du rivage, charg des dpouilles sanglantes de
l'habitant des forts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du
convoi, qui ne tarda pas  atteindre le camp sans msaventure. Nos
chiens, aussitt dlivrs, reprirent  la hte le chemin de la fort
pour aller se rgaler de la portion du sanglier qui tait demeure sur
la place.

En dtachant les diverses parties du chariot, destines dsormais 
alimenter le foyer, nous remarqumes sur les branches une quantit de
noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jauntre
analogue  celle du nankin. Notre nouvelle dcouverte fut mise de ct,
avec le plus grand soin, pour notre mnagre, et je me promis bien de
saisir la premire occasion pour faire une nouvelle provision de ces
fruits prcieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les
portait.

Pendant ce temps Fritz et Ernest taient occups  creuser dans le sable
une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agrable
surprise  leur frre Jack, en prparant pour son rveil un excellent
rti  la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas  sortir du four
improvis, et nous y suspendmes les quatre membres du sanglier, afin de
les dpouiller de leurs soies. Le parfum peu agrable qui s'exhalait de
notre venaison ne tarda pas  nous contraindre d'abandonner la place, si
nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur tait si forte,
qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas  se
lever sur son sant, pour demander d'une voix plaintive quelle tait
cette nouvelle opration.

Sois tranquille, lui rpondit gravement son frre an, il ne s'agit
que de friser un peu la crinire de ton champion d'hier soir, afin qu'il
puisse se prsenter dcemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te
plaindre ainsi, rappelle-toi la rponse d'un prince devant le corps de
son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.

Cependant Jack tait accouru au secours de ses frres, et tandis qu'ils
prparaient la hure du sanglier en cuisiniers expriments, je
m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu
divertissant.

Bientt le four fut prpar, et il ne tarda pas  recevoir le rti,
soigneusement envelopp de feuilles odorantes. En attendant l'heure du
souper, nous nous occupmes des prparatifs ncessaires pour fumer le
reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant
la fin de cet important travail.

Au moment o la nuit commenait  nous envelopper de ses ombres, un
formidable hurlement, sorti des profondeurs de la fort voisine et
rpt au loin par les chos du rivage, vint frapper tout  coup nos
oreilles tonnes. Ces sons terribles semblaient tantt s'loigner,
tantt se rapprocher de la place que nous occupions.

Voil un concert diabolique, s'cria Fritz en sautant sur son fusil de
chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. Allumez le
feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes
prtes! Quant  moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon
caak.

 ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se
dirigeant vers le rivage avec la rapidit de, l'clair, ne tarda pas 
disparatre  nos regards. Pour nous, excutant  la hte ses
instructions, nous courmes  la chaloupe, nous tenant prts  tout
vnement.

Il est bien tonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au
moment du danger, et qu'il s'loigne aussi brusquement sans attendre vos
ordres.

--Il faut pardonner quelque chose  son caractre bouillant et
audacieux, rpondis-je gravement.  l'heure du danger il est souvent
ncessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait dfendre aux
esprits timides et irrsolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de
salut.

Au moment o j'achevais ces mots, nous apermes matre Knips et les
chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant
trop loigne du rivage pour l'atteindre  pied sec, nos vaillants
auxiliaires s'tendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener
autour d'eux des regards vigilants.

Cependant les terribles sons partis de la fort semblaient se rapprocher
de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les
attribuer  quelque panthre ou  quelque lopard que l'odeur du sang
avait attir dans notre voisinage.

Quelques minutes s'taient  peine coules, lorsque la lueur mourante
de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal
objet de notre terreur. C'tait un lion d'une taille norme, tel que je
n'en avais jamais vu dans nos mnageries d'Europe. Il paraissait avoir
suivi les traces du sanglier, et, aprs avoir exerc son courroux sur
les dbris de notre foyer, nous le vmes s'asseoir comme un chat sur ses
pattes de derrire, promenant un regard de fureur et de convoitise,
tantt sur le groupe des chiens plac en face de lui, tantt sur les
restes sanglants de notre venaison.

Bientt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de
sa queue, comme pour rveiller son courage endormi. Des rugissements
entrecoups s'chappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se
promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage.
Aprs avoir dcrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus
rtrcis, le terrible animal finit par prendre une position qui
annonait  tout oeil expriment une attaque prochaine.

Pendant que j'tais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner
l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil,  peu de distance, me
fit tressaillir des pieds  la tte. C'est Fritz! s'crirent mes deux
compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forts fit un
bond terrible accompagn d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda
pas  chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientt sans
mouvement.

