The Project Gutenberg EBook of L'archipel en feu, by Jules Verne

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Title: L'archipel en feu

Author: Jules Verne

Release Date: February 1, 2006 [EBook #17660]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

L'ARCHIPEL EN FEU

(1884)




Table des matires


I Navire au large
II En face l'un de l'autre
III Grecs contre Turcs
IV Triste maison d'un riche
V La cte messnienne
VI Sus aux pirates de l'archipel!
VII L'inattendu
VIII Vingt millions en jeu
IX L'archipel en feu
X Campagne dans l'archipel
XI Signaux sans rponse
XII Une enchre  Scarpanto
XIII  bord de la Syphanta
XIV Sacratif
XV Dnouement




I

Navire au large


Le 18 octobre 1827, vers cinq heures du soir, un petit btiment
levantin serrait le vent pour essayer d'atteindre avant la nuit le
port de Vitylo,  l'entre du golfe de Coron.

Ce port, l'ancien Oetylos d'Homre, est situ dans l'une de ces
trois profondes indentations qui dcoupent, sur la mer Ionienne et
sur la mer ge, cette feuille de platane,  laquelle on a trs
justement compar la Grce mridionale. Sur cette feuille se
dveloppe l'antique Ploponnse, la More de la gographie
moderne. La premire de ces dentelures,  l'ouest, c'est le golfe
de Coron, ouvert entre la Messnie et le Magne; la seconde, c'est
le golfe de Marathon, qui chancre largement le littoral de la
svre Laconie; le troisime, c'est le golfe de Nauplie, dont les
eaux sparent cette Laconie de l'Argolide.

Au premier de ces trois golfes appartient le port de Vitylo.
Creus  la lisire de sa rive orientale, au fond d'une anse
irrgulire, il occupe les premiers contreforts maritimes du
Taygte, dont le prolongement orographique forme l'ossature de ce
pays du Magne. La sret de ses fonds, l'orientation de ses
passes, les hauteurs qui le couvrent, en font l'un des meilleurs
refuges d'une cte incessamment battue par tous les vents de ces
mers mditerranennes.

Le btiment, qui s'levait, au plus prs, contre une assez frache
brise de nord-nord-ouest, ne pouvait tre visible des quais de
Vitylo. Une distance de six  sept milles l'en sparait encore.
Bien que le temps ft trs clair, c'est  peine si la bordure de
ses plus hautes voiles se dcoupait sur le fond lumineux de
l'extrme horizon.

Mais ce qui ne pouvait se voir d'en bas pouvait se voir d'en haut,
c'est--dire du sommet de ces crtes qui dominent le village.
Vitylo est construit en amphithtre sur d'abruptes roches que
dfend l'ancienne acropole de Klapha. Au-dessus se dressent
quelques vieilles tours en ruine, d'une origine postrieure  ces
curieux dbris d'un temple de Srapis, dont les colonnes et les
chapiteaux d'ordre ionique ornent encore l'glise de Vitylo. Prs
de ces tours s'lvent aussi deux ou trois petites chapelles peu
frquentes, desservies par des moines.

Ici, il convient de s'entendre sur ce mot desservies et mme sur
cette qualification de moine, applique aux caloyers de la cte
messnienne. L'un d'eux, d'ailleurs, qui venait de quitter sa
chapelle, va pouvoir tre jug d'aprs nature.

 cette poque, la religion, en Grce, tait encore un singulier
mlange des lgendes du paganisme et des croyances du
christianisme. Bien des fidles regardaient les desses de
l'antiquit comme des saintes de la religion nouvelle.
Actuellement mme, ainsi que l'a fait remarquer M. Henry Belle,
ils amalgament les demi-dieux avec les saints, les farfadets des
vallons enchants avec les anges du paradis, invoquant aussi bien
les sirnes et les furies que la Panagia. De l, certaines
pratiques bizarres, des anomalies qui font sourire, et, parfois,
un clerg fort empch de dbrouiller ce chaos peu orthodoxe.

Pendant le premier quart de ce sicle, surtout -- il y a quelque
cinquante ans, poque  laquelle s'ouvre cette histoire -- le
clerg de la pninsule hellnique tait plus ignorant encore, et
les moines, insouciants, nafs, familiers, bons enfants,
paraissaient assez peu aptes  diriger des populations
naturellement superstitieuses.

Si mme ces caloyers n'eussent t qu'ignorants! Mais, en
certaines parties de la Grce, surtout dans les rgions sauvages
du Magne, mendiants par nature et par ncessit, grands
qumandeurs de drachmes que leur jetaient parfois de charitables
voyageurs, n'ayant pour toute occupation que de donner  baiser
aux fidles quelque apocryphe image de saint ou d'entretenir la
lampe d'une niche de sainte, dsesprs du peu de rendement des
dmes, confessions, enterrements et baptmes, ces pauvres gens,
recruts d'ailleurs dans les plus basses classes, ne rpugnaient
point  faire le mtier de guetteurs -- et quels guetteurs! --
pour le compte des habitants du littoral.

Aussi, les marins de Vitylo, tendus sur le port  la faon de ces
lazzaroni auxquels il faut des heures pour se reposer d'un travail
de quelques minutes, se levrent-ils, lorsqu'ils virent un de
leurs caloyers descendre rapidement vers le village, en agitant
les bras.

C'tait un homme de cinquante  cinquante-cinq ans, non seulement
gros, mais gras de cette graisse que produit l'oisivet, et dont
la physionomie ruse ne pouvait inspirer qu'une mdiocre
confiance.

Eh! qu'y a-t-il, pre, qu'y a-t-il? s'cria l'un des marins, en
courant vers lui.

Le Vitylien parlait de ce ton nasillard qui ferait croire que
Nason a t un des anctres des Hellnes, et dans ce patois
maniote, o le grec, le turc, l'italien et l'albanais se
mlangent, comme s'il et exist au temps de la tour de Babel.

Est-ce que les soldats d'Ibrahim ont envahi les hauteurs du
Taygte? demanda un autre marin, en faisant un geste d'insouciance
qui marquait assez peu de patriotisme.

--  moins que ce ne soient des Franais, dont nous n'avons que
faire! rpondit le premier interlocuteur.

-- Ils se valent! rpliqua un troisime.

Et cette rponse indiquait combien la lutte, alors dans sa plus
terrible priode, n'intressait que lgrement ces indignes de
l'extrme Ploponnse, bien diffrents des Maniotes du Nord, qui
marqurent si brillamment dans la guerre de l'Indpendance. Mais
le gros caloyer ne pouvait rpliquer ni  l'un ni  l'autre. Il
s'tait essouffl  descendre les rapides rampes de la falaise. Sa
poitrine d'asthmatique haletait. Il voulait parler, il n'y
parvenait pas. Au moins, l'un de ses anctres en Hellade, le
soldat de Marathon, avant de tomber mort, avait-il pu prononcer la
victoire de Miltiade. Mais il ne s'agissait plus de Miltiade ni de
la guerre des Athniens et des Perses. C'taient  peine des
Grecs, ces farouches habitants de l'extrme pointe du Magne.

Eh! parle donc, pre, parle donc! s'cria un vieux marin, nomm
Gozzo, plus impatient que les autres, comme s'il et devin ce que
venait annoncer le moine.

Celui-ci parvint enfin  reprendre haleine. Puis, tendant la main
vers l'horizon:

Navire en vue! dit-il.

Et, sur ces mots, tous les fainants de se redresser, de battre
des mains, de courir vers un rocher qui dominait le port. De l,
leur regard pouvait embrasser la pleine mer sur un plus vaste
secteur.

Un tranger aurait pu croire que ce mouvement tait provoqu par
l'intrt que tout navire, arrivant du large, doit naturellement
inspirer  des marins fanatiques des choses de la mer. Il n'en
tait rien, ou, plutt, si une question d'intrt pouvait
passionner ces indignes, c'tait  un point de vue tout spcial.

En effet, au moment o s'crit -- non au moment o se passait
cette histoire -- le Magne est encore un pays  part au milieu de
la Grce, redevenue royaume indpendant de par la volont des
puissances europennes, signataires du trait d'Andrinople de
1829. Les Maniotes, ou tout au moins ceux de ce nom qui vivent sur
ces pointes allonges entre les golfes, sont rests  demi
barbares, plus soucieux de leur libert propre que de la libert
de leur pays. Aussi cette langue extrme de la More infrieure a-
t-elle t, de tout temps, presque impossible  rduire. Ni les
janissaires turcs, ni les gendarmes grecs n'ont pu en avoir
raison. Querelleurs, vindicatifs, se transmettant, comme les
Corses, des haines de familles, qui ne peuvent s'teindre que dans
le sang, pillards de naissance et pourtant hospitaliers,
assassins, lorsque le vol exige l'assassinat, ces rudes
montagnards ne s'en disent pas moins les descendants directs des
Spartiates; mais, enferms dans ces ramifications du Taygte, o
l'on compte par milliers de ces petites citadelles ou pyrgos
presque inaccessibles, ils jouent trop volontiers le rle
quivoque de ces routiers du moyen ge dont les droits fodaux
s'exeraient  coups de poignard et d'escopette.

Or, si les Maniotes,  l'heure qu'il est, sont encore des demi-
sauvages, il est ais de s'imaginer ce qu'ils devaient tre, il y
a cinquante ans. Avant que les croisires des btiments  vapeur
n'eussent singulirement enray leurs dprdations sur mer,
pendant le premier tiers du ce sicle, ce furent bien les plus
dtermins pirates que les navires de commerce pussent redouter
sur toutes les chelles du Levant.

Et prcisment, le port de Vitylo, par sa situation  l'extrmit
du Ploponnse,  l'entre de deux mers, par sa proximit de l'le
de Crigotto, chre aux forbans, tait bien plac pour s'ouvrir 
tous ces malfaiteurs qui cumaient l'Archipel et les parages
voisins de la Mditerrane. Le point de concentration des
habitants de cette partie du Magne portait plus spcialement alors
le nom de pays de Kakovonni, et les Kakovonniotes,  cheval sur
cette pointe que termine le cap Matapan, se trouvaient  l'aise
pour oprer. En mer, ils attaquaient les navires.  terre, ils les
attiraient par de faux signaux. Partout, ils les pillaient et les
brlaient. Que leurs quipages fussent turcs, maltais, gyptiens,
grecs mme, peu importait: ils taient impitoyablement massacrs
ou vendus comme esclaves sur les ctes barbaresques. La besogne
venait-elle  chmer, les caboteurs se faisaient-ils rares dans
les parages du golfe de Coron ou du golfe de Marathon, au large de
Crigo ou du cap Gallo, des prires publiques montaient vers le
Dieu des temptes, afin qu'il daignt mettre au plein quelque
btiment de fort tonnage et de riche cargaison. Et les caloyers ne
se refusaient point  ces prires, pour le plus grand profit de
leurs fidles.

Or, depuis quelques semaines, le pillage n'avait pas donn. Aucun
btiment n'tait venu atterrir sur les rivages du Magne. Aussi,
fut-ce comme une explosion de joie, lorsque le moine eut laiss
chapper ces mots, entrecoups de haltements asthmatiques:

Navire en vue!

Presque aussitt se firent entendre les battements sourds de la
simandre, sorte de cloche de bois  lame de fer, en usage dans ces
provinces, o les Turcs ne permettent pas l'emploi des cloches de
mtal. Mais ces lugubres complaintes suffisaient  rassembler une
population avide, hommes, femmes, enfants, chiens froces et
redouts, tous galement propres au pillage et au massacre.

Cependant les Vityliens, runis sur le haut rocher, discutaient 
grands cris. Qu'tait ce btiment signal par le caloyer?

Avec la brise de nord-nord-ouest qui frachissait  la tombe de
la nuit, ce navire, bbord amures, filait rapidement. Il pouvait
mme se faire qu'il enlevt le cap Matapan  la borde. D'aprs sa
direction, il semblait venir des parages de la Crte. Sa coque
commenait  se montrer au-dessus du sillage blanc qu'il laissait
aprs lui; mais l'ensemble de ses voiles ne formait encore qu'une
masse confuse  l'oeil. Il tait donc difficile de reconnatre 
quel genre de btiment il appartenait. De l, des propos qui se
contredisaient d'une minute  l'autre.

C'est un chbec! disait l'un des marins. Je viens de voir les
voiles carres de son mt de misaine!

-- Eh non! rpondait un autre, c'est une pinque! Voyez son arrire
relev et le renflement de son trave!

-- Chbec ou pinque! Eh! qui prtendrait pouvoir les distinguer
l'un de l'autre  pareille distance?

-- Ne serait-ce pas plutt une polacre  voiles carres? fit
observer un autre marin, qui s'tait fait une longue-vue de ses
deux mains  demi fermes.

-- Que Dieu nous vienne en aide! rpondit le vieux Gozzo. Polacre,
chbec ou pinque, ce sont autant de trois-mts, et mieux valent
trois mts que deux, lorsqu'il s'agit d'atterrir sur nos parages
avec une bonne cargaison de vins de Candie ou d'toffes de
Smyrne!

Sur cette observation judicieuse, on regarda plus attentivement
encore. Le navire se rapprochait et grossissait peu  peu; mais,
prcisment parce qu'il serrait le vent de trs prs, on ne
pouvait l'apercevoir par le travers. Il et donc t malais de
dire s'il portait deux ou trois mts, c'est--dire si l'on pouvait
esprer que son tonnage ft ou non considrable.

Eh! la misre est pour nous et le diable s'en mle! dit Gozzo, en
lanant un de ces jurons polyglottes dont il accentuait toutes ses
phrases. Nous n'aurons l qu'une felouque...

-- Ou mme un speronare! s'cria le caloyer, non moins
dsappoint que ses ouailles.

Si des cris de dsappointement accueillirent ces deux
observations, il est inutile d'y insister. Mais, quel que ft ce
btiment, on pouvait dj estimer qu'il ne devait pas jauger plus
de cent  cent vingt tonneaux. Aprs tout, peu importait que sa
cargaison ne ft pas norme, si elle tait riche. Il y a de ces
simples felouques, de ces speronares mme, qui sont chargs de vin
prcieux, d'huiles fines ou de tissus de prix. Dans ce cas, ils
valent la peine d'tre attaqus et rapportent gros pour une mince
besogne! Il ne fallait donc pas encore dsesprer. D'ailleurs les
anciens de la bande, trs entendus en cette matire, trouvaient 
ce btiment une certaine allure lgante, qui prvenait en sa
faveur.

Cependant, le soleil commenait  disparatre derrire l'horizon
dans l'ouest de la mer Ionienne; mais le crpuscule d'octobre
devait laisser assez de lumire, pendant une heure encore, pour
que ce navire pt tre reconnu avant la nuit close. D'ailleurs,
aprs avoir doubl le cap Matapan, il venait d'arriver de deux
quarts afin de mieux ouvrir l'entre du golfe, et il se prsentait
dans de meilleures conditions au regard des observateurs.

Aussi, ce mot: sacolve! s'chappa-t-il, un instant aprs, de la
bouche du vieux Gozzo.

Une sacolve! s'crirent ses compagnons, dont le
dsappointement se traduisit par une borde de jurons.

Mais,  ce sujet, il n'y eut aucune discussion, parce qu'il n'y
avait pas d'erreur possible. Le navire, qui manoeuvrait  l'entre
du golfe de Coron, tait bien une sacolve. Aprs tout, ces gens
de Vitylo avaient tort de crier  la malchance. Il n'est pas rare
de trouver quelque cargaison prcieuse  bord de ces sacolves.

On appelle ainsi un btiment levantin de mdiocre tonnage, dont la
tonture, c'est--dire la courbe du pont, s'accentue lgrement en
se relevant vers l'arrire. Il gre sur ses trois mts  pibles
des voiles auriques. Son grand mt, trs inclin sur l'avant et
plac au centre, porte une voile latine, une fortune, un hunier
avec un perroquet volant. Deux focs  l'avant, deux voiles en
pointe sur les deux mts ingaux de l'arrire, compltent sa
voilure, qui lui donne un singulier aspect. Les peintures vives de
sa coque, l'lancement de son trave, la varit de sa mture, la
coupe fantaisiste de ses voiles, en font un des plus curieux
spcimens de ces gracieux navires qui louvoient par centaines dans
les troits parages de l'Archipel. Rien de plus lgant que ce
lger btiment, se couchant et se redressant  la lame, se
couronnant d'cume, bondissant sans effort, semblable  quelque
norme oiseau, dont les ailes eussent ras la mer, qui brasillait
alors sous les derniers rayons du soleil.

Bien que la brise tendt  frachir et que le ciel se couvrt
d'chillons -- nom que les Levantins donnent  certains nuages
de leur ciel -- la sacolve ne diminuait rien de sa voilure. Elle
avait mme conserv son perroquet volant, qu'un marin moins
audacieux et certainement amen. videmment, c'tait dans
l'intention d'atterrir, le capitaine ne se souciant pas de passer
la nuit sur une mer dj dure et qui menaait de grossir encore.

Mais, si, pour les marins de Vitylo il n'y avait plus aucun doute
sur ce point que la sacolve donnait dans le golfe, ils ne
laissaient pas de se demander si ce serait  destination de leur
port.

Eh! s'cria l'un d'eux, on dirait qu'elle cherche toujours 
pincer le vent au lieu d'arriver!

-- Le diable la prenne  sa remorque! rpliqua un autre. Va-t-elle
donc virer et reprendre un bord au large?

-- Est-ce qu'elle ferait route pour Coron?

-- Ou pour Kalamata?

Ces deux hypothses taient galement admissibles. Coron est un
port de la cte maniote assez frquent par les navires de
commerce du Levant, et il s'y fait une importante exportation des
huiles de la Grce du sud. De mme pour Kalamata, situe au fond
du golfe, dont les bazars regorgent de produits manufacturs,
toffes ou poteries, que lui envoient les divers tats de l'Europe
occidentale. Il tait donc possible que la sacolve ft charge
pour l'un de ces deux ports -- ce qui et fort dconcert ces
Vityliens, en qute de dprdations et pillages.

Pendant qu'elle tait observe avec une attention si peu
dsintresse, la sacolve filait rapidement. Elle ne tarda pas 
se trouver  la hauteur de Vitylo. Ce fut l'instant o son sort
allait se dcider. Si elle continuait  s'lever vers le fond du
golfe, Gozzo et ses compagnons devraient perdre tout espoir de
s'en emparer. En effet, mme en se jetant dans leurs plus rapides
embarcations, ils n'auraient eu aucune chance de l'atteindre, tant
sa marche tait suprieure sous cette norme voilure qu'elle
portait sans fatigue.

Elle arrive!

Ces deux mots furent bientt jets par le vieux marin, dont le
bras, arm d'une main crochue, se lana vers le petit btiment
comme un grappin d'abordage.

Gozzo ne se trompait pas. La barre venait d'tre mise au vent, et
la sacolve laissait maintenant porter sur Vitylo. En mme temps,
son perroquet volant et son second foc furent amens; puis, son
hunier se releva sur ses cargues. Ainsi soulage d'une partie de
ses voiles, elle tait bien plus dans la main de l'homme de barre.

Il commenait alors  faire nuit. La sacolve n'avait plus que
juste le temps de donner dans les passes de Vitylo. Il y a, de ci
de l, des roches sous-marines qu'il faut viter, sous peine de
courir  une destruction complte. Pourtant, le pavillon de pilote
n'avait point t hiss au grand mt du petit btiment. Il fallait
donc que son capitaine connt parfaitement ces fonds assez
dangereux, puisqu'il s'y aventurait, sans demander assistance.
Peut-tre aussi se mfiait-il --  bon droit -- des pratiques
Vityliens, qui ne se seraient point gns de le mettre sur quelque
basse, o nombre de navires s'taient dj perdus.

Du reste,  cette poque, aucun phare n'clairait les ctes de
cette portion du Magne. Un simple feu de port servait  gouverner
dans l'troit chenal.

La sacolve s'approchait, cependant. Elle ne fut bientt plus qu'
un demi-mille de Vitylo. Elle atterrissait sans hsitation. On
sentait qu'une main habile la manoeuvrait.

Cela n'tait pas pour satisfaire tous ces mcrants. Ils avaient
intrt  ce que le navire qu'ils convoitaient se jett sur
quelque roche. En ces conjonctures l'cueil se faisait volontiers
leur complice. Il commenait la besogne, et ils n'avaient plus
qu' l'achever. Le naufrage d'abord, le pillage ensuite: c'tait
leur faon d'agir. Cela leur pargnait une lutte  main arme, une
agression directe, dont quelques-uns d'entre eux pouvaient tre
victimes. Il y avait, en effet, de ces btiments, dfendus par un
courageux quipage, qui ne se laissaient point impunment
attaquer.

Les compagnons de Gozzo quittrent donc leur poste d'observation
et redescendirent au port, sans perdre un instant. En effet, il
s'agissait de mettre en oeuvre ces machinations familires  tous
les pilleurs d'paves, qu'ils soient du Ponant ou du Levant.

De faire chouer la sacolve dans les troites passes du chenal,
en lui indiquant une fausse direction, rien n'tait plus ais au
milieu de cette obscurit, qui, sans tre profonde encore, l'tait
assez pour rendre ses volutions difficiles.

Au feu de port! dit simplement Gozzo, auquel ses compagnons
avaient l'habitude d'obir sans hsiter.

Le vieux marin fut compris. Deux minutes aprs, ce feu -- une
simple lanterne, allume  l'extrmit d'un mtereau lev sur le
petit mle -- s'teignait subitement.

Au mme instant, ce feu tait remplac par un autre feu, qui fut
plac tout d'abord dans la mme direction; mais, si le premier,
immobile sur le mle, indiquait un point toujours fixe pour le
navigateur, le second, grce  sa mobilit, devait l'entraner
hors du chenal et l'exposer  donner contre quelque cueil.

Ce feu, en effet, c'tait une lanterne, dont la lumire ne
diffrait point de celle du feu de port; mais cette lanterne avait
t accroche aux cornes d'une chvre, que l'on poussait lentement
sur les premires rampes de la falaise. Elle se dplaait donc
avec l'animal et devait engager la sacolve en de fausses
manoeuvres.

Ce n'tait pas la premire fois que les gens de Vitylo agissaient
de la sorte. Non certes! Et il tait mme rare qu'ils eussent
chou dans leurs criminelles entreprises.

Cependant, la sacolve venait d'entrer dans la passe. Aprs avoir
cargu sa grande voile, elle ne portait plus que ses voiles
latines de l'arrire et son foc. Cette voilure rduite devait lui
suffire pour arriver  son poste de mouillage.

 l'extrme surprise des marins qui l'observaient, le petit
btiment s'avanait avec une incroyable sret,  travers les
sinuosits du chenal. De cette lumire mobile que portait la
chvre, il ne semblait en aucune faon se proccuper. Il et fait
grand jour que sa manoeuvre n'aurait pas t plus correcte. Il
fallait que son capitaine et souvent pratiqu les approches de
Vitylo, et qu'il les connt au point de pouvoir s'y aventurer,
mme au milieu d'une nuit profonde.

Dj on l'apercevait, ce hardi marin. Sa silhouette se dtachait
nettement dans l'ombre sur l'avant de la sacolve. Il tait
envelopp dans les larges plis de son aba, sorte de manteau de
laine, dont le capuchon retombait sur sa tte. En vrit, ce
capitaine, dans son attitude, n'avait rien de ces modestes patrons
de caboteurs, qui, pendant la manoeuvre, dvident incessamment
entre leurs doigts un chapelet  gros grains, tels qu'il s'en
rencontre le plus communment sur les mers de l'Archipel. Non!
Celui-ci, d'une voix basse et calme, ne s'occupait qu'
transmettre ses ordres au timonier, plac  l'arrire du petit
btiment.

En ce moment, la lanterne, promene sur les rampes de la falaise,
s'teignit tout  coup. Mais cela ne fut pas pour embarrasser la
sacolve, qui continua  suivre imperturbablement sa route. Un
instant, on put croire qu'une embarde allait l'envoyer contre une
dangereuse roche, place  fleur d'eau,  une encablure du port,
et qu'il n'tait gure possible de voir dans l'ombre. Un lger
coup de barre suffit  modifier sa direction, et l'cueil, ras de
prs, fut vit.

Mme adresse du timonier, quand il fut ncessaire de parer une
seconde basse, qui ne laissait qu'un troit passage  travers le
chenal -- basse sur laquelle plus d'un navire avait dj touch en
venant au mouillage, que son pilote ft ou non le complice des
Vityliens.

Ceux-ci n'avaient donc plus  compter sur les chances d'un
naufrage, qui leur et livr la sacolve sans dfense. Avant
quelques minutes, elle serait ancre dans le port. Pour s'en
emparer, il faudrait ncessairement la prendre  l'abordage.

C'est ce qui fut rsolu, aprs entente pralable de ces coquins,
c'est ce qui allait tre mis en oeuvre au milieu d'une obscurit
trs favorable  ce genre d'opration.

Aux canots! dit le vieux Gozzo, dont les ordres n'taient jamais
discuts, surtout quand il commandait le pillage.

Une trentaine d'hommes vigoureux, les uns arms de pistolets, la
plupart brandissant poignards et haches, se jetrent dans les
canots amarrs au quai, et s'avancrent en nombre videmment
suprieur  celui des hommes de la sacolve.

 cet instant, un commandement fut fait  bord d'une voix brve.
La sacolve, aprs tre sortie du chenal, se trouvait au milieu du
port. Ses drisses furent largues, son ancre venait d'tre
mouille, et elle demeura immobile, aprs une dernire secousse
produite au rappel de sa chane.

Les embarcations n'en taient plus alors qu' quelques brasses.
Mme sans montrer une dfiance exagre, tout quipage,
connaissant la mauvaise rputation des gens de Vitylo, se ft
arm, afin d'tre, le cas chant, en tat de dfense.

Ici, il n'en fut rien. Le capitaine de la sacolve, aprs le
mouillage, tait repass de l'avant  l'arrire, pendant que ses
hommes, sans se proccuper de l'arrive des canots, s'occupaient
tranquillement  ranger les voiles, afin de dbarrasser le pont.

Seulement, on aurait pu observer que ces voiles, ils ne les
serraient point, de manire qu'il n'y et plus qu' peser sur les
drisses pour se remettre en appareillage.

Le premier canot accosta la sacolve par sa hanche de bbord. Les
autres la heurtrent presque aussitt. Et, comme ses pavois
taient peu levs, les assaillants, poussant des cris de mort,
n'eurent qu' les enjamber pour se trouver sur le pont.

Les plus enrags se prcipitrent vers l'arrire. L'un deux saisit
un falot allum, et il le porta  la figure du capitaine.

Celui-ci, d'un mouvement de main, fit retomber son capuchon sur
ses paules, et sa figure apparut en pleine lumire.

Eh! dit-il, les gens de Vitylo ne reconnaissent donc plus leur
compatriote Nicolas Starkos?

Le capitaine, en parlant ainsi, s'tait tranquillement crois les
bras. Un instant aprs, les canots, dbordant  toute vitesse,
avaient regagn le fond du port.




II

En face l'un de l'autre


Dix minutes plus tard, une lgre embarcation, un gig, quittait la
sacolve et dposait au pied du mle, sans aucun compagnon, sans
aucune arme, cet homme devant lequel les Vityliens venaient de
battre si prestement en retraite.

C'tait le capitaine de la _Karysta_ -- ainsi se nommait le petit
btiment qui venait de mouiller dans le port.

Cet homme, de moyenne taille, laissait voir un front haut et fier
sous son pais bonnet de marin. Dans ses yeux durs, un regard
fixe. Au-dessus de sa lvre, des moustaches de Klephte, tendues
horizontalement, finissant en grosse touffe, non en pointe. Sa
poitrine tait large, ses membres vigoureux. Ses cheveux noirs
tombaient en boucles sur ses paules. S'il avait dpass trente-
cinq ans, c'tait  peine de quelques mois. Mais son teint hl
par les brises, la duret de sa physionomie, un pli de son front,
creus comme un sillon dans lequel rien d'honnte ne pouvait
germer, le faisaient paratre plus vieux que son ge.

Quant au costume qu'il portait alors, ce n'tait ni la veste, ni
le gilet, ni la fustanelle du Palikare. Son cafetan,  capuchon de
couleur brune, brod de soutaches peu voyantes, son pantalon
verdtre,  larges plis, perdu dans des bottes montantes,
rappelaient plutt l'habillement du marin des ctes barbaresques.

Et cependant, Nicolas Starkos tait bien Grec de naissance et
originaire de ce port de Vitylo. C'tait l qu'il avait pass les
premires annes de sa jeunesse. Enfant et adolescent, c'tait
entre ces roches qu'il avait fait l'apprentissage de la vie de
mer. C'tait sur ces parages qu'il avait navigu au hasard des
courants et des vents. Pas une anse dont il n'et vrifi le
brassiage et les accores. Pas un cueil, pas une banche, pas une
roche sous-marine, dont le relvement lui ft inconnu. Pas un
dtour du chenal, dont il ne ft capable de suivre, sans compas ni
pilote, les sinuosits multiples. Il est donc facile de comprendre
comment, en dpit des faux signaux de ses compatriotes, il avait
pu diriger la sacolve avec cette sret de main. D'ailleurs, il
savait combien les Vityliens taient sujets  caution. Dj il les
avait vus  l'oeuvre. Et peut-tre, en somme, ne dsapprouvait-il
pas leurs instincts de pillards, du moment qu'il n'avait point eu
 en souffrir personnellement.

Mais, s'il les connaissait, Nicolas Starkos tait galement connu
d'eux. Aprs la mort de son pre, qui fut l'une de ces milliers de
victimes de la cruaut des Turcs, sa mre, affame de haine,
n'attendit plus que l'heure de se jeter dans le premier
soulvement contre la tyrannie ottomane. Lui,  dix-huit ans, il
avait quitt le Magne pour courir les mers, et plus
particulirement l'Archipel, se formant non seulement au mtier de
marin, mais aussi au mtier de pirate.  bord de quels navires
avait-il servi pendant cette priode de son existence, quels chefs
de flibustiers ou de forbans l'eurent sous leurs ordres, sous quel
pavillon fit-il ses premires armes, quel sang rpandit sa main,
le sang des ennemis de la Grce ou le sang de ses dfenseurs --
celui-l mme qui coulait dans ses veines -- nul que lui n'aurait
pu le dire. Plusieurs fois, cependant, on l'avait revu dans les
divers ports du golfe de Coron. Quelques-uns de ses compatriotes
avaient pu raconter ses hauts faits de piraterie, auxquels ils
s'taient associs, navires de commerce attaqus et dtruits,
riches cargaisons changes en parts de prise! Mais un certain
mystre entourait le nom de Nicolas Starkos. Toutefois, il tait
si avantageusement connu dans les provinces du Magne que, devant
ce nom, tous s'inclinrent.

Ainsi s'explique la rception qui fut faite  cet homme par les
habitants de Vitylo, pourquoi il leur imposa rien que par sa
prsence, comment tous abandonnrent ce projet de piller la
sacolve, lorsqu'ils eurent reconnu celui qui la commandait.

Ds que le capitaine de la _Karysta_ eut accost le quai du port,
un peu en arrire du mle, hommes et femmes, accourus pour le
recevoir, se rangrent respectueusement sur son passage. Lorsqu'il
dbarqua, pas un cri ne fut profr. Il semblait que Nicolas
Starkos et assez de prestige pour commander le silence autour de
lui rien que par son aspect. On attendait qu'il parlt, et, s'il
ne parlait pas -- ce qui tait possible -- nul ne se permettrait
de lui adresser la parole.

Nicolas Starkos, aprs avoir command aux matelots de son gig de
retourner  bord, s'avana vers l'angle que le quai forme au fond
du port. Mais,  peine avait-il fait une vingtaine de pas dans
cette direction qu'il s'arrta. Puis, avisant le vieux marin qui
le suivait, comme s'il et attendu quelque ordre  excuter:

Gozzo, dit-il, j'aurai besoin de dix hommes vigoureux pour
complter mon quipage.

-- Tu les auras, Nicolas Starkos, rpondit Gozzo. Le capitaine de
la _Karysta_ en et voulu cent qu'il les et trouvs,  prendre au
choix, parmi cette population maritime. Et ces cent hommes, sans
demander o on les menait,  quel mtier on les destinait, pour le
compte de qui ils allaient naviguer ou se battre, auraient suivi
leur compatriote, prts  partager son sort, sachant bien que
d'une faon ou de l'autre ils y trouveraient leur compte.

Que ces dix hommes, dans une heure, soient  bord de la _Karysta_,
ajouta le capitaine.

-- Ils y seront, rpondit Gozzo. Nicolas Starkos, indiquant d'un
geste qu'il ne voulait point tre accompagn, remonta le quai qui
s'arrondit  l'extrmit du mle, et s'enfona dans une des
troites rues du port. Le vieux Gozzo, respectant sa volont,
revint vers ses compagnons, et ne s'occupa plus que de choisir les
dix hommes destins  complter l'quipage de la sacolve.
Cependant, Nicolas Starkos s'levait peu  peu sur les pentes de
cette falaise abrupte qui supporte le bourg de Vitylo.  cette
hauteur, on n'entendait d'autre bruit que l'aboiement de chiens
froces, presque aussi redoutables aux voyageurs que les chacals
et les loups, chiens aux formidables mchoires,  large face de
dogue, que le bton n'effraye gure. Quelques golands
tourbillonnaient dans l'espace,  petits coups de leurs larges
ailes, en regagnant les trous du littoral.

Bientt, Nicolas Starkos eut dpass les dernires maisons de
Vitylo. Il prit alors le rude sentier qui contourne l'acropole de
Krapha. Aprs avoir long les ruines d'une citadelle, qui fut
jadis leve en cet endroit par Ville-Hardouin, au temps o les
Croiss occupaient divers points du Ploponnse, il dut contourner
la base des vieilles tours, dont la falaise est encore couronne.
L, il s'arrta un instant et se retourna.

 l'horizon, en de du cap Gallo, le croissant de la lune allait
bientt s'teindre dans les eaux de la mer Ionienne. Quelques
rares toiles scintillaient  travers d'troites dchirures de
nuages, pousss par le vent frais du soir. Pendant les accalmies,
un silence absolu rgnait autour de l'acropole. Deux ou trois
petites voiles,  peine visibles, sillonnaient la surface du
golfe, le traversant vers Coron ou le remontant vers Kalamata.
Sans le fanal, qui se balanait en tte de leur mt, peut-tre
et-il t impossible de les reconnatre. En contrebas, sept 
huit feux brillaient aussi sur divers points du rivage, doubls
par la tremblotante rverbration des eaux. taient-ce des feux de
barques de pche, ou des feux d'habitations, allums pour la nuit?
On n'aurait pu le dire.

Nicolas Starkos parcourait, de son regard habitu aux tnbres,
toute cette immensit. Il y a dans l'oeil du marin une puissance
de vision pntrante, qui lui permet de voir l o d'autres ne
verraient pas. Mais, en ce moment, il semblait que les choses
extrieures ne fussent pas pour impressionner le capitaine de la
_Karysta_, accoutum sans doute  de tout autres scnes. Non,
c'tait en lui-mme qu'il regardait. Cet air natal, qui est comme
l'haleine du pays, il le respirait presque inconsciemment. Et il
restait immobile, pensif, les bras croiss, tandis que sa tte,
rejete hors du capuchon, ne remuait pas plus que si elle et t
de pierre.

Prs d'un quart d'heure se passa ainsi. Nicolas Starkos n'avait
cess d'observer cet occident que dlimitait un lointain horizon
de mer. Puis il fit quelques pas en remontant obliquement la
falaise. Ce n'tait point au hasard qu'il allait de la sorte. Une
secrte pense le conduisait; mais on et dit que ses yeux
vitaient encore de voir ce qu'ils taient venus chercher sur les
hauteurs de Vitylo.

D'ailleurs, rien de dsol comme cette cte, depuis le cap Matapan
jusqu' l'extrme cul-de-sac du golfe. Il n'y poussait ni
orangers, citronniers, glantiers, lauriers-roses, jasmins de
l'Argolide, figuiers, arbousiers, mriers, ni rien de ce qui fait
de certaines parties de la Grce une riche et verdoyante campagne.
Pas un chne-vert, pas un platane, pas un grenadier, tranchant sur
le sombre rideau des cyprs et des cdres. Partout des roches
qu'un prochain boulement de ces terrains volcaniques pourra bien
prcipiter dans les eaux du golfe. Partout une sorte d'pret
farouche sur cette terre du Magne, insuffisante nourricire de sa
population.  peine quelques pins dcharns, grimaants,
fantasques, dont on a puis la rsine, auxquels manque la sve,
montrant les profondes blessures de leurs troncs.  et l, de
maigres cactus, vritables chardons pineux, dont les feuilles
ressemblent  de petits hrissons  demi pels. Nulle part, enfin,
ni aux arbustes rabougris, ni au sol, form de plus de gravier que
d'humus, de quoi nourrir ces chvres que leur sobrit rend peu
difficiles, cependant.

Aprs avoir fait une vingtaine de pas, Nicolas Starkos s'arrta de
nouveau. Puis, il se retourna vers le nord-est, l o la crte
loigne du Taygte traait son profil sur le fond moins obscur du
ciel. Une ou deux toiles, qui se levaient  cette heure, y
reposaient encore, au ras de l'horizon, comme de gros vers
luisants.

Nicolas Starkos tait rest immobile. Il regardait une petite
maison basse, construite en bois qui occupait un renflement de la
falaise  une cinquantaine de pas. Modeste habitation, isole au-
dessus du village,  laquelle on n'arrivait que par d'abrupts
sentiers, btie au milieu d'un enclos de quelques arbres  demi
dpouills, entour d'une haie d'pines. Cette demeure, on la
sentait abandonne depuis longtemps. La haie, en mauvais tat, ici
touffue, l troue, ne lui faisait plus une barrire suffisante
pour la protger. Les chiens errants, les chacals, qui visitent
quelquefois la rgion, avaient plus d'une fois ravag ce petit
coin du sol maniote. Mauvaises herbes et broussailles, c'tait
l'apport de la nature en ce lieu dsert, depuis que la main de
l'homme ne s'y exerait plus.

Et pourquoi cet abandon? C'est que le possesseur de ce morceau de
terre tait mort depuis bien des annes. C'est que sa veuve,
Andronika Starkos, avait quitt le pays pour aller prendre rang
parmi ces vaillantes femmes qui marqurent dans la guerre de
l'Indpendance. C'est que le fils, depuis son dpart, n'avait
jamais remis le pied dans la maison paternelle.

L, pourtant, tait n Nicolas Starkos. L se passrent les
premires annes de son enfance. Son pre, aprs une longue et
honnte vie de marin, s'tait retir dans cet asile, mais il se
tenait  l'cart de cette population de Vitylo, dont les excs lui
faisaient horreur. Plus instruit, d'ailleurs, et avec un peu plus
d'aisance que les gens du port, il avait pu se faire une existence
 part entre sa femme et son enfant. Il vivait ainsi au fond de
cette retraite, ignor et tranquille, lorsque, un jour, dans un
mouvement de colre, il tenta de rsister  l'oppression et paya
de sa vie sa rsistance. On ne pouvait chapper aux agents turcs,
mme aux extrmes confins de la pninsule!

Le pre n'tant plus l pour diriger son fils, la mre fut
impuissante  le contenir. Nicolas Starkos dserta la maison pour
aller courir les mers, mettant au service de la piraterie et des
pirates ces merveilleux instincts de marin qu'il tenait de son
origine.

Depuis dix ans, la maison avait donc t abandonne par le fils,
depuis six ans par la mre. On disait dans le pays, cependant,
qu'Andronika y tait quelquefois revenue. On avait cru, du moins,
l'apercevoir, mais  de rares intervalles et pour de courts
instants, sans qu'elle et communiqu avec aucun des habitants de
Vitylo.

Quant  Nicolas Starkos, jamais avant ce jour, bien qu'il et t
ramen une ou deux fois au Magne par le hasard de ses excursions,
il n'avait manifest l'intention de revoir cette modeste
habitation de la falaise. Jamais une demande de sa part sur l'tat
d'abandon o elle se trouvait. Jamais une allusion  sa mre, pour
savoir si elle revenait parfois  la demeure dserte. Mais 
travers les terribles vnements qui ensanglantaient alors la
Grce, peut-tre le nom d'Andronika tait-il arriv jusqu' lui --
nom qui aurait d pntrer comme un remords dans sa conscience, si
sa conscience n'et t impntrable.

Et cependant, ce jour-l, si Nicolas Starkos avait relch au port
de Vitylo, ce n'tait pas uniquement pour renforcer de dix hommes
l'quipage de la sacolve. Un dsir -- plus qu'un dsir -- un
imprieux instinct, dont il ne se rendait peut-tre pas bien
compte, l'y avait pouss. Il s'tait senti pris du besoin de
revoir, une dernire fois sans doute, la maison paternelle, de
toucher encore du pied ce sol sur lequel s'taient exercs ses
premiers pas, de respirer l'air enferm entre ces murs o s'tait
exhale sa premire haleine, o il avait bgay les premiers mots
de l'enfant. Oui! voil pourquoi il venait de remonter les rudes
sentiers de cette falaise, pourquoi il se trouvait,  cette heure,
devant la barrire du petit enclos.

L, il eut comme un mouvement d'hsitation. Il n'est de coeur si
endurci, qui ne se serre en prsence de certains retours du pass.
On n'est pas n quelque part pour ne rien sentir devant la place
o vous a berc la main d'une mre. Les fibres de l'tre ne
peuvent s'user  ce point que pas une seule ne vibre encore,
lorsqu'un de ces souvenirs la touche.

Il en fut ainsi de Nicolas Starkos, arrt sur le seuil de la
maison abandonne, aussi sombre, aussi silencieuse, aussi morte 
l'intrieur qu' l'extrieur.

Entrons!... Oui!... entrons!

Ce furent les premiers mots que pronona Nicolas Starkos. Encore
ne fit-il que les murmurer, comme s'il et eu la crainte d'tre
entendu et d'voquer quelque apparition du pass.

Entrer dans cet enclos, quoi de plus facile! La barrire tait
disjointe, les montants gisaient sur le sol. Il n'y avait mme pas
une porte  ouvrir, un barreau  repousser.

Nicolas Starkos entra. Il s'arrta devant l'habitation, dont les
auvents,  demi pourris par la pluie, ne tenaient plus qu' des
bouts de ferrures rouilles et ronges.

 ce moment, une hulotte fit entendre un cri et s'envola d'une
touffe de lentisques, qui obstruait le seuil de la porte.

L, Nicolas Starkos hsita encore. Il tait bien rsolu,
cependant,  revoir jusqu' la dernire chambre de l'habitation.
Mais il fut sourdement fch de ce qui se passait en lui,
d'prouver comme une sorte de remords. S'il se sentait mu, il se
sentait irrit aussi. Il semblait que de ce toit paternel, allait
s'chapper comme une protestation contre lui, comme une
maldiction dernire!

Aussi, avant de pntrer dans cette maison, il voulut en faire le
tour. La nuit tait sombre. Personne ne le voyait, et il ne se
voyait pas lui-mme! En plein jour, peut-tre ne ft-il pas venu!
En pleine nuit, il se sentait plus d'audace  braver ses
souvenirs.

Le voil donc, marchant d'un pas furtif, pareil  un malfaiteur
qui chercherait  reconnatre les abords d'une habitation dans
laquelle il va porter la ruine, longeant les murs lzards aux
angles, tournant les coins dont l'arte effrite disparaissait
sous les mousses, ttant de la main ces pierres branles, comme
pour voir s'il restait encore un peu de vie dans ce cadavre de
maison, coutant, enfin, si le coeur lui battait encore! Par
derrire, l'enclos tait plus obscur. Les obliques lueurs du
croissant lunaire, qui disparaissait alors, n'auraient pu y
arriver.

Nicolas Starkos avait lentement fait le tour. La sombre demeure
gardait une sorte de silence inquitant. On l'et dite hante ou
visionne. Il revint vers la faade oriente  l'ouest. Puis, il
s'approcha de la porte, pour la repousser si elle ne tenait que
par un loquet, pour la forcer si le pne s'engageait encore dans
la gche de la serrure.

Mais alors le sang lui monta aux yeux. Il vit rouge comme on
dit, mais rouge de feu. Cette maison, qu'il voulait visiter encore
une fois, il n'osait plus y entrer. Il lui semblait que son pre,
sa mre, allaient apparatre sur le seuil, les bras tendus, le
maudissant, lui, le mauvais fils, le mauvais citoyen, tratre  la
famille, tratre  la patrie!

 ce moment, la porte s'ouvrit avec lenteur. Une femme parut sur
le seuil. Elle tait vtue du costume maniote -- un jupon de
cotonnade noire  petite bordure rouge, une camisole de couleur
sombre, serre  la taille, sur sa tte un large bonnet bruntre,
enroul d'un foulard aux couleurs du drapeau grec.

Cette femme avait une figure nergique, avec de grands yeux noirs
d'une vivacit un peu sauvage, un teint hl comme celui des
pcheuses du littoral. Sa taille tait haute, droite, bien qu'elle
ft ge de plus de soixante ans.

C'tait Andronika Starkos. La mre et le fils, spars depuis si
longtemps de corps et d'me, se trouvaient alors face  face.

Nicolas Starkos ne s'attendait pas  se voir en prsence de sa
mre... Il fut pouvant par cette apparition.

Andronika, le bras tendu vers son fils, lui interdisant l'accs de
sa maison, ne dit que ces mots d'une voix qui les rendait
terribles, venant d'elle:

Jamais Nicolas Starkos ne remettra le pied dans la maison du
pre!... Jamais!

Et le fils, courb sous cette injonction, recula peu  peu. Celle
qui l'avait port dans ses entrailles le chassait maintenant comme
on chasse un tratre. Alors il voulut faire un pas en avant... Un
geste plus nergique encore, un geste de maldiction, l'arrta.

Nicolas Starkos se rejeta en arrire. Puis, il s'chappa de
l'enclos, il reprit le sentier de la falaise, il descendit 
grands pas, sans se retourner, comme si une main invisible l'et
pouss par les paules.

Andronika, immobile sur le seuil de sa maison, le vit disparatre
au milieu de la nuit.

Dix minutes aprs, Nicolas Starkos, ne laissant rien voir de son
motion, redevenu matre de lui-mme, atteignait le port o il
hlait son gig et s'y embarquait. Les dix hommes choisis par Gozzo
se trouvaient dj  bord de la sacolve.

Sans prononcer un seul mot, Nicolas Starkos monta sur le pont de
la _Karysta_, et, d'un signe, il donna l'ordre d'appareiller.

La manoeuvre fut rapidement faite. Il n'y eut qu' hisser les
voiles disposes pour un prompt dpart. Le vent de terre, qui
venait de se lever, rendait facile la sortie du port.

Cinq minutes plus tard, la _Karysta_ franchissait les passes,
srement, silencieusement, sans qu'un seul cri et t pouss par
les hommes du bord ni par les gens de Vitylo.

Mais la sacolve n'tait pas  un mille au large, qu'une flamme
illuminait la crte de la falaise.

C'tait l'habitation d'Andronika Starkos qui brlait jusque dans
ses fondations. La main de la mre avait allum cet incendie. Elle
ne voulait pas qu'il restt un seul vestige de la maison o son
fils tait n.

Pendant trois milles encore, le capitaine ne put dtacher son
regard de ce feu qui brillait sur la terre du Magne, et il le
suivit dans l'ombre jusqu' son dernier clat.

Andronika l'avait dit:

Jamais Nicolas Starkos ne remettrait le pied dans la maison du
pre!... Jamais!




