The Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

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Title: Les misres de Londres
       4. Les tribulations de Shoking

Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16819]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRES DE LONDRES ***




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LES MISRES
DE LONDRES

IV

LES TRIBULATIONS DE SHOKING


PAR

PONSON DU TERRAIL




UN DRAME DANS LE SOUTHWARK




I


Le lendemain du jour o miss Ellen s'en allait chez le rvrend Peters
Town; tandis que l'homme gris s'esquivait, au beau milieu de White Hall,
et  deux pas de Scotland Yard, le quartier gnral de la police, une
scne toute diffrente se passait sur la Tamise.

Un homme descendait au long de la gare de Charing cross, dans ce chemin
creux form avec des planches et qui conduit  l'un des embarcadres des
bateaux  vapeur, vers neuf heures du soir.

Cet homme n'tait autre que Shoking; mais Shoking fort bien vtu et que
tout le monde et pris sinon pour un lord, au moins pour un gentleman.

Les bateaux  vapeur marchent assez avant dans la soire, jusqu' dix
ou onze heures; il n'y a que ceux qui descendent jusqu' Greenwich qui
cessent leur service ds sept heures en t et ds cinq heures en hiver.

Cependant, comme la nuit tait froide, les voyageurs taient peu
nombreux sur le ponton d'embarquement.

Deux femmes et un homme s'y trouvaient seuls lorsque Shoking arriva.

On entendait siffler le penny-boat qui tait encore de l'autre cte
de Westminster, et dont on apercevait le panache noir  travers le
brouillard.

Shoking tait chaudement envelopp dans un waterproof tout neuf.

Nanmoins, il soufflait dans ses doigts et poussait de temps en temps
des _brrr_! pleins d'nergie.

Une des deux femmes qui se trouvaient sur le ponton, et qui paraissait
assez misrable, disait en mme temps  sa compagne:

--Pourvu qu'il y ait de la place tout auprs de la chaudire et que nous
puissions nous chauffer un peu!

Shoking n'avait jamais trop aim la solitude, il tait mme bavard  ses
heures.

Il entendit donc le voeu mis par la femme et, s'approchant d'elle:

--Vous pouvez vous rassurer, ma chre, dit-il, il n'y a jamais grand
monde  bord,  cette heure et par ce temps-ci.

--C'est que j'ai bien froid, dit-elle.

Shoking regarda les vtements qui couvraient cette femme.

Une mchante robe de laine et un lambeau de chle: c'tait tout.

Pas de bas aux pieds, une loque de chapeau sur la tte et un pauvre
fichu crois sur le cou et dissimulant sans doute l'absence de linge.

--Allez-vous loin? demanda Shoking.

--A Rotherithe, au-dessous du pont de Londres. Je serais bien alle 
pied, car voici prs d'un quart d'heure que j'attends le penny-boat,
continua cette femme; mais je suis tout  fait lasse. J'ai march tout
le jour, aujourd'hui.

--Ah! vraiment? fit Shoking qui ne demandait pas mieux que de causer.

--Je suis alle trois ou quatre fois depuis ce matin du Southwark, qui
est mon quartier,  la Cit.

--Quatre bonnes trottes, dit Shoking; cela fait au moins huit ou neuf
milles, en comptant l'aller et le retour.

--A peu prs, dit la femme.

Puis elle ajouta avec un soupir:

--Et tout cela pour rien.

Le penny-boat arrivait en ce moment, et il accosta le ponton.

Shoking n'eut donc pas le temps de questionner la femme sur le but de
ces quatre voyages accomplis en un jour.

Il sauta du ponton sur le petit bateau  vapeur o il y avait  peine
une dizaine de personnes, ce qui permit  la femme qui se plaignait du
froid d'aller s'asseoir tout auprs de la chaudire.

Ce que voyant, Shoking s'assit auprs d'elle et recommena la
conversation.

--Ah! dit-il, vous tes alle quatre fois dans la Cit?

--Oui, monsieur et pour rien.

Shoking attendit qu'elle s'expliqut.

Sans doute cette femme ne demandait pas mieux, car elle reprit
sur-le-champ:

--Je suis alle  White cross.

--La prison pour dettes?

--Justement. Mon mari y est.

--Pauvre homme! dit Shoking. Est-ce pour beaucoup d'argent?

--Oh! non, monsieur, et une personne charitable, qui m'est venue voir
hier, m'a remis la somme ncessaire  le librer.

--Alors vous l'avez fait sortir?

--Jusqu' prsent je n'ai pas pu, monsieur.

--Comment cela?

--Oh! c'est tout une histoire, et vous allez voir combien les pauvres
gens sont quelquefois malheureux et poursuivis par une malchance norme.

--Je vous coute, dit Shoking, tandis que le bateau  vapeur descendait
rapidement la Tamise.

--Mon mari se nomme Paddy, poursuivit-elle. Il a t en prison  la
requte d'un certain Pussex, boulanger, qui a demeur longtemps dans
notre quartier et qui est maintenant  Rotherithe, o il est retir des
affaires. C'est chez lui que je vais en dsespoir de cause.

--Mais, dit Shoking, je croyais qu'on n'avait qu' se prsenter  la
prison pour dettes, avec l'argent, pour que le prisonnier soit mis en
libert sur-le-champ.

--Je le croyais aussi, dit la femme. C'est hier soir qu'on m'a donn
l'argent. Je me suis donc leve de grand matin, et il tait  peine jour
quand je me suis prsente.

Le portier-consigne, M. Golmish, m'a referm le guichet sur le nez en me
disant:

--Il est trop matin. Venez  midi.

--Je m'en suis retourne, parce que j'ai deux enfants et que
j'apprhende toujours de les laisser seuls trop longtemps.

--Et vous tes revenue  midi?

--Oui, monsieur. Cette fois on m'a laisse entrer et j'ai pu voir mon
mari. Mais quand j'ai voulu payer, on m'a dit que M. Cooman seul,
le gouverneur, pouvait recevoir mon argent, et que M. Cooman, qui ne
s'absentait jamais, se trouvait, par extraordinaire, ce jour-l, hors de
White cross, parce qu'il djeunait chez le lord-mayor avec les aldermen,
dans la grande salle du Guild'hall.

On m'a dit qu'il ne rentrerait qu' deux heures, et j'ai t encore
oblige de m'en aller.

--Pauvre femme! dit Shoking.

--A deux heures je suis revenue.

--Et vous avez trouv sir Cooman?

--Oui, monsieur; mais quand je lui ai montr mon argent, il m'a dit que
ce n'tait pas le compte; et la vrit, c'est qu'on a mis un zro de
trop et qu'au lieu de dix guines, c'est cent.

J'ai eu beau soutenir que Son Honneur se trompait.

Son Honneur tait un peu mu des suites du djeuner et il m'a mise  la
porte.

C'tait la troisime fois que je m'en retournais sans mon mari.

--Et vous tes revenue une fois encore?

--Oui, monsieur. Je me souvenais parfaitement de l'homme qui a accost
mon mari; c'est un recors du nom de Calmiche qui loge prcisment tout 
ct de chez nous, dans Adam's street.

Je suis donc revenue dans le Southwark, et j'ai trouv Calmiche,  qui
j'ai cont la chose.

Il est convenu que j'avais raison, qu'on avait fait erreur sur les
livres, et il m'a offert de m'accompagner.

Le recors a eu beau dmontrer  Son Honneur, sir Cooman, qu'il tait
impossible qu'un pauvre diable comme mon mari et jamais d cent livres.

Son Honneur a rpondu:

--Et bien! que le crancier donne quittance pour dix, et il sortira.

--C'est ce qui fait que vous allez  Rotherithe?

--Oui, monsieur.

Tandis que Shoking causait avec cette femme, laquelle, on le devine,
n'tait autre que celle chez qui miss Ellen s'tait prsente la
veille, le penny-boat avait dpass le pont de Londres et allait bientt
atteindre le ponton de Rotherithe.

L'homme qui s'tait embarqu  Charing cross en mme temps que Shoking
et les deux femmes s'tait, jusque-l, tenu  l'avant.

Mais, en ce moment, il s'approcha et regarda attentivement Shoking:

--H! par saint George, patron de la libre Angleterre, dit-il tout 
coup, je ne me trompe pas, c'est bien lord Wilmot!

A ce nom Shoking tressaillit et frona lgrement le sourcil.

--Vous me connaissez?

--Parbleu!

Et John, le rough, car c'tait lui, vint se placer sous le rayon de
lumire que projetait la lanterne suspendue au-dessus de la machine du
bateau.




II


Shoking ne manquait pas absolument de mmoire, mais il tait distrait,
et puis il connaissait tant de monde qu'il se demanda tout d'abord, en
regardant le rough, o il avait vu cet homme qui le saluait du titre de
lord.

Cependant Shoking avait lu cet article du _Times_ qui racontait le
merveilleux sauvetage de John Colden, article dans lequel un rough, qui
avait servi de complice  l'homme gris, figurait comme ayant fait des
rvlations  la police.

Mais Shoking ne pensa point tout d'abord qu'il avait devant lui le
personnage que l'homme gris avait employ pour pntrer dans la maison
de Calcraff.

Ce dernier s'aperut tout de suite que Shoking ne le reconnaissait pas.

--Vraiment; mon ami, dit Shoking, qui prit un ton paternel et
protecteur, vous savez qui je suis?

--Oui, vous vous nommez lord Wilmot.

--C'est bien possible.

--Vous tes un lord philanthrope.

--J'aime mes semblables, dit modestement Shoking.

--Et, continua le rough, vous tenez le parlement, o vous sigez, au
courant des misres du peuple anglais.

--Afin de les soulager, dit Shoking, qui n'tait pas fch de rentrer un
peu dans son rle de lord Wilmot.

En ce moment, le penny-boat aborda le ponton de Rotherithe.

Shoking se tourna vers la femme de Paddy:

--Ma chre, dit-il, j'espre que votre crancier sera de bonne foi et
que votre mari sera mis en libert.

Nanmoins, puisque l'indiscrtion de ce garon vous a appris mon nom,
sachez que je suis un homme puissant et que je puis vous tre utile.

Donnez-moi votre nom et votre adresse, et j'enverrai demain un de mes
gens savoir o en est l'affaire. S'il est besoin que j'intervienne,
j'interviendrai.

--Ah! mylord, rpondit la femme avec motion, c'est le bon Dieu qui m'a
mise sur votre chemin. Mon mari se nomme Paddy et nous demeurons dans
Adam's street, quartier du Southwark.

Shoking tira un carnet de sa poche, prit un crayon et inscrivit le nom
de Paddy et celui d'Adam's street.

Puis il sauta du bateau sur le ponton et se mit  gravir d'un pas leste
l'escalier qui montait sur le quai.

En face de cet escalier, il y avait une ruelle, que Shoking enfila.

O allait-il?

Sans doute chez le landlord de cette taverne qui faisait face au
cimetire dans lequel s'taient runis l'homme, les chefs fenians et
l'abb Samuel, la veille de l'excution de John Colden.

Shoking avait march si vite, qu'il croyait avoir laiss assez loin
derrire lui les voyageurs du penny-boat.