Voil un coup de matre, m'criai-je avec joie. L'animal est frapp au
coeur, et ne se relvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre
sur le champ de bataille.

En deux coups de rames j'tais au rivage, o les chiens me reurent avec
des hurlements d'allgresse. Au moment o je m'approchais avec
prcaution, je vis paratre sur le mme lieu un nouveau lion de moins
grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En
deux bonds il tait prs du corps inanim de son compagnon, qu'il
commena d'appeler d'une voix plaintive. videmment c'tait la femelle,
et par bonheur elle n'tait pas accompagne de ses lionceaux: car une
seconde attaque de ce genre et gravement compromis notre sret.

Tandis qu'tendue auprs de son mle, elle lchait sa blessure avec des
gmissements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des
pattes de devant de la lionne retomba sans force  ses cts. Avant que
j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'taient lancs avec
fureur sur l'ennemi, et alors commena le plus terrible combat dont
j'eusse jamais t spectateur. L'obscurit de la nuit, les rugissements
de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette scne une
des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le
monstre des forts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de
la patte qui lui restait, et bientt le fidle animal tomba, dans les
convulsions de l'agonie, aux cts de son ennemi expirant. Au moment o
j'accourais  son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille
avec son fusil, dsormais inutile: mais je lui fis signe de s'arrter en
l'exhortant  joindre ses actions de grces aux miennes pour la
miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser
encore une fois.

Je ne tardai pas  appeler  haute voix l'quipage de la chaloupe pour
venir prendre part  notre triomphe, et nos deux compagnons furent
bientt dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs
aprs un si terrible danger.

Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ
de bataille  la lueur de quelques torches de rsine. Le premier
spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, tendue
sans vie  ct de son ennemi mort, victime regrettable de son courage
et de sa fidlit.

Hlas! s'cria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle
occasion pour Ernest d'exercer ses talents potiques; car nous ne
pouvons refuser une glorieuse pitaphe  notre pauvre Bill, morte si
bravement pour la dfense commune.

--J'y songerai, rpondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu
remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'prouver. En attendant,
voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous
dlivrer, et j'prouve une vive satisfaction  penser que ces gueules
menaantes sont maintenant fermes pour toujours.

--L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature,
repartit Fritz gravement; c'est  elle que nous devons les armes dont
notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des forts.

--Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des funrailles de la
pauvre Bill,  la lueur sinistre de ces torches funraires?

Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bientt creus une fosse
profonde, o nous dposmes solennellement le corps de notre vieux
compagnon. Nous tournant alors du ct d'Ernest, nous attendmes
l'pitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas  rciter
d'un ton pathtique:

          _Aprs une carrire longue et aventureuse,_
          _c'est ici que repose la pauvre Bill,_
          _si rapide  la course, si intrpide dans le combat._
          _Elle est morte pour ses matres,_
          _ainsi quelle avait vcu._
          _Nul hros ne mrite mieux un tombeau_
          _et une glorieuse pitaphe._

Il me semble, dit Jack en billant, que nous avons veill une bonne
partie de la nuit, et toute cette histoire de lions m'a terriblement
creus l'estomac. Ne serait-il pas temps de songer  notre nourriture
terrestre? Aussi bien, voici la hure de sanglier qui nous attend dans le
four depuis hier soir.

Rappels par ce sage avertissement au souvenir de nos besoins corporels,
nous nous dirigemes vers la cuisine sans perdre le temps en vaines
paroles, et nous ne tardmes pas  faire honneur au rti de la veille.
Je dcidai qu'on passerait dans la chaloupe les trois  quatre heures
qui restaient jusqu'au jour, et un froid piquant ne tarda pas  nous
faire sentir l'utilit de nos fourrures. Les climats chauds sont
dangereux par la fracheur de leurs nuits, et c'est ce qui explique
pourquoi les animaux des zones brlantes sont souvent recouverts
d'paisses fourrures.

Levs avec le soleil, notre premier soin fut d'corcher les deux lions,
opration qui nous occupa  peine deux heures, grce  l'emploi de mon
heureuse invention, la pompe  air. Les cadavres furent abandonns  la
merci des oiseaux du ciel, qui accoururent bientt par essaims bruyants
pour profiter de notre gnrosit.

Les rayons du soleil ne tardrent pas  dvelopper de telles manations
autour de notre amas d'hutres, que nous nous estimmes heureux de
pouvoir songer, sans plus attendre, aux prparatifs de dpart.

Cette fois Jack refusa de faire le trajet dans le caak, se sentant hors
d'tat de manoeuvrer la rame, et Fritz demeura seul charg de la
conduite de son lger btiment.