III

Grecs contre Turcs


Dans les temps prhistoriques, alors que l'corce solide du globe
se moulait peu  peu sous l'action des forces intrieures,
neptuniennes ou plutoniennes, la Grce dut sa naissance  un
cataclysme qui repoussa ce bout de terre au-dessus du niveau des
eaux, tandis qu'il engloutissait dans l'Archipel toute une partie
du continent, dont il ne reste plus que les sommets sous formes
d'les. La Grce est, en effet, sur la ligne volcanique qui va de
Chypre  la Toscane.[1]

Il semble que les Hellnes tiennent du sol instable de leur pays
l'instinct de cette agitation physique et morale, qui peut les
porter dans les choses hroques jusqu'aux plus grands excs. Il
n'en est pas moins vrai que c'est grce  leurs qualits
naturelles, un courage indomptable, le sentiment du patriotisme,
l'amour de la libert, qu'ils sont parvenus  faire un tat
indpendant de ces provinces courbes, depuis tant de sicles,
sous la domination ottomane.

Plasgique dans les temps les plus reculs, c'est--dire peuple
de tribus de l'Asie; hellnique, du XVIe au XIVe sicle avant l're
chrtienne, avec l'apparition des Hellnes, dont une tribu, les
Graes, devait lui donner son nom, dans ces temps presque
mythologiques des Argonautes, des Hraclides et de la guerre de
Troie; bien grecque enfin, depuis Lycurgue, avec Miltiade,
Thmistocle, Aristide, Lonidas, Eschyle, Sophocle, Aristophane,
Hrodote, Thucydide, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote,
Hippocrate, Phidias, Pricls, Alcibiade, Plopidas, paminondas,
Dmosthne; puis, macdonienne avec Philippe et Alexandre, la
Grce finit par devenir province romaine sous le nom d'Achae,
cent quarante-six ans avant J.-C. et pour une priode de quatre
sicles.

Depuis cette poque, successivement envahi par les Visigoths, les
Vandales, les Ostrogoths, les Bulgares, les Slaves, les Arabes,
les Normands, les Siciliens, conquis par les Croiss au
commencement du treizime sicle, partag en un grand nombre de
fiefs au quinzime, ce pays, si prouv dans l'ancienne et la
nouvelle re, retomba au dernier rang entre les mains des Turcs et
sous la domination musulmane.

Pendant prs de deux cents ans, on peut dire que la vie politique
de la Grce fut absolument teinte. Le despotisme des
fonctionnaires ottomans, qui y reprsentaient l'autorit, passait
toutes limites. Les Grecs n'taient ni des annexs, ni des
conquis, pas mme des vaincus: c'taient des esclaves, tenus sous
le bton du pacha, avec l'iman ou prtre  sa droite, le djellah
ou bourreau  sa gauche.

Mais toute existence n'avait pas encore abandonn ce pays qui se
mourait. Aussi, allait-il de nouveau palpiter sous l'excs de la
douleur. Les Montngrins de l'pire, en 1766, les Maniotes, en
1769, les Souliotes d'Albanie, se soulevrent enfin, et
proclamrent leur indpendance; mais, en 1804, toute cette
tentative de rbellion fut dfinitivement comprime par Ali de
Tbelen, pacha de Janina.

Il n'tait que temps d'intervenir, alors, si les puissances
europennes ne voulaient pas assister au total anantissement de
la Grce. En effet, rduite  ses seules forces, elle ne pouvait
que mourir en essayant de recouvrer son indpendance.

En 1821, Ali de Tbelen, rvolt  son tour contre le sultan
Mahmoud, venait d'appeler les Grecs  son aide, en leur promettant
la libert. Ils se soulevrent en masse. Les Philhellnes
accoururent  leur secours de tous les points de l'Europe. Ce
furent des Italiens, des Polonais, des Allemands, mais surtout des
Franais, qui se rangrent contre les oppresseurs. Les noms de
Guys de Sainte-Hlne, de Gaillard, de Chauvassaigne, des
capitaines Baleste et Jourdain, du colonel Fabvier, du chef
d'escadron Regnaud de Saint-Jean-d'Angly, du gnral Maison,
auxquels il convient d'ajouter ceux de trois Anglais, lord
Cochrane, lord Byron, le colonel Hastings, ont laiss un souvenir
imprissable dans ce pays pour lequel ils venaient se battre et
mourir.

 ces noms, illustrs par tout ce que le dvouement  la cause des
opprims peut engendrer de plus hroque, la Grce allait rpondre
par des noms pris dans ses plus hautes familles, trois Hydriotes,
Tombasis, Tsamados, Miaoulis, puis Colocotroni, Marco Botsaris,
Maurocordato, Mauromichalis, Constantin Canaris, Negris,
Constantin et Dmtrius Hypsilantis, Ulysse et tant d'autres. Ds
le dbut, le soulvement se changea en une guerre  mort, dent
pour dent, oeil pour oeil, qui provoqua les plus horribles
reprsailles de part et d'autre.

En 1821, les Souliotes et le Magne se soulevrent.  Patras,
l'vque Germanos, la croix en main, pousse le premier cri. La
More, la Moldavie, l'Archipel, se rangent sous l'tendard de
l'indpendance. Les Hellnes, victorieux sur mer, parviennent 
s'emparer de Tripolitza.  ces premiers succs des Grecs, les
Turcs rpondent par le massacre de leurs compatriotes qui se
trouvaient  Constantinople.

En 1822, Ali de Tbelen, assig dans sa forteresse de Janina, est
lchement assassin au milieu d'une confrence que lui avait
propose le gnral turc Kourschid. Peu de temps aprs,
Maurocordato et les Philhellnes sont crass  la bataille
d'Arta; mais ils reprennent l'avantage au premier sige de
Missolonghi, que l'arme d'Omer-Vrione est oblige de lever, non
sans des pertes considrables.

En 1823, les puissances trangres commencent  intervenir plus
efficacement. Elles proposent au sultan une mdiation. Le sultan
refuse, et, pour appuyer son refus, dbarque dix mille soldats
asiatiques dans l'Eube. Puis, il donne le commandement en chef de
l'arme turque  son vassal Mhmet-Ali, pacha d'gypte. Ce fut
dans les luttes de cette anne-l que succomba Marco Botsaris, ce
patriote dont on a pu dire: Il vcut comme Aristide et mourut
comme Lonidas.

En 1824, poque de grands revers pour la cause de l'Indpendance,
lord Byron avait dbarqu, le 24 janvier,  Missolonghi, et, le
jour de Pques, il mourait devant Lpante, sans avoir rien vu
s'accomplir de son rve. Les Ipsariotes taient massacrs par les
Turcs, et la ville de Candie, en Crte, se rendait aux soldats de
Mhmet-Ali. Seuls, les succs maritimes purent consoler les Grecs
de tant de dsastres.

En 1825, c'est Ibrahim-Pacha, fils de Mhmet-Ali, qui dbarque 
Modon, en More, avec onze mille hommes. Il s'empare de Navarin et
bat Colocotroni  Tripolitza. Ce fut alors que le gouvernement
hellnique confia un corps de troupes rgulires  deux Franais,
Fabvier et Regnaud de Saint-Jean-d'Angly; mais, avant que ces
troupes eussent t mises en tat de lui rsister, Ibrahim
dvastait la Messnie et le Magne. Et s'il abandonna ses
oprations, c'est qu'il voulut aller prendre part au second sige
de Missolonghi, dont le gnral Kioutagi ne parvenait pas 
s'emparer, bien que le sultan lui et dit: Ou Missolonghi ou ta
tte!

En 1826, le 5 janvier, aprs avoir brl Pyrgos, Ibrahim arrivait
devant Missolonghi. Pendant trois jours, du 25 au 28, il jeta sur
la ville huit mille bombes et boulets, sans pouvoir y entrer, mme
aprs un triple assaut, et bien qu'il n'et affaire qu' deux
mille cinq cents combattants, dj affaiblis par la famine.
Cependant il devait russir, surtout lorsque Miaoulis et son
escadre, qui apportaient des secours aux assigs, eurent t
repousss. Le 23 avril, aprs un sige qui avait cot la vie 
dix-neuf cents de ses dfenseurs, Missolonghi tombait au pouvoir
d'Ibrahim, et ses soldats massacrrent hommes, femmes, enfants,
presque tout ce qui survivait des neuf mille habitants de la
ville. En cette mme anne, les Turcs, amens par Kioutagi, aprs
avoir ravag la Phocide et la Botie, arrivaient  Thbes, le 10
juillet, entraient en Attique, investissaient Athnes, s'y
tablissaient et faisaient le sige de l'Acropole, dfendue par
quinze cents Grecs. Au secours de cette citadelle, la cl de la
Grce, le nouveau gouvernement envoya Caraskakis, l'un des
combattants de Missolonghi, et le colonel Fabvier avec son corps
de rguliers. La bataille qu'ils livrrent  Chadari fut perdue,
et Kioutagi put continuer le sige de l'Acropole. Pendant ce
temps, Caraskakis s'engageait  travers les dfils du Parnasse,
battait les Turcs  Arachova, le 5 dcembre, et, sur le champ de
bataille, il levait un trophe de trois cents ttes coupes. La
Grce du Nord tait redevenue libre presque tout entire.

Malheureusement,  la faveur de ces luttes, l'Archipel tait livr
aux incursions des plus redoutables forbans, qui eussent jamais
dsol ces mers. Et parmi eux, on citait, comme l'un des plus
sanguinaires, le plus hardi peut-tre, ce pirate Sacratif, dont le
nom seul tait une pouvante dans toutes les chelles du Levant.

Cependant, sept mois avant l'poque  laquelle dbute cette
histoire, les Turcs avaient t obligs de se rfugier dans
quelques-unes des places fortes de la Grce septentrionale. Au
mois de fvrier 1827, les Grecs avaient reconquis leur
indpendance depuis le golfe d'Ambracie jusqu'aux confins de
l'Attique. Le pavillon turc ne flottait plus qu' Missolonghi, 
Vonitsa,  Naupacte. Le 31 mars, sous l'influence de lord
Cochrane, les Grecs du Nord et les Grecs du Ploponnse, renonant
 leurs luttes intestines, allaient runir les reprsentants de la
nation en une assemble unique  Trzne, et concentrer les
pouvoirs en une seule main, celle d'un tranger, un diplomate
russe, grec de naissance, Capo d'Istria, originaire de Corfou.

Mais Athnes tait aux mains des Turcs. Sa citadelle avait
capitul, le 5 juin. La Grce du Nord fut alors contrainte de
faire sa complte soumission. Le 6 juillet, il est vrai, la
France, l'Angleterre, la Russie et l'Autriche signaient une
convention qui, tout en admettant la suzerainet de la Porte,
reconnaissait l'existence d'une nation grecque. En outre, par un
article secret, les puissances signataires s'engageaient  s'unir
contre le sultan, s'il refusait d'accepter un arrangement
pacifique.

Tels sont les faits gnraux de cette sanglante guerre, que le
lecteur doit se remettre en mmoire, car ils se rattachent trs
directement  ce qui va suivre.

Voici maintenant quels sont les faits particuliers auxquels sont
plus directement lis les personnages dj connus et ceux 
connatre de cette dramatique histoire.

Parmi les premiers, il faut d'abord citer Andronika, la veuve du
patriote Starkos.

Cette lutte, pour conqurir l'indpendance de leur pays, n'avait
pas seulement enfant des hros, mais aussi d'hroques femmes,
dont le nom est glorieusement ml aux vnements de cette poque.

Ainsi voit-on apparatre le nom de Bobolina, ne dans une petite
le,  l'entre du golfe de Nauplie. En 1812, son mari est fait
prisonnier, emmen  Constantinople, empal par ordre du sultan.
Le premier cri de la guerre de l'indpendance est jet. Bobolina,
en 1821, sur ses propres ressources, arme trois navires, et, ainsi
que le raconte M. H. Belle, d'aprs le rcit d'un vieux Klephte,
aprs avoir arbor son pavillon, qui porte ces mots des femmes
spartiates: Ou dessus ou dessous, elle fait la course jusqu'au
littoral de l'Asie Mineure, capturant et brlant les navires turcs
avec l'intrpidit d'un Tsamados ou d'un Canaris; puis, aprs
avoir gnreusement abandonn la proprit de ses navires au
nouveau gouvernement, elle assiste au sige de Tripolitza,
organise autour de Nauplie un blocus qui dure quatorze mois, et
oblige enfin la citadelle  se rendre. Cette femme, dont toute la
vie est une lgende, devait finir par tomber sous le poignard de
son frre pour une simple affaire de famille.

Une autre grande figure doit tre place au mme rang que cette
vaillante Hydriote. Toujours mmes faits amenant mmes
consquences. Un ordre du sultan fait trangler  Constantinople
le pre de Modena Mavroeinis, femme dont la beaut galait la
naissance. Modena se jette aussitt dans l'insurrection, appelle 
la rvolte les habitants de Mycone, arme des btiments qu'elle
monte, organise des compagnies de gurillas qu'elle dirige, arrte
l'arme de Smil-Pacha au fond des troites gorges du Plion, et
marque brillamment jusqu' la fin de la guerre, en harcelant les
Turcs dans les dfils des montagnes de la Phthiotide.

Il faut encore nommer Kados, dtruisant par la mine les murs de
Vilia, et se battant avec un courage indomptable au monastre
Sainte-Vnrande; Moskos, sa mre, luttant aux cts de son poux,
et crasant les Turcs sous des quartiers de roche; Despo, qui pour
ne pas tomber aux mains des musulmans, se fit sauter avec ses
filles, ses belles-filles et ses petits-fils. Et les femmes
souliotes, et celles qui protgrent le nouveau gouvernement,
install  Salamine, en lui prenant la flottille qu'elles
commandaient, et cette Constance Zacharias, qui, aprs avoir donn
le signal du soulvement dans les plaines de Laconie, se jeta sur
Londari  la tte de cinq cents paysans, et tant d'autres, enfin,
dont le sang gnreux ne fut point pargn dans cette guerre,
pendant laquelle on put voir de quoi taient capables les
descendantes des Hellnes!

Ainsi avait fait la veuve de Starkos. Ainsi, sous le seul nom
d'Andronika -- n'ayant plus voulu de celui que dshonorait son
fils -- se laissa-t-elle emporter dans le mouvement par un
irrsistible instinct de reprsailles autant que par amour de
l'indpendance. Comme Bobolina, veuve d'un poux supplici pour
avoir tent de dfendre son pays, comme Modena, comme Zacharias,
si elle ne put  ses frais armer des navires ou lever des
compagnies de volontaires, du moins paya-t-elle de sa personne au
milieu des grands drames de cette insurrection.

Ds 1821, Andronika se joignit  ceux des Maniotes que
Colocotroni, condamn  mort et rfugi dans les les Ioniennes,
appela  lui, lorsque, le 18 janvier de cette anne, il dbarqua 
Scardamoula. Elle fut de cette premire bataille range, livre en
Thessalie lorsque Colocotroni attaqua les habitants de Phanari, et
ceux de Caritne, runis aux Turcs sur les bords de la Rhouphia.
Elle fut aussi de cette bataille de Valtetsio, du 17 mai, qui
amena la droute de l'arme de Moustapha-bey. Plus
particulirement encore, elle se distingua  ce sige de
Tripolitza, o les Spartiates traitaient les Turcs de lches
Persans, o les Turcs traitaient les Grecs de faibles livres de
Laconie! Mais, cette fois, les livres eurent le dessus. Le 5
octobre, la capitale du Ploponnse, n'ayant pu tre dbloque par
la flotte turque, dut capituler, et, malgr la convention, fut
mise  feu et  sang, pendant trois jours -- ce qui cota la vie,
au dedans comme au dehors,  dix mille Ottomans de tout ge et de
tout sexe.

L'anne suivante, le 4 mars, ce fut pendant un combat naval
qu'Andronika, embarque sous les ordres de l'amiral Miaoulis, vit
les vaisseaux turcs s'enfuir, aprs une lutte de cinq heures, et
chercher un refuge au port de Zante. Mais, sur un de ces
vaisseaux, elle avait reconnu son fils, qui pilotait l'escadre
ottomane  travers le golfe de Patras!... Ce jour-l, sous le coup
de cette honte, elle s'lana au plus fort de la mle pour y
chercher la mort... La mort ne voulut pas d'elle.

Et pourtant, Nicolas Starkos devait aller plus loin encore dans
cette voie criminelle! Quelques semaines plus tard, ne se
joignait-il pas  Kari-Ali qui bombardait la ville de Scio dans
l'le de ce nom? N'avait-il pas sa part de ces pouvantables
massacres, o prirent vingt-trois mille chrtiens, sans compter
quarante-sept mille qui furent vendus comme esclaves sur les
marchs de Smyrne? Et l'un des btiments qui transporta une partie
de ces malheureux aux ctes barbaresques, n'tait-il pas command
par le fils mme d'Andronika -- un Grec qui vendait ses frres!

Pendant la priode suivante, dans laquelle les Hellnes allaient
avoir  rsister aux armes combines des Turcs et des gyptiens,
Andronika ne cessa pas un instant d'imiter ces hroques femmes,
dont les noms ont t cits plus haut.

Lamentable poque, surtout pour la More. Ibrahim venait d'y
lancer ses farouches Arabes, plus froces que les Ottomans.
Andronika tait de ces quatre mille combattants que Colocotroni,
nomm commandant en chef des troupes du Ploponnse, avait
seulement pu runir autour de lui. Mais Ibrahim, aprs avoir
dbarqu onze mille hommes sur la cte messnienne, s'tait
d'abord occup de dbloquer Coron et Patras; puis, il s'tait
empar de Navarin, dont la citadelle devait lui assurer une base
d'oprations, et le port lui donner un abri sr pour sa flotte.
Ensuite ce fut Argos qu'il incendia, Tripolitza dont il prit
possession -- ce qui lui permit, jusqu' l'hiver, d'exercer ses
ravages  travers les provinces avoisinantes. Plus
particulirement, la Messnie subit ces horribles dvastations.
Aussi Andronika dut-elle souvent fuir jusqu'au fond du Magne pour
ne pas tomber entre les mains des Arabes. Cependant, elle ne
songeait pas  prendre du repos. Peut-on reposer sur une terre
opprime? On la retrouve dans les campagnes de 1825 et de 1826, au
combat des dfils de Verga, aprs lequel Ibrahim recula sur
Polyaravos, o les Maniotes du Nord parvinrent  le repousser
encore. Puis, elle se joignit aux rguliers du colonel Fabvier,
pendant la bataille de Chaidari, au mois de juillet 1826. L,
grivement blesse, elle ne dut qu'au courage d'un jeune Franais,
engag sous le drapeau des Philhellnes, d'chapper aux
impitoyables soldats de Kioutagi.

Pendant plusieurs mois, la vie d'Andronika fut en pril. Sa
constitution robuste la sauva; mais l'anne 1826 se termina, sans
qu'elle et retrouv assez de force pour reprendre part  la
lutte.

Ce fut dans ces circonstances qu'au mois d'aot 1827, elle revint
dans les provinces du Magne. Elle voulait revoir sa maison de
Vitylo. Un singulier hasard y ramenait son fils le mme jour... On
sait le rsultat de la rencontre d'Andronika avec Nicolas Starkos,
et comment ce fut une suprme maldiction qu'elle lui jeta du
seuil de la maison paternelle.

Et maintenant, n'ayant plus rien qui la retnt au sol natal,
Andronika allait continuer  combattre tant que la Grce n'aurait
pas recouvr son indpendance.

Les choses en taient donc  ce point, le 10 mars 1827, au moment
o la veuve de Starkos reprenait les routes du Magne pour
rejoindre les Grecs du Ploponnse, qui, pied  pied, disputaient
leur territoire aux soldats d'Ibrahim.




IV

Triste maison d'un riche


Pendant que la _Karysta_ se dirigeait vers le nord pour une
destination connue seulement de son capitaine, il se passait 
Corfou un fait qui, pour tre d'ordre priv, n'en devait pas moins
attirer l'attention publique sur les principaux personnages de
cette histoire.

On sait que, depuis 1815, par suite des traits qui portent cette
date, le groupe des les Ioniennes avait t plac sous le
protectorat de l'Angleterre, aprs avoir accept celui de la
France jusqu'en 1814.[2]

De tout ce groupe qui comprend Crigo, Zante, Ithaque, Cphalonie,
Leucade, Paxos et Corfou, cette dernire le, la plus
septentrionale, est aussi la plus importante. C'est l'ancienne
Corcyre. Or, une le qui eut pour roi Alcinos, l'hte gnreux de
Jason et de Mde, qui, plus tard, accueillit le sage Ulysse,
aprs la guerre de Troie, a bien droit  tenir une place
considrable dans l'histoire ancienne. Aprs avoir t en lutte
avec les Francs, les Bulgares, les Sarrasins, les Napolitains,
ravage au seizime sicle par Barberousse, protge au dix-
huitime par le comte de Schulembourg, et,  la fin du premier
empire, dfendue par le gnral Donzelot, elle tait alors la
rsidence d'un Haut Commissaire anglais.

 cette poque, ce Haut Commissaire tait sir Frederik Adam,
gouverneur des les Ioniennes. En vue des ventualits que pouvait
provoquer la lutte des Grecs contre les Turcs, il avait toujours
sous la main quelques frgates destines  faire la police de ces
mers. Et il ne fallait pas moins que des btiments de haut bord
pour maintenir l'ordre dans cet archipel, livr aux Grecs, aux
Turcs, aux porteurs de lettres de marque, sans parler des pirates,
n'ayant d'autre commission que celle qu'ils s'arrogeaient de
piller  leur convenance les navires de toute nationalit.

On rencontrait alors  Corfou un certain nombre d'trangers, et,
plus particulirement, de ceux qui avaient t attirs, depuis
trois ou quatre ans, par les diverses phases de la guerre de
l'Indpendance. C'tait de Corfou que les uns s'embarquaient pour
aller rejoindre. C'tait  Corfou que venaient s'installer les
autres, auxquels d'excessives fatigues imposaient un repos de
quelque temps.

Parmi ces derniers, il convient de citer un jeune Franais.
Passionn pour cette noble cause, depuis cinq ans, il avait pris
une part active et glorieuse aux principaux vnements dont la
pninsule hellnique tait le thtre.

Henry d'Albaret, lieutenant de vaisseau de la marine royale, un
des plus jeunes officiers de son grade, maintenant en cong
illimit, tait venu se ranger, ds le dbut de la guerre, sous le
drapeau des Philhellnes franais. g de vingt-neuf ans, de
taille moyenne, d'une constitution robuste, qui le rendait propre
 supporter toutes les fatigues du mtier de marin, ce jeune
officier, par la grce de ses manires, la distinction de sa
personne, la franchise de son regard, le charme de sa physionomie,
la sret de ses relations, inspirait ds l'abord une sympathie
qu'une plus longue intimit ne pouvait qu'accrotre.

Henry d'Albaret appartenait  une riche famille, parisienne
d'origine. Il avait  peine connu sa mre. Son pre tait mort 
peu prs  l'poque de sa majorit, c'est--dire deux ou trois ans
aprs sa sortie de l'cole navale. Matre d'une assez belle
fortune, il n'avait point pens que ce ft une raison d'abandonner
son mtier de marin. Au contraire. Il continua donc  suivre cette
carrire -- l'une des plus belles qui soient au monde -- et il
tait lieutenant de vaisseau quand le pavillon grec fut arbor en
face du croissant turc dans la Grce du Nord et le Ploponnse.

Henry d'Albaret n'hsita pas. Comme tant d'autres braves jeunes
gens irrsistiblement entrans par ce mouvement, il accompagna
les volontaires que des officiers franais allaient guider
jusqu'aux confins de l'Europe orientale. Il fut de ces premiers
Philhellnes qui versrent leur sang pour la cause de
l'indpendance. Ds l'anne 1822, il se trouvait parmi ces
glorieux vaincus de Maurocordato,  la fameuse bataille d'Arta,
et, parmi les vainqueurs, au premier sige de Missolonghi. Il
tait l, l'anne suivante, quand succomba Marco Botsaris. Pendant
l'anne 1824, il prit part, non sans clat,  ces combats
maritimes qui vengrent les Grecs des victoires de Mhmet-Ali.
Aprs la dfaite de Tripolitza, en 1825, il commandait un parti de
rguliers sous les ordres du colonel Fabvier. En juillet 1826, il
se battait  Chaidari, o il sauvait la vie d'Andronika Starkos,
que foulaient aux pieds les chevaux de Kioutagi -- bataille
terrible dans laquelle les Philhellnes firent d'irrparables
pertes.

Cependant, Henry d'Albaret ne voulut point abandonner son chef,
et, peu de temps aprs, il le rejoignit  Mthnes.

 ce moment, l'Acropole d'Athnes tait dfendue par le commandant
Gouras, ayant quinze cents hommes sous ses ordres. L, dans cette
citadelle, s'taient rfugis cinq cents femmes et enfants, qui
n'avaient pu fuir au moment o les Turcs s'emparaient de la ville.
Gouras avait des vivres pour un an, un matriel de quatorze canons
et de trois obusiers, mais les munitions allaient lui manquer.

Fabvier rsolut alors de ravitailler l'Acropole. Il demanda des
hommes de bonne volont pour le seconder dans cet audacieux
projet. Cinq cent trente rpondirent  son appel; parmi eux,
quarante Philhellnes; parmi ces quarante et  leur tte, Henry
d'Albaret. Chacun de ces hardis partisans se munit d'un sac de
poudre, et, sous les ordres de Fabvier, ils s'embarqurent 
Mthnes.

Le 13 dcembre, ce petit corps dbarque presque au pied de
l'Acropole. Un rayon de lune le signale. La fusillade des Turcs
l'accueille. Fabvier crie: En avant! Chaque homme, sans
abandonner son sac de poudre, qui peut le faire sauter d'un
instant  l'autre, franchit le foss et pntre dans la citadelle,
dont les portes sont ouvertes. Les assigs repoussent
victorieusement les Turcs. Mais Fabvier est bless, son second est
tu, Henry d'Albaret tombe, frapp d'une balle. Les rguliers et
leurs chefs taient maintenant enferms dans la citadelle avec
ceux qu'ils taient venus secourir si hardiment et qui ne
voulaient plus les en laisser sortir.

L, le jeune officier, souffrant d'une blessure qui fort
heureusement n'tait pas grave, dut partager les misres des
assigs, rduits  quelques rations d'orge pour toute nourriture.
Six mois se passrent, avant que la capitulation de l'Acropole,
consentie par Kioutagi, lui rendt la libert. Ce fut seulement le
5 juin 1827 que Fabvier, ses volontaires et les assigs purent
quitter la citadelle d'Athnes et s'embarquer sur des navires qui
les transportrent  Salamine.

Henry d'Albaret, trs faible encore, ne voulut point s'arrter
dans cette ville et il fit voile pour Corfou. L, depuis deux
mois, il se refaisait de ses fatigues, en attendant l'heure
d'aller reprendre son poste au premier rang, lorsque le hasard
vint donner un nouveau mobile  sa vie, qui n'avait t
jusqu'alors que la vie d'un soldat.

Il y avait  Corfou,  l'extrmit de la Strada Reale, une vieille
maison de peu d'apparence, moiti grecque, moiti italienne
d'aspect. Dans cette maison demeurait un personnage, qui se
montrait peu, mais dont on parlait beaucoup. C'tait le banquier
Elizundo. tait-ce un sexagnaire ou un septuagnaire, on n'aurait
pu le dire. Depuis une vingtaine d'annes, il habitait cette
sombre demeure, dont il ne sortait gure. Mais, s'il n'en sortait
pas, bien des gens de tous pays et de toute condition -- clients
assidus de son comptoir -- l'y venaient visiter. Trs
certainement, il se faisait des affaires considrables dans cette
maison de banque, dont l'honorabilit tait parfaite. Elizundo
passait, d'ailleurs, pour tre extrmement riche. Nul crdit, dans
les les Ioniennes et jusque chez ses confrres dalmates de Zara
ou de Raguse, n'aurait pu rivaliser avec le sien. Une traite,
accepte par lui, valait de l'or. Sans doute, il ne se livrait pas
imprudemment. Il paraissait mme trs serr en affaires. Les
rfrences, il les lui fallait excellentes, les garanties, il les
voulait compltes; mais sa caisse semblait inpuisable.
Circonstance  noter, Elizundo faisait presque tout lui-mme,
n'employant qu'un homme de sa maison, dont il sera parl plus
tard, pour tenir les critures sans importance. Il tait  la fois
son propre caissier et son propre teneur de livres. Pas une traite
qui ne ft libelle, pas une lettre qui n'et t crite de sa
main. Aussi, jamais un commis du dehors ne s'tait-il assis au
bureau du comptoir. Cela ne contribuait pas peu  assurer le
secret de ses affaires.

Quelle tait l'origine de ce banquier? On le disait Illyrien ou
Dalmate; mais,  cet gard, on ne savait rien de prcis. Muet sur
son pass, muet sur son prsent, il ne frayait point avec la
socit corfiote. Lorsque le groupe avait t plac sous le
protectorat de la France, son existence tait dj ce qu'elle
tait reste depuis qu'un gouverneur anglais exerait son autorit
sur les les Ioniennes. Sans doute, il ne fallait pas prendre  la
lettre ce qui se disait de sa fortune, que le bruit public
chiffrait par centaines de millions; mais il devait tre, il tait
trs riche, bien que son train ft celui d'un homme modeste dans
ses besoins et ses gots.

Elizundo tait veuf, il l'tait mme lorsqu'il vint s'tablir 
Corfou avec une petite fille, alors ge de deux ans. Maintenant,
cette petite fille, qui se nommait Hadjine, en avait vingt-deux,
et vivait dans cette demeure, toute aux soins du mnage.

Partout, mme en ces pays de l'Orient, o la beaut des femmes est
inconteste, Hadjine Elizundo et pass pour remarquablement
belle, et cela malgr la gravit de sa physionomie un peu triste.
Comment en et-il t autrement dans ce milieu o s'tait coul
son jeune ge, sans une mre pour la guider, sans une compagne
avec laquelle elle pt changer ses premires penses de jeune
fille? Hadjine Elizundo tait de taille moyenne mais lgante. Par
son origine grecque, qu'elle tenait de sa mre, elle rappelait le
type de ces belles jeunes femmes de Laconie, qui l'emportent sur
toutes celles du Ploponnse.

Entre la fille et le pre, l'intimit n'tait pas et ne pouvait
tre profonde. Le banquier vivait seul, silencieux, rserv -- un
de ces hommes qui dtournent le plus souvent la tte et voilent
leurs yeux comme si la lumire les blessait. Peu communicatif,
aussi bien dans sa vie prive que dans sa vie publique, il ne se
livrait jamais, mme dans ses rapports avec les clients de sa
maison. Comment Hadjine Elizundo et-elle prouv quelque charme 
cette existence mure, puisque, entre ces murs, c'est  peine si
elle trouvait le coeur d'un pre!

Heureusement, prs d'elle, il y avait un tre bon, dvou, aimant,
qui ne vivait que pour sa jeune matresse, qui s'attristait de ses
tristesses, dont la physionomie s'clairait s'il la voyait
sourire. Toute sa vie tenait dans celle d'Hadjine.  ce portrait,
on pourrait croire qu'il s'agit d'un brave et fidle chien, un de
ces aspirants  l'humanit, a dit Michelet, un humble ami, a
dit Lamartine. Non! ce n'tait qu'un homme, mais il et mrit
d'tre chien. Il avait vu natre Hadjine, il ne l'avait jamais
quitte, il l'avait berce enfant, il la servait jeune fille.

C'tait un Grec, nomm Xaris, un frre de lait de la mre
d'Hadjine, qui l'avait suivie aprs son mariage avec le banquier
de Corfou. Il tait donc depuis plus de vingt ans dans la maison,
occupant une situation au-dessus de celle d'un simple serviteur,
aidant mme Elizundo, lorsqu'il ne s'agissait que de quelques
critures  passer.

Xaris, comme certains types de la Laconie, tait de haute taille,
large d'paules, d'une force musculaire exceptionnelle. Belle
figure, beaux yeux francs, nez long et arqu que soulignaient de
superbes moustaches noires. Sur sa tte, la calotte de laine
sombre;  sa ceinture, l'lgante fustanelle de son pays.

Lorsque Hadjine Elizundo sortait, soit pour les besoins du mnage,
soit pour se rendre  l'glise catholique de Saint-Spiridion, soit
pour aller respirer quelque peu de cet air marin qui n'arrivait
gure jusqu' la maison de la Strada Reale, Xaris l'accompagnait.
Bien des jeunes Corfiotes l'avaient ainsi pu voir sur l'Esplanade
et mme dans les rues du faubourg de Kastrads qui s'tend le long
de la baie de ce nom. Plus d'un avait tent d'arriver jusqu' son
pre. Qui n'et t entran par la beaut de la jeune fille, et
peut-tre aussi par les millions de la maison Elizundo? Mais, 
toutes les propositions de ce genre, Hadjine avait rpondu
ngativement. De son ct, le banquier ne s'tait jamais entremis
pour modifier sa rsolution. Et pourtant, l'honnte Xaris et
donn, pour que sa jeune matresse ft heureuse en ce monde, toute
la part de bonheur auquel un dvouement sans bornes lui donnait
droit dans l'autre!

Telle tait donc cette maison svre, triste, comme isole dans un
coin de la capitale de l'ancienne Corcyre; tel, cet intrieur au
milieu duquel les hasards de sa vie allaient introduire Henry
d'Albaret.

Ce furent des rapports d'affaires qui s'tablirent, tout d'abord,
entre le banquier et l'officier franais. En quittant Paris,
celui-ci avait pris des traites importantes sur la maison
Elizundo. Ce fut  Corfou qu'il vint les toucher. Ce fut de Corfou
qu'il tira ensuite tout l'argent dont il eut besoin pendant ses
campagnes de Philhellne.  plusieurs reprises, il revint dans
l'le, et c'est ainsi qu'il fit la connaissance d'Hadjine
Elizundo. La beaut de la jeune fille l'avait frapp. Son souvenir
le suivit sur les champs de bataille de la More et de l'Attique.

Aprs la reddition de l'Acropole, Henry d'Albaret n'eut rien de
mieux  faire que de revenir  Corfou. Il tait mal remis de sa
blessure. Les fatigues excessives du sige avaient altr sa
sant. L, tout en vivant en dehors de la maison du banquier, il y
trouva chaque jour une hospitalit de quelques heures, qu'aucun
tranger n'avait pu jusqu'alors obtenir.

Il y avait trois mois environ que Henry d'Albaret vivait ainsi.
Peu  peu, ses visites  Elizundo, qui ne furent d'abord que des
visites d'affaires, devinrent plus intresses en devenant
quotidiennes. Hadjine plaisait beaucoup au jeune officier. Comment
ne s'en serait-elle pas aperue, en le trouvant si assidu prs
d'elle, tout entier au charme de l'entendre et de la voir! De son
ct, ces soins que ncessitait l'tat de sa sant fort
compromise, elle n'avait point hsit  les lui rendre. Henry
d'Albaret ne put se trouver que trs bien d'un pareil rgime.

D'ailleurs, Xaris ne cachait point la sympathie que lui inspirait
le caractre si franc, si aimable, d'Henry d'Albaret, auquel il
s'attachait, lui, de plus en plus.

Tu as raison, Hadjine, rptait-il souvent  la jeune fille. La
Grce est ta patrie comme elle est la mienne, et il ne faut pas
oublier que, si ce jeune officier a souffert, c'est en combattant
pour elle!

-- Il m'aime! dit-elle un jour  Xaris.

Et cela, la jeune fille le dit avec la simplicit qu'elle mettait
en toutes choses.

Eh bien, il faut te laisser aimer! rpondit Xaris. Ton pre
vieillit, Hadjine! Moi, je ne serai pas toujours l!... O
trouverais-tu, dans la vie, un plus sr protecteur qu'Henry
d'Albaret?

Hadjine n'avait rien rpondu. Il aurait fallu dire que, si elle se
savait aime, elle aimait aussi. Une rserve toute naturelle lui
dfendait d'avouer ce sentiment, mme  Xaris.

Cependant, les choses en taient l. Ce n'tait plus un secret
pour personne dans la socit corfiote. Avant mme qu'il en et
t officiellement question, on parlait du mariage d'Henry
d'Albaret et d'Hadfjine Elizundo, comme s'il et t dcid.

Il convient de faire observer que le banquier n'avait point paru
regretter les assiduits du jeune officier auprs de sa fille.
Ainsi que le disait Xaris, il se sentait vieillir, et rapidement.
Quelle que ft la scheresse de son coeur, il devait craindre
qu'Hadjine ne restt seule dans la vie, bien qu'il st  quoi s'en
tenir sur la fortune dont elle hriterait. Cette question
d'argent, d'ailleurs, n'avait jamais t pour intresser Henry
d'Albaret. Que la fille du banquier ft riche ou non, cela n'tait
pas de nature  le proccuper, mme un instant. L'amour qu'il
prouvait pour cette jeune fille prenait naissance dans des
sentiments bien autrement levs, non dans des intrts vulgaires.
C'tait pour sa bont autant que pour sa beaut qu'il l'aimait.
C'tait pour cette vive sympathie que lui inspirait la situation
d'Hadjine dans ce triste milieu. C'tait pour la noblesse de ses
ides, la grandeur de ses vues, pour l'nergie de coeur dont il la
sentait capable, si jamais elle tait mise  mme de la montrer.

Et cela se comprenait bien, lorsque Hadjine parlait de la Grce
opprime et des efforts surhumains que ses enfants faisaient pour
la rendre libre. Sur ce terrain, les deux jeunes gens ne pouvaient
se rencontrer que dans le plus complet accord.

Aussi, que d'heures mues ils passrent en causant de toutes ces
choses dans cette langue grecque qu'Henry d'Albaret parlait
maintenant comme la sienne! Quelle joie intimement partage,
lorsque un succs maritime venait compenser les revers dont la
More ou l'Attique taient le thtre! Il fallut qu'Henry
d'Albaret racontt en dtail toutes les affaires auxquelles il
avait pris part, qu'il redt les noms des nationaux et des
trangers qui s'illustraient dans ces luttes sanglantes, et ceux
de ces femmes que, libre d'elle-mme, Hadjine Elizundo et voulu
imiter -- Bobolina, Modena, Zacharias, Kados, sans oublier cette
courageuse Andronika que le jeune officier avait arrache au
massacre de Chaidari.

Et mme, un jour, Henry d'Albaret, ayant prononc le nom de cette
femme, Elizundo, qui coutait cette conversation, fit un mouvement
de nature  attirer l'attention de sa fille.

Qu'avez-vous, mon pre? demanda-t-elle.

-- Rien, rpondit le banquier.

Puis, s'adressant au jeune officier du ton d'un homme qui veut
paratre indiffrent  ce qu'il dit:

Vous avez connu cette Andronika? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur Elizundo.

-- Et savez-vous ce qu'elle est devenue?

-- Je l'ignore, rpondit Henry d'Albaret. Aprs le combat de
Chaidari, je pense qu'elle a d regagner les provinces du Magne
qui est son pays natal. Mais, un jour ou l'autre, je m'attends 
la voir reparatre sur les champs de bataille de la Grce...

-- Oui! ajouta Hadjine, l o il faut tre!

Pourquoi Elizundo avait-il fait cette question  propos
d'Andronika? Personne ne le lui demanda. Il n'et certainement
rpondu que d'une faon vasive. Mais cela ne laissa pas de
proccuper sa fille, peu au courant des relations du banquier.
Pouvait-il donc y avoir un lien quelconque entre son pre et cette
Andronika qu'elle admirait? D'ailleurs, en ce qui concernait la
guerre de l'Indpendance, Elizundo tait d'une absolue rserve. 
quel parti allaient ses voeux, aux oppresseurs ou aux opprims? Il
et t difficile de le dire -- si tant est qu'il ft homme 
faire des voeux pour quelqu'un ou pour quelque chose. Ce qui tait
certain, c'est que son courrier lui apportait au moins autant de
lettres expdies de la Turquie que de la Grce.

Mais, il importe de le rpter, bien que le jeune officier se ft
dvou  la cause des Hellnes, Elizundo ne lui en avait pas moins
fait bon accueil dans sa maison.

Cependant, Henry d'Albaret ne pouvait y prolonger son sjour.
Remis maintenant de ses fatigues, il tait dcid  faire jusqu'au
bout ce qu'il considrait comme un devoir. Il en parlait souvent 
la jeune fille.

C'est votre devoir, en effet! lui rpondait Hadjine. Quelque
douleur que puisse me causer votre dpart, Henry, je comprends que
vous devez rejoindre vos compagnons d'armes! Oui! tant que la
Grce n'aura pas retrouv son indpendance, il faut lutter pour
elle!

-- Je partirai, Hadjine, je vais partir! dit un jour Henry
d'Albaret. Mais, si je pouvais emporter avec moi la certitude que
vous m'aimez comme je vous aime...

-- Henry, je n'ai aucun motif de cacher les sentiments que vous
m'inspirez, rpondit Hadjine. Je ne suis plus une enfant, et c'est
avec le srieux qui convient que j'envisage l'avenir. J'ai foi en
vous, ajouta-t-elle en lui tendant les mains, ayez foi en moi!
Telle vous me laisserez en partant, telle vous me retrouverez au
retour!

Henry d'Albaret avait press la main que lui donnait Hadjine comme
gage de ses sentiments.

Je vous remercie de toute mon me! rpondit-il. Oui! nous sommes
bien l'un  l'autre... dj! Et si notre sparation n'en est que
plus pnible, du moins emporterai-je cette assurance avec moi que
je suis aim de vous!... Mais, avant mon dpart, Hadjine, je veux
avoir parl  votre pre!... Je veux tre certain qu'il approuve
notre amour, et qu'aucun obstacle ne viendra de lui...

-- Vous agirez sagement, Henry, rpondit la jeune fille. Ayez sa
promesse comme vous avez la mienne!

Et Henry d'Albaret ne dut pas tarder  le faire, car il s'tait
dcid  reprendre du service sous le colonel Fabvier.

En effet, les choses allaient de mal en pis pour la cause de
l'indpendance. La convention de Londres n'avait encore produit
aucun effet utile, et l'on pouvait se demander si les puissances
ne s'en tiendraient pas, vis--vis du sultan,  des observations
purement officieuses, et par consquent toutes platoniques.

D'ailleurs, les Turcs, infatus de leurs succs, paraissaient
assez peu disposs  rien cder de leurs prtentions. Bien que
deux escadres, l'une anglaise, commande par l'amiral Codrington,
l'autre franaise, sous les ordres de l'amiral de Rigny,
parcourussent alors la mer ge, et, bien que le gouvernement grec
ft venu s'installer  gine pour y dlibrer dans de meilleures
conditions de scurit, les Turcs faisaient preuve d'une
opinitret qui les rendait redoutables.

On le comprenait, du reste, en voyant toute une flotte de quatre-
vingt-douze navires ottomans, gyptiens et tunisiens, que la vaste
rade de Navarin venait de recevoir  la date du 7 septembre. Cette
flotte portait un immense approvisionnement qu'Ibrahim allait
prendre pour subvenir aux besoins d'une expdition qu'il prparait
contre les Hydriotes.

Or, c'tait  Hydra qu'Henry d'Albaret avait rsolu de rejoindre
le corps des volontaires. Cette le, situe  l'extrmit de
l'Argolide, est l'une des plus riches de l'Archipel. De son sang,
de son argent, aprs avoir tant fait pour la cause des Hellnes
que dfendaient ses intrpides marins, Tombasis, Miaoulis,
Tsamados, si redouts des capitans turcs, elle se voyait alors
menace des plus terribles reprsailles.

Henry d'Albaret ne pouvait donc tarder  quitter Corfou, s'il
voulait devancer  Hydra les soldats d'Ibrahim. Aussi, son dpart
fut-il dfinitivement fix au 21 octobre.

Quelques jours avant, ainsi que cela avait t convenu, le jeune
officier vint trouver Elizundo et lui demanda la main de sa fille.
Il ne lui cacha pas qu'Hadjine serait heureuse qu'il voult bien
approuver sa dmarche. D'ailleurs, il ne s'agissait que d'obtenir
son assentiment. Le mariage ne serait clbr qu'au retour d'Henry
d'Albaret. Son absence, il l'esprait du moins, ne pouvait plus
tre de longue dure.

Le banquier connaissait la situation du jeune officier, l'tat de
sa fortune, la considration dont jouissait sa famille en France.
Il n'avait donc point  provoquer d'explication  cet gard. De
son ct, son honorabilit tait parfaite, et jamais le moindre
bruit dfavorable n'avait couru sur sa maison. Au sujet de sa
propre fortune, comme Henry d'Albaret ne lui en parla mme pas, il
garda le silence. Quant  la proposition elle-mme, Elizundo
rpondit qu'elle lui agrait. Ce mariage ne pouvait que le rendre
heureux, puisqu'il devait faire le bonheur de sa fille.

Tout cela fut dit assez froidement, mais l'important tait que
cela et t dit. Henry d'Albaret avait maintenant la parole
d'Elizundo, et, en change, le banquier reut de sa fille un
remerciement qu'il prit avec sa rserve accoutume.

Tout semblait donc aller pour la plus grande satisfaction des deux
jeunes gens, et, il faut ajouter, pour le plus parfait
contentement de Xaris. Cet excellent homme pleura comme un enfant,
et il et volontiers press le jeune officier sur sa poitrine!

Cependant, Henry d'Albaret n'avait plus que peu de temps  rester
prs d'Hadjine Elizundo. C'tait sur un brick levantin qu'il avait
pris la rsolution de s'embarquer, et ce brick devait quitter
Corfou, le 21 du mois,  destination d'Hydra.

Ce que furent ces derniers jours qui se passrent dans la maison
de la Strada Reale, on le devine sans qu'il soit ncessaire d'y
insister. Henry d'Albaret et Hadjine ne se quittrent pas d'une
heure. Ils causaient longuement dans la salle basse, au rez-de-
chausse de la triste habitation. La noblesse de leurs sentiments
donnait  ces entretiens un charme pntrant qui en adoucissait la
note un peu srieuse. L'avenir, ils se disaient qu'il tait  eux,
si le prsent, pour ainsi dire, leur chappait encore. Ce fut donc
ce prsent qu'ils voulurent envisager avec sang-froid. Tous deux
en calculrent les chances, bonnes ou mauvaises, mais sans
dcouragement, sans faiblesse. Et, en parlant ainsi, ils ne
cessaient de s'exalter pour cette cause,  laquelle Henry
d'Albaret allait encore se dvouer.

Un soir, le 20 octobre, pour la dernire fois, ils se redisaient
ces choses, mais avec plus d'motion peut-tre. C'tait le
lendemain que le jeune officier devait partir.

Soudain, Xaris entra dans la salle. Il ne pouvait parler. Il tait
haletant. Il avait couru, et quelle course! En quelques minutes,
ses robustes jambes l'avaient ramen,  travers toute la ville,
depuis la citadelle jusqu' l'extrmit de la Strada Reale.

Eh bien, que veux-tu?... Qu'as-tu, Xaris?... Pourquoi cette
motion?... demanda Hadjine.

-- Ce que j'ai... ce que j'ai!... Une nouvelle!... Une
importante... une grave nouvelle!

-- Parlez!... parlez!... Xaris! dit  son tour Henry d'Albaret, ne
sachant s'il devait se rjouir ou s'inquiter.

-- Je ne peux pas!... Je ne peux pas! rpondait Xaris, que son
motion tranglait positivement.

-- S'agit-il donc d'une nouvelle de la guerre? demanda la jeune
fille, en lui prenant la main.

-- Oui!... Oui!

-- Mais parle donc!... rptait-elle. Parle donc, mon bon
Xaris!... Qu'y a-t-il? C'est ainsi qu'Henry d'Albaret et Hadjine
apprirent la nouvelle de la bataille navale du 20 octobre.

Le banquier Elizundo venait d'entrer dans la salle, au bruit de
cet envahissement de Xaris. Lorsqu'il sut ce dont il s'agissait,
ses lvres se serrrent involontairement, son front se contracta,
mais il ne tmoigna ni satisfaction ni dplaisir, tandis que les
deux jeunes gens laissaient franchement dborder leur coeur.