Cependant, il entendit tout  coup derrire lui un pas d'homme et, se
retournant, il reconnut le rough.

--Ah! c'est toi? dit-il.

--Oui, mylord.

--Tu vas donc  Rotherithe?

--Comme vous voyez.

--Est-ce ton quartier?

--Non. Je descendais plus bas; mais quand je vous ai vu vous arrter
ici, j'ai dbarqu pareillement.

--Pourquoi? demanda Shoking.

--Mais parce que j'tais bien aise de causer un brin avec vous.

--Hein? fit Shoking.

Le rough tait dguenill; de plus, il tait de haute taille, paraissait
robuste, et la ruelle tait dserte.

--Eh! eh! pensa le bon Shoking, je ne serais vraiment pas de force avec
lui, dans le cas o il lui plairait de me dvaliser. Soyons diplomate.

--Oh! oh! reprit-il, vous voulez causer un brin avec moi?

--Oui, mylord.

--Puis-je t'tre utile?

--Je le crois, mylord.

--Voyons, parle, je t'coute.

Et Shoking ralentit le pas.

Le rough le plaa  cte de lui.

--C'est singulier, dit-il, que Votre Honneur ne me reconnaisse pas.

--Je t'ai dj vu quelque part, mais o? je ne sais pas.

--Dans une foule de tavernes, autrefois.

--Bon!

--Et il y a quinze jours,  la porte de Jefferies, le valet de Calcraff.

Ceci fut un trait de lumire pour Shoking.

--Ah! dit-il, c'est  toi que j'ai donn une poigne de couronnes?

Oui, mylord.

--Eh bien! reprit Shoking, parle: que puis-je faire pour toi?

--Me rendre un grand service.

--Vraiment?

--Figurez-vous, dit le rough, que je suis all quelques jours aprs
notre dernire rencontre, chez maman Brandy, au _Black Horse_.

--Fort bien! je connais la maison.

--J'ai soutenu que vous tiez un lord.

--Et on s'est mis  rire?

--Oui. Mais un homme qui s'appelle l'homme gris...

Shoking tressaillit.

--Aprs? fit-il.

--L'homme gris me dit que j'avais raison et que vous tiez un lord: et
nous nous sommes en alls, lui, moi et une femme du nom de Betsy.

Shoking fit alors un pas en arrire.

--Mais, alors, misrable, dit-il, c'est toi qui as vol la clef de
Betsy!

--Oui, mylord.

--Qui as accompagn l'homme gris chez elle?

--Parfaitement.

--Et qui as ensuite fait des rvlations  la police?

--C'est moi, dit froidement le rough, et c'est pour cela que je vous ai
suivi ce soir.

--Mais que me veux-tu donc, drle? dit Shoking, essayant de reprendre
les grands airs de lord Wilmot.

--L! ne vous fchez pas, dit le rough, et coutez-moi.

Shoking avait bonne envie de prendre la fuite mais le rough ne lui en
donna pas le temps.

Il passa son bras sous le sien et, le maintenant ainsi, il poursuivit:

--Je ne suis pas mchant homme, dit-il, et je ne trahis pas les
camarades pour le plaisir de les trahir. Si Betsy ne m'avait pas
dnonc, je n'aurais jamais rien dit; mais Betsy ayant parl, la police
a mis la main sur moi.

Alors j'ai dit ce que je savais.

La police s'est mise  rire, lorsque j'ai soutenu que vous vous appeliez
lord Wilmot.

--Ah! vraiment? fit Shoking en se mordant les lvres.

--Elle a fait des recherches...

--Par exemple!

--Et elle a reconnu qu'aucun lord de ce nom n'existait au parlement.

--Aprs? fit ddaigneusement Shoking.

--Alors, reprit le rough, elle m'a donn une mission.

--A toi?

--A moi. Et la mission sera bien paye. J'aurai cent livres, si je
russis.

--Que dois-tu donc faire?

--Dcouvrir le prtendu lord Wilmot.

--Bon!

--Et le conduire  Scotland Yard, o il faudra bien qu'il donne des
renseignements...

--Sur qui?

--Sur l'homme gris qu'on cherche et qu'on ne trouve pas...

--Mon ami, dit Shoking essayant de payer d'audace, c'est un vilain
mtier que tu ferais-l.

--Un mtier qui rapporte cent livres est toujours un bon mtier.

--J'en connais un meilleur, dit Shoking.

--Lequel?

--Ce serait de venir chez moi demain,  Hampsteadt. Au lieu de cent
livres, tu en aurais deux cents.

--Il vaut mieux tenir que courir, demain n'est pas aujourd'hui, rpondit
le rough.

Et il donna un croc en jambe  Shoking, qui jeta un cri et tomba.

--Maintenant, mon bonhomme, dit-il en se jetant sur lui, nous allons
bien voir si tu es ou non lord Wilmot.

En mme temps il appuya deux doigts sur ses lvres et fit entendre un
coup de sifflet.




III


Shoking essaya de se dbattre, poussant des cris touffs.

Mais le rough tait robuste, et il le maintint sous son genou.

Puis, tirant un couteau de sa poche, il en appuya la pointe sur la gorge
de Shoking, lui disant:

--Tout lord que tu peux tre, si tu cries, je te tue!

Au temps de sa grande misre et dans les plus mauvais jours de son
existence problmatique, Shoking avait dj la faiblesse de tenir  la
vie.

Qu'on juge donc si maintenant qu'il tait dans l'aisance, jouait parfois
le rle de lord, portait de beaux habits et avait toujours quelques
guines dans sa poche, il se souciait de mourir.

Shoking tait d'ailleurs de la famille des philosophes, et il savait
que la rsistance  une force suprieure est non-seulement inutile, mais
encore ridicule, sinon dangereuse.

Il se tint donc pour averti et cessa de crier.

Alors le rough siffla une seconde fois.

Puis il dit en ricanant:

--Attendons un moment, les camarades vont venir.

A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir,  de certaines heures
prilleuses, par un coup de sifflet.

John savait cela.

Il n'avait  Rotherithe, o le hasard l'avait amen sur les pas de
Shoking, ni complices, ni gens qui lui dussent obir, mais il avait
fait ce calcul fort simple que partout il y a des policemen, et que
trs-certainement, il en verrait accourir que ces deux coups de sifflet
auraient mis en veil.

John ne se trompait pas.

Bientt des pas prcipits retentirent  l'extrmit oppose de la
ruelle et deux policemen accoururent au pas de course.

Ils virent Shoking  terre, et John se tenant sur lui.

A premire vue, Shoking qui tait bien vtu, tait un gentleman victime
d'un rough, car John tait couvert de haillons.

Ils se jetrent donc sur ce dernier, et le prirent  la gorge et lui
arrachrent son couteau.

Shoking se crut sauv.

John n'avait oppos aucune rsistance.

Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait dj les policemen
comme ses librateurs, John se mit  rire:

--H! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous cela?

En mme temps, il tira de sa poche une petite plaque de cuivre garnie
d'une courroie et la passa  son bras gauche.

Les policemen,  la vue de cette plaque, tombrent stupfaits.

Cette plaque tait l'insigne d'un brigadier de policemen, par consquent
d'un chef.

Lorsque,  Scotland Yard, on avait interrog John, il s'tait fait fort
de retrouver le prtendu lord Wilmot et de l'arrter; mais il avait
demand pour cela qu'on lui donnt des pleins pouvoirs.

Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il n'aurait qu' exhiber pour
acqurir l'assistance d'un ou de plusieurs policemen, aussitt qu'il en
aurait besoin.

Et ceux-ci, ds-lors, s'inclinrent, tout en trouvant quelque peu
trange d'avoir  obir  un chef en guenilles.

--Eh! dit John en souriant, vous avez cru que je dvalisais Son Honneur?

Et il montrait en souriant d'un air moqueur Shoking stupfait.

--En effet, balbutirent les deux policemen.

--Son Honneur que vous voyez l, dit John, est un homme excessivement
dangereux, que j'ai t charg d'arrter.

--Ne croyez pas un mot de cela! s'cria Shoking, cet homme est un
imposteur!

--Bah! dit John, c'est ce que nous verrons  Scotland Yard.

Et, s'adressant aux policemen:

--Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un coup de main.

--Que voulez-vous faire? demanda l'un des agents.

--Je veux que vous m'aidiez  reconduire monsieur.

--O cela?

--A Scotland Yard.

Shoking se dbattait comme un beau diable.

--Mes amis, disait-il aux policemen, ne croyez pas cet homme, qui est un
voleur et un misrable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a vole.

--La preuve que je ne suis pas un voleur, dit John, c'est que vous
pouvez fouiller Son Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris.

--Parce que tu n'as pas eu le temps, misrable, rpondit Shoking.

Notre hros avait su trouver un accent d'autorit qui intimida quelque
peu les policemen.

--Allons  Scotland Yard, disait John, et vous verrez que j'ai le droit
de faire ce que j'ai fait.

Les policemen se regardaient, hsitant.

Enfin, l'un d'eux parut avoir trouv la solution de cette question
pineuse et embarrassante.

Il dit  John:

--Vous prtendez tre un agent suprieur de la police?

--Voyez ma plaque.

--Et vous, continua le policeman s'adressant  Shoking, vous dites tre
un gentleman paisible que cet homme a voulu dvaliser.

--Je le jure, dit Shoking.

--D'o veniez-vous?

--De Charing cross.

--Ou alliez-vous?

--A Rotherithe o nous sommes.

--Alors, vous connaissez du monde, ici? dit encore le policeman, et
il ne vous sera pas difficile de vous mettre en prsence de gens qui
affirmeront votre identit.

Mais Shoking avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas dire
ce qu'il venait faire  Rotherithe et qui il allait visiter, car il
rpondit:

--Vous vous trompez, je ne connais personne  Rotherithe.

--Alors qu'y venez-vous faire?

--Me promener.

--En pleine nuit?

--Je suis un gentleman excentrique, dit froidement Shoking.

Mais cette raison, qui et satisfait sans doute bon nombre d'Anglais, ne
satisfit point le policeman.

--coutez, dit-il, ce n'est pas  cette heure-ci qu'il se trouvera du
monde  Scotland Yard pour dire si vous avez raison ou si cet homme
dit la vrit. Les chefs de police sont couchs, et il faudra attendre
demain pour que tout s'claircisse.

--Nous attendrons demain, dit John.

--Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas  Scotland Yard que nous
allons vous conduire.

--Et o cela? demanda John.

--Vous allez voir. Allons, suivez-nous!

Il fit signe  son compagnon de prendre John par le bras, et il passa en
mme temps, le sien sous celui de Shoking.

--Mais o voulez-vous me conduire? demanda pareillement celui-ci.

--Vous le verrez.

Et les deux policemen firent redescendre Shoking et le rough vers le
ponton d'embarquement.

On entendit, en ce moment, siffler la machine d'un petit bateau  vapeur
qui remontait la Tamise.

--Voil notre affaire, dit l'un des policemen. Et il secoua la corde de
la cloche du ponton. A ce bruit, le petit bateau  vapeur, qui aurait
pass sans doute devant le ponton sans s'arrter, se mit  stopper et
s'approcha peu  peu.




