Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier

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Title: La femme du mort, Tome I (1897)

Author: Alexis Bouvier

Release Date: February 10, 2006 [EBook #17738]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) ***




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                             LA FEMME
                              DU MORT

                                PAR

                          ALEXIS BOUVIER

                               TOME I


                   QUARANTE-CINQUIME DITION



                               PARIS
                   ERNEST FLAMMARION, DITEUR
                  RUE RACINE, 26, PRS L'ODON


(De la srie LA GRANDE IZA)

La Femme du Mort (45e dition.).................. 2 vol.
La Grande Iza (80e dition)...................... 1 vol.
Iza, Lolotte et Cie, (28e dition)............... 1 vol.
Iza la Ruine (8e dition)........................ 1 vol.
La Mort d'Iza.................................... 1 vol.



                             LA FEMME
                              DU MORT




PREMIRE PARTIE




I

O PIERRE DAVENNE APPREND UN TERRIBLE SECRET.


C'tait par une chaude soire d't;  l'accablante ardeur de la
journe succdait une nuit lourde et pleine d'orage; de longues nues
noires s'tendaient sur le ciel gris, teignant les dernires lueurs
rouges du soleil couchant.

En mme temps que la nuit, le silence envahissait le vieux quartier du
Marais.

Neuf heures et demie venaient de sonner; la rue Payenne tait dserte.

Les rares boutiques taient fermes, les hauts contrevents des
vieux htels taient clos. De la rue du Parc-Royal  la rue
des Francs-Bourgeois une seule maison avait encore ses fentres
claires.

Petite maison d'apparence discrte, construite au milieu d'un jardin
touffu,--arrach dans une vente au parc du grand htel voisin,--dans
l'ombre des arbres sculaires, elle paraissait le nid frais et fleuri
d'un mnage heureux.

C'tait une de ces constructions modernes qui, cherchant  corriger un
style, n'a plus mme l'originalit du sien. leve sur un sous-sol
qui servait aux cuisines, on arrivait au rez-de-chausse par un perron
sur la grille duquel se tordaient les plantes grimpantes de saison.

Le rez-de-chausse se composait d'un vaste salon, d'un fumoir et d'une
salle  manger. C'est de cette dernire pice que jaillissait la
lumire, qui, tamise par le feuillage des arbres, talait ses
arabesques lumineuses sur le pav noir de la rue.

Les matres de la maison venaient de terminer le repas du soir; ils se
levaient de table.

C'tait Pierre Davenne, sa jeune femme Genevive et leur fille Jeanne;
le plus heureux mnage, la plus charmante famille, de l'avis de tout le
quartier.

Aprs avoir embrass sa femme et sa fille, qui se disposaient 
gagner leur chambre, Pierre Davenne dit  la premire avec une
tendresse inquite:

--Allons, ma belle aime, repose-toi bien, que demain tu n'aies plus
ce teint pli, ce front soucieux. C'est ce temps lourd, touffant, cet
orage menaant qui t'indisposent.

--Ce n'est rien, mon ami, un bon sommeil prs de ma Jeanne, et demain
il n'y paratra plus. Mais il me semble qu'au contraire c'est toi qui
es malade.

--Moi?

--Oui, tu parais nerveux, fivreux, tourment.

--Tu es folle, ma chre enfant, je n'ai absolument rien; l'orage
peut-tre.

--Que vas-tu faire  cette heure?

--J'touffe. Je vais me promener une heure dans le jardin, en fumant un
cigare.

--Tu ferais beaucoup mieux de te reposer.

--Je ne pourrais pas dormir. Allez vous coucher bien vite; et
s'adressant  sa fille, tendant ses lvres paissies, beubeuses, pour
offrir un baiser, il lui dit:

--Bonsoir, ma petite Jeanne, allez dormir avec maman.

L'enfant se jeta au cou de son pre qui la caressa, en zzayant les
noms les plus doux. La mre les regardait, heureuse, attendrie; enfin
elle prit le gracieux bb, sonna la bonne et se dirigea vers sa
chambre en rendant  son mari le sourire tendre qu'il lui donnait.

Lorsque la mre, l'enfant et la bonne eurent disparu dans l'escalier,
qu'il entendit leurs pas au-dessus de lui, Pierre Davenne rentra dans la
salle  manger; il tira de sa poche un petit papier qu'il dplia, et
sur lequel il lut:


Monsieur,

On vous demande une demi-heure d'entretien. Il y va de votre avenir et
de votre honneur. Sous la condition du secret absolu, je me prsenterai
chez vous ce soir,  dix heures.

--C'est bien  dix heures! fit-il aprs avoir lu, et il regarda
l'heure  sa montre.

Il tait dix heures moins vingt minutes.

Il se mit  la fentre, cherchant  deviner l'objet de ce singulier
rendez-vous, et se demandant si la lettre tait d'un homme ou d'une
femme.

Pierre Davenne avait environ trente ans. Lieutenant de vaisseau, il
avait servi dix ans dans la marine. Un jour, ayant hrit d'un oncle
qui composait  lui seul toute sa famille, il rsolut d'abandonner la
mer pour se marier et remplacer ainsi la famille absente. Il rencontra
Genevive, orpheline d'un officier qui avait t son ami et son
professeur  bord.

Genevive Drouet tait une petite ouvrire bien modeste, bien sage,
qui avait t leve par sa tante, la soeur de feu le lieutenant
Drouet, le vieil ami de Pierre.

Pierre pousa la jeune fille et garda chez lui la vieille femme; elle
mourut l'anne mme qui suivit le mariage de sa nice.

Davenne, aprs un an de mnage, se dclarait le plus heureux des
hommes: il vivait avec sa femme et son enfant et ne recevait chez lui
qu'un de ses anciens compagnons d'armes, dmissionnaire comme lui,
son seul ami; brave et loyal garon ayant son ge, qu'il considrait
comme son frre, et auquel il avait fourni la commandite de sa maison:
il se nommait Fernand Sglin.

Le service de la maison se composait de deux domestiques: Annette,
qui servait  la fois de cuisinire et de femme de chambre, et Simon
Rivet, l'ancien brosseur de Pierre Davenne, un matelot  tous crins qui
tait  la fois le domestique et le jardinier. Simon tait plus qu'un
serviteur; c'tait un chien fidle, un dvou, qui se serait fait
tuer pour son matre. Aprs son chef, Simon adorait la petite Jeanne;
il n'avait pour Mme Davenne qu'une amiti beaucoup plus rserve; il
disait qu'elle lui avait vol l'affection de son matre.

Davenne quitta la fentre et descendit dans le petit jardin; il se
promena, aspirant  pleins poumons l'air tide, cherchant vainement
la fracheur sous les feuilles des arbres immobiles que pas un souffle
n'agitait. Aprs avoir t jusqu'au bout du jardin, il revint vers
l'entre du sous-sol, juste au moment o Annette redescendait; il lui
demanda:

--Madame va-t-elle mieux? Ne vous a-t-elle rien demand?

--Non, monsieur, madame est couche; elle a pri qu'on ft le moins
de bruit possible, qu'elle voulait dormir.

--Vous auriez d lui faire un peu de tisane.

--Madame a refus, je lui avais offert. Monsieur n'a pas 
s'inquiter, madame n'est pas malade, elle m'a recommand de
l'veiller demain de bonne heure.

--Bien! Annette, dites  Simon que je me promne sous les arbres; on
doit venir me demander vers dix heures, qu'il me prvienne ds qu'on
sera venu.

--Oui, monsieur, je vais le lui dire tout de suite.

Pierre Davenne ralluma son cigare et continua sa nocturne promenade dans
l'troit jardin. Arriv  l'extrmit, il s'assit devant une
petite table de fer. Accoud, les yeux fixs sur la fentre de la
chambre--o reposaient ceux qu'il aimait,--claire  cette heure
par la lueur ple de la veilleuse, il rvait d'amour et de bonheur, et
il remerciait Dieu qui l'avait lev  ces deux sommets, la fortune
et l'amour.

Il rvait depuis quelques minutes, lorsqu'il lui sembla entendre
s'ouvrir et se fermer la porte de la rue. Il vit une ombre se diriger
vers lui.

--C'est toi, Simon, demanda-t-il.

--Oui, lieutenant.

--Que veux-tu?

--La dame qui vous a crit vient d'arriver.

--C'est une dame? fit Pierre intrigu. Tu l'as fait entrer au salon.

--Mon lieutenant, je le lui ai offert, mais elle a refus, elle ne veut
pas entrer dans la maison.

--Est-elle jeune?

--a, a n'est gure facile  voir, elle est encapuchonne dans un
voile noir.

Pierre Davenne se leva et se dirigea aussitt vers l'entre, suivi par
Simon.

L'inconnue, debout dans l'ombre de la nuit, s'avana en les voyant
paratre. Pierre vint vers elle et lui dit:

--C'est vous, madame, qui dsirez me parler?

--Oui, monsieur.

En disant ces mots elle fit un signe pour montrer que le domestique qui
la regardait les yeux ronds, la bouche bante, tait de trop. Sur
un mot de son matre, Simon s'loigna en clignant de l'oeil et en
haussant les paules.

--Madame, dit aussitt Pierre, je suis  vos ordres, et lui dsignant
le perron il s'effaa pour la laisser passer.

--Je dsirerais, monsieur, ne pas entrer chez vous.

--Mon Dieu, madame, je ne vois pas alors le moyen d'tre assur du
secret que vous m'avez demand; la bonne ou mon domestique peuvent
se trouver dans le jardin sans que nous les voyions. Un de mes voisins
peut, comme moi, prendre le frais  cette heure.

--Vous avez raison, monsieur, fit l'inconnue avec un dsappointement
visible, mais nous serons seuls, et je ne risque point d'tre vue?

--Je suis le seul encore debout dans la maison. Permettez-moi de vous
diriger.

Tout  fait intrigu, et surtout gn par les allures singulires
de la visiteuse, il monta rapidement le perron, ferma  clef la porte
du vestibule qui donnait sur l'escalier de service; puis il ouvrit
la porte du salon, et, ayant pris la lampe de la salle  manger pour
s'clairer, il fit entrer la femme voile.

Ds qu'elle fut dans le salon, Pierre ferma la porte du vestibule, puis
poussa le verrou, et ayant approch un sige, il dit:

--Madame, nous sommes absolument seuls, vous pouvez parler.

--La lettre que je vous ai adresse ce matin vous a dit la gravit du
motif qui me dirige.

--Madame, j'espre que vous avez exagr les mots. Vous me parlez de
mon honneur, de mon avenir, ce sont bien les mots.

--Oui, monsieur, vous en jugerez tout  l'heure.

--Avant, madame, pour avoir dans vos paroles la confiance qu'elles
mritent, puis-je savoir  qui j'ai l'honneur de parler?

--Monsieur, mon nom ne vous servirait  rien, vous ne me connaissez
pas.

--Permettez-moi de vous dire encore, madame, que je vous prierai au
moins de relever votre voile, le mystre dont vous vous entourez
m'embarrasse.

La dame resta muette un instant, puis tout  coup, comme si elle
prenait un violent parti, elle dit:

--J'ai la certitude que vous ne mettrez pas en doute ce que je vous
dirai, ce que je vous prouverai; au reste, je saurai ainsi s'il a parl
de moi chez vous. Monsieur, je me nomme Madeleine de Soiz.

Et, arrachant vivement son voile, elle ajouta en regardant fixement le
jeune homme:

--Vous voyez, monsieur, que vous ne me connaissez pas.

--Excusez-moi, je vous en prie, madame; mais, en rclamant ma
discrtion, vous trouverez juste que j'aie dsir savoir  qui je la
devais. Je vous coute.

A son tour, Davenne prit un sige et s'assit.

La femme qui se prsentait d'une si singulire faon tait
absolument belle, elle paraissait ge de vingt  vingt-deux ans.

Assez grande, gracieusement lance, la taille souple, lorsque le
chle de dentelle qui lui couvrait le visage et les paules tomba 
ses pieds, elle se rvla comme une beaut.

Elle tait blonde, de ce blond marron si chaud de ton sous l'clat des
lumires, ses yeux brun vert semblaient noirs sous les longs cils qui
leur jetaient leur ombre, sa bouche svre  cette heure appelait le
sourire entre deux fossettes ravissantes, son nez tait fin et pur de
lignes, ses sourcils taient bruns, ses oreilles roses, son cou blanc
et long tait travers de ce pli charmant qu'on nomme collier de
desse.

Bien faite, lgante dans une robe simple, on sentait  son air, on
voyait dans sa mise, on lisait sur son visage une nature distingue
qu'un grave motif forait  rompre un instant avec ce qu'elle devait
toujours tre.

Pierre Davenne en subit l'impression, car c'est confus et respectueux
qu'il dit:

--Madame, je vous coute.

--Vous allez, monsieur, juger d'un mot la gravit de l'entretien que
je vous demande; j'ai crit la lettre que vous avez reue ce matin
lorsque j'ai t dcide  me tuer.

--Ah! mon Dieu, que me dites-vous l?

--La vrit simple. Je suis, monsieur, l'unique enfant d'une famille
honnte, portant un nom jusqu' ce jour respect; adore par un
vieillard, mon pre, qui me tuera, si je n'ai le courage de le faire,
lorsqu'il saura la vrit. Un jeune homme, ami de ma famille, un
officier, un ami d'enfance, par cela plus familier avec moi, a abus
de la confiance que j'avais en lui... pargnez-moi, monsieur, des
explications que vous comprenez. Je fus victime, puis je fus amante;
c'est du crime que l'amour naquit. Sur ses promesses, je m'abandonnai,
certaine que celui auquel j'avais pardonn en l'aimant me rendrait
l'honneur qu'il m'avait vol en me faisant son pouse. Le jour o je
sentis que la faute ne pouvait plus se cacher, j'allai rclamer de lui
la promesse sainte et sacre avec laquelle il avait achet mon silence
aprs le crime. Ce jour-l, monsieur, ce jour-l je connus l'homme.
Froid, ddaigneux, mprisant mme, las de l'amour teint, il sourit
et me dit: Ma chre enfant, le mariage n'est la conscration de
l'amour que dans les livres que tu as tort de lire! Le mariage est
l'assemblage de deux situations commerciales, ou l'augmentation d'une
fortune! Ma chre Madeleine, tu es pauvre et tu ne voudrais pas
augmenter mon malheur du tien! En entendant ces mots, dont je ne
puis vous rendre le ton, il me sembla qu'on m'crasait; je sentis mes
forces m'abandonner et je tombai  ses pieds... J'oubliais de vous dire
que lche et souriante, comme pour parler de bonheur, je m'tais mise
 genoux et que je tenais une de ses mains... Il me retint. Quand je
revins  moi, on m'avait ramene chez nous; on avait racont 
mon pre que cette dfaillance m'avait prise dans mon magasin, car
monsieur, c'est vrai, je suis pauvre, je suis premire demoiselle dans
un magasin. Mon pre pleurait.

Les yeux de la jeune fille s'emplissaient de larmes; mais, faisant
un effort et comme honteuse de sa faiblesse, elle essuya vivement ses
paupires. Pierre Davenne restait confondu; il se demandait quelle
tait la raison qui poussait cette inconnue  lui faire semblable
confidence, et, songeant  ce que disait la lettre, il cherchait
vainement comment, dans cette affaire, son honneur et son avenir se
trouvaient en jeu.

Mais, profondment mu par l'accent sincre, par l'honntet voulue
de son langage, il lui dit doucement:

--Madame, plein de compassion, je suis prt...

--Monsieur, je ne viens pas vous implorer, fit avec hauteur Madeleine de
Soiz; vous vous mprenez...

Fronant le sourcil, Pierre regarda son interlocutrice, se demandant
cette fois si ce n'tait pas une folle qu'il avait devant lui, et
s'il n'avait pas t bien imprudent d'accorder aussi facilement un
entretien  pareille heure  une personne qu'il ne connaissait pas et
dont le langage trange rpondait si peu  l'allure et  la mise; i1
dit poliment et froidement:

--Madame, pardonnez-moi, vous m'avez mal compris; je voulais vous
demander en quoi votre douloureuse histoire m'intressait?

--Monsieur, vous connaissez le misrable dont je parle.

--Moi, je connais...

Et du mme ton singulier avec lequel elle avait dit son nom,
interrompant Davenne, elle dit:

--Je suis la matresse, c'est le mot dont on se sert, ajouta-t-elle
sardoniquement, je suis la matresse de M. Fernand Sglin.

--Ah! mon Dieu, mademoiselle! Et vous voulez de moi? fit vivement
Pierre, cette fois vritablement mu et dsagrablement surpris,
tant sa pense tait loin de son ami.

Madeleine de Soiz lui dit avec le plus grand calme:

--Ce que je veux, vous le saurez, malheureusement pour vous tout 
l'heure; mais permettez-moi d'achever.

Le jeune homme s'accouda sur le guridon, obissant  la jeune fille,
et il couta:

Au dehors, les grondements sourds du tonnerre se faisaient entendre, le
vent mugissait dans les grands arbres du jardin et du parc voisin,
et parfois les clairs, projetant leurs lueurs, inondaient de leur
fantastique lumire les armes tranges des panoplies du salon; on
entendait frapper sur les vitres les larges gouttes par lesquelles
commencent les pluies d'orage. Madeleine de Soiz, sourde  la
tempte du dehors, continua:

--Lorsque je pensais  ce qui s'tait pass chez Fernand, mon tre
tout entier se rvoltait; puis le calme revint, et alors, me souvenant
de tout ce qu'il m'avait dit, n'ayant qu' fermer les yeux pour
entendre encore l'accent sincre avec lequel il jurait que je serais sa
femme, me rappelant l'heure fatale o je fus sa victime, le voyant en
larmes, suppliant  mes genoux, implorant  la fois mon pardon et
mon silence, me jurant sur les siens de racheter sa faute si je voulais
pardonner et aimer, je me dis qu'il tait impossible que ce ft le
mme homme dont je venais de subir l'ingrat et ddaigneux outrage....
Fernand m'aimait... et mon miroir me disait que je n'tais pas indigne
d'inspirer cet amour... Amour puissant, puisque pour le satisfaire il
n'avait pas recul devant une lchet, une infamie, un crime... Je
me dis que ce n'tait pas  l'heure o cet amour tait partag,
que cet homme pouvait changer ainsi... Je voulus le revoir, lui
parler, marchant sur ma dignit... mettant l'amour au-dessus de toute
fiert... Il me refusa sa porte... J'insistai... il me fit chasser...
Oui, monsieur, chasser comme la dernire des cratures... Tenez,
monsieur, en voquant ce souvenir, excusez-moi... le rouge me monte au
front, et les larmes coulent malgr moi de mes yeux...

--Remettez-vous, mademoiselle... dit Pierre, se levant pour cacher son
motion. Il alla fermer les rideaux, car l'orage se dchanait avec
violence et les clairs  chaque minute donnaient  la jeune fille
des crispations nerveuses.

L'ancien lieutenant avait le coeur serr comme dans un tau,
ces confidences le gnaient; il avait hte d'tre arriv  la
conclusion et en mme temps un secret pressentiment la lui faisait
redouter.

Madeleine, ayant domin son motion, reprit:

--Enfin, monsieur, abreuve de toutes les hontes, altre de
vengeance, dvore de jalousie... je voulus savoir si la cause de mon
malheur ne venait pas d'une autre femme, si l'amour ancien n'tait pas
effac par un amour nouveau... Je m'informai, j'appris que deux fois
par semaine le matin une jeune femme venait chez lui!... Cette femme
prenait toutes les prcautions pour n'tre pas reconnue... A sa
tournure,  sa mise,  son lgance distingue, on reconnaissait
une femme du monde... Vous jugez le coup terrible que me porta cette
rvlation... J'avais une rivale, une rivale prfre... Une
autre avait ces baisers qui m'avaient dshonore et que je mendiais
vainement aujourd'hui... Oh! quelles nuits j'ai passes! Eh bien, vous
allez juger de ma faiblesse... de ma lchet, devrais-je dire... Je me
dis  moi-mme que cet amour-l n'tait qu'un amour banal, passager,
que l'lgance de cette femme l'avait charm, mais qu'il n'avait pas
pour elle la passion qu'il avait pour moi... J'en arrivai  lui crire
dans ce sens, je lui pardonnai cette infidlit... le suppliant de
revenir  moi!... Cette fois encore je fus repousse...

coutez, monsieur, lorsqu'une femme aime, lorsqu'elle se trouve dans la
situation o je me trouve, il ne faut plus parler de raison,--la preuve
c'est ma prsence chez vous,--il ne faut plus parler que de moyens
indignes.... Je fis interroger les domestiques ... et j'appris que cette
femme avait dirig Fernand dans son indigne conduite, que c'tait elle
qui avait exig que je fusse honteusement chasse de chez lui ... et
qu'elle s'tait servie pour me qualifier de noms que je ne veux pas
rpter.... Cette fois, la nature humaine est bizarre, l'amour se
changea en haine, je rsolus de me venger de lui et d'elle que je
confonds dans une haine mortelle.... Mais je suis femme, et par cela
incapable de la vengeance terrible que je rve.... Il faut avec moi un
homme dcid....

--Et c'est moi? fit avec stupfaction Pierre Davenne, c'est moi que
vous avez choisi....

--Je vous en supplie, monsieur, coutez-moi jusqu'au bout, la force
nerveuse qui me soutient  cette heure me fera dfaut tout  l'heure.

Le jeune homme se tut, hochant la tte, tourdi de ce qu'on venait de
lui dire.

Madeleine continua:

--Un homme dcid, et plein de la mme haine, du mme dsir de
vengeance....

Pierre couta, car cette condition lui manquait, ce n'tait donc pas
de lui qu'il tait question.

--Je n'ai pas  vous dire par quel moyen je russis  pntrer chez
lui  une heure o il tait absent.--Je vous ai dit qu'il y a des
situations o on ne recule pas devant l'indignit des moyens.--Je
voulais connatre sa matresse, j'allai chez lui, je fouillai le
coffre o se trouvaient autrefois mon portrait et mes cheveux, le
coffret du souvenir.--Sa banalit m'assurait que je ne me tromperais
pas.... On avait dchir mon portrait,--la femme, la nouvelle,--je le
savais, et je trouvai le portrait de ma rivale, et deux lettres....

--Avec le nom de la femme? demanda Pierre.

La jeune fille fit un signe affirmatif de la tte.

--Les imprudents, dit Davenne  mi-voix, et plus haut: Alors,
qu'avez-vous fait?

--Ce que j'ai fait, rpondit Madeleine tonne de la question, ce que
j'ai fait?... J'ai pris le mdaillon, j'ai crit au mari.

--Elle est marie?... dit Pierre avec un tremblement dans la voix.

La jeune fille, les yeux ardents, la voix sifflante, poursuivit:

--Et je me suis rendue chez lui, pour lui livrer les preuves que j'avais
voles.... Les voici, voyez....

Et en disant ces mots, elle plaa sur la table les lettres et le
portrait.

Pierre Davenne les avait  peine regards, qu'il jeta un cri et se
redressa, ple, menaant, terrible; il s'cria:

--Vous mentez, madame, vous mentez....

Devant l'attitude agressive de Pierre Davenne, la jeune fille ne bougea
pas; elle affirma avec calme:

--Monsieur, votre femme est la matresse de mon amant, de votre ami
Fernand Sglin, et je viens vous le rvler, pour que vous vous
vengiez en me vengeant moi-mme....

Pierre Davenne regarda les lettres, le portrait.... Il restait sans
voix, sans mouvement, les yeux fixes, oubliant celle qui lui avait
parl.

Celle-ci avait vivement ramass son chle, s'tait enveloppe dedans
et se sauvait, insoucieuse de la pluie et du fracas du tonnerre; elle se
fit ouvrir la grille de la rue par Simon stupfait, et lui remettant sa
carte elle lui dit:

--Dites  M. Davenne qu'il m'crive  cette adresse ... s'il a besoin
de moi.

Le matelot clignait de l'oeil et hochait la tte en murmurant:

--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-l? Affalons la langue et
mystre!

Et il remonta le perron pour remettre la carte  son matre.

Quand Pierre avait entendu la porte se fermer derrire la jeune fille,
il avait regard autour de lui, puis avait pris les lettres, les avait
lues, relues....

Elles ne laissaient aucun doute, car le malheureux s'cria:

--La misrable!...

Et fou de rage, de colre et de douleur, s'arrachant les cheveux,
il marchait dans le salon, se buttant aux meubles.... Tout  coup il
s'arrta devant la panoplie, et l'oeil ardent, les lvres moussues,
les dents serres, il dcrocha un pistolet, s'assura qu'il tait
charg, l'arma et poussant un cri rauque il courut vers le vestibule,
grimpa l'escalier, entra dans la chambre de sa femme o la veilleuse
ne jetait qu'une lueur douteuse; il s'lana vers le lit et dirigea le
canon de son arme sur sa femme endormie.

Il fit feu!

Un clair illumina la chambre, dvoilant le plus charmant tableau.
Genevive tait endormie sur son bras inond de ses admirables
cheveux bruns, sa tte reposait souriante, et, couche sur elle,
mlant ses cheveux d'or aux cheveux noirs de la mre, la petite Jeanne
dont la bouche entr'ouverte montrait ses petites quenottes blanches...
et cela dans un flot de dentelles chiffonnes et sous les grands
rideaux jaunes de l'alcve... C'tait un merveilleux spectacle.

Pierre Davenne jeta un cri terrible en voyant son enfant dont la petite
tte rose protgeait la mre; il avait tu sa fille!

Au mme instant il se sentit terrass, puis enlev.

Un coup de tonnerre effroyable rsonna.

Pierre Davenne, fou, perdu, se trouvait  la porte de la chambre; il
entendit crier l'enfant... puis la mre, rveilles toutes les deux
par le coup de foudre.

Perdant connaissance en entendant la voix de Jeanne, il dit:

--Seigneur! merci... je ne l'ai pas tue...

Et des larmes abondantes coulrent de ses yeux, des sanglots
hoquetrent dans sa gorge.

--Grce  moi!... Je suis arriv  temps pour lever l'arme... et
vous enlever. Bon! voil qu'il s'affale... C'est pas tout a, faut
l'enlever et qu'on ne se doute de rien l dedans... Elles ont eu peur
et elles se lvent.

Et Simon, prenant son lieutenant dans ses bras, l'enleva et le porta
dans sa chambre qui se trouvait en face de celle de sa femme;--il ferma
doucement la porte et coucha son matre toujours vanoui.




II

OU SIMON SE PROMET DE NE SE MARIER JAMAIS.


Le matelot, en apportant la carte de Madeleine  son matre, entrait
dans le vestibule, lorsque celui-ci, le pistolet  la main, le
traversait. Se prcipitant derrire lui, il vit l'arme, il entendit
les cris inarticuls que poussait le malheureux; il s'lana sur ses
pas et arriva assez  temps pour lever l'arme au moment juste o le
coup partait. Il avait aussitt saisi Pierre, l'avait entran hors
de la chambre.

Et Genevive, en se rveillant effraye par le coup de tonnerre, ne
vit rien du danger auquel elle venait d'chapper.

Quand Simon Rivet eut tendu son matre sur son lit, il alluma la
lampe, et, afin de n'veiller personne, il ta ses chaussures;
il retira ensuite le pistolet que Pierre tenait encore dans sa main
crispe et le cacha. Puis, s'occupant de son matre, comme un pre
soignerait son enfant, il dtacha son col, mouilla ses tempes, essaya
de lui glisser dans la bouche un peu de rhum; quand il vit qu'il
commenait  respirer plus facilement, que ses yeux s'entr'ouvraient,
il dit, pour que l'ide de ce qui s'tait pass ne lui revnt pas
aussitt:

--Quel chien de temps! On touffe, quoi! Tout le monde est malade par
des temps comme a. Espre espre! a revient.

Le tonnerre ne grondait plus et l'orage paraissait s'loigner. Simon
entre-billa la fentre, et quand l'air frachi par la pluie entra
dans la chambre, Pierre dit:

--Ouvre la fentre toute grande, cela me fait du bien... Viens ici,
Simon.

--Prsent, lieutenant.

--Que s'est-il pass?

--Rien du tout; reposez-vous donc.

--Rponds-moi, je me souviens de tout. Quand je me suis vanoui, que
s'est-il pass? Et Jeanne?

--Mlle Jeanne? Elle dort. Il n'y a pas de mal. coutez.

Et le matelot lui raconta comment il l'avait suivi et tout ce que nous
avons vu.

Pierre serra la main de son matelot et lui dit avec motion:

--Mon vieux Simon, tu es le protecteur de la famille; tu m'as deux fois
sauv la vie, et aujourd'hui je te dois la vie de mon enfant.

--Allons, parlons pas de a, monsieur Pierre.

Pierre se leva et alla se placer  la fentre: il tait sombre; le
matelot le suivait des yeux et grognait tout bas:

--Qu'est-ce que cette gourgandine-l est venue faire ici? C'est 
cause d'elle qu'il a eu cet accs de fivre chaude.

Car Simon attribuait  un accs de folie l'pouvantable scne dont
il avait empch le terrible dnouement.

Simon Rivet, le matelot de Pierre Davenne, avait pass la quarantaine;
c'tait un grand gaillard, long comme un mt et maigre comme une
arte; il avait les cheveux rares, mais bruns, les yeux bruns, les
favoris bruns qui formaient le collier, la peau brune, les lvres
rouges et paisses, la bouche immense; les dents taient brunes
aussi, les narines toujours ouvertes; ses oreilles plates et sans ourlet
taient ornes de deux anneaux d'or, grands comme des bracelets; il
avait au-dessus des yeux deux touffes de poils fauves qui ressemblaient
 une brosse  dents; ses sourcils et l'ensemble de tout a tait
gai. Quand il faisait risette  la petite Jeanne, celle-ci se tordait
de rire. Quand sa petite matresse s'avisait de tirer sur ses boucles
d'oreilles, il riait comme un fou.

Quoique habill en civil, il avait toujours l'allure du matelot; son
pantalon troit au genou faisait le pied d'lphant sur la chaussure.
Il portait en ceinture un vieux chle  ramage, et sa chemise  col
lche tombait sans empois sur sa poitrine, rattache par des ancres
d'or et laissant voir un tricot  raies bleues ou rouges; par-dessus il
avait une jaquette droite semblable  une vareuse.  la maison, il se
coiffait du toquet; mais, pour aller en ville, il avait un petit chapeau
bas qu'il portait par un prodige d'quilibre sur le derrire de la
tte; quand le vent enlevait la coiffure des passants, Simon, droit et
fier, marchait et son petit chapeau restait viss comme un chignon.

Il avait navigu avec son matre pendant les dix annes que celui-ci
avait passes dans la marine. Le jour o Pierre avait donn sa
dmission, Simon avait obtenu son cong; il avait fait les malles du
lieutenant en faisant la sienne. Dans la malle du matelot, il y avait
son uniforme, qu'il gardait soigneusement et qu'il endossait les grands
jours... Il l'avait mis deux fois dj, le jour du mariage de Pierre
et le jour du baptme de Jeanne. Simon aimait beaucoup  raconter ses
voyages, et alors il mentait comme un candidat; son grand plaisir tait
d'assurer  Annette, la cuisinire, qu'il avait mang des biftecks de
sauvages, et que cela tait dlicieux. La servante le repoussait avec
dgot, et alors le matelot s'esclaffait de rire.

Pierre Davenne tait un brave et beau garon de trente ans, aux yeux
bleus, au teint ple, portant toute sa barbe fine et soyeuse qui, au
soleil, avait des reflets d'or; lgant, il paraissait un peu faible;
mais il cachait sous cette apparence dlicate une force extraordinaire.
Aprs tre rest quelques minutes  la fentre, il revint dans
la chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et, les coudes sur ses
genoux, la tte dans ses mains, vaincu par la douleur, il se mit 
sangloter.

En entendant pleurer son matre, le matelot se retourna d'un saut et
s'cria:

--Eh! bon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?... Mon lieutenant, monsieur Pierre,
vous pleurez... vous pleurez... mais, qu'est-ce qu'on vous a fait?...
carcasse de chien!... Vous n'allez pas vous mouiller comme a!... En
v'l des affaires!...

Et comme Pierre sanglotait en gmissant, le vieux matelot dit, pleurant
 son tour:

--Ah! si vous avez des douleurs comme a  vous seul... moi aussi
alors je vas pleurer... C'est-y du bon sens, un homme qui pleure...
Mais, il y a quelque chose... je vas rveiller madame.

--Tais-toi malheureux..., tais-toi, dit vivement Pierre, pendant que le
matelot maugrait:

--C'est cette femme de malheur qui a fait tout a... Espre...
espre!

--Simon, coute-moi, reprit Pierre Davenne aprs s'tre efforc
d'arrter ses sanglots... coute-moi, mon vieux fidle... Un malheur,
un grand malheur me frappe... Es-tu homme si je disparaissais  veiller
et protger mon enfant?

--Qu'est-ce que vous dites l, monsieur... qu'est-ce que vous dites
l?... Ah! je comprends! nom d'un tonnerre! Vous, un homme, vous
pensez  vous tuer... Ah! mais vous ne ferez pas a... Comment, j'ai
sacrifi ma vie,  vous, aprs tre rest dix ans prs de votre
pre et puis, pour rcompense, vous me laisserez seul... moi... Vous
tes jeune, riche... et pour des... des... gourgandines, vous voulez
vous tuer...

--De qui parles-tu? fit Pierre le sourcil fronc.

--De la femme de ce soir...

--coute, mon vieux camarade... coute; je puis tout te dire 
toi, car ma vie doit changer d'aujourd'hui et je te sais incapable de
rpter un mot de ce que je te dirai.

--Je me ferai plutt hacher...

--Simon, tu sais comment je me suis mari, tu sais quel amour profond
je ressentais lorsque j'allai demander la main de Genevive... tu sais
de quelle tendresse je l'ai entoure, je l'aimais plus que tout au
monde... J'tais heureux qu'elle ft pauvre parce que je me disais:
Ainsi elle me devra tout... Tu sais si un jour, une heure, mon cerveau a
eu d'autre pense...

--Eh bien, mon lieutenant, mais Mme Davenne vous aime toujours...

--Ah! malheureux! que dis-tu l! dit Pierre fondant en larmes...

--Qu'y a-t-il donc?...

--Mme Davenne n'est plus... fit en se domptant Davenne.

--Hein!

--Mme Davenne est la matresse de Fernand Sglin...

--Fernand, votre ami. Ah! le coquin! exclama le matelot... Mme
Davenne...

--Oui, le misrable! lui que j'ai fait ce qu'il est, dit avec rage le
jeune homme... Puis, la douleur reprenant le dessus, il retomba ananti
et gmit en pleurant:

--Que faire, mon Dieu? Tout ce qui me vient au cerveau, c'est le malheur
de Jeanne.

Le vieux matelot rongeait ses lvres et rageait tout seul. Aprs un
long silence, il dit:

--Si j'avais su que la pronnelle qui est venue ce soir venait raconter
a... je l'aurais trangle... Mais ce n'est pas tout a. Est-ce
sr? C'est pas des mchancets de femme?

Pierre se contenta d'affirmer de la tte.

Simon se promenait  grand pas dans la chambre, regardant son
matre, et terrifi de ce dsespoir, de ces larmes. Ah! qu'il aurait
prfr la colre... Et c'tait un triste spectacle que cet homme
jeune, accabl de douleur, et pleurant comme un enfant, et auquel
chaque mot de consolation semblait une blessure nouvelle.

--Mon lieutenant, fit tout  coup le matelot,... l'honneur d'un homme
est au-dessus de la conduite d'une femme... Il faut en finir cette nuit,
nous allons aller chez M. Fernand, je l'veille, il fera jour dans une
heure, nous emportons des armes... et je vous ai vu  l'oeuvre, je sais
la suite. Si je me trompe, je vous venge et je le tue comme un chien...
Vite, apprtez-vous.

--Ce n'est pas une vengeance a...

--Comment, ce n'est pas une vengeance? exclama le matelot tonn.

--Si je me bats avec Fernand, je le tuerai, je le sais... et aprs...

--Comment aprs? rpta Simon abruti. Aprs il ne revient plus.....

--Crois-tu donc que de ce jour je reverrai ma femme...

--a, ce n'est pas une difficult... Vous vous sparez, et tout est
dit.

Pierre eut un amer sourire.

--Simon, on m'a bris le coeur; en une heure j'ai vcu dix ans...
Je suis de l'avis de cette femme. Je veux d'abord me venger et je les
tuerai aprs...

Simon carquillait les yeux, ouvrait la bouche, plissait son front,
faisait enfin des efforts pour comprendre et n'y russissait pas.

--Simon, si je tue Fernand, je n'en reste pas moins le malheureux que sa
femme a tromp et qu'on ridiculise... Si je me spare de ma femme, je
la fais libre et riche... et je reste le mari de la femme perdue,
qui trane ternellement mon nom dans son vice et le fltrit en le
faisant porter  des enfants illgitimes...

Pierre Davenne se redressa tout  coup, et fier, les bras croiss, il
dit:

--Fernand Sglin est un infme, un misrable et un lche; j'ai t
sa dupe... mais il ne me rendra pas ridicule... Genevive est une fille
perdue... un monstre... mais personne ne saura que Mme Davenne, que la
mre de mon enfant, s'est dshonore en trompant son mari!

--Qu'allez-vous faire?...

--Je te raconterai cela  l'heure voulue... Simon, sais-tu o demeure,
 Paris, Rigobert?

--Rigobert le sauvage?...

--Oui!...

--Je sais que c'est du ct de Montrouge, je ne peux pas dire o
prcisment... Mais ne vous inquitez pas de a; il faut le trouver,
je le trouverai...

--Il faut que je le voie demain.

--Mon lieutenant, ce sera fait...

--Eh bien, mon vieux Simon, va te coucher... Simon tournait son bret
dans ses mains et ne bougeait pas.

--Eh bien, tu ne m'as pas entendu?...

--coutez, mon lieutenant, faites-moi une grce: laissez-moi coucher
l...

--Comment, dans ma chambre?

--Vous savez bien que je dors partout, moi, sur un fauteuil, sur le
tapis...

Pierre Davenne eut un triste sourire en disant:

--Mon pauvre et bon camarade, tu ne crois pas  ma dernire
rsolution, tu crois que je veux t'loigner...

--Eh bien, oui... j'ai peur de a... Une fois seul, vous perdez la
tramontane, a vous prend, une cartouche; v'lan et a y est... bonsoir
les gabiers.

Davenne serra la main de son matelot, haussant imperceptiblement les
paules, et lui dit:

--Reste, Simon!... Demain, tu verras quelle campagne je te prpare et
combien j'ai besoin de vivre pour la faire...

--Merci... Tenez, couchez-vous; je prends ce coin-l, un tapis qui est
plus doux qu'un matelas.

Et le matelot se coucha aussitt; il feignit de dormir et ne quittait
pas de l'oeil son lieutenant.

Celui-ci alla respirer  la fentre, puis, revenant, il s'tendit sur
son lit et teignit la lampe...

Au bout de quelques instants, le matelot se glissa sans bruit sur le
tapis et se plaa juste devant le lit en se disant:

--S'il se lve, comme a il sera forc de me marcher sur le corps,
faudra bien que je me rveille.

Il lui sembla que Pierre respirait plus fort et s'endormait; il couta;
le malheureux pleurait et gmissait: c'taient les larmes qu'il
versait sur le bonheur  jamais perdu.

Et Simon grognait tout bas:

--Carcan de chien, faut-il que les hommes soient btes de s'attacher 
ces choses-l!... Les femmes!... L'une fait le mal, vite l'autre vient
le raconter... Quel monde!... Tant qu'au Fernand, je crois que le jour
o nous nous aborderons tous les deux dans un coin, il passera un
mauvais quart d'heure!

Pierre ne put dormir, poursuivi sans cesse par la rvlation cruelle
qui venait, en une heure, de dtruire tous les projets de sa vie;
vainement il cherchait  se contenir; aux larmes succdaient des cris
de rage... puis des cris d'effroi, lorsque la pense lui revenait qu'il
avait failli tuer sa fille...

Ce fut pour le malheureux une pouvantable nuit, dans laquelle,
obligeant la volont  faire taire la matire, il reconstruisit son
avenir.

C'est la pense unique de son enfant qui fit sa force... C'est pour
elle qu'il rsolut d'viter le scandale en chassant la femme et en
chtiant le faux ami.

Au point du jour, Simon se leva; on pense qu'il avait peu dormi. Malgr
les prcautions prises par lui pour ne pas rveiller son lieutenant,
il fut tout dsappoint en le voyant se dresser sur son lit et lui
demander:

--Quelle heure est-il, Simon?

--Mon lieutenant, fit celui-ci, il est encore l'heure de dormir...

Pierre se leva et dit:

--Nous avons beaucoup  faire aujourd'hui...

--Vous ne voulez pas vous reposer et vous tomberez malade.

--Lorsqu'il y avait du danger  bord, est-ce que l'on se reposait?...

--Nous ne sommes pas  bord, fit le matelot en secouant tte.

D'un ton singulier, qui fit lever la tte  Simon, Pierre dit:

--Nous montons d'aujourd'hui la _Vengeance_... et la campagne
commence... Simon,  l'oeuvre... Toute la nuit, je n'ai pas ferm
l'oeil; j'ai arrt mon plan. De cette heure, tout est fini... L'amour
est mort, je n'ai plus de piti...

--Qu'allons-nous faire? demanda Simon en voyant le bouleversement des
traits de son matre, en constatant le changement qui s'tait opr
en une nuit sur son visage...

--Il faut aujourd'hui que nous retrouvions Rigobert.

--Vous venez avec moi?...

--Je t'accompagnerai; je ne veux pas rester ici ce matin, je ne veux pas
la voir...

--Mon lieutenant, il faut tre fort...

--Je t'ai dit, Simon, que j'avais mis ma nuit  arrter mon plan.

Le matelot ne rpliqua pas, il savait que si Pierre tait quelquefois
long  prendre un parti, du jour o ce parti tait arrt, rien ne
l'aurait fait changer... Simon se contenta de maugrer.

--Bon Dieu! c'est pas gaiement qu'il l'a pris...

--Tu m'as vu pleurer pour la dernire fois... entends-tu, mon vieux
fidle, je n'ai plus au coeur qu'un amour, ma fille!... Il faut que
nous l'arrachions  ceux que je hais...

--Mon lieutenant, j'ose pas vous dire a... mais je vous jure que vous
avez besoin d'un peu de sommeil, la tte n'y est plus.

Pierre eut un triste sourire et haussa les paules.

--J'ose pas vous demander ce que vous allez faire, dit le matelot en
aidant son matre dans sa toilette... Vous ne voulez pas casser la
tte du coquin... Vous ne voulez pas vous sparer de madame, et vous
parlez d'enlever votre enfant.

--Je veux, Simon, que ma femme soit veuve...

--Hein! exclama le matelot.

--Je veux en mourant la chtier dans ce qui fait sa vie heureuse.

--Ah ! bon sang! est-ce que j'ai du calfat dans les oreilles?...
Vous voulez mourir pour punir madame... Autant aller vous promener et
m'envoyer chercher... l'autre...

La nuit avait teint dans la nature de Pierre les douleurs aigus de
la veille... Il ne ressentait plus de colre en entendant parler de
sa femme et de son ami, la haine avait tout effac; il reprit avec ce
mme sourire navr:

--Elle tait pauvre, je l'ai faite riche; je veux la rendre veuve  la
misre... la misre qui rend laids ceux qui n'ont que le vice pour
la combattre... Elle avait le respect et l'amour, je veux la laisser
au mpris et  l'abandon de son... amant... Elle avait conserv une
vertu, elle tait mre... Je veux lui enlever son enfant, sans amis...
avec la honte... et je la condamne  son amant dont je connais le
coeur.

Le matelot se taisait effray, car il lisait sur le visage de son
matre que tout ce qu'il avait dit tait arrt irrvocablement
et serait excut... Mais il y avait dans tout cela un point contre
lequel Simon protestait, et il dit:

--Tout ce que vous voudrez, mon lieutenant... Mais il y a une chose 
laquelle je m'oppose absolument...

Pierre le regarda dans les yeux, mais le matelot continua:

--Et que vous ne ferez pas... Vous ne la ferez pas veuve...

Pierre Davenne haussa imperceptiblement les paules et, rpondant,
dit:

--Descends voir Annette, dis-lui qu'indispos  la suite de l'orage,
je sors avec toi, pour aller  Vincennes, qu'elle en informe madame 
son rveil... Nous ne rentrerons pas djeuner...

Le matelot obit, secouant la tte, et grognant tout bas:

--Potence  l'ail!... Je ne le quitte pas d'une semelle... Ah! mais,
faut pas croire qu'on fera ce que je ne veux pas... pour des femelles...
des... Espre! espre! j'ai l'oeil...

Aprs avoir rempli sa commission, Simon vint rejoindre son matre qui
l'attendait  la porte. Celui-ci lui dit:

--En route!

--O allons-nous?

--Est-ce que je sais, c'est toi qui me conduis... Nous devons retrouver
Rigobert...

--Ah! trs bien!...

--Allons jusqu' la place, nous prendrons une voiture...

Ce dernier point fit faire la grimace  Simon... la voiture lui donnait
le mal de mer.

Quelques minutes aprs, Pierre tait tendu dans une voiture
dcouverte et Simon Rivet, assis sur le sige prs du cocher... lui
racontait qu'il avait t dans une le o les cailloux taient des
pices d'or, seulement elles n'avaient pas cours en France et c'est
pour cela qu'il n'en avait pas rapport; l'or tait si commun dans ce
pays-l que la monnaie se faisait avec du papier... mais toujours par
jalousie la France ne voulait pas l'accepter.

Simon tait bon et pas fier, il tira une petite bote et pria le
cocher d'y fouiller en y fouillant lui-mme; celui-ci accepta... Leurs
gots sympathisaient, car tous deux se glissrent dans la bouche une
pince de tabac, et le matelot joyeux dit en frappant sur l'paule de
l'automdon:

--Dis donc, le phoque, tu aimes donc a aussi, les pralines?... Et ils
clatrent de rire.




III

O RSIDAIT ET CE QU'TAIT RIGOBERT.


Aprs s'tre arrt dix fois devant tous les bouges des environs de
la Glacire, pour permettre  Simon de se renseigner, dirig par
le matelot, le cocher conduisit sa voiture sur la grande route, et
sur l'ordre de Pierre il attendit; celui-ci, guid par son matelot,
s'engagea dans un sentier troit qui menait au milieu des champs.

O Montrouge finit, o les carrires commencent, un village trange
avait pouss; sur une terre aride, rebelle  la culture, des tentes,
des choppes, des baraques s'taient dresses. C'tait bien le
plus tonnant tableau, le plus fantastique paysage... mais le moins
rassurant quartier qu'on pt voir. C'tait la ville de repos du monde
forain, c'est l qu'avaient leur rsidence fixe les colosses, les
femmes  barbe, les grimaciers, les hercules, les femmes  trois
jambes, les Vnus  moignons, les tirangeurs de brmes... le monde
des saltimbanques enfin... C'est dans ce lieu singulier qu'ils vivent,
lorsqu'ils ne font pas _l'entre-sort_.

Ils appellent ainsi le thtre en toile, la voiture, la baraque qui
sert  leurs exhibitions, le mot est caractristique,--le public
monte, il voit un phnomne et s'en va: on entre, on sort,--de l le
nom.

Lorsque Pierre et le matelot arrivrent dans cet trange campement,
tout semblait dormir; ils furent salus par un choeur d'aboiements
de chiens; Simon, pour s'orienter, s'adressa au seul tre qu'il vit
accroupi devant une porte, un nain, vieux, laid, ayant une grosse tte
noire sur un corps d'enfant. Il lui demanda:

--Dis donc, Mal-Venu, sais-tu o demeure Rigobert?

D'une voix profonde de basse, le nain rpondit:

--Rigobert?...--le pre sauvage, le tirangeur de brmes?

--C'est a... le sauvage... le ti... comme tu as dit... je ne sais
pas...

--L, au coin... la grande maison...

Le matelot tait hsitant, il cherchait la grande maison! Ce que
le petit monstre qualifiait ainsi tait une hutte, une tanire
pouvantable... Sur une rue perce dans l'imagination des gens, au
milieu des champs, s'ouvrait devant un cloaque la porte troite d'une
cour non pave, close par des planches provenant du _dchirage_
d'un bateau; de nombreux clous montraient leurs dents et servaient 
accrocher les loques qu'une lessive htive avait la prtention de
nettoyer...

A droite tait une curie dont le fumier faisait tapis; devant une
auge vide se dressait le squelette d'un cheval recouvert d'une peau
pele qui semblait troue par les asprits des os; sur le cuir,
ayant us le poil, les harnais avaient laiss leurs traces luisantes.
A gauche tait la voiture, _l'entre-sort_; au fond, ce que le petit
monstre appelait la grande maison, tait un hangar vitr, sans ligne,
sans appui, bti avec des dbris de dmolitions. Nous avons dit
vitr, il faut ajouter que les vitres ayant t brises, elles
avaient t remplaces par de vieilles affiches, par des papiers de
couleurs diverses; portes, fentres, vitres taient rassembles par
 peu prs; les araignes et les cloportes, aids par la poussire,
avaient combl les assemblages mal joints.

C'est  la porte de cette tanire que Simon alla frapper.

La pluie de la veille avait dfonc les terrains, et les deux hommes
pataugeaient dans un immense cloaque, ils entraient dans la boue
jusqu'aux chevilles.

En entendant frapper, un chien aboya, et l'harmonie canine qui les avait
salus  leur arrive recommena de plus belle. A leur gauche, la
porte de _l'entre-sort_ s'ouvrit, et sur l'escalier une trange jeune
fille parut, qui leur demanda avec un accent tranger:

--Que voulez-vous, messieurs?

--Le pre sauvage... Rigobert.

--Veuillez attendre une seconde et je vais ouvrir, le matre ne
rpondrait pas...

La jeune fille disparut une minute pour reparatre aussitt
enveloppe dans un long chle turc... aux couleurs criardes, mais que
l'usage avait un peu teintes et que l'ge avait dchir.

Malgr l'tat de prostration dans lequel se trouvait Pierre Davenne,
aux accents bizarres de la jeune fille, il leva la tte et resta
comme bloui de sa singulire beaut. Celle-ci, semblant ne pas
s'apercevoir de l'effet produit, descendit les quatre marches qui
ascendaient  sa voiture et, vive et lgre, sautant, sans mouiller
ses pieds, par-dessus les mares d'eau, elle vint ouvrir l'huis, entra et
alla frapper  une autre porte en disant:

--Pre Rig! deux messieurs te demandent.

On entendit un grognement, la jeune fille dit:

--Il se lve, asseyez-vous, messieurs...

Et elle dsignait des caisses vides... Pierre et Simon regardaient
l'trange demeure o ils se trouvaient. C'tait le taudis le plus
innarrable, tout ce que l'avarice sordide et malpropre peut recueillir
tait l.

Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois
tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides
de toutes les couleurs... et au-dessus, dans d'immenses bocaux,
grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants.

Pierre, poursuivant assurment un but secret, regardait attentivement
la jeune fille... un joli tableau, nous l'avons dit.

Elle avait environ dix-huit  vingt ans; elle tait excessivement
belle, son front tait pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le
velours, taient bords de cils longs et pais, retrousss  leur
extrmit. Son nez, fin et lgrement busqu, avait ces fraches
narines roses des femmes impressionnables. Ses lvres solidement
arques taient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage
la blancheur nacre de ses dents. Ses oreilles toutes petites taient
presque aussi rouges que ses lvres; sous sa peau au teint chaud et
duvete, on sentait courir dans le sang une robuste sant, et des
cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement
son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beauts antiques, dont
la sculpture grecque nous a conserv l'image, elle tait grande, forte
et souple; l'oeil et la bouche taient provocants et l'clair de son
regard rvlait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-l.

Elle tait  peine vtue lorsque les deux hommes s'taient
prsents, et htivement elle s'tait fait un manteau du vieux
chle; ses pieds, mignons et haut cambrs, chaussaient de hideuses
savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs
criardes, mles de fils dors... sur lesquels la misre avait
tran son trille... Tout cela tait en loques...

Et cependant, dans ses guenilles, elle tait superbe; superbe 
ce point que Simon stupfait regarda son matre auquel il venait
d'entendre dire, si bas qu'on et pu croire qu'il pensait:

--Oh! l'adorable crature! et qu'elle serait bien _la Femme_...

A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle
la jeune fille avait frapp s'entrebilla et une tte, presque un
masque, parut... qui demanda:

--Qu'est-ce que tu as dit, Iza?

--Tu vois, matre, ce sont ces messieurs qui te demandent.

L'homme regarda avec dfiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre.

Simon s'avana...

--Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!... Espre! espre!

A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et
regarda comme un myope en clignant de l'oeil celui qui parlait... Il
faisait des signes ngatifs; le matelot, haussant les paules, dit
alors:

--Voyons, le sauvage...  bord de la _Souveraine_ tu n'tais pas si
fier!

--La _Souveraine_! exclama Rigobert avec pouvante et pris d'un
tremblement.--Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant 
large bouche, nous ne venons pas pour le pass... Je t'amne mon
lieutenant qui veut te parler.

Pierre dit aussitt:

--J'ai besoin d'abord d'tre seul avec toi!... Tu t'occupes toujours de
a? ajouta-t-il, en montrant les fioles.

--Oui!...

--Alors j'ai  te parler.

--Matre, je suis  vous, je vais me parer, dit aussitt Rigobert.

--Si le seigneur a besoin d'tre seul, dit la jeune fille en dardant
curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous
retirer.

Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre crature et lui
dit:

--Ma chre enfant, j'aurai peut-tre  vous parler aussi tout 
l'heure.

--A moi!... Vous voulez les cartes?...

--A tout  l'heure, reprit Pierre en souriant.

Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant
offert pour sige les marches de sa voiture, s'occupait  allumer le
feu... il lui dit:

--Vous n'tes pas d'ici... vous?... vous avez d voyager, comme moi.
Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi
j'ai t dans un pays o pour faire du feu, mme dans l'eau, dans
la neige, nous frottions deux bouts de bois... a s'allumait tout de
suite... Ah! quel beau pays... c'est le pays des statues vivantes...
vous n'avez rien vu de beau comme a... a rend froid pour les autres.
Vous tes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par l vous ne seriez que
de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!... Quand une
femme veut vous faire un cadeau... aussi vrai que nous sommes l tous
les deux, a m'est arriv  moi qui vous parle...  votre fte, 
la Nol, elle se fait arracher une dent et vous la donne... Ce sont
des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce
pays-l, on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en
portent... Moi, qui vous parle... je peux me flatter d'avoir vu les deux
plus jolies filles du monde...

--Quelle est l'autre?... demanda en riant finement la jeune fille..

Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine
kanake qui lui avait offert de partager son trne.

Dans la maison, Rigobert s'tant par, selon son expression, sortit
enfin de sa niche.

C'tait un petit homme sec... la tte tait un peu grosse pour le
corps, il avait le teint mat et plomb, et comme il avait horreur de
l'eau, que la pluie seule le dbarbouillait, la peau tait terreuse,
ses cheveux gris sale taient bouriffs sur sa tte; il les
trillait de ses doigts minces et crochus; l'oeil tait brun feu comme
celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnatre
les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue tait excellente, son
regard courait toujours sous ses sourcils hrisss comme des flammes
de grenade, ses lvres taient ples et minces et le menton plat.

Il s'tait par!... Vtu d'une houppelande trop longue, il tait
boutonn comme un prtre, cachant ainsi son linge plus que douteux;
sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grles termines
par des pieds normes; l'trange, c'est que lorsque ses manches se
relevaient, lorsque la houppelande s'cartait sur la poitrine, on
voyait sa chair tatoue, de l son nom: Rig, le Sauvage.

Un jour, Rigobert avait d, pour des raisons que nous connatrons plus
tard, se sauver du bord dans un atterrissage... Pris par les sauvages,
il avait vcu quinze annes avec eux...

On juge facilement du changement qui peut s'oprer en un individu 
la suite d'un dplacement semblable. Rigobert tait un Parisien, un
faubourien mme. Il n'tait pas entr, on l'avait pouss dans la
marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engag mousse. Il
avait, par sa conduite toujours irrgulire, pleinement justifi la
dcision de sa famille; il avait t le plus intelligent et le plus
dsobissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus
mauvaise tte, le vrai bon enfant, et la plus mauvaise nature; il
passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompt...
Il avait la plus grande indiffrence pour le danger et ne reconnaissait
qu'un matre: sa volont, lui.

Il avait tous les vices, mais il tait capable de tous les
dvouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter
sur lui... Son caractre s'tait, il est vrai, un peu modifi avec
l'ge, un nouveau respect ou plutt une crainte lui tait venue... la
police!

Pierre dit au vieux Rigobert:

--J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens,
pour viter toutes feintes inutiles,  te dire que je te connais de
vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le
connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter
son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot  bord de la
_Smillante_.

En entendant ce prambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda
par les vitres si l'on coutait, et, comme effray, il dit  mi-voix:

--Taisez-vous... taisez-vous... lieutenant, je vous en prie, ici les
murs ont des oreilles... Que voulez-vous de moi?

--Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses
tout ce que je te demanderai... Il n'y a pas de danger pour toi, et il y
a beaucoup d'argent  gagner...

En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il
essaya de faire passer pour un sourire,--habitude de tromper sur la
qualit de la marchandise vendue.--Ses yeux lanaient des clairs, il
s'avana prs du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant:

--Mon lieutenant, nous sommes ici entours de tout ce qu'il y a de plus
mauvais au monde... tous coquins, bandits, misrables, qui me rendent
le bien que je leur fais en me hassant mortellement... Je me mets tout
prs de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas... tout bas...
j'entends trs bien... trs bas, n'est-ce pas?

Pierre reprit:

--Tu exerces toujours ici ton mme mtier?...

--Je prdis l'avenir... et je fais un peu de mdecine.

--La mdecine qui tue.

--Chut!... la mdecine secrte!... Mon lieutenant, je suis  vos
ordres, que voulez-vous de moi?...

Pierre Davenne accoud sur son genou, le front dans ses mains,
rflchit quelques minutes, puis il dit:

--Rig... te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire vader
un condamn  mort?

--Vous savez a?... C'est au Canada...

