The Project Gutenberg EBook of La Recluse, by Pierre Zaccone

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Title: La Recluse

Author: Pierre Zaccone

Release Date: February 2, 2006 [EBook #17661]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Pierre Zaccone

LA RECLUSE

(1882)




Table des matires


PROLOGUE

PREMIRE PARTIE

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX

DEUXIME PARTIE
UN DRAME AU COUVENT

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XIII
XIV
XV




PROLOGUE


Le 25 mars 1851, un charmant aviso gr en golette quittait New-
York, vers cinq heures de l'aprs-midi, et, pouss par une brise
favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.

C'tait _l'Atalante_, un des plus fins, voiliers de la marine.

La petite golette faisait partie d'une escadre d'exploration qui,
voluait sur les ctes d'Amrique; elle avait reu pour mission
d'aller prendre  New-York les dpches de France, et, aprs avoir
mouill quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et
vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances
attendues.

Le temps tait superbe, l'horizon trs pur, quoique la brise ft
un peu forte, _l'Atalante_ n'avait pas diminu de toile.

Aussi filait-elle, coquettement incline sur tribord, et laissant
derrire elle un long sillage d'cume auquel les rayons du soleil
couchant imprimaient comme un reflet de pourpre.

Presque tous les matelots taient monts sur le pont et le
commandant lui-mme venait de s'accouder aux bastingages pour
embrasser d'un dernier regard le vaste panorama de New-York, qui
allait tout  l'heure sombrer et disparatre dans les flots d'or
de l'horizon.

Cela dura une heure  peu prs, au bout de laquelle les premires
brumes du soir commencrent  flotter dans l'air, pendant que la
brise se mettait  mollir.

_L'Atalante_ se redressa aussitt, et ne tarda pas  re-prendre
une allure plus calme.

Le jeune lieutenant de vaisseau qui la commandait tait un des
officiers les plus distingu des ports de Brest et de Toulon. En
peu d'annes, son intelligence, son courage, son sang-froid
avaient appel sur lui l'attention de ses chefs et les vives
sympathies de ses camarades. Il avait vingt-huit ans  peine et
s'appelait Gaston de Pradelle: ses traits gardaient la vigoureuse
empreinte du hle de la mer, mais l'expression un peu rude de sa
physionomie tait tempre par l'extrme douceur de deux yeux
mlancoliques et noirs.

Pour ceux qui ne voyaient que la surface, Gaston de Pradelle tait
le favori de la fortune! partant, le plus heureux des hommes.

Mais pour les autres, il y avait comme un inconnu chez ce grand
jeune homme, souvent taciturne, dont la lvre s'gayait rarement
d'un sourire et qui portait sur son front l'ombre de quelque amer
souvenir.

Cependant Gaston de Pradelle tait descendu dans sa chambre, et
aprs avoir donn ses dernires instructions  son second, il
s'tait jet sur sa couchette et s'tait livr au sommeil.

Combien d'heures s'coulrent ds lors, jusqu'au moment o il se
rveilla? -- Il ne chercha mme pas  s'en rendre compte.

Tout ce qu'il se rappela plus tard, c'est qu'il fut brusquement
arrach au sommeil par un effroyable craquement qui sembla ouvrir
la pauvre golette jusque dans ses oeuvres vives, et qu'une
secousse suivit immdiatement, qui coucha _l'Atalante_ sur le
flanc,  la faire chavirer.

Que se passait-il?

Jusque-l, il n'avait rien entendu. Comment la tempte avait-elle
pu se dchaner avec tant de violence et en si peu de temps?
C'tait  n'y rien comprendre.

Il se prcipita vers le pont,  ttons, au risque de se briser le
crne.

Le vent soufflait de l'arrire et la mer, venant de travers,
occasionnait un roulis pouvantable; de plus, les lames,
embarquant  chaque instant par paquets, avaient fini par teindre
les fanaux.

C'tait la nuit sombre, impntrable, sinistre.

 grand'peine, Gaston de Pradelle atteignit le pont.

-- Est-ce vous, commandant? demanda alors une voix qu'il distingua
 travers les bruits de la tempte.

C'tait celle de son second, un jeune enseigne, Maxime de
Palonier.

-- C'est moi, oui, rpondit Gaston, qu'y a-t-il?

-- Un cyclone -- un typhon -- quel nom donner  cet ouragan,
rpondit Maxime; jamais encore je n'ai rien vu de pareil.

-- O sommes-nous?

-- Impossible de s'orienter par cette nuit noire, sans feux et
sans toiles.

-- Et depuis combien de temps marchons-nous ainsi?

-- Depuis une demi-heure au plus.

-- C'est vous qui tiez de quart, lorsque la tempte a commenc?

-- Oui, commandant, et nous tions alors  trente milles environ
sud-sud-ouest de Terre-Neuve.

Ces quelques mots avaient t changs  voix rapide,  travers le
vacarme formidable de tous les lments courroucs, et Gaston de
Pradelle s'tait aussitt dirig vers l'arrire, o il prit
immdiatement possession de son poste.

Mais que pouvait-il en pareille occurrence?... Le mieux tait
encore de s'en remettre  _l'Atalante_, et c'est ce qu'il fit,
attendant gravement une accalmie.

Du reste, la jolie golette ne paraissait gure se douter du
danger qu'elle courait; au milieu du dsordre indescriptible des
lames souleves, fouettes, dchires par les lanires sifflantes
du vent, sans prendre souci de ces mille voix qui hurlaient autour
d'elle, s'injuriant dans les tnbres avec des intonations de
catchisme poissard, elle allait, inconsciente, tantt
s'abandonnant au roulis qui la berait avec violence, tantt
trempant ses flancs, avides de caresses, dans les baignoires
d'cume que le cyclone lui creusait entre deux vagues!

On et dit qu' chaque instant l'ouragan redoublait d'intensit et
de furie, s'acharnant pour ainsi dire, contre le frle et gracieux
navire qui semblait narguer sa rage impuissante.

Gaston de Pradelle demeurait impassible, mesurant d'un oeil calme
l'immensit du danger, donnant, de temps  autre, quelque ordre,
en apparence insignifiant, mais qui avait pour effet salutaire de
maintenir la communication entre l'quipage et le chef.

Les matelots savaient ainsi que le commandant tait l, partageant
le pril commun; et ce dernier s'assurait en mme temps que ses
hommes restaient  ses cts, intrpides, dvous, fidles 
l'honneur et au devoir jusqu' la mort!

Cinq heures se passrent de la sorte.

Cinq heures! pendant lesquelles le terrible ouragan n'accorda pas
une seconde de trve.

Le vent ne cessa pas de souffler avec la mme violence, aucun
rayon ne vint clairer les sombres tnbres qui enveloppaient
_l'Atalante_ comme d'un linceul, et les vagues irrites
continurent de menacer de leurs treintes mortelles la dlicate
ossature de la pauvre petite golette.

Si cette situation s'tait prolonge davantage; c'en tait fait
d'elle et de son vaillant quipage.

Mais Dieu veillait, et il ne voulut pas que cela ft.

Les marins croient encore  la Providence, et peut-tre, en effet,
fut-ce elle seule qui les arracha, sains et saufs, du plus
pouvantable cyclone qui se soit dchan sur l'Ocan.

La tempte avait commenc  minuit.

Vers cinq heures, Gaston de Pradelle tait toujours debout, tenant
lui-mme la barre, aveugl par la rafale, tremp par les paquets
de mer, cherchant vainement  pntrer ce mur de tnbres qui
s'interposait entre lui et l'infini.

Rien, jusque-l, n'avait entam ni son nergie, ni son courage,
son coeur ne battait pas plus vite; aucune pleur n'tait monte 
son front.

Mais il est des limites  la force humaine; depuis quelques
minutes, il sentait la fatigue envahir ses membres, et redoutait
vaguement quelque dfaillance. Il se raidissait cependant, bien
rsolu  mourir entier  son poste; mais dj une sueur moite
mouillait ses tempes; un voile glissait sur ses yeux;  deux ou
trois reprises, ses doigts se crisprent comme affols sur le
mtal de la barre...

Il tait perdu!

Tout  coup, un cri s'chappa de ses lvres, un immense soupir de
soulagement souleva sa poitrine, et ses regards, subitement
illumins de deux lueurs fulgurantes, s'attachrent avec une
fixit farouche vers un coin du ciel.

Le vacarme ne s'tait point tu; pourtant, chose trange, sur le
pont, tout le monde avait entendu ce cri bizarre, et, m par un
mme sentiment, chacun s'tait tourn vers le commandant.

Sa silhouette vigoureuse se dtachait de l'ombre, et on le vit
diriger son bras vers l'horizon.

Qu'y avait-il de ce ct?

Un rien... qui tait le salut!...

Une ligne, imperceptible encore, rayait le ciel, et mlait aux
dernires ombres de la nuit une teinte rose et claire qui tait le
signe certain de la fin de l'ouragan.

Du reste, et comme par enchantement, le vent perdit presque
aussitt son pre violence; la houle sembla se calmer presque
instantanment, et, au bout d'une demi-heure, quand le jour vint,
il ne restait plus autour de _l'Atalante_ que ces brumes lgres
du matin, qu'un rayon de soleil sufft  dissiper.

Gaston de Pradelle avait fait distribuer un quart de vin  ses
matelots, pour les rconforter aprs le rude assaut qu'ils
venaient d'essuyer, et au lieu de descendre pour se reposer lui-
mme dans sa chambre, il tait demeur sur le pont avec Maxime de
Palonier.

Une dernire inquitude lui restait: aprs la nuit qu'il venait de
passer, il se demandait avec apprhension dans quels parages le
cyclone pouvait bien les avoir pousss...

Et, arm de sa longue-vue, il interrogeait l'horizon, cherchant un
point de repre qui pt le fixer.

-- Tu ne vois rien? dit Maxime de Palonier, qui l'observait avec
intrt.

-- Non, rien encore, rpondit Gaston.

Il faisait maintenant grand jour... les nuages fuyaient au loin,
chasss par les derniers efforts de la rafale; le regard
embrassait sans obstacle toute l'immensit.

-- Comment marchons-nous? dit alors le commandant.

-- Nous filons six noeuds  l'heure, lui rpondit Maxime.

-- Et nous tions, vers minuit,  trente milles sud-sud-ouest de
Terre-Neuve?

-- Prcisment.

-- C'est bizarre.

Il allait suspendre ses observations, quand, brusquement, il
s'arrta et se reprit  regarder avec une nouvelle attention.

-- Ah! ah! fit Maxime... cette fois, il y a quelque chose.

-- Je le crois.

-- Qu'y a-t-il?

-- Si je ne me trompe, sur la ligne extrme, vers l'ouest, je
viens d'apercevoir...

-- Quoi donc?

-- Un phare!...

Maxime eut un geste enjou:

-- a, c'est ma partie! dit-il sur un ton qui rappelait de loin
les intonations des boulevards parisiens. Tu sais que j'ai fait
une tude spciale des phares. Je crois connatre tous ceux qui
existent, et j'aurai bien peu de chance si je ne mets pas du
premier coup un nom sur celui qui s'offre  nos yeux.

En parlant de la sorte, le jeune enseigne prit la longue-vue des
mains du commandant, et se mit  regarder  son tour dans la
direction qu'il lui indiqua.

Quelques secondes se passrent... puis une exclamation s'chappa
des lvres de Maxime.

-- C'est bien un phare, n'est-ce pas? insista Gaston, de Pradelle.

-- Le phare Saint-Laurent, rpondit le jeune enseigne, sans cesser
de tenir sa longue-vue braque; un des plus remarquables qui aient
t construits: 47 mtres 40 de hauteur, avec 13 mtres 70 de
diamtre  sa base et 8 mtres 60  son sommet. Il a t tabli
sur une chane de rochers qui affleure  mare basse et dont les
pointes granitiques sont exceptionnellement dangereuses  mare
haute.

-- Alors, nous sommes sur les ctes du Canada?

-- Prcisment.

-- Cela suffit, et je vais donner des ordres en consquence.

Gaston allait, ainsi qu'il l'annonait, commander la manoeuvre qui
devait remettre la golette dans la bonne route, quand Maxime lui
fit un signe imprieux et bref.

-- Que veux-tu? interrogea le commandant surpris.

-- Attends encore... fit Maxime.

-- Pourquoi!

-- Plus j'observe, plus je suis frapp de certaines particularits
insolites.

-- Lesquelles?

-- L'horizon est maintenant limpide; la galerie suprieure du
phare se dtache clairement sur le fond plus clair du ciel; on
dirait que quelqu'un est l qui nous a vus et qui nous envoie des
signaux.

-- Quels signaux?

-- C'est justement ce qui m'a sembl inexplicable car ils sont
absolument inusits et incomprhensibles. videmment, c'est une
main inexprimente qui les envoie -- et  moins d'erreur que je
n'admets pas, c'est un pavillon noir que l'on agite.

Gaston de Pradelle ne perdit pas de temps  rflchir, et son
parti fut vite pris.

D'un accent assur et ferme, il donna aussitt l'ordre de hisser
toutes les voiles, et, reprenant la barre, il gouverna dans la
direction du phare Saint-Laurent.

Ce ne fut pas long.

La golette n'avait pas l'habitude de se faire prier, et elle
obissait au commandement avec une soumission et une prcision qui
l'avaient mise depuis longtemps hors de pair.

Le phare n'tait plus qu' dix milles environ: en une heure, le
trajet s'accomplit, et l'on put apercevoir, enfin, la silhouette
de l'imposante construction, qui avait, comme et dit Michelet, la
sublime simplicit d'une gigantesque plante de mer.

norme, immobile, silencieuse, elle semble une sorte de dfi jet
au dmon des temptes par le gnie de l'homme, et pendant qu'une
mer incessamment dchane s'acharne  sa base et monte jusqu'
son sommet, impassible et immuable, elle indique aux navires
l'entre de la passe du fleuve, et les rochers sur lesquels ils
iraient infailliblement se briser.

Cependant, les signaux avaient continu  mesure que _l'Atalante_
approchait, et maintenant on distinguait presque  l'oeil nu, le
pavillon noir que l'on agitait de la galerie.

Quelque chose d'extraordinaire s'tait videmment pass, et l'on
appelait au secours.

Gaston se tourna vers Maxime.

-- Puisque tu as fait une tude spciale des phares, dit-il  voix
rapide, et que tu reconnais celui-ci, tu peux nous renseigner sur
les abords de la cte.

-- Oh! parfaitement, rpondit le jeune enseigne, nous pouvons
approcher encore d'un mille au moins. Les abords sont trs
dangereux, mais la mare est haute, et il y a plus de deux brasses
sur les barres. Avec la chaloupe, pendant trois heures il n'y a
aucun danger d'accoster.

-- Que l'on mette donc le canot  la mer, ordonna Gaston, et
j'irai moi-mme au secours de ces malheureux.

Maxime ne ft pas d'objection et alla tout prparer. Dix minutes
plus tard, le canot glissait le long du navire avec six hommes
d'quipage et un quartier-matre, et quand il fut par, Gaston y
descendit  son tour, emmenant le petit Bob, un jeune mousse qui
ne le quittait pas et qui avait fait toute la campagne avec lui.

-- Pousse au large! commanda-t-il alors, en prenant place a
l'arrire.

Les six avirons s'abattirent immdiatement, et la frle
embarcation fendit les flots avec rapidit.

Au bout d'un quart d'heure, ils rangeaient l'lot de rochers sur
lequel le phare est construit.

 ce moment, la base tait compltement immerge, ainsi que
l'avait prvu Maxime, et le flot venait battre les flancs de la
tour.

Le canot alla s'engager dans une anse de sable; Gaston, Bob et
deux matelots sautrent  la mer, et, gagnant l'escalier mnag
dans le talus, ils commencrent l'ascension.

Ce n'tait pas facile.

Talus et escaliers taient tapisss de varech, de fucus, et de
petits limaons de mer qui en rendaient la surface si glissante,
que l'on ne pouvait s'y tenir debout, et Gaston commenait 
s'tonner qu'on les et appels pour les laisser se morfondre
ainsi sans indication sur la route  suivre, quand une chelle de
cordes tomba tout  coup  ses pieds, en se droulant du haut de
la plate-forme.

En mme temps une voix arriva jusqu' lui.

-- Attachez l'chelle aux deux montants de fer qui sont scells
dans le talus, dit cette voix, et htez-vous de monter, il y a des
malheureux  sauver.

Gaston prouva un moment de stupfaction profonde; cette voix qui
venait de se faire entendre n'avait rien de masculin, et c'tait
bien manifestement une voix de femme!...

Quel tait ce mystre?

L'imprvu de la situation veilla au dernier point la curiosit du
jeune marin, et ce fut avec une sorte d'imptuosit fivreuse
qu'il s'engagea le premier sur l'chelle de corde, et parvint en
quelques secondes  la balustrade de fer qui entourait la plate-
forme.

Ses hommes le suivaient de prs.

Une fois l, n'apercevant personne, il entra dans la cage du
phare, et pntra dans les couloirs.

Chose invraisemblable! il n'y trouva aucun tre vivant!

C'tait la tour enchante des lgendes de chevalerie.

Mais il n'tait pas de nature patiente, et, aprs une courte
attente, il se mit  frapper  une porte de bronze devant laquelle
il s'tait arrt.

L'effet ne se fit pas longtemps dsirer.

Presque aussitt, la porte roula sur ses gonds, et  peine eut-il
pntr dans la chambre, un peu sombre, sur laquelle elle ouvrait,
qu'il se trouva en prsence d'une belle jeune femme, fort
lgante, qui lui fit une rvrence de l'air le plus naturel du
monde.

Gaston ne put rprimer un geste de surprise.

L'aventure prenait des proportions de conte de fe! et il se
demandait si vraiment il tait bien veill.

La jeune femme sourit tristement:

-- Pardon de vous avoir fait attendre, commandant, dit-elle avec
un geste gracieux; -- mais je n'ai pas voulu me prsenter devant
vous dans une toilette dont le dsordre ne s'explique que par
l'pouvantable drame qui s'est accompli ici cette nuit!...
J'espre que vous ne me garderez pas rancune...

En parlant ainsi, la pauvre femme enveloppa Gaston d'un long
regard dont la flamme noire pntra jusqu'au coeur du jeune
officier.

Jamais peut-tre, en raison des circonstances exceptionnelles o
il se trouvait, jamais il ne s'tait senti si troubl.

La jeune femme qui tait devant lui pouvait avoir trente ans au
plus; elle tait grande, lance, lgante, et rien ne saurait
rendre l'expression saisissante qui se dgageait par instants, de
ses deux grands yeux bruns!

Elle portait une toilette  la mode, robe blanche avec des noeuds
cerise, ample crinoline, des mitaines sur une main blanche et
effile; une fanchon en dentelles noires sur de magnifiques
cheveux blonds.

Gaston la regardait et ne savait que penser de cette singulire
apparition.

Toutefois, il se remit bientt, et s'inclinant respectueusement:

-- Pourquoi voulez-vous que je vous garde rancune? rpliqua-t-il
aprs un court silence. J'ai aperu les signaux que l'on nous
envoyait de loin; j'ai pens qu'il y avait ici des malheureux 
secourir, et je me suis empress de venir  votre appel. Dites-
moi, de grce, ce qu'il faut que je fasse, et ce que vous attendez
de moi?...

 cette question, un nuage assombrit le front de la jeune femme,
et un soupir gonfla sa poitrine.

-- Qu'avez-vous? Parlez! insista Gaston; ne disiez-vous pas qu'il
s'est accompli cette nuit, ici, un drame terrible?

-- En effet.

-- De quoi s'agit-il?

-- Venez! venez! Monsieur, rpondit la jeune femme, et quand vous
aurez vu, vous comprendrez mieux de quelle effroyable preuve je
sortais, quand j'ai appel  mon secours.

Et saisissant avec autorit le bras de son interlocuteur, elle
l'entrana vers un endroit de la chambre qu'clairait obliquement
une meurtrire creuse dans l'norme paisseur du mur.

Instinctivement, Gaston se prit  frissonner.

Il y avait l une longue bote pose sur deux escabeaux, et qui
rappelait vaguement la forme d'un cercueil.

C'tait sinistre.

-- Qu'est-ce  dire? balbutia-t-il, la gorge serre. Pour toute
rponse, la jeune femme souleva, d'une main nerveuse, le couvercle
du cercueil, et montra un cadavre dont le visage seul apparaissait
sous le blanc suaire qui l'enveloppait.

-- Grand Dieu!... fit Gaston -- quel est ce malheureux?

-- Mon pre, rpondit la jeune femme s'affaissant sur ses genoux.

Gaston prit sa tte entre ses doigts et garda le silence.

Tout un monde de sensations inconnues s'tait empar de son tre;
il osait  peine sonder le drame mystrieux qui ne lui tait
rvl que par son effroyable dnouement.

Il resta ainsi un long moment silencieux et morne, et ce ne fut
qu'au bout de quelques minutes qu'il releva le front et se prit 
regarder la jeune femme.

Celle-ci tait toujours agenouille, les mains jointes, l'oeil
attach au cercueil.

Il lui tendit la main, la releva et la fit asseoir  ses cts.

-- Je comprends ce que vous avez d souffrir, dit-il alors en
cherchant  l'loigner de ce triste tableau. Y a-t-il longtemps
que votre pre tait malade?

-- Mon pre est un ancien capitaine d'armes de la marine
amricaine, Monsieur, rpondit la jeune femme; pendant de longues
annes, il ne s'est ressenti d'aucun malaise; mais le sjour de ce
phare lui a t fatal.

-- Son service ne devait pas tre bien pnible?

-- Non, sans doute... Mais songez quelle a d tre sa vie, depuis
dix ans qu'il n'est pas descendu  terre.

Gaston fit un mouvement et eut un geste tonn.

-- Dix ans, dites-vous! s'cria-t-il; il y a dix ans que votre
pre habite ici?

-- Oui, Monsieur.

-- Je croyais que les gardiens ne devaient,  l'tat qu'un service
intermittent.

-- Cela est vrai, mais mon pre avait demand et obtenu la faveur
de ne pas quitter le phare.

-- Voil une singulire vocation.

-- Oh! il ne s'agit pas de vocation, Monsieur, rpartit vivement
la jeune femme d'un ton amer; car ce n'est pas le mtier de
gardien qu'il remplissait, mais bien celui de gelier.

-- De gelier! fit Gaston. Et quel prisonnier pouvait-il garder
dans cette tour?

-- Sa fille, Monsieur...

Cette fois, le commandant se leva de son sige, en proie  un
sentiment dont il ne put dissimuler la vivacit, et c'est avec une
sorte d'intrt douloureux qu'il se prit  regarder la jeune
femme.

-- Ainsi, dit-il, sans cesser de l'observer, voil dix annes que,
vous-mme, vous tes enferme dans ce phare?

-- Oui, Monsieur.

-- Vous ne l'avez jamais quitt?

-- Jamais!

-- Et c'est contre votre gr que l'on vous a...

-- Sur l'me de ma mre, sur la tte de mon enfant, oui.
Monsieur!... J'ai t jete ici de force, la nuit du 20 mars 1841,
garrotte et billonne, comme une voleuse ou une fille perdue...
et depuis dix annes... dix annes, vous entendez bien!, ... j'ai
vcu entre ces murailles paisses, avec ce mme horizon implacable
de granit et de bronze, sans un jour de rpit, sans une heure, une
seconde d'espoir... Ce que j'ai pleur, ce que j'ai pri... un
seul homme le sait... il est l, c'est mon pre!... il a t
impitoyable... Ah! Dieu m'est tmoin que je ne dsirais pas sa
mort! Vingt fois, au contraire, la pense m'est venue de me
prcipiter du haut de la lanterne, et d'aller me briser le crne
contre les rochers que la mer dcouvre  mare basse... mais quoi,
j'ai recul... j'avais dans la vie un devoir sacr  remplir... Il
y a quelque part un tre qui a peut-tre besoin de moi et qui
m'attend! et cela m'a arrte.

La jeune femme avait prononc ces paroles d'un accent incisif et
mordant, le sein gonfl, les ongles enfoncs dans les dentelles de
sa fanchon.

Sur les derniers mots, elle parut se troubler. Une lueur sombre
sillonna son regard, ses sourcils se contractrent.

-- Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, cela ne pouvait
durer toujours, n'est-ce pas? Il y a une loi de nature  laquelle
toute crature humaine est fatalement soumise, et je savais bien
qu'un jour la mort interviendrait! Mon pre tait dj bien g
quand il vint ici, et je n'avais qu' attendre.

-- Malheureuse! interrompit vivement Gaston! Ah! ne parlez pas
ainsi, ne vous abandonnez pas de la sorte; je ne veux voir dans
cette exaltation que l'effet de l'motion cruelle...

La jeune femme fit entendre un ricanement qui amena un frisson 
la peau de Gaston de Pradelle et lui communiqua un moment l'ide
qu'elle pouvait bien tre atteinte de folie.

La vie qu'elle avait mene depuis dix annes, l'isolement, le
chagrin, mille autres causes mystrieuses avaient pu branler son
cerveau, et il n'tait pas impossible que sa raison et subi une
secousse fatale.

Mais il ne garda pas longtemps cette illusion; la jeune femme
s'tait probablement dout de ce qui se passait en lui, elle
venait de se rapprocher, et droite, calme, l'oeil limpide et
clair, elle s'tait prise  sourire d'un air  la fois ironique et
doux.

-- Non! non!... dit-elle d'un ton bien pos, je ne suis pas folle,
quoique l'on ait tout fait pour que je le devinsse; et tenez,
coutez-moi, Monsieur: je n'ai aucune raison de vous cacher qui je
suis, ni ce que je suis: de plus, j'aurai tout  l'heure 
rclamer de vous un service que vous hsiteriez  rendre  une
insense. Prtez-moi donc, je vous prie, quelques minutes
d'attention, et je vous dirai, comme si je parlais  Dieu mme, la
faute qui est dans mon pass, et pour laquelle on m'a si durement
punie!...

Il y eut un moment de silence. Gaston tait all  la meurtrire
et avait jet un regard au dehors.

La mare commenait  baisser; il ne pouvait plus songer 
retourner  bord, et il avait six heures au moins  passer dans le
phare.

Il donna quelques ordres  ses hommes, et revint vers la jeune
femme.

Elle l'attendait et l'invita du geste  se rasseoir; ce qu'il fit.

Puis, quand elle vit qu'il tait dispos  l'couter, elle s'assit
 son tour et reprit la parole.

-- Je m'appelle Fanny Stevenson, et j'aurai vingt-huit ans dans
quelques mois, dit-elle d'un ton ferme; ainsi que je vous l'ai
dit, mon pre tait capitaine d'armes, et naviguait souvent.
J'avais perdu ma mre avant que j'eusse pu la connatre, et
j'avais t recueillie dans une famille catholique o je reus une
ducation complte dont je profitai de mon mieux.

Quoique bien jeune encore, j'avais compris que je ne devais rien
attendre de l'homme qui m'avait donn le jour. Mon pre tait un
marin grossier, imbu de prjugs enracins, dont le coeur est
toujours rest ferm  toutes les dlicatesses,  toutes les
aspirations d'une nature comme la mienne!

C'est  peine, si au retour de longs voyages, il consentait
parfois  se rappeler qu'il avait une fille.

Je vcus donc seule, livre  moi-mme, presque sans contrle, et
expose  des dangers dont je n'avais pas appris  dmler la
gravit. C'est ainsi que j'atteignis ma quinzime anne! Je
m'tais dveloppe trs rapidement; j'tais grande et forte; on
m'a dit souvent alors que j'tais belle, et je ne cacherai pas que
le sentiment de cette beaut exceptionnelle m'avait communiqu une
ambition fort au-dessus de ma condition. Ce fut mon malheur.

Dans la famille qui m'avait recueillie et qui tait franaise, on
recevait de loin en loin quelques jeunes gens qui venaient en
Amrique chercher fortune ou courir les aventures.

C'tait l des distractions auxquelles je ne pouvais me montrer
indiffrente, et il m'arriva bien souvent , cette poque, de me
laisser aller  des relations qui, sans dpasser les limites des
plus rigoureuses convenances, n'taient pas toujours d'une
correction exempte de reproches.

J'tais vive, j'aimais le plaisir, et je ne tenais pas toujours
assez de compte des observations bienveillantes que l'on
m'adressait.

Pour tout dire, je commenais  supporter impatiemment les
remontrances dont j'tais l'objet, et plus d'une fois, je fus sur
le point de rompre brusquement avec mes htes, pour essayer d'une
vie dont la sduction avait profondment branl les honntes
rsolutions auxquelles je voulais rester attache.

Les choses en taient  ce point, quand il arriva dans la ville
que nous habitions un tranger qui, ds le premier jour, parut
devoir prendre un grand empire sur moi.

C'tait un homme d'une trentaine d'annes environ, d'un extrieur
charmant, de tournure aristocratique, et qui manifestement tait
bien suprieur  tous les jeunes gens que j'avais rencontrs
jusqu'alors.

Il s'appelait le comte de Simier, arrivait de Paris, et se rendait
dans l'Amrique du Sud, o il allait, disait-il, diriger une
importante exploitation.

 vrai dire, je ne m'intressai que mdiocrement  ce que le comte
avait fait, non plus qu' l'avenir qu'il rvait.

Je ne vis que lui... et dans la situation o je me trouvais, sa
prsence exera tout de suite une profonde impression sur mon
esprit et sur mon coeur.

Je n'avais jamais aim encore, et il ne lui fut pas difficile de
s'apercevoir que je l'aimais...

D'ailleurs, je ne cherchais  rien cacher de ce qui se passait en
moi... J'avais remarqu, de mon ct, que le comte tait empress
et mu chaque fois qu'il me parlait, et il y a dans l'amour que
l'on prouve ou dans celui que l'on inspire, un rayonnement dont
on tenterait en vain d'attnuer l'clat.

Un mois s'tait  peine coul, que j'tais sa matresse!

La jeune femme suspendit un moment son rcit et prit sa tte dans
ses mains, comme pour ne pas voir l'expression presque douloureuse
qui vint se reflter dans les yeux de Gaston de Pradelle.

-- Ah! je vous dis tout! poursuivit-elle d'un ton nerveux et
contenu; je n'avais pas mme demand au comte ce qu'il comptait
faire de moi; je m'tais donne sans condition, sans rflexion,
m'en remettant  lui du soin de sauver mon honneur, si tant est
qu'il dut y penser jamais! Vous le voyez, Monsieur, la chute tait
complte... Et la seule chance de rhabilitation possible
consistait en un semblant de mariage contract un soir, sans
tmoins, dans quelque municipalit obscure, dont j'ai  peine
conserv le nom! Que valait cette crmonie? Rien, sans doute! Et
que m'importait, d'ailleurs! Le rve fut de si courte dure, que
c'est  peine si, depuis dix ans, il m'en reste quelque souvenir
au coeur. J'avais t heureuse plusieurs mois... Je m'tais
endormie dans un amour que je croyais ternel, et je ne me
rappelle plus,  cette heure, que le rveil terrible qui m'arracha
 mon ivresse et me plaa brutalement en prsence de la plus
horrible des ralits...

-- Pauvre femme! balbutia Gaston, mu.

-- Le comte avait disparu... et je restais seule avec l'enfant 
laquelle je venais de donner le jour.

-- Que ftes-vous?

La jeune femme mordit ses lvres avec rage.

--Ah! je n'eus pas une seconde d'hsitation, Monsieur, je le jure,
rpondit-elle; quand je m'aperus que le bonheur rv s'tait
effondr, que je n'avais plus rien  esprer du misrable qui
m'avait si indignement trompe, il se fit en moi une rvolution
soudaine, inattendue... Le mpris remplaa l'amour presque
instantanment, et  la place de l'amant disparu, je ne vis plus
que l'enfant qui n'avait pas demand  natre et  laquelle je
rsolus de consacrer ma vie tout entire!...

-- Voil qui tait bien.

-- Sans doute, et Dieu m'est tmoin que je l'eusse fait comme je
l'avais rsolu; seulement, j'avais compt sans mon pre!...

-- Comment?

-- Depuis quelques jours il tait de retour; il avait demand 
quitter la marine pour entrer dans le service des arsenaux. Il
ignorait ma honte; mais quelqu'un se chargea de l'en instruire, et
alors...

-- Qu'arriva-t-il?

-- Une nuit... j'tais seule... mon enfant dormait prs de moi, je
travaillais avec acharnement pour gagner le pain de chaque jour...
et, en mme temps, pour amasser la petite somme qui devait me
permettre de fuir et de me drober  la colre de mon pre;
j'tais presque heureuse  cette perspective de me retrancher du
monde, ne pouvant croire qu'aucun obstacle pt m'empcher de
mettre mon projet  excution, quand tout  coup la porte de ma
chambre s'ouvrit brusquement, et deux hommes en franchirent le
seuil.

-- Quels taient ces hommes?

-- L'un tait mon pre... l'autre un de ses anciens camarades, que
j'avais dj vu une fois ou deux et qui commandait le cutter de
l'tat qui fait le service de la cte. Je me levai, le coeur
glac, avec une subite apprhension du danger, et je me prcipitai
vers le berceau, pour dfendre mon enfant, que je croyais surtout
menace! Mais mon pre me prit brutalement par le bras, et,
pendant qu'il me nouait un billon sur la bouche, son compagnon me
garrottait nergiquement, de faon  rendre tout cri et tout
mouvement impossibles.

Quelques heures plus tard le cutter de l'tat me dposait au pied
du phare o je pntrais pour n'en plus sortir!...

-- Mais votre enfant?...

-- Je n'en ai pas eu de nouvelles.

-- Quoi! votre pre ne vous a pas dit...

-- Pendant dix annes, Monsieur, nous avons vcu ici, l'un prs de
l'autre, sans changer une parole. J'ai pleur, j'ai suppli, j'ai
menac. Cent fois, sous ses yeux, j'ai fait le mouvement de me
prcipiter sur les rochers du phare, et il est rest muet, plus
terrible que s'il m'et accable de reproches ou tue de sa main
vengeresse.

-- C'est terrible.

-- N'est-ce pas?...

-- Et pendant ces dix ans, il ne s'est produit aucun incident?

-- Aucun.

-- Personne n'a abord le phare?

-- Personne.

Il y eut un nouveau et long silence.

Gaston tait fort troubl par le rcit qu'il venait d'entendre, et
une suprme piti s'levait de son coeur  la pense des tortures
que la malheureuse avait d souffrir.

Elle avait t coupable, sans doute!... Mais comment excuser le
raffinement que l'on avait dploy dans le chtiment.

Il lui prit la main, et la serra avec intrt.

Le sentiment qu'il prouvait tait, il faut le dire, d'une nature
exceptionnelle.

La jeune femme avait d tre fort belle, ainsi qu'elle l'avait dit
elle-mme, mais le chagrin avait profondment altr ses traits,
et elle ne conservait que de rares vestiges de sa beaut
d'autrefois.

L'oeil seul avait encore tout son clat et toute sa vivacit, et
il s'en chappait par instants des effluves ardentes dont on
subissait malgr soi l'impression pntrante et forte.

-- Dieu a eu piti de votre situation lamentable, dit enfin
Gaston; la libert qui va vous tre rendue vous permettra de vous
livrer  des recherches qui vous ont t interdites jusqu' ce
jour.

-- J'essaierai, en effet, rpondit la jeune femme en remuant
tristement la tte.

-- Au moins, votre pre vous laisse-t-il quelque aisance?

Un double clair s'alluma  cette question dans les yeux de la
fille du capitaine d'armes, et un sourire d'une expression
mystrieuse releva le coin de sa lvre.

-- Sous ce rapport, dit-elle d'un ton ironique, le hasard aura
djou les calculs de mon bourreau.

-- Comment cela?

-- Au moment o il vint habiter le phare, mon pre avait ralis
presque toute sa fortune, qui consistait en vingt mille dollars
environ... Je savais qu'il avait cach cette somme dans une des
nombreuses caches que reclent les murs pais de la tour, et
pendant deux annes, sans lui donner le soupon de mes
proccupations, j'usai de mille stratagmes pour dcouvrir
l'endroit o il avait enfoui son trsor. Il y a huit jours
seulement, et comme sa fin approchait, que je parvins enfin  mon
but.

-- Et vous avez cette somme?

-- Il y avait  peine dix minutes qu'il avait cess de vivre,
qu'elle tait en ma possession.

Gaston baissa le front sans rpondre.

Dcidment, tout ce qu'il voyait ou entendait depuis un moment, le
rejetait dans un monde de sensations excessives, o toutes les
lois de la conscience humaine semblaient tre singulirement
mconnues!

Au surplus, on ne lui laissa pas le temps de s'abandonner  des
rflexions ni de discuter ses impressions.

La jeune femme s'tait leve, et,  voir l'air de rsolution qui
se manifesta sur ses traits, on pouvait croire qu'elle en avait
fini avec les motions violentes qu'un moment le souvenir du pass
avait veilles en elle.

-- Maintenant, dit-elle, vous me connaissez tout entire,
Monsieur, et j'espre que vous voudrez bien me rendre le service
que j'ai  vous demander, puisque vous tes certain que votre
intrt ne s'garera pas sur une crature indigne.

-- Qu'attendez-vous de moi? interrogea Gaston, repris de nouveau
par sa curiosit.

-- Peu de chose, en ralit; mais de votre concours dpend peut-
tre le succs des recherches auxquelles je vais me livrer.

-- Parlez en toute confiance, et si je puis vous tre utile.

-- En premier lieu, continua la jeune femme, vous m'aiderez 
abrger toutes les formalits que je vais avoir  subir au sortir
de cette prison! Il s'agit, d'abord, d'emporter d'ici le corps de
mon pre, et de le dposer dans le cimetire du bourg le plus
voisin.

-- Cela sera fait comme vous le souhaitez: dans une heure, la
chaloupe viendra prendre le cercueil, et ds demain, il sera
enseveli dans le lieu que vous aurez dsign vous-mme. J'ajoute
que l'quipage de _l'Atalante_ l'accompagnera  sa demeure
dernire.

-- Merci.

-- Ce n'est pas tout ce que vous dsirez?

-- Non, Monsieur.

-- Qu'y a-t-il encore?

La jeune femme parut hsiter une dernire fois; mais elle fit
aussitt un effort sur elle-mme, et leva son regard assur sur
Gaston.

-- Vous tes jeune, Monsieur, dit-elle d'une voix ferme; pendant
les courts instants que je viens de passer avec vous, j'ai pu
m'assurer que vous tes sensible et bon, et je me suis persuad
qu'une femme ne s'adressera pas en vain  votre loyaut.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Je vais m'expliquer. Votre temps est prcieux, je n'en doute
pas, et je comprends que vous ayez hte de reprendre la mer.

-- Sans doute.

-- Cependant si je vous priais de ne pas vous loigner tout de
suite, de m'accorder un jour ou deux, pour m'aider dans certaines
dmarches que je ne puis faire seule ou qui, du moins,
acquerraient une grande autorit si je les faisais appuye  votre
bras et recommande de votre nom.

-- Que voulez-vous dire?

-- Est-ce trop demander  votre courtoisie?

-- Ce n'est malheureusement pas de courtoisie qu'il s'agit,
Madame, mais de mon devoir qui m'oblige  reprendre la mer le plus
tt possible.

-- Alors vous comptez repartir demain.

-- Demain,  l'issue de la crmonie funbre.

La jeune femme rprima un mouvement de contrarit, et son regard
plongea dans celui du commandant.

-- Soit! dit-elle d'un ton nerveux, j'esprais mieux, mais je
n'insiste pas. Seulement, dans les dlais que vous venez
d'indiquer vous-mme, pourrai-je compter sur vous?

-- Assurment.

-- Vous voudrez bien m'accorder votre appui et votre bras?

-- Sans doute.

-- Ce que je vous demande-l, songez-y, Monsieur, je ne puis le
demander  personne autre. Dsormais, je suis seule au monde, et
si vous me refusiez...

-- Mais, par grce, dites-moi...

-- Voici: je vous ai racont tout  l'heure, que pour le rapt
odieux accompli sur ma personne, mon pre s'tait fait aider par
un sien ami, commandant d'un cutter de l'tat.

-- Eh bien!

-- Eh bien... cet homme, je veux le voir!

-- Vous savez donc o il est.

-- Il habite  quelques milles de la cte, o il vit
misrablement! L'infme action qu'il a commise ne lui a pas
profit, et une lettre rcente qu'il a crite  mon pre, et que
j'ai pu intercepter, tmoigne de quelques remords. Peut-tre le
moment est-il favorable: il doit connatre bien des choses du
pass, et qui sait si je ne parviendrai pas  lui arracher
quelques aveux. Vous comprenez.

-- Parfaitement.

-- Et vous consentez  m'accompagner?

-- Nous partirons quand vous voudrez.

Par un mouvement plus prompt que la pense mme, la jeune femme
s'empara des mains de Gaston et les baisa avec un transport de
joie folle.

-- Ah! c'est bien, cela! dit-elle en cherchant  ragir contre sa
propre motion, vous tes gnreux, et Dieu vous rcompensera. Si
ma fille m'est rendue, c'est  vous peut-tre que je le devrai...

Puis elle passa dans une pice voisine, jeta  la hte une mante
sur ses paules, un voile pais sur ses cheveux, et revint peu
aprs vers le jeune commandant qui attendait.

-- Partons! partons! dit-elle, ne perdons pas une seconde... nous
n'avons plus que quelques heures de jour; et la nuit, nous pouvons
tre arrts par bien des obstacles... Venez!...

Ils descendirent d'un pas rapide vers l'embarcation qui fut
immdiatement pousse  la mer, et quelques minutes aprs, elle
filait vers la cte, emportant le commandant, la jeune femme et
Bob, le petit mousse.

Quand ils atteignirent la cte, il tait cinq heures environ.

La bourrasque s'tait tout  fait calme; la mer tait unie comme
un lac; de chaque ct de l'embarcation, le regard plongeait en
des profondeurs limpides, o l'on distinguait une vgtation
vigoureuse, aux tons colors, o se mlaient les fougres
hrisses, de vritables parterres maills de ppites azures, ou
encore de longs rubans de lianes globuleuses ou tubules. C'tait
comme une fte des yeux; de temps  autre, s'lanaient du flanc
des rochers aigus et noirs des arbres gigantesques dont les
branches charges de fleurs clatantes se balanaient mollement au
mouvement du flux et du reflux.

Gaston de Pradelle avait rarement observ un pareil spectacle, et
s'abandonnait  l'admiration qu'il veillait en lui.

Quant  miss Fanny Stevenson, elle semblait indiffrente  tout,
absorbe dans une pense unique, ne songeant qu' son but.

Elle s'tait rejete  l'arrire de l'embarcation, avait serr
fortement sa mante autour de sa taille, son voile pais sur ses
cheveux.

Ainsi accote, elle gardait le silence, et pendant tout le temps
elle ne profra pas une parole.

Seulement, quand on approcha de terre, elle parut prouver comme
une secousse nerveuse, se dressa sur son sant, et, cartant
brusquement son voile, elle jeta un regard plein de flamme sur la
rive.

-- Qu'avez-vous? interrogea Gaston, rappel par ce mouvement  la
ralit de la situation.

-- Nous approchons! fit la jeune femme.

-- Vous reconnaissez la cte?

Un sourire amer crispa la lvre de miss Stevenson, pendant qu'un
frisson secouait ses paules.

-- Depuis dix annes, rpondit-elle, tout cela a bien chang; la
nature ne vieillit pas, et l'ge ne fait que l'embellir. Ce bourg,
que vous apercevez maintenant derrire ces bouquets d'arbres,
n'tait autrefois qu'un pauvre petit refuge de pcheurs;
maintenant c'est presque une ville.

-- Est-ce l que vous habitiez?

Miss Stevenson tendit la main vers un point de la rive.

-- Tenez, dit-elle avec un sanglot mal touff, vous voyez cette
petite maison blanche,  moiti cache aujourd'hui par un pais
rideau de peupliers et de tamaris, il y a dix ans, elle tait
humble et pauvre, et le sol, autour d'elle, tait pel et nu.
C'est l que j'ai pass les plus doux instants de ma vie, assise
auprs du berceau de ma fille. C'est de l aussi que j'ai t
violemment arrache, pour tre jete dans cette prison o vous
m'avez trouve.

-- Est-ce de ce ct qu'il faut gouverner? demanda Gaston.

-- Si vous le voulez bien, rpondit miss Stevenson.

La cte n'tait plus qu' une faible distance, il y avait l une
petite crique de sable fin, au-dessus de laquelle le bourg
s'levait en amphithtre. Gaston y dirigea l'embarcation, et peu
aprs, il sautait  terre et aidait la jeune femme  en faire
autant.

Celle-ci avait repris toute son nergie; ds qu'elle eut senti le
sol sous ses pieds, elle prit rsolument le bras du commandant, et
l'entrana vers la maison qu'elle avait dsigne.

Une fois qu'elle en eut atteint le seuil, elle abandonna
brusquement le jeune marin et ne tarda pas  disparatre dans le
jardin.

Elle resta absente quelques minutes.

Quand elle revint, Gaston remarqua qu'elle tait plus ple encore
et qu'elle semblait plus oppresse et plus sombre.

-- Eh bien? fit-il avec un vif intrt.

-- Rien, rpondit miss Stevenson, les gens que je viens
d'interroger n'habitent le pays que depuis peu de temps. Ils ne
savent rien du pass, et ont ouvert de grands yeux quand j'ai
prononc le nom que je portais autrefois.

-- Alors, vous n'avez obtenu aucun renseignement?

-- Ils ignorent ce qu'est devenue mon enfant; mais ils m'ont donn
l'adresse d'un colon qui, peut-tre, me le dira.

-- L'ami de votre pre?

-- Oui, Monsieur, Georges-Adam Palmer est trs connu, parat-il,
dans le bourg de Smeaton. Ah! il n'a pas chang, celui-l, et les
rfrences que j'ai recueillies sont peu flatteuses. Sensuel,
brutal, ivrogne et voleur, on l'a, pour ainsi dire, mis en
quarantaine depuis quelques annes, et il habite dans un enclos
situ  l'extrmit nord, vivant de rapines, adonn  toutes les
dbauches.

-- Et vous ne craignez pas d'affronter un pareil homme? objecta
Gaston en fronant les sourcils.

-- Je ne crains rien, puisque vous m'avez promis de m'accompagner.

Le jeune officier approuva du geste.

-- Vous avez raison, dit-il, je suis  vos ordres. Seulement,
c'est moi, maintenant, qui vous prierai de vous hter, car la nuit
vient vite, et nous avons  peine une heure devant nous.

Ils s'loignrent et se mirent  gravir la rampe par laquelle on
montait sur les hauteurs du bourg de Smeaton.

 quelques pas derrire marchait lentement le petit Bob.

 mesure qu'ils avanaient, les habitations devenaient plus rares
et le sentier plus troit... C'tait,  droite et  gauche, des
terrains vagues, o l'on ne remarquait aucune trace de travail
humain. De loin en loin seulement, quelques mauvaises cabanes
videmment abandonnes, ou de sinistres bouges dont l'aspect seul
donnait le frisson.

Enfin, au tournant du sentier qu'ils suivaient depuis un quart
d'heure, miss Stevenson s'arrta tout  coup et montra  Gaston
une misrable chaumire qui s'levait au milieu d'un vaste enclos
et dont le toit s'tait depuis longtemps  moiti effondr sous
les efforts combins de la pluie et du vent.

-- C'est ici? dit-elle d'une voix stridente.

Et elle continua de marcher jusqu' ce qu'elle et atteint
l'habitation o elle esprait trouver l'homme qu'elle cherchait.

Arrive prs de la porte, elle frappa plusieurs coups sonores, et
appliqua aussitt son oeil contre les ais mal joints.

-- Je le vois, balbutia-t-elle, en proie  une violente motion.

 l'appel nergique venu du dehors, quelqu'un avait remu 
l'intrieur et des pas s'taient rapprochs du seuil.

-- Qui est l? demanda alors une voix fortement raille par
l'abus du gin.

-- C'est moi... ouvrez, rpondit la jeune femme.

-- Vous!... Qui vous?

-- Avez-vous peur d'une femme?

-- Votre nom!... mille diables...  qui en avez-vous?

-- Eh bien... je suis miss Fanny Stevenson et je veux parler au
capitaine Georges-Adam Palmer.

Ce fut un coup de thtre.

La porte s'ouvrit aussitt, et le capitaine Palmer apparut sur le
seuil, clair par la lampe qui brlait sur la table.

C'tait un homme de taille moyenne, aux robustes paules, 
l'aspect repoussant et rude.

D'un premier regard, il toisa miss Fanny, comme pour s'assurer
qu'on ne l'avait pas tromp, et que c'tait bien la fille de
Stevenson qui tait devant lui.

Quand tout doute eut disparu de son esprit, il laissa voir un
profond tonnement.

Il n'apercevait du reste que la jeune femme, Gaston de Pradelle se
tenant dans l'ombre du dehors, il put croire qu'elle tait seule.

Un trange sourire claira sa face ignoble.

videmment, il venait de se livrer  des libations copieuses. Ses
yeux, ses lvres, ses joues, toute sa physionomie exsudait le gin,
et de singulires penses flottaient dans son cerveau.

Il ft mine de s'incliner.

-- Ah! ah! c'est vous, dit-il; en effet, je vous reconnais. Entrez
donc.

Miss Stevenson fit quelques pas et avana jusqu' la table o
brlait la lampe.

Palmer ne s'occupait que de la jeune femme; une lueur douteuse
rgnait dans la chambre, on y voyait  peine.

L'ancien capitaine ne remarquait pas la prsence du commandant.

D'ailleurs, d'autres sentiments s'taient empars de lui, et
l'ivresse lui enlevait une partie de sa prsence d'esprit.

-- Ah ! dit-il au bout d'un moment, comme poursuivant une pense
obstine, vous vous tes donc chappe de votre prison.

-- Vous le voyez!

-- Ce n'est pas le pre qui vous a autorise?

-- Mon pre n'a plus aucun pouvoir sur moi!

-- Il est parti?...

-- Il est mort!

Palmer fit un soubresaut.

-- Mort! mort! rpta-t-il. Dieu me damne, voil une nouvelle 
laquelle j'tais loin de m'attendre, et je m'tonne qu'il ne m'ait
pas fait prvenir.

-- Il n'en a pas eu le temps.

-- Quand est-il mort?

-- La nuit dernire.

-- Subitement, alors?

-- Oui, subitement... comme vous dites.

Palmer ne rpondit pas. Il tait troubl. Quelque chose
d'extraordinaire se passait en lui.

Il regardait la jeune femme et la trouvait belle.

Machinalement, il lui offrit la seule chaise qui ft dans la
pice; miss Stevenson s'y laissa tomber.

Sans se rendre compte de ce qu'elle prouvait, elle se sentait
gne par les regards ardents dont Palmer l'enveloppait.

-- Ainsi, reprit bientt ce dernier, vous voil libre.

-- Oui, libre! libre! fit la jeune femme.

-- Et vous tes venue vers moi!

-- Vous seul, dans la circonstance pnible o je vais me trouver,
pouvez me donner les renseignements dont j'ai besoin.

-- Quels renseignements?

-- Ne devinez-vous pas?

-- Expliquez-vous.

-- Quand vous m'avez arrache de cette localit, pour me conduire
au phare Saint-Laurent, j'avais prs de moi l'enfant  laquelle
j'avais rsolu de consacrer ma vie.

-- Je me rappelle cela!... une belle et charmante petite fille...

--  mains jointes, les joues baignes de larmes, je vous ai
supplie alors de me laisser ma fille.

-- Votre pre l'avait dfendu.

-- Mais aujourd'hui qu'il est mort, vous n'avez plus aucune raison
de me cacher ce qu'elle est devenue.

Palmer fit entendre un ricanement.

-- Peut tre, rpondit-il sur un ton vague... quant  ce qui est
de a, c'est  voir!

-- Que voulez-vous dire? interrogea miss Fanny, en se levant 
demi.

L'ancien capitaine haussa les paules et se baissa vers la jeune
femme.

-- Bon! dit-il d'un singulier accent, cela dpend.

-- De qui?

-- De vous.

-- Comment?

-- C'est bien clair, pourtant. Vous tes jeune et toujours fort
belle. Qu'allez-vous faire de la libert que vous venez de
reconqurir?

-- Que vous importe.

-- Il m'importe beaucoup.

-- Je ne comprends pas...

-- C'est que vous n'avez jamais rien su de ce qui s'tait pass au
lendemain du jour o le comte de Simier vous avait abandonne.

-- Que s'tait-il donc pass?

-- Votre pre, lui, qui ne plaisantait pas sur les choses de
l'honneur, avait rsolu tout simplement de vous jeter  la mer
avec votre enfant, et d'anantir ainsi les preuves vivantes de la
honte que vous aviez impose  sa vieillesse.

-- Ah! pourquoi ne l'a-t-il pas fait, alors!

-- Il ne l'a pas fait, parce que je l'en ai empch.

-- Vous!

-- Moi-mme.

-- Pourquoi?

-- J'avais un but.

-- Lequel?

Les traits de Palmer se couvrirent d'une expression cynique.

-- Eh! mon Dieu! rpliqua-t-il, nous n'avions pas trs
heureusement la mme manire de voir... car moi aprs votre chute,
je ne vous trouvais ni moins belle, ni moins dsirable.

-- Infamie!...

-- Non! j'avais eu piti, voil tout; et je proposai un moyen
acceptable de donner un poux  la jeune fille sduite et un pre
 l'enfant abandonne...

-- Et mon pre a refus?

-- C'est de l qu'est venu tout le mal.

-- Ah! je ne me doutais pas qu'un jour viendrait o j'aurais 
tmoigner quelque reconnaissance  celui qui fut mon bourreau!...

Palmer fit une grimace ironique.

-- Ce n'est gure gentil pour moi, ce que vous dites-l, rpondit-
il; mais je n'aurais garde de m'offenser pour si peu. D'ailleurs,
tout vient  point  qui sait attendre, comme disent nos amis
d'Europe, et le hasard me sert mieux que je ne l'esprais.

Miss Fanny et peut-tre hsit  comprendre le sens de ces
dernires paroles, mais Palmer les accompagna d'un regard et d'un
geste qui ne pouvaient laisser place  aucune ambigut.

Elle fut envahie par un commencement de frayeur et voulut se
lever.

La main du capitaine, qui s'appuya sur son paule, l'obligea
brutalement  se rasseoir.

-- Ah !... dit-il avec un froncement menaant des sourcils, me
prenez-vous par hasard pour un novice, et croyez-vous que l'on se
moque ainsi du plus vieux capitaine de la libre Amrique?

-- Monsieur!

-- Appelez-moi monsieur, si cela vous plat, la belle! je n'y
attache pas d'importance, mais vous tes venue chez moi la nuit...
seule... Il y a longtemps que je vous dsire... et Dieu damne,
vous pouvez tre assure que vous ne sortirez pas d'ici comme vous
y tes entre.

-- Ah! misrable! balbutia miss Stevenson, au comble de la
terreur.

Dj Palmer l'avait entoure de ses deux bras nergiques, et, la
pupille dilate, la poitrine sifflante, il cherchait sa bouche de
ses deux lvres avides.

--  moi!  l'aide! cria la jeune femme affole.

Le capitaine commena un rire aigu et strident... qui s'teignit
presque aussitt en une imprcation  demi trangle.

Gaston venait de se prcipiter au secours de la victime, et avait
enfonc ses dix doigts dans la gorge du misrable.

Ce dernier lcha prise aussitt, et sauta sur un revolver qui se
trouvait sur la table prs de la lampe.

Mais au moment o il en dirigeait les canons sur Gaston, il
s'arrta stupfait comme frapp d'une motion inattendue.

Gaston portait le costume de lieutenant de la marine franaise. Le
vieux marin avait t habitu de longue date  saluer ces insignes
respects. Un moment le sentiment de la discipline fut plus fort
que son emportement mme, et il recula de deux pas, prt 
s'incliner devant cette croix d'honneur que le jeune commandant
portait sur sa poitrine.

-- Que veut dire ceci et que voulez-vous? balbutia-t-il en
cherchant  se remettre; pourquoi vous mlez-vous de choses o
vous n'avez que faire? Est-ce que je vous connais, moi? Vraiment,
je me demande de quel droit...

Tout en parlant, Palmer revenait  un examen plus net de la
situation; une sourde rvolte se faisait jour  travers la
surprise qu'il avait prouve, et il tait presque humili de sa
dfaillance d'un moment.

D'un geste prompt et brusque, il saisit un gobelet plein de gin
qui tait sur la table, et en avala le contenu d'un trait.

-- J'use ici d'un droit que m'a donn miss Stevenson, rpondit
Gaston avec calme, et ce droit, je l'aurais pris d'ailleurs de
moi-mme, en prsence des brutalits auxquelles vous vous
abandonnez.

-- Eh bien!... cela me dplat!... rpliqua Palmer, dont la main
continuait de tourmenter la poigne de son revolver. Je suis ici
chez moi, et j'entends...

-- Vous voulez que je me retire.

--  l'instant mme.

Gaston offrit son bras  la jeune femme, qui s'y appuya plus morte
que vive.

-- Venez, Madame, dit-il simplement; vous n'obtiendrez rien de ce
misrable, et il est plus prudent...

Dj il faisait quelques pas vers la porte, mais Palmer s'y tait
prcipit avant lui et en occupait le seuil.

-- Vous ne partirez pas ainsi, insista-t-il avec rage; j'ai 
parler moi-mme  miss Stevenson; les choses que j'ai  lui dire
l'intressent seule, et elle restera ou sinon!...

Pour la seconde fois il tourna l'arme terrible sur la poitrine du
jeune commandant en lui ordonnant de s'loigner.

Miss Stevenson, voyant le pril, s'tait jete dans les bras de
Gaston, essayant de le couvrir de son corps; mais ce dernier ne
l'entendait pas ainsi, et  bout de patience, supportant mal le
calme qu'il s'tait impos, il venait de se ruer sur le misrable.

Un coup de feu partit, avant qu'il et eu le temps de
l'atteindre... et aussitt la chambre retentit d'une effroyable
imprcation, suivie peu aprs d'un clat de rire vif et clair.

-- Mille millions de diables! hurla Palmer en se dgageant du
nuage de fume et en promenant autour de lui des regards
fulgurants...

Et il aperut  deux pas la silhouette de Bob qui l'observait d'un
air gouailleur.

-- Eh bien! de quoi! dit ce dernier, sur un ton intraduisible pour
ceux qui n'ont pas frquent les faubourgs de Paris... Faut donc
mettre des manchettes pour parler  Monsieur!

Le petit mousse avait tout surveill de la porte; quand il avait
vu Palmer menacer son matre, il avait fait un bond de chat
jusqu' lui et s'tait accroch  sa main, qu'il avait mordue
jusqu'au sang, de ses solides, incisives.

Cela avait suffi pour dtourner le coup, et la balle du revolver
tait alle se loger dans la cloison.

Cette intervention eut, du reste, des consquences plus
importantes qu'on n'et pu le supposer.

Gaston n'tait pas rest inactif, de son ct, et profitant du
premier moment de trouble, il avait saisi le capitaine  bras le
corps et l'avait jet  terre.

Ce fait accompli, il posa un genou sur la poitrine de l'ivrogne,
pendant que Bob lui garrottait les jambes avec du filin qu'il
portait toujours sur lui, par prcaution.

Le capitaine tait donc vaincu, et il ne s'agissait plus que de
profiter de la victoire.

Miss Stevenson le comprit et s'empressa de le questionner.

-- Vous voyez... dit-elle, la violence ne vous a servi de rien, et
le commandant tient maintenant votre vie entre ses mains... Mais
nous ne voulons pas vous faire de mal... et vous pourrez mme, si
vous tes docile, tirer un bon profit de la situation... Si vous
refusez de parler, nous vous abandonnerons ici, garrott comme
vous l'tes, sans espoir de secours... et vous prirez peut-tre
de faim et de soif... avant que l'on ne vienne  votre aide... Si,
au contraire, vous consentez  me rpondre, je vous laisserai ici
une centaine de dollars qui vous aideront  vivre selon vos gots,
pendant une anne au moins!... Dites maintenant... que dcidez-
vous?

-- Je parlerai! je parlerai! grommela Palmer, incapable de faire
un mouvement.

-- Eh bien! voici la somme promise... Je la dpose sur cette
table, et elle sera  vous, ds que vous m'aurez donn les
renseignements que j'attends.

En parlant de la sorte, la jeune femme avait compt la somme
promise.

Au bruit de l'or tombant sur la table le visage du vieux marin
s'empourpra,  croire qu'il allait avoir un coup de sang.

-- Causons donc, poursuivit miss Stevenson... Quand vous m'avez eu
dpose dans le phare Saint-Laurent, mon pre et vous, vous avez
d vous occuper de mon enfant.

-- Il voulait le tuer!

-- Mais il ne l'a pas fait?

-- Non! parce que je l'ai menac de le dnoncer.

-- Soit! je veux vous croire... mais cette enfant... qui en a pris
soin?

-- Une vieille femme.

-- Comment s'appelait-elle?

-- Jenny Turner.

-- Elle n'tait pas du pays?

-- Elle habitait Qubec...

-- Et elle y est encore peut-tre?

-- Je le crois...