La nouvelle de la bataille de Navarin venait, en effet, d'arriver
 Corfou.  peine se fut-elle rpandue dans toute la ville qu'on
en connut presque aussitt les dtails, apports tlgraphiquement
par les appareils ariens de la cte albanaise.

Les escadres anglaise et franaise, auxquelles s'tait runie
l'escadre russe, comprenant vingt-sept vaisseaux et douze cent
soixante-seize canons, avaient attaqu la flotte ottomane en
forant les passes de la rade de Navarin. Bien que les Turcs
fussent suprieurs en nombre, puisqu'ils comptaient soixante
vaisseaux de toute grandeur, arms de dix-neuf cent quatre-vingt-
quatorze canons, ils venaient d'tre vaincus. Plusieurs de leurs
navires avaient coul ou saut avec un grand nombre d'officiers et
de matelots. Ibrahim ne pouvait donc plus rien attendre de la
marine du sultan pour l'aider dans son expdition contre Hydra.

C'tait l un fait d'une importance considrable. En effet, il
devait tre le point de dpart d'une nouvelle priode pour les
affaires de Grce. Bien que les trois puissances fussent dcides
d'avance  ne point tirer parti de cette victoire en crasant la
Porte, il paraissait certain que leur accord finirait par arracher
le pays des Hellnes  la domination ottomane, certain aussi que,
dans un temps plus ou moins court, l'autonomie du nouveau royaume
serait faite.

Ainsi en jugea-t-on dans la maison du banquier Elizundo. Hadjine,
Henry d'Albaret, Xaris, avaient battu des mains. Leur joie trouva
un cho dans toute la ville. C'tait l'indpendance que les canons
de Navarin venaient d'assurer aux enfants de la Grce.

Et tout d'abord, les desseins du jeune officier furent absolument
modifis par cette victoire des puissances allies, ou plutt --
car l'expression est meilleure -- par cette dfaite de la marine
turque. Par suite, Ibrahim devait renoncer  entreprendre la
campagne qu'il mditait contre Hydra. Aussi n'en fut-il plus
question.

De l, un changement dans les projets forms par Henry d'Albaret
avant cette date du 20 octobre. Il n'tait plus ncessaire qu'il
allt rejoindre les volontaires accourus  l'aide des Hydriotes.
Il rsolut donc d'attendre  Corfou les vnements qui allaient
tre la consquence naturelle de cette bataille de Navarin.

Quoi qu'il en ft, le sort de la Grce ne pouvait plus tre
douteux. L'Europe ne la laisserait pas craser. Avant peu, dans
toute la pninsule hellnique, le croissant aurait cd la place
au drapeau de l'indpendance. Ibrahim, dj rduit  occuper le
centre et les villes littorales du Ploponnse, serait enfin
contraint  les vacuer.

Dans ces conditions, sur quel point de la pninsule se ft dirig
Henry d'Albaret? Sans doute, le colonel Fabvier se prparait 
quitter Mitylne pour aller faire campagne contre les Turcs dans
l'le de Scio: mais ses prparatifs n'taient pas achevs, et ils
ne le seraient pas avant quelque temps. Il n'y avait donc pas lieu
de songer  un dpart immdiat.

C'est ainsi que le jeune officier jugea la situation. C'est ainsi
qu'Hadjine la jugea avec lui. Donc plus aucun motif pour remettre
le mariage. Elizundo, d'ailleurs, ne fit aucune objection  ce
qu'il s'accomplt sans retard. Aussi, sa date fut-elle fixe  dix
jours de l, c'est--dire  la fin du mois d'octobre.

Il est inutile d'insister sur les sentiments que l'approche de
leur union fit natre dans le coeur des deux fiancs. Plus de
dpart pour cette guerre dans laquelle Henry d'Albaret pouvait
laisser la vie! Plus rien de cette attente douloureuse pendant
laquelle Hadjine et compt les jours et les heures! Xaris, s'il
est possible, tait encore le plus heureux de toute la maison. Il
se ft agi de son propre mariage que sa joie n'aurait pas t plus
dbordante. Il n'tait pas jusqu'au banquier dont, malgr sa
froideur habituelle, la satisfaction ne ft visible. C'tait
l'avenir de sa fille assur.

On convint que les choses seraient faites simplement, et il parut
inutile que la ville entire ft invite  cette crmonie. Ni
Hadjine, ni Henry d'Albaret n'taient de ceux qui veulent tant de
tmoins  leur bonheur. Mais cela ncessitait toujours quelques
prparatifs, dont ils s'occuprent sans ostentation.

On tait au 23 octobre. Il n'y avait plus que sept jours 
attendre avant la clbration du mariage. Il ne semblait donc pas
qu'il pt y avoir d'obstacle  redouter, de retard  craindre. Et
pourtant, un fait se produisit qui aurait trs vivement inquit
Hadjine et Henry d'Albaret, s'ils en eussent eu connaissance.

Ce jour-l, dans son courrier du matin, Elizundo trouva une
lettre, dont la lecture lui porta un coup inattendu. Il la
froissa, il la dchira, il la brla mme -- ce qui dnotait un
trouble profond chez un homme aussi matre de lui que le banquier.

Et l'on aurait pu l'entendre murmurer ces mots:

Pourquoi cette lettre n'est-elle pas arrive huit jours plus
tard. Maudit soit celui qui l'a crite!




V

La cte messnienne


Pendant toute la nuit, aprs avoir quitt Vitylo, la _Karysta_
s'tait dirige vers le sud-ouest, de manire  traverser
obliquement le golfe de Coron. Nicolas Starkos tait redescendu
dans sa cabine, et il ne devait pas reparatre avant le lever du
jour.

Le vent tait favorable -- une de ces fraches brises du sud-est
qui rgnent gnralement dans ces mers,  la fin de l't et au
commencement du printemps, vers l'poque des solstices, lorsque se
rsolvent en pluie les vapeurs de la Mditerrane.

Au matin, le cap Gallo fut doubl  l'extrmit de la Messnie, et
les derniers sommets du Taygte, qui dlimitent ses flancs
abrupts, se noyrent bientt dans la bue du soleil levant.
Lorsque la pointe du cap eut t dpasse, Nicolas Starkos reparut
sur le pont de la sacolve. Son premier regard se porta vers
l'est.

La terre du Magne n'tait plus visible. De ce ct maintenant, se
dressaient les puissants contreforts du mont Hagios-Dimitrios, un
peu en arrire du promontoire.

Un instant, le bras du capitaine se tendit dans la direction du
Magne. tait-ce un geste de menace? tait-ce un ternel adieu jet
 sa terre natale? Qui l'et pu dire? Mais il n'avait rien de bon,
le regard que lancrent  ce moment les yeux de Nicolas Starkos!

La sacolve, bien appuye sous ses voiles carres et sous ses
voiles latines, prit les amures  tribord et commena  remonter
dans le nord-ouest. Mais, comme le vent venait de terre, la mer se
prtait  toutes les conditions d'une navigation rapide.

La _Karysta_ laissa sur la gauche les les Oenusses, Cabrera,
Sapienza et Venetico; puis, elle piqua droit  travers la passe,
entre Sapienza et la terre, de manire  venir en vue de Modon.

Devant elle se dveloppait alors la cte messnienne avec le
merveilleux panorama de ses montagnes, qui prsentent un caractre
volcanique trs marqu. Cette Messnie tait destine  devenir,
aprs la constitution dfinitive du royaume, un des treize nmes
ou prfectures, dont se compose la Grce moderne, en y comprenant
les les Ioniennes. Mais  cette poque, ce n'tait encore qu'un
des nombreux thtres de la lutte, tantt aux mains d'Ibrahim,
tantt aux mains des Grecs, suivant le sort des armes, comme elle
fut autrefois le thtre de ces trois guerres de Messnie,
soutenues contre les Spartiates, et qu'illustrrent les noms
d'Aristomne et d'paminondas.

Cependant, Nicolas Starkos, sans prononcer une seule parole, aprs
avoir vrifi au compas la direction de la sacolve et observ
l'apparence du temps, tait all s'asseoir  l'arrire.

Sur ces entrefaites, diffrents propos s'changrent  l'avant
entre l'quipage de la _Karysta_ et les dix hommes embarqus la
veille  Vitylo -- en tout une vingtaine de marins, avec un simple
matre pour les commander sous les ordres du capitaine. Il est
vrai, le second de la sacolve n'tait pas  bord en ce moment.

Et voici ce qui se dit  propos de la destination actuelle de ce
petit btiment, puis de la direction qu'il suivait en remontant
les ctes de la Grce. Il va de soi que les demandes taient
faites par les nouveaux et les rponses par les anciens de
l'quipage.

Il ne parle pas souvent, le capitaine Starkos!

-- Le plus rarement possible; mais quand il parle, il parle bien,
et il n'est que temps de lui obir!

-- Et o va la _Karysta_?

-- On ne sait jamais o va la Karysta.

-- Par le diable! nous nous sommes engags de confiance, et peu
importe, aprs tout!

-- Oui! et soyez srs que l o le capitaine nous mne, c'est l
qu'il faut aller!

-- Mais ce n'est pas avec ses deux petites caronades de l'avant
que la _Karysta_ peut se hasarder  donner la chasse aux btiments
de commerce de l'Archipel!

-- Aussi n'est-elle point destine  cumer les mers! Le capitaine
Starkos a d'autres navires, ceux-l bien arms, bien quips pour
la course! La _Karysta_, c'est comme qui dirait son yacht de
plaisance! Aussi, voyez quel petit air elle vous a, auquel les
croiseurs franais, anglais, grecs ou turcs, se laisseront
parfaitement attraper!

-- Mais les parts de prise?...

-- Les parts de prise sont  ceux qui prennent, et vous serez de
ceux-l, lorsque la sacolve aura fini sa campagne!

Allez, vous ne chmerez pas, et, s'il y a danger, il y aura
profit!

-- Ainsi, il n'y a rien  faire maintenant dans les parages de la
Grce et des les?

-- Rien... pas plus que dans les eaux de l'Adriatique, si la
fantaisie du capitaine nous emmne de ce ct! Donc, jusqu'
nouvel ordre, nous voil d'honntes marins,  bord d'une honnte
sacolve, courant honntement la mer Ionienne! Mais, a changera!

-- Et le plus tt sera le mieux!

On le voit, les nouveaux embarqus, aussi bien que les autres
marins de la _Karysta_, n'taient point gens  bouder devant la
besogne, quelle qu'elle ft. Des scrupules, des remords, mme de
simples prjugs, il ne fallait rien demander de tout cela  cette
population maritime du bas Magne. En vrit, ils taient dignes de
celui qui les commandait, et celui-l savait qu'il pouvait compter
sur eux. Mais, si ceux de Vitylo connaissaient le capitaine
Starkos, ils ne connaissaient point son second, tout  la fois
officier de marine et homme d'affaires -- son me damne, en un
mot. C'tait un certain Skoplo, originaire de Crigotto, petite
le assez mal fame, situe sur la limite mridionale de
l'Archipel, entre Crigo et la Crte. C'est pourquoi l'un des
nouveaux, s'adressant au matre d'quipage de la _Karysta_:

Et le second? demanda-t-il.

-- Le second n'est point  bord, fut-il rpondu.

-- On ne le verra pas?

-- Si.

-- Quand cela?

-- Quand il faudra qu'on le voie!

-- Mais o est-il?

-- O il doit tre!Il fallut se contenter de cette rponse, qui
n'apprenait rien. En ce moment, d'ailleurs, le sifflet du matre
d'quipage appela tout le monde en haut pour raidir les coutes.
Aussi, la conversation du gaillard d'avant fut-elle coupe net en
cet endroit. En effet, il s'agissait de serrer un peu plus le
vent, afin de ranger,  la distance d'un mille, la cte
messnienne. Vers midi, la _Karysta_ passait en vue de Modon. L
n'tait point sa destination. Elle n'alla donc pas relcher 
cette petite ville, leve sur les ruines de l'ancienne Mthone,
au bout d'un promontoire qui projette sa pointe rocheuse vers
l'le de Sapienza. Bientt, derrire un retour de falaises, se
perdit le phare qui se dresse  l'entre du port. Un signal,
cependant, avait t fait  bord de la sacolve. Une flamme noire,
cartele d'un croissant rouge, tait monte  l'extrmit de la
grande antenne. Mais, de terre, on n'y rpondit point. Aussi, la
route fut-elle continue dans la direction du nord. Le soir, la
_Karysta_ arrivait  l'entre de la rade de Navarin, sorte de
grand lac maritime, encadr dans une bordure de hautes montagnes.
Un instant, la ville, domine par la masse confuse de sa
citadelle, apparut  travers la perce d'une gigantesque roche. L
tait l'extrmit de cette jete naturelle, qui contient la fureur
des vents du nord-ouest, dont cette longue outre de l'Adriatique
verse des torrents sur la mer Ionienne.

Le soleil couchant clairait encore la cime des dernires
hauteurs,  l'est; mais l'ombre obscurcissait dj la vaste rade.

Cette fois, l'quipage aurait pu croire que la _Karysta_ allait
relcher  Navarin. En effet, elle donna franchement dans la passe
de Mgalo-Thouro, au sud de cette troite le de Sphactrie, qui
se dveloppe sur une longueur de quatre mille mtres environ. L
se dressaient dj deux tombeaux, levs  deux des plus nobles
victimes de la guerre: celui du capitaine franais Mallet, tu en
1825, et, au fond d'une grotte, celui du comte de Santa-Rosa, un
Philhellne italien, ancien ministre du Pimont, mort la mme
anne pour la mme cause.

Lorsque la sacolve ne fut plus qu' une dizaine d'encablures de
la ville, elle mit en travers, son foc bord au vent. Un fanal
rouge monta, comme l'avait fait la flamme noire,  l'extrmit de
sa grande antenne. Il ne fut pas non plus rpondu  ce signal.

La _Karysta_ n'avait rien  faire sur cette rade, o l'on pouvait
compter alors un trs grand nombre de vaisseaux turcs. Elle
manoeuvra donc de manire  venir ranger l'lot blanchtre de
Kouloneski, situ  peu prs au milieu. Puis, au commandement du
matre d'quipage, les coutes ayant t lgrement mollies, la
barre fut mise  tribord -- ce qui permit de revenir vers la
lisire de Sphactrie.

C'tait sur cet lot de Kouloneski que plusieurs centaines de
Turcs, surpris par les Grecs, avaient t confins au dbut de la
guerre, en 1821, et c'est l qu'ils moururent de faim, bien qu'ils
se fussent rendus sur la promesse qu'on les transporterait en pays
ottoman.

Aussi, plus tard, en 1825, lorsque les troupes d'Ibrahim
assigrent Sphactrie, que Maurocordato dfendait en personne,
huit cents Grecs y furent-ils massacrs par reprsailles.

La sacolve se dirigeait alors vers la passe de Sikia, ouverte sur
deux cents mtres de large au nord de l'le, entre sa pointe
septentrionale et le promontoire de Coryphasion. Il fallait bien
connatre le chenal pour s'y aventurer, car il est presque
impraticable aux navires, dont le tirant d'eau exige quelque
profondeur. Mais Nicolas Starkos, comme l'et fait le meilleur des
pilotes de la rade, rangea hardiment les roches escarpes de la
pointe de l'le et doubla le promontoire de Coryphasion. Puis,
ayant aperu en dehors plusieurs escadres au mouillage -- une
trentaine de btiments franais, anglais et russes -- il les vita
prudemment, remonta pendant la nuit le long de la cte
messnienne, se glissa entre la terre et l'le de Prodana, et, le
matin venu, la sacolve, enleve par une frache brise du sud-est,
suivait les sinuosits du littoral sur les paisibles eaux du golfe
d'Arkadia.

Le soleil montait alors derrire la cime de cet Ithme, d'o le
regard, aprs avoir embrass l'emplacement de l'ancienne Messne,
va se perdre, d'un ct, sur le golfe de Coron, et de l'autre, sur
le golfe auquel la ville d'Arkadia a donn son nom. La mer
brasillait par longues plaques que ridait la brise aux premiers
rayons du jour.

Ds l'aube, Nicolas Starkos manoeuvra de manire  passer aussi
prs que possible en vue de la ville situe sur une des concavits
de la cte qui s'arrondit en formant une large rade foraine.

Vers dix heures, le matre d'quipage vint  l'arrire de la
sacolve, et se tint devant le capitaine dans l'attitude d'un
homme qui attend des ordres.

Tout l'immense cheveau des montagnes de l'Arcadie se droulait
alors  l'est. Villages perdus  mi-colline dans les massifs
d'oliviers, d'amandiers et de vignes, ruisseaux coulant vers le
lit de quelque tributaire, entre les bouquets de myrtes et de
lauriers-roses; puis, accrochs  toutes les hauteurs, sur tous
les revers, suivant toutes les orientations, des milliers de
plants de ces fameuses vignes de Corinthe, qui ne laissaient pas
un pouce de terre inoccup; plus bas, sur les premires rampes,
les maisons rouges de la ville, tincelant comme de grands
morceaux d'tamine sur le fond d'un rideau de cyprs: ainsi se
prsentait ce magnifique panorama de l'une des plus pittoresques
ctes du Ploponnse.

Mais,  s'approcher plus prs d'Arkadia, cette antique Cyparissia,
qui fut le principal port de la Messnie au temps d'paminondas,
puis, l'un des fiefs du Franais Ville-Hardouin, aprs les
Croisades, quel dsolant spectacle pour les yeux, que de
douloureux regrets pour quiconque aurait eu la religion des
souvenirs!

Deux ans auparavant, Ibrahim avait dtruit la ville, massacr
enfants, femmes et vieillards! En ruine, son vieux chteau, bti
sur l'emplacement de l'ancienne acropole; en ruine, son glise
Saint-Georges, que de fanatiques musulmans avaient dvaste; en
ruine encore, ses maisons et ses difices publics!

On voit bien que nos amis les gyptiens ont pass l! murmura
Nicolas Starkos, qui n'prouva mme pas un serrement de coeur
devant cette scne de dsolation.

-- Et maintenant, les Turcs y sont les matres! rpondit le matre
d'quipage.

-- Oui... pour longtemps... et mme, il faut l'esprer, pour
toujours! ajouta le capitaine.

-- La _Karysta_ accostera-t-elle, ou laissons-nous porter?

Nicolas Starkos observa attentivement le port, dont il n'tait
plus loign que de quelques encablures. Puis, ses regards se
dirigrent vers la ville mme, btie un mille en arrire, sur un
contrefort du mont Psyknro. Il semblait hsiter sur ce qu'il
conviendrait de faire en vue d'Arkadia: accoster le mle, ou
reprendre le large. Le matre d'quipage attendait toujours que le
capitaine rpondt  sa proposition.

Envoyez le signal! dit enfin Nicolas Starkos.

La flamme rouge  croissant d'argent monta au bout de l'antenne et
se droula dans l'air.

Quelques minutes aprs, une flamme pareille flottait  l'extrmit
d'un mt lev sur le musoir du port.

Accoste! dit le capitaine.

La barre fut mise dessous, et la sacolve vint au plus prs. Ds
que l'entre du port eut t suffisamment ouverte, elle laissa
porter franchement. Bientt les voiles de misaine furent amenes,
puis la grande voile, et la _Karysta_ donna dans le chenal sous
son tape-cul et son foc. Son erre lui suffit, pour atteindre le
milieu du port. L, elle laissa tomber l'ancre, et les matelots
s'occuprent des diverses manoeuvres qui suivent un mouillage.

Presque aussitt, le canot tait mis  la mer, le capitaine s'y
embarquait, dbordait sous la pousse de quatre avirons, accostait
un petit escalier de pierre, vid dans le massif du quai. Un
homme l'y attendait, qui lui souhaita la bienvenue en ces termes:

Skoplo est aux ordres de Nicolas Starkos!

Un geste de familiarit du capitaine fut toute sa rponse. Il prit
les devants et remonta les rampes, de manire  gagner les
premires maisons de la ville. Aprs avoir pass  travers les
ruines du dernier sige, au milieu de rues encombres de soldats
turcs et arabes, il s'arrta devant une auberge  peu prs
intacte,  l'enseigne de la _Minerve_, dans laquelle son compagnon
entra aprs lui.

Un instant plus tard, le capitaine Starkos et Skoplo taient
attabls dans une chambre, ayant  porte de la main deux verres
et une bouteille de raki, violent alcool tir de l'asphodle. Des
cigarettes du blond et parfum tabac de Missolonghi furent
roules, allumes, aspires; puis, la conversation commena entre
ces deux hommes, dont l'un se faisait volontiers le trs humble
serviteur de l'autre.

Mauvaise physionomie, basse, cauteleuse, intelligente toutefois,
que celle de Skoplo. S'il avait cinquante ans, c'tait tout
juste, bien qu'il part un peu plus g. Une figure de prteur sur
gages, avec de petits yeux faux mais vifs, des cheveux ras, un nez
recourb, des mains aux doigts crochus, et de longs pieds, dont on
aurait pu dire ce que l'on dit des pieds des Albanais: Que
l'orteil est en Macdoine quand le talon est encore en Botie.
Enfin, une face ronde, pas de moustaches, une barbiche grisonnante
au menton, une tte forte, dnude au crne, sur un corps rest
maigre et de moyenne taille. Ce type de juif arabe, chrtien de
naissance cependant, portait un costume trs simple -- la veste et
la culotte du matelot levantin -- cach sous une sorte de
houppelande.

Skoplo tait bien l'homme d'affaires qu'il fallait pour grer les
intrts de ces pirates de l'Archipel, trs habile  s'occuper du
placement des prises, de la vente des prisonniers livrs sur les
marchs turcs et transports aux ctes barbaresques.

Ce que pouvait tre une conversation entre Nicolas Starkos et
Skoplo, les sujets sur lesquels elle devait porter, la faon dont
les faits de la guerre actuelle seraient apprcis, les profits
qu'ils se proposaient d'y faire, il n'est que trop facile de le
prjuger.

O en est la Grce? demanda le capitaine.

--  peu prs dans l'tat o vous l'aviez laisse, sans doute!
rpondit Skoplo. Voil un bon mois environ que la _Karysta_
navigue sur les ctes de la Tripolitaine, et probablement, depuis
votre dpart, vous n'avez pu en avoir aucune nouvelle!

-- Aucune, en effet.

-- Je vous apprendrai donc, capitaine, que les vaisseaux turcs
sont prts  transporter Ibrahim et ses troupes  Hydra.

-- Oui, rpondit Nicolas Starkos. Je les ai aperus, hier soir, en
traversant la rade de Navarin.

-- Vous n'avez relch nulle part depuis que vous avez quitt
Tripoli? demanda Skoplo.

-- Si... une seule fois! Je me suis arrt quelques heures 
Vitylo... pour complter l'quipage de la _Karysta_! Mais, depuis
que j'ai perdu de vue les ctes du Magne, il n'a jamais t
rpondu  mes signaux avant mon arrive  Arkadia.

-- C'est que probablement il n'y avait pas lieu de rpondre,
rpliqua Skoplo.

-- Dis-moi, reprit Nicolas Starkos, que font, en ce moment,
Miaoulis et Canaris?

-- Ils en sont rduits, capitaine,  tenter des coups de main, qui
ne peuvent leur assurer que quelques succs partiels, jamais une
victoire dfinitive! Aussi, pendant qu'ils donnent la chasse aux
vaisseaux turcs, les pirates ont-ils beau jeu dans tout
l'Archipel!

-- Et parle-t-on toujours de?...

-- De Sacratif? rpondit Skoplo en baissant un peu la voix.
Oui!... partout... et toujours, Nicolas Starkos, et il ne tient
qu' lui qu'on en parle encore davantage!

-- On en parlera!

Nicolas Starkos s'tait lev, aprs avoir vid son verre que
Skoplo remplit de nouveau. Il marchait de long en large; puis,
s'arrtant devant la fentre, les bras croiss, il coutait le
grossier chant des soldats turcs qui s'entendait au loin. Enfin,
il revint s'asseoir en face de Skoplo, et, changeant brusquement
le cours de la conversation:

J'ai compris  ton signal que tu avais ici un chargement de
prisonniers? demanda-t-il.

-- Oui, Nicolas Starkos, de quoi remplir un navire de quatre cents
tonneaux! C'est tout ce qui reste du massacre qui a suivi la
droute de Crmmydi! Sang-Dieu! les Turcs ont un peu trop tu,
cette fois! Si on les et laisss faire, il ne serait pas rest un
seul prisonnier!

-- Ce sont des hommes, des femmes?

-- Oui, des enfants!... de tout, enfin!

-- O sont-ils?

-- Dans la citadelle d'Arkadia.

-- Tu les as pays cher?

-- Hum! le pacha ne s'est pas montr trs accommodant, rpondit
Skoplo. Il pense que la guerre de l'Indpendance touche  sa
fin... malheureusement! Or, plus de guerre, plus de bataille! Plus
de bataille, plus de razzias, comme on dit l-bas en Barbarie,
plus de razzias, plus de marchandise humaine ou autre! Mais, si
les prisonniers sont rares, cela les fait hausser de prix! C'est
une compensation, capitaine! Je sais de bonne source qu'on manque
d'esclaves, en ce moment, sur les marchs d'Afrique, et nous
revendrons ceux-ci  un prix avantageux!

-- Soit, rpondit Nicolas Starkos. Tout est-il prt et peux-tu
embarquer  bord de la _Karysta_?

-- Tout est prt et rien ne me retient plus ici.

-- C'est bien, Skoplo. Dans huit ou dix jours, au plus tard, le
navire, qui sera expdi de Scarpanto, viendra prendre cette
cargaison. -- On la livrera sans difficult?

-- Sans difficult, c'est parfaitement convenu, rpondit Skoplo,
mais contre paiement. Il faudra donc s'entendre auparavant avec le
banquier Elizundo pour qu'il accepte nos traites. Sa signature est
bonne, et le pacha prendra ses valeurs comme de l'argent comptant!

-- Je vais crire  Elizundo que je ne tarderai pas  relcher 
Corfou, o je terminerai cette affaire...

-- Cette affaire... et une autre non moins importante, Nicolas
Starkos! ajouta Skoplo.

-- Peut-tre!... rpondit le capitaine.

-- Et en vrit, ce ne serait que juste! Elizundo est riche...
excessivement... dit-on!... Et qui l'a enrichi, si ce n'est notre
commerce... et nous... au risque d'aller finir au bout d'une
vergue de misaine, au coup de sifflet du matre d'quipage!... Ah!
par le temps qui court, il fait bon d'tre le banquier des pirates
de l'Archipel! Aussi, je le rpte, Nicolas Starkos, ce ne serait
que juste!

-- Qu'est-ce qui ne serait que juste? demanda le capitaine en
regardant son second bien en face.

-- Eh! ne le savez-vous pas? rpondit Skoplo. En vrit, avouez-
le, capitaine, vous ne me le demandez que pour me l'entendre
rpter une centime fois!

-- Peuh!

-- La fille du banquier Elizundo...

-- Ce qui est juste sera fait! rpondit simplement Nicolas
Starkos en se levant.

L-dessus, il sortit de l'auberge de la _Minerve_, et, suivi de
Skoplo, revint vers le port,  l'endroit o l'attendait son
canot.

Embarque, dit-il  Skoplo. Nous ngocierons ces traites avec
Elizundo ds notre arrive  Corfou. Puis, cela fait, tu
reviendras  Arkadia pour prendre livraison du chargement.

-- Embarque! rpondit Skoplo.

Une heure aprs, la _Karysta_ sortait du golfe. Mais, avant la fin
de la journe, Nicolas Starkos pouvait entendre un grondement
lointain, dont l'cho lui arrivait du sud.

C'tait le canon des escadres combines qui tonnait sur la rade de
Navarin.




VI

Sus aux pirates de l'archipel!


La direction du nord-nord-ouest, tenue par la sacolve, devait lui
permettre de suivre ce pittoresque semis des les Ioniennes, dont
on ne perd l'une de vue que pour apercevoir aussitt l'autre.

Trs heureusement pour elle, la _Karysta_, avec son air d'honnte
btiment levantin, moiti yacht de plaisance, moiti navire de
commerce, ne trahissait rien de son origine. En effet, il n'et
pas t prudent  son capitaine de s'aventurer ainsi sous le canon
des forts britanniques,  la merci des frgates du Royaume-Uni.

Une quinzaine de lieues marines seulement sparent Arkadia de
l'le de Zante, la fleur du Levant, ainsi que l'appellent
potiquement les Italiens. Du fond du golfe que traversait alors
la _Karysta_, on aperoit mme les sommets verdoyants du mont
Scopos, au flanc duquel s'tagent des massifs d'oliviers et
d'orangers, qui remplacent les paisses forts chantes par Homre
et Virgile.

Le vent tait bon, une brise de terre bien tablie que lui
envoyait le sud-est. Aussi, la sacolve, sous ses bonnettes de
hunier et de perroquet, fendait-elle rapidement les eaux de Zante,
presque aussi tranquilles alors que celles d'un lac.

Vers le soir, elle passait en vue de la capitale qui porte le mme
nom que l'le. C'est une jolie cit italienne, close sur la terre
de Zacynthe, fils du Troyen Dardanus. Du pont de la _Karysta_, on
n'aperut que les feux de la ville, qui s'arrondit sur l'espace
d'une demi-lieue au bord d'une baie circulaire. Ces lumires,
parses  diverses hauteurs, depuis les quais du port jusqu' la
crte du chteau d'origine vnitienne, bti  trois cents pieds
au-dessus, formaient comme une norme constellation, dont les
principales toiles marquaient la place des palais Renaissance de
la grande rue et de la cathdrale Saint-Denis de Zacynthe.

Nicolas Starkos, avec cette population zantiote, si profondment
modifie au contact des Vnitiens, des Franais, des Anglais et
des Russes, ne pouvait rien avoir de ces rapports commerciaux qui
l'unissaient aux Turcs du Ploponnse. Il n'eut donc aucun signal
 envoyer aux vigies du port, ni  relcher dans cette le, qui
fut la patrie de deux potes clbres -- l'un italien, Hugo
Foscolo, de la fin du XVIIIe sicle, l'autre Salomos, une des
gloires de la Grce moderne.

La _Karysta_ traversa l'troit bras de mer qui spare Zante de
l'Achae et de l'lide. Sans doute, plus d'une oreille  bord
s'offensa des chants qu'apportait la brise, comme autant de
barcarolles chappes du Lido! Mais, il fallait bien s'y rsigner.
La sacolve passa au milieu de ces mlodies italiennes, et, le
lendemain, elle se trouvait par le travers du golfe de Patras,
profonde chancrure que continue le golfe de Lpante jusqu'
l'isthme de Corinthe.

Nicolas Starkos se tenait alors  l'avant de la _Karysta_. Son
regard parcourait toute cette cte de l'Acarnanie, sur la limite
septentrionale du golfe. De l surgissaient de grands et
imprissables souvenirs, qui auraient d serrer le coeur d'un
enfant de la Grce, si cet enfant n'et depuis longtemps reni et
trahi sa mre!

Missolonghi! dit alors Skoplo, en tendant la main dans la
direction du nord-est. Mauvaise population! Des gens qui se font
sauter plutt que de se rendre!

L, en effet, deux ans auparavant, il n'y aurait rien eu  faire
pour des acheteurs de prisonniers et des vendeurs d'esclaves.
Aprs dix mois de lutte, les assigs de Missolonghi, briss par
les fatigues, puiss par la faim, plutt que de capituler devant
Ibrahim, avaient fait sauter la ville et la forteresse. Hommes,
femmes, enfants, tous avaient pri dans l'explosion, qui n'pargna
mme pas les vainqueurs.

Et, l'anne d'avant, presque  cette mme place o venait d'tre
enterr Marco Botsaris, l'un des hros de la guerre de
l'Indpendance, tait venu mourir, dcourag, dsespr, lord
Byron, dont la dpouille repose maintenant  Westminster. Seul,
son coeur est rest sur cette terre de Grce qu'il aimait et qui
ne redevint libre qu'aprs sa mort!

Un geste violent, ce fut toute la rponse que Nicolas Starkos fit
 l'observation de Skoplo. Puis, la sacolve, s'loignant
rapidement du golfe de Patras, marcha vers Cphalonie.

Avec ce vent portant, il ne fallait que quelques heures pour
franchir la distance qui spare Cphalonie de l'le de Zante.
D'ailleurs, la _Karysta_ n'alla point chercher Argostoli, sa
capitale, dont le port, peu profond, il est vrai, n'en est pas
moins excellent pour les navires de mdiocre tonnage. Elle
s'engagea hardiment dans les canaux resserrs qui baignent sa cte
orientale, et, vers six heures et demie du soir, elle attaquait la
pointe de Thiaki, l'ancienne Ithaque.

Cette le, de huit lieues de long sur une lieue et demie de large,
singulirement rocheuse, superbement sauvage, riche de l'huile et
du vin qu'elle produit en abondance, compte une dizaine de mille
habitants. Sans histoire personnelle, elle a pourtant laiss un
nom clbre dans l'antiquit. Ce fut la patrie d'Ulysse et de
Pnlope, dont les souvenirs se retrouvent encore sur les sommets
de l'Anogi, dans les profondeurs de la caverne du mont Saint-
tienne, au milieu des ruines du mont Oetos,  travers les
campagnes d'Eume, au pied de ce rocher des Corbeaux, sur lequel
durent s'couler les potiques eaux de la fontaine d'Arthuse.

 la nuit tombante, la terre du fils de Laerte avait peu  peu
disparu dans l'ombre, une quinzaine de lieues au del du dernier
promontoire de Cphalonie. Pendant la nuit, la _Karysta_, prenant
un peu le large, afin d'viter l'troite passe qui spare la
pointe nord d'Ithaque de la pointe sud de Sainte-Maure, prolongea,
 deux milles au plus de son rivage, la cte orientale de cette
le.

On aurait pu vaguement apercevoir,  la clart de la lune, une
sorte de falaise blanchtre, dominant la mer de cent quatre-vingts
pieds: c'tait le Saut de Leucade, qu'illustrrent Sapho et
Artmise. Mais, de cette le, qui prend aussi le nom de Leucade,
il ne restait plus trace dans le sud au soleil levant, et la
sacolve, ralliant la cte albanaise, se dirigea, toutes voiles
dessus, vers l'le de Corfou.

C'taient une vingtaine de lieues encore  faire dans cette
journe, si Nicolas Starkos voulait arriver, avant la nuit, dans
les eaux de la capitale de l'le.

Elles furent rapidement enleves, ces vingt lieues, par cette
hardie _Karysta_, qui fora de toile  ce point que son plat-bord
glissait au ras de l'eau. La brise avait frachi considrablement.
Il fallut donc toute l'attention du timonier pour ne pas engager
sous cette norme voilure. Heureusement, les mts taient solides,
le grement presque neuf et de qualit suprieure. Pas un ris ne
fut pris, pas une bonnette ne fut amene.

La sacolve se comporta comme elle l'et fait s'il se ft agi
d'une lutte de vitesse dans quelque match international.

On passa ainsi en vue de la petite le de Paxo. Dj, vers le
nord, se dessinaient les premires hauteurs de Corfou. Sur la
droite, la cte albanaise profilait  l'horizon la dentelure des
monts Acraucroniens. Quelques navires de guerre, portant le
pavillon anglais ou le pavillon turc, furent aperus dans ces
parages assez frquents de la mer Ionienne. La _Karysta_ ne
chercha pas  viter les uns plus que les autres. Si un signal lui
et t fait de mettre en travers, elle et obi sans hsitation,
n'ayant  bord ni cargaison ni papier de nature  dnoncer son
origine.

 quatre heures du soir, la sacolve serrait un peu le vent pour
entrer dans le dtroit qui spare l'le de Corfou de la terre
ferme. Les coutes furent raidies, et le timonier lofa d'un quart,
afin d'enlever le cap Bianco  l'extrmit sud de l'le.

Cette premire portion du canal est plus riante que sa partie
septentrionale. Par cela mme, elle fait un heureux contraste avec
la cte albanaise, alors presque inculte et  demi sauvage.
Quelques milles plus loin, le dtroit s'largit par l'chancrure
du littoral corfiote. La sacolve put donc laisser porter un peu,
de manire  le traverser obliquement. Ce sont ces indentations,
profondes et multiplies, qui donnent  l'le soixante-cinq lieues
de primtre, alors qu'on n'en compte que vingt dans sa plus
grande longueur et six dans sa plus grande largeur.

Vers cinq heures, la _Karysta_ rangeait, prs de l'lot d'Ulysse,
l'ouverture qui fait communiquer le lac Kalikiopulo, l'ancien port
hyllaque, avec la mer. Puis elle suivit les contours de cette
charmante cannone plante d'alos et d'agaves, dj frquente
par les voitures et les cavaliers, qui vont,  une lieue dans le
sud de la ville, chercher, avec la fracheur marine, tout le
charme d'un admirable panorama, dont la cte albanaise forme
l'horizon sur l'autre bord du canal. Elle fila devant la baie de
Kardakio et les ruines qui la dominent, devant le palais d't des
Hauts Lords Commissaires, laissant vers la gauche la baie de
Kastrads, sur laquelle s'arrondit le faubourg de ce nom, la
Strada Marina, qui est moins une rue qu'une promenade, puis, le
pnitencier, l'ancien fort Salvador et les premires maisons de la
capitale corfiote. La _Karysta_ doubla alors le cap Sidero qui
porte la citadelle, sorte de petite ville militaire, assez vaste
pour renfermer la rsidence du commandant, les logements de ses
officiers, un hpital et une glise grecque, dont les Anglais
avaient fait un temple protestant. Enfin, portant franchement 
l'ouest, le capitaine Starkos tourna la pointe San-Nikolo, et,
aprs avoir long le rivage, sur lequel s'tagent les maisons du
nord de la ville, il vint mouiller  une demi-encablure du mle.

Le canot fut arm. Nicolas Starkos et Skoplo y prirent place --
non sans que le capitaine et pass  sa ceinture un de ces
couteaux  lame courte et large, fort en usage dans les provinces
de la Messnie. Tous deux dbarqurent au bureau de la Sant, et
montrrent les papiers du bord qui taient parfaitement en rgle.
Ils furent donc libres d'aller o et comme il leur convenait,
aprs que rendez-vous eut t pris  onze heures pour rentrer 
bord.

Skoplo, charg des intrts de la _Karysta_, s'enfona dans la
partie commerante de la ville,  travers de petites rues troites
et tortueuses, avec des noms italiens, des boutiques  arcades,
tout le ple-mle d'un quartier napolitain.

Nicolas Starkos, lui, voulait consacrer cette soire  prendre
langue, comme on dit. Il se dirigea donc vers l'esplanade, le
quartier le plus lgant de la cit corfiote.

Cette esplanade ou place d'armes, plante latralement de beaux
arbres, s'tend entre la ville et la citadelle, dont elle est
spare par un large foss. trangers et indignes y formaient
alors un incessant va-et-vient, qui n'tait point celui d'une
fte. Des estafettes entraient dans le palais, bti au nord de la
place par le gnral Maitland, et ressortaient  travers les
portes de Saint-Georges et Saint-Michel, qui flanquent sa faade
en pierre blanche. Un incessant change de communications se
faisait ainsi entre le palais du gouverneur et la citadelle, dont
le pont-levis tait baiss devant la statue du marchal de
Schulembourg.

Nicolas Starkos se mla  cette foule. Il vit clairement qu'elle
tait sous l'empire d'une motion peu ordinaire.

N'tant point homme  interroger, il se contenta d'couter. Ce qui
le frappa, ce fut un nom, invariablement rpt dans tous les
groupes avec des qualifications peu sympathiques -- le nom de
Sacratif.

Ce nom parut d'abord exciter quelque peu sa curiosit; mais, aprs
avoir lgrement hauss les paules, il continua  descendre
l'esplanade jusqu' la terrasse qui la termine en dominant la mer.

L, un certain nombre de curieux avaient pris place autour d'un
petit temple de forme circulaire, qui venait d'tre rcemment
lev  la mmoire de sir Thomas Maitland. Quelques annes plus
tard, un oblisque allait y tre rig en l'honneur de l'un de ses
successeurs, sir Howard Douglas, pour faire pendant  la statue du
Haut Lord Commissaire actuel, Frdrik Adam, dont la place tait
dj marque devant le palais du gouvernement. Il est probable
que, si le protectorat de l'Angleterre n'et pris fin en faisant
rentrer les les Ioniennes dans le domaine du royaume hellnique,
les rues de Corfou auraient t encombres par les statues de ses
gouverneurs. Toutefois, bien des Corfiotes ne songeaient point 
blmer cette prodigalit d'hommes de bronze ou d'hommes de pierre,
et, peut-tre, plus d'un en est-il maintenant  regretter, avec
l'ancien tat de choses, les errements administratifs des
reprsentants du Royaume-Uni.

Mais,  ce sujet, s'il existe des opinions fort disparates, si,
sur les soixante-dix mille habitants que compte l'ancienne
Corcyre, et sur les vingt mille habitants de sa capitale, il y a
des chrtiens orthodoxes, des chrtiens grecs, des Juifs en grand
nombre, qui,  cette poque, occupaient un quartier isol, comme
une sorte de ghetto, si, dans l'existence citadine de ces types de
races diffrentes, il y avait des ides divergentes  propos
d'intrts divers, ce jour-l tout dissentiment semblait s'tre
fondu dans une pense commune, dans une sorte de maldiction voue
 ce nom qui revenait sans cesse:

Sacratif! Sacratif! Sus au pirate Sacratif!

Et que les allants et venants parlassent anglais, italien ou grec,
si la prononciation de ce nom excr diffrait, les anathmes dont
on l'accablait n'en taient pas moins l'expression du mme
sentiment d'horreur.

Nicolas Starkos coutait toujours et ne disait rien. Du haut de la
terrasse, ses yeux pouvaient aisment parcourir une grande partie
du canal de Corfou, ferm comme un lac jusqu'aux montagnes
d'Albanie, que le soleil couchant dorait  leur cime.

Puis, en se tournant du ct du port, le capitaine de la _Karysta_
observa qu'il s'y faisait un mouvement trs prononc. De
nombreuses embarcations se dirigeaient vers les navires de guerre.
Des signaux s'changeaient entre ces navires et le mt de pavillon
dress au sommet de la citadelle, dont les batteries et les
casemates disparaissaient derrire un rideau d'alos gigantesques.

videmment -- et,  tous ces symptmes, un marin ne pouvait s'y
tromper -- un ou plusieurs navires se prparaient  quitter
Corfou. Si cela tait, la population corfiote, on doit le
reconnatre, y prenait un intrt vraiment extraordinaire.

Mais dj le soleil avait disparu derrire les hauts sommets de
l'le, et, avec le crpuscule assez court sous cette latitude, la
nuit ne devait pas tarder  se faire.

Nicolas Starkos jugea donc  propos de quitter la terrasse. Il
redescendit sur l'esplanade, laissant en cet endroit la plupart
des spectateurs qu'un sentiment de curiosit y retenait encore.
Puis, il se dirigea d'un pas tranquille vers les arcades de cette
suite de maisons, qui borne le ct ouest de la place d'Armes.

L ne manquaient ni les cafs, pleins de lumires, ni les ranges
de chaises disposes sur la chausse, occupes dj par de
nombreux consommateurs. Et encore faut-il observer que ceux-ci
causaient plus qu'ils ne consommaient, si toutefois ce mot, par
trop moderne, peut s'appliquer aux Corfiotes d'il y a cinquante
ans.

Nicolas Starkos s'assit devant une petite table, avec l'intention
bien arrte de ne pas perdre un seul mot des propos qui
s'changeaient aux tables voisines.

En vrit, disait un armateur de la Strada Marina, il n'y a plus
de scurit pour le commerce, et on n'oserait pas hasarder une
cargaison de prix dans les chelles du Levant!

-- Et bientt, ajouta son interlocuteur -- un de ces gros Anglais
qui semblent toujours assis sur un ballot, comme le prsident de
leur chambre -- on ne trouvera plus d'quipage qui consente 
servir  bord des navires de l'Archipel!

-- Oh! ce Sacratif!... ce Sacratif! rptait-on avec une
indignation vritable dans les divers groupes.

-- Un nom bien fait pour corcher le gosier, pensait le matre du
caf, et qui devrait pousser aux rafrachissements!

--  quelle heure doit avoir lieu le dpart de la _Syphanta_?
demanda le ngociant.

--  huit heures, rpondit le Corfiote.

-- Mais, ajouta-t-il d'un ton qui ne marquait pas une confiance
absolue, il ne suffit pas de partir, il faut arriver 
destination!

-- Eh! on arrivera! s'cria un autre Corfiote. Il ne sera pas dit
qu'un pirate aura tenu en chec la marine britannique...

-- Et la marine grecque, et la marine franaise, et la marine
italienne! ajouta flegmatiquement un officier anglais, qui voulait
que chaque tat et sa part de dsagrment en cette affaire.

-- Mais, reprit le ngociant en se levant, l'heure approche, et,
si nous voulons assister au dpart de la _Syphanta_, il serait
peut-tre temps de se rendre sur l'esplanade!

-- Non, rpondit son interlocuteur, rien ne presse. D'ailleurs, un
coup de canon doit annoncer l'appareillage.

Et les causeurs continurent  faire leur partie dans le concert
des maldictions profres contre Sacratif.

Sans doute, Nicolas Starkos crut le moment favorable pour
intervenir, et, sans que le moindre accent pt dnoncer en lui un
natif de la Grce mridionale:

Messieurs, dit-il en s'adressant  ses voisins de table,
pourrais-je vous demander, s'il vous plat, quelle est cette
_Syphanta_, dont tout le monde parle aujourd'hui?

-- C'est une corvette, monsieur, lui fut-il rpondu, une corvette
achete, frte et arme par une compagnie de ngociants anglais,
franais et corfiotes, monte par un quipage de ces diverses
nationalits, et qui doit appareiller sous les ordres du brave
capitaine Stradena! Peut-tre parviendra-t-il  faire, lui, ce que
n'ont pu faire les navires de guerre de l'Angleterre et de la
France!

-- Ah! dit Nicolas Starkos, c'est une corvette qui part!... Et
pour quels parages, s'il vous plat?

-- Pour les parages o elle pourra rencontrer, prendre et pendre
le fameux Sacratif!

-- Je vous prierai alors, reprit Nicolas Starkos, de vouloir bien
me dire qui est ce fameux Sacratif?

-- Vous demandez qui est ce Sacratif? s'cria le Corfiote
stupfait, auquel l'Anglais vint en aide, en accentuant sa rponse
par un aoh! de surprise.

Le fait est qu'un homme qui en tait  ignorer encore ce qu'tait
Sacratif, et cela en pleine ville de Corfou, au moment mme o ce
nom tait dans toutes les bouches, pouvait tre regard comme un
phnomne.

Le capitaine de la _Karysta_ s'aperut aussitt de l'effet que
produisait son ignorance. Aussi se hta-t-il d'ajouter:

Je suis tranger, messieurs. J'arrive  l'instant de Zara, autant
dire du fond de l'Adriatique, et je ne suis point au courant de ce
qui se passe dans les les Ioniennes.

-- Dites alors de ce qui se passe dans l'Archipel! s'cria le
Corfiote, car, en vrit, c'est bien l'Archipel tout entier que
Sacratif a pris pour thtre de ses pirateries!

-- Ah! fit Nicolas Starkos, il s'agit d'un pirate?...

-- D'un pirate, d'un forban, d'un cumeur de mer! rpliqua le gros
Anglais. Oui! Sacratif mrite tous ces noms, et mme tous ceux
qu'il faudrait inventer pour qualifier un pareil malfaiteur!

L-dessus l'Anglais souffla un instant pour reprendre haleine.
Puis:

Ce qui m'tonne, monsieur, ajouta-t-il, c'est qu'il puisse se
rencontrer un Europen qui ne sache pas ce qu'est Sacratif!