Nous ne tardmes pas  lever l'ancre et  quitter la baie des Perles, en
nous dirigeant en droite ligne vers le canal si heureusement travers
quelques jours auparavant. Continuant notre route vers le levant, nous
abordmes avant le coucher du soleil  la baie du Salut.

Les premires annonces de la mauvaise saison ne tardrent pas  se faire
sentir, et bientt les alentours de la maison devinrent impraticables.
Alors commena le cours des travaux domestiques, qui nous empchrent de
trouver trop longs les jours de pluie qui se succdrent.




CHAPITRE XXIV

Le navire europen.--Le mcanicien et sa famille.--Prparatifs de retour
en Europe.--Sparation.--Conclusion.


Avec quelle motion je reprends la plume pour tracer ce dernier
chapitre! Dieu est grand, Dieu est bon, telles sont les premires
paroles qui se prsentent  ma pense lorsque je reporte mes souvenirs
pour la dernire fois sur cette partie de notre histoire. Le salut
miraculeux de ma famille est encore prsent  mes regards, et, au milieu
du conflit de sentiments divers qui agitent mon esprit, j'ai peine 
retrouver le fil de mes ides pour achever dignement ce livre, que je
vais fermer pour jamais. Le lecteur me pardonnera le dsordre de ce
rcit, dont je me propose de lui donner la fin, si jamais il m'est
accord de revoir l'Europe et ma chre patrie.  peine suis-je en tat
de trouver quelques mots sans suite pour raconter les vnements de mes
dernires heures d'exil.

Toutefois celui qui s'est intress jusqu' ce jour au destin de
l'innocente famille ne pourra voir sans un sentiment de satisfaction le
dnouement inespr de sa trop longue histoire.

Mais trve de fastidieux prambules. Le temps presse, j'arrive  la
conclusion de cette oeuvre intressante, qui vient d'occuper dix annes
de ma vie. Nous touchions au terme de la saison pluvieuse, et la nature
semblait vouloir se ranimer plus tt que d'habitude.

Le ciel tait sans nuages, et chacun prenait plaisir  se ddommager de
sa rclusion de deux mois, en exerant de nouveau ses membres engourdis
par une longue inaction. Tout le jour la famille tait rpandue dans les
jardins, dans les plantations, sur les rives de la mer, faisant usage
avec dlices d'une libert si longtemps attendue.

Fritz ayant annonc la rsolution d'aller faire une visite  l'le aux
Requins, pour voir si les besoins de la colonie ne rclamaient pas notre
prsence, je le laissai partir accompagn de Jack. Les deux voyageurs
furent bientt dans l'le, o leur oeil exerc se promena longtemps sur
la mer et sur le rivage, sans apercevoir ni monstres marins, ni dommage
notable dans l'tablissement. J'avais recommand aux deux jeunes gens de
tirer deux coups de canon en dbarquant, tant pour nous annoncer
l'heureuse issue du voyage que pour nous servir de signal, si par hasard
la Providence avait envoy quelque btiment  porte du rivage.

Leur premier soin avait t de se conformer  mes ordres. Mais quel ne
fut pas leur tonnement lorsque, au bout d'environ deux minutes, ils
entendirent distinctement trois coups de canon vers l'ouest, dans la
direction de la baie du Salut! La surprise, l'esprance et la crainte
les tinrent quelque temps immobiles; mais Fritz rompit le premier le
silence en s'criant:  la mer!  la mer! Et en moins de temps qu'il
n'en faut pour le raconter, la rapide embarcation volait sur la surface
des flots.

Qu'y a-t-il de nouveau? m'criai-je en voyant les deux enfants
accourir vers moi de toute la vitesse de leurs jambes.

N'avez-vous pas entendu? me rpondit Fritz, qui respirait  peine; et
son frre arriva bientt prs de lui en rptant: N'avez-vous pas
entendu?

Le rcit des enfants me fit secouer la tte avec l'expression du doute;
mais la pense qu'ils pouvaient ne s'tre pas tromps agitait vivement
mon esprit. Dans l'incertitude qui me proccupait, je rassemblai la
famille, afin de tenir un grand conseil de guerre, car la chose tait de
trop d'importance pour m'en rapporter  mes deux interlocuteurs.

Comme la nuit approchait, je dcidai qu'un de nous demeurerait  monter
la garde dans la galerie, afin d'pier le moindre signal qui pourrait
annoncer de nouveau la prsence d'un btiment dans notre voisinage. Mais
la soire ne fut pas aussi tranquille que nous l'avions espr: on et
dit que les lments conjurs avaient repris toute leur fureur pour
cette terrible nuit, et qu'un nouvel hiver allait recommencer.