La jeune femme interrogeait, penche avidement sur Palmer; sa voix
avait des intonations ardentes... De temps  autre elle s'arrtait
pour essuyer la sueur qui glaait ses tempes.

-- Mais l'enfant! l'enfant! insista-t-elle d'une voix trangle et
sourde.

-- a, rpondit Palmer, je n'en sais rien. Je voyageais, j'tais
souvent absent, surtout pendant les deux premires annes. Et
puis, cela ne m'intressait que mdiocrement. Vous comprenez.

-- Mon Dieu!

-- Je vous dis ce que je sais.

-- Aprs, aprs.

-- Aprs? eh bien! voil. Une fois, au retour de l'un de mes
voyages, la curiosit me prit d'avoir des nouvelles et je poussai
jusqu' Qubec.

-- Vous avez vu Jenny Turner?...

-- Je l'ai vue.

-- Elle avait ma fille?

-- Elle n'avait plus rien du tout!

Miss Stevenson se rejeta en arrire avec un cri rauque.

-- Eh quoi! rien! balbutia-t-elle... elle n'tait pas morte, au
moins?

-- Non.

-- Qu'tait-elle devenue?...

-- Un homme s'tait prsent un jour  la vieille; il lui avait
donn une forte somme, et l'appt d'un gain considrable avait
dcid la Turner  livrer l'enfant qui, du reste, ne lui
rapportait pas grand'chose, et, n'tait par consquent qu'un
embarras pour elle.

Miss Stevenson se cacha la tte dans les mains.

-- Oh! lui! murmura-t-elle; c'est lui!...

--  qui pensez-vous, Miss? fit Palmer.

-- Au comte de Simier.

-- Vous pourriez avoir raison.

-- Vous savez quelque chose de plus?

-- Oh! presque rien; mais tout de mme cela peut bien avoir son
importance.

-- Qu'est-ce donc? Parlez!

-- Le comte de Simier n'avait-il pas consenti  contracter avec
vous un mariage par-devant la municipalit de Smeaton?

-- En effet.

-- C'tait la seule preuve de votre union avec lui?

-- Il devait le croire du moins, car il ignorait que j'eusse fait
prendre moi-mme un double de l'acte authentique; je ne pensais
pas  moi en agissent ainsi, mais je m'imaginais qu'un jour cela
pourrait, servir  ma fille.

-- Et vous avez bien fait.

-- Pourquoi?

---- Parce que,  l'poque o l'on est venu enlever  Jenny Turner
l'enfant que nous lui avions confie, un incendie fut allum 
Smeaton par une main criminelle, et tous les actes qui se
trouvaient au presbytre furent dtruits.

Miss Stevenson ne rpondit pas.

Une ombre paisse passa sur son front et elle comprima sa poitrine
de ses deux mains nerveuses...

-- Rien! plus rien, dit-elle, en se redressant lentement... Ah!
n'importe... je ne veux pas m'abandonner encore, et avant de dire
un ternel adieu  la tombe de mon pre, je me rendrai moi-mme 
Qubec et je verrai cette femme!

Puis, se levant tout  fait, elle se tourna vers Gaston de
Pradelle.

-- Venez! Monsieur, dit-elle d'un ton bris; nous n'avons
maintenant plus rien  faire ici et nous pouvons nous retirer. --
Venez! Venez...

Et ils sortirent.

Comme ils arrivaient  la crique, au moment o les matelots de
_l'Atalante_ s'apprtaient  embarquer, miss Stevenson s'arrta.

-- Qu'avez-vous? fit Gaston surpris.

-- Je rflchis, dit la jeune femme.

--  quoi?

--Je vais rester  Smeaton.

-- Quel est votre dessein?

-- L'inhumation de mon pre ne doit avoir lieu que demain, vers
onze heures; d'ici-l, j'ai le temps de me rendre  Qubec.

-- Eh quoi! vous voulez...?

-- Je veux voir cette femme, cette Jenny Turner. Il est impossible
qu'elle rsiste  mes prires,  mes larmes, et par elle je
saurai...

-- tes-vous bien dcide?

-- Oui, Monsieur, ne cherchez pas  me dtourner; si vous saviez
comme j'ai hte d'apprendre...

-- Soit! qu'il soit fait selon votre dsir. Nous allons retourner
 bord, et demain nous vous y attendrons. N'avez-vous rien autre
chose  me demander?

La jeune femme comprima son sein de ses deux bras.

-- Vous avez t si bon jusqu'ici, dit-elle, que j'hsite presque
 rclamer de vous un nouveau service.

-- De quoi s'agit-il? Parlez.

-- Eh bien! je vais tre seule, ici, et j'aurais dsir...

-- Achevez.

-- Le petit Bob.

-- Mon mousse?

-- C'est cela.

-- Vous dsirez qu'il reste prs de vous jusqu', demain?

-- Est-ce trop demander?

-- Nullement; et je crois, au contraire, qu'il pourra, en effet,
vous tre fort utile. C'est un enfant fut, quoique trs jeune, un
vritable Parisien, dbrouillard, comme nous disons, et courageux,
ainsi que vous l'avez vu!

-- Alors, je le garde, fit la jeune femme.

Et s'adressant au petit mousse:

-- Tu veux bien rester avec moi jusqu' demain? ajouta-t-elle.

-- Avec la permission du commandant! rpondit le petit Bob, l'oeil
brillant et la figure souriante.

Quelques secondes plus tard, le canot poussait au large, et miss
Stevenson restait seule avec le petit mousse.

La jeune femme dormit peu.

Ds l'aube, elle tait debout, et quand elle descendit, elle
trouva Bob qui attendait  quelques pas, regardant curieusement le
panorama de la cit se dgageant peu  peu des brumes du matin.

Sur la grve, une barque tait au plein avec quatre hommes
d'quipage, qui paraissaient attendre.

-- Quelle est cette barque? interrogea, miss Stevenson.

-- C'est celle que j'ai frte, rpondit Bob; j'ai pens que vous
perdriez beaucoup de temps  en chercher une, et je m'en suis
occup pendant que vous dormiez.

-- Tu songes  tout. Quelle heure est-il?...

-- Cinq heures.

-- Et combien faut-il de temps pour aller  Qubec?

-- Deux heures au plus.

-- Eh bien! partons! partons!...

Ils embarqurent, et l'on appareilla aussitt.

Il ventait bonne brise. Le bateau tait mont par des pcheurs
expriments,  qui ces parages taient familiers.

C'est  peine s'ils mirent soixante minutes pour se rendre 
Qubec.

Miss Stevenson tait redevenue taciturne et sombre. Elle ne
parlait plus... Toute sa pense, tout son coeur, tout son tre,
allait  Jenny Turner.

Le difficile, l'impossible... tait de la trouver.

Mais le hasard la servit au del de ce qu'elle pouvait
souhaiter...

La vieille femme vivait toujours... elle habitait non loin du
port, o elle tenait une mchante auberge, connue de tous les
marins. Miss Stevenson ne tarda pas  tre mise en sa prsence.

Comme le temps tait prcieux, elle ne s'attarda pas en prambules
oiseux, et aborda tout de suite la question.

-- Je ne viens pas, dit-elle cependant, par manire de prcaution
oratoire, je ne viens pas vers vous pour vous susciter des ennuis,
ni pour vous faire de la peine, mais vous pouvez me rendre un
grand service, car je vous jure que si vous voulez vous montrer
complaisante, vous n'aurez pas  vous en repentir!... Je suis
presque riche... et je serai gnreuse... croyez-le, bien.

-- Que puis-je pour vous, Madame? demanda, la vieille, fort
surprise de ce dbut...

-- Vous pouvez me rendre la vie et aider  mon bonheur.

-- Comment?

-- coutez-moi; rpondez-moi, surtout, avec franchise et sans
dtour: il y a dix ans, un capitaine d'armes, du nom de Stevenson,
vous a confi une enfant, une petite fille, que vous avez promis
d'lever et de garder prs de vous jusqu'au moment o on viendrait
la rclamer.

-- Est-ce vrai?

-- Mais...

-- Est-ce vrai? Par grce... je vous en conjure.

-- J'ignore qui vous tes. Pourquoi m'adressez-vous une pareille
question?...

-- Je m'appelle miss Fanny; je suis la fille du capitaine
Stevenson et la mre de l'enfant qui vous a t confie.

-- Est-ce possible? On m'avait dit que vous tiez morte.

-- Qui cela? Ce n'est pas mon pre, du moins.

-- Je ne l'ai jamais revu.

-- Ce n'est pas Palmer non plus.

-- Non.

-- C'est le comte de Simier, alors...

La vieille fit un geste d'effroi.

-- Eh quoi! vous savez! balbutia-t-elle.

-- Vous voyez! je sais tout, et vous nieriez en vain; d'ailleurs
vous n'avez rien  redouter. Je ne veux pas faire de scandale, je
ne m'adresse qu' votre bont,  votre coeur et  votre intrt
mme, car si vous parlez...

En prononant ces derniers mots, la jeune femme tira de sa poche
une bourse pleine d'or et la montra  la vieille.

-- Si vous parlez, continua-t-elle, tout l'or que voici vous
appartiendra.

-- Dites-vous vrai? s'cria Jenny Turner les yeux brillants de
convoitise.

-- Sur la vie de mon enfant! je le jure.

-- C'est diffrent. D'ailleurs, comme vous dites, je n'ai rien 
redouter. On m'a remis votre enfant. Je l'ai garde pendant deux
annes et ce n'est que lorsque le pre est venu me la demander.

-- Il y a longtemps de cela?

-- Huit annes environ.

-- Ma fille en avait trois  peine.

-- C'est cela!

-- Et elle tait bien vivante, n'est-ce pas? dites! dites!

La vieille leva les yeux au ciel et eut un geste d'admiration
rtrospective.

-- Pauvre chrubin, murmura-t-elle, si elle tait vivante! et
jolie, et blanche, et gaie, avec des petites lvres ross et des
grands yeux noirs! C'est--dire que c'tait une bndiction, un
rayon de soleil, un gazouillement d'oiseau.

-- Mon Dieu! mon Dieu!... fit la malheureuse mre en touffant un
sanglot.

-- Elle parlait dj, la chre crature... poursuivit Jenny
Turner: et elle vous avait des petites mines, un babil, une
manire de marcher et de regarder qui n'tait qu' elle!...

-- Assez! assez! supplia miss Stevenson.

Sa poitrine se soulevait avec effort; les larmes brlaient ses
yeux... Elle et voulu crier et la voix s'tranglait dans sa
gorge.

-- Et c'est alors que le comte...? ajouta-t-elle comme  bout de
forces.

-- C'tait un matin, comme  prsent, rpondit la vieille. Il faut
vous dire qu' cette poque je n'tais pas heureuse; je vivais
misrablement, attendant toujours l'argent que votre pre m'avait
promis, et qui ne venait pas... J'ai su depuis que cet argent
passait par les mains de ce misrable Palmer, et qu'il y restait;
la vie tait donc trs dure, et plus d'une fois dj la petite
avait eu faim.

-- Horrible! c'est horrible!...

-- Alors, vous saisissez bien, il ne faut pas trop m'en vouloir.
Ce fut dans l'intrt de l'enfant. Quand le comte vint, j'avais
puis toutes mes ressources; il vit la petite qui tait toute
plotte. Il me dit qu'il tait le pre, me fit voir des papiers
qui le prouvaient, disait-il; enfin il me menaa tout en m'offrant
de l'argent si je cdais... et dans une pareille situation...

-- Vous lui avez remis l'enfant?

-- Cela valait mieux que de la voir mourir de faim.

--  misre!...

-- Mais cela m'a bien cot, allez, je puis le dire. On ne
comprend combien on aime ces petits tres-l que lorsque le moment
vient de s'en sparer. Et si vous aviez vu comme elle pleurait,
comme elle me tendait les bras ... avec quelle voix dchirante
elle appelait sa mre!...

Miss Stevenson jeta un cri et fondit en larmes, en roulant sa tte
dans ses deux mains.

-- Sa mre! sa mre! rpta-t-elle d'un accent bris, et pendant
qu'il l'enlevait, on me retenait, moi, dans cette prison o j'ai
pass dix annes de ma vie  l'appeler et  la pleurer. Ah! ils ne
paieront jamais assez cher tout le mal qu'ils m'ont fait.

Mais voyons! voyons! ajouta-t-elle, le temps de la dfaillance est
pass; il faut avoir le courage de regarder en, face
l'pouvantable ralit! Dites-moi, cet homme, le comte de Simier,
ne vous a-t-il pas fait connatre en quel lieu il habitait?

-- Non.

-- Il n'est rest que peu de temps  Qubec?

-- Deux jours.

-- Il tait seul?

--Un domestique l'accompagnait.

-- Vous savez son nom?

-- Il l'appelait Gobson.

-- Et lui, ce Gobson, ne vous a rien dit?

-- Peu de chose.

-- Mais quoi? quoi?

-- Il m'a dit qu'il partait avec son matre, qu'ils se rendaient
d'abord,  New-York, puis que de l ils iraient dans l'Inde.

-- Vous en tes sre?

-- Oui, Madame.

-- C'est bien! cela suffit. Vous tes une brave femme, Jenny
Turner, et je vous remercie pour les soins vous avez donns  mon
enfant. Il n'a pas dpendu de vous de le garder plus longtemps, et
je ne vous rendrai pas responsable de la mchancet et de
l'infamie des autres. Prenez ceci, et quelquefois priez Dieu pour
qu'il m'accorde de revoir et d'embrasser un jour ma fille!

Et, prenant la tte de la vieille, dans ses mains, elle l'embrassa
 plusieurs reprises, et partit en courant vers le quai o tait
amarr le bateau qui l'avait amene.

Quand, une heure aprs, elle monta  bord, de _l'Atalante_, tous
les prparatifs de la crmonie funbre taient termins.

Le cercueil, recouvert d'un drap noir, avait t descendu dans la
chaloupe; les matelots se tenaient  leur poste, les avirons
levs; Gaston de Pradelle occupait l'arrire o une place tait
rserve pour miss Stevenson.

Ds qu'elle eut embarqu, la chaloupe s'loigna, se dirigeant vers
le bourg de Smeaton o le service devait tre dit.

Ce fut du reste fort court et fort simple.

Quand on partit pour le cimetire, Gaston de Pradelle suivit le
cercueil, donnant le bras  miss Stevenson.

Derrire venait Maxime de Palonier, prcdant les matelots de
_l'Atalante_; puis quelques curieux du bourg, et au dernier rang
le capitaine Palmer.

Le cimetire n'tait pas loign de Smeaton. La fosse avait t
creuse pendant la nuit. Le prtre catholique la bnit, et chacun
 son tour alla jeter l'eau sainte dans le trou noir.

Miss Stevenson sanglotait.

Pourtant, une fois la crmonie acheve, elle se releva ferme et
rsolue, et secoua nergiquement le front, comme si elle et
voulu, au seuil de cette tombe, chasser toutes les mauvaises
penses qui l'assaillaient.

Elle venait de dire adieu  son pre, et peut-tre lui avait-elle
pardonn.

Maintenant elle ne voulait plus songer qu' son enfant.

Elle descendit vers la crique, sans prcisment se rendre compte
de ce qu'elle faisait, tant elle tait absorbe et soucieuse.

Gaston respectait son silence. Ce ne fut qu'en arrivant prs de la
chaloupe qu'elle parut revenir  elle.

Elle regarda avec tonnement autour d'elle, et par un mouvement
spontan et pour ainsi dire irrflchi, elle tendit les deux mains
au jeune commandant.

-- Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas!... dit-elle avec
abandon, pour toutes les bonts que vous avez eues pour moi!

-- Je n'ai fait que mon devoir, Madame, rpondit Gaston d'un ton
mu, et tout autre  ma place...

-- Non! non! ne cherchez pas  vous drober  ma reconnaissance,
en diminuant le service que vous m'avez rendu... Moi du moins,
Monsieur, je n'oublierai jamais le jour o j'ai eu le bonheur de
vous rencontrer... et, en vous disant adieu...

-- Qu'allez-vous faire?

-- Oh! ma conduite est toute trace.

-- Vous avez vu Jenny Turner?

-- Oui, Monsieur.

-- Que vous a-t-elle dit?

-- Des choses bien vagues, en ralit; mais il n'en faut pas tant
 une mre qui veut retrouver son enfant.

-- O irez-vous?

-- Tout  l'heure, je vais retourner  Qubec: dans quelques
jours, j'aurai, gagn New-York, et de l...

-- De l?...

--  moins que Dieu ne m'abandonne tout  fait, avant que l'anne
se soit coule, j'aurai rejoint le comte de Simier, et il faudra
bien qu'il m'apprenne ce qu'il a fait de ma fille!

-- Alors, vous n'avez plus rien  rclamer de moi!

-- Non, Monsieur, non. Mais du plus profond de mon coeur, merci
encore une fois pour tout le bien que vous m'avez fait.

Puis, comme si elle et eu regret de le quitter dj, elle retint
sa main, et oublia son regard sur son front.

-- Vous avez un pre? dit-elle d'un accent troubl.

-- Non, Madame, rpondit Gaston, un peu surpris de la question.

-- Au moins, votre mre vit.

-- Mon pre et ma mre sont morts.

-- Eh bien! reprit-elle,  votre ge, la vie commence  peine, et
plus d'un bonheur vous est rserv en ce monde. Vous serez aim un
jour, bientt peut-tre, par quelque femme digne de vous, et,
d'avance, j'appelle sur celle que vous aurez choisie toutes les
bndictions du Dieu juste et bon.

Et ayant ainsi parl, elle s'loigna d'un pas rapide et disparut
bientt sans oser regarder en arrire.

-- Malheureuse femme! murmura Gaston.

-- Malheureuse femme, sans doute, rpliqua Maxime qui marchait 
ses cts; mais, tout de mme, elle vous a un regard  donner le
frisson, et je ne voudrais pas tre  la place de M. le comte de
Simier le jour o elle le repincera.

-- Mais le _repincera-t-elle_? fit Gaston en souriant malgr lui
au dernier mot de son ami.

Celui-ci eut un geste insouciant.

-- a, c'est son affaire, rpondit-il. Mais je serais assez
curieux de voir la tte que fera le comte, quand il se trouvera en
prsence de la mre de l'enfant!




PREMIRE PARTIE




I


Huit annes s'taient coules depuis les vnements que nous
avons raconts au prologue de ce rcit.

On tait au mois d'octobre 1859.

--  cette poque s'levait vers le milieu de la rue de la
Chausse-d'Antin, au fond d'une cour  laquelle on accdait par
une longue alle plante de platanes, un htel de grande
apparence, compos d'un rez-de-chausse et d'un premier tage, et
donnant par derrire sur une serre de proportions immenses, o
l'on avait runi toutes les plantes exotiques que l'on
n'entretenait qu' grand'peine sous notre climat meurtrier.

L'htel appartenait  M. de Beaufort-Wilson, qui l'habitait avec
sa femme et ses deux filles.

M. de Beaufort-Wilson tait un homme de cinquante ans environ, 
la figure intelligente et distingue, qui occupait dans la finance
parisienne une position pour ainsi dire hors de pair.

En pousant mademoiselle Juliette Wilson, il avait fait un mariage
d'amour, qui avait puissamment contribu  sa fortune.

C'est  Londres, dix-sept ans auparavant, au retour de ses
nombreux voyages, qu'il avait rencontr celle qui devait bientt
devenir sa femme.

Beaufort avait alors un peu plus de trente ans: c'tait un des
hommes les plus sduisants qu'une jeune fille pt rver, et ds la
premire entrevue, Juliette Wilson en devint perdument amoureuse.

Beaufort n'tait pas riche, tandis que mademoiselle Wilson devait
apporter  son poux une dot qui se chiffrait par plusieurs
millions. Le pre hsita donc quelque temps avant de se rsigner 
une pareille union; mais il aimait trop sa fille pour lui imposer
sa volont, et le mariage eut lieu au grand tonnement des
ngociants de la cit.

Qu'importait d'ailleurs aux jeunes poux!

Ils avaient quitt Londres au lendemain de leur union, et taient
alls savourer leur lune de miel en France, en Italie, en Espagne,
un peu partout, et n'taient revenus  Paris que quelques annes
plus tard, pour s'y fixer tout  fait dans le bel htel de la
Chausse-d'Antin qu'ils n'avaient plus quitt depuis.

M. Wilson, ne voulant pas laisser son gendre inoccup, avait
dcid, dans sa sagesse, de crer, en France, une maison de banque
qui serait comme la succursale de celle qu'il dirigeait lui-mme
en Angleterre, et il avait plac Beaufort  la tte de cette
maison.

Ce dernier tait apte  tout. Il ne demandait pas mieux que
d'occuper ses loisirs; le beau-pre n'eut qu' se louer de la
rsolution qu'il avait prise.

Dix-sept annes avaient donc pass sur le bonheur des poux sans
qu'aucun nuage ft venu le menacer.

Tout au plus une ombre avait-elle parfois troubl cette quitude,
mais ce fut l une chose imperceptible pour les indiffrents et 
laquelle nul ne fit attention.

Nous avons dit que Beaufort avait deux filles: l'une s'appelait
Edme, l'autre Nancy.

Edme, l'ane, tait brune: son opulente chevelure noire faisait
comme un diadme d'bne  son front, et,  travers ses grands
yeux limpides et doux, on et pu voir son me tout entire. Elle
rappelait les traits de son pre, dont elle tait la vivante
image.

La cadette, Nancy, ressemblait surtout  sa mre; elle en avait
l'allure enjoue, la grce dlicate et tendre, et son bel oeil
bleu empruntait parfois de bizarres lueurs o tremblaient
certaines aspirations mal contenues.

Les deux enfants s'aimaient d'une affection sans bornes et
semblaient n'avoir jamais rien cherch ni entrevu au del de
l'horizon que leur faisait l'amour de leurs parents.

M. et madame de Beaufort aimaient leurs enfants d'une tendresse
gale,  laquelle on n'et assurment rien trouv  reprendre;
mais un observateur attentif et pu remarquer, dans les
manifestations de cette tendresse, certaines nuances qui avaient
leur signification et cachaient peut-tre un mystre.

Madame de Beaufort tmoignait bien  Edme la mme sollicitude
qu' Nancy; mais il y avait dans les soins inquiets dont elle
entourait celle-ci quelque chose de plus maternel et de plus doux,
et tandis que Beaufort semblait plus attentionn pour sa fille
ane, la mre ne parvenait pas toujours  dissimuler la
prfrence qu'elle ressentait pour la plus jeune de ses enfants.
Cette situation s'tait mme accentue depuis quelque temps, et
les relations des deux poux, jusque-l des plus correctes,
subirent ds lors quelques atteintes qui en altrrent le calme et
la srnit.

Une fois entr'autres, quelque chose de significatif se passa, qui
marqua bien l'tat d'esprit dans lequel se trouvait  ce moment
madame de Beaufort-Wilson.

Il y avait alors quelques mois que Edme et Nancy taient sorties
du couvent o elles avaient t leves, et depuis leur retour 
la maison paternelle, l'htel de la Chausse-d'Antin avait pris un
air de fte qui ne lui tait pas habituel.

C'tait comme un souffle de jeunesse que les deux charmantes
jeunes filles avaient apport avec elles, et tout s'anima bientt
de gaiet et de mouvement.

Nancy adorait le monde, et sa mre ne lui refusa rien de ce qui
pouvait satisfaire ses fantaisies; on donna d'abord quelques
petites soires, o l'on sauta entre intimes; puis le cercle
s'largit peu  peu; les invitations furent lances avec plus de
largesse, et bientt ce furent de vritables bals o toute
l'aristocratie de l'industrie et de la finance s'empressa
d'accourir.

Nancy ne se possdait pas de joie. C'tait un spectacle nouveau
pour elle, et le plaisir qu'elle y prenait enchantait
particulirement sa mre.

Edme, elle, tait loin de partager l'espce de griserie qui
s'tait empare de sa soeur. Elle tait plus grave... moins
mondaine... Depuis l'ge le plus tendre, elle semblait comme
atteinte de mlancolie et eut volontiers vcu seule, loin du monde
bruyant, sans ambition, heureuse d'une vie modeste et sans clat.

Une sorte de tristesse native pesait sur sa pense... Elle sentait
d'ailleurs vaguement, d'intuition, qu'elle n'tait pas aime de
madame Beaufort-Wilson comme elle aurait d l'tre, et, chose
singulire, la conviction qu'elle avait acquise de l'indiffrence
dont elle tait l'objet, ne l'avait ni blesse, ni dsespre...
Seulement, tout son coeur s'tait rfugi dans un sentiment
d'autant plus puissant qu'il devait tre exclusif, et elle avait
report sur son pre, cette part d'amour dont sa mre n'avait pas
voulu!

Au surplus, tout cela n'tait encore qu' l'tat latent, et il ne
fallut rien moins qu'un incident tout  fait imprvu pour mettre
en lumire des sentiments qui ne se fussent, sans cela,
probablement manifests que beaucoup plus tard.

C'tait au mois de dcembre, lors des premires grandes ftes
donnes par M. Beaufort-Wilson.

Ainsi que nous l'avons dit, de nombreuses invitations avaient t
lances, et aucune notabilit du monde parisien ne manqua  cet
appel de l'une des maisons les plus considrables de la capitale.

Ds la premire heure, les salons se remplirent d'une foule avide
et curieuse, et madame de Beaufort, ravie du bonheur qu'elle
voyait rayonner dans les yeux de sa fille Nancy, accueillit ses
htes de ses plus gracieux sourires.

Quant  Edme, appuye au bras de son pre, elle allait et venait,
un peu tonne de ce mouvement inusit, cherchant,  se retrouver
elle-mme  travers cette animation et ce brouhaha, regrettant, au
fond du coeur, le calme des soires ordinaires qu'elle passait 
lire ou  broder.

En ce moment, et comme elle pntrait avec son pre dans le salon
principal o l'on devait danser, elle s'arrta tout  coup devant
le tableau qui frappa ses regards...

 l'extrmit oppose du salon, sa mre tait assise, ayant Nancy,
sa plus jeune fille,  ses cts, et causant avec un jeune homme
qui s'inclinait pour la saluer.

C'tait l assurment un fait bien insignifiant, et Edme et t
fort empche de dire pourquoi elle en fut frappe.

Le jeune homme portait l'uniforme d'officier de marine: il tait
grand, lanc, et  la pleur rpandue sur son front, on devinait
quelque mystrieuse souffrance, ou tout au moins quelque pense
absorbante qui devait exercer sur son esprit une influence
souveraine.

C'tait la premire fois que Edme le voyait; pourtant, il lui
sembla qu'elle l'avait dj rencontr quelque part.

Un souvenir vague comme un rve... elle n'aurait pu prciser; mais
 sa vue elle prouva une sensation qu'elle n'et pu dfinir, et
qui, pendant quelques secondes, la troubla profondment.

-- Qu'as-tu donc, chre enfant? dit M. de Beaufort avec
sollicitude.

--Moi! rien, rpondit Edme. La chaleur est touffante, je ne suis
point habitue  respirer une pareille atmosphre.

-- Tu as raison, viens prs de ta mre, tu te reposeras, et le
babil de Nancy te remettra tout  fait.

-- Oui, oui! c'est cela.

Ils causaient tout en marchant. Quand ils approchrent de madame
de Beaufort, le jeune officier ne l'avait pas quitte encore.

-- Mon ami, dit alors madame de Beaufort en dsignant ce dernier 
son mari, permettez-moi de vous prsenter M. Gaston de Pradelle,
un capitaine de frgate de rcente promotion, qui a bien voulu se
rappeler qu'il a t reu dans l'Inde par quelques membres de ma
famille.

M. de Beaufort tendit cordialement la main au jeune officier.

-- Soyez le bienvenu, Monsieur, dit-il avec un sincre abandon; si
vous tes connu des Wilson, vous ne m'tes pas non plus tout 
fait tranger! Je sais les services que vous avez rendus  notre
marine, et j'ai suivi avec un vif intrt le dernier voyage que
vous venez d'accomplir autour du monde!...

-- Vous tes mille fois trop bienveillant, dit Gaston de Pradelle,
en saluant de nouveau.

-- Il n'y a pas longtemps que vous tes de retour en France?

-- Quelques mois  peine.

-- Et vous ne songez pas  nous quitter tout de suite?

-- Oh! je ne reprendrai pas la mer avant un an.

--  la bonne heure, et pendant cette anne, au nom des Wilson et
en celui des Beaufort, veuillez bien considrer cette maison comme
la vtre, et croyez que nous serons toujours heureux de vous y
recevoir.

Et comme Gaston allait s'loigner, M. de Beaufort ajouta, en
prsentant Edme qui n'avait cess de regarder le jeune officier.

-- Ma fille ane, mademoiselle de Beaufort!

Ce fut comme un coup de thtre.

Jusqu'alors, Gaston n'avait point pris garde  la jeune fille;
mais ds qu'il eut lev les yeux sur elle, il ne put se dfendre
d'un mouvement de stupfaction profonde et retenir un cri prt 
lui chapper.

-- trange! c'est trange!... balbutia-t-il, fortement mu et
incapable de se contenir.

-- Quoi donc? fit M. de Beaufort, surpris.

-- Pardonnez-moi.

-- Eh!  quel propos!

-- Cette ressemblance...

-- Vous avez connu quelqu'un qui ressemblait  mon Edme?

-- Oui, Monsieur.

--  Paris?

-- Non, non, bien loin de France, au contraire.

-- O cela?

--En Amrique.

-- Ah!

-- Prs du fleuve Saint-Laurent.

-- Que dites-vous?...

-- Vous voyez! je suis fou. D'ailleurs, la jeune femme dont je
parle, il y a huit annes que je l'ai vue, et elle avait bien prs
de trente ans  cette poque.

M. de Beaufort ne rpondit pas, il tait devenu comme inquiet; un
pli soucieux s'tait creus sur son front.

Gaston s'aperut qu'il allait tre indiscret, il s'empressa de
couper court  l'incident et s'adressant  Edme:

-- Mademoiselle, lui dit-il d'un ton plus calme, voici que les
premiers accords du quadrille se font entendre, et si vous vouliez
bien m'accepter pour cavalier...

Edme regarda son pre.

-- Eh! sans doute, sans doute, chre enfant, dit ce dernier. C'est
la premire fte  laquelle tu assistes, et ta mre et moi nous ne
pouvons que nous rjouir du plaisir que tu y prendras.

La jeune fille passa alors son bras sous celui de Gaston et ils se
dirigrent tous les deux pour aller prendre place dans le
quadrille qui se formait.




II


M. de Beaufort les suivit du regard, en proie  une motion
visible, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent disparu dans les
mandres des quadrilles qui s'organisaient tumultueusement, qu'il
parut revenir  lui.

Nancy avait, de son ct, suivi un jeune cavalier qui tait venu
la rclamer, et il se trouva seul un moment avec madame de
Beaufort.

Celle-ci tait devenue elle-mme toute soucieuse; elle observait
son mari avec une attention presque inquite.

-- Qu'avez-vous donc, mon ami? interrogea-t-elle vivement.

-- Moi? rpondit M. de Beaufort.

-- Connatriez-vous M. de Pradelle?

-- C'est la premire fois que je le rencontre.

-- Que vous a-t-il dit?

-- Rien que de banal et d'insignifiant.

-- Cependant, les paroles qu'il a prononces et que j'ai  peine
comprises ont paru vous troubler.

-- Quelle ide.

-- Que vous a-t-il dit? Ne me cachez rien... rpondez-moi... Il
regardait Edme d'une faon singulire. Ne parlait-il pas de
ressemblance?

-- En effet.

-- Il a connu une personne dont votre fille lui rappelait les
traits.

-- C'est cela.

-- Et il vous l'a nomme?

-- Non!

-- Pourquoi avez-vous pli, alors. D'o vient qu'en ce moment
encore je vous trouve proccup et sombre?

-- C'est que...

-- Achevez.

-- Eh bien, cette personne...

-- Une femme?

-- Oui.

-- O l'a-t-il connue?

-- Non loin de Qubec.

-- Et y a-t-il longtemps?

-- Il y a huit ans!

-- Mais elle est morte, cependant!... Vous m'avez bien dit qu'elle
tait morte!

Et comme la jeune femme interrogeait d'un ton ardent et avec un
regard plein de feu, Beaufort eut comme un frisson et pressa son
front de sa main nerveuse.

-- Eh oui! oui! rpondit-il avec effort, je vous l'ai dit et je
vous le rpte; mais ce souvenir est l, toujours devant mes yeux,
sur mon coeur: et, malgr moi, j'ai peur de ce pass coupable,
comme s'il pouvait venir me menacer dans le prsent heureux que
vous m'avez fait!

La jeune femme garda le silence et serra tendrement la main de son
mari.

-- Vous avez raison, dit-elle au bout d'un instant; je vous ai
aim assez pour vous pardonner une dfaillance que votre jeunesse
expliquait, et je ne veux me rappeler que, le bonheur que vous
m'avez donn depuis... Seulement, vous le voyez, mon ami, je
n'avais pas tout  fait tort quand j'insistais pour que votre
fille Edme restt encore au couvent. Sa prsence ici peut nous
crer bien des embarras, bien des tourments, et j'espre que vous
jugerez vous-mme opportun de vous rendre  mes raisons.

-- La pauvre enfant sera bien malheureuse! objecta Beaufort, dont
le front se rembrunit; elle croira que nous ne l'aimons pas... que
nous voulons l'loigner de nous.

-- Quelle folie! rpliqua la jeune femme; Edme est une fille
srieuse; elle aime peu le monde, elle recherche la solitude; le
bruit l'effraye; et je suis bien certaine que nous ferons plus
pour son bonheur en agissant comme je le dsire qu'en l'obligeant
 une existence de plaisirs qui n'est qu'une fatigue et un ennui
pour elle.

Mais ce n'est point le moment de traiter un sujet aussi grave;
vous y rflchirez, et nous en reparlerons. Ne restons pas plus
longtemps seuls ainsi; le monde nous rclame et nous nous devons 
lui; demain, nous reprendrons cet entretien, et d'ici l, ne nous
occupons que de nos htes et de leurs plaisirs.

Pendant ce rapide colloque, Gaston de Pradelle avait pntr dans
le salon o l'on allait danser, et une vive sensation le prenait
au coeur, chaque fois qu'il sentait le bras d'Edme, s'appuyer sur
le sien.

Le jeune capitaine de frgate avait peu chang depuis que nous
l'avons prsent au lecteur.

Seulement, ses traits s'taient accentus davantage; son regard
avait pris plus de fermet et d'aisance, sans que la douceur
mlancolique, qui tait son charme particulier, en et t
altre: sous l'uniforme qu'il portait, sa taille se dgageait
lgante et forte, et il y avait dans sa dmarche, dans chacun de
ses mouvements, une distinction personnelle qui s'imposait
naturellement, sans raideur et sans morgue. L'effet qu'il
produisit fut profond. La plupart des invits de monsieur et
madame de Beaufort le connaissaient de nom. Depuis quelques annes
il avait t souvent cit dans les relations des explorations de
notre marine, et il tait considr comme destin au plus brillant
et au plus rapide avenir.

Si l'on ajoute  ces diffrentes causes la modestie exquise de ses
allures et l'espce de timidit qui tait le fond de son caractre
rserv et peut-tre un peu sauvage, on aura l'explication de la
sduction qu'il exera ce soir-l, tant sur les hommes graves qui
se trouvaient rue de la trange qu'auprs des femmes, pour
lesquelles il avait tout l'attrait de l'inconnu!

Cependant Edme avanait, partage entre divers sentiments qu'elle
n'avait jamais prouvs et qui furent une longue surprise pour
elle.

Il y avait quelques mois  peine qu'elle tait sortie du couvent,
et depuis elle avait vcu retire, presque solitaire, ne cherchant
pas  se mler  la vie qui faisait tant de tapage autour d'elle.

Tout tait nouveau pour ses yeux et pour son coeur;  chaque pas
qu'elle faisait elle se heurtait  certaines nigmes, dont elle
et vainement tent de dmler le sens mondain.

Navement, elle attendait que la rvlation vnt, et, jusqu'alors,
rien n'avait troubl la paix sereine dont elle jouissait.

Elle tait ne soumise et confiante et obissait simplement  ce
qui lui tait ordonn, sans se douter que l'on put se rvolter
devant de pareilles conditions?

Son pre l'avait reprise au couvent, et elle en tait sortie comme
elle y tait entre, sans plaisir comme sans murmure.

Ce jour-l, on lui avait dit de s'habiller pour la fte que l'on
donnait, et elle tait arrive, ignorant, pour ainsi dire, ce qui
allait se passer et ne comprenant pas la joie enfantine qui
clatait sur le front de sa soeur.

Toutefois, quand, sollicite par Gaston et autorise par son pre,
elle sentit qu'on l'entranait vers cette foule compacte et
serre; quand, pour la premire fois de sa vie, elle se trouva
seule aux bras d'un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, auquel
elle n'avait jamais parl, une motion inattendue la saisit par
tous les sens, et elle ressentit quelque chose qui ressemblait 
de la peur et o il y avait comme un frissonnement de plaisir.

Elle voulut regarder Gaston, et tout aussitt elle baissa les
yeux, pendant qu'une vive rougeur montait  ses joues.

Quand les deux jeunes gens prirent place au quadrille ils
n'avaient pas chang une parole, tant ils taient troubls l'un
et l'autre.

Mais Gaston ne tarda pas  comprendre qu'une pareille situation ne
pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule, et il
se dcida  rompre le silence.

--Vous ne sauriez croire, Mademoiselle, dit-il, combien je suis
heureux d'avoir t accueilli avec tant de bienveillance par
madame de Beaufort.

-- C'est cependant bien naturel, Monsieur, rpondit Edme en
s'enhardissant de son mieux; d'aprs les paroles qu'a dites ma
mre tout  l'heure, vous avez connu dans l'Inde quelques membres
de notre famille?

-- Oui, Mademoiselle, les Wilson de Calcutta; de vritables
nababs, qui ont conserv sous ces latitudes lointaines les
habitudes d'hospitalit de l'Angleterre.

-- Vous tes rest longtemps dans ce pays?

-- Un mois  peine.

-- Vous avez beaucoup voyag?

-- J'ai pass presque tout mon temps  la mer, depuis dix ans au
moins.

-- Ce doit tre l une existence pleine d'enchantement. Voir des
pays ignors, visiter des contres neuves, pour ainsi dire
inconnues! Il me semble qu'il n'y a rien de comparable  cela!

Gaston baucha un sourire.

-- Dtrompez-vous, Mademoiselle, rpondit-il;  distance, oui,
peut tre; il y a certaines illusions d'optique auxquelles on se
laisse prendre. Mais, en ralit, si vous saviez quel vide cela
fait au coeur. tre toujours seul, en face de l'immensit, loin du
pays o l'on voudrait toujours revenir et o l'on ne revient que
pour s'loigner de nouveau! C'est l, croyez-moi, une existence
qui n'a rien d'enviable.

-- Pourquoi alors ne quittez-vous pas cette carrire?

-- Pourquoi? mais parce que je ne suis pas, moi, comme les autres
hommes; parce que ceux que j'aurais pu aimer m'ont quitt, parce
que, quand je reviens en France aprs avoir support mille
fatigues, affront mille dangers, personne n'est l pour
m'attendre au retour et que le seul souvenir qui me rattache  la
vie est enferm dans les deux chres tombes o tout mon coeur se
rfugie!

-- Eh quoi! votre famille...

-- Il y a plus de quinze annes que mon pre et ma mre sont
morts.

Edme se prit  frissonner  ces paroles et, cette fois, son
regard attendri s'oublia quelques secondes sur le front du jeune
marin.

Mais cela fut rapide comme l'clair; elle n'eut pas le temps de
s'y abandonner.

C'tait  elle de figurer, et elle quitta son cavalier, pour se
mler au quadrille.

Quand elle revint prendre sa place, son visage tait comme
empreint de mlancolie et de tristesse.

Gaston s'en aperut, et il eut regret de la tournure qu'il avait
donne  la conversation.

Je suis un grand maladroit, dit-il avec une pointe d'enjouement,
et j'ai eu bien tort de vous parler ainsi que je l'ai fait, au
milieu d'une fte, o il ne devrait tre question que de gais
propos. Mais il faut tre indulgent pour un marin qui n'a le plus
souvent vcu qu' son bord, et n'a fait que de rares apparitions
dans le monde.

-- Oh! ne vous dfendez pas, Monsieur, rpliqua vivement Edme en
souriant, car je vous tonnerai peut-tre moi-mme en vous avouant
que c'est la premire fois que j'assiste  une runion de ce
genre.

-- On m'a dit, en effet, que vous sortiez du couvent.

-- Il y a quelques mois.

-- Et je gage bien que vous ne demandez pas  y retourner!

Edme leva ses deux yeux tonns et remua doucement la tte.

-- Vous n'tes pas la premire personne qui me parliez de la
sorte, rpondit-elle: toutes mes amies me flicitaient avec
effusion le jour o l'on est venu nous chercher, ma soeur et moi,
et il n'en est pas une qui n'envit notre sort. Pourtant je vous
assure que je me sentais fort attriste de cette sparation, et
que, n'et t la perspective de vivre dsormais auprs de mes
parents, j'aurais volontiers consenti  rester au couvent.

-- Cela s'explique jusqu' un certain point, au moment du dpart;
mais depuis?

-- Depuis, je n'ai pas beaucoup chang.

-- Eh quoi! jeune, belle comme vous l'tes, vous seriez
dispose...

-- Oh! je ne dis rien de semblable, interrompit Edme, et je ne
suis point encore  la veille de prendre le voile! D'ailleurs,
ajouta-t-elle d'un ton singulier qui frappa Gaston, si jamais de
pareilles penses pouvaient me venir, il y a une chose qui
suffirait  m'arrter.

-- Laquelle?

-- C'est le chagrin profond que cette rsolution causerait  mon
pre!

Gaston regarda la jeune fille avec plus d'intrt qu'il ne l'avait
fait encore.

-- Votre pre! rpta-t-il; il parat, en effet, vous porter une
affection profonde: tout  l'heure, pendant que nous causions, je
l'observais, et j'ai remarqu l'attention pleine de sollicitude
avec laquelle il vous suivait des yeux.

Edme releva la tte avec une pointe d'orgueil.

-- Oui... c'est vrai, Monsieur, dit-elle; mon pre m'aime jusqu'
l'adoration... Du plus loin que je me rappelle... je le vois
toujours affectueux, tendre, mettant tout son coeur dans les soins
dont il entourait mon enfance! et cela se traduit mme jusque dans
les dtails les plus insignifiants.

-- Comment.

-- Tenez, il y a quelques minutes, quand, en m'apercevant, vous
avez fait un mouvement dont vous n'avez pas t le matre... Mes
traits vous rappelaient, parat-il, une personne que vous avez
connue autrefois. Eh bien! je regardais mon pre  ce moment-l,
et je l'ai vu plir.

-- Est-ce possible?...

-- Pourquoi? Je n'en sais rien! mais cela me prouve une fois de
plus qu'il n'est indiffrent  rien de ce qui me touche. Aussi,
moi, je me gens si heureuse de cet amour dont il m'enveloppe, que
mon unique souci est de ne pas contrarier les projets qu'il pourra
former pour moi.

-- Heureux le pre qui est ainsi aim de ses enfants.

Pendant qu'ils causaient de la sorte, tout, en s'interrompant de
temps  autre pour figurer dans le quadrille o ils taient
engags, ils ne s'apercevaient pas que l'heure s'coulait avec
rapidit, et que le moment approchait o ils allaient se sparer.

Quand le quadrille fut fini, ce fut avec une sorte de tristesse
mue, que le jeune marin reprit le bras d'Edme pour la reconduire
 sa place.

Chemin faisant, ils rencontrrent M. de Beaufort.

-- Eh bien! dit ce dernier en souriant  sa fille, j'espre que
voil un dbut qui va te rconcilier avec le monde.

-- Oh! je n'ai pas de vocation, rpondit Edme avec enjouement.

-- Bon! bon! nous verrons cela  la fin de l'hiver.

Edme quitta alors le bras de Gaston, et, aprs l'avoir salu,
elle alla s'asseoir auprs de Nancy et de sa mre.

M. de Beaufort, de son ct, entrana Gaston par un geste de
cordialit familire.

-- Ma foi, mon cher commandant, lui dit-il en gagnant un salon que
la foule n'avait pas encore envahi, vous obtenez ce soir un succs
dont vous ne vous doutez assurment pas.

-- Moi! quel succs? fit Gaston surpris.

--  Paris, voyez-vous, nous sommes trs curieux, indiscrets mme,
et la plupart des personnes qui sont ici, ce soir, avaient
beaucoup entendu parler de vous; on vous connaissait sans vous
avoir jamais vu, et l'on a t heureux de vous voir de prs. Si
vous saviez les mille questions dont j'ai t assailli.

-- Vraiment!  quel propos?

-- Parbleu!  propos de vos voyages. Songez donc! un homme qui
vient de faire le tour du monde!...

Et puis, continua M. de Beaufort, sur un ton o perait une
intention mal dguise, vous avez une manire personnelle
d'observer les choses et les hommes, et j'en ai eu la preuve tout
 l'heure, quand vous vous tes presque troubl en apercevant mon
Edme.

-- Oh! cela s'explique cependant bien naturellement, rpliqua
Gaston.

-- Vous trouvez?

-- J'avais rencontr en Amrique une jeune femme dont les malheurs
m'ont vivement intress. Elle s'tait prsente  moi dans des
circonstances si exceptionnelles, que je ne pouvais l'oublier, et
en me trouvant en prsence de mademoiselle de Beaufort...

-- Quelle tait donc cette jeune femme,  laquelle ressemble mon
Edme?

-- Une malheureuse qui, aprs avoir t abandonne par son amant,
s'tait vue emprisonne par son pre.

-- Elle tait jeune?

-- Elle avait alors une trentaine d'annes.

-- Et comment s'appelle-t-elle?

-- Fanny Stevenson.

Beaufort se contenait  grand'peine. Un cercle blanc et mat se
dessina autour de ses lvres.

-- Fanny Stevenson! rpta-t-il presque malgr lui; et vous n'avez
jamais revu cette femme?

-- Jamais.

-- Enfin, c'est bien  Qubec que vous l'avez rencontre?

-- Oui, Monsieur, c'est  Qubec que j'ai eu occasion de
l'accompagner pour certaines dmarches qu'elle dsirait faire dans
le but de retrouver une enfant qui lui avait t enleve; mais
c'est au bourg de Smeaton que je lui ai fait mes adieux.

-- Smeaton! balbutia Beaufort, sans s'apercevoir qu'il pensait
tout haut.

Bien que Gaston n'et attach tout d'abord qu'un intrt
secondaire aux questions que lui adressait son interlocuteur,
cependant l'insistance avec laquelle ces questions lui taient
poses finit par le frapper, et il ne put s'empcher d'en faire la
remarque.

-- Est-ce que cette histoire vous rappellerait quelque souvenir
personnel? interrogea-t-il en l'observant avec attention.

-- Moi!... se rcria Beaufort, en revenant brusquement  lui; mais
pas le moins du monde... Seulement, j'ai beaucoup voyag aussi,
autrefois! ces parages dont vous me parlez, m'ont laiss les
meilleurs souvenirs, et chaque fois que je les voque, je retrouve
certaines motions de jeunesse qui restent toujours vives, en
dpit de l'ge et de l'loignement.

-- Cela se comprend.

-- N'est-ce pas? mais je n'entends point vous enlever  mes htes;
j'ai moi-mme des devoirs sacrs  remplir, et je vous rends toute
votre, libert.

-- J'en profite pour me retirer, dit Gaston en souriant.

-- Eh quoi! dj?

-- Le monde m'intimide et je m'y sens fort mal  l'aise.

-- Mais je vous reverrai?

-- Je vous le promets.

--  bientt, alors.

-- Oui! oui!  bientt.

Aprs avoir quitt M. de Beaufort, Gaston de Pradelle fit quelques
tours  travers les salons.

La fte n'avait pour lui qu'un attrait relatif; il n'y connaissait
personne; il n'aimait ni le jeu ni la danse et rien ne semblait
devoir le retenir.

Pourtant, il resta encore une heure environ, et, instinctivement,
en dpit de sa volont mme, il cherchait  revoir cette enfant,
qui avait fait sur lui une si srieuse impression.

Ce n'tait pas de l'amour cependant.

Il fallait d'autres raisons pour veiller un pareil sentiment dans
un coeur comme le sien; le jour o Gaston aimerait, il savait bien
d'avance qu'il donnerait  cet amour, quel qu'il ft,  quelque
femme qu'il s'adresst, son me, son tre, sa vie tout entire.

Mais s'il n'aimait pas Edme, elle lui inspirait un intrt comme
jamais il n'en avait prouv: son image ne le quittait pas. Il
voyait toujours ses grands yeux noirs,  la flamme intense; il
entendait sa voix pntrante et douce, et sentait encore le
contact de son corps charmant et souple.

 plusieurs reprises, pendant qu'il errait  travers le bal, il la
revit allant et venant  travers les mandres des quadrilles.

Et il ne put se dtacher de cette gracieuse apparition.

Une fois mme leurs regards se rencontrrent, il lui sembla que
quelque chose d'inusit, d'inconnu, remuait en lui!

Navement il mettait l'motion dont il tait saisi sur le compte
de cette ressemblance singulire qu'il avait constate.

Cela le rejetait de quelques annes en arrire. Il se retrouvait
sur la cte d'Amrique, dcouvrant dans le phare Saint-Laurent la
jeune femme que la mort de son gelier venait de faire libre.

C'tait bien elle!

Plus jeune, plus belle, dans tout l'clat de ses dix-huit ans,
avec la mme rsignation, et aussi avec ces lueurs tranges qu'il
avait vues traverser le regard de Fanny Stevenson, et que tout 
l'heure il avait surpris, clairs fugitifs, dans celui d'Edme.

Minuit, qui sonna bientt, le rappela  ses rsolutions.

Il ne voulait pas se laisser dtourner davantage, et, prenant son
parti, il gagna la porte et disparut.

Peu aprs, il rentrait chez lui.

Il tait une heure: Bob l'attendait.

Bob avait grandi depuis que nous ne l'avons vu, et il tait devenu
novice.

C'tait maintenant un grand garon, bien dcoupl, le visage
imberbe, l'oeil bien ouvert, et conservant dans toute sa
physionomie cet air particulier qui semble tre l'estampille
indlbile de l'enfant, ou pour mieux dire, du gamin de Paris.

Bob adorait Gaston; jamais il ne se couchait avant que son matre
ne ft rentr.

Mais ce soir-l, il avait une raison particulire pour l'attendre.

Gaston venait de gagner sa chambre  coucher, Bob l'y avait suivi.

-- Il n'est venu personne me demander pendant mon absence?
questionna Gaston en remettant son pardessus  Bob.

-- Pardon, commandant, rpondit ce dernier, il est venu, au
contraire, un visiteur qui a paru contrari de ne pas vous
rencontrer.

-- Un visiteur? Il n'a pas dit son nom?

-- Il entend ne le dire qu' vous-mme.

-- Alors, il reviendra...

-- Demain matin.

-- N'a-t-il pas fait connatre, au moins, quel motif l'amenait?

-- Il n'a rien dit de semblable. Seulement, comme il n'est pas
ordonn d'avoir ses yeux dans sa poche...

Gaston regarda Bob avec curiosit.

-- Eh mais! au fait, reprit-il aussitt; je ne remarquais pas!...
Je gage que tu as quelque chose de plus  me dire?

-- Peut-tre bien! fit le jeune novice.

-- Parle, alors.

-- C'est que cela serait si extraordinaire!

-- Quoi donc?

-- Cet homme...

-- Aprs?

-- J'ai cru le reconnatre! Et quoique je ne l'aie vu qu'un
instant, il y a longtemps! cependant je jurerais!...

-- Voyons, achve, pourquoi toutes ces rticences?

-- Eh bien, vous rappelez-vous, commandant, ce qui est arriv il y
a huit ou dix ans, au phare Saint-Laurent, et la visite que nous
avons faite, en compagnie de miss Fanny Stevenson, au bourg de
Smeaton.

-- Il m'en souvient! rpliqua vivement Gaston, mais quel rapport?

-- Vous n'avez pas oubli alors le capitaine Palmer, et la scne 
laquelle nous avons assist dans la misrable hutte qu'il
habitait.

-- Ah! je n'ai rien oubli de ce qui s'est pass l! o veux-tu en
venir?

-- C'est que l'homme qui est venu ce soir...

-- Ce serait Palmer!...

-- Lui-mme.

-- Tu en es sr?

-- Oh! on a l'oeil amricain, quoiqu'on soit n dans le faubourg
Antoine, et celui-l...

-- Lui! ce serait lui! -- Que vient-il faire en France,  Paris? -
- Voil certes une concidence inattendue, et Dieu veuille qu'il
n'y ait pas une menace de malheur dans la visite de ce misrable!




III


Gaston se coucha fort tard.

Il tait agit et fivreux.

Il se rappelait avec des frissons ce qui s'tait pass durant
cette soire; de singulires ides lui venaient, et il se
demandait la cause de cette pleur qu'il avait surprise sur le
front de M. de Beaufort pendant qu'il lui parlait de Fanny
Stevenson.

Son sommeil fut hant de fantmes, et quand il se rveilla le
lendemain, il tait dj grand jour.

Dix heures venaient de sonner: il appela Bob.

Ce dernier accourut.

-- Cet homme? cet homme? demanda Gaston, sans chercher 
dissimuler son impatience, est-il venu?

-- Il attend depuis une demi-heure.

-- Et cette fois, du moins, il a dit son nom?

-- Il s'appelle le capitaine Georges-Adam Palmer.

Gaston sauta  bas de son lit.

-- Bien! bien! dit-il, je suis  lui; qu'il ne s'loigne pas, il
faut que je lui parle.

Et pendant que Bob s'loignait, il s'habilla sommairement  la
hte.

Quand il entra dans le cabinet o l'attendait Palmer, il n'eut pas
de peine  le reconnatre, quoique le capitaine se ft
singulirement modifi.

Ce n'tait plus le personnage abruti par le gin, l'oeil atone, la
lvre bestiale, la physionomie empreinte de brutalit, qu'il avait
rencontr une nuit, sur la terre d'Amrique.

Palmer tait presque devenu un gentleman.

Sa mise tait  peu prs correcte, son attitude convenable, et il
se dgageait de toute sa personne un air de respectabilit qui ne
messeyait pas  son honorable corpulence.

 la vue de Gaston, il se leva et salua d'une faon  laquelle il
n'y avait rien  reprendre.

-- J'espre, commandant, dit-il avec bonhomie, que vous voudrez
bien me pardonner mon importunit. Je suis de passage  Paris, et
ayant appris que vous vous y trouviez vous-mme, j'ai tenu  venir
me rappeler  votre souvenir. Nous nous sommes rencontrs une
nuit, dans des circonstances exceptionnelles, et je n'ai jamais
pens que vous me garderiez rancune de certain mouvement de
vivacit auquel je me suis laiss aller. S'il en tait autrement,
d'ailleurs, je saisirais cette occasion pour vous en exprimer tous
mes regrets.

-- Vous pouvez tre rassur sur ce point, rpondit Gaston en
continuant d'observer son interlocuteur, dont la transformation
l'intriguait, et je vous jure que je n'ai conserv aucun mauvais
souvenir de notre conversation au bourg de Smeaton.

-- Tout va bien, alors, conclut Palmer, et cela me met tout  fait
l'aise.

-- Seulement, poursuivit le commandant, je ne vous cacherai pas
que, lorsque Bob, qui vous avait reconnu, m'a annonc hier soir
que vous aviez pris l peine de me faire visite, j'ai t surpris
au del de toute expression.

-- Je m'en doutais bien.

-- Vous avez donc quitt Smeaton?

-- Il y a longtemps; c'est toute une histoire; j'ai pens qu'elle
vous intresserait.

-- Vous avez voyag?

-- Depuis huit annes.

-- Seul?

Le capitaine eut un clignement des yeux qui lui tait familier.

-- Pas prcisment, rpondit-il; toutefois, vous savez, il faut
tre honnte. C'est en tout bien tout honneur.

-- Comment?

-- Vous ne devinez pas?

-- Pas du tout.

-- Eh bien! coutez; c'est vraiment original.

Gaston indiqua un sige  son interlocuteur et il s'assit auprs
de lui.

Palmer continua:

-- Quand nous emes rendu les derniers devoirs  ce pauvre diable
de Stevenson, dit-il, miss Fanny se trouva fort embarrasse: dans
le premier moment, elle avait form mille projets, mais il y a
loin du rve  la ralit, et elle s'aperut bien vite qu'il
n'tait pas facile de se mettre toute seule  la recherche d'un
homme sur lequel on n'avait aucune donne prcise. Elle savait que
cet homme s'appelait le comte de Simier, et qu'il avait d quitter
New-York pour se rendre dans l'Amrique du Sud. Mais l'Amrique du
Sud est grande, et elle pouvait errer longtemps avant de
rencontrer celui  qui elle voulait redemander sa fille. C'est
alors qu'elle pensa  moi!

--  vous?

-- Eh! oui, commandant. Aprs tout, je connaissais le pass, moi;
j'avais longtemps navigu; tous les pays qu'elle voulait fouiller
m'taient familiers, et je pouvais lui tre particulirement
utile.

-- Soit! soit! de sorte que vous l'avez accompagne.

-- C'est cela.

-- Et avez-vous russi dans les recherches que vous avez
entreprises?

--  peu prs.

-- Alors Fanny Stevenson a revu le comte de Simier; elle sait o
est sa fille.

Palmer remua la tte.

-- Ni l'un, ni l'autre, rpondit-il; seulement, nous sommes sur
leurs traces.

-- Vous croyez qu'ils sont  Paris.

-- Peut-tre bien.

-- Qui vous le fait supposer?

-- Ceci et cela... rien et tout! La conviction de miss Stevenson
n'est pas complte, mais mille indices recueillis sur notre route,
concourent  dsigner Paris comme la ville o nous devons aboutir.

-- S'il en est ainsi, dit Gaston, il vous sera bien facile de
dcouvrir le comte de Simier.

-- Oh! ce n'est pas si simple que vous vous l'imaginez et nous
avons rencontr bien des obstacles.

-- Expliquez-moi cela.

-- Volontiers. Comme je vous le disais, nous avons beaucoup
voyag; la jeune femme tait impatiente. Mais New-York n'a pas t
construit en un jour, et il faut le temps pour tout. Donc nous
sommes alls  Rio-Janeiro, o le comte avait sjourn quelques
mois, pour se rendre de l dans l'Inde, o nous nous sommes rendus
nous-mmes;  Calcutta,  Bombay, un peu partout, on nous a parl
de lui et, finalement, nous avons appris qu'il tait parti pour
retourner en Europe.

--  Paris?

--  Londres.

-- Et vous l'avez suivi?

--  Londres, j'ai remu ciel et terre; un instant mme, j'ai cru
que j'tais sur sa piste; j'avais mis toute la _dtective_ sur
pied, et nous allions russir enfin  nous trouver en sa prsence,
quand tout  coup plus rien! l'obscurit la plus complte; mon
homme avait disparu.

-- Qu'tait-il devenu?

-- Miss Stevenson aurait tout donn pour le savoir, mais ce fut
impossible; le comte s'tait drob; il avait probablement chang
de nom. Et pendant trois annes au moins, il nous fut impossible
de renouer le fil interrompu de nos investigations. C'tait 
recommencer, et il fallait attendre.

-- Cependant vous n'tes pas rest inactif?

-- Comme vous dites. Miss Fanny se dsolait;  aucun prix elle
n'entendait abandonner ses recherches, et je ne sais vraiment
comment je me serais tir de l, si le hasard n'tait venu  mon
aide.

-- Vous avez retrouv le comte?

-- Nullement! Mais un dimanche, dans une taverne de la Cit, je
rencontrai un homme qui m'ouvrit tout un nouvel horizon.

-- Quel homme?

Palmer sourit avec humilit.

-- Vous devez vous rappeler, dit-il, que lorsque vous m'avez
connu, j'tais quelque peu adonn  la passion du gin.

-- Sans doute! eh bien?

-- Le gin, voyez-vous, commandant, c'est mon seul dfaut! tez le
gin, et je n'ai plus que des qualits! Miss Fanny me connaissait,
et l'avait bien compris! Aussi, quand j'entrai  son service, elle
fit nergiquement la part du feu, et, ne pouvant esprer que je me
corrigerais tout  fait, elle m'accorda le dimanche.

-- Comment!

-- Pendant la semaine, tout cart me fut formellement interdit. Ni
whisky, ni brandy, abstinence rigoureuse et exemplaire! Mais le
septime jour, libert entire!

-- Je comprends.

-- C'est plaisir de causer avec vous. Donc ce jour-l, c'tait un
dimanche, et je me trouvais  la taverne du Roi-Georges depuis
quelques heures, quand, vers le soir, j'y vis entrer un
particulier dont l'allure me frappa tout de suite; je ne l'avais
vu qu'une fois, il y avait longtemps, mais tout de mme, je le
reconnus.

-- Qui tait-ce?

-- Un nomm Gobson, l'me damne du comte de Simier, celui qui
l'accompagnait  Smeaton au moment de l'enlvement de l'enfant.

-- Et que ftes-vous?