-- Oh! monsieur, rpondit Nicolas Starkos, ce nom ne m'est pas
absolument inconnu, croyez-le bien; mais j'ignorais que ce ft lui
qui mt aujourd'hui toute la ville en rvolution. Est-ce que
Corfou est menace d'une descente de ce pirate?

-- Il n'oserait! s'cria le ngociant. Jamais il ne se hasarderait
 mettre le pied dans notre le!

-- Ah! vraiment? rpondit le capitaine de la _Karysta_.

-- Certes, monsieur, et, s'il le faisait, les potences! oui! les
potences pousseraient d'elles-mmes, dans tous les coins de l'le,
pour le happer au passage!

-- Mais alors, d'o vient cette motion? demanda Nicolas Starkos.
Je suis arriv depuis une heure  peine, et je ne puis comprendre
l'motion qui se produit...

-- Le voici, monsieur, rpondit l'Anglais. Deux btiments de
commerce, le _Three Brothers _et le _Carnatic, _ont t pris, il y
a un mois environ, par Sacratif, et tout ce qui a survcu des deux
quipages a t vendu sur les marchs de la Tripolitaine!

-- Oh! rpondit Nicolas Starkos, voil une odieuse affaire, dont
ce Sacratif pourrait bien avoir  se repentir!

-- C'est alors, reprit le Corfiote, qu'un certain nombre de
ngociants se sont associs pour armer une corvette de guerre, une
excellente marcheuse, monte par un quipage de choix et commande
par un intrpide marin, le capitaine Stradena, qui va donner la
chasse  ce Sacratif! Cette fois, il y a lieu d'esprer que le
pirate, qui tient en chec tout le commerce de l'Archipel,
n'chappera pas  son sort!

-- Ce sera difficile, en effet, rpondit Nicolas Starkos.

-- Et, ajouta le ngociant anglais, si vous voyez la ville en
moi, si toute la population s'est porte sur l'esplanade, c'est
pour assister  l'appareillage de la _Syphanta_ qui sera salue de
plusieurs milliers de hurrahs, quand elle descendra le canal de
Corfou!

Nicolas Starkos savait, sans doute, tout ce qu'il dsirait savoir.
Il remercia ses interlocuteurs. Puis, se levant, il alla de
nouveau se mler  la foule qui remplissait l'esplanade.

Ce qui avait t dit par ces Anglais et ces Corfiotes n'avait rien
d'exagr. Il n'tait que trop vrai! Depuis quelques annes, les
dprdations de Sacratif se manifestaient par des actes
rvoltants. Nombre de navires de commerce de toutes nationalits
avaient t attaqus par ce pirate, aussi audacieux que
sanguinaire. D'o venait-il? Quelle tait son origine?
Appartenait-il  cette race de forbans, issus des ctes de la
Barbarie? Qui et pu le dire? On ne le connaissait pas. On ne
l'avait jamais vu. Pas un n'tait revenu de ceux qui s'taient
trouvs sous le feu de ses canons, les uns tus, les autres
rduits  l'esclavage. Les btiments qu'il montait, qui et pu les
signaler? Il passait incessamment d'un bord  un autre. Il
attaquait tantt avec un rapide brick levantin, tantt avec une de
ces lgres corvettes qu'on ne pouvait vaincre  la course, et
toujours sous pavillon noir. Que, dans une de ces rencontres, il
ne ft pas le plus fort, qu'il et  chercher son salut par la
fuite, en prsence de quelque redoutable navire de guerre, il
disparaissait soudain. Et, en quel refuge inconnu, en quel coin
ignor de l'Archipel, aurait-on tent de le rejoindre? Il
connaissait les plus secrtes passes de ces ctes, dont
l'hydrographie laissait encore  dsirer  cette poque.

Si le pirate Sacratif tait un bon marin, c'tait aussi un
terrible homme d'attaque. Toujours second par des quipages qui
ne reculaient devant rien, il n'oubliait jamais de leur donner,
aprs le combat, la part du diable, c'est--dire quelques heures
de massacre et de pillage. Aussi ses compagnons le suivaient-ils
partout o il voulait les mener. Ils excutaient ses ordres quels
qu'ils fussent. Tous se seraient fait tuer pour lui. La menace du
plus effroyable supplice ne les et pas fait dnoncer le chef, qui
exerait sur eux une vritable fascination.  de tels hommes,
lancs  l'abordage, il est rare qu'un navire puisse rsister,
surtout un btiment de commerce, auquel manquent les moyens
suffisants de dfense.

En tout cas, si Sacratif, malgr toute son habilet, et t
surpris par un navire de guerre, il se ft plutt fait sauter que
de se rendre. On racontait mme que, dans une affaire de ce genre,
les projectiles lui ayant manqu, il avait charg ses canons avec
les ttes frachement coupes aux cadavres qui jonchaient son
pont.

Tel tait l'homme que la _Syphanta_ avait la mission de
poursuivre, tel ce redoutable pirate, dont le nom excr causait
tant d'motion dans la cit corfiote.

Bientt, une dtonation retentit. Une fume s'leva dans un vif
clair au-dessus de terre-plein de la citadelle. C'tait le coup
de partance. La _Syphanta_ appareillait et allait descendre le
canal de Corfou, afin de gagner les parages mridionaux de la mer
Ionienne.

Toute la foule se porta sur la lisire de l'esplanade, vers la
terrasse du monument de sir Maitland.

Nicolas Starkos, imprieusement entran par un sentiment plus
intense peut-tre que celui d'une simple curiosit, se trouva
bientt au premier rang des spectateurs.

Peu  peu, sous la clart de la lune, apparut la corvette avec ses
feux de position. Elle s'avanait en boulinant, afin d'enlever 
la borde le cap Bianco, qui s'allonge au sud de l'le. Un second
coup de canon partit de la citadelle, puis un troisime, auxquels
rpondirent trois dtonations qui illuminrent les sabords de la
_Syphanta_. Aux dtonations succdrent des milliers de hurrahs,
dont les derniers arrivrent  la corvette, au moment o elle
doublait la baie de Kardakio.

Puis, tout retomba dans le silence. Peu  peu, la foule,
s'coulant  travers les rues du faubourg de Kastrads, eut laiss
le champ libre aux rares promeneurs qu'un intrt d'affaires ou de
plaisir retenait sur l'esplanade.

Pendant une heure encore, Nicolas Starkos, toujours pensif,
demeura sur la vaste place d'armes, presque dserte. Mais le
silence ne devait tre ni dans sa tte ni dans son coeur. Ses yeux
brillaient d'un feu que ses paupires ne parvenaient pas 
masquer. Son regard, comme par un mouvement involontaire, se
portait dans la direction de cette corvette, qui venait de
disparatre derrire la masse confuse de l'le.

Lorsque onze heures sonnrent  l'glise de Saint-Spiridion,
Nicolas Starkos songea  rejoindre Skoplo au rendez-vous qu'il
lui avait donn prs du bureau de la Sant.

Il remonta donc les rues du quartier qui se dirigent vers le Fort-
Neuf, et bientt il arriva sur le quai.

Skoplo l'y attendait.

Le capitaine de la sacolve alla  lui:

La corvette _Syphanta_ vient de partir! lui dit-il.

-- Ah! fit Skoplo.

-- Oui... pour donner la chasse  Sacratif!

-- Elle ou une autre, qu'importe! rpondit simplement Skoplo, en
montrant le gig, qui se balanait, au pied de l'chelle, sur les
dernires ondulations du ressac.

Quelques instants aprs, l'embarcation accostait la _Karysta_, et
Nicolas Starkos sautait  bord en disant:

 demain, chez Elizundo!




VII

L'inattendu


Le lendemain, vers dix heures du matin, Nicolas Starkos dbarquait
sur le mle et se dirigeait vers la maison de banque. Ce n'tait
pas la premire fois qu'il se prsentait au comptoir, et il y
avait toujours t reu comme un client dont les affaires ne sont
point  ddaigner.

Cependant, Elizundo le connaissait. Il devait savoir bien des
choses de sa vie. Il n'ignorait mme pas qu'il ft le fils de
cette patriote, dont il avait un jour parl  Henry d'Albaret.
Mais personne ne savait et ne pouvait savoir ce qu'tait le
capitaine de la _Karysta_.

Nicolas Starkos tait videmment attendu. Aussi fut-il reu ds
qu'il se prsenta. En effet, la lettre arrive quarante-huit
heures auparavant et date d'Arkadia, venait de lui. Il fut donc
immdiatement conduit au bureau o se tenait le banquier, qui prit
la prcaution d'en refermer la porte  clef. Elizundo et son
client taient maintenant en prsence l'un de l'autre. Personne ne
viendrait les dranger. Nul n'entendrait ce qui allait tre dit
dans cet entretien.

Bonjour, Elizundo, dit le capitaine de la _Karysta_, en se
laissant tomber sur un fauteuil avec le sans-gne d'un homme qui
serait chez lui. Voil bientt six mois que je ne vous ai vu, bien
que vous ayez eu souvent de mes nouvelles! Aussi, n'ai-je pas
voulu passer si prs de Corfou, sans m'y arrter, afin d'avoir le
plaisir de vous serrer la main.

-- Ce n'est pas pour me voir, ce n'est pas pour me faire des
amitis que vous tes venu, Nicolas Starkos, rpondit le banquier
d'une voix sourde. Que me voulez-vous?

-- Eh! s'cria le capitaine, je reconnais bien l mon vieil ami
Elizundo! Rien aux sentiments, tout aux affaires! Il y a longtemps
que vous avez d fourrer votre coeur dans le tiroir le plus secret
de votre caisse -- un tiroir dont vous avez perdu la clef!

-- Voulez-vous me dire ce qui vous amne et pourquoi vous m'avez
crit? reprit Elizundo.

-- Au fait vous avez raison, Elizundo! Pas de banalits! Soyons
srieux! Nous avons aujourd'hui de trs graves intrts 
discuter, et ils ne souffrent aucun retard!

-- Votre lettre me parle de deux affaires, reprit le banquier,
l'une qui rentre dans la catgorie de nos rapports accoutums,
l'autre qui vous est purement personnelle.

-- En effet, Elizundo.

-- Eh bien, parlez, Nicolas Starkos! J'ai hte de les connatre
toutes les deux!

On le voit, le banquier s'exprimait trs catgoriquement. Il
voulait, par l, mettre son visiteur en demeure de s'expliquer,
sans se dpenser en faux-fuyants ni chappatoires. Mais, ce qui
contrastait avec la nettet de ces questions, c'tait le ton un
peu sourd dont elles taient faites. Bien videmment, de ces deux
hommes, placs en face l'un de l'autre, ce n'tait pas le banquier
qui tenait la position.

Aussi, le capitaine de la _Karysta_ ne put-il cacher un demi-
sourire, dont Elizundo, les yeux baisss, ne vit rien.

Laquelle des deux questions aborderons-nous d'abord? demanda
Nicolas Starkos.

-- D'abord, celle qui vous est purement personnelle! rpondit
assez vivement le banquier.

-- Je prfre commencer par celle qui ne l'est pas, rpliqua le
capitaine d'un ton tranchant.

-- Soit, Nicolas Starkos! De quoi s'agit-il?

-- Il s'agit d'un convoi de prisonniers, dont nous devons prendre
livraison  Arkadia. Il y a l deux cent trente-sept ttes,
hommes, femmes et enfants, qui vont tre transports  l'le de
Scarpanto, d'o je me charge de les conduire  la cte
barbaresque. Or, vous le savez, Elizundo, puisque nous avons
souvent fait des oprations de ce genre, les Turcs ne livrent leur
marchandise que contre argent ou contre du papier,  la condition
qu'une bonne signature lui donne une valeur certaine. Je viens
donc vous demander votre signature, et je compte que vous voudrez
bien l'accorder  Skoplo, quand il vous apportera les traites
toutes prpares. -- Cela ne fera aucune difficult, n'est-il pas
vrai?

Le banquier ne rpondit pas, mais son silence ne pouvait tre
qu'un acquiescement  la demande du capitaine. Il y avait
d'ailleurs des prcdents qui l'engageaient.

Je dois ajouter, reprit ngligemment Nicolas Starkos, que
l'affaire ne sera pas mauvaise. Les oprations ottomanes prennent
une mauvaise tournure en Grce. La bataille de Navarin aura de
funestes consquences pour les Turcs, puisque les puissances
europennes s'en mlent. S'ils doivent renoncer  la lutte, plus
de prisonniers, plus de ventes, plus de profits. C'est pourquoi
ces derniers convois qu'on nous livre encore dans d'assez bonnes
conditions, auront-ils acqureurs  haut prix sur les ctes de
l'Afrique. Ainsi donc, nous trouverons notre avantage  cette
affaire, et vous, le vtre, par consquent. -- Je puis compter sur
votre signature?

-- Je vous escompterai vos traites, rpondit Elizundo, et n'aurai
pas de signature  vous donner.

-- Comme il vous plaira, Elizundo, rpondit le capitaine, mais
nous nous serions contents de votre signature. Vous n'hsitiez
pas  la donner autrefois!

-- Autrefois n'est pas aujourd'hui, dit Elizundo, et, aujourd'hui,
j'ai des ides diffrentes sur tout cela!

-- Ah! vraiment! s'cria le capitaine.  votre aise, aprs tout! -
- Mais est-il donc vrai que vous cherchiez  vous retirer des
affaires, comme je l'ai entendu dire?

-- Oui, Nicolas Starkos! rpondit le banquier d'une voix ferme,
et, en ce qui vous concerne, voici la dernire opration que nous
ferons ensemble... puisque vous tenez  ce que je la fasse!

-- J'y tiens absolument, Elizundo, rpondit Nicolas Starkos d'un
ton sec.

Puis, il se leva, fit quelques tours dans le cabinet, mais sans
cesser d'envelopper le banquier d'un regard peu obligeant.
Revenant enfin se placer devant lui:

Matre Elizundo, dit-il d'un ton narquois, vous tes donc bien
riche, puisque vous songez  vous retirer des affaires?

Le banquier ne rpondit pas.

Eh bien, reprit le capitaine, que ferez-vous de ces millions que
vous avez gagns, vous ne les emporterez pas dans l'autre monde!
Ce serait un peu encombrant pour le dernier voyage! Vous parti, 
qui iront-ils?

Elizundo persista  garder le silence.

Ils iront  votre fille, reprit Nicolas Starkos,  la belle
Hadjine Elizundo! Elle hritera de la fortune de son pre! Rien de
plus juste! Mais qu'en fera-t-elle? Seule, dans la vie,  la tte
de tant de millions?

Le banquier se redressa, non sans quelque effort, et, rapidement,
en homme qui fait un aveu dont le poids l'touffe:

Ma fille ne sera pas seule! dit-il.

-- Vous la marierez? rpondit le capitaine. Et  qui, s'il vous
plat? Quel homme voudra d'Hadjine Elizundo, quand il connatra
d'o vient en grande partie la fortune de son pre? Et j'ajoute,
quand elle-mme le saura,  qui Hadjine Elizundo osera-t-elle
donner sa main?

-- Comment le saurait-elle? reprit le banquier. Elle l'ignore
jusqu'ici, et qui le lui dira?

-- Moi, s'il le faut!

-- Vous?

-- Moi! coutez, Elizundo, et tenez compte de mes paroles,
rpondit le capitaine de la _Karysta_ avec une impudence voulue,
car je ne reviendrai plus sur ce que je vais vous dire. Cette
norme fortune, c'est surtout par moi, par les oprations que nous
avons faites ensemble et dans lesquelles je risquais ma tte, que
vous l'avez gagne! C'est en trafiquant des cargaisons pilles,
des prisonniers achets et vendus pendant la guerre de
l'Indpendance, que vous avez encaiss ces gains, dont le montant
se chiffre par millions! Eh bien, il n'est que juste que ces
millions me reviennent! Je suis sans prjugs, moi, vous le savez
du reste! Je ne vous demanderai pas l'origine de votre fortune! La
guerre termine, moi aussi, je me retirerai des affaires! Mais je
ne veux pas, non plus, tre seul dans la vie, et j'entends,
comprenez-moi bien, j'entends qu'Hadjine Elizundo devienne la
femme de Nicolas Starkos!

Le banquier retomba sur son fauteuil. Il sentait bien qu'il tait
entre les mains de cet homme, depuis longtemps son complice. Il
savait que le capitaine de la _Karysta_ ne reculerait devant rien
pour arriver  son but. Il ne doutait pas que, s'il le fallait, il
ne ft homme  raconter tout le pass de la maison de banque.

Pour rpondre ngativement  la demande de Nicolas Starkos, au
risque de provoquer un clat, Elizundo n'avait plus qu'une chose 
dire, et, non sans quelque hsitation, il la dit:

Ma fille ne peut tre votre femme, Nicolas Starkos, parce qu'elle
doit tre la femme d'un autre!

-- D'un autre! s'cria Nicolas Starkos. En vrit, je suis arriv
 temps! Ah! la fille du banquier Elizundo se marie?...

-- Dans cinq jours!

-- Et qui pouse-t-elle? demanda le capitaine, dont la voix
frmissait de colre.

-- Un officier franais.

-- Un officier franais! Sans doute, un de ces Philhellnes qui
sont venus au secours de la Grce?

-- Oui!

-- Et il se nomme?...

-- Le capitaine Henry d'Albaret...

-- Eh bien, matre Elizundo, reprit Nicolas Starkos, qui
s'approcha du banquier et lui parla les yeux dans les yeux, je
vous le rpte, lorsque ce capitaine Henry d'Albaret saura qui
vous tes, il ne voudra plus de votre fille, et, lorsque votre
fille connatra la source de la fortune de son pre, elle ne
pourra plus songer  devenir la femme de ce capitaine Henry
d'Albaret! Si donc vous ne rompez pas ce mariage aujourd'hui,
demain il se rompra de lui-mme, car demain les deux fiancs
sauront tout!... Oui!... Oui!... de par le diable, ils le
sauront!

Le banquier se releva encore une fois. Il regarda fixement le
capitaine de la _Karysta_ et, alors, d'un accent de dsespoir,
auquel il n'y avait point  se tromper:

Soit!... Je me tuerai, Nicolas Starkos, dit-il, et je ne serai
plus une honte pour ma fille!

-- Si, rpondit le capitaine, vous le serez dans l'avenir comme
vous l'tes dans le prsent, et votre mort ne fera jamais
qu'Elizundo n'ait t le banquier des pirates de l'Archipel!

Elizundo retomba, accabl, et ne put rien rpondre, lorsque le
capitaine ajouta:

Et voil pourquoi Hadjine Elizundo ne sera pas la femme de cet
Henry d'Albaret, pourquoi elle deviendra, qu'elle le veuille ou
non, la femme de Nicolas Starkos!

Pendant une demi-heure encore, cet entretien se prolongea en
supplications de la part de l'un, en menaces de la part de
l'autre. Non certes, il ne s'agissait pas d'amour, lorsque Nicolas
Starkos s'imposait  la fille d'Elizundo! Il ne s'agissait que des
millions dont cet homme voulait avoir l'entire possession, et
aucun argument ne le ferait flchir.

Hadjine Elizundo n'avait rien su de cette lettre, qui annonait
l'arrive du capitaine de la _Karysta; _mais, depuis ce jour, son
pre lui avait paru plus triste, plus sombre que d'habitude, comme
s'il et t accabl par quelque proccupation secrte. Aussi,
lorsque Nicolas Starkos se prsenta  la maison de banque, elle ne
put se dfendre d'en ressentir une inquitude plus vive encore. En
effet, elle connaissait ce personnage pour l'avoir vu venir
plusieurs fois pendant les dernires annes de la guerre. Nicolas
Starkos lui avait toujours inspir une rpulsion dont elle ne se
rendait pas compte. Il la regardait, semblait-il, d'une faon, qui
ne laissait pas de lui dplaire, bien qu'il ne lui et jamais
adress que des paroles insignifiantes, comme et pu le faire un
des clients habituels du comptoir. Mais la jeune fille n'avait pas
t sans observer qu'aprs les visites du capitaine de la
_Karysta_, son pre tait toujours, et pendant quelque temps, en
proie  une sorte de prostration, mle d'effroi. De l son
antipathie, que rien ne justifiait du moins jusqu'alors, contre
Nicolas Starkos.

Hadjine Elizundo n'avait point encore parl de cet homme  Henry
d'Albaret. Le lien qui l'unissait  la maison de banque ne pouvait
tre qu'un lien d'affaires. Or, des affaires d'Elizundo, dont elle
ignorait d'ailleurs la nature, il n'avait jamais t question dans
leurs entretiens. Le jeune officier ne savait donc rien des
rapports qui existaient, non seulement entre le banquier et
Nicolas Starkos, mais aussi entre ce capitaine et la vaillante
femme dont il avait sauv la vie au combat de Chaidari, qu'il ne
connaissait que sous le seul nom d'Andronika.

Mais, ainsi qu'Hadjine, Xaris avait eu plusieurs fois l'occasion
de voir et de recevoir Nicolas Starkos au comptoir de la Strada
Reale. Lui aussi, il prouvait  son gard les mmes sentiments de
rpulsion que la jeune fille. Seulement, tant donn sa nature
vigoureuse et dcide, ces sentiments se traduisaient chez lui
d'une autre faon. Si Hadjine Elizundo fuyait toutes les occasions
de se trouver en prsence de cet homme, Xaris les et plutt
recherches,  la condition de pouvoir lui casser les reins,
comme il le disait volontiers.

Je n'en ai pas le droit, videmment, pensait-il, mais cela
viendra peut-tre!

De tout cela, il rsulte donc que la nouvelle visite du capitaine
de la _Karysta_ au banquier Elizundo ne fut vue avec plaisir ni
par Xaris, ni par la jeune fille. Bien au contraire. Aussi, ce fut
un soulagement pour tous les deux, lorsque Nicolas Starkos, aprs
un entretien dont rien n'avait transpir, eut quitt la maison et
repris le chemin du port.

Pendant une heure, Elizundo resta enferm dans son cabinet. On ne
l'y entendait mme pas bouger. Mais ses ordres taient formels: ni
sa fille, ni Xaris ne devaient entrer, sans avoir t demands
expressment. Or, comme la visite avait dur longtemps, cette
fois, leur anxit s'tait accrue en raison du temps coul.

Tout  coup, la sonnette d'Elizundo se fit entendre -- un coup
timide, venant d'une main peu assure.

Xaris rpondit  cet appel, ouvrit la porte qui n'tait plus
referme en dedans, et se trouva en prsence du banquier.

Elizundo tait toujours dans son fauteuil,  demi affaiss, l'air
d'un homme qui vient de soutenir une violente lutte contre lui-
mme. Il releva la tte, regarda Xaris, comme s'il et eu quelque
peine  le reconnatre, et, passant la main sur son front:

Hadjine? dit-il d'une voix touffe.

Xaris fit un signe affirmatif et sortit. Un instant aprs, la
jeune fille se trouvait devant son pre. Aussitt, celui-ci, sans
autre prambule, mais les yeux baisss, lui disait d'une voix
altre par l'motion:

Hadjine, il faut... il faut renoncer au mariage projet avec le
capitaine Henry d'Albaret!

-- Que dites-vous, mon pre?... s'cria la jeune fille, que ce
coup imprvu atteignit en plein coeur.

-- Il le faut, Hadjine! rpta Elizundo.

-- Mon pre, me direz-vous pourquoi vous reprenez votre parole, 
lui et  moi? demanda la jeune fille. Je n'ai pas l'habitude de
discuter vos volonts, vous le savez, et, cette fois, je ne les
discuterai pas davantage, quelles qu'elles soient!... Mais, enfin,
me direz-vous pour quelle raison je dois renoncer  pouser Henry
d'Albaret?

-- Parce qu'il faut, Hadjine... il faut que tu sois la femme d'un
autre! murmura Elizundo.

Sa fille l'entendit, si bas qu'il et parl.

Un autre! dit-elle, frappe non moins cruellement par ce second
coup que le premier. Et cet autre?...

-- C'est le capitaine Starkos!

-- Cet homme!... cet homme!

Ces mots s'chapprent involontairement des lvres d'Hadjine qui
se retint  la table pour ne pas tomber. Puis, dans un dernier
mouvement de rvolte que cette rsolution provoquait en elle:

Mon pre, dit-elle, il y a dans cet ordre que vous me donnez,
malgr vous peut-tre, quelque chose que je ne puis expliquer! Il
y a un secret que vous hsitez  me dire!

-- Ne me demande rien, s'cria Elizundo, rien!

-- Rien?... mon pre!... Soit!... Mais, si, pour vous obir, je
puis renoncer  devenir la femme d'Henry d'Albaret... duss-je en
mourir... je ne puis pouser Nicolas Starkos!... Vous ne le
voudriez pas!

-- Il le faut, Hadjine! rpta Elizundo.

-- Il y va de mon bonheur! s'cria la jeune fille.

-- Et de mon honneur,  moi!

-- L'honneur d'Elizundo peut-il dpendre d'un autre que de lui-
mme? demanda Hadjine.

-- Oui... d'un autre!... Et cet autre... c'est Nicolas Starkos!

Cela dit, le banquier se leva, les yeux hagards, la figure
contracte, comme s'il allait tre frapp de congestion. Hadjine,
devant ce spectacle, retrouva toute son nergie. Et, en vrit, il
lui en fallut pour dire, en se retirant:

Soit mon pre!... Je vous obirai!

C'tait sa vie  jamais brise, mais elle avait compris qu'il y
avait quelque effroyable secret dans les rapports du banquier avec
le capitaine de la _Karysta! _Elle avait compris qu'il tait dans
les mains de ce personnage odieux!... Elle se courba, elle se
sacrifia!... L'honneur de son pre exigeait ce sacrifice!

Xaris reut la jeune fille entre ses bras, presque dfaillante. Il
la transporta dans sa chambre. L, il sut d'elle tout ce qui
s'tait pass,  quel renoncement elle avait consenti!... Aussi,
quel redoublement de haine se fit en lui contre Nicolas Starkos!

Une heure aprs, selon son habitude, Henry d'Albaret se prsentait
 la maison de banque. Une des femmes de service lui rpondit
qu'Hadjine Elizundo n'tait pas visible. Il demanda  voir le
banquier... Le banquier ne pouvait le recevoir. Il demanda 
parler  Xaris... Xaris n'tait pas au comptoir.

Henry d'Albaret rentra  l'htel, extrmement inquiet. Jamais
pareilles rponses ne lui avaient t faites. Il rsolut de
revenir le soir et attendit dans une profonde anxit.

 six heures, on lui remit une lettre  son htel. Il regarda
l'adresse et reconnut qu'elle tait de la main mme d'Elizundo.
Cette lettre ne contenait que ces lignes:

Monsieur Henry d'Albaret est pri de considrer comme non avenus
les projets d'union forms entre lui et la fille du banquier
Elizundo. Pour des raisons qui lui sont tout  fait trangres, ce
mariage ne peut avoir lieu, et monsieur Henry d'Albaret voudra
bien cesser ses visites  la maison de banque.

ELIZUNDO.

Tout d'abord, le jeune officier ne comprit rien  ce qu'il venait
de lire. Puis, il relut cette lettre... Il fut atterr. Que
s'tait-il donc pass chez Elizundo? Pourquoi ce revirement? La
veille, il avait quitt la maison, o se faisaient encore les
prparatifs de son mariage! Le banquier avait t avec lui ce
qu'il tait toujours! Quant  la jeune fille, rien n'indiquait que
ses sentiments eussent chang  son gard!

Mais aussi, la lettre n'est pas signe Hadjine! se rptait-il.
Elle est signe Elizundo!... Non! Hadjine n'a pas connu, ne
connat pas ce que m'crit son pre!... C'est  son insu qu'il a
modifi ses projets!... Pourquoi?... Je n'ai donn aucun motif qui
ait pu... Ah! je saurai quel est l'obstacle qui se dresse entre
Hadjine et moi!

Et, puisqu'il ne pouvait plus tre reu dans la maison du
banquier, il lui crivit, ayant absolument le droit, disait-il,
de connatre les raisons qui faisaient rompre ce mariage  la
veille de s'accomplir.

Sa lettre resta sans rponse. Il en crivit une autre, deux
autres: mme silence.

Ce fut alors  Hadjine Elizundo qu'il s'adressa. Il la suppliait,
au nom de leur amour, de lui rpondre, dt-elle le faire par un
refus de jamais le revoir!... Nulle rponse.

Il est probable que sa lettre ne parvint pas  la jeune fille.
Henry d'Albaret, du moins, dut le croire. Il connaissait assez son
caractre pour tre sr qu'elle lui aurait rpondu.

Alors, le jeune officier, dsespr, chercha  voir Xaris. Il ne
quitta plus la Strada Reale. Il rda pendant des heures entires
autour de la maison de banque. Ce fut inutile. Xaris, obissant
peut-tre aux ordres du banquier, peut-tre  la prire d'Hadjine,
ne sortait plus.

Ainsi se passrent en vaines dmarches les journes du 24 et du 25
octobre. Au milieu d'angoisses inexprimables, Henry d'Albaret
croyait avoir atteint l'extrme limite de la souffrance!

Il se trompait.

En effet, dans la journe du 26, une nouvelle se rpandit, qui
allait le frapper d'un coup plus terrible encore.

Non seulement son mariage avec Hadjine Elizondo tait rompu --
rupture qui tait maintenant connue de toute la ville -- mais
Hadjine Elizundo allait se marier avec un autre! Henry d'Albaret
fut ananti en apprenant cette nouvelle. Un autre que lui serait
le mari d'Hadjine!

Je saurai quel est cet homme! s'cria-t-il. Celui-l, quel qu'il
soit, je le connatrai!... J'arriverai jusqu' lui!... Je lui
parlerai... et il faudra bien qu'il me rponde!

Le jeune officier ne devait pas tarder  apprendre quel tait son
rival. En effet, il le vit entrer dans la maison de banque; il le
suivit lorsqu'il en sortit; il l'pia jusqu'au port, o
l'attendait son canot au pied du mle; il le vit regagner la
sacolve, mouille  une demi-encablure au large.

C'tait Nicolas Starkos, le capitaine de la _Karysta_.

Cela se passait le 27 octobre. Des renseignements prcis qu'Henry
d'Albaret put obtenir, il rsultait que le mariage de Nicolas
Starkos et d'Hadjine Elizundo tait trs prochain, car les
prparatifs se faisaient avec une sorte de hte. La crmonie
religieuse avait t commande  l'glise de Saint-Spiridion pour
le 30 du mois, c'est--dire  la date mme, qui avait t
antrieurement fixe au mariage d'Henry d'Albaret. Seulement, le
fianc, ce ne serait plus lui! Ce serait ce capitaine, qui venait
on ne sait d'o pour aller o l'on ne savait!

Aussi Henry d'Albaret, en proie  une fureur qu'il ne pouvait plus
matriser, tait-il rsolu  provoquer Nicolas Starkos,  l'aller
chercher jusqu'au pied de l'autel. S'il ne le tuait pas, il serait
tu, lui, mais au moins, il en aurait fini avec cette situation
intolrable!

En vain se rptait-il que, si ce mariage se faisait, c'tait avec
l'assentiment d'Elizundo! En vain se disait-il que celui qui
disposait de la main d'Hadjine, c'tait son pre!

Oui, mais c'est contre son gr!... Elle subit une pression qui la
livre  cet homme!... Elle se sacrifie!

Pendant la journe du 28 octobre, Henry d'Albaret essaya de
rencontrer Nicolas Starkos. Il le guetta  son dbarquement, il le
guetta  l'entre du comptoir. Ce fut en vain. Et, dans deux
jours, cet odieux mariage serait accompli -- deux jours, pendant
lesquels le jeune officier fit tout pour arriver jusqu' la jeune
fille ou pour se trouver en face de Nicolas Starkos!

Mais, le 29, vers six heures du soir, un fait inattendu se
produisit, qui allait prcipiter le dnouement de cette situation.

Dans l'aprs-midi, le bruit se rpandit que le banquier venait
d'tre frapp d'une congestion au cerveau. Et, en effet, deux
heures aprs, Elizundo tait mort.




VIII

Vingt millions en jeu


Quelles seraient les consquences de cet vnement, nul n'et
encore pu le prvoir. Henry d'Albaret, ds qu'il l'apprit, dut
tout naturellement penser que ces consquences ne pourraient que
lui tre favorables. En tout cas, c'tait le mariage d'Hadjine
Elizundo ajourn. Bien que la jeune fille dt tre sous le coup
d'une douleur profonde, le jeune officier n'hsita pas  se
prsenter  la maison de la Strada Reale, mais il ne put voir ni
Hadjine ni Xaris. Il n'avait donc plus qu' attendre.

Si, en pousant ce capitaine Starkos, pensait-il, Hadjine se
sacrifiait aux volonts de son pre, ce mariage ne se fera pas,
maintenant que son pre n'est plus!

Ce raisonnement tait juste. De l, cette dduction toute
naturelle, c'est que si les chances d'Henry d'Albaret s'taient
accrues, celles de Nicolas Starkos avaient diminu.

On ne s'tonnera donc pas que, ds le lendemain, un entretien  ce
sujet, provoqu par Skoplo, et lieu  bord de la sacolve entre
son capitaine et lui. C'tait le second de la _Karysta_ qui, en
rentrant  bord vers dix heures du matin, avait rapport la
nouvelle de la mort d'Elizundo -- nouvelle qui faisait grand bruit
par la ville.

On aurait pu croire que Nicolas Starkos, aux premiers mots que lui
en dit Skoplo, allait s'abandonner  quelque mouvement de colre.
Il n'en fut rien. Le capitaine savait se possder et n'aimait
point  rcriminer contre les faits accomplis.

Ah! Elizundo est mort? dit-il simplement.

-- Oui!... Il est mort!

-- Est-ce qu'il se serait tu? ajouta Nicolas Starkos  mi-voix,
comme s'il se ft parl  lui-mme.

-- Non, rpondit Skoplo, qui avait entendu la rflexion du
capitaine, non! Les mdecins ont constat que le banquier Elizundo
tait mort d'une congestion...

-- Foudroy?...

--  peu prs. Il a immdiatement perdu connaissance et n'a pu
prononcer une seule parole avant de mourir!

-- Autant vaut qu'il en ait t ainsi, Skoplo!

-- Sans contredit, capitaine, surtout si l'affaire d'Arkadia tait
dj termine...

-- Entirement, rpondit Nicolas Starkos. Nos traites ont t
escomptes, et, maintenant, tu pourras prendre, contre argent,
livraison du convoi de prisonniers.

-- Eh! de par le diable, il tait temps! s'cria le second. Mais,
capitaine, si cette opration est acheve, et l'autre?

-- L'autre?... rpondit tranquillement Nicolas Starkos. Eh bien!
l'autre s'achvera comme elle devait s'achever! Je ne vois pas ce
qu'il y a de chang dans la situation! Hadjine Elizundo obira 
son pre mort, comme elle et obi  son pre vivant, et pour les
mmes raisons!

-- Ainsi, capitaine, reprit Skoplo, vous n'avez point l'intention
d'abandonner la partie?

-- L'abandonner! s'cria Nicolas Starkos d'un ton qui indiquait sa
ferme volont de briser tout obstacle. Dis donc, Skoplo, crois-tu
qu'il y ait au monde un homme, un seul, qui consente  fermer la
main, quand il n'a qu' l'ouvrir pour qu'il y tombe vingt
millions!

-- Vingt millions! rpta Skoplo, qui souriait en hochant la
tte. Oui! c'est bien  vingt millions que j'avais estim la
fortune de notre vieil ami Elizundo!

-- Fortune nette, claire, en bonnes valeurs, reprit Nicolas
Starkos, et dont la ralisation pourra se faire sans retard.

-- Ds que vous en serez possesseur, capitaine, car maintenant,
toute cette fortune va revenir  la belle Hadjine...

-- Qui, elle, me reviendra,  moi! Sois sans crainte, Skoplo!
D'un mot je puis perdre l'honneur du banquier, et, aprs sa mort
comme avant, sa fille tiendra plus  cet honneur qu' sa fortune!
Mais je ne dirai rien, je n'aurai rien  dire! La pression que
j'exerais sur son pre, je l'exercerai toujours sur elle! Ces
vingt millions, elle sera trop heureuse de les apporter en dot 
Nicolas Starkos, et, si tu en doutes, Skoplo, c'est que tu ne
connais pas le capitaine de la _Karysta!_

Nicolas Starkos parlait avec une telle assurance, que son second,
quoique peu enclin  se faire des illusions, se reprit  croire
que l'vnement de la veille n'empcherait pas l'affaire de se
conclure. Il n'y aurait qu'un retard, voil tout.

Quelle serait la dure de ce retard, c'tait uniquement la
question qui proccupait Skoplo et mme Nicolas Starkos, bien que
celui-ci n'en voult point convenir. Il ne manqua pas d'assister,
le lendemain, aux obsques du riche banquier, qui furent faites
trs simplement et ne runirent mme qu'un petit nombre de
personnes. L, il s'tait rencontr avec Henry d'Albaret; mais,
entre eux, il n'y avait eu que quelques regards d'changs, rien
de plus.

Pendant les cinq jours qui suivirent la mort d'Elizondo, le
capitaine de la _Karysta_ essaya vainement d'arriver jusqu' la
jeune fille. La porte du comptoir tait close  tous. Il semblait
que la maison de banque ft morte avec le banquier.

Du reste, Henry d'Albaret ne fut pas plus heureux que Nicolas
Starkos. Il ne put communiquer avec Hadjine par visite ni par
lettre. C'tait  se demander si la jeune fille n'avait point
quitt Corfou sous la protection de Xaris, qui ne se montrait
nulle part.

Cependant, le capitaine de la _Karysta_, loin d'abandonner ses
projets, rptait volontiers que leur ralisation n'tait que
retarde. Grce  lui, grce aux manoeuvres de Skoplo, aux bruits
que celui-ci rpandait avec intention, le mariage de Nicolas
Starkos et d'Hadjine Elizundo ne faisait de doute pour personne.
Il fallait seulement attendre que les premiers temps du deuil
fussent couls, et, peut-tre aussi, que la situation financire
de la maison et t rgulirement tablie.

Quant  la fortune que laissait le banquier, on savait qu'elle
tait norme. Grossie, naturellement par les bavardages du
quartier et les on-dit de la ville, elle arrivait dj  tre
quintuple. Oui! on affirmait qu'Elizondo ne laissait pas moins
d'une centaine de millions! Et quelle hritire, cette jeune
Hadjine, et quel homme heureux, ce Nicolas Starkos, auquel sa main
tait promise! On ne parlait plus que de cela dans Corfou, dans
ses deux faubourgs, jusque dans les derniers villages de l'le!
Aussi les badauds affluaient-ils  la Strada Reale. Faute de
mieux, on voulait au moins contempler cette maison fameuse, dans
laquelle il tait entr tant d'argent, et o il devait en rester
tant, puisqu'il en tait si peu sorti!

La vrit, c'est que cette fortune tait norme. Elle se montait 
prs de vingt millions, et, ainsi que l'avait dit Nicolas Starkos
 Skoplo dans leur dernier entretien, fortune en valeurs
facilement ralisables, non en proprits foncires.

Ce fut ce que reconnut Hadjine Elizundo, ce que Xaris reconnut
avec elle, pendant les premiers jours qui suivirent la mort du
banquier. Mais, ce qu'ils furent aussi amens  reconnatre, ce
fut par quels moyens cette fortune avait t gagne. En effet,
Xaris avait assez l'habitude des affaires de banque pour se rendre
compte de ce qu'avait t le pass du comptoir, lorsque les livres
et les papiers eurent t mis  sa disposition. Elizundo avait,
sans doute, l'intention de les dtruire plus tard, mais la mort
l'avait surpris. Ils taient l. Ils parlaient d'eux-mmes.

Hadjine et Xaris ne savaient que trop, maintenant, d'o venaient
ces millions! Sur combien de trafics odieux, sur combien de
misres reposait toute cette richesse, ils n'avaient plus 
l'apprendre! Voil donc comment et pourquoi Nicolas Starkos tenait
Elizundo! Il tait son complice! Il pouvait le dshonorer d'un
mot! Puis, s'il lui convenait de disparatre, il et t
impossible de retrouver ses traces! Et c'tait son silence qu'il
faisait payer au pre en lui arrachant sa fille!

Le misrable!... le misrable! s'criait Xaris.

-- Tais-toi! rpondait Hadjine.

Et il se taisait, car il sentait bien que ses paroles allaient
atteindre plus loin que Nicolas Starkos!

Cependant, cette situation ne pouvait tarder  se dnouer. Il
fallait, d'ailleurs, qu'Hadjine Elizundo prt sur elle de
prcipiter ce dnouement dans l'intrt de tous.

Le sixime jour aprs la mort d'Elizundo, vers sept heures du
soir, Nicolas Starkos, que Xaris attendait  l'escalier du mle,
tait pri de se rendre immdiatement  la maison de banque.

Dire que cette communication fut faite d'un ton aimable, ce serait
aller trop loin. Le ton de Xaris n'tait rien moins qu'engageant,
sa voix rien moins que douce, quand il aborda le capitaine de la
_Karysta_. Mais celui-ci n'tait pas homme  s'mouvoir de si peu,
et il suivit Xaris jusqu'au comptoir, o il fut aussitt
introduit.

Pour les voisins, qui virent entrer Nicolas Starkos dans cette
maison, si obstinment ferme jusqu'alors, il n'tait plus douteux
que les chances ne fussent en sa faveur.

Nicolas Starkos trouva Hadjine Elizundo dans le cabinet de son
pre. Elle tait assise devant le bureau, sur lequel se voyaient
un grand nombre de papiers, documents et livres. Le capitaine
comprit que la jeune fille avait d se mettre au courant des
affaires de la maison, et il ne se trompait pas. Mais connaissait-
elle les rapports que le banquier avait eus avec les pirates de
l'Archipel, voil ce qu'il se demandait.

 l'entre du capitaine, Hadjine Elizundo se leva -- ce qui la
dispensait de lui offrir de s'asseoir -- et elle fit signe  Xaris
de les laisser seuls. Elle tait vtue de deuil. Sa physionomie
grave, ses yeux fatigus par l'insomnie, indiquaient, en toute sa
personne, une grande lassitude physique, mais nul abattement
moral. Dans cet entretien, qui allait avoir de si graves
consquences pour tous ceux dont il serait question, son calme ne
devait pas l'abandonner un seul instant.

Me voici, Hadjine Elizundo, dit le capitaine, et je suis  vos
ordres. Pourquoi m'avez-vous fait demander?

-- Pour deux motifs, Nicolas Starkos, rpondit la jeune fille, qui
voulait aller droit au but. Tout d'abord, j'ai  vous dire que ce
projet de mariage que m'imposait mon pre, vous le savez bien,
doit tre considr comme rompu entre nous.

-- Et moi, rpliqua froidement Nicolas Starkos, je me bornerai 
rpondre qu'en parlant ainsi, Hadjine Elizundo n'a peut-tre pas
rflchi aux consquences de ses paroles.

-- J'ai rflchi, rpondit la jeune fille, et vous comprendrez que
ma rsolution doit tre irrvocable, puisque je n'ai plus rien 
apprendre sur la nature des affaires que la maison Elizundo a
faites avec vous et les vtres, Nicolas Starkos!

Ce ne fut pas sans un vif dplaisir que le capitaine de la
_Karysta_ reut cette trs nette rponse. Sans doute, il
s'attendait bien  ce qu'Hadjine Elizundo lui notifit son cong
en bonne forme, mais il comptait aussi briser sa rsistance, en
lui apprenant ce qu'avait t son pre et quels rapports le
liaient  lui. Or, voici qu'elle savait tout. C'tait donc une
arme, sa meilleure peut-tre, qui se brisait dans sa main.
Toutefois, il ne se crut pas dsarm, et il reprit d'un ton
quelque peu ironique:

Ainsi, vous connaissez les affaires de la maison Elizundo, et,
les connaissant, vous tenez ce langage?

-- Je le tiens, Nicolas Starkos, et le tiendrai toujours, parce
que c'est mon devoir de le tenir!

-- Dois-je donc croire, rpondit Nicolas Starkos, que le capitaine
Henry d'Albaret...

-- Ne mlez pas le nom d'Henry d'Albaret  tout ceci! rpliqua
vivement Hadjine.

Puis, plus matresse d'elle-mme, et, pour empcher toute
provocation qui et pu survenir, elle ajouta:

Vous savez bien, Nicolas Starkos, que jamais le capitaine
d'Albaret ne consentira  s'unir  la fille du banquier Elizundo!

-- Il sera difficile!

-- Il sera honnte!

-- Et pourquoi?

-- Parce qu'on n'pouse pas une hritire dont le pre a t le
banquier des pirates! Non! Un honnte homme ne peut accepter une
fortune acquise d'une faon infme!

-- Mais, reprit Nicolas Starkos, il me semble que nous parlons l
de choses absolument trangres  la question qu'il s'agit de
rsoudre!

-- Cette question est rsolue!

-- Permettez-moi de vous faire observer que c'tait le capitaine
Starkos, non le capitaine d'Albaret, qu'Hadjine Elizundo devait
pouser! La mort de son pre ne doit pas avoir plus chang ses
intentions qu'elle n'a chang les miennes!

-- J'obissais  mon pre, rpondit Hadjine, je lui obissais,
sans rien savoir des motifs qui l'obligeaient  me sacrifier! Je
sais,  prsent, que je sauvais son honneur en lui obissant!

-- Eh bien, si vous savez... rpondit Nicolas Starkos.

-- Je sais, reprit Hadjine en lui coupant la parole, je sais que
c'est vous, son complice, qui l'avez entran dans ces affaires
odieuses, vous qui avez fait entrer ces millions dans la maison de
banque, honorable avant vous! Je sais que vous avez d le menacer
de rvler publiquement son infamie, s'il refusait de vous donner
sa fille! En vrit! avez-vous jamais pu croire, Nicolas Starkos,
qu'en consentant  vous pouser, je fisse autre chose que d'obir
 mon pre?

-- Soit, Hadjine Elizundo, je n'ai plus rien  vous apprendre!
Mais, si vous tiez soucieuse de l'honneur de votre pre pendant
sa vie, vous devez l'tre tout autant aprs sa mort, et, pour peu
que vous persistiez  ne pas tenir vos engagements envers moi...

-- Vous direz tout, Nicolas Starkos! s'cria la jeune fille avec
une telle expression de dgot et de mpris qu'une sorte de
rougeur monta au front de l'impudent personnage.

-- Oui... tout! rpliqua-t-il.

-- Vous ne le ferez pas, Nicolas Starkos!

-- Et pourquoi?

-- Ce serait vous accuser vous-mme!

-- M'accuser, Hadjine Elizundo! Pensez-vous donc que ces affaires
aient t jamais faites sous mon nom? Vous imaginez-vous que ce
soit Nicolas Starkos qui coure l'Archipel et trafique des
prisonniers de guerre? Non! En parlant, je ne me compromettrai
pas, et, si vous m'y forcez, je parlerai!

La jeune fille regarda le capitaine en face. Ses yeux, qui avaient
toute l'audace de l'honntet, ne se baissrent pas devant les
siens, si effrayants qu'ils fussent.

Nicolas Starkos, reprit-elle, je pourrais vous dsarmer d'un mot,
car ce n'est ni par sympathie ni par amour pour moi que vous avez
exig ce mariage! C'tait simplement pour devenir possesseur de la
fortune de mon pre! Oui! je pourrais vous dire: Ce ne sont que
ces millions que vous voulez!... Eh bien, les voil!... prenez-
les!... partez!... et que je ne vous revoie jamais!... Mais je ne
dirai pas cela, Nicolas Starkos!... Ces millions, dont j'hrite...
vous ne les aurez pas!... Je les garderai!... J'en ferai l'usage
qui me conviendra!... Non! vous ne les aurez pas!... Et
maintenant, sortez de cette chambre!... Sortez de cette maison!...
Sortez!