L'orage dura deux jours et deux nuits. Vers le matin du troisime jour,
la mer devint plus calme, et il fut possible d'aller  la dcouverte.
J'emmenai Jack avec moi, et nous nous mmes en route munis d'un pavillon
qui devait instruire la garnison du succs de nos recherches.

Arrivs en peu de temps  l'le aux Requins, notre premier soin fut de
gravir la cime du rocher et de promener un regard inquiet sur les flots.
La mer tait dserte, et rien ne paraissait  l'horizon lointain. Aprs
quelques instants d'attente, je me dcidai  tirer trois coups de canon
 deux minutes d'intervalle, afin de m'assurer si la premire fois
l'cho du rocher n'avait pas tromp les oreilles inexprimentes de mes
jeunes gens.

Nous prtmes l'oreille attentivement, et au bout d'une minute un faible
coup retentit dans l'loignement, puis un second, puis un troisime, et
le silence se rtablit. Je demeurai immobile de surprise. Jack dansait
autour de moi comme un homme pris de vin. Le pavillon fut hiss deux
fois en haut du mt, signal dont nous tions convenus en cas de bonne
nouvelle.

Laissant mon compagnon  la garde de la batterie, avec l'injonction de
faire feu aussitt qu'il apercevrait quelque chose, je me htai de
reprendre le chemin de Felsen-Heim, afin de combiner nos mesures
ultrieures.

La garnison tait dans un trouble inexprimable. Fritz s'lana  ma
rencontre, en s'criant: O sont-ils? Est-ce un navire europen? Bien
qu'il me ft impossible de satisfaire son avide curiosit, je ne laissai
pas de rjouir tout mon monde en annonant ma rsolution de m'embarquer
avec Fritz pour aller  la recherche du btiment.

Il tait environ midi lorsque je montai dans le caak avec mon compagnon
de voyage. Ma femme nous vit partir les yeux mouills de larmes et en
adressant au Ciel une ardente prire pour notre conservation. Au reste,
nous tions parfaitement arms, et prpars  la plus vigoureuse
rsistance en cas de besoin.

Le caak ne tarda pas  s'loigner en silence, se dirigeant  l'ouest de
Felsen-Heim, vers des parages demeurs inconnus jusqu' ce jour. Malgr
tous les dangers d'une navigation incertaine au milieu de cette mer
hrisse de rochers et d'cueils, nous finmes, au bout de cinq quarts
d'heure d'une marche fatigante, par atteindre un promontoire escarp que
je me prparai  doubler; car, suivant toute apparence, le btiment que
nous cherchions devait se trouver de l'autre ct du cap.

Parvenus  la pointe la plus avance du promontoire, le rivage nous
offrit un groupe de rochers favorable  nos observations: et quels ne
furent pas nos sentiments d'allgresse et de reconnaissance pour le
Tout-Puissant en apercevant un beau navire  l'ancre dans une petite
baie  peu de distance! Le btiment paraissait fatigu; le pavillon
anglais flottait au haut des mts, et au mme instant nous apermes la
chaloupe se dtacher du bord pour aller dbarquer au rivage.

Fritz voulait s'lancer hors du caak et gagner le navire  la nage;
j'eus besoin de toute mon autorit pour le retenir, en faisant observer
que le pavillon pouvait nous tromper; car il n'est pas rare de voir un
btiment pirate arborer le pavillon de la nation la plus connue sur les
mers, afin d'attirer plus srement sa proie.

Nous demeurmes donc cachs dans notre retraite, nous servant de la
longue-vue pour examiner  loisir tous les mouvements du btiment. Il me
parut tre un yacht de construction lgre, mais toutefois arm de huit
canons de calibre ordinaire. Il tait facile de distinguer sur le rivage
trois tentes d'o s'levait une lgre colonne de fume. Selon toute
apparence, l'quipage n'tait pas nombreux; car nous n'apermes  bord
que deux cratures humaines.

D'aprs ces observations, je crus qu'il n'y avait aucun danger  quitter
notre retraite, et bientt le lger caak parut dans les eaux du navire,
accomplissant autour de lui de capricieuses volutions. Au bout de
quelques minutes, nous vmes paratre sur le pont un officier que Fritz
reconnut facilement pour le capitaine. En deux coups de rames nous
tions  porte de la voix, chantant  plein gosier un refrain national
dans lequel il et t difficile de reconnatre une musique europenne.