--Tu te chargeas de l'vasion, et tu russis, elle te fut paye
cinquante louis.

--Oui... je fis vader le cadavre avant l'excution, dit en riant le
vieux hibou.

--C'est cela!... je viens te demander aujourd'hui de faire la mme
exprience.

--Sur un condamn?... demanda le vieillard avec inquitude.

--Ceci ne te regarde pas... Que t'importe sur qui... Je viens te
demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents
louis...

--Deux cents louis... fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux
brillrent.

--Il y a quelques dangers  courir?... La police va...

--Aucun... interrompit Pierre.

--Ah!... sur qui devrai-je faire... l'exprience?

--Sur moi!

--Hein! fit Rigobert sursautant, tourdi... Sur vous!... quel est votre
but?

--Ceci ne te regarde pas... Je te demande, es-tu capable de recommencer
ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis...

--Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible...

--Je le sais!...

--Savez-vous que ce peut tre la mort...

--Je le sais... Mais je sais aussi que tout dpend de toi... et que
Simon qui te servira dans l'oeuvre te fera sauter la cervelle si tu n'as
pas russi...

Le vieux Rig se contenta de hausser les paules.

--Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien... Vous m'offrez quatre
mille francs... mettez-en cinq... et comme c'est payable par vous, vous
tes bien certain que... je russirai...

--Cinq mille francs, soit!... tu acceptes?...

--Je suis  vos ordres, matre.

--Tu as encore de ce poison?

--Toujours.... c'est du curare... Vous allez voir.

Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche
o il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une
matire noire,  cassure brillante, prsentant assez bien l'aspect de
l'extrait de jus de rglisse noir... qu'il montra  Pierre; celui-ci
le prit avec prcaution.

--Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en
manger.

Pierre se contenta de hocher la tte. Le vieux Rig tait heureux de
parler de sa science, ce qu'il appelait la mdecine secrte.

--a, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en
Europe... J'ai eu a quand j'tais avec les sauvages. C'est  la
suite du pillage d'une tribu... Ceci vient des Indiens de Messaya, une
des tribus les plus froces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent
qu'au milieu des forts, et qui ne font gure que ce poison...

--Voil longtemps que tu as a?... Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu
de sa force?

--C'est inaltrable, a ne bouge pas... Au reste vous allez voir.

Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grs, y mit le morceau
qu'il avait montr  Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau
dessus; l'eau forma immdiatement une pte liquide, le vieux Rig prit
dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attach une patte, il
la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide
noir.

Pierre Davenne observait attentif...

La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir... Aprs
quelques minutes, Rig dit:

--Le poison n'a rien fait, vous le voyez... Absorb ainsi, il est
inoffensif; mais regardez maintenant.

Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une lgre incision sur
le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison.

Puis ils observrent l'animal.

Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant
l'opration, avec la plus grande agilit, puis elle resta tranquille;
au bout de cinq minutes les jambes de devant cdrent, le corps
s'aplatit et s'affaissa peu  peu; aprs cinq minutes la grenouille
tait morte, c'est--dire qu'elle tait devenue molle, flasque,
et que le vieux Rig, la pinant de ses ongles, la piquant avec une
aiguille, ne dterminait plus chez elle aucune raction vitale.

--Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une
patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir.

Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille
empoisonne pour dcouvrir le coeur.

Le sang rougissait  l'air et prsentait ses proprits
physiologiques normales et le coeur continuait  battre...

--Le coeur bat! voil tout le mystre...

--Ainsi tu aurais pu la sauver?...

--Absolument..., dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la
grenouille en appelant: Radis!...

--Qui appelles-tu?...

--Mon chien, pour qu'il mange la bte.

--Mais tu risques de l'empoisonner.

--Matre, vous oubliez ce que je vous ai dmontr...

--C'est vrai--, finissons... Demain soir tu viendras  l'adresse que je
vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu
ne le quitteras que lorsque tout sera fini...

--Je m'entendrai avec lui...

--Oui... coute bien, Rigobert: peut-tre aurai-je besoin quelquefois
de tes services, ils te seront largement pays... Mais garde-toi de la
moindre trahison..., ce serait pour toi la mort...

--Matre, ma vie s'est passe  me dire: Quand donc emploiera-t-on
mon intelligence? J'tais n pour tre le serviteur fidle et
dvou d'un matre... gnreux... Ce matre, ce peut tre vous?

Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et  la
rvrence pleine d'humilit du vieux misrable... Il le tenait par
ses deux rves: l'argent et la vie. Il lui demanda:

--Qu'est-ce que cette trange fille qui nous a reus...

--Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages... Il faut faire le
bien quand on peut.

Pierre sourit malgr lui...

--Elle travaille avec moi, elle fait de la divination... elle tire les
cartes...

--Quel ge a-t-elle?

--Elle l'ignore elle-mme... Elle doit avoir dix-huit ans.

--Et pourquoi... puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce
milieu horrible une enfant de cet ge?... Ne penses-tu pas qu'elle peut
se perdre  chaque instant...

--Se perdre, fit le vieux Rig tourdi, penchant sa tte et riant
malicieusement, se perdre! Matre, vous croyez donc que la vertu
trane par le monde derrire nos baraques?

--Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?...

--Matre..., quand j'ai rencontr Iza, c'tait en allant de Widdin
 la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pill huit
jours avant... Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs
de ces jolis soldats, lasse des ingalits de traitements qu'on lui
faisait subir, se souvint qu'elle tait chrtienne et qu'elle ne
devait pas vivre avec ses ennemis... Elle se sauva, je la trouvai sur la
route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains
de ceux qu'elle fuyait... Iza n'tait pas ne pour tre vierge et
martyre... Je la considre non comme une domestique, mais comme une
ouvrire... je la paye, je la nourris, elle a son gte indpendant
du mien, elle est libre... elle a pour elle le quart de ce qu'elle me
rapporte...

Pierre, tonn d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui
parlait avec le visage franc qu'il avait vu, coutait silencieux... Et
tout bas il rpta encore...:

--C'est peut-tre... _la Femme_!...

Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla... Son
matelot vint aussitt, il dit alors...

--A cette nuit, vieux Rig... entends-toi avec Simon, c'est lui qui te
recevra...

Et il se dirigea vers la jeune Iza... pendant que les deux anciens
compagnons s'entendaient.

--Ma belle enfant... dites-moi ma bonne aventure...

Iza releva la tte, et toute souriante...

--Voulez-vous les cartes... ou la main?

--La main!...

Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa
et dit:

--Vous devez tre heureux... la ligne de vie est longue... mais
traverse par un grand malheur... puis... je ne veux pas dire a...

--Dites toujours...

--La ligne de vie est brise... absolument brise... et la ligne
tait longue.

--Merci,  votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main.

--Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement
la jeune Iza.

--Si, mon enfant, je crois... et je sais!

Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles
roses, attache au bras comme une main de duchesse.

Pierre la prit et la pressant... le front pliss, fixant son regard
ardent sur les yeux tincelants de la jeune fille, il dit:

--L'avenir est riant pour toi... le malheur est pass... tu seras
riche, aime, adore, tu seras belle et envie...

--Oh! matre, dit la jeune fille, fermant les yeux, blouie et ravie
de ce qu'elle entendait... oh! je vous en prie, ne mentez pas... et
superstitieuse, croyant malgr elle  la parole de Pierre: parlez,
parlez encore...

Davenne, comme hallucin, la regardait toujours, et quand Iza relevait
sa paupire, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les
yeux, pendant qu'elle coutait...

Il reprit d'un ton trange:

--Mais si tu veux tre heureuse, sois sans foi, sans me, sans coeur;
le jour o tu seras riche, mprise celui qui t'aura connue pauvre...
le jour o tu seras aime, rends la haine pour l'amour...  celui
qui te fera l'honneur de te donner son nom... rends la honte... si tu
es capable de cela... espre... tu seras riche, bien riche... trs
riche...

Et laissant la jeune fille, tourdie, chancelante, prte  dfaillir
devant le tableau voqu... Pierre sortit de la tanire du vieux
Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crne, en se demandant ce
que son matre voulait faire...

Le vieux Rig avait t trs rserv: il avait dit  Simon que le
soir mme, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que
l une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter
la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir.

Certainement, Simon tait discret; pourtant, aprs les vnements
qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait
bien voulu que son lieutenant lui ft l'honneur d'une demi-confidence.
Il marchait  ses cts, en regardant en dessous; mais Pierre, la
tte baisse, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir--le
monde trange qui sortait de toutes les choppes, de toutes les
baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer.

Arrivs sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher:

--A Charonne!

--Pardon, mon lieutenant, o dites-vous? exclama le matelot, aussi
bahi que le cocher.

--A Charonne, prs du Pre-Lachaise, rpta Pierre impatient...

--Trs bien... trs bien! dit Simon, et s'adressant au cocher:

--Allons, mon vieux, lve l'ancre... je vais changer ta praline.

Et la voiture partit.




IV

LES STUPFACTIONS DE SIMON RIVET.


La gaiet de Simon Rivet s'tait envole; vainement il cherchait
 raconter  son nouvel ami, le cocher, quelques pripties de ses
voyages, sa mmoire tait infidle, et son imagination se refusait 
toute complaisance  cet gard. Il avait regard son matre blotti
dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attrist.

C'est que les rvlations de la veille restaient prsentes  sa
mmoire, et, malgr toute sa volont, le tableau du pass, si
calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets 
l'irrparable malheur... L'avenir tait maintenant mur, sa pense
n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une ide
obstine, tenace: rompre  tout jamais avec le prsent et oublier
le pass... Son coeur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la
honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'tait son matre dans
les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa
douceur vanglique, il cachait une nature de fer, une force morale
norme... lorsque son matre lui avait dit la veille:

--Simon, dsormais nous entrons en campagne  bord de la _Vengeance_;
tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de piti.

Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'tait arrt. Il
tait de fait spar de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il
n'avait plus de regret. Il s'tonnait que cela ne se termint pas par
un coup de pistolet dans la tte de l'un et un peu de salive sur le
front, avec une pousse dans les paules, de l'autre. a voulait
dire: Mettre  la porte. Mais il tait certain que ceux qui avaient
outrag le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre...
Confiant, il obissait, se rptant son mot:

--Espre! espre!

Lorsque la voiture entra dans Charonne, le matelot se retourna pour
prendre les ordres de son matre; Pierre dit seulement:

--Allez au pas.

Et, au grand tonnement de Simon, il regardait de chaque ct, comme
s'il cherchait  reconnatre une maison. Le matelot, qui connaissait
tous les amis de son matre, tait bien certain qu'il n'y en avait
aucun dans ces quartiers... Devant une grille sur les barreaux de
laquelle pendait un criteau sur lequel on lisait: _Maison de campagne
meuble  louer_, il fit arrter la voiture et descendit. Il
sonna, on ne rpondit pas. Il regarda l'criteau et lut au-dessous:
_S'adresser chez M. Savard, place de l'glise_. Il s'y rendit  pied,
suivi de Simon, qui se demandait si son matre avait bien toute sa
raison.

Il trouva M. Savard, qui lui dit qu'il tait charg de louer la maison
mille francs pour la saison.

--Mille francs! rpta machinalement Pierre.

--Oh! monsieur, fit Savard, elle vaudrait six mille francs si elle ne se
trouvait pas derrire le Pre-Lachaise... Si vous voulez la voir...

--C'est inutile, fit Pierre, je la connais.

Simon releva la tte, tonn. Pierre, calme, fouilla dans son
portefeuille et en tira mille francs, qu'il donna  l'individu, assez
surpris de la rapidit de la location, en lui disant:

--Veuillez me donner un reu... On peut entrer en jouissance ce soir?

--Tout de suite si vous voulez, monsieur, dit Savard en signant... Je
vais vous remettre les clefs.

--Prends-les, Simon.

Le matelot ne rpondit pas; sa bouche s'ouvrit, sa praline tomba,
tant il restait stupfait... Il prit les clefs, suivit son matre;
devant la grille, celui-ci lui dit:

--Visite la maison, afin de la bien connatre, et viens me retrouver au
caf de la Bourse, sur la place, dans deux heures.

Simon ne trouva pas un mot  rpondre. Il tenait encore les clefs dans
sa main et tait appuy sur la grille, que la voiture de son matre
tait dj loin... Il ouvrit, puis entra cependant, et, suivant la
petite avenue de tilleuls qui conduisait  la maison, il pensait:

--Ah ! potence  l'ail, est-ce que a souffle l-haut? est-ce
qu'il a un grain? Je sais qu'il n'est pas long  prendre son parti des
choses... Mais c'est pas parce que madame ne compte plus... qu'il se
retourne comme a... Est-ce que cette gourgandine de l-bas..., cette
vivandire turque... lui a tap le cerveau?... Dj! et il veut la
mettre dans cette maison... a irait vite!...

Et le matelot visitait l'appartement.

L'ameublement avait le mauvais got des appartements meubls au jour
le jour avec les meubles bon march des ventes publiques.

Ce qui fit exclamer le matelot:

--Il ne va pas au moins nous faire demeurer ici... C'est une salle de
l'htel des ventes!...

Et il ouvrit la fentre.

--Ah bien! voil quelque chose de joli pour aider  la digestion!...
La vue du Pre-Lachaise!... Tonnerre de bon sens!... on croirait qu'on
vient enterrer jusque dans le jardin!... Espre, espre! Si on reste
ici... je m'arrangerai  ce qu'on ne soit pas long  nous donner
cong... Je l'ai assez vue, cette cabine-l!... J'y ferai pas
longtemps escale!... Bonsoir, la compagnie!

Et saluant les tableaux,--quels tableaux!--plaant son chapeau en
arrire  croire que le bord tait dans son col... il fouilla dans sa
blague, prit sa praline et fermant les portes il dit:

--Je vous ferme, par conscience... parce que ceux qui voudraient venir
en seraient suffisamment punis pour ne plus recommencer... Bon sens,
c'est moi qui trouve qu'on serait mieux en face... C'est son cerveau qui
bourlingue, a ne durera pas... Espre! espre!

Et ayant ferm la grille, il partit pour rejoindre son matre au
rendez-vous qu'il lui avait donn.

Pierre Davenne l'attendait, Simon reprit sa place prs du cocher, mais
tout soucieux cette fois; c'est que le pauvre matelot avait beau
se creuser la tte, il ne pouvait deviner le but o visaient les
agissements de son matre. Il se pencha vers Pierre et lui demanda:

--Et maintenant, o allons-nous?

--Boulevard Beaumarchais.

La voiture partit et, sur l'ordre de Davenne, s'arrta au coin de la
rue des Filles-du-Calvaire. L il envoya son matelot chez le chevalier
de Soiz, pour porter  Mlle de Soiz une lettre cachete qu'il
devait lui remettre en mains propres.

Simon, obissant, hochait la tte, comprenant de moins en moins et
grognant:

--Qu'est-ce que c'est encore que celle-l? Espre! espre!

Il remplit la commission scrupuleusement, ce qui au reste fut facile.
M. de Soiz, aveugle et impotent, ne quittait pas la chambre, et c'est
Mlle de Soiz qui vint recevoir le matelot.

En entendant le nom de celui qui lui adressait la lettre, elle manifesta
une certaine motion et dit  Simon:

--Monsieur, je vous prie d'attendre une seconde...

Elle se plaa prs de la fentre et lut la lettre... Le matelot qui
l'observait vit que pendant la lecture ses mains tremblaient, que sa
bouche se contractait, puis un sourire triste s'tendit sur son visage,
lorsqu'elle revint dire au matelot:

--Dites  M. Davenne que je suis prte... j'y serai... et
j'obirai...

--C'est tout? demanda Simon carquillant les yeux et ouvrant
imprudemment sa large bouche.

--C'est tout... Dites enfin qu'il peut absolument compter sur moi...

--Mam'zelle... et la compagnie, dit-il par habitude, je vous salue bien.

Et trillant son crne de ses doigts, mordant sa chique, il grommelait
en descendant l'escalier.

--Je navigue dans du cirage... Je n'y vois rien... Si ces gens-l
se compromettent, a ne sera pas  cause de ce qu'ils auront dit...
Enfin, il faut affaler tout, c'est le lieutenant qui gouverne... Il
sait o il va!... Si a avait t moi, pas tant d'affaires,
on bourlinguait tout,--la femme, la bonne;--en voil une qu'est
obstine.--On restait avec la petite Jeanne... On me mettait de quart
pour recevoir ceux qui viendraient... et vogue la galre!...

Il revint prs de Pierre qui,  son grand tonnement, semblait
attacher une norme importance  ce qu'il lui disait:

--Rpte-moi mot  mot ce qu'elle t'a dit, lui demanda-t-il pour la
troisime fois.

Et Simon, absolument tourdi, rpta:

Elle a dit: Je suis prte... j'y serai! j'obirai! Il peut
absolument compter sur moi!

Pierre eut un soupir de satisfaction... et il dit  Simon:

--Htons-nous!

--Nous rentrons? demanda Simon.

--Non pas...

--Mais, mon lieutenant... je vous prie de ne pas m'en vouloir...; mais
vous oubliez l'heure de la soupe.

--Tu as faim? demanda navement Pierre.

--Comment si j'ai faim! exclama le matelot... Mais, mon lieutenant, vous
ne vous figurez pas ce que a creuse de sortir comme a le matin... Si
j'ai faim!

Rien ne peut dpeindre l'expression de Simon, en disant ces mots.

Depuis la veille une force nerveuse soutenait le jeune homme: il n'avait
pas dormi et ne se sentait pas fatigu; il n'avait pas mang et ne
ressentait aucun apptit; il n'avait plus conscience du temps, il
lui semblait que de longs jours dj s'taient couls depuis la
terrible rvlation et que la vengeance tait tardive. Il regarda
l'heure  sa montre et, haussant les paules, il dit  son matelot:

--Tu as raison, il faut manger.

Alors il paya son cocher et ils entrrent dans un cabaret voisin...

Entirement perdu dans ses penses, Pierre dit au matelot
de commander; celui-ci s'en acquitta en conscience... Mais une
stupfaction nouvelle lui tait rserve... Son matre ne mangea
pas!... Il voulut le dcider  prendre quelque nourriture, mais le
matre lui dit schement.

--Mange, et tais-toi.

Quoique contrari, le matelot Simon tait trop respectueux envers son
lieutenant pour ne pas obir; il mangea seul... le dner command
pour deux.

Le repas termin, le matelot dit:

--Mon lieutenant, nous rentrons?

--Non! fit Pierre du mme ton sec, va chercher une voiture...

--Encore! se dit Simon.

Il revint bientt avec la voiture. Pierre alluma un cigare et
s'tendit sur les coussins.

--O allons-nous? demanda-t-il.

--O tu voudras, rpondit Davenne...

Le matelot regarda son matre avec inquitude. Est-ce que la
dcouverte de la veille l'avait rendu fou?... Enfin, faisant un
geste d'abngation, il obit, et aprs avoir cherch une minute la
promenade qu'il pourrait faire, il dit au cocher:

--Mne-nous sur les quais... ce n'est encore que l o a ressemble
 quelque chose. On voit de l'eau et des canots.

Davenne, toujours sombre, vivant de ses tristes penses, ne poursuivait
qu'un but, il ne voulait pas rentrer de jour chez lui; quoique rsolu,
il vitait de se trouver en prsence de sa femme, il n'tait pas
certain de se pouvoir contenir devant celle qui l'avait tromp, il
craignait que ses caresses et ses sourires hypocrites n'entranassent
chez lui un mouvement de colre, o fou, aveugle et n'coutant que sa
haine, il punirait la faute par un crime.

C'est au reste le propre des natures douces et calmes, de ne pouvoir
s'arrter lorsque la colre les envahit; la douceur fait place  la
cruaut...

Aprs avoir descendu et remont les quais, aprs avoir t du bois
de Boulogne  la Bastille, la voiture s'arrta, enfin, place Royale.

Pierre Davenne prit le bras de son matelot et s'appuya sur lui pour
regagner sa demeure.

--Eh bon sang!... mon lieutenant... qu'est-ce que vous avez?... Vous
ne tenez plus debout... Voil ce que c'est... vous n'avez pas voulu
djeuner... Espre!... espre... Nous voil arrivs... je vais vous
faire faire... un...

--Tu vas rester avec moi et me donner le bras pour gagner ma chambre...

Cela tait dit d'un ton qui ne permettait pas de rplique, et Simon
resta ahuri.

Lorsque la servante Annette vint ouvrir la grille et qu'elle vit son
matre, que l'insomnie, les tourments et la fatigue avaient pli,
quand elle vit ses yeux caves et qu'il tait oblig de s'appuyer
pour rentrer sur son matelot... en voyant la figure  l'envers de ce
dernier, elle s'exclama...

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc!

--Ce n'est rien, Annette... Je me sens indispos...

--a vient de vous prendre... l!... demandait-elle, et Simon ouvrait
la bouche et rpondait...

--C'est incroyable, au bout de la rue,  la min...

Pierre lui pressa le bras  le briser, ce qui fit faire une laide
grimace au matelot,--et l'interrompant:

--Non, j'ai t malade toute la nuit, c'est pour cela que je suis
sorti ce matin... Mais toute la journe j'ai t ainsi...

Cette fois, Simon crut qu'il s'affalait, tant le mensonge de son matre
le stupfiait.

--Et madame qui est en visite...

--Ah! fit Pierre, elle est sortie ce matin, avant le djeuner?...

--Oui, monsieur.

--Et comme monsieur ne devait pas rentrer, elle a dit qu'elle en
profiterait pour faire quelques visites...

--Elle n'a pas emmen sa fille?...

--Non, monsieur; Mlle Jeanne est dans le jardin.

Le matelot sentit les ongles de son matre qui lui rentraient dans les
chairs, mais Simon avait compris et il se tut; en emmenant son matre,
il l'entendit dire bas:

--Elle est chez lui... l'infme... les misrables!

Il monta ainsi  sa chambre; l, il se redressa et n'tonna pas peu
Simon en lui disant:

--Aide-moi, je vais me mettre au lit!

--Mais, s'cria le matelot inquiet, c'est donc vrai que vous tes
malade?

Pierre lui dit:

--Je vais me coucher, tu vas veiller l,  quiconque viendra, tu diras
que j'ai recommand de me laisser dormir... tu diras... que je suis
trs faible.

Simon cette fois fut si stupfait qu'il ne trouva pas un mot 
rpondre, et il prit sa faction!




V

LES TERREURS DU MATELOT SIMON RIVET.


Le bouleversement de Simon tait tel qu'il en avait aval sa...
praline et il rageait tout bas. Il repassait dans sa mmoire tout
ce qui s'tait accompli depuis la veille, et, malgr tous ses efforts,
il ne pouvait rattacher tout cela ensemble. La catastrophe de la veille
s'expliquait; dans un moment de rage, de folie furieuse, en apprenant
qu'il tait tromp, son lieutenant avait voulu tuer sa femme, c'tait
fort bien! Disons mme que le matelot,  cette heure, regrettait
presque d'tre si heureusement intervenu. Aprs cette crise de rage,
de fureur, une crise de larmes tait survenue... Tout cela allait
encore. Il connaissait le caractre de son matre, de son chef, il
savait qu'il tait de force  arracher de son coeur le sentiment qui
faisait sa vie heureuse, de l'heure qu'il avait appris que celle qui en
tait l'objet en tait indigne. Or, son matre n'avait plus d'amour
pour Genevive!... et c'est l que le trouble commenait dans ses
ides... Qu'avait t faire le lieutenant Davenne chez le vieux
coquin de sauvage?... Il savait mieux que tout autre ce que valait
l'ancien cumeur de mer: il fallait avoir besoin de lui pour s'en
servir!

Le matelot Rigobert, en vivant longtemps chez les Indiens de Messaya,
avait appris la vertu de certaines plantes avec lesquelles il
faisait des remdes tranges... pour gurir des maladies non moins
tranges,--gurir n'est peut-tre pas le mot juste; aussi Rivet
disait-il souvent qu'il n'accepterait pas mme un verre d'eau de la
main de celui que les saltimbanques appelaient le vieux Rig ou le
pre sauvage. Quelles relations pouvaient s'tre tablies entre
son matre, l'honneur et l'honntet mmes, et ce vieux gibier de
potence? Car son lieutenant avait t jusqu' lui offrir un
domicile chez lui, dans sa maison, et il esprait bien que le sommeil
ramnerait son cher matre  des ides plus saines, et qu'il le
chargerait  son rveil de recevoir d'une autre faon le vieux Rig.
Simon se pencha vers le lit.

Pierre tendu avait les yeux ouverts, le regard fixe; il ne dormait
pas.

--Espre! espre! grogna le matelot, et grattant son crne de ses
ongles durs, comme s'il faisait des fouilles dans son cerveau, il
pensait: En sortant de chez le vieux loup de mer, le lieutenant s'tait
dirig vers la jeune fille et lui avait parl d'une si singulire
faon qu'en lui abandonnant sa main qu'il tenait dans la sienne, la
pauvre petite avait failli s'vanouir. Que diable! pouvait bien lui
avoir dit son chef?... Partant du cloaque, impatient, fivreux, il
s'tait fait conduire  l'entre de Charonne; l, sans marchander,
il avait lou mille francs une lapinire, un trou  taupes, une
baraque que lui Simon, qui n'tait pas difficile comme logement,
n'aurait certainement pas consenti  habiter une anne si on lui avait
donn la mme somme. Dans quel but? tait-ce pour l'offrir  la
sauvagesse? comme il l'appelait. Assurment la maison de Charonne
tait plus habitable que la voiture _entre-sort_ dans laquelle elle
rsidait... Alors, son matre tait donc amoureux de la jeune fille;
pour que l'amour soit n si vite, c'tait logique, le cerveau devait
tre atteint...

Mais si c'tait pour la jeune fille qu'il prenait la maison, dans quel
but la faisait-il visiter par son matelot, sans lui demander aprs la
visite ce qu'il en pensait? Simon grattait son crne, fouillait ses
crins... il ne trouvait rien.

De l, il avait t  la Bourse, son lieutenant avait crit une
longue lettre...  une femme,  une femme noble... Qu'tait-ce encore
que cela? Que signifiaient les mots qu'elle avait rpondus et qui
semblaient si importants? Pourquoi encore cette feinte maladie, qui
l'obligeait  rester chez lui, quand, au contraire, il semblait le
matin mme dsirer n'y jamais revenir?

Et enfin pourquoi, depuis le matin, n'avait-il plus t question des
vnements de la veille, pourquoi n'y avait-il pas eu commencement
d'excution du plan arrt la nuit mme et qui devait purifier la
maison?... Et cependant il n'avait pas oubli, pas pardonn. Simon
savait que le seul nom de sa femme le rendait nerveux... il avait encore
sur les bras la marque des ongles de son matre.

--Assurment, se disait le matelot, tout le branle-bas du matin n'a
aucun rapport avec l'aventure d'hier!...

Toutes ces questions se heurtaient dans le cerveau de Simon et,
contrairement au proverbe qui dit: Du choc jaillit la lumire, le
matelot ne comprenait rien et il tait si boulevers qu'il avait
oubli de renouveler sa praline, si bien que ses joues creuses
ajoutaient  son air lamentable.

A l'heure du dner, Mme Davenne rentra. Annette l'ayant informe de
l'tat dans lequel son mari tait revenu, elle jeta son chapeau sur
une chaise, commanda d'aller chercher le docteur et, tout inquite,
monta aussitt. En la voyant, le matelot comprima un mouvement de rage,
pour mettre son bret  la main...

--Qu'est-ce que l'on me dit, Simon?... Pierre est malade?...

--Chut! chut! fit celui-ci  mi-voix... pas de bruit, madame; il dort
et m'a bien recommand de ne pas le laisser veiller...

Et il voulut empcher Genevive de rentrer, craignant qu'elle ne
trouvt Davenne veill; mais,  la voix de sa femme, celui-ci avait
ferm les yeux...

Genevive s'avana, inquite, marchant sur la pointe des pieds,
vitant de faire du bruit; elle le regarda un instant et dit:

--Oh! qu'il est ple!

Elle mit la main sur son front et lui prit dlicatement le poignet...

--Son front brle... il a la fivre!... dit-elle, et, aprs l'avoir
contempl avec amour quelques minutes, au grand tonnement du matelot,
elle vint vers lui et lui dit tout bas:

--Je viens d'envoyer chercher un mdecin, et je vais le veiller avec
vous. Dites-moi, Simon, comment cela est-il arriv?... Il n'tait pas
malade hier...

L, le matelot se trouva embarrass; moins que tout autre, il tait
 mme de donner des renseignements sur cette maladie-l, cependant
il fallait rpondre et il dit:

--Je dois vous dire, madame... on ne sait jamais comment a prend,
le mal... ce matin il n'tait pas bien... et puis aprs, a n'a pas
t mieux... Il souffrait ici et l, et l... enfin, a n'allait
pas, et puis nous sommes rentrs... et tous les gens qui ont navigu
ont de a... C'est des fivres... on les a plus ou moins, mais on les
a...

--Et enfin, il ne lui est pas arriv d'accident?... demanda Genevive
impatiente.

--Des accidents... avec moi!... jamais...

--J'ai dit  Annette de courir chercher le mdecin.

--Vous savez, moi, madame, je suis de votre avis... Il y a des fois o
c'est utile... d'autres fois c'est inutile... a vaut toujours mieux,
on est fix, dit le matelot tout rouge et ne sachant plus ce qu'il
disait...

Aprs avoir fait quelques recommandations sur les soins htifs 
donner, Genevive sortit en disant:

--Je reviens tout de suite; veillez-le bien, Simon, et s'il s'veille,
appelez-moi aussitt, je vais embrasser ma fille... Pauvre aim, mon
Pierre, pourvu qu'il ne soit pas malade!

Simon se demanda, en voyant l'inquitude et la douleur peintes sur
le visage de la jeune femme, en entendant ses accents sincres, si la
soire de la veille n'tait pas un rve.

--Vous avez entendu, mon lieutenant, dit-il lorsque la porte fut
ferme, en voyant celui-ci ouvrir les yeux.

--Oui, fit Pierre calme... Simon, quand le mdecin sera venu, il faut
que personne n'entre plus ici...

--Mlle Jeanne?

--Jeanne, rpta-t-il.--Puis, aprs un silence d'une minute:

--Non, elle me parlerait de sa mre.

Le mdecin vint bientt; il tait accompagn de Genevive; elle le
conduisit vers le grand lit  colonnes et se plaa de l'autre ct.
Pierre sembla s'veiller. Alors elle lui prit la tte, l'embrassa, et
la voix mue, les yeux humides, elle lui dit:

--Oh! mon ami, tu souffres?... Que j'ai eu peur en rentrant!... Docteur,
il refuse toujours de se soigner...

Pierre laissa dire et ne rpondit pas... Le docteur le regarda
attentivement, lui tta le pouls, l'interrogea et enfin, aprs un
examen attentif, il crivit une ordonnance...

Simon regardait le docteur sans comprendre pourquoi il restait si
longtemps pour affirmer ce qu'il savait, lui: que son matre n'tait
pas malade!... Pierre appela le docteur, et comme celui-ci, pench sur
lui, lui demandait:

--Vous souffrez beaucoup?

Il lui dit  voix basse:

--Ce qui augmente mon mal, c'est la douleur, l'inquitude de ma
femme; elle veut me veiller cette nuit et risquerait de tomber malade
elle-mme; je vous prie, docteur, d'exiger d'elle qu'elle me laisse
seul... et ne revienne que demain au matin.

--Vous avez raison, dit le docteur.

Ayant fait son ordonnance, il sortit avec Genevive et le matelot, leur
disant, lorsqu'il fut assez loign du malade pour tre certain de
n'tre point entendu...

--C'est grave, trs grave...

--Que me dites-vous l? exclama Genevive pouvante.

Cette fois le matelot resta comme hbt devant le docteur...

--Mon Dieu! mais qu'a-t-il, monsieur, qu'a-t-il?

--Je ne puis me prononcer aujourd'hui... demain nous verrons. Qu'on
excute mon ordonnance. Et comme il vit que la jeune femme allait
pleurer, il continua:

--Je ne vous dis pas que tout est perdu, il y a certainement de
l'espoir... on est venu me chercher bien tard...

--Mais, exclama vite Genevive fondant en larmes,--mais vous
m'pouvantez, docteur... Vous me dites tout n'est pas perdu... Il y a
encore de l'espoir... mais il est trs gravement malade, alors!... Oh!
mon Dieu! mon Dieu!... mon pauvre Pierre!... Ah! il est mal... il est
bien mal et nous n'avons rien vu...

Et la malheureuse femme affole, hoquetant de sanglots, se laissa choir
sur un fauteuil.

Le docteur lui dit gravement alors:

--Madame, il n'y a pas encore de danger. Mais il faut qu'il passe une
nuit absolument calme, il faut qu'il soit seul... il faut, madame, que
vous vous absteniez,  moins de crise, de rester dans sa chambre; il
faut qu'il soit seul avec celui qu'il a choisi pour le soigner, et que
celui-ci ne l'veille qu'aux heures ncessaires.

--J'obirai... monsieur... mais dites-moi qu'il n'y a pas de danger!...

--Mon Dieu, madame, je puis vous assurer que le danger n'est pas
immdiat... et j'ajouterai que j'espre le conjurer... Je me
prononcerai demain.

--Allez, Simon, allez, mon ami; vous aimez votre matre comme un pre
aime son enfant. Veillez-le bien et venez de temps  autre me dire s'il
se sent mieux.

Et s'accoudant sur un guridon, la tte dans ses mains, Genevive
fondit en larmes.

Le docteur sortit sans que Simon penst seulement  le reconduire...
Il n'en revenait pas; on aurait parl hbreu, il aurait mieux compris;
il aurait reu sur la tte une douche d'eau glace qu'il ne serait
pas rest plus saisi!... Son matre malade! son matre mourant!...
Dcidment la journe tait aux vnements fantastiques. Tout 
coup une pouvantable ide lui traversa le cerveau:

Son matre avait t le matin mme chez le vieux Rig et c'tait
pour s'empoisonner! Il l'avait empch de se tuer la veille, et
Pierre avait recommenc le matin! C'tait cela! Les vnements de
la journe se prcipitaient dans son cerveau et s'expliquaient
d'eux-mmes. Il avait pouvant la jeune bohmienne en lui disant
qu'il venait de s'empoisonner; de l l'motion de la jeune fille. Il
tait all  Charonne louer une maison, c'tait pour lui, Simon,
pour qu'il ne ft pas sans gte aprs la mort de son lieutenant;
il avait t  la Bourse trouver son banquier pour arranger ses
affaires. La lettre  la jeune femme du boulevard Beaumarchais tait
un testament!... et s'il avait refus de djeuner, c'est que le poison
faisait dj son effet.

Tout a lui traversa l'esprit en une seconde avec la rapidit d'une
tincelle lectrique... Il ne fit qu'un bond, du rez-de-chausse 
la chambre de son matre, il entra... Pierre lui dit avec calme:

--Ferme la porte et pousse le verrou...

Le matelot ferma la porte, et il allait s'lancer vers son matre, il
allait l'obliger  lui faire l'aveu du poison pour courir vite chercher
le contre-poison... Mais encore une fois il resta ananti; en dpit
de l'tat constat par le mdecin, Pierre se levait trs alerte, se
revtait d'un pantalon  pied, d'une veste de chambre, et disait trs
gaillardement:

--Allons, mon vieux Simon,  l'oeuvre! Il faut commencer... tu vas
avoir de l'ouvrage, mais je sais que tu ne recules pas.

Simon ne tenait plus sr ses jambes, il s'assit et demanda:

--Voyons, mon lieutenant... faut en finir et ne pas me donner des
secousses comme a... tes-vous bien portant?... tes-vous malade?...
Est-ce vous ou le docteur qui avez raison?

Malgr la terrible situation dans laquelle Pierre Davenne se trouvait,
il ne put s'empcher de rire... et, voyant la mine inquite et comique
de son fidle matelot, il lui prit la main et lui dit:

--Je me porte bien, mon vieux Simon, le corps est fort et robuste...,
le coeur seulement est profondment atteint... Mais ne plaisante pas le
docteur, c'est un grand mdecin, puisqu'il me trouve une maladie que je
n'ai pas.

--Eh bien! mon lieutenant, ce que vous me dites l sauve un homme,
exclama le matelot.

--Que veux-tu dire?...

--Dame!... je ne sais pas mentir, moi!...

Cette fois Pierre ne put s'empcher de sourire, Simon ne vit rien et
continua:

--Je croyais que vous aviez fait des btises... et que le vieux Rig
vous avait aid... qu'il vous avait fait avaler une de ses drogues...
Ah! malheur, la vieille vermine... je l'aurais trangl... puis,
changeant subitement de physionomie, le matelot clata de rire, se
tordant, se frappant sur les cuisses  grands coups de sa large main et
exclamant:

--Ah! elle est fameuse, celle-l... je le retiens, le major... c'est un
mdecin pour les hritiers... Ah! ah!...

Pierre, d'un signe, commanda  son matelot de modrer sa joie
bruyante. Celui-ci comprit et, les mains sur la bouche pour mettre une
sourdine  sa voix, il fit en se contraignant la plus laide grimace.
Enfin il se tut.

Davenne fouillait dans une armoire. Il y prit des liasses de papiers,
qu'il mit dans un coffre solide et tout cercl de ferrures, puis des
bijoux, des objets prcieux... Simon le regardait faire tonn, son
matre fouillait partout, prenant et plaant toujours dans le grand
coffre. Lorsqu'il fut combl il le ferma et, ayant regard l'heure 
sa montre, il dit  son matelot:

--Madame t'a pri de lui porter de mes nouvelles, va lui dire que je
me suis veill... que j'ai pris la premire potion... et que me
rendormant j'ai recommand qu'on ne ft pas de bruit et qu'on me
laisst dormir.

Simon avait la raison absolument bouleverse, il eut un haussement
d'paules qui voulait dire:

--Dcidment, je renonce  comprendre, et, obissant, il alla
s'acquitter de sa commission.

Il trouva Genevive en larmes, et celle-ci lui prenant la main lui dit:

--Simon, ne le quittez pas... si vous tes fatigu... venez me
chercher et je veillerai pendant que vous vous reposerez... S'il
appelle, je vous veillerai.

--Pas cette nuit, madame, il n'y a pas de danger... fit le matelot tout
 fait dconcert en voyant les larmes de celle qui tait la cause
de tout.

Il revint raconter ce qu'il avait vu  son matre; celui-ci resta
froid et il dit  son matelot:

--Personne ne viendra ici avant deux heures; il est dix heures, tu vas
descendre ce coffre, il faut t'arranger  n'tre pas vu...

--C'est facile, dit le matelot, tout le monde est couch... et madame
est dans sa chambre...

--Tu prendras une voiture... et tu vas aller  Charonne, dans la
maison que nous avons loue ce matin... tu cacheras a... Fais bien
attention, Simon... que c'est trs important. Tu portes ma fortune.

Encore une fois, le matelot regarda son matre avec inquitude...
Avait-il sa raison?... Il allait faire une observation discrte, mais
Pierre lui dit:

--Vite.... vite, Simon, c'est  minuit que le sauvage vient; il faut
que tu sois l pour le recevoir, car personne ne doit le voir ici.

Simon allait encore essayer de parler. Pierre avait soulev le coffre
et le lui plaait sur les paules, puis il lui glissait l'ordonnance
dans les mains et le poussait dehors en disant:

--Va... et pas de bruit... ferme doucement la grille... tu feras faire
l'ordonnance en route et, avant de la rapporter, tu jetteras dans la rue
la moiti des mdicaments.

Le matelot maugrant obit. Mais sorti de la maison, une fois dans le
fiacre, ayant renouvel sa praline pour se rafrachir... aprs une
grande demi-heure de rflexions muettes, le front pliss, les lvres
faisant la moue, il eut un geste violent et dit comme un homme qui prend
une dcision:

--Je veux en finir.. Non, non! pas de a... je ne veux pas marcher en
aveugle et me trouver perdu, sans boussole... pas de a... Espre!...
espre!... Il faut qu'il me dise o nous allons... ou sans a... ou
sans a...

Il ne formula pas sa menace, il tait arriv; il se hta d'aller
enfouir dans la cave de la maison le coffre qui lui avait t si
vivement recommand.

Pendant ce temps, Pierre, seul, avait ferm le verrou de sa chambre
pour n'tre pas surpris debout; il s'tait assis aussitt devant sa
table et avait crit deux lettres courtes. Il les avait fermes, puis,
les ayant mises dans une grande enveloppe, aprs avoir pos trois
cachets, il crivit:

A ma femme Genevive, pour tre ouvert seulement lorsque ma
dpouille mortelle sera dans la tombe.

Il plaa la grande lettre, sur la tablette d'un petit chiffonnier, bien
en vue. Quelques minutes aprs il entendit gratter  la porte, et par
la serrure la voix de son matelot qui disait:

--C'est Simon, lieutenant.

Il ouvrit aussitt. Le fidle serviteur ferma la porte derrire lui
et, se plaant devant son matre, il dit:

--Mon lieutenant, c'est fait... vous pouvez tre tranquille...
D'abord je crois que personne n'aura jamais l'ide d'aller dans cette
maison-l... Mais c'est pas tout a...

Simon, embarrass, les yeux baisss, balbutiait, changeant sa chique
de ct, tournant son bret dans ses mains, cherchant le
commencement de la phrase par laquelle il voulait demander  Pierre des
explications... Il rptait:

--C'est pas tout a... il faut faire ce qu'il faut faire... mais pour
naviguer, il faut voir clair... C'est pas tout a... Espre! espre!
qu'on dit toujours...

Pierre haussait les paules, et l'interrompant:

--Simon, le vieux Rig va venir accomplir son oeuvre, il est ncessaire
que tu saches ce qu'il vient faire, puisque c'est sur vous deux que je
compte pour excuter ce que j'ai arrt. Ecoute-moi donc avec la plus
grande attention.

Le matelot eut un gros soupir de satisfaction... et il pensa:

--J'ai bien fait de lui parler comme a... au moins je vais savoir le
fin mot.

Et assis devant son matre, le toquet  la main, les yeux fixes, la
bouche entr'ouverte, les oreilles au vent, il couta.

Pierre Davenne raconta  son matelot ce qu'il avait dcid avec le
vieux Rig; il parlait bas, et ce devait tre terrible, car, lorsqu'il
eut fini, Simon, ple, livide, lui dit d'une voix brise par la
terreur:

--Et vous tes absolument dcid  a?...

--Absolument.

--Mais c'est pouvantable!...

--Il le faut, et tu vas ici me jurer que tu excuteras en tout point ce
que je t'ai dit...

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit le matelot passant sa main sur son front
en sueur... et le bras lev, il reprit: Je vous jure de faire ce que
vous avez command, mon lieutenant... je vous le jure, sur les cendres
de feu ma pauvre mre!

--Merci, Simon! dit Pierre le prenant dans ses bras et le baisant au
front, merci, mon vieux fidle... Allons descends, Rig va venir.

--Ah! Seigneur du bon Dieu! exclamait le matelot... c'est-y possible...
et, obissant comme une machine, il sortit. Il rencontra Genevive
qui, entendant du bruit, tait sortie de la chambre pour lui demander
 mi-voix:

--Eh bien, comment a va-t-il?

Le matelot la regarda, il ne savait plus que rpondre, tant tout son
tre avait reu une secousse... il dit:

--Trs bien... Espre!... espre!...

Et il descendit.

Il ouvrait la porte du vestibule lorsque tout  coup une ombre se
plaa devant lui...

--Qu'est-ce que c'est que a? fit le matelot.

--Chut!... tais-toi!... rpondit-on... c'est moi, Rigobert...

--Ah! bien, et par o es-tu entr? demanda le matelot bahi...

--Par-dessus le mur et par les arbres... pour ne pas tre vu...

--Bon sang de bon Dieu!... gmit le matelot, si je ne deviens pas
fou!... et prenant sa tte dans ses mains, il grogna:

--C'est moi qui vais avoir la maladie que le mdecin voulait lui
gurir.

Puis, hochant la tte, il reprit:

--C'est pas tout a... madame est l-haut, elle peut te voir...
comment te faire entrer?...

Le vieux Rig lui dit...

--Ne prends pas de lumire... marche et je te suivrai dans l'ombre sans
tre vu ni entendu.

--Bon! fit le matelot, sans nergie, sans volont, et rentrant sous
le vestibule il teignit la lampe, puis il monta pour prvenir son
matre que celui qu'on appelait le sauvage venait d'arriver... Il
montait l'escalier, tout soucieux, grognant entre ses dents, rongeant sa
praline; en passant devant la porte de la chambre de Mme Davenne, il
s'appliqua  ne pas faire de bruit, et il entra chez son matre; ayant
ferm la porte sur lui, il disait  Pierre:

--Le sauvage est en bas, o faut-il le cacher?

--Mais non, me voil!... fit le vieux Rig, en se dressant devant le
matelot tourdi...

--Ah ! par o es-tu entr ici, toi?... exclama-t-il.

--Derrire toi, sur tes pas.

En effet, le vieux Rig se glissant comme une couleuvre avait suivi le
matelot, rampant presque dans ses jambes sans que celui-ci l'et vu
ni entendu; ce n'tait plus le vieil empoisonneur que nous avons
vu, tremblotant tout frileux dans sa houppelande use... C'tait le
sauvage, le faux Indien de Messaya.

Pour s'introduire dans la maison de Pierre Davenne, il avait grimp
aprs la conduite d'eau, s'tait hiss sur le mur, puis se pendant 
une branche d'arbre il s'tait laiss tomber dans le jardin, tout cela
sans bruit; toujours invisible, perdu dans l'ombre du petit jardin,
il cherchait le moyen de grimper vers les chambres lorsque le matelot
tait descendu. Pierre lui dit:

--C'est bien a, Rig, tu es  l'heure et tu es prt?

--Oui, matre!

--Bien, nous allons commencer... Avant il faut bien s'entendre.

--Et lui!... fit le vieux Rig en dsignant Simon.

--Il sait tout... c'est ton aide...

Simon prit le bras de Rig, pendant que Pierre se dshabillait pour se
remettre au lit; l'entranant dans un coin de la chambre, il tira de
sa poche un revolver, et le montrant au vieux sauvage, il lui dit, les
dents serres:

--Si a ne marche pas comme c'est convenu, sur mon saint patron Simon
l'aptre, sur ma part de paradis... je te flanque ces six balles-l
dans la tte.

Le vieux Rig se contenta de rire,--le matelot frissonna en disant:

--Le vieux coquin... c'est le diable!




VI

UNE MAUVAISE NUIT EST BIENTOT PASSE.


Pendant que le vieux Rig, ayant tir sa trousse, prparait ses
instruments, Pierre calme donnait  voix basse des instructions 
son matelot, car celui-ci, le regard fixe, l'oreille tendue, cherchant
vainement  dompter le tremblement fivreux qui secouait ses membres,
coutait muet, essuyant toutes les dix secondes la sueur qui perlait
sur son front.

Le vieux Rig, tout occup aux prparatifs de son art mystrieux,
n'coutait pas... Cependant il releva la tte en entendant Pierre
Davenne dire:

--Sur les cendres de ta vieille mre, Simon, tu le jures?...

Simon, ple, essuya ses yeux mouills de larmes, son front ruisselant
de sueur, du revers de sa manche, et tendit le bras, puis respirant
bruyamment comme s'il suffoquait, il dit d'une voix tremblante:

--Devant le bon Dieu qui m'coute!... par-devant tous les saints du
paradis... sur les os de la vieille mre Rivet qui dort l-bas dans le
cimetire de la falaise... je le jure!

Il y eut un silence de quelques secondes; le matelot Simon, en relevant
la tte, vit le vieux Rig qui, tendant l'oreille, faisait la grimace
pour couter... Il crut que le sauvage avait entendu, que la grimace
tait un sourire narquois. Pour se dbarrasser de l'motion qui
l'touffait, se secouant comme un chien mouill, Simon courut vers son
ancien collgue et, tendant le bras jusque sous son nez, il lui
dit d'un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'excution de la
promesse:

--Tu as entendu, Rig... eh bien si cela arrive... je le jure sur mes os
 moi, que je t'tranglerai.

Le vieux matelot eut un haussement d'paules plein de mpris, et,
calme, fouillant dans une petite bote, il y prit dlicatement une
minuscule ampoule de verre,  pointe effile comme une aiguille,
pleine d'une substance blanche, et mira sa transparence  la lumire.

Simon restait coi; sa grosse colre se heurtait sur l'inerte; il laissa
gauchement retomber son bras... et, embarrass, il demanda, pour parler
et sortir de sa situation niaise plutt que pour se renseigner:

--Qu'est-ce que c'est que a?... Des pilules?...

--a?... fit le vieux Rig avec un sourire singulier... a, mon cher
Simon, c'est la mort!

Cette fois encore, une sueur glace perla au front du matelot; il
l'essuya de sa manche en grognant:

--Oh! le vieux coquin!... Vieille vermine, va!...

Et il se dirigea vers la fentre entre-bille; l'air manquait  ses
poumons; il suffoquait.

Accoud sur la coudire, pour se consoler, il rptait sans cesse sa
phrase favorite:

--Espre! espre!

--Rig avait pri Pierre de se dcouvrir les paules; celui-ci obit.
Il lui fit alors lever le bras droit et,  la limite de l'aisselle, en
arrire, il fit une lgre incision, dans laquelle, en l'crasant,
il enfona la petite perle de verre pleine de curarine. La petite plaie
tait absolument invisible. Le vieux sauvage aida le jeune homme 
remettre sa chemise, et, l'ayant fait coucher, il lui dit:

--N'avez-vous rien  dire, matre? Avant dix minutes, vous ne pourrez
plus parler...

--Appelle Simon...

Simon avait entendu; il accourut aussitt. Pierre lui dit:

--Ds que j'aurai perdu connaissance... ou plutt, ds que je serai
immobilis...

--Mourant, enfin, fit le vieux Rig.

--Ne dis pas ce mot-l, vieux coquin!... exclama Simon. Quand vous
serez immobile?...

--Oui; tu courras  la chambre de Mme Davenne, appelant au secours...
Avant, tu vas cacher le vieux Rig...

--Me cacher, oui, mais prs de vous; il faut que je puisse constamment
vous observer... Une minute d'erreur, de retard serait la mort.

Un frisson courut dans les os et dans les moelles de Simon, qui dit, en
prenant la main du sauvage et en la serrant  la faire clater:

--Mais ne dis donc pas ce mot-l!...

Le vieux Rig tait de fer; il se contenta de hausser les paules et
continua:

--Quand je le dirai, tu courras appeler madame pendant que je me
cacherai; mais tu ne devras pas permettre qu'elle demeure prs du
matre...

--Bon!... toi, dit Simon en montrant une porte qui se trouvait  la
tte du lit, tu rentreras l, c'est le cabinet de toilette; sous les
vtements, en cas d'alerte, tu peux te cacher... Au reste, je veillerai
 ce qu'on n'y entre pas.

--Trs bien.

Et le vieux sauvage se plaa prs du lit, observant silencieusement
son sujet... Simon, les yeux mouills et mordillant ses lvres,
regardait et Rig et son matre, plein de terreur et de piti.

L'ancien matelot de la _Souveraine_, ayant besoin d'une montre, avait
t tranquillement prendre sur la chemine, dans une coupe, celle
que Pierre y avait mise en se dshabillant. C'tait un superbe
chronomtre de marine. Il le tenait d'une main, pendant que de l'autre
il ttait le pouls de Davenne; il observait sur l'aiguille des secondes
l'affaiblissement des pulsations.

C'tait un saisissant tableau que celui de la chambre de Pierre Davenne
 cette heure de nuit, vaguement claire par la veilleuse qui
pendait sous le lustre du plafond dans un globe d'albtre. C'tait
la chambre d'un artiste, faite pour le rve, sombre, meuble de vieux
chne, tendue de tapisseries paisses, aux dessins tranges; les
sculptures prenaient en cette nuit un aspect singulier, et Simon,
frissonnant, croyait, dans le vacillement de la lueur de la veilleuse,
voir les sujets des tapisseries prendre une forme humaine; il lui
semblait qu'en se penchant sur le large lit  colonnes torses, le
vieux sorcier le rtrcissait pour en faire un cercueil. Les lueurs
faisaient scintiller diaboliquement  ses yeux les cuivres polis des
candlabres et des chenets... Simon avait la mort dans l'me, et,
terrifi, il regardait le vieux Rig. Celui-ci observait, en l'tudiant
silencieux, le matre, qui paraissait assoupi.

Aprs dix minutes, Rigobert demanda:

--Que ressentez-vous?

--Je suis fatigu, sans force; mon corps,--non, mon cerveau,--semble
s'assoupir.

--Souffrez-vous?

--Non!...

Il y eut un silence. Cinq minutes aprs, Rig demanda:

--Et maintenant?

Pierre remua les lvres... mais aucun son ne sortit, et son regard se
fixa sur celui qui lui avait parl... Effray, Simon se cramponna
au lit pour ne pas tomber... Rig, calme au contraire, comptait sur le
chronomtre et observait le matre...

--Va maintenant chercher madame, dit-il en lchant le bras, qui retomba
inerte prs du corps inanim...

Simon, pouvant, terrifi, cria et se lamenta, et, du fond du coeur,
l'inertie du corps de son matre tait pour lui le prlude d'une mort
voulue... Il courut vers le vestibule en gmissant.

--Madame! madame! au secours... au secours... Monsieur meurt...
Madame!... et il frappait  la porte de l'antichambre.

Effraye, chevele,  peine vtue, Genevive parut; en entendant
le matelot, elle jeta un cri et se prcipita dans la chambre de son
mari.

A cet instant seulement, Simon pensa qu'il devait loigner celui qu'il
considrait comme un empoisonneur; il rentra bien vite pour expliquer
sa prsence, mais Rig n'tait plus l...

Genevive s'tait prcipite sur son mari, elle lui avait pris
la tte, et la tte tait retombe sur l'oreiller; elle l'avait
appel, et son oeil vitreux ne lui avait pas donn un seul regard.
Elle jeta un cri dchirant, et, folle, tombant  genoux, elle se
tordit de douleur. Simon, pench sur son matre, n'en pouvait croire
ses yeux et s'criait:

--Mais il est mort!... il est mort! Ils m'ont tromp tous les deux, il
l'a tu...

En entendant ces mots, Mme Davenne, plore, cartait ses cheveux
pour regarder le matelot et demandait:

--Que dites-vous, Simon? Qui l'a tu?

Simon, perdant la tte, allait rpondre...

--Je vais vous dire la vrit, il...

Le matelot jeta un cri terrible; le vieux Rig, se glissant comme une
couleuvre, rampant dans l'ombre sur le tapis, lui mordait la jambe... Il
se tut, non de la douleur, mais en se souvenant de ce qu'il avait jur
 son matre...

Et quand Genevive lui demanda encore:

--Rpondez, Simon, que voulez-vous dire?

Il se dompta, d'un geste brusque, du revers de sa manche il essuya ses
yeux et dit d'une voix sourde, qui tinta comme un glas aux oreilles de
la jeune femme:

--Je dis qu'il est mort parce qu'on l'a tromp... Je dis que c'est
votre faute qui l'a tu.

L'accusation crasa la jeune femme; elle ne s'tonna pas que ce secret
ft connu de Simon; elle saisit la main inerte de son mari et, 
genoux, suppliante, la portant  ses lvres, elle dit:

--Grce, Pierre! grce! grce!...

Et elle restait une grande minute ainsi, sanglotant, couvrant de baisers
la main qu'elle mouillait de ses larmes... Simon s'tait recul,
et dans un coin de la chambre, les bras ballants, l'oeil fixe et sans
regard, il cherchait vainement  mettre de l'ordre dans ses ides. Il
devait se taire, et il voulait parler; malgr tout ce qu'on lui avait
dit, il voyait son matre mort; il s'en voulait d'avoir t dupe,
d'avoir jur, et par cela de s'tre rendu l'inconscient complice de la
mort de son matre, de celui qu'il aimait comme son enfant. Il pensait
plein de regret, de douleur et de remords et ne voyait plus rien de ce
qui se passait autour de lui.

Genevive s'tait releve, et l'oeil hagard elle avait regard son
mari; se refusant  croire  cette mort si prompte, elle glissa son
bras sous le col, et lui relevant la tte comme s'il devait l'entendre,
elle priait:

--Pierre, Pierre, rponds-moi... Pierre, la mort ne prend pas les
hommes jeunes et forts... Je suis une misrable, une indigne...
pardon!... mais, rponds-moi... Non, ce n'est pas  cause de moi que
tu es mort... que tu t'es tu. Oh! ce serait trop horrible... Dis,
mon homme aim... j'ai commis une faute, un crime, mais reviens,
punis-moi... chtie-moi, c'est moi qui suis coupable... c'est moi qui
dois tre punie... Pierre... au nom de notre enfant... Ah! mais, ce
n'est pas possible, son front est encore tide... non! non... il n'est
pas mort... Pierre... Pierre... entends-moi...

Et la jeune femme pressait la tte de son mari sur son sein,
l'embrassant sans cesse, cherchant dans ses baisers  lui redonner une
part de sa vie... et la tte, lourde de peser sur son bras, retomba
sans regard, inerte sur l'oreiller.

Il sembla  la malheureuse que le mort se retirait de ses bras,
cherchant  viter la souillure de ses baisers; elle eut peur, se
recula en jetant un cri, et, ne sachant ce qu'elle disait, elle gmit:

--Oui, je sais une misrable, une indigne... pas de pardon... je suis
maudite!

Et vainement elle chercha  se dresser, les forces lui manqurent;
elle se sentit dfaillir et, n'osant s'accrocher au lit mortuaire, elle
tomba raide sur le tapis.

Simon se prcipita vers elle... La bonne s'tait leve au bruit, elle
aida  transporter la jeune femme dans sa chambre.

Ds qu'ils furent sortis, le vieux Rig parut; il se prcipita vers le
lit, dcouvrit le corps et lui pressa la poitrine par des mouvements
rguliers.

Simon rentra, menaant. Il venait de prendre un parti hroque, son
matre tait mort, bien mort, il n'avait plus qu'une ide, trangler
le vieux Rig.

Quand en entrant il vit le sauvage sur le lit de son matre, il recula,
puis avana un peu; il resta tourdi. Rig lui dit:

--Ferme bien la porte; que nous soyons seuls maintenant jusqu'au jour...