IV


John, le rough, se serait laiss mener au bout du monde, pourvu qu'on ne
le spart point de Shoking.

Il tait bien certain qu' un moment donn il lui serait facile de se
faire reconnatre, et que, par consquent, il toucherait la prime qui
lui avait t promise pour la capture du prtendu lord Wilmot.

Le petit bateau  vapeur, qui passait au large juste au moment o
l'un des policemen avait sonn la cloche, s'tait donc rapproch tout
aussitt du ponton d'embarquement.

Alors Shoking commena  comprendre.

Le bateau n'tait pas destin  transporter des voyageurs, il servait de
chaloupe au bateau-prison.

Car il y a sur la Tamise, auprs de Temple Bar, un vieux navire dmt,
ras comme un ponton, ternellement  l'ancre, et qui sert de violon 
tous les maraudeurs du fleuve.

Ce navire s'appelle le _Royaliste_.

Il est command par un vieil officier invalide, qui a sous ses ordres,
non des matelots, mais des guichetiers.

A l'intrieur, le _Royaliste_ est amnag comme une vraie prison.

Il a trois chaloupes qu'il met  l'eau chaque soir.

Ces chaloupes sont pourvues d'une petite machine  vapeur.

Mais la plupart du temps, elle ne fonctionne pas et est remplace par
quatre matelots, qui manoeuvrent la chaloupe  l'aviron.

Pourquoi?

C'est que ces chaloupes font ce qu'on appelle des rondes de nuit.

La Tamise est immense de largeur, au-dessous du pont de Londres surtout;
et c'est un joli champ de dprdations.

Les docks sont gards; chaque barque, chaque magasin ouvrant sur le
fleuve est surveill; nanmoins les vols sont nombreux; le _voleur
d'eau_, comme on l'appelle, s'attaque  tout, depuis les vieux cordages
jusqu'aux planches pourries.

Vritable chiffonnier aquatique, le _ravageur_ emporte tout ce qui lui
tombe sous la main.

Il est bon nageur; il plonge  merveille quand il est poursuivi; il se
glisse comme un poisson entre les coques de deux navires, ou leste comme
un gabier de misaine, il se rfugie dans la mture de quelque brick dont
l'quipage est  terre.

C'est pour donner la chasse  ces malfaiteurs nocturnes, que l'amiraut
a cr le service de nuit, qui a son tat-major sur le _Royaliste_.

Et c'tait prcisment une des trois chaloupes, la _Louisiane_, dont les
policemen avaient reconnu la machine  vapeur.

Au coup de cloche, les hommes qui la montaient avaient manoeuvr vers le
ponton.

--Avez-vous du monde  nous donner? demanda le chef.

--Oui, rpondit le policeman.

--Qu'est-ce que c'est?

--Vous allez voir.

Le mcanicien renversa la vapeur et la chaloupe accosta le ponton.

En mme temps, le chef de l'quipe sauta dessus et aborda les deux
policemen et leurs prisonniers.

--Bon! dit-il, je vois ce que c'est; ce gentleman a t dvalis par ce
rough.

--Vous n'y tes pas, camarade, rpondit John d'un ton moqueur.

--Vraiment?

--Voici ce dont il est question, reprit un des policemen. Cet homme que
voil,--et il dsignait John,--prtend qu'il a une mission de la police.

--Et j'ai quelque raison de le prtendre, rpondit John, qui montra sa
plaque.

--Ce gentleman, poursuivit le policeman, qu'il dit avoir mission
d'arrter, persiste  dire qu'il ne le connat pas. Tout cela me parat
assez louche, et je crois que vous ferez bien de les emmener tous les
deux  bord du _Royaliste_.

--Je ne demande pas mieux, dit John, pourvu que demain on avise 
Scotland Yard.

--On avisera, dit le commandant de la chaloupe.

--Mais je proteste! s'cria Shoking, je proteste, comme tout Anglais
libre a le droit de le faire. On ne peut pas arrter un gentleman sur la
dnonciation de ce misrable.

--Protestez, dit John; si on vous a caus des dommages, vous le ferez
valoir demain.

--Allons! en route! cria le matelot qui commandait la chaloupe.

Et il poussa Shoking qui,  son grand dplaisir, fut oblig de quitter
le ponton et de s'embarquer.

--Je vous les confie, dit le policeman.

--Ils seront entre bonnes mains, rpondit le matelot.

John s'tait embarqu sans rsistance.

--Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise nuit que je vais passer.
Son Honneur, sir Richardman, ajoutera bien cinq livres  la prime.

--Misrable! hurlait Shoking, tu seras puni de ton insolence!

La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont Londres, tandis que les
policemen regagnaient les ruelles troites de Rotherithe.

Il y avait dj deux prisonniers  bord; deux ravageurs qu'on avait
surpris, volant du cordage dans un magasin, au bord de l'eau.

On leur avait mis les fers aux pieds et aux mains, et ils taient
couchs au fond de la barque, comme du btail.

L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait  se lamenter et 
protester contre les violences dont il tait l'objet.

--Tiens, dit-il, il me semble que je te connais, toi.

--Vous vous trompez, dit Shoking.

--C'est un lord, ricana John le rough, tu ne dois pas connatre des
lords, toi.

--Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le prisonnier.

--Du tout, fit Shoking... je me nomme lord Wilmot.

--La! dit John en s'adressant au commandant de la chaloupe, vous avec
entendu, capitaine?

--Quoi donc?

--Que ce gentleman a dit qu'il se nommait lord Wilmot?

--Je l'ai entendu, en effet.

--Et vous en tmoignerez au besoin?

--Sans doute.

Shoking se mordit les lvres et s'adressa ce court monologue:

--Shoking, mon ami, vous tes un parfait imbcile. Vous n'avez plus
qu'une chose  faire pour complter votre oeuvre, dnoncer la retraite
de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que vous alliez faire 
Rotherithe.

S'tant ainsi admonest, Shoking ne parla plus, ne rclama plus.

Seulement il n'eut dsormais qu'une ide fixe, chapper  ses gardiens.

Et comme la chaloupe marchait bon train, et qu'on avait nglig
d'attacher mons. Shoking, l'ex-mendiant eut une inspiration:

--L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur... et si nous
passions en certain endroit, je n'hsiterais pas  faire un plongeon.

Mais pour que Shoking mt  excution son projet, il fallait que la
chaloupe passt en _certain endroit_.

Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans affectation  l'avant de la
chaloupe, qui soulevait, une cume blanche et remontait le courant.




V


L'endroit o Shoking aurait voulu passer tait en effet admirablement
propice  ses projets.

Auprs du pont de Londres, sous la troisime arche, se trouvent amarrs
une dizaine de petits bateaux  divers propritaires.

La Tamise, on le sait, n'a pas de quais. Les dernires maisons de la
Cit plongent dans l'eau, et ceux qui passent au large, peuvent, du
milieu du fleuve, apercevoir de grands magasins ouverts  fleur d'eau.

Les barques amarres sous le pont de Londres, appartiennent donc  des
marchands ou  des armateurs de la cit qui ont journellement affaire
dans les docks, et trouvent plus commode de s'y rendre par eau que par
terre.

Les arches du pont de Londres sont gigantesques; mais c'est sous la
troisime que, par les temps de brouillard, il est le plus prudent de
passer.

Le penny-boat, le steamer ou la simple chaloupe qui suivent le chemin en
remontant, passent alors au milieu d'une vritable petite flottille.
Le courant est moins dur  couper, et on n'y risque pas d'tre rejet
contre une des piles du pont.

Shoking savait tout cela et Shoking s'tait dit:

--John est plus fort que moi, et  la boxe c'est un homme dangereux;
tout  l'heure il m'a renvers sous lui comme il et fait d'un enfant;
mais si nous tions  la nage tous les deux, je ne le craindrais
plus... ni lui, ni les matelots de la chaloupe qui, parce que je suis un
gentleman, ont nglig de me mettre les fers aux mains et aux pieds.

La chaloupe montait vers London-Bridge  toute vapeur.

Mme en t, le brouillard pse la nuit sur le fleuve jaune.

Par consquent, par une nuit d'hiver comme celle-l, il tait assez
opaque pour ne permettre d'apercevoir le pont qu' une faible distance.

A cent mtres  peine, les arches noires estomprent la brume, et le
matelot commandant cria:

--Nous gouvernons droit sur une des piles du pont: pare  virer.

Celui qui tait  la barre donna un vigoureux coup de gouvernail, et
Shoking, plong jusque l dans l'anxit, eut un battemement de coeur.

La chaloupe, changeant brusquement de direction, se dirigeait maintenant
en droite ligne vers la troisime arche.

Or ce que voulait Shoking, c'tait passer par l o il tait  peu prs
sr de son affaire, et voici comment:

En supposant que Shoking se ft brusquement jet  l'eau en pleine
Tamise, un cri se faisait entendre, on stoppait sur-le-champ, la
chaloupe prenait la drive et, gouverne  l'aviron, donnait la chasse
au fugitif, qui n'avait pas le temps de faire dix brasses et tait
repch sur-le-champ.

Mais si, au contraire, la chaloupe passait au milieu de la flottille de
petites barques, elle ne pouvait stopper que difficilement sur-le-champ,
car elle courait risque de briser les embarcations  droite et  gauche,
et pour peu que Shoking ft plongeur, il avait toutes les chances
possibles de s'chapper.

Ds lors, Shoking eut donc un lger battement de coeur, en voyant la
chaloupe gouverner droit sur la troisime arche du pont.

Shoking avait toujours pass, au Wapping et dans tous les public-houses
o on le rencontrait autrefois, pour un homme doux, timide et pas du
tout aventureux.

John le rough, assis  l'avant de la chaloupe, tait si content de sa
prise, que l'ide que cette prise pouvait lui chapper dsormais ne lui
vint mme pas.

D'ailleurs, il faisait froid, l'eau de la Tamise devait tre glace, et
John se ft lui-mme trait de fou s'il et suppos un seul instant que
Shoking tait homme  braver une pareille temprature.

Shoking, cependant, tait rsolu.

Shoking se disait:

--L'eau est froide; mais, outre qu'il ne fera, pas chaud, cette nuit 
bord du _Royaliste_, demain matin je passerai trs-certainement un fort
vilain quart d'heure en comparaissant devant le chef de la police, qui
ne manquera pas de m'envoyer  Cold-Bath fields, savoir si un lord comme
moi ne peut pas tourner le moulin.

La chaloupe, nous l'avons dit, tait monte par quatre hommes, un
matelot commandant, un pilote, un mcanicien et un chauffeur, qui,
la vapeur renverse, redevenaient de simples matelots et reprenaient
l'aviron.

Les deux prisonniers taient couchs sur le dos; le matelot commandant
s'enveloppait le plus possible dans son manteau, et John le rough
supputait le nombre de jours heureux, qu'il aurait  vivre sans rien
faire, quand il aurait touch le prix de sa trahison.

Le pont se dessinait maintenant dans le brouillard avec une grande
nettet, et, par un effet de mirage, il paraissait prt  se renverser
sur la chaloupe.