-- Une sottise, commandant! Je ne pus dissimuler assez bien ma
stupfaction et ma joie. Le Gobson la remarqua, et il y avait 
peine dix minutes qu'il tait entr, que je le voyais se lever et
disparatre.

-- Voil une grande maladresse, en effet.

-- Je le reconnais; mais la prsence de cet homme  Londres
m'assurait que le comte devait s'y trouver galement. C'tait une
piste nouvelle, et cela ranima ma confiance un peu branle.

-- Vous vous remtes  l'oeuvre.

-- Ds le lendemain. Seulement mes nouvelles investigations
n'amenrent pas grand rsultat, et, au bout de plusieurs mois,
j'appris tout simplement que le Gobson tait parti pour Paris.

-- Il y a longtemps de cela?

-- Il y a une anne environ.

-- Et c'est pour suivre cet homme que vous avez quitt Londres.

-- Prcisment.

-- Enfin vous l'avez revu?

-- Par hasard, au moment o je m'y attendais le moins.

-- Quand cela?

-- Hier.

-- Et que fait ici ce Gobson, qui sert-il?

-- C'est ce que vous pourrez m'aider  dcouvrir, si vous voulez
m'accorder votre bienveillant concours, rpondit Palmer en
s'inclinant d'un air insinuant et cauteleux.

Gaston regarda son interlocuteur, comme s'il et voulu s'assurer
qu'il ne se moquait pas de lui.

-- Moi! dit-il, vous avez compt sur moi!

-- C'est une concidence que j'appellerai volontiers
providentielle, rpondit Palmer; car au moment o, je venais de
voir s'vanouir le Gobson en question, je vous apercevais vous-
mme pntrant dans l'habitation d'o il sortait.

Gaston se prit  tressaillir.

-- Et quelle tait cette habitation? interrogea-t-il d'une voix
mal assure.

-- Elle est situe rue de la Chausse-d'Antin.

-- Celle de M. de Beaufort?

-- Je n'ai pas eu le temps de m'informer de ce dtail, je vous
avais reconnu, et la surprise, la joie d'une pareille rencontre...
Vous comprenez.

Gaston ne rpondit pas. Il ne songeait pas  dissimuler ses
impressions et semblait atterr par l'trange communication qui
lui tait faite.

Palmer poursuivit au bout d'un instant:

-- Vous vous tes intress nagure, dit-il,  la malheureuse
jeune femme que vous avez rencontre au phare Saint-Laurent. Vous
pouvez contribuer puissamment  lui rendre la vie, en dmasquant
le misrable qui lui a ravi sa fille. Miss Fanny Stevenson espre
en votre gnrosit, et elle ne doute pas...

Gaston releva la tte.

-- Miss Fanny est donc  Paris? demanda-t-il d'un ton troubl.

-- Oui, commandant, depuis plus de six mois.

-- Et c'est elle qui vous envoie?

-- Ce n'est pas elle prcisment.

-- Mais enfin, que comptez-vous faire?

-- Je rapporterai  miss Stevenson la conversation que nous venons
d'avoir ensemble, et selon ce qu'elle m'ordonnera...

-- Ne pourrai-je pas la voir moi-mme?

-- Ce sera difficile.

-- Pourquoi?

-- Je vous le dirai plus tard.

-- D'o vient votre hsitation?

-- Elle est naturelle. Miss Stevenson a t si souvent due, elle
est si malheureuse, qu'elle est devenue dfiante.

-- Cependant...

-- Voulez-vous me permettre de revenir?

-- Sans doute.

-- Quand cela?

-- Quand vous voudrez.

-- Eh bien, commandant, cela suffit pour le moment. Rendez  miss
Stevenson le service de vous informer de ce Gobson auprs de
M. de Beaufort que vous connaissez, et quand je vous reverrai, si
vous le jugez  propos, vous me direz...

-- Soit, fit Gaston,  qui toutes ces rticences semblaient
extraordinaires; soit! ma porte vous sera toujours ouverte; et
quand vous voudrez...

Il avait sonn, Bob tait accouru.

-- Bob, dit-il, reconduisez M. Palmer.

Et pendant que l'ancien capitaine gagnait l'antichambre, Gaston
se, pencha vivement  l'oreille de Bob:

-- Tu vas suivre, cet homme, dit-il  voix rapide et basse, et ce
soir, tu me raconteras quel emploi il aura fait de sa journe.

Et le jeune commandant resta seul, partag entre mille sentiments
divers qui s'emparaient puissamment de son esprit et le tinrent
toute la journe agit et inquiet.




IV


Pour tout dire, il avait peur.

Bien des pressentiments l'assaillaient  la fois dont il ne
pouvait se dgager.

En toute autre circonstance, peut-tre n'et-il pas attach tant
d'importance  la communication de Georges Palmer; mais cette
communication paraissait viser M. de Beaufort dans ses
mystrieuses menaces, et Gaston se sentait pris d'une grande
pouvante en songeant qu'elles pouvaient atteindre Edme.

Edme!...

Il l'avait vue une heure  peine, et ses yeux, sa pense, son
coeur en taient pleins.

Il n'avait jamais aim encore; il avait vcu jusqu'alors, sinon
indiffrent, du moins impassible. Il s'tait peu ml au monde, et
devait se trouver sans dfense devant les premires sensations qui
le frappaient.

C'est ce qui tait arriv.

Il ne s'attendait  rien de pareil.

'avait t pour lui comme une rvlation, une initiation plutt!

Edme s'tait offerte dans toute la candeur de son me nave et
pure, sans timidit comme sans audace, et il avait t bloui de
sa grce touchante et de son abandon sincre.

Depuis la veille, il ne pensait qu' elle; et comme il n'avait pu
la sparer de l'entourage au milieu duquel elle vivait, il
prouvait parfois un douloureux serrement de coeur en se rappelant
certains faits inexplicables qui l'avaient fort troubl.

La visite de Palmer ne fit qu'ajouter  ses apprhensions.

Il y avait,  n'en pas douter, comme une menace de malheur autour
de cette famille.

Gaston s'arrtait effray devant les suppositions auxquelles, par
moment, il s'abandonnait malgr lui.

Et plus cette impression s'accentuait, plus il comprenait  quel
point son amour, n d'hier, avait pouss des racines profondes
dans son coeur.

Qu'allait-il faire cependant? Il n'en savait rien.

Il attendit, pour prendre un parti, que Bob lui et fait connatre
le rsultat de la mission qu'il lui avait confie.

Mais Bob ne revint que fort tard dans la soire.

Gaston l'attendait avec une mortelle impatience; il l'interrogea
avidement.

Bob avait suivi Palmer avec obstination.

Pendant toute la journe, il ne l'avait pas perdu de vue.

Il avait parcouru  peu prs tous les quartiers de Paris, depuis
la rue de la Chausse-d'Antin jusqu' la barrire du Trne,
s'arrtant ici et l, pour se rconforter.

Enfin, il y avait une heure que Bob l'avait abandonn.

-- Et en quel endroit l'as-tu quitt? demanda Gaston, un peu
dpit de ce rsultat ngatif.

-- Sur la rive gauche, rpondit Bob.

-- Il est rentr chez lui?

-- Je ne pense pas. C'est un quartier  peu prs dsert, non loin
du Luxembourg; le jour baissait, on n'y voyait plus beaucoup, et
nous longions un grand mur, quand tout  coup mon homme a disparu,
sans que j'aie pu m'expliquer par o il avait pass.

-- Voil qui est bizarre.

-- N'est-ce pas, commandant? J'ai fait le tour du mur: point de
portes; rien qu'un vaste enclos avec quelques grands arbres
derrire lesquels j'ai vaguement aperu la silhouette d'une
chapelle.

-- Un couvent, peut-tre?

-- Je le crois.

Gaston rflchit quelques secondes, puis il releva vivement la
tte.

Il tait trop dvor d'impatience pour rester plus longtemps dans
l'incertitude. C'tait d'ailleurs un homme de rsolution prompte
et qui n'avait pas pour habitude d'hsiter dans les occasions
srieuses.

-- Voyons, dit-il aussitt, en se tournant vers Bob,
reconnatrais-tu l'endroit dont tu viens de parler.

-- Oh!  coup sur, rpondit le jeune novice.

-- Eh bien! nous allons prendre une voiture, on nous arrtera dans
les environs du Luxembourg, et une fois l...

-- Une fois l, acheva Bob, je m'orienterai et je mettrai
facilement le cap sur l'habitation.

Sur ces mots, ils partirent.

Gaston avait promis un bon pourboire au cocher; en moins d'une
demi-heure, ils descendaient  la hauteur du Luxembourg, et Bob
prenait les devants.

Ce ne fut pas long.

Peu aprs, ils atteignaient le commencement d'une rue  l'angle de
laquelle s'levait un grand mur; derrire,  la lueur du gaz, on
voyait pointer quelques branches d'arbres dpouills de leurs
feuilles.

-- C'est ici! fit Bob.

La rue tait dserte, fort mal claire, Gaston commena son
examen...

Cela dura quelques minutes.

Arriv  un endroit o le mur faisait retour sur des terrains
vagues, il s'arrta et prta l'oreille.

On entendait un vague chuchotement de voix jeunes et fraches.

-- C'est un couvent, ainsi que je le supposais, dit-il! mais
quelles raisons peuvent bien y attirer le capitaine Palmer?...

Il n'acheva pas.

Bob venait d'touffer un cri.

-- Qu'y a-t-il? demanda Gaston en se rapprochant.

-- Je n'tais pas venu jusqu'ici, rpondit le jeune novice, ou,
pour sr, j'avais mal vu...

-- Qu'est-ce donc?

-- Une porte! voyez.

-- En effet!

-- C'est par l que Palmer a disparu!

-- Probablement; mais depuis, il s'est loign sans doute.

-- Peut-tre! On a l'oue fine aussi! coutez! Gaston se pencha et
perut nettement alors le bruit d'un pas lourd derrire le mur.

-- On approche, fit Bob en baissant la voix. On vient de ce ct.
Si mes oreilles ne m'abusent pas, c'est un homme, et il n'est pas
seul.

-- Quel est ce nouveau mystre?

-- Mettons-nous  l'cart, commandant; il ne faut pas qu'on nous
voie, et fiez-vous  moi pour ne rien perdre de ce qui va se
passer.

Le conseil tait bon, Gaston le suivit.

Par un mouvement rapide, il se rejeta dans l'ombre et attendit,
l'oeil ardemment fix sur la porte.

Bob en fit autant.

Une minute s'coula.

On entendait toujours le mme murmure de voix, au-dessus duquel
clatait de temps  autre certaines notes gaies et sonores
chappes  quelques pensionnaires indisciplines.

Puis,  un moment, la porte de l'enclos s'ouvrit et un homme
parut.

Georges-Adam Palmer!

Une soeur l'accompagnait!

Ils s'arrtrent sur le seuil.

-- Alors, vous n'avez pas d'autre recommandation  m'adresser? fit
Palmer avant de s'loigner.

-- Non: tout est bien, rpondit la soeur; maintenant que vous tes
sur la piste de ce misrable Gobson, je crois que je touche  la
fin de tous mes tourments; il faudra bien qu'il parle!

-- Mais le commandant!

-- M. de Pradelle?

-- Que lui dirai-je?

-- Rien. J'ai t heureuse d'apprendre qu'il est  Paris; il doit,
m'avez-vous dit, y rester un an. Quand le moment sera venu, je
l'appellerai  mon aide, et j'espre que cette fois encore...

Gaston n'en entendit pas davantage.

La cloche venait de sonner; l'enclos s'tait tout  coup rempli de
bruit et de mouvement, et la porte s'tait referme...

Gaston laissa Palmer quitter la place sans songer  le retenir.

Ce qu'il venait de voir tait si extraordinaire, si
invraisemblable surtout, qu'il ne parvenait pas  trouver une
explication plausible.

Mais  travers le trouble de son esprit, un sentiment imprieux
s'tait empar de lui, et c'est avec un frisson d'pouvante qu'il
songeait  ce Gobson que l'on avait vu sortir de la demeure de
M. de Beaufort.

Il y avait l un mystre qu'il comprenait mal encore, et au fond
duquel il n'osait pntrer.

Il rentra chez lui fort perplexe, et quelques jours se passrent
sans que rien d'important vnt l'arracher  l'espce de torpeur o
tous ces vnements l'avaient plong.

Malgr lui, il se sentait envelopp peu  peu par quelque chose de
fatal et de sombre qui lui enlevait sa volont et sa prsence
d'esprit.

Il ne s'appartenait plus.

Il tait tout entier  cette nigme, dont il cherchait vainement
le mot et qui l'pouvantait.

Il ne pouvait plus penser  autre chose.

Souvent, pouss par un dsir mal dfini, mais imprieux, il avait
form le projet d'aller trouver M. de Beaufort et de lui faire
part de ses apprhensions.

C'et t insens! Il n'avait aucune raison, aucun prtexte pour
agir de la sorte, et il y avait renonc.

Mais il tait rellement malheureux.

Plus il avanait, plus il comprenait que son coeur tait pris, et
qu'il aimait!

Une fois, il avait song  reprendre la mer. Il esprait qu'en
mettant le pied sur le pont de son navire, le calme se ferait dans
son esprit, et qu'il lui serait facile d'oublier.

Vain espoir!

Au moment o ses rsolutions paraissaient le mieux arrtes, quand
il se voyait sur le point de formuler sa demande qu'on n'et pas
manqu d'accueillir favorablement, il se prenait  plir et 
trembler,  la pense d'une sparation aussi cruelle.

 Paris, au moins, il tait prs d'Edme, il pouvait la voir, s'en
faire aimer, la demander  M. de Beaufort.

Tandis qu'une fois parti, elle l'oublierait et deviendrait la
femme d'un autre!

Alors, tout son sang brlait ses artres, il prenait son front
dans ses doigts crisps. Cela ne pouvait, ne devait pas tre.

Et puis, s'il tait vrai qu'elle dt tre menace, si les soupons
qui le torturaient venaient  se vrifier! Il voulait tre l pour
la protger, pour la dfendre.

Enfin, aprs avoir pass par toutes ces alternatives, avoir subi
tous ces tourments, un matin, il se leva bien rsolu  retourner
rue de la Chausse-d'Antin.

Il devait une visite, et rien n'tait plus correct.

Il verrait Edme, M. de Beaufort l'clairerait sur les doutes qui
pesaient sur son coeur, et au sortir de cette preuve, il
prendrait son parti.

Cette rsolution lui rendit un peu de tranquillit.

La matine se passa en prparatifs et en projets.

Ce qu'il allait faire lui semblait si naturel, qu'il avait
recouvr une partie de sa fermet et son sang-froid habituel.

Un incident qui survint vers onze heures, comme il allait se
mettre  table pour djeuner, lui apporta du reste une distraction
salutaire et qui le rjouit fort.

On avait sonn. Bob tait all ouvrir, et presque aussitt Gaston
entendit son nom prononc par une voix qu'il connaissait bien.

C'tait Maxime de Palonier.

Il alla vivement  sa rencontre, et les deux amis s'embrassrent
avec effusion.

Il y avait trois annes qu'ils ne s'taient vus, Maxime revenait
de campagne et tait pass lieutenant de vaisseau depuis peu.

-- Par ma foi! dit Gaston, le visage rayonnant, il ne pouvait
m'arriver de surprise plus agrable; depuis quand es-tu arriv?

-- Depuis hier, rpondit Maxime.

-- De sorte que je suis ta premire visite?

-- Pardieu!

-- Tu es un vritable ami, toi.  la bonne heure, et que viens-tu
faire  Paris?

Maxime jeta un joyeux clat de rire.

-- Eh donc! rpliqua-t-il, cela ne se demande pas. Il est onze
heures, je viens djeuner avec toi.

Immdiatement les deux amis se mirent  table.

Maxime n'avait gure chang, lui non plus: c'tait le mme garon
vif, ardent, aimable, un de ces marins ternellement jeunes, qui
semblent avoir t crs uniquement pour aller promener par le
monda la gaiet et l'esprit franais.

-- Et comptes-tu sjourner quelque temps dans la capitale?
interrogea Gaston au bout d'un moment.

-- Malheureusement non, rpondit Maxime; je n'y ferai que passer.
J'ai dbarqu  Toulon, et au lieu de me rendre immdiatement 
Brest, je suis venu toucher barre  Paris.

-- Je sais que tu es presque un boulevardier.

-- J'aime, en effet, le boulevard presque autant que la mer; mais
ce n'est pas aujourd'hui un pur intrt de plaisir qui m'y attire.

-- Qu'est-ce donc?

-- Ce sont les graves fonctions dont je suis investi!

Gaston regarda son ami avec surprise.

-- Des fonctions graves! toi! rpta-t-il d'un ton enjou;
parbleu! voil qui est nouveau.

-- Ne plaisante pas.

-- De quoi s'agit-il?

-- D'une chose fort simple en apparence, mais qui, depuis que nous
ne nous sommes vus, m'a mis, comme on dit, un peu de plomb dans la
tte.

-- Explique-toi!

-- Apprends donc qu'il y a trois ans, mon oncle Duparc est mort 
Toulouse, laissant sa fille, Mariette Duparc, dans le plus complet
dnuement. Je rentrais de campagne, et, naturellement, j'allai
enterrer le brave homme; en mme temps, je vis l'enfant, qui avait
 peine quatorze ans, et qui tait bien la plus jolie crature que
l'on pt rencontrer. Sa situation me toucha; elle ne demandait
rien cependant, la chre petite. Mais elle me regardait avec des
yeux si inquiets, elle disait avec une si touchante candeur
qu'elle n'avait plus que moi au monde, et qu'elle m'aimerait bien,
si je voulais l'aimer comme l'avait fait son pre, que, ma foi! je
me suis laiss attendrir! Je ne suis pas riche, mais j'ai une
aisance convenable, et, comme je ne devais pas tarder  repartir,
j'emmenai l'enfant  Paris, et la plaai dans un couvent, o elle
doit rester jusqu' sa majorit. N'ai-je pas bien fait?

-- Excellent coeur!

-- Bon! je ne sais pas ce que a vaut, cette action-l; mais ce
que je puis affirmer, c'est qu'elle m'a rapport bien des joies
que je n'aurais jamais pu me procurer avec les quelques milliers
de francs qu'elle m'a cots...

-- Et depuis?... vous tes en correspondance.

-- Elle m'crit souvent... Moi, je lui rponds quelquefois. Voil
prs de deux ans, que je ne l'ai vue.

-- C'est pour elle que tu viens.

--  peu prs. J'irai demain au couvent o je l'ai place. Elle a
d tre prvenue, hier, de mon arrive, et je suis sr qu'elle
m'attend avec une impatience?

-- Pauvre enfant!

-- Du reste, ajouta Maxime, je veux que tu la connaisses; tu
viendras avec moi.

-- Y songes-tu?

-- Sans doute, elle t'intressera, j'en suis sr, et pour elle, ce
sera une distraction; elle adore les officiers de marine! C'est
entendu, n'est-ce pas?

-- Mais, je ne sais...

-- Oh! il n'y a pas d'indiscrtion! Ce n'est pas un clotre, que
diable! on peut causer, et tu verras avec quel babil charmant elle
nous accueillera.

-- Aprs tout, je le veux bien.

--  la bonne heure!

-- O est situ ce couvent?

-- Ma foi, je ne te dirai pas le nom de la rue; c'est derrire le
Luxembourg, un grand mur, avec une chapelle. Je vois cela d'ici.
Nous prendrons une voiture: le cocher trouvera bien.

Gaston ne rpondit pas, mais il eut toutes les peines du monde 
dissimuler l'impression qu'il ressentait.

Ce couvent dont lui parlait Maxime, et o il l'invitait 
l'accompagner, c'tait  n'en pas douter, celui d'o nagure il
avait vu sortir Georges-Adam Palmer.

Cependant, l'heure tait venue o il devait se rendre chez
M. de Beaufort. Maxime ne tarda pas  le quitter pour vaquer lui-
mme  ses affaires, et quelque temps aprs, Gaston montait en
voiture et se faisait conduire, rue de la Chausse-d'Antin.

Une dception l'y attendait. Quand il atteignit le vestibule du
rez-de-chausse et qu'il demanda  voir madame de Beaufort, le
valet qui le reut lui annona que madame Beaufort et mademoiselle
Nancy taient sorties, et qu'elles ne rentreraient que pour
l'heure du dner. Gaston remit sa carte et se retira. Il tait
vivement contrari.

Il se promettait beaucoup de cette visite, et se dsolait
sincrement d'tre oblig de remettre  un autre jour.

D'ailleurs, une chose l'intriguait dans la rponse du valet.

Il avait parl de madame de Beaufort et de Nancy, et n'avait pas
prononc le nom d'Edme.

Qu'est-ce que cela signifiait? pourquoi cet oubli? Gaston en
demeura troubl toute la journe. Le lendemain vers onze heures,
l'arrive de Maxime vint heureusement faire diversion  toutes les
penses qui l'obsdaient.

Maxime tait d'une nature expansive, primesautire, qui ne s'tait
jamais laiss entamer par les tristes perspectives de la vie.

Il tait n insouciant et gai, et se dfendait de la mlancolie
comme d'une maladie. Tout le monde l'aimait et il aimait tout le
monde. Cela tait bien un peu banal, et peut-tre ne fallait-il
pas faire grand fond sur les manifestations bruyantes de ses
sympathies.

Il ne demandait pas, au surplus,  tre pris autrement, et tel
qu'il se prsentait, indiffrent plutt que sceptique, il tait
charmant.

Gaston connaissait, d'ailleurs, les excellentes qualits du jeune
lieutenant de vaisseau, et lui seul et pu dire ce qu'il y avait
dans ce coeur d'enfant turbulent, qui s'tait gard jusqu'alors
des atteintes de toute passion mauvaise.

-- Eh bien! es-tu prt? dit Maxime en se prcipitant dans la
chambre.

-- Prt!  quoi?... fit Gaston.

-- Eh pardieu! l'as-tu dj oubli! Tu m'as promis de
m'accompagner au couvent: je viens te chercher.

-- Si tt!

-- On s'y lve de bonne heure, parat-il. La petite Mariette doit
griller, et tu comprends que je ne veux pas faire attendre la
pauvre enfant!

-- Tu as raison. Partons!

Ils descendirent. La voiture de Maxime tait  la porte; ils
partirent aussitt.

Au bout de quelques minutes, le jeune lieutenant de vaisseau, qui
tait rest silencieux jusque-l, se tourna brusquement vers son
compagnon.

-- Mon cher ami, dit-il d'un ton qui frappa Gaston, il faut que je
t'avoue une chose qui m'arrive, et  laquelle j'tais certainement
loin de m'attendre.

-- Quelle chose? dit Gaston tonn.

-- Depuis hier, il s'est produit en moi un phnomne extravagant.

-- Lequel?

-- J'ai rflchi.

-- Toi?

-- Tu vois, a t'tonne, et moi aussi!

-- Mais quel a t le sujet de tes rflexions?

-- La petite...

-- Mariette?

-- Elle-mme. Je me suis dit que, lorsque je l'ai recueillie, elle
avait quatorze ans; que trois annes se sont passes depuis; que
par consquent elle a grandi, s'est dveloppe, et qu'au lieu de
la gamine d'autrefois, je vais me trouver en prsence d'une grande
jeune fille.

-- Cela t'embarrasse?

-- Cela m'effraie! Songe donc, quand je l'ai quitte la dernire
fois, je lui tapotais les mains, j'embrassais ses bonnes petites
joues roses, je la prenais, pour ainsi dire, sans faon, dans mes
bras, tandis que maintenant, je me connais, je suis capable de ne
pas oser la regarder.

Gaston se prit  rire.

-- Bon! n'est-ce que cela? rpliqua-t-il; toi! un lieutenant de
vaisseau de la marine impriale, allons! ce n'est pas srieux, et
je suis bien certain que tu t'en tireras  ton honneur;
d'ailleurs, je serai l.

-- Tu as raison, c'est bte; mais tout de mme cela me fait
quelque chose...

Tout en devisant de la sorte, ils avanaient.




V


Le couvent o ils se rendaient tait situ au del du Luxembourg,
au milieu de terrains vagues o il occupait un vaste emplacement.

On l'appelait le couvent de Sainte-Marthe, et le btiment servant
de retraite aux soeurs qui l'habitaient et aux jeunes filles
qu'elles levaient, avait d tre construit peu aprs la
Renaissance.

Quoiqu'il et t modifi souvent depuis, pour causes
d'appropriation, il conservait encore certains vestiges de
l'architecture de l'poque primitive.

La chapelle surtout en portait la marque vidente.

C'tait une lgante construction, aux vives artes, dont le
perron extrieur, les fentres et les piliers de forme gracieuse,
attestaient manifestement l'origine.

Quant au btiment principal o vivaient les soeurs et leurs
lves, il avait subi de nombreuses transformations sous
lesquelles,  la longue, le premier corps de logis avait presque
entirement disparu.

C'tait maintenant un monument btard, de style confus, qui ne
s'imposait au regard que par sa masse remarquable, et  l'esprit,
par le silence mystrieux qui rgnait incessamment alentour.

Un vaste jardin potager se dveloppait  droite et  gauche, et le
tout tait entour par un mur de quatre mtres de hauteur, qui
isolait l'habitation du bruit et du mouvement de la capitale.

Une vritable oasis, dont aucun tranger n'tait admis  troubler
le recueillement et la paix!

La chapelle seule s'ouvrait  tout pieux visiteur, et ce n'est
qu' certain jour de la semaine, pendant une heure seulement, que
les parents des jeunes pensionnaires taient autoriss  venir
voir leurs enfants.

Au surplus, pour tout dire, le couvent de Sainte-Marthe n'tait
pas soumis aux rgles rigoureuses que l'on observe dans les autres
maisons du mme genre.

L, par exception, le parloir n'tait point grill; les jeunes
filles y pouvaient causer avec leurs parents et leurs amies, sous
la seule surveillance d'une soeur, et elles jouissaient durant les
rcrations, d'une libert sur laquelle ne s'exerait qu'un
contrle bienveillant.

La vie y tait donc relativement agrable et diffrait peu de
celle qu'on mne dans les pensionnats laques. Quelques mes y
pouvaient trouver de plus la satisfaction de ces aspirations
mystiques que la monotonie mme d'une pareille existence dveloppe
parfois jusqu' l'exaltation.

Nous disions plus haut que le couvent de Sainte-Marthe tait une
vritable oasis incessamment entoure de recueillement et de paix.

Cependant, trois fois par jour, le matin, l'aprs-midi et le soir,
le jardin s'emplissait tout  coup de mouvement et de bruit, et
durant une heure, l'enclos, d'ordinaire taciturne, s'gayait de
caquetage, de cris et de rires.

C'tait aux heures de rcration.

Trente jeunes filles s'chappaient de la maison principale, comme
des oiseaux s'chapperaient d'une volire, et elles se rpandaient
dans la partie du jardin qui leur tait rserve, avides de
libert, buvant l'air  pleins poumons, donnant la vole  tous
les sentiments contenus dans leur coeur oppress.

Alors, des groupes sympathiques se formaient. On se prenait par le
bras, on allait, on venait  travers l'enclos, et l'on se
chuchotait  l'oreille sous les charmilles des mots qu'on ne
voulait pas laisser surprendre ou des noms qu'on osait  peine
prononcer.

Timidits charmantes, expansions effarouches de coeurs qui
s'ignorent, exquises pudeurs derrire lesquelles hsitent encore
et se voilent les premiers et les plus doux aveux.

On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, que parmi cette
runion de jeunes filles appartenant  des familles riches ou
titres, et que le monde attendait au sortir du couvent, il devait
rgner une incessante fermentation d'impatience qui se traduisait,
selon la nature de chacune d'elles, par des manifestations qui
n'taient pas toujours parfaitement correctes.

Quelques-unes restaient bien soumises et dociles, mais la plupart
supportaient difficilement la rgle de discipline  laquelle elles
taient astreintes, et cherchaient avidement des sujets de
distraction jusque dans les faits les plus insignifiants.

Parmi celles-ci, il y en avait une surtout qui s'tait toujours
montre rfractaire aux remontrances dont elle tait souvent
l'objet.

C'tait Mariette Duparc, la petite cousine de Maxime: une enfant.

Elle avait dix-sept ans; elle tait jolie comme un ange, et la
nature l'avait doue d'un coeur d'or.

Celle-l ne dissimulait rien, par exemple.

Elle tait petite, blonde, avec deux yeux curieux qui regardaient
 dconcerter les plus sceptiques.

D'ailleurs, admirablement faite.

Et puis, une ptulance, une vivacit, une avidit de mouvements
qui eut, pour ainsi dire, mis le feu au couvent.

On la grondait bien quelquefois; on lui pardonnait toujours.

Il suffisait de la voir rire.

Aucune svrit ne tenait devant cette bouche rose entr'ouverte,
laissant voir une double range de perles clatantes.

C'tait une sduction irrsistible, et elle le savait bien.

Il y avait trois annes que Mariette Duparc tait  Sainte-Marthe,
et elle s'y ennuyait  mourir.

Elle y tait venue toute enfant; maintenant c'tait une belle
jeune fille.

Elle avait grandi, et les mystrieuses transformations par
lesquelles elle passa, la rendirent plus curieuse, sans la faire
plus savante.

Deux sentiments devaient la prserver de toute science prcoce et
funeste:

Le premier, c'tait la reconnaissance profonde qu'elle ressentait
pour son cousin, lequel s'tait montr si affectueux et si tendre.

Elle l'aima longtemps, comme elle et aim un frre an, et lui
voua un dvouement sans bornes.

Elle n'avait, d'ailleurs, aucune raison pour cacher ce qu'elle
prouvait, et elle le lui crivit souvent dans de longues lettres
attendries.

Mais, chose bien naturelle,  mesure qu'elle avanait en ge, ses
lettres devinrent plus srieuses; l'affection qu'elle voulait
exprimer emprunta un langage plus grave, et  plusieurs reprises,
peut-tre et-il t facile d'y dmler la naissance d'un
sentiment confus encore, o la reconnaissance ne tenait plus la
premire place.

Vers cette poque, un fait se produisit qui allait modifier trs
sensiblement l'tat de son esprit et celui de son coeur.

Deux jeunes filles furent un aprs-midi amenes  Sainte-Marthe,
et ds le premier jour, Mariette se sentit prise d'un penchant
trs vif pour l'une des deux pensionnaires.

Elle s'appelait mademoiselle Edme de Beaufort-Wilson.

La loi des contrastes affirmait une fois de plus son autorit! car
si Mariette tait ptulante et vive, Edme de Beaufort tait, au
contraire, mlancolique et presque triste.

On se lie vite au couvent.

La vie commune rapproche les caractres les plus opposs; une
semaine s'tait  peine coule, que Mariette et Edme ne se
quittaient plus.

Cela dura  peu prs deux annes, et Dieu sait les confidences,
les aveux, les aspirations, auxquelles s'abandonna la jolie petite
Duparc.

Elle n'avait gure qu'un sujet de conversation.

Maxime!

Elle en parlait  tout propos et  propos de tout, et Edme
l'coutait avec bienveillance, sans jamais laisser voir que son
bavardage pouvait l'ennuyer.

Ce fut donc un jour cruel dans la vie de Mariette que celui o
Edme quitta le couvent pour rentrer dans sa famille.

Il y eut des larmes, presque des sanglots.

Mariette surtout parut inconsolable, elle ne parlait de rien moins
que d'en prendre _un fond de chagrin_.

Mais les sensations se succdaient heureusement dans son coeur
sans y laisser des traces bien profondes. Quelques jours plus
tard, elle recevait une lettre de Maxime qui lui annonait son
retour, et sous peu, il viendrait embrasser sa petite Mariette.

Celle-ci essuya ses larmes, et son visage resplendit de nouveau.

Un rayon de soleil aprs la pluie!

Et elle attendit.

Pour tout dire, il y eut alors en elle quelque chose qu'elle
n'avait pas encore prouv.

 plusieurs reprises, elle relut la lettre de son cousin, et
chaque fois qu'elle arrivait au passage o Maxime parlait du
plaisir qu'il aurait  embrasser sa petite cousine, un sourire
d'une maligne expression venait relever le coin de sa lvre.

Elle se regardait alors dans sa glace de pensionnaire; son regard
s'clairait d'une flamme inaccoutume, et elle pensait que Maxime
allait trouver bien du changement chez cette petite Mariette, qui,
depuis son dpart, tait devenue bel et bien une jeune fille de
dix-sept ans.

Au surplus, un bonheur n'arrive, dit-on, jamais seul, et aprs
deux mois d'attente, comme on venait, pendant la rcration, de
lui remettre une nouvelle lettre de Maxime, dbarqu de la veille
 Toulon, des cris s'levrent du fond de l'enclos, et Edme de
Beaufort accourut se jeter dans ses bras.

-- Eh quoi! tu rentres dj? fit Mariette stupfaite.

-- Oui, oui, je rentre, rpondit Edme.

-- Qu'est-il arriv?

-- Je t'expliquerai cela. J'ai bien des choses  te dire...

-- Et moi donc! Si tu savais, il revient.

-- M. Maxime!

-- Oui, M. Maxime, rpondit la folle enfant sur un ton
intraduisible; comprends-tu ma joie. Je vais le revoir!

-- Il est  Paris.

-- Il y sera aprs-demain. Mais viens! viens! Nous avons  causer,
et ici, on ne peut rien dire. La soeur surveillante nous observe
et celle-l je ne l'aime pas!

-- Soeur Rosalie!

-- Je la dteste.

-- C'est le meilleur coeur que je connaisse.

-- Bon! bon! je connais cela. Tu as un faible pour elle! Mais,
moi, je suis paye pour la redouter.

-- Que t'a-t elle fait?

-- Rien! Seulement, je n'aime pas les gens qui ne rient jamais, et
celle-l...

-- Pauvre femme! c'est qu'elle a souffert, qu'elle a dans le coeur
quelque cruel regret du pass.

-- Qui te l'a dit?

-- Personne! Mais, bien souvent, quand vous passiez indiffrente
ou craintive  ses cts, moi, je l'observais, et plus d'une
fois...

-- Achve!

-- Plus d'une fois je l'ai surprise les yeux pleins de larmes.

-- Est-ce possible!

-- Aussi, je me suis bien promis de ne jamais lui donner le
moindre sujet de chagrin.

Mariette sauta au cou d'Edme.

-- Tu es toujours la mme, dit-elle avec effusion, et je veux que
Maxime te connaisse.

-- Es-tu folle!

-- Pas si folle que cela; car, en voyant comment je place mon
amiti, il aura encore plus d'estime pour sa petite Mariette,
comme il dit.

Pendant les deux jours qui suivirent, la jolie enfant se montra
plus turbulente et plus agite qu'elle ne l'avait jamais t.

Elle attendait Maxime; elle savait maintenant quel jour et 
quelle heure il devait venir, et elle ne tenait plus en place.

Plusieurs fois, soeur Rosalie eut occasion de la gronder  ce
sujet, et malgr l'agitation nerveuse  laquelle elle tait en
proie, Mariette conserva assez d'empire sur elle-mme pour lui
rpondre avec douceur et soumission.

Pendant toute la matine, elle ne cessa, d'ailleurs, de causer 
voix basse avec Edme. On les rencontrait dans tous les coins, et
Mariette semblait demander  son amie une chose que celle-ci
s'obstinait  refuser.

-- Si tu me refuses, dit enfin Mariette les yeux voils de larmes,
tu me feras un grand chagrin.

-- Mais tu n'y songes pas, voulut dire Edme.

-- Sois bonne, comme toujours, et je t'aimerai tant!

Edme n'eut pas le temps de rpondre.

Midi venait de sonner, et soeur Rosalie s'avanait vers les deux
amies.

-- Mon cousin? s'cria Mariette! incapable de se contenir.

-- Oui, mon enfant, rpondit la soeur surveillante.

-- Il est l?

-- Il vous attend.

L'enfant devint toute ple, et porta les deux mains  son coeur.

-- Mariette! fit Edme avec un commencement d'inquitude.

-- Ce n'est rien... le premier moment! mais tu vois! tu ne peux
m'abandonner toute seule avec soeur Rosalie. Viens! viens! je t'en
supplie.

Et la prenant par la main, d'un geste d'autorit cline, elle
entrana son amie sur les pas de la surveillante qui avait pris
les devants.




VI


Maxime et Gaston avaient t reus par la soeur tourire, et le
jeune lieutenant de vaisseau n'eut pas plus tt fait connatre le
but de sa visite, qu'elle les pria de la suivre et gravit avec eux
les degrs de l'escalier de pierre qui menait au large palier du
premier tage.

Une porte ouvrait sur une sorte de vestibule o tait tabli le
_tour_ du couvent; ils en franchirent le seuil et, toujours
prcds par la soeur, ils traversrent le vestibule et
pntrrent dans le parloir.

C'tait une grande pice, nue et froide, dont les hautes fentres
taient voiles de rideaux de serge et dans laquelle rgnait un
jour douteux.

Un Christ d'ivoire se dtachait sur une croix d'bne, contre le
mur qui faisait face  la porte, et l'on ne distinguait d'autres
meubles que quelques chaises et un banc couvert de drap noir.

Aprs avoir introduit les deux jeunes gens, la soeur salua et se
retira, en les invitant  s'asseoir et  attendre.

Ce ne fut pas long.

Peu aprs, ils entendirent un bruit de pas prcipits qui
montaient l'escalier, et presque aussitt, deux jeunes filles
parurent dans le vestibule, suivies  peu de distance par une
nouvelle soeur qui avait dans ses attributions la surveillance du
parloir.

Alors, une chose bizarre se produisit.

Et pendant que Maxime, tonn et ravi, hsitait  reconnatre dans
la charmante Mariette qui venait navement se jeter dans ses bras,
la petite fille qu'il avait laisse au dpart, Gaston comprimait
un cri de stupfaction  la vue d'Edme qui l'accompagnait.

-- Eh bien! eh bien! fit Mariette avec un rire clair et vif, suis-
je donc si change que vous hsitez  me reconnatre?

-- Chre, chre enfant! balbutia Maxime.

-- J'avais tant de hte de vous voir!

-- Et moi aussi, n'en doutez pas.

--  la bonne heure! voyons, j'ai bien grandi, n'est-ce pas? On
n'est plus une petite fille. Songez donc, j'ai dix-sept ans depuis
deux mois.

-- Si vieille que cela?

-- Bon, voil que vous vous moquez.

-- Non, non, chre Mariette; mais si vous saviez ce qui se passe
en moi; j'tais si loin de m'attendre... On ne pense pas  ces
choses-l, et un moment je me suis senti tout intimid.

-- Vous, un marin?

-- C'est qu'aussi, vous voil une grande demoiselle, maintenant,
et jolie!

-- Vous trouvez?

-- Est-ce qu'on ne vous l'a pas dit dj?

-- Ici!... Devenez-vous fou?... Mais on ne voit pas un chat. Ah!
si jamais vous tes las du monde, ce n'est pas au couvent que je
vous conseille de vous retirer.

-- On s'y ennuie donc bien?

--  mourir.

Maxime se prit  sourire.

-- Cependant, rpliqua-t-il, vous me paraissez avoir vaillamment
support le rgime de Sainte-Marthe.

Mariette remua la tte avec une pointe de mlancolie.

-- Si j'ai rsist, dit-elle, c'est que vos lettres me faisaient
prendre patience, et que je n'aurais pas voulu vous donner le
moindre sujet de mcontentement.

--Vous pensiez donc  moi?

-- Et  qui voulez-vous que je pense?

-- C'est vrai.

-- Moi, je suis seule au monde; je n'ai plus que vous dsormais,
et si vous veniez  me manquer...

-- Pauvre enfant!

-- Et puis, vous avez t si bon, si gnreux, si attentif  tout
ce qui pouvait m'tre agrable. Vous vous informiez de moi avec
tant de sollicitude auprs de notre suprieure: je le sais; elle
me l'a dit. Ah! je serais bien ingrate si je pouvais oublier que
je vous dois tout.

-- Ne parlons pas de cela.

-- Si, au contraire, laissez-moi en parler! Tenez, savez-vous une
chose? je m'ennuie bien ici, n'est-ce pas. Vous ne pouvez mme pas
vous en faire une ide. Eh bien il y a des moments o je n'aurais
pas chang mon sort contre celui de la plus privilgie des
mondaines.

-- Et ces moments?

-- C'est quand je recevais une de vos lettres.

-- Bon petit coeur!

-- Je me disais: il est loin, bien loin!... et je ne le reverrai
peut-tre pas de longtemps. Mais il pense  moi; sa tendresse ne
m'oublie pas. L'absence ne l'a pas chang! et alors, je me mettais
 vous crire. J'y passais des nuits entires, j'y employais
toutes les heures de rcration, et je vous envoyais des lettres
bien longues, bien bavardes, qui ont d mme vous agacer souvent.

-- Y songez-vous?

-- Je n'y songeais pas! et je mentirais si je disais que je
n'esprais pas qu'elles vous feraient plaisir.

-- Et vous aviez raison!

-- Aussi, jugez de ma joie, quand j'ai reu votre premier
tlgramme! Toulon! vous tiez en France... j'allais vous
revoir!... Ah! vous ne vous imaginez pas ce que c'est qu'une
pareille nouvelle, pour une pauvre orpheline comme moi!... et j'ai
compt les jours, les heures, les minutes...

Maxime serra tendrement les mains de l'enfant, et oublia un moment
son regard dans le sien. Mariette baissa vivement les yeux.

-- Et vous tes pour quelque temps  Paris? reprit-elle au, bout
d'un instant.

-- Pour une semaine, au plus! rpondit Maxime.

-- Si peu... O allez-vous donc?

--  Brest.

-- Mais vous reviendrez?

-- Bientt.

-- Et vous ne reprendrez pas la mer tout de suite?

-- Je l'ignore! Un marin ne s'appartient pas. Il faut qu'il
obisse. Il y a la discipline!

-- Comme au couvent?

--  peu prs.

Mariette ne rpondit pas; une ombre avait gliss sur son front.

Mais l'enfant tait d'une nature essentiellement mobile, et tout 
coup elle releva le front et regarda son cousin avec curiosit.

-- C'est votre ami? interrogea Mariette en baissant la voix et
dsignant Gaston du coin de l'oeil.

-- Mon meilleur ami, rpondit Maxime.

-- Et vous l'appelez?

-- Gaston de Pradelle.

-- Il connat donc Edme? Maxime eut un geste vague.

--Probablement, dit-il. Il me semble, en effet, que Gaston m'a
parl d'une famille de Beaufort-Wilson, o il a t reu rcemment
et o il a rencontr une jeune fille qui a fait sur lui une
certaine impression. Il n'y a rien de l que de trs simple.

-- Peut-tre.

-- Quelle ide vous vient.

-- Voyez vous-mme. Ils se parlent  voix basse; ils ont l'air mu
l'un et l'autre, et a ce n'est pas tout  fait aussi simple que
vous le croyez.

-- Au surplus, dit Maxime sur un ton insouciant, Gaston et Edme
sont sous l'oeil de la soeur surveillante, et vous pouvez
remarquer avec quelle attention particulire celle-ci les
observe!...

-- Vous avez raison, et ceci est peut-tre encore plus singulier.

La remarque faite par Maxime tait, en effet, bonne  retenir.

Nous avons dit qu' la vue d'Edme, qu'il ne s'attendait pas 
trouver  Sainte-Marthe, Gaston n'avait pu retenir un cri de
stupfaction; nous ajouterons que, pouss par un sentiment qu'il
ne put contenir, il s'tait approch de la jeune fille et lui
avait pris la main, avant que celle-ci et song  la retirer.

-- Vous! vous! Mademoiselle, s'cria-t-il hors de lui; est-ce
possible?

Et comme Edme se taisait, interdite et rougissante...

-- Oh! parlez, je vous en conjure, insista Gaston; quand je vous
ai vue l'autre soir, il n'tait point question d'une pareille
rsolution, et en vous trouvant ici...

-- Ne cherchez pas d'explication  une action qui s'explique
d'elle-mme, rpondit Edme en retirant doucement sa main; il
n'tait pas question, en effet, que je dusse si tt rentrer 
Sainte-Marthe, mais mon pre a paru le dsirer, et il a suffi
qu'il me le demandt pour que je ne fisse pas d'objection.

-- Votre pre!... fit Gaston; quoi! c'est lui!... Mais il vous
aime, vous me l'avez dit, et il est impossible...

Edme eut un triste sourire.

-- Oui, mon pre m'aime, rpondit-elle... et je crois bien que je
dois voir une nouvelle preuve de son amour dans la dtermination
qu'il vient de prendre.

-- Cependant, ne trouvez-vous pas que cette dtermination a t
bien subite?

-- Peut-tre.

-- Et vous n'avez pas cherch  en pntrer les causes?

-- J'ai toujours eu l'habitude d'obir  mon pre!...

-- Soit! vous avez eu raison, je le veux bien, mais dans la
circonstance prsente, quand, du jour au lendemain, brusquement...

-- N'insistez pas, Monsieur, interrompit Edme avec effort;
d'ailleurs, si je n'ai pas demand  rentrer au couvent, on sait
du moins que je m'y trouve heureuse, et vous reconnatrez sans
peine qu'il y aurait quelque indiscrtion  me plaindre d'une
situation que j'accepte sans murmurer.

Gaston se tut.

Le ton dont lui parlait Edme tait videmment contraint: il y
avait en elle un sentiment qu'elle ne voulait point avouer... il
comprit qu'il devait respecter la rserve qu'elle s'imposait.

-- Au moins, reprit-il peu aprs, vous ne resterez pas longtemps 
Sainte-Marthe?

-- Je ne sais encore.

-- Alors, je ne vous reverrai plus!...

-- Monsieur...

-- Pardonnez-moi!... il ne faut pas m'en vouloir... j'ai t
surpris! hier, je me suis rendu chez madame de Beaufort, j'avais
encore le souvenir de l'heure charmante que j'avais passe, de la
bienveillance avec laquelle vous m'aviez accueilli, et jamais je
ne m'tais senti si joyeux...

-- Ne me parlez pas ainsi.

-- Et pourquoi!... je puis vous le dire maintenant... je ne
pensais qu' vous!... et si vous saviez toutes les penses qui me
sont venues!... il me semblait que vous n'tiez pas heureuse.

-- Que dites-vous?

-- votre ge, on n'est pas habile encore  dissimuler, et sur
votre front si pur et en apparence si calme, j'ai cru voir passer
 plusieurs reprises, comme une ombre de tristesse.

-- Mais, je vous jure...

-- Oh! je ne vous demande rien; car je n'ai le droit de rien
savoir; je ne suis qu'un tranger dans ce monde. Je vous ai
rencontre hier, par hasard, et demain, je partirai, peut-tre
pour ne plus revenir; mais, croyez-moi, Mademoiselle, et ne vous
offensez pas de mes paroles: quel que soit le sort que l'avenir me
rserve, j'emporterai votre image que rien dsormais ne pourra
plus effacer de ma mmoire ni de mon coeur.

Edme coutait mue et tremblante, sans trouver la force
d'interrompre.

C'tait la premire fois qu'on lui parlait de la sorte, et la voix
qui prononait ces paroles lui paraissait particulirement douce
et pntrante.

Toutefois, elle eut peur, et se tourna, inquite, vers la soeur
surveillante, craignant qu'elle n'et entendu.

Mais,  sa grande surprise, elle vit la soeur qui l'observait sans
svrit, et elle ne surprit, au contraire, dans son regard,
qu'une expression d'ineffable tendresse.

Cette remarque acheva de la troubler, et prenant rsolument son
parti, elle allait rompre un entretien qui s'garait en des aveux
qu'elle n'entendait pas autoriser, quand un incident inattendu la
rejeta tout  coup dans un ordre d'ides tout nouveau.

Pendant qu'elle se tournait vers la surveillante, Gaston avait
fait le mme mouvement, mu vraisemblablement lui-mme, par la
crainte qui agitait Edme.

Mais il n'eut pas plus tt aperu la soeur, dont le voile couvrait
imparfaitement les traits, qu'une pleur subite envahit son visage
et qu'il touffa une exclamation prs de lui chapper.

-- Qu'avez-vous donc? demanda Edme surprise.

-- Rien, ce n'est rien, balbutia Gaston en pressant son front de
ses deux mains.

-- Cependant...

-- Je suis fou! C'est impossible.

-- Est-ce de notre chre soeur Rosalie que vous voulez parler?

-- C'est d'elle, en effet.

-- Vous la connaissez?

-- Non: seulement, dites-moi, Mademoiselle, y a-t-il longtemps que
soeur Rosalie est  Sainte-Marthe?

-- Six mois  peu prs.

-- Et elle ne vous a point dit qu'elle ait t dans une autre
communaut?

-- Jamais.

-- Enfin, vous ne savez rien d'elle... de son pass... de...

-- Je ne sais qu'une chose, rpondit Edme, c'est que c'est la
meilleure et la plus tendre des femmes... On ne l'aime pas
beaucoup ici, parce qu'elle est peu communicative et que rarement
son visage s'gaie d'un sourire; mais moi, qui ai prouv son
puisable bont, je lui garderai une ternelle reconnaissance pour
l'affection et le dvouement qu'elle m'a tmoigns.

Pendant qu'Edme parlait ainsi, Gaston ne quittait pas des yeux
soeur Rosalie, et il vit son regard s'clairer d'une flamme
trange et ses deux mains, se croiser sur sa poitrine pour en
comprimer les battements.

Il eut comme un blouissement; mais,  ce moment mme, la cloche
se fit entendre, annonant la fin de la, rcration.

Mariette, qui tait engage dans une conversation des plus
intressantes avec Maxime, poussa une exclamation douloureuse.

-- Ah! vous reviendrez! fit-elle en prsentant son front au jeune
lieutenant de vaisseau.

-- N'en doutez pas, rpondit ce dernier.

-- Demain?

-- Oui, demain! demain!

-- Venez, Mademoiselle! commanda soeur Rosalie du fond du parloir.

Il fallait obir et se sparer.

Les deux jeunes filles s'loignrent, laissant Maxime et Gaston
diversement impressionns.

Maxime, lui, n'tait gure occup que de Mariette, qu'il suivit du
regard jusqu' ce qu'elle et disparu; mais Gaston, encore tout 
la sensation qu'il venait d'prouver, attendait soeur Rosalie,
qui, pour quitter le parloir, devait passer prs de lui.

Machinalement, sans pouvoir se dfendre d'un entranement
irrflchi, il se porta mme  sa rencontre, comme s'il et voulu
l'arrter au passage.

Mais la soeur fit un geste vif et prompt comme l'clair, et posa
un doigt imprieux sur ses lvres; puis, s'inclinant jusqu' le
toucher:

-- Prenez garde! dit-elle  voix rapide et basse; ce soir, Palmer
ira vous trouver: faites ce qu'il vous dira.

Et ramenant son voile sur les yeux, elle gagna l'escalier et ne
tarda pas  disparatre.

Gaston resta frapp de stupeur.

Il ne s'tait pas tromp!

Cette femme qui venait de lui parler, c'tait miss Fanny
Stevenson!




VII


Le soir, vers huit heures, Gaston tait seul dans sa chambre.

Il venait de quitter Maxime  qui il avait promis de l'accompagner
encore le lendemain, et il tait rentr prcipitamment.

Il attendait Palmer et ne voulait pas le manquer.

Les dcouvertes qu'il avait faites le matin, l'avaient effray.

Miss Stevenson! C'tait bien elle! s'il avait pu conserver quelque
doute jusqu'alors, maintenant il n'en avait plus aucun.

Que venait-elle faire  Paris? Qui l'y retenait?

Qu'avait-elle appris, et quel projet nourrissait-elle?

Il avait hte de l'interroger et de connatre le but mystrieux
qu'elle poursuivait.

Quoiqu'il ne vt pas encore trs bien ce qu'il y avait au fond de
cette tnbreuse affaire, cependant, certains points obscurs
commenaient  s'clairer.

C'tait le comte de Simier que miss Fanny recherchait; c'tait son
enfant qu'elle voulait lui redemander, et tout l'autorisait 
croire qu'elle tait sur les traces du comte et de sa fille!

Comme huit heures sonnaient, le timbre de l'appartement retentit.

Bob alla ouvrir, et presque aussitt il introduisit Georges
Palmer.

Ce dernier entra l'air souriant et de bonne humeur.

-- Ah! ah! vous m'attendiez, commandant, dit-il en remarquant que
Gaston tait debout et prt  sortir.

-- Vous le voyez, fit ce dernier.

-- Vous avez vu miss Stevenson?

-- En effet!

-- Et elle vous a donn rendez-vous pour ce soir?

-- Elle vous a prvenu vous-mme,  ce qu'il parat.

-- Comme vous dites: il est convenu que la jeune lady vous
attendra sur le coup de neuf heures.

-- O cela?

-- Au couvent, parbleu!

-- Et vous tes certain que l'on nous permettra d'y pntrer?

Palmer fit un haut le corps.

-- Oh! si nous avions eu l'ide d'en demander la permission,
rpliqua-t-il, je crois pouvoir assurer qu'elle nous aurait t
refuse; mais nous avons d'autres moyens  notre disposition.

-- Lesquels?

-- Je me suis fait des amis dans la place, et depuis quelque mois,
Franois, le jardinier, n'a rien  me refuser.

En parlant ainsi, Palmer se prit  rire.

-- Voyez-vous, continua-t-il, Franois est un trs honnte homme
qui se ferait couper en quatre plutt que de manquer  son devoir;
mais on n'est pas parfait, et notre jardinier a un dfaut, tout
comme votre serviteur. Moi, c'est le gin; lui, c'est l'absinthe!
Et, ds le jour o hasard nous a mis en prsence, nous nous sommes
entendus tout de suite. Ce jour-l tait un dimanche! Vous
comprenez, je n'avais pas de scrupule, lui non plus. Et depuis, il
m'accorde  peu prs tout ce que je lui demande; il faut dire,
d'ailleurs, que miss Fanny Stevenson est trs gnreuse, et qu'il
n'a qu' se louer de sa libralit.

-- Alors, c'est lui qui, ce soir...

-- C'est chez lui que miss Stevenson vous attendra,  neuf heures;
Franois habite, au fond de l'enclos, un petit pavillon o
personne ne vient jamais le dranger. Il cdera sa chambre pour
tout le temps que vous dsirerez, et pendant que vous causerez
avec soeur Rosalie, nous irons chercher quelque distraction dans
un cabaret voisin.

-- Eh bien, s'il en est ainsi, n'attendons pas plus longtemps et
partons!

-- Vous avez raison. J'ai une voiture  la porte, et le cocher
pourrait s'impatienter.

Ils descendirent.

Quand ils eurent pris place dans la voiture, le cocher enleva ses
chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et ils partirent dans la
direction de la Seine.

Le trajet fut vite franchi: une demi-heure aprs, ils s'arrtaient
contre le mur du couvent de Sainte-Marthe et sautaient  terre.

Puis ils marchrent vers la porte, qu'ils trouvrent entr'ouverte.

Palmer la poussa.

Le jardinier attendait  quelques pas; il vint  leur rencontre.

-- Est-ce vous, monsieur Palmer? demanda-t-il.

La nuit tait sombre; on y voyait  peine.

-- C'est moi, monsieur Franois, rpondit Palmer.

-- a suffit; suivez-moi.

Au bout d'un instant, ils s'arrtrent de nouveau.

Ils avaient atteint le pavillon; une lumire brlait 
l'intrieur.

-- Vous pouvez entrer, commandant, dit alors Palmer; miss
Stevenson vous attend, et nous allons nous retirer, pour revenir
dans une heure.

Gaston n'en attendit pas davantage et, franchissant le seuil du
pavillon, il pntra presque aussitt dans la premire pice du
rez-de-chausse.

Une lampe brlait sur la chemine, jetant alentour une lumire
douteuse, et pendant quelques secondes, Gaston distingua mal les
objets qui s'y trouvaient; mais peu aprs un bruit se fit entendre
dans l'un des angles de la chambre, et une femme vnt  lui.

C'tait miss Fanny Stevenson.

Elle ne pronona pas une parole, mais elle l'enveloppa d'un regard
plein d'effluves et lui tendit la main.

Gaston s'en empara vivement.

-- Vous! c'est vous, dit-il profondment mu, ah! je savais bien
que je ne m'tais pas tromp.

-- Vous m'avez donc reconnue? fit la jeune femme.

-- Pouvait-il en tre autrement?

-- Je suis bien change cependant.

-- J'ai si souvent pens  vous.

-- Vraiment.

-- Je n'esprais plus vous revoir...

Un amer sourire crispa la lvre de miss Stevenson.

-- C'est Dieu qui m'a donn la force de vivre, rpondit-elle; deux
sentiments puissants m'ont soutenu... l'amour que je portais  mon
enfant, la haine que j'avais voue au comte de Simier!

-- Que dites-vous?

-- Cela vous tonne! Et pourtant, quel but aurais-je pu donner 
ma vie! Du jour o j'eus reconquis ma libert, je n'eus plus
d'autre pense. Palmer vous a dit ce que j'ai fait, n'est-ce pas?
et comment ma vie s'est dpense en recherches que rien ne pouvait
dcourager. Quand, par hasard, la lassitude ou le dsespoir
s'emparait de moi devant l'insuccs obstin, je pensais  elle, 
la pauvre crature que l'on m'avait enleve, ou bien encore au
misrable qui m'avait si indignement tromp, et alors j'oubliais
tout!... mes souffrances et mes larmes, mes colres et mes
rvoltes, je ne pouvais croire que Dieu m'abandonnerait dans cette
mission sacre que je m'tais impose, et je me remettais 
l'oeuvre!... C'est ainsi que huit annes se sont coules. Huit
annes? pendant lesquelles mes cheveux ont blanchi, mes yeux se
sont brls par les larmes, mes joues sont devenues hves et
creuses!...

Mais qu'importe cela. Je n'ai pas  regretter la beaut que j'ai
perdue, et si Dieu me fait jamais la grce de retrouver ma fille,
je lui dirai ce que j'ai souffert, combien j'ai pleur, et elle
m'aimera, j'en suis sre. Une mre est toujours belle pour son
enfant!

-- Comme je vous plains!

-- Ah! vous avez raison!

-- La vie a t bien cruelle pour vous.

-- Sans doute, et nul ne saura jamais quelles preuves ont tortur
mon coeur. Mais cela ne pouvait durer toujours, et j'arrive au
bout.

-- Vous avez donc quelque espoir?

-- Peut-tre.

-- Vous tes sur la trace du comte?

-- Je le crois.

-- Vous l'avez vu?

-- Non; mais je le verrai.

-- Bientt?

-- Au premier jour. D'ailleurs, Palmer a d vous dire que je
comptais sur vous.

-- En effet; mais que puis-je, moi?

-- Il vous a vu entrer dans une maison d'o sortait Gobson, l'me
damne du comte.

-- Cette maison appartient  M. de Beaufort-Wilson.

-- C'est cela.

-- Je connais  peine M. de Beaufort. J'y ai pass une heure
rcemment; il m'a accueilli avec bienveillance, et...

-- Et vous avez dans avec mademoiselle Edme?

-- Qui vous l'a dit?

-- La jolie enfant avec laquelle vous causiez ce matin.

-- Elle vous aime beaucoup.

-- C'est bien naturel. Elle m'a plu ds la premire heure; elle
est d'une nature confiante et soumise. Je crois qu'elle a t
attire vers moi, comme j'tais moi-mme attire vers elle, et je
serais son confesseur, qu'elle ne s'ouvrirait pas  moi avec plus
d'abandon. Mais, hlas! je crains bien que, elle aussi, ne soit
destine  tre malheureuse!

-- Quelle ide! Qui vous fait supposer...

-- Mille choses. Certaines confidences spontanes, non
sollicites, qui m'ont claire sur ce qui se passe autour de la
pauvre enfant.

-- Vous m'effrayez!

-- Je me trompe peut-tre, pourtant je ne le crois pas. Je vous ai
dit que ds le premier jour cette enfant m'avait inspir un
intrt trs vif; pourquoi, je n'en sais rien; c'tait instinctif:
ma volont n'y tait pour rien, mais cela m'tonna; un moment mme
ce sentiment fut assez puissant pour me faire oublier le but sacr
de ma vie; elle m'avait prise tout entire; je la voyais partout;
j'y pensais le jour, j'en rvais la nuit. Je vous raconte cela,
pour vous bien expliquer la sollicitude dont je l'entourai, et
pourquoi  cette heure je vous parle d'elle comme je le fais.

-- Mais qui peut la menacer? insista Gaston? Ah! ne me cachez
rien, de grce; car si elle courait quelque danger...

-- Que feriez-vous?

Gaston ne rpondit pas: ses sourcils se contractrent, une flamme
rapide traversa son regard. Fanny Stevenson remua lentement la
tte.

-- J'avais bien vu ce matin, dit-elle, comme se parlant  elle-
mme; pendant le peu de temps que vous avez pass au parloir, il
ne m'a pas fallu une grande perspicacit pour deviner...

-- Quoi? dites, achevez?

-- Vous aimez mademoiselle Edme de Beaufort?

-- Moi!

-- Vous l'aimez, vous dis-je.

-- Et quand cela serait.

-- Si cela tait, monsieur Gaston, vous n'auriez qu'un parti 
prendre, et ce serait de reprendre la mer au plus tt pour aller
chercher au loin l'oubli d'un pareil amour.