Notre bizarre apparition ne tarda pas  attirer l'attention du capitaine
et de ceux qui l'entouraient: des mouchoirs furent agits en signe de
paix, et, voyant que la chaloupe ne faisait pas mine de s'occuper de
nous, je me dcidai  tourner la pointe de mon esquif vers le btiment.

En voyant le caak s'approcher, le capitaine saisit son porte-voix pour
nous demander qui nous tions, d'o nous venions, et comment s'appelait
la cte voisine. levant alors la voix aussi haut que mes forces me le
permirent, je me bornai  rpondre ces trois mots: _Englishmen good
men_! (Les Anglais sont de braves gens.) Nous nous trouvions alors assez
prs du btiment pour remarquer que l'ordre le plus parfait rgnait 
bord, et que tout indiquait un navire de commerce assez richement
charg. Pendant qu'on nous montrait des haches, des toffes et d'autres
lgres marchandises destines au commerce avec les sauvages, Fritz me
communiquait ses observations, qui toutes taient  l'avantage de nos
nouvelles connaissances. Voyant bientt que la gravit de mon compagnon
ne tarderait pas  se dmentir, je donnai le signai de la retraite, et
nous reprmes le chemin du rivage, aprs un cong amical de part et
d'autre.

Toute la famille attendait impatiemment notre retour, et nous fmes
reus avec une vive allgresse. Ma femme, tout en louant notre prudence,
tait d'avis qu'il n'y avait plus maintenant d'obstacle  nous faire
connatre, et qu'il fallait mettre la pinasse en mer pour aller aborder
le btiment anglais. On ne saurait dcrire l'agitation qui suivit cette
rsolution, adopte  l'unanimit. Les plans les plus extravagants se
succdaient sans relche: c'tait un conflit de volonts, de projets, de
dsirs au milieu desquels l'esprit le plus sage et eu de la peine  se
reconnatre, et il semblait que nous allions mettre  la voile dans un
quart d'heure pour retourner en Europe.

Ma position de chef de famille rendait mon rle difficile dans cette
importante circonstance: je me retirai donc en silence pour adresser 
Dieu une fervente prire, lui demandant humblement de m'inspirer la
rsolution la plus conforme aux intrts du petit peuple qui m'tait
confi; mais, sentant bientt la folie de songer au dpart avant d'en
reconnatre la possibilit, je pris le parti de subordonner mes
rsolutions ultrieures au rsultat d'une seconde visite que je me
proposais de faire, avec tout mon monde, au btiment tranger.

Tout le jour suivant fut consacr  l'quipement de la pinasse, qui
reut une cargaison de fruits que le capitaine avait paru vivement
dsirer lors de notre premire visite. Quelques dernires dispositions
occuprent encore la matine du lendemain, et ce fut seulement vers midi
que la pinasse dploya majestueusement ses voiles. Fritz, revtu d'un
brillant uniforme de marine, nous servait de pilote comme  l'ordinaire.

L'escadre traversa la baie avec prcaution, et ne tarda pas  atteindre
heureusement la pointe du cap qui nous drobait l'ancrage du btiment
anglais. Arriv en vue du navire, je fis hisser le pavillon anglais, et
commandai la manoeuvre de manire que la pinasse pouvait se mettre en
rapport avec le yacht, tout en demeurant  une distance respectable de
ce dernier.

Mon coeur est encore pntr d'motion lorsque je me reporte  cet
instant solennel, et il m'est impossible de donner autre chose qu'une
esquisse rapide des circonstances qui signalrent cette journe.

Il est tout aussi impossible de dcrire la surprise de l'quipage
anglais  la vue de notre entre dans la baie; mais la joie et la
confiance ne tardrent pas  remplacer l'inquitude des premiers
instants. La pinasse ayant jet l'ancre  environ deux portes de fusil
du btiment, le salua d'un brillant hourra, qui ne resta pas longtemps
sans rponse. Faisant mettre aussitt le petit canot  la mer, j'y
montai avec Fritz, afin de me rendre  bord pour avoir une entrevue avec
le capitaine.

Celui-ci nous reut avec la franche cordialit d'un marin, et, faisant
apporter une bouteille de vieux vin du Cap, il nous demanda
affectueusement  quel heureux hasard il devait la satisfaction de voir
flotter le pavillon anglais sur cette cte sauvage et inhospitalire. Il
ajouta que lui-mme s'appelait Littlestone, qu'il avait le grade de
lieutenant de la marine royale, qu'il tait en route pour le cap de
Bonne-Esprance, o il apportait les dpches de Sydney-Cove.

J'invitai le capitaine  passer  bord de la pinasse pour faire visite 
ma chre famille: offre qu'il accepta cordialement, en me priant
d'annoncer moi-mme son arrive aux dames.