Shoking profita de l'obscurit complte qui se fit tout  coup pour se
rapprocher du bord, et comme la chaloupe entrait  toute vapeur sous
l'arche, le matelot commandant tressaillit tout  coup, car il entendit
un bruit sourd et quelque chose comme un clapotement.

--Un homme  l'eau! cria-t-il.

Mais un nouveau bruit, identique au premier, se fit, suivi d'un juron.

C'tait John le rough qui, lui aussi, s'tait jet dans la Tamise  la
poursuite de son prisonnier.

--Stoppe! cria le matelot commandant.

Mais celui qui tait  la barre rpondit:

--C'est impossible ici; au del du pont...

* * * * *

Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et pendant ce temps,
Shoking plongeant sous la barque, nageait entre deux eaux, profitait de
l'obscurit et faisait le moins de bruit possible.

Mais John le rough le suivait de prs.

Lui aussi tait bon nageur, et il tenait trop  son prisonnier pour
renoncer ainsi  sa poursuite.

Alors, dans les tnbres opaques qui rgnaient sous l'arche, commena
une lutte vraiment fantastique.

Shoking nageait rapidement, mais le rough le suivait de prs.

Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se devinaient au
clapotement de l'eau qu'ils soulevaient.

--Je finirai bien par t'atteindre! criait John:  moi de la chaloupe, 
moi!

La chaloupe avait fini par s'arrter.

Mais Shoking passait comme une anguille  travers les barques, et tout 
coup John n'entendit plus rien.

C'est que Shoking tait parvenu  se hisser dans un bateau et  s'y
tenir immobile.

--Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait John que le froid saisissait,
je le rattraperai!...

La chaloupe avait allum son fanal de poupe; elle manoeuvrait en arrire
et redescendait maintenant vers le pont.

Soudain les rayons du fanal percrent les tnbres qui rgnaient sous
l'arche, et John jeta un cri.

Il avait aperu Shoking debout dans une barque.

--Ah! je te tiens! s'cria-t-il.

Et, en deux brasses, il eut atteint le bateau et se cramponna au
bordage.

Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait au fond de la barque
et comme le rough se soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible.

Shoking lui avait appliqu sur la tte un vigoureux coup d'aviron, et le
flot noir de la Tamise s'tait referm aussitt sur John le rough...

La chaloupe arrivait en ce moment.

Mais dj Shoking avait disparu.

Il s'tait rejet  l'eau, et nageait vigoureusement vers le bord,
que la chaloupe tait encore engage au milieu des petites barques qui
gnaient de plus en plus la manoeuvre.

Shoking tait sauv!




VI


Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough.

Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il tait probable que s'il
n'tait pas mort du coup d'aviron, du moins il s'tait noy.

Ds lors, Shoking n'avait plus peur.

Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorit que Wilmot et
Shoking ne faisaient qu'un, et, par consquent, faire arrter Shoking
comme complice de l'homme gris, que la police recherchait.

Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait.

Bien avant qu'elle ne se ft dbrouille au milieu des petits bateaux,
Shoking avait touch le bord, et il s'tait retrouv dans les tnbres.

La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied
des maisons.

Celle auprs de laquelle Shoking aborda tait un magasin d'huile de foi
de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivire, demeuraient
ouvertes, une temprature humide et basse convenant  cette sorte de
marchandise.

Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, o Shoking se glissa.

Mais ce gardien valait une patrouille entire.

C'tait un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui
ddaignent d'aboyer, mais sautent  la gorge d'un homme et l'tranglent
tout net.

Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurit
deux points lumineux.

Mais il tait dit que cette nuit-l Shoking se tirerait  son honneur
des plus grands prils.

Il avait chapp au rough, il s'tait sauv des mains de ceux qui
faisaient la police de la Tamise; sa mmoire devait lui rendre clmente
la terrible mchoire du chien.

Shoking tait un enfant de la cit de Londres; il savait tout ou  peu
prs; il avait mendi, couch, travaill mme,  peu prs partout.

On l'avait employ dans les docks  porter des fardeaux, et sur les
navires  dcharger des gueuses de lest.

Seulement, le plus beau temps de sa misre avait t aussi le plus bel
ge de sa paresse, et quand Shoking avait touch le salaire de trois
jours de travail, il avait huit jours de fainantise sur la planche.

Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixs sur lui firent
surgir dans sa mmoire, avec la spontanit de l'clair, un double
souvenir.

Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaill pour le
compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui
avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan.

Aussitt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace,
semblables  des toiles filantes, et que le terrible gardien s'lanait
sur lui, Shoking cria:

--Paix donc, Sultan!

Les deux points lumineux s'arrtrent et le grognement s'teignit
aussitt.

--H! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne
reconnais pas les amis?

videmment flatt de s'entendre appeler par son nom, le chien s'tait
calm subitement.

--Mon petit Sultan! rpta Shoking avec clinerie.

Alors le chien s'approcha, non plus menaant et la gueule ouverte, mais
en chien intelligent qui veut savoir  qui il a affaire.

Shoking tendit hardiment la main et se mit  caresser le terre-neuve.

Cependant celui-ci ne se ft pas laiss prendre peut-tre  ces
amabilits, si Shoking n'et t ruisselant de cette eau noire,
limoneuse et sale de la Tamise.

Or, la spcialit premire d'un terre-neuve tant de sauver les gens qui
se noient, il tait vident que la sympathie de Sultan tait acquise 
Shoking, du moment o celui-ci sortait de l'eau.

Et comme si le chien et su comprendre textuellement ses paroles,
Shoking lui dit encore:

--Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien  craindre
pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer...

Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta
contre Shoking avec un grognement d'amiti, et ds lors, Shoking fut
chez lui.

A l'abri dans le magasin, sr que, si on le venait poursuivre jusque-l,
le chien ferait son mtier de gardien, Shoking attendit.

Il attendit que la chaloupe et explor la Tamise dans tous les sens, en
amont et en aval du pont de Londres.

Comme le brouillard est sonore, il entendit mme retentir au loin la
voix du matelot commandant qui disait:

--Aprs a, camarades, a ne nous regarde qu' moiti. Nous n'avons rien
de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise
qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne
pouvons pas les rattraper... bonsoir!...

Et Shoking aperut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait
de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle
disparut de nouveau.

Alors il se dit:

--Je suis dj bien mouill, je ne risque pas grand' chose  me rejeter
 l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je
connais un fripier dans le Borough, de l'autre ct de la Tamise, qui me
louera des habits secs pour une demi-couronne.

Sur cette rflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui
dit:

--Adieu, Sultan... tu es un chien fidle... et je le dirai  ton matre
quand je le verrai...

Puis il piqua rsolument une tte dans la Tamise.

Jamais un homme ne se jette impunment  l'eau, en prsence d'un
terre-neuve.

Sultan n'tait peut-tre pas fch, du reste, d'avoir un prtexte pour
quitter son poste.

A peine Shoking commenait-il  nager vigoureusement, qu'il entendit
l'eau clapoter auprs de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude
haleine du chien.

Sultan nageait cte  cte avec Shoking.

--Oh! oh! fit celui-ci, pas de btises, mon ami, ne va pas t'imaginer
que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu' ma soif, en
croyant me sauver.

Mais Shoking avait mal jug Sultan.

Sultan tait un chien intelligent, qui avait tout aussitt apprci le
mrite de Shoking, comme nageur, et c'tait simplement pour lui faire la
conduite qu'il s'tait mis  l'eau.

Il se contenta donc de nager auprs de lui, comme un camarade, et il se
paya le plaisir d'aborder de l'autre ct de la Tamise,  cent mtres
au-dessous du pont de Londres, tout auprs de Shoking.

Shoking tait haletant, nanmoins il crut poli de faire ses compliments
 Sultan.

--Tu es un bon chien, rpta-t-il, je le dirai  ton matre. Adieu,
Sultan.

Et il le caressa.

Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait
plus besoin de lui, et il se remit tranquillement  l'eau pour regagner
le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles troites
du Borough.

Hlas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent
jusque-l, allait commettre  son prjudice la plus dplorable des
bvues.

En effet, comme il tait dj au milieu de la Tamise, le chien heurta
son poitrail  quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur
l'eau.

Il flaira et reconnut un homme.

Cet homme n'tait autre que John le rough, vanoui  la suite du coup
d'aviron.

Et le chien, obissant  son instinct de sauveteur, prit les haillons
du rough  pleines dents, et se mit  tirer l'homme vanoui aprs lui,
nageant vigoureusement dans la direction du magasin.

Apres s'tre montr l'ami de Shoking, Sultan commettait la dplorable
action de sauver son ennemi mortel.

Ah! si Shoking l'avait su, comme il et retir sur-le-champ son estime
et son amiti au terre-neuve.

Mais Shoking, en ce moment, tait  la recherche du fripier qui lui
pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant
le pole.




VII


Le Borough est le quartier situ sur la rive droite de la Tamise, qu'on
trouve au bout du pont de Londres.

A l'ouest s'tend le Southwark;  l'est, toujours sur la mme rive,
Rotherithe.

Trs-bruyant le jour, ce quartier est noir et silencieux la nuit.

Au del des larges voies qui rayonnent  l'entour de la gare de
London-Bridge, on trouve des ruelles troites et sombres dans lesquelles
vit une population industrieuse et interlope.

Il y a une rue, dont les maisons sont hautes et noires, qui est pleine
de fripiers.

Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela tient peut-tre  ce que
les gens qui ont recours  lui, et que retient une certaine honte,
prfrent s'aller affubler la nuit des habits d'occasion dont ils ont
besoin.

Shoking, par exemple, n'avait pas de tels prjugs, et s'il et eu
besoin de se vtir en gentleman, il serait tout aussi bien entr chez
son ami Sam en plein jour et au grand soleil.

Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers  dix heures du soir
et alla frapper  la porte de Sam, c'est que ses vtements taient
ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en changer.

Sam est l'abrviation familire de Samuel.

Celui qui portait ce nom tait un petit juif entre deux ges qui faisait
plus d'un mtier.

Il tait fripier, prteur d'argent, expert en matires d'or et d'argent,
et il avait invent un outil pour percer les perles.

Avec tout cela, il n'tait pas riche, en dpit des commrages du
quartier, qui le croyait millionnaire, et le plus clair de son bien
tait une jolie fille du nom de Katt, qui trnait dans sa boutique
depuis le matin jusqu'au soir.

Katt tait la fille unique de Sam, qui tait veuf depuis longues annes.

Elle savait attirer les chalands, retenir les indcis et les dcider
 acheter, pousser  la dpense ceux dont la bourse paraissait bien
garnie, et le vieux juif avait coutume de dire que Katt tait sa
meilleure marchandise.

Ce fut donc  la porte de Sam que s'en alla frapper Shoking.

Sam tait absent; il s'en tait all dans Hay-Markett acheter la
dfroque d'un gentleman qui partait pour les Indes.

Katt tait seule.

Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout dernirement, s'habiller
des pieds  la tte avec l'argent de lord Palmure.

--Bonjour, gentleman, lui dit-elle.