Le jeune commandant se rejeta brusquement en arrire, se demandant
si Fanny Stevenson avait bien rellement prononc les paroles
qu'il venait d'entendre.

Fanny Stevenson s'tait leve; elle fit quelques pas , travers la
chambre!




VIII


-- Ah! vous exagrez, reprit enfin Gaston; vous voulez m'effrayer?
Que prvoyez-vous? Vous m'en avez trop dit pour vous taire
maintenant. Au nom du ciel, au nom de cette enfant que vous aimez,
parlez! J'espre, au moins, que vous ne prtendez pas qu'Edme...

-- Edme est l'me la plus pure que je connaisse.

-- Alors, ce n'est pas elle qui est ici en cause?

-- Certes.

-- Et qui donc?

-- Sa mre!

-- Madame de Beaufort?

Miss Stevenson plongea son regard fauve dans celui de Gaston.

-- Vous tes all un soir chez M. de Beaufort, dit-elle d'une voix
ardente. Vous tes rest une heure dans cette maison, et il ne s'y
est rien pass qui vous ait sembl extraordinaire?

-- Rien... assurment!

-- Eh bien! moi qui n'ai jamais pntr dans cette demeure,
j'affirme qu'il s'y trame, en ce moment, quelque drame tnbreux,
dont Edme sera avant peu la victime.

-- Qui pourrait en vouloir  la pauvre enfant?

-- Je vous l'ai dit.

-- Mais Madame de Beaufort aime ses deux filles d'une mme
affection.

-- C'est faux. Tout l'amour de cette mre s'est attach  la plus
jeune, et quant  l'ane, elle la hait.

-- Parole impie!

-- J'en suis sre.

-- D'o le savez-vous?

-- Je l'ai devin. Edme ne m'a rien dit. Elle ne s'est jamais
oublie une seconde; elle a toujours conserv la mme rserve;
mais elle ne pouvait me tromper, moi, qui l'observais avec une
pre attention, qui coutais son coeur battre  mes questions, qui
voyais la pleur se rpandre sur son visage  certains souvenirs.
Ah! je voudrais douter, que je ne le pourrais plus. D'ailleurs les
faits ne sont-ils pas l, avec leur rvlation accablante?

-- Quels faits?

-- Il y a quelques mois  peine qu'on l'avait retire du couvent;
il y a trois jours qu'elle nous a t rendue.

-- Edme vous aurait-elle fait connatre la cause de cette
nouvelle rsolution de ses parents?

-- Quand je l'ai interroge  ce sujet, rpondit miss Stevenson
avec un rire sec et nerveux, elle s'est mise  sangloter. Ah!
tenez, je donnerais le plus pur de mon sang pour voir cette mre,
ne ft-ce qu'une heure seulement, car avant que l'heure ne ft
coule, j'aurais pntr ce qu'il y a dans ce coeur de marbre.

Gaston eut un geste de dngation.

-- Je persiste  croire que vous vous trompez, rpliqua-t-il;
Madame de Beaufort tmoigne, en effet, une prfrence marque  l
plus jeune de ses enfants. Mais si cela est vrai pour elle, il
n'en est pas de mme pour le pre, qui aime sa fille avec
adoration.

-- Je le sais.

-- Peut-tre mme que, dans la tendresse qu'il porte  ses deux
enfants, il a rserv la meilleure part pour Edme...

-- On me l'a dit.

-- Il ne faut pas accorder trop d'importance  une particularit
qui se produit souvent dans les familles et qui s'explique et se
justifie par la diffrence des caractres, l'ge ou la nature plus
ou moins affectueuse des enfants.

-- C'est possible...

Miss Stevenson rpondait pour ainsi dire, sans couter. Son front
s'tait pench, son regard restait fix  terre. Elle paraissait
suivre une pense, qui, depuis, quelques secondes, pesait sur son
esprit.

Tout  coup, elle s'arracha  sa rverie et se reprit  observer
Gaston.

-- Ainsi, dit-elle  voix lente, vous avez vu M de Beaufort?

-- Sans doute, rpondit le jeune commandant, un peu tonn de la
question.

-- Il vous a parl?

-- Oui.

-- C'est un homme, de haute taille, g d'une cinquantaine
d'annes, dont la physionomie est intelligente, et ouverte?

-- Vous le connaissez?

-- Je ne l'ai jamais vu; mais c'est bien son portrait, n'est-ce
pas?

-- En effet.

-- D'ailleurs, il y a un autre point qui vous a frapp vous-mme -
- du moins me l'a-t-on dit.

-- Lequel?

-- La premire fois que vous avez aperu Edme, ne vous tes-vous
pas montr surpris de certaine ressemblance qui vous rappelait une
femme que vous aviez rencontre huit annes auparavant... sur la
cte d'Amrique?

-- C'est vrai! et j'en ai fait la remarque  M. de Beaufort.

-- Qu'a-t-il rpondu?

-- Rien.

-- Ah! ne cherchez pas  vous drober, monsieur Gaston, rpliqua
miss Stevenson d'un ton nerveux, car je sais, moi aussi, ce qui
s'est pass ce soir-l; et si M. de Beaufort n'a rien rpondu, on
m'a assur qu'il s'tait troubl et qu'il avait pli!...

Gaston sentit un frisson mordre ses chairs; tout son tre se prit
 trembler.

-- Quelle pense est donc la vtre? interrogea-t-il pouvant de
la sombre expression qui tait venue se reflter sur les traits de
la jeune femme.

Celle-ci comprit qu'elle s'oubliait: et revenant brusquement 
elle, elle, fit un geste indiffrent et banal.

-- Eh! quelle pense me supposez-vous, dit-elle en bauchant un
sourire? Vous ignorez, vous, la vie que l'on mne au couvent, et
avec quelle avidit on y recherche tout ce qui peut devenir une
distraction, de quelle oreille curieuse on recueille l'cho
affaibli de ce monde qui fait au dehors son tapage et son bruit.

Quand je suis entre dans cette demeure, j'tais lasse et
dcourage, et je ne demandais qu' me rfugier dans une oasis de
recueillement o je pourrais vivre des souvenirs du pass, et
peut-tre me prparer  un avenir d'apaisement et de pardon.

Dieu m'est tmoin que j'tais sincre alors, et je crois que si, 
cette heure, le comte de Simier me ft apparu, je l'aurais laiss
aller tranquille et libre, sans lui adresser un reproche.

Eh bien? savez-vous qui m'a rendu  mes sentiments de haine et 
mes projets de vengeance? -- Cette enfant!

-- Edme! fit Gaston avec un cri.

-- Cela vous parat trange, n'est-ce pas? Pourtant, rien n'est
plus facilement explicable. Aprs avoir quitt le phare Saint-
Laurent, et pendant les huit annes qui se sont coules depuis,
je n'eus qu'un but, qui tait de retrouver ma fille... Dans les
espoirs fous auxquels je m'abandonnais, je m'tais fait un idal
de la pauvre petite crature! Je voyais grandir la jolie enfant
que j'avais connue si peu de temps, et je continuais de la bercer
dans mon coeur, sous mes regards vigilants, comme autrefois dans
son berceau!

C'est ainsi, par une illusion, que Dieu seul pouvait permettre,
que je l'ai vue se dvelopper et devenir une belle jeune fille. Je
ne l'ai jamais revue, et je croyais que je ne la reverrais jamais!
Mais j'avais l'me et les yeux pleins de son image. Si bien que,
lorsqu'un jour je me trouvai tout  coup en prsence de
mademoiselle de Beaufort, je me sentis remue jusqu'au fond de mon
tre, et qu'il me sembla reconnatre en elle cette enfant qu'une
main impie avait arrache de mes bras.

-- Quelle folie!

-- Peut-tre!... En tout cas, je m'y complus... je ne vis plus
qu'elle. Elle avait mes traits, mon regard, jusqu'au son de la
voix de son pre! Vous voyez; je ne demandais qu' tre trompe!
Et puis, aprs m'y tre intresse, il arriva que je me pris  la
plaindre.

-- Comment!

-- Elle tait malheureuse... je le devinai tout de suite; 
travers son coeur bris, il ne me fut pas difficile de comprendre
ce qu'elle souffrait. Que se passa-t-il alors en moi, je ne
pourrais le dire, mais je m'attachai  cette jeune fille, comme je
me serais attache  mon enfant mme... et je reportai sur elle
cet ardent besoin d'affection et de dvouement qui est au coeur de
toutes les mres.

-- Mais vous avez depuis reconnu votre erreur? insista Gaston.

-- Qui sait! rpondit Fanny Stevenson.

--Quoi! vous supposeriez...

-- Tout est possible.

-- Mais M. de Beaufort...

-- Je saurai demain si M. de Beaufort ne s'est pas appel
autrefois le comte de Simier.

Gaston se dressa effar, et prit son front dans ses deux mains.

-- Demain? rpta-t-il, et qui vous le dira?

-- Gobson.

-- Vous devez le voir?

-- Palmer a rendez-vous avec lui.

-- Quand cela?

-- Dans une heure.

-- Et en admettant ce que vous supposez, vous esprez que cet
homme trahira son matre?

-- J'en suis sre, pour deux raisons.

-- Lesquelles?

-- La premire, c'est que Gobson n'est pas insensible  l'appt de
l'argent, et que je lui fais offrir tout celui qui me reste. -- La
seconde, c'est qu'il apprendra ce qu'il ignore encore,  savoir
que j'ai entre les mains les actes authentiques de mon mariage
avec le comte.

-- Enfin, dit encore Gaston, dans le cas o les aveux de Gobson
confirmeraient vos soupons, que ferez-vous?

-- Cela, rpondit soeur Rosalie, je vous le dirai demain; car je
saurai seulement alors si je dois rester Fanny Stevenson ou
redevenir la comtesse de Simier.

En prononant ces derniers mots, la jeune femme se leva droite,
ple, le regard fulgurant.

Gaston frissonna.

-- Ah! vous hsiterez devant un pareil scandale, dit-il d'un ton
de prire; et par respect pour l'habit que vous portez...

Fanny Stevenson l'interrompit par un clat de rire strident.

-- L'habit que je porte! rpta-t-elle avec pret; ah! croyez-
vous donc qu'il ait touff en moi les cruels souvenirs qui me
dchirent le coeur. Un moment, en effet, j'ai cru que mon sang
s'apaiserait, que le calme, renatrait dans mon esprit, que les
penses mauvaises dont j'tais assaillie s'arrteraient au seuil
de cette pieuse, maison. C'tait l un espoir insens: sous la
bure, comme sous la soie, mes veines battent avec la mme
violence, le voile qui tombe de mon front n'a pas teint la flamme
de mon regard, et dans le silence de cette solitude, les voix qui
me parlent de vengeance se font, entendre avec plus d'autorit que
par le pass. L'habit que je porte, dites-vous! Ah! que l'on me
rende ma fille demain, et vous verrez avec quelle joie, avec quel
oubli je le brlerai pour en jeter la cendre au vent.

Miss Fanny s'arrta.

Des pas venaient de se faire entendre autour du pavillon: c'tait
Palmer avec le jardinier.

Le moment tait venu de rentrer.

-- Ne vous reverrai-je pas? demanda Gaston, inquiet.

-- Je comptais vous prier de revenir, rpondit la jeune femme.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- Ici?

-- Oui, ici,  la mme heure. Y consentez-vous?

-- Ah! je n'aurai garde d'y manquer!

-- Tout est bien, alors. Je suis heureuse de vous avoir vu.
Demain, je vous dirai ce que j'aurai rsolu. Sparons-nous.

Elle serra les mains de Gaston et s'loigna  pas rapides.




IX


Pendant que cette scne avait lieu dans le pavillon, le couvent
tait depuis une heure dj plong dans le silence le plus
profond.

Les jeunes pensionnaires dormaient dans leurs dortoirs, les soeurs
dans leurs cellules, et c'est  peine si l'on voyait quelques
vagues lueurs tombant des lampes nocturnes, trembloter  travers
les vitraux de la chapelle.

Edme avait, en revenant  Sainte-Marthe, trouv toutes les
couchettes du dortoir occupes, et on lui avait donn une petite
cellule, en attendant qu'une place vacante pt lui tre offerte.

Elle l'avait accepte avec un vif plaisir.

Cette cellule tait contigu  celle de soeur Rosalie.

Quoique elle n'en et rien dit  Gaston, ce n'tait pas de son
plein gr qu'elle tait rentre au couvent. Seulement, comme son
pre avait paru le dsirer, elle s'tait bien garde de faire la
moindre objection, d'autant plus que le jour o M. de Beaufort lui
avait fait part de la dtermination qu'il venait de prendre, elle
avait remarqu qu'il tait fort ple et paraissait bien soucieux.

Jamais encore elle ne l'avait vu ainsi.

Sa voix tait brise; il lui parlait sans la regarder.

Mme on et dit que ses yeux taient rouges et qu'il avait pleur.

En l'embrassant, au moment de la sparation, il eut un sanglot mal
touff.

Le coeur d'Edme se serra, et elle pensa que peut-tre, sans le
savoir, elle lui avait caus quelque chagrin.

Elle eut l'ide de s'en ouvrir  sa mre.

Mais madame de Beaufort ne s'tait jamais montre affectueuse, ni
dispose  recevoir ses confidences: et elle y renona.

Elle partit donc, bouleverse et inquite.

Une fois au couvent, elle se remit un peu.

Elle devait y trouver son amie Mariette, et la gaiet de la jolie
enfant eut bien vite dissip le lger nuage dont l'ombre avait un
moment pass sur sa srnit.

Et puis, il y avait autre chose.

Depuis huit jours, un changement s'tait opr en elle. Il y avait
dsormais dans son existence un autre homme que son pre.

C'tait bien encore  l'tat latent, on peut dire mme qu'elle
n'en avait pas conscience; mais  son insu, un sentiment nouveau
tait n dans son coeur, qui la rendait souvent pensive, la
plongeait dans des rveries sans fin, et quelquefois amenait une
rougeur subite  ses joues.

Une fois  Sainte-Marthe, elle se trouva presque heureuse.

Elle tait seule. Le monde ne faisait plus son tapage autour
d'elle; elle pouvait rver et se souvenir tout  son aise.

Cependant, elle savait bien qu'elle ne reverrait plus Gaston; mais
elle tait libre de penser  lui, et pour le moment cela lui
suffisait.

Aussi, quand un matin elle apprit qu'elle allait se retrouver en
sa prsence, et que, pendant une heure, elle pourrait lui parler,
elle eut comme un blouissement et n'eut pas la force de repousser
cette joie que le ciel lui envoyait.

Edme n'avait jamais aim. Elle ignorait avec quelle puissance
l'amour s'empare d'un coeur naf et jeune, et elle s'abandonnait
sans dfiance  cette ivresse inconnue qui l'inondait.

 la suite de cette entrevue, elle fut quelque temps  se
recueillir: pour mieux dire, l'motion qu'elle prouvait se
prolongea  travers toutes les occupations de la journe, et ce
fut avec une sorte de joie folle qu'elle entendit la cloche de la
retraite sonner.

Elle prit  peine le temps d'embrasser Mariette et alla s'enfermer
dans sa cellule.

L, elle s'agenouilla et, les mains jointes, les yeux au ciel,
elle remercia Dieu avec effusion.

Elle n'avait pas envie de dormir. Au lieu de gagner son lit, elle
alla vers la fentre et s'y accouda.

Un ple rayon de lune clairait l'enclos, o les arbres
dcoupaient leur silhouette dpouille. Dans un coin,  gauche,
s'levait le pavillon du vieux Franois; au loin, on apercevait
Paris, avec sa couronne lumineuse, et l'on entendait le bruit
confus de la grande ville, qui ressemble  celui de la mer.

Elle s'oublia dans cette contemplation, couta son coeur qui
battait avec force, cherchant  se rappeler les paroles que lui
avait dites le jeune commandant. Elle en tait l, lorsque tout 
coup la petite porte de l'enclos s'ouvrit doucement et un murmure
de voix monta jusqu' elle.

C'tait l un fait trange, et elle ne sut pas se dfendre d'un
mouvement de curiosit.

Son regard se fit ardent; elle se pencha pour mieux voir, et
presque aussitt elle porta ses deux mains  ses lvres.

Elle venait de reconnatre Gaston.

C'tait invraisemblable, impossible; pourtant elle ne pouvait s'y
tromper.

Gaston! Que venait-il faire  cette heure? Quelles raisons
imprieuses le poussaient  une dmarche si contraire  la rgle
respecte du couvent?

Edme en croyait  peine ses yeux. Elle attendit une heure au
moins.

Elle et attendu toute la nuit.

Enfin, un nouveau bruit se fit entendre; Gaston regagna la porte
par laquelle il tait entr, et peu aprs elle vit soeur Rosalie
elle-mme sortir,  son tour, du pavillon.

La pauvre enfant, atterre et confondue, eut l'ide de se retirer
pour ne pas tre surprise en flagrant dlit.

Mais elle s'y prit maladroitement sans doute, car avant qu'elle
et referm la fentre, Fanny Stevenson l'avait aperue.

Quelques secondes plus tard, comme elle allait se jeter sur son
lit, presque pouvante de ce qui venait de se passer sous yeux,
elle entendit deux ou trois coups discrets contre la porte de sa
cellule.

-- Qui est la? demanda-t-elle au comble de l'motion.

-- C'est moi, soeur Rosalie, rpondit-on; ouvrez!

Machinalement Edme obit, et soeur Rosalie entra.

-- Vous n'tes donc pas couche, mon enfant? dit-elle en jetant un
regard circulaire sur la cellule.

-- Non, ma soeur, rpondit Edme.

-- Cependant, il est tard.

-- C'est que...

-- Ne vous dfendez pas; je devine; vous tiez agite, souffrante;
vous ne pouviez dormir, et alors, vous tes alle vous accouder 
la fentre.

-- J'ai mal fait peut-tre?

-- Je ne dis pas cela. Seulement, vous avez d voir certaines
choses qui vous ont surprise.

-- Je vous assure...

Fanny Stevenson prit l'enfant dans ses bras, l'attira sur son
coeur, et la baisa tendrement au front et sur les yeux.

-- Chre enfant! balbutia-t-elle, ne mentez pas; vous tes trop
jeune, vous ne sauriez pas d'ailleurs, je sais tout.

-- Ma soeur...

-- Je ne vous gronde pas, je vous aime bien trop pour cela.
coutez-moi. Vous avez vu, n'est-ce pas?

-- Oui, rpondit Edme d'une voix tremblante.

-- Il y avait l... un homme...

-- M. de Pradelle.

-- M. de Pradelle, prcisment. C'est moi qui l'avais pri de
venir, nous avons pass une heure ensemble, et savez-vous de qui
nous avons parl?

-- De qui donc?

-- De vous.

-- Mon Dieu?

-- Ne vous effrayez pas. Ayez confiance. Vous savez que je ne
voudrais pas dire  une jeune fille pure et douce comme vous
l'tes des choses qu'elle ne devrait pas entendre.

-- Ah! vous avez toujours t bonne pour moi.

-- En toute autre circonstance, peut-tre aurais-je hsit devant
certaines confidences: mais des vnements graves se prparent, et
il faut que vous sachiez...

-- Que se passe-t-il donc? interrogea vivement Edme.

-- M. de Pradelle vous aime!

-- Que dites-vous?

-- Demain, il ira demander  votre pre le bonheur de devenir
votre poux: mais je veux tre assure d'avance que, de votre
ct...

-- Moi, fit Edme, dont les joues se couvrirent d'une subite
rougeur.

Miss Fanny se prit  sourire.

-- Je ne veux pas ajouter  votre confusion, qui est presque un
aveu, dit-elle; je vais vous laisser. Seulement rflchissez.
Consultez bien votre coeur dans le silence de cette nuit, et
demain vous me direz ce que vous aurez rsolu.

Et dposant un dernier baiser sur le front de la pauvre enfant,
elle se retira dans sa cellule.




X


Une heure plus tard, une scne d'un tout autre genre se passait
rue de la Chausse-d'Antin,  l'htel de M. de Beaufort-Wilson.

C'tait vers minuit environ.

M. de Beaufort s'tait retir dans son cabinet de travail,
attenant  sa chambre  coucher, et, quoiqu'il ft tard dj, au
lieu d'aller prendre du repos, il avait roul un fauteuil auprs
de la chemine o brlait un bon feu, et il s'y tait assis.

M. de Beaufort tait proccup et sombre; ses traits taient
altrs, une pleur livide couvrait ses joues.

Il laissa son front retomber sur sa main, et se mit  rflchir.

Il avait bien souffert depuis quelques jours, et quoi qu'il ft,
il ne parvenait pas  retrouver sa quitude.

Il avait peur: l'air tait plein de menaces sourdes; jamais il ne
s'tait senti si inquiet; le pass qu'il avait cru oublier venait
de se dresser implacable devant lui.

Il savait que Palmer tait  Paris, et ne doutait pas que miss
Fanny Stevenson ne s'y trouvt galement.

C'tait le scandale imminent, l'effondrement de son bonheur,
l'avenir plein de trouble et de dchirement.

Qu'allait-il devenir, et quel moyen employer pour se dfendre?

Il avait mis Gobson en campagne. Gobson devait voir Palmer, et il
l'attendait.

La rponse que cet homme devait lui rapporter allait dcider de
son sort.

Au milieu de son effarement, une lueur d'espoir persistait
cependant.

Que pouvait, contre M. de Beaufort, le commerant riche et honor,
miss Fanny Stevenson, que nul ne connaissait, et qui n'avait entre
les mains aucun acte lgal qui tablt ses droits sur sa fille et
sur son mari?

L'incendie du presbytre de Smeaton avait tout dtruit et avait
fait libre le comte de Simier.

Cet incendie, ce dernier ne l'avait pas conseill. C'est Gobson
qui, dans un excs de zle, en avait eu l'ide; le comte s'tait
content de ne pas l'en dtourner.

Mais qu'il y et de sa part complicit coupable ou non, le
rsultat tait acquis et le mettait  l'abri de toute
revendication.

Cela le rassurait sans le calmer.

Dans l'tat d'esprit o il se trouvait, le comte redoutait surtout
le scandale, et il tremblait  la seule ide de la honte qui
rejaillirait sur ses enfants si par impossible, pousse par
l'amour maternel ou par le besoin de se venger, Fanny Stevenson
venait se jeter au milieu du bonheur qu'il s'tait fait.

Un quart d'heure s'coula  repasser dans sa mmoire tous les
vnements qui avaient marqu cette poque de son existence.

Minuit venait de sonner.

En ce moment, on frappa  la porte; un domestique parut, et
derrire lui l'homme qu'il attendait.

-- C'est toi, Gobson? dit M. de Beaufort sur un ton d'indiffrence
affecte; je t'attendais; entre, et assieds-toi prs de moi.

Le valet avait disparu; les deux hommes taient seuls;
M. de Beaufort se leva.

-- Eh bien! demanda-t-il, le regard ardent et la voix oppresse,
tu as vu Palmer?

-- Nous nous quittons! rpondit Gobson.

-- Et qu'as-tu appris?

Gobson baucha une grimace.

-- Rien de bon, dit-il en sondant les coins de la chambre, comme
s'il et eu peur qu'on ne surprit ses paroles.

-- Fanny est  Paris?... insista le comte.

-- Depuis quelques mois.

-- Que fait-elle?

-- Elle attend.

-- Quoi?

-- Jusqu' prsent, miss Stevenson n'avait que des donnes fort
vagues; elle avait perdu notre trace  Londres et dsesprait de
la trouver; mais depuis quelques jours elle semble avoir recueilli
des renseignements plus prcis, et si elle ignore encore que le
comte de Simier et M. de Beaufort-Wilson ne sont qu'une seule et
mme personne, elle est bien prs de le deviner.

-- Enfin, quelles sont ses intentions?

-- Elle n'en a qu'une, qu'elle ne dissimule pas.

-- Laquelle?

-- Elle veut reprendre sa fille.

-- Par quel moyen?

-- En s'adressant tout simplement  la justice, si le comte de
Simier la lui refuse.

-- Elle a dit cela?

-- Et elle le fera comme elle le dit.

-- C'est Palmer qui te l'a rapport?

-- En termes fort explicites.

-- Palmer est un imbcile! fit M. de Beaufort en haussant les
paules.

Gaston remua flegmatiquement la tte.

-- Palmer est un ivrogne, rpliqua-t-il, et cela il ne pourrait
raisonnablement le nier. Mais un imbcile, c'est autre chose.

-- Cependant miss Fanny ne peut s'autoriser d'aucun acte rgulier;
l'incendie du presbytre de Smeaton a dtruit toutes les preuves
que nous pouvions redouter.

-- De cela, je suis sr!

-- Eh bien?

-- Mais supposez, monsieur le comte, que miss Stevenson qui est,
parat-il, une mre excellente, ait eu le pressentiment de ce qui
pouvait arriver, que se trouvant seule aprs votre abandon, livre
 toutes les suggestions de l'amour-propre bless, de la colre,
de cette haine implacable qui souvent remplace l'amour dans le
coeur des femmes; supposez, dis-je, quelle ait rflchi et cherch
un moyen d'assurer l'avenir en assurant en mme temps sa
vengeance: qu'aurait-elle fait?

-- Parle... quoi?

-- Une chose simple! l'ide ne lui est pas venue, certes, que
Gobson pourrait un jour mettre le feu au presbytre. Mais elle
s'est dit que deux attestations valent mieux qu'une, et elle a
demand et obtenu avant l'incendie, un duplicata de toutes les
pices, tablissant qu'elle a t lgitimement unie  M. le comte
de Simier.

-- Elle a fait cela! s'cria M. de Beaufort, en devenant blme.

-- C'est une fille pratique, qui fait honneur  la libre Amrique.

-- Et ces pices sont en sa possession?

-- Palmer l'affirme.

-- Mais doit-on croire Palmer?

Gobson eut un mouvement ironique des lvres.

-- a, c'est  vrifier, rpondit-il; mais en attendant, il faut
agir comme si miss Stevenson avait rellement ces documents entre
les mains.

M. de Beaufort fit quelques pas avec agitation  travers la
chambre, prononant des paroles incohrentes, s'arrtant de temps
 autre pour prendre sa tte et la rouler entre ses deux mains.

-- Perdu! je suis perdu!... rptait-il, la gorge serre et l'oeil
gar.

-- Il ne faut rien exagrer, objecta doucement Gobson.

-- Et quel moyen de sortir de cette terrible impasse?

-- Il y en a peut-tre un.

-- Crois-tu?

-- Si je vois bien clair, tout le danger vient de ces pices que
possde miss Stevenson.

-- Eh! sans doute.

-- Notre premier devoir est donc de nous assurer qu'elles sont
bien entre ses mains; si l'affirmation de Palmer n'est qu'une ruse
de guerre, comme on peut honntement le supposer, tout pril
disparat, et nous pouvons attendre de pied ferme le commencement
des hostilits.

-- Mais si ces pices existent?

-- Alors, il faut tenter de les acheter.

-- Ah! je la connais maintenant, elle ne les vendra pas.

-- Quelquefois; cela dpend du prix que l'on y met. Toutefois,
dans la circonstance prsente, je reconnais volontiers qu'il y a
peu de fond  faire sur cet espoir, et dans ce cas...

-- Dans ce cas?...

-- J'agirais autrement.

-- Comment...

-- Et si je parvenais  dcouvrir o elle cache ces parchemins...

-- Un vol! interrompit le comte avec un geste d'horreur, jamais!
jamais!

Gobson s'inclina ironiquement.

-- Je me garderai bien d'insister devant une pareille rpugnance,
dit-il sur un ton railleur; mais vous n'oublierez pas que c'est le
seul moyen pratique qui vous reste, et que d'ailleurs, vous n'avez
pas beaucoup de temps pour rflchir.

-- Eh bien, j'aviserai! rpliqua le comte. Je te remercie de ce
que tu as fait; me voil averti, je prendrai des mesures en
consquence; tu reviendras demain... et nous dciderons ensemble
ce qu'il y aura de mieux  faire pour sauvegarder tous les
intrts.

Gobson se leva.

-- Monsieur le comte n'a pas d'autres ordres  me donner? demanda-
t-il en hsitant  se retirer.

-- Non! fit le comte.

-- Alors,  demain.

-- Oui, oui,  demain!

Gobson fit quelques pas pour s'loigner; mais comme il allait
gagner l'appartement du comte, d'o une sortie conduisait
directement sur le vestibule du rez-de-chausse, la porte s'ouvrit
brusquement, et une femme entra.

Madame de Beaufort!

Elle tait droite; elle avait l'oeil fixe, et sur ses traits une
pleur de marbre.

Le comte eut un cri d'pouvante, auquel elle ne prit pas garde;
mais elle se tourna vers Gobson, qui s'tait arrt  sa vue.

-- Monsieur, dit-elle alors d'une voix imprieuse et sche,
j'aurai demain  vous entretenir de choses importantes. Voulez-
vous bien vous prsenter  l'htel vers six heures du matin?

Gobson s'inclina.

-- Je suis  vos ordres, Madame, rpondit-il.

-- Je vous remercie et je compte sur vous. C'est tout ce que
j'avais  vous dire. J'ai  causer avec M. le comte; veuillez, je
vous prie, nous laisser seuls.

Gobson salua de nouveau, et cette fois il disparut, laissant les
deux poux en prsence...




XI


Cependant, M. de Beaufort tait rest ananti  la vue de sa
femme, et un moment il s'tait comme accroch au chambranle de la
chemine pour ne pas tomber.

Madame de Beaufort! sa femme! elle tait l, devant lui, le regard
svre, l'attitude rsolue et sombre.

Qu'allait-elle dire?

Il n'attendit pas longtemps.

Ds que Gobson eut disparu, elle avana de quelques pas et
s'approcha de lui.

-- Ainsi, dit-elle d'un ton acr, vous m'aviez trompe!

-- Juliette! balbutia le malheureux poux.

-- Depuis dix-sept ans, j'ai vcu dans une scurit mensongre,
portant avec orgueil le nom que vous m'aviez donn, sans
souponner ce qu'il cachait de honte et d'infamie.

-- Par grce! ne m'accablez pas!

-- Ah! j'aurais d m'en douter, cependant; bien des fois, j'avais
surpris sur votre front une pleur de remords qui aurait d
m'clairer. Mais l'amour m'aveuglait, je ne voyais rien, je ne
voulais rien voir! Quelle menace et pu m'atteindre entre ma fille
et mon poux! Je me reposais confiante en votre honneur et votre
loyaut; vous m'aviez parl d'Edme, votre enfant  vous, et je
l'avais accueillie alors comme si elle et t la mienne. C'tait
une premire faute, comme il y en a parfois dans le pass d'un
homme, et l'amour que j'prouvais pour vous me rendait indulgente.
Vous m'aviez jur d'ailleurs que la mre tait morte!

-- Je l'avais cru; on le disait.

-- C'tait faux!

-- Je la verrai, je lui parlerai, j'obtiendrai d'elle...

-- C'est insens!

-- Cependant...

-- Ah! tenez, vous tes tous les mmes, et vous ne comprenez pas
quel amour puissant, exclusif, implacable, Dieu a mis au coeur de
toutes les mres! Cette Fanny Stevenson, je ne la connais pas, je
ne l'ai jamais vue, et pourtant je vous dirais avec quelle ardeur
son sang brle ses veines, comme elle compte les heures, les
minutes, les secondes, attendant qu'on lui rende son enfant... et
les rves qu'elle forme et la vengeance qu'elle prpare.

-- Mais elle ne peut rien?

-- Qu'en savez-vous?

-- Elle n'a aucun acte qu'elle puisse produire et dont nous ayons
 nous pouvanter.

Madame de Beaufort eut un rire nerveux.

-- Qui vous l'assure? rpliqua-t-elle vivement; et si, contre
votre attente, elle a entre les mains des documents redoutables,
croyez-vous qu'elle hsite  s'en servir? Que cette femme parle,
et tout s'effondre autour de nous; c'est le bagne pour vous, et la
honte pour Nancy et pour moi.

-- Ah! taisez-vous.

-- C'est elle qui devient comtesse de Simier, qui reprend ses
droits lgitimes, dont on l'a indignement dpouille; et moi, je
ne suis plus qu'une matresse, que l'on chasse au gr de sa
fantaisie, et ma fille, ma Nancy... une btarde, voue  tous les
abandons et  tous les ddains.

En parlant ainsi, la malheureuse femme fondit en larmes et en
sanglots.

Mais cette dfaillance fut de courte dure; presque aussitt, elle
releva la tte par un geste de rvolte et de colre, et son regard
s'appuya froid et dur sur le comte.

-- Eh bien, non! reprit-elle d'un accent farouche, cela ne peut
pas tre et ne sera pas! Je ne veux pas accepter sans lutte une
pareille humiliation: l'honneur des Wilson restera intact, je
saurai dfendre ma fille, et j'espre que vous ne l'abandonnerez
pas vous-mme dans un semblable malheur.

-- Quel est votre dessein? interrogea le comte.

-- Je n'en ai qu'un.

-- Parlez, et si je puis...

-- Cet homme, interrompit madame de Beaufort, ce Gobson qui tait
l tout  l'heure et qui a t votre confident des mauvais jours,
il est adroit, intelligent, audacieux.

-- Il l'a prouv.

-- On peut compter sur lui?

-- Il fera tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il soit bien pay.

-- Il n'aura pas  se plaindre, s'il russit.

-- Que voulez-vous faire?

-- Il faut qu'il s'assure ds demain que les actes dont nous
menace cette femme sont bien en sa possession.

-- Et dans le cas o votre certitude serait faite sur ce point?

-- Je lui dirai ce qu'il aura  faire.

-- Prtendez-vous le pousser  les drober.

-- Cela vaudrait mieux, avouez-le, que de mettre le feu  un
presbytre!

Le comte se cacha le front dans les mains.

-- Ah! quel chtiment! balbutia-t-il perdu; c'est horrible!
songez donc; la moindre imprudence... une indiscrtion... et puis,
vous n'y avez pas pens; vous oubliez...

-- Quoi?

-- Edme!

-- Votre fille?

-- Que deviendrait-elle, la pauvre enfant?

-- Voulez-vous, par hasard, que je m'apitoie sur son sort, quand
celui de ma propre fille est en jeu.

-- Mas elle est innocente!

-- Et Nancy, l'est-elle moins? Vous choisirez! Pourquoi n'y avez-
vous pas song plus tt? Est-ce notre faute  nous? D'ailleurs, 
quoi bon perdre un temps prcieux en paroles inutiles! Il faut
aviser et agir, et rien ne m'arrtera. coutez: demain, vous
quitterez Paris.

-- Moi?

-- Il le faut!

-- Et o voulez-vous que j'aille, en un pareil moment?

-- Vous irez  Londres, et me laisserez seule et libre. C'est bien
le moins que vous puissiez accorder  la femme que demain vous
chasserez de cette demeure.

-- Ne parlez pas ainsi.

-- Ne cherchons pas  nous faire illusion; ayons le courage de
regarder les choses en face et sans trouble.

-- Ah! vous m'pouvantez!

-- Laissez-moi faire; fiez-vous  moi, et qui sait? peut-tre, 
votre retour, vous fliciterez-vous des rsolutions que j'aurais
prises.

-- Mais Edme? objecta timidement le malheureux pre.

-- Edme quittera pour quelque temps le couvent de Sainte-Marthe,
o elle est mal entoure; depuis que Nancy en est sortie, je l'ai
interroge; la chre enfant ne sait rien dissimuler, et elle m'a
dit des choses qui m'ont dj donn  rflchir.

-- Est-ce possible?

-- Il y a l une petite Mariette Duparc qui me parat dlure et
curieuse, et dont les indiscrtions pourraient tre dangereuses,
dans l'hypothse de complications que l'on peut prvoir. De plus,
Nancy m'a parl d'une certaine soeur Rosalie qui s'est empare de
l'esprit d'Edme, et qui a plus d'une fois dpass les limites de
la rserve qu'elle et d s'imposer.

-- Enfin, qu'avez-vous rsolu? demanda le comte.

-- Vous le saurez. Je prendrai conseil de la suprieure de Sainte-
Marthe,  laquelle je me confierai avec prudence, et croyez que
j'aurai pour votre fille tous les mnagements, toutes les
attentions que j'aurais pour Nancy elle-mme. Est-ce convenu?

-- Il le faut bien.

-- En ce cas, je me retire. Demain, avant de quitter Paris, vous
vous rendrez  Sainte-Marthe, et vous engagerez Edme  continuer
de se montrer soumise et rsigne; elle a une confiance absolue en
vous; elle fera sans hsitation, ce que vous lui direz de faire,
et quand j'irai la chercher, je veux la trouver prpare  me
suivre.

Madame de Beaufort s'loigna sur ces mots, et le comte, rest seul
s'affaissa sur son fauteuil, accabl par les terreurs qui venaient
l'assaillir.

Le lendemain, ds la premire heure, il quitta l'htel de la
Chausse-d'Antin et se fit conduire au couvent.

Il n'avait pas ferm l'oeil de la nuit; son visage tait dfait;
il avait le regard atone, un air de profond dcouragement se
dgageait de toute sa personne.

Il pensait  ce que lui avait dit Gobson,  la conversation qu'il
avait eue avec madame de Beaufort, et mille sentiments effars
troublaient sa raison et lui communiquaient une pouvante sans
nom.

Il se sentait rouler au fond d'un abme, et ne savait  quelle
rsolution s'arrter.

Quand il arriva  Sainte-Marthe, il tait huit heures.

L'heure de la prire.

Il fit prvenir la suprieure du but de sa visite, et on le fit
monter  la cellule d'Edme, o il attendit l'arrive de sa fille.

Son coeur battait  se rompre.

Mais l'attente fut courte: quelques minutes s'taient  peine
coules que la jeune fille accourait se jeter dans les bras de
son pre.




XII


Edme lui sembla plus belle qu'il ne l'avait jamais vue.

Sous le costume qu'elle portait, sa taille s'lanait lgante et
souple, ses paules s'arrondissaient en contours harmonieux, et
rien ne saurait rendre la grce touchante de son pur visage que
couronnait son opulente chevelure aux reflets noirs et mats.

-- Ah! que vous tes bon d'tre venu, dit-elle avec abandon, les
yeux voils de douces larmes. J'tais  la chapelle, je pensais 
vous, et quand on m'a annonc que vous m'attendiez, je me suis
enfuie tout de suite.

-- Chre enfant! murmura M. de Beaufort; cela me fait du bien de
te voir, car ton amour me console de tous mes ennuis.

Edme regarda son pre d'un air inquiet.

-- Est-ce que vous auriez quelque chagrin? dit-elle sur un ton
presque douloureux.

-- Moi! quelle ide! mais pas du tout, rpartit le comte.

-- C'est que je vous trouve bien ple, ce matin; et je me rappelle
que, l'autre jour, vous aviez dj l'air soucieux en me quittant.

-- Cela me faisait de la peine de te quitter.

-- Pauvre pre!

-- Mais je savais que tu ne serais pas malheureuse ici. Tu n'aimes
pas le monde, toi, tu n'es pas comme Nancy. Au moins, tu es
contente, n'est-ce pas? Tu ne regrettes pas la dtermination que
j'ai prise?

-- Non! non! rpondit vivement Edme. D'ailleurs, nous ne sommes
pas clotres. J'ai quelques bonnes amies auxquelles je suis
attache: Mariette Duparc, d'abord, qui est bien le meilleur coeur
que je connaisse, et soeur Rosalie, qui m'entoure de soins et
d'affection.

Une ombre passa sur le front de M. de Beaufort, et il se rappela
ce que, la veille, sa femme lui avait dit des deux personnes dont
Edme venait de prononcer le nom.

-- Cependant, poursuivit celle-ci, quoique j'aie t bien contente
de retrouver Mariette et soeur Rosalie, le jour o vous viendrez
me chercher pour me reprendre auprs de vous, croyez que je
n'aurai pas une seconde d'hsitation, et que je vous obirai comme
je l'ai toujours fait jusqu' prsent.

Le comte serra tendrement son enfant dans ses bras.

-- Tu es bonne et soumise, dit-il, d'un ton mu, et si jamais ton
bonheur pouvait tre menac, ah! crois-le bien, entends-tu, aucune
considration ne m'arrterait, duss-je y perdre moi-mme mon
repos et...

-- Que dites-vous l! interrompit Edme, frappe du ton dont son
pre lui parlait; pourquoi prvoir de pareils malheurs?

-- Tu as raison.

-- Il ne se passe rien, au moins, qui vous inspire quelque
crainte?

-- Non, mon enfant, rassure-toi; seulement, il peut se prsenter
certains incidents qui m'obligeraient  m'loigner de Paris.

-- Partir... vous songez  me quitter?

-- Pour quelque temps.

-- Vous ne m'aviez rien dit de cela. Qu'est-il donc arriv?

-- Voyons! ne t'effraye pas, coute-moi. Ce n'est pas la premire
fois que le soin de mes affaires rclame ma prsence  Londres, et
c'est l que je vais me rendre.

-- Bientt?

-- Ce soir.

-- Et quand reviendrez-vous?

-- Je ne sais encore; mais compte sur moi pour abrger, autant
qu'il sera possible, le temps de cette absence.

-- Oh! comme je vais tre triste jusqu'au moment de votre retour.

-- Tu ne seras pas seule; Nancy et ta mre viendront te voir.

-- Nancy est une soeur affectueuse et tendre; ma mre, quoique
svre, a toujours t bonne pour moi; mais elles n'ont pas votre
tendresse, et il me semble que si j'avais un secret  confier,
c'est  vous,  vous seul, que je voudrais le dire.

-- Un secret? fit M. de Beaufort en regardant sa fille, que dis-tu
l?

-- Ce que je ne vous aurais pas dit si vous ne m'aviez appris que
vous alliez partir.

M. de Beaufort eut un frisson: un moment, il eut peur qu'Edme
n'et dcouvert le terrible mystre de sa naissance: il faillit se
trahir.

Mais il eut la force de se contenir.

Il s'assit et attira Edme prs de lui.

-- Allons, ce n'est pas srieux, n'est-ce pas? interrogea-t-il
d'un ton hsitant et sans quitter l'enfant des yeux; tu as un
secret, dis-tu, toi? et depuis quand?

-- Depuis plus de huit jours, rpondit Edme en baissant les yeux.

-- Mais il ne s'est rien pass, cependant, que nous ayons
remarqu, ta mre et moi.

-- Cela m'a pourtant bien trouble.

-- De quoi s'agit-il donc?

-- Vous voulez le savoir?

-- Eh! sans doute.

-- Vous ne me gronderez pas?

-- Non, non, te gronder! et pourquoi, mon Dieu? Edme leva sur son
pre ses deux grands yeux candides et purs.

-- Eh bien, vous vous rappelez peut-tre, dit-elle, la dernire
soire qui avait amen tant de monde rue de la Chausse-d'Antin.

-- Oui, je me le rappelle: aprs?

-- Ce soir-l, je n'ai dans qu'une contredanse.

-- Avec M. de Pradelle?

-- C'est cela.

-- Eh bien?

-- Eh bien, c'tait la premire fois que j'assistais  une fte
pareille; que je me trouvais toute seule, loin de vous, et je ne
sais ce qui s'est pass en moi. Depuis, j'y pense toujours.

-- Pauvre enfant!... Mais tu n'as pas revu M. de Pradelle?

-- Une fois seulement.

-- O cela?

-- Ici.

-- Il est venu  Sainte-Marthe? Dans quel but? sous quel prtexte?

-- Il accompagnait M. Maxime de Palonier qui est le cousin de
Mariette, et comme il m'a reconnue...

-- Il t'a parl?

-- La soeur surveillante tait prsente.

-- Enfin, que t'a-t-il dit?

-- Je ne sais plus bien au juste, et je ne pourrais le rpter;
mais il semblait si bon, si affectueux, que cela m'a profondment
touche.

-- Oui, oui, je comprends... et c'est tout?

--  peu prs.

-- Qu'y a-t-il encore?

-- Je n'ose continuer.

-- Pourquoi donc?

-- C'est que lorsque l'on m'a dit que vous me demandiez ce matin
de bonne heure, j'ai cru... on m'avait donn  entendre...

-- Quoi? quoi? Tu me fais mourir.

-- On m'avait dit que M. de Pradelle m'aimait et qu'il devait vous
demander ma main...

Edme n'acheva pas et alla cacher sa tte rougissante sur la
poitrine de son pre.

Celui-ci respira: l'enfant ne savait rien! Toutes ses terreurs
s'apaisrent.

-- Ne rougis pas, dit-il en l'embrassant avec effusion; il n'y a
rien l qui puisse t'mouvoir  ce point. La recherche d'un homme
comme M. de Pradelle ne pourrait tre que bien accueillie; mais je
ne l'ai pas vu encore, et tu as peut-tre eu tort de te laisser
ainsi surprendre. Il faut tre prudente, bien rflchir avant de
donner le pur trsor de ton coeur, et prendre garde surtout  bien
placer ton affection.  ton ge, on obit facilement  ses
impressions, on s'abandonne volontiers parce qu'on ne souponne
pas le mal, et plus tard on regrette amrement quelquefois...

-- Ce n'est pas pour M. de Pradelle que vous dites cela! rpliqua
Edme avec une vivacit o il y avait presque un reproche.

-- Non, ce n'est pas de lui qu'il s'agit.

-- Et de qui donc?

-- On m'a parl de cette jeune fille dont tu viens toi-mme de
prononcer le nom.

-- Mariette!...

-- Mariette, oui; et puis encore...

-- Achevez!...

-- Cette soeur Rosalie, qui s'est empare de ton esprit et qui me
semble avoir une grande part dans ton amiti?...

-- Ce sont les deux seules personnes dont la compagnie m'aide 
supporter l'ennui qui me prend bien souvent ici.

M. de Beaufort ferma les yeux, pour ne pas voir la douloureuse
expression qui vint troubler le regard d'Edme.

-- Ne me parle pas ainsi, dit-il aussitt; au moment o je vais te
quitter, ne m'enlve pas le peu de courage qui me reste; je serai
quelque temps sans te revoir, et en m'loignant, je veux emporter
la certitude que tu ne seras pas malheureuse.

-- Me suis-je jamais plainte?

-- Non, non, chre me, tu es ma joie et ma consolation, mais il
faut que tu me promettes que pendant mon absence, tu seras
obissante et soumise aux volonts de ta mre.

-- Ne l'ai-je pas toujours t?

-- Tu es la meilleure des filles, mais j'ai besoin d'tre tout 
fait rassur.

-- Que dois-je faire pour cela?

-- T'engager  te montrer rserve avec mademoiselle Duparc, ainsi
qu'avec soeur Rosalie, et surtout...

-- Surtout?

-- Jusqu' mon retour, ne plus revoir M. de Pradelle.

Edme touffa un soupir qui ressemblait  un sanglot et mordit ses
lvres jusqu'au sang.

Puis, comprimant fortement son coeur, qui battait  faire clater
sa poitrine, elle leva sur son pre ses yeux o il n'y avait plus
trace de larmes.

-- Cher pre, dit-elle, d'une voix dont la fermet inattendue
surprit M. de Beaufort, quoique je sois bien jeune encore et que
j'ignore les premiers mots de la vie, cependant je lis dans votre
coeur comme dans le mien mme, et il y a des choses que vous
cherchez en vain  me cacher, et que je devine.

-- Que veux-tu dire?

-- Rpondez-moi donc sans dtourner les regards! Si je fais ce que
vous me demandez, puis-je tre certaine que vous, du moins, vous
serez heureux?

M. de Beaufort ne s'attendait pas  cette question qui trahissait,
sous la soumission d'Edme, le douloureux sacrifice qu'elle
s'imposait, et il se rejeta effray, les mains attaches  son
front.

-- Heureux! Pauvre enfant! balbutia-t-il. Si je suis heureux!
Mais! toi! toi!

Edme remua lentement la tte.

-- Moi!... rpliqua-t-elle. Qu'importe! est-ce que j'y songe! et,
pourvu qu' votre retour, je vous voie le front souriant et le
regard affectueux, j'oublierai bien vite que j'ai souffert et
pleur!

M. de Beaufort allait rpondre, mais la parole s'arrta
brusquement sur ses lvres.

Un bruit venait de se faire entendre dans la cellule voisine, et
il interrogea vivement Edme.

Celle-ci mit un doigt sur sa bouche.

-- Soeur Rosalie! fit-elle en baissant la voix. La cellule qu'elle
occupe est voisine de la mienne; elle vient chercher sans doute
quelque objet oubli.

Machinalement, M. de Beaufort se dirigea vers la porte.

-- Vous partez? dit Edme.

-- Il faut nous sparer. Sois rsigne, soumise, et  mon
retour...

Il se pencha  l'oreille de l'enfant.

--  mon retour, ajouta-t-il sur un ton de tendresse cline, nous
parlerons de M. Gaston de Pradelle.

Edme porta la main  son coeur.

M. de Beaufort avait gagn la porte; au mme instant, celle de la
cellule voisine s'ouvrit.

Soeur Rosalie sortait.

Elle s'avana le front baiss, les yeux fixs aux dalles du
couloir; mais dans l'ombre raye d'un jet de soleil, son visage
apparaissait calme et mat sous son voile entr'ouvert.

Elle ne regarda ni Edme ni M. de Beaufort. Seulement, quand elle
eut pass, ce dernier demeura un moment comme foudroy de
surprise.

Il avait reconnu Fanny Stevenson.




XIII


Quand M. de Beaufort se fut retir, Edme quitta sa cellule et
descendit au jardin, o l'attendaient Mariette et soeur Rosalie.

Mariette, qui brlait d'impatience, la prit aussitt par le bras,
l'entrana dans un coin de l'enclos et l'accabla de questions.

Edme, encore toute proccupe, ne fit que des rponses vasives.
Plusieurs choses l'avaient frappe pendant l'entretien qu'elle
avait eu avec son pre; mais un fait surtout dominait ses
impressions: c'tait l'espce de terreur qu'elle avait surprise
sur son front quand soeur Rosalie avait pass.

Son pre ne s'tait pas expliqu  ce sujet, mais sa curiosit
tait violemment veille, et elle avait hte de savoir.

Aussi elle s'chappa, ds qu'elle le put, des mains de Mariette,
et revint vers soeur Rosalie, qui se promenait dans une alle
solitaire.

Celle-ci l'accueillit de son plus invitant sourire.

-- Vous avez vu M. de Beaufort, dit-elle d'un ton onctueux et
doux, et vous voil bien heureuse.

-- C'est toujours une grande joie pour moi quand je vois mon pre,
rpondit Edme; il est si bon et il m'aime tant!

-- Qui ne vous aimerait? interrompit soeur Rosalie, presque malgr
elle.

-- Mon pre, je vous l'ai dit quelquefois, a une vritable
adoration pour son Edme, et je ne sais, de mon ct, ce que je ne
ferais pas pour lui pargner un chagrin.

-- Vous avez raison, mon enfant; mais M. de Beaufort est riche,
honor. Il a une femme charmante, deux enfants adorables. Quel
chagrin pourrait l'atteindre?

-- C'est vrai! et c'est ce que je me disais encore tout  l'heure
pour me rassurer.

-- Vous rassurer,  quel propos?

-- Je ne sais pas; mais ce matin, j'en suis certaine, mon pre
avait quelque chose; je ne l'ai jamais vu si triste. Peut-tre
aprs tout, ai-je tort de m'alarmer ainsi, et cela vient sans
doute de ce qu'il m'a annonc qu'il allait partir.

-- Ah! M. de Beaufort quitte Paris?

-- Ce soir.

-- Et o va-t-il?

--  Londres.

Soeur Rosalie eut un geste de douce compassion.

-- Et c'est l ce qui vous inquite! Vous tes trop
impressionnable aussi, et il faut vous raisonner. D'ailleurs, ne
vous reste-t-il pas votre mre?

-- Oui, oui, ma mre... rpta Edme, d'un ton de rverie vague.

Et sans avoir conscience de ce qu'elle disait, sans se douter
qu'elle pensait tout haut, elle ajouta, comme dans une explosion
de tendresse:

-- Oh! comme je l'aurais aime, si elle m'avait elle-mme aime
comme mon pre!

Soeur Rosalie ne releva pas le propos.

Elle tait plus mue qu'elle n'et voulu le paratre; une pense
obstine pesait sur son esprit; elle avait sur les lvres mille
questions qu'elle retenait avec peine.

-- Chre enfant, dit-elle enfin, vous avez tort de vous abandonner
ainsi; je veux vous voir plus forte: d'ailleurs, votre pre ne
s'absente pas souvent, il reviendra bientt, et vous oublierez ces
petits chagrins auxquels vous vous tonnerez vous-mme d'avoir
donn tant d'importance.

-- Vous croyez? fit Edme en essayant de sourire.

-- Vous aurez d'autres amitis, d'autres attachements, qui vous
seront une compensation plus douce que vous ne pouvez le supposer.

-- Si c'tait vrai!

-- Je vous en rponds. Voyons, vous n'avez pas toujours t aussi
malheureuse que vous croyez l'tre en ce moment. Rappelez-vous
votre enfance, reculez le plus que vous pourrez dans vos
souvenirs,  cette poque loigne, quand vous tiez toute petite.
Votre mre vous aimait d'un gal amour, votre soeur et vous; elle
ne vous distinguait pas dans sa tendresse. Vous aviez une mme
part toutes deux dans ses caresses. Moi, je connais aussi le coeur
des mres; il peut s'garer peut-tre quelquefois et tre incit 
faire un choix entre deux belles jeunes filles, devenues, en
grandissant, de caractre diffrent. Mais devant deux enfants
charmants et doux, qui sourient et bgaient, appelant les baisers
de leurs jolies lvres roses, est-ce qu'il y a  choisir? Il n'y a
qu' aimer de toutes les expansions divines de son me maternelle!
Souvenez-vous! Et je suis bien certaine que vous me direz que
c'est ainsi que vous a aime madame de Beaufort!

Pendant que soeur Rosalie parlait, Edme coutait d'une oreille
avide, et comme suspendue  ses lvres.

Quelque chose d'anormal se passait en elle.

On et dit qu'elle avait nagure un voile sur les yeux, et que ce
voile venait de se dchirer. Sa poitrine se soulevait avec force;
ses mains pressaient son front moite; elle regardait soeur Rosalie
avec une sorte d'effarement.

-- Qu'avez-vous? fit celle-ci, en l'observant avec une poignante
attention.

-- C'est trange... balbutia Edme.

-- Quoi donc?

-- Ce que vous me dites l, ce souvenir que vous venez d'voquer.

-- Eh bien?

-- C'est la premire fois que j'y pense. J'avais oubli, et jamais
je n'avais cherch  me rappeler...

-- Et maintenant?

-- Je me souviens.

-- Vous voyez!...

-- Oui! C'est bien cela! J'tais toute petite. Avais-je deux ans?
Je ne sais plus! Mais mon pre tait l, et dj il m'aimait,
comme toujours, depuis...

-- Vous tiez en France...

-- Attendez! Mon Dieu!... c'est donc un rve que j'ai fait.

-- Non, non! ne vous arrtez pas! insista Fanny Stevenson, la
gorge serre, les doigts crisps sur son rosaire. Ce n'est pas un
rve. Rappelez-vous encore... mais plus loin, avant votre pre! Ne
voyez-vous pas, l-bas, dans la brume de vos souvenirs d'enfant...
un pays  la vgtation luxuriante; avec la mer infinie pour
horizon, et plus prs... tout prs, un grand fleuve large et
profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds
blancs?

Edme se rejeta brusquement en arrire, et regarda soeur Rosalie
avec une vritable pouvante.

-- D'o savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant.

-- C'est vrai, n'est-ce pas?

-- Qui vous l'a dit?

-- Et sur cette berge o vous couriez dj, vous n'tiez pas
seule?

-- En effet.

-- Il y avait l une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive,
caressante, vous parlant avec tout son coeur, vous dvorant de
caresses; vous apprenant  prononcer les premiers mots que vous ne
faisiez que bgayer.

-- C'est cela! C'est cela!

Fanny Stevenson ne pouvait plus se contenir  son tour; vaincue
par l'motion, elle se voila le visage, et fondit en sanglots!

-- Elle! je savais bien que c'tait elle! murmura-t-elle le coeur
dbordant de tendresse; ah! soyez bni, Dieu juste et bon, qui me
l'avez rendue!

Cependant Edme continuait de regarder soeur Rosalie, sans
comprendre ce qui se passait en elle, mue, frissonnante, n'osant
l'interroger davantage.

Fanny Stevenson ne voulut pas prolonger davantage cette dangereuse
situation. Le moment n'tait pas venu encore de rvlations plus
compltes; elle craignit de livrer son secret, et essuyant
rapidement les larmes qui inondaient ses joues, elle se tourna
vers la jeune fille, le visage presque calme.

-- Vous pleurez? fit Edme; au comble de la surprise.

-- Ce n'est rien, rpondit Fanny Stevenson, en s'efforant de
sourire; seulement, ce que nous avons dit l tout  l'heure m'a
rappel un des plus tristes souvenirs de ma vie.

-- Vous avez bien souffert?

-- Oui, mon enfant, j'ai souffert et pleur plus qu'aucune
crature humaine.

-- Vous, si bonne!

-- Mais Dieu m'a prise en piti; dsormais tous mes chagrins vont
finir.

-- Vraiment?

-- Je vous raconterai cela. Je vous dirai tout... plus tard...
bientt, car pour le moment vos amies vous attendent et vous allez
reprendre vos tudes, mais ce soir, quand vous serez seule dans
votre cellule.

-- Vous viendrez?

-- Vous le voulez bien?

-- Ah! n'en doutez pas, car sans Mariette et vous... Edme
n'acheva pas.

Mariette tait venue la reprendre en courant et elle l'entrana
vers le couvent, avec cette ptulance franche et gaie, qui tait
sa plus irrsistible sduction.

Soeur Rosalie les regarda un moment s'loigner, en se tenant par
la main; un sourire d'une ineffable tendresse releva sa lvre, et
posant ses deux mains en croix sur sa poitrine, elle reprit le
chemin de sa cellule.

Il tait dix heures  peine; elle y resta jusqu' midi.

C'tait l'heure o Maxime et Gaston devaient se prsenter au
parloir, et elle ne doutait pas que Mariette et Edme ne fussent
exactes  l'innocent rendez-vous.

Elle attendit l'heure sans trop d'impatience.

Elle avait la tte et le coeur pleins... Jamais elle ne s'tait
sentie si heureuse; elle faisait mille projets d'avenir, tour 
tour accueillis avec enthousiasme ou abandonns  regret. Ce
qu'elle voulait tenter devait rencontrer bien des obstacles: elle
allait avoir  lutter contre madame de Beaufort, contre le comte,
et elle s'effrayait  la pense des difficults sans nombre que
l'on ne manquerait pas d'accumuler sous ses pas.

Mais que lui importait!

Elle ne pouvait plus hsiter... Maintenant qu'elle avait retrouv
sa fille, son devoir tait trac, et son amour maternel la
soutiendrait dans la lutte qu'elle allait engager.

Sa fille?... Edme?...

Elle la retrouvait plus belle, plus aimante qu'elle n'et jamais
os l'esprer, et elle se disait qu'aucune puissance humaine ne
pourrait plus la lui arracher.

Au surplus, depuis quelques jours, elle tait convaincue qu'un
grand trouble rgnait dans la maison de la rue de la Chausse-
d'Antin.

L'entrevue qui avait eu lieu entre Palmer et Gobson ne lui
laissait aucun doute sur ce point.

Le comte avait peur! Quelque machination se tramait de ce ct.

Mais qu'avait-elle  redouter pour elle-mme?

Madame de Beaufort avait-elle t mise dans le secret des
agissements de son mari? Savait-elle, surtout, que Fanny Stevenson
tait vivante, et qu'elle pouvait menacer son propre bonheur.

Pendant qu'elle pensait  toutes ces choses, l'heure s'coulait,
et  mesure que le moment approchait, elle se sentait prise d'une
sorte d'agitation qui lui enlevait une partie de sa libert
d'esprit.

Midi allait sonner. Elle quitta sa cellule, et descendit au
parloir.

Maxime et Gaston ne devaient pas tarder d'arriver.

En effet, au premier coup, elle entendit des pas d'hommes sur les
marches de l'escalier, et peu aprs, elle vit entrer les deux
amoureux.

Une joie sereine inonda son coeur, quand elle songea  l'amour que
Gaston portait  sa fille.

Jamais elle n'et rv de remettre le bonheur d'Edme  un homme
plus digne.

Les deux jeunes gens s'inclinrent et elle rendit le salut sans
quitter le livre qu'elle avait sous les yeux et qu'elle faisait
semblant de lire.

Puis, cinq minutes se passrent.

Maxime, qui n'tait pas la patience mme, allait et venait 
travers le parloir, jetant, de seconde en seconde, un regard sur
le palier de l'tage ou s'arrtant pour couter si personne ne
venait.

Mais aucun bruit ne se faisait entendre;  peine percevait-on, de
temps  autre, au milieu du pieux silence de la sainte demeure, le
pas furtif de quelque soeur qui passait au rez-de-chausse, se
rendant  la chapelle ou encore le mystrieux murmure de deux voix
qui se parlaient  voix basse.

Maxime commena  s'tonner du retard que Mariette mettait  venir
le trouver, et il se tourna vers Gaston.

-- Voil qui est singulier, dit-il; aurait-on par hasard oubli de
prvenir ma cousine?