Hadjine Elizundo, le bras tendu, la tte haute, semblait alors
maudire le capitaine, comme Andronika l'avait maudit, quelques
semaines avant, sur le seuil de la maison paternelle. Mais, ce
jour-l, si Nicolas Starkos avait recul devant le geste de sa
mre, cette fois, il marcha rsolument vers la jeune fille:

Hadjine Elizundo, dit-il  voix basse, oui! il me faut ces
millions!... D'une faon ou d'une autre, il me les faut... et je
les aurai!

-- Non!... et plutt les anantir, plutt les jeter dans les eaux
du golfe! rpondit Hadjine.

-- Je les aurai, vous dis-je!... Je les veux!

Nicolas Starkos avait saisi la jeune fille par le bras. La colre
l'garait. Il n'tait plus matre de lui. Son regard se troublait.
Il et t capable de la tuer!

Hadjine Elizundo vit tout cela en un instant. Mourir! Eh! que lui
importait maintenant! La mort ne l'et point effraye. Mais
l'nergique jeune fille avait autrement dispos d'elle-mme...
Elle s'tait condamne  vivre.

Xaris! cria-t-elle.

La porte s'ouvrit. Xaris parut.

Xaris, chasse cet homme!

Nicolas Starkos n'avait pas eu le temps de se retourner qu'il
tait saisi par deux bras de fer. La respiration lui manqua. Il
voulut parler, crier... Il n'y parvint pas plus qu'il ne parvint 
se dgager de cette effroyable treinte. Puis, tout meurtri, 
demi touff, hors d'tat de rugir, il fut dpos  la porte de la
maison.

L, Xaris ne pronona que ces mots:

Je ne vous tue pas, parce qu'elle ne m'a pas dit de vous tuer!
Quand elle me le dira, je le ferai!

Et il referma la porte.

 cette heure, la rue tait dj dserte. Personne n'avait pu voir
ce qui venait de se passer, c'est--dire que Nicolas Starkos
venait d'tre chass de la maison du banquier Elizundo. Mais on
l'avait vu y entrer, et cela suffisait. Il s'ensuit donc que,
lorsque Henry d'Albaret apprit que son rival avait t reu l o
on refusait de le recevoir, il dut penser, comme tout le monde,
que le capitaine de la _Karysta_ tait rest vis--vis de la jeune
fille dans les conditions d'un fianc.

Quel coup cela fut pour lui! Nicolas Starkos, admis dans cette
maison d'o l'excluait une consigne impitoyable! Il fut tent,
tout d'abord, de maudire Hadjine, et qui ne l'et fait  sa place?
Mais il parvint  se matriser, son amour l'emporta sur sa colre,
et, bien que les apparences fussent contre la jeune fille:

Non! non!... s'cria-t-il, cela n'est pas possible!... Elle... 
cet homme!... Cela ne peut tre!... Cela n'est pas!

Cependant, malgr les menaces par lui faites  Hadjine Elizundo,
Nicolas Starkos, aprs avoir rflchi, s'tait dcid  se taire.
De ce secret, qui pesait sur la vie du banquier, il rsolut de ne
rien dvoiler. Cela lui laissait toute facilit d'agir, et il
serait toujours temps de le faire, plus tard, si les circonstances
l'exigeaient.

C'est ce qui fut bien convenu entre Skoplo et lui. Il ne cacha
rien au second de la _Karysta_ de ce qui s'tait pass pendant sa
visite  Hadjine Elizundo. Skoplo l'approuva de ne rien dire et
de se rserver, tout en observant que les choses ne prenaient
point une tournure favorable  leurs projets. Ce qui l'inquitait
surtout, c'tait que l'hritire ne voult pas acheter leur
discrtion en abandonnant l'hritage! Pourquoi? En vrit, il n'y
comprenait rien.

Pendant les jours suivants, jusqu'au 12 novembre, Nicolas Starkos
ne quitta pas son bord, mme une heure. Il cherchait, il combinait
les divers moyens qui pourraient le conduire  son but.
D'ailleurs, il comptait un peu sur l'heureuse chance, qui l'avait
toujours servi pendant le cours de son abominable existence...
Cette fois-ci, il comptait  tort.

De son ct, Henry d'Albaret ne vivait pas moins  l'cart. Ses
tentatives pour revoir la jeune fille, il n'avait pas cru devoir
les renouveler. Mais il ne dsesprait pas.

Le 12, au soir, une lettre lui fut apporte  son htel. Un
pressentiment lui dit que cette lettre venait d'Hadjine Elizundo.
Il l'ouvrit, il regarda la signature: il ne s'tait pas tromp.

Cette lettre ne contenait que quelques lignes, crites de la main
de la jeune fille. Voici ce qu'elle disait:

Henry,

La mort de mon pre m'a rendu ma libert, mais vous devez
renoncer  moi! La fille du banquier Elizundo n'est pas digne de
vous! Je ne serai jamais  Nicolas Starkos, un misrable! mais je
ne puis tre  vous, un honnte homme! Pardon et adieu!

HADJINE ELIZUNDO.

Au reu de cette lettre, Henry d'Albaret, sans prendre le temps de
rflchir, courut  la maison de la Strada Reale...

La maison tait ferme, abandonne, dserte, comme si Hadjine
Elizundo l'et quitte avec son fidle Xaris pour n'y jamais
revenir.




IX

L'archipel en feu


L'le de Scio, plus gnralement appele Chio depuis cette poque,
est situe dans la mer ge,  l'ouest du golfe de Smyrne, prs du
littoral de l'Asie Mineure. Avec Lesbos au nord, Samos au sud,
elle appartient au groupe des Sporades, situ dans l'est de
l'Archipel. Elle ne se dveloppe pas sur moins de quarante lieues
de primtre. Le mont Plinen, maintenant mont lias, qui la
domine, se dresse  une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-
dessus du niveau de la mer.

Des principales villes que renferme cette le, Volysso, Pitys,
Delphinium, Leuconia, Caucasa, Scio, sa capitale, est la plus
importante. C'tait l que, le 30 octobre 1827, le colonel Fabvier
avait dbarqu un petit corps expditionnaire, dont l'effectif
s'levait  sept cents rguliers, deux cents cavaliers, quinze
cents irrguliers  la solde des Sciotes, avec un matriel
comprenant dix obusiers et dix canons.

L'intervention des puissances europennes, aprs le combat de
Navarin, n'avait pas encore dfinitivement rsolu la question
grecque. L'Angleterre, la France et la Russie ne voulaient, en
effet, donner au nouveau royaume que les limites mmes que
l'insurrection n'avait jamais dpasses. Or, cette dtermination
ne pouvait convenir au gouvernement hellnique. Ce qu'il exigeait,
c'taient, avec toute la Grce continentale, la Crte et l'le de
Scio, ncessaires  son autonomie. Aussi, tandis que Miaoulis
prenait la Crte pour objectif, Ducas, la terre ferme, Fabvier
dbarquait  Maurolimena, dans l'le de Scio,  la date indique
ci-dessus.

On comprend que les Hellnes voulussent ravir aux Turcs cette le
superbe, magnifique joyau de ce chapelet des Sporades. Son ciel,
le plus pur de l'Asie Mineure, lui fait un climat merveilleux,
sans chaleurs extrmes, sans froids excessifs. Il la rafrachit au
souffle d'une brise modre, il la rend salutaire entre toutes les
les de l'Archipel. Aussi, dans un hymne attribu  Homre -- que
Scio revendique comme un de ses enfants -- le pote l'appelle la
trs grasse. Vers l'ouest, elle distille des vins dlicieux qui
rivaliseraient avec les meilleurs crus de l'antiquit, et un miel
qui peut le disputer  celui de l'Hymette. Vers l'est, elle fait
mrir des oranges et des citrons, dont la renomme se propage
jusqu' l'Europe occidentale. Vers le sud, elle se couvre de ces
diverses espces de lentisques qui produisent une prcieuse gomme,
le mastic, si employ dans les arts et mme en mdecine -- grande
richesse du pays. Enfin, dans cette contre, bnie des dieux,
poussent avec les figuiers, les dattiers, les amandiers, les
grenadiers, les oliviers, tous les plus beaux types arborescents
des zones mridionales de l'Europe.

Cette le, le gouvernement voulait donc l'englober dans le nouveau
royaume. C'est pourquoi le hardi Fabvier, en dpit de tous les
dboires dont il avait t abreuv par ceux-l mmes pour lesquels
il venait verser son sang, s'tait charg de la conqurir.

Cependant, durant les derniers mois de cette anne, les Turcs
n'avaient cess de continuer massacres et razzias  travers la
pninsule hellnique, et cela,  la veille du dbarquement, 
Nauplie, de Capo d'Istria. L'arrive de ce diplomate devait mettre
fin aux querelles intestines des Grecs et concentrer le
gouvernement en une seule main. Mais, bien que la Russie dt
dclarer la guerre au sultan six mois aprs, et venir ainsi en
aide  la constitution du nouveau royaume, Ibrahim tenait toujours
la partie moyenne et les villes maritimes du Ploponnse. Et si,
huit mois plus tard, le 6 juillet 1828, il se prparait  quitter
le pays, auquel il avait fait tant de mal, si, en septembre de la
mme anne, il ne devait plus rester un seul gyptien sur la terre
de Grce, ces hordes sauvages n'en allaient pas moins ravager la
More pendant quelque temps encore.

Toutefois, puisque les Turcs ou leurs allis occupaient certaines
villes du littoral, aussi bien dans le Ploponnse que dans la
Crte, on ne s'tonnera pas que les pirates fussent nombreux 
courir les mers avoisinantes. Si le mal qu'ils causaient aux
navires faisant le commerce d'une le  l'autre tait
considrable, ce n'tait pas que les commandants de flottilles
grecques, les Miaoulis, les Canaris, les Tsamados, cessassent de
les poursuivre; mais ces forbans taient nombreux, infatigables,
et il n'y avait plus aucune scurit  traverser ces parages. De
la Crte  l'le de Mtlin, de Rhodes  Ngrepont, l'Archipel
tait en feu.

Enfin,  Scio mme, ces bandes, composes du rebut de toutes les
nations, cumaient les alentours de l'le, et venaient en aide au
pacha, renferm dans la citadelle, dont le colonel Fabvier allait
commencer le sige dans de dtestables conditions.

On s'en souvient, les ngociants des les Ioniennes pouvants de
cet tat de choses commun  toutes les chelles du Levant,
s'taient associs pour armer une corvette, destine  donner la
chasse aux pirates. Aussi, depuis cinq semaines, la _Syphanta_
avait-elle quitt Corfou, afin de rallier les mers de l'Archipel.
Deux ou trois affaires, dont elle s'tait heureusement tire, la
capture de plusieurs navires,  bon droit suspects, ne pouvaient
que l'encourager  poursuivre rsolument son oeuvre. Signal 
maintes reprises dans les eaux de Psara, de Scyros, de Za, de
Lemnos, de Paros, de Santorin, son commandant Stradena remplissait
sa tche avec non moins de hardiesse que de bonheur. Seulement, il
ne semblait pas qu'il et encore pu rencontrer cet insaisissable
Sacratif, dont l'apparition tait toujours marque par les plus
sanglantes catastrophes. On entendait souvent parler de lui, on ne
le voyait jamais.

Or, il y avait quinze jours au plus, vers le 13 novembre, la
_Syphanta_ venait d'tre aperue aux environs de Scio.  cette
date, le port de l'le reut mme une de ses prises, et Fabvier
fit prompte justice de son quipage de pirates.

Mais, depuis cette poque, plus de nouvelles de la corvette.
Personne ne pouvait dire dans quels parages elle traquait
actuellement les cumeurs de l'Archipel. On avait mme lieu d'tre
inquiet sur son compte. Jusqu'alors, en effet, dans ces mers
resserres, toutes semes d'les, et par consquent de points de
relche, il tait rare que plusieurs jours s'coulassent sans que
sa prsence n'et t signale.

C'est dans ces circonstances, que, le 27 novembre, Henry d'Albaret
arriva  Scio, huit jours aprs avoir quitt Corfou. Il y venait
rejoindre son ancien commandant, afin de continuer sa campagne
contre les Turcs.

La disparition d'Hadjine Elizundo l'avait frapp d'un coup
terrible. Ainsi, la jeune fille repoussait Nicolas Starkos comme
un misrable indigne d'elle, et elle se refusait  celui qu'elle
avait accept, comme tant indigne de lui! Quel mystre y avait-il
dans tout cela? O fallait-il le chercher? Dans sa vie,  elle, si
calme, si pure? Non, videmment! tait-ce dans la vie de son pre?
Mais qu'y avait-il donc de commun entre le banquier Elizundo et le
capitaine Nicolas Starkos?

 ces questions, qui et pu rpondre? La maison de banque tait
abandonne. Xaris lui-mme avait d la quitter en mme temps que
la jeune fille. Henry d'Albaret ne pouvait compter que sur lui
seul pour dcouvrir ces secrets de la famille Elizundo.

Il eut alors la pense de fouiller la ville de Corfou, puis l'le
entire. Peut-tre Hadjine y avait-elle cherch refuge en quelque
endroit ignor? On compte, en effet, un certain nombre de
villages, dissmins  la surface de l'le, o il est facile de
trouver un abri sr. Pour qui veut se drober au monde et se faire
oublier, Benizze, Santa Decca, Leucimne, vingt autres, offrent de
tranquilles retraites. Henry d'Albaret se jeta sur toutes les
routes, il chercha jusque dans les moindres hameaux quelque trace
de la jeune fille: il ne trouva rien.

Un indice, alors, lui donna  supposer qu'Hadjine Elizundo avait
d quitter l'le de Corfou. En effet, au petit port d'Alipa, dans
l'ouest-nord-ouest de l'le, on lui apprit qu'un lger speronare
venait rcemment de prendre la mer, aprs avoir attendu deux
passagers pour le compte desquels il avait t secrtement frt.

Mais ce n'tait l qu'un indice bien vague. D'ailleurs, certaines
concordances de faits et de dates vinrent bientt donner au jeune
officier un nouveau sujet de craintes.

En effet, lorsqu'il fut de retour  Corfou, il apprit que la
sacolve, elle aussi, avait quitt le port. Et, ce qui ressortait
de plus grave, c'est que ce dpart s'tait effectu le jour mme
o Hadjine Elizundo avait disparu. Devait-on voir un lien entre
ces deux vnements? La jeune fille, attire dans quelque pige en
mme temps que Xaris, avait-elle t enleve par force? N'tait-
elle pas maintenant au pouvoir du capitaine de la _Karysta_?

Cette pense brisa le coeur d'Henry d'Albaret. Mais que faire? En
quel point du monde rechercher Nicolas Starkos? Au vrai, qu'tait-
il, cet aventurier? La _Karysta_, venue on ne sait d'o, partie
pour on ne sait o, pouvait  bon droit passer  l'tat de
btiment suspect! Toutefois, ds qu'il fut redevenu matre de lui-
mme, le jeune officier repoussa bien loin cette pense. Puisque
Hadjine Elizundo se dclarait indigne de lui, puisqu'elle ne
voulait pas le revoir, quoi de plus naturel d'admettre qu'elle
s'tait volontairement loigne sous la protection de Xaris.

Eh bien, s'il en tait ainsi, Henry d'Albaret saurait la
retrouver. Peut-tre son patriotisme l'avait-il pousse  prendre
part  cette lutte o s'agitait le sort de son pays? Peut-tre,
cette norme fortune, dont elle tait libre de disposer, avait-
elle voulu la mettre au service de la guerre de l'Indpendance?
Pourquoi n'aurait-elle pas suivi, sur le mme thtre, les
Bobolina, les Modena, les Andronika et tant d'autres, pour
lesquelles son admiration tait sans bornes?

Aussi, Henry d'Albaret, bien certain qu'Hadjine Elizundo ne se
trouvait plus  Corfou, se dcida-t-il  reprendre sa place dans
le corps des Philhellnes. Le colonel Fabvier tait  Scio avec
ses rguliers. Il rsolut d'aller le rejoindre. Il quitta les les
Ioniennes, traversa la Grce du Nord, passa les golfes de Patras
et de Lpante, s'embarqua au golfe d'gine, chappa, non sans
peine,  quelques pirates qui cumaient la mer des Cyclades, et
arriva  Scio, aprs une rapide traverse.

Fabvier fit au jeune officier un cordial accueil, qui prouvait
combien il le tenait en haute estime. Ce hardi soldat voyait en
lui, non seulement un dvou compagnon d'armes, mais un ami sr,
auquel il pouvait confier ses ennuis, et ils taient grands.
L'indiscipline des irrguliers, qui formaient un chiffre important
dans le corps expditionnaire, la solde mal et mme non paye, les
embarras suscits par les Sciotes eux-mmes, tout cela gnait et
retardait ses oprations.

Cependant le sige de la citadelle de Scio tait commenc.
Toutefois, Henry d'Albaret arriva assez  temps pour prendre part
aux travaux d'approche.  deux reprises, les puissances allies
enjoignirent au colonel Fabvier de cesser ses prparatifs; le
colonel, ouvertement soutenu par le gouvernement hellnique, ne
tint aucun compte de ces injonctions et continua imperturbablement
son oeuvre.

Bientt, ce sige fut converti en une sorte de blocus, mais si
insuffisamment ferm que les provisions et les munitions purent
toujours tre reues par les assigs. Quoi qu'il en soit, peut-
tre Fabvier serait-il parvenu  s'emparer de la citadelle, si son
arme, que la famine affaiblissait de jour en jour, ne se ft
rpandue dans l'le pour piller et se nourrir. Or, ce fut dans ces
conditions qu'une flotte ottomane, compose de cinq vaisseaux, put
forcer le port de Scio et apporter aux Turcs un renfort de deux
mille cinq cents hommes. Il est vrai que, peu de temps aprs,
Miaoulis apparut avec son escadre pour venir en aide au colonel
Fabvier, mais trop tard, et il dut se retirer.

Avec l'amiral grec taient arrivs quelques btiments sur lesquels
s'taient embarqus un certain nombre de volontaires, destins 
renforcer le corps expditionnaire de Scio.

Une femme s'tait jointe  eux.

Aprs avoir lutt jusqu' la dernire heure contre les soldats
d'Ibrahim dans le Ploponnse, Andronika, qui avait t du dbut,
voulait aussi tre de la fin de la guerre. C'est pourquoi elle
tait venue  Scio, rsolue, s'il le fallait,  se faire tuer dans
cette le, que les Grecs prtendaient rattacher  leur nouveau
royaume. C'et t, pour elle, comme une compensation du mal que
son indigne fils avait fait en ces lieux mmes, lors des
pouvantables massacres de 1822.

 cette poque, le sultan avait lanc contre Scio cet arrt
terrible: feu, fer, esclavage. Le capitan-pacha, Kara-Ali, fut
charg de l'excuter. Il l'accomplit. Ses hordes sanguinaires
prirent pied dans l'le. Hommes au-dessus de douze ans, femmes au-
dessus de quarante, furent impitoyablement massacrs. Le reste,
rduit en esclavage, devait tre emport sur les marchs de Smyrne
et de la Barbarie. L'le entire fut ainsi mise  feu et  sang
par la main de trente mille Turcs.

Vingt-trois mille Sciotes avaient t tus. Quarante-sept mille
furent destins  tre vendus.

C'est alors qu'intervint Nicolas Starkos. Ses compagnons et lui,
aprs avoir pris leur part des tueries et du pillage, se firent
les principaux courtiers de ce trafic, qui allait livrer tout un
troupeau humain  l'avidit ottomane. Ce furent les navires de ce
rengat, qui servirent  transporter des milliers de malheureux
sur les ctes de l'Asie-Mineure et de l'Afrique. C'est par suite
de ces odieuses oprations que Nicolas Starkos avait t mis en
rapport avec le banquier Elizundo. De l, d'normes bnfices,
dont la plus grande somme revint au pre d'Hadjine.

Or, Andronika ne savait que trop quelle part Nicolas Starkos avait
prise aux massacres de Scio, quel rle il avait jou dans ces
pouvantables circonstances. C'est pourquoi elle avait voulu venir
l o elle et t cent fois maudite, si on et su qu'elle tait
la mre de ce misrable. Il lui semblait que de combattre dans
cette le, que de verser son sang pour la cause des Sciotes, ce
serait comme une rparation, comme une expiation suprme des
crimes de son fils.

Mais, du moment qu'Andronika avait dbarqu  Scio, il tait
difficile qu'Henry d'Albaret et elle ne se rencontrassent pas un
jour ou l'autre. En effet, quelque temps aprs son arrive, le 15
janvier, Andronika se trouva inopinment en prsence du jeune
officier qui l'avait sauve sur le champ de bataille de Chaidari.

Ce fut elle qui alla  lui, ouvrant ses bras et s'criant:

Henry d'Albaret!

-- Vous!... Andronika!... Vous! dit le jeune officier. Vous... que
je retrouve ici?

-- Oui! rpondit-elle. Ma place n'est-elle pas l o il y a encore
 lutter contre les oppresseurs?

-- Andronika, rpondit Henry d'Albaret, soyez fire de votre pays!
Soyez fire de ses enfants qui l'ont dfendu avec vous! Avant peu,
il n'y aura plus un seul soldat turc sur le sol de la Grce!

-- Je le sais, Henry d'Albaret, et que Dieu me conserve la vie
jusqu' ce jour!

Et alors Andronika fut amene  dire ce qu'avait t son existence
depuis que tous les deux s'taient spars aprs la bataille de
Chaidari. Elle raconta son voyage au Magne, son pays natal,
qu'elle avait voulu revoir une dernire fois, puis sa rapparition
 l'arme du Ploponnse, enfin son arrive  Scio.

De son ct, Henry d'Albaret lui apprit dans quelles conditions il
tait revenu  Corfou, quels avaient t ses rapports avec le
banquier Elizundo, son mariage dcid et rompu, la disparition
d'Hadjine qu'il ne dsesprait pas de retrouver un jour.

Oui, Henry d'Albaret, rpondit Andronika, si vous ignorez encore
quel mystre pse sur la vie de cette jeune fille, cependant, elle
ne peut tre que digne de vous! Oui! Vous la reverrez, et vous
serez heureux comme tous deux vous mritez de l'tre!

-- Mais dites-moi, Andronika, demanda Henry d'Albaret, est-ce que
vous ne connaissiez pas le banquier Elizundo?

-- Non, rpondit Andronika. Comment le connatrais-je et pourquoi
me faites-vous cette question?

-- C'est que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de prononcer votre
nom devant lui, rpondit le jeune officier, et ce nom attirait son
attention d'une faon assez singulire. Un jour, il m'a demand si
je savais ce que vous tiez devenue depuis notre sparation.

-- Je ne le connais pas, Henry d'Albaret, et le nom du banquier
Elizundo n'a mme jamais t prononc devant moi!

-- Alors il y a l un mystre que je ne puis m'expliquer et qui ne
me sera jamais dvoil, sans doute, puisque Elizundo n'est plus!

Henry d'Albaret tait rest silencieux. Ses souvenirs de Corfou
lui taient revenus. Il se reprenait  songer  tout ce qu'il
avait souffert,  tout ce qu'il devait souffrir encore loin
d'Hadjine!

Puis, s'adressant  Andronika:

Et lorsque cette guerre sera finie, que comptez vous devenir? lui
demanda-t-il.

-- Dieu me fera, alors, la grce de me retirer de ce monde,
rpondit-elle, de ce monde o j'ai le remords d'avoir vcu!

-- Le remords, Andronika?

-- Oui!

Et ce que cette mre voulait dire, c'est que sa vie seule avait
t un mal, puisqu'un pareil fils tait n d'elle!

Mais, chassant cette ide, elle reprit:

Quant  vous, Henry d'Albaret, vous tes jeune et Dieu vous
rserve de longs jours! Employez-les donc  retrouver celle que
vous avez perdue... et qui vous aime!

-- Oui, Andronika, et je la chercherai partout, comme, partout
aussi, je chercherai l'odieux rival qui est venu se jeter entre
elle et moi!

-- Quel tait cet homme? demanda Andronika.

-- Un capitaine, commandant je ne sais quel navire suspect,
rpondit Henry d'Albaret, et qui a quitt Corfou aussitt aprs la
disparition d'Hadjine!

-- Et il se nomme?...

-- Nicolas Starkos!

-- Lui!...

Un mot de plus, son secret lui chappait, et Andronika se disait
la mre de Nicolas Starkos! Ce nom, prononc si inopinment par
Henry d'Albaret, avait t pour elle comme un pouvantement. Si
nergique qu'elle ft, elle venait de plir affreusement au nom de
son fils. Ainsi donc, tout le mal fait au jeune officier,  celui
qui l'avait sauve au risque de sa vie, tout ce mal venait de
Nicolas Starkos! Mais Henry d'Albaret n'avait pas t sans se
rendre compte de l'effet que ce nom de Starkos venait de produire
sur Andronika. On comprend qu'il voulut la presser sur ce point.

Qu'avez-vous?... Qu'avez-vous? s'cria-t-il. Pourquoi ce trouble
au nom du capitaine de la _Karysta?..._ Parlez!... parlez!...
Connaissez-vous donc celui qui le porte?

-- Non... Henry d'Albaret, non! rpondit Andronika, qui balbutiait
malgr elle.

-- Si!... Vous le connaissez!... Andronika, je vous supplie de
m'apprendre quel est cet homme... ce qu'il fait... o il est en ce
moment... o je pourrais le rencontrer!

-- Je l'ignore!

-- Non... Vous ne l'ignorez pas!... Vous le savez, Andronika, et
vous refusez de me le dire...  moi...  moi!... Peut-tre, d'un
seul mot vous pouvez me lancer sur sa trace... peut-tre sur celle
d'Hadjine... et vous refusez de parler!

-- Henry d'Albaret, rpondit Andronika d'une voix dont la fermet
ne devait plus se dmentir, je ne sais rien!... J'ignore o est ce
capitaine!... Je ne connais pas Nicolas Starkos!

Cela dit, elle quitta le jeune officier, qui resta sous le coup
d'une profonde motion. Mais, depuis ce moment, quelque effort
qu'il fit pour rencontrer Andronika, ce fut inutile. Sans doute,
elle avait abandonn Scio pour retourner sur la terre de Grce.
Henry d'Albaret dut renoncer  tout espoir de la retrouver.

D'ailleurs, la campagne du colonel Fabvier devait bientt prendre
fin, sans avoir amen aucun rsultat.

En effet, la dsertion n'avait pas tard  se mettre dans le corps
expditionnaire. Les soldats, malgr les supplications de leurs
officiers, dsertaient et s'embarquaient pour quitter l'le. Les
artilleurs, sur lesquels Fabvier croyait pouvoir plus spcialement
compter, abandonnaient leurs pices. Il n'y avait plus rien 
faire en face d'un tel dcouragement, qui atteignait jusqu'aux
meilleurs!

Il fallut donc lever le sige et revenir  Syra, o s'tait
organise cette malheureuse expdition. L, pour prix de son
hroque rsistance, le colonel Fabvier ne devait recueillir que
des reproches, que des tmoignages de la plus noire ingratitude.

Quant  Henry d'Albaret, il avait form le dessein de quitter Scio
en mme temps que son chef. Mais vers quel point de l'Archipel
porterait-il ses recherches? Il ne le savait pas encore, lorsqu'un
fait inattendu vint faire cesser ses hsitations.

La veille du jour o il allait s'embarquer pour la Grce, une
lettre lui arriva par la poste de l'le.

Cette lettre, timbre de Corinthe, adresse au capitaine Henry
d'Albaret, ne contenait que cet avis:

Il y a une place  prendre dans l'tat-major de la corvette
_Syphanta_, de Corfou. Conviendrait-il au capitaine d'Albaret
d'embarquer  son bord et de continuer la campagne commence
contre Sacratif et les pirates de l'Archipel?

La _Syphanta_, pendant les premiers jours de mars, se tiendra
dans les eaux du cap Anapomera, au nord de l'le, et son canot
restera en permanence dans l'anse d'Ora, au pied du cap.

Que le capitaine Henry d'Albaret fasse ce que lui commandera son
patriotisme!

Nulle signature. criture inconnue. Rien qui pt indiquer au jeune
officier de quelle part venait cette lettre.

En tout cas, c'taient l des nouvelles de la corvette, dont on
n'entendait plus parler depuis quelque temps. C'tait aussi, pour
Henry d'Albaret, l'occasion de reprendre son mtier de marin.
C'tait enfin la possibilit de poursuivre Sacratif, peut-tre
d'en dbarrasser l'Archipel, peut-tre aussi -- et cela ne fut pas
sans influencer sa rsolution -- une chance de rencontrer dans ces
mers Nicolas Starkos et la sacolve.

Le parti d'Henry d'Albaret fut donc immdiatement arrt: accepter
la proposition que lui faisait ce billet anonyme. Il prit cong du
colonel Fabvier, au moment o celui-ci s'embarquait pour Syra;
puis, il frta une lgre embarcation et se dirigea vers le nord
de l'le.

La traverse ne pouvait tre longue, surtout avec un vent de terre
qui soufflait du sud-ouest. L'embarcation passa devant le port de
Coloquinta, entre les les Anossai et le cap Pampaca.  partir de
ce cap, elle se dirigea vers celui d'Ora et prolongea la cte, de
manire  gagner l'anse du mme nom. Ce fut l qu'Henry d'Albaret
dbarqua dans l'aprs-midi du 1er mars.

Un canot l'attendait, amarr au pied des roches. Au large, une
corvette tait en panne.

Je suis le capitaine d'Albaret, dit le jeune officier au
quartier-matre, qui commandait l'embarcation.

-- Le capitaine Henry d'Albaret veut-il rallier le bord? demanda
le quartier-matre.

--  l'instant.Le canot dborda. Enlev par ses six avirons, il
eut rapidement franchi la distance qui le sparait de la corvette
-- un mille au plus. Ds qu'Henry d'Albaret fut arriv  la coupe
de la _Syphanta_ par la hanche de tribord, un long sifflet se fit
entendre, puis, un coup de canon retentit, qui fut bientt suivi
de deux autres. Au moment o le jeune officier mettait pied sur le
pont, tout l'quipage, rang comme  une revue d'honneur, lui
prsenta les armes, et les couleurs corfiotes furent hisses 
l'extrmit de la corne de brigantine.

Le second de la corvette s'avana alors, et, d'une voix forte,
afin d'tre entendu de tous:

Les officiers et l'quipage de la _Syphanta_, dit-il, sont
heureux de recevoir  son bord le commandant Henry d'Albaret!




X

Campagne dans l'archipel


La _Syphanta_, corvette de deuxime rang, portait en batterie
vingt-deux canons de 24, et, sur le pont -- bien que ce ft rare
alors pour les navires de cette classe -- six caronades de 12.
lance de l'trave, fine de l'arrire, les faons bien releves,
elle pouvait rivaliser avec les meilleurs btiments de l'poque.
Ne fatiguant pas, sous n'importe quelle allure, douce au roulis,
marchant admirablement au plus prs comme tous les bons voiliers,
elle n'et pas t gne de tenir, par des brises  un ris,
jusqu' ses cacatois. Son commandant, si c'tait un hardi marin,
pouvait faire de la toile sans rien craindre. La _Syphanta_ n'et
pas plus chavir qu'une frgate. Elle et cass sa mture plutt
que de sombrer sous voiles. De l, cette possibilit de lui
imprimer, mme avec forte mer, une excessive vitesse. De l,
aussi, bien des chances pour qu'elle russt dans l'aventureuse
croisire,  laquelle l'avaient destine ses armateurs, ligus
contre les pirates de l'Archipel.

Bien que ce ne ft point un navire de guerre, en ce sens qu'elle
tait la proprit, non d'un tat, mais de simples particuliers,
la _Syphanta_ tait militairement commande. Ses officiers, son
quipage, eussent fait honneur  la plus belle corvette de la
France ou du Royaume-Uni. Mme rgularit de manoeuvres, mme
discipline  bord, mme tenue en navigation comme en relche. Rien
du laisser-aller d'un btiment arm en course, o la bravoure des
matelots n'est pas toujours rglemente comme l'exigerait le
commandant d'un btiment de la marine militaire.

La _Syphanta_ avait deux cent cinquante hommes ports  son rle
d'quipage, pour une bonne moiti Franais, Ponantais ou
Provenaux, pour le reste, partie Anglais, Grecs et Corfiotes.
C'taient des gens habiles  la manoeuvre, solides au combat,
marins dans l'me, sur lesquels on pouvait absolument compter: ils
avaient fait leurs preuves. Quartiers-matres, seconds et premiers
matres dignes de leurs fonctions taient d'intermdiaires entre
l'quipage et les officiers. Pour tat-major, quatre lieutenants,
huit enseignes, galement d'origine corfiote, anglaise ou
franaise, et un second. Celui-ci, le capitaine Todros, c'tait un
vieux routier de l'Archipel, trs pratique de ces mers, dont la
corvette devait parcourir les parages les plus reculs. Pas une
le qui ne lui ft connue en toutes ses baies, golfes, anses et
criques. Pas un lot, dont la situation n'et dj t releve par
lui dans ses prcdentes campagnes. Pas un brassiage, dont la
valeur ne ft cote dans sa tte, avec autant de prcision que sur
ses cartes.

Cet officier, g d'une cinquantaine d'annes, Grec originaire
d'Hydra, ayant dj servi sous les ordres des Canaris et des
Tomasis, devait tre un prcieux auxiliaire pour le commandant de
la _Syphanta_.

Tout ce dbut de la croisire dans l'Archipel, la corvette l'avait
fait sous les ordres du capitaine Stradena. Les premires semaines
de navigation furent assez heureuses, ainsi qu'il a t dit.
Btiments dtruits, prises importantes, c'tait l bien commencer.
Mais la campagne ne se fit pas sans des pertes trs sensibles au
dtriment de l'quipage et du corps des officiers. Si, pendant
assez longtemps, on fut sans nouvelles de la _Syphanta_, c'est
que, le 27 fvrier, elle avait eu un combat  soutenir contre une
flottille de pirates, au large de Lemnos.

Ce combat avait non seulement cot une quarantaine d'hommes, tus
ou blesss, mais le commandant Stradena, frapp mortellement par
un boulet, tait tomb sur son banc de quart.

Le capitaine Todros prit alors le commandement de la corvette;
puis, aprs s'tre assur la victoire, il rallia le port d'gine,
afin de faire d'urgentes rparations  sa coque et  sa mture.

L, quelques jours aprs l'arrive de la _Syphanta_, on apprit,
non sans surprise, qu'elle venait d'tre achete,  un trs haut
prix, pour le compte d'un banquier de Raguse, dont le fond de
pouvoirs vint  gine rgulariser les papiers du bord. Tout cela
se fit sans qu'aucune contestation pt tre souleve, et il fut
bien et dment tabli que la corvette n'appartenait plus  ses
anciens propritaires, les armateurs corfiotes, dont le bnfice
de vente avait t trs considrable.

Mais, si la _Syphanta_ avait chang de mains, sa destination
devait demeurer la mme. Purger l'Archipel des bandits qui
l'infestaient, rapatrier, au besoin, les prisonniers qu'elle
pourrait dlivrer sur sa route, ne point abandonner la partie
qu'elle n'et dbarrass ces mers du plus terrible des forbans, le
pirate Sacratif, telle fut la mission qui lui resta impose. Les
rparations faites, le second reut ordre d'aller croiser sur la
cte nord de Scio, o devait se trouver le nouveau capitaine, qui
allait devenir matre aprs Dieu  son bord.

C'est  ce moment qu'Henry d'Albaret reut le billet laconique,
par lequel on lui faisait savoir qu'une place tait  prendre dans
l'tat-major de la corvette _Syphanta_.

On sait qu'il accepta, ne se doutant gure que cette place, libre
alors, ft celle de commandant. Voil pourquoi, ds qu'il eut pris
pied sur le pont, le second, les officiers, l'quipage, vinrent se
mettre  ses ordres, pendant que le canon saluait les couleurs
corfiotes.

Tout cela, Henry d'Albaret l'apprit dans une conversation qu'il
eut avec le capitaine Todros. L'acte, par lequel on lui confiait
le commandement de la corvette, tait en rgle. L'autorit du
jeune officier ne pouvait donc tre conteste: elle ne le fut pas.
D'ailleurs, plusieurs des officiers du bord le connaissaient. On
savait qu'il tait lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes mais
aussi des plus distingus de la marine franaise. La part qu'il
avait prise  la guerre de l'Indpendance lui avait fait une
rputation mrite. Aussi, ds la premire revue qu'il passa 
bord de la _Syphanta_, son nom fut-il acclam de tout l'quipage.

Officiers et matelots, dit simplement Henry d'Albaret, je sais
quelle est la mission qui a t confie  la _Syphanta. _Nous la
remplirons tout entire, s'il plat  Dieu! Honneur  votre ancien
commandant Stradena, qui est mort glorieusement sur ce banc de
quart! Je compte sur vous! Comptez sur moi! -- Rompez!

Le lendemain, 2 mars, la corvette, tout dessus, perdait de vue les
ctes de Scio, puis la cime du mont Elias qui les domine, et
faisait voile pour le nord de l'Archipel.

 un marin, il ne faut qu'un coup d'oeil et une demi-journe de
navigation pour reconnatre la valeur de son navire. Le vent
soufflait du nord-ouest, bon frais, et il ne fut point ncessaire
de diminuer de toile. Le commandant d'Albaret put donc apprcier,
ds ce jour-l, les excellentes qualits nautiques de la corvette.

Elle rendrait ses perroquets  n'importe quel btiment des
flottes combines, lui dit le capitaine Todros, et elle les
tiendrait mme avec une brise  deux ris!

Ce qui, dans la pense du brave marin, signifiait deux choses:
d'abord qu'aucun autre voilier n'tait capable de gagner la
_Syphanta_ de vitesse; ensuite, que sa solide mture et sa
stabilit  la mer lui permettaient de conserver sa voilure par
des temps qui eussent oblig tout autre navire  la rduire, sous
peine de sombrer.

La _Syphanta_, au plus prs, ses armures  tribord, piqua donc
vers le nord, de manire  laisser dans l'est l'le de Mtlin ou
Lesbos, l'une des plus grandes de l'Archipel.

Le lendemain, la corvette passait au large de cette le, o, ds
le dbut de la guerre, en 1821, les Grecs remportrent un grand
avantage sur la flotte ottomane.

J'y tais, dit le capitaine Todros au commandant d'Albaret.
C'tait en mai. Nous tions soixante-dix bricks  poursuivre cinq
vaisseaux turcs, quatre frgates, quatre corvettes, qui se
rfugirent dans le port de Mtlin. Un vaisseau de 74 en partit
pour aller chercher du secours  Constantinople. Mais nous l'avons
rudement chass, et il a saut avec ses neuf cent cinquante
matelots! Oui! j'y tais, et c'est moi qui ai mis le feu aux
chemises de soufre et de goudron, dont nous avions revtu sa
carne! Bonnes chemises, qui tiennent chaud, mon commandant, et
que je vous recommande  l'occasion... pour messieurs les
pirates!

Il fallait entendre le capitaine Todros raconter ainsi ses
exploits avec la bonne humeur d'un matelot du gaillard d'avant.
Mais ce que racontait le second de la _Syphanta_, il l'avait fait
et bien fait.

Ce n'tait pas sans raison qu'Henry d'Albaret, aprs avoir pris le
commandement de la corvette, avait fait voile vers le nord. Peu de
jours avant son dpart de Scio, des navires suspects venaient
d'tre signals dans le voisinage de Lemnos et de Samothrace.
Quelques caboteurs levantins avaient t pills et dtruits
presque sur le littoral de la Turquie d'Europe. Peut-tre ces
pirates, depuis que la _Syphanta_ leur donnait si obstinment la
chasse, jugeaient-ils  propos de se rfugier jusqu'aux parages
septentrionaux de l'Archipel. De leur part, ce n'tait que
prudence.

Dans les eaux de Mtlin, on ne vit rien. Quelques navires de
commerce seulement, qui communiqurent avec la corvette, dont la
prsence ne laissait pas de les rassurer.

Durant une quinzaine de jours, la _Syphanta_, bien qu'elle ft
durement prouve par les mauvais temps d'quinoxe, remplit
consciencieusement sa mission. Pendant deux ou trois coups de vent
successifs, qui l'obligrent  se mettre en cape courante, Henry
d'Albaret put juger de ses qualits non moins que de l'habilet de
son quipage. Mais on le jugea aussi, et il ne dmentit pas la
rputation, dj faite aux officiers de la marine franaise,
d'tre d'excellents manoeuvriers. Pour ses talents de tacticien au
milieu d'un combat naval, on s'en rendrait compte plus tard. Quant
 son courage au feu, on n'en doutait pas.

Dans ces circonstances difficiles, le jeune commandant se montra
aussi remarquable en thorie qu'en pratique. Il possdait un
caractre audacieux, une grande force d'me, un inbranlable sang-
froid, toujours prt  prvoir comme  matriser les vnements.
En un mot, c'tait un marin, et ce mot dit tout.

Pendant la seconde quinzaine de mars, ce furent les terres de
Lemnos, dont la corvette alla prendre connaissance. Cette le, la
plus importante de ce fond de la mer ge, longue de quinze
lieues, large de cinq  six, n'avait pas t prouve, non plus
que sa voisine Imbro, par la guerre de l'Indpendance; mais, 
maintes reprises, les pirates taient venus, et jusqu' l'entre
de la rade, enlever des navires de commerce. La corvette, afin de
se ravitailler, relcha dans le port, alors trs encombr.  cette
poque, en effet, on construisait beaucoup de btiments  Lemnos,
et, si, par crainte des forbans, on n'achevait point ceux qui
taient sur chantier, ceux qui tait achevs n'osaient sortir. De
l, l'encombrement.

Les renseignements que le commandant d'Albaret obtint dans cette
le ne pouvaient que l'engager  poursuivre sa campagne vers le
nord de l'Archipel. Plusieurs fois mme, le nom de Sacratif fut
prononc devant ses officiers et lui.

Ah! s'cria le capitaine Todros, je serais vraiment curieux de me
rencontrer face  face avec ce coquin-l, qui me semble quelque
peu lgendaire! Cela me prouverait du moins qu'il existe!

-- Mettez-vous donc son existence en doute? demanda vivement Henry
d'Albaret.

-- Sur ma parole, mon commandant, rpondit Todros, si vous voulez
avoir mon opinion, je ne crois gure  ce Sacratif, et je ne sache
pas que personne puisse se vanter de l'avoir jamais vu! Peut-tre
est-ce un nom de guerre que prennent tour  tour ces chefs de
pirates! Voyez-vous, j'estime que plus d'un s'est dj balanc,
sous ce nom, au bout d'une vergue de misaine! Peu importe,
d'ailleurs! Le principal tait que ces gueux fussent pendus, et
ils l'ont t!

-- Aprs tout, ce que vous dites l est possible, capitaine
Todros, rpondit Henry d'Albaret, et cela expliquerait le don
d'ubiquit dont ce Sacratif semble jouir!

-- Vous avez raison, mon commandant, ajouta un des officiers
franais. Si Sacratif a t vu, comme on le prtend, sur divers
points  la fois et au mme jour, c'est que ce nom est pris
simultanment par plusieurs des chefs de ces cumeurs!

-- Et s'ils le prennent, c'est pour mieux dpister les honntes
gens qui leur donnent la chasse! rpliqua le capitaine Todros.
Mais, je le rpte, il y a un moyen assur de faire disparatre ce
nom: c'est de prendre et de pendre tous ceux qui le portent... et
mme tous ceux qui ne le portent pas! De cette faon, le vrai
Sacratif, s'il existe, n'chappera pas  la corde qu'il mrite 
bon droit!

Le capitaine Todros avait raison, mais la question tait toujours
de les rencontrer, ces insaisissables malfaiteurs!

Capitaine Todros, demanda alors Henry d'Albaret, pendant la
premire campagne de la _Syphanta_, et mme pendant vos campagnes
prcdentes, n'avez-vous jamais eu connaissance d'une sacolve
d'une centaine de tonneaux, qui porte le nom de _Karysta_?

-- Jamais, rpondit le second.

-- Et vous, messieurs? ajouta le commandant, en s'adressant  ses
officiers.

Pas un d'eux n'avait entendu parler de la sacolve. Pour la
plupart, cependant, ils couraient ces mers de l'Archipel depuis le
dbut de la guerre de l'Indpendance.

Le nom de Nicolas Starkos, le capitaine de cette _Karysta_, n'est
point arriv jusqu' vous? demanda Henry d'Albaret en insistant.

Ce nom tait absolument inconnu aux officiers de la corvette. Rien
d'tonnant  cela, d'ailleurs, puisqu'il ne s'agissait que du
patron d'un simple navire de commerce, comme il s'en rencontre par
centaines dans les chelles du Levant.

Cependant, Todros crut se rappeler trs vaguement que, ce nom de
Starkos, il l'avait entendu prononcer pendant une de ses relches
au port d'Arkadia, en Messnie. Ce devait tre celui du capitaine
de l'un de ces btiments interlopes, qui transportaient aux ctes
barbaresques les prisonniers vendus par les autorits ottomanes.

Bon! ce ne peut tre le Starkos en question, ajouta-t-il. Celui-
l, dites-vous, tait le patron d'une sacolve, et une sacolve
n'et pu suffire aux besoins de ce trafic.

-- En effet, rpondit Henry d'Albaret, et il s'en tint l de
cette conversation.

Mais, s'il songeait  Nicolas Starkos, c'est que sa pense le
ramenait toujours  cet impntrable mystre de la double
disparition d'Hadjine Elizundo et d'Andronika. Maintenant, ces
deux noms ne se sparaient plus dans son souvenir.

Vers le 25 mars, la _Syphanta_ se trouvait  la hauteur de l'le
de Samothrace,  soixante lieues dans le nord de Scio. On voit, en
considrant le temps employ par rapport au chemin parcouru, que
tous les refuges de ces parages avaient d tre minutieusement
fouills. En effet, ce que la corvette ne pouvait faire dans les
hauts-fonds, o l'eau lui et manqu, ses embarcations le
faisaient pour elle. Mais, jusqu'alors, il n'tait rien rsult de
ces recherches.

L'le de Samothrace avait t cruellement dvaste pendant la
guerre, et les Turcs la tenaient encore sous leur dpendance. On
pouvait donc supposer que les cumeurs de mer trouvaient un asile
sr dans ses nombreuses criques,  dfaut d'un vritable port. Le
mont Saoce la domine de cinq  six mille pieds, et, de cette
hauteur, il est facile aux vigies d'apercevoir et de signaler 
temps tout navire dont l'arrive paratrait suspecte. Les pirates,
prvenus d'avance, ont donc toute possibilit de fuir avant d'tre
bloqus. Il en avait t ainsi, probablement, car la _Syphanta_ ne
fit aucune rencontre sur ces eaux presque dsertes.

Henry d'Albaret donna alors la route au nord-ouest, de manire 
relever l'le de Thasos, situe  une vingtaine de lieues de
Samothrace. Le vent tant debout, la corvette eut  louvoyer
contre une trs forte brise; mais elle trouva bientt l'abri de la
terre, et par consquent, une mer plus calme qui rendit la
navigation plus facile.

Singulire destine que celle de ces diverses les de l'Archipel!
Tandis que Scio et Samothrace avaient eu tant  souffrir de la
part des Turcs, Thasos, pas plus que Lemnos ou Imbro, ne s'tait
ressentie du contre-coup de la guerre. Or, toute la population est
grecque,  Thasos; les moeurs y sont primitives; hommes et femmes
ont encore conserv dans leurs ajustements, habits ou coiffures,
toute la grce de l'art antique. Les autorits ottomanes,
auxquelles cette le est soumise depuis le commencement du
quinzime sicle, auraient donc pu la piller  leur aise, sans
rencontrer la moindre rsistance. Cependant, par un privilge
inexplicable, et bien que la richesse de ses habitants ft de
nature  exciter la convoitise de ces barbares peu scrupuleux,
elle avait t pargne jusqu'alors.