Shoking fut videmment flatt de l'appellation et il rpondit:

--Bonsoir, miss Katt, vous tes vraiment aussi jolie que la fille d'un
lord de Belgrave square.

Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brlait une petite lampe 
esprit de vin, dont les rayons tombrent sur ses habits ruisselants et
couverts de boue en maint endroit.

--Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous arrive-t-il donc, monsieur
Shoking?

--Hlas! un malheur, comme vous voyez. Je suis tomb dans la Tamise et
j'ai failli me noyer.

--Vous tes tomb dans la Tamise?

--Oui. J'avais peut-tre trop bien dn et je ne marchais pas trs-droit
en sortant de la taverne de la Temprance, qui est bien celle de Londres
o on se grise le plus facilement. J'ai travers la Cit, je suis
descendu par Sermon lane pour gagner le bateau-ponton et attendre le
penny-boat. Il faisait trs-noir et, dame! au lieu de mettre le pied sur
le ponton...

--Vous l'avez mis  ct?

--Justement.

--Et vous tes tomb  l'eau?

--Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est pourquoi vous me voyez ici 
pareille heure. Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi.

--Oh! certainement non.

Et, tout en coutant Shoking, Katt jetait un coup d'oeil sur la coupe de
ses habits et se disait:

--Voil qui ne sort pas de notre boutique. Il parait qu'il a fait
fortune, ce bon Shoking.

Puis tout haut et avec quelque embarras:

--Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, si j'aurai des habits assez
convenables pour vous.

Shoking sourit:

--coutez, ma petite Katt, dit-il, je puis bien me confier  vous. Je
vais  Rotherithe voir des parents qui ne sont pas riches et que j'aime
autant ne pas humilier, car il faut vous dire que j'ai fait un petit
hritage et que je suis  mon aise.

--Ah! vraiment? fit Katt.

--Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque chose,  prsent, comme trois
cents livres de revenu.

--Un joli denier, murmura Katt.

--Par consquent, je vais vous demander la permission de dcrocher cette
vareuse, ce chapeau goudronn et ce pantalon bleu, et d'aller passer le
tout dans votre arrire-boutique.

Katt prit une perche munie d'un crochet et enleva au rtelier qui
rgnait tout le long des murs de la boutique, les objets que lui
dsignait Shoking.

Aprs quoi elle poussa une porte, qui laissa voir une chambre au milieu
de laquelle ronflait un pole de faence.

--Voulez-vous une chemise? dit-elle encore.

--Une chemise et des bas, dit Shoking.

Et il passa dans cette seconde chambre, qui servait  l'essayage, comme
on dit, et dans laquelle il y avait une grande glace qui permettait aux
clients de se voir de la tte aux pieds.

Shoking referma la porte.

Puis, en un tour de main, il se fut dbarrass de ses habits mouills,
se roula ensuite dans une couverture de laine, afin de se scher, et
demeura quelques minutes auprs du pole.

Aprs quoi il fit sa toilette nouvelle et posa crnement, en arrire de
sa tte, le chapeau goudronn.

--J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majest, se dit-il alors, et, si
je rencontre les deux policemen qui voulaient m'envoyer coucher sur le
Royaliste, ils ne me reconnatront pas.

En effet, Shoking tait tout  fait mtamorphos.

Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon qu'il venait de quitter,
et repassa dans la boutique.

--Vous devez tre plus  votre aise ainsi? lui dit Katt en souriant.

--Ah! cela est vrai, fit-il.

En mme temps il ouvrit sa bourse et posa une demi-guine sur le
comptoir.

--Mais pourquoi payez-vous maintenant? monsieur Shoking, dit Katt,
puisque vous me laissez vos autres habits.

--C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-mme les chercher.

--Ah!

--J'enverrai peut-tre mon domestique, ajouta le bon Shoking avec une
nave emphase.

Et comme Katt s'apprtait  prendre sur la demi-guine un modeste
salaire et  lui rendre la monnaie, il lui dit:

--Gardez tout, ma chre.

Katt fut littralement blouie et son tonnement durait encore que
Shoking tait dj loin.

Shoking avait besoin de rattraper le temps perdu.

--L'homme gris ne doit pas savoir ce que je suis devenu, pensait-il, et
je dois pourtant lui porter des nouvelles de John Colden.

Ce disant, Shoking arpentait Troley street, arrivait dans lisabeth
street et s'engageait dans le ddale de petites ruelles qui sparent le
Borough de Rotherithe.

Une demi-heure aprs, il arrivait en face de la chapelle dans le
cimetire de laquelle, la veille de l'excution de John Colden,
s'taient assembls les chefs fenians, l'abb Samuel et l'homme gris.

Mais Shoking n'entra point dans le cimetire.

Il s'en alla, au contraire, au public-house qui se trouvait en face.

Le public-house ne renfermait que deux buveurs et le landlord.

Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en voyant Shoking
s'attabler.

Puis il quitta son comptoir, puisa une chope de stout et la porta 
Shoking, auquel il dit tout bas:

--Ces gens-l vont s'en aller. Attendez.

--Qui, fit Shoking d'un signe de tte.

Le landlord ne se trompait pas. Les deux hommes, qui taient des
ouvriers du port, achevrent leur pinte d'ale, jetrent six pence sur la
table et s'en allrent.

Alors Shoking s'approcha du comptoir:

--Comment va-t-il? dit-il tout bas.

--Assez bien ce soir, et la fivre se dissipe.

--Peut-on le voir?

--Oui, mais attendez que je ferme. Depuis hier, il y a des figures
sinistres dans le quartier, et je me mfie.

Shoking tressaillit.

--Serions-nous donc dcouverts? dit-il.

--Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura le landlord.




VIII


Le land lord alla donc poser les volets  la devanture du public-house,
teignit le bec de gaz qui brlait au-dessus du comptoir et ne laissa
allume qu'une petite lampe  schiste.

Puis il revint s'asseoir auprs de Shoking:

--Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on
voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le
tour de la chapelle et du cimetire, les autres viennent ici boire et
regardent partout.

--Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police?

--Je le crains; seulement, jusqu' prsent, une chose me rassure, reprit
le landlord.

--Laquelle?

--Je crois bien qu'ils ont vent que le condamn enlev sur l'chafaud
par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas o.

--Ah! vous croyez?

--Oh! j'en suis sr; je crois mme que le dernier endroit qu'ils
souponnent, c'est ma maison.

--Dieu vous entende! murmura Shoking avec motion.

--Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'tat de
quitter le lit. Il a prouv une si grande motion sur l'chafaud que,
vous le savez, il a t fou pendant quarante-huit heures.

--Oui, certes, je le sais, dit Shoking.

--Maintenant, il a retrouv sa raison, mais le mdecin qui le voit, dit
qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici l, je
tremblerai  toute minute.

--Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, o
irait-il?

--Je ne sais pas. Londres est si grand!...

--Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rtablisse. Nous ne
pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?

--Oui, nous allons descendre.

Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-billa.

Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house.

--Personne! dit-il.

Il ferma la porte, revint auprs de Shoking et prit la petite lampe 
schiste.

Aprs quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprs du
comptoir.

On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces
chelles  degrs larges et plats qu'on appelle _chelles de meunier_.

Le landlord passa le premier et Shoking le suivit.

La cave du public-house ressemblait  toutes les caves.

Elle tait carre et ne paraissait pas avoir d'autre issue.

Des tonneaux de plusieurs dimensions taient rangs tout  l'entour, et
l'un de ces tonneaux tait haut de prs de deux mtres.

Le landlord s'en approcha, tourna le robinet plac au centre et tout
aussitt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds
invisibles.

Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux
hommes pouvaient marcher de front.

C'tait le chemin de la cachette o tait John Colden, le condamn 
mort.

Une fois entrs dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la
petite lampe  la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa
place accoutume, de telle faon que si alors on tait descendu dans la
cave, on n'aurait pas remarqu cette futaille plus que les autres.

John Colden tait, couch dans une sorte de salle basse  l'extrmit de
ce corridor auquel le tonneau servait d'entre.

Cette salle prenait de l'air par un trou perc dans une vote au-dessus
de laquelle passait un des nombreux gouts dont la ville de Londres est
sillonne; et elle n'tait pas claire par la lumire du jour.

Auprs d'un lit de camp tait une lampe qui brlait sur une petite
table.

Assis devant cette table, Shoking aperut un homme de haute taille, au
front basan, qui n'tait autre que celui des quatre chefs fenians qui
venait d'Amrique.

John n'avait plus ni la fivre ni le dlire, sa raison lui tait
revenue, et il reconnut Shoking.

--Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main.

--Je ne souffre pas, dit John, mais je suis ananti, je n'ai aucune
force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout.

--La force te reviendra, dit Shoking.

John Colden eut un sourire mlancolique.

--Vous vous tes tous donn bien du mal pour me sauver, dit-il.

--C'tait notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous.

--Il n'est arriv malheur  personne? demanda encore John Colden.

--A personne, jusqu' prsent...

--L'homme gris?...

--Il est aussi bien cach que toi.

--L'enfant?...

--A l'abri de toute poursuite derrire les murs de Christ's hospital.

--Et toi?...

--Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai chapp belle cette nuit.

--Vraiment?

--Tu vas voir...

Et Shoking raconta  John Colden ses aventures de la soire.

--Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les
ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les
tratres!

--Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-l qui nous
gnera dsormais.

Il faisait allusion  John le rough.

--Tu es sr de l'avoir tu?

--Dame! rpondit navement Shoking, je l'ai tourdi suffisamment pour
qu'il se noie, dans tous les cas.

John essaya de se soulever, mais les forces lui manqurent.

--Voil qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la
mort, je marchais  l'chafaud, rsign et d'un pas ferme... on me sauve
et la peur me prend...  telle enseigne que j'ai manqu en mourir.

--L'homme gris, rpondit Shoking, m'a expliqu cela; mais je ne suis pas
un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il
s'est servi.

En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.

Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rve,
jadis, tait d'tre un _pauvre prsent_  la Workhouse de _Mile end
road_.

--Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux
jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais
lui porter de tes nouvelles.

Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord
le chemin du tonneau.

Cinq minutes aprs, il quittait le public-house, dont les abords taient
toujours dserts.

Cependant comme il longeait le cimetire, un bruit confus et presque
imperceptible arriva  son oreille.

La nuit tait noire et le brouillard pais.

Shoking s'arrta.

Alors le bruit lui parut plus distinct.

C'taient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetire.

A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires
au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux
personnes qu'il entendait causer.

Alors Shoking se coucha  plat-ventre et colla son oreille au sol.

La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le
procd qu'employait Shoking est connu de toute ternit.

L'Indien dans la savane, l'Arabe au dsert, le chasseur au fond des
bois, quand ils veulent entendre  une grande distance, se couchent et
appliquent leur oreille sur le sol.

Shoking, demeur debout, n'et saisi que par lambeaux la conversation de
ces htes nocturnes du cimetire.

Son oreille colle  terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils
disaient.

Et il se prit  couter avec attention.