Je ne perdis pas une minute pour m'acquitter de mon message, qui causa
d'abord un certain trouble parmi les gens de la pinasse; mais on ne
tarda pas  se remettre, et au bout de quelques instants tout tait prt
pour accueillir dignement le capitaine.

Une demi-heure aprs, la chaloupe du navire se dirigea vers nous,
portant le capitaine, matre Willis le pilote, et le cadet Dunsley. Ma
femme s'empressa de leur offrir des rafrachissements, qui furent
accepts avec reconnaissance.

La plus aimable franchise ne tarda pas  s'tablir entre la famille et
ses nouveaux htes, et il fut rsolu que toute la compagnie dbarquerait
le soir dans la baie pour aller visiter les malades. Le capitaine nous
dit que parmi eux se trouvait un mcanicien, qui tait confi aux soins
de sa femme et de ses deux filles.

Notre visite auprs de M. Wolston et de sa famille fut des plus
touchantes. Une femme pleine de grces et deux charmantes jeunes filles
de douze  quatorze ans taient bien faites pour exciter notre intrt
au plus haut degr.

La soire fut pleine de charme pour mon heureuse famille. Toute
inquitude avait disparu pour faire place  la perspective d'un retour
si longtemps dsir, et la confiance tablie dj entre les habitants de
la colonie et leurs nouveaux htes donnait  notre liaison d'une heure
l'apparence d'une amiti de vingt ans. Nous restmes sous des tentes que
le capitaine nous avait fait prparer.

Le lecteur ne s'attend pas que je lui donne le rcit de la longue
conversation qui nous occupa, ma fidle compagne et moi, durant les
heures de cette nuit. Le capitaine tait un homme trop bien appris pour
nous accabler d'offres et de questions dans les premiers moments de
notre rencontre, et de notre ct nous ne voulions nous ouvrir  lui
qu'aprs une mre dlibration; car il fallait savoir avant tout s'il
nous restait maintenant de solides raisons pour dsirer de revoir
l'Europe. Parfois j'tais tent de demeurer dans le paisible sjour o
la Providence nous avait jets, en renonant  jamais aux douteux
avantages que nous promettait la vie civilise. Ma fidle pouse ne
demandait qu' terminer sa carrire sous le beau ciel que nous
habitions; mais la solitude l'effrayait pour moi et pour ses enfants.
Elle et dsir me voir partir pour l'Europe avec les deux ans, afin
de ramener un petit nombre de compatriotes,  l'aide desquels il nous
serait facile de fonder une colonie florissante qui recevrait le nom de
_Nouvelle-Suisse._

Nous rsolmes de confier notre projet au capitaine Littlestone, en lui
racontant l'intention de mettre la colonie sous la protection de
l'Angleterre. Un de nos plus grands embarras tait de savoir lesquels de
mes enfants je choisirais pour compagnons de voyage, car les raisons
taient les mmes pour tous.

Nous finmes par dcider qu'il fallait attendre quelques jours encore,
en conduisant les choses de manire que deux des enfants se trouvassent
heureux de rester avec nous dans la colonie, tandis que les deux autres
accompagneraient le capitaine Littlestone en Europe.

Ds le jour suivant, nous emes la satisfaction de voir arriver ce
rsultat dsir. Il avait t dcid,  djeuner, que le capitaine nous
accompagnerait  Felsen-Heim, avec son pilote, son cadet de marine et la
famille du mcanicien, qui, aprs tant de souffrances, avait besoin de
toutes les commodits d'une habitation saine et agrable.

La traverse fut une vritable partie de plaisir pour la petite escadre;
car tous les coeurs taient pleins d'esprance, et l'attente d'un
heureux avenir panouissait tous les visages.

Mais quelle ne fut pas la surprise de nos htes lorsqu'au dtour du cap
des Canards la dlicieuse baie de Felsen-Heim leur apparut dans toute sa
splendeur, claire par les rayons du soleil! L'enthousiasme fut  son
comble lorsque la batterie de l'le aux Requins eut salu notre entre
de onze coups de canon, et qu'on vit le pavillon anglais se dployer
majestueusement sous les premiers souffles de la brise matinale.

Heureux sjour, heureuse famille! s'cria Mme Wolston en soupirant,
tandis que sa plus jeune fille lui demandait navement si ce n'tait pas
l le paradis.