Cependant, sans l'arrive de la _Syphanta_, il est probable que
Thasos et connu les horreurs du pillage.

En effet,  la date du 2 avril, le port, situ au nord de l'le,
qui s'appelle aujourd'hui port Pyrgo, tait srieusement menac
d'une descente de pirates. Cinq  six de leurs btiments,
mistiques et djermes, de conserve avec un brigantin, arm d'une
douzaine de canons, se tenaient en vue de la ville. Le
dbarquement de ces bandits au milieu d'une population inhabitue
aux luttes, et fini par un dsastre, car l'le n'avait point de
forces suffisantes  leur opposer.

Mais la corvette apparut sur la rade, et ds qu'elle eut t
signale par un pavillon hiss au grand mt du brigantin, tous ces
btiments se rangrent en ligne de bataille -- ce qui indiquait
une singulire audace de leur part.

Vont-ils donc attaquer? s'cria le capitaine Todros, qui s'tait
plac sur le banc de quart prs du commandant.

-- Attaquer... ou se dfendre? rpliqua Henry d'Albaret, assez
surpris de cette attitude des pirates.

-- Par le diable, je me serais plutt attendu  voir ces coquins
s'enfuir  toutes voiles!

-- Qu'ils rsistent, au contraire, capitaine Todros! Qu'ils
attaquent mme! S'ils prenaient la fuite, quelques-uns
parviendraient sans doute  nous chapper! Faites faire le branle-
bas de combat!

Les ordres du commandant s'excutrent aussitt. Dans la batterie,
les canons furent chargs et amorcs, les projectiles placs  la
porte des servants. Sur le pont, on mit les caronades en tat de
servir, et l'on distribua les armes, mousquets, pistolets, sabres
et haches d'abordage. Les gabiers taient pars pour la manoeuvre,
aussi bien en prvision d'un combat sur place que d'une chasse 
donner aux fuyards. Tout cela se fit avec autant de rgularit et
de promptitude que si la _Syphanta_ et t un btiment de guerre.

Cependant, la corvette s'approchait de la flottille, prte 
attaquer comme  repousser toute attaque. Le dessein du commandant
tait de porter sur le brigantin, de le saluer d'une borde qui
pouvait le mettre hors de combat, puis de l'accoster et de lancer
ses hommes  l'abordage.

Mais il tait probable que les pirates, tout en se prparant  la
lutte, ne devaient songer qu' s'chapper. S'ils ne l'avaient pas
fait plus tt, c'est qu'ils avaient t surpris par l'arrive de
la corvette, qui maintenant leur fermait la rade. Il ne leur
restait donc qu' combiner leurs mouvements pour essayer de forcer
le passage.

Ce fut le brigantin qui commena le feu. Il pointa ses canons de
manire  pouvoir dmter la corvette au moins de l'un de ses
mts. S'il y russissait, il serait dans des conditions plus
favorables pour se drober  la poursuite de son adversaire.

La borde passa  sept ou huit pieds au-dessus du pont de la
_Syphanta_, coupa quelques drisses, rompit quelques coutes et
bras de vergues, fit voler en clats une partie de la drme entre
le grand mt et le mt de misaine, et blessa trois ou quatre
matelots, mais peu grivement. En somme, elle n'atteignit aucun
organe essentiel.

Henry d'Albaret ne rpondit pas immdiatement. Il fit porter droit
sur le brigantin, et sa borde de tribord ne fut envoye qu'aprs
que la fume des premiers coups eut t dissipe.

Fort heureusement pour le brigantin, son capitaine avait pu
voluer en profitant de la brise, et il ne reut que deux ou trois
boulets dans sa coque, au-dessus de la flottaison. S'il eut
quelques hommes tus, du moins ne fut-il pas mis hors de combat.

Mais les projectiles de la corvette, qui l'avaient manqu, ne
furent pas perdus. Le mistique, que le brigantin avait dcouvert
par son volution, en reut une bonne part dans sa muraille de
babord, et si malheureusement pour lui, qu'il commena  remplir.

Si ce n'est pas le brigantin, c'est son compagnon qui en a dans
sa vieille carcasse! s'crirent quelques-uns des matelots, posts
sur le gaillard d'avant de la _Syphanta_.

-- Ma part de vin qu'il coule en cinq minutes!

-- En trois!

-- Tenu, et que ton vin m'entre dans le gosier aussi facilement
que l'eau lui entre par les trous de sa coque!

-- Il coule!... Il coule!

-- En voil dj jusqu' sa ceinture... en attendant qu'il en ait
par-dessus la tte!

-- Et tous ces fils de diable qui dcampent, la tte la premire,
et se sauvent  la nage!

-- Eh bien! s'ils prfrent la corde au cou  la noyade en pleine
eau, faut pas les contrarier!

Et, en effet, le mistique s'enfonait peu  peu. Aussi, avant que
l'eau et atteint ses lisses, l'quipage s'tait-il jet  la mer,
afin de gagner quelque autre btiment de la flottille.

Mais ceux-ci avaient bien d'autres soucis que de s'occuper 
recueillir les survivants du mistique! Ils ne cherchaient
maintenant qu' s'enfuir. Aussi tous ces misrables furent-ils
noys, sans qu'un seul bout de corde et t lanc pour les hisser
 bord.

D'ailleurs, la seconde borde de la _Syphanta_ fut envoye, cette
fois,  l'une des djermes qui se prsentait par le travers, et
elle la dsempara compltement. Il n'en fallut pas davantage pour
l'anantir. Bientt, la djerme eut disparu dans un rideau de
flammes qu'une demi-douzaine de boulets rouges venaient d'allumer
sous son pont.

En voyant ce rsultat, les deux autres petits btiments comprirent
qu'ils ne russiraient point  se dfendre contre les canons de la
corvette. Il tait mme vident qu'en prenant la fuite, ils
n'auraient aucune chance d'chapper  un navire de grande marche.

Aussi le capitaine du brigantin prit-il la seule mesure qu'il y
et  prendre, s'il voulait sauver ses quipages. Il leur fit le
signal de rallier. En quelques minutes, les pirates se furent
rfugis  son bord, aprs avoir abandonn un mistique et une
djerme, auxquels ils avaient mis le feu et qui ne tardrent pas 
sauter.

L'quipage du brigantin, ainsi renforc d'une centaine d'hommes,
se trouvait dans de meilleures conditions pour accepter le combat
 l'abordage, dans le cas o il ne parviendrait pas  s'chapper.

Mais, si son quipage galait maintenant en nombre l'quipage de
la corvette, ce qu'il avait de mieux  faire, c'tait encore de
chercher son salut dans la fuite. Aussi n'hsita-t-il pas  mettre
 profit les qualits de vitesse qu'il possdait, afin d'aller
chercher refuge  la cte ottomane. L, son capitaine saurait si
bien se blottir entre les cueils du littoral, que la corvette ne
pourrait l'y dcouvrir, ni l'y suivre, si elle le dcouvrait.

La brise avait notablement frachi. Le brigantin n'hsita pas,
cependant,  grer jusqu' ses dernires voiles de contre-
cacatois, au risque de casser sa mture, et il commena 
s'loigner de la _Syphanta_.

Bon! s'cria le capitaine Todros. Je serai bien surpris si ses
jambes sont aussi longues que celles de notre corvette!

Et il se retourna vers le commandant, dont il attendait les
ordres.

Mais, en ce moment, l'attention d'Henry d'Albaret venait d'tre
attire d'un autre ct. Il ne regardait plus le brigantin. Sa
lunette tourne vers le port de Thasos, il observait un lger
btiment qui forait de toile pour s'en loigner.

C'tait une sacolve. Enleve par une belle brise de nord-ouest,
qui permettait  toute sa voilure de porter, elle s'tait engage
dans la passe sud du port, dont son peu de tirant d'eau lui
permettait l'accs.

Henry d'Albaret, aprs l'avoir attentivement regarde, rejeta
vivement sa longue-vue.

La _Karysta! _s'cria-t-il.

-- Quoi! ce serait cette sacolve dont vous nous avez parl?
rpondit le capitaine Todros.

-- Elle-mme, et je donnerais, pour m'en emparer...

Henry d'Albaret n'acheva pas sa phrase. Entre le brigantin, mont
par un nombreux quipage de pirates, et la _Karysta_, bien qu'elle
ft sans doute commande par Nicolas Starkos, son devoir ne lui
permettait pas d'hsiter.  coup sr, en abandonnant la poursuite
du brigantin, en faisant servir pour gagner l'extrmit de la
passe, il pouvait couper la route  la sacolve, il pouvait
l'atteindre, il pouvait s'en emparer. Mais c'et t sacrifier 
son intrt personnel l'intrt gnral. Il ne le devait pas. Se
lancer sur le brigantin, sans perdre un instant, tenter de le
capturer pour le dtruire, c'tait ce qu'il devait faire, c'est ce
qu'il fit. Il jeta un dernier regard  la _Karysta_, qui
s'loignait avec une merveilleuse vitesse par la passe reste
libre, et il donna ses ordres pour appuyer la chasse au btiment
pirate, qui commenait  s'loigner dans une direction contraire.
Aussitt, la _Syphanta_, toutes voiles dehors, se lana vivement
dans le sillage du brigantin. En mme temps, ses canons de chasse
furent mis en position, et, comme les deux navires n'taient
encore qu' un demi-mille l'un de l'autre, la corvette commena 
parler. Ce qu'elle dit ne fut sans doute pas du got du brigantin.
Aussi, en lofant de deux quarts, essaya-t-il de voir si, sous
cette nouvelle allure, il ne parviendrait pas  distancer son
adversaire.

Il n'en fut rien.

Le timonier de la _Syphanta_ mit un peu la barre sous le vent, et
la corvette lofa  son tour.

Pendant une heure encore, la poursuite fut continue dans ces
conditions. Les pirates se laissaient visiblement gagner, et il
n'tait pas douteux qu'ils ne fussent rejoints avant la nuit. Mais
la lutte entre les deux navires devait se terminer autrement.

Par un coup heureux, l'un des boulets de la _Syphanta_ vint 
dmter le brigantin de son mt de misaine. Aussitt ce navire
tomba sous le vent, et la corvette n'eut plus qu' laisser arriver
pour se trouver par son travers, un quart d'heure aprs.

Une effroyable dtonation retentit alors. La _Syphanta_ venait
d'envoyer toute sa borde de tribord,  moins d'une demi-
encablure. Le brigantin fut comme soulev par cette avalanche de
fer; mais ses oeuvres mortes avaient t seules atteintes, et il
ne coula pas.

Toutefois, le capitaine, dont l'quipage avait t dcim par
cette dernire dcharge, comprit qu'il ne pouvait rsister plus
longtemps, et il amena son pavillon.

En un instant, les embarcations de la corvette eurent accost le
brigantin, et elles en ramenrent les quelques survivants. Puis,
le btiment, livr aux flammes, brla jusqu'au moment o
l'incendie eut gagn sa ligne de flottaison. Alors il s'abma dans
les flots.

La _Syphanta_ avait fait l bonne et utile besogne. Ce qu'tait le
chef de cette flottille, son nom, son origine, ses antcdents, on
ne devait jamais le savoir, car il refusa obstinment de rpondre
aux questions qui lui furent faites  ce sujet. Quant  ses
compagnons, ils se turent galement, et peut-tre mme, ainsi que
cela arrivait quelquefois, ne savaient-ils rien de la vie passe
de celui qui les commandait. Mais qu'ils fussent pirates, il n'y
avait pas  s'y tromper, et il en fut fait prompte justice.

Cependant, cette apparition et cette disparition de la sacolve
avaient singulirement donn  rflchir  Henry d'Albaret. En
effet, les circonstances dans lesquelles elle venait de quitter
Thasos, ne pouvaient que la rendre absolument suspecte. Avait-elle
voulu profiter du combat, livr par la corvette  la flottille,
pour s'chapper plus srement? Redoutait-elle donc de se trouver
en face de la _Syphanta_ qu'elle avait peut-tre reconnue? Un
honnte btiment ft rest tranquillement dans le port, puisque
les pirates ne cherchaient plus qu' s'en loigner! Au contraire,
voil que cette _Karysta_, au risque de tomber entre leurs mains,
s'tait hte d'appareiller et de prendre la mer! Rien de plus
louche que cette faon d'agir, et on pouvait se demander si elle
n'tait pas de connivence avec eux! En vrit, cela n'et pas
surpris le commandant d'Albaret que Nicolas Starkos ft un des
leurs. Malheureusement, il ne pouvait gure compter que sur le
hasard pour retrouver sa trace. La nuit allait venir, et la
_Syphanta_, en redescendant vers le sud, n'aurait eu aucune chance
de rencontrer la sacolve. Donc, quelques regrets que dt prouver
Henry d'Albaret d'avoir perdu cette chance de capturer Nicolas
Starkos, il lui fallut se rsigner, mais il avait fait son devoir.
Le rsultat de ce combat de Thasos, c'taient cinq navires
dtruits, sans qu'il en et presque rien cot  l'quipage de la
corvette. De l, peut-tre et pour quelque temps, la scurit
assure dans les parages de l'Archipel septentrional.




XI

Signaux sans rponse


Huit jours aprs le combat de Thasos, la _Syphanta_, ayant fouill
toutes les criques du rivage ottoman depuis la Cavale jusqu'
Orphana, traversait le golfe de Contessa, puis allait du cap
Deprano jusqu'au cap Paliuri,  l'ouvert des golfes de Monte-Santo
et de Cassandra; enfin, dans la journe du 15 avril, elle
commenait  perdre de vue les cimes du mont Athos, dont l'extrme
pointe atteint une hauteur de prs de deux mille mtres au-dessus
du niveau de la mer.

Aucun btiment suspect ne fut aperu pendant le cours de cette
navigation. Plusieurs fois, des escadres turques apparurent; mais
la _Syphanta_, naviguant sous pavillon corfiote, ne crut point
devoir se mettre en communication avec ces navires, que son
commandant aurait plutt reus  coups de canon qu' coups de
chapeau. Il en fut autrement de quelques caboteurs grecs, desquels
on obtint plusieurs renseignements, qui ne pouvaient qu'tre
utiles  la mission de la corvette.

Ce fut dans ces circonstances,  la date du 26 avril, qu'Henry
d'Albaret eut connaissance d'un fait de grande importance. Les
puissances allies venaient de dcider que tout renfort, qui
arriverait par mer aux troupes d'Ibrahim, serait intercept. De
plus, la Russie dclarait officiellement la guerre au sultan. La
situation de la Grce continuait donc  s'amliorer, et, quelques
retards qu'elle et encore  subir, elle marchait srement  la
conqute de son indpendance.

Au 30 avril, la corvette s'tait enfonce jusqu'aux dernires
limites du golfe de Salonique, point extrme qu'elle devait
atteindre dans le nord-ouest de l'Archipel pendant cette
croisire. Elle eut encore l l'occasion de donner la chasse 
quelques chbecs, senaux ou polacres, qui ne lui chapprent qu'en
se jetant  la cte. Si les quipages ne prirent pas jusqu'au
dernier homme, du moins, la plupart de ces btiments furent-ils
mis hors d'usage.

La _Syphanta_ reprit alors la direction du sud-est, de manire 
pouvoir observer soigneusement les ctes mridionales du golfe de
Salonique. Mais l'alarme avait t donne, sans doute, car pas un
seul pirate ne se montra, dont elle aurait eu  faire justice.

Ce fut alors qu'un fait singulier, inexplicable mme, se produisit
 bord de la corvette.

Le 10 mai, vers sept heures du soir, en rentrant dans le carr qui
occupait tout l'arrire de la _Syphanta_, Henry d'Albaret trouva
une lettre dpose sur la table. Il la prit, il l'approcha de la
lampe de roulis qui se balanait au plafond, et en lut l'adresse.

Cette adresse tait ainsi libelle:

Au capitaine Henry d'Albaret, commandant la corvette _Syphanta_,
en mer.

Henry d'Albaret crut bien reconnatre cette criture. Elle
ressemblait, en effet,  celle de la lettre qu'il avait reue 
Scio, et par laquelle on l'informait qu'une place tait  prendre
 bord de la corvette.

Voici ce que contenait cette lettre, si singulirement arrive,
cette fois, et en dehors de toutes conditions postales:

Si le commandant d'Albaret veut disposer son plan de campagne 
travers l'Archipel, de faon  se trouver sur les parages de l'le
Scarpanto dans la premire semaine de septembre, il aura agi pour
le bien de tous et au mieux des intrts qui lui sont confis.

Aucune date et pas plus de signature qu' la lettre arrive 
Scio. Et, lorsque Henry d'Albaret les eut compares, il put
s'assurer que toutes deux taient de la mme main.

Comment expliquer cela? La premire lettre, c'tait la poste qui
la lui avait remise. Mais celle-ci, ce ne pouvait tre qu'une
personne du bord qui l'et place sur la table. Il fallait donc,
ou que cette personne l'et en sa possession depuis le
commencement de la campagne, ou qu'elle lui ft parvenue pendant
une des dernires relches de la _Syphanta. _De plus, cette lettre
n'tait point l lorsque le commandant avait quitt le carr, une
heure auparavant, pour aller sur le pont prendre ses dispositions
de nuit. Donc, ncessairement, elle avait t dpose depuis moins
d'une heure sur la table du carr.

Henry d'Albaret sonna.

Un timonier parut.

Qui est venu ici pendant que j'tais sur le pont? demanda Henry
d'Albaret.

-- Personne, mon commandant, rpondit le matelot.

-- Personne?... Mais quelqu'un n'a-t-il pas pu entrer ici, sans
que tu l'aies vu?

-- Non, mon commandant, puisque je n'ai pas quitt cette porte un
seul instant.

-- C'est bien!

Le timonier se retira, aprs avoir port la main  son bret.

Il me parat impossible, en effet, se dit Henry d'Albaret, qu'un
homme du bord ait pu s'introduire par la porte, sans avoir t vu!
Mais,  la chute du jour, n'a-t-on pu se glisser jusqu' la
galerie extrieure et entrer par une des fentres du carr?

Henry d'Albaret alla vrifier l'tat des fentres-sabords qui
s'ouvraient dans le tableau de la corvette. Mais ces fentres,
aussi bien que celles de sa chambre, taient fermes
intrieurement. Il tait donc manifestement impossible qu'une
personne, venue du dehors, et pu passer par l'une de ces
ouvertures. Cela, en somme, n'tait pas de nature  causer la
moindre inquitude  Henry d'Albaret; de la surprise tout au plus,
et peut-tre ce sentiment de curiosit non satisfaite qu'on
prouve devant un fait difficilement explicable. Ce qui tait
certain, c'est que, d'une faon quelconque, la lettre anonyme
tait arrive  son adresse, et que le destinataire n'tait autre
que le commandant de la _Syphanta. _Henry d'Albaret, aprs y avoir
rflchi, rsolut de ne rien dire de cette affaire, pas mme au
second de la corvette.  quoi lui et servi d'en parler? Son
mystrieux correspondant, quel qu'il ft, ne se ferait
certainement pas connatre.

Et maintenant, le commandant tiendrait-il compte de l'avis contenu
dans cette lettre?

Certainement! se dit-il. Celui qui m'a crit la premire fois, 
Scio, ne m'a pas tromp en m'affirmant qu'il y avait une place 
prendre dans l'tat-major de la _Syphanta. _Pourquoi me
tromperait-il la seconde, en m'invitant  rallier l'le de
Scarpanto dans la premire semaine de septembre? S'il le fait, ce
ne peut tre que dans l'intrt mme de la mission qui m'est
confie! Oui! Je modifierai mon plan de campagne, et je serai, 
la date fixe, l o l'on me dit d'tre!

Henry d'Albaret serra prcieusement la lettre qui lui donnait ces
nouvelles instructions; puis, aprs avoir pris ses cartes, il se
mit  tudier un nouveau plan de croisire, afin d'occuper les
quatre mois qui restaient  courir jusqu' la fin d'aot.

L'le de Scarpanto est situe dans le sud-est,  l'autre extrmit
de l'Archipel, c'est--dire  quelque centaine de lieues en droite
ligne. Le temps ne manquerait donc pas  la corvette pour visiter
les diverses ctes de la More, o les pirates trouvaient  se
rfugier si facilement, ainsi que tout ce groupe des Cyclades,
semes depuis l'ouvert du golfe gine jusqu' l'le de Crte.

En somme, cette obligation de se trouver en vue de Scarpanto, 
l'poque indique, n'allait que fort peu modifier l'itinraire
tabli dj par le commandant d'Albaret. Ce qu'il avait rsolu de
faire, il le ferait, sans avoir rien  retrancher de son
programme. Aussi la _Syphanta_,  la date du 20 mai, aprs avoir
observ les petites les de Plerisse, de Ppri, de Sarakino et
de Skantxoura, dans le nord de Ngrepont, alla-t-elle prendre
connaissance de Scyros.

Scyros est l'une des plus importantes des neuf les qui forment ce
groupe, dont l'antiquit aurait peut-tre d faire le domaine des
neuf Muses. Dans son port de Saint-Georges, sr, vaste, de bon
mouillage, l'quipage de la corvette put facilement se ravitailler
en vivres frais, moutons, perdrix, bl, orge, et s'approvisionner
de cet excellent vin qui est une des grandes richesses du pays.
Cette le, trs mle aux vnements semi-mythologiques de la
guerre de Troie, qui fut illustre par les noms de Lycomde,
d'Achille et d'Ulysse, allait bientt revenir au nouveau royaume
de Grce dans l'parchie de l'Eube.

Comme les rivages de Scyros sont extrmement dcoups en anses et
criques, dans lesquelles des pirates peuvent aisment trouver un
abri, Henry d'Albaret les fit minutieusement fouiller. Tandis que
la corvette mettait en panne  quelques encablures, ses
embarcations n'en laissrent pas un point inexplor.

De cette svre exploration il ne rsulta rien. Ces refuges
taient dserts. Le seul renseignement que le commandant d'Albaret
recueillit auprs des autorits de l'le, fut celui-ci: c'est
qu'un mois auparavant, dans ces mmes parages, plusieurs navires
de commerce avaient t attaqus, pills, dtruits par un
btiment, naviguant sous pavillon de pirate, et que cet acte de
piraterie, on l'attribuait au fameux Sacratif. Mais, sur quoi
reposait cette assertion, nul n'et pu le dire, tant il rgnait
d'incertitude touchant l'existence mme de ce personnage.

La corvette quitta Scyros, aprs cinq ou six jours de relche.
Vers la fin de mai, elle se rapprocha des ctes de la grande le
d'Eube, aussi appele Ngrepont, dont elle observa soigneusement
les abords sur plus de quarante lieues de longueur.

On sait que cette le fut une des premires  se soulever ds le
dbut de la guerre, en 1821; mais les Turcs, aprs s'tre enferms
dans la citadelle de Ngrepont, s'y maintinrent avec une
rsistance opinitre, en mme temps qu'ils se retranchaient dans
celle de Carystos. Puis, renforcs des troupes du pacha Joussouf,
ils se rpandirent  travers l'le et se livrrent  leurs
massacres habituels, jusqu'au moment o un chef grec, Diamantis,
parvint  les arrter en septembre 1823. Ayant attaqu les soldats
ottomans par surprise, il en tua le plus grand nombre et obligea
les fuyards  repasser le dtroit pour se rfugier en Thessalie.

Mais en fin de compte, l'avantage resta aux Turcs, qui avaient le
nombre pour eux. Aprs une vaine tentative du colonel Fabvier et
du chef d'escadron Regnaud de Saint-Jean d'Angly, en 1826, ils
demeurrent dfinitivement matres de l'le entire.

Ils y taient encore, au moment o la _Syphanta_ passa en vue des
ctes de Ngrepont. De son bord, Henry d'Albaret put revoir ce
thtre d'une sanglante lutte,  laquelle il avait pris
personnellement part. On ne s'y battait plus alors, et, aprs la
reconnaissance du nouveau royaume, l'le d'Eube, avec ses
soixante mille habitants, allait former une des nmachies de la
Grce.

Quelque danger qu'il y et  faire la police de cette mer, presque
sous les canons turcs, la corvette n'en continua pas moins sa
croisire, et elle dtruisit encore une vingtaine de navires
pirates qui s'aventuraient jusque dans le groupe des Cyclades.

Cette expdition lui prit la plus grande partie de juin. Puis,
elle descendit vers le sud-est. Dans les derniers jours du mois,
elle se trouvait  la hauteur d'Andros, la premire des Cyclades,
situe  l'extrmit de l'Eube -- le patriote, dont les
habitants se soulevrent, en mme temps que ceux de Psara, contre
la domination ottomane.

De l, le commandant d'Albaret, jugeant  propos de modifier sa
direction, afin de se rapprocher des ctes du Ploponnse, porta
franchement dans le sud-ouest. Le 2 juillet, il avait connaissance
de l'le de Za, l'ancienne Cos ou Cos, domine par la haute cime
du mont lie.

La _Syphanta_ relcha, pendant quelques jours, dans le port de
Za, un des meilleurs de ces parages. L, Henry d'Albaret et ses
officiers retrouvrent plusieurs de ces courageux Zotes, qui
avaient t leurs compagnons d'armes, pendant les premires annes
de la guerre. Aussi l'accueil fait  la corvette fut-il des plus
sympathiques. Mais, comme aucun pirate ne pouvait avoir eu la
pense de se rfugier dans les criques de l'le, la _Syphanta_ ne
tarda pas  reprendre le cours de sa croisire, en doublant, ds
le 5 juillet, le cap Colonne,  la pointe sud-est de l'Attique.

Pendant la fin de la semaine, la navigation fut ralentie, faute de
vent,  l'ouvert de ce golfe gine, qui entaille si profondment
la terre de _Grce _jusqu' l'isthme de Corinthe. Il fallut
veiller avec une extrme attention. La _Syphanta_, presque
toujours encalmine, ne pouvait gagner ni sur un bord ni sur
l'autre. Or, dans ces mers mal frquentes, si quelques centaines
d'embarcations l'eussent accoste  l'aviron, elle aurait eu bien
de la peine  se dfendre. Aussi l'quipage se tint-il prt 
repousser toute attaque, et il eut raison.

On vit, en effet, s'approcher plusieurs canots dont les intentions
ne pouvaient tre douteuses; mais ils n'osrent point braver de
trop prs les canons et les mousquets de la corvette.

Le 10 juillet, le vent recommena  souffler du nord --
circonstance favorable pour la _Syphanta_, qui, aprs avoir pass
presque en vue de la petite ville de Damala, eut rapidement doubl
le cap Skyli,  la pointe extrme du golfe de Nauplie.

Le 11, elle paraissait devant Hydra, et, le surlendemain, devant
Spetzia. Inutile d'insister sur la part que les habitants de ces
deux les prirent  la guerre de l'Indpendance. Au dbut,
Hydriotes, Spetziotes et leurs voisins, les Ipsariotes,
possdaient plus de trois cents navires de commerce. Aprs les
avoir transforms en btiments de guerre, ils les lancrent, non
sans avantage, contre les flottes ottomanes. L fut le berceau de
ces familles Condouriotis, Tombasis, Miaoulis, Orlandos et tant
d'autres de haute origine, qui payrent de leur fortune d'abord,
de leur sang ensuite, cette dette  la patrie. De l partirent ces
redoutables brlotiers qui devinrent bientt la terreur des Turcs.
Aussi, malgr des rvoltes  l'intrieur, jamais ces deux les ne
furent-elles souilles par le pied des oppresseurs.

Au moment o Henry d'Albaret les visita, elles commenaient  se
retirer d'une lutte, dj bien amoindrie de part et d'autre.
L'heure n'tait plus loin,  laquelle elles allaient se runir au
nouveau royaume, en formant deux parchies du dpartement de la
Corinthie et de l'Argolide.

Le 20 juillet, la corvette relcha au port d'Hermopolis, dans
l'le de Syra, cette patrie du fidle Eume, si potiquement
chante par Homre.  l'poque actuelle, elle servait encore de
refuge  tous ceux que les Turcs avaient chasss du continent.
Syra, dont l'vque catholique est toujours sous la protection de
la France, mit toutes ses ressources  la disposition d'Henry
d'Albaret. En aucun port de son pays, le jeune commandant n'et
trouv meilleur ni plus cordial accueil.

Un seul regret se mla  cette joie qu'il ressentit de se voir si
bien reu: ce fut de ne pas tre arriv trois jours plus tt.

En effet, dans une conversation qu'il eut avec le consul de
France, celui-ci lui apprit qu'une sacolve, portant le nom de
_Karysta_, et naviguant sous pavillon grec, venait, soixante
heures auparavant, de quitter le port. De l, cette conclusion que
la _Karysta_, en fuyant l'le de Thasos, pendant le combat de la
corvette avec les pirates, s'tait dirige vers les parages
mridionaux de l'Archipel.

Mais peut-tre sait-on o elle est alle? demanda vivement Henry
d'Albaret.

-- D'aprs ce que j'ai entendu dire, rpondit le consul, elle a d
faire route pour les les du sud-est, si ce n'est mme 
destination de l'un des ports de la Crte.

-- Vous n'avez point eu de rapport avec son capitaine? demanda
Henry d'Albaret.

-- Aucun, commandant.

-- Et vous ne savez pas si ce capitaine se nommait Nicolas
Starkos?

-- Je l'ignore.

-- Et rien n'a pu faire souponner que cette sacolve ft partie
de la flottille des pirates qui infestent cette partie de
l'Archipel?

-- Rien; mais s'il en tait ainsi, rpondit le consul, il ne
serait pas tonnant qu'elle et fait voile pour la Crte, dont
certains ports sont toujours ouverts  ces forbans!

Cette nouvelle ne laissa pas de causer au commandant de la
_Syphanta_ une vritable motion, comme tout ce qui pouvait se
rapporter directement ou indirectement  la disparition d'Hadjine
Elizundo. En vrit, c'tait une mauvaise chance d'tre arriv si
peu de temps aprs le dpart de la sacolve. Mais, puisqu'elle
avait fait route pour le sud, peut-tre la corvette, qui devait
suivre cette direction, parviendrait-elle  la rejoindre? Aussi
Henry d'Albaret, qui dsirait si ardemment se trouver en face de
Nicolas Starkos, quittait-il Syra dans la soire mme du 21
juillet, aprs avoir appareill sous une petite brise qui ne
pouvait que frachir,  s'en rapporter aux indications du
baromtre.

Pendant quinze jours, il faut bien l'avouer, le commandant
d'Albaret chercha au moins autant la sacolve que les pirates.
Dcidment, dans sa pense, la _Karysta_ mritait d'tre traite
comme eux et pour les mmes raisons. Le cas chant, il verrait ce
qu'il aurait  faire.

Cependant, malgr ses recherches, la corvette ne parvint pas 
retrouver les traces de la sacolve.  Naxos, dont on visita tous
les ports, la _Karysta_ n'avait point fait relche. Au milieu des
lots et des cueils qui entourent cette le, on ne fut pas plus
heureux. D'ailleurs, absence complte de forbans, et cela dans des
parages qu'ils frquentaient volontiers.

Pourtant, le commerce est considrable entre ces riches Cyclades,
et les chances de pillage auraient d tout particulirement les y
attirer.

Il en fut de mme  Paros, qu'un simple canal, large de sept
milles, spare de Naxos. Ni les ports de Parkia, de Naussa, de
Sainte-Marie, d'Agoula, de Dico, n'avaient reu la visite de
Nicolas Starkos. Sans doute, ainsi que l'avait dit le consul de
Syra, la sacolve avait d se diriger vers un des points du
littoral de la Crte.

La _Syphanta_, le 9 aot, mouillait dans le port de Milo. Cette
le, que les commotions volcaniques ont faite pauvre, de riche
qu'elle fut jusqu'au milieu du dix-huitime sicle, est maintenant
empoisonne par les vapeurs malignes du sol, et sa population tend
de plus en plus  s'amoindrir.

L, les recherches furent galement vaines. Non seulement la
_Karysta_ n'y avait point paru, mais on ne trouva mme pas 
donner la chasse  un seul de ces pirates, qui cumaient
habituellement la mer des Cyclades. C'tait  se demander,
vraiment, si l'arrive de la _Syphanta_, trs  propos signale,
ne leur donnait pas le temps de prendre la fuite. La corvette
avait fait assez de mal  ceux du nord de l'Archipel, pour que
ceux du sud voulussent viter de se rencontrer avec elle. Enfin,
pour une raison ou pour une autre, jamais ces parages n'avaient
t si srs. Il semblait que les navires de commerce pussent y
naviguer dsormais en toute scurit. Quelques-uns de ces grands
caboteurs, chbecs, senaux, polacres, tartanes, felouques ou
caravelles, rencontrs en route, furent interrogs; mais, des
rponses de leurs patrons ou capitaines, le commandant d'Albaret
ne put rien tirer qui ft de nature  l'clairer.

Cependant, on tait au 14 aot. Il ne restait plus que deux
semaines pour atteindre l'le de Scarpanto, avant les premiers
jours de septembre. Sortie du groupe des Cyclades, la _Syphanta_
n'avait plus qu' piquer droit au sud pendant soixante-dix 
quatre-vingts lieues. Cette mer, c'est la longue terre de Crte
qui la ferme, et dj les plus hautes cimes de l'le, enveloppes
d'ternelles neiges, se montraient au-dessus de l'horizon.

Ce fut dans cette direction que le commandant d'Albaret rsolut de
faire route. Aprs tre arriv en vue de la Crte, il n'aurait
plus qu' revenir vers l'est pour gagner Scarpanto.

Cependant, la _Syphanta_, en quittant Milo, poussa encore dans le
sud-est jusqu' l'le de Santorin, et fouilla les moindres replis
de ses falaises noirtres. Dangereux parages, desquels il peut 
chaque instant surgir un nouvel cueil sous la pousse des feux
volcaniques. Puis, prenant pour amers l'ancien mont Ida, le
moderne Psilanti, qui domine la Crte de plus de sept mille pieds,
la corvette courut droit dessus sous une jolie brise d'ouest-nord-
ouest, qui lui permit d'tablir toute sa voilure.

Le surlendemain, 15 aot, les hauteurs de cette le, la plus
grande de tout l'Archipel, dtachaient sur un horizon clair leurs
pittoresques dcoupures, depuis le cap Spada jusqu'au cap Stavros.
Un brusque retour de la cte cachait encore l'chancrure au fond
de laquelle se trouve Candie, la capitale.

Votre intention, mon commandant, demanda le capitaine Todros,
est-elle de relcher dans un des ports de l'le?

-- La Crte est toujours aux mains des Turcs, rpondit Henry
d'Albaret, et je crois que nous n'avons rien  y faire.

 s'en rapporter aux nouvelles qui m'ont t communiques  Syra,
les soldats de Mustapha, aprs s'tre empars de Retimo, sont
devenus matres du pays tout entier, malgr la valeur des
Sphakiotes.

-- De hardis montagnards, ces Sphakiotes, dit le capitaine Todros,
et qui, depuis le dbut de la guerre, se sont justement fait une
grande rputation de courage...

-- Oui, de courage... et d'avidit, Todros, rpondit Henry
d'Albaret. Il y a deux mois  peine, ils tenaient le sort de la
Crte dans leurs mains. Mustapha et les siens, surpris par eux,
allaient tre extermins; mais, sur son ordre, ses soldats
jetrent bijoux, parures, armes de prix, tout ce qu'ils portaient
de plus prcieux, et, tandis que les Sphakiotes se dbandaient
pour ramasser ces objets, les Turcs ont pu s'chapper  travers le
dfil dans lequel ils devaient trouver la mort!

-- Cela est fort triste, mais, aprs tout, mon commandant, les
Crtois ne sont pas absolument des Grecs!

Qu'on ne s'tonne pas d'entendre le second de la _Syphanta_, qui
tait d'origine hellnique, tenir ce langage. Non seulement  ses
yeux, et quel qu'et t leur patriotisme, les Crtois n'taient
pas des Grecs, mais ils ne devaient pas mme le devenir  la
formation dfinitive du nouveau royaume. Ainsi que Samos, la Crte
allait rester sous la domination ottomane, ou tout au moins
jusqu'en 1832, poque  laquelle le sultan devait cder  Mhemet-
Ali tous ses droits sur l'le.

Or, dans l'tat actuel des choses, le commandant d'Albaret n'avait
aucun intrt  entrer en communication avec les divers ports de
la Crte. Candie tait devenue le principal arsenal des gyptiens,
et c'est de l que le pacha avait lanc ses sauvages soldats sur
la Grce. Quant  la Cane,  l'instigation des autorits
ottomanes, sa population aurait pu faire un mauvais accueil au
pavillon corfiote qui battait  la corne de la _Syphanta. _Enfin,
ni  Gira-Petra, ni  Suda, ni  Cisamos, Henry d'Albaret n'et
obtenu de renseignements, qui eussent pu lui permettre de
couronner sa croisire par quelque importante capture.

Non, dit-il au capitaine Todros, il me parat inutile d'observer
la cte septentrionale, mais nous pourrions tourner l'le par le
nord-ouest, doubler le cap Spada et croiser un jour ou deux au
large de Grabouse.

C'tait videmment le meilleur parti  prendre. Dans les eaux mal
fames de Grabouse, la _Syphanta_ trouverait peut-tre l'occasion,
qui lui tait refuse depuis plus d'un mois, d'envoyer quelques
bordes aux pirates de l'Archipel.

En outre, si la sacolve, comme on pouvait le croire, avait fait
voile pour la Crte, il n'tait pas impossible qu'elle ft en
relche  Grabouse. Raison de plus pour que le commandant
d'Albaret voult observer les approches de ce port.

 cette poque, en effet, Grabouse tait encore un nid  forbans.
Prs de sept mois avant, il n'avait pas fallu moins d'une flotte
anglo-franaise et d'un dtachement de rguliers grecs sous le
commandement de Maurocordato, pour avoir raison de ce repaire de
mcrants. Et, ce qu'il y eut de particulier, c'est que ce furent
les autorits crtoises elles-mmes qui refusrent de livrer une
douzaine de pirates, rclams par le commandant de l'escadre
anglaise. Aussi, celui-ci fut-il oblig d'ouvrir le feu contre la
citadelle, de brler plusieurs vaisseaux et d'oprer un
dbarquement pour obtenir satisfaction.

Il tait donc naturel de supposer que, depuis le dpart de
l'escadre allie, les pirates avaient d prfrablement se
rfugier  Grabouse, puisqu'ils y trouvaient des auxiliaires si
inattendus. Aussi Henry d'Albaret se dcida-t-il  gagner
Scarpanto en suivant la cte mridionale de la Crte, de manire 
passer devant Grabouse. Il donna donc ses ordres, et le capitaine
Todros s'empressa de les faire excuter.

Le temps tait  souhait. D'ailleurs, sous cet agrable climat,
dcembre est le commencement de l'hiver et janvier en est la fin.
le fortune, que cette Crte, patrie du roi Minos et de
l'ingnieur Ddale! N'tait-ce pas l qu'Hippocrate envoyait sa
riche clientle de la Grce qu'il parcourait en enseignant l'art
de gurir?

La _Syphanta_, oriente au plus prs, lofa de faon  doubler le
cap Spade, qui se projette au bout de cette langue de terre,
allonge entre la baie de la Cane et la baie de Kisamo. Le cap
fut dpass dans la soire. Pendant la nuit -- une de ces nuits si
transparentes de l'Orient -- la corvette contourna l'extrme
pointe de l'le. Un virement vent devant lui suffit pour reprendre
sa direction au sud, et, le matin, sous petite voilure, elle
courait de petits bords devant l'entre de Grabouse.

Pendant six jours, le commandant d'Albaret ne cessa d'observer
toute cette cte occidentale de l'le, comprise entre Grabouse et
Kisamo. Plusieurs navires sortirent du port, felouques ou chbecs
de commerce. La _Syphanta_ en raisonna quelques-uns, et n'eut
point lieu de suspecter leurs rponses. Sur les questions qui leur
furent faites au sujet des pirates auxquels Grabouse pouvait avoir
donn refuge, ils se montrrent d'ailleurs extrmement rservs.
On sentait qu'ils craignaient de se compromettre. Henry d'Albaret
ne put mme savoir, au juste, si la sacolve _Karysta_ se trouvait
en ce moment dans le port.

La corvette agrandit alors son champ d'observation. Elle visita
les parages compris entre Grabouse et le cap Crio. Puis, le 22,
sous une jolie brise qui frachissait avec le jour et mollissait
avec la nuit, elle doubla ce cap et commena  prolonger d'aussi
prs que possible le littoral de la mer Lybienne, moins tourment,
moins dcoup, moins hriss de promontoires et de pointes que
celui de la mer de Crte, sur la cte oppose. Vers l'horizon du
nord se droulait la chane des montagnes d'Asprovouna, que
dominait  l'est ce potique mont Ida, dont les neiges rsistent
ternellement au soleil de l'Archipel.

Plusieurs fois, sans relcher dans aucun de ces petits ports de la
cte, la corvette stationna  un demi-mille de Roumli, d'Anopoli,
de Sphakia; mais les vigies du bord ne purent signaler un seul
btiment de pirates sur les parages de l'le.

Le 27 aot, la _Syphanta_, aprs avoir suivi les contours de la
grande baie de Messara, doublait le cap Matala, la pointe la plus
mridionale de la Crte, dont la largeur, en cet endroit, ne
mesure pas plus de dix  onze lieues. Il ne semblait pas que cette
exploration dt amener le moindre rsultat utile  la croisire.
Peu de navires, en effet, cherchent  traverser la mer Lybienne
par cette latitude. Ils prennent, ou plus au nord,  travers
l'Archipel, ou plus au sud, en se rapprochant des ctes d'gypte.
On ne voyait gure, alors, que des embarcations de pche,
mouilles prs des roches, et, de temps  autre, quelques-unes de
ces longues barques, charges de limaons de mer, sorte de
mollusques assez recherchs dont il s'expdie d'normes cargaisons
dans toutes les les.

Or, si la corvette n'avait rien rencontr sur cette partie du
littoral que termine le cap Matala, l o les nombreux lots
peuvent cacher tant de petits btiments, il n'tait pas probable
qu'elle ft plus favorise sur la seconde moiti de la cte
mridionale. Henry d'Albaret allait donc se dcider  faire
directement route pour Scarpanto, quitte  s'y trouver un peu plus
tt que ne le marquait la mystrieuse lettre, lorsque ses projets
furent modifis dans la soire du 29 aot.

Il tait six heures. Le commandant, le second, quelques officiers,
taient runis sur la dunette, observant le cap Matala. En ce
moment, la voix de l'un des gabiers, en vigie sur les barres du
petit perroquet, se fit entendre:

Navire par bbord devant!

Les longues-vues furent aussitt diriges vers le point indiqu, 
quelques milles sur l'avant de la corvette.

En effet, dit le commandant d'Albaret, voil un btiment qui
navigue sous la terre...

-- Et qui doit bien la connatre puisqu'il la range de si prs!
ajouta le capitaine Todros.

-- A-t-il hiss son pavillon?

-- Non, mon commandant, rpondit un des officiers.

-- Demandez aux vigies s'il est possible de savoir quelle est la
nationalit de ce navire!

Ces ordres furent excuts. Quelques instants plus tard, rponse
tait donne qu'aucun pavillon ne battait  la corne de ce
btiment, ni mme en tte de sa mture.

Cependant, il faisait assez jour encore pour que l'on pt, 
dfaut de sa nationalit, estimer au moins quelle tait sa force.

C'tait un brick, dont le grand mt s'inclinait sensiblement sur
l'arrire. Extrmement long, trs fin de formes, dmesurment
mt, avec une large croisure, il pouvait, autant qu'on pouvait
s'en rendre compte  cette distance, jauger de sept  huit cents
tonneaux et devait avoir une marche exceptionnelle sous toutes les
allures. Mais tait-il arm en guerre? Avait-il ou non de
l'artillerie sur son pont? Ses pavois taient-ils percs de
sabords dont les mantelets eussent t baisss? C'est ce que les
meilleures longues-vues du bord ne purent reconnatre.

En effet, une distance de quatre milles, au moins, sparait alors
le brick de la corvette. En outre, avec le soleil qui venait de
disparatre derrire les hauteurs des Asprovouna, le soir
commenait  se faire, et l'obscurit, au pied de la terre, tait
dj profonde.

Singulier btiment! dit le capitaine Todros.

-- On dirait qu'il cherche  passer entre l'le Platana et la
cte! ajouta un des officiers.

-- Oui! comme un navire qui regretterait d'avoir t vu, rpondit
le second, et qui voudrait se cacher!

Henry d'Albaret ne rpondit pas; mais, videmment, il partageait
l'opinion de ses officiers. La manoeuvre du brick, en ce moment,
ne laissait pas de lui paratre suspecte.

Capitaine Todros, dit-il enfin, il importe de ne pas perdre la
piste de ce navire pendant la nuit. Nous allons manoeuvrer de
manire  rester dans ses eaux jusqu'au jour.

Mais, comme il ne faut pas qu'il nous voie, vous ferez teindre
tous les feux  bord.

Le second donna des ordres en consquence. On continua d'observer
le brick, tant qu'il fut visible sous la haute terre qui
l'abritait. Lorsque la nuit fut faite, il disparut compltement,
et aucun feu ne permit de dterminer sa position.

Le lendemain, ds les premires lueurs de l'aube, Henry d'Albaret
tait  l'avant de la _Syphanta_, attendant que les brumes se
fussent dgages de la surface de la mer.

Vers sept heures, le brouillard se dissipa, et toutes les lunettes
se dirigrent vers l'est.

Le brick tait toujours le long de terre,  la hauteur du cap
Alikaporitha,  six milles environ en avant de la corvette. Il
avait donc sensiblement gagn sur elle pendant la nuit, et cela,
sans qu'il et rien ajout  sa voilure de la veille, misaine,
grand et petit hunier, petit perroquet, ayant laiss sa
grand'voile et sa brigantine sur leurs cargues.

Ce n'est point l'allure d'un btiment qui chercherait  fuir, fit
observer le second.

-- Peu importe! rpondit le commandant. Tchons de le voir de plus
prs! Capitaine Todros, faites porter sur ce brick.

Les voiles hautes furent aussitt largues au sifflet du matre
d'quipage, et la vitesse de la corvette s'accrut notablement.

Mais, sans doute, le brick tenait  garder sa distance, car il
largua sa brigantine et son grand perroquet -- rien de plus. S'il
ne voulait pas se laisser approcher par la _Syphanta_, trs
probablement aussi, il ne voulait pas la laisser en arrire.

Toutefois, il se tint sous la cte, en la serrant d'aussi prs que
possible.

Vers dix heures du matin, soit qu'elle et t plus favorise par
le vent, soit que le navire inconnu et consenti  lui laisser
prendre un peu d'avance, la corvette avait gagn quatre milles sur
lui.

On put l'observer alors dans de meilleures conditions. Il tait
arm d'une vingtaine de caronades et devait avoir un entrepont,
bien qu'il ft trs ras sur l'eau.

Hissez le pavillon, dit Henry d'Albaret.

Le pavillon fut hiss  la corne de brigantine, et il fut appuy
d'un coup de canon. Cela signifiait que la corvette voulait
connatre la nationalit du navire en vue. Mais,  ce signal, il
ne fut fait aucune rponse. Le brick ne modifia ni sa direction ni
sa vitesse, et s'leva d'un quart afin de doubler la baie de
Kraton.

Pas poli, ce gaillard-l! dirent les matelots.

-- Mais prudent, peut-tre! rpondit un vieux gabier de misaine.
Avec son grand mt inclin, il vous a un air de porter son chapeau
sur l'oreille et de ne pas vouloir l'user  saluer les gens!

Un second coup de canon partit du sabord de chasse de la corvette
-- inutilement. Le brick ne mit point en panne, et il continua
tranquillement sa route, sans plus se proccuper des injonctions
de la corvette que si elle et t par le fond.