IX


Ce que ces hommes, dont la voix, tait du reste parfaitement inconnue 
Shoking, disaient entre eux, pouvait tre tout  fait insignifiant pour
lui et ne se rapporter ni  John Colden, ni  l'homme gris, ni mme 
lui, Shoking.

A Londres, il y a toujours une certaine quantit de vagabonds qui se
trouvent sans gte.

Comme on les traque dans les rues, et que les policemen les conduisent
aux postes de police, les uns se rfugient dans les paras et couchent
sur une branche d'arbre; les autres ne ddaignent pas d'enjamber la
clture d'un cimetire et d'aller chercher un asile parmi les morts.

Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient donc appartenir  cette
catgorie de gens sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit
venue.

Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, Shoking, s'applaudit
d'avoir prt l'oreille.

L'un de ces deux hommes disait:

--Vois-tu, je suis sr de ce que j'avance.

--Tu crois qu'on l'a cach dans Rotherithe?

--Oui.

--Mais comment peux-tu le savoir?

--J'tais devant Newgate la nuit mme de l'excution, et je vais te dire
comment j'y tais...

--Voyons?

--Je n'ai jamais manqu d'aller voir pendre depuis dix ans.

Par consquent, je m'tais mis en route ds six heures du soir.

Voil que, dans Farringdon road, je trouve tant de monde, mais tant de
monde, que je me doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. Puis
j'entends parler le patois des ctes d'Irlande, que je comprends et que
je parle moi-mme trs-bien, attendu que lorsque j'tais matelot, je
suis rest deux ans  Cork.

La foule marchait et je me laissais entraner par elle; un homme
m'adressa la parole en irlandais et me dit:

--A-t-on donn le signal?

Je rponds  tout hasard et dans la mme langue:

--Pas encore.

Mon interlocuteur reprend:

--C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas?

--Je crois que oui.

Emport par la foule, je me trouve dans Old Bailey.

--a fait que tu as tout vu?

--Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est retire, emportant le
pendu qui avait perdu connaissance. Je crois bien qu'il n'y avait que
moi d'Anglais dans tout ce monde.

--Mais comment sais-tu?...

--Attends donc! Les policemen bousculs, les Irlandais sont descendus
au pas de course vers la Tamise; comme j'tais au milieu d'eux, j'ai t
port par le flot, et j'ai pu voir quatre grands gaillards sauter dans
une barque, y coucher le pendu et pousser au large.

--a ne prouve encore rien.

--Mais si, car la barque a pris la drive et je l'ai suivie des yeux.

--Dans la direction de Rotherithe?

--Oui.

--Mais qui te dit qu'elle s'y est arrte?

--Attends encore... Le lendemain, je descends  Charring cross et
je prends le penny-boat pour m'en aller  Greenwich. Nous touchons 
London-Bridge, et voil que, parmi les passagers qui montent  bord,
je reconnais un des quatre hommes qui avaient emport le pendu dans la
barque.

Quand le penny-boat a touch  Rotherithe, cet homme est descendu.

--Et tu n'a pas eu l'ide de le suivre?

--Non, parce que je n'avais pas encore lu dans les journaux qu'il y
avait une prime de cent livres pour qui dcouvrirait l'endroit o on a
cach le condamn.

Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le pendu devait tre 
Rotherithe et qu'un jour ou l'autre je retrouverais mon grand Irlandais,
que je le suivrais alors... et que je finirais bien par dcouvrir la
retraite de John Colden.

--Et c'est pour cela que nous passons ici les nuits et les jours?

--Oui.

--Jusqu' prsent nous n'avons rien vu... rien trouv...

--Patience! cela viendra.

Shoking n'en entendit pas davantage: il tait fix.

Il se releva donc sans bruit et s'loigna sur la pointe du pied.

--Voil deux gaillards qu'il faudra surveiller, se dit-il; mais le mal
n'est pas aussi grand que je le supposais. Ce n'est pas la police de
Scotland Yard qui est sur nos trousses, c'est une police particulire,
ne de la spculation prive. On assommera les deux drles, et tout sera
dit.

Cette rflexion faite, Shoking reprit le chemin du Borough, en prenant
ses jambes  son cou.

Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, mais Shoking n'avait
jamais t plus alerte et plus jeune.

Il regagna donc le Borough, puis le Southwark et arriva enfin dans la
cathdrale des catholiques, Saint-George church.

Les alentours de l'glise taient dserts, et un silence profond rgnait
sur la place qui sert de ceinture au cimetire.

La flche du clocher se perdait dans le brouillard. Cependant, tout en
haut, on voyait une petite lumire, qui ressemblait  une toile perdue
dans ce ciel nuageux.

Shoking regarda cette lumire et il eut un battement de coeur.

--Allons, se dit-il, le matre a t sage, il n'est pas sorti ce matin.

Et Shoking se mit  suivre la grille qui entourait le cimetire et
arriva  cette porte que le sacristain ouvrait au petit jour et par
laquelle la malheureuse mre de Dick Harrisson s'introduisait dans le
champ du repos, pour venir prier sur la tombe de son enfant.

Cette grille tait entre-bille.

Shoking la poussa et pntra dans le cimetire.

Maintenant il ne tremblait plus, comme cette nuit o il tait venu, en
compagnie de l'homme gris, dterrer la bire de Dick Harrisson.

Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking tait devenu philosophe et
esprit-fort en la socit de l'homme gris.

Ce fut donc d'un pas assur qu'il s'achemina, au travers des tombes,
vers cette petite porte qui se trouvait derrire l'glise.

Puis il frappa doucement.

La porte s'ouvrit, mais aucune lumire n'apparut, et Shoking entra dans
l'glise, qui tait plonge dans les tnbres.

--Est-ce vous? dit une voix.

--C'est moi, rpondit Shoking.

Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta:

--Venez... il est l-haut... il vient de rentrer...

--Comment! dit Shoking, il a os sortir ce soir encore!

--Oui.

--Quelle imprudence!

Le vieux sacristain, car c'tait lui  qui avait affaire Shoking, le
conduisit jusqu' l'entre du clocher et lui fit poser le pied sur la
premire marche.

--Maintenant, dit-il, vous savez le chemin?

--Oui. C'est tout en haut.

--Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard.

Shoking monta jusqu' cette petite salle que nous connaissons et dans
laquelle Jenny l'Irlandaise et son fils s'taient cachs pendant deux
jours et deux nuits.

Cette salle servait maintenant d'asile  l'homme gris qui avait, depuis
le sauvetage de John Colden, toute la police de Londres  ses trousses.
Shoking le trouva assis devant une petite table couverte de papiers et
de livres.

Il lisait et fumait.

--Ah! te voil, dit-il en regardant Shoking. D'o viens-tu donc?

Shoking raconta succinctement toutes ses aventures de la soire.

L'homme gris frona lgrement le sourcil quand Shoking en arriva 
cette conversation qu'il avait entendue dans le cimetire de Rotherithe.

--Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut rester ternellement 
Rotherithe.

--Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa Shoking.

--Tu dis qu'il a retrouv la raison?

--Oui.

--Qu'il n'a plus la fivre?

--Non.

--Alors, je puis agir.

Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, l'homme gris ajouta:

--J'ai le moyen de rendre John mconnaissable, et, de blanc et blond
qu'il est, le faire multre avec des cheveux noirs et crpus.

Alors, tu comprends que Calcraff lui-mme ne le reconnatrait pas.

--Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas us de ce moyen tout de suite?

--Parce que son tat de fivre ne le permettait pas, dit l'homme gris.
Je l'aurais tu...

--Et... maintenant?

--S'il n'a plus la fivre, je rpondis de lui.

A ces dernires paroles, Shoking se gratta l'oreille, et l'homme gris se
prit  sourire.

--Je gage que tu as quelque chose  me dire? fit-il.

--Oui, dit Shoking.

--Eh bien! va, je t'coute...

Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette entre ses doigts...




X


Shoking s'tait gratt l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure
qu'il ft excessivement embarrass.

En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convi aux
meetings; il entend parler, il apprend  parler, il sait parler au
besoin.

L'ducation politique est universelle; et par consquent chacun sait
exprimer sa pense.

Les uns vont droit au but; les autres prfrent le chemin fleuri des
circonlocutions et savent tourner les difficults.

Shoking appartenait  cette dernire cole, la pense de son discours
n'tait jamais que dans le post-scriptum.

--Matre, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'tre
dirige.

--Tu crois? fit l'homme gris.

--La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre
savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle mprisait l'Irlande.

--Ah! vraiment?

--Aujourd'hui, reprit Shoking, encourag par cette petite phrasologie
qui avait son mrite relatif, l'Irlande est sortie des tnbres.

--Ah! ah!

--Elle a jet le masque, elle a dfi sa vieille ennemie, elle a amen
la lutte au soleil.

--Aprs?

--L'Irlande a os ravir un condamn  l'chafaud, poursuivit Shoking,
qui le prenait de plus en plus au srieux.

L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.

--Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu
O'Connell.

--Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des
oppositions familires aux grands orateurs.

--Explique-toi.

--Elle tait forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la
conseillait, qui pouvait...

--Et ce chef, interrompit l'homme gris, o est-il donc maintenant?

--Il se cache, dit Shoking.

--Bon!

--Et c'tait prcisment  cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef
se cache-t-il?

--Parce que la police est  ses trousses, et que s'il tait pris...

--Si John Colden tait pris, se hta de dire Shoking, on le pendrait de
nouveau.

--Et si le chef dont tu parles tait pris, dit l'homme gris, on le
pendrait galement.

C'tait l que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend
le gibier au coin d'un bois.

--Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.

--Tu crois?

--Ou si on le prend, on ne le reconnatra pas.

-Eh bien?

--John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui
peut tre reconnu au premier jour.

--Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je
ne t'ai pas cout si longtemps, sans deviner ds les premiers mots o
tu voulais en venir?

A son tour, Shoking, qui jusque-l avait parl les yeux baisss, regarda
l'homme gris.

--Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment o je puis rendre
John Colden mconnaissable et le soustraire, par consquent,  toute
poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-mme.

--C'est la vrit pure, dit Shoking.

--Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris.

--N'est-ce pas? fit navement Shoking.

--Mais tu as tort, en ralit.

--Ah!

--A ton tour, suis donc mon raisonnement.

--Voyons? dit Shoking.

--Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui tait
cordonnier de son tat, qui n'a jamais t beau et qui ne perdra pas
grand'chose  troquer ses cheveux roux contre des cheveux crpus.

--a, c'est vrai, fit Shoking.

--Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi...

--Oh! vous tes beau, fit navement le mendiant.

--Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux tre
aim.

Shoking tressaillit.

--Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme
trange, qui s'est dclare ma mortelle ennemie.

--La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien? fit Shoking haletant.

--Eh bien! j'ai mis dans ma tte qu'elle m'aimerait, comprends-tu?

--Mais... pourquoi?...

Un nouveau sourire glissa sur les lvres de l'homme gris.

--Vous l'aimez donc, vous? demanda navement Shoking.

--Pas encore.

--Alors...

--Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc
bien que j'ai besoin de mon physique.

--Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il tait, ne dsertait pas
facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie.

--Mortelle.

--Et comment donc pourrait-elle vous aimer?

--Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le
plus sr pour arriver  l'amour s'appelle la haine.