-- Ce n'est pas probable, rpondit Gaston; il faut croire plutt
que mademoiselle Mariette aura t retenue pour une cause
imprvue, et elle nous expliquera elle-mme...

-- La voici! interrompit vivement le jeune lieutenant de vaisseau.

Et il fit quelques pas  la rencontre de la jolie enfant qui
arrivait en courant. Mais elle n'eut pas plus tt pass le seuil
du parloir, que Maxime et Gaston changrent le mme regard
inquiet, pendant que de son ct, soeur Rosalie se levait vivement
de sa chaise.

Mariette tait seule, et elle portait sur le visage les signes
manifestes d'une vive motion.




XIV


Maxime,  qui sa qualit de cousin permettait certaines privauts
que Mariette n'avait aucune envie de trouver mauvaises, Maxime
prit la jolie enfant dans ses bras et dposa un pur baiser sur son
front.

-- Eh mon Dieu! qu'avez-vous? dit-il en mme temps; vous tes tout
mue et tremblante.

-- Mademoiselle Edme ne vous accompagne pas? interrogea  son
tour Gaston de Pradelle.

Mariette poussa un profond soupir.

-- Non, monsieur Gaston, rpondit-elle avec effort. Edme ne
viendra pas, et c'est  cause d'elle que vous me voyez dans cet
tat.

-- Qu'est-il arriv? fit Maxime.

-- Ah! je n'en sais rien; mais tout de mme, c'est terrible.

-- Quoi donc?

-- Je vais vous dire; vous savez -- en tout cas, je vous
l'apprends -- qu'Edme est ma meilleure amie, pour mieux parler,
ma seule amie. Nous ne nous quittons jamais, nous bavardons ou
nous rvons ensemble; et comme elle est beaucoup plus savante que
moi, je copie souvent mes devoirs sur les siens. Nous n'avons pas
de secrets l'une pour l'autre; nous disons tout ce que nous
pensons, et quand Edme a un chagrin, si petit qu'il soit, elle
essayerait en vain de le dissimuler, car je le devinerais tout de
suite. Eh bien, aujourd'hui, a n'a pas manqu. M. de Beaufort
tait venu la voir ce matin, de bonne heure; il lui a annonc
qu'il allait partir, et quand je l'ai revue, son pauvre coeur n'en
pouvait plus!

-- C'est pour cette raison qu'elle n'est pas venue? demanda encore
Gaston.

-- Ce n'est pas pour cette raison.

-- Eh! quelle autre?

-- Vous allez voir! Nous tions donc rentres  l'tude, sans
qu'elle et pu me dire ce qui la rendait plus mlancolique encore
qu' l'ordinaire, et nous chuchotions: elle rsistant  mes
sollicitations, moi essayant de lui arracher la cause de son
chagrin, quand tout  coup un grand silence se fait, toutes les
pensionnaires se lvent et nous voyons entrer madame la
suprieure.

-- Diable! fit Maxime sur un ton enjou; cela devenait grave.

-- Trs grave, monsieur mon cousin, repartit Mariette; car madame
la suprieure ne se montre que rarement, dans les grandes
occasions, et il fallait une cause bien srieuse pour qu'elle
droget ainsi  ses habitudes.

-- Que voulait-elle?

-- Madame la suprieure dit, en entrant, quelques mots  voix
basse  la soeur qui tait alle la recevoir, et moi qui observais
celle-ci, je vis qu'en rponse  la question qui lui tait
adresse, elle dsignait du geste la place o se trouvait Edme.

-- Et alors?

-- Alors, madame la suprieure s'avana de son air le plus
majestueux et vint droit  mademoiselle de Beaufort.

-- Que lui dit-elle?

-- Oh! ce ne fut pas long!... Mademoiselle, dit-elle, je viens de
voir madame de Beaufort, et j'ai eu avec elle une longue
conversation  votre sujet: elle a sur vous des projets dont elle
m'a fait part, et j'espre que vous voudrez bien vous y soumettre.
Veuillez donc, je vous prie, prendre vos cahiers et vos livres;
vous viendrez avec moi, nous aurons  causer, et je ne doute pas
que vous ne vous montriez obissante, comme je me plais 
reconnatre que vous l'avez toujours t... Edme tait blanche
comme un suaire; ses lvres tremblaient. Elle n'eut pas la force
de rpondre et se contenta de s'incliner en me jetant un regard
dsespr. Il s'en fallut de bien peu que je n'clatasse moi-mme
en sanglots! Et quand je la vis disparatre, suivant madame la
suprieure, mon coeur se fondit, et je retombai sur mon banc,
incapable d'avoir une ide.

-- Et c'est tout ce que vous savez!... interrogea Gaston d'une
voix altre.

-- C'est tout, rpondit Mariette.

-- Pauvre enfant! fit  son tour Maxime en tapotant les petites
mains de la jolie enfant: cela vous a bouleverse.

-- Il y a bien de quoi, je suppose.

-- Qui sait? Vous vous effrayez peut-tre  tort. Quel danger
pouvez-vous prvoir? Madame de Beaufort vient chercher sa fille;
elle veut probablement la reprendre prs d'elle au moment o son
mari s'loigne. Il n'y a rien l que de trs lgitime et de
naturel.

-- C'est possible, mais tant que je ne saurai pas ce qu'Edme est
devenue, je resterai avec mes apprhensions.

Machinalement aprs cet incident, Maxime entrana Mariette dans un
coin du parloir, et aussitt ils s'engagrent dans une
conversation, dont soeur Rosalie ne pouvait rien entendre.

Mais miss Fanny Stevenson avait bien d'autres penses en tte!

Vingt fois, pendant le court rcit de Mariette, elle s'tait leve
 demi, l'oeil plein d'effluves, la poitrine haletante, prte  se
prcipiter vers la jeune fille  laquelle elle et voulu adresser
mille questions qui se pressaient sur ses lvres.

Quand Mariette eut fini, elle retomba accable sur sa chaise, et
par un geste saccad et violent, elle ramena son voile sur ses
yeux pour cacher les larmes qui baignaient son visage.

Gaston, qui tait non moins mu qu'elle, s'approcha  pas discret
et se pencha doucement.

-- Miss Fanny, dit-il  voix basse, comme un souffle.

Miss Fanny se dressa, farouche, et lui prit la main qu'elle serra
 la briser.

-- Vous avez entendu, n'est-ce pas? rpondit-elle d'un accent mal
contenu.

-- Que craignez-vous?

-- Tout! ils sont capables de tout! Mais qu'ils prennent garde...
Malheur  eux s'ils tentent de toucher  cette enfant?

-- Croyez-vous qu'ils en aient la pense?

Fanny Stevenson eut un ricanement qui sonna comme un rire
d'insense.

-- C'est elle, je n'en doute pas, c'est cette femme! rpondit-
elle; elle a loign son mari, dont elle redoute la faiblesse,
pour rester seule matresse et libre d'agir  sa guise; mais elle
a compt sans moi. Elle ignore ce que je suis, ce que je peux, et
ne sait pas ce dont peut devenir capable une mre qu'on a prive
pendant dix-sept annes de la vie et des caresses de son enfant.

-- Ne vous laissez pas aller  cette colre aveugle.

Miss Fanny jeta  Gaston un regard dont l'clat d'acier pntra
jusqu'au plus profond de son tre.

-- Vous ne l'aimez donc pas, dit-elle, vous qui me parlez ainsi,
et qui pouvez rester calme en prsence de ce qui se prpare?

Mais  quoi bon rcriminer, ajouta-t-elle aussitt? Il faut agir.
Vous m'avez promis votre concours, j'espre que vous ne songez pas
 me le refuser.

-- Ah! sur ma vie!

-- C'est bien.

-- Que faut-il faire?

-- Rien en ce moment. Avant de prendre une rsolution, je veux
savoir. Cette suprieure! On doit lui avoir dit... Je me ferai
adroite, insinuante, j'irai jusqu'au mensonge, s'il le faut; mais
je saurai. Et quand vous viendrez chez Franois, je vous dirai ce
que j'aurai appris.

-- Alors nous nous verrons ce soir?

-- C'est cela.

--  la mme heure qu'hier?

--  la mme heure, oui. Partez maintenant; voici le moment de la
sparation; j'ai hte de me retirer et d'aller me recueillir.

Cependant Mariette et Maxime continuaient de causer et on
entendait de temps en temps le rire charmant de la jolie enfant
gayer le coin obscur du parloir o ils s'taient rfugis.

Mais l'heure allait sonner et ils n'avaient plus que quelques
minutes.

-- Quand vous reverrai-je? dit alors Mariette avec une petite moue
ironique.

-- La belle question! repartit vivement Maxime. Mais je vous
reverrai demain, aprs-demain, tous les jours, jusqu' mon dpart.

-- Cela ne vous ennuie donc pas de venir de si loin, passer une
heure avec une petite fille.

-- Vous tes mchante!

-- Moi!

-- Oui! vous! Vous! chre enfant, car vous savez que je n'ai 
Paris que vous, et vous voyez trop clair de vos beaux yeux pour ne
pas avoir devin tout le bonheur que j'prouve  tenir, pendant
une heure, vos deux jolies petites mains dans les miennes.

-- Maxime!

-- Cela vous dplat que je vous parle ainsi!

-- Oh! ne le croyez pas.

-- Alors, vous m'aimez un peu?

-- Un peu! Non, mais de toute mon me, et de toute la
reconnaissance que je vous ai voue depuis le premier jour o je
vous ai vu. Est-ce bien comme cela que je dois rpondre?

-- Oui, oui, chre Mariette, dit Maxime d'un ton attendri, je
n'avais pas espr davantage... et pourtant peut-tre y aurait-il
plus encore.

-- Vraiment!

-- Si vous vouliez?

-- Eh mais, je ne demande pas mieux! rpondit l'enfant; il faudra
me dire, et croyez que si je puis...

En parlant de la sorte, elle avait un sourire plein de douce
malice, et ses yeux se voilaient coquettement  demi.

Maxime fut sur le point de s'oublier, et il allait l'attirer
contre sa poitrine, par un emportement irrflchi, quand la voix
de soeur Rosalie vint le rappeler  la ralit de la situation.

--  demain, bien sr? fit Mariette en accompagnant ces mots d'un
regard qui et t effront, s'il n'et t naf.

-- Oui, oui,  demain! rpondit Maxime bloui.

Et prenant le bras de Gaston, il gagna rapidement la rue.




XV


Pendant les heures qui suivirent, ce qui se passa dans l'esprit de
Fanny Stevenson serait bien difficile  raconter.

La pauvre femme se sentait envahir par une terreur qui croissait
d'instant en instant.

Elle avait prtext une indisposition et tait rentre
prcipitamment dans sa cellule.

L, elle compta les heures et les secondes, prtant l'oreille 
tous les bruits, les deux bras croiss sur sa poitrine pour en
touffer les battements qui l'assourdissaient, s'attendant 
entendre le pas d'Edme qu'elle connaissait si bien, priant Dieu
surtout de faire cesser l'horrible martyre qu'elle prouvait.

Elle demeura ainsi jusqu'au soir.

Quand le jour commena  baisser, elle voulut sortir.

En entendant les voix jeunes et fraches des pensionnaires qui
prenaient leurs bats dans l'enclos, elle pensa que peut-tre
Edme se trouvait l avec ses compagnes.

Elle descendit.

En passant prs de la cellule de mademoiselle de Beaufort elle
poussa timidement la porte.

Qui sait? Dieu avait peut-tre fait un miracle sans qu'elle
entendt rien.

La porte cda  la premire pression, et elle entra.

Il n'y avait personne. La cellule tait vide!...

Elle mordit ses lvres avec un sanglot.

-- Mon Dieu! je ne la reverrai donc plus! balbutia-t-elle l'me
brise.

Et elle s'loigna lentement, comme  regret.

C'est ainsi qu'elle arriva dans le jardin; du premier coup d'oeil
elle s'assura qu'Edme tait absente.

Cependant,  sa vue, Mariette, qui tait aux aguets, s'empressa
d'accourir  sa rencontre.

-- On nous a dit que vous tiez souffrante, ma soeur, dit-elle
d'une voix hsitante; je vois avec plaisir que vous allez mieux.

-- Je vous remercie, mon enfant, rpondit soeur Rosalie; je me
sens plus forte, en effet, et j'ai voulu prendre l'air.

Puis elle ajouta d'un ton en apparence indiffrent:

-- Et votre amie, mademoiselle de Beaufort, n'est-elle pas prs de
vous?

Mariette releva la tte d'un air triste:

-- Edme? rpondit-elle, on ne l'a plus revue depuis ce matin.

-- Est-ce que sa mre serait venue la chercher?

-- Je ne pense pas.

-- Qu'est-elle devenue?

-- On se le demande. Cela nous a agites toutes, et il y a de
quoi, n'est-ce pas? Madame la suprieure tait venue elle-mme la
prendre  l'tude. On l'a vue se rendre avec elle  la chapelle,
puis de l  sa propre cellule; mais aprs, plus rien.

-- C'est singulier.

-- Ah! si vous pouviez savoir...

-- Moi?

-- Sans doute. Si j'tais  votre place: vous tes bien avec
madame la suprieure, et je suis certaine qu'elle vous dirait...

Miss Fanny se prit  rflchir.

-- Vous ne rpondez pas? insista Mariette.

-- C'tait mon intention d'abord, mais depuis...

-- Qui vous a fait changer d'avis?

-- Je verrai, je me consulterai.

-- Et si vous apprenez quelque chose, vous me le direz, n'est-ce
pas, ma soeur? Songez donc, Edme tait ma seule amie, et vous ne
sauriez croire quelle anxit est la mienne depuis ce matin.

-- Eh bien! je vous le promets, mon enfant, rpondit soeur
Rosalie: j'observerai encore, j'interrogerai, et si je parviens 
connatre ce qu'est devenue Edme, vous le saurez tout de suite.

-- Ah! vous tes bonne, et je vous remercie.

Soeur Rosalie n'en entendit pas davantage et s'empressa de
regagner le couvent.

Quelques heures plus tard, l'agitation qu'avait provoque la
disparition de mademoiselle de Beaufort tait calme et le couvent
de Sainte-Marthe dormait envelopp dans le plus profond silence.

Neuf heures venaient de sonner.

La nuit tait plus sombre que la veille, de lourds nuages chargs
d'lectricit couraient dans le ciel, pousss par un vent violent
d'orage. La lune n'avait point paru, et l'on voyait  peine  se
guider.

En ce moment, la porte de l'enclos s'ouvrit, et deux hommes
entrrent.

C'tait Palmer et Gaston de Pradelle.

Cette fois, Franois ne se trouvait pas l pour les recevoir; mais
Palmer commenait  connatre les _tres_, et aprs avoir invit
Gaston  rgler sa marche sur la sienne, il prit les devants et se
dirigea vers le pavillon, o ils rencontrrent le jardinier.

-- Soeur Rosalie? demanda Palmer, en serrant la main de son
compagnon de bouteille.

-- Soeur Rosalie n'est point encore arrive, rpondit Franois;
mais elle ne peut tarder  venir, et s'il plait au commandant
d'entrer...

Gaston, ayant remerci du geste, pntra dans le pavillon.

Palmer et Franois n'attendirent pas davantage, et un instant
aprs, ils prenaient le chemin du caboulot o ils allaient trouver
quelque cordial aim.

Gaston, lui, s'tait assis au fond de la chambre, et le front dans
les mains, le regard fixe, il cherchait  ramener l'ordre et le
calme dans son esprit.

Depuis le matin, il ne vivait plus!

C'est surtout au moment o il tait menac de la perdre, qu'il
comprenait  quel point il aimait Edme. Vingt fois il avait pass
devant l'htel de la rue de la Chausse-d'Antin, esprant y
relever quelque indice qui le rassurerait sur le sort de la pauvre
enfant. Une fois mme, il avait sonn  la porte de l'htel, et
avait demand  voir madame de Beaufort.

Mais le valet qui s'tait prsent lui avait rpondu que
M. de Beaufort venait de partir pour Londres, que madame
de Beaufort tait souffrante et finalement que l'on ne recevait
personne.

Gaston rentra chez lui en proie au plus violent dsordre.

Le seul espoir qui lui restt, c'tait soeur Rosalie; et il
fallait attendre neuf heures!

Que fit-il et que devint-il jusque-l? il n'et pu le dire au
juste.

Seulement, comme neuf heures sonnaient, il s'tait, trouv  la
porte de l'enclos et tait entr.

Sa premire impression fut un cruel dsappointement.

Miss Fanny ne se trouvait pas au rendez-vous; mais on lui dit
qu'elle allait venir, et cela le calma un peu.

Il prit patience.

Enfin, au bout d'une grande demi-heure, un bruit de pas prcipits
vint jusqu' lui, et peu aprs, miss Fanny Stevenson entrait dans
la chambre.

Gaston se leva vivement et courut  elle.

-- Enfin! dit-il avec un soupir de soulagement, vous voil!

Mais presque aussitt il recula de deux pas, frapp de
l'altration profonde de son visage et de la sombre expression de
son regard.

-- Grand Dieu! s'cria-t-il, qu'avez-vous? Que s'est-il pass?

Fanny Stevenson s'tait laiss tomber accable sur une chaise;
elle semblait absorbe dans une pense unique; sa poitrine se
soulevait avec force; on et dit qu'elle tait trangre  ce
monde, perdue dans quelque rve de folie.

Pourtant, au bout, d'un moment, elle secoua brusquement la tte
pour chasser les penses importunes qui menaaient sa raison, et
elle releva lentement son regard sur Gaston.

-- Parlez! parlez! insista ce dernier, d'o venez-vous?

-- Je quitte la suprieure; je voulais l'interroger.

-- Sur Edme?

-- Oui, sur Edme; j'avais pris le premier prtexte venu; mais ds
mes premires paroles, je compris qu'on l'avait mise en dfiance
contre moi.

-- Qui cela?

-- Vous le demandez.

-- Madame de Beaufort, peut-tre?

-- Et qui donc! Ah! je l'ai devin tout de suite, et on ne me l'a
pas cach, d'ailleurs; madame de Beaufort n'a pas tout dit
cependant; elle ne s'est pas livre tout entire, et elle ne s'est
plainte que d'une chose, c'est que je m'tais empar de l'esprit
de sa fille.

-- Vous!

-- Sa fille!... Comprenez-vous! Elle ose donner ce nom  Edme.

-- Mais elle ignore sans doute...

Fanny Stevenson l'interrompit par un ricanement.

-- Elle sait tout, vous dis-je, rpliqua-t-elle; le comte est venu
ce matin au couvent; en sortant, je l'ai crois dans le couloir,
et  l'effroi que j'ai surpris sur ses traits je suis sre qu'il
m'a reconnue.

-- Ainsi, Edme a quitt le couvent?

-- Les misrables!

-- On vous l'a dit!

-- Et je ne la verrai plus!

-- Mais elle est retourne rue de la Chausse-d'Antin, et si vous
ne pouvez l'y aller voir, moi, du moins...

Fanny Stevenson oublia un moment son regard attendri sur le jeune
commandant.

-- Vous tes jeune, vous, monsieur Gaston, dit-elle d'un ton
mlancolique et doux, vous avez pris votre chemin sur les hauteurs
de la vie; vous ignorez le monde et, sr de votre loyaut et de
votre honneur, vous avez foi en l'honneur et en la loyaut des
autres. Qu'elles dceptions cruelles vous attendent!

-- Cependant...

-- Vous croyez, n'est-ce pas, qu' l'heure o je vous parle, Edme
est rentre chez sa mre, et que l'on n'a eu d'autre pense, en
l'loignant de Sainte-Marthe, que de la soustraire  l'empire que
j'exerais sur son esprit.

-- Eh bien?

-- Eh bien, rendez-vous demain, rue de la Chausse-d'Antin,
demandez mademoiselle de Beaufort et vous verrez quelle rponse
vous sera faite.

-- Mais que supposez-vous donc? Que peut-on tenter contre la
pauvre enfant?

La jeune femme se leva  cette question et, se penchant vers
Gaston:

-- Ah! sans doute, le temps des enlvements ou des squestrations
iniques est pass, dit-elle, les sourcils contracts et la lvre
tordue par un amer sourire; la civilisation et vos lois modernes
rpudient les moyens violents que l'on employait autrefois avec
l'assentiment ou la complicit d'une socit qui bnficiait de
ces iniquits; il vous semble, n'est-ce pas, que tous les mystres
aient t dvoils, et vous vous persuadez volontiers que la
vigilance de vos austres magistrats a rendu  jamais impossible
le retour des rapts odieux ou des disparitions tnbreuses. Ah!
pauvre honnte homme que vous tes! et que vous avez mal observ
ce qui se passait autour de vous!

-- Eh quoi! vous prtendez...

-- Dieu me garde, monsieur Gaston, de calomnier les saintes
demeures qui m'ont accueillie avec tant de bienveillance, et o
j'ai trouv le calme et le repos transitoire dont j'avais un si
grand besoin; mais aujourd'hui que, menace dans mon amour
maternel, je sens mon coeur s'ouvrir  toutes les apprhensions,
il m'est bien permis de me rappeler ce que j'ai vu et de redouter
pour mon enfant les agissements dont j'ai t tmoin.

-- Que voulez-vous dire?

-- Il vous est arriv quelquefois, n'est-il pas vrai, d'entendre
raconter qu'une jeune fille, belle, riche, heureuse, du moins en
apparence, avait tout  coup renonc au monde, et qu'elle venait
de prendre le voile! Vous vous tes dit alors, comme les autres,
qu'elle avait t pousse  cette rsolution excessive par quelque
dsespoir d'amour ou par une vocation irrsistible.

-- En effet...

-- C'est parfois vrai... et on recueille souvent dans les pieuses
demeures o nous sommes, de pauvres mes blesses au combat de la
vie, ou certaines natures exaltes que l'ardente sduction de la
solitude, un penchant imprieux vers le mysticisme, attirent
incessamment autour de ces thbades, o elles croient trouver
l'apaisement et des satisfactions que le monde ne peut pas leur
donner.

-- J'ai cru qu'il en tait toujours ainsi.

-- Et vous vous trompiez.

-- Comment?

-- Ah! vous ne savez pas les ressources inconnues et sans nombre
que la haine ou le fanatisme peut rencontrer dans ces maisons, et
combien, en regardant de prs, on y compterait de victimes, que
l'gosme, l'ambition, la jalousie, tous les mauvais sentiments du
coeur humain, y ont enfermes de gr ou de force.

-- De force?...

-- Oh! il faut s'entendre... et votre tonnement est naturel. On
n'enlve pas une jeune fille contre son gr, au su du monde et en
pleine lumire; mais on prend la pauvre enfant  l'ge o sa
raison ne s'est pas encore veille, o son coeur seul palpite et
commence  battre... on l'entoure de soins et d'affection; on
adoucit, pour elle la rgle svre du couvent; on se fait
caressant et doux, et on dveloppe insensiblement cet amour divin
qui doit bientt prendre l'me tout entire!... Quelle vie plus
heureuse, d'ailleurs, pour une crature tendre et pure, que le
contact du monde n'a point encore trouble! C'est un bonheur qui
souvent se double de l'pre ivresse du sacrifice!...

Que voulez-vous que devienne une malheureuse enfant, ignorante et
crdule, sous cette pression qui s'exerce  tous les instants du
jour et sous toutes les formes?... Ce qu'elles deviennent
toutes!... rsignes ou indiffrentes... quand elles n'ont pas
apport au couvent le germe de quelque amour profond, auquel cas
elles se rvoltent... ou meurent!...

-- Vous avez vu cela?

-- Oui, j'ai vu cela, monsieur Gaston, et j'espre que vous
comprenez maintenant pourquoi je veux arracher mon Edme  une
pareille destine...

-- Mais M. de Beaufort aime sa fille...

-- Il l'aime! Je le crois, je l'ai vu!... repartit Fanny
Stevenson; et pourtant, Edme vous l'a peut-tre dit,  vous,
comme elle me l'a dit,  moi!  plusieurs reprises, M. de Beaufort
l'a prpare au sort qu'on lui destine. On lui a fait entrevoir
mille dangers dans ce monde qu'elle ne connaissait pas... On l'a
effraye, trouble, on a exalt sa nature mlancolique et tendre,
si bien qu' de certains moments elle a pu entrevoir le clotre
comme un refuge o elle se trouverait  l'abri de toute atteinte,
Chre enfant!... Son pre tait la seule personne en qui elle et
confiance; elle a cru  ses paroles, a t touche de sa
tristesse, et dans sa candeur, elle s'est laisse persuader.

-- Ainsi, vous croyez qu'elle accepterait?...

-- Elle en souffrira profondment, mais elle se soumettra.

-- Ah! il ne faut pas que cela soit.

-- Cela ne sera pas.

-- Enfin, que voulez-vous?

-- Je veux que ma fille vive, entendez-vous? Je veux qu'elle aime
et qu'elle soit aime! Je veux qu'elle ne soit pas ensevelie
vivante dans cette tombe que l'on prpare pour elle!

-- Que dites-vous?

Fanny Stevenson parcourait la chambre  pas heurts, avec des
mouvements de fauve. Aux derniers mots de Gaston, elle s'arrta
brusquement, le regard allum d'une flamme sombre.

-- Ah! vous n'avez rien vu encore, dit-elle, et vous ignorez tout!
Mais moi! moi! Tenez, voulez-vous que je vous dise? Ce sont de ces
tableaux que l'on ne peut oublier, et que l'on conserve toujours
devant les yeux, ne les et-on entrevus qu'une fois! C'est
terrible, voyez-vous, et bien fait pour pouvanter l'imagination.
La veille encore, on allait et venait, dans toute sa volont
libre; on pouvait sortir, on pouvait surtout ne pas rentrer! Mais
une fois le jour solennel arriv, tout est fini! Une porte de
bronze se ferme sur vous pour ne plus se rouvrir, et les tnbres
du clotre vous enveloppent  jamais, comme les tnbres de la
mort mme! Et ce n'est point l seulement un pur symbole, un
spectacle institu pour frapper les mes crdules et dont les
esprits sceptiques peuvent se railler! Non! car moi, qui ne crois
plus depuis longtemps  ces superstitions et ces moeurs d'un autre
ge, je suis souvent sortie de ces solennits la pleur au front
et l'pouvante au coeur.

-- Vous! vous! miss Fanny?

-- Vous n'avez jamais assist  de pareils spectacles, et c'est
sinistre. La mort mme ne provoque pas d'aussi redoutables
motions. Comme pour une crmonie funbre, le choeur est tendu de
deuil; les chants retentissent sous les votes sonores, l'orgue
fait entendre des accents qui ressemblent  des sanglots; puis,
les prires murmures  voix basse par toute la communaut.
L'glise s'emplit d'un cre parfum d'encens et de cierges allums.
C'est un mlange de recueillement et d'ardente curiosit. Tout 
coup, les chants clatent avec plus d'intensit! Un mouvement se
fait, et la victime parat. Pauvre chre Edme? Elle est vtue de
blanc, comme ces belles jeunes filles qu'attend un poux impatient
du bonheur promis. C'est une statue qui marche. Son regard semble
hant par des visions de l'autre monde; son visage a
l'impassibilit du marbre; dj on a port une main sacrilge sur
son opulente chevelure qui, dnoue, l'et nagure enveloppe tout
entire; elle ne regrette rien pourtant; on la dirait insensible
et glace, inconsciente du sacrifice qui va s'accomplir. Alors,
savez-vous ce qui se passe, car ce n'est rien encore? On la couche
sur la dalle froide, on tend sur son beau corps de vierge le drap
noir ray d'une croix blanche, et l'on commence les prires des
morts et le _De profundis_!

-- Horrible! c'est horrible!... balbutia Gaston.

-- N'est-ce pas? rpliqua miss Fanny; le monde, qui est rarement
admis  ces crmonies, n'y voit, le plus souvent, qu'une coutume
qui diffre peu des autres solennits du culte; mais, croyez-moi,
monsieur Gaston, quand je vous assure que c'est la plus redoutable
preuve par laquelle puisse passer une crature humaine...

-- Ah! nous saurons empcher qu'un pareil sort soit impos 
Edme!

Miss Fanny ne rpondit pas tout de suite. Son front s'tait pench
de nouveau; son regard s'tait voil; elle se prit  rflchir.

-- Dans la situation qui nous est faite, reprit-elle bientt, nous
ne pouvons prendre encore aucune rsolution. Il faut s'assurer en
premier lieu qu'Edme n'est point rue de la Chausse-d'Antin.

-- Je le saurai.

-- Puis, quand vous aurez appris qu'elle ne se trouve point auprs
de sa mre, vous viendrez me le dire, et nous nous concerterons.

-- Je vous verrai demain.

-- C'est cela. Profitons des derniers moments pendant lesquels je
puis encore me soustraire  la surveillance dont je ne vais pas
manquer d'tre l'objet.

-- Vous croyez?

-- Oh! j'en suis sre. On devine une ennemie en moi, et madame de
Beaufort ne manquera pas de donner l'veil. Mais soyez sans
inquitude: quoi qu'il arrive, quelque moyen qu'il faille
employer, je saurai vous faire prvenir.

-- Alors,  demain.

-- C'est cela,  demain; il se fait tard, et je crains qu'on ne
remarque mon absence.

Gaston serra, sur ces mots, les deux mains de Fanny Stevenson, et
peu aprs il gagnait la porte de l'enclos.

Il tait prs de onze heures quand il rentra chez lui.

Il fut tout tonn d'y trouver Maxime, qui l'attendait en fumant
un cigare.

Maxime avait la physionomie exceptionnellement mobile, et il ne
fallut qu'un regard  Gaston pour s'apercevoir qu'il tait
proccup.

En dpit de ses propres ennuis, il en fut frapp.

-- Eh! qu'as-tu donc? demanda-t-il avec intrt, et d'o vient que
je te trouve chez moi  cette heure indue?

-- Je t'attendais, rpondit Maxime.

-- Tu as  me parler?

-- C'est cela.

--  quel propos?

-- J'ai un service  te demander.

--  moi? Eh! que ne le disais-tu tout de suite. De quoi s'agit-
il?

-- Voici. Cet aprs-midi j'ai t appel au ministre.

-- Que te voulait-on?

-- On m'a donn l'ordre de rallier Brest sans tarder.

-- Tu vas partir?

-- Demain.

-- Eh bien?

-- Eh bien! c'est l ce qui me proccupe. Mariette se faisait une
fte de me voir tous les jours, et elle va tre dsole.

-- Mais tu reviendras bientt?

-- Je ne pense pas.

-- Que se passe-t-il donc?

-- Je l'ignore. Toutefois, je suppose que l'on a besoin de moi, et
une fois  Brest je crains que l'on m'y retienne.

-- Enfin, quel est le service que tu rclames de mon amiti?

-- Cela t'ennuiera peut-tre, mais je voudrais que tu allasses
voir Mariette, au moins tous les jeudis.

-- N'est-ce que cela?

-- Tu y consens?

-- Parbleu!

--  la bonne heure. Tu m'criras tous les huit jours, et de cette
faon...

-- Tu sauras ce que fait et ce que pense mademoiselle Mariette
Duparc. Ah ! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?

-- Je ne crois pas.

-- Amoureux, alors?

-- Peut-tre bien.

Gaston jeta un regard d'envie  son ami.

-- Ah! tu es heureux, toi, dit-il avec un soupir; tu peux aimer 
ton aise, sans contrainte, et tu ne redoutes pas que l'on t'enlve
la charmante enfant que tu as choisie pour en faire la compagne de
ta vie.

-- N'en es-tu pas l toi-mme?

-- Hlas!

-- Est-ce que mademoiselle de Beaufort...

-- Mademoiselle de Beaufort a disparu, mon ami, et j'ignore ce que
l'on veut faire d'elle.

-- Voil qui est grave.

-- N'est-ce pas?

-- Que vas-tu faire?

-- Eh! le sais-je? Je verrai, je chercherai, je fouillerai tous
les couvents de Paris, s'il le faut; mais,  coup sr, je ne
m'arrterai que lorsque j'aurai puis tous les moyens; mais ne
pensons pas  cela pour le moment. Tu vas partir, et puisque tu le
dsires, je verrai mademoiselle Mariette.

-- Je ne doutais pas de ton assentiment, et j'ai crit  la
suprieure pour la prvenir.

-- Tout est pour le mieux. D'ailleurs, ce me sera dj un moyen de
pntrer  Sainte-Marthe, et peut-tre y trouverai-je une facilit
de plus pour la recherche que je vais entreprendre.

-- Alors, c'est convenu?

-- Compte sur moi.

Et les deux amis se sparrent.




XVI


Un mois s'tait pass sans amener aucun changement important dans
la situation de nos personnages.

Maxime de Palonnier tait parti pour Brest, et depuis son dpart,
il avait crit plusieurs fois  Gaston pour lui renouveler les
recommandations qu'il lui avait faites au sujet de Mariette, et
pour lui demander, en post-scriptum, s'il avait enfin quelques
renseignements sur Edme.

Gaston avait rpondu que les choses taient toujours dans le mme
tat, qu'il avait vu mademoiselle Duparc, et qu'il l'avait trouve
bien triste de son absence et impatiente de son retour. Quant 
mademoiselle de Beaufort, il n'en avait rien appris; elle avait
dcidment disparu.  diverses reprises, il s'tait prsent 
l'htel de la Chausse-d'Antin, et s'tait heurt  un parti pris
de discrtion absolue. Madame de Beaufort tait reste
impntrable, et il n'avait rien pu deviner.

Il tait vident pour lui qu'Edme avait t conduite dans un
autre couvent, et que des ordres svres avaient t donns pour
qu'on l'empcht de communiquer avec les personnes du dehors.

Elle tait spare du monde, et le hasard seul ou un miracle
pouvait dsormais le mettre sur la trace de la pauvre recluse!

Gaston venait de passer un mois terrible.

Pendant les premiers jours qui avaient suivi la disparition de la
chre victime, il s'tait multipli avec une sorte de fivre; il
avait parcouru la capitale, cherchant prement une piste, comme
quelque agent de police lanc  la poursuite d'un criminel. Il
avait visit toutes les communauts, inventant des prtextes,
s'ingniant  mille ruses qu'en d'autres circonstances sa nature
droite et chevaleresque et certainement rpudies; mais un
sentiment suprieur de justice et d'amour le soutenait; il y avait
l une iniquit monstrueuse  dmasquer, et il n'avait recul
devant aucune investigation, quelque indiscrte qu'elle lui part
 lui-mme.

Il tait d'ailleurs soutenu dans son pre recherche par les
excitations de Fanny Stevenson.

Celle-ci, bien qu'elle se contnt, n'avait pas d'autre pense que
de retrouver sa fille. Seulement une crainte la retenait encore et
la garrottait dans son inaction.

Elle comprenait que son ennemie, madame de Beaufort, avait les
yeux fixs sur elle: que tous ses mouvements taient surveills;
que ses moindres paroles taient recueillies; qu'enfin ses
tristesses et ses larmes pouvaient devenir des rvlations
funestes dont on ne manquerait pas de te servir contre elle!

Et elle se taisait, dvorant son impatience, touffant ses
rvoltes, dissimulant ses colres aveugles, de peur d'exalter
davantage encore l'implacable bourreau qui tenait entre ses mains
le coeur de son enfant!

Oh! cette femme! cette Juliette de Beaufort! que n'et-elle pas
donn pour la tenir  son tour terrifie et vaincue, et lui rendre
toutes les tortures qu'elle lui faisait endurer!

Elle ne songeait plus gure  autre chose.

Ses nuits taient hantes de fantmes; elle ne pouvait plus que
har; il y avait des moments o elle oubliait presque sa fille
pour ne songer qu' sa vengeance.

Aussi, c'est le souffle ardent, la mort dans l'me, que tous les
huit jours elle voyait arriver Gaston, qui venait voir Mariette,
et en mme temps lui apporter le rsultat de ses recherches de la
semaine.

Tristes rsultats!

Rien! toujours rien!

Ni Palmer, mis en campagne, ni Bob si intelligent et si vif,
n'avaient recueilli le moindre indice.

Gaston lui-mme avait visit presque tous les, couvents, et il en
sortait comme il y tait entr.

Il ne pouvait pas en tre autrement.

Quelque prtexte qu'il prit pour s'introduire dans ces
mystrieuses demeures, il rencontrait partout la mme politesse
banale; on l'accompagnait au parloir, on le laissait s'agenouiller
 la chapelle; parfois, mme, il tait admis jusque auprs de la
suprieure.

Et c'tait tout!...

Ce qu'on lui montrait, ce qu'il voyait, c'taient les parties
banales du couvent; ce que tout le monde pouvait voir comme lui;
ce que l'on n'a aucun intrt  cacher.

Mais derrire ces murs pais, sous ces votes silencieuses, au
fond de ces corridors sombres o parfois il a surpris d'tranges
murmures de voix contenues, au del de ces doubles grilles
quadrilles, voiles de tentures noires, qu'y avait-il?... Que de
mystres peut-tre se fussent offerts  ses regards s'il lui et
t donn, d'y pntrer!

Fanny Stevenson se dsolait au rcit de ses recherches vaines;
elle ne pouvait croire qu'elle ne parviendrait pas un jour 
dcouvrir la retraite o l'on avait enferm Edme. Mais elle se
dsesprait en voyant le temps s'couler, sans amener aucun
changement  la cruelle situation qui lui tait faite.

Une fois cependant, quelque chose de bizarre se passa qui vnt
ajouter encore  ses terreurs et lui donna la mesure de ce que son
ennemie pouvait tenter!

C'tait lors de la dernire visite que Gaston avait faite 
Sainte-Marthe.

Il tait arriv  midi sonnant. Mariette ne se trouvait pas encore
au parloir: soeur Rosalie l'attendait, et il fut frapp de
l'expression insolite qu'il remarqua sur ses traits.

Elle tait plus sombre encore que d'habitude; plonge dans ses
rflexions amres, elle semblait insensible  tous les bruits
qu'elle entendait; mais ds que Gaston monta les degrs de
l'escalier, elle reconnut tout de suite son pas et releva
brusquement la tte.

-- Oh! venez! venez! dit-elle d'un ton agit et nerveux; j'avais
hte de vous voir.

-- Auriez-vous quelques nouvelles?... interrogea ardemment Gaston.

-- Non... je ne sais rien, je n'ai rien appris; mais ce que j'ai 
vous dire...

-- Parlez!

Soeur Rosalie s'tait leve; ses mains tremblaient d'motion et de
colre; une flamme sinistre clairait ses yeux pleins de haine.

-- Qu'avez-vous donc? insista Gaston presque effray.

-- C'est infme! la misrable! balbutia miss Fanny; ne vous ai-je
pas dit dj qu'elle tait capable de tout.

-- Qu'est-il arriv?

-- Une chose odieuse.

-- Quoi? quoi?

-- Moi? je ne pensais  rien. Je ne pouvais croire  tant
d'infamie. coutez! Hier soir, aprs la prire, au moment o
j'allais rentrer dans ma cellule, la mre assistante, c'est--dire
celle qui remplace et supple parfois la suprieure, me pria de
lui accorder quelques instants d'entretien.

-- Que voulait-elle?

-- Un instant, j'ai cru qu'il s'agissait d'Edme, ou que du moins
j'allais obtenir de la soeur quelques renseignements dont je
pourrais tirer parti; mais elle me retint un quart d'heure au
moins pour se rpandre en paroles inutiles, banales, et qui, pour
tout dire, n'avaient aucun sens. Je ne m'en tonnai pas trop
cependant; car ici c'est un peu l'habitude, et on n'y parle le
plus souvent que pour bien s'assurer que l'on n'est pas devenue
tout  fait muette; quand je la quittai, je regagnai donc ma
cellule sans penser  mal, heureuse de lui chapper, heureuse
surtout de rentrer dans ma solitude et dans la possession de moi-
mme. J'tais loin de me douter de ce qui m'attendait.

-- Qu'est-ce donc?

-- Tout d'abord, je ne fis aucune remarque. J'tais tout entire 
mon enfant; mais quand j'allai poser ma lumire au chevet de mon
lit, je demeurai glace de stupeur.

-- Qu'y avait-il?

-- Oh! c'tait presque imperceptible pour tout autre que moi; mais
du premier coup d'oeil, je m'aperus que ma cellule avait t
visite pendant mon absence et que l'on avait d y oprer une
perquisition minutieuse.

-- Est-ce possible?

-- Je voulus douter. J'examinai avec plus d'attention et bientt
les preuves abondrent; sur les dalles, il y avait des traces de
pas; le petit bahut dans lequel je serre quelques modestes objets
de toilette avait t boulevers; mon lit lui-mme, dfait et en
dsordre, attestait, par l'tat dans lequel je le retrouvais,
qu'une main curieuse l'avait indignement fouill.

-- Mais quel intrt?...

-- Vous ne devinez pas?

-- Je cherche.

-- Ah! je n'ai pas cherch longtemps, moi! car la vrit m'a tout
de suite saut aux yeux.

-- Quelle est votre pense?

-- Madame de Beaufort sait que j'ai en ma possession des titres 
l'aide desquels je puis  jamais dtruire son bonheur et celui de
sa fille, et elle a pay quelqu'un, pour venir me les voler.

-- Et vous supposez qu'elle a trouv ici une complicit coupable?

-- Non; mais ne m'a-t-elle pas accuse de m'tre empare de
l'esprit d'Edme? N'a-t-elle pas pu ajouter que j'avais favoris
vos entrevues au parloir avec mademoiselle de Beaufort, et
notamment qu'il n'tait pas impossible que je me fusse prte  un
change de correspondances entre cette enfant et M. Gaston de
Pradelle.

-- Quelle infernale machination!

-- Cela une fois admis, le reste va tout seul. La suprieure ne
peut croire  tant d'immoralit de ma part; elle refuse d'accorder
crance  cette accusation, et alors on lui indique le seul moyen
pratique, presque honorable, de vrifier la calomnie sans que je
puisse souponner jamais que j'en ai t l'objet. Comprenez-vous?

-- Parfaitement.

-- Et me blmerez-vous dsormais si je prends toutes les mesures
que m'imposent l'intrt de ma scurit et celui plus sacr cent
fois de ma vengeance.

-- Mais ces papiers?

--Ils ne m'ont pas quitte, je les porte sur moi,  toute heure de
jour et de nuit.

-- Aprs cette premire tentative, ne craignez-vous pas...

-- Je crains tout; car aprs avoir chou en employant la ruse, je
ne doute pas que l'on n'ait recours  la violence.

-- Et dans ce cas?

-- Mon parti est pris. Ds ce jour, ces titres, qui sont mon
honneur, mieux que cela, la fortune et l'honneur de mon enfant,
ces titres seront dposs en des mains qui sauront, j'en suis
sre, les conserver et les dfendre: monsieur Gaston, j'espre que
vous ne refuserez pas d'en accepter le dpt.

-- Moi?

-- Et  qui donc voulez-vous que je les confie? Vous tes le plus
brave et le plus loyal gentilhomme que j'aie connu. Vous aimez mon
Edme, et je suis bien certaine qu'elle vous aime. C'est en son
nom plus encore qu'au mien que je vous supplie de m'accorder ce
que je vous demande.

-- Vous le voulez?

-- Je vous en prie.

-- Eh bien! soit, vous avez raison, et vous pouvez tre assure
qu'on m'tera la vie plutt que ces parchemins!...

 la suite de cet entretien, Gaston tait rest une semaine sans
revoir Fanny Stevenson, ni Mariette.

Maxime lui-mme n'avait pas donn signe de vie, et ni Palmer ni
Bob n'avaient apport de renseignements dignes d'tre recueillis.

Le jeune commandant commenait  sentir le dcouragement le
gagner, et c'est vainement qu'il demandait  son imagination un
moyen de sortir de l'impasse d'o il ne pouvait plus sortir.

Un soir, il tait rentr de meilleure heure que de coutume.

Paris l'ennuyait: son bruit et son mouvement l'importunaient; il
avait besoin d'tre seul, et passait souvent de longues heures
assis auprs de son feu.

Il y avait  peine quelques minutes qu'il tait rentr, quand Bob
se prsenta.

Gaston releva le front, et remarqua que le jeune novice tenait une
lettre  la main.

-- Une lettre! fit-il avec un tressaillement involontaire.

-- Oui, commandant, rpondit Bob.

-- D'o vient-elle?

-- De Paris.

-- De Paris! Donne vite.

Et il jeta un regard curieux sur la suscription.

La lettre venait bien de Paris, et l'adresse avait t crite par
une main de femme.

Gaston s'empressa de dchirer l'enveloppe, et courut  la
signature.

Il n'y avait que quelques lignes, et elles n'taient pas signes!

Voici ce que disaient ces lignes:




XVII


Monsieur Gaston,

Je ne sais quand vous recevrez cette lettre, mais ds que vous
l'aurez lue, venez me voir le plus tt possible; j'ai bien des
choses  vous dire.

Gaston examina le billet avec plus d'attention. Il tait dat de
trois jours!

Mais il n'eut pas une seconde de doute.

Ce billet n'avait pu tre crit que par Mariette; elle avait d le
confier  une personne qui n'avait pu la porter de suite  la
poste, et c'est de l que venait le retard.

Pendant toute la soire et la nuit qui suivit, il fut fort agit.

Quelque incident important tait survenu; mademoiselle Duparc
avait d apprendre quelque chose; mais comment et par qui?

Il ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il ne s'agt d'Edme.

Mariette tait sa meilleure amie, et elle avait t fort
contriste de sa disparition. Elle avait d mettre tout en jeu
pour se renseigner sur ce qu'elle tait devenue, et peut-tre
allait-elle lui faire connatre en quel endroit de Paris il la
retrouverait.

L'espoir rentra dans son me, et c'est avec une impatience
mortelle qu'il attendit le lendemain.

Il crut que la nuit ne finirait pas et que le jour ne viendrait
jamais.

Quand il se rveilla le lendemain, aprs avoir fort mal dormi,
neuf heures venaient de sonner.

Le soleil, un froid soleil d'hiver, blanchissait les rideaux de sa
fentre, et dcrivait de ples losanges sur le tapis de sa
chambre.

Il sauta  bas de son lit et appela Bob.

Ce dernier accourut.

-- Personne n'est venu me demander? demanda Gaston en s'habillant
 la hte.

-- Personne, mon commandant, rpondit le jeune novice. Seulement,
le facteur a apport une lettre.

-- D'o vient-elle?

-- De Brest.

-- C'est de Maxime; donne.

La lettre tait en effet de Maxime. Gaston la dcacheta vivement,
et trouva sous l'enveloppe quatre pages d'une criture serre et
menue.

Il la lut avec rsignation.

Maxime ne pouvait rien dire du sujet qui l'occupait tout entier,
mais il l'entretenait longuement de Mariette Duparc.

Maxime tait dcidment amoureux. Et-il voulu le nier, que toute
sa lettre eut protest!

Il expliquait les motifs qui l'avaient oblig  prolonger son
absence, et annonait qu'il ne tarderait pas  revenir  Paris.

Le jeune lieutenant de vaisseau, quoique orphelin comme sa
cousine, avait encore quelques parents, entre autres une tante
fort riche qui l'avait toujours tendrement aim, et il n'avait pas
voulu prendre un parti sans la consulter et obtenir son
consentement.

Il s'agissait de son bonheur  lui, Maxime, et le bonheur c'est
chose grave.

Il avait donc vu cette tante; elle s'tait montre favorable  ses
projets, et avant peu tout serait rgl de ce ct.

Tout en faisant ces confidences  Gaston, Maxime le priait de n'en
rien raconter  Mariette. Il n'en disait pas davantage, mais
Gaston devina sans peine...

Quand il eut achev la lecture de cette longue lettre il
s'habilla, djeuna sommairement et sortit.

Il ne tenait pas en place.

Mariette l'attendait; elle avait des choses  lui communiquer, et
l'heure marchait trop lente  son gr.

Il tait  peine onze heures quand il arriva dans les environs du
couvent de Sainte-Marthe et comme il avait une heure avant de
pouvoir s'y prsenter il se mit  marcher devant lui sans but,
indiffrent  ce qu'il voyait ou entendait, ne cherchant qu'
passer le temps qui lui restait pour attendre midi.

Il n'avait qu'une pense dans l'esprit, et se sentait incapable de
s'en laisser distraire; Edme! toujours Edme!

Au bout d'un quart d'heure de cette promenade  l'aventure, dans
un quartier qu'il ne connaissait pas, il se trouva perdu dans un
lacis de rues troites et solitaires qui se croisaient, sans
direction voulue, formes d'habitations qui semblaient s'tre
leves l au caprice des propritaires et sans souci d'un ordre
quelconque.

Un moment, quand il y prit garde, cela l'inquita.

Mais il continua nanmoins, rassur par cette ide qu'il n'aurait
qu' s'adresser au premier passant, pour reprendre son chemin.

Toutefois, cette inquitude passagre qui l'avait un moment
troubl, le rendit un peu plus circonspect et plus attentif.

Il se mit  regarder l'endroit o il se trouvait, et
involontairement il fut pris de curiosit.

Il longeait alors un mur lev derrire lequel on voyait pointer
quelques cimes d'arbres, et plus loin, la silhouette d'un difice
qui rappelait l'aspect de Sainte-Marthe.

C'tait un couvent,  n'en pas douter.

Il tressaillit.

Pourquoi le hasard l'avait-il amen en ce lieu dsert, presque
inhabit?

Gaston avait toujours cru qu'il y a dans le hasard une mystrieuse
intervention de la Providence, et il ne fut pas loign de penser
que c'tait Dieu lui-mme qui l'avait pouss l.

Une fois que cette pense se fut empare de son esprit elle ne le
quitta plus.

Il avana, fit le tour du mur de clture, et finalement se trouva
au seuil d'une grande porte qu'on avait laisse entrebille.

Il la poussa.

Elle ouvrait sur une vaste cour au fond de laquelle on apercevait
un btiment qui prsentait dans quelques-unes de ses parties
certains vestiges Renaissance. Hautes chemines ornes, toit 
pans coups, etc.  droite, se dessinait une autre construction
plus moderne, dont les fentres  vitraux coloris annonaient une
chapelle; puis enfin,  gauche, chose singulire et assurment
anormale, en retour sur la cour, un corps de logis indpendant du
couvent, et qui semblait habit par des mnages d'ouvriers et de
petits bourgeois.

Gaston avait franchi le seuil de la porte; il fit quelques pas
dans la cour, hsitant et craignant d'tre tax d'indiscrtion.

Pourquoi, en effet, tait-il entr dans cette demeure? Il n'et pu
le dire lui-mme.

C'tait un sentiment confus, n de mille incitations diverses et,
pour ainsi dire, analysables? Il voulait voir. Il tait attir l
presque malgr lui. Il lui semblait qu'il obissait  un dsir que
rien n'expliquait, mais qui s'affirmait imprieux et indiscutable.

Cependant on l'avait aperu et on tait venu  sa rencontre.
C'tait la soeur sacristine.

Gaston salua.

Sa bonne mine, sa distinction manifeste, le ruban qu'il portait 
sa boutonnire, produisirent leur effet ordinaire.

La soeur sacristine sourit.

-- Vous dsirez parler  madame la suprieure? demanda-t-elle avec
le plus affectueux sourire qu'elle put trouver; il faudra alors
que vous attendiez, car c'est l'heure de la prire, et vous ne
pourrez la voir...

-- Dieu me garde d'tre importun! rpondit Gaston; je puis
revenir.

-- Ce n'est pas la peine. L'entre de la chapelle est libre, et,
si vous le voulez, vous pourrez y attendre que madame la
suprieure puisse vous recevoir.

Gaston fit un signe d'acquiescement et suivit la soeur.

Mais  peine eut-il fait quelques pas dans les couloirs qu'il
devait traverser, qu'une sensation inattendue le saisit, et ce fut
avec une surprise douloureuse qu'il constata combien le couvent
dans lequel il venait de pntrer diffrait de celui de Sainte-
Marthe.

Ds qu'il mit le pied sous la vote sombre du corridor qui
conduisait  la chapelle, il sentit une humidit froide tomber sur
ses paules et glacer sa chair. Le jour n'entrait que par
d'troites meurtrires, ouvertes dans le mur pais. Un silence
lugubre rgnait de toutes parts, et l'on y respirait une cre
senteur de renferm et de moisi.

Quand il passa prs du parloir, il y jeta un coup d'oeil et
frissonna.

Cela ressemblait, avec une apparence plus sinistre encore, aux
parloirs de Mazas, o le prvenu ne peut communiquer avec ses
parents ou ses amis qu' travers le guichet d'une grille.

Ici, il n'y avait pas mme de guichet, et la grille tait voile
d'une longue draperie de couleur sombre.

On pouvait se parler, on ne pouvait se voir.

Quand il entra dans la chapelle, il respira.

Relativement, la chapelle tait lumineuse.

Des hautes fentres qui donnaient sur la cour tombaient de grands
rideaux qui tamisaient discrtement les ples rayons du soleil,
rpercuts par les mousselines et les dentelles qui ornaient
l'autel.

Mais cette clart vive et gaie s'arrtait contre le mur oppos,
intercepte brutalement par une immense grille quadrille, double
d'une draperie noire.

C'est derrire cette draperie, dans une salle o le regard ne
pouvait pntrer, que priaient et psalmodiaient les soeurs et les
lves,  l'abri de toute indiscrtion.

Au-dessus, on apercevait quelques tribunes galement dissimules,
qui taient spcialement rserves aux malades et aux infirmes. Et
c'tait tout.

 et l, quelques chaises pour les fidles du dehors, un grand
Christ d'ivoire se dtachant sur une croix d'bne et quelques
reliques saintes pieusement conserves dans de petits coffrets 
fermoir d'argent.

Mais Gaston ne donna aucune attention  ces divers objets, et, ds
qu'il fut entr, son me tout entire s'attacha  cette draperie
jalouse qui lui drobait la seule chose qu'il et voulu voir.

Il avait presque oubli Mariette, tant il tait absorb par cette
pense unique.

D'ailleurs, depuis quelques secondes, un murmure confus,
indistinct, s'tait lev de derrire la grille. De temps  autre,
il entendait remuer une chaise, le bruit d'une toux opinitre
arrivait jusqu' lui, et son regard se faisait ardent, comme s'il
et voulu dchirer ce voile irritant qui l'arrtait.

Toutefois, il finit par s'apaiser et prit une attitude plus calme.

Un silence profond s'tait tabli: l'office commenait.

Il s'agenouilla et laissa tomber sa tte dans ses deux mains, pour
ne pas laisser surprendre les impressions multiples qui
l'assaillaient, menaant de lui enlever sa force et son courage.

Du reste, cela fut court.

Un quart d'heure  peine. Midi sonnait, quand le prtre qui
officiait donna sa bndiction  l'assistance et regagna la
sacristie  pas compts.

Gaston demeura encore quelques secondes.

Mais les fidles quittaient un  un la chapelle, et il ne pouvait
rester davantage. D'ailleurs, Mariette l'attendait.

Il abandonna sa place, passa devant la grille et il se dirigeait
vers la porte de sortie, quand tout  coup il s'arrta terrifi et
prs de tomber.

Au moment o il passait devant l'autel, un mouvement inattendu
s'tait effectu parmi les personnes qui passaient devant la
grille, une main avait soulev un coin de la draperie, et un cri
de suprme angoisse et de dfaillance s'tait fait entendre.

Or,  tort ou  raison, dans la voix qui avait pouss ce cri,
Gaston avait cru reconnatre celle de mademoiselle de Beaufort.

Ne se trompait-il pas? tait-ce possible?  tout prix il voulait
savoir, et, pouss par un sentiment plus fort que sa volont mme,
il fit quelques pas pour se rapprocher.

Mais il n'alla pas loin.

Une rumeur discordante s'entendait maintenant derrire la grille.
C'tait un brouhaha indescriptible  travers lequel on distinguait
des exclamations effares; la draperie s'agitait par moments,
comme par saccades, et des regards violemment allums
s'attachaient au jeune commandant, qu'ils semblaient tenter
d'exorciser.

Il en fut presque interdit.

Il avait vu cependant bien d'autres temptes, sans en avoir t
troubl; mais ici, dans un pareil lieu, aprs la sensation si vive
qu'il venait d'prouver, il n'eut pas la force de ragir contre sa
propre motion.

La porte de sortie tait ouverte, et machinalement, sans se rendre
compte de ce qu'il faisait, il gagna la rue et s'enfuit, comme
s'il venait de commettre un sacrilge.

Un quart d'heure plus tard, il arrivait  Sainte-Marthe et entrait
au parloir, o il trouvait Mariette et soeur Rosalie.




XVIII


-- Ah! vous tes en retard, dit la jolie enfant avec une petite
moue charmante; moi qui vous attendais avec tant d'impatience! Si
vous saviez combien j'avais hte de vous voir.

Gaston lui prit les mains sans trop savoir ce qu'il faisait.

-- Pardonnez-moi, dit-il en essayant de se remettre, j'ai t
retard, en effet; je vous expliquerai cela; mais voyons, dites-
moi, j'ai reu votre lettre. Vous avez appris quelque chose?

-- Depuis trois jours.

-- Il s'agit d'Edme?

-- Et de qui donc! Pauvre amie! Je suis si malheureuse depuis
qu'elle est partie, et je m'ennuie tant.

-- Que vous a-t-on dit?

-- Ah! il n'y a encore que le hasard pour bien faire les choses,
rpondit Mariette; car sans lui nous n'aurions jamais rien su.

-- Et que savez-vous?

-- Voici: il faut dire d'abord que l'anne dernire nous avions
ici pour camarade mademoiselle Irma de Fontanges, une belle jeune
fille appartenant  une famille qui malheureusement ne pouvait pas
lui constituer une dot. Irma n'ignorait pas ce dtail, et elle
tait bien rsigne  passer sa vie dans un clotre, ne voulant
pas d'un poux qui l'aurait prise pour sa beaut, et qui plus tard
lui aurait reproch peut-tre de ne lui avoir rien apport.

-- Quelle ide!

-- C'tait la sienne, et je suis loin de partager sa manire de
voir; car il me semble, au contraire, qu'un homme qui pouse une
jeune fille sans dot, lui donne, en agissant ainsi, la meilleure
preuve d'amour qu'elle puisse dsirer. N'est-ce pas votre avis?

-- Assurment.

--  la bonne heure. Je suis bien aise de vous entendre parler
ainsi. Enfin, c'tait l'ide d'Irma, et quoiqu'elle n'et pas de
vocation, elle tait dcide  se retirer au couvent. Mais voil
que tout  coup un oncle  elle, qui tait parti pour l'Inde il y
avait des annes et des annes, et dont on ne parlait plus depuis
longtemps, vient  mourir subitement, laissant  sa nice, dont il
tait le parrain, une fortune de plusieurs millions.

-- De sorte qu'elle a renonc au couvent.

-- Tout de suite! Vous auriez fait comme elle, je suppose?

-- N'en doutez pas.

-- Elle a donc quitt Sainte-Marthe, voil prs d'un an, et il y a
trois jours elle est venue nous annoncer qu'elle se mariait.

-- Elle n'a pas perdu de temps.

-- Il faut toujours en perdre le moins possible.

-- Mais je ne vois pas.

-- Vous allez voir! Irma est donc venue nous voir l'autre jour,
pendant la rcration, et aprs qu'elle eut satisfait  toutes les
questions dont on l'accablait, comme je me rappelais qu'elle
tait, comme moi, fort lie avec Edme, je lui ai dit ma tristesse
et le chagrin que j'prouvais que l'on nous et cach le couvent
o elle devait se trouver.

Alors, continua Mariette, Irma montra un grand tonnement, et, en
hsitant, elle me confia que le dimanche prcdent elle avait vu
et embrass Edme. -- O cela? demandai-je. -- Et elle me rpondit
que c'tait  _l'Adoration_. -- Vous comprenez que je n'ai pas
gard cela pour moi, j'en ai confr aussitt avec soeur Rosalie,
et c'est elle qui m'a engage  vous crire.

-- Que vous tes bonne... et combien je vous remercie! rpondit
Gaston, touch de la grce charmante et de l'abandon communicatif
de la jolie enfant... Mais vous ne m'auriez pas crit, que je
serais venu tout de mme.

-- Vous avez reu une lettre de Maxime?

-- C'est cela... une longue lettre de quatre pages.

-- Ah! il vous gte, vous; car moi maintenant, depuis quinze jours
surtout, ce sont presque des tlgrammes qu'il m'envoie.

-- Ne lui en veuillez pas, Mademoiselle.

-- Oh! je ne lui en veux pas non plus.

-- Car dans cette longue lettre qu'il m'a adresse, il n'est gure
question que de vous.

-- Vraiment?...

-- Il se reproche d'tre parti si vite.

-- Il est si bon!

-- Et il vous aime tant!...

Mariette baissa les yeux, et ses joues se couvrirent d'une vive
rougeur.

-- Et doit-il revenir bientt! reprit-elle peu aprs, d'un accent
mu.

-- Il me le fait esprer, et je ne doute pas qu'il ne soit lui-
mme bien impatient de vous revoir.

Il y eut encore un court silence.

Soeur Rosalie s'tait rapproche des deux jeunes gens; elle
rappela  Mariette que l'heure allait sonner, et l'invita  se
retirer.

-- Dj! fit Mariette.

-- M. de Pradelle ne manquera pas de revenir, et j'ai d'ailleurs
quelques recommandations  lui adresser.

-- Vous, ma soeur?