Ce fut alors une vritable lutte de vitesse qui s'tablit entre
les deux btiments. Toute la voilure avait t mise dessus  bord
de la _Syphanta_, bonnettes, ailes de pigeons, contre-cacatois,
tout, jusqu' la voile de civadire. Mais, de son ct, le brick
fora de toile et maintint imperturbablement sa distance.

Il a donc une mcanique du diable dans le ventre! s'cria le
vieux gabier.

La vrit est que l'on commenait  enrager  bord de la corvette,
non seulement l'quipage, mais aussi les officiers, et plus qu'eux
tous, l'impatient Todros. Vrai Dieu! il et donn sa part de
prises pour pouvoir amariner ce brick, quelle que ft sa
nationalit!

La _Syphanta_ tait arme,  l'avant, d'une pice  trs longue
porte, qui pouvait envoyer un boulet plein de trente livres  une
distance de prs de deux milles.

Le commandant d'Albaret -- calme, au moins en apparence -- donna
ordre de tirer.

Le coup partit, mais le boulet, aprs avoir ricoch, alla tomber 
une vingtaine de brasses du brick.

Celui-ci, pour toute rponse, se contenta de grer ses bonnettes
hautes, et il eut bientt accru la distance qui le sparait de la
corvette.

Fallait-il donc renoncer  l'atteindre, aussi bien en forant de
toile qu'en lui envoyant des projectiles? C'tait humiliant pour
une aussi bonne marcheuse que la _Syphanta_!

La nuit se fit sur les entrefaites. La corvette se trouvait alors
 peu prs  la hauteur du cap Pristra. La brise vint 
frachir, assez sensiblement mme pour qu'il ft ncessaire de
rentrer les bonnettes et d'tablir une voilure de nuit plus
convenable.

La pense du commandant tait bien que, le jour venu, il
n'apercevrait plus rien de ce navire, pas mme l'extrmit de ses
mts que lui masquerait soit l'horizon dans l'est, soit un retour
de la cte.

Il se trompait.

Au soleil levant, le brick tait toujours l, sous la mme allure,
ayant conserv sa distance. On et dit qu'il rglait sa vitesse
sur celle de la corvette.

Il nous aurait  la remorque, disait-on sur le gaillard d'avant,
que ce serait tout comme!

Rien de plus vrai.

En ce moment, le brick, aprs avoir donn dans le canal Kouphonisi
entre l'le de ce nom et la terre, contournait la pointe de
Kakialithi, afin de remonter la partie orientale de la Crte.

Allait-il donc se rfugier dans quelque port, ou disparatre au
fond de l'un de ces troits canaux du littoral?

Il n'en fut rien.

 sept heures du matin, le brick laissait porter franchement dans
le nord-est et se lanait vers la pleine mer.

Est-ce qu'il se dirigerait sur Scarpanto? se demanda Henry
d'Albaret, non sans tonnement.

Et, sous une brise qui frachissait de plus en plus, au risque
d'envoyer en bas une partie de sa mture, il continua cette
interminable poursuite, que l'intrt de sa mission, non moins que
l'honneur de son btiment, lui commandait de ne point abandonner.

L, dans cette partie de l'Archipel, largement ouverte  tous les
points du compas, au milieu de cette vaste mer que ne couvraient
plus les hauteurs de la Crte, la _Syphanta_ parut reprendre
d'abord quelque avantage sur le brick. Vers une heure de l'aprs-
midi, la distance d'un navire  l'autre tait rduite  moins de
trois milles. Quelques boulets furent encore envoys; mais ils ne
purent atteindre leur but et ne provoqurent aucune modification
dans la marche du brick.

Dj les cimes de Scarpanto apparaissaient  l'horizon, en arrire
de la petite le de Caso, qui pend  la pointe de l'le, comme la
Sicile pend  la pointe de l'Italie.

Le commandant d'Albaret, ses officiers, son quipage, purent alors
esprer qu'ils finiraient par faire connaissance avec ce
mystrieux navire, assez impoli pour ne rpondre ni aux signaux ni
aux projectiles.

Mais vers cinq heures du soir, la brise ayant molli, le brick
retrouva toute son avance.

Ah! le gueux!... Le diable est pour lui!... Il va nous chapper!
s'cria le capitaine Todros.

Et, alors, tout ce que peut faire un marin expriment dans le but
d'augmenter la vitesse de son navire, voiles arroses pour en
resserrer le tissu, hamacs suspendus, dont le branle peut imprimer
un balancement favorable  la marche, tout fut mis en oeuvre --
non sans quelque succs. Vers sept heures, en effet, un peu aprs
le coucher du soleil, deux milles au plus sparaient les deux
btiments.

Mais la nuit vient vite sous cette latitude. Le crpuscule y est
de courte dure. Il aurait fallu accrotre encore la vitesse de la
corvette pour atteindre le brick avant la nuit.

En ce moment, il passait entre les lots de Caso-Poulo et l'le de
Casos. Puis, au tournant de cette dernire, dans le fond de
l'troite passe qui la spare de Scarpanto, on cessa de
l'apercevoir.

Une demi-heure aprs lui, la _Syphanta_ arrivait au mme endroit,
serrant toujours la terre pour se maintenir au vent. Il faisait
encore assez jour pour qu'il ft possible de distinguer un navire
de cette grandeur dans un rayon de plusieurs milles.

Le brick avait disparu.




XII

Une enchre  Scarpanto


Si la Crte, ainsi que le raconte la fable, fut autrefois le
berceau des dieux, l'antique Carpathos, aujourd'hui Scarpanto, fut
celui des Titans, les plus audacieux de leurs adversaires. Pour ne
s'attaquer qu'aux simples mortels, les pirates modernes n'en sont
pas moins les dignes descendants de ces mythologiques malfaiteurs,
qui ne craignirent pas de monter  l'assaut de l'Olympe. Or, 
cette poque, il semblait que les forbans de toutes sortes eussent
fait leur quartier gnral de cette le, o naquirent les quatre
fils de Japet, petit-fils de Titan et de la Terre.

Et, en vrit, Scarpanto ne se prtait que trop bien aux
manoeuvres qu'exigeaient le mtier de pirate dans l'Archipel. Elle
est situe, presque isolment,  l'extrmit sud-est de ces mers,
 plus de quarante milles de l'le de Rhodes. Ses hauts sommets la
signalent de loin. Sur les vingt lieues de son primtre, elle se
dcoupe, s'chancre, se creuse en indentations multiples que
protgent une infinit d'cueils. Si elle a donn son nom aux eaux
qui la baignent, c'est qu'elle tait dj redoute des anciens
autant qu'elle est redoutable aux modernes.  moins d'tre
pratique, et vieux pratique de la mer Carpathienne, il tait et il
est encore trs dangereux de s'y aventurer.

Cependant elle ne manque point de bons mouillages, cette le qui
forme le dernier grain du long chapelet des Sporades. Depuis le
cap Sidro et le cap Pernisa jusqu'aux caps Bonandrea et Andemo de
sa cte septentrionale, on peut y trouver de nombreux abris.
Quatre ports, Agata, Porto di Tristano, Porto Grato, Porto Malo
Nato, taient trs frquents autrefois par les caboteurs du
Levant, avant que Rhodes leur et enlev leur importance
commerciale. Maintenant, c'est  peine si quelques rares navires
ont intrt  y relcher.

Scarpanto est une le grecque, ou, du moins, elle est habite par
une population grecque, mais elle appartient  l'Empire ottoman.
Aprs la constitution dfinitive du royaume de Grce, elle devait
mme rester turque sous le gouvernement d'un simple cadi, lequel
habitait alors une sorte de maison fortifie, situe au-dessus du
bourg moderne d'Arkassa.

 cette poque, on et rencontr dans cette le un grand nombre de
Turcs, auxquels, il faut bien le dire, sa population, n'ayant
point pris part  la guerre de l'Indpendance, ne faisait pas
mauvais accueil. Devenue mme le centre d'oprations commerciales
des plus criminelles, Scarpanto recevait avec le mme empressement
les navires ottomans et les btiments pirates, qui venaient lui
verser leurs cargaisons de prisonniers. L, les courtiers de
l'Asie Mineure, aussi bien que ceux des ctes barbaresques, se
pressaient autour d'un important march, sur lequel se dbitait
cette marchandise humaine. L s'ouvraient les enchres, l
s'tablissaient les prix qui variaient en raison des demandes ou
offres d'esclaves. Et, il faut l'avouer, le cadi n'tait point
sans s'intresser  ces oprations qu'il prsidait en personne,
car les courtiers auraient cru manquer  leur devoir en ne lui
abandonnant pas un tant pour cent de la vente.

Quant au transport de ces malheureux sur les bazars de Smyrne ou
de l'Afrique, il se faisait par des navires qui, le plus souvent,
venaient en prendre livraison au port d'Arkassa, situ sur la cte
occidentale de l'le. S'ils ne suffisaient pas, un exprs tait
envoy  la cte oppose, et les pirates ne rpugnaient point 
cet odieux commerce.

En ce moment, dans l'est de Scarpanto, au fond de criques presque
introuvables, on ne comptait pas moins d'une vingtaine de
btiments, grands ou petits, monts par plus de douze ou treize
cents hommes. Cette flottille n'attendait que l'arrive de son
chef pour se lancer en quelque nouvelle et criminelle expdition.

Ce fut au port d'Arkassa,  une encablure du mle, par un
excellent fond de dix brasses, que la _Syphanta_ vint mouiller
dans la soire du 2 septembre. Henry d'Albaret, en mettant le pied
sur l'le, ne se doutait gure que les hasards de sa croisire
l'avaient prcisment conduit au principal entrept du commerce
d'esclaves.

Comptez-vous relcher quelque temps  Arkassa, mon commandant?
demanda le capitaine Todros, lorsque les manoeuvres du mouillage
furent termines.

-- Je ne sais, rpondit Henry d'Albaret. Bien des circonstances
peuvent m'obliger  quitter promptement ce port, mais bien
d'autres aussi peuvent m'y retenir!

-- Les hommes iront-ils  terre?

-- Oui, mais par bordes seulement. Il faut que la moiti de
l'quipage soit toujours consigne sur la _Syphanta_.

-- C'est entendu, mon commandant, rpondit le capitaine Todros.
Nous sommes ici plus en pays turc qu'en pays grec, et il n'est que
prudent de veiller au grain!

On se rappelle qu'Henry d'Albaret n'avait rien dit  son second,
ni  ses officiers, des motifs pour lesquels il tait venu 
Scarpanto, ni comment rendez-vous lui avait t donn en cette le
pour les premiers jours de septembre par une lettre anonyme,
arrive  bord dans des conditions inexplicables. D'ailleurs, il
comptait bien recevoir ici quelque nouvelle communication qui lui
indiquerait ce que son mystrieux correspondant attendait de la
corvette dans les eaux de la mer Carpathienne.

Mais, ce qui n'tait pas moins trange, c'tait cette disparition
subite du brick au del du canal de Casos, lorsque la _Syphanta_
se croyait sur le point de l'atteindre.

Aussi, avant de venir relcher  Arkassa, Henry d'Albaret n'avait-
il pas cru devoir abandonner la partie. Aprs s'tre approch de
terre, autant que le permettait son tirant d'eau, il s'tait
impos la tche d'observer toutes les anfractuosits de la cte.
Mais, au milieu de ce semis d'cueils qui la dfendent, sous
l'abri des hautes falaises rocheuses qui la dlimitent, un
btiment tel que le brick pouvait facilement se dissimuler.
Derrire cette barrire de brisants, que la _Syphanta_ ne pouvait
ranger de plus prs, sans courir le risque d'chouer, un
capitaine, connaissant ces canaux, avait pour lui toute chance de
dpister ceux qui le poursuivaient. Si donc le brick s'tait
rfugi dans quelque secrte crique, il serait trs difficile de
le retrouver, non plus que les autres btiments pirates, auxquels
l'le donnait asile sur des mouillages inconnus.

Les recherches de la corvette durrent deux jours et furent
vaines. Le brick se serait soudainement abm sous les eaux, au
del de Casos, qu'il n'et pas t plus invisible. Quelque dpit
qu'il en ressentt, le commandant d'Albaret dut renoncer  tout
espoir de le dcouvrir. Il s'tait donc dcid  venir mouiller
dans le port d'Arkassa. L, il n'avait plus qu' attendre.

Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite
ville d'Arkassa allait tre envahie par une grande partie de la
population de l'le, sans parler des trangers, europens ou
asiatiques, dont le concours ne pouvait faire dfaut  cette
occasion. C'tait, en effet, jour de grand march. De misrables
tres, de tout ge et de toute condition, rcemment faits
prisonniers par les Turcs, devaient y tre mis en vente.

 cette poque, il y avait  Arkassa un bazar particulier, destin
 ce genre d'opration, un batistan, tel qu'il s'en trouve en
certaines villes des tats barbaresques. Ce batistan contenait
alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde
des dernires razzias faites dans le Ploponnse. Entasss ple-
mle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore
ardent, leurs vtements en lambeaux, leur attitude dsole, leur
physionomie de dsesprs, disaient tout ce qu'ils avaient
souffert.  peine nourris et mal,  peine abreuvs et d'une eau
trouble, ces malheureux s'taient runis par familles jusqu'au
moment o le caprice des acheteurs allait sparer les femmes des
maris, les enfants de leurs pre et mre. Ils eussent inspir la
plus profonde piti  tous autres qu' ces cruels bachis, leurs
gardiens, que nulle douleur ne savait plus mouvoir. Et ces
tortures, qu'taient-elles auprs de celles qui les attendaient
dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, o la mort
faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans
cesse?

Cependant, toute esprance de redevenir libres n'tait pas enleve
 ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les
achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant 
la libert -- pour un trs haut prix -- surtout ceux dont la
valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays
de naissance. Un grand nombre taient ainsi arrachs 
l'esclavage, soit par rdemption publique, lorsque c'tait l'tat
qui les revendait avant leur dpart, soit quand les propritaires
traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les
religieux de la Merci, riches des qutes qu'ils avaient faites
dans toute l'Europe, venaient les dlivrer jusque dans les
principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des
particuliers, anims du mme esprit de charit, consacraient une
partie de leur fortune  cette oeuvre de bienfaisance. En ces
derniers temps, mme, des sommes considrables, dont la provenance
tait inconnue, avaient t employes  ces rachats, mais plus
spcialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les
chances de la guerre avaient livrs depuis six ans aux courtiers
de l'Afrique et de l'Asie Mineure.

Le march d'Arkassa se faisait aux enchres publiques. Tous,
trangers et indignes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour-
l, comme les traitants ne venaient oprer que pour le compte des
bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs.
Suivant que ce lot choirait  tel ou tel courtier, il serait
dirig sur Alger, Tripoli ou Tunis.

Nanmoins, il existait deux catgories de prisonniers. Les uns
venaient du Ploponnse -- c'taient les plus nombreux. Les autres
avaient t rcemment pris  bord d'un navire grec, qui les
ramenait de Tunis  Scarpanto, d'o ils devaient tre rapatris en
leur pays d'origine.

Ces pauvres gens, destins  tant de misres, ce serait la
dernire enchre qui dciderait de leur sort, et l'on pouvait
surenchrir tant que cinq heures n'taient pas sonnes. Le coup de
canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port,
arrtait en mme temps les dernires mises  prix du march.

Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du
batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres
points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a t dit,
agissaient tous pour le compte des tats barbaresques.

Cet empressement n'tait que trop explicable. En effet, les
derniers vnements faisaient pressentir une prochaine fin de la
guerre de l'Indpendance. Ibrahim tait refoul dans le
Ploponnse, tandis que le marchal Maison venait de dbarquer en
More avec un corps expditionnaire de deux mille Franais.
L'exportation des prisonniers allait donc tre notablement rduite
 l'avenir. Aussi leur valeur vnale devait-elle s'accrotre
d'autant plus,  l'extrme satisfaction du cadi.

Pendant la matine, les courtiers avaient visit le batistan, et
ils savaient  quoi s'en tenir sur la quantit ou la qualit des
captifs, dont le lot atteindrait sans doute de trs hauts prix.

Par Mahomet! rptait un agent de Smyrne, qui prorait au milieu
d'un groupe de ses confrres, l'poque des belles affaires est
passe! Vous souvenez-vous du temps o les navires nous amenaient
ici les prisonniers par milliers et non par centaines!

-- Oui!... comme cela s'est fait aprs les massacres de Scio!
rpondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille
esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire  les renfermer!

-- Sans doute, reprit un troisime agent, qui paraissait avoir un
grand sens du commerce. Mais trop de captifs, trop d'offres, et
trop d'offres, trop de baisse dans les prix! Mieux vaut
transporter peu  des conditions plus avantageuses, car les
prlvements sont toujours les mmes, quoique les frais soient
plus considrables!

-- Oui!... en Barbarie surtout!... Douze pour cent du produit
total au profit du pacha, du cadi ou du gouverneur!

-- Sans compter un pour cent pour l'entretien du mle et des
batteries des ctes!

-- Et encore un pour cent, qui va de notre poche dans celle des
marabouts!

-- En vrit, c'est ruineux, aussi bien pour les armateurs que
pour les courtiers!

Ces propos s'changeaient ainsi entre ces agents, qui n'avaient
pas mme conscience de l'infamie de leur commerce. Toujours les
mmes plaintes sur les mmes questions de droits! Et ils auraient
sans doute continu  se rpandre en rcriminations, si la cloche
n'y et mis fin, en annonant l'ouverture du march.

Il va sans dire que le cadi prsidait  cette vente. Son devoir de
reprsentant du gouvernement turc l'y obligeait, non moins que son
intrt personnel. Il tait l, trnant sur une sorte d'estrade,
abrit sous une tente que dominait le croissant du pavillon rouge,
 demi couch sur de larges coussins avec une nonchalance tout
ottomane.

Prs de lui, le crieur public se disposait  faire son office.
Mais il ne faudrait pas croire que ce crieur et l l'occasion de
s'poumoner. Non! Dans ce genre d'affaires, les courtiers
prenaient leur temps pour surenchrir. S'il devait y avoir quelque
lutte un peu vive pour l'adjudication dfinitive, ce ne serait
vraisemblablement que pendant le dernier quart d'heure de la
sance.

La premire enchre fut mise  mille livres turques par un des
courtiers de Smyrne.

 mille livres turques! rpta le crieur.

Puis, il ferma les yeux, comme s'il avait tout le loisir de
sommeiller, en attendant une surenchre.

Pendant la premire heure, les mises  prix ne montrent que de
mille  deux mille livres turques, soit environ quarante-sept
mille francs en monnaie franaise. Les courtiers se regardaient,
s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur sige
tait fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs
offres que pendant les dernires minutes qui prcderaient le coup
de canon de fermeture.

Mais l'arrive d'un nouveau concurrent allait modifier ces
dispositions et donner un lan inattendu aux enchres.

Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paratre sur
le march d'Arkassa. D'o venaient-ils? De la partie orientale de
l'le, sans doute,  en juger d'aprs la direction suivie par
l'araba, qui les avait dposs  la porte mme du batistan.

Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et
d'inquitude. videmment, les courtiers ne s'attendaient pas 
voir apparatre un personnage avec lequel il faudrait compter.

Par Allah! s'cria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne!

-- Et son damn Skoplo! rpondit un autre. Nous qui les croyions
au diable!

C'taient ces deux hommes, bien connus sur le march d'Arkassa.
Plus d'une fois, dj, ils y avaient fait d'normes affaires en
achetant des prisonniers pour le compte des traitants de
l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne st pas
trop d'o ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en
ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si
redoutables concurrents.

Un seul coup d'oeil avait suffi  Skoplo, grand connaisseur en
cette matire, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se
contenta-t-il de dire quelques mots  l'oreille de Nicolas
Starkos, qui lui rpondit affirmativement d'une simple inclinaison
de tte.

Mais, si observateur que ft le second de la _Karysta_, il n'avait
pas vu le mouvement d'horreur que l'arrive de Nicolas Starkos
venait de provoquer chez l'une des prisonnires.

C'tait une femme ge, de grande taille. Assise  l'cart dans un
coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrsistible
force l'et pousse. Elle fit mme deux ou trois pas, et un cri
allait, sans doute, s'chapper de sa bouche... Elle eut assez
d'nergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur,
enveloppe de la tte aux pieds dans les plis d'un misrable
manteau, elle revint prendre sa place derrire un groupe de
captifs, de manire  se dissimuler compltement. Il ne lui
suffisait videmment pas de se cacher la figure: elle voulait
encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas
Starkos.

Cependant les courtiers, sans lui adresser la parole, ne cessaient
de regarder le capitaine de la _Karysta_. Celui-ci ne semblait
mme pas faire attention  eux. Venait-il donc pour leur disputer
ce lot de prisonniers? Ils devaient le craindre, tant donn les
rapports que Nicolas Starkos avait avec les pachas et les beys des
tats barbaresques.

On ne fut pas longtemps sans tre fix  cet gard. En ce moment,
le crieur s'tait relev pour rpter  voix haute le montant de
la dernire enchre:

 deux mille livres!

-- Deux mille cinq cents, dit Skoplo, qui se faisait, en ces
occasions, le porte-parole de son capitaine.

-- Deux mille cinq cents livres! annona le crieur.

Et les conversations particulires reprirent dans les divers
groupes, qui s'observaient non sans dfiance. Un quart d'heure
s'coula. Aucune autre surenchre n'avait t mise aprs Skoplo.
Nicolas Starkos, indiffrent et hautain, se promenait autour du
batistan. Personne ne pouvait douter que, finalement,
l'adjudication ne ft faite  son profit, mme sans grand dbat.

Cependant, le courtier de Smyrne, aprs avoir pralablement
consult deux ou trois de ses collgues, lana une nouvelle
enchre de deux mille sept cents livres.

Deux mille sept cents livres, rpta le crieur.

-- Trois mille!

C'tait Nicolas Starkos qui avait parl, cette fois. Que s'tait-
il donc pass? Pourquoi intervenait-il personnellement dans la
lutte? D'o venait que sa voix, si froide d'habitude, marquait une
violente motion qui surprit Skoplo lui-mme? On va le savoir.
Depuis quelques instants, Nicolas Starkos, aprs avoir franchi la
barrire du batistan, se promenait au milieu des groupes de
captifs. La vieille femme, en le voyant s'approcher, s'tait plus
troitement encore cache sous son manteau. Il n'avait donc pas pu
la voir. Mais, soudain, son attention venait d'tre attire par
deux prisonniers qui formaient un groupe  part. Il s'tait
arrt, comme si ses pieds eussent t clous au sol. L, prs
d'un homme de haute stature, une jeune fille, puise de fatigue,
gisait  terre. En apercevant Nicolas Starkos, l'homme se redressa
brusquement. Aussitt la jeune fille rouvrit les yeux. Mais, ds
qu'elle aperut le capitaine de la _Karysta_, elle se rejeta en
arrire.

Hadjine! s'cria Nicolas Starkos.

C'tait Hadjine Elizundo, que Xaris venait de saisir dans ses
bras, comme pour la dfendre.

Elle! rpta Nicolas Starkos.

Hadjine s'tait dgage de l'treinte de Xaris et regardait en
face l'ancien client de son pre.

Ce fut  ce moment que Nicolas Starkos, sans mme chercher 
savoir comment il pouvait se faire que l'hritire du banquier
Elizundo ft ainsi expose sur le march d'Arkassa, jeta d'une
voix trouble cette nouvelle enchre de trois mille livres.

Trois mille livres! avait rpt le crieur.

Il tait alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore
vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et
l'adjudication serait prononce au profit du dernier enchrisseur.

Mais dj les courtiers, aprs avoir confr ensemble, se
disposaient  quitter la place, bien dcids  ne pas pousser plus
loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de la
_Karysta_, faute de concurrents, allait rester matre du terrain,
lorsque l'agent de Smyrne voulut tenter, une dernire fois, de
soutenir la lutte.

Trois mille cinq cents livres! cria-t-il.

-- Quatre mille! rpondit aussitt Nicolas Starkos.

Skoplo, qui n'avait pas aperu Hadjine, ne comprenait rien 
cette ardeur immodre du capitaine.  son compte, la valeur du
lot tait dj dpasse, et de beaucoup, par ce prix de quatre
mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas
Starkos  se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire.
Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur.
Le courtier de Smyrne lui-mme, sur un signe de ses collgues,
venait d'abandonner la partie. Qu'elle ft dfinitivement gagne
par Nicolas Starkos, auquel il ne s'en fallait que de quelques
minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de
doute.

Xaris l'avait compris. Aussi serrait-il plus troitement la jeune
fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu'aprs l'avoir
tu!

En ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se
fit entendre, et ces trois mots furent jets au crieur:

Cinq mille livres!

Nicolas Starkos se retourna.

Un groupe de marins venait d'arriver  l'entre du batistan.
Devant eux se tenait un officier.

Henry d'Albaret! s'cria Nicolas Starkos. Henry d'Albaret...
ici...  Scarpanto!

C'tait le hasard seul qui venait d'amener le commandant de la
_Syphanta_ sur la place du march. Il ignorait mme que, ce jour-
l -- c'est--dire vingt-quatre heures aprs son arrive 
Scarpanto -- il y et une vente d'esclaves dans la capitale de
l'le. D'autre part, puisqu'il n'avait point aperu la sacolve au
mouillage, il devait tre non moins tonn de trouver Nicolas
Starkos  Arkassa que celui-ci l'tait de l'y voir.

De son ct, Nicolas Starkos ignorait que la corvette ft
commande par Henry d'Albaret, bien qu'il st qu'elle avait
relch  Arkassa.

Que l'on juge donc des sentiments qui s'emparrent de ces deux
ennemis, lorsqu'ils se virent en face l'un de l'autre.

Et, si Henry d'Albaret avait jet cette enchre inattendue, c'est
que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir
Hadjine et Xaris -- Hadjine qui allait retomber au pouvoir de
Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu,
elle se ft prcipite vers lui, si les gardiens ne l'en eussent
empche.

D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille.
Quelle que ft son indignation, lorsqu'il se vit en prsence de
son odieux rival, il resta matre de lui-mme. Oui! ft-ce au prix
de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher 
Nicolas Starkos les prisonniers entasss sur le march d'Arkassa,
et avec eux, celle qu'il avait tant cherche, celle qu'il
n'esprait plus revoir!

En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos
ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi
ces captifs, pour lui, elle n'en tait pas moins la riche
hritire du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir
disparu avec elle. Ils seraient toujours l pour la racheter 
celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque 
surenchrir. Aussi Nicolas Starkos rsolut-il de le faire avec
d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter
contre son rival, et son rival prfr!

Six mille livres! cria-t-il.

-- Sept mille! rpondit le commandant de la _Syphanta_, sans mme
se retourner vers Nicolas Starkos.

Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient
les choses. En prsence de ces deux concurrents, il ne cherchait
point  dissimuler la satisfaction qui perait sous sa gravit
ottomane.

Mais, si ce cupide magistrat supputait dj ce que seraient ses
prlvements, Skoplo, lui, commenait  ne plus pouvoir se
matriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine
Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'enttait, l'affaire,
qui et t bonne dans une certaine mesure, deviendrait trs
mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme
elle avait perdu sa libert -- ce qui tait possible, d'ailleurs!

Aussi, prenant Nicolas Starkos  part, essaya-t-il de lui
soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reu
de telle manire qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles.
C'tait le capitaine de la _Karysta_, maintenant, qui jetait lui-
mme ses enchres au crieur, et d'une voix insultante pour son
rival.

Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille
devenait chaude, taient rests pour en suivre les diverses
pripties. La foule des curieux, devant cette lutte  coups de
milliers de livres, manifestait l'intrt qu'elle y prenait par de
bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le
capitaine de la sacolve, aucun d'eux ne connaissait le commandant
de la _Syphanta. _On ignorait mme ce qu'tait venue faire cette
corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de
Scarpanto. Mais, depuis le dbut de la guerre, tant de navires de
toutes nations s'taient employs au transport des esclaves, que
tout portait  croire que la _Syphanta_ servait  ce genre de
commerce. Donc, que les prisonniers fussent achets par Henry
d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours
l'esclavage.

En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait tre
absolument dcide.

 la dernire enchre proclame par le crieur, Nicolas Starkos
avait rpondu par ces mots:

Huit mille livres!

-- Neuf mille! dit Henry d'Albaret.

Nouveau silence. Le commandant de la _Syphanta_, toujours matre
de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait
rageusement, sans que Skoplo ost l'aborder. Aucune
considration, d'ailleurs, n'aurait pu enrayer maintenant la furie
des enchres.

Dix mille livres! cria Nicolas Starkos.

-- Onze mille! rpondit Henry d'Albaret.

-- Douze mille! rpliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette
fois.

Le commandant d'Albaret n'avait point immdiatement rpondu. Non
qu'il hsitt  le faire. Mais il venait de voir Skoplo se
prcipiter vers Nicolas Starkos pour l'arrter dans son oeuvre de
folie -- ce qui, pour un moment, dtourna l'attention du capitaine
de la _Karysta_.

En mme temps, la vieille prisonnire, qui s'tait si obstinment
cache jusqu'alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu
la pense de montrer son visage  Nicolas Starkos...

 ce moment, au sommet de la citadelle d'Arkassa, une rapide
flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que
la dtonation ne ft arrive jusqu'au batistan, une nouvelle
enchre avait t jete d'une voix retentissante:

Treize mille livres!

Puis, la dtonation se fit entendre,  laquelle succdrent
d'interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repouss Skoplo
avec une violence qui le fit rouler sur le sol... Maintenant il
tait trop tard! Nicolas Starkos n'avait plus le droit de
surenchrir! Hadjine Elizundo venait de lui chapper, et pour
jamais, sans doute!

Viens! dit-il d'une voix sourde  Skoplo.

Et on et pu l'entendre murmurer ces mots:

Ce sera plus sr et ce sera moins cher!

Tous deux montrent alors dans leur araba et disparurent au
tournant de cette route qui se dirigeait vers l'intrieur de
l'le.

Dj Hadjine Elizundo, entrane par Xaris, avait franchi les
barrires du batistan. Dj elle tait dans les bras d'Henry
d'Albaret, qui lui disait en la pressant sur son coeur:

Hadjine!... Hadjine!... Toute ma fortune, je l'aurais sacrifie
pour vous racheter...

-- Comme j'ai sacrifi la mienne pour racheter l'honneur de mon
nom! rpondit la jeune fille. Oui, Henry!... Hadjine Elizundo est
pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!




XIII

 bord de la Syphanta


Le lendemain, 3 septembre, la _Syphanta_, aprs avoir appareill
vers dix heures du matin, serrait le vent sous petite voilure pour
sortir des passes du port de Scarpanto.

Les captifs, rachets par Henry d'Albaret, s'taient cass, les
uns dans l'entrepont, les autres dans la batterie. Bien que la
traverse de l'Archipel ne dt exiger que quelques jours,
officiers et matelots avaient voulu que ces pauvres gens fussent
installs aussi bien que possible.

Ds la veille, le commandant d'Albaret s'tait mis en mesure de
pouvoir reprendre la mer. Pour le rglement des treize mille
livres, il avait donn des garanties dont le cadi s'tait montr
satisfait. L'embarquement des prisonniers s'tait donc opr sans
difficults, et, avant trois jours, ces malheureux, condamns aux
tortures des bagnes barbaresques, seraient dbarqus en quelque
port de la Grce septentrionale, l o ils n'auraient plus rien 
craindre pour leur libert.

Mais cette dlivrance, c'tait bien  celui qui venait de les
arracher aux mains de Nicolas Starkos qu'ils la devaient tout
entire! Aussi, leur reconnaissance se manifesta-t-elle par un
acte touchant, ds qu'ils eurent pris pied sur le pont de la
corvette.

Parmi eux se trouvait un pappa, un vieux prtre de Londari.
Suivi de ses compagnons d'infortune, il s'avana vers la dunette,
sur laquelle Hadjine Elizundo et Henry d'Albaret se tenaient avec
quelques-uns des officiers. Puis, tous s'agenouillrent, le
vieillard  leur tte, et celui-ci, tendant ses mains vers le
commandant:

Henry d'Albaret, dit-il, soyez bni de tous ceux que vous avez
rendus  la libert!

-- Mes amis, je n'ai fait que mon devoir! rpondit le commandant
de la _Syphanta_, profondment mu.

-- Oui!... bni de tous... de tous... et de moi, Henry! ajouta
Hadjine en se courbant  son tour.

Henry d'Albaret l'avait vivement releve, et alors les cris de
vive Henry d'Albaret! vive Hadjine Elizundo! clatrent depuis la
dunette jusqu'au gaillard d'avant, depuis les profondeurs de la
batterie jusqu'aux basses vergues, sur lesquelles une cinquantaine
de matelots s'taient groups, en poussant de vigoureux hurrahs.

Une seule prisonnire -- celle qui se cachait la veille dans le
batistan -- n'avait point pris part  cette manifestation. En
s'embarquant, toute sa proccupation avait t de passer inaperue
au milieu des captifs. Elle y avait russi, et personne mme ne
remarqua plus sa prsence  bord, ds qu'elle se fut blottie dans
le coin le plus obscur de l'entrepont. videmment, elle esprait
pouvoir dbarquer sans avoir t vue. Mais pourquoi prenait-elle
tant de prcautions? tait-elle donc connue de quelque officier ou
matelot de la corvette? En tout cas, il fallait qu'elle et de
graves raisons pour vouloir garder cet incognito pendant les trois
ou quatre jours que devait durer la traverse de l'Archipel.

Cependant, si Henry d'Albaret mritait la reconnaissance des
passagers de la corvette, que mritait donc Hadjine pour ce
qu'elle avait fait depuis son dpart de Corfou?

Henry, avait-elle dit la veille, Hadjine Elizundo est pauvre,
maintenant, et maintenant digne de vous!

Pauvre, elle l'tait en effet! Digne du jeune officier?... On va
pouvoir en juger.

Et si Henry d'Albaret aimait Hadjine, lorsque de si graves
vnements les avaient spars l'un de l'autre, combien cet amour
dut grandir encore, quand il connut ce qu'avait t toute la vie
de la jeune fille pendant cette longue anne de sparation!

Cette fortune que lui avait laisse son pre, ds qu'elle sut d'o
elle provenait, Hadjine Elizundo prit la rsolution de la
consacrer entirement au rachat de ces prisonniers, dont le trafic
en constituait la plus grande part. De ces vingt millions,
odieusement acquis, elle ne voulut rien garder. Ce projet, elle ne
le fit connatre qu' Xaris. Xaris l'approuva, et toutes les
valeurs de la maison de banque furent rapidement ralises.

Henry d'Albaret reut la lettre par laquelle la jeune fille lui
demandait pardon et lui disait adieu. Puis, en compagnie de son
brave et dvou Xaris, Hadjine quitta secrtement Corfou pour se
rendre dans le Ploponnse.

 cette poque, les soldats d'Ibrahim faisaient encore une guerre
froce aux populations du centre de la More, tant prouves dj
et depuis si longtemps. Les malheureux qu'on ne massacrait pas
taient envoys dans les principaux ports de la Messnie,  Patras
ou  Navarin. De l, des navires, les uns frts par le
gouvernement turc, les autres fournis par les pirates de
l'Archipel, les transportaient par milliers soit  Scarpanto, soit
 Smyrne, o les marchs d'esclaves se tenaient en permanence.

Pendant les deux mois qui suivirent leur disparition, Hadjine
Elizundo et Xaris, ne reculant jamais devant aucun prix,
parvinrent  racheter plusieurs centaines de prisonniers, de ceux
qui n'avaient pas encore quitt la cte messnienne. Puis, ils
employrent tous leurs soins  les mettre en sret, les uns dans
les les Ioniennes, les autres dans les portions libres de la
Grce du Nord.

Cela fait, tous deux se rendirent en Asie Mineure,  Smyrne, o le
commerce des esclaves se faisait sur une chelle considrable. L,
par convois nombreux, arrivaient des quantits de ces prisonniers
grecs, dont Hadjine Elizundo voulait surtout obtenir la
dlivrance. Telles furent alors ses offres -- si suprieures 
celles des courtiers de la Barbarie ou du littoral asiatique --
que les autorits ottomanes trouvrent grand profit  traiter et
traitrent avec elle. Que sa gnreuse passion ft exploite par
ces agents on le croira sans peine; mais, l, plusieurs milliers
de captifs lui durent d'chapper aux bagnes des beys africains.

Cependant, il y avait plus  faire encore, et c'est  ce moment
que la pense vint  Hadjine de marcher par deux voies diffrentes
au but qu'elle voulait atteindre.

En effet, il ne suffisait pas de racheter les captifs mis en vente
sur les marchs publics, ou d'aller dlivrer  prix d'or les
esclaves au milieu de leurs bagnes. Il fallait aussi anantir ces
pirates qui capturaient les navires dans tous les parages de
l'Archipel.

Or, Hadjine Elizundo se trouvait  Smyrne, quand elle apprit ce
qu'tait devenue la _Syphanta_, aprs les premiers mois de sa
croisire. Elle n'ignorait pas que c'tait au compte d'armateurs
corfiotes qu'avait t arme cette corvette et pour quelle
destination. Elle savait que le dbut de la campagne avait t
heureux; mais,  cette poque, la nouvelle arriva que la _Syphanta_
venait de perdre son commandant, plusieurs officiers et une
partie de son quipage dans un combat contre une flottille de
pirates, commande, disait-on, par Sacratif en personne.

Hadjine Elizundo se mit aussitt en rapport avec l'agent qui
reprsentait,  Corfou, les intrts des armateurs de la
_Syphanta_. Elle leur en fit offrir un tel prix que ceux-ci se
dcidrent  la vendre. La corvette fut donc achete sous le nom
d'un banquier de Raguse, mais elle appartenait bien  l'hritire
d'Elizondo, qui ne faisait qu'imiter les Bobolina, les Modena, les
Zacharias et autres vaillantes patriotes, dont les navires, arms
 leurs frais au dbut de la guerre de l'Indpendance, firent tant
de mal aux escadres de la marine ottomane.

Mais, en agissant ainsi, Hadjine avait eu la pense d'offrir le
commandement de la _Syphanta_ au capitaine Henry d'Albaret. Un
homme  elle, un neveu de Xaris, marin d'origine grecque comme son
oncle, avait secrtement suivi le jeune officier, aussi bien 
Corfou, quand il fit tant d'inutiles recherches pour retrouver la
jeune fille, qu' Scio, lorsqu'il alla y rejoindre le colonel
Fabvier.

Par ses ordres, cet homme s'embarqua comme matelot sur la
corvette, au moment o elle reformait son quipage, aprs le
combat de Lemnos. Ce fut lui qui fit parvenir  Henry d'Albaret
les deux lettres crites de la main de Xaris: la premire,  Scio,
o on lui marquait qu'il y avait une place  prendre dans l'tat-
major de la _Syphanta; _la seconde, qu'il dposa sur la table du
carr, alors qu'il tait de faction, et par laquelle rendez-vous
tait donn  la corvette pour les premiers jours de septembre sur
les parages de Scarpanto.

C'tait l, en effet, qu'Hadjine Elizundo comptait se trouver 
cette poque, aprs avoir termin sa campagne de dvouement et de
charit. Elle voulait que la _Syphanta_ servt  rapatrier le
dernier convoi de prisonniers, rachets avec les restes de sa
fortune.

Mais, pendant les six mois qui allaient suivre, que de fatigues 
supporter, que de dangers  courir!

Ce fut au centre mme de la Barbarie, dans ces ports infests de
pirates, sur ce littoral africain, dont les pires bandits furent
les matres jusqu' la conqute d'Alger, que la courageuse jeune
fille, accompagne de Xaris, n'hsita pas  se rendre pour
accomplir sa mission.  cela, elle risquait sa libert, elle
risquait sa vie, elle bravait tous les dangers auxquels
l'exposaient sa beaut et sa jeunesse.

Rien ne l'arrta. Elle partit.

On la vit alors, comme une religieuse de la Merci, paratre 
Tripoli,  Alger,  Tunis, et jusque sur les plus infimes marchs
de la cte barbaresque. Partout o des prisonniers grecs avaient
t vendus, elle les rachetait avec grand bnfice pour leurs
matres. Partout o des traitants mettaient  l'encan ces
troupeaux d'tres humains, elle se prsentait, l'argent  la main.
C'est alors qu'elle put observer dans toute son horreur le
spectacle de ces misres de l'esclavage, en un pays o les
passions ne sont retenues par aucun frein.

Alger tait encore  la discrtion d'une milice, compose de
musulmans et de rengats, rebut des trois continents qui forment
le littoral de la Mditerrane, ne vivant que de la vente des
prisonniers faits par les pirates et de leur rachat par les
chrtiens. Au dix-septime sicle, la terre africaine comptait
dj prs de quarante mille esclaves des deux sexes enlevs  la
France,  l'Italie,  l'Angleterre,  l'Allemagne,  la Flandre, 
la Hollande,  la Grce,  la Hongrie,  la Russie,  la Pologne,
 l'Espagne, dans toutes les mers de l'Europe.

 Alger, au fond des bagnes du Pacha, d'Ali-Mami, des Kouloughis
et de Sidi-Hassan,  Tunis, dans ceux de Youssif-Dey, de Galere-
Patrone et de Cicala, dans celui de Tripoli, Hadjine Elizundo
rechercha plus particulirement ceux dont la guerre hellnique
avait fait des esclaves. Comme si elle et t protge par
quelque talisman, elle passa au milieu de tous ces dangers,
soulageant toutes ces misres.  ces mille prils que la nature
des choses crait autour d'elle, elle chappa comme par miracle!
Pendant six mois,  bord des lgers btiments caboteurs de la
cte, elle visita les points les plus reculs du littoral --
depuis la rgence de Tripoli, jusqu'aux dernires limites du Maroc
-- jusqu' Ttuan, qui fut autrefois une rpublique de pirates,
rgulirement organise -- jusqu' Tanger, dont la baie servait de
lieu d'hivernage  ces forbans -- jusqu' Sal, sur la cte
occidentale de l'Afrique, o les malheureux captifs vivaient dans
des caveaux creuss  douze ou quinze pieds sous terre.

Enfin, sa mission termine, n'ayant plus rien des millions laisss
par son pre, Hadjine Elizundo songea  revenir en Europe avec
Xaris. Elle s'embarqua  bord d'un navire grec, sur lequel prirent
passage les derniers prisonniers, rachets par elle, et qui fit
voile pour Scarpanto. C'tait l qu'elle comptait retrouver Henry
d'Albaret. C'tait de l qu'elle avait rsolu de revenir en Grce
sur la _Syphanta. _Mais, trois jours aprs avoir quitt Tunis, le
navire qui la portait fut captur par un btiment turc, et elle
tait conduite  Arkassa pour y tre vendue comme esclave avec
ceux qu'elle venait de dlivrer!...

En somme, de cette oeuvre entreprise par Hadjine Elizundo, le
rsultat avait t celui-ci: plusieurs milliers de prisonniers,
rachets avec l'argent mme qui avait t gagn  les vendre. La
jeune fille, maintenant ruine, venait de rparer, dans la mesure
de ce qui tait possible, tout le mal fait par son pre.

Voil ce qu'apprit Henry d'Albaret. Oui! Hadjine pauvre, tait
maintenant digne de lui, et, pour l'arracher aux mains de Nicolas
Starkos, il se ft fait aussi pauvre qu'elle!

Cependant, ds le lendemain, la _Syphanta_ avait eu connaissance
de la terre de Crte au lever du jour. Elle manoeuvra alors de
manire  s'lever vers le nord-ouest de l'Archipel. L'intention
du commandant d'Albaret tait de rallier la cte orientale de la
Grce  la hauteur de l'le d'Eube. L, soit  Ngrepont, soit 
gine, les prisonniers pourraient dbarquer en lieu sr,  l'abri
des Turcs, maintenant refouls au fond du Ploponnse. Du reste, 
cette date, il n'y avait plus un seul des soldats d'Ibrahim dans
la pninsule hellnique.

Tous ces pauvres gens, on ne peut mieux traits  bord de la
_Syphanta_, se remettaient dj des effroyables souffrances qu'ils
avaient endures. Pendant le jour, on les voyait groups sur le
pont, o ils respiraient cette saine brise de l'Archipel, les
enfants, les mres, les poux que menaait une ternelle
sparation, dsormais runis pour ne plus se quitter. Ils
savaient, aussi, tout ce qu'avait fait Hadjine Elizundo, et, quand
elle passait, appuye au bras d'Henry d'Albaret, c'taient de
toutes parts des marques de reconnaissance, tmoignes par les
actes les plus touchants.

Vers les premires heures du matin, le 4 septembre, la _Syphanta_
perdit de vue les sommets de la Crte; mais, la brise ayant
commenc  mollir, elle ne gagna que trs peu dans cette journe,
bien qu'elle portt toute sa voilure. En somme, vingt-quatre
heures, quarante-huit heures de plus, ce ne serait jamais un
retard dont il fallt se proccuper. La mer tait belle, le ciel
superbe. Rien n'indiquait une prochaine modification de temps. Il
n'y avait qu' laisser courir, comme disent les marins, et la
course se terminerait quand il plairait  Dieu.

Cette paisible navigation ne pouvait tre que trs favorable aux
causeries du bord. Peu de manoeuvres  faire, d'ailleurs. Une
simple surveillance des officiers de quart et des gabiers de
l'avant, pour signaler les terres en vue ou les navires au large.

Hadjine et Henry d'Albaret allaient alors s'asseoir  l'arrire
sur un banc de la dunette qui leur tait rserv. L, le plus
souvent, ils parlaient non plus du pass, mais de cet avenir, dont
ils se sentaient matres maintenant. Ils faisaient des projets
d'une ralisation prochaine, sans oublier de les soumettre au
brave Xaris, qui tait bien de la famille. Le mariage devait tre
clbr aussitt leur arrive sur la terre de Grce. Cela tait
convenu. Les affaires d'Hadjine Elizundo n'entraneraient plus ni
difficults ni retards. Une anne, employe  sa charitable
mission, avait simplifi tout cela! Puis, le mariage fait, Henry
d'Albaret cderait au capitaine Todros le commandement de la
corvette, et il conduirait sa jeune femme en France, d'o il
comptait la ramener ensuite sur sa terre natale.

Or, prcisment, ce soir-l, ils s'entretenaient de toutes ces
choses.  peine le lger souffle de la brise suffisait-il 
gonfler les hautes voiles de la _Syphanta. _Un merveilleux coucher
de soleil venait d'illuminer l'horizon, dont quelques traits d'or
vert surmontaient encore le primtre lgrement embrum dans
l'ouest.  l'oppos scintillaient les premires toiles du levant.
La mer tremblotait sous l'ondulation de ses paillettes
phosphorescentes. La nuit promettait d'tre magnifique.

Henry d'Albaret et Hadjine se laissaient aller au charme de cette
soire dlicieuse. Ils regardaient le sillage,  peine dessin par
quelques blanches guipures que la corvette laissait  l'arrire.
Le silence n'tait troubl que par les battements de la
brigantine, dont les plis bruissaient doucement. Ni lui ni elle ne
voyaient plus rien de ce qui n'tait pas eux-mmes et en eux. Et,
s'ils furent enfin rappels au sentiment du rel, c'est qu'Henry
d'Albaret s'entendit appeler avec une certaine insistance.

Xaris tait devant lui.

Mon commandant?... dit Xaris pour la troisime fois.

-- Que voulez-vous, mon ami? rpondit Henry d'Albaret, auquel il
sembla que Xaris hsitait  parler.

-- Que veux-tu, mon bon Xaris? demanda Hadjine.

-- J'ai une chose  vous dire, mon commandant.

-- Laquelle?

-- Voici de quoi il s'agit. Les passagers de la corvette... ces
braves gens que vous ramenez dans leur pays... ont eu une ide, et
ils m'ont charg de vous la communiquer.