Les ides  l'envers, boulevers, mais obissant, le matelot alla
pousser le verrou de la chambre en maugrant.

--C'est le diable, assurment... J'en suis dj  moiti fou...

Mais cependant Simon tait moins inquiet, car il remplaa sa
praline.




VII

AMOUR ET REMORDS.


Dans la pice voisine, une scne navrante se passait. Genevive, par
les soins d'Annette, avait bientt repris ses sens; un instant elle
tait reste inconsciente, regardant autour d'elle, tonne de se
trouver  peine vtue sur un canap, de voir prs d'elle sa servante
bouleverse, de voir surtout  genoux sur le lit, appuye sur ses
deux mains mignonnes, sa fille.

L'adorable bb, Mlle Jeanne, l'oeil brillant d'une fivre inquite,
les lvres paissies par la moue, le front presque rid de retenir
ses larmes,--car, lorsqu'elle s'tait veille, on lui avait dfendu
de pleurer pour ne pas faire du mal  sa petite mre. On lui avait
recommand de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effraye, ne
pleurait pas; mais ses joues roses taient mouilles, mais ses lvres
tremblaient. En voyant sa mre relever la tte, en voyant son regard
se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renatre
devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'aurole
de ses cheveux blonds; un sourire timide s'tendit sur ses traits,
comme un rayon de soleil qui vient scher la pluie: ses regards
lancrent sur sa mre toute leur flamme, ses lvres appelrent le
baiser...

En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Genevive
se prcipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lvres la
suprme et ternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses
de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui
venait de couvrir la maison de deuil.

Mais il tait nuit, et l'enfant, arrache au sommeil par la peur,
en retrouvant le calme, en retrouvant prs d'elle l'ange gardien des
petits enfants: la mre! l'enfant dit:

--Petite mre chrie, tu vas dormir prs de ta Jeanne... tu vas
dormir aussi... petit pre te gronderait demain... et il est bon, petit
pre, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus.

L'enfant avait dit ces mots avec un accent indfinissable, ce
zzayement qui semble tre une langue crite avec des baisers; la
jolie petite Jeanne avait balbuti ces derniers mots, car le sommeil
revenait avec le calme, et elle s'tait endormie en voyant sa mre
prs d'elle.

Ce langage si doux  l'oreille des mres qu'il semble un chant divin,
qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la
vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacre, patois
pour l'indiffrent, langage sublime, rvlation de l'avenir pour la
mre... terrifia Genevive, et alors qu'elle avait  peine repris ses
sens, elle fut prte une seconde fois  dfaillir; un froid glacial
courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'me de son
me, sa Jeanne, lui dit en s'endormant:

Si tu fais du mal  petit pre, Jeanne ne t'aimera plus!

Cette phrase, dite  cette heure par l'enfant s'endormant, acqurait
une importance norme; il lui parut que c'tait plus qu'une menace:
une condamnation!

Elle resta inerte, l'oeil fixe, regardant son enfant endormi sur son
bras, n'osant le retirer, de peur d'veiller Jeanne et de l'entendre
rpter la mme phrase en dormant, car son tat tait tel qu'elle
et cru que c'tait l'me de son mari outrag qui venait, dans le
rve de son enfant, chtier sa faute.

Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la
soutenant, vers le canap; mais le regard de la malheureuse restait
fix sur son enfant.

Jeanne endormie disait en rvant:

--Pardonne, petit pre!

Et soudain, terrifie, pouvante, la tte basse, les mains
crispes, presque folle, la malheureuse Genevive dit tout bas:

--Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie  rougir et 
trembler quand Jeanne me parlera de son pre? Et voyant alors le
vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant
tomber sa tte dans ses mains, elle sanglota en gmissant:

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grce!...

Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter
les faits; que le lecteur s'explique l'tranget de la nature de
Genevive:  cette heure, la veuve tait pouvante; jamais elle
n'avait pens aux rsultats d'une faute; inconsciente, elle avait
compt sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu
l'ide que la mort viendrait en chtiment. Si elle avait pens  la
possibilit de la dcouverte, elle avait escompt la bont de son
mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte
du scandale forcerait  la discrtion. Jamais elle n'avait pens que
celui qu'elle s'apprtait  tromper,  vaincre, ne rsisterait pas;
que l o elle apprhendait la lutte, elle trouverait le vide, la
mort... L'inertie l'accablait.

Tant que Pierre avait t autour d'elle, confiant dans son affection,
honnte, buvant  la coupe toujours pleine d'un amour sacr, sans
dsir, parce que leurs yeux et leurs mains se rencontraient chaque
jour... il lui avait sembl que son mnage tait l'habitude et qu'il
devait toujours durer ainsi. Dans ce gris bleu des horizons calmes,
elle n'avait jamais ressenti pour son mari d'autre dsir que de
l'avoir prs d'elle; il tait le pendant ncessaire au tableau qu'ils
formaient en se plaant chacun d'un ct de leur enfant...

C'tait surtout en l'admirant, en le respectant et en l'estimant
qu'elle l'avait accept pour poux; elle tait si jeune, si seule,
qu'elle cherchait bien plus un compagnon qu'un mari. Pierre tait
venu et elle avait pris Pierre. Depuis il ne lui avait pas paru que le
sentiment qu'elle avait pour lui se ft modifi ou augment... elle
avait tromp son mari, et c'tait pour elle la moiti de l'excuse,
que, dans la faute, elle avait t moins coupable que victime...
(ce que nous saurons plus tard). Mais  cette heure, veuve devant son
enfant, elle sentait que ce qui tait sa vie allait disparatre; elle
aimait son mari, elle l'aimait d'un amour vritable, ainsi que toutes
les natures lgres, qui ont besoin de voir mourir leurs proches pour
sentir combien ils avaient de place dans leur vie: elle tait effraye
du vide.

Pierre aimait saintement. Jamais on ne dsirait chez lui, et sa
prvenance avait amen sinon l'ingratitude, au moins l'indiffrence;
on avait l'habitude de ne manquer de rien, et le superflu, l'inutile
taient devenus le ncessaire...

Quand la jeune femme pensa que Pierre allait disparatre  jamais,
qu'elle allait se trouver libre pour celui qui l'avait perdue, elle se
leva tout  coup, et le rouge au front, elle s'cria:

--Ah! non! non! c'est impossible...

Et la servante stupfaite la vit se prcipiter sur le lit,
s'agenouiller devant l'enfant endormie et l'entendit dire d'une voix
trange:

--Ma Jeanne, c'est pour toi... c'est par toi que je serai forte!...

Et les sanglots hoquetrent dans sa gorge; et, malgr les plaintes
et les conseils d'Annette, elle refusa de quitter le lit de son enfant.
Pressant sur ses lvres ses petites mains, elle semblait sucer sur
cette chair sainte le baume sacr qui lui rendrait la force dont elle
avait manqu pour tre chaste pouse, et qu'elle voulait retrouver
pour tre une digne mre.

Aprs avoir oblig sa matresse  revtir une robe de chambre,
lasse de l'insuccs de ses conseils, Annette laissa la veuve et prit
sur elle d'aller prvenir le seul tre qu'elle avait vu dans la maison
et qu'on considrait presque comme s'il faisait partie de la famille,
l'ancien compagnon, le frre d'armes de Pierre Davenne, Fernand
Sglin, enfin!...

L'aube jetait ses lueurs par les interstices des rideaux, que
Genevive, tout entire  la douleur et aux remords, tait encore
agenouille prs de sa fille; se refusant  croire  la catastrophe,
cherchant  se consoler en regardant endormie, souriante, la belle
petite Jeanne... Dieu seul  cette heure et pu dire de quelle honte
elle se sentait couverte en songeant au pass, quel mpris haineux
elle avait pour celui qui l'avait oblige  rougir d'elle-mme...

Ayant puis toutes ses larmes, brise de fatigue, crase par le
souvenir, et comprenant seulement par le chtiment l'tendue de sa
faute, la malheureuse tait sans force et comme endolorie.

Tout  coup, il lui sembla entendre marcher dans la chambre; elle
se retourna et,  la lueur du jour naissant, reconnaissant celui qui
venait d'entrer si librement chez elle, elle se releva aussitt.

On et pu croire qu'un choc lectrique l'avait dresse, tant le
mouvement fut rapide; debout dans sa longue robe de chambre jaune et
blanche, d'un geste fbrile, elle carta les grands cheveux bruns en
dsordre qui couvraient son visage, et tendant le bras vers la porte,
elle dit d'une voix sche:

--Tu oses venir ici...  cette heure... va-t'en, malheureux,
va-t'en!...

Fernand,--c'tait lui,--d'abord stupfait, regarda autour d'eux,
puis il s'avana vers Genevive; mais celle-ci, reculant avec effroi,
s'cria:

--Va-t'en! va-t'en! ou j'appelle au secours!...

Fernand Sglin devint blme, il courut aussitt vers la jeune femme,
et, la saisissant dans ses bras robustes, il appuya sa main sur sa
bouche pour la faire taire en disant d'une voix sourde:

--Mais tais-toi donc, malheureuse! Es-tu devenue folle?... Veux-tu donc
que tout le monde ici sache la vrit?... Est-ce  l'heure o sa
mort nous rend matres de l'avenir, o nous pouvons enfin justifier le
pass que tu vas jeter le dshonneur dans la maison?...

Genevive avait repouss la main qui l'touffait et, en entendant la
cynique pense de Fernand, elle le regarda les sourcils froncs et,
comme si sa raison se refusait  comprendre, elle demanda, en appuyant
sur chaque syllabe:

--Mais qu'espres-tu donc?

--Veuve respecte de Pierre Davenne, avant un an tu seras la femme
lgitime de Fernand Sglin.

--Ah!... exclama Genevive.

Rien ne peut rendre l'expression de mpris, de dgot, de rpulsion,
contenue dans cette seule exclamation; et de ce mme accent, la jeune
femme montrant sa fille endormie ajouta:

--Et c'est devant cet ange que tu oses parler ainsi!...

Le ton et le geste de Mme Davenne avaient fait sur le jeune homme
l'effet d'un coup de cravache; le rouge lui monta au visage, ses dents
grincrent, ses yeux eurent un regard de fauve; il saisit la jeune
femme par le bras. Elle voulut crier. Il appliqua sa main sur sa bouche;
elle se dbattait, il la trana, la pressant au risque de l'touffer;
d'un coup de genou, il ouvrit la porte d'un petit boudoir et y trana
la malheureuse. L, il la jeta sur un canap o elle tomba, inerte,
touffant, suffoquant, cherchant  recouvrer sa respiration.

La voyant dans l'impossibilit momentane de bouger, Fernand alla
fermer la porte de la chambre; s'tant assur que l'enfant n'avait
pas t veille, il rentra dans le boudoir dont il ferma la porte
derrire lui.

Genevive, remise de la secousse, mais tremblante de peur, tait
accroupie dans un coin du canap, la tte dans ses mains, pleurant de
douleur, de honte et de rage. Fernand, les sourcils froncs, s'avana
vers elle, et croisant les bras, il dit:

--Nous sommes seuls ici, Genevive... tu vas m'couter... tu vas me
rpondre...

La jeune femme se laissa glisser sur les genoux, et les mains jointes,
elle s'cria en levant les yeux au ciel:

--Seigneur!... ayez piti de moi... le chtiment est terrible...

Fernand eut un mouvement de colre en disant:

--Il est trop tard pour prier... il est l'heure d'agir.

Genevive releva la tte... elle ne comprenait pas ce que son complice
voulait dire. Celui-ci prit un sige, et avant de s'asseoir, il releva
la jeune femme, la conduisit vers le canap et lui dit:

--coute-moi.

Genevive, sans force, sans volont, terrifie par les menaantes
faons de Fernand, le regardait hbte, se refusant  croire que
c'tait l l'homme pour lequel elle avait t criminelle.

La chambre dans laquelle se trouvaient Genevive et Fernand tait
plutt un petit salon qu'un boudoir. Les portes taient garnies de
lourdes tentures de soie jaune, les murs taient tapisss de la mme
toffe, encadrs d'paisses baguettes d'bne. Sur la chemine
noire tait une glace de Venise  large cadre sculpt. Tous les
bibelots d'art, familiers aux femmes de got, emplissaient les vitrines
et encombraient les tagres. Une porte communiquait  une pice
semblable qui servait de fumoir  Pierre Davenne, et qui avait une
entre sur sa chambre. Cette porte se trouvait place juste en face
de la glace.--Nous l'avons dit, de lourds rideaux de soie jaune la
masquaient.

A cette heure, les lueurs blafardes du matin jetaient dans le petit
boudoir un jour gris, auquel l'oeil avait besoin d'tre habitu pour
voir.

Assis en face de Genevive, Fernand commena:

--Genevive, ici, personne ne peut nous entendre, parlons franchement.
D'abord, m'aimes-tu?

La jeune femme baissa la tte et ne rpondit pas.

--Il faut rpondre... Tu m'as aim, au moins?...

Il y eut encore un silence.

--Mais enfin, hier, chez moi, tu mentais donc, lorsque tu me disais:
Quel malheur que la fatalit spare ainsi ceux qui taient faits
pour vivre ensemble... Ah! si le ciel tait juste...

--Ne dis pas cela... Ne dis pas cela! exclama aussitt la jeune femme
en fondant en larmes... C'est ce blasphme que j'expie aujourd'hui...

Puis, pleine de fivre, continuant:

--Non, non, je ne t'ai pas aim... C'est lui que j'aimais... C'est sa
confiance, c'est ma coquetterie qui m'ont perdue... Et toi, tu as abus
de tout  mesure que tu as vu que mon mari ne s'occupait pas de moi;
tu t'es appliqu, par tes faons, par ton langage,  forcer mon
imagination  te comparer sans cesse  lui... Tu guettais les petites
querelles du foyer... J'ai t indigne... Je n'ai pas  revenir
sur ce qui a t... J'expie aujourd'hui la faute!... Parle!... Que
viens-tu me proposer?...

Fernand se leva et marcha quelques minutes dans la chambre, comme s'il
voulait donner  ses paroles le poids d'une chose raisonne..., puis
il vint s'asseoir sur le canap, prs de Genevive qui, l'observant
avec attention, ne recula pas.

--Genevive, dit-il avec calme, je t'obirai. Ne revenons pas sur le
pass!... Une faute a t commise; tu m'en accuses; soit! C'est moi
qui t'ai drange de tes devoirs!... J'ai ainsi outrag mon ami,
je suis un misrable... Soit!... Mais je t'aimais, moi... Je t'aime,
moi!... Oui, je t'aime!...

Et il regarda fixement la jeune femme dont les yeux se baissrent. Il
y avait dans le regard de Fernand une puissance contre laquelle,
vainement, on aurait voulu lutter. Aprs une grande minute de silence,
il reprit:

--Ne parlons pas du pass!... Parlons du prsent. J'avais, dans nos
coupables relations, une terreur, c'tait que Pierre ne vnt  les
connatre; c'tait que celui auquel, je le reconnais, je dois tout,
ne ft oblig de me mpriser... Un malheur, aujourd'hui, efface tout
cela.

Genevive releva la tte et dit d'un ton glacial:

--Tu te trompes, Fernand...

--Hein? interrogea aussitt celui-ci.

D'un ton calme, monotone, comme celui du greffier lisant un jugement,
elle dit:

--Lorsque j'ai demand  Simon,  l'heure o il m'a appele, la
cause de la mort de mon mari, Simon m'a rpondu: Il meurt parce qu'on
l'a tromp; c'est votre faute qui l'a tu.

--C'est impossible! exclama Fernand.

Et il passa la main sur son front, en rptant:

--C'est impossible; puis il reprit:

--Non, non! tu as mal compris... Simon adore son matre; il s'exprime
mal, il a voulu dire que ce sont tes soins qui lui ont manqu... mais
personne, personne ne sait...

--Je voudrais le croire, dit Genevive malgr elle, ce serait un
remords de moins.

Fernand lui prit les mains, elle le laissa faire; il continua:

--Genevive, nous avons t coupables. Dieu et nous seuls le savons,
il faut racheter dans l'avenir la faute commise; Genevive, il faut
avoir du sang-froid... de la raison...

Comme elle ne rpondait pas, un mauvais sourire s'tendit sur les
lvres de Fernand, qui reprit en l'observant:

--Tu as un enfant  lever... Tu lui dois la fortune de ton mari... Tu
lui dois un nom respect... Il ne faut pas qu'il se trouve au monde
un homme qui puisse dire de Mme veuve Davenne: Cette femme a t ma
matresse!...

--Un seul homme peut dire cela!...

--C'est trop...

Genevive le regarda pouvante, et, arrachant ses mains de celles du
jeune homme, elle en couvrit son visage et pleura en disant:

--Ainsi, si je ne t'obis pas, tu serais capable de cette infamie?...

--Genevive, reprit sardoniquement Fernand, le malheur des uns fait
le bonheur des autres... coute-moi, crois-moi, obis-moi et tu seras
heureuse...

touffant, suffoquant, la jeune femme se recula en s'criant:

--Mon Dieu! que ne le faites-vous revivre une minute pour l'entendre!

Fernand haussait les paules, lorsque tout  coup, s'tant tourn
vers la glace de Venise, il jeta un cri terrible. Genevive, tonne,
le regardait sans s'expliquer la cause de l'effroi qui se peignait sur
son visage.

Dans l'encadrement de la glace de Venise, Fernand venait de voir le
spectre de son ami, de celui qu'il avait si indignement tromp; il
avait vu son visage, sur lequel la mort tendait sa pleur mate; il
avait sursaut sous l'ardent clat de son regard... Il avait jet et
ferm les yeux une seconde, et quand, se domptant, il avait regard,
la vision tait disparue; alors, ne voulant pas croire  une cause
fantastique, il courut vers la porte qui se trouvait en face de la
glace, il releva les lourdes portires, la porte tait ferme; il
essaya de l'ouvrir, un verrou la fermait en dehors.

--Quelle folie! dit-il, cherchant  vaincre le malaise que lui avait
donn cette hallucination. veill au milieu de la nuit... et plein
de cette ide, c'est mon imagination..., c'est la fivre qui me
dvore... Je deviens fou d'avoir ces peurs d'enfant.

Genevive, en voyant sur le visage de Fernand les impressions diverses
par lesquelles il passait, lui demanda:

--Qu'as-tu donc?

--Rien, fit vivement le jeune homme... Rien!...

Puis, aprs quelques minutes de silence, il reprit:

--Allons, Genevive..., nous parlerons plus tard de ce que l'avenir
nous rserve;  cette heure, il faut s'occuper absolument de lui... Je
ferai les dmarches... Je connais ses affaires comme les miennes... Tu
n'as donc  t'occuper de rien... Pleure et prie prs de ton enfant...

Genevive ne rpondit pas... Fernand se leva et sortit.

Quand il fut hors de la chambre, la jeune femme hocha la tte et dit:

--Oh! le misrable!... Malheureuse que je suis... Et elle fondit en
larmes.

Lorsque Fernand fut dans l'antichambre, il se trouva en face de Simon
adoss sur la porte de la chambre de son matre.

Fernand se souvint alors de ce que lui avait dit Genevive, et, voyant
le matelot comme en faction, il frona le sourcil et lui demanda
svrement:

--Que fais-tu l?

--Je vous attendais, monsieur Fernand.

--Ah! tu m'attendais, et pourquoi?

--Si vous voulez descendre au jardin... je vais vous le dire...; car,
ajouta-t-il  mi-voix, je ne voudrais pas que madame entendt... la
pauvre femme...

--Qu'est-ce donc?

--Oh!... c'est des recommandations que mon pauvre cher matre m'a
charg de vous transmettre.

--Bien... Que je voie ce pauvre ami d'abord...

--Vous remonterez tout de suite... fit Simon... cherchant  entraner
Fernand, il faut que je parte et je voudrais vous parler avant de
sortir...

--Voyons, fit indiffremment Fernand se disposant  descendre;
mais, au mme instant, Simon appuya la tte sur la porte comme
s'il coutait... Trois petits coups secs venaient d'tre frapps,
perceptibles pour Simon seul, et le matelot, changeant aussitt
d'allure, dit:

--Au fait... je peux aussi bien vous dire a dans la chambre..., car il
ne faut pas le laisser seul...

--Comment, personne ne le veille? fit Fernand. Y penses-tu, Simon?
Entrons alors; et, suivant le matelot, il entra dans la chambre
mortuaire.

En voyant sur le lit, trangement clair par la lumire du cierge,
le cadavre de son ami, Fernand se prcipita et tomba  genoux;
saisissant la main froide du mort dans ses mains fivreuses, clatant
en sanglots, il s'cria avec un hurlement de douleur:

--Pierre! Pierre, mon vieil ami, est-ce possible?

Et ses larmes coulaient sur la main glace...

C'tait un imposant tableau que celui devant lequel le matelot Simon,
les dents serres, le front pliss, restait comme ananti.

Le jour naissant jetait  travers les vitraux de la fentre des lueurs
fantastiques, qui luttaient avec la lumire rouge du cierge, le corps
raide tendu sur le lit et couvert d'ombre par les rideaux soulevs,
sur un fauteuil un grand vase de bronze rempli d'eau bnite dans
laquelle trempait une branche de buis jauni...

Fernand faisant un effort se leva, et, baisant son ami au front, il dit:

--Pierre, mon frre, mon ami, je veillerai sur les tiens...

Simon, les mains crispes, le regardait; un instant sa rage fut telle
qu'il allait s'lancer pour essuyer sur le front de son matre la
trace des lvres de Fernand... Celui-ci se relevait  ce moment; il
dit:

--Que veux-tu, Simon?...

Le matelot se dompta en se souvenant du serment fait  son matre...
et, enfonant ses ongles dans sa chair, faisant une grimace pour
paratre sourire, il rpondit:

--Je descends, vous allez le veiller un peu... je vais remonter
bientt...

--Va, mon pauvre ami... je veillerai.

Simon qui touffait sortit; mais la porte ferme son coeur se souleva,
et crachant, il dit:

--Judas! va.




VIII

UN AMI LOYAL.


Le matelot, en sortant de la chambre, apprit par Annette que Mme Davenne
s'tait enferme chez elle avec sa fille, aprs avoir recommand de
ne laisser entrer personne.

--Mais, demanda Simon, si M. Fernand veut lui parler?

--Elle m'a surtout recommand de lui refuser la porte, rpondit la
servante.

--Ah! fit l'ex-matelot avec un clignement d'yeux.

Il descendit dans le jardin et, comme les vnements qui s'taient
prcipits en cette seule nuit avaient mis la fivre dans son sang et
la migraine sous son front, il se promena lentement, humant l'air humide
du matin. Simon tait agit, une ide constante le proccupait et le
terrifiait: la volont du matre!

Et devant le corps froid qui tait tendu raidi dans la chambre, il
sentait courir dans ses veines, dans ses os, de mortels frissons.
Il vivait dans un mystrieux complot, dont la non-russite
l'pouvantait. Parfois, mordant sa praline, il souriait, puis tout
 coup de sinistres pressentiments traversant son cerveau, son front
se plissait, un tremblement nerveux agitait ses lvres, son poing
menaant frappait dans le vide et il disait d'une voix sourde:

--Oh! je t'tranglerais sur son corps...

Puis Simon se secouait, comme s'il voulait se dgager de ses tristes
penses, il passait sa main sur son front brlant et, pour se rassurer
lui-mme, il rptait:

--Espre! espre!

Aprs une grande heure de cette promenade, il remonta dans la chambre;
entrant sans frapper, il surprit Fernand qui,  sa vue, s'loigna
vivement d'un petit meuble.

D'un coup d'oeil, Simon jugea ce qui s'tait pass; Fernand, seul,
avait cherch  se renseigner sur la situation de son ami. Mais il
s'tait heurt  l'impossible; le matelot, sur l'ordre de Pierre,
avait ferm tous les meubles et en avait gard les clefs. La lettre
place sur le chiffonnier avait t tourne et retourne en tous
sens; sur les trois cachets, il y en avait un de bris... Fernand avait
eu un instant l'ide d'ouvrir la lettre. En voyant le serviteur de son
ami, surmontant son embarras, il lui demanda:

--Simon, qu'est-ce cela? Et il montrait la lettre.

--Je l'ignore, monsieur Fernand; mon lieutenant m'a donn cette lettre
quand il s'est senti tout  fait mal, et lorsque je lui demandai si
je devais la remettre  madame, il m'a dit: Non! mets-la sur
le chiffonnier, lorsque tout sera fini, quand vous reviendrez du
cimetire, dans cette chambre mme, madame brisera le cachet, ce sont
mes dernires volonts.

--Ah! tu devrais alors serrer cette lettre... il est imprudent de la
laisser l...

C'tait bien la pense de Simon, relativement surtout  celui qui lui
parlait; mais il dit:

--Oh! il n'y a pas de danger... personne ne devait entrer ici...
C'tait la volont formelle de mon lieutenant; comme vous tes plus
qu'un ami, plus qu'un frre, pour vous j'ai pu manquer  l'ordre...
mais personne autre n'y entrera...

Il y eut un long silence au bout duquel Fernand dit  Simon:

--Nous allons nous rendre ensemble  la mairie pour dclarer le
dcs.

--Je suis  vos ordres.

--Mais, fit Fernand avec embarras, il faut que nous causions avant.

Simon, inquiet, clignait de l'oeil et pinait les lvres en tendant
l'oreille.

--Simon, continua le jeune homme, tu vois quelle douleur... cette mort
incroyable, foudroyante, a jete dans la maison; aprs lui, il y a l
la malheureuse Genevive, que ce coup a presque rendue folle; l'tat
dans lequel elle se trouve est effrayant, le moindre incident survenant
peut amener une catastrophe nouvelle... J'ai peur qu'elle ne veuille
absolument revoir celui qu'elle aimait tant et que cette scne
dchirante ne fasse se dclarer en elle une maladie mortelle...

Toujours la tte penche, l'oreille tendue, l'oeil demi-clos et
clignant, le matelot de Pierre coutait, cherchant avec inquitude o
l'ami de son matre voulait en venir.

--Il faut empcher cela!

--Mais, comment? fit le matelot. Je ne peux pas refuser  madame
d'entrer pour dire adieu  son mari.

--Ce n'est pas cela, Simon... il faut avoir de la force, de la raison,
teindre toute sentimentalit... il faut enfin hter les funrailles
et faire enlever au plus tt ce pauvre Pierre, empcher que la vue de
ce lugubre tableau n'amne enfin la catastrophe que je redoute.

--Ah! je comprends, fit Simon, paraissant presque heureux de ce qu'on
lui disait. Vous avez raison, c'est une bonne ide, a... c'est d'un
bon coeur... Mais comment faire?

--C'est simple comme tout... Nous allons  la mairie.

--Bien!

--Nous dclarons le dcs, nous l'avanons de sept heures.

--Bien! et alors!

--Alors... nous pouvons ce soir mme faire les funrailles...

--Mais vous avez raison... Quand on est mort, on est bien mort! dit
Simon qui paraissait absolument ravi de l'ide de Fernand; ainsi nous
en terminons vite, nous sommes des hommes... Un malheur est arriv, il
faut au plus tt en finir... comme  bord... Je suis  vos ordres,
monsieur Fernand.

Et, tout bas, le matelot pensait:

--Ah! coquin, tu as hte d'tre seul ici, d'ouvrir le testament,
d'tre avec elle, chez elle, c'est--dire chez toi... Coquin, va...
Espre! espre!

--Eh bien! partons tout de suite, tu reviendras aussitt, seul, pendant
que je m'occuperai des prparatifs... Tu vas mettre quelqu'un prs de
lui...

--Non! non! c'est sa volont! Sortez, je ferme la porte  clef... Nous
ne serons pas longs.

Fernand approuva et sortit... Simon, sous prtexte de jeter un coup
d'oeil au corps, alla frapper trois coups secs sur le panneau derrire
lequel tait cach le vieux Rig, puis il sortit, ferma soigneusement
la porte et accompagna Fernand. Ainsi qu'ils l'avaient arrt, ils
dclarrent le dcs en l'avanant, et l'inhumation fut dcide
pour le mme soir,  cinq heures.

Tout se passa selon les prvisions de Fernand; Genevive ne quitta pas
sa chambre, elle avait peur de rencontrer Fernand, et les remords qui la
poursuivaient avaient ananti son courage, elle n'osait entrer dans
la chambre de son mari; quand on vint lui dire que les funrailles
auraient lieu  cinq heures, elle clata en sanglots et dit:

--J'irai!

On chercha  la dissuader. Mais Simon s'interposa en disant vivement:

--C'est un devoir sacr, et a serait indigne d'empcher madame de le
remplir. M. Fernand s'occupera de madame...

Fernand leva les yeux et son regard flamboyant chercha  rencontrer
celui de Simon; il voulait y lire l'intention mise dans la phrase; mais
le matelot, calme, essuyait ses yeux avec son mouchoir de cotonnade.

Le mdecin de service tait venu le matin constater le dcs; il se
contenta de soulever les paupires pour regarder l'oeil vitreux sans
regard. Il avait lu l'ordonnance du mdecin venu la veille et avait
conclu que le malade tait mort d'une hypertrophie du coeur...

Alors Simon s'tait enferm dans la chambre avec son matre, refusant
de prendre aucune nourriture. Lorsque les employs des pompes funbres
s'taient prsents, il avait fait porter le cercueil dans la chambre
et avait demand qu'on le laisst seul ensevelir son matre. On
l'avait cout. Puis il avait rappel les croque-morts et leur avait
fait placer et visser le couvercle. Le corps fut expos. Alors il alla
prvenir Genevive que l'heure de la triste crmonie tait venue.

Celle-ci, toute vtue de deuil, embrassa sa fille, et muette,
touffant sous la douloureuse motion, elle suivit le matelot
et descendit au salon, o Fernand racontait aux quelques amis qui
attendaient pour conduire Pierre Davenne  sa dernire demeure
l'tranget et la rapidit de cette mort presque foudroyante.

Lorsque le convoi se mit en marche, Genevive monta dans une voiture,
seule; derrire le corps marchait Fernand. Derrire les assistants
marchaient, se donnant le bras, le matelot Simon et son ancien collgue
Rigobert, vtu pour la circonstance d'un large pardessus qu'il avait
dcroch sans faon dans la garde-robe de Pierre, prtextant qu'il
ne pouvait retourner chez lui.

Pendant tout le temps que dura la funbre crmonie, le vieux Rig
regardait la montre qu'il avait par mgarde prise sur la chemine, et
il maugrait tout bas:

--Ils n'en finiront donc pas avec leur lenteur!

--Nous avons le temps? demandait Simon.

--Nous avons le temps, oui... mais il ne faut gure en perdre... ou...

--Ou? interrogea Simon.

--Ou je ne rponds de rien.

---Ne dis pas a, vieux coquin! rlait Simon en lui serrant le bras 
le faire clater, ne dis pas a...

Et le fidle matelot devenait livide. Au contraire, Rig grimaait un
sourire. La crmonie religieuse fut courte; cependant on arriva au
cimetire  l'heure o le jour commenait  baisser. La famille
Davenne avait un caveau grand comme une chapelle, le corps y fut plac.

Alors une scne dchirante se passa. Genevive tait descendue de
voiture  la porte du cimetire; lorsque les employs enlevrent
le cercueil pour le porter dans le caveau, la malheureuse femme se
prcipita, et l'embrassant en tombant  genoux, laissant clater ses
sanglots, elle s'cria:

--Grce! mon Pierre, grce!... Non! non! ce n'est pas vrai, ce n'est
pas moi qui suis cause de ta mort!... Pierre, pardon!... Toute ma vie,
je le jure, je l'emploierai  racheter la _faute_! Pierre, grce!...
Pierre!...

On juge de la stupfaction des assistants. Fernand, livide, mordait
ses lvres, se contraignait pour ne point se prcipiter sur elle
et teindre dans sa gorge les aveux que le remords lui dictait. Se
domptant et matre de lui, il dit  l'un des assistants:

--La pauvre sainte femme, ce malheur la rend folle. Aidez-moi, nous
allons l'arracher  ce triste spectacle et la reconduire  sa voiture.

Cela sembla si naturel, si vrai, que deux ou trois hommes aidrent
Fernand. On enleva presque la malheureuse et on la porta jusqu' sa
voiture, malgr ses cris:

--Laissez-moi... laissez-moi... Mon Pierre, adieu... Adieu, pardon,
grce...

Et elle perdit connaissance.

Le corps tait dans le caveau, les assistants, douloureusement mus,
se retiraient aprs avoir press la main de Fernand, qui reprsentait
la famille, et aprs lui avoir dit quelques paroles de consolation,
tant il semblait dsol. Les gens partaient en pensant:

Pauvre jeune homme, c'est presque son frre qu'il perd... C'taient
deux braves et loyaux amis... pauvre garon... pauvre femme!

Quand tout le monde se fut loign, Fernand pensa au retour, il
chercha le matelot. Comme il dsirait tre seul avec Genevive dans
la voiture, afin que personne n'assistt  la scne qui allait suivre
la crise, il voulait dire au matelot de prendre un autre fiacre, et
qu'il le retrouverait rue Payenne; il l'aperut, alla vers lui et dit:

--Simon, prends une voiture et rejoins-nous... Je vais reconduire madame
Davenne.

Simon le regarda, et, lui tendant la main, il dit:

--Adieu, monsieur Fernand... Je ne vais plus rue Payenne.

--Que dis-tu? fit Fernand tonn.

--Monsieur Fernand, l-bas, j'aimais mon matre... c'est pour lui que
j'y restais. Mon matre est mort... Adieu... Je ne veux plus revoir
cette maison-l... La maison maudite...

--Mais tu n'es pas raisonnable... La douleur t'gare...

--Adieu, je vous dis... Demain je serai  Brest et dans trois jours en
mer... Qui sait, nous nous reverrons peut-tre un jour... Adieu...

Fernand allait insister, mais le matelot tait dj loin. Il
rflchit une longue minute, puis, ayant pass son mouchoir sur sa
figure et, chose singulire, ayant enlev par ce mouvement et les
larmes et l'air dsol rpandu sur son visage, il sourit et dit entre
ses dents:

--Au reste, cela vaut mieux!  nouveau matre, il faut nouveau valet.

Et il monta dans la voiture, s'assit prs de Genevive, qui, ayant
repris connaissance, se tenait dans un coin, presque accroupie, les
mains jointes entre ses genoux, les yeux secs, le regard fixe, anantie
par ses remords et par sa douleur.

Et la voiture se mit en marche; alors, de sa voix la plus douce, Fernand
dit  la veuve:

--Genevive, mon enfant, c'est fini..., il faut oublier..., il faut
avoir de la raison... coute-moi, ma bonne amie, et causons.




IX

UNE PETITE PROMENADE GAIE LA NUIT.


Avec la nuit, la pluie tait tombe; la pluie chaude des jours
d't, tombant dru et transformant en torrent les ruisseaux en pente
raide du cimetire. Le silence n'tait troubl dans le vieux champ du
repos que par le gloussement de l'eau dans les rigoles. La nuit paisse
enveloppait dans ses ombres les tombes, les croix et les arbres noirs
qu'aucun souffle de vent n'agitait. Les jardinets des tombes formaient
de petits lacs entours de buis; d'autres semblaient un cusson
d'acier  croix noire; sur les toits de zinc, sur le sable, sur les
pierres, sur les feuilles la pluie battante crpitait, et c'tait
lugubre  cette heure, dans ce silence, au milieu duquel la mort
planait.

Les gardiens, tremps jusqu'aux moelles, taient rentrs dans leurs
petites maisons gaies, au milieu des plantes paritaires qui les
enveloppent, les colorant de leur verdure, les parfumant de leurs
fleurs... Il faisait nuit, il faisait humide, il faisait triste, et,
aprs s'tre schs devant le feu gai du bois sec des entourages
et des vieilles croix funraires, ils s'taient glisss dans le lit
moelleux, sous l'dredon, et s'taient enfoncs dans ce bon sommeil
calme qui vous prend sous un bon abri, sur les contrevents duquel la
pluie bat.

Les rondes taient suspendues cette nuit  cause du temps; les chiens,
eux aussi, faisaient le _cimetire buissonnier_; ils taient rentrs
mouills, tout boueux, et s'tant vigoureusement secous, aprs
avoir consult l'oeil du matre, ils s'taient couchs devant
l'tre, le museau sur les pattes, roussissant leurs poils aux cendres,
puis schs ils avaient gagn la niche.

Il pleuvait, il faisait nuit; et la demie de neuf heures sonnait lorsque
deux hommes enjambrent la brche d'un mur en rparation; insoucieux
de la pluie, ils coururent vers le haut cimetire, le plus petit des
deux hommes disant  l'autre:

--Vite! vite! courons, ils ont t longs  se coucher, mais
maintenant nous n'avons  craindre ni les hommes ni les chiens...

--Il est temps au moins? demanda l'autre.

--C'est bien juste, et j'ai peur.

--Filons donc, alors, vieux coquin, exclama l'autre en doublant sa
course.

Les deux hommes couraient comme deux soldats, les coudes au corps, le
pas gal... S'enfonant ici, trbuchant l, mais toujours droits,
courant non par les chemins, mais par les sentes qui sparent les
tombes. Aprs trois minutes de cette course, tout ruisselants de sueur
et de pluie, ils s'arrtrent devant la chapelle funraire, o
quelques heures avant on avait port le corps de Pierre Davenne.

Tout haletant, le plus grand (nos lecteurs l'ont reconnu), Simon, ouvrit
la porte, fit entrer son compagnon Rigobert; le vieux sauvage entra et
la referma aussitt.

Le matelot ta son caban tout mouill et l'accrocha devant la porte,
faisant un rideau protecteur, pendant que le vieux Rig, ayant tir
des allumettes de ses poches, allumait les deux cierges de la petite
chapelle. Le vieux Rig tait mconnaissable; lui si tranquille, si
calme d'ordinaire,  cette heure il semblait secou par une fivre
violente; il avait jet  terre le long pardessus qu'il avait pris
le matin chez Pierre, et, avec une adresse et une force tonnantes, il
avait gliss dans le pltre frais qui scellait la pierre un ciseau 
froid et d'un coup sec il avait fait vaciller la pierre.

--Allons, Simon... vite l, dit-il.

Le matelot vint et l'aida  soulever la pierre, qu'ils placrent sur
les dalles.

Le corps n'avait pas t descendu dans une fosse. Le monument de la
famille Davenne tait une longue salle dans laquelle on descendait par
huit marches. Devant la porte, en face de l'escalier, tait un petit
autel, et,  gauche, quatre cases, semblables  des tiroirs, ayant de
larges anneaux; au-dessus de chacun taient gravs la date du dcs,
l'ge et le nom de celui qui y reposait.

C'est la pierre qui murait une de ces caves presque au niveau du sol que
le sauvage venait de desceller si rapidement. Simon et Rig tranrent
avec prcaution le lourd cercueil et le placrent au pied de l'autel.
Les deux hommes avaient chacun un tournevis... Une crainte pouvantable
les treignait  ce moment; car, sans dire une parole, ils se mirent
 dvisser chacun un ct du couvercle. Deux minutes aprs le
cercueil tait ouvert; le linceul arrach laissait voir la face
livide, les yeux caves, la bouche sche de Pierre Davenne.

Le vieux sauvage avait arrach la chemise en mme temps que le suaire,
et il avait appliqu sa tte sur le coeur du cadavre.

Simon, l'oeil ardent, les lvres serres, la main crispe sur le
manche du tournevis qu'il tenait comme un poignard, cherchait  lire
sur la physionomie du vieux Rig.

Et c'tait une vilaine page  lire que le visage du sorcier. Il
faisait en auscultant la plus hideuse grimace.

--Eh bien? demanda Simon.

--J'ai peur, fit lugubrement le vieux Rig!...

Simon sursauta, son bras se leva menaant, ses yeux lancrent des
clairs, et il rla:

--Vieille vermine... si tu l'as tu, je t'enferme vivant dans son
cercueil.

Rigobert parut ne pas avoir entendu; avec une force qu'on n'et jamais
cru devoir trouver chez cet tre vieux et maigre, il prit le corps de
Pierre dans le cercueil, le coucha  terre, et d'une main appuyant sur
l'pigastre en faisant des pressions rgulires, il colla sa bouche
sur les lvres du mort, lui jetant son souffle dans les poumons...

pouvant, Simon restait le bras lev, la bouche bante...

Au bout de dix minutes, il dit vite  Simon:

--Prends dans le paletot une fiole roule dans du cuir... Verse-la sur
le ventre et frictionne-le  faire venir le sang...

Et aussitt, continuant  faire des pressions sur l'estomac, il
replaa sa bouche sur les lvres du cadavre.

C'tait un trange tableau que celui de ces deux hommes penchs sur
ce corps livide, dans le tombeau,  la lueur vacillante des cierges,
et faisant des efforts surhumains pour lui rendre la vie. Le silence
spulcral n'tait troubl que par le bruit monotone de l'eau qui
gloussait dans la gargouille du monument, et qui, inondant les alles,
se glissait sous la porte et commenait  mouiller l'escalier.

Ce n'tait pas le visage de Pierre qui tait le plus blme;
Simon pouvant obissait au vieux Rig; mais on sentait en lui la
dsesprance, et chaque fois que son regard se portait sur le vieux
sauvage, on devinait la rsolution absolue de faire payer  l'ancien
matelot la mort de son matre.

Deux longues heures se passrent ainsi sans rsultat... On sait comme
elles sont cruelles les heures du dsespoir. Le vieux Rig replaa son
oreille sous le sein gauche et jeta une exclamation.

--Vite, vite. Simon, prends ma place, fais-le respirer... Il vivra...

La figure du matelot s'illumina; obissant, il reprit les fonctions de
Rig...

Nous ne voulons pas qu'on croie, en crivant ces lignes, que nous
faisons de la fantaisie, de l'invraisemblable! C'est au regrett savant
Claude Bernard, qui a prconis la respiration artificielle pour faire
revenir  la vie un sujet empoisonn par le curare, que nous prenons
tous nos renseignements.

On doit pratiquer alors des pressions alternatives sur le ventre et la
poitrine; ces pressions ont pour but de chasser l'air des poumons, et,
dans l'intervalle des pressions, on insuffle de l'air par la bouche, en
ayant soin d'agir doucement pour que le courant d'air introduit dans le
poumon ne vienne pas, par sa vitesse et sa force excessive, rompre les
alvoles pulmonaires; on doit s'efforcer, dans ces deux temps de la
respiration artificielle, de se rapprocher de la respiration normale.

Cette opration doit tre longtemps continue, car beaucoup de
sujets ont t rappels  la vie aprs _plusieurs heures_ de mort
apparente.

Simon avait gliss son bras sous la tte de son matre, et c'est les
larmes aux yeux qu'aprs l'avoir embrass il continua l'opration
commence par le vieux Rig. Celui-ci fouillait dans ses poches; ayant
ouvert sa trousse pour en tirer un bistouri, et aprs avoir pris sur
l'autel un vase contenant des fleurs, il avait jet le bouquet et il
avait plac le vase prs de la tte de Pierre.

Ayant dit au matelot de continuer les insufflations sans s'occuper de ce
qu'il allait faire, le vieux sauvage plaa sa trousse prs de lui; il
prpara une pelote de fil de soie cir et une petite pince  verrou.

Nous avons dit que Simon supportait la tte de son matre sur son
bras; Rig lui dit:

--Continue toujours et ne bouge plus ton bras... Maintenant j'en
rponds.

Les lvres de Simon taient sur les lvres de son matre, il ne
pouvait rpondre, mais ses yeux eurent un regard pour remercier son
compagnon.

Rig, ayant pris son bistouri, appliqua une main sur le front livide de
Pierre Davenne, et de l'autre coupa, au devant de l'oreille, l'artre
temporale; le sang noir coula d'abord doucement dans le vase que le
vieux sorcier tendait, puis il jaillit plus abondant... Le corps s'agita
lgrement.

--Arrte, dit Rig, et viens vite m'aider.

Simon tout tremblant de joie, d'motion, se leva, se cognant au marbre
de l'autel, trbuchant aux marches, mais ne sentant ni douleur ni choc,
et vint s'agenouiller prs de Rig. Celui-ci lui fit tenir le vase plein
de sang, et aussitt rassemblant par sa pince  verrou les deux bouts
de l'artre, il fit une ligature avec les fils de soie qu'il avait
prpars. C'tait un habile praticien que le vieux Rig, car, en moins
de dix minutes, la ligature tait faite, le front tait band.

Ayant plac sa main sous le sein gauche, il dit  Simon:

--Maintenant..., Simon, il est sauv.

Le matelot suffoquant prit alors celui qu'il appelait le vieux coquin
dans ses bras; il l'embrassa, mouillant ses joues de larmes heureuses.
Il l'aurait fait danser dans le tombeau si Rig ne l'avait retenu...

Mais celui-ci, calme, se fit aider pour vtir Pierre du pardessus qu'il
avait apport, et il dit:

--Allons, Simon, remettons le cercueil, replaons la pierre, que tout
soit en ordre, si un curieux regardait ici; et demain tu viendras faire
le scellement.

Ce fut fait en quelques minutes... Les cierges furent teints.
--Allons, Simon, marche devant, tu sais le chemin, guide-moi...

--Mais, vieux, il faut porter...

--Je le porte, marche, je ne quitterai mon malade que guri, chez lui..
Allons, va!

Simon haussait les paules: ce petit vieux, malingre, avait la
prtention de porter un homme! Il ne fut pas peu stupfait en voyant
le vieux sauvage prendre Pierre Davenne dans ses bras et, sans efforts
apparents, le porter comme un enfant. L'estime lui tait venue pour
le vieux Rig, lorsque celui-ci lui avait assur que son matre tait
sauv; en constatant cette force extraordinaire, elle doubla.

Ils partirent en portant le corps, la pluie tombait toujours... Cette
fois, rassur sur la vie de son matre, Simon, en passant  travers
les tombes, eut des frissons qu'il n'avait pas eus en venant... Ils
repassrent par la brche du mur. Au bout d'une demi-heure, et grce
 la pluie battante, ils arrivrent sans incident  la petite maison
de Charonne que Pierre avait loue trois jours avant; les fentres
taient claires et la petite porte qui donnait du ct du
cimetire tait ouverte. En la fermant, le matelot joyeux, glissant
une praline dans sa bouche, disait:

--Nous avons eu de la chance, c'est un beau temps a...

Les deux pauvres gars taient tremps jusqu'aux moelles.




X

LES BONS ET LES MAUVAIS RVES DU MATELOT SIMON RIVET.


Dirig par Simon, le vieux Rig, portant dans ses bras son malade,
s'engagea dans le jardin bois. Ils arrivrent bientt devant la
porte du vestibule. Simon l'ouvrit: la petite pice tait claire
par une veilleuse; ils se dirigrent vers l'escalier et montrent au
premier tage: une chambre tait claire, un feu de bois brlait
dans l'tre, mais autour d'eux rgnait le silence le plus profond et
la petite maison semblait abandonne; cependant le lit couvert de draps
blancs tait prpar pour recevoir le malade. Simon ne parut pas
tonn, et le vieux Rig tait impassible.

Ayant tendu Pierre Davenne dans le lit, le sauvage tira des
profondeurs de ses poches une petite fiole; puis, entr'ouvrant de ses
doigts secs les lvres de son sujet, il lui versa avec prcaution
quelques gouttes d'une liqueur rouge. Il observa alors le malade avec
attention.

Simon, plac derrire lui, regardait, n'osant parler, envahi par
ce silence qui les enveloppait. Aprs quelques minutes d'attente, la
teinte livide qui couvrait le visage disparut, les pommettes des joues
devinrent roses, les lvres se colorrent, et la poitrine se souleva
sous la respiration rgulirement rtablie.

Alors le vieux sauvage se tourna vers Simon et lui dit de faon  ne
pas veiller le malade:

--Maintenant, il est sauv... Il faut le laisser dormir; avec le jour,
il s'veillera plus faible mais voil tout...

Le matelot ne trouva pas un mot  rpondre. Deux grosses larmes
glissrent sur ses joues; il fit une grimace qui avait la prtention
d'tre un sourire, et, serrant la main de son ancien compagnon d'armes
 l'en faire clater, il respira bruyamment.

--Maintenant, dit le sorcier, il n'a plus besoin de nous; les portes
sont fermes, il pleut dehors et fait bon ici: nous sommes fatigus;
fais comme moi, je vais dormir...

Simon serra encore les mains de son compagnon et fit un effort pour
parler, il ne trouvait rien  dire; il articula enfin:

--Espre! espre!

Le vieux Rig prit le tapis qui se trouvait devant le lit et, le plaant
dans un coin, il s'accroupit dessus; puis, ayant fait deux ou trois
tours comme le chien qui fait sa couche, il se roula dans sa houppelande
et ne bougea plus... Moins de dix minutes aprs, un petit sifflement
nasal indiqua que le vieux saltimbanque tait endormi.

Simon, aprs avoir bien couvert et longuement regard son matre,
aprs avoir baiss la lumire de la lampe, avana sans bruit
devant le feu un grand fauteuil. Il retira ses chaussures boueuses,
ses vtements tremps, se souriant dans la glace ou se faisant la
grimace,--ceci est affaire d'apprciation.--Il se fit avec son mouchoir
multicolore une superbe marmotte... Ainsi la peau tanne faisait de sa
face un de ces bronzes que nous envoie le Japon, la marmotte tait le
couvert d'mail trange, et les boucles d'oreilles les deux anses de
la potiche.

Le matelot s'tendit dans le fauteuil, les pieds presque dans
la cendre; car la peau de Simon tait comme de la corne, et bien
pelotonn, les mains sur le ventre, il s'endormit; mais, moins discret
que son ancien collgue, son sommeil s'annona par un ronflement
sonore, quelque chose comme le clapotement du vent dans les focs au
moment du lof.

La pluie cessait au dehors.

Lorsque tout le monde fut endormi, une porte invisible s'ouvrit au fond
de l'alcve du lit: une femme parut, elle s'appuya avec prcaution sur
le lit. On et dit que Pierre l'avait devine ou l'avait entendue, car
ses yeux s'ouvrirent aussitt. Il remua les lvres, la femme se pencha
encore pour entendre, mais aucun son ne sortit; elle comprit cependant,
et, avanant sa bouche prs de l'oreille du ressuscit, elle lui dit
d'une voix faite de rle que lui seul pouvait entendre:

--C'est fait!...

Il y eut dans les yeux du malade un regard heureux; mais pas un muscle
du visage ne remua; seules les lvres s'agitrent comme pour dire:

--Merci!

La femme se pencha alors et l'embrassa en disant:

--Dieu nous protge et nous pardonne!

Et elle partit aussitt. La porte se referma et, quelques minutes
aprs, on entendit le bruit d'une voiture qui s'loignait. Pierre, les
yeux ouverts, semblait couter; il entendit la voix de son matelot, il
ferma aussitt les yeux, feignant de dormir.

Mais Simon n'tait pas veill: heureux de sa nuit, dans laquelle il
avait retrouv son matre, il rvait, et c'tait un rve agrable,
car il riait et disait en dormant:

--Oui, princesse... j'accepte et en souvenir de vous, avec l'anneau
de votre nez, je me ferai faire des anneaux d'oreilles... je ne les
quitterai jamais... Princesse, vous verrez l'Europe... Ne cousez pas
tant de diamants sur ma tunique: c'est trop chaud, je suis trop vtu
ainsi... J'touffe...

Et la sueur suintait sur le front du matelot, qui se tortillait dans son
fauteuil.

--Mettez-moi tout de suite mes bottes... en peau d'lphant bleu...
vite... le sable est brlant... quel soleil... le sable brle,
tonnerre... dpchez-vous donc... Ae!... Ae!... Ah!...

Et le matelot s'veilla, en se trmoussant dans le fauteuil; croyant
mettre ses bottes en peau d'lphant bleu, il enfonait ses larges
pieds dans les cendres brlantes; veill, il se recula aussitt; il
tait temps, la peau s'caillait.

Il passa la main sur son front mouill de sueur, sourit avec regret
eu constatant que l'heureuse situation qu'il quittait n'tait qu'un
rve... et tout de suite sa premire pense fut pour son matre.
Il alla, amortissant ses pas, jusqu'au lit et il le regarda. Pierre
lui parut chang: il le regarda une seconde fois, et constatant la
rigidit de ses traits, il eut peur... L'pouvante le prit alors, il
mit sa main sur le front de son matre, la face ne bougea pas, il lui
sembla mme que le front tait froid...

Alors, fou, il jeta un cri terrible et recula.

En une seconde, le vieux Rig fut debout. Simon tremblant, trbuchant,
se reprochant son sommeil comme un crime, montra du doigt son matre en
gmissant:

--Il est mort! il est mort!

Rig se prcipita...

Pierre ouvrit les yeux...

--Ah ! est-ce que tu deviens idiot? demanda le vieux Rig.

Simon, tourdi, s'avana...

--Qu'est-ce qui t'a pris... tu rvais donc?

Le matelot tout heureux, mais confus, dit:

--Bon sang! je ne peux pas expliquer a... vous avez les yeux qui
vivent et quand ils sont ferms... votre visage est tout autre...
rien ne bouge... C'est bte! C'est l'motion... qui me fait voir de
travers.

Cependant, en entendant les derniers mots de Simon, le vieux Rig avait
fronc le sourcil..., et, voyant le regard de Pierre fix sur lui, qui
semblait demander une explication, il souleva la tte du malade, enleva
le bandage de toile, regarda attentivement la plaie presque cicatrise
et exclama aprs une seconde d'examen:

--Ah! maladroit que je suis!...

--Qu'y a-t-il, demanda Pierre d'une voix faible.

--Oh! il parle... il parle..., cria Simon joyeux et prt  danser dans
la chambre en entendant cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis
deux jours, et qu'il avait craint un instant d'tre teinte pour
l'ternit. Il se tut, sur un signe violent du vieux Rig.

--Tais-toi!... et rpondant  Pierre: Lieutenant, j'ai t
maladroit, j'avais une telle crainte d'arriver trop tard que, dans ma
prcipitation, en vous saignant  l'artre temporale, j'ai coup la
branche suprieure du nerf facial.

--Et? demanda Pierre.

--Et il en rsultera une paralysie d'un ct de la face qui vous
change tout  fait.

--Tant mieux! rpondit simplement Pierre...

--Avez-vous besoin de quelque chose?...

--Non, avec le repos, je sens les forces revenir... Reposez-vous, mes
amis, je vais reposer moi-mme... Au jour, je serai mieux.

Sur un signe du vieux matelot, Simon se tut et regagna son fauteuil,
pendant qu'obissant  son malade l'trange docteur allait se coucher
sur son tapis...

Quand Simon s'veilla, il se dirigea aussitt vers le lit de son
matre. Pierre avait les yeux ouverts; en le voyant il dit:

--Aide-moi  m'habiller.

Le matelot, stupfait, allait refuser; mais le vieux Rig tait dj
derrire lui et, satisfait, il disait:

--Maintenant,  part un peu de faiblesse, il n'y parat plus...
Habillons-le. Lorsque Pierre fut vtu, soutenu par les deux anciens
matelots, il se fit conduire prs de la fentre, et on l'tendit dans
un large fauteuil.

--Rigobert, dit-il, tu vas retourner chez toi, et demain, en venant
toucher ce que je te dois, tu m'amneras l'trange fille que tu as
recueillie.

--Bien, matre, fit le vieux sauvage, glissant dans son gousset
la montre qu'il avait prise rue Payenne, et, malgr la chaleur, se
couvrant du pardessus de Pierre... Nous serons ici demain soir.

Le vieux sauvage, ayant press la main de Simon, se retira aprs lui
avoir donn quelques instructions relatives aux soins ncessaires 
son malade.

Lorsqu'il fut sorti, Pierre appela son matelot et lui parla 
l'oreille; celui-ci exclama joyeusement:

--Bon sang de bon Dieu! elle est ici!... Ah! mon lieutenant, j'y vais...
Espre! espre! espre!

Et il sortit aussitt.

Seul, Pierre, assis dans le fauteuil, s'accouda sur l'appui de la
fentre; il regarda longuement le panorama de Paris qui se dveloppait
devant lui dans les vapeurs ensoleilles du lever du jour.

La veille, le soleil tait rest cach, la bise et la pluie
attristaient tout, il semblait que la nature tait en deuil.  cette
aube, au contraire, les arbres taient tout brillants de la pluie de
la veille, et dorant l'horizon, miroitant dans les flaques d'eau des
routes, scintillant  travers les feuilles, embrasant la plaine,
avec le jour, le soleil paraissait, clairant tous les vitraux; il
incendiait les cadres dors, il faisait sourire les vieux portraits, il
illuminait la chambre, et dans ses rayons, dans les ptillements de
sa poussire d'or, il jetait la lumire, la gaiet, la sant et
l'amour.

Le visage de Pierre Davenne tait  jamais immobile, le soleil
l'clairait sans le changer, et une pense sombre dormait sous son
front: la vengeance.

Le regard fix sur Paris, il dit  mi-voix:

--Maintenant, pouse infidle, Genevive, tu es veuve, tu as t
ingrate, indigne, infme! Je te laisse la honte, la misre, le
remords... et le dsespoir...  toi, tratre,  toi, faux ami, 
toi, lche, qui n'as pas recul devant le dshonneur dont tu pouvais
couvrir mon nom... je garde ma haine...  toi qui as mordu la main qui
te soutenait, je veux rendre le mal fait... Tu m'as fait souffrir par
mon amour... L'amour que je te mettrai au coeur te tuera... Tu n'as pas
recul pour tre riche devant le crime, devant la sduction de la
femme sacre de l'ami, du frre qui te faisait vivre..., tu auras la
ruine, et je porterai chez toi, Fernand, la banqueroute, l'adultre et
la misre... Et tout cela dans la honte, pour qu'il n'y ait autour de
toi ni merci, ni piti... rien que du mpris et de la haine! Elle!
elle... nous verrons aprs...

La porte s'ouvrit: c'tait Simon amenant la petite Jeanne, qui venait
dire bonjour  son pre.




XI

LES LETTRES LAISSES PAR PIERRE DAVENNE.


Fernand, ramenant la jeune veuve chez elle, avait cherch  la
consoler du pass en parlant de l'avenir; connaissant l'amour profond
de Genevive pour son enfant, c'est de la petite Jeanne qu'il parlait,
c'est  cause d'elle qu'il esprait que la malheureuse femme devrait
l'couter; mais Genevive avait rpondu:

--C'est pour Jeanne que je consens  vivre, sans elle je me tuerais...
Aujourd'hui, je vois l'tendue de ma faute; couverte de honte, ronge
par les remords, je n'ai qu'un devoir: racheter par une vie nouvelle,
toute de sacrifice, ma conduite passe.