Le paysage offrit bientt une scne nouvelle, en s'animant par degrs de
tout ce que l'habitation renfermait de cratures vivantes: c'tait 
chaque pas de nouvelles extases et de nouveaux ravissements. Au milieu
de la confusion gnrale, je fis transporter le malade dans ma propre
chambre, o ma femme avait rassembl tous les meubles commodes de la
maison, et o la bonne lady Wolston trouva un lit de camp prpar  ct
de son poux.

Le dner fut court, car nous avions encore Falken-Horst  visiter avant
le coucher du soleil. Nos jeunes gens, livrs  leurs naves impressions
s'taient rpandus dans les alentours de Felsen-Heim, et le paysage,
anim par leur prsence, semblait prendre une vie nouvelle. La
diffrence de langage et la difficult de se comprendre disparaissaient
devant les gestes anims et les regards intelligents des interlocuteurs.
Chacun de mes enfants semblait transform en une crature nouvelle.
Fritz tait calme et grave, Ernest plein d'activit, et Jack presque
pensif.

Vers le soir, la tranquillit parut se rtablir, et la famille tait
paisiblement rassemble dans la galerie, lorsque lady Wolston parut au
milieu de nous avec un maintien lgrement embarrass. Elle venait, au
nom de son mari et au sien, nous demander la permission d'attendre 
Felsen-Heim l'entier rtablissement du pauvre mcanicien, et de garder
sa fille ane auprs d'elle, tandis que la plus jeune irait chercher
son frre au cap de Bonne-Esprance, pour le ramener bientt parmi nous.

Je me rendis  sa prire de bon coeur, en lui demandant, au nom de ma
femme et au mien, de ne jamais abandonner la Nouvelle-Suisse. Vive 
jamais la Nouvelle-Suisse! rpondit un choeur de voix attendries, en
mme temps que les verres s'entrechoquaient en signe d'allgresse. Et 
la sant de quiconque veut y vivre et y mourir! ajouta Ernest en
approchant son verre du mien.

Je vois bien, repris-je avec gravit, qu'il va falloir nous sparer de
Fritz. Il est juste qu'il soit charg d'aller reprsenter la famille en
Europe. Ernest demeurera prs de nous avec la place de premier
professeur d'histoire naturelle de la Nouvelle-Suisse. Et quant  matre
Jack....

--Matre Jack reste ici! s'cria l'imptueux jeune homme d'une voix
bruyante. N'est-il pas le meilleur cavalier, le meilleur chasseur, le
meilleur soldat de la colonie, aprs son frre an! Si l'on m'en promet
autant dans votre Europe,  la bonne heure; mais jusque-l n'en parlons
plus.

--Quant  moi, reprit Franz, je ne suis pas de cet avis. Il y a plus
d'honneur  gagner dans une socit nombreuse qu'au milieu d'une
demi-douzaine de Robinsons, et j'offre de m'embarquer pour la Suisse,
avec l'approbation de mon pre, toutefois.

--Bien pens, mon cher enfant, lui rpondis-je, et puisse Dieu bnir nos
rsolutions, comme il l'a fait jusqu' ce jour! L'univers appartient au
Tout-Puissant, et la patrie de l'homme est partout o il peut vivre
heureux et utile  ses semblables. Maintenant il ne s'agit plus que de
savoir si le capitaine Littlestone voudra favoriser nos projets.

Chacun garda le silence, attendant avec anxit la rponse du capitaine,
qui prit la parole en ces termes: Il faut admirer les dcrets de la
Providence et s'y conformer. J'tais parti pour recueillir des
naufrags, et me voici au milieu d'une famille naufrage. Au moment o
trois passagers abandonnent mon btiment de leur propre mouvement, en
voici d'autres qui s'offrent pour les remplacer. En un mot, je me
rjouis d'tre l'instrument que la Providence a choisi pour rendre  la
socit une si digne famille, et pour donner peut-tre  ma patrie une
colonie florissante.

Cette rponse me soulagea le coeur d'un poids terrible, et je remerciai
la Providence de l'heureuse russite d'un projet qui avait fait natre
dans mon esprit tant de doutes et d'inquitudes.

Le lecteur imaginera facilement comment se passrent les dernires
journes qui devaient prcder une si longue et si douloureuse
sparation. Le bon capitaine pressait les prparatifs du dpart; car les
avaries de son btiment lui avaient dj fait perdre plusieurs jours.
Cependant il nous laissa le temps dont il pouvait raisonnablement
disposer, et il eut mme l'attention d'amener son navire  l'ancre dans
la baie du Salut, afin de favoriser notre embarquement. Tout le temps
que le yacht demeura en rade, l'quipage fut consign  bord, afin
d'pargner  Felsen-Heim les visites des curieux et des importuns. Le
capitaine avait mis  notre disposition le pilote et le menuisier du
navire, dont les secours furent inutiles, car il s'tait tabli une
telle mulation d'activit parmi les habitants de la colonie, qu'on
aurait manqu plutt de besogne que d'ouvriers.