Shoking se courba bloui.

--O matre! matre! dit-il, qui donc tes-vous?

--Je suis un ange dchu, rpondit-il,  qui Dieu a donn le repentir et
laiss la force et la volont.

Puis tout s'teignit.

Cette aurole, qui avait un moment couronn ce front large et
scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme
triste et doux que Shoking avait rencontr pour la premire fois dans la
taverne du Blak horse.

--Donc, reprit-il aprs un silence, coute-moi bien.

--Parlez, matre.

--Occupons-nous de John Colden.

--Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et
venir librement dans Londres; et qu'il continue  servir notre cause.

--Bon! fit Shoking, d'un signe de tte.

L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et,
sur ce feuillet, il crivit quelques mots au crayon.

--Demain matin, dit-il, tu iras chez un _chemist dispensary_.

--Oui, matre.

--Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique l-dessus.
Puis tu retourneras  Rotherithe, et tu feras avaler cette potion  John
Colden, en deux fois  deux heures d'intervalle.

--Et il deviendra multre?

--En une heure.

--Mais... les cheveux?

--Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les
verseras ensuite sur ta main, aprs quoi tu en frotteras les cheveux de
John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs.

--Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du
rsultat.

--Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris.

--Elle se lve et se promne dans le jardin.

--C'est bien: j'irai la voir demain.

--Vous oserez donc sortir?

--Oui.

--Mais s'il vous arrive malheur?

--Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore...

Adieu, Shoking; excute fidlement mes ordres et ne te mets plus martel
en tte.

Et sur ces derniers mots, l'homme gris congdia Shoking d'un geste.




XI


Cependant la femme que Shoking avait rencontre sur le penny-boat et
qui, disait-elle, tait alle quatre fois de suite  White cross sans
pouvoir faire mettre son mari en libert, bien qu'elle se prsentt avec
l'argent, cette femme avait dit la vrit.

Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'tait entt et Paddy avait
d coucher ce soir-l encore  White cross.

Il est vrai que la femme de Paddy tait alle  Rotherithe, et qu'elle
avait fini par trouver le crancier impitoyable qui avait fait mettre
son mari en prison pour la misrable somme de dix livres.

Le crancier tait dur, mais il tait loyal; d'ailleurs il avait trop
grande envie de toucher son argent pour hsiter  reconnatre que
c'taient dix livres et non pas cent qui lui taient dues.

--Rentrez chez vous, ma chre, avait-il dit  la femme de Paddy, et
venez demain  six heures  White cross. J'y serai et tout s'arrangera.

La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth s'en tait donc retourne dans
le Southwark, en se disant:

--Miss Ellen attendra vainement Paddy cette nuit, mais je n'y puis rien.

Elle avait donn  souper  ses enfants, les avait couchs ensuite et
s'tait mise au lit  son tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son
impatience tait grande.

Le lendemain tout tait all comme sur des roulettes.

Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifi Paddy d'une
demi-couronne  titre de dommages-intrts, et Paddy s'en tait all
triomphant au bras de sa femme.

C'est un dur sjour pour un pauvre diable en guenilles que White cross;
le crancier consigne le moins d'aliments possible, loge son dbiteur en
un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait jamais t quand il tait
libre, il regrette ce temps-l.

Paddy avait donc prouv une si grande joie qu'il avait oubli de
demander  sa femme quel tait le bienfaiteur gnreux qui lui rendait
la libert.

Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette question.

--Mais c'est miss Ellen, dit-elle.

Paddy fit un mouvement de surprise et presque de crainte.

--Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin de moi!

--Oui, et elle t'attendait hier soir.

--O cela?

--A la porte de son jardin.

Paddy demeura silencieux un moment:

--Femme, dit-il enfin, coute-moi bien.

--Parle.

--Miss Ellen, si belle, si noble, si riche, est une mchante crature.

--Je le sais, dit froidement Lisbeth, mais du moment o elle a besoin de
nous, elle payera bien.

--Et si elle nous fait commettre une mauvaise action?

Lisbeth haussa les paules:

--Quand on est pauvre comme nous, et qu'on a deux enfants  nourrir,
dit-elle, on ne doit pas se montrer difficile sur le choix de la
besogne.

--Femme, dit encore Paddy, je regrette presque d'tre sorti de White
cross.

--Cela ne m'tonne pas, dit Lisbeth avec humeur, tu as toujours t
fainant.

Ce reproche piqua Paddy au vif.

--coute bien, femme, reprit-il. Tu sais que je finis toujours par faire
ce que tu veux.

--Il le faut bien.

--Pour que miss Ellen, qui n'a pas eu piti de notre dtresse, revienne,
il faut qu'elle mdite quelque chose d'abominable. Si tu le veux, je lui
servirai d'instrument, mais s'il m'arrive malheur et que je finisse un
jour ou l'autre au bout d'une corde,  la porte de Newgate, tu ne te
plaindras pas?

--Non, dit Lisbeth d'un air sombre.

--Alors, c'est bien, dit Paddy, et tu as raison. Les pauvres gens comme
nous ne sauraient choisir leur besogne.

Et, ds ce moment, Paddy fut rsign  obir aveuglment  miss Ellen.

Il revint donc dans le Southwark et rentra dans la maison.

Ses enfants lui sautrent au cou, et le malheureux se dit:

--Il faut bien vivre... en attendant que la mort vous prenne.

Lisbeth lui dit alors:

--Miss Ellen t'attendait hier soir, mais il est probable qu'elle
t'attendra ce soir encore.

--J'irai, dit Paddy.

Il se mit  table avec ses enfants. Grce aux libralits de miss Ellen,
il y avait presque l'abondance dans la maison.

Lisbeth alla chercher deux tranches de roastbeef, des pommes de terre,
un morceau de pudding et de la bire brune.

Paddy demeura  table jusqu'au coucher du soleil.

Puis il sortit.

--Je vais aller voir les camarades du quartier, dit-il.

Cela signifiait:

--Je vais parcourir tous les public-houses des environs.

--Souviens-toi qu'_elle_ t'attend, lui cria Lisbeth comme il
franchissait le seuil de la maison.

--Oui, oui, dit Paddy.

Et il s'en alla.

Ce fut prcisment dans le public-house devant lequel, l'avant-veille,
miss Ellen avait t insulte par deux hommes du peuple, et o l'homme
gris tait intervenu tout  coup et l'avait sauve de ce mauvais pas,
que Paddy entra.

Il n'y avait pas grand monde  cette heure-l dans l'tablissement.

Deux roughs buvaient de la petite ale mlange de gin, et se trouvaient
debout devant le comptoir. Mais l'un d'eux connaissait Paddy.

--Tiens, dit-il en lui tendant la main, te voil? d'o sors-tu donc?

--Je viens de Greenwich, o j'ai travaill deux mois, dit Paddy qui ne
se souciait pas d'avouer qu'il sortait de White cross.

--As-tu gagn de l'argent?

--Pas beaucoup. On paye mal partout, maintenant.

Les deux roughs se regardrent et parurent se consulter tacitement.

--Toi, dit enfin celui qui avait le premier adress la parole  Paddy,
tu es un solide gaillard, il me semble, et je crois me rappeler que tu
as un coup de poing qui vous jette un homme par terre comme la massue
d'un boucher.

--Hum! hum! fit modestement Paddy, qui en effet tait taill en hercule.

--Nous avons envie de t'associer, dit cet homme.

--A quoi?

A une besogne qui rapporte plus d'argent qu'un an de travail dans les
docks ou les arsenaux.

--Qu'est-ce donc? fit Paddy.

--Avale ton verre de genivre et sortons. On cause toujours mieux en
plein air.

Paddy ne se le fit pas rpter deux fois; il vida son verre d'un trait,
jeta deux pence sur le comptoir et sortit.

--Tu sais ce qui s'est pass il y a quelques jours? dit le rough.

On a enlev un condamn sur l'chafaud.

--Je le sais, dit Paddy; car  White cross on tait assez bien au
courant des nouvelles.

--La police a offert une prime de cent livres  qui lui ferait retrouver
le condamn.

--Vraiment?

--Puis, ce matin, les journaux ont annonc que la police doublait la
somme. Est-tu pour les Irlandais, toi?

--Non, dit Paddy.

--Alors, tu travailleras avec nous?

--Mais  quoi?

--Je suis sur la trace du condamn. Veux-tu en tre? Nous passons toutes
les nuits dans Rotherithe o nous souponnons qu'on le cache. Si nous le
trouvons, il faudra jouer des poings et peut-tre mme du couteau, mais
deux cents livres de prime, c'est un joli salaire, hein?

--Je ne dis ni oui ni non, dit Paddy.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai affaire ce soir.

--O cela?

--Dans Belgrave square.

--Tu as tort de ne pas venir avec nous.

--Mais je puis aller vous rejoindre.

--A Rotherithe?

--Oui.

--A quelle heure?

--Vers minuit.

--Eh bien! dit le rough, aussi vrai que je me nomme Nichols, et que je
suis bon Anglais, si tu viens, tu seras bien reu.

--O vous trouverai-je?

--Prs de la chapelle; peut-tre serons-nous dans le cimetire.

--J'irai, dit Paddy.

Et il leur serra la main  tous deux et prit le chemin du pont de
Westminster, se disant:

--Je ne sais pas ce que miss Ellen attend de moi, mais j'aimerais encore
mieux donner un coup de main  ceux-l, bien que ce soit une vilaine
besogne qu'ils me proposent.




XII


Pntrons,  prsent, dans l'htel Palmure, traversons le vaste jardin
qui en dpend et entrons dans un petit pavillon qui s'lve  l'angle
nord-ouest.

C'est l que miss Ellen travaille le soir depuis deux jours.

Aprs avoir soup en tte  tte avec son pre, qui la quitte pour aller
au parlement, miss Ellen s'installe dans ce pavillon qui lui sert de
salon de lecture, en t, et dans lequel, elle a fait allumer un grand
feu.

Les domestiques ont reu l'ordre de ne pas venir la dranger.

Miss Ellen a pass la soire prcdente dans ce pavillon.

Cependant elle sortait de temps  autre et allait entre-biller la
petite porte qui donne sur une ruelle, et par laquelle Paddy, qu'elle
attendait, devait entrer.

Mais Paddy n'est point venu.

Miss Ellen a attendu toute la nuit; le brouillard commenait  reflter
les premiers rayons de l'aube, lorsqu'elle s'est dcide  rentrer dans
ses appartements.

Pendant la journe qui a suivi, elle s'est informe plusieurs fois au
suisse de l'htel, pour savoir si un homme du peuple ne s'tait pas
prsent.

Mais le suisse n'avait vu personne.

La journe coule, le soir venu, miss Ellen est retourne dans le
pavillon.

Il est dix heures du soir.

Celui qui s'approcherait du pavillon entendrait un chuchotement de voix,
et s'il appliquait son oeil contre les persiennes du rez-de-chausse,
il apercevrait miss Ellen causant avec un homme vtu de noir, grand,
maigre, de mine austre et les cheveux grisonnants.

C'est le rvrend Peters Town.