-- Eh bien, je vous coute, Xaris.

-- Voil, mon commandant. Ils savent que vous devez vous marier
avec Hadjine...

-- Sans doute, rpondit Henry d'Albaret en souriant. Cela n'est un
mystre pour personne!

-- Eh bien, ces braves gens seraient trs heureux d'tre les
tmoins de votre mariage!

-- Et ils le seront, Xaris, ils le seront, et jamais fiance
n'aurait un pareil cortge, si l'on pouvait runir autour d'elle
tous ceux qu'elle a arrachs  l'esclavage!

-- Henry!... dit la jeune fille en voulant l'interrompre.

-- Mon commandant a raison, rpondit Xaris. En tout cas, les
passagers de la corvette seront l, et...

--  notre arrive sur la terre de Grce, reprit Henry d'Albaret,
je les convierai tous  la crmonie de notre mariage!

-- Bien, mon commandant, rpondit Xaris. Mais, aprs avoir eu
cette ide-l, ces braves gens en ont eu une seconde!

-- Aussi bonne?

-- Meilleure. C'est de vous demander que le mariage se fasse 
bord de la _Syphanta! _N'est-ce pas comme un morceau de leur pays,
cette brave corvette qui les ramne en Grce?

-- Soit. Xaris, rpondit Henry d'Albaret.

-- Vous y consentez, ma chre Hadjine?

Hadjine, pour toute rponse, lui tendit la main.

Bien rpondu, dit Xaris.

-- Vous pouvez annoncer aux passagers de la _Syphanta_, ajouta
Henry d'Albaret, qu'il sera fait comme ils le dsirent.

-- C'est entendu, mon commandant. Mais... ajouta Xaris, en
hsitant un peu, c'est que ce n'est pas tout!

-- Parle donc, Xaris, dit la jeune fille.

-- Voici. Ces braves gens, aprs avoir eu une ide bonne, puis une
meilleure, en ont eu une troisime qu'ils regardent comme
excellente!

-- Vraiment, une troisime! rpondit Henry d'Albaret. Et quelle
est cette troisime ide?

-- C'est que non seulement le mariage soit clbr  bord de la
corvette, mais aussi qu'il se fasse en pleine mer... ds demain!
Il y a parmi eux un vieux prtre...

Soudain, Xaris fut interrompu par la voix du gabier qui tait en
vigie dans les barres de misaine:

Navires au vent!

Aussitt Henry d'Albaret se leva et rejoignit le capitaine Todros,
qui regardait dj dans la direction indique.

Une flottille, compose d'une douzaine de btiments de divers
tonnages, se montrait  moins de six milles dans l'est. Mais, si
la _Syphanta_, encalmine alors, tait absolument immobile, cette
flottille, pousse par les derniers souffles d'une brise qui
n'arrivait pas jusqu' la corvette, devait ncessairement finir
par l'atteindre.

Henry d'Albaret avait pris une longue-vue, et il observait
attentivement la marche de ces navires.

Capitaine Todros, dit-il en se retournant vers le second, cette
flottille est encore trop loigne pour qu'il soit possible de
reconnatre ses intentions ni quelle est sa force.

-- En effet, mon commandant, rpondit le second, et, avec cette
nuit sans lune qui va devenir trs obscure, nous ne pourrons nous
prononcer! Il faut donc attendre  demain.

-- Oui, il le faut, dit Henry d'Albaret, mais comme ces parages ne
sont pas srs, donnez l'ordre de veiller avec le plus grand soin.
Que l'on prenne aussi toutes les prcautions indispensables pour
le cas o ces navires se rapprocheraient de la _Syphanta._

Le capitaine Todros prit des mesures en consquence, mesures qui
furent aussitt excutes. Une active surveillance fut tablie 
bord de la corvette et devait tre continue jusqu'au jour.

Il va sans dire qu'en prsence des ventualits qui pouvaient
survenir, on remit  plus tard la dcision relative  cette
clbration du mariage, qui avait motiv la dmarche de Xaris.
Hadjine, sur la prire d'Henry d'Albaret, avait d regagner sa
cabine.

Pendant toute cette nuit, on dormit peu  bord. La prsence de la
flottille signale au large tait de nature  inquiter. Tant que
cela fut possible, on avait observ ses mouvements. Mais un
brouillard assez pais se leva vers neuf heures, et l'on ne tarda
pas  la perdre de vue.

Le lendemain, quelques vapeurs masquaient encore l'horizon dans
l'est au lever du soleil. Comme le vent faisait absolument dfaut,
ces vapeurs ne se dissiprent pas avant dix heures du matin.
Cependant rien de suspect n'avait apparu  travers ces brumes.
Mais, lorsqu'elles s'vanouirent, toute la flottille se montra 
moins de quatre milles. Elle avait donc gagn deux milles, depuis
la veille, dans la direction de la _Syphanta_, et, si elle ne
s'tait pas rapproche davantage, c'est que le brouillard l'avait
empche de manoeuvrer. Il y avait l une douzaine de navires qui
marchaient de conserve sous l'impulsion de leurs longs avirons de
galre. La corvette, sur laquelle ces engins n'auraient eu aucune
action, en raison de sa grandeur, restait toujours immobile  la
mme place. Elle tait donc rduite  attendre, sans pouvoir faire
un seul mouvement.

Et pourtant, il n'tait pas possible de se mprendre aux
intentions de cette flottille.

Voil un ramassis de navires singulirement suspects! dit le
capitaine Todros.

-- D'autant plus suspects, rpondit Henry d'Albaret, que je
reconnais parmi eux le brick auquel nous avons donn inutilement
la chasse dans les eaux de la Crte!

Le commandant de la _Syphanta_ ne se trompait pas. Le brick, qui
avait si trangement disparu au del de la pointe de Scarpanto,
tait en tte. Il manoeuvrait de manire  ne pas se sparer des
autres btiments, placs sous ses ordres.

Cependant quelques souffles s'taient levs dans l'est. Ils
favorisaient encore la marche de la flottille; mais ces rises,
qui verdissaient lgrement la mer en courant  sa surface,
venaient expirer  une ou deux encablures de la corvette.

Soudain, Henry d'Albaret rejeta la longue-vue qui n'avait pas
quitt ses yeux:

Branle-bas de combat! cria-t-il.

Il venait de voir un long jet de vapeur blanche fuser  l'avant du
brick, pendant qu'un pavillon montait  sa corne, au moment o la
dtonation d'une bouche  feu arrivait  la corvette.

Ce pavillon tait noir, et un S rouge-feu s'cartelait en travers
de son tamine.

C'tait le pavillon du pirate Sacratif.




XIV

Sacratif


Cette flottille, compose de douze btiments, tait sortie la
veille des repaires de Scarpanto. Soit en attaquant la corvette de
front, soit en l'entourant, venait-elle donc lui offrir le combat
dans des conditions trs ingales pour elle? Cela n'tait que trop
certain. Mais ce combat, faute de vent, il fallait bien
l'accepter. D'ailleurs, et-il eu la possibilit d'viter la
lutte, Henry d'Albaret s'y ft refus. Le pavillon de la _Syphanta_
ne pouvait, sans dshonneur, fuir devant le pavillon des pirates
de l'Archipel.

Sur ces douze navires, on comptait quatre bricks, portant de seize
 dix-huit canons. Les huit autres btiments, d'un tonnage
infrieur, mais pourvus d'une artillerie lgre, taient de
grandes saques  deux mts, des senaux  mture droite, des
felouques et des sacolves armes en guerre. D'aprs ce qu'en
pouvaient juger les officiers de la corvette, c'taient plus de
cent bouches  feu, auxquelles ils auraient  rpondre avec vingt-
deux canons et six caronades. C'taient sept ou huit cents hommes
que les deux cent cinquante matelots de leur quipage auraient 
combattre. Lutte ingale,  coup sr. Toutefois, la supriorit de
l'artillerie de la _Syphanta_ pouvait lui donner quelque chance de
succs, mais  la condition qu'elle ne se laisst pas approcher de
trop prs. Il fallait donc tenir cette flottille  distance, en
dsemparant peu  peu ses navires par des bordes envoyes avec
prcision. En un mot, il s'agissait de tout faire pour viter un
abordage, c'est--dire un combat corps  corps. Dans ce dernier
cas, le nombre et fini par l'emporter, car ce facteur a plus
d'importance encore sur mer que sur terre, puisque, la retraite
tant impossible, tout se rsume  ceci: sauter ou se rendre.

Une heure aprs que le brouillard se fut dissip, la flottille
avait sensiblement gagn sur la corvette, aussi immobile que si
elle et t au mouillage au milieu d'une rade.

Cependant Henry d'Albaret ne cessait d'observer la marche et la
manoeuvre des pirates. Le branle-bas avait t fait rapidement 
son bord. Tous, officiers et matelots, taient  leur poste de
combat. Ceux des passagers qui taient valides avaient demand 
se battre dans les rangs de l'quipage, et on leur avait donn des
armes. Un silence absolu rgnait dans la batterie et sur le pont.
 peine tait-il interrompu par les quelques mots que le
commandant changeait avec le capitaine Todros.

Nous ne nous laisserons pas aborder, lui disait-il. Attendons que
les premiers btiments soient  bonne porte, et nous ferons feu
de nos canons de tribord.

-- Tirerons-nous  couler ou  dmter? demanda le second.

--  couler, rpondit Henry d'Albaret. C'tait le meilleur parti
 prendre pour combattre ces pirates, si terribles  l'abordage,
et particulirement ce Sacratif, qui venait de hisser impudemment
son pavillon noir. Et, s'il l'avait fait, c'est qu'il comptait,
sans doute, que pas un seul homme de la corvette ne survivrait,
qui se pourrait vanter de l'avoir vu face  face.

Vers une heure aprs midi, la flottille ne se trouvait plus qu'
un mille au vent. Elle continuait de s'approcher  l'aide de ses
avirons. La _Syphanta_, le cap au nord-ouest, ne se maintenait pas
sans peine  cette aire de compas. Les pirates marchaient sur elle
en ligne de bataille -- deux des bricks au milieu de la ligne, et
les deux autres  chaque extrmit. Ils manoeuvraient de manire 
tourner la corvette par l'avant et par l'arrire, afin de
l'envelopper dans une circonfrence, dont le rayon diminuerait peu
 peu. Leur but tait videmment de l'craser d'abord sous des
feux convergents, puis de l'enlever  l'abordage.

Henry d'Albaret avait bien compris cette manoeuvre, si prilleuse
pour lui, et il ne pouvait l'empcher, puisqu'il tait condamn 
l'immobilit. Mais peut-tre parviendrait-il  briser cette ligne
 coups de canon, avant qu'elle ne l'et envelopp de toutes
parts. Dj, mme, les officiers se demandaient pourquoi leur
commandant, de cette voix ferme et calme qu'on lui connaissait,
n'envoyait pas l'ordre d'ouvrir le feu.

Non! Henry d'Albaret entendait ne frapper qu' coup sr, et il
voulait se laisser approcher  bonne porte.

Dix minutes s'coulrent encore. Tous attendaient, les pointeurs,
l'oeil  la culasse de leurs canons, les officiers de la batterie,
prts  transmettre les ordres du commandant, les matelots du pont
jetant un regard par dessus les pavois. Les premires bordes ne
viendraient-elles pas de l'ennemi, maintenant que la distance lui
permettait de le faire utilement?

Henry d'Albaret se taisait toujours. Il regardait la ligne qui
commenait  se courber  ses deux extrmits. Les bricks du
centre -- et l'un d'eux tait celui qui avait hiss le pavillon
noir de Sacratif -- se trouvaient alors  moins d'un mille.

Mais, si le commandant de la _Syphanta_ ne se pressait pas de
commencer le feu, il ne semblait point que le chef de la flottille
ft plus press que lui de le faire. Peut-tre mme prtendait-il
accoster la corvette, sans mme avoir tir un seul coup de canon,
afin de lancer quelques centaines de ses pirates  l'abordage.

Enfin Henry d'Albaret pensa qu'il ne devait pas attendre plus
longtemps. Une dernire rise, qui vint jusqu' la corvette, lui
permit d'arriver d'un quart. Aprs avoir rectifi sa position, de
manire  bien avoir les deux bricks par le travers,  moins d'un
demi-mille:

Attention sur le pont et dans la batterie! cria-t-il.

Un lger bruissement se fit entendre  bord, et fut suivi d'un
silence absolu.

 couler! dit Henry d'Albaret.

L'ordre fut aussitt rpt par les officiers, et les pointeurs de
la batterie visrent soigneusement la coque des deux bricks,
tandis que ceux du pont visaient la mture.

Feu! cria le commandant d'Albaret.

La borde de tribord clata. Du pont et de la batterie de la
corvette, onze canons et trois caronades vomirent leurs
projectiles, et entre autres, plusieurs paires de ces boulets
rams, qui sont disposs pour obtenir un dmtage  moyenne
distance.

Ds que les vapeurs de la poudre, repousses en arrire, eurent
dmasqu l'horizon, l'effet produit par cette dcharge sur les
deux btiments, put tre immdiatement constat. Il n'tait pas
complet, mais ne laissait pas d'tre important.

Un des deux bricks, qui occupaient le centre de la ligne, avait
t atteint au-dessus de la flottaison. En outre, plusieurs de ses
haubans et galhaubans ayant t coups, son mt de misaine, entam
 quelques pieds au-dessus du pont, venait de tomber en avant,
brisant du mme coup la flche du grand mt. Dans ces conditions,
ce brick allait perdre quelque temps  rparer ses avaries; mais
il pouvait toujours porter sur la corvette. Le danger qu'elle
courait d'tre cerne, n'tait donc pas attnu par ce dbut du
combat.

En effet, les deux autres bricks, placs  l'extrmit de l'aile
droite et de l'aile gauche, taient maintenant arrivs  hauteur
de la _Syphanta. _De l, ils commenaient  se rabattre sur elle
en dpendant; mais ils ne le firent pas sans l'avoir salue d'une
borde d'enfilade qu'il lui tait impossible d'viter.

Il y eut l un double coup malheureux. Le mt d'artimon de la
corvette fut coup  la hauteur des jottereaux. Tout le phare de
l'arrire s'abattit en pagale[3], par bonheur, sans rien entraner
du grement du grand mt. En mme temps, les drmes et une
embarcation taient fracasses. Ce qu'il y eut de plus
regrettable, ce fut la mort d'un officier et de deux matelots,
tus sur le coup, sans compter trois ou quatre autres, grivement
blesss, que l'on transporta dans le faux-pont.

Aussitt Henry d'Albaret donna des ordres pour que le dblaiement
de la dunette se fit sans retard. Agrs, voiles, dbris de
vergues, espars, furent enlevs en quelques minutes. La place
redevint libre et praticable. C'est qu'il n'y avait pas un instant
 perdre. Le combat d'artillerie allait recommencer avec plus de
violence. La corvette, prise entre deux feux, serait oblige 
rsister des deux bords.

 ce moment, une nouvelle borde fut envoye par la _Syphanta_, et
si bien pointe, cette fois, que deux btiments de la flottille --
un des senaux et une saque -- atteints en plein bois au-dessous
de la ligne de flottaison, coulrent en quelques instants. Les
quipages n'eurent que le temps de se jeter dans les embarcations,
afin de regagner les deux bricks du centre, o ils furent aussitt
recueillis.

Hurrah! Hurrah!

Ce fut le cri des matelots de la corvette, aprs ce coup double
qui faisait honneur  ses chefs de pice.

Deux de couls! dit le capitaine Todros.

-- Oui, rpondit Henry d'Albaret, mais les coquins, qui les
montaient, ont pu embarquer  bord des bricks, et je redoute
toujours un abordage qui leur donnerait l'avantage du nombre!

Pendant un quart d'heure encore, la canonnade continua de part et
d'autre. Les navires pirates, aussi bien que la corvette,
disparaissaient au milieu des vapeurs blanches de la poudre, et il
fallait attendre qu'elles se fussent dissipes pour reconnatre le
mal que l'on s'tait fait rciproquement. Par malheur, ce mal
n'tait que trop sensible  bord de la _Syphanta. _Plusieurs
matelots avaient t tus; d'autres, en plus grand nombre, taient
grivement blesss. Un officier franais, frapp en pleine
poitrine, venait de tomber, au moment o le commandant lui donnait
ses ordres.

Les morts et les blesss furent aussitt descendus dans le faux-
pont. Dj le chirurgien et ses aides ne pouvaient suffire aux
pansements et aux oprations, que ncessitait l'tat de ceux qui
avaient t frapps directement par les projectiles, ou
indirectement par les clats de bois sur le pont et dans la
batterie. Si la mousqueterie n'avait pas encore parl entre ces
btiments qui se tenaient toujours  demi-porte de canon, s'il
n'y avait ni balle, ni biscaen  extraire, les blessures n'en
taient pas moins graves, en mme temps que plus horribles.

En cette occasion, les femmes, qui avaient t confines dans la
cale, ne faillirent point  leur devoir. Hadjine Elizundo leur
donna l'exemple. Toutes s'empressrent  donner leurs soins aux
blesss, les encourageant, les rconfortant.

Ce fut alors que la vieille prisonnire de Scarpanto quitta son
obscure retraite. La vue du sang n'tait pas pour l'effrayer, et,
sans doute, les hasards de sa vie l'avaient dj conduite sur plus
d'un champ de bataille.  la lueur des lampes du faux-pont, elle
se pencha au chevet des cadres o reposaient les blesss, elle
prta la main aux oprations les plus douloureuses, et, lorsqu'une
nouvelle borde faisait trembler la corvette jusque dans ses
carlingues, pas un mouvement de ses yeux n'indiquait que ces
effroyables dtonations l'eussent fait tressaillir.

Cependant, l'heure approchait o l'quipage de la _Syphanta_
allait tre oblig de lutter  l'arme blanche contre les pirates.
Leur ligne s'tait referme, leur cercle se rtrcissait. La
corvette devenait le point de mire de tous ces feux convergents.

Mais elle se dfendait bien pour l'honneur du pavillon qui battait
toujours  sa corne. Son artillerie faisait de grands ravages 
bord de la flottille. Deux autres btiments, une saque et une
felouque, furent encore dtruits. L'une coula. L'autre, perce de
boulets rouges, ne tarda pas  disparatre au milieu des flammes.

Toutefois, l'abordage tait invitable. La _Syphanta_ n'et pu
l'viter qu'en forant la ligne qui l'entourait. Faute de vent,
elle ne le pouvait pas, tandis que les pirates, mus par leurs
avirons de galre, s'approchaient en resserrant leur cercle.

Le brick au pavillon noir n'tait plus qu' une porte de
pistolet, quand il lcha toute sa borde. Un boulet vint frapper
les ferrures de l'tambot  l'arrire de la corvette, et la
dmonta de son gouvernail.

Henry d'Albaret se prpara donc  recevoir l'assaut des pirates et
fit hisser ses filets de casse-tte et d'abordage. Maintenant,
c'tait la mousqueterie qui clatait de part et d'autre. Pierriers
et espingoles, mousquets et pistolets, faisaient pleuvoir une
grle de balles sur le pont de la _Syphanta. _Bien des hommes
tombrent encore, presque tous frapps mortellement. Vingt fois
Henry d'Albaret faillit tre atteint; mais, immobile et calme sur
son banc de quart, il donnait ses ordres avec le mme sang-froid
que s'il et command une salve d'honneur dans une revue
d'escadre.

En ce moment,  travers les dchirures de la fume, les quipages
ennemis pouvaient se voir face  face. On entendait les horribles
imprcations des bandits.  bord du brick au pavillon noir, Henry
d'Albaret cherchait en vain  apercevoir ce Sacratif, dont le nom
seul tait une pouvante dans tout l'Archipel.

Ce fut alors que, par tribord et par bbord, ce brick et un de
ceux qui avaient referm la ligne, soutenus un peu en arrire par
les autres btiments, vinrent longer la corvette, dont les
prceintes gmirent  cette pression. Les grappins, lancs 
propos, s'accrochrent au grement et lirent les trois navires.
Leurs canons durent se taire; mais, comme les sabords de la
_Syphanta_ taient autant de brches ouvertes aux pirates, les
servants restrent  leur poste pour les dfendre  coups de
haches, de pistolets et de piques. Tel tait l'ordre du commandant
-- ordre qui fut envoy dans la batterie, au moment o les deux
bricks venaient de l'accoster.

Soudain, un cri clata de toutes parts, et avec une telle violence
qu'il domina un instant les fracas de la mousqueterie.

 l'abordage!  l'abordage!

Ce combat, corps  corps, devint alors effroyable. Ni les
dcharges d'espingoles, de pierriers et de fusils, ni les coups de
haches et de piques, ne purent empcher ces enrags, ivres de
fureur, avides de sang, de prendre pied sur la corvette. De leurs
hunes, ils faisaient un feu plongeant de grenades, qui rendait
intenable le pont de la _Syphanta_, bien qu'elle aussi leur
rpondit de ses hunes par la main de ses gabiers. Henry d'Albaret
se vit assailli de tous cts. Ses bastingages, bien qu'ils
fussent plus levs que ceux des bricks, furent emports d'assaut.
Les forbans passaient de vergues en vergues, et, trouant les
filets de casse-tte, se laissaient affaler sur le pont.
Qu'importait que quelques-uns fussent tus avant de l'atteindre!
Leur nombre tait tel qu'il n'y paraissait pas.

L'quipage de la corvette, rduit maintenant  moins de deux cents
hommes valides, avait  se battre contre plus de six cents.

En effet, les deux bricks servaient incessamment de passage  de
nouveaux assaillants, amens par les embarcations de la flottille.
C'tait une masse  laquelle il tait presque impossible de
rsister. Le sang ne tarda pas  couler  flots sur le pont de la
_Syphanta_. Les blesss, dans les convulsions de l'agonie, se
redressaient encore pour donner un dernier coup de pistolet ou de
poignard. Tout tait confusion au milieu de la fume. Mais le
pavillon corfiote ne s'abaisserait pas tant qu'il resterait un
homme pour le dfendre!

Au plus fort de cette horrible mle, Xaris se battait comme un
lion. Il n'avait pas quitt la dunette. Vingt fois, sa hache,
retenue par l'estrope  son vigoureux poignet, en s'abattant sur
la tte d'un pirate, sauva de la mort Henry d'Albaret.

Celui-ci, cependant, au milieu de ce trouble, ne pouvant rien
contre le nombre, restait toujours matre de lui.  quoi songeait-
il?  se rendre? Non. Un officier franais ne se rend pas  des
pirates. Mais alors, que ferait-il? Imiterait-il cet hroque
Bisson, qui, dix mois auparavant, dans des conditions semblables,
s'tait fait sauter pour ne pas tomber entre les mains des Turcs?
Anantirait-il, avec la corvette, les deux bricks accrochs  ses
flancs? Mais c'tait envelopper dans la mme destruction les
blesss de la _Syphanta_, les prisonniers arrachs  Nicolas
Starkos, ces femmes, ces enfants!... C'tait Hadjine sacrifie!...
Et ceux qu'pargnerait l'explosion, si Sacratif leur laissait la
vie, comment chapperaient-ils, cette fois, aux horreurs de
l'esclavage?

Prenez garde, mon commandant! s'cria Xaris, qui venait de se
jeter au devant lui.

Une seconde de plus, Henry d'Albaret tait frapp  mort. Mais
Xaris saisit de ses deux mains le pirat qui allait le frapper, et
il le prcipita dans la mer. Trois fois, d'autres voulurent
arriver jusqu' Henry d'Albaret; trois fois, Xaris les tendit 
ses pieds.

Cependant, le pont de la corvette tait alors entirement envahi
par la masse des assaillants.  peine, quelques dtonations se
faisaient-elles entendre. On se battait surtout  l'arme blanche,
et les cris dominaient les fracas de la poudre.

Les pirates, dj matres du gaillard d'avant, avaient fini par
emporter tout l'espace jusqu'au pied du grand mt. Peu  peu, ils
repoussaient l'quipage vers la dunette. Ils taient dix contre un
-- au moins. Comment la rsistance et-elle t possible? Le
commandant d'Albaret, s'il et alors voulu faire sauter sa
corvette, n'aurait pas mme pu mettre son projet  excution. Les
assaillants occupaient l'entre des coutilles et des panneaux qui
donnaient accs  l'intrieur. Ils s'taient rpandus dans la
batterie et dans l'entrepont, o la lutte continuait avec le mme
acharnement. Arriver  la soute aux poudres, il n'y fallait plus
songer.

D'ailleurs, partout les pirates l'emportaient par leur nombre. Une
barrire, faite des corps de leurs camarades blesss ou morts, les
sparait seulement de l'arrire de la _Syphanta. _Les premiers
rangs, pousss par les derniers, franchirent cette barrire, aprs
l'avoir rendue plus haute encore, en y entassant d'autres
cadavres. Puis, foulant ces corps, les pieds dans le sang, ils se
prcipitrent  l'assaut de la dunette.

L s'taient rassembls une cinquantaine d'hommes, et cinq ou six
officiers avec le capitaine Todros. Ils entouraient leur
commandant, dcids  rsister jusqu' la mort.

Sur cet troit espace, la lutte fut dsespre. Le pavillon, tomb
de la corne de brigantine avec le mt d'artimon, avait t rehiss
au bton de poupe. C'tait le dernier poste que l'honneur
commandait au dernier homme de dfendre.

Mais, si rsolue qu'elle ft, que pouvait cette petite troupe
contre les cinq ou six cents pirates qui occupaient alors le
gaillard d'avant, le pont, les hunes, d'o pleuvait une grle de
grenades? Les quipages de la flottille venaient toujours en aide
aux premiers assaillants. C'tait autant de bandits que le combat
n'avait point affaiblis encore, lorsque chaque minute diminuait le
nombre des dfenseurs de la dunette. Cette dunette, cependant,
c'tait comme une forteresse. Il fallut lui donner plusieurs fois
l'assaut.

On ne saurait dire ce qui fut vers de sang pour la prendre. Elle
fut prise, enfin! Les hommes de la _Syphanta_ durent reculer sous
l'avalanche jusqu'au couronnement. L, ils se grouprent autour du
pavillon, auquel ils firent un rempart de leurs corps. Henry
d'Albaret, au milieu d'eux, le poignard d'une main, le pistolet de
l'autre, porta et lcha les derniers coups.

Non! Le commandant de la corvette ne se rendit pas! Il fut accabl
par le nombre! Alors il voulut mourir... Ce fut en vain! Il
semblait que pour ceux qui l'attaquaient, il y et comme un ordre
secret de le prendre vivant -- ordre dont l'excution cota la vie
 vingt des plus acharns, sous la hache de Xaris. Henry d'Albaret
fut pris enfin avec ceux de ses officiers qui avaient survcu 
ses cts. Xaris et les autres matelots se virent rduits 
l'impuissance. Le pavillon de la _Syphanta_ cessa de flotter  sa
poupe! En mme temps, des cris, des vocifrations, des hurrahs,
clatrent de toutes parts. C'taient les vainqueurs qui hurlaient
pour mieux acclamer leur chef:

Sacratif!... Sacratif!

Ce chef parut alors au-dessus des bastingages de la corvette. La
masse des forbans s'carta pour lui faire place. Il marcha
lentement vers l'arrire, foulant, sans mme y prendre garde, les
cadavres de ses compagnons. Puis, aprs avoir mont l'escalier
ensanglant de la dunette, il s'avana vers Henry d'Albaret.

Le commandant de la _Syphanta_ put voir enfin celui que la tourbe
des pirates venait de saluer de ce nom de Sacratif.

C'tait Nicolas Starkos.




XV

Dnouement


Le combat entre la flottille et la corvette avait dur plus de
deux heures et demie. Du ct des assaillants, il fallait compter
au moins cent cinquante hommes tus ou blesss, et presque autant
de l'quipage de la _Syphanta_, sur deux cent cinquante. Ces
chiffres disent avec quel acharnement on s'tait battu de part et
d'autre. Mais le nombre avait fini par l'emporter sur le courage.
La victoire n'avait pas t au bon droit. Henry d'Albaret, ses
officiers, ses matelots, ses passagers, taient maintenant aux
mains de l'impitoyable Sacratif.

Sacratif ou Starkos, c'tait bien le mme homme, en effet.
Jusqu'alors, personne n'avait su que, sous ce nom, se cachait un
Grec, un enfant du Magne, un tratre, gagn  la cause des
oppresseurs. Oui! c'tait Nicolas Starkos qui commandait cette
flottille, dont les pouvantables excs avaient pouvant ces
mers! C'tait lui qui joignait  cet infme mtier de pirate un
commerce plus infme encore! C'tait lui qui vendait  des
barbares,  des infidles, ses compatriotes chapps 
l'gorgement des Turcs! Lui, Sacratif! Et ce nom de guerre, ou
plutt ce nom de piraterie, c'tait le nom du fils d'Andronika
Starkos!

Sacratif -- il faut l'appeler ainsi maintenant -- Sacratif, depuis
bien des annes, avait tabli le centre de ses oprations dans
l'le de Scarpanto. L, au fond des criques inconnues de la cte
orientale, on et trouv les principales stations de sa flottille.
L, des compagnons, sans foi ni loi, qui lui obissaient
aveuglment, auxquels il pouvait tout demander en fait de violence
et d'audace, formaient les quipages d'une vingtaine de btiments,
dont le commandement lui appartenait sans conteste.

Aprs son dpart de Corfou  bord de la _Karysta_, Sacratif avait
directement fait voile pour Scarpanto. Son dessein tait de
reprendre ses campagnes dans l'Archipel, avec l'espoir de
rencontrer la corvette, qu'il avait vue appareiller pour prendre
la mer et dont il connaissait la destination. Cependant, tout en
s'occupant de la _Syphanta_, il ne renonait pas  retrouver
Hadjine Elizundo et ses millions, pas plus qu'il ne renonait  se
venger d'Henry d'Albaret.

La flottille des pirates se mit donc  la recherche de la
corvette; mais, bien que Sacratif et entendu souvent parler
d'elle et des reprsailles qu'elle avait infliges aux cumeurs du
nord de l'Archipel, il ne parvint pas  tomber sur ses traces. Ce
n'tait point lui, comme on l'avait dit, qui commandait  ce
combat de Lemnos, o le capitaine Stradena trouva la mort; mais
c'tait bien lui qui s'tait enfui du port de Thasos sur la
sacolve,  la faveur de la bataille que la corvette livrait en
vue du port. Seulement,  cette poque, il ignorait encore que la
_Syphanta_ ft passe sous le commandement d'Henry d'Albaret, et
il ne l'apprit que lorsqu'il le vit sur le march de Scarpanto.

Sacratif, en quittant Thasos, tait venu relcher  Syra, et il
n'avait quitt cette le que quarante-huit heures avant l'arrive
de la corvette. On ne s'tait pas tromp en pensant que la
sacolve avait d faire voile pour la Crte. L, dans le port de
Grabouse attendait le brick qui devait ramener Sacratif 
Scarpanto pour y prparer une nouvelle campagne. La corvette
l'aperut peu aprs qu'il eut quitt Grabouse et lui donna la
chasse, sans pouvoir le rejoindre, tant sa marche tait
suprieure.

Sacratif, lui, avait bien reconnu la _Syphanta. _Courir sur elle,
tenter de l'enlever  l'abordage, satisfaire sa haine en la
dtruisant, telle avait t sa pense tout d'abord. Mais,
rflexion faite, il se dit que mieux valait se laisser poursuivre
le long du littoral de la Crte, entraner la corvette jusqu'aux
parages de Scarpanto, puis disparatre dans un de ces refuges que
lui seul connaissait.

C'est ce qui fut fait, et le chef des pirates s'occupait  mettre
sa flottille en mesure d'attaquer la _Syphanta_, lorsque les
circonstances prcipitrent le dnouement de ce drame.

On sait ce qui s'tait pass, on sait pourquoi Sacratif tait venu
au march d'Arkassa, on sait comment, aprs avoir retrouv Hadjine
Elizundo parmi les prisonniers du batistan, il se vit en face
d'Henry d'Albaret, le commandant de la corvette.

Sacratif, croyant qu'Hadjine Elizundo tait toujours la riche
hritire du banquier corfiote, avait voulu  tout prix en devenir
le matre... L'intervention d'Henry d'Albaret fit chouer sa
tentative.

Plus dcid que jamais  s'emparer d'Hadjine Elizundo,  se venger
de son rival,  dtruire la corvette, Sacratif entrana Skoplo et
revint  la cte ouest de l'le. Qu'Henry d'Albaret et la pense
de quitter immdiatement Scarpanto afin de rapatrier les
prisonniers, cela ne pouvait faire doute. La flottille avait donc
t runie presque au complet, et, ds le lendemain, elle
reprenait la mer. Les circonstances ayant favoris sa marche, la
_Syphanta_ tait tombe en son pouvoir.

Lorsque Sacratif mit le pied sur le pont de la corvette, il tait
trois heures du soir. La brise commenait  frachir, ce qui
permit aux autres navires de reprendre leur poste de manire 
toujours conserver la _Syphanta_ sous le feu de leurs canons.
Quant aux deux bricks, attachs  ses flancs, ils durent attendre
que leur chef ft dispos  s'y embarquer.

Mais, en ce moment, il n'y songeait pas, et une centaine de
pirates restrent avec lui  bord de la corvette.

Sacratif n'avait pas encore adress la parole au commandant
d'Albaret. Il s'tait content d'changer quelques paroles avec
Skoplo qui fit conduire les prisonniers, officiers et matelots,
vers les coutilles. L, on les runit  ceux de leurs compagnons
qui avaient t pris dans la batterie et dans l'entrepont; puis,
tous furent contraints de descendre au fond de la cale, dont les
panneaux se refermrent sur eux. Quel sort leur rservait-on? Sans
doute, une mort horrible qui les anantirait en dtruisant la
_Syphanta_!

Il ne restait plus alors sur la dunette qu'Henry d'Albaret et le
capitaine Todros, dsarms, attachs, gards  vue. Sacratif,
entour d'une douzaine de ses plus farouches pirates, fit un pas
vers eux.

Je ne savais pas, dit-il, que la _Syphanta_ ft commande par
Henry d'Albaret! Si je l'avais su, je n'aurais pas hsit  lui
offrir le combat dans les mers de Crte, et il ne ft pas all
faire concurrence aux Pres de la Merci sur le march de
Scarpanto.

-- Si Nicolas Starkos nous et attendus dans les mers de Crte,
rpondit le commandant d'Albaret, il serait dj pendu  la vergue
de misaine de la _Syphanta_!

-- Vraiment? reprit Sacratif. Une justice expditive et
sommaire...

-- Oui!... la justice qui convient  un chef de pirates!

-- Prenez garde, Henry d'Albaret, s'cria Sacratif, prenez garde!
Votre vergue de misaine est encore au mt de la corvette, et je
n'ai qu' faire un signe...

-- Faites!

-- On ne pend pas un officier! s'cria le capitaine Todros, on le
fusille! Cette mort infamante...

-- N'est-ce pas la seule que puisse donner un infme! rpondit
Henry d'Albaret.

Sur ce dernier mot, Sacratif fit un geste dont les pirates ne
savaient que trop la signification. C'tait un arrt de mort.

Cinq ou six hommes se jetrent sur Henry d'Albaret, tandis que les
autres retenaient le capitaine Todros qui essayait de briser ses
liens.

Le commandant de la _Syphanta_ fut entran vers l'avant, au
milieu des plus abominables vocifrations. Dj un cartahu avait
t envoy de l'empointure de la vergue, et il ne s'en fallait
plus que de quelques secondes que l'infme excution se ft
accomplie sur la personne d'un officier franais, lorsque Hadjine
Elizundo parut sur le pont.

La jeune fille avait t amene par ordre de Sacratif. Elle savait
que le chef de ces pirates, c'tait Nicolas Starkos. Mais ni son
calme ni sa fiert ne devaient lui faire dfaut.

Et d'abord, ses yeux cherchrent Henry d'Albaret. Elle ignorait
s'il avait survcu au milieu de son quipage dcim. Elle
l'aperut!... Il tait vivant... vivant, au moment de subir le
dernier supplice!

Hadjine Elizundo courut  lui en s'criant:

Henry!... Henry!...

Les pirates allaient les sparer, lorsque Sacratif, qui se
dirigeait vers l'avant de la corvette, s'arrta  quelques pas
d'Hadjine et d'Henry d'Albaret. Il les regarda tous deux avec une
ironie cruelle.

Voil Hadjine Elizundo entre les mains de Nicolas Starkos! dit-il
en se croisant les bras. J'ai donc en mon pouvoir l'hritire du
riche banquier de Corfou!

-- L'hritire du banquier de Corfou, mais non l'hritage!
rpondit froidement Hadjine.
Cette distinction, Sacratif ne pouvait la comprendre. Aussi
reprit-il en disant:

J'aime  croire que la fiance de Nicolas Starkos ne lui refusera
pas sa main en le retrouvant sous le nom de Sacratif!

-- Moi! s'cria Hadjine.

-- Vous! rpondit Sacratif avec plus d'ironie encore. Que vous
soyez reconnaissante envers le gnreux commandant de la _Syphanta_
de ce qu'il a fait en vous rachetant, c'est bien. Mais ce qu'il a
fait, j'ai tent de le faire! C'tait pour vous, non pour ces
prisonniers, dont je me soucie peu, oui! pour vous seule, que je
sacrifiais toute ma fortune! Un instant de plus, belle Hadjine, et
je devenais votre matre... ou plutt votre esclave!

En parlant ainsi, Sacratif fit un pas en avant. La jeune fille se
pressa plus troitement contre Henry d'Albaret.

Misrable! s'cria-t-elle.

-- Eh oui! bien misrable, Hadjine, rpondit Sacratif. Aussi, est-
ce sur vos millions que je compte pour m'arracher  la misre!

 ces mots, la jeune fille s'avana vers Sacratif:

Nicolas Starkos, dit-elle d'une voix calme, Hadjine Elizundo n'a
plus rien de la fortune que vous convoitiez! Cette fortune, elle
l'a dpense  rparer le mal que son pre avait fait pour
l'acqurir! Nicolas Starkos, Hadjine Elizundo est plus pauvre,
maintenant, que le dernier de ces malheureux que la _Syphanta_
ramenait  leur pays!

Cette rvlation inattendue produisit un revirement chez Sacratif.
Son attitude changea subitement. Dans ses yeux brilla un clair de
fureur. Oui! il comptait encore sur ces millions qu'Hadjine
Elizundo et sacrifis pour sauver la vie d'Henry d'Albaret! Et de
ces millions -- elle venait de le dire avec un accent de vrit
qui ne pouvait laisser aucun doute -- il ne lui restait plus rien!

Sacratif regardait Hadjine, il regardait Henry d'Albaret. Skoplo
l'observait, le connaissant assez pour savoir quel serait le
dnouement de ce drame. D'ailleurs, les ordres relatifs  la
destruction de la corvette lui avaient t dj donns, et il
n'attendait qu'un signe pour les mettre  excution. Sacratif se
retourna vers lui.

Va, Skoplo! dit-il.

Skoplo, suivi de quelques-uns de ses compagnons, descendit
l'escalier qui conduisait  la batterie, et se dirigea du ct de
la soute aux poudres, situe  l'arrire de la _Syphanta_.

En mme temps, Sacratif ordonnait aux pirates de repasser  bord
des bricks, encore attachs aux flancs de la corvette.

Henry d'Albaret avait compris. Ce n'tait plus par sa mort
seulement que Sacratif allait satisfaire sa vengeance. Des
centaines de malheureux taient condamns  prir avec lui pour
assouvir plus compltement la haine de ce monstre!

Dj les deux bricks venaient de larguer leurs grappins
d'abordage, et ils commencrent  s'loigner en ventant quelques
voiles qu'aidaient leurs avirons de galre. De tous les pirates,
il ne restait plus qu'une vingtaine  bord de la corvette. Leurs
embarcations attendaient le long de la _Syphanta_ que Sacratif
leur ordonnt d'y descendre avec lui.

En ce moment, Skoplo et ses hommes reparurent sur le pont.

Embarque! dit Skoplo.

-- Embarque! s'cria Sacratif d'une voix terrible. Dans quelques
minutes, il ne restera plus rien de ce navire maudit! Ah! tu ne
voulais pas d'une mort infamante, Henry d'Albaret! Soit!
L'explosion n'pargnera ni les prisonniers, ni l'quipage, ni les
officiers de la _Syphanta! _Remercie-moi de te donner une telle
mort en si bonne compagnie!

-- Oui, remercie-le, Henry, dit Hadjine, remercie-le! Au moins,
nous mourrons ensemble!

-- Toi, mourir, Hadjine! rpondit Sacratif. Non! Tu vivras et tu
seras mon esclave... mon esclave!... entends-tu!

-- L'infme! s'cria Henry d'Albaret.

La jeune fille s'tait plus troitement attache  lui. Elle au
pouvoir de cet homme!

Saisissez-la! ordonna Sacratif.

-- Et embarque! ajouta Skoplo. Il n'est que temps!

Deux pirates s'taient jets sur Hadjine. Ils l'entranrent vers
la coupe de la corvette.

Et maintenant, s'cria Sacratif, que tous prissent avec la
_Syphanta_, tous...

-- Oui!... tous... et ta mre avec eux!

C'tait la vieille prisonnire qui venait d'apparatre sur le
pont, le visage dcouvert, cette fois.

Ma mre!...  bord!... s'cria Sacratif.

-- Ta mre, Nicolas Starkos! rpondit Andronika, et c'est de ta
main que je vais mourir!

-- Qu'on l'entrane!... Qu'on l'entrane! hurla Sacratif.

Quelques-uns de ses compagnons se prcipitrent sur Andronika.
Mais  ce moment, le pont fut envahi par les survivants de la
_Syphanta_. Ils taient parvenus  briser les panneaux de la cale
o on les avait enferms, et venaient de faire irruption par le
gaillard d'avant.

 moi!...  moi! s'cria Sacratif.

Les pirates qui taient encore sur le pont, entrans par Skoplo,
essayrent de se porter  son secours. Les marins, arms de haches
et de poignards, en eurent raison jusqu'au dernier.

Sacratif se sentit perdu. Mais, du moins, tous ceux qu'il
hassait, allaient prir avec lui!

Saute donc, corvette maudite, s'cria-t-il, saute donc!

-- Sauter!... Notre _Syphanta!... _Jamais!

C'tait Xaris qui apparut, tenant une mche allume, arrache 
l'un des tonneaux de la soute aux poudres. Puis, bondissant sur
Sacratif, d'un coup de hache, il l'tendit sur le pont. Andronika
poussa un cri. Tout ce qui peut survivre de sentiment maternel
dans le coeur d'une mre, mme aprs tant de crimes, avait ragi
en elle. Ce coup, qui venait de frapper son fils, elle et voulu
le dtourner... On la vit alors s'approcher du corps de Nicolas
Starkos, s'agenouiller, comme pour lui donner un dernier pardon
dans un dernier adieu... Puis, elle tomba  son tour.

Henry d'Albaret s'lana vers elle...

Morte! dit-il. Que Dieu pardonne au fils par piti pour la mre!

Cependant quelques-uns des pirates, qui taient dans les
embarcations, avaient pu accoster un des bricks. La nouvelle de la
mort de Sacratif se rpandit aussitt. Il fallait le venger, et
les canons de la flottille recommencrent  tonner contre la
_Syphanta_. Ce fut en vain, cette fois. Henry d'Albaret avait
repris le commandement de la corvette. Ce qui restait de son
quipage -- une centaine d'hommes -- se remit aux pices de la
batterie et aux caronades du pont qui rpondirent victorieusement
aux bordes des pirates.

Bientt, un des bricks -- celui-l mme sur lequel Sacratif avait
arbor son pavillon noir -- fut atteint  la ligne de flottaison,
et il coula au milieu des horribles imprcations des bandits de
son bord.

Hardi! garons, hardi! cria Henry d'Albaret. Nous sauverons notre
_Syphanta_!

Et le combat continua de part et d'autre; mais l'indomptable
Sacratif n'tait plus l pour entraner ses pirates, et ils
n'osrent risquer les chances d'un nouvel abordage.

Il ne resta bientt que cinq btiments de toute cette flottille.
Les canons de la _Syphanta_ pouvaient les couler  distance.
Aussi, la brise tant assez forte, ils firent servir et prirent la
fuite.

Vive la Grce! cria Henry d'Albaret, pendant que les couleurs de
la _Syphanta_ taient hisses en tte du grand mt.

-- Vive la France! rpondit tout l'quipage, en associant ces
deux noms, qui avaient t si troitement unis pendant la guerre
de l'Indpendance.

Il tait alors cinq heures du soir. Malgr tant de fatigues, pas
un homme ne voulut se reposer avant que la corvette n'et t mise
en tat de naviguer. On envergua des voiles de rechange, on jumela
les bas-mts, on tablit un mt de fortune pour remplacer
l'artimon, on passa de nouvelles drisses, on capela de nouveaux
haubans, on rpara le gouvernail, et, le soir mme, la _Syphanta_
reprenait sa route vers le nord-ouest.

Le corps d'Andronika Starkos, dpos sous la dunette, fut gard
avec le respect que commandait le souvenir de son patriotisme.
Henry d'Albaret voulait rendre  sa terre natale la dpouille de
cette vaillante femme. Quant au cadavre de Nicolas Starkos, un
boulet fut attach  ses pieds, et il disparut sous les eaux de
cet Archipel, que le pirate Sacratif avait troubl par tant de
crimes!

Vingt-quatre heures aprs, le 7 septembre, vers les six heures du
soir, la _Syphanta_ avait connaissance de l'le d'gine, et elle
entrait dans le port, aprs une anne de croisire qui avait
rtabli la scurit dans les mers de la Grce.

L, les passagers firent retentir l'air de mille hurrahs. Puis,
Henry d'Albaret fit ses adieux aux officiers de son bord,  son
quipage, et il remit au capitaine Todros le commandement de cette
corvette, dont Hadjine faisait don au nouveau gouvernement.

Quelques jours aprs, au milieu d'un grand concours de population,
et en prsence de l'tat-major, de l'quipage et des prisonniers
rapatris par la _Syphanta_, on clbrait le mariage d'Hadjine
Elizundo et d'Henry d'Albaret. Le lendemain, tous deux partirent
pour la France avec Xaris, qui ne devait plus les quitter; mais
ils comptaient revenir en Grce, ds que les circonstances le
permettraient.

D'ailleurs, dj ces mers, si longtemps troubles, commenaient 
redevenir calmes. Les derniers pirates avaient disparu, et la
_Syphanta_, sous les ordres du commandant Todros, ne trouva jamais
trace de ce pavillon noir, englouti avec Sacratif. Ce n'tait plus
l'Archipel en feu: c'tait l'Archipel, aprs les dernires flammes
teintes, rouvert au commerce de l'extrme Orient.

Le royaume hellnique, en effet, grce  l'hrosme de ses
enfants, ne devait pas tarder  prendre place parmi les tats
libres de l'Europe. Le 22 mars 1829, le sultan signait une
convention avec les puissances allies. Le 22 septembre, la
bataille de Ptra assurait la victoire des Grecs. En 1832, le
trait de Londres donnait la couronne au prince Othon de Bavire.
Le royaume de Grce tait dfinitivement fond.

Ce fut vers cette poque qu'Henry et Hadjine d'Albaret revinrent
se fixer en ce pays dans une modeste situation de fortune, il est
vrai; mais que leur fallait-il de plus pour tre heureux, puisque
le bonheur tait en eux-mmes!




1         Depuis l'poque o se passe cette histoire, l'le
Santorin a t victime des feux souterrains. Vostitsa en
1661, Thbes en 1661, Sainte-Maure, ont t dvastes par
des tremblements de terre.

2         Depuis 1864, les les Ioniennes ont recouvr leur
indpendance, et, divises en trois nmachies, sont
annexes au royaume hellnique.

3         Pagaille










End of the Project Gutenberg EBook of L'archipel en feu, by Jules Verne

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