--Genevive, reprenait Fernand, il n'y a pas de sacrifice  faire...
il faut vivre pour ton enfant, il faut que tu aies un nom respect, il
faut lui garder une fortune qui assurera son avenir...

--Elle a pour elle la fortune de son pre...

--Non, Genevive, cela ne suffit pas... Il ne faut plus parler du
malheur survenu; tu ne peux  ton ge rester veuve... L'amour que
j'avais pour toi est rest le mme, malgr ce qui s'est pass entre
nous depuis la catastrophe... Mais je fais la part de la douleur, de
l'tat nerveux dans lequel tu es... Genevive, tu deviendras ma femme.

La jeune veuve eut un frisson, son tre se rvoltait d'entendre les
projets de Fernand quand le corps de Pierre tait  peine refroidi;
et comme elle n'avait pas la force de se rvolter contre lui, qu'elle
tait domine, un mot glissa de ses lvres...

--Oh! le chtiment.

Si bas qu'il ft dit, Fernand l'entendit, son front se plissa et il
reprit d'un ton sec:

--Au reste, Genevive, il est trop tard aujourd'hui pour reculer... tu
ne seras  personne qu' moi...

Cette phrase fut dite d'un ton tel que Genevive releva les yeux; son
regard se croisa avec celui de Fernand... elle le baissa aussitt, et
de grosses larmes coulrent sur ses joues. Jusqu' la rue Payenne,
les tranges amants n'changrent plus une parole; lorsqu'ils
arrivrent, la pluie commenait  tomber.

La rentre dans la maison mortuaire fut sinistre; en montant
l'escalier, les forces manqurent  la malheureuse femme et Fernand
fut oblig de la soutenir. Des sanglots dchirants roulaient dans sa
gorge, l'touffant...

Et la maison tait lugubre dans le mortel silence qui l'emplissait; le
gloussement de l'eau au dehors, les sifflements de bise dans les pices
vides dont toutes les portes taient ouvertes... et rpandue dans
l'atmosphre cette odeur pntrante de la sciure qui sert 
l'ensevelissement... tout cela glaait la moelle des os.

Arrive sur le palier, Genevive se dgagea des bras de Fernand qui
la soutenait, et, tombant  genoux, elle se trana jusqu' la porte
de la chambre de son poux, puis se tordant de douleur dans ses habits
de deuil, les mains jointes, suffoquant et pleurant, elle gmit:

--Seigneur mon Dieu... pardon, pardon!... Mon Pierre, l-haut,
pardon!... Ah! je suis une misrable!...

Fernand, impatient, la souleva et la porta sur un fauteuil, en disant
brutalement:

--Assez de faiblesse,  la fin il faut de la raison...

Genevive tait comme un enfant: elle eut peur, et elle s'effora
d'touffer le bruit de ses sanglots. Fernand alluma une lampe et,
allant prendre la lettre qu'il avait vue le matin mme, il dit:

--Genevive... Allons, sois un peu raisonnable et coute... Voici une
lettre laisse par Pierre et qui porte pour suscription:

 ma femme Genevive, _pour tre ouverte_ lorsque ma _dpouille
mortelle sera dans la tombe_.

La jeune femme, dominant son motion, releva sa tte plore pour
couter.

Fernand brisa le cachet et lut:

   Genevive,

Tu tais malheureuse et sans famille, je t'ai faite riche et aime;
je t'adorais... tu m'as tromp!... Sois maudite!...

Je meurs par toi et pour toi, mais aprs avoir dispos de tous mes
biens... Je te lgue la misre... et l'abandon... Sois maudite!...

Femme ingrate, pouse indigne, tu n'as plus le droit d'tre mre...
Je te lgue ton amant... Sois maudite!...

  Pierre DAVENNE.


Genevive jeta un cri et se laissa tomber  genoux, la tte dans
ses mains, penche sur le fauteuil et comme crase sous cette
maldiction posthume.

Fernand tait devenu ple en trouvant une autre lettre qui portait son
nom; il l'ouvrit et lut:

Je suis convaincu que tu seras avec ta complice, au retour du
cimetire, pour partager mes dpouilles... Ingrat et infme, tu dois
avoir ta part dans ce testament...

Je te lgue la banqueroute!...

Lche! sois maudit!

Fernand passa plusieurs fois la main sur son front, ne pouvant croire ce
qu'il avait lu... Puis, se redressant et revenant au ct pratique
du but qu'il poursuivait, il alla fouiller les meubles. Les meubles, si
solidement ferms le matin mme, taient ouverts, bants. Il mit la
main sur le portefeuille de Pierre dans lequel il trouva des fiches de
l'agent de change qui avait liquid les valeurs... C'tait vrai, la
caisse tait vide, il ne restait que le mobilier qui meublait la maison
et dont la vente couvrirait  peine les dettes journalires...
Il resta un instant silencieux; un sourire singulier glissa sur ses
lvres, puis, son regard tombant sur Genevive plore, il dit bas
en hochant la tte:

--Heureusement, nous ne sommes pas maris...

Puis, touchant l'paule de la veuve et se disposant  sortir, il eut
un air cynique en lui disant:

--Genevive, adieu!

Genevive, sanglotant, ne bougea pas... Alors il continua:

--Madame veuve Davenne, adieu! Vous tes libre.

Et il sortit.

La malheureuse femme n'avait pas boug; mais le dernier mot du
misrable fut une consolation dans sa douleur.

Elle tait libre; ce remords vivant, cette honte ternelle ne seraient
pas rivs  sa vie... Femme coupable et  cette heure repentie,
rsolue  racheter le pass par une vie sans reproche, elle se
retira.

Elle tait seule dans la chambre mortuaire, dbarrasse  jamais du
misrable qui avait t la cause de son malheur. Elle se trana vers
le lit et baisa le drap sur lequel son poux avait t tendu...
Puis, effraye de ce silence, touffe par cette atmosphre dans
laquelle la mort pesait encore, elle prit la lampe et se dirigea vers le
sanctuaire saint du suprme pardon: la chambre de sa fille...

Elle allait donc trouver des lvres pour essuyer ses larmes, des
caresses pour consoler son coeur, des sourires pour oublier sa faute!...

Elle entra et s'avana doucement vers le lit... Le lit tait vide!

Elle regarda autour d'elle tonne... elle appela, rien ne
rpondit... la maison tait abandonne... Elle appela encore. Rien!
elle coutait et n'entendait que la pluie qui frappait les vitres
et les arbres, et que l'eau qui gargouillait dans les gouttires...
Seule!.... Elle tait seule! Et sa Jeanne!

Tout  coup elle se rappela la phrase de la lettre de son mari:

Femme ingrate, pouse indigne, tu n'as plus le droit d'tre mre.

-- mon Dieu, est-ce qu'on lui avait pris son enfant?

 cette pense, une pleur livide couvrit ses traits, un frisson
courut dans son sang... Elle se redressa, et, arrachant son voile de
veuve, passant ses mains sur son front, dans ses cheveux, elle s'cria:

--Non, je suis folle, c'est impossible!... Non! non!

Et, retrouvant toute son nergie, elle saisit la lampe et courut dans
toutes les chambres de la maison, appelant:

--Jeanne! Jeanne!

L'cho et le vent seuls lui rpondirent.

Elle revint dans sa chambre et aperut un papier sur une table, elle le
prit et lut pouvante:

Jeanne est morte pour toi, oublie-la.

  PIERRE.

Ce coup fut terrible; la malheureuse laissa tomber la lampe qu'elle
tenait  la main, et, folle, chevele, elle se sauvait en criant:

--Mon enfant! je veux mon enfant!...

Et elle courait, trbuchant, se heurtant aux meubles, sans conscience,
sans ide, la tte perdue... Elle descendit dans le jardin et criait
toujours:

--Jeanne! mon enfant! on m'a vol mon enfant!... Je suis maudite!

Elle pouvait  peine se soutenir, brise par l'motion; elle ouvrit
la porte de la rue, voulant crier:

--Au secours!

Mais sa voix s'teignit dans sa gorge. C'tait plus que sa nature
frle pouvait supporter, elle jeta un cri et tomba raide sur le pav
de la rue.

Ses cris avaient t entendus; malgr la pluie, quelques voisins
sortirent; on releva la malheureuse. Les gens pouvants croyaient 
un crime; on transporta Genevive dans la maison voisine. L, un gamin
la reconnut et dit:

--C'est la _Femme du mort_.

On la transporta aussitt chez elle, et une femme resta pour la
soigner.

--Pauvre femme! disaient les gens qui l'avaient secourue, et quel
malheur! un si heureux mnage, ils s'adoraient!...

Le lendemain, Genevive n'avait pas repris connaissance; atteinte d'une
mningite, sur l'avis du mdecin elle fut transporte dans une maison
de sant.




DEUXIME PARTIE




I

UN MARIAGE D'AMOUR.


Quelques semaines aprs les vnements que nous avons raconts,
Fernand Sglin tait assis devant son bureau; accoud, le menton dans
la paume de sa main et mordillant ses ongles, le front pliss, les yeux
fixes, sans regard, il pensait.

La maison Sglin occupait le rez-de-chausse et le premier tage
d'une habitation de riche apparence du boulevard Magenta dans les
environs de la rue Lafayette. F. Sglin tait commissionnaire en
marchandises. Il tait le successeur d'un homme qui avait eu une grande
rputation commerciale, rputation moins brillamment soutenue par
lui. Le papier de la maison Sglin ne passait plus comme les billets
de Banque. La maison, tablie sur de vastes proportions, avait un
personnel nombreux; aussi disait-on que les bnfices devaient tre
normes, car Fernand menait une existence trs coteuse. Au cercle il
avait souvent perdu; une fois, entre autres, en une seule nuit, il avait
perdu prs de 120,000 francs.

On tait  la veille de la fin du mois, et le caissier venait
d'apporter  Fernand Sglin son carnet d'chances, le livre de
caisse et le bordereau de fin de mois. Le caissier avait dit:

--Il me manque pour l'chance 47,000 francs.

Fernand avait souri en rpondant:

--Tout  l'heure, je vous donnerai une valeur  porter chez le
banquier...

Le caissier s'tait retir, et seul Sglin pensait, hsitant 
prendre une dcision.

--Bah! murmura-t-il, je russirai! En pressant le mariage, j'ai ce
qu'il me faut avant l'chance... et tout est sauv...

Puis, les deux coudes sur le bureau, le front dans ses mains, il
rflchit longuement. Nous devons dire que, quatre jours aprs
la mort de Pierre Davenne, un homme s'tait prsent chez Fernand
Sglin.

Cet homme avait entre les mains pour cent cinquante mille francs de
valeurs chues, que Fernand avait souscrites  Pierre Davenne, lorsque
celui-ci lui avait prt cette somme, pour acheter la maison de
commission du boulevard Magenta... La crance avait t vendue, et
les demandes d'arrangement faites par Sglin avaient t absolument
repousses. L'homme avait accord deux mois seulement, sinon il
poursuivait, et la poursuite, c'tait le crdit perdu, c'tait
la faillite; or, la faillite, en montrant le gchis des livres, ne
manquerait pas d'entraner la banqueroute, car... car il circulait
avec l'endos de la maison F. Sglin certaines valeurs dont la signature
pouvait mener au bagne.

Sglin enfin tait sur le bord de l'abme; tous ses efforts
consistaient  le cacher  tous; il n'avait pour se sauver qu'une
ressource, le mariage. Fernand tait sur le point de se marier, et sa
femme devait lui apporter plus d'un million. Mais, pour russir, il
ne fallait pas manquer une chance... et c'est sous le coup de cette
ide que Fernand sortit de son bureau un livre de chques en blanc; il
en coupa un et crivit la somme: _Deux mille cinq cents livres_.

Le chque tait d'une maison anglaise;--puis, prenant dans un livre
une signature dont les lettres taient piques avec une pingle,
il l'appliqua sur le chque et passa dessus un petit tampon. Ayant la
signature au poncif, il prit la plume et suivit le dcalque.

Cela fait, il scha le papier au feu, afin que l'encre ne part pas
frache. Il prit alors une fiche sur laquelle il releva les chances
et les encaissements de fin de mois,--tablit la balance,--qui
produisait un dficit de quarante-six mille six cents francs. Ceci
fait, il passa la main sur son front comme pour chasser les ides
sombres que son criminel travail avait amenes, disant bas pour se
rassurer lui-mme:

--Il faut que je russisse, et je russirai.

Alors il sonna, le caissier vint.

--Tenez, Picard, voici le bordereau. Voici un chque qui vous couvre,
que vous ferez encaisser...

--Bien, monsieur...

Picard pria son patron de signer le chque et sortit...

Aussitt Fernand se leva en disant:

--Allons, je suis tranquille pour un mois; pendant ce mois, il faut que
tout soit fini...

Et il regarda sa montre.

--C'est  cinq heures qu'ils arrivent, je n'ai que le temps.

Et ayant envoy chercher une voiture, il se fit conduire  la gare de
Lyon. Il demanda si le train d'Italie tait arriv. Le train tait
signal et allait entrer en gare. Il alla se placer aussitt  la
petite porte grille par laquelle sortent les voyageurs.

Quelques minutes aprs le sifflet strident de la locomotive annonait
l'arrive en gare du train, et aussitt la salle tait envahie par
les voyageurs, portant des sacs et des bagages... Fernand fouillait du
regard tous les arrivants pour reconnatre ceux qu'il attendait.

Un groupe nombreux stationnait devant la porte de la salle des bagages,
et tous les autres voyageurs taient sortis, les employs de l'octroi
allaient quitter la petite porte et Fernand contrari pensait  se
retirer, lorsque, au moment o l'on allait fermer la porte du quai
d'arrive, deux voyageurs suivis de deux domestiques partirent  leur
tour: un vieillard et une jeune fille. Sur un signe du premier, les deux
domestiques, un valet et une femme de chambre, attendirent  la porte
pour s'occuper des bagages. Puis l'homme regarda autour d'eux et,
apercevant Fernand, il se dirigea vers lui. Les deux hommes se
salurent et le vieillard demanda:

--Monsieur Fernand Sglin?

--C'est moi!... Monsieur Danielo de Zintsky?

--Salut, meinher! dit le vieillard en tendant cordialement la main
au jeune homme; puis, prenant la main de la jeune fille, il dit en la
prsentant:

--Ich habe die Ehre ihnen meine Nichte Iza vorzustellen... Mais, se
reprenant aussitt en voyant l'air tonn de Fernand, il dit avec un
fort accent allemand:

--Je prsente  vous ma nice Iza Georgina de Zintsky...

Fernand, aprs avoir salu, releva la tte pour regarder la jeune
fille; il resta comme bloui de sa splendide beaut.

Elle paraissait dix-huit ans  peine; les yeux bruns avaient la douceur
du velours; leurs cils longs et recourbs  l'extrmit jetaient de
la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant
plus mat le blanc de l'orbite; le nez, lgrement busqu, tait fin
et franc de lignes; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient
suivant l'impression ressentie; les lvres, d'un rouge ardent, taient
admirablement dessines et formaient dans le rire un splendide crin
pour les dents d'une blancheur nacre; les oreilles, toutes petites,
taient d'une transparence rose; le front tait pur et superbe dans
l'encadrement des cheveux si noirs qu'ils avaient les reflets bleus des
ailes du corbeau. Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des
cheveux; mais ce que nous ne pouvons peindre, c'est le charme, la grce
sauvage, l'allure trange et distingue de l'admirable femme; c'est
ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces
formes puissantes, et jeunes, et lgantes...

Iza Georgina de Zintsky tait superbement vtue; une longue robe de
faille noire, paisse comme du drap, la dessinait dans les troitesses
de la mode nouvelle, rvlant son trange beaut; le corsage de
la robe, chancr sur la poitrine, laissait sortir des flots de
dentelles,  travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair.
Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, troitement
gantes, jaillissaient d'un mme flot de dentelles, tranchant de leur
couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de
nos mres.

Comme si la mode collante de nos jours gnait la pudeur de ses dix-huit
ans, un chle immense, blouissant de ses couleurs et de ses
broderies d'or, l'enveloppait  demi, tordu autour d'elle. Une dentelle
singulire, dans le noir de laquelle se dtachaient des sequins et des
festons de fils d'or, tait accroche dans son peigne et encadrait sa
figure, se mlant  ses cheveux qu'elle portait en lionne...

Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et
femmes se retournaient merveills, et ce fut un concert de louanges
changes  voix basse, car dans ces clatements de beaut, dans
ce regard enflamm, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle
se rvlait... la puret, l'innocence!... Sur ce feu tait
cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits
clatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire.
L'air du visage tait tel que, ainsi que devant les habits criards de
clinquant des madones, on s'inclinait respectueux.

Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en
tremblant... oui, en tremblant, et l'avait porte  ses lvres...

L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante 
soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le
teint cuivr des gens habitus aux ardeurs du soleil; ses cheveux
crpus taient gris et tombaient sur son front en mches frises
comme des tire-bouchons, ils taient tout luisants de pommade, les
sourcils taient pais et bruns; l'oeil, enfonc sous l'arcade
sourcilire, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait;
le nez tait droit et pais comme ceux que nous retrouvons sur les
profils des mdailles grecques; les oreilles un peu plates taient
ornes de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans
une barbe assez longue et absolument blanche.

Il tait vtu d'une espce de tunique de velours noir, boutonne sur
le ct de la poitrine par des boutons de mtal; cette tunique
avait des manches de drap lie de vin. Il tait coiff d'une calotte
d'astracan; le pantalon large, de velours brun  ctes, se perdait
dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky
tait boucl dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle
pendait une petite sacoche... Sur son bras le vieillard portait un de
ces manteaux immenses que la jeunesse lgante de 1830 appelait le
manteau Byron.

--Selon votre dsir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Htel vos
appartements...

--Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficult en franais,
si j'ai dclin votre offre... Mais vous vivez en garon, et cela
tait impossible.

--Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre
 la voiture, d'offrir le bras  Mlle de Zintsky?

Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots  la jeune fille;
celle-ci, souriante, prit aussitt le bras du jeune homme. Le vieillard
dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Htel,
et, se tenant au ct de Fernand qui donnait le bras  sa nice, ils
sortirent de la salle d'arrive, au milieu du murmure admiratif de ceux
qui taient dans la salle.

--Est-ce la premire fois, mademoiselle, que vous venez  Paris?
demanda Fernand qui bouillait d'entendre parler la jeune fille.

Celle-ci, sans tre gne pour s'exprimer, au contraire, ajoutant par
son accent mlodieux un charme de plus  son langage, lui rpondit:

--Oui, matre... C'est la premire fois!... Je suis reste deux jours
 Vienne, que l'on m'a dit ressembler beaucoup  Paris...

--Ce sera pour moi, mademoiselle, une bien grande joie de vous diriger
et de vous servir de cicrone dans mon beau pays... Et M. de Zintsky?

--Moi, je suis venu deux fois dj.

On monta en voiture, et, une demi-heure aprs, Fernand, ravi, offrait
la main  la jeune Moldave pour descendre de voiture et la diriger,
prcd par le domestique, vers ses appartements.

La jeune fille, lasse du voyage, demanda  son oncle  se retirer chez
elle, ce qu'il accepta. Fernand allait le quitter, lorsque le vieillard
lui dit:

--Mais moi, je ne suis pas fatigu, nous avons  causer....et, si vous
le voulez, nous nous retrouverons dans vingt minutes, le temps de me
vtir  la parisienne, et nous passerons la soire ensemble. Iza
ne descendra pas pour dner, elle va avoir sa migraine... mais nous
pouvons dner ensemble.

--Monsieur de Zintsky, j'allais vous le proposer.

--Alors, l, tout est bien... attendez-moi.

Fernand sortit devant pour prendre des cigares, et, se promenant en
fumant sur le boulevard, il sourit  l'avenir.

--Je suis sauv, et ma parole, ce n'est pas un mariage de raison
seulement que je vais faire, c'est un mariage d'amour.

Au second tage, le rideau d'une fentre tait  peine cart, et
le regard de la superbe Iza de Zintsky guettait le jeune homme. Souriant
 son tour, elle se retira et dit  un homme jeune encore plac 
ct d'elle:

--Matre, je vous en rponds, et je ne vous demande que le temps que
la loi exige... Ce n'est pas demain, c'est ce soir qu'il va obliger le
vieux  lui donner son consentement.

 ce moment Danielo de Zintsky paraissait dans le salon et demandait 
Pierre Davenne (c'tait lui):--Eh bien, matre, tes-vous content de
nous?




II

UN MARIAGE  LA VAPEUR.


Quelques minutes aprs, le vieux Moldave et Fernand Sglin taient
attabls dans un cabinet de chez Brbant, et, en achevant de dner,
ils causaient. Le vieux Danielo disait:

--Lorsque, par l'entremise de la maison Strucko, de Vienne, nous vous
avons connu, sur les propositions qui nous furent faites, nous dmes
nous renseigner auprs de nos correspondants de Paris. Je dois vous
le dclarer, les renseignements furent absolument  votre avantage...
C'est alors que je vous adressai la rponse  votre lettre.

--La rponse, monsieur de Zintsky, me fut agrable; mais le portrait
que vous me ftes parvenir, tout admirable qu'il ft, est bien
au-dessous de la ralit... et c'est aujourd'hui que je bnis ce
jour...

--Mon cher monsieur, je vous connais  peine; dj, vous m'tes
sympathique, et je crois qu'il en est de mme de ma nice...

Fernand tait un peu gn de la rondeur de son futur oncle, et il
tait surtout tonn de ses faons. C'est que, assurment, Danielo
n'tait pas un petit-matre habitu aux dlicatesses lgantes de
la table; il buvait sec, en emplissant son verre au ras; il ne faisait
de sa fourchette qu'un usage trs modr, ses doigts lui servaient
trs simplement pour prendre dlicatement dans le plat le morceau qui
le tentait. Fernand pensa que ces faons taient particulires  son
pays, et il se promit, lorsqu'il offrirait  dner, de choisir le jour
o son oncle serait forc de refuser l'invitation.

Aprs avoir vid d'un trait un plein verre de vieux corton, tenant
comme en une pince, entre ses doigts, une ctelette de chevreuil qui
lui barbouillait les lvres de sa pure de marrons, le petit vieux
continuait:

--En deux mots, cher monsieur Sglin, voici la chose: la guerre est
menaante chez nous, la pauvre Iza a peur et c'est ce qui l'a si vite
dcide  quitter son pays. leve comme une sainte, elle n'a
quitt les esclaves aux soins desquels sa mre l'avait confie
que pour venir  Paris. Paris, c'tait son idal: leve en
chrtienne, elle voulait trouver en France le mari de son choix. C'est
ce rve que je viens raliser. Or, je vous ai dit sa situation, Iza
a environ douze cent mille francs de dot. Vous avez, je le sais, une
maison qui vaut presque cette somme. Cela est donc pour le mieux. Mais
moi je ne suis pas ternel, et c'est  ma nice que reviendra ce que
j'ai, c'est--dire une somme  peu prs gale  celle que je vous
apporte.

Deux ou trois fois les paupires de Fernand eurent des clignotements,
comme si ses yeux taient blouis par trop de lumire.

--Monsieur Danielo, dit Sglin, en faisant demander par notre ami
commun, M. Strucko, la main de votre nice, je ne voyais dans ce
mariage que l'assemblage de deux situations qui devait assurer aux
poux une vie heureuse. J'y voyais la possibilit de donner
plus d'tendue  ma maison; la respectabilit de votre nom,
l'honorabilit de votre famille m'assuraient que j'aurais une femme
digne... Nous vivons  une poque o ces seules conditions suffisent:
on s'pouse bien plus pour se faire une maison que pour se faire une
famille...

--Oui, on fait une affaire...

--C'est le mot sec... Eh bien, monsieur Danielo, j'ai le bonheur de vous
dire qu'il n'en est plus ainsi de moi... Depuis que j'ai vu Mlle Iza de
Zintsky... je l'aime et c'est un mariage d'amour que je vais faire... et
 cette heure... vous auriez modifi les conditions premires, que je
passerais outre. Ce n'est plus une affaire que je fais... Ce n'est plus
le ngociant qui parle..., c'est l'amoureux...

-- la bonne heure, monsieur Sglin, exclama le vieux Danielo en
tendant sa main de squelette au jeune homme.

--En la voyant si noble, si belle, en voyant ses grands yeux que voilent
la candeur et la puret, en voyant cette superbe ardeur de la jeunesse
presque teinte par cette innocence, j'ai t ravi, charm; j'ai
senti, comme aux heures suprmes, se briser quelque chose en moi; une
voix secrte me disait: Voil celle qui va transformer ta vie...

--C'est ma nice et il conviendrait que je fusse rserv! Cependant
je ne puis. Tout ce que votre imagination peut vous donner est
au-dessous de la vrit... Avant un mois, monsieur, je dfie 
la plus lgante de vos Parisiennes de lutter avec elle de grces,
honntes, bien entendu.

Et sans doute parce qu'il tait heureux des compliments qu'on faisait
de sa nice, le vieux Danielo avait un singulier sourire en disant
cela.

Le bout du nez du vieux Moldave se rougissait et tranchait sur son
visage bronz et sur sa barbe blanche. Le vin le rendait expansif. Il
dit:

--En somme, j'ai consult ma nice... elle accepte. J'ai, je vous
l'ai crit, de grands intrts au pays;  ces heures menaantes ma
prsence est ncessaire, je vous demanderai donc de hter ce mariage.

--C'est, monsieur, le plus cher de mes voeux... Lorsque j'aurai le
bonheur de me trouver demain avec Mlle Iza, vous lui demanderez d'en
fixer elle-mme la date.

--Iza n'a rien  voir l dedans, c'est une petite fille qui fait
aujourd'hui ma volont jusqu'au jour o elle fera la vtre... Faisons
donc cela nous-mmes... Tout en tant chrtiens, la diffrence de
nos glises nous empche le mariage religieux. Or, votre loi exige, je
crois, environ seize jours de publication... Eh bien! ds demain, nous
pouvons nous occuper de cela... Maintenant, le notaire?...

--Cela, quand nous voudrons...

--C'est que les fonds ne m'arriveront pas avant quinze jours...

--Plaisantez-vous et croyez-vous que je veuille qu'on dpose en
signant...

--J'aimerais mieux a, insista le vieux Danielo... les affaires sont
les affaires...

--Pardon, cher monsieur Danielo... je vous ai dit que je ne faisais pas
une affaire...

--Alors... fixez vous-mme.

--Je m'occuperai du notaire et, avant huit jours, nous terminerons.

--C'est cela... eh bien, topez l, mon neveu!... dit Danielo en lui
tendant la main... et  votre bonheur! ajouta-t-il en levant son verre.

Puis tendu dans son fauteuil, ayant arrt et conclu la situation
de sa nice, le vieux Moldave, heureux de vivre, tira de sa poche une
longue pipe, la bourra lentement et l'alluma mthodiquement, pendant
que Fernand faisait sauter le bouchon de la troisime bouteille de
champagne.

 cette heure o, devisant amicalement avec son futur oncle, Fernand
faisait sur l'avenir de beaux rves d'or et de rose... une scne toute
diffrente se passait prs de la maison du boulevard Magenta; nous
allons y ramener le lecteur.




III

DEUX VIEUX AMIS DE... QUINZE JOURS.


En face de la maison de banque et de commission Fernand Sglin, juste
au coin d'une rue qui fait angle avec le boulevard Magenta, se trouvait
un petit cabaret, un de ces cabarets qui tiennent le milieu entre le
restaurant et le marchand de vin. Une boutique discrte, derrire
les vitres de laquelle s'tendaient des rognons noirs, des ctelettes
minces, des salades vertes, et, par-dessus tout cela, les petits rideaux
blancs qui masquaient l'intrieur de la boutique.

C'tait dans cette maison que les petits employs de la maison Sglin
prenaient pension. Il y avait dans le fond de la grande salle,  gauche
et comme isole des autres, une petite table de marbre qui ne pouvait
porter que deux couverts.  l'heure o tous les employs sortaient,
c'est--dire de onze heures  midi, ils se plaaient  la grande
table qui se trouvait au milieu de la salle; les autres tables taient
occupes par les employs de diverses maisons du quartier; c'tait
dans le cabaret un envahissement. Les ouvriers et les garons de
magasin entraient, jouant, se bousculant, se poussant d'une claque sur
les paules, en criant joyeusement comme des enfants. Les vieux, l'air
rflchi, grognant, haussant les paules de ces gamineries, entraient
prendre leurs places.

Alors c'taient dans la grande salle des cris, des clats de voix, des
heurtements de poings sur les tables, qui faisaient sauter les verres
et les assiettes... Au milieu de ce brouhaha, le garon et la servante
passaient froids, calmes, avec une attitude mcanique en servant 
chacun le plat du jour... Au fond, dans la vapeur de la cuisine, on
voyait le matre de la maison, les bras trousss jusqu'aux paules,
plongeant  chaque commandement sa cuiller immense dans des chaudrons
vastes comme des futailles et rpondant sans en avoir conscience 
chaque commande:

--Boum! enlevez...

Dans le comptoir tait une femme norme, jeune encore, ayant sur les
lvres un perptuel sourire, et dont le triple menton se perdait dans
les charmes gras et robustes que soutenait un corset solide; ses bras
taient nus et de ses mains repltes et petites elle emplissait sans
cesse des demi-bouteilles et des carafons, puis avec une vivacit
tonnante elle recevait le solde des additions et plongeait une main
dans son tiroir ouvert et regorgeant de monnaie de billon.

Jeune encore, elle et t jolie sans l'envahissement de cette
graisse, acquise dans ce milieu sans air, touff, plein de vapeur,
qui lui donnait le teint mat de l'anmie; mais cette maladive blancheur
ressortait mieux sur le fond de bouteilles de liqueur, de bocaux de
fruits qui encombraient les tagres et encadraient la glace...
C'tait dans la gargote, pendant une heure, un bruit incessant; puis,
lorsque midi sonnait, le silence revenait avec le vide, le patron
quittait la cuisine et venait s'asseoir au comptoir prs de sa femme,
se livrant au rinage des verres pendant qu'elle mettait en ordre la
comptabilit du matin. Le garon et la servante, ayant desservi et
essuy les tables, ayant balay, taient dans la cuisine et lavaient
la vaisselle.

C'est dans cette accalmie qu'arrivait toujours,  midi un quart, un
grand gaillard, maigre et blme, dont l'extrmit du nez tait rouge
et givele. Il entrait calme, allait  la petite table du fond, se
faisait servir le plat du jour et demandait un litre... C'tait le
garon de magasin de la maison Sglin; il couchait dans le magasin,
balayait et rangeait tout, avant l'arrive des employs; puis, 
l'heure du djeuner, c'est lui qui gardait la maison. Lorsque tout
le monde tait revenu, il allait  son tour prendre son repas et se
trouvait libre jusqu' cinq heures, heure de la fermeture des magasins
et des bureaux.

D'ordinaire, ce garon de bureau, qui se nommait Martin, tait seul 
cette heure. Mais, depuis une quinzaine de jours, lorsque le dner
de midi sonnait, un homme entrait et se faisait galement servir son
djeuner  la table voisine de celle de Martin.

Le troisime jour, l'inconnu avait pri Martin de lui prter son sel;
le quatrime il l'avait salu, le cinquime il lui avait demand son
avis sur le plat du jour; le sixime, en arrivant, il lui avait tendu
la main... et celui-ci,  la fin du repas, lui avait propos de jouer
le _petit noir_ (le caf); enfin, le lendemain, Martin, en le voyant
venir, lui avait offert une place en face de lui. On avait accept,
et, depuis ce jour, Martin attendait que son camarade ft venu pour
commencer son repas.

Martin tait arriv; placide et les deux poings sur la table, il
attendait, ne prenant pas la peine de lire le petit papier gras sur
lequel tait griffonn dans une langue spciale  la maison le menu
du jour. Son compagnon entra. Lorsqu'il le vit dpasser la porte et se
diriger vers le fond de la salle, il lui sourit et retira de son rond sa
serviette que le garon, en dressant les deux couverts, avait place
dans son assiette.

Celui qui entrait tait un homme de quarante  quarante-quatre ans,
grand, gras et laid..., mais d'une laideur sympathique; les cheveux
glissant sur la surface polie de son crne taient tombs, ils
taient rests en touffe comme une couronne autour de la tte noire
et frise; les yeux taient bruns; la bouche, aux lvres lourdes,
tait cache sous une moustache brune qui se perdait dans une barbiche
touffue, laquelle couvrait tout le menton; le nez un peu camard ouvrait
ses narines poilues; au-dessous des yeux, les sourcils se dressaient
roux, fauves; les oreilles plates et sans ourlets taient perces d'un
trou norme.

La face tait comme zbre; c'est que sans doute la peau ride et
bronze s'tendait plissant autrefois sur l'ossature de la tte; la
graisse, en venant, avait soulev le tissu cutan, l'avait gonfl en
le blanchissant ainsi que dans l'engraissement obtenu par l'abreuvage
forc chez les volailles; mais sur la peau couverte de cette pleur
mate s'tendaient toujours, comme des tatouages, des raies, des rides,
hles par de longues annes... Cet homme tait laid, mais d'une
laideur gaie. La peau tendue autour des yeux avait des lignes en l'air
qui rendaient toujours l'oeil riant.

Il tait vtu comme un ancien militaire, un cavalier; le cou tait
nu, la chemise n'avait pas de col, mais un foulard la protgeait joint
par un noeud norme dont les deux bouts retombaient sur le gilet, un
gilet spcial, troit comme un plastron et long comme un _mie der_
de palefrenier, boutonn ainsi qu'une soutane par cinquante boutons
formant de petites boules d'or, sur lequel s'ouvrait une vareuse de
molleton sans col et  larges poches; le pantalon, fait de cette
toffe appele peau de souris, tant collant comme une culotte de
peau et, arrivant aux chevilles en formant de nombreuses spirales,
faisait ressortir des pieds qui auraient fait rougir Charlemagne.

Cet homme se nommait Sper; ancien soldat, il avait rcemment perdu son
matre et cherchait une place de garon de bureau.

En arrivant  la table, Martin lui tendit la main et lui dit:

--Vous venez tard aujourd'hui, et j'ai une faim de gueux...

--Espre, espre, fit le nouveau venu, nous allons rattraper a... Je
me suis abord en route avec un particulier qui sombrait  cause de ce
qu'il tait mouill.

--Voici le menu, commandez.

--a ne va pas tre long...

Il regarda le papier et dit aussitt:

--Ah! pas de poisson, hein?

--Non, je n'y tiens pas!

--Moi, je l'ai en horreur; c'est que dans les voyages on ne vous fait
manger que de a... au service.

--Comment, on vous fait manger du poisson? vous n'avez pas  vous
plaindre...

--Mais pas du poisson frais, des salaisons.

--Ah! je ne savais pas a... nos soldats ont du poisson... en
campagne...

--Pas vos pioupious... dans la mar... dans la cavalerie... a arrive
des fois, reprit Sper tout embarrass; il se leva et alla trouver le
garon  la cuisine et lui commanda le djeuner.

Lorsqu'ils furent servis, lorsque, le djeuner prs de finir, ils
s'tendirent repus sur leurs chaises, Martin, arrivant  la conclusion
d'une discussion soutenue la bouche pleine, disait:

--Enfin, mon vieux, vous vous trouvez sans place pour le moment, vous
tes certain d'en trouver une prochainement; mais, pendant les deux
mois qu'il faut attendre pour avoir celle-l, vous voudriez avoir un
petit emploi.

--Voila! justement, je ne voudrais pas prendre d'engagement; donner
un coup de main  un camarade... a me serait gal de ne pas gagner
grand'chose... Je n'ai pas besoin, j'ai mon affaire, des conomies qui
me permettent d'attendre... Mais je ne veux pas rester  rien faire;
on est dsoeuvr, on ne sait o aller, un camarade ici, un autre
l-bas, on cause, on boit, on dpense ce qu'on a et puis on se trouve
sans rien... Je veux m'occuper.

--C'est trs bien pens...

Il y eut un silence pendant lequel Sper, assurment peu satisfait du
dessert qui lui avait t servi, fouilla dans sa poche et dans une
boite de mtal prit discrtement... un bonbon sans doute... et le
glissa dans sa bouche... Le silence durait toujours, Martin fumait sa
pipe; Sper, accoud sur la table, pensait. Le premier dit:

--Moi, j'ai dans ce moment-ci beaucoup de travail... On parle chez nous
du mariage du patron, a va tre des inventaires, des changements, des
nettoyages, peut-tre bien que je me trouverai pas mal d'un camarade
qui m'aiderait.

Sper eut un mouvement si tonnant que son camarade lui dit:

--Qu'est-ce que vous avez?

--Moi... rien! des secousses... les nerfs... la digestion...

--Ah!... si vous... je pourrai peut-tre vous prendre avec moi... Je
demanderai un petit supplment.

--Ah! fit vivement Sper, il faudrait aller voir votre bourgeois?

--Oh non! depuis deux ans que je suis dans la maison, je ne l'ai vu
qu'une fois, un matin, on a dit qu'il revenait de son cercle; il m'a
demand du feu pour son cigare...

--Ah! vous ne le voyez jamais?

--Jamais... j'ai affaire au caissier, M. Picard, un brave homme...

--Mais qu'est-ce que je ferai avec vous?

--Vous viendrez le matin... ah! de bonne heure... et vous rangerez...
Voil mon travail: d'abord j'ai les magasins, je range et je nettoie
tout a en me levant; l'hiver, j'allume les feux... quand ces messieurs
viennent tout est prt, je monte aux bureaux, j'en fais autant... et,
quand tout a est fini, je fais le cabinet de monsieur... La chambre et
l'appartement sont faits par un domestique et sa femme... Mais le bureau
de monsieur est le difficile... parce que je ne dois rien dranger...

--C'est facile, au contraire.

--Mais non, on ne peut pas nettoyer sans dplacer les choses.

--On les replace.

--Mais ce sont des papiers... des lettres...

--C'est plus facile... puisque vous n'avez qu' lire...

--Ah! oui... fit Martin en se grattant et embarrass, mais voil...
c'est que je ne sais pas lire.

--Ah je comprends... a doit vous gner.

--Eh bien, monsieur Sper..., vous ne croiriez pas a, aussi vrai que je
suis l devant vous, a m'a servi...

--Comment a? fit Sper stupfait.

--C'est comme je vous le dis, a m'a valu une augmentation...

--Parce que vous ne saviez pas lire?

--Oui, coutez. Un jour, monsieur avait offert un djeuner  des
amis... On me prend pour aider... bien!... Monsieur avait un verre qu'on
lui avait donn, avec une gravure dessus... En l'emportant je casse
le verre, je cache les morceaux, je ne dis rien et, pour ne pas tre
grond, je me dis: j'en achterai un. Il m'a bien cot six francs,
s'il vous plat; seulement, moi, je vais dans le magasin, je vois le
verre pareil avec un mot dessus, je me dis: c'est a, tous les mmes.
Je prends le plus beau et je le place dans le dressoir du buffet;
j'tais tranquille, personne n'avait rien vu, pas mme Morand ni sa
femme,--les deux domestiques.--Le lendemain,  l'heure du djeuner,
monsieur me fait appeler. Je monte, Morand tait tout rouge, et
monsieur avait l'air de rire... Je regarde sur la table, je vois mon
beau verre,--il tait bien plus beau.--Martin, qu'il me dit, tu as
cass quelque chose hier... Je deviens tout rouge. Je ne sais pas
mentir, mais je fais un effort et je dis: --Monsieur, il ne doit rien
manquer dans la maison. Je ne mentais pas. Monsieur reprend en riant:
Tu as cass un verre. Cette fois, je dis tout honteux: --Oui,
monsieur, mais il est remplac! --Le voici, dit monsieur, en
montrant... Vous savez, j'tais bleu! Et il ajouta en riant toujours:
--Imbcile, je ne me nomme pas Agathe... et il me montra les
lettres... Fallait bien avouer; alors j'ai dit, craignant de perdre ma
place: --Monsieur, je ne sais pas lire...

--Ah! ah! ah! elle est bonne! exclamait Sper en frappant  pleines
mains sur ses larges cuisses.

--Eh bien! mon cher, le lendemain je suis appel au bureau... Je me
dis: bon j'aurais d ne rien dire. Je vais avoir mon cong...

--Alors?

--Alors M. Picard me dit: M. Sglin est content de vous. Martin, vous
tes augment de quarante francs; seulement vous ferez seul le bureau
de monsieur... Voici la clef, personne que vous et lui n'y peuvent
entrer, c'est une responsabilit, mais je sais que vous tes un homme
srieux... Et depuis ce temps-l, il n'y a que moi qui entre dans le
bureau du patron en son absence.

--Et vous avez toujours sa clef?

--Oh! elle ne me quitte pas...

--Moi, je sais un peu lire... et pour a, si vous le voulez, je vous
serai utile.

--Ce n'est pas de refus...

--Enfin, vous m'occupez?

--Pourquoi me demandez-vous a comme a?

--Parce que, mon petit pre Martin, si c'est vrai... je suis
tranquille, et pour fter a je paye une bonne bouteille.

--Ah! ah!...

Martin regarda l'heure  sa montre et dit:

--J'ai encore trois heures devant moi... j'accepte!... et pour le
coup de main, c'est entendu... Vous savez, vous m'allez, vous, j'ai
confiance...

--Garon! cria Sper, une bonne bouteille!

--Voulez-vous que je vous dise le bon ici?

--Pardi, c'est pour nous deux!

--Il y a du fleury qui a sept ans.... demandez-en.

Le garon arriva, essuyant ses bras gras sur lesquels l'eau de
vaisselle laissait ses globules huileux, et demanda:

--Voulez-vous du bordeaux, du bourgogne... nous en avons  vingt-cinq
sous la bouteille. Les deux amis clatrent de rire et Sper tapant sur
la table cria:

--Espre! espre! je phoque! envoie-nous une bouteille de vieux
fleury.

Il y eut dans le comptoir un frmissement joyeux, et le marchand de vin
sourit  sa grosse femme.




IV

DE LA SINGULIRE FAON DONT SPER FAISAIT LE MNAGE.


Lorsque le vin fut sur la table, Sper emplit les deux verres et faisant
claquer sa langue, en clignant de l'oeil, il dit  son ami Martin:

--Nous allons goter a;  la vtre!

Et il prit son verre par le plat du pied et le secoua lentement, puis il
l'engloba dans ses deux mains; il le reprit encore par le bas et le leva
dans le rayon du soleil, clignant de l'oeil pour voir la transparence de
son rubis liquide, et, l'ayant encore secou, il le redescendit et le
promena lentement sous ses larges narines, aspirant  plein cerveau.
Ses narines frmissaient, ses yeux papillotaient aux manations du
chaud parfum. Aprs, la figure calme, la tte penche en arrire,
l'oeil demi-clos, il but, faisant crpiter jusque dans sa gorge le
liquide enivrant... Il fit encore claquer sa langue et dit en reposant
le verre sur la table:

--Je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec ce vin-l... nous
l'inviterons souvent dans notre socit... il est aimable.

Et les deux hommes clatrent de rire... Puis Sper remplit les verres
et reprit:

--Nous disions donc, mon vieux Martin, qu' compter d'aujourd'hui je
vous donne un coup de main.

--Oui, et je m'arrangerai  vous faire avoir  la fin du mois une
somme ronde.

--C'est a. A la vtre! Et qu'est-ce que j'aurai  faire?

--Je ne sais pas, vous m'aiderez... Nous rangerons ensemble.

--Est-ce que le bourgeois est bon enfant?

--La crme des hommes, et puis on ne le voit jamais...

--a, a le rend meilleur... Nous allons bien en prendre une autre,
dit Sper en montrant la bouteille.

--Ah! mon cher... Ce soir je ne pourrai pas fermer si je suis
mouill... C'est que j'ai encore  travailler, moi.

--Espre! espre! je vous aiderai, nous serons deux... Garon, une
bouteille... et du pareil...

Lorsque cinq heures sonnrent, il y avait cinq bouteilles sur la table
et Martin chantait  Sper une chanson de son pays. Le concierge de la
maison vint prvenir le premier que Ces messieurs partaient. Aussitt
l'habitude reprit le dessus. Martin se dressa et, marchant droit et
raide comme l'ivrogne qui veut cacher sa situation, il traversa la rue
et entra dans les magasins desquels sortaient les derniers employs.
Sper, au contraire, semblait absolument de sang-froid; l'oeil tait
allum, les joues taient plus rouges, le bout du nez luisait, mais la
langue n'tait pas embarrasse et les jambes taient solides. Il se
leva, alla au comptoir, paya et sortit en riant et en disant:

--Il y a un peu de roulis... Mais, espre, espre, je vais le
piloter...

Et  son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans
le magasin. Martin tait pench sur la manivelle qui servait 
manoeuvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire
tourner...

--Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper... donne un peu que
j'apprenne  tourner ton orgue...

--Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place.

En deux minutes le magasin fut ferm.

--Il faut ranger? demanda le nouvel employ.

--Non!... je ne suis pas en train aujourd'hui... puisque tu m'aides,
demain nous commencerons plus tt... Allons prendre l'air... on
touffe ici...

--a, c'est vrai!

Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda 
Martin:

--O allons-nous prendre l'air?

--En face...

--Ah! farceur, va... c'est a qui s'appelle de l'air...

--Oui, et nous dnerons.

Donnant le bras  son nouvel ami, Martin traversa la chausse et
rentra dans la petite gargote o ils se firent servir  dner. Le
dner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garon de magasin
ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand
de vin les ayant mis  la porte, Sper porta son camarade jusque dans le
magasin. Martin tait dans un tel tat d'ivresse que son compagnon dut
faire son lit et, sur la prire de l'employ, dut s'tendre sur un
matelas, prs du sien.

Moins de dix minutes aprs, le ronflement sonore de Martin branlait
les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se
leva, s'assura que son ami dormait profondment et se dirigea aussitt
vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier tage, traversa les
bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Sglin.

L il ferma soigneusement les grands rideaux des fentres, et, ayant
fouill dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs;
il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la
correspondance de M. Sglin. Un carnet lui parut plus intressant sans
doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets.

Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouv une
liasse de traites chues et payes, il fouilla dedans et en prit une;
il la serra prcieusement dans son portefeuille et, aprs avoir bien
soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, teignit
sa lumire et se coucha sur le matelas tendu prs du lit de son
compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et,
plaant sa tte sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas:

--Espre! espre! Nous sommes pars maintenant...

Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin... un
ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur
la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant
au travail des boulangers ptrissant leur pte, il s'loigna.

Vers six heures les deux amis s'veillrent; des excs de la
veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allrent
aussitt tuer le ver en prenant un verre de vin blanc et revinrent
prparer les bureaux et les magasins... Sper, qui avait servi dans la
cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il
tait pieds nus et l'ponge ou la brosse  la main, vif, alerte, il
sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort...
semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans,
lors de la toilette du navire. Martin tait stupfait de sa vigueur,
de sa lgret; assurment un homme de vingt ans n'aurait pas t
plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il termin, et
Martin disait:

--Jamais je n'en ai fait autant.

Le bureau du patron tait symtriquement rang, les meubles frotts,
les tentures brosses, les papiers surtout absolument en ordre. Martin
tait merveill; c'tait plus qu'un aide, c'tait un remplaant.

 l'heure o les employs devaient arriver, Sper se rendit chez le
marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait prs
du valet de chambre savoir les ordres du patron.

Il rejoignit presque aussitt son camarade, ils se mirent  table et
continurent  _tuer le ver_.

--Tu as fini? demanda Sper.

--J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journe.

--Il faut que j'aille chez moi et je me ramne aussitt.

--Non, pour a tu ne peux pas m'aider.

--A cause donc?

--A cause que ce soir il y a un grand dner, la fiance et sa famille.

--Ah! bah!

--Alors, je suis de corve prs du fourneau, j'aide la cuisinire.

--Ah oui, a se comprend...

--Nous allons djeuner ensemble... et puis tu pourras partir.

--Bien...

--Seulement, tu reviens demain matin.

-- six heures je serai l.

--Nous allons djeuner plus tt, parce que je vais avoir des
occupations pour l'aprs-midi...

--Je veux bien... notre dner d'hier m'a creus...

Ils se firent servir et se mirent  table. A midi, le singulier aide de
Martin lui serrait la main et retournait chez lui.




V

O L'ON VOIT QU'IL NE FAUT PAS JOUER AVEC L'AMOUR.


Lorsque Fernand, voulant sauver la situation de sa maison, compromise
par la catastrophe, qui, de son commanditaire, avait fait un crancier
froce,--nous parlons de la crance vendue par Pierre Davenne,--avait
accept la proposition d'un sieur Strucko, de Vienne, qui lui parlait
de mariage, l'amour n'entrait pour rien dans l'affaire... En demandant
qu'on lui adresst le portrait de celle dont on voulait faire son
pouse, il se disait: Qu'elle ne soit pas tout  fait une guenon, et
cela me suffit. L'envoi du portrait l'avait consol. Celle qu'on lui
offrait tait belle et ferait assurment une admirable matresse de
logis. C'tait tout ce qu'il demandait.

La grande question tait uniquement dans le million et demi comptant et
dans le million d'esprances que sa femme apporterait. Qu'elle
ft sotte, acaritre, insociable, qu'elle n'et ni coeur ni me,
peu importait, il pousait la dot. Si la femme rendait la maison
insupportable, il savait o trouver des consolations. La vie riche a
des coutumes qui permettent d'chapper  une promiscuit gnante,
et bon nombre de mnages sont ainsi btis. Chacun vit  part, l'union
n'est que superficielle.

Fernand, indiffrent pour la femme, faisait une affaire; il la faisait
srieusement, parce qu' cette heure il ne pouvait plus reculer; le
mariage manqu, c'tait... plus que la ruine. En allant  la gare,
pas une autre pense n'occupait son cerveau. Le jour saint, le jour
bni de l'hymen, tait pour lui le jour d'chance...

Mais lorsqu'il vit devant lui celle qu'on lui destinait, lorsque son
regard croisa celui de la jeune fille, lorsqu'il sentit sur son bras
la chaleur du sien... il eut un tressaillement. En se trouvant dans
la voiture en face d'elle, il l'admirait, et d'abord heureux, fier, au
dpart, du murmure flatteur qui suivait sa fiance, il arriva  en
tre fch, jaloux!...

Lorsque, le premier soir, il quitta le vieux Moldave Danielo, seul sur
le boulevard, se dirigeant vers le cercle, il se rappelait sa fiance,
il eut un haussement d'paules et dit:

--Ma parole d'honneur, je deviens fou! Amoureux, moi!... c'est trop
bte... Pauvre belle, vous aurez le calme de votre pension; ce n'est
point mon amour qui vous fatiguera...

Et cependant, le lendemain,  dix heures, il tait au Grand-Htel et
priait le vieux Danielo de le prsenter  sa fiance. Il est vrai que
chez la bouquetire, en faisant faire un bouquet, il disait tout bas:

--Il faut faire ses affaires...

Tous les jours Fernand se rendait au Grand-Htel; il passait une heure
prs de la belle Iza et revenait, se rptant toujours la mme
phrase:

--Suis-je assez ridicule prs d'elle! C'est l le propre de ceux qui
veulent parler d'amour en n'en ressentant pas.

C'est absolument le contraire, car l'amour se ressent, se devine et ne
sait s'exprimer; mais Fernand ne voulait point se l'avouer. Il affectait
avec l'oncle Danielo de discuter les clauses du contrat, alors qu'il
aurait accept toutes les conditions qu'on lui aurait dictes, et son
mensonge du premier jour tait devenu une vrit.

Depuis que j'ai vu Mlle Iza... je l'aime, et c'est un mariage d'amour
que je vais faire.  cette heure, vous auriez modifi les conditions
premires que je passerais outre. Ce n'est plus le ngociant qui agit,
c'est l'amoureux.

Le jour o le soir mme on devait aller chez le notaire, Fernand
tait dans le salon de l'appartement d'Iza; le vieux Danielo tait
dans son appartement, crivant. Les deux fiancs taient prs de
la fentre grande ouverte sur le balcon: Iza dans un grand fauteuil,
Fernand assis presque  ses pieds sur une petite chaise basse.

Sur le boulevard, un monde s'agitait, bruyant, affair; il y avait des
flots de foule sur le trottoir qui, semblant prts  se heurter,
se mlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit
assourdissant, o rien ne ressortait de distinct. Sur la chausse,
les fiacres et les omnibus se croisaient, cherchant  se dgager d'une
triple file d'quipages qui revenaient du bois. Au-dessus s'tendait
le ciel pourpre du coucher du soleil des jours d't.

La jeune Iza paraissait admirer cette vie bruyante...

--Iza, dit Fernand, croyez-vous pouvoir oublier  Paris votre beau
pays?

--Oh oui! fit la jeune fille avec une joie d'enfant. Paris est le plus
beau pays du monde, et l-bas, je n'ai laiss personne, ceux que
j'aimais ne sont plus!

--C'est une triste existence que celle de l'orpheline! Iza, vous
retrouverez ici les affections perdues. Laissez tomber un instant sur
moi vos regards profonds... Lisez dans mes yeux l'amour qui emplit mon
me.

La jeune fille baissa les yeux.

--Ne dtournez pas vos regards... C'est presque un poux qui vous
parle... et vous pouvez, Iza, entendre les aveux de votre fianc. Si
vous saviez avec quelle impatience j'attends le jour o nous serons
pour toujours unis! Depuis l'heure o je vous ai vue, ma vie n'est plus
la mme... Indiffrent  tout, je n'ai qu'une pense... vous voir...
Je ne sais quel trouble est en moi, je n'ai ni le dsir ni le courage
de penser  mes affaires... Ma maison est abandonne, mes relations
sont brises, mes amitis oublies... Seule vous m'occupez tout
entier, et je ne me sens heureux qu' cette heure o je suis prs de
vous,  vos pieds, vous parlant, vous admirant, vous adorant.

La jeune fille eut un sourire de doute.

--Ne me croyez-vous pas? demanda Fernand...

--Monsieur Fernand, vous vivez au milieu d'un monde o vous avez
rencontr plus belle que moi... Vous avez dit  d'autres les mmes
paroles que vous me dites.

--Non, Iza... non!... au contraire, ma vie s'est passe sans qu'aucun
tre au monde ft impression sur moi... Je niais l'amour... Et le
ciel a voulu que celle qui devait tre ma femme me le ft connatre
aujourd'hui... J'ai hte que notre union soit consacre, parce que je
crains sans cesse... et je sens que maintenant sans vous je ne pourrais
vivre...

--L-bas, j'entendais conter qu' Paris l'on n'existait que pour
le plaisir, vivant si vite qu'on ne prenait pas mme le temps de
s'aimer... et j'avais peur.. j'ai peur!

--Peur? de quoi?

--Peur que cet amour que vous jurez ne soit point si profond...

--N'entendez-vous pas aux accents de ma voix que je ne pourrais
mentir!... Ce que je voudrais, ma belle fiance, c'est vous inspirer
une partie de l'amour que je ressens pour vous...

--Ne vous ai-je pas dit que j'ai peur?

--Oui!

--Eh bien, fit-elle en baissant les yeux et laissant sa main dans
celle de Fernand, j'ai peur, parce que vous aimant, moi qui suis une
trangre, je crains que ma gaucherie ne vous loigne de moi...

--Mais, vous m'aimez? demanda hardiment le jeune homme.

Elle lui prit la main, et, souriante, elle dtourna la tte comme
pour chapper  son regard. Fernand, ravi, porta la main d'Iza 
ses lvres et tomba  ses genoux, puis, comme enivr, aprs l'avoir
contemple un instant, il dit:

--Iza, c'est une passion folle qui s'est empare de moi; votre image
est constamment devant mes yeux, dans la vie maintenant je marche
inconscient, mon regard ne voit que vous; comme les Mages guids par
l'toile le jour de la naissance du Seigneur, je marche bloui, ne
voyant rien de ce qui s'agite autour de moi, allant  cette toile
de ma vie,  cette lumire: Vous!... Aujourd'hui il adviendrait un
obstacle  notre union, je marcherais rsolu au-devant; dj vous
tes  moi, dj c'est vous qui tes mon me, ma vie... et je
deviendrais criminel si vous ne deviez tre ma compagne.

Iza coutait souriante, laissant sa main dans la main brlante de
son amoureux et penchant la tte pour bien entendre, comme les oiseaux
penchent leur tte pour couter la chanson qui ressemble  ce qu'ils
chantent.

Et la voix de Fernand tait pntrante et son aveu tait sincre.
Habitu  vivre dans les amours faciles de la vie parisienne, jamais
son coeur n'avait tressailli devant une femme; le cerveau seul avait
aim, un jour, une heure. Il appelait amour le dsir de la possession,
et la possession amenait l'ennui.

Cette fois, au contraire, il dsirait l'me de cette jeune fille; les
charmes de la femme l'blouissaient, mais il admirait, il respectait,
il adorait enfin. Cet amour aurait tu celui qui  cette heure se
serait plac sur son chemin; il lui semblait avoir trouv, dcouvert
Iza, elle lui appartenait, et les regards qu'on lui adressait le
faisaient souffrir.

Lui, le cynique, le dprav, pour parler  cet enfant, il chtiait
son langage: le langage du vieil oncle Danielo lui donnait des
crispations; il supportait avec peine le ton familier du vieux Moldave,
ses faons irrespectueuses de traiter les femmes. Iza, c'tait pour
lui la madone qu'il venait chaque jour prier, aimer et adorer.

 genoux  ses pieds, la voyant sourire, il reprit avec exaltation...

--Iza, vous ne vous doutez point de ce que je souffre...  ces heures
seulement, je suis heureux, je suis prs de vous et nous sommes
seuls... Mais, lorsqu'au bois chacun vous regarde, lorsque dans la rue
on reste bloui sur votre passage... lorsqu'au thtre les lorgnettes
sont braques sur vous... je voudrais pouvoir insulter ces hommes...
Il me semble qu'ils vous outragent... Je le sens bien, je deviens fou...
Que voulez-vous? Je vous aime!

--Et vous serez toujours ainsi?