-- Oui, mon enfant.

-- Eh bien! je me retire et vous laisse. Mais, ajouta-t-elle en se
tournant vers Gaston, si vous crivez  Maxime, n'oubliez pas de
lui dire que je lui suis bien reconnaissante de penser  moi et
que je serai heureuse de le revoir.

Et elle partit en courant, comme elle tait venue. Elle n'avait
pas disparu, que Fanny Stevenson s'emparait avec autorit du bras
de Gaston.

-- Cette enfant n'a rien vu, dit-elle d'un ton pre; mais moi qui
vous observais tout  l'heure je n'ai pu me tromper. Vous tiez
ple en arrivant, et il y avait encore dans votre regard une
dernire expression d'effarement.

-- Rien ne vous chappe donc? fit Gaston.

-- C'tait vrai, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Vous avez vu Edme peut-tre?

-- Non; mais elle m'a vu, elle, et cela suffit.

-- D'o venez-vous donc?

-- Du couvent de l'Adoration.

-- Qui vous avait dit d'y aller?

-- Personne; ou plutt, c'est Dieu qui a guid mes pas.

Le jeune commandant raconta brivement alors ce qui lui tait
arriv une heure auparavant, et pendant qu'il parlait, la
malheureuse mre mordait ses lvres jusqu'au sang, et ses doigts
irrits se crispaient sur la bure de sa robe.

-- Elle! elle! ma pauvre et douce Edme! balbutia-t-elle. Mon
Dieu! si prs de moi, et je ne puis la voir, et je reste-l...

Elle secoua la tte avec violence, comme le fauve que le sang ou
la colre aveugle.

-- Non! non! non! poursuivit-elle, la lvre torve, c'est assez
souffrir; je ne veux pas laisser torturer plus longtemps mon
enfant, car elle me reprocherait un jour  bon droit, mon
indiffrence et ma lchet.

-- Prenez garde!

--  quoi donc? N'est-ce pas  eux plutt de trembler? Que
pourraient-ils ajouter encore aux tortures qu'ils m'ont fait
endurer?

-- S'il ne s'agissait que de vous, vous auriez raison peut-tre;
mais Edme est en leur pouvoir.

-- Je la leur arracherai.

-- S'ils vous en laissent le temps; songez-y, miss Fanny, vous
avez t prudente jusqu'ici, ne compromettez pas le bnfice
acquis de cette conduite, et ne vous htez pas trop d'engager une
lutte o vous pouvez tre vaincue.

-- Je souffre tant.

-- Et croyez-vous que je souffre moins? Pensez-vous que mon coeur
ne saigne pas aussi? Mais j'ai peur de la perdre encore une fois;
je tremble qu'on nous l'enlve de nouveau, et si cela arrivait,
quelle responsabilit n'assumeriez-vous pas!

-- Mon Dieu!

-- Laissez-moi faire.

-- Quel est votre dessein?

-- Fiez-vous  moi. Je comprends comme vous qu'il est urgent
d'agir. Nous savons maintenant en quel lieu on tient Edme
enferme et je vous jure que je vais faire bonne garde.

-- Soit! dit miss Fanny, je me tairai; je refoulerai au fond de
mon coeur tous ces sentiments de rvolte et de haine qui le
brlent et le dchirent. Je vous accorde quelques jours encore,
mais je jure, de mon ct, que si les nouveaux efforts que vous
allez tenter restent infructueux, rien ne pourra plus m'arrter,
et ils verront ce dont je suis capable.

Gaston avait son ide; en quittant miss Fanny, il prit la
direction du couvent de _l'Adoration_, et en moins d'un quart
d'heure il en apercevait le mur de clture.

Mais au lieu d'aller  la porte par laquelle il tait entr la
premire fois, il fit le tour de l'tablissement, et gagna le
corps de logis dont nous avons parl, et qui, indpendant de la
communaut, faisait retour sur la cour principale.

Ce corps de logis tait habit par quelques modestes mnages de
bourgeois et d'ouvriers; mais le personnel des locataires s'y
renouvelait souvent, en raison mme de l'espce de servitude que
le voisinage du couvent lui crait.

On y entendait  toute heure de jour et de nuit le bruit de la
cloche qui appelait  la prire, et l'on assistait, pour ainsi
dire, aux offices qui se disaient  la chapelle.

Cela n'avait rien prcisment de rcratif, et il tait rare qu'il
n'y et pas toujours quelque logement vacant.

Gaston vit, en effet, en approchant, deux ou trois criteaux
pendus au-dessus de la porte d'entre.

Il s'en rjouit et s'empressa de s'adresser au concierge.

Ce dernier fit un geste d'tonnement qui n'chappa point au jeune
commandant.

-- Vous avez quelques logements  louer? demanda ce dernier, sans
tenir compte de l'tonnement de son interlocuteur.

-- Oui, Monsieur, rpondit le concierge; mais je doute qu'ils
puissent vous convenir.

-- Pourquoi?

-- Ce sont des logements d'ouvriers.

-- Qu' cela ne tienne, repartit Gaston; car le logement que je
cherche est destin  tre occup par mon domestique.

Le concierge se leva.

-- S'il en est ainsi, dit-il, je crois bien que j'ai votre
affaire.

-- Peut-on visiter les lieux?

-- Si Monsieur veut me suivre.

Le concierge confia sa loge  sa femme, et prenant les devants, il
se mit  monter l'escalier, suivi de prs par Gaston.

Ils arrivrent ainsi au palier du troisime tage.

-- C'est ici? interrogea Gaston.

Le concierge avait ouvert une porte; il s'effaa pour permettre au
jeune homme de passer.

La chambre tait propre; deux grandes fentres y laissaient
pntrer un jour cru.

Gaston en ouvrit une et plongea son regard au dehors.

Les fentres donnaient sur la cour. En face s'levait le couvent,
et Gaston constata avec un frmissement de joie que, de l'endroit
o il se trouvait, on pouvait distinguer tout ce qui se passait
dans le parloir.

C'est plus qu'il n'esprait.

-- Mon domestique sera fort bien ici, dit-il; je retiens donc le
logement. Dans une heure, votre nouveau locataire viendra
s'installer.

Et il allait se retirer, quand il demeura comme clou  sa place
par une surprise mle de stupeur.

Derrire la haute fentre du parloir, il venait d'apercevoir la
silhouette d'Edme.




XIX


Un frisson glac passa sur sa chair et tout son tre frmit.

Elle! c'tait bien elle!

Il ne la voyait qu'imparfaitement; mais son coeur ne pouvait s'y
tromper, et un sanglot s'engagea dans sa gorge.

C'est qu'aussi la pauvre recluse tait bien change.

Il remarqua surtout la profonde altration de ses traits et
l'amre et douloureuse mlancolie de son attitude.

Son coeur se brisa. Il et voulu franchir l'espace, la prendre
dans ses bras, la serrer contre sa poitrine.

Jamais il ne l'avait tant aime que dans ce moment; il et donn
sa vie pour presser une seconde son front pli sous ses lvres
ardentes.

Mais il restait l, retenu  sa place par un sentiment suprieur.
Il regardait et attendait.

Quoi? Il ne le savait pas lui-mme.

Peut-tre esprait-il qu'elle tournerait les yeux de son ct et
qu'elle l'apercevrait.

Edme tait loin de souponner sa prsence si prs d'elle; son
pre lui parlait et elle l'coutait triste, accable, rsigne
comme toujours!

Que lui disait M. de Beaufort?

Parfois un sourire contraint relevait le coin de sa bouche: son
regard se voilait, et elle cachait sa tte sur la poitrine de son
pre.

Parfois aussi un clair parti de ses yeux, d'ordinaire si doux,
clairait son visage, et Gaston y surprenait une expression qu'il
ne leur connaissait pas.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

La pauvre crature, lasse de souffrir, sentait-elle sourdre en
elle des mouvements de rvolte mal contenus?

M. de Beaufort paraissait, par instants, embarrass et timide; on
et dit qu'il s'tonnait de certaines rsistances qu'il
rencontrait pour la premire fois chez son enfant.

Gaston observait tout cela, partag entre mille sensations
contraires.

L'homme qui l'accompagnait attendait derrire lui, tonn, sans
comprendre.

Tout  coup, le jeune commandant se retira brusquement de la
fentre, et gagnant prcipitamment la porte.

-- C'est bien, dit-il au concierge: je retiens, cette chambre; mon
domestique viendra, ainsi que je vous l'ai dit, s'y installer ds
aujourd'hui, et il paiera le terme d'avance.

Puis il descendit les marches quatre  quatre.

Il n'avait pas de temps  perdre.

Il venait de voir une chose effrayante.

Pendant l'entretien du pre et de la fille il avait remarqu que
les soeurs allaient et venaient trs affaires  travers les
couloirs, et il n'y avait pas pris garde autrement.


Mais bientt il vit Edme jeter un voile pais sur ses cheveux,
poser sur ses paules un chle dont M. de Beaufort l'aida 
s'envelopper; puis elle prit le bras de son pre et quitta le
parloir.

Une sueur froide perla  ses tempes, et une pouvante sans nom le
saisit.

Allait-on encore une fois enlever Edme? et dans ce cas, o
devait-on la conduire?

Il y avait, dans cet acharnement  soustraire la malheureuse jeune
fille  toutes recherches un fait si rvoltant, si monstrueux,
qu'il n'y pouvait croire.

Il voulait s'assurer qu'il se trompait.

Quand il arriva dans la rue, M. de Beaufort montait dans le coup
qui l'avait amen.

Mais Edme y tait-elle monte avec lui?

C'tait l le point important et il ne put le vrifier.

Car au moment o il se prcipitait vers la voiture pour fixer ses
doutes, le cocher enlevait ses chevaux, et le coup partait au
grand trot.

Gaston eut un accs de rage aveugle, et fit un geste de rsolution
farouche.

-- Ah! quoi qu'ils fassent, murmura-t-il avec fureur, quelques
prcautions qu'ils prennent, il faudra bien que je la retrouve, et
ce jour-l,  mon tour, je n'aurai ni piti ni faiblesse.

Il rentra chez lui agit, fivreux, en proie  une exaltation
comme il n'en avait jamais prouv.

Malheureusement il tait rduit  l'inaction jusqu'au lendemain,
car c'est le lendemain seulement  midi qu'il pouvait voir soeur
Rosalie et se concerter avec elle sur les rsolutions  prendre.

Toutefois, en attendant, il donna ses ordres  Bob, lui dsigna la
maison o il venait de louer une chambre pour lui, et lui expliqua
surabondamment ce qu'il avait  faire.

C'tait simple d'ailleurs.

Tenter d'tablir des communications avec le couvent, s'y mnager
des intelligences, si c'tait possible, frquenter la chapelle;
enfin surveiller toutes les personnes qui entreraient 
_l'Adoration_ ou qui en sortiraient.

Bob partit emportant ces instructions, et Gaston resta seul.

Le soir, il alla rder autour de l'htel de la Chausse-d'Antin,
dans l'espoir d'y rencontrer M. de Beaufort. Mais il ne vit
personne.

L'htel tait plong dans l'ombre; on et dit qu'il tait
inhabit.

La nuit qu'il passa  la suite de ces vnements fut peut-tre une
des plus tourmentes qu'il et passe encore.

Mais un incident inattendu allait lui apporter une distraction et
en mme temps un aide qui n'tait pas  ddaigner.

Le matin, vers huit heures, il entendit carillonner  sa porte.

Bob n'tait pas l. Gaston alla ouvrir, et il fut tout tonn de
voir entrer Maxime.

Maxime avait prcipit son dpart; il n'avait pas pris le temps
d'adresser un tlgramme  son ami, s'tait jet dans le train
express la veille, vers deux heures, et il arrivait tout droit
chez Gaston, aprs avoir pris  peine une heure pour secouer la
poussire du voyage.

-- Pardieu! fit Gaston, voil une agrable surprise. Je ne
t'attendais que dans quelques jours.

-- Je ne tenais plus  Brest, rpondit Maxime; Paris me manquait.

-- Et mademoiselle Duparc?

-- Et Mariette aussi; pourquoi le cacherais-je? Dcidment j'en
suis fou.

-- Cela se voit de reste.

-- Je suis rsolu...

--  quoi!

--  me marier.

Gaston regarda son ami avec un sourire ironique.

-- Ah ! dit-il, avec une pointe d'enjouement, tu me dis cela
comme si tu avais hsit.

-- Eh! sans doute que j'ai hsit.

--  quel propos?

-- Dame! coute donc! moi, je n'y avais jamais song. J'ai bien
bauch quelques amourettes dans les quatre parties du monde; mais
cela n'avait effleur que l'piderme, et je n'en faisais pas moins
mes deux repas par jour, sans compter les lunchs. Mais il est
crit que c'en est fait!

-- Pauvre Maxime!

-- Tu me plains!

-- Eh non! Seulement je ne m'y attendais pas...

-- Ni moi non plus, pardieu! Quand je me suis rendu pour la
premire fois au couvent de Sainte-Marthe, je comptais continuer
mon rle de tuteur et de cousin, et je m'imaginais que, Mariette
et moi, nous nous retrouverions, comme nous nous tions quitts
trois annes auparavant: enfants tourdis et insouciants qui ne
songent qu' rire, et ne demandent rien encore  la vie!

Mais au lieu de la petite fille que j'avais laisse au dpart,
voil que j'aperois une belle personne dans toute la grce de
l'adolescence; je la regarde et la trouve charmante; je l'coute
et elle est spirituelle; enfin, je lui parle, et je la vois
s'mouvoir et se troubler, comme si ma prsence lui faisait
plaisir et peur! Ma foi! c'est communicatif cela, et j'ai perdu la
tte.

-- Tu la retrouveras.

--C'est pour cela que je me marie.

-- Alors, tu vas la demander?

Maxime clata en un joyeux clat de rire.

-- N'est-ce pas l, dit-il gaiement, une situation exceptionnelle
et tout  fait charmante? Deux orphelins qui ne dpendent plus que
d'eux-mmes et qui se donnent l'un  l'autre, dans toute la
plnitude de leur volont et la sincrit de leur amour! Cite-moi
beaucoup de mariages qui se concluent dans de semblables
conditions.

-- Tu as raison.

-- Mais voyons! nous bavardons tous les deux, et j'oublie...

-- Quoi donc?

-- Eh mais! il faut nous rendre  Sainte-Marthe.

Gaston haussa les paules.

-- Dcidment, rpliqua-t-il, la tte n'y est plus; il n'est pas
dix heures encore, et la seule chose que nous ayons  faire, c'est
d'aller djeuner.

-- C'est vrai! Tu vois, il est temps que cela finisse! J'ai
toujours eu cependant un robuste apptit, et j'tais hors de pair
sous ce rapport au carr des officiers; mais depuis un mois...

-- Es-tu prt?

-- Quand tu voudras.

-- Eh bien! partons, mon ami; car je n'ai pas moins de hte que
toi d'aller au couvent de Sainte-Marthe.

Ils allaient sortir, Maxime s'arrta sur les dernires paroles de
Gaston.

-- Au fait, dit-il, pris d'une ide subite, je n'en fais jamais
d'autres, et je suis vraiment bien ingrat.

-- Qu'est-ce qui te prend?

-- Ah! l'amour rend goste.

-- On le dit.

-- Et, dans la joie de mon bonheur, j'oubliais que tu traverses,
en ce moment, de cruelles preuves.

-- Ce ne sera rien, je l'espre.

-- O en es-tu?

-- Au mme point,  peu prs.

-- Mais, mademoiselle de Beaufort?

-- Disparue.

-- Ah! je compte bien que tu ne repousseras pas mon concours, et
tu sais que tout mon sang et ma vie sont  toi.

Gaston remercia du geste.

-- Oui, oui, je sais tout cela, dit-il, et je compte sur ton
amiti et ton dvouement; mais, viens! partons, et tout en
djeunant, je te raconterai ce qui s'est pass pendant ton
absence, et les vnements qui se prparent.




XX


Quelques minutes avant midi, les deux amis entraient au couvent de
Sainte-Marthe, bien diversement impressionns l'un et l'autre.

Un changement inattendu s'tait opr chez Gaston: ce qu'il avait
vu la veille, la certitude qu'il venait d'acqurir de la nouvelle
tentative que l'on prparait contre Edme, avait modifi ses
dernires rsolutions, et il arrivait bien dcid  s'unir  Fanny
Stevenson pour empcher l'odieuse squestration que l'on mditait.

Jusqu'ici, il avait hsit.

Il ne pouvait croire  tant de noirceurs; il s'obstinait  esprer
en l'amour que M. de Beaufort avait toujours tmoign  sa fille.
Mais, depuis la veille, il ne doutait plus que le malheureux pre
ne ft entirement gagn  la cause de madame de Beaufort, et il
voulait empcher qu'Edme ne lui ft enleve.

Ce qu'il allait faire, il ne le savait pas bien; mais il verrait
miss Fanny, et,  eux deux, ils ne pouvaient manquer de russir.

Quant  Maxime, il ne pensait qu' Mariette, et il tait fort mu.

Ce qu'il avait  lui dire tait bien simple, cependant; mais
quelquefois ce sont les choses les plus simples qui sont les plus
difficiles  exprimer.

Comment s'y prendrait-il? Par o fallait-il commencer?

Le moment psychologique tait venu, et aprs avoir cru fermement 
l'amour de Mariette, maintenant il se sentait pris d'un doute
affreux.

Mariette tait la franchise et la bont mmes.

Jusqu'alors il avait cru lire dans ses yeux tout ce qui se passait
dans son coeur, mais qu'allait-il devenir s'il s'tait tromp et
si ce qu'il avait pris pour de l'amour n'tait que l'expression
d'une reconnaissance dont elle n'avait pas cherch  voiler la
vivacit!

Quand il pntra dans le parloir et qu'il aperut la jolie enfant,
son coeur se mit  battre avec une violence dsordonne.

Mariette, elle, ne paraissait ni plus mue ni plus embarrasse
qu'un mois auparavant, lors des premires visites de son cousin.
Son visage resplendissait de la mme joie sereine, et c'est avec
la mme candeur, le mme abandon, qu'elle accourut prsenter son
front au baiser fraternel du jeune lieutenant de vaisseau.

Celui-ci l'entrana dans un coin du parloir.

-- Ah! je ne vous attendais pas si tt, dit-elle avec sa moue
charmante: et pourtant j'avais hte de vous revoir. Vous avez t
bien longtemps absent et vous m'avez crit bien peu souvent.

-- J'ai t si occup... balbutia Maxime.

-- La marine prend donc tous vos instants?

-- Ce n'est pas la marine seule.

-- Cependant...

-- J'ai eu d'autres soucis.

-- Vous?  quoi pensiez-vous donc?

--  vous.

-- Vraiment?... a, c'est gentil; car, moi, il ne se passe pas de
jours...

-- Chre Mariette!...

-- Enfin! expliquez-moi, au moins, quelle grave proccupation...

Un nuage glissa sur le front du jeune homme, et comme Mariette
s'tait assise, il prit place  ses cts.

-- Voici! dit-il au bout d'un instant. Depuis que je vous ai
revue, j'ai cru remarquer que vous ne vous plaisiez pas beaucoup 
Sainte-Marthe.

-- Dites: pas du tout... et vous serez dans le vrai!

-- Alors, j'ai cherch quel moyen je pourrais bien prendre pour
vous en faire sortir.

Mariette enveloppa son cousin d'un regard o il n'y avait encore
que de l'tonnement.

-- Sortir d'ici, rpta-t-elle; y songez-vous? Et que pourrais-je
faire, une fois dehors?

-- C'tait le difficile en effet.

-- Une orpheline! Sans parents, sans amis!...

-- C'est ce que je me suis dit.

-- Et vous y avez renonc?

-- J'ai persist, au contraire, et je crois que j'ai bien fait.

-- Comment cela?

-- Car, si vous le voulez, cela dpendra de vous.

Cette fois encore, l'enfant regarda Maxime avec une profonde
attention.

-- Voil que je ne comprends plus, dit-elle d'un ton lent et
vague.

-- C'est pourtant bien clair, rpartit Maxime. Ainsi que vous le
disiez, il vous serait difficile, une fois hors de Sainte-Marthe,
de rencontrer une situation convenable, et vous vous y trouveriez
plus malheureuse et plus isole qu'au couvent.  moins
cependant...

-- Achevez.

--  moins qu'il ne se prsente un homme que votre grce et votre
beaut auraient sduit, et qui vous demanderait le bonheur de
devenir votre poux.

-- Vous voulez me marier? fit Mariette avec un tressaillement.

-- Cela vous effraierait-il?

-- Cela ne m'effraierait pas, mais il me semble si impossible
qu'un homme raisonnable songe  pouser; sans dot...

-- Il y en a un.

-- Vous le connaissez?

-- C'est un jeune homme; vingt-cinq ans; ni beau, ni laid, avec de
la gaiet, de l'esprit aussi, du moins on le dit, et possdant une
fortune modeste, mais suffisante pour assurer le bonheur d'une
femme qui ne serait pas trs exigeante.

Mariette garda le silence; elle avait pench son beau front. Une
imperceptible pleur couvrait ses joues d'ordinaire si roses, et
sa poitrine se gonflait par instant sous l'empire d'une motion
intense.

-- Vous ne rpondez pas, insista Maxime d'une voix inquite.

-- Eh! que voulez-vous que je rponde? dit-elle; j'tais loin de
m'attendre  une pareille communication, et vous admettrez qu'elle
a de quoi surprendre. Je ne dis pas que quelquefois je n'aie pas
arrt ma pense sur un avenir qui est celui auquel rvent le plus
volontiers toutes les jeunes filles de mon ge. Mais, moi je
m'tais fait un idal.

-- Ah! fit Maxime, un moment dcontenanc.

-- D'abord, je me suis promis de n'pouser jamais qu'un homme qui
m'aimerait.

-- Ah! celui-l vous aime  en perdre la raison.

-- Il me connat alors?

-- Depuis longtemps.

-- Mais ce n'est pas tout.

-- Qu'y a-t-il encore?

-- Il y a que je voudrais, moi aussi, tre bien sre que je
l'aimerai.

Par un mouvement irrflchi, Maxime prit la main de Mariette et la
serra tendrement dans les siennes.

-- Il se trompe peut-tre, rpliqua-t-il, mais il a espr
quelquefois qu'il ne vous tait pas tout  fait indiffrent.

-- Je le vois donc? fit Mariette, dont le visage, s'claira.

-- Oui... oui... souvent.

-- Et quel est son nom?

-- Maxime de Palonnier.

Mariette eut un sanglot de bonheur: un petit cri vif et doux comme
un cri d'oiseau s'chappa de ses lvres, et elle leva sur Maxime
ses deux yeux voils de douces larmes.

-- Oh! vous tes le meilleur, le plus gnreux des hommes! dit-
elle avec effusion, et ma vie tout entire ne suffira pas  vous
payer le bonheur que vous m'aurez donn!

En parlant ainsi, elle alla cacher sa tte perdue sur la poitrine
du jeune homme, sans prendre garde  soeur Rosalie qu'un pareil
oubli pouvait  bon droit scandaliser.

Mais miss Fanny ne songeait gure  elle. Gaston venait de lui
raconter ce qui tait arriv, et  la nouvelle du rcent
enlvement de sa fille, elle s'tait dresse de sa chaise,
palpitante, oppresse, le regard charg de haine.

-- C'en est trop! dit-elle d'un ton violent; ils ont combl la
mesure, et il est temps que nous intervenions.

-- C'est mon avis! approuva Gaston; j'y suis dsormais rsolu, et
ce que vous me direz de faire, je le ferai.

--  la bonne heure! Ds aujourd'hui, moi, je me mettrai 
l'oeuvre. Nous n'avons plus de temps  perdre. Le moindre retard
peut aggraver la situation; et si nous restions plus longtemps
inactifs, ils tueraient la pauvre enfant.

-- Que dcidez-vous?

-- Vous le saurez bientt. Il faut que je rflchisse... Mais ne
craignez rien: comptez sur moi, et je vous jure qu'avant peu je
saurai si Dieu est avec nous ou avec les misrables qui m'ont ravi
ma fille!

-- Devrai-je revenir demain?

-- Non, ne reparaissez plus. On vous pie dsormais autant que
moi-mme; nous avons peut-tre manqu de prudence jusqu'ici, et il
ne faut plus retomber dans la mme faute.

-- O vous verrai-je, si je ne puis me prsenter  Sainte-Marthe?

-- Laissez-moi faire et fiez-vous  moi. Seulement, pendant
quelques jours, rentrez chez vous de bonne heure et attendez que
l'on aille vous y trouver de ma part.

Gaston n'insista pas et se soumit.

Puis vingt-quatre heures se passrent sans qu'il entendt parler
de rien ou qu'il vt personne; mais le lendemain soir, vers dix
heures, comme il tait seul dans sa chambre, on sonna  la porte
et il alla ouvrir.

Et quelle ne fut pas sa stupfaction en apercevant, sur le seuil,
miss Fanny Stevenson dans son costume de religieuse.

Miss Fanny passa une heure au moins chez le jeune commandant et
eut avec lui une longue conversation,  la suite de laquelle ils
prirent ensemble des rsolutions nergiques qui devaient assurer
le succs de la difficile entreprise qu'ils allaient tenter.

Nous croyons inutile de faire connatre pour le moment ces
rsolutions au lecteur; mais les vnements dramatiques qui vont
suivre l'difieront surabondamment sur ce point en l'initiant  un
monde inconnu, bizarre, mystrieux, qui s'est drob jusqu' ce
jour sous un voile impntrable, et qu'aucune main profane n'avait
encore os soulever.




DEUXIME PARTIE

UN DRAME AU COUVENT




I


Il y avait plusieurs mois qu'Edme avait quitt le couvent de
Sainte-Marthe.

Quand son pre tait venu la prendre  _l'Adoration_, il l'avait
trouve bien abattue et bien triste. Elle avait beaucoup rflchi,
et un changement profond s'tait opr en elle.

Ce qui lui arrivait lui semblait incomprhensible: quelque chose
se tramait qu'elle ne dmlait pas bien, mais qui l'effrayait.

Elle se sentait comme abandonne, menace mme sans qu'elle et pu
dire  propos de quoi.

Qui lui en voulait donc, et que lui voulait-on?

Elle s'y perdait.

Le jour o son pre tait venu la chercher  _l'Adoration_, elle
avait devin, sous ses questions inquites, un chagrin qu'il
n'avouait pas, qu'il s'efforait de dissimuler, mais qui se
trahissait par son attitude embarrasse, son front soucieux, son
regard qui se voilait par moment sous celui de sa fille.

Edme ne l'avait jamais vu ainsi.

On et dit qu'il avait honte; pour la premire fois, il manquait 
sa franchise ordinaire.

La pauvre enfant se creusait l'esprit sans arriver  trouver une
explication qui la satisft. Et elle se demanda quel malheur le
menaait.

Elle aimait tant son pre! C'tait la seule personne au monde qui
lui et jamais tmoign une relle affection. Elle se le rappelait
 toutes les poques de sa vie, bon, dvou, aimant, l'entourant
de soins, la berant dans sa tendresse infinie.

Elle s'tait habitue  tre aime ainsi! Pour mieux dire, elle ne
croyait pas alors qu'on pt l'aimer davantage ou autrement, et
elle s'tait abandonne confiante en cet amour, o elle
entrevoyait un avenir repos et calme.

M. de Beaufort lui et demand de mourir qu'elle n'et point
discut, si elle avait pu croire que sa mort dt aider  son
bonheur.

Mais depuis quelque temps un grand trouble s'tait empar d'elle,
et il ne lui fut pas difficile de voir que M. de Beaufort n'tait
plus le mme.

Il ne lui parlait plus maintenant qu'avec contrainte;  peine un
ple sourire effleurait-il sa lvre. Une fois ou deux, des
mouvements d'impatience lui taient chapps, lui qu'elle avait
toujours trouv compltement placide et doux!

Que s'tait-il pass?

Le jour de son dpart de _l'Adoration_, elle avait tent de
l'interroger; mille questions se pressaient sur ses lvres; elle
avait espr un moment que son pre lui parlerait de Gaston, et
navement elle s'tonnait qu'il se ft tu sur ce point.

Un sombre nuage passa sur le front de M. de Beaufort et il
enveloppa sa fille d'un douloureux regard.

-- Pauvre et chre enfant, dit-il d'un ton contenu, ne m'interroge
pas; je ne puis rien te dire aujourd'hui, mais ne doute jamais de
mon inaltrable affection.

-- Vous savez bien que je suis rsigne d'avance  faire tout ce
que vous me demanderez, dt ma soumission me coter le bonheur de
toute ma vie! Mais, en change de cette obissance aveugle  vos
volonts, ne me sera-t-il pas permis au moins de connatre le sort
que l'on me destine, afin que je puisse m'y prparer?

-- Oui, tu as raison: je te dirai tout!

-- Quand cela?

-- Bientt.

-- Et en attendant, vous allez me conduire dans une autre maison?

-- O tu ne resteras pas longtemps!

-- Mais vous m'y viendrez voir?

-- Oui, oui, souvent, je te le promets! Est-ce que je pourrais
jamais renoncer  un pareil bonheur!

Edme secoua tristement la tte.

-- Voyez, dit-elle d'un accent bris, si j'ai besoin de croire 
votre amour, puisqu'il ne me restera plus que vous dans ce monde
dont je vais tre spare.

M. de Beaufort la prit dans ses bras et la baisa  plusieurs
reprises sur le front et dans les cheveux.

-- Tais-toi! tais-toi! balbutia-t-il, pendant que deux larmes
tombaient sur les joues de sa fille.

Celle-ci se dgagea brusquement, comme si ces deux larmes
l'avaient brle.

-- Vous pleurez! s'cria-t-elle effraye. Oh! ce n'est pas moi, au
moins, qui vous cause ce chagrin?

-- Non; sur ma vie, je le jure!

-- Aucun danger ne vous menace?

-- Aucun. Quelle ide!

-- Mon Dieu! c'est la premire fois; pleurer, vous? Mais
qu'arrive-t-il donc? Par piti, au nom du ciel, dites-moi...

M. de Beaufort lui mit la main sur la bouche. Il avait fait un
effort surhumain et s'tait contenu.

Il put baucher un sourire.

-- Voyons, dit-il, ne t'effraye pas. Tu es une enfant; je ne peux
pas tout te dire, mais avant peu, je l'espre, je te confierai ce
secret, qui, rvl aujourd'hui, pourrait n'tre pas sans danger.
Comprends-tu?

-- Je ne comprends qu'une chose, c'est que je suis prte  vous
obir.

--  la bonne heure. Eh bien! partons!

-- O me conduisez-vous?

-- Viens toujours. Ne m'interroge pas, et ne redoute rien tant que
je serai prs de toi.

Edme n'avait plus fait d'objection, et elle s'tait confie  son
pre.

Ds le soir mme, elle entrait dans un nouveau couvent, qu'elle ne
connaissait pas, dont elle n'avait pas mme demand le nom, et
aprs avoir t reue par la suprieure, elle se laissait conduire
dans la cellule qu'elle allait habiter dsormais.

Elle tait comme accable, ne cherchait  s'expliquer rien de ce
qui se passait, et se sentait dispose  n'opposer plus aucune
rsistance. Plusieurs mois se passrent de la sorte.

M. de Beaufort tait venu souvent dans le commencement, et cela
l'aidait  vivre. Il ne l'abandonnait pas et c'est tout ce qu'elle
demandait.

Mais bientt les visites de son pre devinrent plus rares et plus
courtes.

Elle remarqua aussi que chaque fois son front tait plus soucieux;
qu'il semblait proccup, qu'il ne parlait que par monosyllabes,
et rpondait  peine  ses questions. Toutes ses apprhensions
reparurent; elle eut froid au coeur: elle s'imagina qu'elle tait
la cause des soucis de M. de Beaufort, et vaguement elle entrevit
un abandon prochain.

Alors, son esprit s'exalta, et elle chercha  se rfugier dans un
autre sentiment plus intime, plus mystrieux, le seul qui pt la
sauver dans la dtresse o elle se trouvait.

Elle avait  peine connu Gaston de Pradelle; mais il n'tait pas
besoin de voir souvent le jeune commandant pour reconnatre en lui
une nature suprieure, un esprit lev, un coeur excellent.

D'ailleurs, Gaston l'aimait; il le lui avait dit, et parfois, dans
le silence des nuits, elle se rappelait la douceur mue de sa voix
et l'clat pntrant de son regard.

Elle oubliait alors tout ce qu'elle avait souffert, l'isolement o
elle tait rduite, pour ne songer qu' cet amour, qui lui
semblait l'unique refuge o elle pt esprer la scurit et le
bonheur.

Bientt elle n'eut plus d'autre pense, et sa passion s'augmenta
de tous les cruels soucis dont elle tait abreuve.

Il se dveloppa mme en elle, sous l'influence de cette solitude
que rien ne venait plus troubler qu' de longs intervalles, une
audace de rve qui lui communiqua des inspirations inconnues.

Ses nuits se peuplrent de fantmes qu'elle aimait  revoir et
qu'elle voquait avec ardeur.

Elle se faisait ainsi un monde  part, o elle vivait presque
heureuse.

Les autres souvenirs de sa vie s'effaaient peu  peu, et  la
chapelle, sous la douteuse clart des lampes nocturnes, ou dans sa
cellule, enveloppe du noir silence des longues nuits, elle ne
songeait plus  autre chose. Les heures passaient sans qu'elle les
comptt; souvent, l'aube blanchissait les rideaux de ses fentres,
qu'elle n'avait pas encore clos la paupire.

L'image de Gaston ne l'avait pas quitte, et ce n'est qu'aux
premires lueurs du jour qu'elle se dcidait  abandonner son
chevet.

Ce fut l, pour elle, un drivatif puissant aux tortures qu'elle
et endures.

Ds ce moment, elle ne fut plus seule.

Gaston tait toujours prs d'elle; elle lui parlait avec tout
l'abandon d'une me pure et candide, et formait des projets
d'avenir auxquels elle l'associait, et dont la ralisation lui
paraissait de jour en jour plus facile.

C'tait une consolation: mais cela pouvait aussi devenir un
danger; et ds qu'elle se trouverait de nouveau en butte aux
tristes ralits de la vie, il tait  craindre qu'elle ne s'y
brist.

Et puis, il y avait encore autre chose qui l'et bien effraye, si
elle s'en tait aperue.

Dans cet isolement, auquel elle se complaisait maintenant, sous
l'empire de ces aspirations, dont elle ne cherchait pas  modrer
l'ardeur, son amour avait pris des proportions inattendues... et
elle s'abandonnait  cette pente vertigineuse, sans se douter de
l'abme o elle aboutissait.

Comment aurait-elle pu croire que ce sentiment, qui la prenait
avec tant d'autorit et par tous les sens, pt tre rprhensible.
Il n'y en avait pas d'autre auquel elle pt se rattacher, et il la
rendait si heureuse! Qui donc et pu la reprendre de s'y livrer
tout entire!

Lui offrait-on une autre issue  la douloureuse condition qui lui
tait faite?

D'ailleurs, pour tout dire,  de certains moments, elle se sentait
prise du dsir fou de se soustraire,  quelque prix que ce ft, au
sort injuste dont elle comprenait bien qu'elle tait menace; et
en quelles mains plus loyales que celles de Gaston pouvait-elle
remettre son honneur et son avenir.

Heureusement pour la pauvre recluse, Gaston n'avait point
dcouvert encore le couvent o on l'avait enferme et aucune
catastrophe n'tait  redouter; mais les vnements allaient
bientt se prcipiter, et il n'tait pas inutile d'tablir dans
quelle situation d'esprit elle se trouvait pour bien expliquer la
part singulire qu'elle devait y prendre.




II


Un soir, Edme se trouvait seule.

On tait  la fin de mars: six heures venaient de sonner, et aprs
le goter la pauvre enfant, tait remonte dans sa cellule.

Depuis quelques jours, sans qu'elle et pu dire pourquoi, une
tristesse indfinissable pesait sur son esprit; elle se sentait
fatigue de cette vie monotone qu'elle menait; la solitude lui
tait lourde; elle avait des malaises, des inquitudes, qui
sourdement s'emparaient de tout son tre.

Elle touffait sous ces murs pais et silencieux; un besoin
imprieux de mouvement et d'air la prenait; il lui semblait
qu'elle tait enterre vivante dans un cercueil troit et qu'elle
ne pouvait plus respirer.

Ds qu'elle se trouva dans sa cellule, elle courut  la fentre et
l'ouvrit toute grande.

Il lui vint du dehors un souffle tide auquel elle tendit sa lvre
avide, et son regard plongea dans les alles du verger.

La nuit venait peu  peu.

Des ombres transparentes flottaient indcises dans le vaste
enclos, et au del du mur de clture elle entendait le pitinement
de quelques rares passants.

Il y avait l  une faible distance, une petite maison isole, au
milieu d'un terrain vague, qui plus d'une fois dj avait attir
son regard.

Elle tait inhabite: tout ou moins n'y avait-elle jamais constat
la prsence d'aucun tre humain, et les volets du premier tage en
taient toujours ferms.

Oh! cette petite maison! que n'et-elle pas donn pour y pntrer
et y demeurer, ne ft-ce qu'une heure.

Libre! tre libre! Quel rve pour une malheureuse recluse!

Et puis, dans son imagination surexcite, avide d'inconnu, il lui
semblait parfois que cette demeure renfermait un mystre; elle
l'avait proccupe souvent, et sa curiosit tait incessamment
veille sur ce point.

Elle resta ainsi absorbe, songeuse, tourmente de questions
impatientes qu'elle adressait aux htes inconnus de la maison
abandonne.

Tout  coup, elle tressaillit, et se retira de la fentre qu'elle
referma vivement.

Elle venait d'entendre des pas prcipits dans le corridor qui
conduisait  sa cellule!

Qui cela pouvait-il tre? Elle n'attendit pas longtemps.

On frappa  la porte.

-- Entrez! dit-elle d'une voix tremblante.

La porte s'ouvrit et un homme parut!

C'tait M. de Beaufort.

Elle courut se jeter dans ses bras.

-- Mon pre! mon bon pre! s'cria-t-elle en fondant en larmes.

-- Chre Edme!... dit M. de Beaufort.

Mais il n'acheva pas: Edme venait de se relever et avait fait un
mouvement d'effroi.

-- Mon Dieu! balbutia-t-elle, je n'avais pas remarqu d'abord...
Vous paraissez mu... votre main est glace... Qu'est-il arriv?

-- Rien, rien!

-- Ne me cachez pas... je vous en conjure.

-- Remets-toi, je vais te dire...

-- Il y a un malheur!

-- Non.

-- Un danger?

-- Peut-tre.

-- Ah! expliquez-vous, au nom du ciel! Que dois-je craindre?

-- Rien... pour toi?

-- Pour moi! fit Edme avec tonnement, oh! ce n'est pas de moi
que je m'occupe.

-- Sans doute, sans doute, ton coeur est excellent, je le sais.
C'est aux autres et non  toi que tu penses d'abord. Eh bien, tu
as devin: tout  l'heure, en descendant de voiture, comme
j'allais pntrer dans le couvent, j'ai cru m'apercevoir que
j'tais suivi.

-- Suivi! rpta Edme, et pourquoi?

-- Tu ne peux comprendre, et il faut que tu le saches cependant;
coute: J'ai des ennemis qui, aprs avoir jur ma perte, ne
reculeront devant aucune audace pour atteindre leur but; et veux-
tu que je te dise quel est ce but infme qu'ils poursuivent?

-- Parlez!

-- Ils ont complot de t'enlever  mon amour, de t'arracher de mes
bras, enfin...

-- Quelle folie! interrompit Edme, en commenant un sourire qui
s'teignit aussitt devant l'expression douloureuse qu'elle
remarqua sur les traits de son pre. Mais vous savez bien
qu'aucune violence humaine ne triompherait de l'amour que je vous
ai vou et que je vous conserverai tant que je vivrais.

-- Oh! ils ne l'ignorent pas non plus: aussi n'est-ce point par la
violence qu'ils comptent procder, et c'est bien plutt une
complice qu'ils esprent rencontrer en toi.

-- Une complice?

-- Ils l'ont dj tent, et si nous ne t'avions soustraite  leur
redoutable influence...

-- Que voulez-vous dire, mon pre?

En interrogeant ainsi, la pauvre enfant levait sur M. de Beaufort
un regard o tremblait une lueur inquite, et comme son pre ne
rpondait pas assez vite  son gr:

-- Quels sont donc ces ennemis qui ont mdit un pareil projet?
ajouta-t-elle en se penchant, le souffle ardent et la poitrine
oppresse.

Vaguement, elle avait t touche par le soupon de la vrit, et
un frisson passait sur ses paules. Il y eut un silence.

-- Vous vous taisez? insista Edme.

-- Tu ne devines pas? rpondit M. de Beaufort.

Edme pressa son front de ses deux mains.

-- Ah! ce n'est pas de soeur Rosalie que vous voulez parler? dit-
elle aprs une courte hsitation.

-- C'est d'elle, au contraire, qu'il s'agit, dit M. de Beaufort.

-- Pauvre femme!

-- Tu la plains?

-- Si vous saviez comme elle est malheureuse.

-- Elle te l'a dit.

-- Souvent je l'ai vue pleurer. Elle a perdu une enfant et ne
s'est jamais console. Pourquoi vous en voudrait-elle? Quelle
raison de croire qu'elle ait eu l'ide de faire de moi une
complice, quand il est question d'attenter au bonheur de mon pre.
Elle connat mon coeur, je ne lui ai jamais rien cach, et puis...

-- Quoi?

-- Que peut-elle tenter, au couvent, d'o elle ne sort jamais?

-- Elle s'est fait au dehors un auxiliaire actif, qui, lui aussi,
a intrt  dcouvrir ta retraite.

-- Un auxiliaire?

-- M. de Pradelle.

Edme ferma les yeux comme sous une sensation aigu.

-- M. de Pradelle, rpta-t-elle d'un accent contenu; ah!
j'esprais que vous m'pargneriez le chagrin d'entendre calomnier
de la sorte l'homme le plus loyal que j'aie connu.

-- Tu le dfends?

-- Oui, mon pre! comme je vous dfendrais vous-mme; car je
l'estime autant que je l'aime!...

Et comme  cet aveu son visage se couvrait d'une subite rougeur,
elle secoua vivement la tte, pour chasser toute dfaillance.

-- Au surplus, ajouta-t-elle, je n'ai pas revu M. de Pradelle, et
ne le reverrai probablement jamais, non plus que soeur Rosalie;
ils m'ont oublie sans doute: et vous savez que l'on peut compter
sur ma rsignation, que je ne ferai rien qui ne soit conforme aux
ides d'honneur et de vertu que vous m'avez enseignes, et que de
quelque ct que vienne la violence, je saurai la repousser avec
la mme nergie!

Edme avait prononc ces paroles d'un ton rsolu et ferme qui
frappa M. de Beaufort.

Il tressaillit.

-- De quelque ct que vienne la violence, rpta-t-il. Quelle
pense est donc la tienne?

-- Eh! le sais-je? et que puis-je rpondre? rpliqua Edme avec
vivacit; vous ne voulez donc pas comprendre ce que je souffre...
tre ainsi seule, toujours, livre aux plus amres rflexions...
et vous ne vous imaginez pas quelles nuits je passe, dans cette
froide cellule o nous sommes... et quelles rsolutions folles
viennent parfois m'y solliciter!

-- Que dis-tu?

-- Toutes les jeunes filles que je connais ont au moins une mre
qui les aime; tandis que moi...

-- Malheureuse!

-- Vous voyez, j'en arrive  tre injuste; mais est-ce ma faute?
et serai-je responsable, si on me pousse  quelque acte de
rvolte?

-- Edme?

La pauvre enfant fondit en larmes.

-- Non! non! je suis folle. Ne m'coutez pas, dit-elle, tout ce
que je dis l est insens; mais j'ai tant besoin d'tre aime!

M. de Beaufort ne rpondit pas tout de suite.

Il allait et venait  travers la cellule, en proie  une agitation
extrme, ne sachant quel parti prendre, ni  quelles paroles avoir
recours pour calmer le dsespoir de sa fille.

Enfin, il se rapprocha.

-- Chre Edme! dit-il; chre enfant adore! ne te laisse pas
aller  ce dsespoir. Je vais partir, mais je reviendrai bientt,
dans quelques jours, et je promets de mettre fin  ton chagrin. Tu
me crois, n'est-ce pas?

-- Et qui pourrais-je croire, si ce n'est vous?

-- Bien, bien; seulement, il faut te raisonner; nous avons, je le
rpte, des ennemis cruels qu'aucune considration ne doit
arrter, et qui sont rsolus  se faire un jeu de notre repos et
de notre honneur.

-- Ah! ceux-l ne pourront rien contre l'amour que je vous ai
vou.

-- Eh bien, je pars rassur. Tu es la meilleure des filles... et
crois bien que je n'ai d'autre souci que ton bonheur.

Et M. de Beaufort s'loigna, laissant sa fille plus agite et plus
mue qu'elle ne l'avait jamais t.

Machinalement, elle alla rouvrir la fentre pour rafrachir son
front  l'air du soir, et s'y tant accoude, elle laissa son
regard flotter indcis sur le tableau qui se droulait devant
elle.

Mais alors une sensation violente la prit au coeur et un frisson
vint la glacer tout entire... tant ce qu'elle vit lui sembla
trange, ou, pour mieux dire impossible.

Devant elle, au premier tage de cette maison abandonne qui,
depuis quelque temps, attirait imprieusement son attention, les
volets de l'une des fentres avaient t ouverts et une lumire
brillait  l'intrieur.

Quelqu'un habitait l, qui venait d'y arriver et qu'elle n'avait
pas vu encore.

Qui cela pouvait-il tre?

Quoique, en ralit, cet incident et peu d'importance pour elle,
cependant elle s'y attacha avec une curiosit singulire et qui la
surprit elle-mme.

En premier lieu, c'tait une distraction, un aliment pour son
esprit, un intrt pour son dsoeuvrement.

Et puis, malgr elle, elle se sentait attire par ce mystre: son
coeur se prit battre, comme si quelque chose d'elle-mme et t
l; ardemment elle se mit  regarder.

On venait d'ouvrir la fentre; elle avait vu un homme passer
qu'elle ne connaissait pas.

Cet homme s'tait arrt un moment, avait plong son regard dans
l'enclos et s'tait retir.

Quelques minutes s'coulrent.

Elle continuait de voir l'homme qui rangeait les meubles,
dplaant et replaant la lumire, et revenant de temps  autre
jeter un coup d'oeil au dehors.

Ce mange intrigua Edme.

Sa cellule tait plonge dans l'ombre; on ne pouvait la voir. Elle
n'avait  craindre aucune indiscrtion.

Elle resta  la fentre, attendant...

Quoi? Elle et t bien empche de le dire.

Pendant un quart d'heure, aucun incident nouveau ne se produisit;
et elle commenait  s'impatienter, quand l'homme reparut
brusquement  la fentre, se pencha de tout le haut de son corps
et prta l'oreille.

Edme en fit autant.

Presque aussitt le roulement d'une voiture se fit entendre.

Le bruit tait lointain, mais  chaque seconde il approchait.

On et dit que la voiture tait lance  fond de train.

Peu de temps aprs, elle s'arrtait derrire le mur de clture, et
autant qu'elle pt en juger,  la porte de la maison abandonne.

Une sueur glace perla  ses tempes.

L'homme avait disparu avec la lumire pour aller au-devant du
vhicule; et elle couta de toute son me.

Il y eut alors un long moment de silence.

Mais Edme avait l'oue subtile et fine, et,  travers la nuit
calme, elle perut certains murmures de voix qui, quoique bien
faibles, parvinrent cependant jusqu' elle.

On montait l'escalier de la maison en changeant quelques paroles
rapides.

Puis la chambre aux volets ouverts s'claira de nouveau et deux
hommes y pntrrent.

Le premier, c'tait celui qu'elle avait dj vu -- mais l'autre!
l'autre!

Elle comprima ses lvres avec violence et touffa un cri de joie
folle.

C'tait Gaston!

Elle fut oblige de se retenir  la fentre pour ne pas tomber, et
tout son coeur fut prs d'clater.

Gaston! Il tait l, prs d'elle; il avait dcouvert sa retraite
et venait tenter de l'en arracher.

Elle comprit bien mieux alors tout ce que M. de Beaufort lui avait
dit quelques moments auparavant.

Un homme l'avait suivi, en effet, et, aprs avoir constat en quel
lieu il s'arrtait, il s'tait empress d'envoyer prvenir le
jeune commandant, qui accourait.

Dans l'enivrement qui l'avait surprise, Edme ne pensa  rien
autre chose et s'abandonna  la joie qui l'inondait.

Gaston ne l'avait pas oublie; il l'aimait encore, toujours! et il
devait tout entreprendre pour la protger et la dfendre.

Comme elle l'aima, pendant les premires minutes d'tonnement, et
avec quelle ivresse oublieuse elle ft alle  lui, si elle avait
pu franchir le seuil de sa prison?

Toutefois, au bout d'un instant, une rflexion cruelle lui vint,
et une tristesse inattendue lui gta son bonheur.

D'o venait que le loyal gentilhomme avait recours  ces procds
mystrieux pour approcher de la femme qu'il aimait? Pourquoi
n'allait-il pas simplement, franchement, trouver M. de Beaufort,
et ne lui demandait-il pas la main de sa fille?

Pourquoi, enfin, ces moyens dtourns, qui semblaient si
incompatibles avec la nature leve et droite du jeune marin?

Il y avait l un point noir, dont l'ombre passa sur sa joie.

Quoi qu'il en soit, cette impression dura peu, et reprise aussitt
par l'intrt puissant qu'veillait en elle la prsence de Gaston,
elle revint vers la fentre et s'y pencha de nouveau.

Cette fois, Gaston tait seul. Son compagnon s'tait retir.

Le jeune commandant se tenait debout  la fentre ouverte, et il
semblait prendre la topographie du couvent.

Tantt son regard plongeait dans l'enclos et suivait la clture;
tantt il s'arrtait sur le couvent mme, et en fouillait prement
tous les tages.

Edme n'eut pas de peine  deviner ce qu'il cherchait ainsi; du
moins, elle crut que son observation se portait surtout sur les
cellules o il esprait dcouvrir la retraite de mademoiselle de
Beaufort.

Mais elle ne tarda pas  tre singulirement dtrompe.

En effet, au bout de quelques minutes, elle s'aperut avec
stupfaction que le regard de Gaston se fixait obstinment sur un
autre point de la communaut, et quelque chose de bien important
devait l'attirer de ce ct, car il ne prit bientt plus aucune
attention aux autres parties du couvent et mme,  un moment, elle
remarqua qu'il changeait quelques signaux rapides avec une
personne qu'elle ne pouvait pas voir.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Que se passait-il de ce ct? et quelle intelligence Gaston
s'tait-il mnage?

Elle en fut presque effraye et retomba dans les mauvais soupons
que lui avait suggrs son pre.

Peu aprs, du reste, elle fut rendue  elle-mme et  toutes ses
rflexions.

Gaston avait ferm la fentre; la lumire s'tait teinte et elle
avait entendu de nouveau le roulement d'une voiture qui
s'loignait.

Il tait parti, la nuit s'tait faite autour d'elle; elle regagna
tristement sa petite couchette.

Pendant plusieurs heures, elle resta veille et songeant.

Instinctivement, elle se reprenait  toutes ses apprhensions, et
l'image de Gaston, voque  son chevet, ne parvenait ni  la
distraire ni  dissiper ses penses sombres.

Aussi fut-elle une des premires  quitter sa cellule le lendemain
matin.

Elle avait besoin de se confier  Dieu et de le prier du plus
profond de son coeur.

Elle descendit  la chapelle.

Elle tait dserte  peu prs et n'y trouva que deux personnes.

La soeur sacristine et une jeune femme, qu'elle avait remarque
depuis plusieurs jours et qui tait venue au couvent, lui avait-on
dit, pour y passer quelques semaines de retraite.

Ce n'tait point l un fait nouveau pour Edme, et elle savait
depuis longtemps que c'est une coutume admise, pour faciliter 
certaines mes pieuses de se retirer momentanment du monde et de
se rconforter dans le recueillement et la prire.

La jeune femme avait un moment veill l'attention d'Edme; mais
elle tait toujours voile, et paraissait absorbe dans ses
mditations; elle n'insista pas, et s'tait dfendue jusque-l de
toute curiosit indiscrte. Mais ce matin, elle ne put rester
compltement calme, et ds qu'elle l'eut aperue, elle ne la
quitta plus du regard.

La sacristine continuait ses fonctions banales; elle allait d'un
pas furtif, presque silencieux,  travers la chapelle, donnant un
coup d'oeil  chaque objet, surveillant avec une investigation
minutieuse.

Enfin, quand elle eut tout inspect soigneusement, elle se dirigea
 pas lents vers la sacristie, et disparut.

Edme restait seule avec l'inconnue.

Celle-ci tait place  peu de distance, mais elle ne pouvait la
voir qu'obliquement, et d'ailleurs le voile pais qui tombait de
son front lui cachait entirement ses traits.

Seulement, elle remarqua que depuis un moment elle ne lisait plus
son livre d'heures, et qu'elle se tournait souvent vers la
sacristie.

Elle en fut intrigue, et redoubla d'attention.

Mais que devint-elle quand tout  coup la jeune femme se leva de
sa chaise, carta brusquement son voile, et lui laissa voir son
visage, tout en mettant un doigt sur sa bouche.

Edme eut toutes les peines du monde  se contenir.

C'tait soeur Rosalie!

Mais dj Fanny Stevenson avait quitt sa place et venait  elle.

Edme l'attendit droite, immobile, glace comme une statue de
marbre.




III


Quand soeur Rosalie passa prs d'elle, elle fit un mouvement
involontaire, comme si elle allait lui parler.

Fanny Stevenson l'arrta d'un geste imprieux.

-- Silence! dit-elle d'un ton rapide; vous ne me connaissez pas;
vous ne m'avez jamais vue; mais je suis prs de vous, je veille!
Esprez.

Puis elle ajouta  voix basse encore.

-- En rentrant dans votre cellule, regardez dans le bahut qui est
au pied de votre lit!

Et sur ces mots elle s'loigna, le voile baiss, l'attitude
recueillie, les bras en croix.

Edme demeurait confondue, sans parole, sans volont, anantie.

Un moment, elle avait pu croire qu'elle tait le jouet de quelque
illusion. C'tait une ressemblance inoue, impossible, mais ce
n'tait pas soeur Rosalie.

Maintenant, elle ne pouvait plus douter.

Soeur Rosalie avait dpouill ses vtements de religieuse; elle
s'tait introduite dans cette communaut sous un nom d'emprunt, en
prtextant un besoin de retraite; elle avait employ le mensonge
et la ruse, et pour cette manoeuvre coupable, elle avait gagn
Gaston et s'en tait fait un complice.

Son coeur se dchira  cette pense, et elle se rappela les
insinuations de M. de Beaufort.

Il avait donc dit vrai!

Et, en effet, soeur Rosalie ne devait avoir d'autre but que de se
rapprocher d'elle et de continuer l'oeuvre tnbreuse qu'elle
poursuivait.

Mais qu'esprait-elle en agissant de la sorte, et quelles
propositions avait-elle  lui faire?

Elle regagna sa cellule, en proie  un dsordre sans nom.

La dernire recommandation de soeur Rosalie bruissait encore  son
oreille.

Quelle nouvelle surprise l'attendait en rentrant? Qu'allait-elle
faire? devait-elle prter les mains  ce qui se tramait?

Son hsitation fut courte.

Il n'y avait d'ailleurs auprs d'elle personne  qui elle pt
demander conseil et elle savait bien qu'on ne l'entranerait
jamais plus loin qu'elle ne voudrait aller.

Elle poussa la porte, la referma derrire elle,  double tour, et
marchant au bahut qu'on lui avait dsign, elle en souleva le
couvercle d'une main ferme.

Le premier objet qui frappa ses regards fut une lettre! Et,
dsormais rsolue, elle en dchira l'enveloppe, et courut  la
signature.

Elle tait de Gaston de Pradelle!

Ses yeux se voilrent de larmes, et sa poitrine se souleva.

Mais elle surmonta promptement l'motion qui l'avait saisie, et se
mit  lire.

Voici ce que contenait cette lettre:

Mademoiselle,

Pardonnez-moi! et ne vous offensez pas de mon audace; j'aurais d
attendre, sans doute, m'adresser  M. de Beaufort, que sais-je? --
mais j'tais si dsespr de vous avoir perdue, je suis si heureux
de vous avoir retrouve, que je n'ai pu rsister au dsir de vous
crire ces quelques lignes; depuis hier, je suis prs de vous, je
vois de ma fentre la cellule que vous habitez; il me semble que
je vis de votre vie mme; et si vous saviez quelle joie m'inonde
et  quels espoirs je m'abandonne! Il faut que je vous parle! Au
nom du ciel ne me repoussez pas! Je ne vous dirai pas qu'il s'agit
du bonheur de toute ma vie, mais il y va peut-tre du repos et de
l'honneur de votre pre, -- ne vous inquitez de rien d'ailleurs;
toutes les prcautions seront prises pour que personne ne puisse
apprendre que je vous aurai vue! mais vous connatrez au moins les
dangers qui vous menacent, et vous aurez, j'en suis sr, confiance
en ma loyaut!

Edme! Edme! ne repoussez pas l'homme qui donnerait tout son
sang pour assurer votre bonheur.

G. de Pradelle.

Edme lut et relut cette lettre, et elle retira de cette lecture
bien des sentiments divers.

Que faire? que dcider?

Ce que demandait Gaston tait impossible.

O le voir,  quelle heure, qu'avait-il  lui dire?

Et puis elle ne pouvait oublier les paroles de son pre; il lui
avait parl d'ennemis acharns  sa perte et ces ennemis qu'il lui
avait nomms taient prcisment ceux-l qui venaient la
solliciter jusque dans la sainte demeure o on l'avait place!

Ce n'est pas cependant que rien ft venu altrer la confiance
qu'elle avait en Gaston; elle l'aimait plus que jamais, au
contraire, dans la dtresse o elle tait rduite, et ne pouvait
penser et elle ne pensait pas qu'il y et quelque perfide
machination dissimule sous ses paroles.

Mais soeur Rosalie!

Quelle tait cette, femme? d'o venait cette obstination de sa
part?  quel sentiment attribuer la recherche  laquelle elle se
livrait?

L'ennemie, c'tait elle,  coup sr, et elle avait abus de Gaston
pour lui faire accepter une complicit coupable dans l'oeuvre
qu'elle prparait.

Au bout d'un instant, Edme dchira lentement et comme  regret le
billet qu'elle venait de recevoir: puis elle s'approcha de la
fentre.

Elle tait fort perplexe.

Elle ne s'tait jamais sentie aussi dcourage.

Toute la journe se passa sans qu'elle et pris un parti, sans que
rien ft venu clairer les tnbres qui l'enveloppaient.

Vers le soir cependant, il lui sembla qu'une apparence de lumire
dissipait en partie cette obscurit.

Elle reprenait, pour ainsi dire, possession d'elle-mme.

C'tait un sentiment confus encore qui se faisait jour  travers
ses hsitations, et s'emparait avec autorit de son esprit.

Elle se sentait soutenue par son affection pour son pre, par son
amour pour Gaston, et  aucun prix elle ne voulait tre victime.

Ce fut, en quelque sorte, un commencement de rvolte calme et
froide autant que rsolue...

Mais le moyen lui chappait, et elle cherchait sa voie.

La nuit venait.

Le silence commenait  envahir le couvent; de nouvelles
impressions la reprenaient.

Aux approches de la nuit, elle avait comme des frissons; son
esprit s'exaltait; elle prouvait un ardent besoin de prier.

Quand elle priait,  genoux sur la pierre, un grand apaisement se
faisait en elle: mais ce soir-l l'effet ne se produisait pas.

Aprs s'tre agenouille, quand elle eut joint les mains et lev
son regard suppliant vers le ciel, le dsordre de son coeur ne se
calma point: sa poitrine battait au contraire avec plus de force;
mille penses l'assaillaient  la fois, et il lui fut impossible
de se retrouver.

L'image de Gaston ne la quittait plus, mlancolique, attendrie,
murmurant  son oreille des paroles passionnes.

Elle se releva mcontente, presque irrite contre elle-mme, et
elle allait se jeter sur son lit, quand tout  coup un bruit
presque imperceptible qui se fit derrire sa porte attira son
attention de ce ct.

Il tait tard; tout dormait au couvent. Qui donc pouvait venir
jusqu' elle  une pareille heure?

Elle n'attendit pas longtemps.

La clef tourna discrtement dans la serrure, la porte s'ouvrit et
soeur Rosalie entra.

Edme recula pouvante jusqu' l'extrmit de la cellule.

Fanny Stevenson n'y prit pas garde.

D'un pas rapide elle marcha vers la chemine, souffla la lampe qui
y brlait, et revint droit  l'angle sombre o Edme s'tait
rfugie.

-- Edme! dit-elle alors d'une voix caressante et douce.

Mais l'enfant tait plus morte que vive; son pouvante n'avait
fait qu'augmenter; elle repoussa vivement la main dont Fanny
Stevenson cherchait  se saisir.

-- Laissez-moi! laissez-moi! dit-elle d'une voix dfaillante.