La pacotille de Fritz et de Franz occupa longtemps ma sollicitude
paternelle; ils reurent chacun leur part de nos plus prcieux articles
de commerce, tels que perles, coraux, noix muscades, et gnralement
tout ce qui pouvait avoir quelque valeur en Europe.

J'avais reu du capitaine Littlestone quelques armes  feu de nouvelle
fabrique et une bonne provision de poudre. En change de ce prsent, je
m'empressai de lui offrir, parmi les objets sauvs autrefois du btiment
naufrag, tout ce qui pouvait tre utile  un marin. Je lui remis en
mme temps quelques papiers qui avaient appartenu  notre infortun
capitaine, en le priant de s'informer s'il restait quelque membre de sa
famille en tat de les rclamer.

Le yacht fut avitaill de toutes les provisions dont nous pouvions
disposer. Btail, viande sale, poisson, lgumes et fruits, tout tait
prodigu en raison de nos faibles ressources; le bonheur est toujours
gnreux.

Il me restait  accomplir un dernier devoir avant de prendre cong de
mes enfants pour une si longue et si douloureuse sparation. J'eus avec
eux un entretien de plusieurs heures, o je leur fis un touchant
discours sur le monde et la vie, sur la grandeur de Dieu et les devoirs
de l'homme, et, aprs leur avoir donn ma bndiction, je remis  l'an
un manuscrit renfermant mes dernires instructions et mes derniers
conseils.

Chaque heure, chaque minute ramenait quelque nouveau soin, quelque
nouveau conseil, quelque parole de tendresse  adresser aux jeunes
voyageurs. Chacun tait douloureusement affect du dpart, quoique plein
de confiance dans le retour. Plt au Ciel que les hommes se sparassent
toujours avec de telles penses! car, dans les mes bien nes, ces
moments solennels ne laissent de place qu'aux plus nobles sentiments qui
puissent honorer la nature humaine.

Le soir qui prcda la journe du dpart, chacun voulut montrer du
courage, et nous invitmes le capitaine et ses officiers  un grand
repas d'adieux. Au dessert, je fis apporter le manuscrit de notre exil,
et, le confiant solennellement  Fritz, je lui recommandai de le faire
imprimer  son arrive en Europe, avec les changements et les
corrections ncessaires.

J'espre, ajoutai-je en finissant, que le rcit de notre vie sur ces
rivages abandonns ne sera pas perdu pour le monde, si Dieu permet qu'il
arrive un jour sous les yeux de la jeunesse de ma patrie. Ce que j'ai
crit pour l'ducation et l'instruction de ma famille peut devenir utile
aux enfants des autres, et je m'estimerai bien rcompens de mes peines
si mon simple rcit peut fixer l'attention de quelques jeunes esprits
sur les fruits bienfaisants de la mditation, sur les heureux rsultats
de l'obissance filiale et de la tendresse fraternelle. Trop heureux
aussi si quelque pre de famille peut trouver dans ces pages d'un exil
quelques paroles de consolation, quelques sages conseils, quelques
bienveillantes instructions. Dans la position exceptionnelle o le sort
nous avait jets, mon livre ne renferme et ne peut renfermer aucune
thorie: c'est le rcit simple et sans art de nos actions et de nos
aventures durant dix annes d'une vie exempte de blme et de malheur.
Pour nous il a eu trois grands avantages: en premier lieu de nous
inspirer une confiance rsigne envers le souverain auteur de toutes
choses, ensuite de dvelopper l'activit de notre me, enfin de nous
faire mpriser cette maxime vulgaire de l'ignorance:  quoi cela
peut-il servir?

Jeunesse de tous les ges et de toutes les nations, n'oubliez pas qu'il
est bon de tout apprendre except le mal, et que l'homme est sur la
terre pour dvelopper ses forces et exercer son intelligence dans les
voies qu'il a plu  la Providence de lui ouvrir.

Mais l'heure s'avance. Demain,  la pointe du jour, ce dernier chapitre
ira rejoindre les prcdents, entre les mains de mon fils an. Que
Celui sans lequel nous ne sommes rien demeure avec lui et avec nous, ses
fidles serviteurs! Salut  l'Europe, salut  toi, antique pays de mes
pres! Puisse la Nouvelle-Suisse fleurir bientt comme tu fleurissais
dans les premires annes de ma jeunesse!

FIN






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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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