--Toujours!... Oh! si vous saviez quels tourments je trane sans cesse,
quels doutes me tuent!

--Quels tourments? quels doutes?...

--Iza, je vous aime, nous allons ensemble lier notre vie... Je crains
que la volont de votre oncle ne vous fasse faire un mariage de
raison... Je crains que vous ne m'aimiez pas.

--C'est ce doute qui vous attriste!

--Je voudrais vous entendre, Iza, dire une fois ce mot...

--Une fois?... rpta-t-elle!

Elle se leva et obligea le jeune homme  se lever; puis, se disposant
 se retirer, pleine de confusion, elle dit avec effort comme si elle
voulait vaincre sa timidit:

--Avancez-vous, monsieur Fernand... coutez-moi.

Celui-ci, obissant, pencha sa tte, tendant l'oreille, et alors elle
s'avana gauchement:

--Fernand... je vous aime...

Elle voulut se sauver, mais Fernand lui tenait les mains; il eut un
mouvement fbrile qui attira la jeune fille vers lui... leurs lvres
se rencontrrent.

Iza jeta un petit cri... comme le bruissement d'ailes d'une colombe
affole et elle se sauva.

mu, ravi, tout tressaillant, Fernand se mit au balcon, il crut
touffer... et malgr lui, constatant son tat, il dit:

--Ah! c'est effrayant ce que je l'aime!

Le vieux Danielo,  ce moment, lui frappa sur l'paule; il avait
entendu, et il dit joyeusement:

-- la bonne heure... Maintenant, je suis tranquille, elle sera
heureuse!

Fernand, tout confus, lui tendit la main, et le vieux Zintsky lui dit:

--Vous savez que c'est dans une heure que nous signons le contrat?




VI

UNE SOIRE DE LA BELLE IZA.


Le soir mme, le contrat de mariage tait sign chez le notaire de
Sglin. Le vieux Danielo avait dclar que la future apportait en dot
la somme de quinze cent mille francs en espces, plus cent mille francs
de bijoux et des proprits sises  Jassy et  Galali, estimes
plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiance apportait deux
millions, sur lesquels un million devait tre ralis et vers entre
les mains de Sglin le jour du mariage.

Quand Fernand sortit de chez le notaire, il tait ivre d'amour et
bloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait
tre calme; mais, agit, fivreux, il ne pouvait rester en place.

Enfin, il touchait au but rv. Il aimait et allait pouser celle
qu'il aimait... Il tait malheureux, presque ruin, et il se trouvait
tout  coup riche, immensment riche. Lorsqu'il eut reconduit au
Grand-Htel Iza et son oncle, il dit  son cocher de le conduire au
bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fracheur
de la nuit, son corps fivreux; il avait besoin de ce silence et de
cette ombre pour vivre un peu seul avec son rve.

La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-lyses, lorsque,
enveloppe dans un long manteau et le visage couvert d'un voile
pais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Htel, accompagne par le vieux
Danielo; celui-ci, tant sorti le premier, avait jet un regard rapide
autour de lui et tait rentr sous la porte prendre le bras de sa
nice. Ils traversrent le boulevard et remontrent jusqu' la rue
du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher:

--Vite  Montrouge.

Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire
s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener.

Une heure aprs, la voiture s'arrtait sur la route.

Les deux voyageurs descendirent et se dirigrent vers le village
trange o nous avons dj conduit le lecteur. Le vieux Moldave
s'arrta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser.
Danielo, qui n'tait autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui.
Iza courant lui dit alors:

--Attends, matre... Je reviens te prendre dans une heure!

Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'tait pas
clair, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant
 travers les baraques, et, arrive  l'extrmit du village, elle
frappa  la porte d'une hutte,  travers les interstices de laquelle
filtrait de la lumire. Une voix d'homme demanda:

--Wer ist da?

--Iza! rpondit-elle.

La porte s'ouvrit aussitt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les
bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion.

La porte ferme, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant
lui, lui prit les mains.

Ils se regardrent longuement, et le jeune homme demanda:

--Tu reviens enfin, Iza?

--Non, dit-elle, pas encore... mais bientt... Ce soir, j'ai voulu
venir quand mme, je ne pouvais plus me passer de te voir... Tu m'aimes
toujours, Golesko?

--Toujours, rpondit-il simplement en lui pressant les mains, et
il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tte sur son
paule, ils restrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette
hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulire
beaut faisait un contraste trange... C'tait un radieux tableau,
plus clatant par son fond misrable. Celui qu'elle avait appel
Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il tait superbe. Il tait grand,
svelte, sans tre maigre; les membres taient robustes; sous son
bizarre costume, il tait lgant. Il avait le teint cuivr, les
yeux taient noirs; les cheveux chtain brun taient longs; partags
au milieu, ils retombaient en mches paisses sur ses paules;
la moustache douce couvrait  peine les lvres d'un rouge vif, qui
resplendissait par le sourire sur les dents d'une clatante blancheur.

Sa voix tait douce comme un chant, il avait le mme accent mlodieux
qu'Iza... Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces
valaques. C'tait un enfant des montagnes. Il portait le costume
singulier--trill par l'usage--des enfants des monts Karpathes.

--J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi...

--C'est seulement pour a que tu es venue?... Pourtant tu es riche
maintenant, tu ne dois manquer de rien.

--Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi.

--Viens.

Et Golesko se hta de dresser deux couverts sur une table boiteuse,
c'est--dire qu'il y plaa deux gobelets et deux couteaux, puis une
grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier pais
comme du drap, sur lequel tait une tranche grasse de jambon.

Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur
la table en disant:

--Et le vin du pays!...

La chandelle, fiche dans un cruchon, clairait le groupe.

Iza s'tait assise d'un ct de la table, Georgeo se mit de l'autre,
et alors s'accoudant sa tte entre ses deux mains, le rire sur les
lvres, il dit:

--Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu
viennes ici faire un si mauvais repas?

--Georgeo, la grande belle table o l'on me sert me rend triste,
toute leur bonne cuisine me porte au coeur... la pice o je dors est
triste... je voulais tre riche, je veux tre riche, mais il faut que
tu sois prs de moi... Ici je me trouve bien, je suis  l'aise: je
suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre...
Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux...

Et leurs regards tincelrent en se croisant.

Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans
l'air empest de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce
le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des
bouches. Elle avait dgraf sa robe pour rendre  sa poitrine ses
contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel
elle trouvait une saveur nouvelle... Sa vie, sa vie de bohme, elle la
revoyait en promenant ses regards autour d'elle,  la lueur fumeuse du
suif.

--Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde,
habills comme nous voudrons, couchant une nuit l et l'autre bien
loin..., nous aimant bien et mprisant tout le monde. Mon Georgeo,
donne-moi  boire.

--C'est ce qui reste de notre vin de l-bas..., dit le jeune homme en
versant.

Iza fit la lippe pour y tremper ses lvres; elle but en faisant tourner
ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet 
Georgeo...

--Bois  moi, Georgeo...

Heureux d'obir, le grand bohmien chercha sur le gobelet la trace
grasse des lvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant
devant elle, il lui dit:

--Iza, conte-moi ce que tu fais.

--Je deviens riche, Georgeo...

--Conte-moi a...

--Georgeo, je ne peux rien dire... Mais tu dois m'aider  russir; le
matre pour lequel j'agis veut te voir.

--Moi?

--Oui! toi aussi, tu dois servir...

-- quoi?

--Je l'ignore... je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est
trace.

--Mais un jour, tu peux tre prise... tu peux revoir derrire toi les
soldats... tu te souviens,  Jassy...

--Ne crains rien, le matre est puissant...

--Tu le disais aussi de celui que tu avais alors... Souviens-toi.

--Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrire
la mosque... je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de l... et,
le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'tais
sans connaissance... Quand je revins  moi dans ta cabane... sur ma
chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du
sang!

Le grand jeune homme eut un mchant sourire, en disant:

--J'en avais tu deux!...

--Mais ce n'est pas la mme chose aujourd'hui; j'ai jur que je me
tairais... je me tairai; c'est le matre qui t'engagera...

--C'est la vie encore  risquer... et en France nous sommes
tranquilles.

--Tiens... regarde, tu vois qu'il est gnreux, le matre.

Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira
des poignes de pices d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la
table.

Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillrent et il passa
ses doigts sur l'or comme pour le caresser...

--Tu vois, mon Georgeo, le matre agit bien.

--Et il me payerait ainsi?

--Il t'attend...

--O?

--Demain...  dix heures du matin. Voici sa carte... Georgeo la prit
vivement et dit:

--J'y serai!...

Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jet sur la
table, qu'il le faisait tinter, charm de cette harmonie, elle lui dit:

--Garde a, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et
nous serons riches.

Golesko secouait l'or et disait:

--Comme c'est beau l'or!... Riches! Nous serons riches... C'est a qui
manquait pour nous bien aimer!

On frappa  la porte. Golesko bondit en se plaant devant son or;
prenant le couteau qui tait sur la table, l'oeil ardent, les sourcils
froncs, il dit d'une voix sche:

--Qui est l?

Iza, souriant, l'avait regard et admirait son ami. On rpondit

--C'est moi, ouvre donc, Georgeo, il faut qu'Iza parte!...

--Ah! c'est le sauvage! fit-il en haussant les paules pendant qu'Iza,
clatant de rire, disait:

--Voil, matre, je suis  toi.

Georgeo fit un signe  Iza pour l'empcher d'aller ouvrir. Il ramassa
l'or, le roula dans une loque sale et le glissa sous son grabat; puis il
alla ouvrir la porte.

--Entre, vieux Rig, fit-il.

--Nous n'avons pas le temps... rpondit celui-ci.--Vite, vite, il faut
partir, Iza, tu lui as fait la commission?

--Oui, demain il ira!

--Tu vas tre riche, Georgeo... Conduis-toi honntement avec le
matre.

--Je lui vendrai sang et peau... s'il le veut...

--Vilaine marchandise qu'il ne te demandera pas... Allons, Iza, en
route.

--Avant, sauvage, tu vas prendre un verre du vin de notre pays.

--Vite, alors.

Georgeo versa, emplit les deux gobelets, ils burent. Rig fit la grimace.

--C'est bon, a... hein? disait le jeune homme.

--Pour faire des conserves! dit le vieux Rig... En route, Iza.

La jeune fille se jeta au cou de Georgeo; ils s'embrassrent
amoureusement.

-- bientt, dit Iza... Et n'oublie pas,... chez le matre  dix
heures.

Une heure aprs, le garon du Grand-Htel commandait:

--Le service de M. et de Mlle de Zintsky...




VII

UN HEUREUX MARIAGE


Fernand Sglin s'tait content jusqu'alors du petit appartement
qui se trouvait au-dessus des magasins; mais ce logis allait devenir
insuffisant d'abord et trop modeste en raison de la situation de celle
qui pousait. Puis, il ne voulait pas que sa femme ft en rien mle
 ses affaires. Il voulait pour son idole un temple, pour son culte,
ses adorations, un autel.

Il en parla aussitt au vieux Danielo, lequel lui dit qu'il en
parlerait  sa nice. La rponse ne se fit pas attendre. Le
lendemain, le vieux Moldave lui donnait l'approbation d'Iza, de laquelle
il avait devin le dsir. Le surlendemain, Danielo dit  Fernand
qu'il avait trouv, prs d'Auteuil, un petit htel superbe, compos
d'un grand pavillon isol au milieu d'un vaste jardin. C'tait une
demeure ombreuse et discrte, un jardin plein de fleurs.

Les deux fiancs allrent avec le vieil oncle visiter le petit htel;
il plut et fut lou aussitt. On se htait, car le mariage tait
prochain.

Le petit htel tait situ tout prs du bois de Boulogne. Les
grilles toutes dores taient surmontes de deux becs de gaz et
s'ouvraient sur une cour dont le milieu tait occup par un massif de
fleurs, devant lequel tait le perron abrit par une marquise vitre,
sous laquelle s'ouvrait la porte du vestibule.

L'htel avait deux tages: les fentres hautes et troites avaient
des rampes dores; lgant de construction, riche de sculpture, le
pavillon se dressait bien blanc, bien propre, tranchant sur le fond
vert des arbres d'un petit parc o l'on entendait crpiter l'eau
d'un bassin; il tait gai, surtout lorsque le soleil, dardant sur
les pierres blanches et sur l'or de la grille et du balcon, faisait
ressortir le trou noir des fentres ouvertes, encadres par les
franges des rideaux clatants; dans le noir on voyait les cuivres
dors des coins de meubles luxueux, et le scintillement des verroteries
des lustres...

Iza tait dans le ravissement. Les meubles, les tentures taient
presque neufs, et Fernand loua l'htel et acheta le mobilier.

Le lendemain, les domestiques de Sglin s'y installrent et le
prparrent pour recevoir leur matre. Le mariage tait dcid, le
jour fix.

Le jour o la jeune Iza, dans sa blanche toilette, descendait
l'escalier du Grand-Htel pour monter dans la voiture qui la conduisait
 la mairie, il y eut dans la foule de curieux assembls devant la
porte un murmure d'admiration.

Toute la finance et le haut commerce assistaient au mariage du banquier
commissionnaire, Fernand Sglin, et c'tait un concert de louanges
et de flicitations... Naturellement les plus extravagants mensonges
circulaient comme des vrits. On disait que la marie tait d'une
famille princire, qu'elle apportait  son mari plus de cinq millions,
qu'elle avait en bijoux la moiti de cette somme; on disait que
le vieil oncle tait un grand personnage, bien plus riche encore,
intriguant avec la Russie, et qui se dbarrassait de sa nice pour
aller l-bas recommencer ses intrigues.

La vrit, c'est que le vieux Danielo avait dit qu'il attendait
impatiemment la clbration du mariage; car il tait rappel dans
son pays pour des affaires urgentes, et il avait dit  Fernand qu'il
partirait le lendemain de son union avec sa nice.

Ce fut pour Sglin une journe qui dura un sicle, tant il avait
hte d'tre dbarrass des indiffrents qui l'entouraient pour se
trouver seul enfin avec celle  laquelle, il le sentait, il appartenait
corps et me.

Ces flicitations, ces compliments, dont la banalit galait
l'indiffrence, l'agaaient; les regards admiratifs qui couvraient
sa femme le blessaient; il tait forc de sourire lorsque la mauvaise
humeur l'touffait, forc de remercier d'un mot agrable lorsque
l'injure lui venait aux lvres.

Le soir, on dnait au Grand-Htel.

Oh! l'interminable journe. Et que les gens taient lents  servir!
Le dner n'en finissait plus: il semblait  Fernand qu'on prenait un
malin plaisir  prolonger cette crmonieuse soire...

Il tait agit, nerveux, inquiet, car il lui sembla que son oncle
affectait trop le mpris qu'il avait pour les lois du Coran... Il
buvait!... il buvait!... et paraissait,-- en juger par les rires de
ceux qui l'entouraient,--avoir une conversation bien gaie; les dames
plusieurs fois avaient tourn la tte...

Enfin, vers dix heures, on se retira, et Fernand tout tremblant
enveloppait Iza d'une longue pelisse et ne voulait laisser  personne
le soin de s'occuper d'elle. Il prit son bras et la conduisit  sa
voiture; le vieil oncle Danielo embrassa sa nice, et Fernand s'tant
plac prs de sa femme, la voiture les conduisit au petit htel
d'Auteuil.

Dans la grande voiture, ils s'taient placs l'un en face de l'autre,
Fernand tournant le dos aux lanternes, dont la lumire clairait le
visage d'Iza, place devant lui.

Quand les chevaux partirent, Fernand dit:

--Enfin, nous sommes seuls!

Il lui prit la main, et elle sourit; il la regardait heureux, ne
trouvant pas une parole  dire, l'admirant, car la lumire qui
l'inondait la rendait semblable  ces belles saintes de notre art
paen; elle paraissait enveloppe d'une aurole, et son teint chaud
et ses cheveux bruns tranchaient violemment, dans son voile blanc, sur
lequel les boutons de fleurs d'oranger s'grenaient; dans ses mains
brlantes, il sentait sa main molle et frache.

Il tait heureux, il la contemplait en souriant  son sourire, la
tte penche, n'osant parler, ne trouvant pas de mots qui rendissent
ce qu'il voulait exprimer; longtemps ils restrent ainsi, les regards
dans les regards; Fernand transform par sa passion, devenu chaste, et
sachant que, sans s'tre dit un mot, ils avaient eu un long entretien
d'amour.

Et au contraire de ce que lui avait paru tre la journe, il fut
surpris quand la voiture s'arrta et que le domestique ouvrit la
portire. Ils taient chez eux, et il lui sembla qu'il venait  peine
de sortir du Grand-Htel.

Il prit Iza dans ses bras et la porta sous le vestibule, craignant
qu'elle ne se fatigut; puis, s'tant fait clairer jusqu' son
appartement, il renvoya la femme de chambre, lui disant que madame la
sonnerait quand elle aurait besoin d'elle.

Les soubrettes baissrent la tte pour cacher un malin sourire et se
retirrent. Ils taient dans le boudoir qui prcdait la chambre de
madame. Seul avec Iza, Fernand l'aida  retirer sa pelisse, dtacha
doucement son voile et sa couronne, embrassa ses beaux cheveux dont
quelques mches tombrent sur son paule. Il la conduisit comme un
enfant vers une grande causeuse; lorsqu'elle fut assise, il se mit
 genoux, s'tendit  ses pieds, et, prenant ses petites mains et
cachant sa tte, il dit:

--Iza, que je suis heureux... que je t'aime!

La jeune fille le regardait souriante, et d'une voix douce comme un
chant d'oiseau elle lui dit:

--Et vous m'aimerez toujours ainsi?...

--Toujours!...

Et il y eut encore un silence pendant lequel il l'admira. Il semblait
qu'il n'osait toucher  son idole, et qu'il craignait que son contact
ne la souillt.

--Iza, dit-il, au bout d'un moment, sais-tu pourquoi je suis heureux?...
C'est que je suis jaloux, jaloux  tuer qui exciterait ma jalousie, 
me tuer moi-mme.

--Pourquoi me dites-vous cela? Vous tes mon matre...

--Non, je suis ton poux, je suis ton esclave... qui t'adore! Je suis
heureux, Iza, parce que tu viens de l'autre coin de l'Europe, que tu ne
connais personne ici que moi, et que je voudrais qu'il en soit toujours
ainsi, que ton amour, ta vie, soient  moi... Tu n'as ici ni amis ni
parents qui puissent me prendre une part de ton affection... C'est moi
qui serai toute ta famille.

--Oui, je vous aimerai bien!

--Tu ne sais pas ce qu'est la vie, toi! ma pure et chaste Iza... Aprs
l'amour saint de la mre, tu cherches l'amour honnte de l'poux...
Tu ne sais pas qu'il y a dans la vie deux sortes d'amour, l'un lger,
fou, bestial..., l'amour que tu dpeignais l'autre soir, dans ton naf
langage, en contant qu'au pays on disait qu' Paris on n'avait pas le
temps de s'aimer; cet amour-l n'occupe que le cerveau, il s'teint
sans laisser de trace... Mais il est un autre amour que j'ignorais,
celui qui m'treint aujourd'hui, qui s'appuie  la fois sur
l'affection, sur l'estime, qui a pour avenir la famille!... Oh!
qu'il est fort et puissant, qu'il est pur, cet amour! Et combien
moi, l'abandonn, j'en suis rempli aujourd'hui! moi qui vivais seul,
goste, je vis pour quelqu'un! j'aime quelqu'un! J'aime! oh! mais
comme c'est diffrent d'aimer ainsi!...  ma sainte et pure femme, je
t'adore! je t'aime et je me sens meilleur prs de toi... je t'aime!

Iza avanait la tte, la bouche, le regardant avec tonnement; elle
finit par dire:

--Mais que me dites-vous l?... Je ne comprends pas.

Fernand haussa les paules en disant:

--Je suis fou! ma parole d'honneur!... Excuse-moi, ma belle Iza, ma
femme aime, je t'aime!

Et alors, comme une pensionnaire, Iza prit dans ses deux petites mains
la tte de son mari, la releva pour bien la regarder en face et elle
dit navement:

--Moi aussi... je vous aimerai bien...

Fernand se releva, et prenant sa femme entre ses bras, il l'embrassa
avec effusion, en disant:

--Mon Dieu que c'est beau la candeur, la puret! et comme leur contact
rend meilleur...

Il regarda un instant Iza, en s'appuyant sur son paule, et lui
demanda:

--Ma chre petite femme... n'es-tu pas fatigue?

--Oh! si, matre!

--Vous allez dormir, ma belle!

Et il sonna; les femmes de chambre entrrent et conduisirent Iza dans
sa chambre. Lorsqu'elle fut entre, la porte ferme, Sglin descendit
dans le jardin... Il se promenait, passant la main sur son front, comme
pour calmer son cerveau troubl par la passion et il disait:

--Si je ne m'tais mari avec elle... je me serais tu! Est-ce
possible? moi! moi! qui ai tant ri, tant mdit... souill l'amour des
autres!...

 cette pense, son front se plissa, une ide atroce lui traversa le
cerveau.

-- moi! si cela m'arrivait, oh! je la tuerais... mais j'en
mourrais!...

Il vit les femmes de chambre qui montaient se coucher. Heureux, il
rentra dans la maison et se dirigea vers la chambre de sa femme.




VIII

O L'ON PRSENTE UN SINGULIER COMPTE.


Le mariage de Fernand Sglin avait rtabli sa situation; calme dans
l'avenir, il vivait heureux, enivr, tout entier  la pense de sa
femme. Il avait totalement oubli sa maison de commerce, se reposant
sur son caissier Picard. Celui-ci tait venu le trouver  Auteuil pour
assurer l'chance de fin de mois, fort lourde en raison du changement
survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit:

--Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un
avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites
le ncessaire, agissez comme si j'tais l, je vous donne carte
blanche.

Et calme il tait retourn prs de sa femme. Les jours passaient dans
cette situation. Fernand, voulant prsenter officiellement sa femme
dans le monde au milieu duquel il vivait, avait rsolu de donner une
soire qui devait inaugurer le petit htel d'Auteuil.

On avait beaucoup parl du riche mariage de Sglin, de la beaut
extraordinaire de sa jeune femme, de son originalit. La situation
brillante faite par cette union  la maison Sglin tait une raison
de plus pour que les invitations  la soire fussent recherches.

Depuis deux jours, on ne s'occupait  Auteuil que de prparer l'htel
pour la grande soire. La veille du jour choisi, le vieux Picard
tait venu et avait parl de nouveau  Sglin de l'chance qui se
trouvait quatre jours aprs, et rien n'tait encore parvenu de Jassy.
Sglin eut une lgre contraction; mais, se remettant aussitt, il
dit:

--La ngligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends
aprs la dot de ma femme... Ce soir, Picard, vous crirez en demandant
un premier envoi. Dites, qu'indiffrent  cela... vous tes mon
charg d'affaires, au besoin mme que j'ignore votre dmarche...

--Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour tre rendue...

--Envoyez alors un tlgramme...

--Bien, monsieur, fit le docile caissier.

Et tranquille, confiant, Sglin alla surveiller les prparatifs de la
soire.

--Quelle indiffrence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages.

Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de
sa nice, le vieux Danielo tait parti, et depuis ce jour pas une
nouvelle! Cependant Sglin, tranquille, ne pensa pas seulement  en
parler  sa belle Iza; il avait bien autre chose  lui dire.

L'amour l'occupait tout entier, il tait heureux, et rien ne pouvait
amener un nuage sur son front. Il avait reu de l'individu qui avait
achet la crance de Pierre Davenne une lettre absolument menaante,
il s'tait content de hausser les paules, et il avait crit au
coin:--Payer le 30,--puis il l'avait fait remettre  son caissier... Il
tait calme, il allait recevoir un million!...

Aussi la soire s'annonait-elle brillante. Fernand avait fait de doux
reproches  sa femme; pendant une partie de la journe elle s'tait
absente, et il avait t malheureux de cette absence; il disait en
minaudant qu'il tait jaloux... que ses regards ne lui appartenaient
pas, qu'ils taient  lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent
ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait rpondu que, voulant
tre la plus belle, elle avait t elle-mme chez la couturire
surveiller son travail... et ils s'taient embrasss.

 huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les
tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers
poussetaient et arrosaient les fleurs...

Les invitations portaient neuf heures;  dix heures, les salons
taient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un
vaste velum, servait de promenade et de fumoir.

C'tait une indfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes
des femmes, sur les paules nues, toutes scintillantes de bijoux,
tranchaient les habits noirs des hommes.

Ce n'tait que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la
beaut de la belle Mme Iza Sglin; elle faisait les honneurs de son
salon avec une gaucherie pleine de grce.

 dix heures et demie, le concert commena; les femmes taient
assises sur des fauteuils rangs en ligne devant l'estrade qui portait
le piano. Les hommes se tenaient debout.

Le concert fut peu cout; un grand murmure emplissait le salon. Les
dames avaient hte de voir le bal commencer.

Il tait prs de minuit lorsque les premiers quadrilles se
formrent... Alors la foule s'tait divise, des groupes taient
autour des tables de jeu, dresses dans le petit salon; d'autres,
touffant dans le grand salon, s'taient rfugis dans le jardin,
o le bassin jetait une certaine fracheur.

Fernand se sentait revivre; il tait entour, choy, envi; enfin
le crdit, prt  s'crouler, tait rtabli, tout le monde avait
reu avec empressement son invitation...

Il tait fier, heureux des compliments qui s'adressaient  sa femme,
de ce parti admiratif des femmes. Il avait t voir la salle o l'on
jouait, surveillant partout...; il avait t s'assurer que le service
des buffets tait bien fait; il avait laiss Iza au milieu d'un groupe
de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha
sa femme dans le groupe. Iza n'y tait pas; il la chercha et la trouva
assise dans le petit salon qui prcdait le jardin, causant avec un
homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'tait leve, et,
le prsentant aussitt  son mari, elle lui dit:

--Mon ami, je vous prsente le comte Otto..., un de mes compatriotes,
un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait
prsenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne
pense...

--Je suis heureux, monsieur, et trs flatt de l'honneur que vous nous
faites...

Et en disant ces mots, Fernand avait regard l'homme et avait fronc
le sourcil.

Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'loigna aussitt,
paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander 
Iza quel tait cet individu; mais un ami de Fernand vint rclamer une
valse promise.

Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait prouv son
mari, elle se pencha  son oreille et lui dit gaiement:

--Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui... c'est un
importun... nous le verrions tous les jours.

--Oui, oui, fit-il de la tte, tout  fait rassur et dcid 
faire ce que lui recommandait sa femme.

L'homme, comme gn du milieu dans lequel il se trouvait, tait
rentr dans la salle de bal, et, accoud sur le chambranle d'une
fentre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser.
Lorsque Iza, entrane par son cavalier, se mla aux valseurs, son
regard plein d'admiration la suivait sans cesse... Fernand, accot sur
la porte du petit salon, le vit, et ennuy, bless, il murmura les
dents serres:

--Monsieur le comte Otto..., je crois que nous ne nous verrons pas
souvent.

Il lui sembla qu'Iza avait en souriant rpondu  son regard. Il ajouta
avec rage:

--Mais cet homme est fou!...

Puis, regardant sa femme qui lui souriait  son tour, cherchant dans
chaque mouvement de la valse  ne pas quitter son regard... il passa la
main sur son front, et, haussant les paules, il dit:

--C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur!

Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mla  ses invits.

Celui qu'Iza avait prsent comme le comte Otto, nos lecteurs le
connaissent: c'tait Georgeo Golesko, le beau bohmien, qu'elle avait
t voir quelques jours avant son mariage.

Mais,  cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait gure au
misrable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il tait fort
beau dans sa toilette de soire, son teint chaud ressortait sur son col
blanc. Il y avait de la superbe dans sa faon de porter la tte;
sa tte magnifique dans ses longs cheveux friss par le fer et sa
gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait
rserv, embarrass comme un tranger. Et dans les salons, sur son
passage, maintes femmes avaient tourn la tte.

Vers trois heures du matin, un domestique vint dire  Fernand que M.
Picard, qui assistait au commencement de la soire, avait trouv en
rentrant chez lui une lettre de Jassy  l'adresse de Fernand et tait
revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta
o taient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait.

--Dites  Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre
dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que
la lettre ne le renseignt sur le banquier chez lequel il devait aller
toucher,--calme, disons-nous, il se mit  une table de whist, o l'on
demandait un quatrime.

Vers quatre heures tout le monde tait parti,  part quelques amis
plus intimes, avec lesquels Fernand se mit  table dans le jardin,
devant le buffet, pour souper.

Iza, vers trois heures, s'tait retire. Le calme tait revenu dans
le petit htel si agit quelques heures auparavant. Les jeunes gens
qui soupaient avec Fernand taient ses amis avant son mariage; aussi,
naturellement en vint-on  parler des _anciennes_. L'un d'eux lui
demanda:

--Et Madeleine de Soiz... la Superbe!... a a donc t bien grave
pour vous quitter? Tu devais l'pouser...

--Quelle folie!... dit Fernand. Nous nous sommes quitts le plus
banalement du monde...,  la suite d'une scne de jalousie, bien avant
mon mariage.

--Dame, elle le disait. Je l'ai rencontre il y a deux jours...

--Et que t'a-t-elle dit?

--C'est inutile de te le dire... C'tait si fin! si fin! que je n'ai
pas compris...

--Dis toujours?

--Mon Dieu, je lui ai dit que tu tais mari.--Je le sais! dit-elle!
et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu?

--Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les paules.
Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre  la porte...
Restez si vous voulez, moi je monte me coucher... Je tombe de sommeil.

--Oui, oui, nous connaissons a, firent-ils en riant... Bonne nuit...

Ils se serrrent la main, les jeunes gens se retirrent et Fernand se
dirigea vers sa chambre. En montant, pensant  ce que lui avait dit son
ami, il murmura:

--C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?...
Bah! Et, haussant encore les paules, il entra dans sa chambre.

Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apporte quelques
heures avant; il la lut aussitt. Elle tait adresse de Vienne par
la maison Strucko, ce qui ne l'tonna pas, puisque c'tait le client
qui avait servi d'intermdiaire  son mariage. On lui disait que les
fonds devaient tre dposs dans une maison de Vienne et que sous
deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crdit sur une maison de
Paris.

Tout  fait rassur, et pour n'tre pas rveill le matin, il
crivit  son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de
recevoir. Cette fois l'chance tait assure, et enfin la maison
allait entrer dans une voie de prosprit depuis longtemps inconnue.

Le silence qui rgnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les
diffrentes scnes pnibles des derniers mois repassaient devant
ses yeux. Il avait failli tre ruin, dshonor, et pendant quelque
temps la tte perdue. Il lui avait sembl que la maldiction _in
extremis_ de son ami s'abattait sur lui, et, juste  l'heure o la
dsesprance s'emparait de lui, il avait reu de son correspondant de
Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer
au mariage, un riche mariage lui permettrait d'tendre sa maison. Il
avait aussitt rpondu qu'il tait bien dispos  se marier, mais
que les jeunes filles dotes aussi richement qu'il dsirait que le
ft sa fiancs taient rares.

 cette lettre, il recevait presque aussitt une rponse dans
laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui
dsirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille,
on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits
furent changs, les situations de chacun tablies, toujours par
l'intermdiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite
directement par Fernand fut agre.

Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par
l'intermdiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait tre galement
tromp. Suivant sa maxime, Sglin faisait de son mariage l'assemblage
de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'tait
nullement question. Il s'attendait  se trouver avec une fille
bien sotte, bien nave, qui resterait  la maison et en ferait les
honneurs. Nous avons vu combien peu ses prvisions se ralisrent;
fascin, ravi, bloui, il avait t pris tout entier, il adorait sa
femme  ce point que si,  la dernire heure, on lui avait dit que la
dot promise ne pouvait tre donne, il aurait pass outre...

Aussi tait-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en
tait aim, il tait riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il
avait rve. La maldiction de Pierre Davenne avait eu pour rsultat
d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soiz tait sans
valeur, le dpit de la femme abandonne en tait la cause, et puis
cet amour-l tait bien vieux, ce n'tait pas pour se marier qu'il
l'avait quitte; celle qu'il avait quitte pour se marier, c'tait
Genevive.

Genevive! qu'tait-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui,  cette
heure, portait seule le poids de la maldiction de Pierre...? Comment
vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'tait jamais occup
de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui
avait t enleve. Il savait que la pauvre femme tait reste sans
ressource, qu'il en avait t la cause; mais le souvenir du mpris
avec lequel il avait t trait par elle dominait tout autre
sentiment. Riche  cette heure, il ne pensa pas une seconde  secourir
celle qu'il avait ruine.

Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes penses,
il dit:

--Allons, oublions tout a... Maintenant la vie a des horizons roses.




IX

LE JOUR D'CHANCE.


La veille du jour d'chance, lorsque Fernand se rendit  sa maison
d'affaires, il s'attendait  trouver le caissier calme, venant lui
apporter le bordereau  signer; au contraire, Picard entra dans le
cabinet de son patron, le teint livide.

--Qu'y a-t-il? demanda aussitt Sglin avec inquitude  son homme
de confiance.

--Monsieur Sglin, l'heure du courrier est passe et nous n'avons rien
reu.

--Que me dites-vous l? exclama le jeune homme atterr. C'est
impossible, il faut aller  la poste; assurment la lettre est
gare...

--Non, monsieur... Il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai
envoy trois tlgrammes demandant une rponse, et je n'ai rien
reu.

--Oh! mais c'est pouvantable! fit Fernand, prenant sa tte dans ses
mains... Un malheur, un accident est arriv... Mais je suis perdu!...
Il faut trouver cette somme! De combien est le bordereau?...

--Le bordereau personnel, en dehors des valeurs de la maison Wilson,
payables ici?

Fernand devint rouge, et comme s'il avait un tourdissement il se
retint  son bureau pour ne pas chanceler; il fit un effort et dit
d'une voix sourde:

--Avec ces valeurs, les fonds m'ont t adresss il y a quelques...
et ce sont ces valeurs qu'il faut au contraire payer...

--Le bordereau est norme, monsieur. Nous avons trois cent dix mille
francs!

--Et vous avez ici?

--Oh! presque rien! Vingt mille six cents francs!

Fernand se laissa tomber dans son fauteuil, porta la main  son front
et dit:

--Mon Dieu! mon Dieu! que faire?... Il faut absolument trouver la somme
aujourd'hui... Assurment nous recevrons ce soir ou demain... Il y a un
retard, un accident, je ne sais quelle chose imprvue...

--C'est pourquoi j'insistais prs de vous, il y a deux jours encore; on
avait alors le temps de se retourner...

--Trois cent mille francs!... rptait-il... C'est trois cent mille
francs qu'il faut trouver. Au reste, ma situation n'est plus la mme,
je trouverai bien cette somme chez les Ardouin. Picard, dites qu'on
attelle. Je vais expliquer le retard  Ardouin... il me fera la somme
en une traite  dix jours, et si nous n'avons pas de nouvelle ce soir,
on tlgraphiera au Strucko de Vienne.

La quitude du patron ramena la srnit sur les traits du vieux
caissier.

--Peut-tre l'oncle Danielo est en route et vient lui-mme apporter
les valeurs, ce qui expliquerait que les tlgrammes et les lettres
sont rests sans rponse.

En montant en voiture, cette dernire pense tait pour lui presque
un fait; il hsita un instant  aller d'abord  Auteuil voir si le
vieux Moldave n'tait pas arriv le matin mme. Mais il se rendit
d'abord chez les grands banquiers Ardouin, qui, lors de la soire 
Auteuil, avaient insist pour entrer en affaires avec lui.

Lorsqu'il eut fait passer sa carte, M. Ardouin an le fit aussitt
entrer dans son cabinet.

L'accueil froid du vieillard l'embarrassa et le gna un peu pour
parler; mais, se domptant aussitt, il lui expliqua le but de sa
visite, en mme temps que le motif.

D'un ton froid, glacial, Ardouin an lui rpondit:

--Monsieur Sglin, je le regrette beaucoup, mais il m'est absolument
impossible de vous faire cette somme; l'chance de ce mois est la
plus forte de l'anne...

Fernand tait tout dcontenanc; cependant il insista en disant:

--Si vous ne pouvez me faire toute la somme, voulez-vous m'en faire une
partie?

--Non, monsieur Sglin... Nous ne faisons pas ce genre d'affaires...
et je m'tonne que vous ne vous adressiez pas aux personnes avec
lesquelles vous traitez d'ordinaire.

Fernand bless, au moins autant par le refus que par l'allure
singulire du banquier, se leva et dit:

--Il me reste, monsieur,  m'excuser de vous avoir drang.

Le banquier le salua de la tte, et Fernand se retira. En descendant
l'escalier, le rouge au front, les dents serres, il murmurait:

--Que signifie cet accueil?... Que se passe-t-il donc autour de moi...
Est-ce que les billets Wilson?... Oh! non!...

Et haletant, il s'arrta  la dernire marche, se soutenant  la
rampe... Puis, se dgageant, il haussa les paules et dit:

--Je deviens fou, ma parole d'honneur!... C'est la jalousie!... Voyons,
je vais aller chez Bernet et Lausart, et ils feront mon affaire.

Quelques minutes aprs il tait introduit dans le cabinet du banquier.
Il eut comme un soubresaut en constatant que le mme accueil lui tait
fait. Un instant, il hsita  formuler sa demande.

Il se dcida cependant.

Bernet lui dit qu'en l'absence de son associ il se trouvait absolument
dans l'impossibilit de rpondre favorablement  sa demande... et
M. Lausart tait absent pour huit jours! Il sortit de chez le banquier
ananti, cras.--Sans s'en rendre compte, il devinait qu'une
dfaveur l'enveloppait... Il eut peur! Mais pas une fois, pas une
seconde la pense ne lui vint qu'il pouvait tre la dupe de sa femme;
 ce point que, ne voulant pas chagriner Iza, il tait rsolu  ne
lui point parler de ce retard, qui du reste devait clairer aussitt
sa femme sur sa vritable situation.




X

LE JOUR D'CHANCE. (Suite.)


Fernand alla dans trois autres maisons... Il retrouva partout le mme
accueil et le mme refus.

Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo...
Mais non seulement le vieil oncle n'tait pas l, mais madame tait
en promenade. Il fut heureux de cette dernire circonstance, car il
tait dans un tel tat qu'il n'aurait pu cacher ses tourments.

Il se fit conduire boulevard Magenta... Il demanda, anxieux, si l'on
avait reu des nouvelles! Rien, rien!

Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et l,
accoud, la tte dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait.

--Arriv au port... y toucher pour sombrer...

Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout  coup...

--Eh bien, quoi! aprs tout... je touche demain... on liquide... et
dans un mois, je me relve plus brillant... car j'ai de l'argent, j'ai
de l'argent, je suis riche...

Il s'arrta une minute et devint blme: une affreuse pense venait de
traverser son cerveau.

--Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas pays... s'ils
vont l-bas... c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde...  tout
prix, il me faut de l'argent aujourd'hui...  tout prix.

Il sonna le caissier, celui-ci parut.

--Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson?

--Cent quarante-cinq mille francs, monsieur.

--Bien! et n'avez-vous rien  encaisser aujourd'hui?

--Oh! presque rien,  peine dix mille francs...

--Merci! demain matin, vous aurez les fonds.

Et comme s'il avait tout  coup trouv ce qu'il cherchait, il devint
calme; le caissier tait  peine sorti qu'il disait en souriant:

--Je suis sauv... et je ne pensais pas  cela... elle n'en saura
rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque
la somme m'arrive de Jassy... Allons, je suis sauv... je devenais
fou...

Et rsolu il se leva, dcid  engager les bijoux de sa femme qu'on
avait tant remarqus et auxquels les bavards attribuaient une valeur de
plus de cinq cent mille francs.

Ce n'tait point la dlicatesse qui touffait Sglin; devant la
ncessit, tout le ct vil de sa nature reparaissait. Il combina
quelques minutes le moyen d'arriver  son but sans donner l'veil chez
lui, car il tait certain que l'emprunt forc qu'il allait faire  la
corbeille de sa femme serait rembours sous deux ou trois jours.

Dans le petit htel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que
madame; mais c'tait l une affaire d'lgance confortable. L'amour,
qui avait prsid au mariage de Sglin, avait mis les scells
sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza tait la chambre
conjugale; le soir, veille d'chance, il rentrait et se mettait 
travailler dans le boudoir qui prcdait la chambre, pendant qu'Iza
s'endormait.

Les meubles, les armoires taient communs, puisque ce seul appartement,
depuis l'entre dans l'htel, avait t habit; Fernand avait pris
l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il tait donc
tout naturel qu'il fouillt partout sans que cela occupt l'attention
de sa jeune femme.

Le soir mme, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de
Russie dans lequel se trouvaient les crins... Si,--il prvoyait tout,
un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle dsirt voir ses
bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous
la main des domestiques;--qu'il les avait prudemment ranges dans son
coffre-fort. Et tout cela passait naturellement.

Calme cette fois, il gagna sa demeure... Tout se passa ainsi qu'il
l'avait prvu. Il raconta  sa femme, qui lui demandait la raison
de son front soucieux, qu'il tait  la veille d'une chance
l'obligeant  un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses
dsirs, lui dit en minaudant:

--Tu ne travailleras pas dans ton cabinet... seule, j'ai peur... Tu
feras porter tes livres sur le guridon du boudoir et tu travailleras
prs de moi.

--Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se
reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos.

--C'est bien a!... vous veillerez sur votre esclave.

--Sur mon amour!

Et ils changrent un long regard...

L'heure du repos sonne, Iza appela ses femmes et monta  sa chambre,
pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour
justifier sa veille...

Lorsqu'il monta  son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et
prit le petit sac de cuir de Russie, orn d'une garniture de platine.
Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la
chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et vitant
de faire du bruit, il revint vers le guridon.




XI

LE JOUR D'CHANCE. (Suite.)


L, il tira du sac les crins, les ouvrit, et  la lumire de sa
lampe il admira les colliers, les parures; ce fut un blouissement.
Jamais la joaillerie n'avait fait plus beau, les brillants sans tache
lanaient leurs flammes vives; en les faisant jouer sous la lumire,
on et dit qu'on renversait du feu. Sglin, rassur, heureux,
admirait, ravi, et estimait chaque pice en disant:

--Sur ce collier et cette rivire, j'aurai plus de cent mille francs;
sur cette parure au moins autant...; sur ces trois crins le mme
chiffre...; tout cela lui reste...

Il enveloppa bien prcieusement les crins, les replaa dans le sac,
puis, prenant sa lampe, il ouvrit la porte de la chambre et se dirigea
vers le lit. Iza dormait souriante; il posa amoureusement, mais
doucement, ses lvres sur son front et se retira sur la pointe des
pieds. Lorsque la tapisserie fut retombe sur la porte, il descendit
dans son cabinet et serra prcieusement dans son coffre-fort le petit
sac de cuir de Russie. Puis, calme, il regagna la chambre.

Il fut tonn de voir la porte ouverte; cependant, il croyait bien
qu'en sortant de la chambre, avant de laisser retomber la tapisserie,
il avait doucement ferm la porte; il avana vers le lit, Iza dormait
profondment. Il n'y pensa plus et il se hta sans bruit de se
coucher, voulant partir de trs bonne heure. En moins d'une minute, il
fut couch. Il lui sembla que sa femme tait glace... il eut peur.
Il plaa la main sur son front; elle s'veilla  demi et dit:

--Bonsoir! je dors... Et elle se rendormit.

--Pauvre petite! fit-il, elle est gele; ses pieds sont comme des
morceaux de glace!

Et il tira sur elle le couvre-pied et l'dredon; lui, il brlait de
fivre. Il s'endormit presque aussitt cependant...

Au jour, il tait debout, faisant tous ses efforts pour ne point
l'veiller; il gagna son cabinet de toilette.

Il sortait  peine de la chambre... qu'Iza se levait  son tour et
se htait de se vtir... Elle tait chausse,  moiti habille;
elle entendit marcher..., elle se hta vite de se coucher dans le lit
et feignit de dormir.

C'tait Fernand; il vint vers elle, la contempla avec amour, en disant:

--Pauvre petite jolie! elle dort... heureuse... Aujourd'hui, ma
belle aime, c'est mon dernier jour de tourment, et c'est toi qui me
sauves...

Il se penchait pour l'embrasser, mais il se recula aussitt: il avait
craint de l'veiller. Il revint dans le boudoir, crivit sur le dos de
sa carte:

  Ma belle mignonne aime,

  C'est jour d'chance... Pardonne-moi d'tre parti
  avant ton bon baiser... Je serai de retour  l'heure du
  djeuner,

  Ton mari qui t'adore,

  FERNAND.

Il plaa la carte sur un chiffonnier et partit sur la pointe du pied.

Si doucement qu'il et ferm la porte, Iza l'entendit; elle se leva
aussitt et, avant qu'il et pass la grille, elle tait dj
habille et elle sortait par une porte qui donnait sur la Seine.
Arrive sur le quai, elle siffla. Au coup de sifflet, une voiture qui
se trouvait prs du pont d'Auteuil s'avana au grand galop...

--Me voil, dit aussitt le cocher... On a l'oreille au vent, hein?

--Vite, Simon, commanda la jeune femme, en montant dans la voiture...
Vite, vite, chez le matre!

--Espre! espre!... fit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un
solide coup de fouet... J'ai des canards qui savent trotter... nous
accosterons dans dix minutes.

Et la voiture emportant Iza partit rapidement.




XII

O LE LECTEUR SE RETROUVE EN PAYS DE CONNAISSANCE.


 cette heure, la belle Iza, la sduisante Mme Sglin, n'tait plus
la mme; une fbrile agitation secouait ses membres dlicats. Dans la
voiture, accroupie dans un coin, l'oeil ardent, le regard fixe, secouant
la tte de temps en temps d'un air menaant, elle tait tout  fait
transforme... Elle ne ressemblait gure  la timide,  la nave,
 la douce jeune fille que le tout Paris fashionable enviait et
admirait: c'tait simplement un joli petit monstre qui de ses dents
pointues dchirait avec rage le mouchoir de riche dentelle avec lequel
elle croyait essuyer ses lvres, et qui, toute nerveuse, arrachait les
effils de soie de la tunique de son costume.

Elle se penchait  tout moment par la portire de la voiture pour voir
si l'on approchait. Mais c'est une chose que tout le monde a observe,
plus l'on a besoin de courir et plus les cochers dirigent lentement
leurs chevaux. La rgle, cette fois, tait absolument suivie; le
cocher, calme sur son sige, semblait tre occup d'un tout autre
travail que de la conduite de ses chevaux.

D'abord en partant, bien dcid sans doute  ne pas fouetter en route
ses quadrupdes, il leur avait appliqu, pour les prvenir, un nombre
gnreux de solides coups de fouet; il tait parti, suivant la Seine.
Sans doute ennuy de ressembler sur son char, son fouet  la main,
au matinal citadin qui taquinait le goujon sur les bords du fleuve, il
avait dpos son fouet sur le dessus de la voilure et plongeait ses
doigts pais dans une large calotte, ressemblant  une quteuse;
il en tirait une pince... soyons juste, une poigne de tabac qu'il
glissait entre ses lvres, aprs avoir dit:

--Espre! espre! l'air est frache, on va se chauffer un peu.

Et, sans doute pour se donner de l'exercice, pendant dix grandes minutes
il mcha, mcha; lorsque ses mchoires furent au repos, sa face
engraisse d'un ct, il recommena sur ses chevaux la correction du
dbut, en disant:

--Qu'est-ce que c'est? On prend du ris... on a peur du vent, on craint
d'aller trop vite!... Avant l!

Et le fouet claqua et cingla  droite et  gauche; les chevaux, 
la grande joie de Mme Sglin, faillirent s'emporter. La voiture ayant
suivi les quais--on et pu croire que le cocher avait une passion pour
ce chemin--tourna dans la rue Saint-Paul, remonta la rue Saint-Antoine,
la rue Charonne et s'arrta enfin devant la grille de la petite maison
que nous connaissons. Sur un coup de sifflet du cocher, on vint ouvrir,
la voiture entra, suivit l'alle et s'arrta devant le perron; les
chevaux n'taient pas arrts, que la belle Iza avait lgrement
saut  terre, avait ouvert la porte du vestibule et demandait  un
ngre qui descendait  moiti vtu:

--Le matre est lev?

--Matre? dit le ngre; c'est lui qui m'a veill en entendant la
voiture.

--Cours dire que c'est moi...

Le ngre grimpa l'escalier; mais Iza, qui craignait de perdre du
temps sans doute, le suivait... Elle attendit seulement  la porte
de l'antichambre, lorsque, arriv au premier, le ngre entra dans
l'appartement. Il revint aussitt et introduisit la jeune femme.

Iza entra dans une vaste chambre dont les tentures taient baisses
devant chaque fentre; au milieu tait un lit  colonnes, rideaux
ferms. Elle se dirigea vers ce lit et dit:

--Matre, matre, je viens vous parler.

--Je suis  toi, Iza; mais je t'entends... Qu'y a-t-il?

--Matre, vous m'avez dit d'obir en tout, de dire oui toujours, de
laisser faire, sans dire, au besoin sans voir...

--Oui; pourquoi me dis-tu cela?

--Parce que je n'ai pu empcher ce qu'il a fait ce matin.

--Mais qu'a-t-il fait?

--Les beaux bijoux, les beaux diamants, il a tout vol, matre...
tout!

--Enfin, tant mieux!

En entendant ces mots, Iza resta stupfaite. La mme voix dit:

--Attends une minute, Iza.

Une minute aprs, les lourdes tapisseries du lit se soulevrent,
et celui que nos lecteurs connaissent, le malheureux hros de notre
histoire, parut. Ce n'tait plus le mme homme. Les quelques mois
couls avaient laiss sur son front la trace de leur passage. Beau
toujours, l'immobilit  laquelle l'opration du vieux Rig l'avait
condamn changeait absolument sa physionomie; pour reconnatre dans
l'homme nouveau l'heureux poux de Genevive, il fallait avoir suivi
les phases de sa transformation.

Autrefois, le visage toujours souriant vous accueillait.  cette heure,
une rigidit froide clouait sur les lvres de ceux qui lui parlaient
la gaiet naissante. tait-ce bien seulement l'opration maladroite
du vieux sauvage qui tait la cause de ce changement? Assurment non!
C'est que, depuis l'heure o il avait consenti  passer dans une tombe
la terrible nuit qui le rendait libre, depuis cette heure, les penses
s'taient heurtes dans son cerveau.

Pierre Davenne aimait Genevive  l'adoration; le mouvement de honte,
de colre pass... l'heure de la souffrance aigu puise, la
haine qu'il avait pour sa femme s'tait insensiblement teinte; non
le pardon, mais la piti tait entre dans son coeur. Il avait fait
surveiller la vie nouvelle de sa _veuve_, et les misres honorablement
supportes, le changement survenu dans la vie de Genevive avaient
arrt momentanment ses projets de vengeance  son gard.

Au contraire, la vie de celui qu'il savait tre le vritable auteur de
tout tait devenue plus malhonntement audacieuse; par l'introduction
de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait t assur que
la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'crouler le lendemain
de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements;
Sglin tait un faussaire.

Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il tait
entran, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne
raisonnait pas ses moyens; il fallait  tout prix faire face au pril:
il y faisait face par le crime.

Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le
vieil employ de la maison Sglin, Simon avait fouill le bureau,
regard les livres, et il tait venu dclarer  son matre que le
compte particulier de Fernand Sglin donnait un passif de plus de douze
cent mille francs.

Fernand avait lanc dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson,
des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs... et
Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du
misrable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit  son amant, Pierre,
 cette heure, tait heureux que cette infamie n'et pas eu lieu. Il
avait cru le misrable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse
qu'il avait trompe augmenta son ressentiment contre lui, en mme
temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle.

Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait
de sa mre, il tait arriv qu'il avait embrass l'enfant et avait
pleur.

Mais, en mme temps que de ce ct la haine s'effaait, le dsir de
se venger de Sglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi
sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison
de Charonne, avait combin, machin et fait excuter le mariage de
son ancien ami.

 cette heure, il le tenait;  cette heure, la vengeance rve,
voulue, s'offrait... et Sglin y avait aid, car jamais, dans le
jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Sglin, il n'avait
pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans
coeur, il le savait tratre... Mais tout cela n'a rien  faire avec
le code, et il croyait que Sglin tait de ceux qui font du code leur
vangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont
point au del, qui ont enfin l'honntet lgale... Point. Fernand
n'avait point recul; pour satisfaire  sa volont d'tre riche, il
tait devenu faussaire... et aujourd'hui,  l'heure o il esprait
encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, o il se
croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre
ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas prsentes
 l'chance, mais qu'il gardait pour le jour o l'heure de la
vengeance serait sonne...

Pierre tait vtu d'un pantalon  pied et d'un veston de velours; il
alla vers Iza et lui dit aussitt:

--Il a pris tous tes bijoux?

--Oui, matre.

--Et tu n'as pas dit un mot?...

--Rien! vous me l'aviez dfendu!

--Tant mieux! tant mieux!

Iza restait devant lui la bouche ouverte, ne pouvant pas comprendre son
calme. La nature d'Iza ne la portait gure  parler; d'ordinaire, elle
restait muette, obissante, elle subissait placidement le sort; mais
la circonstance, cette fois, lui semblant trop grave, elle ne put se
retenir et dit:

--Matre, vous n'avez pas compris... Mais il a tout pris, tout... le
gros collier, les bracelets... la grande parure... tout.

--Tant mieux!...

C'tait trop pour la belle enfant; deux grosses larmes coulrent de
ses yeux, et elle dit:

--Ah matre! matre! j'avais promis  Georgeo que le jour o je
retournerais vers lui je rapporterais les beaux bijoux!

--Tu les auras, Iza!... Mais, dis-moi ce qui s'est pass depuis deux
jours chez toi; qu'a-t-il fait et comment a-t-il enlev les bijoux?...

Iza lui raconta en dtail la soire et la matine: elle avait
feint de dormir et pas une seconde elle n'avait quitt de l'oeil
les agissements de son mari; elle l'avait vu fouiller les armoires,
compulser des papiers, et enfin le matin s'en aller en vitant de
l'veiller, pour sortir en emportant les bijoux... Alors elle s'tait
leve aussitt, avait couru  la voiture qui devait toujours attendre
pendant les dix jours o tout devait se terminer.

Iza ayant termin son rcit, Pierre lui dit qu'on allait la reconduire
 Auteuil, qu'elle avait bien fait de le venir prvenir aussitt,
mais qu'elle ne devait avoir aucune inquitude sur les beaux bijoux,
qu'ils lui seraient rendus.

Le visage de la belle Iza reprit se srnit. Elle allait sortir,
quand, se ravisant, elle revint vers Pierre et lui demanda.

--Matre, quand serai-je libre?

--Dans deux jours, Iza..., Georgeo ira te chercher...

--Oh! merci, matre..., fit Iza joyeuse en battant des mains.

Pierre Davenne siffla, Simon parut.

--Simon, dit Pierre, vite, reconduis Iza  Auteuil... Il faut tre
arriv avant qu'on soit veill chez elle.

--Espre! espre! dit Simon, on y sera.

Et la belle Iza, heureuse et tranquille, partit suivie de Simon.




XIII

DE L'INTRT DE L'ARGENT CHEZ LE PRE SAMUEL.


En sortant de chez lui, Fernand sauta en voiture et se fit conduire
boulevard Magenta. Il sonna Martin et l'envoya chercher un individu
avec qui il avait fait quelques affaires, le pre Samuel. Celui-ci vint
aussitt. Fernand n'avait pas  se gner; le vieux Samuel connaissait
sa situation, puisqu'il avait eu plusieurs fois recours  lui pour y
faire face... et  quel prix! Samuel savait que le mariage de Sglin
lui avait mis une fortune dans les mains, il couta le jeune homme qui
lui disait:

--Pre Samuel, mon mariage s'est fait moins rapidement que je ne
l'esprais... J'avais pris de gros engagements pour cette fin de mois,
et je n'ai pas encore reu la totalit de la dot...

--Et vous vous trouvez gn pour votre chance.

--Absolument... Je m'adresse  vous... C'est pour trois ou quatre
jours, dix jours au plus.

--Et de combien avez-vous besoin?

--Une somme considrable...

--Ah! fit le vieil avare sans s'effrayer. Combien?

--Trois cent mille francs...

Le vieux Samuel, dont les joues taient jaunes comme les feuillets de
sa Bible, devint tout rouge et faillit tomber  la renverse.

--Trois cent mille francs! rpta-t-il.

--Je sais, pre Samuel, qu'avec un mot de vous je les ai dans une heure
 la Banque.

--Mais jamais je ne ferai une affaire semblable sans garantie.

--Pre Samuel, je vous connais trop pour avoir pens autrement... Je
vous signe une traite payable en dix jours... de trois cent vingt-cinq
mille francs...

--Oui, fit Samuel..., mais ce n'est pas une garantie, a...

--Ma signature, dit Sglin en riant de la brutale franchise du pre
Samuel, ne vous parat pas encore valoir ce chiffre.

--Monsieur Sglin, je n'ai pas la somme et pour la trouver je serai
forc moi-mme de donner une garantie...

--J'avais prvu cela, Samuel... Vous tes venu  la soire que j'ai
donne  Auteuil, vous avez vu Mme Sglin...

--C'est, monsieur, la plus adorable femme du monde..., dit le vieil
avare le regardant tonn et cherchant ce que le nom de Mme Sglin
venait faire  propos de garantie.

--Mon cher Samuel, je sais que vous n'tes pas homme  n'avoir vu que
la beaut de Mme Sglin... vous avez remarqu ses bijoux...

--Ah! fit Samuel.... Eh bien! monsieur Sglin, je vais vous tonner,
je ne me connais absolument pas en bijoux... Vous le savez, je fais
plutt des affaires de banque...

--Des affaires de?... interrogea en souriant Fernand.

--De banque, rpta trs srieusement Samuel... Mais j'ai entendu
autour de moi les dames qui ne tarissaient pas sur la beaut des
bijoux, et les estimaient tre d'un prix fou...

--Environ le double de ce que je vous demande, cher monsieur Samuel...

--Et vous me donnez ces bijoux en garantie?..,

--Oui!...

--Vous les avez?...

--Les voici!