-- Vous me repoussez?

-- Que me voulez-vous? Pourquoi tes-vous venue me chercher
jusqu'ici?

-- Je viens vous dire que Gaston vous attend.

-- Jamais! jamais!

-- Vous refusez de le voir, de l'entendre. Ah! qui donc vous a
inspir de pareils sentiments pour les seuls tres qui vous aiment
et qui donneraient leur vie pour assurer votre bonheur.

-- Vous le demandez! dit Edme, en reprenant courage; mais c'est
mon pre qui seul a le droit de veiller sur moi et de me
conseiller.

-- Votre pre! rpliqua miss Fanny d'un ton incisif; je devais
m'en douter; mais il est une autre personne dont il ne vous a pas
parl, et qui, elle aussi, a bien les mmes droits sacrs sur
vous.

-- Une autre personne?

-- Votre mre.

-- Madame de Beaufort!

Et il y eut dans l'accent dont Edme pronona ce nom une pointe
d'ironie qui alla droit au coeur de Fanny Stevenson.

Avidement, elle se pencha vers la jeune fille tout mue.

-- Et si madame de Beaufort n'tait pas votre mre! murmura-t-elle
en lui prenant cette fois les deux mains avec une autorit
farouche.




IV


Edme se rejeta brusquement en arrire, pouvante de ce qu'elle
venait d'entendre.

-- Ah! que dites-vous-l? balbutia-t-elle palpitante et en proie
au plus violent dsordre.

Miss Fanny eut un ricanement sec et strident.

-- Voyons, chre enfant, poursuivit-elle, ne vous effrayez pas
ainsi et n'ayez pas peur d'une pauvre femme qui n'aime que vous au
monde, et qui ne veut et n'ambitionne rien autre chose que de vous
voir heureuse. coutez-moi, rpondez-moi; il n'est pas possible
que, depuis longtemps dj, vous ne vous soyez pas aperue d'un
dtail qui a frapp tous ceux qui vous ont approche. C'est que
tandis que votre pre vous entourait de toute son affection et de
toute sa tendresse, madame de Beaufort ne vous tmoignait, elle,
qu'une grande froideur, et rservait toutes ses caresses pour
votre soeur. Est-ce vrai?

-- Peut-tre!

-- Vous l'avez remarqu!

-- Quelquefois.

-- Et vous ne vous tes jamais demand la cause de cet
loigneraient qu'elle paraissait prouver pour vous?

-- Si je l'ai remarqu, je ne m'en suis jamais plainte, et j'ai
pens qu' mon insu je lui avais sans doute donn quelque sujet de
mcontentement.

-- Des reproches qu'elle pourrait vous adresser, il n'y en a qu'un
qu'il faille retenir.

-- Lequel?

-- C'est que vous tes la fille de M. de Beaufort et non la
sienne.

-- Mon Dieu!

-- Et pour cela, elle vous hait. Votre prsence lui est odieuse,
et elle ne sera tranquille et rassure que lorsqu'elle vous aura
clotre vivante ou enterre morte.

-- Ah! cher et excellent pre! murmura Edme avec un sanglot,
comme il a d souffrir et combien je vais l'aimer davantage!

Miss Fanny ne rpondit pas.

La touchante rsignation de la douce enfant la pntrait dans ses
sentiments maternels, et elle tait bien prs elle-mme d'clater
en sanglots.

Mais elle ragit contre cette dfaillance et ne tarda pas 
reprendre.

Seulement, comme elle allait poursuivre, Edme venait de faire un
mouvement sous l'empire d'une sensation nouvelle et elle attendit.

Edme hsita encore quelques secondes, puis faisant un effort sur
elle-mme, elle s'approcha de miss Fanny et baissa la voix.

-- Vous savez donc l'histoire du pass? interrogea-t-elle d'un
accent troubl.

-- Oui, chre enfant.

-- Vous avez connu mon pre?

-- Beaucoup.

-- Il y a longtemps?

-- Il y a prs de vingt annes.

-- Mais alors...

-- Quoi? Achevez.

-- Ma mre! Vous l'avez connue aussi?

-- Sans doute.

-- Et... elle est morte?

Edme tait  bout de force; sans trop savoir ce qu'elle faisait,
elle se jeta plore dans les bras de miss Stevenson.

-- Morte, non, pauvre me aime, dit celle-ci, rassurez-vous, elle
vit!

-- Est-ce possible?

-- Vous la verrez.

-- Ne me trompez pas.

-- Eh! qui aurait la cruaut de vous tromper, chre ange! Non,
elle vit, je le rpte... et un jour, bientt peut-tre, elle vous
dira elle-mme tout ce qu'elle a souffert de vous avoir perdue, et
la joie qu'elle a ressentie quand elle vous a retrouve!

-- Mais d'o vient qu'elle m'a abandonne? interrogea encore
Edme, qui avait peine  se retrouver au milieu des ides confuses
qui lui venaient.

-- Est-ce qu'une mre peut abandonner son enfant? rpartit
vivement miss Fanny.

-- Cependant...

-- Ah! vous apprendrez quelque jour les tortures qui ont t son
triste lot dans cette vie misrable qu'elle a mene; elle n'tait
coupable que d'avoir trop aim et d'avoir eu confiance, et on a
indignement abus d'elle. Aprs son abandon, dont elle ne veut
plus conserver aucune amertume, il lui restait au moins sa fille.
Pauvre enfant! qui n'avait pas demand  vivre, et  laquelle elle
ne demandait qu' consacrer ses jours!... Mais on n'a pas voulu
lui laisser cette joie suprme.

-- Qui cela?

-- Un jour, on la lui a ravie, et on l'a enferme entre les murs
d'une troite prison o elle n'entendit jamais que la tempte
dchane, o nulle voix humaine ne vint jamais lui parler de sa
fille.

-- C'est horrible!

-- Et ce supplice, que l'on ne souhaiterait pas  son plus cruel
ennemi, ce supplice a dur dix annes, dix annes, entendez-vous?
pendant lesquelles elle a vieilli, ne redoutant qu'une chose, qui
tait de mourir sans avoir revu et embrass son enfant.

-- Pauvre mre!

-- Oui, plaignez-la, chre Edme, aimez-la surtout!... car
dsormais elle n'a plus que vous au monde, et vous seule pourrez
la consoler de toutes les souffrances qu'elle a endures.

-- Ah! vous lui direz que je veux la voir.

-- Et quel bonheur ce sera pour elle de vous appeler sa fille!

-- Pourquoi n'est-elle pas venue dj?

-- Elle tait oblige  une grande prudence.

--  quel propos?

-- Madame de Beaufort fait pier toutes ses actions.

-- Mais mon pre?

-- Lui!

-- Il est bon, gnreux.

-- Sans doute.

-- Si vous le voulez, quand il viendra, je lui dirai...

-- Non! non! interrompit vivement Fanny, le moment n'est pas venu,
il ne faut pas qu'il sache... tout serait compromis!

-- Je ne vous comprends pas.

-- C'est que je ne vous ai pas tout dit.

-- Qu'y a-t-il encore?

Miss Fanny eut une seconde d'hsitation qu'elle surmonta bien
vite.

Elle prit dans ses bras l'enfant qui, cette fois, s'abandonna sans
crainte, et la serra follement contre sa poitrine.

-- Mieux vaut vous dire toute la vrit, poursuivit-elle d'un ton
pre; il y a des choses que vous ignorez, et ces choses sont
graves. Je vous parlais de votre mre, tout  l'heure.

-- Oui, oui, parlez-moi d'elle.

-- Et je vous disais qu'elle tait reste seule avec son enfant;
mais il y a un dtail qu'il faut bien que vous connaissiez, car il
peut crer  M. de Beaufort un danger terrible.

-- Que dites-vous?

-- Cette femme n'tait point indigne de l'amour que
M. de Beaufort, qui s'appelait alors le comte de Simier, avait
conu pour elle; elle tait jeune, de caractre lger, peut-tre,
mais se rappelant toujours les svres leons de vertu qu'elle
avait reues dans son enfance; et quand elle succomba, elle tait
lgitimement marie au comte.

-- Marie! rpta Edme en tressaillant.

-- Vous comprenez bien?

-- Sans doute; mais alors, depuis...

-- Depuis, le comte put la croire morte.

-- Ah!

-- Et, en tout cas, l'incendie du presbytre de Smeaton, o avait
eu lieu le mariage, devait lui faire croire qu'il ne restait plus
aucune preuve lgale de cette union.

-- De sorte qu'aujourd'hui...

-- De sorte que si la malheureuse abandonne voulait aujourd'hui
revendiquer ses droits incontestables, savez-vous ce qui
arriverait?

-- Oh! taisez-vous, c'est affreux? Et mon pre le sait, sans aucun
doute, et voil pourquoi il est maintenant si triste, si soucieux.
Quelle pouvantable preuve!

Edme laissa tomber son front dans ses deux mains, et pendant
quelques secondes elle garda le silence.

Miss Fanny l'observait avec inquitude.

Enfin, elle releva la tte, et,  travers l'obscurit, ses regards
s'attachrent ardents et fixes  la soeur Rosalie.

-- Quelle effroyable aventure! reprit-elle d'une voix tremblante;
mais vous ne m'avez pas tout dit.

-- Que dsirez-vous savoir encore?

-- Ma mre?

-- Eh bien!

-- Vous la voyez souvent. C'est elle probablement qui vous envoie
vers moi.

-- Ah! si elle pouvait vous dire elle-mme tout l'amour qui est en
elle.

-- Je l'aime, moi aussi, et je suis dispose  lui faire oublier
tout ce qu'elle a souffert.

-- Elle n'a jamais demand autre chose  Dieu. Seulement, elle ne
veut pas qu'on lui enlve son enfant; et cela, on ne peut le lui
refuser! Aussi, quand elle a appris la squestration dont vous
tiez victime; quand surtout elle a compris que l'on allait vous
retrancher du monde pour vous enfermer dans un clotre, alors, la
rvolte s'est faite dans son coeur, et elle a jur de rendre le
mal pour le mal.

-- Sans doute.

-- Qui oserait l'en blmer?

-- Personne, assurment. Mais en agissant de la sorte, elle n'a
pas pens qu'elle allait placer sa fille dans une situation
terrible.

-- Que voulez-vous dire?

-- Moi, j'ai t habitue  considrer M. de Beaufort comme le
meilleur et le plus affectueux des pres; et s'il lui arrivait
malheur  cause de moi, je sens bien que je n'y survivrais pas.

-- Edme!...

-- Vous le lui direz, n'est-ce pas? Et, ce qui vaut mieux, vous la
prierez de venir. On ne lui refusera pas de me voir! et elle
connatra mon me tout entire. Voyez-vous, je suis bien jeune
encore, et j'ignore bien des choses; mais il est impossible
qu'elle ne soit pas touche par les prires que je lui adresserai!
Tenez, laissez-moi ajouter quelques mots encore. Si la rvlation
que vous venez de me faire ne m'a pas tonne autant que vous vous
y attendiez sans doute, c'est qu'il y avait en moi, depuis
longtemps dj, un pressentiment de ce qui arrive. Il me semblait
que madame de Beaufort ne m'aimait pas comme une mre doit aimer
son enfant. Vaguement j'avais l'instinct de la vrit, et dans mon
isolement je m'tais fait un idal que je pusse aimer avec toutes
les tendresses, tous les abandons de l'amour filial: et si vous
saviez quel trsor d'affection je conservais au fond de mon coeur
 celle qui fut ma mre! Oh! elle peut tre assure que du jour o
je l'aurai retrouve je ne la quitterai plus jamais, et son
dsespoir, sa haine, sa jalousie, se fondront sous les caresses
que je lui prodiguerai. Croyez-vous que cela ne vaille pas mieux
que la vengeance qu'elle mdite, et qui ne ferait pas seulement le
malheur de M. de Beaufort, mais qui me tuerait infailliblement.
Voil ce qu'il faut lui dire, entendez-vous, et vous y ajouterez
les baisers de sa fille qui ne sera tout  fait heureuse que
lorsqu'elle pourra les lui donner elle-mme.

En parlant ainsi, Edme prit  son tour miss Fanny dans ses bras,
et la serra tendrement contre sa poitrine.

Mais presque aussitt, elle se dressa inquite et trouble.

-- Eh quoi! vous pleurez! dit-elle, frappe de surprise.

-- Ce n'est rien, balbutia miss Fanny les joues baignes de
larmes; ce que vous venez de me dire m'a attendrie; je n'ai pas
t matresse de me contenir; cela a t plus fort que moi. Mais
je suis forte, voyez, et je saurai...

-- Mon Dieu! fit Edme, c'est bizarre!

-- Quoi donc?

-- Ce que j'prouve.

-- Qu'avez-vous?

-- Depuis que vous m'avez parl de ma mre, depuis que je sais
qu'elle vit, que je vais la voir, il me semble parfois que son
image se prsente  moi, et alors...

-- Alors?...

-- Mais qui tes-vous donc vous-mme, qui me parlez avec tant de
bont, qui vous intressez  moi avec tant de dvouement?

-- Qu'importe?

-- Ne me cachez rien. Voyons, vous m'avez dit nagure que vous
aviez une enfant.

-- C'est vrai.

-- Qu'on vous l'avait enleve, et que depuis vous la pleuriez
toujours. C'tait une fille, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Quel ge aurait-elle aujourd'hui?

-- Mais...

-- Mon ge peut-tre?

-- En effet.

-- C'est qu'alors... si vous saviez les ides qui me viennent.

-- Edme!

-- Il y a si longtemps que je suis prive de ses caresses, et ce
serait une si douce joie de la presser contre mon coeur, en
l'appelant ma mre.

-- Ne parlez pas ainsi, ne m'tez pas le peu de force qui me
reste.

-- Mais c'est donc vrai?

-- Quoi?

-- Vous! C'est vous! Vous ne rpondez pas? Ah! vous tes ma mre!
Et que bni soit Dieu, qui m'envoie la plus douce consolation que
je pouvais attendre de lui, ma mre!...

-- Tais-toi! tais-toi, mon enfant bien-aime, murmura miss Fanny,
 bout de courage et donnant un libre cours  son amour maternel.
Oui! oui! c'est moi. Tu l'as compris et je n'ai pas la force de
repousser le bonheur qui m'est offert. Pauvre chre? Ah! il y a
longtemps que moi aussi j'attendais cette heure bnie. Ils t'ont
bien fait souffrir! Ils avaient peur et voulaient te sparer du
monde, te jeter dans un couvent, pour que l'cho du pass ne pt
venir jusqu' toi. Mais je veillais, vois-tu, et je suis arrive 
temps pour empcher une pareille infamie.

-- Que voulez-vous faire? interrogea doucement Edme.

-- Tu ne me quitteras plus. Je ne veux pas que tu restes entre
leurs mains.

-- Que craignez-vous donc?

-- Tout... Il faut tout craindre.

-- Mais je ne consentirai jamais...

Miss Fanny eut un geste violent.

-- Eh, sans doute! rpliqua-t-elle d'une voix stridente, je ne
doute ni de ton amour ni de ta rsolution,  cette heure... parce
que je suis l prs de toi, et que je te soutiens de mon nergie
et de mon ardente affection. Mais que je m'oublie un instant, que
je cesse de veiller une seconde, et demain, ils t'auront reprise,
et iront t'enfermer dans quelque clotre inconnu, loin de Paris,
au fond de la province, o jamais plus on n'entendra parler de
toi!

-- Croyez-vous que j'accepte un pareil sort?...

-- Pauvre cher trsor! Non... tu rsisteras, priant et pleurant...
Mais est-ce que les prires et les larmes ont jamais attendri les
bourreaux?

-- Ah! mon pre, du moins...

-- On ne le consultera pas. Cela se fera mystrieusement,  son
insu, et quand il l'apprendra, il sera trop tard, car le moment
psychologique sera venu, et toi-mme tu auras t vaincue.

-- Que dites-vous?

-- Ce que tu ignores et ce que je sais, moi! -- Oh! on n'emploiera
pas la torture; on se gardera bien de heurter des sentiments
vivaces qu'une tyrannie brutale ne ferait qu'exalter... mais on
fera appel  ton amour filial, on t'enveloppera de mysticisme et
d'amour divin... on lassera peu  peu ta rsistance, en te parlant
de sacrifice ou de renoncement, dans une langue harmonieuse et
tendre qui pntrera ton coeur, et un jour tu seras tout tonne
toi-mme d'avoir oubli... ta mre qui t'aimait tant, et l'homme
qui t'avait choisie comme la compagne sainte de sa vie.

-- Gaston! murmura faiblement Edme.

-- Oui, Gaston! Comprends-tu? Et ce n'est pas ce que tu veux,
n'est-ce pas; car tu l'aimes!

-- Ma mre!...

-- Tu l'aimes, te dis-je; et n'est-il pas digne de ton amour?

-- Enfin, que me conseillez-vous? dit encore l'enfant tout
tourdie de ce qu'elle entendait.

Miss Fanny ne lui laissa pas le temps de rflchir.

-- Les instants sont prcieux, dit-elle; madame de Beaufort
poursuit son but avec une vigilance implacable, et ton pre, trop
bon, ne souponne rien de ce qu'elle prpare. Il faut donc se
hter, car demain, peut-tre, il sera trop tard, et l'on me
fermera l'entre de cette communaut d'o l'on t'aura arrache
toi-mme.

-- Vous m'effrayez!

-- Tu as confiance en moi, n'est-ce pas? Tu sais que je ne te
conseillerai rien qu'une mre ne puisse demander  sa fille!

-- Que dois-je faire?

-- Il faut fuir!

-- Grand Dieu!...

-- Dj, peut-tre, madame de Beaufort est-elle avertie; la pense
peut lui venir de profiter de cette nuit pour mettre  excution
le projet qu'elle a form.

-- Fuir! rpta Edme avec un frisson... Mais songez donc!

-- J'ai song  tout! C'est aujourd'hui samedi.  minuit, pour se
prparer  la clbration et  la communion du dimanche, toutes
les soeurs et quelques pensionnaires, se rendront  la chapelle;
tu t'y rendras, et je m'y trouverai aussi. Mais avant que l'office
ne soit fini, nous aurons quitt la communaut.

-- Et si l'on nous surprenait?

-- Il n'y aura,  cette heure, aucune surveillance au dehors. Nous
traverserons le verger sans tre inquites, et Palmer nous
attendra dans la maison que tu as pu remarquer en face de ta
fentre.

-- Oh! comme je vais avoir peur!

-- Je n'ai pas voulu donner l'veil en demandant une voiture, dont
l'arrive pendant la nuit aux abords d'un couvent pourrait
paratre suspect. Nous partirons  pied, escortes de Palmer et de
Gaston, et, en moins d'une demi-heure, nous aurons rejoint celui
qui t'attend.

-- Gaston!

-- Tu consens, n'est-ce pas? Et demain, bien assure qu'on ne
pourra plus t'enlever  mon amour, Gaston et moi, nous irons
trouver M. de Beaufort... ah! ne crains rien, car je jure, par ton
bonheur mme, que je ne ferai rien qui puisse le troubler dans sa
scurit. Est-ce convenu?

-- Je ferai ce que vous voudrez.

-- Et crois bien que tu n'auras rien  regretter.

Sur ces mots, miss Fanny embrassa tendrement Edme, et s'loigna 
pas rapides pour regagner sa cellule.

Edme s'tait laisse tomber accable sur une chaise, et elle
resta une longue heure ainsi, repassant dans sa mmoire tout ce
qui venait de se passer.

Le premier coup de minuit la trouva dans la mme attitude
recueillie et pensive.




V


Machinalement, quand elle entendit l'appel de la cloche, elle se
leva et fit quelques pas vers la porte.

Elle entendait autour d'elle, dans les couloirs du couvent, un
murmure de voix et de pas; les cellules s'ouvraient, se fermaient,
et les soeurs allaient  pas lents vers la chapelle qui tait
situe  l'extrmit de l'aile droite, et  laquelle on accdait
par un troit et long corridor, perc de meurtrires comme dans
une vritable bastille.

Edme jeta une mante sur ses paules, couvrit ses cheveux d'un
voile pais, et prit  son tour le chemin de la chapelle.

Il faisait une nuit noire et frache; en passant prs des
meurtrires, on percevait des bruits lointains, mais nulle des
pieuses filles ne s'occupait de ce qui s'agitait au dehors, et
elles ne songeaient qu' l'office o elles se rendaient.

Edme, elle, tait profondment agite.

Ce qu'elle allait faire, cette fuite  laquelle elle avait
consenti l'effrayait maintenant plus qu'elle ne l'et cru tout
d'abord.

Elle n'avait pas rflchi. Sa mre lui parlait d'un accent
pntr, l'accablait de caresses, et le nom de Gaston revenait 
chaque moment dans ses paroles.

Elle ne pensait qu' lui!

Mais depuis un moment bien des terreurs lui venaient; elle et
voulu voir son pre, lui raconter ce qui s'tait pass, recueillir
un mot d'encouragement et de tendresse.

Comme elle arrivait  la chapelle, elle se croisa avec la
suprieure.

Elle l'avait peu vue encore, et elle lui avait paru froide et
sche.

Cette fois, par exception, elle surprit un sourire sur sa lvre.

Elle allait passer, elle l'arrta.

-- Mon enfant, lui dit-elle d'un ton compos et doux, je suis
heureuse des dispositions o je vous vois. Priez Dieu du plus
profond de votre coeur; demandez-lui de vous envoyer un rayon de
sa grce, et aprs l'office venez me trouver; il y a quelqu'un qui
aura  vous parler.

--  moi, madame? fit Edme tonne.

--  vous, oui, mon enfant; ne vous tourmentez pas, et croyez que
l'on s'intresse  votre sort.

-- Mais, dites-moi au moins...

-- Tout  l'heure. Allez et levez votre me vers Celui qui seul
peut nous consoler.

Et elle entra  la chapelle et gagna la place qui lui tait
rserve.

Edme alla s'agenouiller dans un coin obscur, sans rien voir, pour
ainsi dire, sans rien entendre.

L'office commenait: elle fit un effort pour prier.

Mais elle ne le put pas.

Un sentiment suprieur s'emparait d'elle et l'absorbait tout
entire.

Quelques minutes s'coulrent ainsi; puis tout  coup elle sentit
une main la toucher vivement  l'paule, pendant qu'une voix
murmurait  son oreille:

-- Ne bougez pas! disait la voix; ne vous retournez pas surtout.
C'est votre mre qui vous parle. coutez.

Edme laissa tomber son front dans ses deux mains et prta une
oreille avide. La voix continua:

-- Madame de Beaufort est ici! Il n'y a plus  hsiter: cette
femme a tout appris, et comme je le prvoyais, vous tes perdue!

-- Mon Dieu! sanglota Edme.

-- Il faut choisir entre votre mre et cette femme; il faut
dcider si vous voulez renoncer  Gaston qui vous aime et que vous
aimez!

Edme garda le silence, mais miss Fanny vit un frisson remuer ses
paules.

-- Tout est prt, d'ailleurs, ajouta-t-elle; dans cinq minutes, je
serai  la porte de la sacristie, et j'espre encore que vous ne
me laisserez pas partir dsespre et seule: Edme! Edme!

La pauvre enfant continuait de se taire, retenant son souffle,
n'osant faire un mouvement.

Alors miss Fanny secoua la tte d'un air sombre, et glissant
doucement  travers les pieuses assistantes agenouilles, le front
baiss, elle gagna sans bruit la porte extrieure.

Il tait temps.

Les soeurs commenaient  se retirer les unes se dirigeant vers la
sacristie, les autres reprenant le chemin de leurs cellules.

L'office tait fini, mais la suprieure restait toujours
agenouille.

Edme se leva.

Elle n'avait rien rsolu encore.

D'un pas chancelant, elle marcha vers le corridor qui menait, au
couvent; mais une fois arrive l, elle se trouva seule et
s'arrta.

C'tait sa vie mme qui se jouait en ce moment; elle pensa  son
pre, puis  soeur Rosalie, puis  Gaston; elle pressa sa poitrine
de ses deux mains et, rsolument, sans plus rflchir, elle
descendit dans le verger et marcha droit devant elle.

Elle venait de se rappeler que madame de Beaufort l'attendait, et
elle ne voulait pas la revoir.

Elle avait baiss son voile, ramen les plis de sa mante sur ses
paules, et elle se mit  marcher dans la nuit.

Du reste, elle ne fut pas longtemps seule.

Au bout de quelques secondes, elle entendit des pas prcipits
derrire elle, et peu aprs Fanny Stevenson venait la rejoindre.

Les deux femmes n'changrent pas une parole.

Le moment tait redoutable. Le moindre retard pouvait tre fatal.

Miss Fanny se contenta de lui prendre le bras par un mouvement
brusque.

-- Vous tes venue... c'est bien! dit-elle  voix rapide et basse.
Marchons!

Et elle l'entrana.

Elles atteignirent bientt la porte de l'enclos. Miss Fanny s'en
tait procur la clef; elle l'ouvrit d'un geste fbrile, et elles
en franchirent le seuil.

Puis elle marcha vers la maison abandonne, qui, n'tait qu'
quelques pas.

-- Gaston nous attend! dit-elle encore  l'oreille d'Edme.

Et elles pntrrent enfin dans la maison. Malheureusement, elles
devaient rencontrer l une premire dception.

Gaston ne se trouvait pas au rendez-vous, Palmer seul les
attendait.

-- Et M. de Pradelle? interrogea vivement Fanny Stevenson.

-- M. de Pradelle tait ici vers onze heures, rpondit Palmer; et
il n'a pas quitt son poste jusqu'au premier coup de minuit.

-- Il est parti?

--Faites excuse, miss... M. de Pradelle est parti, parce que l'on
est venu le chercher, mais il va revenir.

-- Voil qui est bien invraisemblable, dit la jeune femme. Qui
donc savait que M. de Pradelle ft ici?

-- Gobson.

-- Lui! Et que venait-il faire? Qui l'envoyait? que voulait-il?

-- a... je n'en sais rien! rpondit Palmer. Seulement, il fallait
que ce ft bien important, car, ds que Gobson eut parl au
commandant, ce dernier n'a pas hsit.

Un pli soucieux, creusa le front de Fanny Stevenson.

--Voil qui est bizarre! murmura-t-elle. Il y a l quelque
machination nouvelle que dans sa loyaut le commandant n'a pas
pntre... pourvu que...

Et prise d'une pense subite, elle entrana Palmer  l'cart, et
se pencha avidement  son oreille.

-- Est-ce que par hasard, dit Fanny avec un frisson,
M. de Pradelle portait Sur lui les parchemins que je lui ai
confis?

Palmer s'inclina d'un air singulier.

--C'est probable, rpondit-il; car, depuis le jour o vous les lui
avez remis, je suis certain qu'il ne les a pas quitts. Fanny
Stevenson devint blme.

-- Plus de doute, se dit-elle, comme se parlant  elle-mme; et
pourtant j'hsite encore  croire que la pense d'un pareil crime
soit venue  cette misrable...

Elle n'acheva pas.

Une rumeur, venant du couvent, avait frapp son oreille, et elle
s'tait tourne vers Edme, qui n'avait rien perdu de ce qui
s'tait pass.

-- Notre fuite est dcouverte, dit-elle; il ne faut pas rester une
minute de plus. Partez, ou vous tes perdue!

-- Ne nous accompagnez-vous pas? demanda Edme tonne.

-- Non! je reste. Madame de Beaufort est l! C'est elle qui mne
tout ceci. Je veux savoir enfin ce que j'ai  redouter de cette
femme. Mais ne craignez rien, chre enfant, ajouta-t-elle en proie
 une terrible inquitude, qu'elle s'efforait de dissimuler,
Palmer vous accompagnera, lui. Il connat les chemins, il sait o
trouver une station de voitures; avant une heure, vous serez en
lieu sr et  l'abri de toute recherche.

-- Ah! nous avons eu tort peut-tre... balbutia Edme tremblante.

-- Non, non, prenez courage. coutez! Ils approchent. Par grce,
par piti, mon Edme chrie...

Et, s'adressant plus particulirement  Palmer:

-- Allons, dit-elle d'un ton imprieux, partez, et n'oubliez pas,
vous surtout, que vous me rpondez de ma fille!

Palmer salua d'un air ironique, qui, en toute autre circonstance,
eut certainement frapp la malheureuse mre, mais l'imminence du
danger lui enlevait  cette heure sa pntration ordinaire, et
elle ne remarqua mme pas qu'au moment de franchir le seuil de la
maison l'ex-capitaine d'armes de la marine amricaine avait failli
trbucher contre le pas de la porte.

Un instant aprs, ils avaient disparu, et presque aussitt madame
de Beaufort, accompagne d'un grand nombre de soeurs, faisait
irruption dans la chambre o Fanny Stevenson les attendait.




VI


Ds qu'elle aperut cette dernire, madame de Beaufort se
prcipita de son ct avec un air de triomphe.

-- Je ne m'tais pas trompe, dit-elle. C'est cette femme qui a
prpar la fuite de ma fille.

Miss Fanny eut un sourire mprisant.

-- Votre fille! rpondit-elle en se dressant devant madame de
Beaufort.

Mais la colre de celle-ci tait trop violemment excite en ce
moment, et c'est  peine si elle tint compte de l'interruption et
du ton dont elle tait faite.

-- On la cache, rpliqua-t-elle; on veut nous la drober.

-- Elle n'est plus ici, interrompit encore miss Fanny.

-- Vous mentez!

-- Elle est partie, vous dis-je.

-- C'est faux!

-- Eh bien, cherchez!

Madame de Beaufort adressa un geste imptueux aux soeurs, et
aussitt celles-ci se rpandirent curieuses et fureteuses 
travers les chambres du rez-de-chausse et du premier tage.

Mais l'investigation ne devait amener aucun rsultat, et quand
madame de Beaufort les vit reparatre, elle ne put rprimer une
exclamation de rage.

-- Rien! dit-elle. Oh! vous paierez cher une telle audace!

-- Peut-tre, rpartit Fanny Stevenson.

-- M. de Beaufort ne manquera pas de vous demander compte...

Miss Fanny eut un sourire ironique.

-- M. de Beaufort! rpta-t-elle d'un ton mordant. C'est lui, en
effet, que j'aurais dsir voir, et s'il se trouvait ici en ce
moment, je ne pense pas qu'il pousserait l'imprudence jusqu' me
demander de quel droit je suis venue arracher  votre haine la
malheureuse enfant que vous voulez m'enlever!

-- Ainsi, vous refusez de la rendre?

-- Je refuse! rpondit miss Fanny avec fermet.

Et s'approchant de madame de Beaufort, elle ajouta  voix plus
basse et plus ardente:

-- Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Vous ignorez qu'en
outre de ce nom de Fanny Stevenson que je tiens de mon pre, il en
est un autre que je tiens de mon poux, et celui-l! craignez, si
vous me poussez  bout, qu'il ne me prenne fantaisie de rclamer
les droits terribles qu'il me donne.

Madame de Beaufort ne rpondit pas tout de suite.

Les dernires paroles de miss Fanny l'avaient-elles frappe? Un
sentiment nouveau s'tait-il fait jour en elle? Ce fut inconscient
peut-tre, mais elle se tourna lentement vers les soeurs, qui
coutaient tonnes, et leur faisait signe de s'loigner.

-- Allez, mes soeurs, dit-elle, je vous remercie du concours que
vous m'avez prt et dont je n'ai plus besoin dsormais;
mademoiselle de Beaufort a t enleve, c'est  la justice
maintenant qu'il appartient d'agir; mais avant de rien
entreprendre, il faut que cette femme parle, et, pour obtenir ce
que j'en attends, il importe que je reste avec elle.

Pendant que madame de Beaufort s'exprimait ainsi et que les soeurs
gagnaient lentement la porte, Fanny Stevenson s'tait assise,
impassible et sombre, plonge dans ses rflexions amres,
attendant l'instant o elle allait se trouver devant sa rivale.

Ce ne fut pas long.

Et lorsque la dernire religieuse se fut loigne, elle vit venir
 elle madame de Beaufort, l'oeil ardent, la poitrine souleve, la
lvre tordue par une expression implacable et farouche.

-- Et maintenant, dit-elle d'un accent plein de fivre, personne
ne nous coute; vous pouvez parler, rpondez-moi.

-- Qu'avez-vous  me demander que vous ne sachiez dj? rpliqua
miss Fanny Stevenson; vous m'avez vol ma fille et je l'ai
reprise. Qu'y a-t-il l dont vous ayez  vous plaindre! Maintenant
Edme est en mon pouvoir et je saurai la garder! Il y a assez
longtemps que je suis prive de ses caresses, et aucune puissance
humaine ne l'arrachera de mes bras. D'ailleurs, elle a choisi
elle-mme, sans hsiter, allant confiante et mue vers celle de
ses deux mres qui l'aimait! Car, et c'est l ce qu'il y a
d'atroce et ce qui vous condamne, depuis le jour o elle est
entre dans votre demeure vous n'avez cess de la traiter en
trangre ou en ennemie. Elle ne demandait qu' vous aimer, et
vous l'avez repousse toujours, d'abord avec froideur, plus tard
avec haine! Voil ce que je ne vous pardonnerai jamais. Pauvre
chre Edme, Oh! tenez, si vous l'aviez entoure de douceur et de
bont; si vous aviez pris piti de sa condition misrable; si vous
n'aviez pas tent de la clotrer indignement, lui refusant ainsi
sa part d'amour et de bonheur! peut-tre me serais-je attendrie et
aurais-je gard le silence, me contentant de la voir heureuse par
une autre, vitant d'veiller ses tristesses, ne demandant  Dieu
que de lui continuer cette srnit que vous lui eussiez faite.
Mais non! Vous avez tortur sa pauvre me candide qui ne savait
rien du monde et s'effrayait de votre indiffrence. Vous ne lui
avez pas mme offert le mensonge de l'affection maternelle, de
sorte que la pauvre abandonne n'avait pour tout refuge que le
coeur effar et faible de son pre. Eh bien! voil ce qui a
rveill en moi toutes les colres et toutes les indignations; je
suis sa mre, j'ai repris mon enfant, et prenez garde maintenant
que je ne vous rende  mon tour tout ce que vous lui avez fait
souffrir.

Madame de Beaufort, qui avait cout sans interrompre, haussa
imperceptiblement les paules, pendant qu'un sourire ironique
relevait le coin de sa lvre.

-- Vous voulez vous venger? dit-elle d'un ton railleur, et l'on
m'en avait dj prvenue, mais, vous voyez, que vos menaces ne
m'ont pas effraye, et demain...

-- Demain, interrompit violemment Fanny Stevenson, demain, vous ne
serez plus peut-tre que la matresse, de M. de Beaufort.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sre.

-- On m'a dit, en effet, que miss Fanny Stevenson avait eu la
prcaution de se procurer un double de l'acte authentique de son
mariage avec le comte de Simier.

-- On vous a dit vrai.

-- Si ce document tait en votre possession, vous, l'auriez dj
produit.

-- Ah! vous avez raison, et c'est ainsi sans doute que vous auriez
agi!... Mais, moi, j'ai eu peur. Pourquoi le cacherais-je?  la
veille d'atteindre enfin le but si ardemment poursuivi, instruite
de vos projets, certaine que c'est vainement que l'on
s'adresserait  votre coeur de marbre, j'ai craint de votre part
quelque rsolution extrme, quelque attentat odieux contre la
pauvre victime innocente, et, avant d'agir, j'ai voulu m'assurer
que ma fille n'avait plus rien  redouter de vous.

-- De sorte que maintenant...

-- Edme est entre des mains qui sauront la protger et la
dfendre.

Madame de Beaufort fit un geste de condescendance ironique.

-- Tout cela est parfait, dit-elle sur un ton de persiflage, et je
commence  croire vraiment  l'existence de ces importants
documents.

-- Vous raillez!

--  Dieu ne plaise! Seulement, aprs avoir pens que j'avais
affaire avec une fille que M. Beaufort avait honor d'un caprice
sur la cte d'Amrique, il m'est doux de reconnatre que je
m'tais trompe, et que j'ai devant moi une vritable comtesse de
Simier.

-- Dans quelques heures, mademoiselle Wilson n'en doutera plus.

-- Elle en sera ravie! toutefois, vous me permettrez bien
d'attendre que je vrifie par moi-mme... car, en dpit de vos
assurances, j'ai bien quelque raison de croire que vous vous
trompez vous-mme; ne voulant pas admettre que vous ayez
l'intention de nous tromper.

-- Comment cela?

Madame de Beaufort s'tait rapproche, le regard charg de lueurs
sombres.

-- Mon Dieu! c'est fort simple, poursuivit-elle; et vous comprenez
bien, n'est-ce pas, que dans la situation menaante o je me
trouvais, j'ai d me renseigner sur votre compte et vous faire
surveiller avec soin?

-- Eh bien?

-- Eh bien! je ne mettrai aucune hsitation  dclarer qu'en effet
il parat que vous avez entre les mains des papiers fort
compromettants pour M. de Beaufort et pour la femme  laquelle il
a donn son nom.

-- C'est Gobson qui vous a dit cela?

-- Lui ou un autre, qu'importe! Mais ce qu'il y a de
particulirement intressant dans la communication qui m'a t
faite, c'est que, par une mesure de prudence que l'on ne saurait
trop louer, vous avez cru devoir confier le prcieux dpt  la
loyaut d'un homme qui avait toutes les qualits humaines pour
justifier ce choix.

-- Vous le savez?

-- Gobson est un homme habile entre tous; il avait fouill votre
cellule, et n'avait rien trouv; alors, il s'est renseign, il a
cout aux portes, et en peu de temps il est parvenu  la
conviction que l'homme loyal dont vous avez fait votre confident
ne pouvait tre que M. Gaston de Pradelle.

Instinctivement, pendant que madame de Beaufort parlait, miss
Fanny Stevenson se sentait envahir par le vague soupon de la
vrit.

Madame de Beaufort, menace dans son bonheur, tait capable de
tout pour conjurer le danger, et miss Fanny se rappelait que
Gobson tait venu chercher Gaston et qu'il s'tait loign en sa
compagnie.

L'ide d'un crime traversa son esprit, et elle se prit 
frissonner.

Madame de Beaufort, qui l'observait, comprit ce qui se passait en
elle; elle ne voulut pas lui laisser le temps de s'abandonner 
l'effroi qui la gagnait, et reprit presque aussitt:

-- Eh non! dit-elle sur le mme ton railleur, ne vous effrayez pas
ainsi, et si implacable que vous me supposiez, ne croyez pas que
je me sois oublie jusqu' concevoir l'ide de me dbarrasser par
un crime du jeune commandant que vous destinez  votre fille! Nous
avons des intrts opposs, voil tout! Et nous les protgeons de
notre mieux, chacun de son ct... Qui peut y trouver  redire?
Seulement, ne vous plaignez pas trop, si demain, quand vous
redemanderez  M. Gaston de Pradelle les parchemins que vous lui
avez confis, il vous rpond qu'il en a t dpouill cette nuit,
dans un odieux guet-apens!...

Miss Fanny touffa un cri de colre folle et fit un mouvement,
comme pour sauter  la gorge de madame de Beaufort.

Celle-ci s'inclina.

--  demain donc, miss Fanny, ajouta-t-elle en gagnant la porte,
j'espre que cette nuit vous portera conseil et que vous vous
montrerez moins menaante et plus traitable.




VII


Or, pendant que ceci se passait, Edme s'tait loigne en
compagnie de Palmer.

La nuit tait noire; une heure venait de sonner; pendant un quart
d'heure au moins ils marchrent l'un  ct de l'autre sans
changer une parole.

Edme, en proie  une inquitude que la situation et suffi 
expliquer, pressait le pas, et ne songeait qu' gagner un quartier
moins dsert, o elle et trouv un mouvement et une circulation
qui l'eussent rassure.

Les rues qu'elle traversait taient silencieuses et mornes; il y
avait longtemps que les boutiques et les caboulots avaient retir
leurs concours  l'clairage municipal...  peine de loin
rencontrait-elle quelques rares passants, et la voie entnbre
qu'elle suivait ne se piquait de points lumineux qu' de longs
intervalles.

C'tait la premire fois qu'elle se voyait perdue dans le Paris
nocturne, sous la protection d'un homme qu'elle ne connaissait
pas, et parfois un frisson de terreur passait sur sa chair.

Elle regrettait d'avoir quitt le couvent et se demandait en quel
lieu on la conduisait ainsi.

Que n'et-elle pas donn pour sentir Gaston prs d'elle et
s'appuyer sur son bras!

Pourquoi ne l'avait-il pas attendue: quelle raison imprieuse
l'avait contraint de s'loigner?

Sans doute le jeune commandant avait d croire que soeur Rosalie
n'abandonnerait pas sa fille en pareille occurrence; cela
justifiait son absence. Mais o tait-il all? D'o vient qu'on ne
lui avait rien dit sur ce point?

 toutes ces causes de trouble s'ajoutaient certaines remarques
qu'elle avait faites, chemin faisant, sur le compte de son
compagnon.

Cet homme avait des allures tranges, presque suspectes.

Il n'avanait que d'un pas lourd, s'arrtait de temps en temps
pour tirer de sa poche un objet qui avait la forme d'un flacon et
qu'il portait frquemment  ses lvres. Puis, aprs s'tre essuy
la bouche et avoir marmott, en anglais, quelques mots
inintelligibles qu'Edme ne comprenait pas, il reprenait sa marche
pesante, sur laquelle la pauvre fugitive tait oblige de rgler
la sienne.

Au bout d'un moment, ce mange finit par l'impatienter, et elle ne
put s'empcher de lui faire quelques remontrances.

Palmer les accueillit par un ricanement obsquieux.

-- Ne vous fchez pas, miss, rpondit-il d'une voix mal assure;
et fiez-vous  moi! Car vous pouvez tre certaine qu'il ne vous
arrivera aucun mal tant que vous serez sous la protection du
capitaine Palmer, citoyen de la libre Amrique.

-- Cependant, insista Edme, il me semble que vous n'tes pas bien
sr du chemin que vous me faites suivre?

Palmer eut un haut-le-corps.

-- Que dites-vous l, miss! rpliqua-t-il sur un ton de doux
reproche; mais je connais ces quartiers aussi bien que je connais
ceux de New-York, qui est la premire cit du monde! Seulement, il
faut tenir compte de tout et il fait ce soir un brouillard...

-- Un brouillard? fit Edme; mais il n'a jamais fait, au
contraire, de nuit plus claire.

-- Cela vous plat  dire, et les jeunes miss comme vous ont des
yeux que n'ont jamais eus de vieux marins comme moi! Pourtant, ce
n'est pas pour me vanter, mais quand j'avais votre ge et que
j'tais mousse  bord du _Washington_, qui est le plus beau
steamer que la mer ait port, j'aurais  vingt milles, nomm les
cailloux les moins connus de la cte amricaine. Mais aujourd'hui
vous comprenez... on a ses soixante ans, et dame...

-- Marchons, ne nous arrtons pas, interrompit la jeune fille.
Voyez, il n'y a plus personne maintenant autour de nous; et si
quelque malfaiteur...

Palmer se dressa de toute sa hauteur, et ferma les poings qu'il
lana  plusieurs reprises en avant.

-- Oh! oh! dit-il, ceci est une autre affaire; et si la vue a
baiss, il n'en est pas de mme du reste; or, il est bon que vous
sachiez, miss, que le capitaine Palmer a t et est encore un des
plus redoutables boxeurs des Provinces Unies. Je sais qu'il n'est
pas biensant de faire son loge, et que cela dnote un esprit
born et vulgaire, mais je dois vous dire, ne ft-ce que pour vous
rassurer, que les plus habiles de vos lutteurs franais ne
brilleraient gure contre les deux poings que voici!

En parlant de la sorte, Palmer avait relev ses manches, et se
disposait  prendre les diffrentes poses classiques de la boxe.

Edme eut un geste suppliant.

-- De grce! capitaine, dit-elle, je vous en prie, ne nous
attardons pas davantage. Songez que l'on nous attend, et qu'
cette heure...

Palmer devint grave subitement.

-- Ce sont d'excellentes raisons, miss, et je n'ai rien  y
opposer. Remettons-nous en route, et vous verrez qu'avant peu...

Il se reprit  marcher; mais ds les premiers pas et comme si les
paroles qu'il venait de prononcer l'avaient altr, il tira son
flacon de sa poche et le vida d'une longue gorge.

-- Voyez-vous, miss, continua-t-il, en suivant la jeune fille, il
n'est peut-tre pas inutile que je vous dise, parce que vous
pourriez vous tonner. Enfin, a, c'est dans mes conventions avec
miss Fanny Stevenson.

-- Vos conventions?

-- Vous l'ignorez? Je m'en doutais. Eh bien, quand je suis entr 
son service -- il y a longtemps de cela -- j'avais un dfaut
invtr: le gin! On peut sans honte confesser ses faiblesses.
Moi, j'tais un ivrogne; on me connaissait bien  Smeaton et 
Qubec. On n'est pas parfait, n'est-ce pas? et plus d'une fois
cela a manqu de me porter malheur.

Quand j'ai rencontr miss Fanny Stevenson, une matresse femme
celle-l, continua Palmer, il a fallu prendre un parti. J'tais
ruin, cribl de dettes; le marchand de gin ne voulait plus faire
crdit, et je serais mort de soif, ce qui doit tre la plus
affreuse mort qui se puisse imaginer, du moins je le suppose.
Comprenez-vous?

-- Oui! oui! Avanons, dit Edme en l'entranant.

-- Mourir de soif! rpta Palmer, poursuivant son ide. Je n'avais
peur de rien, si ce n'est de a. Alors miss Fanny, qui est un
grand coeur, me dit qu'elle voulait me sauver, qu'elle me
prendrait prs d'elle et m'habillerait et me nourrirait; mais tout
cela  la condition que je ne boirais plus. Seulement, et avec une
intelligence qu'un homme n'aurait jamais eue, elle comprit qu'elle
me demandait l une chose impossible, et, pour faire la part du
feu, elle m'accorda le dimanche, pendant lequel je redevenais
libre de me livrer  mon penchant mignon. Voila ce qu'elle a fait,
miss; et depuis, par l'me de mon pre, s'il en avait une, je jure
que j'ai observ fidlement le contrat.

Et comme, en jurant ainsi, matre Palmer festonnait lgrement sur
le trottoir, Edme commena une observation  laquelle l'ex-
capitaine d'armes coupa court par un geste de douce ironie.

-- Bon, je sais ce que vous allez dire, interrompit-il; mais c'est
que vous n'avez pas rflchi.

--  quoi?

-- Eh! au jour o nous sommes.

-- Comment?

-- Voyons, rappelez-vous, miss; faites moi l'honneur de vous
rappeler, je vous prie; quand nous avons quitt votre mre, tout 
l'heure, n'avez-vous pas entendu une heure sonner  l'horloge du
couvent?

-- Sans doute.

-- Une heure aprs minuit! cela voulait dire que samedi tait
fini, et que nous entrions dans le saint jour du Seigneur!

Et il se mit  rire d'un rire pais et avin.

Edme se sentit froid jusqu'aux os.

Mais la ralit du danger lui rendit presque aussitt une nergie
factice, et elle n'eut pas mme l'ide d'adresser au capitaine
d'armes un reproche qu'il n'et pas compris, et que d'ailleurs il
ne mritait pas...

-- Soit! soit! vous avez raison, dit-elle, et vous tes rest
fidle  vos conventions.

--  la bonne heure!

-- Mais vous ne voudrez pas cependant que nous ayons jamais  nous
repentir d'avoir eu confiance en vous, et j'espre que vous
remplirez votre mission comme un homme d'honneur que vous tes.

L'ex-capitaine eut un geste attendri.

-- Vous tes un ange, miss, rpondit-il d'un ton mu; avec des
paroles comme celles-ci, vous me feriez passer par un trou
d'aiguille, quoique cela paraisse impossible. Allons, c'est dit,
et nous allons, cette fois, nous remettre dans la bonne voie, dont
je crains bien qu'en effet nous ne nous soyons un peu carts. Du
reste, ajouta-t-il en fouillant sa poche et en tirant le flacon,
vos marchands de gin franais sont tous d'honts voleurs, et ils
n'avaient rempli qu' moiti cette bouteille qui est dj vide;
qu'elle aille donc rejoindre les autres, et Dieu me fasse la grce
de les retrouver pleines toutes au jour du jugement dernier!

Et d'un mouvement brusque il lana en arrire la fiole, qui alla
se briser sur le pav.

Edme fut soulage d'un grand poids  cette vue, et c'est d'un
coeur plus lger qu'elle se reprit  marcher.

Quelle heure tait-il? Elle n'en savait absolument rien, et
ignorait galement dans quel quartier elle se trouvait.

La voie dans laquelle ils taient engags tait large, et
prolongeait au loin sa longue ligne de becs de gaz.

Tout en marchant, Palmer faisait des efforts inous pour
s'orienter.

Mais il avait beau faire, regarder  droite et  gauche,
interroger les profondeurs sombres de l'horizon, il ne parvenait
pas  se reconnatre.

Il en conut un violent dpit; et alors, se raidissant dans son
obstination, ne voulant pas avouer qu'il s'tait tromp, il
pntra dans une rue troite et longue qui descendait vers la
Seine, et entrana avec assurance Edme, qui crut qu'il avait
enfin retrouv son chemin.

Mais  mesure qu'ils avanaient, ses apprhensions lui revinrent.

Elle voyait bien que Palmer tait srieusement gar.

-- Mon Dieu! qu'allons-nous devenir! balbutia-t-elle perdue.

Palmer ta son chapeau, s'pongea le front de son mouchoir et
souffla bruyamment.

-- Voil qui est incroyable, grommela-t-il. Voyez-vous, miss, cela
n'est pas aussi tonnant que vous pourriez le penser. Depuis
quelque temps, la municipalit de Paris fait oprer des troues
frquentes dans ces quartiers, et les plus habiles ne s'y
reconnaissent plus.

-- Si encore nous pouvions demander notre chemin  quelqu'un.

-- Bon! fit Palmer en un accs de belle humeur; il y a bien 
Paris un grand nombre de policemen, mais cela se passe ici comme
dans la libre Amrique, et c'est surtout quand on en a besoin
qu'on ne les trouve pas!

-- Que faire? que faire? dit Edme avec un sanglot.

-- Prenez mon bras, si vous tes fatigue, miss. C'est le bras
d'un honnte homme, et il saura vous soutenir et vous dfendre.
Pour gars, nous sommes gars; c'est incontestable, mais en y
mettant de la persvrance, il n'est pas possible...

-- Continuons donc, fit la pauvre enfant avec rsignation.

Cependant Palmer tait sourdement irrit; une sueur abondante
inondait son visage rubicond, et l'on entendait sa respiration
siffler en passant dans sa gorge dessche.

 plusieurs reprises il fit claquer sa langue contre son palais en
feu.

-- Brigands de marchands de gin! grommelait-il, ce sont eux qui
seront cause de ma mort. S'ils ne m'avaient pas vol, comme des
_convicts_ effronts qu'ils sont, je pourrais encore humecter ma
langue qui est plus sche qu'une ponge. Oh! si j'tais quelque
chose dans la police!

Il allait poursuivre; mais tout  coup la parole resta suspendue
sur ses lvres et, brusquement, il s'arrta.

En mme temps un immense soupir de satisfaction soulevait sa
poitrine, et il se tournait en souriant vers la jeune fille.

Celle-ci ne vit pas son sourire dans la nuit, mais elle comprit
que quelque chose d'inattendu, d'inespr, tait survenu et elle
s'en rjouit.

-- Qu'y a-t-il? demanda-t-elle vivement.

Palmer tendit son bras vers un point de l'horizon.

-- Regardez! rpondit-il.

Il y avait  quelques pas, au coin d'une ruelle noire, au rez-de-
chausse d'une maison borgne, une lumire qui brillait  travers
des rideaux de cotonnade rouge et rpandait des lueurs de sang sur
le pav de la rue.

-- Qu'est cela? interrogea encore Edme.

Palmer eut un nouveau sourire panoui.




VIII


-- a, miss, rpondit-il avec complaisance, c'est ce que l'on
appelle ici un caboulot, ou, pour parler plus clairement, un
tablissement o,  toute heure de jour et de nuit, le passant,
altr peut trouver  se rafrachir.

-- Ah! j'espre au moins que vous n'avez pas l'ide d'entrer dans
cette maison.

-- C'est cependant l seulement que l'on pourra nous indiquer
notre chemin. Laissez-moi faire.

Et comme il se dirigeait dj vers le caboulot, Edme le retint.

-- Au moins vous n'allez pas m'abandonner seule, dans cette rue,
dit-elle.

Palmer protesta du geste.

-- N'en croyez rien, rpondit-il, car j'entends que vous ne me
quittiez pas. C'est l'affaire d'un moment, le temps de demander
notre route, et aprs...

Palmer semblait avoir, depuis un moment, recouvr son aplomb et sa
solidit; la vue du caboulot, l'espoir d'y trouver  s'y
dsaltrer lui avaient rendu une partie de sa prsence d'esprit;
et c'est d'une main assure et ferme qu'il ouvrit la porte.

Il entra suivi de prs par Edme qui se laissait conduire sans
essayer de rsister.

Toute observation et t inutile; elle le comprenait, et
d'ailleurs, elle esprait maintenant que quelques-unes des
personnes qu'elle allait voir lui indiqueraient son chemin.

Ds qu'elle eut mis le pied dans la salle du rez-de-chausse, sa
confiance ne tarda pas  tre fortement entame.

Il rgnait l une fume opaque, une odeur acre qui la prit  la
gorge, et les premiers visages qui frapprent son regard taient
si repoussants, il y avait une telle expression d'abrutissement
sur ces physionomies dont jamais elle n'avait connu d'quivalent,
qu'en dpit de sa rsolution elle prouva un profond dgot, et
qu'en mme temps elle se sentit prise de nouvelles terreurs.

Elle chercha Palmer pour se rapprocher de lui et lui communiquer
ses inquitudes.

Mais celui-ci avait aperu le comptoir de zinc derrire lequel se
tenait une norme matrone, et il s'tait fait servir une abondante
libation.

-- M. Palmer! supplia-t-elle, en le touchant de la main.

Palmer avala le contenu du verre que l'on venait de lui remplir.

Il se retourna rconfort.

-- Nous y voici, miss, rpondit-il; vous voyez, a n'a pas t
long. Et maintenant, nous allons nous occuper des choses
srieuses.

Mais comme il se disposait  questionner la matrone son pied
s'engagea dans un escabeau plac prs du comptoir, et il manqua de
tomber.

-- Ce n'est rien! dit-il en se raidissant; et nous en avons vu
bien d'autres... Voyons... nous allons partir... ayez confiance en
moi... et si quelqu'un osait...

Le malheureux tait compltement tourdi. La chaleur intense qui
rgnait dans la salle, la fume paisse du tabac, l'odeur combine
des diffrentes liqueurs alcooliques, tout cela avait agi sur son
cerveau, et il commenait  perdre le sentiment de lui-mme.

Il promena autour de lui des regards hbts et stupides.

-- Ah ! o sommes-nous donc ici? balbutia-t-il en tournant
autour du comptoir et se dirigeant comme malgr lui vers les
tables occupes par les tranges clients du caboulot. Dieu damne!
Je ne m'y reconnais plus, et  moins que ce ne soit ces
gentlemen...

Des rires cyniques l'interrompirent... et il se dressa  la
manire des ivrognes...

Cependant, les consommateurs du sinistre tablissement avaient
fini par remarquer le nouveau venu, et, en le voyant osciller sur
lui-mme, ils s'taient mis  changer entre eux des quolibets
grossiers, entremls de propos ignobles.

-- Eh bien! il est un rien poivre! dit l'un.

-- O a-t-il pris cette paille? ajouta un second.

-- Il faut aller le remiser! conclut un troisime.

Palmer coutait sans comprendre, l'oeil atone, les bras inertes.

Il n'avait pas t initi encore aux mystres de l'argot et se
contentait de regarder en bauchant un sourire.

Mais bientt la situation s'accentua et prit une autre tournure.

Aprs avoir accueilli l'apparition de l'ex-capitaine d'armes par
une borde de lazzis, quelques-uns des consommateurs venaient
d'apercevoir Edme, et presque instantanment ils changrent
d'allure et de langage.

D'abord, ce fut une impression manifeste d'tonnement.

Les jolies filles taient trs rares dans le caboulot de la mre
Michel, et, en tout cas, quand par hasard quelques-unes s'y
garaient, ce ne pouvait tre que certaines malheureuses
appartenant au personnel le plus abject de ces quartiers.

On les connaissait presque toutes; la matrone les saluait d'un
geste cynique, et chaque hte du bouge savait  qui il avait
affaire.

Mais ici, c'tait bien diffrent.

Jamais encore on n'avait vu un visage plus gracieux, un regard
plus doux, un corps plus svelte, une attitude plus dcente.

On et dit quelque apparition cleste dans un cercle de dmons.

L'effet ne se fit pas attendre.

Les, yeux s'allumrent pleins de convoitise ardente, et l'un des
plus audacieux de la bande se leva de table et fit quelques pas
vers le comptoir.

C'tait un grand garon, habitu du caboulot, ancien boucher, que
l'on appelait le _Coupeur_, un spirituel sobriquet sous lequel il
tait fort connu dans l'tablissement. Quant  son autre nom, on
l'ignorait; il avait le front dprim, les paules robustes et
votes, et l'oeil, les lvres, toute la physionomie enfin,
exsudait la passion et le dsir effrns.

Il n'avait pas profr une parole; mais sa poitrine avait des
grondements de fauve; son intention n'tait douteuse pour aucun
des assistants.

On devinait facilement la scne qui allait se passer, et il ne
pouvait venir  l'esprit de ces tranges tmoins, la pense d'y
mettre opposition.

Cependant Edme n'avait pas fait un mouvement. Rfugie derrire
Palmer, elle ne songeait qu' fuir.  travers la fume opaque,
elle ne voyait rien et ne comprenait que bien vaguement une partie
du danger qu'elle courait.

Mais quand elle aperut le _Coupeur_ qui se dirigeait de son ct,
qu'elle distingua ses traits repoussants et qu'elle remarqua
surtout la hideuse expression de luxure qui faisait briller son
regard, son sang se figea dans ses veines; elle eut l'instinct de
ce que voulait cet homme, et, les joues livides, le geste affol,
elle enfona ses doigts dans le bras de Palmer.

Une plaisanterie grossire du _Coupeur_ vint encore ajouter  son
pouvante.

-- De quoi! de quoi! dit l'ancien boucher en avanant  pas lents,
avec un rictus ignoble au coin de la bouche; est-ce que l'amour
vous fait peur? ou craignez-vous de rendre jaloux le boule-dogue
qui vous accompagne?

Une hilarit gnrale salua ces paroles. On trouva la plaisanterie
tout  fait de bon got, et chacun crut devoir l'appuyer de
quolibets nouveaux  l'adresse de Palmer.

-- Bien envoy! dit l'un.

-- Il est rien _bate_, le gros vieux! ajouta un autre.

-- Et s'il renifle, on l'enverra ternuer  Chaillot, proposa un
troisime.

Pendant que ceci se passait, l'attitude de Palmer s'tait
sensiblement modifie.

Sous l'impression des attaques dont il tait l'objet, il avait
secou fortement la tte,  la manire des dogues acculs, et
l'ivresse qui alourdissait son sang s'tait presque dissipe.

Palmer tait d'ailleurs trs brave, et exceptionnellement, il
adorait les bagarres. Il n'avait rien exagr en disant qu'il
tait un des plus redoutables boxeurs de la jeune Amrique, et sa
rputation n'tait plus  faire, aussi bien dans les tats du Nord
que dans ceux du Midi.

Il se mit donc  observer le _Coupeur_, et prt  tout vnement,
pour voir venir, se plaa devant Edme qui n'osait plus regarder.

Le _Coupeur _avait continu d'avancer; maintenant il n'avait plus
qu' tendre la main pour le toucher.

Il s'arrta, et, d'un air goguenard, s'inclinant humblement.

-- Alors, dit-il d'un accent tranant, vous prtendez la garder
pour vous tout seul?

-- Je ne prtends rien autre chose, rpliqua Palmer.

-- Pour ce qui est de a, riposta le _Coupeur_, nul ne s'y oppose,
mais quant  la petite, c'est une autre paire de manches, et je me
chargerai de la conduire moi-mme dans sa famille.

Pour toute rponse, Palmer se tourna avec rsolution vers Edme.

-- Miss, lui dit-il d'un ton ferme et grave, veuillez, je vous
prie, me pardonner de vous avoir, par mon intemprance, expose 
de pareilles injures; j'espre que vous sortirez saine et sauve de
ce danger o je suis bien coupable, et je jure que tant qu'il me
restera une goutte de sang dans les veines, vous n'aurez rien 
craindre de ces misrables. Gagnez donc la porte avec assurance;
je reste, moi, pour vous protger et chtier ceux qui oseraient
s'opposer  votre retraite.

Pendant que Palmer parlait de la sorte d'un air rsolu qui, un
moment, rconforta Edme et lui rendit un peu d'espoir, le
_Coupeur_, qui observait le mouvement, excuta un bond vers la
jeune fille, et, avant qu'elle et fait quelques pas, il lui
saisissait le bras d'une main brutale.

--Ah! vous me faites mal! balbutia Edme d'une, voix dfaillante.