Et Sglin ouvrit le petit coffret et montra les brillants dans leur
crin. Samuel pensait. Et sa pense, nous pouvons la suivre. Il se
souvenait avoir entendu estimer, par des gens s'y connaissant, des
spcialistes, les bijoux qui couvraient les paules et pendaient aux
oreilles de Mme Sglin plus de cinq cent mille francs...; car c'tait
vrai, le vieux Samuel ne se connaissait pas en joaillerie: il faisait
de l'usure; papier et or taient son affaire... Il faisait sonner et
toucher l'or, et il mettait ses lunettes pour bien voir une signature...
Mais, en cette affaire, il n'avait pas besoin d'tre apprciateur, il
connaissait l'origine des bijoux.

De plus il se disait: Maintenant la maison Sglin est srieuse. Des
gens qui avaient t s'informer chez le notaire avaient appris que
la jeune femme apportait plus d'un million espces... La situation de
Sglin  cette heure tait toute naturelle, sa gne venait de la
lenteur du versement en raison de l'loignement de la famille. Mais
ces versements taient certains... Il ne courrait donc aucun risque en
prtant... Il s'agissait, l'affaire tant sre, de la rendre bonne.

--Eh bien, demanda Sglin, il faut, Samuel, en finir promptement, car
j'ai besoin de cet argent avant une heure...

--Monsieur Sglin, coutez. Le Seigneur m'est tmoin que je voudrais
vous obliger, mais je ne peux pas faire une somme aussi considrable
seul... Je serai forc d'emprunter moi-mme; pour avoir l'argent aussi
rapidement, on va abuser de la situation et ce que vous m'offrez ne sera
pas suffisant.

--Mais je vous offre vingt-cinq mille francs...

--Eh bien, comptez les commissions, les risques  courir...

--Quels risques? puisque vous avez le double de ce que je vous demande
en bijoux...

--Oui, mais il faudra que vous me les vendiez...

--Comment les vendre?...

--C'est--dire que, pour faire des affaires rgulires... Vous savez,
je ne doute pas de vous, monsieur Sglin... Dieu m'en garde!... il faut
que la chose soit rgulire... On se fche aujourd'hui ou demain...
et puis on est trait d'usurier...

--Enfin, vous n'esprez pas que je vais vous vendre ces bijoux?...

--Mais, monsieur Sglin..., vous ne comprenez pas. Vous me vendez ces
bijoux au prix de trois cent quarante mille francs... et je m'engage 
vous les vendre pour pareille somme si vous les venez reprendre avant un
mois.

--Bien... j'accepte a... Mais que parlez-vous de quarante mille
francs... pour un prt de huit jours, dix jours?

--Comptez vous-mme, monsieur Sglin... frais de commission...
dplacement et intrt.

--Mais c'est pouvantable!

--Voil comme on compte toujours... On se dit: l'argent, pour en avoir
dans ces conditions-l, vaut dix  douze pour cent; eh bien, on se
dit: ce n'est que pour un mois... Mais c'est comme si cela tait
pour l'anne; mon argent dplac, qui m'assure que je trouverai
un placement gal  celui que j'avais? Qui m'assure qu'il ne va pas
dormir?...

--C'est de la folie... je ne puis pas pour un prt de dix jours payer
cette somme...

--Eh mon Dieu! monsieur Sglin, n'en parlons plus... Je vous assure que
c'est en tremblant que je fais l'affaire... Je n'y tiens pas du tout...
Voyez un autre... Nous ne nous fcherons pas pour a...

--Canaille, grognait Fernand entre ses dents en voyant le sourire du
vieux requin qui sentait bien qu'il tenait sa proie...

--Samuel, dit-il tout haut, vous n'tes pas raisonnable... Mais je n'ai
pas le choix, faites les papiers... je vais signer...

--De votre main, monsieur Sglin, je vais vous dicter.

Et Fernand s'tant plac devant son bureau, le pre Samuel lui dicta
l'acte de vente, l'engagement de se librer et le reu; il lui donna
en change la promesse de remettre, moyennant trois cent quarante mille
francs, les bijoux!...

--Vous pensez bien que je n'ai pas cette somme!...

--Nous allons aller chez vous...

--Il faut que j'aille chez trois amis la chercher... je ne vous mens
pas...

--J'ai une voiture... je vais vous y conduire...

--C'est cela. Ah! ce n'est pas loin. Ils demeurent a deux pas de chez
moi.

Ils sortirent. En passant devant les bureaux, Sglin vit le
vieux Picard qui, ple, tremblant, le regardait anxieux, semblant
l'interroger. Il lui serra la main et lui dit tout bas:

--Si l'on vient de la Banque, retenez le garon en disant que je suis
chez moi. Je reviens dans dix minutes avec les fonds...

Le vieux Picard regarda le ciel et exhala un soupir de satisfaction.

Le pre Samuel, tenant prcieusement dans ses bras le petit sac de
cuir qui contenait les bijoux, le serrant sur sa poitrine, montait dans
la voiture avec Sglin.

Vingt minutes aprs, Fernand rentrait. Le garon de banque attendait.
Sglin dit:

--Je ne pouvais pas ouvrir mon bureau... Vite, Picard, encaissez a, et
il lui donna quinze liasses de chacune vingt mille francs.

Le vieux Picard eut un tressaillement joyeux en glissant ses doigts secs
dans le papier de la Banque; il tremblait pour arracher les pingles.

Sglin, ngligemment accot  la chemine, prit un journal du matin
et le parcourait tout en regardant les valeurs que l'on prsentait.
Picard talait sur le plateau du guichet  mesure que le garon de
banque comptait:

--Vingt, quarante, soixante, quatre-vingt et cent, compta le garon...
Vingt, quarante, soixante, un, deux, trois quatre et cinq... cent
soixante-cinq mille francs... C'est a!... Voila!

--Merci, monsieur Picard! C'est bien a!

Et le garon de recette, ayant englouti la somme dans son portefeuille,
se retira.

--Ce n'est pas toute l'chance?...

--Oh non! les valeurs Wilson ne sont pas venues.

--Tiens, fit Sglin en plissant le front, elles n'ont pas t en
banque...

--Peut-tre une maison particulire les fera-t-elle toucher
directement, il n'est que dix heures et demie.

--C'est probable... Vous n'avez pas besoin de moi?...

--Non, monsieur.

--Je retourne  Auteuil... Ce soir, aprs la caisse, vous m'apporterez
le bordereau et les valeurs  Auteuil..., les effets Wilson.

--Bien, monsieur.

Et Sglin, le coeur lger, le sourire aux lvres, alluma un
cigare, traversa les magasins, sauta en voiture et se fit conduire 
Auteuil..., disant en souriant  sa pense:

--Petite belle aime..., elle m'a sauv sans le savoir... C'est en
amour que je m'acquitterai de a!... Mais je suis amoureux fou, ma
parole d'honneur!

Et la voiture l'emporta vers Auteuil.




XIV

UNE CORVE QUI PLAT  SIMON.


Simon reconduisit Iza  Auteuil; lorsque celle-ci descendit de voiture,
l'ancien matelot lui tendit une lettre en lui disant:

--Voil ce que le lieutenant m'a command de vous remettre.

Iza, surprise, allait ouvrir la lettre; mais Simon dit:

--Rentrez vite, qu'on ne vous voie pas... vous lirez a chez vous, il
n'y a pas de rponse.

Iza rentra chez elle et le cocher improvis reconduisit la voiture
 l'endroit o elle tait le matin et dit  l'individu qui vint
au-devant de lui:

--Tu vas pousseter les deux canards, les rentrer  l'curie... et
cette nuit, vers trois heures, la voiture attele  la mme place.

--Bien, monsieur.

-Il est matin encore, l'air est _frache_, si tu veux tuer le ver, je
paye le vin blanc...

--a, c'est jamais de refus.

Le palefrenier et Simon allrent trinquer chez le marchand de vin du
coin, et Simon en partant dit en serrant la main de l'autre:

--Tu sais, sur le coup de trois heures... pas de bruit... tu viendras
t'embosser au pont...

--C'est entendu...

--Tu payeras tout... et tu pars avec moi...

--Oui, ami, je le sais...

--Et muet... comme un phoque...

--Vous me connaissez bien.

Et Simon prit le bateau-mouche pour remonter vers Paris; il descendit au
pont d'Austerlitz et grimpa sur l'impriale de l'omnibus de Charonne.

Lorsqu'il arriva  la petite maison, le ngre lui dit qu'on
l'attendait. Il monta vivement dans la chambre de son matre. Pierre
tait assis prs de la chemine; le vieux Rig, debout, attendait. En
entendant monter le matelot, il courut au-devant de lui.

--Mais monte donc; on t'attend...

--Vous m'esprez, mon lieutenant? dit-il aussitt.

--Oui, tu vas retourner chez Sglin; habille-toi vite et arrange-toi
pour rester ce soir jusqu' la fermeture des bureaux... Rig se
prsentera  la caisse, il viendra pour toucher, la caisse tant
ferme... Il dclarera ne pas pouvoir venir le lendemain et se rendra
immdiatement  Boulogne. Il faudra obliger Martin  se rendre
aussitt  Auteuil, chez Sglin, pour lui raconter ce qui se sera
pass.

--Mais si le pre Picard est l..., c'est chez lui qu'il faudrait
aller maintenant.

--S'il en tait ainsi, je n'aurais pas besoin de toi... Je ne te
demande pas ce qu'il faudrait faire, je te dis ce qu'il faut qu'on
fasse. Que Martin soit assez gris pour ne plus se souvenir et pour
t'obir... ceci est ton affaire.

--Compris, mon lieutenant, je navigue dans du cirage... mais c'est vous
qui gouvernez, a suffit... Je vais voir Martin, je le mouille, je
le rentre... Quand tout le monde est parti... Rig arrive et conte son
affaire... et je mne Martin  Auteuil.

--C'est a.

--Vous savez que Rig peut se dispenser de venir. Je peux prparer
Martin de faon qu'il soit persuad d'avoir vu ce que je voudrais
qu'il ait vu.


--Fais simplement ce que je te dis, Simon... et remue-toi... c'est pour
cette nuit.  minuit il faut tre ici.

---Bien, mon lieutenant. Si a se pouvait, mon lieutenant, je partirais
maintenant et j'irais djeuner avec lui... Comme a, je serais plus
sr en le commenant de bonne heure.

--C'est ce que je te dis...

--Et ce soir... vous sortez avec nous?...

--Oui!...

--Ah!  la bonne heure, vous allez rentrer dans le monde...

--Allons, va vite...

--On y va... ces services-l, a m'amuse... Et Simon sortit en
glissant une pastille dans sa bouche.

--Toi, Rig, je t'ai dit ce que tu avais  faire... Tu vas t'habiller
pour la circonstance, et tu te trouveras ici  minuit, nous partirons
tous les trois. Golesko est prvenu; mais tu vas chez toi, tu le verras
encore... Dis-lui qu'il est attendu  dix heures, qu'il ne manque pas.

--C'est convenu, mon lieutenant.

--En revenant demain matin, tu auras ce que je t'ai promis pour toute
cette affaire, et tu seras libre...

--Tant pis, lieutenant... c'est un travail qui m'amusait.

--Va, Rig, et  ce soir.

Le vieux sauvage sortit.

Seul, Pierre, accoud dans son fauteuil, songeait au plan qui
s'excutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le
misrable qui avait bris sa vie; il n'en devait sortir que fltri,
dshonor et dsespr. La vie brillante allait s'teindre et
il allait rentrer dans l'ombre et dans le mpris, avec la rage et la
douleur pour compagnes... sentant planer enfin sur lui la maldiction
qui lui avait t jete. Les dents serres, les yeux clos, accoud
d'un bras et la tte dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre
rvait... Il sentit tout  coup sur ses doigts comme une caresse,
puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le
croyant endormi, n'osait le rveiller.

Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses penses de haine,
il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant ador. Les
penses tristes s'envolrent. Il prit son enfant sur ses genoux et
but sur ses lvres les zzayements de sa parole sainte. Dans sa
face impassible, l'oeil vainement cherchait  rire. Admirant sa belle
Jeanne, il lui demanda:

--Comment es-tu monte seule, mignonne?

--Petit pre, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque
chose.

--Pierre penchait la tte, tendant l'oreille pour mieux entendre cette
parole douce comme un chant d'oiseau.

--Dis, ma belle aime.

--Petit pre, j'ai vu tout  l'heure des petites filles qui portaient
des fleurs.

--Eh bien?...

--Elles taient habilles en noir... comme moi!...

Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant.

--J'ai dit  la petite fille de me donner des fleurs de son bouquet...
et l'autre petite fille m'a montr alors une couronne... et elle a dit:
Oh! non, nous ne donnons pas nos fleurs, nous allons les porter sur la
tombe de petite mre qui est morte!... Nous allons prier pour elle.

Pierre tait livide; il regardait son enfant, croyant qu'on lui avait
dict sa phrase... Mais la petite belle continuait, nave, avec des
mouvements d'ange:

--Pourquoi donc, dis, pre, que nous n'allons jamais porter des fleurs
sur la tombe de petite mre?... Pourquoi que nous n'allons pas prier
pour elle?

Malgr les efforts qu'il fit, le malheureux ne put retenir les larmes
qui l'touffaient, et, prenant la tte de l'enfant dans ses mains,
pleurant dans ses cheveux, il gmit:

--Oh! mon Dieu! que je suis malheureux!... Et je ne peux pas cependant
l'empcher d'aimer sa mre.

Et l'enfant, tout attriste, se mit  pleurer en voyant pleurer son
pre.




XV

LES VALEURS DE LA MAISON WILSON.


Le soir mme, le caissier Picard, enferm dans sa caisse, regardait
sans cesse la pendule; chaque fois que la porte des magasins s'ouvrait,
il penchait la tte pour voir celui qui entrait, et chaque fois ses
doigts agacs gratignaient la molesquine verte de son fauteuil. Cinq
heures venaient de sonner, tous les employs se htaient de partir; on
n'entendait dans le magasin que le cri jet par chacun au-dessus de la
cloison ouverte du bureau de caisse:

--Au revoir, monsieur Picard...

Puis, aprs ce bruit de va-et-vient, le silence!... Picard tait
ennuy, la porte s'ouvrit, il se pencha; c'tait Martin, accompagn
de son aide Sper, qui venait ranger le magasin. Le vieux caissier
retomba dans son fauteuil, fatigu; il attendait que l'on vnt toucher
les billets Wilson: personne ne se prsentait, et son patron Sglin
lui avait bien recommand de venir, aprs cinq heures, dner avec
lui, en lui apportant les valeurs acquittes... Il ne savait que faire.
Devait-il partir pour Auteuil o son matre l'attendait, sachant que
la caisse ferme rgulirement  cinq heures, ou devait-il rester 
attendre encore? Il avait bien pens  laisser l'argent; mais la somme
tait beaucoup trop considrable pour agir aussi lgrement.

La demie venait de sonner; on se mettait  table  Auteuil  six
heures; il n'y avait plus  hsiter.

Au reste, c'tait crit sur la caisse: les bureaux fermaient  cinq
heures.

Le vieux caissier appela Martin et lui dit:

--Martin, au cas o l'on se prsenterait ce soir pour toucher des
billets, vous diriez de laisser l'adresse, que j'ai attendu jusqu'
cette heure la prsentation, que je serai de retour  dix heures;
si  cette heure on le veut, qu'on se prsente, sinon demain,  la
premire heure, j'irai moi-mme  l'adresse indique... Vous avez
compris?...

--Parfaitement, monsieur Picard... Tu as entendu, Sper?...

--Oui! oui! fit l'autre.

--Deux vaut mieux qu'un, vous pouvez tre tranquille.

--Bien... Allez me chercher une voiture.

--Tout de suite, monsieur Picard... Et, droit comme un I, Martin sortit.

Picard dit:

--Il est drle ce soir, Martin!... Mais vous avez entendu, Sper?...

--Oui, oui, monsieur... Espre! espre! nous sommes l, vous pouvez
aller... Si on veut, vous serez l par devers les dix heures de nuit...
ou alors au matin on ira chez eux, si il donne l'adresse.

--C'est a!

Le vieux caissier rentra mettre ses livres en ordre, fermer sa caisse,
et, la voiture s'arrtant devant la porte, il y monta et se fit
conduire  Auteuil.

Martin rentra; tombant sur une chaise et respirant bruyamment, il dit:

--J'ai cru qu'il s'apercevait que j'tais charg... Oh! mon pauvre
vieux, je ne tiens plus debout... Ce que a me secoue, ce vin-l...
Oh! l! l !...

--a va se passer; c'est parce que nous sommes rests trop longtemps
enferms...

On ouvrit la porte, un homme entra; il avait l'allure d'un vieux notaire
de province; il changea un regard avec Sper et celui-ci alla ranger
dans le fond du magasin; il s'adressa alors  Martin et lui dit:

--Monsieur, c'est ici la maison Sglin?...

--Oui, monsieur.

--Je viens pour toucher des valeurs...

--Ah! monsieur, la caisse est ferme  cette heure-ci... Demain, si
vous voulez...

--Je suis oblig de partir ce soir... Il faut que je parte vers
minuit... Si d'ici l on veut venir payer, je vais vous donner
l'adresse...

--Mais, monsieur, la caisse est ferme  cinq heures, interrompit
Martin... et on vient de partir seulement  la minute, aprs vous
avoir attendu presque pendant une heure.

--Au reste, les valeurs sont payables ici; mais comme je me rends 
Londres et que la maison y est tablie, j'irai les toucher l.

--Ah! je ne sais pas si vous pouvez faire a... On m'a dit que, si
vous veniez, je vous dise de laisser votre adresse, et ce soir, vers dix
heures, ou demain matin on vous portera l'argent.

--Je vous le rpte, je serai  l'htel jusqu' onze heures et
demie. Je pars par le train de minuit quinze; si d'ici cette heure je
n'ai vu personne, j'irai  Londres toucher  la maison Wilson... Voici
l'adresse.

L'individu laissa sa carte et partit aussitt. Alors Martin dit 
Sper:

--Dis donc, qu'est-ce que nous allons faire?

--Tu n'as pas entendu ce qu'on t'a dit?

--On a dit d'aller  Auteuil, fit Martin en s'asseyant et semblant peu
enthousiasm de faire le voyage.

--On n'a pas dit qu'il fallait y aller tout de suite; Il ne sera libre
qu' dix heures; l'autre est chez lui jusqu' onze heures et demie; en
revenant, il y ira, voil tout...

--Oui; alors, nous pouvons dner... parce que, vois-tu, Sper, eh bien!
a me remettra, le dner; je suis tout chose...

--C'est ce qu'il y a de plus simple... Voil ce que nous allons
faire...

--Dis...

--Nous dnons bien et doucement;  neuf heures, nous partons 
Auteuil; nous trouvons le pre Picard, tu lui dis la chose et nous
revenons ensemble...

--C'est a!... a va tout seul!... Tu sais, je l'avoue, je suis
mouill... Mais toi, tu es srieux, tu rponds de tout?

--Absolument... Mais c'est toi... Espre! espre! Je suis l en
vigie, et  l'heure... nous filons...

--C'est a!... Si tu veux, nous ne ferons le magasin que demain
matin... Nous allons fermer et nous irons dner.

--Je veux bien...

Comme l'ivrogne titubait, en essayant de se lever, Sper lui dit:

--Ne bouge pas, reste affal!... Je vais tourner le cabestan...

--Oui, fit Martin en riant btement, tu vas jouer de l'orgue...

Sper se htait; il craignait un retour inopin du vieux caissier, qui
aurait chang tous ses plans. Lorsque la devanture de fer eut ferm la
boutique, il se hta de prendre le bras de l'ivrogne, qui s'endormait,
et le ramena au cabaret, o il sembla se remettre rien qu'aux odeurs
rpandues dans l'atmosphre. On leur servit  dner. Les deux
amis mangrent lentement; ils riaient, ils causaient.  la fin, Sper
proposa de jouer une bonne bouteille; ils jourent au piquet jusqu'
onze heures... Alors Sper se leva tout  coup et, comme s'il se
rappelait, il dit:

--Martin, et nos affaires que nous oublions...

--Quelles affaires?

--Il faut aller  Auteuil.

-- Auteuil? Ah! c'est pour les affaires du patron... Ah ben, tant pis!
on ira une autre fois.

--Non, non, pas de btises!... Nous allons prendre une voiture; tu te
la feras rembourser.

--Tu peux y compter...

--Tu arrives l-bas et tu dis que c'est  dix heures... qu'on est
venu... On t'a rveill, c'est pour a que tu es tout chose... a
t'a mis sans dessus dessous.

--Oui, oui, c'est a... Mais tu viens avec moi?

--Naturellement... Enlevez alors... Partons!...

Sper prit le bras de Martin, et ils sortirent. Ils hlrent une
voiture et montrent dedans. Sper dit au cocher d'aller doucement.
Le grand air remit un peu le garon de magasin, et, la raison lui
revenant, il se trouva quelque peu embarrass pour justifier sa
ngligence lorsqu'il allait voir son patron; mais Sper le conseilla.

--Voil ce que tu vas dire: tu te couchais lorsqu'on est venu; il
tait dix heures; tu n'as pris que le temps de t'habiller; tu es mont
en voiture et tu t'es fait conduire bon train. La personne a dit que,
mal avise par celui qui lui avait remis les valeurs  toucher, elle
tait venue trop tard; mais qu'au reste, puisque les valeurs taient
galement touchables  Londres, o justement elle se rendait, elle
les toucherait l-bas... qu'on n'avait qu' aviser tlgraphiquement
la maison Wilson... mais qu'en cas o on voudrait passer jusqu' onze
heures et demie, elle serait  cette adresse, devant prendre le train
de minuit quinze et le bateau de demain matin.

--Oui, j'ai compris... Mais rpte-moi bien tout a. Sper ne se fit
pas prier et recommena.

--Oui, j'ai compris, mais il va me dire que j'aurais mieux fait
d'attendre la rentre du pre Picard, puisqu'il est prs de onze
heures.

--Tu ne comprends rien; si nous avions t voir le pre Picard,
il aurait eu le droit de te faire des reproches, puisque c'est  six
heures qu'on est venu et que tu aurais d y aller immdiatement; si
tu dis qu'on n'est venu qu' dix heures, le pre Picard te dira que tu
aurais d monter chez lui...

--Il peut toujours le dire...

--Oui, et pour viter a tu diras au patron que tu es mont
chez Picard, il n'y avait personne... Tu conois que, pour revenir
d'Auteuil, il peut s'tre arrt en route...

Pardi!  preuve, c'est ce que nous allons faire en y allant... a me
gratte l, fit Martin en montrant sa gorge; j'ai une soif!...

Sper dit au cocher d'arrter  la premire brasserie, et il continua
 conseiller l'employ.

--Tu comprends bien, le pre Picard n'est pas rentr... Pour te mettre
 l'abri, tu dis mme qu'il pourrait ne pas rentrer de la nuit.

--Oui, oui, je comprends... et puis, s'il n'est pas content, voil
tout.

--Pardine... t'es pas l pour faire ses volonts...

--Ah! mais non!

La voiture s'arrtait. Ils descendirent devant une brasserie,
invitrent leur cocher, et, tout en buvant, Sper continua la leon
qu'il avait commence... Puis ils repartirent pour Auteuil...

Lorsqu'ils arrivrent devant le petit htel, le cabinet de Sglin
tait encore clair. Martin sauta de voiture et sonna; Sper se
pencha pour voir. On vint ouvrir et en mme temps Sglin paraissait
sur le perron et demandait  haute voix:

--Qui est l?

Martin rpondit:

--C'est moi, monsieur Sglin..., c'est moi!

--Ah! c'est vous, Martin? Venez vite.

Et il l'introduisit dans son cabinet et lui demanda, inquiet:

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur Sglin, M. Picard m'avait dit de ne pas quitter le bureau
 cause d'une chance qu'il y avait, et pour laquelle on ne s'tait
pas prsent.

--Oui, oui! fit vivement Sglin; aprs?

--J'tais donc endormi lorsqu'on est venu frapper, et...

--Bien! bien! qu'a-t-on dit?

--La personne m'a dit qu'elle avait t avise trop tard pour se
prsenter dans la journe.

--Ce n'est pas de chez un banquier?

--Non; voici la carte...

Fernand la prit, et, l'approchant de sa lampe, il lut:

Jules Lorillon, ancien notaire.--Puis au-dessous, au crayon: htel du
Helder, jusqu' onze heures et demie.

--Comment, exclama Fernand, jusqu' onze heures et demie! Ce soir?

--Oui, monsieur; vous ne m'avez pas laiss achever... Il a dit qu'il
partait en Angleterre par le train de minuit un quart; il prend le
bateau demain matin... Or, il vous prie d'aviser la maison Wilson par un
tlgramme qu'on veuille bien lui payer les valeurs l-bas,  cause
de l'erreur qu'il a commise.

Fernand Sglin, en entendant la dernire phrase, tait devenu livide.
Il avait t oblig de s'appuyer  la table pour ne pas tomber;
il ne voyait plus, il n'entendait plus, un tourdissement le faisait
vaciller, et dans ses oreilles bourdonnaient ces mots: Il vous prie
d'aviser la maison Wilson... Cette fois, c'tait fait: il tait
perdu... Il avait l'argent en main et il ne pouvait empcher les faux
d'aller  Londres... Il fit un effort, passa la main sur ses yeux
pour carter le brouillard qui troublait ses regards..., puis, se
redressant, il regarda l'heure  sa montre, il tait onze heures
dix... Il n'avait plus la chance de retrouver l'homme  l'htel...
mais il pouvait lui aussi prendre le train, et,  l'heure de
l'inscription au paquebot, il trouverait l'individu et solderait les
valeurs. Heureusement Picard avait apport les fonds.

En dix secondes, son plan fut arrt. Martin parlait toujours, pour
expliquer pourquoi il arrivait aussi tardivement. Sglin n'entendait
plus. Il sonna et dit au domestique qui parut:

--Vite, qu'on attelle... Prparez ma valise pour un jour ou deux de
voyage... Vite, avant cinq minutes il faut que je sois parti...

--Et moi, monsieur? demanda Martin.

Sglin l'avait oubli.

--Vous, retournez  la maison; vous direz demain  Picard que j'ai
pay les valeurs Wilson, qu'il n'a pas  s'en occuper.

--Bien, monsieur, fit Martin, heureux d'en tre quitte sans un mot de
reproche. Et il sortit rejoindre Sper, auquel il raconta ce qui s'tait
pass. Il ne fut pas peu stupfait en voyant celui-ci sauter de la
voiture, lui serrer la main et lui dire:

--Bonsoir, ma vieille; bonne nuit! Tu peux filer ton noeud, je t'ai
assez vu; moi, je reste dans le quartier.

Et Sper se mit  courir.

--En voil une qui est drle..., exclama Martin... Il est absolument
ivre! a ne sait pas boire!... Cocher, boulevard Magenta..., o vous
m'avez pris. Et la voiture partit.

Dans l'intrieur de la maison, c'tait un brouhaha, des alles et
venues, on se htait d'obir; Sglin, ayant serr ses valeurs dans
son portefeuille, grimpa vivement au premier tage o il trouva Iza 
sa toilette, se prparant  se mettre au lit.

--Mon enfant, lui dit-il, je reois  l'instant une nouvelle grave qui
m'oblige  partir immdiatement. Je vais tre oblig de passer la
nuit en chemin de fer... Mais demain je serai de retour.

--Ah! fit-elle tonne.

Il sembla  Sglin qu'Iza tait plus qu'indiffrente et qu'elle
riait mme. Il voulut croire qu'il se trompait et il lui dit:

--Tu ne m'en veux pas, ma belle aime!

--Mais non, fit-elle en lui tendant son front; les affaires sont les
affaires.

--Comme tu es srieuse, reprit-il bless. Je pars, et tu n'prouves
aucun ennui.

--Il le faut bien, puisque vous me l'avez dit. Il faut vous obir; car
a n'est que pour le bien que vous agissez; ne me l'avez-vous pas dit?

--C'est vrai, ma belle Iza; au revoir, ma chre petite femme! 
demain!

Il l'embrassa et sortit; mais, en montant en voiture, il se disait:

--Quelle singulire allure elle avait!... Qu'est-ce que cela veut dire?
Enfin, c'est une dernire secousse. Aprs, c'est fini, je suis 
l'abri.

Le cocher de Sglin, sur son ordre, enleva les chevaux d'un vigoureux
coup de fouet, et, moins d'un quart d'heure aprs, il touchait 
l'htel du Helder... il demanda quel garon avait conduit M. Lorillon.

--M. Lorillon n'est pas parti, monsieur, dit le garon. Il doit partir
demain matin seulement  la premire heure.

--Ah! fit Sglin dans un soupir de satisfaction... Est-il chez lui?

--Non, monsieur. Il a attendu jusqu' onze heures et demie, puis il
est sorti pour faire ses adieux  des amis, au cercle; il reviendra
assurment vers une heure du matin...

--Merci, dit Sglin tout  fait calme; veuillez, s'il revenait avant,
lui donner ma carte et lui dire que je viendrai  une heure... J'ai
absolument besoin de le voir.

--Bien, monsieur. Qu'il vous attende?

--Oui!

Et tranquille cette fois, bien certain qu'il n'avait plus rien 
redouter des valeurs Wilson, il alluma un cigare, monta dans sa voiture
et dit au cocher:

--Au cercle...

Puis, tendu sur les coussins, pendant que la voiture le conduisait 
son cercle, il pensait:

--La pauvre belle chrie, je la surprendrai heureusement en rentrant 
deux heures. Je quitte le cercle  une heure moins le quart; avec mon
homme, en quelques minutes je finis et je retourne chez nous... Pauvre
belle, a me cotait dj de passer cette nuit loin d'elle.




XVI

UNE NUIT OCCUPE.


 l'heure o Sglin se dirigeait vers Paris, Iza quittait son boudoir
et entrait dans sa chambre dont elle fermait soigneusement la porte.
Elle tait trs belle, la jeune Moldave, dans sa grande robe de
chambre rouge brode d'or; elle s'avana jusque sous la lampe
d'albtre qui jetait dans la chambre sa clart douce, et, tirant de sa
gorgerette un billet, elle le relut pour la dixime fois.

--C'est bientt, que je serai libre.

Elle regarda l'heure, la demie de onze heures allait sonner. Elle courut
alors vers une petite porte qui se trouvait dans l'angle de la chambre
et elle couta... N'entendant aucun bruit, elle revint s'asseoir sur
un des petits fauteuils bas placs devant la chemine, et, accoude,
elle pensa en souriant.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons consacrer quelques
mots au somptueux appartement particulier de la jeune Mme Sglin.
L'escalier qui partait du vestibule aboutissait au premier tage  un
large palier qui, ferm de tout ct par des tapisseries et entour
de banquettes, formait antichambre. Il y avait une porte  gauche,
l'entre des appartements de monsieur; une autre porte  droite, celle
des appartements de madame. En entrant  gauche, on trouvait un petit
salon antichambre, meubl de bois de rose et tendu d'toffe Pompadour.

La tenture du fond souleve, une porte s'ouvre sur un vaste boudoir;
les murs sont tendus de satin noir, les meubles sont or et satin noir
comme la tenture, avec des courses grecques d'or en bordure; un lustre
archaque pend au plafond; au milieu se trouve une vaste chemine de
marbre noir, au-dessus de laquelle est une glace, une glace immense.
De chaque ct de cette glace, une porte,  demi cache par les
tentures; une des portes est factice; l'autre s'ouvre sur la chambre
d'Iza, qui parat n'tre spare du boudoir que par cette haute
glace occupant presque tout le mur de ce ct.

La chambre  dormir tait splendide; le lit capitonn de soie jaune
occupait sous une ample tenture le fond de la pice: c'tait un lit
immense, aussi large qu'il tait long et qu'on n'atteignait pour se
coucher qu'en montant deux marches couvertes d'une peau d'ours noir.
En face du lit se retrouvait la grande glace que nous avons vue dans
le boudoir et qui semblait n'avoir point d'envers; sous cette glace se
trouvait une petite table d'bne recouverte d'un tapis jaune; sur
cette table s'talait tout un arsenal en vermeil de coquette soigneuse:
peignes, ongloirs, brosses, limes, etc., et devant, bien sous la main,
un petit revolver dont on voyait le cuivre rouge des six cartouches; 
ct, un long poignard sorti de sa gaine.

Les murs de la chambre taient capitonns de soie jaune, sur laquelle
tranchaient les angles noirs d'une haute armoire de vieil bne
sculpt; sur la chemine, en face de l'armoire, une garniture Louis
XV en bronze dor vif. Un lustre flamand, sous lequel  cette heure
tait accroch un globe d'albtre, pendait du milieu de la chambre,
dont le plafond tait couvert de la mme soie jaune plisse... Les
fentres taient masques par les tapisseries de mme couleur.

La petite porte qu'avait ouverte Iza pour couter donnait sur un
escalier qui descendait directement dans le jardin.

Lorsque les douze heures de minuit sonnrent, tout tait calme dans
le petit htel et semblait dormir; il tait impossible de voir la
lumire dans la chambre d'Iza.

Tout tait endormi dans l'htel lorsque la grande porte donnant sur le
bord de l'eau s'ouvrit pour livrer passage  trois hommes qui,
appuyant sur la gauche, entrrent dans la maison par la petite porte
de l'escalier de service des appartements de Fernand Sglin. Ils
se dirigeaient comme des gens de la maison, ayant toutes les clefs,
ouvrant, entrant et marchant sans bruit... Ils disparurent dans la
maison: aucune lumire ne parut aux fentres, et tout rentra dans le
calme.

Moins d'une demi-heure aprs, la mme porte s'ouvrit encore, un homme
seul entra et se dirigea en se cachant dans les massifs vers le ct
droit de la maison; il rampait le long des murs. Arriv prs de la
petite porte qui conduisait aux appartements d'Iza, il tira de sa poche
une clef, ouvrit et disparut  son tour dans la maison.

Au haut de l'escalier, une porte s'ouvrit: l'homme s'arrta aussitt,
se coucha presque sur les marches et, glissant sa main sous son gilet
comme pour y chercher un couteau, une voix de femme dit doucement:

--Est-ce toi, Georgeo?

--Oui, fit l'homme en se redressant, et grimpant, malgr la nuit, avec
l'habilet d'un singe... Il fut en moins d'une minute prs d'Iza, qui
le reut en se jetant dans ses bras. Ils s'embrassrent longuement.

--Entre, fit Iza, en l'attirant dans sa chambre dont elle referma
soigneusement la porte... Georgeo, tu le vois, le matre ne ment
jamais... Tu es ici prs de moi.

--Oui, mais lui...

--Le matre ne vient jamais!... Il est parti en voyage, il ne doit
revenir que demain... Viens l prs de moi, dit-elle... Et elle le fit
asseoir devant elle et l'admira amoureusement.

Georgeo regardait autour de lui... et exclamait!...

--Que c'est beau... Iza!... que c'est beau!

--Oui, mon Geo, parce que tu es l, dit-elle.

Et comme les yeux du vagabond fouillaient partout, son regard s'arrta
tout  coup sur la petite table o tait plac le revolver  ct
du poignard.

--Qu'est cela? fit-il.

--De quoi rpondre  qui nous surprendrait.

--S'il revenait?

Iza se contenta de hausser les paules. Georgeo rit, montrant ses
belles dents, et, se penchant vers Iza, il ouvrit son paletot et montra
le manche d'une arme dont il sortit la longue lame.

--Moi aussi, j'ai tout prvu, tu vois; il faut sortir d'ici vivant et
libre.

Iza se laissa glisser sur le tapis aux genoux de Georgeo, et lui dit:

--Enfin, Georgeo, c'est demain que nous nous retrouverons pour toujours
ensemble.

--Et pourquoi ne partons-nous pas maintenant?

--Le matre le veut ainsi, et ce n'est que demain qu'il nous donne de
quoi tre riches... Tu entends, riches!

--Tu regretteras les jours passs ici.

--Non, mon Geo. Le matre a dit qu'il nous ferait bien riches... et il
n'a jamais menti... et nous avons dj de l'or l-bas.

--Oui!

--Qu'il y a longtemps que je ne t'avais vu ainsi prs de moi!

Georgeo tait moins tranquille qu'Iza: il regardait sans cesse
autour de lui, semblant craindre  chaque minute de voir apparatre
quelqu'un.

--Qu'as-tu donc? lui demanda la jeune femme.

--Je crains qu'on ne vienne...

--Es-tu fou?... le matre ne t'a-t-il pas dit que nous serions seuls
ici cette nuit?

--Non, ce n'est pas le matre, c'est le sauvage qui est venu chez moi
qui m'a dit que nous devions partir.

---Il t'a dit que nous devions partir? moi et toi?

--Oui!... Alors j'ai dmont tout  la maison, j'ai charg la
voiture et je suis parti.

--Ce soir?

--Oui, ce soir.

--La voiture est l? demanda Iza dont le visage rayonnait.

--Oui, au-dessus d'Auteuil, sur le quai! et je croyais venir te
chercher.

--Mais on ne t'a donc rien dit?

--Le vieux Rig m'a dit que je devais me trouver ici aprs minuit, et
c'est toi qui devais me conduire... Il m'a dit encore que s'il y
avait du nouveau, nous entendrions son sifflet, qu'il serait dans les
environs...

--C'est le matre qui le fait veiller.

--Mais je dois t'obir et ne partons-nous pas?...

--Non, mon Geo!... Voici ce que nous devons faire... Ici, nous sommes
matres: l'homme parti ce soir ne reviendra plus... C'est ici que tu
me rejoins pour toujours... et demain seulement nous partirons... Celui
qu'ils appellent mon mari ne m'est rien... L'homme qui nous a maris
n'est pas notre prtre  nous... Tout cela est faux!... Je suis libre,
et je suis  toi,  toi maintenant...

--Et l'autre est parti... pour toujours?...

--Pour toujours.

--Mais cette maison?

--Cette maison est au matre, c'est lui qui, par le vieux Rig, lui a
fait louer... Ici nous sommes chez nous, puisque le matre nous a dit
de nous y reposer pour partir tout  fait demain... Reposons-nous, mon
Geo... Reposons-nous, nous sommes libres, unis et matres ici...

Et en disant ces mots, Iza, cline, promenait les mains de Golesko sur
ses cheveux.  la mme heure, Fernand se prsentait de nouveau 
l'htel du Helder; aussitt un garon qui l'attendait lui dit que M.
Lorillon avait envoy, quelques minutes avant, chercher un pardessus
par le garon du cercle: en mme temps, il avait fait dire qu'il ne
partirait que le lendemain par le train de onze heures, qu'on lui ait
une voiture pour cette heure, qu'il rentrerait dans la nuit.

Fernand fut ennuy de ce contre-temps; mais enfin il tait tout 
fait rassur. L'homme n'tait rest que pour prsenter une seconde
fois les valeurs. Les deux dernires journes qu'il avait passes
l'avaient puis: il avait hte de se reposer.

Cependant la perspective d'tre oblig de se lever le matin pour
ne pas manquer de trouver son homme le tentait peu; il rsolut de se
dcharger de tout cela. Il remonta en voiture et se fit conduire  ses
bureaux, boulevard Magenta.

Il ne fut pas peu tonn de voir filtrer de la lumire  travers les
interstices de la fermeture du magasin; il entra. Il trouva Martin assis
sur son lit; devant lui, sur un comptoir, taient une bouteille et un
verre. Martin avait son verre plein  la main; et n'ayant pas entendu
ouvrir la porte, il continuait sa conversation avec le verre plein qui
tait sur le comptoir, lui disant:

--Ce n'est pas d'un ami... On part  deux, on revient deux... Si l'on
se quitte o est l'amiti... il n'y en a pas alors... non, a c'est
pas bien... Aussi qu'est-ce qui le boira, l'autre verre..., c'est pas
Sper... Ah! mais non, c'est Martin...

--Il est ivre! dit Fernand en se retirant; voil qui pourrait expliquer
la soi-disant tardive arrive des billets.

Il sortit comme il tait entr, sans bruit, et grimpa aussitt chez
le vieux caissier. On juge facilement de la stupfaction du pre
Picard, lorsque demandant:

--Qui est l? avec inquitude, il reconnut la voix de Fernand qui
disait:

--C'est moi, Picard, ouvrez vite.

Picard obit aussitt. Il tait en marmotte et en caleon.

--Excusez-moi de vous ouvrir en ce costume...

--Vous avez bien fait, je n'ai qu'un mot  vous dire... Martin vous a
racont ce qui s'tait pass.

--Non, monsieur; qu'y a-t-il donc?... Il n'tait pas l quand je suis
rentr.

--Il arrive seulement, il est absolument ivre. Ainsi, quand on pense
que l'honneur d'un homme, la rputation d'une maison taient dans les
mains de cet ivrogne... Demain vous le remplacerez...

--Vous pouvez y compter.

Et le vieux caissier, son bougeoir  la main, regardait Fernand
semblant l'interroger. Celui-ci lui raconta aussitt ce qui s'tait
pass et lui dit:

--Ce monsieur ne part qu' onze heures demain; mais, au risque de
le faire veiller, soyez-y demain de sept  huit heures, voici les
fonds... Vous viendrez  onze heures  Auteuil m'apporter les valeurs
et vous djeunerez avec moi.

--Monsieur, a sera fait; vous pouvez compter sur moi, dit Picard en
serrant les papiers.

--Adieu!  demain, onze heures, dit Fernand sur le seuil de la porte,
en regardant sa montre: deux heures, je tombe de sommeil,  demain.

Il descendit, et, blotti dans sa voiture, il dit:

--Enfin, je suis heureux de rentrer chez moi.. et je crois que je vais
faire une bonne nuit.




XVII

LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.


Enfin, c'tait fini! bien fini! le pass tait liquid: il avait
fait face  l'chance terrible. Les faux, qui avaient troubl ses
nuits, allaient tre, taient presque entre ses mains. Avant deux
jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il
dgageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernires crances
qu'il avait, et la maison reprenait le crdit dont elle jouissait
autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux
banquiers qui avaient refus de l'aider...; car Fernand Sglin
oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures.

tendu dans sa voiture, doucement berc par le cahotement, presque
somnolent, il rvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme,
tranquille, n'ayant plus qu' s'occuper de sa chre Iza. Sa maison
allait se diriger d'elle-mme: il n'aurait plus  redouter le passage
de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner  son
caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il
voulait. Dans son cerveau, il cherchait o il passerait la saison: il
ne voulait pas acheter de domaine cette mme anne, mais il voulait
voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la
mer, deux mois en Suisse. Il rvait... et il donnait un corps  ses
dsirs.

Il tait presque trois heures lorsque, le cerveau lger de ses
penses agrables, las et heureux de rentrer se reposer prs de sa
femme, il arriva  Auteuil... L'curie et la remise taient en dehors
de l'htel: le cocher le descendit donc devant la grille.

Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait
dans la maison. Il vita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la
petite porte; cherchant  touffer le crpitement de ses pas sur
le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitu  la
maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa
l'antichambre, entra dans le boudoir qui prcdait la chambre; l
il vit clair. La petite lampe d albtre jetait sa clart blanche
 travers la grande glace dont nous avons parl; Fernand marchait
doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de
la chambre d'Iza, mais le verrou tait ferm en dedans... Il rit en
disant:

--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enferme chez
elle!

Et Fernand, fatigu par ses tourments et par ses dmarches, se dit:
Je viendrai demain, ne l'veillons pas, pauvre belle; elle mourrait de
peur si elle entendait frapper  sa porte,  cette heure... Il allait
se retirer lorsque tout  coup il sentit qu'on lui touchait l'paule,
il se retourna vite et... et ce fut pouvantable pour lui...

Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards,
voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps,
s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effray, Fernand voyait
devant lui l'ombre de Pierre Davenne.

Inond par la lumire mate de la lampe de la chambre, couvert d'un
long manteau blanc, son suaire, il tait l devant lui, ple, livide,
mais l'oeil brillant et menaant. Droit, le bras lev, montrant le lit
 travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un rle  Fernand.

--Infme, regarde...

Et l'ombre se recula et disparut.

Fernand presque fou, tremblant de peur, affol par le surnaturel,
dj secou par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il
avait passs, cherchait  retrouver son nergie... L'ombre disparue,
il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se
persuadant que c'tait l une hallucination d'une minute, amene par
la fivre qui le brlait depuis deux heures...

Il s'avana vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son
front, et ses dents claqurent. L'ombre de Pierre entrait dans la
chambre sans bruit; pouvantable dans son silence, elle se dirigeait
vers le large lit d'bne que les grands rideaux fermaient. Fernand
sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantme allait poser ses
lvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait
se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la
chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?...

Tout cela tait insens... Mais Fernand pouvant devenait fou; il
se cramponnait  la grande chemine pour ne pas tomber: il voyait le
mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'teignait dans
sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul
semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... L, il s'arrta, il
tourna sa tte, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux
pleins de haine lanaient un regard qui terrifia le malheureux... Il
lui sembla que son bras, s'tendant vers le lit, voulait lui rpter
encore:

--Regarde, infme!

Alors le fantme souleva le grand rideau: il parut  Fernand que le
masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaait un rire.

Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme riv sur ce
marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre.

Son sang lui sembla de feu, ses regards pouvants voyaient sur ce
lit, tendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui
qu'elle lui avait prsent sous le nom du comte Otto... Iza avait
sa tte dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa
poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lvre,
encore paisse du baiser avec lequel ils s'taient endormis. Son
nergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se
fermrent une minute devant ce tableau foudroyant.

Aussitt le fantme se jeta en arrire et disparut par la petite
porte de la chambre. Mais le cri avait veill les deux amants...

Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrire la glace le visage
pouvant de Fernand; il avait saisi le revolver...

Iza, effraye, lui montrant son mari, cria:

--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le!

Et le grand Moldave obit.

On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brise par le coup
de feu.




XVIII

CE QUE RVAIT IZA.


Au dehors tout tait silencieux; c'est  peine si le coup de feu,
si le fracas des dbris de la glace avaient t entendus, tant
la chambre de la belle Iza tait discrtement protge par le
capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait
cependant t peru par les deux amants: c'tait celui du sifflet
auquel ils devaient obir, et aussitt, malgr le danger de la
situation, oubliant tout, Iza, s'tant enveloppe dans son long
peignoir rouge et or, Georgeo s'tait htivement vtu et, en moins
d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitt la
chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment
 la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivs en bas,
ils entendirent le sifflet doucement modul... Ils se dirigrent du
ct et trouvrent le vieux Rig qui leur dit:

--Vite, courez  la voiture de Georgeo... Iza, reprends ton ancien
costume et partez... comme si vous alliez  Versailles; demain tu me
verras...

--Bien!... Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entranant, craignant
qu'il ne vnt  surgir un incident qui les obliget  rester.

Dans la nuit paisse des bords de la rivire, ils coururent sur le
quai, et moins de cinq minutes aprs ils taient blottis tous les deux
dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin
chez eux et seuls... Ils ne furent pas longs  revtir le costume
misrable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachrent
soigneusement les vtements luxueux qu'ils venaient de quitter.

Avant l'aube, ils fouettrent le cheval et partirent; au jour levant,
ils se trouvaient  l'entre de Boulogne; le cheval dtel
mangeait derrire la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque
_Entre-sort_ des saltimbanques tait arrive le soir et avait pass
la nuit l. En agissant ainsi, ils avaient obi aux ordres de celui
qu'ils appelaient le matre. Vers sept heures seulement, l'troite
porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau,
pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques
avoisinantes.

Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans
le bel htel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins
souples pendait cette jupe en loques si singulire; elle avait en
ceinture le vieux chle turc aux couleurs criardes, et ses paules
rvlaient leur admirable contour sous la chemise de soie raille
et jaunie par l'usage...; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient
les hideuses savates jaunes... Elle avait, avec son costume,
retrouv toute sa sauvage tranget, et  cette heure les passants
merveills la regardaient...

Elle calme, du plus loin o elle le voyait, souriait  son Geo qui
revenait portant du vin et du pain sous son bras, et  la main, dans un
papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher...

Le matre avait crit:

Il faudra tre  Boulogne la nuit, de faon  paratre y tre
arriv le soir. Ostensiblement djeuner, aller chez quelques marchands
du pays, afin d'tre vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin
d'tre  Versailles au milieu du jour.

 huit heures et demie, Iza s'tendait sur le petit matelas dur
qui tait dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle
voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard,
ramassait les guides et le cheval partait... Une fois le village pass,
lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza,
laissant le cheval aller  sa guise, et celle-ci, ayant chang avec
lui un sourire, se mit  chanter une chanson bizarre qui devait tre
un souvenir pour les deux bohmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle
chanta, lui tint la main et l'couta le visage radieux, tendant
l'oreille pour ne pas perdre un mot.

 onze heures et demie, Georgeo allait  Versailles demander le droit
de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, prs
Montrouge; qu'il tait parti vers sept heures, tait arriv  neuf
heures  Boulogne, y avait pass la nuit et comptait rester jusqu'au
soir  Versailles pour partir la nuit,  la frache, se dirigeant sur
Chartres.

Ses papiers en rgle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit:

--As-tu t voir pour une belle voiture?

--Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci
pour en prendre une autre.

--Mais c'est ce soir... que nous serons riches.

Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il tait
parti de son pays pour des causes  peu prs semblables  celles qui
l'avaient fait quitter si prcipitamment Auteuil le matin mme...
Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir o elle avait t le
rejoindre pour manger un peu du pain bnit de la gaiet, lui avait
dit ngligemment en voquant le pass:

--C'tait un soir, au rendez-vous derrire la mosque. Il faut que tu
me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu
m'enlevas du lit, j'tais sans connaissance... Quand je revins  moi,
dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes
mains... en rouge... du sang!

Et Georgeo, souriant, avait rpondu avec simplicit:

--Oui, oui, je me souviens... j'en avais tu deux!

Georgeo avait chapp  toutes les recherches; il avait travers les
hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les dfils; il
tait parti et s'tait mis  l'abri chez l'tranger. Mais la police
franaise est beaucoup moins discrte que celle de son pays: il le
savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brise,
le cri aigu d'un homme... Il esprait et il redoutait d'avoir tu
celui qui avait enlev Iza. C'est  regret qu'il avait obi aux
ordres du vieux Rig, commandant de se rendre  Versailles pour l'y
attendre.

Georgeo aurait voulu recevoir le soir mme la somme promise  lui et
 Iza. Il aurait vendu aussitt sa voiture, son petit cheval et
il aurait emmen Iza par le chemin de fer, de l'autre ct de la
frontire d'Espagne.

Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur
eux un regard perant, cherchant  deviner si des gens de police
n'taient pas cachs dans leurs vtements.

De regrets, de remords, pour un homme probablement tu, il n'en tait
pas question dans ses penses.

Iza, au contraire, tait gaie, plus lgre, comme un oiseau
apprivois duquel on a ouvert la cage, elle cherchait  croire  sa
libert... mais elle n'osait s'loigner trop de la petite voiture...

La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait... elle s'y
grisait... et cependant, si Georgeo avait t plus attentif, il aurait
vu que c'tait plutt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune
fille;  chaque instant les dtails de sa vie heurtaient sa nature,
gte par les mois d'opulence qu'elle venait de passer... Ce n'tait
plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crte des
ornires sches, secouant sa tte huppe... C'tait la belle
Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se dguisait en
bohmienne... Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour
toujours, et il avait hte de voir arriver Rig, pour en finir et se
sauver afin de se mettre  l'abri; tandis qu'Iza, dj lasse de sa
matine et ennuye de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait
loin, il faudrait prendre une femme pour la servir... Elle avait trop
souvent press l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids
les gros sous... Enfin, elle avait mis les lvres  la coupe, elle
avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum... Elle trouvait
trange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au
parfum dur, mais dj il tait pais sur ses lvres, lourd  son
coeur... et, quand Georgeo n'tait plus l, quand le soleil ne faisait
plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misre
de la baraque bien sale... et elle fermait les yeux pour revoir par la
pense la belle chambre o ses cheveux taient noirs, et la grande
peau d'ours noir o ses pieds taient si blancs... Il lui semblait
dj que les vtements de misre qui couvraient sa peau la
brlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin,
blanc et parfum.

Et Georgeo ne voyait rien... Il regardait si, sur la route, dans la
grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux
Rig.

--S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je
reviendrai  pied demain...

Et Iza pensait:

--Est-ce que je pourrai vivre comme a maintenant?...

Puis elle regardait Georgeo... Elle le trouva beau...; mais ses lvres
laissaient tomber la juste expression de sa pense.

--Quel malheur!... s'il avait vcu autrement, il serait intelligent
aussi... dlicat...

Puis, comme pour s'excuser elle-mme, elle ajoutait:

--Il est beau... il est bon... mais...

Elle n'osait pas dire il est bte!...--Lui, toujours inquiet,
ne s'occupait pas d'Iza...; il savait qu'elle lui appartenait, il
attendait, impatient, l'arrive du vieux Rig.

Et ses regards s'puisaient sans rien voir. La journe tait presque
termine, il devait partir le mme soir, et Rig ne venait pas: il alla
consulter Iza... Celle-ci, tendue dans le fond de la cabane, les
bras relevs au-dessus de la tte, son chignon appuy sur ses
mains, l'couta, presque indiffrente, et cependant ce que disait le
bohmien tait grave:

--Mais si le matre a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il
devait t'apporter, s'il lui a donn en mme temps la somme qu'on
m'avait promise...? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza?

--Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo...

--Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux... Le
vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le matre n'en a plus
besoin... Une fois l'argent en main..., il peut s'tre sauv...

--Le vieux Rig en est capable.

--Tu dis cela comme a... Mais sais-tu que je retournerais  Paris
cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et
qu'alors il passerait une mauvaise heure?

--Il ne faut jamais penser  cela, Georgeo... Le vieux matre est plus
fort que tous... Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais
sans laisser de trace... Si c'est lui qui a l'argent... et qu'il soit
dcid  le garder, tu ne le trouveras plus...

--Oh! je le trouverai bien...

--Mais si tu retournes  Paris, qui te dit qu'il ne te dnoncera
pas?... Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mmes
arrts dans la maison d'Auteuil... et que c'est pour cela que nous ne
les voyons pas...? Tu as tir sur Fernand, et tu vises juste, toi...
Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du
soleil...

Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et
qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente rsolution.
Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour
s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il
trana sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revtit
son costume de montagnard, ses chaussures tranges, mais souples, dont
les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche
son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une
vieille blouse, il dit  Iza:

--Dors, je reviendrai au matin.

--O vas-tu?

-- Auteuil.

--Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant.

--Voir ce qui s'est pass l-bas aprs notre dpart.

Iza rflchit quelques minutes, puis:

--Va, Georgeo..., mais prends garde.

--Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et
en montrant son couteau peut faire sa prire. Malheur au sauvage s'il
m'a tromp...

Et il partit en courant.

Au milieu de la nuit Iza fut rveille en sursaut. C'tait Georgeo
qui revenait tout suant, fatigu...

--Iza, la police est dans l'htel depuis ce matin... C'est toi qu'on
cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir...

--Ah! fit Iza comme ennuye d'avoir t veille... Pendant que
Georgeo se htait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait
en maugrant.

--Non! ce n'est pas possible maintenant... j'tais folle d'y croire...

Au matin, Georgeo trouva Iza veille et pensive, assise sur le lit
dur.

--Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire...

Georgeo tait puis, il la remercia et vint prendre sa place. Elle
l'embrassa longuement en lui disant:

--Bon sommeil, Georgeo!

Et le grand bohme s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assure
de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vtements les plus
beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long chle, et,
mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route.

Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'loigner, puis lorsqu'elle
ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du
soleil du matin, elle envoya un baiser:

--Adieu, Georgeo!... Adieu, pass!... Cette vie-l est trop dure...

Et elle revint  Saint-Cyr o elle prit le premier train. Arrive 
Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire  Charonne.




XIX

LES BEAUX BIJOUX D'IZA.


Quand Fernand avait vu dans les bras du comte Otto sa femme, celle qui
depuis trois mois occupait toutes ses penses, celle qu'il adorait...;
quand il avait vu s'vanouir dans l'ombre de la chambre le spectre
vengeur, dont la voix spulcrale sonnait encore  son oreille, il
avait ferm les yeux une seconde; puis, fou, insens, voulant ragir
contre sa douleur et sa terreur, il s'tait redress; c'est alors
qu'il avait vu sa femme sur le lit, crier  son amant en le dsignant:

--Geo!... c'est lui; tue-le... tue-le!

Il avait eu le regard bloui par un clair, et il avait senti au front
comme un coup de poing, et, battant une seconde le vide avec ses
bras, aveugle, cherchant un appui, il s'tait soutenu au marbre de la
chemine et tait retomb sur le tapis... Les deux amants s'taient
sauvs, et, pendant ce temps, la porte s'tait ouverte: les trois
hommes que nous avons vus franchir la grille du bord de l'eau entraient
dans le boudoir... L'un se pencha sur le moribond et le regarda.
Essuyant avec son pouce le sang qui lui couvrait le front..., il dit
aussitt:

--Ce n'est rien... La balle est dans l'os; c'est le choc qui lui a fait
perdre connaissance...

Au-dessus d'eux, on entendait remuer dans l'htel: on entendait des
portes s'ouvrir, on entendait des bruits de voix...

--Il y a branle-bas l-haut, dit un des hommes; mon lieutenant, il faut
rentrer dans le vent et chasser.

Celui auquel il s'adressait demanda au premier, toujours  genoux,
soutenant la tte de Fernand:

--Il n'y a pas de danger... le coup n'est pas mortel...

--Non, matre, et c'est une chance, car le grand Golesko tire juste...
Mais ce n'est pas une de ses armes...

--Alors, partons vivement...

--Les deux hommes se disposaient  partir, lorsque le dernier courut
vers une petite panoplie et y prit le semblable revolver qui avait servi
 Georgeo...

--Que fais-tu? demanda le premier.

--Espre! espre! lieutenant. Il faut que tout s'explique..., et qu'on
ne cherche pas ceux qui ont tir le coup de feu.

tonns, les deux hommes tenant la porte ouverte pour fuir, le
regardaient faire. Il souleva les matelas du lit et tira dans la
laine les deux coups du revolver; c'est  peine si dans la chambre on
entendit un bruit sourd...