Mais inaccessible  toute piti, incapable de se laisser toucher,
le bandit l'attira imprieusement  lui et il se disposait 
entourer sa taille de ses deux bras vigoureux quand une horrible
imprcation de douleur et de rage retentit dans la salle.

Cela avait t instantan! -- pour ainsi dire, ceux qui
regardaient n'avaient rien vu, -- mais le Coupeur tait all
s'aplatir contre le comptoir de zinc, la poitrine sifflante et le
visage inond de sang.

Au moment o il se penchait vers Edme, Palmer lui avait appliqu,
entre les deux yeux, le plus remarquable coup de poing qu'un
boxeur et jamais administr.

Il y avait de quoi tuer un boeuf.

Un murmure de stupfaction courut dans les rangs des tmoins de
cette scne et chacun se leva pour voir.

Pour tre vrai, nous devons ajouter qu'il se mlait,  ce murmure
tonn, une certaine nuance d'admiration.

D'ailleurs, ce n'tait pas fini, et il tait intressant
d'attendre la suite.

Le _Coupeur_, un moment tourdi, s'tait nergiquement redress et
 moiti aveugl par le sang qui coulait en abondance de son front
meurtri, il semblait se ramasser pour fondre sur son redoutable
adversaire.

Seulement il avait compris tout de suite qu'il n'tait pas de
force  lutter avec les mmes armes, et il venait de tirer de sa
poche un norme couteau catalan.

-- Ah! canaille! grommela-t-il, tu veux m'chapper, mille millions
de tonnerre! Tu ne sortiras d'ici que les pieds devant. Attends!
attends!

Et brandissant son couteau, dont la lame aigu traait,  travers
la bue, de sanglants clairs, il fit quelques pas vers l'ex-
capitaine d'armes.

Il avait, la face convulse; et, de son souffle puissant, il
chassait au loin les gouttes de sang qui rougissaient sa lvre.

On ne pouvait rien imaginer de plus hideux. La matrone, qui ne
s'effrayait pourtant pas facilement, s'tait leve de son comptoir
et suppliait d'une voix rauque.

-- _Coupeur! Coupeur!_ disait-elle, prends garde  ce que tu vas
faire. Tu vas retourner _l-bas_. La _rousse_ rde dans la rue. Je
l'ai vue tout  l'heure, et si tu es pinc, cette fois, ton compte
sera bon.

Mais le _Coupeur_ n'coutait plus: une fureur aveugle s'tait
empare de lui et le grisait. Encore un pas et c'en tait fait
peut-tre de Palmer. Mais  ce moment, il se passa quelque chose
d'invraisemblable.

Tout  coup, sans transition, sans cause apprciable, la plupart
des clients s'enfuirent prcipitamment de leur place, et, en un
clin d'oeil, comme par enchantement, la salle se vida presque
entirement.

Le _Coupeur_ lui-mme avait tressailli, et, d'un mouvement rapide,
refermant son couteau, il avait tourn un regard inquiet vers la
matrone.

-- Qu'est-ce que je te disais! fit celle-ci. Allons, file! et plus
vite que a!... Tu connais la route; ne laisse pas traner tes
gutres plus longtemps ici; car il n'y va pas faire bon tout 
l'heure pour les chevaux de retour!

Le _Coupeur_ ne se le fit pas dire deux fois, et, gagnant le fond
de la salle, il dtala avec une agilit qu'on ne lui aurait pas
suppose.

Quant  Palmer, il tait rest interdit.

-- Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il en s'adressant  la
matrone.

Celle-ci haussa les paules par un geste de douce commisration:

-- Cela veut dire, rpondit-elle, que ceux-ci ont l'oreille fine,
et qu'ils ont entendu...

-- Quoi donc?

-- Le signal, parbleu! tes-vous sourd?

-- Quel signal?

La matrone ne rpondit pas.

Un coup de sifflet strident et prolong venait de retentir  peu
de distance.

-- Eh bien! as-tu entendu, cette fois, reprit la vieille femme. a
veut dire que la rousse n'est pas loin, et qu'il n'est que temps
pour ceux qui ne sont pas en rgle...

Palmer comprenait enfin; il n'insista pas. Le dnouement tait, du
reste, des plus heureux, et bien qu'il n'et pas t mcontent de
dvelopper devant une nombreuse socit ses talents exceptionnels
de boxeur, il se flicitait tout de mme, au fond du coeur,
d'avoir chapp au guet-apens dont il avait failli tre victime.

Aussi, aprs s'tre renseign sur le chemin qu'il avait  prendre,
il ne s'attarda pas davantage, et tournant sur lui-mme, il se
dirigea vers la porte.

Mais, au moment o il allait l'atteindre, un bruit se fit au
dehors, bruit de pas lourds et de voix aigus, et presque aussitt
la porte s'ouvrit, et quatre solides gaillards pntrrent dans la
salle, portant entre leurs bras un homme qui devait tre vanoui.
Deux ou trois sergents de ville suivaient. -- Voyons, dit l'un
d'eux en s'adressant  la matrone, nous vous apportons un bless;
faites descendre un matelas pour le coucher, et que l'on envoie
tout de suite chercher un mdecin. Le sergent de ville parlait
avec autorit; il fut immdiatement obi, et, pendant que l'un des
garons du bouge s'loignait prcipitamment, on apportait deux
matelas sur lesquels le bless fut aussitt plac.

Edme et Palmer taient rests, pris tous les deux d'une ardente
curiosit.

Edme surtout.

Tous les vnements de cette nuit l'avaient bien profondment
trouble; elle tait fatigue, nerve, tremblante encore des
sinistres scnes auxquelles elle avait assist; un instant
auparavant, elle ne dsirait qu'une chose, qui tait de fuir ce
lieu d'horreur et de regagner au plus tt l'endroit o
l'attendaient sa mre et Gaston.

Maintenant, un sentiment nouveau l'avait saisie; on et dit que
quelque lien puissant la retenait dans cette salle, o nagure
elle avait manqu mourir de peur; et c'est avec une curiosit
haletante qu'elle observait le mouvement qui s'oprait autour du
bless.

Toutefois, elle n'osait avancer; elle se contenait. Mais quand les
matelas eurent t tendus prs de la chemine et que le bless y
eut t dpos; quand elle vit que chacun se retirait et qu'il ne
restait plus auprs de lui que l'un des sergents de ville, elle
vint,  son tour, jeter un regard sur ce douloureux tableau.

Le regard fut rapide et l'effet foudroyant.

Elle n'eut pas plus tt aperu le bless que tout son sang afflua
 son coeur et qu'elle s'affaissa sur elle-mme sans profrer un
cri.

Palmer, qui l'avait suivie, la reut dfaillante dans ses bras.

Ce bless qui tait l et qu'elle venait de reconnatre, c'tait
Gaston!




IX


Cependant l'vanouissement de la malheureuse enfant ne fut pas de
longue dure.

On s'empressa immdiatement autour d'elle; Palmer se multiplia
pour lui prodiguer ses soins, et quelques minutes plus tard elle
reprenait ses sens.

Presque en mme temps le mdecin mand faisait son entre, et
Edme, rendue par cette vue  la ralit de la situation,
abandonnait la chaise o on l'avait dpose et allait
s'agenouiller auprs de Gaston qui n'tait pas encore revenu 
lui.

-- Vous connaissez le bless? demanda alors le sergent de ville
surpris de ce mouvement.

-- Oui, oui, monsieur, rpondit Edme, et vous comprenez quel
intrt...

-- Quel est-il donc?

-- Il s'appelle M. de Pradelle, et il est officier de marine.

Le sergent de ville s'inclina en signe de remerciement et prit
note de la dclaration, pendant qu'Edme se tournait vers le
mdecin.

Ce dernier s'tait agenouill  son tour, et, assist de Palmer
qui l'clairait, il avait commenc  examiner le bless.

Tout le monde faisait silence alentour, et chacun attendait avec
anxit le rsultat de cet examen.

Le docteur avait dchir la fine batiste qui recouvrait la
poitrine de Gaston, et, aprs avoir mis la blessure  nu, il en
tanchait dlicatement le sang avec un linge mouill.

Edme suivait tous ses mouvements les mains jointes, mordant ses
lvres, comprimant les sanglots qui montaient  sa gorge.

Pour elle, il n'y avait plus rien que Gaston!

Que lui importaient les tmoins de cette scne! Elle ne cherchait
plus  dissimuler sa douleur, qui trahissait son amour; elle
ouvrait son coeur sans honte et laissait voir tout ce qu'il
contenait et l'inquite sollicitude qu'elle prouvait pour le seul
tre qu'elle et encore aim.

Tout  coup elle se dressa  demi et tressaillit.

Gaston venait de faire un mouvement; un soupir douloureux s'tait
chapp de ses lvres et ses paupires s'taient souleves.

-- Mon Dieu! balbutia la pauvre enfant. Et, s'adressant au
docteur:

-- Ah! il est sauv, n'est-ce pas? ajouta-t-elle, incapable de se
contenir.

-- Sauv, oui, rpondit le mdecin, mais il aura besoin de grands
soins; la blessure est lgre, la lame a  peine pntr dans les
chairs, et j'espre qu'il ne se produira aucune complication
fcheuse.

-- Mais il ne peut rester ici.

-- J'y pensais.

-- Il faut qu'on le transporte chez lui, o il pourra recevoir
tous les soins que rclame son tat.

-- C'est cela qu'il faut faire, en effet, et je vais m'en occuper.

Cependant, ainsi que l'avait constat Edme, Gaston avait ouvert
les yeux et promen ses regards sur cette salle enfume, qu'il
cherchait vainement  se rappeler.

Il n'tait point encore sorti tout  fait de son vanouissement et
ne distinguait que faiblement les objets qui s'offraient  lui.

Mais peu  peu le sentiment de la ralit lui revint; le souvenir
de ce qui s'tait pass se prsenta plus net  son esprit, et,
quand il reconnut Edme, agenouille, tristement souriante  ses
ctes, il fit un brusque mouvement pour se lever.

Edme le retint avec une douceur mlancolique.

-- Ne bougez pas, monsieur Gaston, dit-elle; le mdecin l'a
ordonn, et il faut lui obir.

-- Vous! C'est vous! murmura le jeune commandant; comment vous
trouvez-vous prs de moi, et o sommes-nous ici?

-- Je vous expliquerai tout cela. Vous avez t victime d'un
odieux guet-apens. Vous avez failli tre assassin; mais Dieu n'a
pas voulu qu'une pareille infamie pt s'accomplir, et l'on est
arriv  temps pour vous sauver. Dieu merci, votre blessure est
peu grave; on va pouvoir vous transporter chez vous, et l...

-- Ah! vous ne me quitterez pas! supplia Gaston.

-- Non! non!

-- J'ai tant besoin d'tre aim! Et si vous saviez comme je vous
aime!

Une vive rougeur monta aux joues d'Edme  ces paroles, et elle
baissa le front sans rpondre.

-- Vous vous taisez, continua Gaston d'un ton de doux reproche et
en lui prenant la main, qu'elle lui abandonna sans rsistance;
vous hsitez  me donner cette joie d'apprendre que je ne vous
suis pas indiffrent, et que mon amour...

-- Taisez-vous, par piti! ne parlez pas ainsi, rpondit Edme.
Voyez, je suis toute tremblante encore; cette nuit a t
douloureuse entre toutes; et quand je vous ai vu l tout 
l'heure...

-- Chre Edme!

-- Soyez prudent!

-- Je ferai tout ce que vous voudrez.

--  la bonne heure.

-- Mais dites-moi au moins...

Edme n'eut pas la force de rsister  cette invitation pressante
que lui adressait Gaston les lvres ples, les doigts glacs, le
regard encore voil des troubles de l'vanouissement.

Elle lui prit les mains et les serra tendrement dans les siennes.

-- Oui! oui! dit-elle en baissant les yeux, je vous aime comme je
n'ai jamais aim, comme je n'aimerai jamais! J'espre que ce qui
arrive aujourd'hui est la derrire preuve que Dieu ait voulu
m'envoyer. Mais quoi qu'il advienne encore, quelque rsolution que
mon pre doive prendre, je vous jure, Gaston, que je n'aurai
jamais d'autre poux que vous, et que ce me sera une joie profonde
de vous confier,  vous, le bonheur de toute ma vie.

Une immense satisfaction claira  ces paroles les traits du
pauvre commandant, et il baisa avec transport les mains de la
jolie enfant interdite.

Pendant qu'ils causaient ainsi, tous les deux seuls, oubliant ceux
qui les entouraient et qui, du reste, ne prenaient plus garde 
eux, toutes les dispositions avaient t prises pour le transport
du bless.

On tait all chercher une voiture; on y avait install un matelas
o Gaston put rester allong pendant le trajet, et il avait t
convenu que le mdecin et Edme ne le quitteraient pas.

Le trajet tait long, et on devait aller au pas.

Palmer avait t dpch en avant pour prvenir Bob, afin qu'il se
tnt prt  recevoir son matre. Une fois le transport effectu,
Edme songerait  ce qu'il lui resterait  faire.

D'ailleurs, elle tait rsolue.

On et dit qu'une nouvelle force s'tait dveloppe en elle.
Maintenant ce n'est plus d'elle qu'il s'agissait, mais de Gaston,
et l'pouvantable douleur qu'elle avait prouve  la pense de le
voir mourir lui avait donn la mesure de son amour.

Elle ne voulait plus le perdre de nouveau, et aucune puissance
humaine ne ferait sur ce point ployer sa volont.

Et puis, qui tait-elle aprs tout?

Depuis que Fanny Stevenson lui avait rvl le mystre de sa
naissance, quelque chose qu'elle n'avait jamais ressenti jusque-l
s'tait pass en elle.

Dsormais elle se sentait compltement dtache des htes de la
rue de la Chausse-d'Antin, et si elle conservait toujours pour
son pre, un profond et inaltrable attachement, elle n'prouvait
pour madame de Beaufort qu'un sentiment de ddain ou tout au moins
d'indiffrence.

Cette rvlation lui avait en quelque sorte rendu sa libert
d'action, et elle tait dcide  en user pour assurer le bonheur
de ceux qu'elle aimait.

Mais quel moyen employer pour atteindre ce but?

Cela resta un secret qu'elle ne confia  personne, et qu'elle
jugea prudent de cacher avec un soin jaloux.

Aussi quand le lendemain, dans l'aprs-midi, Fanny Stevenson,
qu'elle avait trouve au domicile de Gaston, voulut la questionner
sur ce point, et lui faire part des projets qu'elle avait forms
elle-mme, Edme eut un geste mystrieux et lui imposa doucement
silence.

-- Si vous le voulez bien, ma mre, dit-elle, nous parlerons de
toutes ces choses une autre fois.

-- Cependant, il faut prendre un parti, insista miss Fanny.

-- Je le sais.

-- Ton pre peut venir d'un moment  l'autre, il connat ta fuite
du couvent; il apprendra que tu es ici, et il viendra.

-- Je le verrai avec bonheur, et j'aurai pour lui la mme
dfrence.

-- Mais ne crains-tu pas...

-- Je ne crains plus rien, car j'ai mon ide.

-- Quelle est-elle?

-- Je vous le dirai bientt; ayez confiance. J'ai beaucoup
rflchi depuis hier; vous verrez que vous n'aurez pas  vous
repentir de m'avoir laiss agir.

Et elle ajouta aussitt sur un ton singulier:

-- Seulement, il faut que j'aie avec Gaston un entretien dcisif;
il m'aime, j'en suis certaine, presque autant que je l'aime moi-
mme, mais il est un point important sur lequel je veux lui
demander quelques claircissements, et cette explication ne pourra
avoir lieu que lorsqu'il sera tout  fait hors de danger.




X


-- Mais le docteur a dclar que sa blessure tait des plus
lgres.

-- Et j'en rends grce . Dieu. C'est donc un peu de patience que
je vous demande, et j'espre que vous serez contente de votre
fille.

Edme n'en dit pas davantage, et elle quitta Fanny Stevenson pour
aller au chevet de Gaston.

Aucun autre incident ne se produisit ce jour-l, et Edme ne
quitta presque pas le chevet du bless.

Vers le soir,  la suite de la visite du docteur qui s'tait
retir, aprs avoir constat un mieux sensible, miss Fanny
Stevenson tait venue prendre place  ct d'Edme, et tous les
trois, dlivrs dsormais de toute inquitude grave, se
concertaient sur ce qu'ils allaient faire.

Il tait vident que M. et Madame de Beaufort ne resteraient pas
inactifs et qu'ils emploieraient tous les moyens lgaux pour
reprendre leur fille. Miss Fanny Stevenson s'exaltait dans sa
rsistance et sa haine, et elle ne parlait de rien moins que d'en
appeler au scandale et de produire les documents terribles qu'elle
avait confis nagure  Gaston.

Ce dernier la regardait sans rpliquer, et soucieux.

Au bout d'un moment, il lui prit doucement la main, et
l'interrogea.

-- Vous ne dites rien, vous, Edme, dit-il: et pourtant c'est mon
bonheur, peut-tre le vtre aussi, qui sont ici en jeu.

Edme releva la tte et oublia son regard sur le visage ple du
jeune commandant.

-- Je n'ai rien  rpondre dit-elle, car depuis hier, dans l'tat
de faiblesse o vous tiez, je ne me sentais pas le courage de
vous interroger: mais  prsent que le docteur assure que tout
danger a disparu, il y a un renseignement que je veux vous
demander et que nous avons intrt  connatre.

-- Lequel? fit Gaston, tonn autant peut-tre de la question que
de la fermet avec laquelle elle tait faite.

-- Vous nous avez appris que vous aviez failli tre assassin,
mais vous ne nous avez pas fait connatre  quel assassin vous
avez eu affaire.

-- Eh! le commandant a-t-il besoin de le nommer, interrompit
imptueusement miss Fanny, cela ne se devine-t-il pas aisment?
L'assassin est Gobson, et c'est madame de Beaufort qui le
poussait.

-- Quel but avait-il donc? insista Edme de la mme voix assure.
Ce n'est pas  la vie de Gaston qu'il en voulait, je suppose.

-- Sans doute, rpliqua encore miss Stevenson, mais il voulait lui
arracher les titres qui tablissent mes droits d'pouse, et en
mme temps la lgitimit de ta naissance...

-- Et ces papiers, vous les avez encore? continua Edme,
poursuivant obstinment sa pense.

-- Ah! c'est Dieu qui m'a protg, rpondit Gaston. Ils taient
trois, et j'eusse t perdu, infailliblement dpouill, si
quelques agents accourus au bruit de la lutte, n'avaient mis les
misrables en fuite.

-- De sorte que vous avez toujours ces titres auxquels sont
attachs l'honneur et la fortune de madame de Beaufort.

-- Comprends-tu? fit miss Fanny, d'un air de triomphe.

Edme retomba pour la seconde fois, dans son attitude taciturne et
morne, et elle sembla rflchir profondment.

Il y eut un long silence.

Fanny Stevenson et Gaston l'observaient avec attention, et ils
cherchaient  deviner ce qui se passait dans son coeur.

Pourquoi se taisait-elle ainsi? d'o venait son hsitation? quelle
pense sombre pesait sur son esprit?

Miss Fanny eut un mouvement d'impatience.

-- Tu te tais! dit-elle d'un accent amer; tu n'prouves ni colre
du pass, ni dsir de vengeance pour l'avenir. Ah! tu n'as donc
aucune piti pour les souffrances dont on a abreuv ta mre.

Edme tourna vers miss Stevenson son visage baign de larmes, et
l'attira prs d'elle par un geste plein d'abandon et de tendresse.

-- Oh! je vous aime! rpondit-elle. Je vous aime de tout l'amour
que vous mritez, et ma vie se passera  vous faire oublier les
tortures que vous avez endures; mais, comprenez-moi bien aussi,
chre mre adore, comprenez bien ce que j'prouve, et pourquoi je
ne pourrai jamais me faire un avenir avec le malheur de mon pre.

-- Que dis-tu?

-- Ah! il m'aime, lui aussi, vous le savez bien, et je ne pourrais
tre heureuse si je l'abandonnais avec cette pouvantable pense
que sa honte lui viendrait par l'enfant qu'il a si tendrement
aime. Non, non, plutt le clotre, plutt la mort, et je suis
bien sre que M. Gaston ne voudrait pas plus que moi d'un bonheur
achet  ce prix.

-- Mais quelle est ta pense, dit miss Fanny un peu branle, quel
est ton projet?

-- J'en ai un en effet.

-- Dis-le nous.

-- Plus tard.

-- Pourquoi cette discrtion?

-- N'insistez pas, ne me troublez pas, surtout, car, j'ai besoin
de toute ma prsence d'esprit, de tout mon sang-froid... Mais ayez
confiance en moi, et soyez certains, l'un et l'autre, que je n'ai
d'autre dsir que celui d'assurer votre bonheur qui est le mien!

-- Enfin, que veux-tu faire?

Edme eut un doux sourire.

-- Je vais prier Dieu de m'clairer encore, rpondit-elle; puis,
je rflchirai pendant cette nuit, et demain je vous dirai ce que
j'aurai rsolu. Voulez-vous?

-- Il le faut bien.

-- Eh bien!  demain, ma mre bien-aime;  demain, Gaston, mon
fianc... Et aimez-moi assez l'un et l'autre pour ne pas me
demander une action dont le souvenir pserait ternellement sur ma
vie  l'gal d'un remords.

Ce que fit Edme le lendemain, nous le dirons plus loin; mais
auparavant, il n'est pas inutile de faire connatre ce qui se
tramait rue de la Chausse-d'Antin, et surtout ce qui s'y tait
pass  la suite des vnements que nous venons de raconter.

Ainsi que l'avait devin miss Fanny Stevenson, c'tait bien
Gobson, pouss par madame de Beaufort, qui avait prpar le guet-
apens, lequel devait avoir pour effet de dpouiller le jeune
commandant des papiers qu'il portait toujours sur lui.

Seulement, il faut tre juste, mme envers les coquins; la pense
de Gobson n'allait pas plus loin que la spoliation, et son
intention n'tait point d'attenter aux jours de Gaston.

Sous prtexte de le conduire auprs de M. de Beaufort, il l'avait
attir dans un lieu dsert, o deux affids taient aposts, et
une fois l, il s'tait dmasqu tout  fait et avait dcouvert
ses batteries.

Mais il avait affaire  un homme qu'il n'tait pas facile
d'intimider ni de surprendre. Gaston s'tait dfendu avec une
nergie  laquelle les assaillants ne s'attendaient pas, et une
lutte s'tait engage, qui avait mal tourn.

Un coup de couteau est bien vite donn, et l'un des deux hommes
aux gages de Gobson n'aimait pas  flner longtemps dans les rues,
la nuit.

Il avait donc prcipit le dnouement, convaincu, depuis
longtemps, qu'il est plus commode de dpouiller un bless qu'un
homme valide.

Cette vivacit avait tout gt.

Gaston tait tomb en appelant  l'aide, et au moment o les trois
bandits allaient se ruer sur le corps roul  terre, un bruit de
pas s'tait fait entendre, et ils avaient d s'empresser de
disparatre.

Gobson fut le dernier  s'loigner.

Mais l'affaire devenait mauvaise. Cela ne pouvait plus passer pour
une simple rixe; il jugea prudent d'imiter l'exemple que lui
donnaient ses deux compagnons.

Il dtala donc peu aprs, disparut dans le lacis des rues troites
et sombres de ces quartiers, et s'tant jet dans le premier
fiacre qu'il rencontra, il regagna lestement l'htel de la
Chausse-d'Antin.

Madame de Beaufort tait dj rentre du couvent, et elle
l'attendait avec une mortelle impatience.

Quand elle entendit son pas dans le couloir qui conduisait  sa
chambre, elle fut sur le point de dfaillir.

Un instant aprs, Gobson entrait.

-- Eh bien!... interrogea-t-elle l'oeil ardent, les doigts
crisps.

Gobson fit un geste dcourag.

-- Rien! dit-il un peu confus.

-- Tu ne l'as pas vu?

-- Je le quitte  l'instant.

-- Mais ces parchemins... ces titres?...

Gobson raconta brivement ce qui venait d'arriver, et quand il eut
fini, madame de Beaufort se laissa tomber accable sur un
fauteuil.

-- Ah! je suis maudite! balbutia-t-elle en roulant sa tte dans
ses mains affoles; ma fille! mon enfant! c'est fini, cette femme
nous dshonorera! Que faire! que faire!

Et elle resta inerte, affaisse devant Gobson qui, de son ct,
n'osait plus profrer une parole.

Ce dernier incident allait singulirement compliquer la situation.

Fanny Stevenson devait devenir plus implacable encore
qu'auparavant; elle trouverait en Gaston un auxiliaire rsolu et
redoutable, et il n'tait pas douteux qu' eux deux, ils ne
parvinssent  veiller l'intrt de la justice.

C'tait terrible.

Madame de Beaufort se perdait en projets plus ou moins senss, et
elle se demandait si vraiment elle n'tait pas le jouet de quelque
abominable cauchemar.

Enfin, elle se releva et se mit  faire quelques pas  travers la
chambre.

-- Et elle! Edme! balbutia-t-elle d'une voix brise, o est-elle?
Ne sais-tu pas au moins ce qu'elle est devenue?

-- Je ne sais rien, rpondit Gobson.

-- Mais il faut savoir, cependant...

-- Demain, ds le jour, je me mettrai en campagne, et je vous
promets...

-- Quelle misre! mon Dieu! et quelle destine pour ma pauvre
Nancy! Car celle-l, c'est ma fille: Nancy, mon seul amour! et
qu'esprer pour elle aprs un tel scandale? Ah! que Dieu ait piti
de nous!




XI


Sur ces mots, madame de Beaufort congdia Gobson en lui
recommandant de venir le lendemain lui faire connatre ce qu'il
aurait appris, et ds qu'il se fut loign elle rentra dans la
chambre, plus dsespre qu'elle ne l'avait jamais t.

Elle avait peur! Mille fantmes vinrent s'asseoir  son chevet;
elle et donn la moiti des jours qui lui restaient  vivre pour
tre au lendemain.

Et en effet, elle tait loin de se douter de ce qui allait se
passer.

Pendant toute la matine du lendemain, une agitation sourde ne
cessa de rgner dans l'htel de la Chausse-d'Antin.

Madame de Beaufort djeuna dans sa chambre, prtextant une lgre
indisposition, et M. de Beaufort, tourment de vagues inquitudes,
lui ayant fait demander si elle pouvait le recevoir, elle lui
avait fait rpondre qu'elle ne pourrait accder  son dsir que
dans l'aprs-midi.

Elle resta donc seule, chez elle, attendant les nouvelles du
dehors, que Gobson s'tait engag  lui apporter.

Ce dernier se prsenta vers midi.

Il battait Paris depuis le matin et avait appris tout ce qu'il
tait intressant de savoir.

Madame de Beaufort l'couta avec une avidit fivreuse et
frissonna au rcit des aventures de la nuit prcdente.

Toutes ses apprhensions se vrifiaient: Fanny Stevenson avait
rvl  Edme le secret de sa naissance; la mre et la fille se
liguaient avec Gaston de Pradelle, et de la lutte qui ne pouvait
manquer de s'engager devaient sortir la honte et le dshonneur de
M. de Beaufort!

C'tait l'effondrement complet, la ruine irrmdiable... et elle
ne voyait aucune issue  cette impasse o elle s'tait elle-mme
accule!

M. de Beaufort vint la voir vers deux heures.

Elle n'tait pas encore remise.

De son ct, d'ailleurs, il tait horriblement inquiet.

Il venait d'apprendre qu'Edme avait quitt le couvent, et --
chose invraisemblable, mais effrayante -- on lui avait affirm que
sa fille avait accompagn Gaston bless jusqu' sa demeure.

Il y eut entre les deux poux une explication violente.

Madame de Beaufort s'abandonnait  son dsespoir. Elle tait
dsormais incapable de raisonner. On ne pouvait plus la bercer
d'illusions; la catastrophe tait imminente; il fallait prendre un
parti.

Lequel?

Fanny Stevenson serait videmment sans piti; on devait s'attendre
 tout de sa part, et il n'tait pas douteux qu'Edme ne se mt de
son parti.

M. de Beaufort rpondait  peine.

Une pleur livide tait rpandue sur ses traits; son regard se
voilait sous le regard ardent de sa femme. Ses yeux taient rougis
par des larmes qui les brlaient sans pouvoir couler.

-- Et vous tes l? vous ne rpondez pas! dit tout  coup madame
de Beaufort, en se dressant devant lui, irrite et menaante; il
est bien temps cependant que je sache ce que vous comptez faire,
et si je ne dois plus me regarder dsormais que comme votre
matresse.

-- Juliette! fit le malheureux d'un ton suppliant.

-- Eh! ce n'est de prires ni de larmes qu'il s'agit, c'est de
volont et d'nergie. Ah! vous aviez jusqu' prsent, rserv le
plus pur de votre amour pour l'enfant de cette femme, et quant 
Nancy, ma pauvre fille  moi, il y a longtemps que vous l'aviez
repousse de votre coeur.

-- Ne parlez pas ainsi.

-- Aussi voyez; vous en tes bien rcompens aujourd'hui. Est-ce
qu'Edme a souci de vous seulement, est-ce qu'elle s'inquite du
scandale, de la honte. A-t-elle hsit  suivre cet homme qu'elle
aime, et dont au premier jour elle fera son amant.

-- Ce que vous dites l est indigne.

-- Vous allez peut-tre la dfendre?

-- Edme est une enfant pure et soumise. Ce sont vos violences,
vos injustices qui l'ont pousse  bout.

-- Mon Dieu! mon Dieu! vous l'entendez! balbutia madame de
Beaufort perdue; Edme! Edme! Ah! elle ne m'avait pas trompe,
moi, du moins, et elle montre  cette heure qu'elle est bien
l'enfant de cette Fanny!

En parlant ainsi, madame de Beaufort s'tait mise  parcourir la
chambre  pas heurts; quand elle revint vers son mari elle
s'arrta brusquement.

-- Voyons! dit-elle d'un ton saccad, je vous demandais tout 
l'heure ce que vous comptiez faire, et j'ai besoin de connatre la
rsolution que vous allez prendre pour dcider moi-mme la
conduite que je dois tenir. Faut-il que je quitte cet htel avec
ma fille? ou bien encore m'y croire chez moi! Rpondez.

M. de Beaufort eut un mouvement impatient qu'il ne put rprimer.

Il tait lui-mme  bout de force, sourdement fch contre le
sort, cherchant prement  sortir de cette situation sans issue.

-- Pour Dieu! rpliqua-t-il, ne vous abandonnez pas de la sorte,
et n'aggravez pas par votre exagration la position qui nous est
faite. Edme, je le rpte, est une enfant dont le coeur ne s'est
jamais dmenti et qui, j'en rponds, ne fera rien qui puisse tre
un danger pour son pre. Laissez-moi donc la conduite de cette
affaire; ne m'y mlez plus ce Gobson qui m'a dj bien plutt mal
servi, et je crois pouvoir vous assurer que sous peu...

-- Quelle est votre intention? interrompit madame de Beaufort.

-- Je verrai Edme.

-- Quand cela?

-- Aujourd'hui mme, et il faudra qu'elle ait bien chang en si
peu de temps, pour que je n'obtienne pas ce que je compte lui
demander.

Ainsi qu'il l'avait annonc, M. de Beaufort se rendit le jour mme
 l'htel qu'Edme habitait avec Fanny Stevenson; mais on lui dit
qu'Edme tait avec elle auprs de M. Gaston de Pradelle, qui
occupait un appartement dans la maison contigu.

M. de Beaufort n'hsita pas, et quelques minutes plus tard, il
sonnait chez le jeune commandant.

C'est Bob qui vint lui ouvrir.

-- M. de Pradelle? demanda M. de Beaufort.

-- Le commandant est souffrant en ce moment, rpondit Bob, et le
mdecin a dfendu de recevoir personne.

-- Mais n'y a-t-il pas auprs de lui?...

-- Le commandant est seul.

-- Cependant on m'avait assur...

-- On aura tromp monsieur.

M. de Beaufort n'insista pas davantage. C'tait une consigne; il
n'avait aucun espoir de la forcer; il se retira.

Toutefois, il ne rentra pas tout de suite  l'htel.

Il ne voulait pas affronter madame de Beaufort, et il erra pendant
quelques heures dans Paris, en proie  une agitation qui
s'expliquait de reste.

Ce ne fut que le soir, vers huit heures, qu'il regagna la rue de
la Chausse-d'Antin.

Comme il passait devant la loge, il vit le concierge en sortir et
venir  sa rencontre.

Il s'arrta.

-- Qu'y a-t-il? demanda M. de Beaufort.

Le concierge lui tendit une lettre qu'il tenait  la main.

-- C'est une lettre! rpondit-il. On vient de l'apporter 
l'instant, et j'allais la remettre  Germain.

M. de Beaufort prit la lettre, jeta un coup d'oeil sur la
souscription  la lueur du gaz, et frissonna.

C'tait l'criture d'Edme!

-- Bien! c'est bien! dit-il.

Et il courut s'enfermer dans son cabinet. Un instant aprs, il
lisait ce qui suit:

Cher pre ador,

On m'apprend,  l'instant que vous tes venu  l'htel, et que
vous avez demand  me parler.

Je suis bien dsole, car je comprends toutes les inquitudes que
vous devez prouver, et j'aurais voulu vous expliquer tout ce qui
s'est pass.

J'allais vous crire moi-mme: j'ai bien besoin de vous voir, de
vous rassurer, d'obtenir mon pardon pour la peine que je vous
cause; de vous dire surtout que je vous aime, comme jamais peut-
tre je ne vous avais aim encore.

Ne vous htez pas trop de juger ma conduite... Remettez avant de
me condamner...

Demain, je vous attendrai toute la journe. -- Vous viendrez,
n'est-ce pas?

J'ai bien pleur depuis hier, en pensant  vous, qui avez t
toujours si bon pour moi; croyez que je vous conserve au fond de
l'me une inaltrable affection contre laquelle rien ne prvaudra.

Les larmes m'aveuglent...  mon bon pre, songez que votre fille
vous attendra demain, et que ce lui sera une grande consolation de
pleurer dans vos bras et sur votre coeur.

Edme.




XIII[1]


La journe du lendemain fut attendue par tous avec une impatience
qui s'explique, sans qu'il soit besoin d'y insister.

M. de Beaufort avait fait connatre  madame de Beaufort la lettre
d'Edme, et les termes dans lesquels s'exprimait la pauvre enfant
avaient communiqu une sorte d'espoir aux htes de la rue de la
Chausse-d'Antin.

M. de Beaufort ne pouvait penser que sa fille se montrerait
impitoyable; il connaissait son coeur excellent, et le contact de
Fanny Stevenson ne pouvait pas, en si peu de temps, lui avoir fait
oublier l'amour qu'elle avait toujours tmoign  son pre.

Mais que d'apprhensions cependant, et que d'inquitudes le
tinrent veill pendant une partie de la nuit!

Quant  Edme, on et dit qu'aprs avoir crit  son pre un grand
apaisement s'tait fait en elle. La fivre qui l'agitait s'tait
calme; une srnit radieuse clatait maintenant sur son front,
et quand par hasard un voile passait sur son regard, il tait
promptement dissip, et un sourire d'une ineffable douceur venait
relever le coin de sa lvre.

Le matin du jour suivant, elle se leva de bonne heure.

Fanny Stevenson entra dans sa chambre ds qu'elle fut leve, et
aprs l'avoir baise longuement au front, la retint un moment
troitement serre contre sa poitrine.

-- Ainsi, tu es bien dcide? lui dit-elle d'une voix mue.

-- Oui, chre mre, bien dcide... rpondit Edme en la regardant
dans les yeux.

-- Tu ne regretteras rien?

-- Rien! rien! croyez-le. Mais, vous-mme, vous m'avez dit...

-- Moi! je n'ai qu'une pense..., ton bonheur! et si tu es
heureuse...

-- Ah! c'est la ralisation de mon rve le plus cher, et quoi
qu'il arrive...

Elle allait continuer... elle s'arrta brusquement.

On venait de sonner.

-- Mon pre! balbutia la pauvre enfant en devenant subitement
ple.

-- Ce ne peut tre lui encore, rpliqua Fanny Stevenson; il est 
peine neuf heures.

-- Qui cela peut-il tre, alors? Fanny Stevenson alla ouvrir.
C'tait Bob.

Edme eut un cri d'effroi.

-- Qu'y a-t-il? fit-elle en se prcipitant vers Bob. M. Gaston?...

-- Le commandant a pass une fort bonne nuit, rpondit le novice,
et il vous prsente tous ses respects. Seulement, il a reu ce
matin une lettre sous l'enveloppe de laquelle il y en avait une
seconde qui vous tait adresse, et il m'a ordonn de vous
l'apporter immdiatement.

En parlant ainsi, Bob remit  Edme une lettre dont celle-ci
s'empressa de dchirer l'enveloppe.

Elle courut  la signature: elle tait de Mariette.

Il y avait longtemps qu'Edme n'avait entendu parler de la jolie
pensionnaire de Sainte-Marthe, et ce lui fut une grande joie
d'avoir de ses nouvelles.

La lettre avait huit pages d'une criture menue et serre, et on
voyait que la petite Mariette avait voulu rattraper le temps
perdu.

Edme ne remit pas  la lire.

Elle congdia Bob aussitt, en le priant de prvenir Gaston
qu'elle irait bientt lui faire connatre le rsultat de
l'entretien qu'elle allait avoir avec son pre, et comme Fanny
Stevenson jugea que sa prsence ne pouvait plus lui tre utile,
elle suivit le jeune novice, laissant sa fille tout entire  la
lettre qu'elle venait de recevoir.

Ds qu'elle fut seule, Edme en commena la lecture.

Et  peine eut-elle jet un coup d'oeil sur les premires lignes,
qu'une expression de profond tonnement se rpandit sur ses
traits.

La lettre tait date de Kerbrat, prs Saint-Renan (Finistre), et
elle portait en grosses lettres soulignes, ces mots, qui taient
une rvlation:

MADAME DE PALONNIER, NE MARIETTE DU PARC,  MADEMOISELLE EDME
DE BEAUFORT.

Et elle continuait ainsi, qu'il suit:

Je vois d'ici ton tonnement, chre Edme; tu lis et relis cette
ligne, que je viens d'crire et tu as peine  en croire tes yeux.
Pourtant rien n'est plus vrai. La petite Mariette n'est plus! elle
s'appelle maintenant madame de Palonnier. Comprends-tu? Et si tu
savais comme je suis heureuse! Ah! le bonheur! on m'avait toujours
dit que a ne dure pas. Chaque soir je pensais: demain, ce sera
fini. Eh bien! pas du tout: car chaque jour a recommence.

Il est vrai qu'il n'y a gure qu'un mois que je suis marie; mais
ce mois-l, on ne le donnerait pas pour tous les trsors de ce
monde -- et de l'autre.

Depuis que j'ai quitt Paris, je t'ai crit un paquet de lettres,
les unes  Sainte-Marthe, o tu n'es plus sans doute, puisque tu
ne m'as pas rpondu. -- Je t'en flicite.

Mais je t'ai crit galement rue de la Chausse-d'Antin et tu ne
m'as pas rpondu davantage.

O es-tu donc? Qu'es-tu devenue?

Alors l'ide m'est venue de placer ma lettre sous l'enveloppe de
celle que Maxime crit  M. Gaston, et je suis tranquille
dsormais, car je suis assure que le commandant, saura bien te
dnicher.

Pauvre chre, il me semble que je t'aime encore plus qu'avant. Le
mariage, c'est bien drle, va; tu verras cela toi-mme, et
j'espre que ce sera bientt.

Mais je veux te raconter par le menu comment ces graves
vnements se sont accomplis et par quelle suite d'enchantements
j'ai pass.

Tu sais, n'est-ce pas? que Maxime et moi nous sommes deux
orphelins; comme moi, il a perdu son pre et sa mre, quand il
tait encore tout jeune, et lorsqu'il eut l'ide de me demander en
mariage, c'est  moi-mme qu'il s'adressa pour obtenir ma main. Il
y avait longtemps que cette main-l me dmangeait. Je l'aimais
dj pour tout le bien qu'il m'avait fait, le soin qu'il avait
pris de mon enfance et ma reconnaissance n'attendait qu'un signe
pour se changer en amour. On n'aime comme cela qu'une fois dans sa
vie, et je n'y mis pas de rsistance.

D'ailleurs, je sentais bien qu'il m'aimait. Il n'est pas besoin
qu'on vous apprenne ces choses-l. Ds qu'il me parla de mariage,
j'acceptai tout de suite! Et le parloir de Sainte-Marthe doit
avoir gard le souvenir des transports de joie auxquels Maxime
s'abandonna lorsque je lui avouai que je serais heureuse de
devenir sa femme.

Ds le lendemain, je quittai le couvent, et le soir mme nous
prenions le train de Brest.

Il y a non loin de notre premier port de guerre, sur la cte
ouest, un petit manoir du quinzime sicle, qui est habit depuis
de longues annes par une vieille tante de Maxime, la seule
parente qui lui reste.

Elle a soixante-quinze ans: on ne lui en donnerait pas soixante.

Elle est vive, alerte, bienveillante, avec deux yeux ptillants
d'esprit et de malice.

Ds le jour o je lui fus prsente, je sentis que j'allais
l'aimer comme si elle avait t ma mre.

Elle m'accueillit d'ailleurs tout de suite comme son enfant, et
pendant que Maxime allait s'occuper des prparatifs du mariage, je
vcus avec elle.

Au surplus, ce ne fut pas long.

Maxime avait hte de m'appeler sa femme; et moi, pourquoi le
cacher? j'avais autant d'impatience que lui.

Ce fut un bien beau jour.

Nous avons reu la bndiction nuptiale dans la petite glise du
bourg. Nous n'avions autour de nous que quelques amis de Maxime et
quelques relations de notre tante.

Mais, Maxime et moi, nous ne nous occupions gure de cela. Nous
avions le ciel dans notre coeur mu d'une sainte motion, et nous
tions heureux!  rendre jaloux tous ceux qui nous regardaient
passer.

Ce fut simple et grand comme le bonheur mme.

J'tais pntre d'une sorte de crainte dlicieuse, de trouble
ineffable; il me semblait que, pour la premire fois, j'allais
mettre le pied dans un monde nouveau, inconnu, mystrieux surtout!

On et dit que mademoiselle Mariette allait disparatre; c'tait
en quelque sorte une terreur qui me prenait partout, et au fond de
laquelle il y avait une sensation exquise!...

C'est difficile  expliquer; tu verras quand tu seras madame de
Pradelle!...

Car tu seras madame Gaston, comme je suis madame Maxime et,
quoique tu ne m'en aies rien dit, j'ai bien devin que tu
l'aimais.

Donc, voil un mois que nous sommes maris, et si tu savais de
quels enchantements est faite cette vie  deux, dans une solitude
mlancolique et tendre, avec les grands aspects de l'infini que la
mer dveloppe devant nos yeux.

Il est convenu que nous vivrons ici, quand Maxime sera dbarqu,
et que j'y resterai prs de sa tante quand il sera absent.

Moi, cela m'est fort indiffrent.

Avec lui, j'habiterai o il voudra; sans lui, que m'importe le
lieu o je vivrai en attendant son retour.

Mais il ne faut pas prvoir les malheurs de si loin.

Pour le moment, voici ce que nous avons rsolu:

Demain, nous quittons le manoir et nous nous envolons vers Paris:
Tu entends bien, Paris!

Nous y serons presque en mme temps que cette lettre.

Maxime veut que je voie l'Italie. -- Avec lui, j'irais en Chine.

Prpare-toi donc, mon cher trsor,  revoir madame de Palonnier.
Rsigne-toi d'avance  recevoir les nombreuses confidences qu'elle
grille de te faire, et crois toujours  la profonde et inaltrable
affection de ta

Mariette.




XIV


La lecture de cette lettre communiqua  Edme une bien douce
motion, et elle eut pour effet de la distraire pendant quelques
minutes des sombres penses qui assigeaient son esprit.

La petite pensionnaire de Sainte-Marthe n'avait pas chang. Mme
au milieu de son bonheur, elle restait la mme: vive, rieuse,
expansive, incapable de rien dissimuler de ses impressions les
plus intimes. Edme la retrouvait tout entire, et elle souriait 
son image charmante qui se reprsentait  elle, comme aux beaux
jours du couvent.

Car maintenant, aprs les preuves par lesquelles elle avait
pass, sous l'empire du trouble qui lui tait rest des vnements
accomplis, c'est avec une sorte de jouissance pntrante et douce
qu'elle voquait parfois les souvenirs de Sainte-Marthe.

Elle tait heureuse alors; du moins aucun souci srieux
n'empoisonnait les joies sereines auxquelles elle s'abandonnait.
Elle ne voyait rien au del de cet horizon que lui faisait l'amour
de son pre, et, si elle et t consulte, peut-tre n'et-elle
pas demand autre chose que la continuation de cette vie monotone
et calme.

Mais depuis, d'autres sentiments plus puissants s'taient fait
jour dans son coeur; des aspirations nouvelles s'taient empares
avec autorit de son esprit; il lui tait venu des doutes mauvais,
des dsirs inquiets qui avaient modifi sa vie.

Que n'et-elle pas donn pour retourner en arrire! pour revivre
quelques jours dans la scurit du clotre, inconsciente du
bonheur mondain, indiffrente  ce bruit, ce mouvement, cette
agitation qui l'avaient comme grise, et avaient altr la pure
srnit dont elle jouissait nagure.

Mais non!

 la rflexion, elle et refus ce retour vers le pass.

Dsormais, elle sentait bien que c'tait impossible.

Maintenant, elle aimait!... Et elle et prfr mourir plutt que
de renoncer au bonheur que lui promettait l'amour de Gaston, et
dont la lettre de Mariette lui apportait un avant-got exquis.

Il n'en fallut pas davantage pour la rappeler  la gravit de la
situation.

Son pre allait venir et elle avait besoin de tout son courage
pour affronter cette entrevue. Son pre!

La pauvre enfant tait bien mue, et son coeur se brisait chaque
fois qu'elle pensait au chagrin qu'elle avait d lui causer depuis
quelques jours.

Elle le connaissait bien et elle savait qu'il avait du cruellement
souffrir.

C'tait le scandale, la honte, que la curiosit publique allait
audacieusement exploiter.

Si elle avait rflchi avant de fuir le couvent et d'accompagner
Gaston, peut-tre et-elle hsit.

Elle n'avait pas compris tout de suite l'normit de sa faute.
Maintenant elle avait peur! mais il tait trop tard.

Aprs tout, mieux, valait encore qu'il en ft ainsi. Dans la
situation prsente, il fallait prendre un parti, et, quel qu'il
ft, il serait toujours prfrable  l'avenir qui lui tait
rserv.

Si son pre l'aimait rellement, il devait lui-mme s'applaudir de
cette obligation qui lui tait faite de prendre une rsolution
dfinitive.

Toutes ces penses se succdrent rapidement dans son esprit, et
elle ne conserva plus bientt que cette sorte d'apprhension vague
qui vous prend toujours  la veille d'vnements importants.

Il tait onze heures, elle avait djeun sommairement, et elle
passa aussitt dans sa chambre.

Elle y arrivait  peine quand on sonna.

Elle tressaillit et prta l'oreille.

La bonne tait alle ouvrir, et elle entendit la voix, de son pre
qui demandait mademoiselle de Beaufort.

Un flot de larmes monta  ses yeux, pendant qu'un sanglot
s'touffait dans la gorge; mais elle se raidit.

On tait entr. Des pas traversaient la premire pice. Puis la
porte de sa chambre s'ouvrit, et M. de Beaufort parut sur le
seuil.

Il tait affreusement ple!

Edme ne fut pas matresse d'un premier mouvement. Le visage
couvert de larmes, elle courut se rfugier dans ses bras. Et
pendant quelques secondes ce fut un murmure confus de paroles
caressantes et douces et de baisers donns et rendus.

Enfin M. de Beaufort se dgagea comme  regret de l'treinte de sa
fille et l'enveloppa longuement d'un regard attrist et
douloureux.

-- Ah! malheureuse enfant! dit-il, est-ce donc ainsi que nous
devions nous revoir?

-- Mon pre! mon bon pre! supplia Edme, vous m'aimez toujours!
Ah! dites-moi que vous m'aimez!

-- Eh! est-il possible qu'il en soit autrement.

-- Mon Dieu!

-- Tu as t bien cruelle, cependant, et je ne croyais pas que
jamais j'aurais  souffrir par toi.

-- Pardonnez-moi! Moi-mme, pensez-vous que je n'ai pas t
malheureuse?

-- Comment en un instant, as-tu pu changer  ce point? Il y a
autour de toi des influences qui ont abus de ta candeur. Toi
seule tu n'aurais pas imagin une pareille rvolte.

-- Ne parlez pas ainsi.

-- Ne dis-je pas la vrit?

-- Non, non, je vous jure! et si quelqu'un est coupable, c'est
moi, moi seule.

-- Ne cherche pas  me tromper, car je sais tout... et cette
femme... ce Gaston de Pradelle...

-- Gaston! fit Edme, avec un cri indign. Vous parlez de Gaston,
mon pre? Mais vous savez bien que je l'aime; je vous l'ai avou;
et  cette heure, il serait ici prs de moi, si un odieux guet-
apens n'avait mis ses jours en danger.

-- Un guet-apens! rpta M. de Beaufort en frmissant. Que
signifie?

-- Ah! je me doutais bien que vous l'ignoriez.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire que la nuit dernire une tentative d'assassinat a
t commise sur M. de Pradelle; que l'assassin est un nomm
Gobson, et si vous ne connaissez pas cet homme, madame de Beaufort
n'ignorait pas, elle, le meurtre qu'il prparait.

M. de Beaufort passa sa main sur son front, o perlait une sueur
froide.

-- Gobson, rpta-t-il avec un vague soupon de la vrit: tu es
sre de ce que tu avances?

-- Gaston vous le confirmera lui-mme, si vous voulez le venir
voir.

-- Mais quel intrt?...

-- Vous le demandez?

-- Je cherche.

-- Eh bien! ne cherchez pas, mon pre, car je vais vous le dire.
Depuis quelques mois, miss Fanny Stevenson avait confi 
M. de Pradelle des papiers auxquels sont, parait-il, attachs
l'honneur et la fortune de madame de Beaufort, et c'est pour lui
soustraire ces documents que l'on n'a pas recul devant un crime.

-- Mais la tentative a chou?

-- Dieu veillait sur les jours de Gaston.

-- De sorte que les documents dont tu viens de parler...

-- Ils sont toujours en la possession de miss Stevenson.

Une ombre glissa sur le front de M. de Beaufort. Il jeta un regard
souponneux, presque craintif  sa fille.

-- Ainsi, dit-il peu aprs, d'une voix hsitante... ainsi, on t'a
tout appris.

-- Oui, mon pre, rpondit Edme, en baissant les yeux.

-- Tu sais alors...?

-- Je ne sais qu'une chose... c'est que miss Stevenson est ma
mre, et que je l'aime presque autant que je vous aime!

M. de Beaufort dtourna la tte et fit quelques pas  travers la
chambre, pour chasser l'motion violente qui le gagnait.

Il y eut donc un silence de quelques minutes, au bout desquelles
il revint prs d'Edme, qui, de son ct, avait beaucoup de peine
 contenir les sentiments multiples qui emplissaient son coeur.

-- Ce que tu viens de m'apprendre est fort grave, dit enfin le
malheureux pre, et explique, sans la justifier tout  fait, la
conduite que tu as tenue. Mais si je consens  ne pas revenir sur
les faits accomplis du moins, m'est-il impossible d'admettre que
tu restes plus longtemps dans la position que tu as choisie.

-- Et pourquoi donc? rpta vivement Edme.

-- Rflchis mon enfant.

-- J'ai rflchi, croyez-le, et je ne vois pas qu'il soit malsant
qu'une fille demeure auprs de sa mre...

M. de Beaufort se mordit les lvres.

-- Soit! soit! dit-il; mais tu n'as pas song que j'ai aussi des
devoirs  remplir, et que le monde me blmerait si...

-- Le monde? interrompit Edme: et qu'ai-je  me proccuper de ce
qu'il pense de moi! Le monde ne se rsume-t-il pas tout entier en
vous, ma mre et mon fianc?

-- Cependant...

-- N'essayez pas de me convaincre. Depuis longtemps, j'ai bien
pens  l'avenir qui m'est rserv et j'ai pris une rsolution
irrvocable.

-- Au moins, tu me diras...

-- C'est pour vous entretenir de cette grave dtermination que je
vous ai crit, en vous priant de me venir voir.

-- Enfin, qu'as-tu rsolu?

Edme se laissa lentement tomber aux genoux de son pre et lui
prit les mains, qu'elle retint quelques secondes sous ses lvres.

-- Mon pre! dit-elle d'une voix sous la dfaillance laquelle on
sentait une grande fermet voulue, mon pre! avant de m'loigner,
je vous conjure de bnir votre enfant.

M. de Beaufort dgagea vivement ses mains et fit un brusque
mouvement de recul.

-- T'loigner! s'cria-t-il; tu veux partir! me quitter!




XV


-- Oui, mon pre, rpondit Edme.

-- Et tu n'as pas pens  l'affreux chagrin que ton dpart me
causerait!

-- C'est le seul moyen de tout conjurer.

-- Partir! me laisser seul! t'unir  mes ennemis. Ah! Dieu
rservait de bien cruelles preuves  ma vieillesse.

-- Croyez-vous que mon coeur ne se brise pas aussi  une pareille
pense!

-- Mais o iras-tu!

-- J'irai o le voudra mon mari.

-- M. de Pradelle! C'est lui qui te conseille... c'est pour
lui!... Mais tu ignores donc quels projets sont les siens, et ce
qu'il prpare, de concert avec cette miss Stevenson dont tu
parlais tout  l'heure?

-- Ma mre?

-- Oui! oui! ta mre, qui n'a plus qu'une pense dsormais, qui
veut rpandre la honte sur les derniers jours de ton pre, qui ne
reculera devant aucun scandale pour satisfaire sa haine et assurer
sa vengeance.

-- C'est madame de Beaufort qui a dit cela?

-- Qu'importe! si elle a dit vrai.

-- Madame de Beaufort s'est trompe.

-- Comment?

-- Il est possible qu'elle et agi ainsi, elle, si elle se ft
trouve dans la dure position de miss Stevenson; mais vous n'avez
plus de semblables dangers  redouter.

-- Que signifie?

-- Cela signifie qu'avant de m'loigner j'aurai cart de vous
toute apprhension pour l'avenir.

M. de Beaufort regarda son enfant avec un profond tonnement,
cherchant  comprendre le sens ambigu des paroles qu'elle venait
de prononcer.

Edme s'tait dirige vers un petit meuble de Boule plac entre
les deux fentres de la chambre et elle venait d'en ouvrir un des
tiroirs.

-- Que fais-tu? interrogea avidement M. de Beaufort.

Edme se retourna tristement, souriante, vers son pre. Elle
tenait  la main une enveloppe qu'elle venait de retirer du meuble
de Boule et qu'elle lui prsenta d'un geste attendri.

-- Il y a sous cette enveloppe, dit-elle, deux documents
importants qui pouvaient menacer la scurit de madame de Beaufort
et la vtre: miss Stevenson cdant  ma prire, a bien voulu me
les remettre, approuvant d'avance l'usage que j'en comptais faire.
L'un de ces documents est la copie authentique de l'acte aux
termes duquel M. le comte de Simier s'est uni en mariage  miss
Fanny Stevenson et madame de Beaufort pourra le dtruire elle-
mme. Quant  l'autre...

-- L'autre?... rpta M. de Beaufort d'un ton anxieux.

-- C'est mon acte de naissance  moi!

--Que dis-tu?

-- Et vous jugerez s'il ne vous convient pas de le dtruire
galement, pour tre bien sr qu'il ne reste plus aucun vestige du
pass!

M, de Beaufort eut un cri douloureux et se cacha le front dans les
deux mains.

-- Cruelle enfant! balbutia-t-il d'un accent bris. Que t'ai-je
donc fait pour me torturer ainsi sans piti?

-- Mon pre! mon pre! supplia Edme.

-- Tu ne veux donc plus que je t'appelle ma fille?

-- Je n'ai pas dit cela.

-- Tu as oubli en un jour l'amour dont j'ai entour ton enfance;
tu veux m'abandonner, me laisser seul, maintenant que je suis
vieux et las de la vie. Tu veux que je meure dans l'isolement et
le dsespoir!

-- Ne le croyez pas!

-- Ah! tu me fais payer bien cher une faute que je voudrais
racheter au prix de tout mon sang...

-- Pardonnez-moi!

-- Me quitter, toi! poursuivit M. de Beaufort, toi, qui es ma
seule consolation, et que j'aimais de tous mes regrets, et de tous
mes remords du pass. Ce chtiment manquait  mon supplice, et
c'est ma fille... mon Edme...

La pauvre enfant se jeta perdue dans les bras de son pre.

Jamais elle n'avait surpris une telle douleur sur ses traits, et
elle en tait pouvante.

Elle le serra follement contre son coeur.

-- Non! non, dit-elle, ne pleurez plus, je vous en conjure.
coutez. Je ferai ce que vous voudrez. Je n'aurai d'autre volont
que la vtre... Par piti, ordonnez! dites ce qu'il faut que je
fasse; j'aimais miss Stevenson pour tout ce qu'elle a souffert. Eh
bien, je ne la verrai plus... Est-ce l ce que vous voulez!...
Gaston est le premier homme auquel j'ai rv de confier le bonheur
de toute ma vie, c'est le seul que j'aimerai jamais... dites un
mot, mon pre, et je vous jure que je ne prononcerai plus son nom
devant vous. Ces deux sacrifices, je vous les offrirai comme
preuve de mon affection. Qu'importe que j'en meure! pourvu que
j'assure ainsi votre scurit, et que je vous voie heureux... Je
retournerai au clotre... le monde m'y oubliera... Gaston lui-mme
finira par aimer une autre femme!... tout!... je consens  tout,
entendez-vous bien... pourvu que vous me regardiez comme autrefois
et que je ne voie plus de larmes dans vos yeux, mon pre!... Ah!
rpondez-moi au moins... et dites-moi que vous tes content de
votre enfant!...

M. de Beaufort tait incapable de rpondre: les pleurs
l'aveuglaient; sa gorge serre tait touffe de sanglots. Jamais
il n'avait prouv une plus poignante motion.

Enfin, il secoua la tte avec force, prit la tte d'Edme dans ses
mains, enfona ses doigts frmissants dans les flots de sa
chevelure opulente, et l'embrassa  diverses reprises avec des
transports de joie.

-- Tais-toi! tais-toi!... dit-il d'un accent plein de dsordre. Tu
es ma fille, mon enfant adore... et je mourrais plutt que de
porter atteinte  ton bonheur!... Je verrai Gaston... il est digne
de toi et de l'amour que tu as conu pour lui... Laisse-moi
faire... Aie confiance en mon affection, et je jure Dieu que rien
ne viendra plus menacer le bonheur que tu as si bien mrit.

Qu'ajouter  ce qui prcde? Quelques lignes seulement.

Un mois plus tard, Gaston de Pradelle, compltement rtabli,
pousait mademoiselle Edme Stevenson, et les deux jeunes poux
partaient pour l'Italie, o ils allaient promener leur rve de
bonheur.

Ils devaient y retrouver Mariette et Maxime, qui les y avaient
prcds et qui leur avaient donn rendez-vous  Venise.

Mais Gaston et Edme n'allrent pas jusque-l.

Ils avaient trouv sur leur chemin,  quelque distance de Menton,
une jolie petite villa, enferme sous les arbres, en face du
splendide panorama de la Mditerrane, et ils s'taient arrts
dans ce nid charmant que le hasard leur prsentait.

Ils y restrent toute la saison.

Ils taient heureux autant que deux cratures humaines peuvent
l'tre en ce monde, et nous n'avons qu' fermer le livre sur ce
dernier chapitre de leurs amours.

Quant  miss Fanny Stevenson, on ne la vit plus que de loin en
loin.

Elle ne demandait qu' voir sa fille heureuse, et chaque fois
qu'elle vint la trouver, soit  Nice, soit  Paris, elle emporta
la certitude de son bonheur.

Que lui fallait-il de plus?...

La haine s'tait teinte peu  peu dans son coeur.

Elle avait appris que le comte de Simier n'tait pas aussi
coupable qu'elle l'avait pu croire...

Aprs l'avoir abandonne, le remords l'avait pris, et il tait
revenu pour rparer autant que possible le mal qu'il avait fait.

Mais  Qubec, comme  Smeaton, personne ne put lui donner des
nouvelles de Fanny.

Elle avait disparu... et son pre faisait bonne garde autour du
phare.

L'enfant seule restait, et il l'avait emporte...

D'ailleurs,  quoi bon revenir sur ce pass cruel?...

Fanny Stevenson consentait  tout oublier depuis qu'elle ne se
sentait plus menace, et elle avait pardonn, depuis que le
bonheur de son enfant ne pouvait plus tre troubl.

Toutes les mres lui donneront raison!...

FIN.




1         Le chapitre XII n'existe pas dans l'dition papier utilise
pour la prsente dition. (Note du correcteur - ELG.)










End of the Project Gutenberg EBook of La Recluse, by Pierre Zaccone

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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