--Comme a, on n'entend rien... Je place le joujou sous sa main...
et on se dit que c'est lui qui fait des expriences de tir sur son
front..., la nuit, pour empcher le pauvre monde de dormir.

--C'est bien, Simon, dit Pierre Davenne.

--En route, en route, disait le vieux Rig dans l'escalier: on descend
des chambres. Les trois hommes se htrent; ils avaient travers le
jardin, ils fermaient la grille sans bruit et ils montaient dans une
voiture qui attendait  vingt mtres de l, lorsque la femme de
chambre  peine vtue et suivie par deux domestiques, aprs avoir
frapp, entrait dans le boudoir; voyant la glace brise, elle fit un
pas et, se heurtant au corps de Fernand, elle jeta un cri et se recula
prte  se trouver mal en criant:  l'assassin.

Les domestiques avancrent aussitt, et le valet de chambre effray
exclama:

--C'est monsieur!...

--Vite! vite!... voyez madame, dit la femme de chambre...

Ils se prcipitrent, le lit tait vide...

Tous les trois ils se regardaient stupfaits; mais, revenant au plus
press, ils relevrent Fernand pour lui porter secours.

--On lui a tir un coup de pistolet dans la tte, disait la soubrette,
effraye, mais se domptant et avanant curieusement sa bougie pour
mieux voir.

Le valet de chambre ramassa le revolver et dit:

--C'est lui qui s'est tu: voil le revolver sous sa main.

--Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a eu?

--Aidez-moi d'abord  le mettre sur le canap.

Tous les domestiques taient descendus, et c'tait un brouhaha
gnral; tout le monde demandait:

--Mais o est donc madame?

Et l'on cherchait...

La femme de chambre dit alors:

--Monsieur ne devait pas rentrer cette nuit... et madame est sortie...
En ne la voyant pas lorsqu'il est rentr, il n'y avait pas  douter de
ce qu'elle faisait... n'est-ce pas?... Il s'est tu...

--Mon Dieu! fit un valet, que les gens riches sont btes! Se tuer pour
une femme!...

--Mais il faudrait courir chercher le mdecin...

On n'y avait pas pens... Ils avaient relev le corps de Fernand,
l'avaient tendu sur le lit de sa femme, et personne n'avait pens que
peut-tre on pouvait encore le sauver.

Tout  coup ils entendirent retentir le timbre de la grille... ils se
regardrent tonns: il tait  peine quatre heures du matin.

--C'est madame qui rentre, dit la femme de chambre; elle croit que
monsieur est loin. Ah! a va tre une jolie scne!

Un domestique alla ouvrir, tous les autres s'avancrent vers le
vestibule, prenant des airs dsols; ils entendirent leur camarade qui
demandait:

--Qui est l?

On rpondit aussitt:

--Au nom de la loi, ouvrez!

Tous se regardrent pouvants, stupfaits, semblant dire:
Dj!...

La grille grina en roulant sur ses gonds. Un commissaire, ceint de son
charpe, et quatre agents guids par le domestique effray, parurent
au seuil du vestibule; le commissaire et ses hommes changrent un
regard en voyant tout ce monde debout  cette heure.

--Conduisez-moi, dit-il, dans la chambre de M. Fernand Sglin...

--Monsieur, fit le domestique, il n'est pas dans sa chambre: il s'est
tu dans le boudoir de sa femme...

--Que me dites-vous l? fit le commissaire tourdi.

Sur son ordre on les conduisit aussitt prs du corps de Fernand
tendu sur le grand divan du boudoir; le commissaire se pencha sur lui;
un agent ramassa le revolver.

--Il s'est tu... il nous attendait!... puis, s'adressant au valet de
chambre:

-- quelle heure cela est-il arriv?

--Monsieur, presque au moment o vous avez sonn!...

--Est-ce que quelqu'un de vous tait l?

--Non, monsieur le commissaire, nous tions tous couchs et endormis
lorsque nous avons t rveills par les coups de feu et un fracas
pouvantable...

Un des agents, qui regardait curieusement l'endroit o la balle avait
pntr, et qui formait  un pouce de la tempe, sur le devant du
front, un trou noir semblable  un pain  cacheter de deuil qu'on
et coll sur la peau, et duquel coulait un petit filet de sang rose,
s'cria:

--Mais, monsieur, il n'est pas mort.

Le commissaire lui saisit aussitt le poignet, le pouls battait
vivement...

--Qu'on coure chercher le mdecin...

Il y eut alors parmi les domestiques un bouleversement gnral, et,
pendant que l'on obissait au commissaire, d'autres, sur son ordre,
avaient t chercher de l'eau et lavaient la plaie.

Pendant que l'on s'occupait de Fernand, il demandait  la femme de
chambre:

--O est madame Sglin?

--Monsieur, je ne puis vous le dire, je suis venue aider madame  se
coucher, puis je l'ai quitte aprs avoir baiss un peu la lampe,
elle semblait s'endormir.

Sur la demande du commissaire, elle raconta le dpart prcipit de
Fernand, puis son retour absolument inattendu.

--Cette glace a t brise par un coup de feu venant de la chambre.

Et le commissaire voulut entrer.

La porte tait ferme en dedans...

--Tiens... c'est singulier, c'est le verrou en dedans...

Il fit passer un des domestiques, par l'ouverture de la glace, et lui
fit ouvrir la chambre.

Il entra aussitt et regarda partout, craignant de trouver le cadavre
de la jeune femme; il regarda le lit et voyant les deux oreillers et le
froissement de deux corps, il dit en hochant la tte:

--Deux personnes taient couches dans ce lit... et cependant M.
Sglin est habill... Que s'est-il pass, en dehors de ce qui nous
amne?... Personne n'est sorti de la maison?

--Oh! non, monsieur, tout est soigneusement ferm et nous n'avons rien
entendu que les coups de feu et le bruit de la glace casse.

--Mais qu'est devenue Mme Sglin, que vous aviez couche ici?

--Monsieur le commissaire, je ne sais pas, moi... J'ai trs peur, fit
la bonne dont les yeux se mouillrent.

--Y a-t-il une autre porte que celle-ci?...

--Oui, monsieur, une porte de service qui conduit au jardin... La
voici...

--Vite, venez. Dirigez-nous...; peut-tre allons-nous la trouver par
l...

Ils descendirent jusqu' la porte du jardin; l'escalier tait vide, la
porte ferme, et rien ne faisait supposer que quelqu'un et pass par
l. Entendant du bruit, le commissaire remonta... C'tait le mdecin
qui venait d'arriver...

--Ah! mon Dieu! exclama-t-il, quel malheur est arriv ici?

--Voyez, monsieur, et dites-nous s'il est dangereusement atteint.

Le docteur regarda attentivement, et en souriant:

--Ce n'est rien, la balle est aplatie sur l'os... et je vais l'extraire
immdiatement. Mais il vaudrait mieux coucher le malade...

--Qu'on ne drange rien ici... Vous m'avez dit que c'tait
l'appartement de madame? demanda le commissaire.

--Oui, monsieur...

--Qu'on le porte dans sa chambre. Casto, dit-il  un de ses hommes,
vous allez rester prs de lui et le veiller. Vous, Josset, vous allez
courir me chercher dix hommes que vous placerez dans la maison. Et,
s'adressant aux gens qui l'coutaient effrays:

--Mesdemoiselles et messieurs, personne ne doit sortir de la maison.

Pendant qu'on obissait aux ordres du commissaire, que Fernand tait
couch sur son lit sans connaissance, que le docteur procdait 
l'extraction de la balle, la femme de chambre tait interroge, et un
agent prenait des notes.

--Quand vous avez quitt cette chambre, vers minuit, Mme Sglin tait
couche?

--Oui, monsieur le commissaire, elle tait couche, bien tranquille,
bien calme, elle semblait de trs bonne humeur; monsieur tait venu
lui dire au revoir, en lui promettant de revenir le lendemain soir.

--Et depuis cette heure, vous n'avez rien entendu?...

--Rien, monsieur, et ma chambre est au-dessus.

--La conduite de Mme Sglin tait-elle rgulire?...

--Oh oui! monsieur le commissaire, ce sont des tout nouveaux maris, et
ils s'adoraient; monsieur ne pensait qu' madame, et madame ne pensait
qu' monsieur.

--Ces jours-ci, vous n'avez rien remarqu de chang dans leurs
relations...

--Rien du tout, monsieur le commissaire...

--Cependant il y a eu ici quelque chose d'inexplicable... S'il s'est
tu, ce n'est pas lui qui a pu briser cette glace...

--Monsieur le commissaire, dit l'agent qui avait regard le revolver,
il y a deux coups de tirs...

--Eh bien!...

--Peut-tre que, sachant qu'il devait tre arrt ce matin...

--Arrt ce matin! exclama la femme de chambre.

--Il s'est dcid  se tuer, mais n'a pas voulu que sa femme lui
survct... Mme Sglin, effraye, se sera enferme chez elle; il
aura tir d'ici en brisant la glace et se sera tir le second coup
aprs.

--Oui... c'est une hypothse; mais au moins nous trouverions la
femme... Touche, nous la retrouverions blesse; non atteinte, elle
serait revenue aussitt aprs la tentative de son mari.

--Peut-tre est-elle dans le jardin.

--Ah! mais, j'y pense, monsieur le commissaire, j'ai enlev la toilette
de jour de madame; j'ai mont tout cela  la lingerie en ne lui
laissant que son grand peignoir et un chle qu'elle garde toujours
ici...

--Ce peignoir est-il l?...

--Mais non, monsieur le commissaire; justement, madame a son peignoir,
ses pantoufles et le chle...

--Il faut la retrouver. Qu'on fouille la maison, dit-il, en voyant
entrer les agents qu'il avait envoy chercher.

On vint dire que la victime reprenait connaissance. Le commissaire
courut vite vers la chambre de Fernand Sglin. Il tait tendu sur
son lit, le front entour d'un linge blanc. Il ouvrit les yeux, se
souleva sur son coude et son regard farouche erra autour de lui. Il
cherchait. La vue des gens qui l'entouraient ne l'tonna pas, il se
souvenait de ce qui s'tait pass. On avait t rveill par les
coups de feu et ses gens taient venus  son secours. En reconnaissant
le commissaire  son charpe, il lui demanda:

--Monsieur le commissaire..., vous les avez arrts... lui et elle?...

--Qui est-ce? dit le commissaire sans rpondre.

--Lui, c'est le comte Otto...

--Le comte Otto, et vous l'avez surpris dans la chambre de Mme Sglin?

--Oui, dit-il avec rage... Je l'ai surpris dans ses bras... Vous les
tenez... C'est lui qui m'a assassin, c'tait un guet-apens, il
m'attendait... Vous le tenez, l'assassin?

Tout entier  la souffrance aigu de sa jalousie, il voulait surtout
qu'on s'occupt de celui qui lui avait pris celle qu'il aimait... Il
n'accusait pas sa femme... C'tait l'homme qu'il accusait.

--Vous l'avez arrt? demanda-t-il encore.

--Non, monsieur... nous les cherchons.

--Il est parti?...

--Nous n'avons trouv aucune trace...

--Mais elle?... interrogea-t-il anxieux.

--Quand nous sommes entrs dans la chambre de votre femme, elle tait
vide, toutes les portes taient fermes... vous tiez tendu sans
connaissance dans le boudoir qui la prcde, et d'abord nous avions
attribu votre blessure  une tentative de suicide...

--Non, monsieur, c'est l'a...

Il allait dire l'amant, mais ce mot lui brlait les lvres; il reprit:

--Non, monsieur, c'est le comte Otto, un riche Moldave, qui a tent
lchement de m'assassiner...

--Et votre femme, qu'a-t-elle fait?

Il y eut un silence au bout duquel il dit:

--Monsieur le commissaire, je dsire ne pas parler d'elle... Ceci est
d'elle  moi... Mais l'homme, je vous le livre... C'est un assassin...

Les agents rentraient  ce moment. On avait fouill tout le jardin,
ce qui avait t facile, car le jour tait venu. On n'avait trouv
personne; la perquisition avait amen pour tout rsultat la trouvaille
d'un petit bout de frange de chle trouv dans la rainure de la petite
porte de fer du bord de l'eau. C'est par l que Mme Sglin avait fui
en suivant le comte Otto...

--Oh! les misrables! hurla de douleur Sglin, en laissant tomber
sa tte dans ses mains, au risque de faire tomber l'appareil qui
enveloppait son front.

Le commissaire avait parl bas au mdecin, il l'avait interrog sur
la gravit de la blessure. Celui-ci avait dit qu'elle tait absolument
nulle... Alors, il se tourna vers l'agent qui avait crit et lui dit:

--Commencez la perquisition ici, et saisissez tous les papiers.

Sglin se redressa aussitt et, regardant le commissaire avec
stupfaction:

--Mais, monsieur,  quel propos faites-vous une perquisition chez
moi?... En vertu de quel mandat?...

Le commissaire dit gravement:

--Monsieur Sglin, j'ai le regret de vous dire que ce n'est pas la
tentative criminelle dont vous avez t victime qui m'amenait chez
vous... Je venais vers vous directement... Monsieur Fernand Sglin, au
nom de la loi, je vous arrte!

On juge de la stupfaction des domestiques. Sglin devint ple comme
le linge qui lui enveloppait le front.

--Mais, monsieur le commissaire..., pourquoi m'arrte-t-on?

--Vous devez le savoir.

--Je vous jure, monsieur!

--Pourquoi vous prpariez-vous  fuir cette nuit?

--Moi?

--Des agents taient posts aux gares de l'Ouest et du Nord, depuis
minuit... Ne deviez-vous pas partir ce soir?

--Si monsieur.

--O alliez-vous?

--Je ne sais!  Londres, peut-tre.

--Vous alliez  Londres, nous le savons, pour fuir en Amrique...

--Mais de quoi suis-je donc accus? demanda-t-il, tremblant.

--Vous avez fait pour plus de cent cinquante mille francs de faux sur
une maison Wilson.

Fernand tait terrifi. Il protesta.

--Monsieur, les effets Wilson sont payables chez moi, et les fonds sont
 ma maison du boulevard Magenta, o l'on doit se prsenter ce matin.

-- cette heure, un de mes collgues s'occupe de votre maison... Vous
partiez  l'tranger, emportant l'argent de ces valeurs ngocies...
plus trois cent quarante mille francs escroqus  M. Samuel sur un
dpt de bijoux...

--Escroqus! exclama Fernand.

--Vous le savez bien, ces bijoux sont faux.

--Que me dites-vous l?

--Allons, levez-vous, une voiture est en bas... Vous allez nous suivre.

--Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse... C'est moi
qui suis la victime d'une escroquerie.

Le commissaire eut un sourire... On obligea Fernand  descendre et
on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un prs de lui,
l'autre plac sur le sige, prs du cocher. Ordre leur avait t
donn de ne pas rpondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le
commissaire restait  Auteuil pour faire faire la perquisition et pour
interroger les domestiques.

La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, cras moralement
par la suite d'vnements qui le jetait entre les mains de la police,
il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans
son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il
avait d passer. Cette chute rapide qui, dans une mme nuit, faisait
de l'homme riche et envi le faussaire qu'on emmenait en prison,
l'avait ananti.

Balanc par le cahotement de la voiture, la tte appuye en arrire,
il ferma les yeux pour se souvenir de tout.

L'agent, en voyant l'homme distingu auquel il avait affaire, tait
respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il tait
tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'troite
voiture pour ne pas le gner.

Fernand pensait  sa nuit... Tout ce qu'il avait longuement combin
venait de s'crouler, ce qu'il avait eu tant de peine  tablir
tait dtruit... Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une
situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des
faux, et, loin de le sauver, c'tait justement ce mariage qui avait
prcipit sa perte.

On avait livr les faux  la police, cela tait bien singulier,
puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on
viendrait pour toucher, et l'argent tait prt. Quelle fatalit avait
pu faire dcouvrir les faux? tait-ce que ce Lorillon, cet ancien
notaire charg de toucher, inquiet du rsultat ngatif, avait
tlgraphi  Londres; qu'un tlgramme ayant rvl la
fausset des valeurs, il avait aussitt dpos sa plainte? C'tait
bien htif. Car il lui tait facile de savoir la demeure particulire
de Sglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse
dmarche, il pouvait se prsenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se
trouvant  Paris, avait rencontr le porteur des traites au cercle?...
Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui
pouvait renverser un plan si habilement arrt... Il avait les fonds,
il pouvait immdiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du
juge instructeur, il fallait tre adroit et persuader qu'on avait t
dupe... Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites.

Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge
qui lui enveloppait le front tomba... Il avait oubli sa blessure:
c'est qu'elle tait peu grave; son pansement tait inutile, il ne le
remplaa pas.

Mais ses penses se portrent aussitt sur la scne pouvantable
qui s'tait passe dans l'appartement de sa femme.  ce souvenir ses
dents se serrrent, ses doigts se crisprent, la rage et la douleur
mordirent son coeur de leurs dents aigus... Sa femme, cette admirable
crature, la seule qu'il avait aime de sa vie, son Iza, cette enfant
qu'il croyait chaste, pure,  laquelle il ne parlait quelquefois, lui
l'poux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre...
C'tait pouvantable et les larmes lui venaient aux yeux... Lui qui
si longtemps avait jou avec l'amour, il sentait  cette heure quelle
horrible torture il avait fait endurer  d'autres...

Puis il eut tout  coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour
regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secou, lui
demanda:

--Qu'avez-vous, monsieur?...

--Rien, rien, fit-il...

Et il pencha sa tte en arrire et ferma les yeux: il avait besoin de
cette ombre pour voir dans ses penses. Le frisson qui avait couru dans
son corps tait venu au souvenir du spectre qui s'tait plac devant
lui... N'tait-ce pas trange qu' cette heure, o lui-mme tait
victime d'un crime, l'ombre outrage de celui qui l'avait maudit vnt
se placer devant ses yeux... vnt lui dire:

--Regarde!

Il se demandait si ce n'taient pas les tourments endurs depuis huit
jours, les veilles dans la crainte, les apprhensions de la chute, les
nuits sans sommeil qui avaient assez troubl son cerveau pour qu'il
subt ce mal qu'amne la faiblesse crbrale: les hallucinations.

Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau tait
pass comme un clair. Celui dont la menace posthume annonait
les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui tait mort bien
singulirement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix...
N'tait-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?... Est-ce
que Pierre tait bien mort? Cette lueur, en traversant la pense de
Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui
parurent ralisables...

Si Pierre vivait?... et si sa femme avait t la complice de Pierre
Davenne? Non, cela tait une folie, il ne fallait pas aux terreurs de
la ruine ajouter les douleurs du mnage... Sa femme l'avait tromp; et
il se sentait presque fautif, car le jour o elle lui avait prsent
le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment.  dater de cette
heure, il aurait d veiller... Cette pense lui dchirait le coeur,
mais Fernand avait une nature spciale: au lieu d'tre affaibli par
ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui
excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les
rendre froces.--Fernand,  mesure qu'il pensait au malheur qui le
frappait, se sentait anim pour la lutte... Il n'tait pas homme 
subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!... Il n'avait pas de
sotte superstition aprs le moment bte o l'inattendu impressionne
la chair, il demandait l'explication  la raison... Il n'y avait pas
de fantme...; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu
distinctement Pierre Davenne..., celui qu'il avait outrag..., celui
qui avait crit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau:

... Infme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te
lgue la banqueroute. Lche, sois maudit!

Pierre tait vivant, Pierre tait venu la nuit dans la maison
d'Auteuil; c'tait lui qui le poursuivait sans cesse; c'tait lui qui,
sans qu'il s'en doutt, l'avait conduit o il tait. Ce crancier
cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison..., c'tait lui... et
pardieu, tout s'expliquait, c'tait lui probablement qui avait entre
les mains les faux de la maison Wilson!... Son mariage? Non, de ce
ct Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait prcipit
la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir mme les
moyens de le poursuivre lui chappaient. Un grand malheur tait
arriv; mais,  cette heure, il n'y voulait plus penser...: Il fallait
sortir de l... il fallait tre debout pour combattre. Le cerveau d'un
coquin est large... Il arrta son plan. Se venger de Pierre, se venger
du comte Otto... et, malgr sa rage contre elle, plein de son amour et
de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait
parl de bijoux faux... Mais il n'y croyait pas: cela devait tre
encore une manoeuvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livr  la
justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent.

Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre
Davenne!... Sglin s'arrta  cette ide.

Mais pour cela il fallait tre libre, et Fernand rsolut de se sauver.

La voiture marchait depuis une dizaine de minutes: il tait encore de
trs bonne heure, et sur la route qu'elle suivait on ne voyait que peu
de passants. Sglin ouvrit  demi les yeux sans bouger, et regarda de
ct l'agent charg de le surveiller; celui-ci, trs tranquille en
raison du mutisme et du calme de son prisonnier, tait accoud sur
la portire et regardait dans la rue. Le misrable pensa  se
prcipiter sur l'agent,  l'trangler, et  sauter par la portire.
Mais une lutte, si courte qu'elle pt tre, engage dans la voiture,
secouerait assez le cocher et l'agent plac sur le sige pour que ce
dernier, tonn, regardt ce qui se passait... Fernand chercha un
plan... Il l'eut vite trouv.

Toujours pench en arrire, il remarqua que, sur le sige, l'agent se
trouvait plac du mme ct que celui qui tait dans la voiture;
il glissa son doigt dans le pne de la porte, et fit tourner le loquet
sans tre vu; cela fait, il eut un soupir, un long billement et dit
comme se parlant  lui-mme:

--Que je voudrais tre arriv... je suis extnu...; puis,
s'adressant  l'agent: tes-vous fumeur?

--Non, monsieur!... Mais que voulez-vous?...

--De quoi faire une cigarette...

--Je puis demander a  mon collgue...

--Je vous serai bien oblig...

Fernand Sglin avait regard o il se trouvait; la voiture, aprs
avoir long la Seine,  cause de travaux sur les quais, s'engageait
dans les rues de l'ancien Passy; et  cette heure matinale personne
n'tait dans la rue. L'agent ouvrit la vitre de la portire et se
pencha pour demander du papier et du tabac  son camarade. Au mme
moment et en mme temps que ce changement de place produisait un
balancement, les deux agents se penchant du mme ct, l'un pour
demander, l'autre pour donner, Fernand poussait la portire et
descendait, puis, rapidement il courait et tournait dans la premire
rue...

Quand l'agent rentra dans la voiture pour lui donner le papier, il
s'aperut seulement de sa fuite... Il jeta un cri et sauta  terre...

--Il s'est sauv. Le vois-tu?

--Comment sauv? exclama l'agent plac sur le sige...

Et, se dressant, il regarda de tous les cts et ne vit personne; le
cocher arrtait ses chevaux en disant:

--Voyez la rue, l-bas!...

Les deux agents se prcipitrent: la rue tait vide...

Ils se regardrent stupfaits...

--C'est pas possible: il doit tre entr quelque part, dit l'un. Va
d'un ct, moi de l'autre.

Ils sonnaient  chaque porte, ils entraient et demandaient:

--Vous ne venez pas d'ouvrir  quelqu'un?... C'est un voleur que nous
cherchons...

Ils obtenaient partout une rponse ngative; mais, en dix minutes,
tout le quartier tait en rumeur, et une demi-heure aprs les deux
agents et le cocher retournaient  Auteuil tout honteux et confus de ce
qui venait de se passer.




XX

DIEU EST LE SAUVEUR DU MONDE.


Fernand, en sautant de voiture, s'tait bien jet dans la petite rue
o les agents l'avaient cherch;  l'extrmit tait une porte
basse, qui ouvrait sur une maison enchsse dans l'glise... La porte
tait enfonce et permettait de s'y blottir... Fernand n'hsita pas,
il entra et tira violemment le cordon d'une sonnette; au-dessous
de l'anneau on lisait sur une plaque: _Sonnette de nuit four les
Sacrements_. La porte s'ouvrit juste au moment o les deux agents
regardaient  l'autre extrmit de la rue...

Fernand entra, se glissant adroitement pour n'tre pas vu et repoussa
la porte doucement sur lui, en faisant jouer la serrure, afin qu'on
n'entendt rien.

Aussitt un vasistas s'ouvrit, et l'on demanda ce qu'on dsirait...

--Monsieur, dit Fernand d'une voix larmoyante, ne puis-je parler  M.
l'abb? Je viens rclamer son secours pour une femme mourante...

--Bien, bien, monsieur, fit celui auquel il s'tait adress... Je vous
demande cinq minutes, le temps de me vtir, et je vais prvenir M.
l'abb... Si vous voulez me dire l'adresse...

--Je dsire voir M. le cur, et partir avec lui.

--Bien, monsieur.

Le concierge fit lever sa femme pendant que Fernand, pench sur la
porte, coutait les alles et venues; il entendit presque  son
oreille:

--Et l?...

--Oh! l, si on tait rentr, on verrait du monde, c'est le
presbytre...

--Il n'aura pas t dans une glise...

Fernand sourit...; les pas s'loignaient. Le concierge sortait de sa
chambre et disait:

--Monsieur, si vous voulez attendre, je vais aller veiller M. le
cur...

--Pendant ce temps, fit Sglin,--je suis venu htivement, et
nu-tte.. tout boulevers,--pourriez-vous prier votre dame d'aller
chercher une voiture?... Je vais voir M. le cur; puis, en l'attendant,
je demanderai la permission de prier quelques minutes dans l'glise...
La voiture nous attendrait dans l'autre rue.

Tout cela tait fort naturel, le malheureux voulait prier pour la
mourante; puis il tait lgamment vtu, paraissait un homme trs
distingu, et le concierge dit aussitt:

--C'est la chose la plus facile du monde: ma femme va aller chercher une
voiture.

Pendant que la femme du concierge sacristain allait chercher la voiture
et que son mari montait veiller le cur, Sglin, par la porte de
la sacristie, entrait dans l'glise; il n'y tait pas depuis deux
minutes, le sacristain tait encore prs du cur qu'il aidait  se
vtir htivement, que la femme revenait; elle venait de rencontrer un
maraudeur revenant  vide. Sglin la remercia, prit le numro qu'elle
lui tendit et dit qu'il attendait M. l'abb en priant.

La femme se retira sans mfiance; ds qu'elle fut sortie, Fernand
sortait  son tour par la petite porte qu'elle avait ouverte, sautait
dans la voiture et se faisait conduire rue Payenne; l, il descendait
devant la porte de la maison o commence notre histoire...

Il sonna, et ce fut de la maison en face qu'un homme sortit aussitt et
vint lui demander:

--Que voulez-vous, monsieur? La maison est inhabite.

--Oui, monsieur, je le sais; je veux vous demander si vous savez ce que
sont devenus les anciens locataires.

--Le locataire est mort...

--Mais sa veuve, Mme Davenne...

--Ma foi, monsieur, je ne saurais vous renseigner absolument.

--On ne sait pas ce qu'elle est devenue?...

--On a vendu tout et la femme tait malade; probablement on l'a mise
dans un hospice ou dans une maison de sant, et, pour le savoir, il
faudrait que vous alliez vous renseigner au notaire de la famille qui
demeure tout prs, rue Saint-Antoine...

Fernand se serait bien gard de faire une semblable visite... Il
tait connu du notaire... Il remercia l'individu, remonta en voiture,
cherchant ce qu'il allait faire...; puis, audacieux comme un fripon, il
dit au cocher:

--Vous allez me conduire boulevard Ornano par le boulevard Magenta.

--Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui.

La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du
Chteau-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait
traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses
magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue,
il vit deux hommes dont les allures rvlaient facilement le mtier
 un observateur intress. Fernand se rejeta tout  fait dans
l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurment
les deux hommes posts au coin de la rue taient deux agents qui
avaient t envoys l aussitt son vasion connue. La police
agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'taient pas 
l'intrieur: c'tait plus que probable, et le pauvre et honnte
Picard tait arrt  son tour. Disons franchement que Fernand n'eut
pas une minute de remords  ce propos.

Sa maison devait tre occupe par la police, et ses apparences calmes
ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant:

 cette heure, un de mes collgues s'occupe de votre maison. Sans
cet avis, il serait venu malgr lui s'y faire prendre... Il n'y avait
pas possibilit d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire
reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la
police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin...

Fernand avait fouill dans ses poches pour voir l'argent qui lui
restait, et il s'tait mordu les lvres en constatant que ses poches
avaient t fouilles et vides, sur l'ordre du commissaire,
lorsqu'on l'avait tendu sur le lit... Il tait absolument sans
argent... Qu'allait-il faire?... ne ft-ce que pour payer le cocher...
Il avait sa chane, sa montre, mais il ne se sentait pas rassur pour
aller engager cela dans un mont-de-pit; il fallait des papiers pour
obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui.

Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite glise,
s'tait demand o il allait se cacher, pour se mettre  l'abri
des recherches; la fuite  l'tranger tait difficile et dangereuse:
c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est
aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches... La vie
paisible dans l'ombre,  Paris mme, lui offrait plus de scurit
et lui permettait de se livrer tout entier  la lutte qu'il voulait
entreprendre contre celui qu'il tait persuad avoir vu vivant. Avec
le jour, les ides de spectre s'taient envoles: le spectre tait
en chair et en os. C'tait un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans
cesse il serait acharn aprs lui; ce que Pierre Davenne avait dj
fait pour atteindre son but lui donnait l'ide de ce qu'il pouvait
faire encore.

Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse
Genevive et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le dsir
de se dbarrasser de celui qui, sans piti, l'avait implacablement
condamne  la misre.  cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est
elle qui taient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outrag,
l'honnte homme tromp, tait le coupable. C'est dans cette ide
qu'il s'tait fait conduire rue Payenne, croyant que Genevive y
rsidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme tait
tombe malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle tait  l'hospice
peut-tre, pas un tressaillement n'avait secou son tre; tous ces
malheurs arrivs par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son
sort. D'abord,  cette heure, il ne pensait qu' lui... Se sauver,
c'tait fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza.

En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme
charg de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de
Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: Petit pavillon
richement meubl avec jardin  louer... Il n'y avait pas fait
attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir
de sa situation, il trouvait un plan sr...; mais il n'avait pas un
liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.

Accoud sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans
les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus
lentement, il se disait:

--La petite maison de la rue Payenne est absolument discrte, et
personne ne viendrait me chercher l; il est probable que, lors de la
vente, c'est le propritaire qui a rachet le mobilier, ce qui assure
une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de l je
puis,  mon tour, faire payer  Pierre le mal qu'il m'a fait. _Par
pari refertur_, et nous verrons alors. Mais o trouver de l'argent?

Tout  coup, Fernand eut un soubresaut, et il fit aussitt arrter le
cocher.

Il venait de voir Picard, son caissier; Picard qui marchait libre!...
et qui, tout soucieux, semblait se diriger vers les magasins. Il regarda
s'il n'tait pas suivi; ne voyant personne de suspect, il le hla. Le
vieux caissier vint tout hsitant, ne le reconnaissant pas... Lorsqu'il
fut prs de lui, il exclama:

--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir!

--Montez prs de moi, Picard...

Le caissier obit et la voiture remonta au pas, sur l'ordre de Fernand.

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur Sglin, je viens de l'htel du Helder... M. Lorillon est
parti cette nuit, quelques minutes aprs votre dpart: il a dit qu'il
ne pouvait attendre.

--Vous avez les fonds? demanda aussitt Sglin.

--Oui, monsieur, fit tristement le caissier.

Sglin, au contraire, dit joyeusement:

--Donnez-les-moi!... L'affaire est arrange, j'ai reu un mot de lui:
il vient djeuner avec moi demain au retour d'un voyage court qu'il
devait faire, et il touchera chez moi...

--Ah! bien, tant mieux... je ne vis plus depuis deux jours... Il me
semble toujours que je vois arriver des protts; ah! monsieur Sglin,
j'en aurais fait une maladie...

--Mon cher Picard, dsormais vous pouvez dormir tranquille...
Donnez-moi les fonds...

--Voici, monsieur!... et le caissier retira de dessous son gilet un
vaste portefeuille; il dcrocha la chane qui l'attachait aprs lui
et en tira les liasses: Tenez, monsieur Sglin, comptez bien; un,
deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Sept liasses de vingt billets de
mille, a nous fait cent quarante...

Les doigts de Fernand tremblaient en prenant les papiers...; jamais
il n'avait ressenti pareille impression en touchant des sommes plus
considrables... C'est qu' cette heure la vie de Sglin tait
nouvelle: il allait changer d'existence, d'allures, de nom, et il allait
rentrer riche dans la vie.

Picard, heureux de se dbarrasser de l'argent et de la responsabilit
qu'il entranait, souriait  mesure qu'il le donnait.

--Vous avez cent quarante mille en papier, voici maintenant une liasse
de six billets de cinq cents... cent quarante-trois mille.

Picard serra son portefeuille sous son gilet sans s'occuper de la
chane cette fois, et, fouillant dans son gousset, il ajouta:

--Et voici deux rouleaux de mille francs chacun... Cent quarante-cinq
mille francs.

--Bien, dit Fernand fivreux en serrant prcieusement ses billets et
son or... Trs bien! Maintenant, mon cher Picard..., il faut que vous
me rendiez un service absolu... J'allais vous chercher pour cela, ce
matin... C'est ce qui m'a fait lever d'aussi bonne heure...

--Moi, monsieur, j'tais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit;
 quatre heures, j'tais dj parti afin de ne pas manquer mon
homme, je m'tais dcid  aller attendre son lever chez lui.

Sglin, qui devait  cette circonstance la fortune qu'il retrouvait,
se dit que dcidment Dieu tait avec lui. Il reprit:

--Picard, sans retourner  la maison o je vais vous remplacer, vous
allez vous rendre chez notre correspondant  Turin.

--Tout de suite? exclama le vieux caissier stupfait...

--Tout de suite; les fonds expdis par M. de Zintsky arrivent cette
nuit: un million... Il faut que vous soyez l. Vous prendrez du repos
en wagon... Vous ne me refusez pas?...

--Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut...

Et abattu, harass, le pre Picard baissa la tte, coutant
attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait
Sglin sur cette rentre imaginaire. Le but de Sglin tait, on
le devine, d'loigner le vieux caissier de la maison pendant quelques
jours: son arrestation immdiate aurait aid  mettre la police sur
ses traces...; car le pre Picard tait la probit mme. Il tait
dvou  son matre parce qu'il le savait un peu fou, mais honnte
et embarrass... S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il
estimait, tait un escroc, un faussaire, son sentiment se serait
absolument transform: il aurait aid les agents  prendre celui dont
il avait t la dupe.

Le voyage que Sglin lui faisait faire pouvait, en crivant  Picard
 son arrive  Turin, l'obliger  y rester quinze jours, le temps
dix fois ncessaire pour se mettre tout  fait  l'abri. Sglin,
arriv boulevard Ornano, se fit descendre  quelques pas de la
boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit  Picard:

--J'ai une personne  voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne
marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc  la
place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux.

Le pre Picard obit... C'tait une manoeuvre pour que le cocher ne
pt donner de renseignements. Fernand entra dans une alle, puis en
ressortit aussitt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier.

Quand le pre Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et
lui dit:

--J'tais ici  six heures et je n'avais pas trouv mon homme; le
temps que j'allais au magasin, j'avais laiss mon chapeau pour qu'on
lui donnt un coup de fer...

--Je n'avais pas remarqu que vous tiez nu-tte.

--Cocher, dit Sglin, trs vite  la gare de Lyon et vous aurez un
bon pourboire...

Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la
voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la
maison du boulevard Magenta, Sglin regarda: il vit que tout tait
dans le mme calme. Les deux agents posts de chaque ct de la rue
fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas
paratre celui qu'ils attendaient. Fernand, dvor de fivre, avait
hte d'tre dbarrass de Picard, et, pour tromper son impatience,
il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant
 Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture
allait entrer dans la gare, il pensa tout  coup que peut-tre des
agents avaient t placs dans toutes les gares et qu'il serait
imprudent de s'y montrer; il fit arrter la voiture. Il eut un frisson
en voyant qu'elle arrtait juste devant la porte de la prison de Mazas.
Mais, se remettant aussitt, il dit:

--Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste  temps pour prendre
le train; mais comme ma femme doit tre dans une inquitude mortelle!
elle m'a vu partir au reu de la dpche pour laquelle vous allez
faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit
m'attendre; je vais me hter de retourner  Auteuil...

--Bien, monsieur.

--Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu
d'crire que lorsque vous aurez vu directement l'envoy de M. de
Zintsky.

Le vieux caissier, plein de confiance, honor de la mission qui lui
tait confie, serra affectueusement la main de son patron. Fernand
sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chausse qui
conduit  la gare de dpart.

Sglin gagna  pied la rue de Charenton. Ayant avis un coiffeur qui
ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant
que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi
rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spcialiste
pour les vtements de velours, que portent assez souvent les artistes
qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en
btiments qui veulent paratre ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un
vtement complet de velours..., c'est--dire une vareuse sans collet,
attache au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise
s'tendait, un gilet ferm comme la soutane d'un prtre par une
cinquantaine de petits boutons, et un pantalon  la hussarde, large sur
les reins et les jambes, et retombant troit sur le pied.

Ce costume seyait  merveille  la tte intelligente de Fernand. Il
l'essaya, mais ne le revtit pas. Il en choisit deux autres ne variant
que par la couleur et fit porter le tout dans une voiture. Il se fit
conduire au boulevard et fit l de nouvelles acquisitions chez un
chemisier. En deux heures sa garde-robe fantaisiste tait absolument
remonte..., et, avisant chez un marchand d'articles de voyage une
malle d'occasion, il l'acheta et la fit charger sur la voiture. Ces
acquisitions termines, voulant drouter toutes les recherches, il
changea encore de voiture et se fit conduire avec son bagage au quartier
Latin. Une heure aprs, il tait install dans une chambre d'htel,
et il en sortait ayant revtu le costume dont nous avons parl plus
haut, la tte couverte d'un chapeau de feutre  larges bords, ayant
au col une cravate de soie blanche noue  la Colin, la pipe 
la bouche, les mains dans les poches. Il descendit le boulevard
Saint-Michel et regagna la rue Payenne; il vit le mme homme auquel il
avait parl le matin. Celui-ci ne le reconnut pas.

-- qui faut-il s'adresser pour visiter le petit pavillon  louer?

-- moi, monsieur.

Sglin visita la maison qu'il connaissait trop... Ainsi qu'il l'avait
pens, le pavillon tait garni par les meubles de Davenne, ou du
moins par la plus grande partie.. Tous les objets d'art avaient t
enlevs... La chambre de Davenne tait compltement dmeuble.
Il en demanda la raison, et on lui rpondit que l'amateur qui avait
achet les objets de prix, les tableaux, les armes, le linge, avait
galement achet les meubles de la chambre, au grand dsespoir du
propritaire.

Fernand dit:

--Au contraire, moi, cela me va trs bien... Je ferai ici mon
atelier...

--Le propritaire ne demandera pas mieux; car il est fatigu des frais
qu'il a dj faits: il croyait louer plus facilement et il aimerait
mieux qu'on ne l'obliget pas  garnir cette chambre.

--Vous voyez que cela tombe  merveille.

--Il y a deux fentres... Celle-ci est masque par des voliges qu'il
n'y a qu' arracher...; elle est cache, par de la tapisserie. Quel
est le mtier de monsieur?

--Je suis sculpteur.

--Ah! artiste... Et aussitt il ajouta: Vous savez, monsieur, que le
propritaire exige, si vous louez  l'anne, six mois d'avance.

--Ceci m'est indiffrent; et le prix?

--Il dit dix mille francs, mais vous pourrez l'avoir pour huit mille en
ne lui demandant aucun changement et en louant  l'anne.

--Ce n'est pas vous qui traitez...

--Non, monsieur...

--C'est que je suis trs press... Mes travaux m'obligent  venir par
ici trs souvent; si je le pouvais, j'entrerais demain.

--Rien n'est plus facile, monsieur; le propritaire reste rue de
Turenne, je vais vous y conduire; nous sommes certains de le trouver, il
est infirme.

On se rendit aussitt chez le propritaire et l'affaire fut traite.
Fernand versa quatre mille francs d'avance, il donna cinq louis au
concierge qui l'avait dirig dans sa location, et le chargea de lui
trouver pour le surlendemain une domestique. Il avait lou sous le nom
de Carle Lebrault, artiste sculpteur. Toute la journe du lendemain,
des Italiens chez lesquels il avait t faire ses emplettes, rue de
la Roquette, organisaient l'atelier, plaaient le dcor de son mtier
improvis...; les pltres taient accrochs, les selles garnies de
terre, les bauchoirs tranaient partout... Et, le soir, le sculpteur
Carie Lebrault prenait possession de sa nouvelle demeure.

Le concierge, questionn par les vieux curieux du voisinage, disait:

--C'est un grand sculpteur qui restait dans le quartier du Luxembourg.
Il se nomme Carle Lebrault. Et c'tait un cri d'admiration lorsqu'il
ajoutait: Il m'a donn cent francs de denier  Dieu.




XXI

LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS.


Pendant que Fernand Sglin s'installait dans le petit pavillon de la
rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec
sa premire jeunesse elle avait perdu les gots simples qui la
rjouissaient autrefois: la bohme lui semblait triste, et elle se
dcidait  rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si
trangement... Est-ce qu'elle pensait  retrouver son mari? Oh! non,
pas une minute l'ide de Fernand ne vint  sa pense, pendant le
trajet du chemin de fer  Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la
reut aussitt, et en la voyant il lui demanda:

--Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore  Paris?

--Matre, je ne puis partir... Je n'ai rien.

--Tu n'as rien?

--Matre, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il
m'avait vols... Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de
pices d'or...

--Et tu n'as rien... Georgeo te les a pris?

--Comme moi, matre, Georgeo n'a rien.

--Pierre frona les sourcils.

--Ainsi le vieux Rig ne vous a pas t porter hier matin  Boulogne
le prix que nous avions fix?

--Non, matre...

--Le vieux coquin, murmura Pierre.

Et il sonna sur un timbre. Le ngre parut.

--Appelle Simon...

Le ngre sortit. Pierre se tourna vers Iza:

--C'est Georgeo qui t'envoie?

--Non, matre!

--O est-il?

--Je ne sais pas,... fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitt.

--Comment a? que s'est-il pass entre vous?

--Rien, matre.

--Est-ce qu'il t'a reproch ton mariage?

--Non, matre.

Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait rpondre. Il lui prit la
main, la fit asseoir en face de lui et demanda  l'trange crature:

--Iza, dis-moi pourquoi tu as quitt celui que tu aimais?

-- vous, matre, je ne sais pas mentir... J'tais heureuse de partir
avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le... pour me rendre libre, tout
 toi... Et il l'a tu. Je suis matresse de moi... Alors je suis
partie avec lui, j'tais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien
vite rejet mes beaux habits pour remettre les autres... et quand je me
suis vue habille comme autrefois, je me suis jete dans les bras de
Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a
ri... Alors, matre, il m'a sembl que ce rire tait niais, bte...
Il ne rpondait  mon enthousiasme que par des btises... Je me suis
couche, et, cahote d'abord par la voiture, je me disais: On est bien
l, libre, matre de soi... et je ne pouvais dormir. Au bout d'une
heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture
des senteurs d'huile cre qui me portaient au coeur... Je ne pus
dormir, j'avais hte de voir le jour... Au matin, quand je me levai,
j'eus un peu honte de mon costume, mais a me fit rire... Puis des gens
qui passaient me regardaient singulirement; je me dis alors que je
n'tais pas belle ainsi, que c'tait parce que j'tais  peine
vtue... qu'on me regardait... Quand Georgeo revint du march, il me
sembla bte, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son
pain sous le bras... Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale...
et toute la journe je ne pensai plus qu' la belle chambre o je
dormais si bien, o a sentait si bon... Les effets que je portais me
cuisaient sur la peau... et je pensais au beau linge fin parfum que
je mettais chaque jour... Alors je me fis honte: je me trouvais moins
belle, et, au dner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain
dur, le gros vin rouge, la viande noire... Il me sembla que je n'avais
jamais vcu ainsi, j'avais le dgot aux lvres. Matre, je ne veux
plus tre pauvre...

--Et Georgeo?

--Ce matin, matre, au petit jour, Georgeo tait endormi, la voiture
suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu... et je suis
venue...

--Tu ne veux plus le revoir?

--Jamais...

--Que vas-tu faire?

--Je ne le sais pas..., je serai riche!

--Tu n'aimes plus Georgeo... tu n'aimais pas Fernand?

--Il est mort...

Pierre Davenne savait que Fernand tait vivant; mais il ne crut pas
utile de dtromper Iza.

On gratta  la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut.

En voyant Iza, il dit malgr lui:

--Tiens! la sauvage!

Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon
avait repris son ancienne dfroque. Il avait rattach  ses oreilles
ses grands anneaux d'or, il avait revtu son pantalon troit du genou
et large sur le pied; il avait son grand chle rouge en ceinture, sa
chemise  col lche, noue par une cravate sur laquelle tait une
ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot  raies bleues, puis
la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'quilibre, qui tait
plac sur le derrire de la tte comme un chignon. En voyant Pierre
le regarder des pieds  la tte, il lui dit joyeusement en changeant
sa praline de ct:

--On a mis la petite tenue... Maintenant que l'autre n'est plus de
ce monde, nous pouvons faire notre rentre dedans... Voil assez
longtemps que je me dguise, a semble bon de mettre des vtements
comme tout le monde.

Simon tait persuad qu'il tait trs lgamment vtu.

--Simon, dit Pierre, sais-tu o nous pourrions bien trouver le vieux
Rig?

--Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou;
mais ce soir il n'y sera plus.

--Je vais y aller, dit aussitt Iza.

--Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner  Paris, descendre dans
une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revtir
en Parisienne... Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu
seras libre.

--Bien, matre...

Pierre crivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or.

--Va  cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours...

Iza sortit aussitt, et Pierre dit alors  Simon:

--Simon, le vieux sauvage a gard l'argent qu'il devait porter 
Iza...

--Il disait qu'elle tait chez lui...

--C'est faux...

--Les deux malheureux, au lieu de se drober prudemment aux recherches,
taient obligs de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre... Il
faut que tu me trouves le vieux Rig...

--Espre! espre! Je le trouverai... Ah!, le vieux coquin, il n'est
pas content de sa part...

--Pour tre certain de le trouver, il faut t'y rendre immdiatement...

--Je chasse dessus, tout de suite... En voil un vieux gourmand... pas
mme laisser la solde  cette petite bellotte... Espre! espre! je
vais le secouer, le vieux marsouin.

Il allait partir, et dj il fouillait dans sa poche pour changer ses
munitions de bouche, comme il disait.

Pierre le rappela:

--Ton homme est-il revenu de l-bas?

--Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours
garde comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un
mot de ces gens-l... C'est muet comme des phoques, a ne dit qu'un
mot: Passez votre chemin.

--Sait-on o a t transport Fernand?

--On ne sait rien... Il a t arrt presque aussitt aprs notre
dpart. Pour la blessure, il n'en tait plus rien; le mdecin ne
s'est mme pas aperu de ce que le vieux Rig avait mis dessus...

--La maison est toujours garde; ils esprent que sa femme viendra, et
la croient sa complice... Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou
chez lui les fonds qui devaient servir  payer les traites...

--Je n'ai rien pu savoir par Martin... Le caissier n'est pas venu  la
maison, et on croit qu'il s'est sauv.

--Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauv avec
l'argent en apprenant la dgringolade de la maison...

--Espre! espre! mon lieutenant, je saurai tout a ce soir... Je
vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis aprs j'irai flner par
l... Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait
me reconnatre, et,  cette heure, il ne flotte gure!...

--Allons, hte-toi! Prends une voiture, j'attends...

--Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je
vous l'amne.

Simon partit aussitt en clignant de l'oeil. Il tait  peine sorti,
que Pierre se levait  son tour, allait frapper discrtement  la
porte d'une chambre voisine de la sienne... Une jeune femme vint ouvrir;
en voyant Pierre, elle lui dit:

--Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chre jolie
est encore endormie...

--Ce n'est point cela qui m'amne, Madeleine... Asseyez-vous, mon amie,
et coutez-moi.

La jeune femme que nos lecteurs ont vue au dbut de cette histoire,
Madeleine de Soiz, tait bien change; quoique toujours belle, une
pleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire
rgnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que
la douleur et la souffrance avaient pass. L'on se souvient de l'tat
dans lequel tait la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir
d'orage, raconter  Pierre le terrible secret; c'est cette situation
qui, la fltrissant  jamais, l'avait pousse  la cruelle vengeance
qu'elle excutait... Sans espoir, elle voulait dsesprer les autres.

Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne
pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son pre et
lui raconta qu'elle avait t non une coupable, mais une victime, le
vieux paralytique s'tait lev superbe comme au jour o il marchait
au feu; son regard avait eu l'clair de mort des jours de combat, il
aurait voulu trouver devant lui celui qui avait dshonor son enfant.
Il s'tait lev, il avait voulu agir et il tait retomb sur son
fauteuil, puis; il avait avanc les mains sur la tte baisse de
son enfant  genoux;  la contraction de rage de son visage avaient
succd le calme et la prire. Deux larmes avaient coul de ses
yeux, il s'tait raidi et sa tte tait tombe en arrire. Sa
fille, toujours  genoux, sentant les mains de son pre sur ses
cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui tait pour elle le pardon
demand:

--Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la!

Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son
pre, elle relevait la tte et les bras retombrent inertes de chaque
ct du fauteuil... Elle regarda son pre, et jeta un cri en se
dressant pouvante. Le capitaine Antoine de Soiz tait mort...
Folle de douleur, se reprochant la mort de son pre, la malheureuse
enfant criait, sanglotait et voulait mourir... Les voisins, accourus 
ses cris, cherchaient  la contenir; mais rien ne saurait dpeindre
l'tat dans lequel tait la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs
ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'nergie. Elle se roulait sur
son lit, arrachant ses cheveux, blasphmant, profrant des menaces,
rptant un nom inconnu des femmes qui cherchaient  la consoler
et qui se regardaient entre elles, effrayes de l'intensit de cette
douleur.

La secousse produite par la mort de son pre la fora  prendre
le lit le soir mme; elle passa tout un jour dans les plus atroces
douleurs: il semblait qu'un tre refusait de natre dans cet
appartement occup par la mort...  l'heure o, vitant de faire
du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soiz pour le
conduire  sa dernire demeure, Madeleine retombait presque mourante
sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir mme.

Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la
mort, et les soins ne lui manqurent pas... C'est Pierre qui la faisait
veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitt venir  Charonne,
o elle acheva de se rtablir en s'occupant de la petite Jeanne...
Les terribles preuves par lesquelles la malheureuse avait pass
augmentrent encore sa haine, et Pierre s'en rjouissait; car,
dans ses moments de dfaillance, c'tait elle qui le poussait  la
vengeance.

--Madeleine, le misrable va subir le chtiment;  l'heure o je
vous parle, la punition commence...

Madeleine releva la tte, interrogeant, le sourcil fronc.

--Fernand, vous le savez, a continu sa vie pouvantable, ne reculant
devant aucun moyen pour satisfaire  ses dsirs... Il aimait la vie
grande, il l'a eue; il n'avait jamais aim vritablement, il a aim,
il est fou d'amour.

--Je sais tout cela..., et la vengeance?...

--Hier, il est rentr chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais
dans sa chambre...

--Vous!...

--Il a recul devant moi comme devant un spectre..., et j'ai soulev
les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie
dans les bras d'un autre.

--Eh bien? demanda Madeleine, l'oeil ardent.

--Il a jet un cri pouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher
 la chemine, le regard fix sur les deux amants... Ceux-ci
s'veillrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait  son
complice: Tue-le! tue-le!

--Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux
autres!

--Les amants se sauvrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se
venger, ce plaisir pre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est
venu l'arrter comme faussaire... Il est en prison, et chaque nuit il
pensera que celle qu'il aime est avec l'autre.

--En prison!... Il sera jug... et acquitt?

--Fernand sera condamn, sa vie finira au bagne: il est  jamais
perdu, et il aura dans son existence de condamn la pense constante
que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui... Dans ses
rves, il les entendra rire, il a le chtiment auquel nous l'avons
condamn; la vie avec la honte et le dsespoir, l'amour, comme un
vautour, lui dchirant le coeur...

--C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine... Je ne sens
en moi que de la haine.

--La moiti de l'oeuvre est faite,  l'autre maintenant...

--Monsieur Pierre, pour...

--Ne prononcez pas son nom maudit...

--Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli...

--Non... Est-ce que vous avez oubli, vous?

--Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'tait venu s'ajouter,
 la faute commise par moi, la mort de mon pre, le brave et loyal
soldat, emportant dans l'ternit son nom fltri par son enfant...
Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon pre!...

--Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brise; jamais je ne pardonnerai
cette trahison, cette lchet;... jamais je ne pardonnerai ce doute
qui me ronge en regardant le seul tre que j'aime, Jeanne; ce doute qui
revient sans cesse troubler mes penses: Est-elle bien ma fille?... Et
alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant.

--Oh!...

--Pourtant je l'aime!... ma fille... la sienne. Oh!  cette pense,
toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entire
qu'elle a empoisonne, c'est sa vie tout entire qui doit payer la
mienne... Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrtera,
j'irai jusqu'au bout, sans piti...

--Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'pouse avait une heure
d'garement, la mre devait s'arrter sur la voie fatale... Mais
la femme, c'est la faiblesse: elle peut  certaines heures tre la
victime de sa nature... Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces
heures, pour apporter la honte et le dsespoir. Croyez-vous que par la
mre vous n'avez pas assez puni l'pouse?

Pierre, les poings serrs, la tte baisse, abm dans ses sombres
penses, ne rpondait pas. Madeleine continua.

--Vous avez une volont de fer... Je ne vous dis pas: oubliez,
pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la... Et puis, est-il
possible qu'un homme s'attaque  une femme? Ah! avec Fernand, c'tait
la lutte; mais avec elle, c'est l'crasement, c'est le crime...

--C'est le chtiment..., dit Pierre d'une voix sourde.

--Le chtiment n'est-il pas dj terrible? Veuve et mre, et
l'enfant perdu!...

Pierre redressa la tte.

--Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que
mon coeur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?... Je suis
rest austre, chaste... C'est qu'il y a l un amour profond, un
amour puissant que rien ne peut arracher. Genevive fut une infme...,
mais je l'aime; Genevive fut une ingrate..., mais je l'aime;
Genevive n'avait pour moi ni amour ni amiti, mais je l'aime, je
l'aime, entendez-vous?... J'ai pour elle du mpris, de la haine, et je
l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais
dans mes bras pour l'touffer ou pour l'embrasser... Cet amour, que
je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur
protestent, cet amour devient de la haine... Non! j'ai trop souffert
pour pardonner, et je ne suis pas assez matre de moi pour oublier.

--Mais que voulez-vous donc?...

--Qu'elle meure! Et peut-tre irai-je avec son enfant prier et pleurer
sur sa tombe.

--Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, piti pour la
mre...

--Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mlez jamais le
nom de l'enfant au souvenir de la mre.

--Piti, au moins... Dieu pardonne, lui...

--Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y
a pas l'ternit pour le chtiment?...

Puis changeant brusquement...

--Madeleine vous tes venge... Ne parlons jamais de tout ceci; c'est
seul que je veux agir...

--Prenez garde!... c'est vous qui allez devenir criminel...

Pierre haussa les paules.

--Comme le bourreau!... Adieu, Madeleine, laissez-moi... et retournez
prs de Jeanne.

Et comme, tout fivreux, il se promenait dans la chambre, elle dit 
mi-voix en sortant:

--Pauvre homme!

Et Madeleine de Soiz sortit de la chambre, attriste par cette grande
douleur, pouvante par cette haine, mais respectueuse devant cette
force de volont. Pierre, sombre, restait l'oeil fixe, sans regard, la
pense tout entire sur le but qu'il poursuivait.

Pendant ce temps Simon obissant s'tait rendu  Montmartre dans la
rue troite o le vieux Rig rsidait depuis qu'il avait t charg
de jouer plusieurs rles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que
le sauvage avait couch l; mais il tait sorti au lever du jour. Sa
vie, avait-on dit, tait trs rgulire depuis quelque temps, et il
tait probable qu'il ne tarderait pas  revenir; assurment il devait
tre dans le quartier! Simon ne fut pas embarrass; il avisa, en
face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac
augment d'un dbit de liqueur.

La grande salle du premier tage tait occupe par un billard.

Simon se dit aussitt:

--Le vieux gredin tire des bordes dans les environs... Espre!
espre! J'entre l, je monte au premier, je me mets de quart  la
fentre... Il y a des munitions dans le dessous... Espre! espre!...

Il entra dans le dbit de tabac, renouvela sa bote de pralines et
dit  la marchande stupfaite:

--J'espre un ami, je monte dans le dessus... Et je me place en
vigie... Il faut de l'oeil... faites-moi servir un verre pour brler le
quart...

--Qu'est-ce que vous demandez... un petit verre?

--Envoyez-en un grand... et qu'on oublie la bouteille... Si la vieille
carcasse fait des escales, il n'abordera peut-tre pas avant la
soupe... Espre! espre! Je vas me monter.

Et, ainsi qu'il le disait, au grand bahissement de la dbitante,
ayant renouvel sa praline, il monta au premier tage... Les longues,
les ternelles heures passes  bord, devant l'immensit muette,
avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un sige, se mit 
califourchon dessus, et accoud sur le dossier, le menton dans ses
mains, le visage si prs de la vitre que son haleine la couvrait de
bue, il guetta l'arrive du vieux Rig. Sur une table prs de lui le
garon avait plac une bouteille de cognac et le verre.

La bouteille tait presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon
se leva de son sige, pour descendre renouveler ses munitions... La
marchande de tabac, trs intrigue et peu rassure par cet homme
qui depuis le matin tait dans la maison et qui  chaque demande du
garon n'avait rpondu que:

--Espre!... espre! file dans ta cale,... fit un effort pour lui
demander:

--Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc?

--Espre! espre... C'est le vieux marsouin d'en face... Je
l'attendrai plutt jusqu' demain.

La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur
semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit navement:

--Marsouin? je ne connais pas ce nom-l dans le quartier.

D'abord Simon crut que la vieille dbitante voulait se moquer de lui;
il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace
 la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrire... et Simon,
se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes
d'armes avec la main sur le corsage abondant de la dbitante
scandalise, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du
matelot.

--On veut donc rire, la maman?

--Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!... A-t-on jamais vu?... O
vous croyez-vous?...

C'est en se tordant de rire que le matelot s'cria:

--Espre! espre!... Alors, il ne s'appelle pas Marsouin... C'est le
vieux Rig dont je parle...

La vieille dame ne rpondit plus. Ce fut le garon qui dit:

--Ah! je ne sais pas si c'est son nom...; mais ce doit tre cette
espce de vieux hibou d'en face.

--Oui, fit la dbitante avec dgot, ce doit tre votre ami... Un
vieux sale...

--Vieux sale... c'est lui...

--Ah bien! fit le garon, vous ne le verrez pas... Il sort d'ici...

--Comment! d'ici?...

--Absolument... il a achet un timbre-poste. Il avait une petite
valise...

--Une petite valise... Il se sauve... Espre! espre! Je te vas mettre
le grappin dessus.

Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant tourdis, effrays,
et la patronne et le garon.

Il faisait presque nuit; toute la journe le matelot tait rest l,
solide au poste... et il avait perdu son temps. Mais Simon n'tait pas
homme  ne pas excuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne
lui avait dit:

--Va me chercher Rig...

Et mort ou vif, Simon ramnerait Rig...

O allait-il  cette heure? Il aurait t bien embarrass pour le
dire lui-mme... Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour
se consoler, en changeant sa praline de joue:

--Espre! espre! je t'aurai, ancien.

Arriv en courant sur les boulevards extrieurs, il lut sur l'omnibus:
_Montrouge_. Ce fut comme une rvlation. Rig se sauvait; mais
assurment, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'trange
demeure o il l'avait trouv. Simon courut aprs la voiture, et,
donnant ses trois sous au conducteur en s'lanant sur l'impriale,
il s'cria dans son bon rire:

--Ouf! l, dans la hune!

Il se mit prs du cocher. Cinq minutes aprs il lui offrait une
praline... Dix minutes aprs il tait presque debout, un genou sur la
banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction
de la voiture et la tte presque sur l'paule du cocher... Ils
taient dj trs amis... Simon lui racontait que, dans ses voyages,
il avait t dans un pays o les chevaux avaient un sige naturel
sur la croupe; en achetant la bte, on avait  la fois le cheval et
la voiture... On pouvait y tenir trois... Le cocher lui demanda s'il y
avait une capote. Simon faillit se fcher, mais ce fut l'affaire d'une
seconde; il continua en racontant qu'avec la crinire intelligemment
natte, on se faisait les guides...

Arriv  Montrouge, il paya une bonne bouteille  son voisin... d'une
heure... et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea
vers le bizarre village o nous avons dj men le lecteur.




XXII

DE L'AIMABLE FAON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES.


L'trange village que nous avons dpeint, situ au-dessus de
Montrouge, et o campaient pendant la mauvaise saison tous les
banquistes forains, tait sans dessus dessous depuis quelques jours.
Les ftes et les foires de village commenaient partout, et chaque
jour c'tait dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonns,
restaient ouverts, sans portes, sans fentres, dsols; les niches
se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre
partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle
les huttes des nomades.

Les chariots, combls des ustensiles baroques de la vie foraine,
partaient, cahotant dans les ornires profondes et balanant rudement
dans les cahots les Vnus  moignons, les gantes et les femmes 
barbe veulement couches au sommet, servant d'appui, pour empcher le
vent d'enlever les loques de la baraque.

Le petit nain tait parti, le grimacier tait parti, les Hercules et
la Vnus taient partis; Georgeo le bohmien, qui avalait les sabres,
tait parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait  manger 
son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux
chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme  une
bte naturelle; depuis la veille, sa tanire s'tait rouverte,
et seul, il empilait dans sa grande voiture _entre-sort_ toutes les
trangets qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout ct
que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux
de reprendre la vie nomade qui tait une condition de leur sant. Ils
taient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues
routes, les pieds blancs de poussire, bien libres, bien indpendants,
s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volont.

Georgeo, au contraire, avait conserv jusque dans son dpart sa nature
sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait  personne dans le campement
de Montrouge, qu' la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous
avaient remarqu que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo tait devenu plus
taciturne.

Georgeo n'avait rien dit  personne, et la nuit prcdente il tait
parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres,
tait ferme, la fentre cloue et la voiture partie. Cela n'tonna
personne.

Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le
lendemain allrent passer la dernire nuit dans leur tanire,
s'empressant de dormir tt et bien, pour tre levs avant le jour
et hter le dpart. Le silence enveloppait le petit village. Seul
le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il
mettait  son cheval.

Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs
hennissements; il tait encore tonn du changement survenu dans son
alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attel, il
se demandait de quel travail il allait payer a... Le vieux Rig tait
fivreux: il se htait, il tait agit, il semblait craindre quelque
chose.

Il avait attach son chien sous sa voiture, le cheval tait attel,
il n'avait plus qu' monter sur le sige et partir; avant il rentra
dans son chenil et, la lanterne de sa voiture  la main, il claira
tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir,
lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le
passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'tait pas un timide: il
se recula aussitt et leva sa lanterne dans la direction de la porte,
pour voir qui se prsentait ainsi. C'tait Georgeo, qui lui dit d'un
ton bref:

--Il tait temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur
tait parti...

Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitt
teint sa lanterne. Ainsi plac absolument dans l'ombre, il n'tait
pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se dtacher plus noire sur
l'obscurit moins intense de la nuit... Et, pour dpister le grand
Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre ct de
la pice.

--Rig, dit Georgeo, tu avais complot avec Iza de me voler. Vous avez
reu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre...

--Je n'ai pas ta part...

--Alors tu l'as remise  Iza... Mne-moi o tu caches Iza...

--Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges... Geo, va retrouver la
fille... et laisse le vieux Rig...

--Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra...

--Comme a, fit le vieux Rig narquois.

--Vieux Rig, je pardonnerai  ton ge; mais rends-moi l'argent.

Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne rpondit pas; il manoeuvrait
pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver
dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle o il s'tait retir
d'abord et dit:

--Geo est un grand niais d'tre venu se fcher avec Rig...

Il vit que Geo tendait le bras dans la direction d'o la voix tait
partie, il se recula aussitt. Geo faisait un pas pour tre plus prs
de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger
son coup:

--Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme?

Le vieux Sauvage avait tir de sa ceinture un long couteau  large
lame, semblable  un coutelas de boucher: il se glissait derrire le
grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin
qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'o il avait
entendu du bruit... En mme temps, il sentait comme un coup de
poing dans le dos: il voulut se retourner pour se dfendre; mais
il touffait, son arme lui chappa des mains, et, sans qu'il pt
prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre.

Le vieux Rig, qui s'tait recul dans le coin du bouge o il avait
jet sa lanterne, la rallumait vivement.

Ds qu'il eut de la lumire, il alla attentivement regarder le
cadavre... Il avait oubli le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour
viter le sang... tant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien
entendu autour d'eux, il rentra; comme c'tait un homme soigneux que
le vieux sauvage, tout en rflchissant  ce qu'il allait faire du
cadavre afin de n'tre pas recherch le lendemain, il fouillait les
poches du grand Geo, prenait une poigne de louis qu'il avait dans sa
ceinture,--les louis qu'Iza avait apports quelques jours avant son
mariage,--et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il
disait tout bas, le vieux Rig:

--Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte
avant le retour habituel, dans six mois... C'est a! Grand Geo, tu vas
reposer dans ton lit, plains-toi donc?... Le gourmand qui voulait sa
part...

Le vieux sauvage teignit sa lanterne et se glissa  travers les
cahutes. Arriv devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument,
qui ne le quittait jamais,  peu prs semblable  celui dont se
servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en
demandait l'usage, il disait mme qu'il l'employait  cet usage,
et, le glissant dans la serrure avec une vivacit et une adresse
prodigieuses, il ouvrit la porte.

Il courut aussitt  sa voiture... Il caressa son cheval en disant:

--Nous allons partir, Jupiter...; tout  l'heure, mon vieux...

Le chien sous la voiture eut un grognement...

--Qu'est-ce que c'est, Radis? fit  mi-voix Rig fronant les sourcils
et regardant autour de lui... Tout tait calme, il caressa le chien qui
se recoucha en attendant...

--Rien! une fausse alerte!... Celui qui viendrait me dranger  cette
heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard
fauve.

Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,--nous avons dit que
Rig tait d'une force extraordinaire;--il l'enleva comme une plume, les
pieds battant d'un ct, la tte et les bras de l'autre, vitant
de se tacher de sang, et il courut jusqu' la demeure du misrable.
Arriv, il se mit  genoux et tendit le corps par terre; il allait
se relever lorsqu'il reut un choc effroyable sur la tte; il se
dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se
dbattre, mais on tait couch sur lui et on le ficelait. Le vieux
Rig tait pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en
bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir  qui il avait
affaire en entendant:

--Espre! espre! vieux coquin... Ah! on veut manger tout,  soi
seul... Vieux gabier, potence  l'ail, tu vaux cher... Quelle chance,
hein! que je fasse bien les pissures. Es-tu gentiment ficel?...
Vieux sauvage, si je t'ai cass quelque chose..., espre, espre,
nous ne le perdrons pas: tout est attach solidement.

--Simon..., tu payeras cher ta trahison...

--Comment, vieux coquin... Ne redis pas ce mot-l, je te colle des
pichenettes sur le nez... Vieille carcasse  potence; pour une fois que
l'on a confiance en toi.--C'est vrai qu'il fallait tre naf.--Je le
disais au lieutenant... Le pauvre garon qui vient te rclamer
ses sous, et tu le tues... Tu vas tre lourd  emporter; dis donc,
sauvage, si j'allais chercher les gendarmes... Ce sera pour une autre
fois,... le lieutenant veut te parler... Comme je ne te dshabillerai
pas... a te va bien les ficelles... Je ferai les gestes quand tu
parleras... Espre! espre!

Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le
vieux Rig... encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait
appliqu sur la tte pour annoncer son arrive.

--Tu n'as pas t gentil avec Georgeo... Ah! vieux polisson,
peut-tre que tu tais jaloux  cause de la sauvage... Mais faut
dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme a que
tu entretiens celles auxquelles tu portes intrt... Allons, Rig,
maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot
prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son paule. Il sortait; le
vieux sauvage, prudent, dit:

--Simon, ferme la porte.

--A-t-il une tte! il pense  tout; tu ne veux pas que ton ami Geo
s'enrhume. Et, obissant, il ferma la porte.

Simon tait un minutieux: il s'assura que la porte tait bien ferme,
et il dit alors au vieux Rig:

--Tu peux tre tranquille, te voil pour six mois absolument 
l'abri... S'il prenait l'ide  Simon d'tre dsagrable au vieux
coquin qu'il a pour camarade... il n'aura qu' aller prier la police
d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un
ancien  le dnoncer... N'est-ce pas, vieux coquin?

Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'paule. Arriv
prs de la voiture Radis grogna, menaant; heureusement il tait
attach... Simon prsenta au chien la face du vieux Rig.

--C'est ton matre que tu veux... Renifle a et taisons-nous.

Le chien, en sentant son matre, frtilla gaiement de la queue et
se tut. Simon alla tendre son ballot,--le sauvage,--dans la voiture,
derrire la banquette.

--Vois-tu, je te couche l, la tte de ce ct pour que nous
puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es
bien comme a? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tte
haute... C'est moi qui vais conduire... Tu n'oublies rien? Parle
avant le dpart... pendant que je vais me chausser... Tu n'avais pas
remarqu que j'tais pieds nus... Je vais te conter a, sauvage...

Et Simon, ayant couch Rig sur la banquette, avait t prendre
ses souliers dans un coin; il s'tait assis sur le marchepied de la
voiture, et se chaussait; il continua:

--Je te cherche depuis ce matin... Je m'tais dit: Espre! espre! Je
l'aborderai bien par del le jour, le vieux. Rien... J'arrive juste au
moment o tu dmnages, je te vois, le chien se met  crier... je me
cache et me dchausse... je change de vent et j'arrive juste au moment
o tu portais ton dernier paquet... mais pas dans ta voiture... L,
maintenant, nous allons partir...

Simon tait chauss; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien 
son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la
silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'cria:

--Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mcanique? il marche tout de
mme?... Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet... Attends,
ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il
faut laisser jener le pauvre monde... Nous allons te donner un bonbon,
vieux gourmand.

Et Simon fouillait dans sa bote  pralines, renouvelait sa provision
personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcment immobile:

--Ouvrez la bouche et ne mordez pas... ou sans a... je tape! L!
vois-tu a, a console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit
joyeusement.

Rig disait:

--O vas-tu?

--Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant...
Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!...
Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la
misre... Georgeo, il n'y a plus rien  dire: tu lui as fait un
sort...

Le vieux Rig, muet, les yeux ferms, s'abandonnait, feignant de dormir:
il n'ouvrait l'oeil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour
regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allt le
livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec
Rig, comme si celui-ci avait t assis prs de lui; le vieux sauvage
restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval.
Il ne faut pas croire que Simon ft un automdon de premier ordre;
 chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien
comme le diable, se tenant  _l'avant_ ainsi qu'il disait, tenant
son fouet comme s'il pchait  la ligne, regardant avec terreur les
lumires des voitures qui s'avanaient devant lui...

--Bon sang... En v'l un qui va m'aborder!... Et vire donc, eh! vieille
carcasse... Ae! ae donc, mais va donc, t'as la barre en dedans... et
potence  l'ail!... tu vas m'accoster. Appuie donc  bbord... appuie
donc... Quoi que tu dis!... Espre! espre!... On a l'oeil... Hue
donc!

Puis, revenant  Rig lorsque la chausse tait libre:

--Tu vois, ma vieille, tout a, a ne sait pas conduire! oh! si a
avait flott comme nous... Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais
faire des btises avec Simon... sinon, a tourne mal... Tu te croyais
malin, tu te disais: Simon est une vieille plie..., bte comme une
morue... Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille... Simon est solide au
poste... l'oeil au quart... Le lieutenant a dit: Il faut que tu me
ramnes le vieux sauvage avec l'argent... Tu vois, je t'amne avec
tout ton bazar... Hein! et a a t vite... On tournait une rue et
les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture
barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour
rpondre aux injures du cocher:

--Qu'est-ce que tu dis?... Appuie  bbord, sale marsouin; appuie ou
je t'aborde et je te coule.

Lorsque Simon arriva  Charonne, il fit entrer la voiture dans la
longue alle, dit au ngre de dteler le cheval et, chargeant sur son
paule le corps ficel du vieux sauvage, il le monta dans la chambre
de Davenne.

--Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier
colis.

--Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'tait possible  amener
vivant que comme a...

--Il a refus de venir?

--Je ne le lui ai pas demand... Mais comme il serait gn pour
parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici...

Et Simon raconta son expdition dans tous ses dtails... Il termina:

--Le grand point tait de venir avec son sac... Vous voyez qu'il a
encore t gentil, le vieux coquin; il m'a prt sa voiture... je
crois mme qu'il m'aurait peut-tre invit  prendre un verre; mais
c'est parce qu'il tait certain que je refuserais... Il ne s'agit plus
que de faire une perquisition dans la voiture.

Rig eut un regard de haine.

--Ne nous fchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres,
il ne te prendra rien.

Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de
flammes, il lisait sur le visage du vieux misrable de quelle rage
l'avait empli la russite de Simon. S'adressant  son matelot:

--Simon, rends-le libre...

--Espre! espre! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied...

Et, obissant  son matre, il dnouait rapidement les cordes.
Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains
 sa ceinture sous sa houppelande, en mme temps que son regard fauve
regardait en dessous le matelot... Celui-ci clata de rire en disant:

--Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laiss tes joujoux aprs
toi?... Bbte, va... Tu sais bien que depuis quelques mois nous
faisons campagne ensemble,--et il montrait un couteau et un revolver.

--Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai t te chercher et que je
t'ai demand ce que tu voulais, c'est toi qui as fix les conditions?

--Oui, matre, fit le vieux matelot, courb, comme humili et
regardant en dessous.

--Ai-je tenu mes engagements?

--Oui, matre..., et je ne rclame rien!

--Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza... pour jouer le rle de
Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta libert; qui a fix le
prix?...

--Moi! matre!

--Tu m'as amen Iza, tu m'as amen Georgeo, et chaque fois ai-je pay
tes services?

--Oui, matre.

--Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme
que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune... Pourquoi ne
veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mnes? Pourquoi veux-tu voler
mme tes frres?

--Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;... qu'Iza
sera toujours riche maintenant..

--Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de
faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire
obir certaine histoire arrive  bord de la _Souveraine_...

Le vieux sauvage baissa la tte...

--Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses
ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses
tratre; enfin, si cette pense me venait, j'enverrais ton signalement
au bas du rapport du capitaine de la _Souveraine_, au procureur
imprial; je l'inviterais  passer par ton cloaque de Montrouge, et,
lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du
coupable. M'as-tu compris?

--Si le matre parlait..., moi aussi je parlerais.

--Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les
bras. Simon clignait de l'oeil et troussait ses manches, s'apprtant,
au premier signe,  sauter sur le sauvage.

--Je me suis fait mourir..., puis tu m'as sauv..., et j'ai renonc 
voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il  dire  cela?

--Alors que craignez-vous?...

--Je veux que tu comprennes que je n'ai rien  craindre. Il ne me
plat pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a
l ni dlit ni crime... Souviens-toi donc que je ne relve que de ma
conscience et non de la justice... Mais, autour de ce que tu sais, je
veux le silence;... entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai
violemment...

Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux
baisss. Pierre reprit:

--L'or de Georgeo est  toi avec le sang qui le tache...; mais tu vas
rendre la part d'Iza... O est-elle?

--L'argent d'Iza est  moi!...

--Que dis-tu? demanda svrement Pierre, qui d'un signe ordonna 
Simon de sortir. Simon cligna de l'oeil semblant dire qu'il comprenait,
et il sortit.

--Je dis... Je vous ai servi, vous m'avez pay..., je n'ai rien  vous
rclamer... Mais vous n'avez rien  voir dans ce qui regarde Iza...
Vous ne connaissiez pas Iza: elle tait chez moi; c'est moi qui l'avais
arrache des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui
l'ai amene  Paris, c'est moi qui l'ai nourrie... Iza tait ma
domestique, et dans son pays on dirait mon esclave... C'est pour moi
qu'elle travaillait lorsque je l'ai amene chez vous, et ce qu'elle a
gagn est  moi. Rig est vieux... Rig a eu assez de mal  gagner sa
vie,  assurer le pain de ses vieux jours. Iza tait une pauvrette
bonne  rien... et Rig l'a prise quand mme... Mais si le vieux Rig
l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait
qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle...

--Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait  Iza, suivant nos
conventions, t'appartient; je t'ai donn cinq mille francs pour ton
exprience, cinq mille francs pour jouer le rle de vieux Moldave,
cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil... et aujourd'hui tu
n'es pas satisfait...

--Iza tait ma servante...

--Lorsque j'ai charg Iza du rle qu'elle a jou..., je t'ai pay
encore; tu l'oublies, et la misrable petite n'a consenti  prendre le
nom du coquin qu' un prix arrt entre nous... Est-ce qu'aujourd'hui
tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?... Et tu oublies toujours
Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il hassait cependant, qui me l'as
fait connatre... Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la
part d'Iza.

--Personne ne reprendra  Rig l'argent qui est  lui... L-bas, il
m'a surpris; mais ici, je suis libre.

Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait dj regard, deux
fois autour de lui--comme le fauve, prt  s'lancer, cherche la voie
qu'il suivra,--calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en
sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrt...; puis, le
doigt sur la dtente:

--Rig m'appartient... Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains.
S'il essaye de fuir, je l'tends  mes pieds.

En voyant le canon de l'arme dirig sur lui, le vieux sauvage eut un
tressaillement involontaire qu'il rprima aussitt; il dirigea son
regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'excution de la
menace, mais il se redressa crnement aussitt en disant:

--Je ne fuirai pas, vous lcheriez la police  mes trousses; mais je
ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient...

--Et si je te faisais arrter?

--Vous ne le ferez pas... Vous n'avez pas  craindre la police..., mais
vos intrts vous obligent  ne pas le faire. Et en disant ces mots
il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai.

Pierre dit brusquement:

--Finissons-en, veux-tu tre tranquille...? Veux-tu que j'oublie ce que
tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars
ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois
jours, Rig,... dans trois jours, entends-tu? les intrts que j'ai 
mnager seront satisfaits... et je pourrais te livrer  la justice...
Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie... Veux-tu?

Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se
fermrent bien...; mais se domptant et raidissant les bras, les poings
ferms, comme pour imposer nerveusement  lui-mme sa volont, il
dit en serrant les dents:

--Non! non! l'argent est  moi... Et puis je ne crois pas  tout
cela...

--Rig, rflchis!

Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrire tait
ouverte, le bras arm de Pierre tait baiss; en une seconde il pensa
que Davenne tait incapable de le poursuivre pour une somme d'argent,
qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger  rendre l'or vol.
Il rpondit:

--Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!... L'argent d'Iza, c'est le
mien.

Et d'un saut prodigieux en arrire, il se trouva sur l'escalier, il
glissa plutt qu'il ne descendit, bousculant tout.

Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit mtallique qui
fit aussitt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de
l'autre. On entendait crier dans l'ombre.

--Ah! vieille potence, tu m'as abord... Espre! espre!... ne te
baisse pas, vieux gredin...ou je t'trangle.

La lumire apporte par Pierre claira la scne. Simon tenait le
vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait  craser le matelot sur les
barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de
cuir de Russie tout garni de platine, ventr et duquel tombait,
ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or...
C'tait la sacoche d'Iza que le matelot avait t reprendre dans la
voiture du vieux sauvage...

Aussi, en voyant l'or qu'il avait cach pris par Simon, tait-il
dcid  en finir avec le matelot; mais si l'un tait adroit,
l'autre tait plus jeune et plus fort.

Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trsor
d'Iza; un large rire s'tendait sur sa grande bouche: c'est que, pour
la retrouver, il s'tait fait aider par le ngre, et  eux deux ils
avaient tout boulevers dans l'_entre-sort_. Chaque fois qu'une fiole
lui tombait sous la main, Simon disait au ngre qui se nommait Ali:

--Tu sais, Rissol, gote pas  a, ma vieille..., a te rendrait
ple..., c'est de la poison.

Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement ranges, allaient se
perdre dans les chiffons.

Lorsque Simon avait trouv le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier
cadeau que Pierre avait fait  Iza, il s'tait cri joyeusement:

--Espre! espre! tu peux atteler... j'ai l'affaire...

C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entirement
excut les ordres de son lieutenant, il se prcipita dans
l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tte en avant,
dans l'ombre, habitu  la maison... C'est  ce moment que le vieux
sauvage se sauvait, menaant. La tte de Simon donna dans la carcasse
du vieux Rig, le choc eut pour rsultat de faire tomber les deux hommes
de ct; prs de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or
jaillissant tinta... Rig eut un clat de rage.

--Potence  l'ail! avait cri Simon dans l'abordage.

Ce juron avait suffi  Rigobert pour savoir  qui il avait affaire...;
le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait
de faire, et, fou de colre, de rage, de haine et de lui-mme, il
cria:

--Ah! c'est toi... Je vais te finir l...

C'est alors que Simon, le reconnaissant  son tour, avait tendu ses
longs bras et ses mains de fer avaient serr comme dans un carcan le
col du vieux sorcier... Mais le cou de Rig tait bien mince... et bien
dur.

Alors Simon avait reu un coup de poing, un coup de poing norme; il
avait heureusement frapp sur la joue gonfle, a avait amorti le
coup; mais la pression trop forte avait rendu la praline amre.
Oh! alors, le vieux Rig gtant ce que Simon disait qu'il y avait de
meilleur dans la vie..., le vieux Rig tait un homme perdu...; les
doigts se serraient sur son cou...

Pierre Devenue parut...; il ordonna  Simon de lcher le vieux Rig,
qui tirait la langue...

Ce fut pour Simon un ordre difficile  excuter, il regarda deux fois
Pierre; son regard tait suppliant... Pierre dit:

--Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza.

Simon lcha Rig, mais en lui disant tout bas:

--Toi, vieux gredin, tu abmes ma nourriture...; nous nous
retrouverons... Espre! espre!

Rig, souple, s'tait laiss glisser; il avait dj repris la
sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se
retirer  reculons, humili... Pierre descendit deux marches, lui
plaa le canon du revolver sur le front en disant:

--Laisse l'or que tu as vol, misrable, ou cette fois, vieux brigand,
je te fais sauter la cervelle.

Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il
vit qu'il tait condamn s'il n'obissait pas; il descendit alors 
reculons, grinant des dents, n'osant dire haut les blasphmes, les
injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il
suffirait d'une seconde d'hsitation pour que Pierre l'tendt sur le
tapis tout ruisselant d'or.

Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se
contenir; il avait pris  pleine main dans sa bote  praline... et
il mchait, il mchait de rage, de colre,  croire qu'il voulait se
mordre la joue.

Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombe, il exclama
le plus odieux blasphme... Il courut vers sa voiture, elle tait
attele, il sauta sur son sige, et montrant le poing vers la maison,
il s'cria menaant:

--C'est ta condamnation que tu viens de signer l?... L'argent que tu
as pris  Rig, il faut qu'il le regagne... Il le regagnera en vendant
ta peau!... Hue! l, Jupiter, hue!... et il enveloppa son cheval d'un
vigoureux coup de fouet.




XXIII

O RIG RETROUVE UNE FAMILLE.


Le vieux Rig revint vers Paris, et, suivant le boulevard qui borde le
Pre-Lachaise, il arriva dans le quartier Saint-Maur; il connaissait
dans la rue de ce nom un terrain vague, dans lequel il avait t
autoris  remiser plusieurs fois sa voiture; comme la voiture de Rig
tait galement sa maison d'habitation, c'est dire qu'il avait habit
le quartier dj. Le soir mme il tait install; le vieux cheval
restaur se retrouvait  l'curie, sous un appentis en planches, et
si le rtelier tait sobrement garni, il avait la ressource des hautes
herbes qui couvraient le terrain et dans lesquelles Radis bondissait
joyeusement.

Le vieux sauvage, enferm dans sa tanire, le sourcil fronc, la
bouche mchante, arrtait le plan des nouvelles infamies qu'il devait
commettre pour recouvrer la valeur de la somme qui lui avait t
reprise, et pour se venger des humiliations qu'il avait subies.

Assurment, malgr tout ce qu'il avait dit, Davenne devait craindre
que le secret de son existence ne ft rvl. Huit jours avant,
Fernand aurait pay ses services ce qu'il aurait voulu; aujourd'hui,
Fernand tait entre les mains de la justice; toute tentative de ce
ct risquait de compromettre le vieux sauvage et peut-tre de
l'envoyer rejoindre Fernand.

Il loigna cette pense. Une autre personne avait un grand intrt
 savoir que Pierre existait, que la scne mortelle n'tait qu'une
comdie: c'tait la femme mme de Pierre, Mme Davenne. C'est vers
cette femme qu'il fallait diriger ses efforts; c'est elle qu'il fallait
retrouver et  elle qu'il fallait vendre le secret le plus cher
possible. Le sauvage pensait que Mme Davenne devait avoir une fortune
gale  celle de son mari, c'est--dire qui lui permettrait de payer
cher une rvlation de cette importance.

Une fois qu'il aurait l'argent ncessaire et lorsque la femme de
Davenne commencerait les dmarches pour s'assurer de l'existence de son
mari, il s'occuperait de Simon, c'est--dire qu'il le dnoncerait dans
une lettre anonyme comme ayant tout fait, ayant servi de tmoin pour
attester le dcs; il ajouterait que Simon avait aid Fernand dans
ses escroqueries. Avec a il tait  peu prs certain que celui
qu'il qualifiait de tratre irait finir ses jours dans une bonne
prison. Tout bien arrt dans son esprit, il sourit; il tait
content; il s'tendit sur son grabat et il s'endormit calme comme un
juste qui a dignement rempli sa journe.

Il en rva toute la nuit: il tait pay le double de la somme qui
lui avait t prise; il voyait Simon se traner  ses genoux, lui
demandant grce, et il tirait la corde pour le pendre... Jamais Rig
n'avait t aussi heureux... Du crime de la veille, du grand Geo
couch dans sa bauge  Montrouge, pas la moindre pense.

Oh! c'tait un fort, le vieux Rig: quand il commettait une mauvaise
action, la main tourne, il n'y pensait plus.

Il s'veilla au matin calme et l'esprit lger; il ne drangea rien
dans sa voiture, tant dcid  hter la petite infamie qu'il
prmditait et  aller aussitt le plus loin possible pour se mettre
 l'abri de ceux qui n'allaient pas manquer de le rechercher, ds
qu'ils s'apercevraient de sa conduite. Rig fit sa cuisine et, tout en
djeunant, il cherchait comment il pourrait retrouver Mme Davenne.
La mme ide qu'avait eue Sglin lui vint. Il allait se rendre rue
Payenne; assurment, celle qu'il voulait retrouver ne demeurait
plus l; mais, avec un peu d'intelligence, il interrogerait quelques
personnes du quartier, et il ne devait pas manquer d'avoir bientt tous
les renseignements qu'il demandait.

Pour tre bien reu, pour trouver des gens disposs  rpondre, il
fallait ne pas avoir l'air d'un vieux vagabond. C'est ce que pensa Rig,
qui chercha une minute comment il allait se vtir... Il fouilla dans
sa grande malle et en sortit deux costumes trs beaux, avec lesquels
il avait jou le rle du vieil oncle d'Iza, le vieux Zintski. Fernand
n'tant plus  craindre, ne courant pas le risque de le rencontrer,
le vieux Rig pouvait redevenir le Moldave millionnaire et faire de
nouvelles dupes. Il s'habilla soigneusement et se fit le visage du
rle; puis, content de lui, il se dirigea vers la rue Payenne. Il alla
naturellement dans la maison qui faisait face  l'ancienne demeure de
Pierre et entra chez le concierge.

--Monsieur, dit-il, seriez-vous assez aimable pour me donner des
renseignements sur deux personnes qui habitaient le quartier l'an pass
et que des intrts de famille me font rechercher?

En voyant l'air aimable, doux et le costume trange de celui qui se
prsentait, le concierge s'empressa, lui offrit un sige et lui dit:

--Monsieur, je me mets entirement  votre disposition.

--Vous vous souvenez peut-tre des personnes qui habitaient le petit
pavillon en face de chez vous?

--Oui, monsieur, parfaitement: M. Pierre Davenne.

--C'est cela mme.

--M. Davenne est mort.

--Je sais cela; mais je voudrais savoir o rside maintenant sa veuve.

--Ma foi monsieur, cette question m'a dj t faite
dernirement... Nous l'ignorons absolument; mais en allant chez le
notaire de la famille, qui demeure prs d'ici, vous serez assurment
renseign.

Le vieux Rig avait une antipathie particulire pour tous les officiers
ministriels: il n'aurait jamais os aller chez le notaire de celui
qu'il avait fait disparatre de ce monde; le vieux tait prudent: il
n'tait pas certain,--jugeant les autres  sa valeur;--que le notaire
n'et pas eu connaissance de la mort simule de Pierre Davenne, il dit
donc:

--Je ne voudrais pas aller chez le notaire: je voudrais avoir des
renseignements particuliers assez discrtement pour qu'ils ne
rvlassent pas les recherches que je fais; cela est utile pour
sauvegarder les intrts que je dfends.

--Mon Dieu, monsieur, je ne pourrai vous donner d'autres renseignements
que ceux-ci: Aprs la mort de Pierre Davenne, la veuve fut releve
un soir dans la rue, malade, mourante; on la transporta chez elle, des
soins lui furent donns; mais elle tait dans un tat tel qu'on dut
la conduire dans une maison de sant. La malheureuse, songez; perdre en
moins de deux jours son mari, un tout jeune homme qu'elle adorait, son
enfant disparue, on ne sait comment... Elle tait comme folle. C'est
alors que le notaire de la famille..., je dis de la famille, on n'a
jamais vu personne, le notaire vint et fit faire la vente.

--Ah! on a vendu? fit Rig.

--Oui

--Est-ce que la vente a rapport beaucoup d'argent? Savez-vous  peu
prs le chiffre qu'elle a atteint?

--Ma foi non, c'tait trs joli, vous savez, c'taient des gens
qu'avaient pas besoin, des gens riches. C'tait splendide chez eux, des
meubles d'art, des choses superbes; tout le quartier tait  la vente.

--'a t cher? fit Rig, persistant.

--a, je ne peux pas vous dire. a a d rapporter beaucoup d'argent;
il y a eu des prix qui m'ont sembl extravagants pour des choses
auxquelles je n'attribuais aucune valeur; mais vous savez, chez ces
gens-l, ce sont les choses les moins utiles qui valent le plus.

--Alors, vous ne pouvez pas mme me dire le prix approximatif atteint
par cette vente?

--Absolument pas!

Le vieux Rig semblait trs ennuy de ne pas avoir de renseignements
plus complets sur la vente. Sa nature d'avare, de convoitise, sa nature
de sangsue s'veillait, pre; sa tte d'hyne s'avanait; il aurait
dj voulu planter ses dents pointues dans l'or recueilli par la
veuve; mais, revenant aussitt au point principal de sa dmarche, il
demanda:

--Mais enfin? comment pourrais-je retrouver Mme Davenne. Vous ne
connaissez donc personne qui se soit intress  elle, pour savoir
encore aujourd'hui o elle demeure... Elle est riche, n'est-ce pas?

--Oh! certainement oui.

--Cette maladie qui avait atteint ses facults mentales n'a pas eu de
suites? Elle est rtablie?

--Ma foi, monsieur, dit le concierge, je dois vous dire que je n'en sais
pas plus que vous... M. Davenne mort, Mme Davenne enleve d'ici;
le mobilier du petit htel a t mis en vente et jamais plus nous
n'avons entendu parler d'elle.

--Ainsi, reprit Rig ennuy, vous ne voyez pas autour de vous quelqu'un
capable de me donner des renseignements prcis, et Rig se levait.

--Je ne vois personne.., Ah! peut-tre pourriez-vous vous adresser au
locataire nouveau du pavillon. Pour faire la location, il a eu affaire
au propritaire, c'est vrai, mais il y avait dans le pavillon maints
agencements appartenant encore au dernier locataire, et peut-tre le
sculpteur a-t-il t oblig de voir Mme Davenne.

--Ah! ah! fit Rig, peut-tre aurai-je l des renseignements...
Qu'est-ce que ce sculpteur dont vous parlez?

--Il se nomme Carle Lebrault.

--Merci, dit Rig; c'est l o j'aurais d m'adresser, il doit avoir
des renseignements; et il saluait le concierge en s'excusant de
l'avoir drang. Celui-ci tendait la main en rendant le salut, et,
en reconduisant l'tranger, il esprait peut-tre retrouver les
largesses de celui dont on lui parlait,--mais Rig n'tait pas donneur,
c'tait son moindre dfaut,--il salua, remercia, pressa la main qui
lui tait tendue et traversa la rue, semblant ne pas entendre l'injure
que la dception fit tomber des lvres du portier.

Il alla sonner  la porte du petit htel que nos lecteurs connaissent.
Une vieille femme de mnage vint ouvrir aussitt.

--Ne pourrais-je parler  M. Carle Lebrault, demanda-t-il?

--Entrez, fit la vieille qui ferma la porte, lui fit traverser le jardin
et l'amena dans le vestibule; l elle lui dit: Voulez-vous me dire
votre nom?

Rig ne fut pas embarrass; avec le costume, il tait rentr dans la
peau de son bonhomme, comme disent les comdiens; ayant les vtements
du vieux Moldave, il dit:

--Dites que M. Danielo de Zintsky dsire parler  M. Carle Lebrault.

La servante se dirigea vers le salon: n'y trouvant pas son matre, elle
monta au premier tage, dans la pice qui tait autrefois la chambre
 coucher de Davenne et qui se trouvait transforme en atelier de
sculpteur; car Lebrault ou plutt Fernand Sglin, puisque nous avons
vu sa transformation, tait tendu sur un large divan, suivant un
rve dans la fume de son cigare. Lorsque, ayant demand  la
vieille femme le motif de sa venue, elle lui eut dit qu'un individu,
paraissant tranger, dsirait lui parler, il l'interrogea.

--Quel nom vous a-t-il demand?

--Monsieur Carle Lebrault.

--C'est tonnant, fit-il stupfait! Et lui-mme, vous a-t-il dit son
nom?

--Oui, monsieur; il se nomme Danielo de Zintsky.

--Gregorio! exclama Fernand bondissant. Il est seul?

--Oui, monsieur.

--Je descends; faites-le entrer dans le salon.

Lorsque la servante fut partie, Fernand rflchit, cherchant vainement
 s'expliquer comment le vieux Moldave avait pu apprendre son adresse;
la chose lui parut si tonnante, si impossible, qu'il n'y pouvait
croire. Qu'allait-il faire? tait-il prudent de voir le vieillard?
n'tait-ce pas un pige qui lui tait tendu? une finesse de policier
dj sur sa piste? Il regarda par la fentre, le jardin tait vide;
dans la rue, personne; dcid  en finir cependant et  lutter
immdiatement contre le danger, si dj il tait menac, il
prit une arme et la glissa dans la poche de son large pantalon; puis,
rsolu, il descendit, loigna la bonne et rentra dans le salon.

C'tait bien le vieillard, l'oncle d'Iza qui l'attendait.

--Danielo, fit aussitt Fernand, comment m'avez-vous retrouv?
Venez-vous en ami ou en ennemi?

Rien ne peut rendre l'impression produite sur le vieux Rig en entendant
ces mots, en reconnaissant cette voix; il reculait stupfait, ne
pouvant en croire ses yeux. C'tait bien Fernand, et pourtant l'homme
qu'il avait devant lui ne ressemblait gure  celui qui passait pour
son neveu; il le reconnut cependant  son regard,  la cicatrice 
peine ferme qu'il avait au front, et c'est tremblant, redoutant des
explications difficiles  donner, qu'il exclamait:

--Vous! vous!

Et le vieux Rig regardait en dessous pour prparer une rapide retraite.
Ne cherchant pas  comprendre ce qu'il voyait, tout honteux d'tre
venu se faire prendre lui-mme, ayant dj hte d'tre  l'abri,
croyant chapper  un danger imaginaire, il venait de se jeter dans un
danger plus rel; mais Fernand, au contraire, en voyant l'embarras
et la surprise ou plutt la stupfaction de son oncle, comprit
immdiatement que c'tait au hasard qu'il devait sa visite, et la
visite du vieux Moldave, pour Fernand, c'tait la fortune, c'tait
le million qu'il avait tant attendu. Il s'empressa donc de montrer un
sige  Rig, embarrass, en lui disant:

--Mon oncle, asseyez-vous, nous avons longuement  causer. Arrivez-vous
aujourd'hui? Avez-vous t  Auteuil? avez-vous des nouvelles d'Iza?
Rpondez.

Et, en disant ces mots, le regard perant de Fernand ne quittait pas le
vieux Rig. Mais le sauvage n'tait pas un niais. Hsitant la premire
minute, lorsqu'il avait vu les faons de Fernand  son gard, il
s'tait remis aussitt; jugeant rapidement la situation, il se htait
de rentrer dans son rle et, pour bien rassurer Fernand, il rpondit:

--J'arrive  l'instant, on m'avait donn l'adresse de cette maison
comme tant  louer. Le concierge en face, en me donnant votre nom,
m'a dit que peut-tre vous n'aviez pas l'intention de la garder. Je
n'ai pas encore t  Auteuil, et c'est moi qui vous demande des
nouvelles de ma chre Iza.

Le visage de Fernand changea tout  coup; il redevint gai, aimable,
gracieux; au grand tonnement du sauvage, il s'empressa de rpondre:

--Tout le monde va bien. Iza se porte  merveille, vous la verrez
bientt.

Il avait hte de rassurer, ou plutt de tromper celui qu'il croyait
vritablement Danielo de Zintsky, sur sa situation prsente. Le
vieillard tant arriv le matin mme, ainsi qu'il l'avait dit, tait
depuis deux jours en voyage; il tait donc impossible qu'Iza et pu,
mme tlgraphiquement, le renseigner sur ce qui s'tait pass; il
recevait avec affabilit Danielo qui devait naturellement apporter les
sommes tant attendues, cette dot sur laquelle il avait compt pour son
chance.

Ce retard avait t la cause de sa perte; mais, en mme temps, il
le sauvait aujourd'hui par un inexplicable hasard. Bien tranquille, il
s'assit en face du vieux Moldave et s'apprta  expliquer pourquoi il
se trouvait dans ce petit htel de la rue Payenne.

De son ct Danielo, tout  fait rassur par la tournure que prenait
la situation, s'y abandonnait absolument; il avait repris sa mine
paterne, ses petits yeux avaient un regard gai, la bouche tait
souriante, et,  mesure que Fernand parlait, il semblait dire comme un
bon pre grivois surprenant son gendre en bonne fortune:

--Ah!... ah!... je vous y prends: on fait donc ses farces?

Fernand, ne voulant pas laisser  l'oncle Danielo le temps de faire de
mauvaises suppositions sur leur trange rencontre, disait:

--Vous ne pouvez pas vous expliquer pourquoi je suis ici; cela, du
reste, est incomprhensible. Allez donc supposer que le hasard vous
amnera juste chez moi; mais je tiens  ce que vous vous expliquiez
immdiatement la chose. Un ngociant srieux ne doit pas tre un
artiste.  Paris, pour tre ngociant, il faut tre bourgeois,
bourgeois de l'habit jusqu'aux moelles; avoir des gots artistiques et
les laisser paratre, c'est compromettre sa situation, c'est tuer son
crdit. Un ngociant faisant en s'amusant de la sculpture ferait dire
 ceux qui l'entourent: Ce n'est pas un homme srieux; au lieu de
s'occuper de ses affaires, il fait des bonshommes. Or, de ce jour,
le crdit est tu, les relations douteuses, on passe pour un bohme;
enfin la maison est perdue. Lorsque j'ai d pouser votre nice,
c'est sous l'ide de cette prvention que l'on a peur des artistes
que je me suis abstenu de vous dire la petite passion  laquelle je
sacrifie. J'ai appris la sculpture, je suis sculpteur, je quitte ma
maison de commerce, aussitt que cela m'est possible, pour accourir ici
prendre mes bauchoirs: le ngociant fait vivre l'artiste. Comme des
indiscrtions pourraient me nuire, j'ai chang de nom. C'est ce qui
vous explique pourquoi Carle Lebrault, le sculpteur, ne fait qu'un avec
Fernand Sglin. Mon cher oncle, je veux tout de suite vous rassurer
sur ma passion de bohme. D'autres ont comme vices le jeu, les femmes,
l'inconduite. Moi, c'est la maison, l'atelier; mes frais de modles
me cotent moins que la plus petite soire comme ngociant, que je
donnerais chez moi; vous voyez qu'Iza n'a rien  craindre.

Le sang-froid, la lgret, l'enjouement avec lequel tout cela fut
dit, stupfiaient le vieux Rig, qui, avec raison, avait la prtention
d'tre un fort en mensonge.

--Eh! fit le vieux Rig d'un air bonhomme, que ne le dites-vous  Iza?
elle serait charme, au contraire, de cette double existence.

--Vous m'avez surpris, je n'ai rien  cacher, vous le lui direz.

--Ainsi, reprit le vieux Rig regardant autour de lui, l'air bon,
confiant, jouant, le vieux coquin, comme le chat joue avec la souris
qu'il va dvorer, ainsi vous avez lou cette charmante petite maison
pour y faire de la sculpture et vous reposer quelques heures par jour du
tracas des affaires?

--Absolument! montez, vous allez voir mon atelier.

Rig le regarda, il trouvait que l'audace allait un peu loin; Fernand,
qu'il avait vu deux jours avant, qu'il croyait sous les verrous, pouvait
s'tre chapp, avoir htivement lou la petite maison qu'il
connaissait, avoir chang de nom pour drouter les recherches, avoir
fait enfin ce qu'il tait ncessaire de faire pour garer la police;
mais il ne pouvait en deux jours s'tre improvis sculpteur. On juge
de l'tonnement du vieux Rig quand, dirig par Fernand, il entra
dans la chambre o il avait fait sa lugubre exprience, transforme
maintenant en atelier. Les ides du vieux Rig traversaient rapidement
son cerveau, et il pensa aussitt qu'avant son mariage avec Iza,
Fernand avait cette maison; il pensa que Mme Davenne occupait toujours
le pavillon. En dehors de son mnage, Fernand avait continu les
relations qu'il avait avec celle que l'on appelait la _Femme du mort_;
voulant brusquer la situation, il dit  Fernand:

--Puisque je vous ai rencontr, allons au plus vite  Auteuil.

--Mon oncle, fit celui-ci, on ne m'y attend que ce soir; nous pouvons
nous faire faire ici ce que nous irions chercher l-bas; nous avons
 causer de graves affaires; en djeunant ici, nous parlerons plus
librement!

--Djeuner ici! fit le vieux Rig, faisant la lippe avec ses lvres
minces.

--Craignez-vous de mal djeuner?

Le vieux Moldave cligna de l'oeil et fil un geste d'assentiment.

--Mais, mon cher oncle, se rcria Fernand; en dehors du dner, c'est
ici que je prends mes repas; les quelques artistes que j'y vois sont
gens de got, j'ai bonne table et bon vin, rassurez-vous.

--Trs bon vin? demanda Rig!

--Exquis.

--J'accepte alors; nous avons beaucoup  parler, nous allons bien
boire.

Ils se sourirent tous les deux; les cerveaux des deux coquins avaient eu
la mme pense: se faire boire, se griser, s'arracher mutuellement ce
que ni l'un ni l'autre ne voulait dire.

 compter de cette minute, ce fut entre les deux intrigants une lutte
de courtoisie, d'amabilit. En coutant Fernand, le vieux Rig, qui s'y
connaissait, tait forc de s'avouer qu'on ne pouvait, en aussi peu
de paroles, dire autant de mensonges.  certains rcits de Fernand,
tourdi de l'air de sincrit, de la voix franche de son soi-disant
neveu; il tait tent de se jeter  son cou et de dire merveill:

--Embrassons-nous, vous tes plus coquin que moi!

Ah! ce fut un gai djeuner, o l'on mentit surtout sur la valeur des
choses, sur la valeur des vins et sur la valeur des gens.

Les premiers verres les rendaient expansifs, les deux fripons; ils ne
s'appelaient plus que: Ah! mon oncle! Ah! mon neveu! Et Rig semblait
vritablement heureux d'avoir retrouv sa famille. Fernand assura son
oncle du bonheur de son mariage: Iza tait un ange, et, sans rire, Rig
rpondait toujours:

--Je le savais, je le savais.

Il fallut bien parler de la dot. Rig dit qu'il avait ramen avec
lui son personnel: un intendant fidle le dirigeait, et dans une des
caisses tait la dot; il s'excusa vite du retard, mais lgrement,
disant qu'il savait son neveu dans une situation telle que l'arrive
de cette somme, ou plus tt ou plus tard, avait d peu l'inquiter.
C'est pour cette raison qu'il en avait us  son aise. Fernand tait
joyeux, il avait la dot; il ne s'agissait plus pour lui que d'empcher
Rig d'aller  Auteuil.

De son ct, Rig se disait: Il me croit encore le riche Moldave; je
puis pendant trois jours au moins reculer les versements, trois jours
de bonne vie, bien abrit, bien tranquille, pendant lesquels je pourrai
peut-tre par lui avoir les renseignements que je dsire; mais il
faudrait pour cela ne pas aller  Auteuil, ce qu'assurment il dsire
moins que moi.

C'est dans ces bonnes dispositions qu'ils achevrent de djeuner.

Rig tait un vieux rou; aussi, pour viter l'obligation d'aller
au Grand-Htel afin de liquider les affaires avec son neveu; pour
viter enfin de se livrer, il dit d'un ton lger  Sglin:

--Mon cher neveu, dans nos pays  nous, les affaires se font vivement,
rapidement; je suis ici, ma nice est maintenant tranquille, elle
occupe par vous une grande situation, je me trouve donc libre et
presque jeune, j'ai hte cependant d'en finir avec toutes les questions
d'argent. Si vous le voulez, aprs djeuner nous prenons une voiture,
nous allons  Auteuil, j'embrasse Iza, nous revenons avec elle au
Grand-Htel, et l, entre nous trois, dans les mains de ma nice, je
vous verse la somme.

Fernand fit la grimace; mais il dit cependant avec un aimable sourire:

--Bah! nous avons bien le temps.

--Comment, fit le vieux Rig en clignant de l'oeil, nous avons bien le
temps pour embrasser ma nice!

--Non, rpondit Sglin, nous avons le temps de rgler nos comptes.

--Pardon, mon cher neveu, au contraire, ces fonds m'embarrassent et j'ai
hte de me dcharger de cette responsabilit.

Cela tait dit d'un ton tel que Fernand y rpondit par le plus aimable
sourire.

Alors, sur un signe de Sglin, que remarqua le vieux Rig,--la vieille
servante apporta sur la table des vins qui avaient besoin de leur
tiquette pour justifier leurs noms. Mais Fernand ignorait que le vieux
Rig faisait un peu de chimie; il se mfiait des produits tranges
qu'on servait, il vit l'intention de son neveu, et tout aussitt il
sembla s'y livrer avec complaisance.

Fernand, confiant, versait; Rig buvait. Fernand, silencieux, coutait
Rig. Il parlait, le vieux Moldave, il parlait tant que Fernand crut
prudent de s'arrter. En voulant griser le vieux Rig, il avait
dpass le but; mais le plus singulier effet se produisit. Tout 
coup, Rig prit le verre  moiti plein de Fernand et lui dit:

--Mais vous ne buvez pas, vous; je vous croyais un joli buveur... Vous
voulez donc me griser? et son petit oeil jeta un clair qui embarrassa
Fernand.

Cela dura l'espace de dix secondes, pendant lesquelles le vieux Rig
montrait son verre vide et celui de Fernand plein. Ce dernier s'cria:

--Comment! je ne bois pas?... Mon cher oncle, dans votre pays on n'est
pas, comme en France, habitu au bon vin, nous buvons sec et longtemps,
et il n'y parat pas...

--Moi! moi!... balbutia presque le vieux Rig, j'adore le vin..., le
grand vin de France; mais j'avoue... que j'en suis promptement victime.

--Aujourd'hui?  cette heure? interrogea Fernand.

--Nous sommes en famille, je serais ridicule si je le cachais... Eh bien
oui!... Mais cela ne fait rien! fit-il en se redressant, je veux boire
 la sant d'Iza, et je verse. Il emplit son verre d'abord, puis il
dit  Fernand:

--Mais videz donc votre verre! Et en disant ces mots, ngligemment,
comme un gourmet qui craindrait de voir s'chapper le parfum de son
vin, en attendant que celui qu'il appelait son neveu et vid son
verre, il plaa son pouce sur le goulot de la bouteille. Il essaya de
se pencher pour verser, mais il retomba sur sa chaise.

--a y est, fit-il gaiement.

--Eh bien! demanda Fernand en tendant son verre vide, versez et buvons
 Iza.

Le vieux Moldave eut bien de la peine  soulever la bouteille. Il
emplit le verre de Fernand, replaa le flacon sur la table; puis,
prenant son verre, il le choqua sur celui de son neveu, en disant:

-- ma nice! Et ils burent.

Le vieux Rig tait pench, sur sa chaise; il roulait sa langue sur
son palais, dgustant le bon vin. En face de lui, Fernand cherchait
vainement  lutter contre la torpeur qui l'envahissait. Tout  coup,
il glissa sur sa chaise, et tomba comme une masse au pied de la table.

Alors Rig se redressa, lger, calme, et se penchant sur le corps de
Fernand, le poussant du pied, il dit:

--Imbcile qui veux jouer ce jeu-l avec Rig. Va donc apprendre 
boire... niais!

Est-ce  dire que le vieux Rig n'aimait pas boire? Oh! non. Le vieux
Rig aimait tout ce qui tait bon; il l'aimait mieux encore quand ce qui
tait bon ne lui cotait rien. Fernand immobile ayant abandonn la
table, le pre Rig l'injuriait, mais tranquille, assis devant lui,
vidant le flacon _in poculis_. Sachant bien que, ce qui avait mis son
neveu trop confiant dans cet tat n'avait rien de commun avec
l'ivresse, sachant le temps exact de sommeil auquel il tait condamn,
Rig, tranquille, en prenait  son aise; il buvait, calme, cherchant
dans son cerveau le moyen de profiter de la situation.

Il ne pouvait jouer longtemps le rle du vieux Moldave devant Fernand,
celui-ci le lui avait prouv en le mettant en demeure de remplir les
conditions arrtes lors de son mariage. Il fallait donc quitter la
maison discrtement pendant le sommeil de Sglin. Cela tait simple,
mais ne servait point le but que Rig poursuivait. Que faire?

Et le vieux Rig cherchait dans le vieux bourgogne la solution du
dilemme; il versait; puis, aprs avoir empli son verre, aprs l'avoir
englob de ses mains, il le soulevait, clignait de l'oeil, semblait
se mirer, mais cherchait une ide dans ce rubis diaphane, puis il le
redescendait lentement jusqu' son nez, dont les narines se dilataient
au parfum du bon vin.... Aprs le nez, il y trempait ses lvres.

Dj le corps jouissait; toujours, le cerveau travaillait. Puis
il penchait la tte et versait dans sa bouche dente le vieux
bourgogne; le vin soulev par la langue caressait le palais et roulait
en crpitant son filet velout dans la gorge.... Le vieux Rig pensait
toujours et l'ide ne venait pas.

Trois fois, quatre fois, cinq fois il recommena; puis, la tte
penche en arrire, le regard dans le vide, il fit tout  coup
claquer sa langue et s'cria:

--C'est a, et je ne risque rien.

Rig avait pens que le seul, le vritable auxiliaire dans la vengeance
et la restitution qu'il poursuivait, c'tait Sglin. Fernand tait
l'ennemi naturel de Pierre, Fernand tait intress  connatre
le secret de la mort trange de celui qu'il poursuivait. Fernand avait
tout intrt  retrouver aujourd'hui Mme Davenne: cela tait le
ct audacieux du but.

Tout dire  Fernand, lui apprendre qu'il avait t la dupe de Pierre
dans son mariage avec Iza par l'intermdiaire de lui-mme, c'tait un
aveu difficile; il fallait lui apprendre que sa banqueroute avait ds
le dbut t combine et excute par Davenne. Tout cela tait
bien difficile.

Il est vrai qu'il y avait un ct protecteur, c'est que le vieux Rig
savait l'arrestation et les poursuites sous le coup desquelles Fernand
tait. Or, si son neveu se fchait en apprenant qu'il n'tait pas
du tout de la mme famille; si son neveu voulait trop svrement
exiger des comptes relativement  la dot, il le menaait de le livrer
aussitt aux agents qui taient  sa recherche.

Ces aimables intentions ayant t bien peses par le vieux sauvage,
il s'tait arrt  ce plan: crire une lettre concise  Fernand,
dans laquelle il lui raconterait qu'il avait t employ et pay
par Pierre pour jouer le singulier rle du vieux Danielo de Zintsky;
qu'aujourd'hui, victime comme lui de Pierre Davenne, il s'offrait 
l'aider dans une vengeance qu'il devait dsirer.

Le vieux Rig crivit sa lettre, puis, l'ayant mise sous enveloppe, il
la plaa sous le verre de Fernand, sans dire un mot  la servante,
sans se proccuper de l'ivrogne endormi.

Rig parti, la vieille servante ne fut pas peu scandalise de trouver
son matre en tel tat; elle l'aida  se lever. Le soir seulement
Fernand se retrouva dans son tat normal; en s'veillant, il ne se
souvenait de rien. Il fut oblig de demander  la vieille servante
comment Rig tait parti.

Celle-ci dut lui avouer qu'elle l'ignorait absolument. tonne qu'on
ne l'appelt pas et du silence qui rgnait, elle tait entre dans
la salle  manger et n'avait vu que Fernand tendu par terre. Elle
avait trouv sur la table la lettre qu'elle lui prsenta.

Il la lut, et, bondissant, effraya la vieille femme par les clats de
rage et de colre qui suivirent sa lecture et...

Et le lendemain, le vieux Rig, sous son vrai nom, dans son costume
habituel, se trouvait  la mme table que la veille, en face de
Fernand, dnant avec lui, racontant longuement l'oeuvre de Pierre
Davenne, et combinant le plan qui devait le venger.


FIN DU PREMIER VOLUME



TABLE DES MATIRES

DU TOME PREMIER

Premire Partie.

  I.    O Pierre Davenne apprend un terrible secret
  II.   O Simon se promet de ne jamais se marier
  III.  O rsidait et ce qu'tait Rigobert
  IV.   Les stupfactions de Simon Rivet
  V.    Les terreurs du matelot Simon Rivet
  VI.   Une mauvaise nuit est bientt passe
  VII.  Amour et remords
  VIII. Un ami loyal
  IX.   Une petite promenade gaie la nuit
  X.    Les bons et les mauvais rves du matelot Simon Rivet
  XI.   Les lettres laisses par Pierre Davenne

  Deuxime Partie.

  I.    Un mariage d'amour
  II.   Un mariage  la vapeur
  III.  Deux vieux amis de... quinze jours
  IV.   De la singulire faon dont Sper faisait le mnage
  V.    O l'on voit qu'il ne faut pas jouer avec l'amour
  VI.   Une soire de la belle Iza
  VII.  Un heureux mariage
  VIII. O l'on prsente un singulier compte
  IX.   Le jour d'chance
  X.    Le jour d'chance (suite)
  XI.   Le jour d'chance (suite)
  XII.  O le lecteur se retrouve en pays de connaissance
  XIII.  De l'intrt de l'argent chez le pre Samuel
  XIV.   Une corve qui plat  Simon
  XV.    Les valeurs de la maison Wilson
  XVI.   Une nuit occupe
  XVII.  Les morts sortent de leurs tombeaux.
  XVIII. Ce que rvait Iza
  XIX.   Les beaux bijoux d'Iza
  XX.    Dieu est le sauveur du monde
  XXI.   Les bons comptes font les mauvais amis
  XXII.  De l'aimable faon dont le vieux Rig rendait ses comptes
  XXIII. O Rig retrouve une famille

_____________________________________________
Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie.







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