Le rvrend s'est introduit par la porte du jardin que miss Ellen est
alle lui ouvrir, car ce rendez-vous tait pris de l'avant-veille.

Tous deux parlent bas: de temps en temps, miss Ellen se lve, va  la
fentre et coute.

--Vous attendez donc quelqu'un, miss Ellen? demande le rvrend.

--J'attends cet homme dont je vous ai parl, qui devait venir hier
soir...

--Et qui n'est pas venu?

--Ce qui m'tonne trs-fort, car j'ai donn  sa femme la somme
ncessaire pour le faire sortir de White cross.

--Et quelle somme devait-il?

--Dix guines.

--Alors, dit le rvrend, rassurez-vous; il viendra ce soir,
trs-certainement, mais il n'aurait pu venir hier.

--Pourquoi?

--Parce qu'il tait encore en prison.

Et le rvrend raconta, en souriant, qu'tant all lui-mme le matin 
White cross pour faire largir le sacristain de Saint-Paul qui s'tait
laiss emprisonner, on lui a racont que sir Cooman le gouverneur, avait
trop djeun la veille et qu'il avait pris un zro pour deux, ce qui
signifiait qu'il avait vu double.

--Alors, reprit miss Ellen, tout est pour le mieux. Cet homme peut nous
tre d'une grande utilit.

--Ah! vraiment?

--Je vous ai dit que sa femme avait vcu des charits d'un prtre
catholique.

--L'abb Samuel, le chef occulte des fenians.

--Un des chefs, oui, mais pas le chef suprme.

--Soit.

--Par cet homme nous pourrons suivre l'abb Samuel, et par l'abb
Samuel, dcouvrir la retraite de l'homme gris.

--Fort bien, dit le rvrend d'un signe de tte. Mais, convenez, miss
Ellen, que sur cette libre terre d'Angleterre, la lgalit nous tue.

--Que voulez-vous dire?

--L'abb Samuel est l'me du clerg catholique  Londres.

--Bien. Aprs?

--Personne n'en doute; il est un des chefs du parti irlandais.

--J'en suis convaincue.

--Il savait qu'on dlivrerait John Colden.

--Sans aucun doute.

--Peut-tre mme l'avait-il prpar  cet vnement, car il a obtenu
la permission de passer avec le condamn cette nuit qui devait tre la
dernire.

--Eh bien?

--Dans un autre pays, la police n'en demanderait pas davantage.

Elle ferait arrter l'abb Samuel, le mettrait en prison, et confierait
 un juge habile le soin de lui arracher des aveux.

--Cela est vrai, dit miss Ellen, mais l'Angleterre est le pays de la
lgalit; il lui faut constater le flagrant dlit pour priver un homme
de sa libert.

--Cela est d'autant plus vrai que nous n'avons pu, nous, poursuivit
le rvrend Peters Town, mettre en prison l'un des sacristains de
Saint-Paul.

--Pourquoi?

--Vous avez lu dans les journaux que la veille du jour o John Colden
devait tre pendu,  six heures du soir, un rayon gigantesque de lumire
lectrique avait couronn la coupole de Saint-Paul?

--En effet.

--C'tait le signal qui devait pousser des quatre coins de Londres les
fenians vers Newgate.

--Qui donc avait allum le rayon?

--On s'est livr  une enqute qui a amen des preuves morales, mais pas
une preuve matrielle.

--Et les preuves morales?...

--Sont accablantes pour le sacristain. Il y en a deux  Saint-Paul.
A huit heures du soir, on ferme les portes de l'glise et eux seuls y
demeurent.

Or, le matin mme, l'un des deux avait t arrt pour une dette assez
importante et conduit  White cross.

L'autre tait donc seul, ce soir-l.

On l'a questionn le lendemain, et il a rpondu qu'il ne savait pas ce
qu'on voulait dire, et qu'il n'avait pas vu de lumire lectrique.

On a fouill par toute l'glise, depuis la coupole, o une porte qui
se ferme produit le fracas d'un coup de canon, jusques aux caveaux qui
renferment les tombeaux de Nelson et du duc de Wellington; on n'a rien
retrouv.

--Cependant pour produire de la lumire lectrique, il est besoin d'un
appareil, observa miss Ellen.

--Enfin, dit encore le rvrend Peters Town, il a t prouv que le
crancier qui a fait arrter l'autre sacristain est prcisment le
beau-pre de celui-ci.

Eh bien! il a fallu se contenter de congdier cet homme qui, nous n'en
pouvons douter, est affili aux Irlandais...

--Chut! fit tout  coup miss Ellen, coutez!...

Et elle se leva et s'approcha de la croise, qu'elle ouvrit.

On venait de frapper trois coups  la petite porte du jardin.

--C'est l'homme que nous attendons, dit la jeune fille, je vais lui
ouvrir.

Elle quitta le pavillon et courut  la petite porte.

C'tait Paddy, en effet.

--Suis-moi, lui dit miss Ellen, qui reprit le chemin du pavillon.

Il parut surpris  la vue du rvrend Peters Town; mais Ellen lui dit:

--Monsieur est un ami  moi devant qui tu peux parler.

Paddy, je puis faire ta fortune.

Paddy s'inclina.

--J'espre bien, en effet, dit-il, que milady me donnera de l'ouvrage,
car j'ai refus tout  l'heure une besogne assez lucrative.

--Ah! fit miss Ellen, et en quoi consistait-elle cette besogne?

--Il parat que la police promet une prime de deux cents livres  qui
retrouvera John Colden.

Le prtre et la jeune fille tressaillirent.

--Eh bien? fit cette dernire.

--Et deux camarades du quartier qui croient tre sur les traces du
condamn, m'ont propos de les aider.

--Ah! vraiment! fit miss Ellen.

Et un rayon de joie brilla dans ses yeux...

Quant au rvrend Peters Town, son visage ple s'tait lgrement
color.




XIII


Que se passa-t-il ds lors entre le rvrend Peters Town, miss Ellen et
Paddy?

C'est ce que les deux premiers ne dirent pas; mais, en s'en allant,
environ une heure aprs, Paddy murmura:

--Cette fois, j'ai bien vendu mon me  ces deux dmons.

On a beau vouloir tre honnte, quand on est misrable et dans les mains
des riches, il faut toujours finir par tre criminel.

Et Paddy, ayant touff un soupir, sortit  grands pas de Belgrave
square et regagna le pont de Westminster.

Ce pont est comme la limite naturelle qui spare le beau du laid,
l'opulence de la misre, les palais des maisons noires, enfumes,
ftides o grouille une population chtive et sans cesse aux prises avec
la faim.

Paddy s'arrta au milieu du pont dont les nombreux rverbres
refltaient leurs rayonnements sur les eaux noires de la Tamise.

Un vent violent qui soufflait du nord-ouest avait dchir le brouillard,
et on apercevait en haut les toiles, en bas les fauves reflets de l'eau
dans laquelle se miraient les becs de gaz.

Paddy s'arrta au milieu du pont, s'accouda au parapet et promena ses
regards tour  tour de la rive gauche o tout tait splendeur,  la rive
droite o rgnaient l'ombre et la souffrance.

Le Parlement, qui baigne ses assises dans le fleuve, flamboyait comme un
phare gigantesque.

C'tait l'heure o les lgislateurs forgent des lois nouvelles et
s'occupent de gouverner le monde.

De l'autre ct du pont, le Southwark tait plong dans les tnbres.

 et l, cependant, une lumire tremblotante apparaissait au haut de
quelque difice.

Une surtout attira l'attention de Paddy.

Celle-l paraissait comme suspendue entre la terre et le ciel, et tout
autre qu'un homme du quartier s'y serait tromp peut-tre.

Mais Paddy avait presque toujours vcu dans le Southwark, et il reconnut
le clocher de Saint-George, la cathdrale des catholiques, et dans cette
lumire qui brillait, la lampe nocturne du vieux gardien qui couchait
dans le clocher.

--Ma parole d'Anglais, murmura-t-il enfin, la vue de Saint-George me
fait penser  une chose, c'est que Nichols et son compagnon pourraient
bien faire fausse route.

Paddy s'assit sur le parapet du pont,  peu prs  gale distance des
deux rives, tantt contemplant la faade illumine du Parlement, car les
nobles lords ne sigent que le soir, tantt reportant son regard sur les
maisons tristes du Southwark, et fixant de nouveau cette petite lampe
nocturne qui avait tout d'abord attir son attention.

Puis il se tint le discours suivant:

--Rotherithe est un quartier protestant; il ne s'y trouve que fort
peu de catholiques, et les Irlandais qui travaillent dans les docks
prfrent loger sur la rive gauche, dans le Wapping.

Nichols pourrait donc bien s'tre tromp en prenant Rotherithe pour le
centre de ses investigations.

Le condamn qu'on a enlev se nommait John Colden, il tait catholique;
par consquent il est probable que ses sauveurs sont catholiques
pareillement: d'o je conclus qu'il est plutt dans le Southwark qu'
Rotherithe.

Et Paddy, fixant une dernire fois la lumire qui brillait dans le
clocher de Saint-George, ne put s'empcher de tressaillir.

--J'ai mon ide, moi aussi, murmura-t-il.

Alors il se remit en marche, passa le pont et s'enfona dans les ruelles
obscures du Southwark, se dirigeant vers Adam's street.

Une demi-heure aprs, il arrivait chez lui.

Les deux enfants dormaient, mais la femme veillait.

Lisbeth, assise auprs du pole dans lequel brlait un reste de coke,
prtait l'oreille au moindre bruit qui lui venait du dehors.

Vingt fois elle avait tressailli, croyant entendre le pas de son mari.

Enfin Paddy entra.

Il tait ple, mais rsolu.

--Bonsoir, femme! dit-il.

Il regarda les deux enfants, couchs cte  cte sur le grabat qui leur
servait de lit.

--On voit qu'ils ont bien soup aujourd'hui, fit-il avec un accent
d'amre ironie.

--Grce  miss Ellen, notre bienfaitrice, dit Lisbeth.

Paddy haussa imperceptiblement les paules.

--As-tu vu miss Ellen? demanda-elle.

--Oui.

Paddy s'assit auprs du pole et tira de sa poche une pipe qu'il bourra.

Puis il se mit  fumer silencieusement.

--Paddy, fit Lisbeth avec inquitude, tu n'as pas l'air content.

--Peuh! dit-il, il y a des jours o on n'est pas en belle humeur.

--Miss Ellen t'a-t-elle mal reu?

--Au contraire.

--T'a-t-elle donn de la besogne?

--Oui.

Et il continua de fumer.

Puis aprs un nouveau silence, que la femme n'avait os interrompre:

--Quel jour vient l'abb Samuel ici?

--Demain. Tu sais bien que je t'ai dit qu'il nous venait visiter tous
les dimanches.

--Ah! c'est juste. C'est un brave homme, n'est-ce pas?

--Il nous a donn du pain, dit Lisbeth.

Un sourire cruel qui ressemblait au ricanement d'un damn passa sur les
lvres de Paddy.

--Eh bien! dit-il, nous le trahirons, cependant.

Lisbeth tressaillit.

--Nous le trahirons, parce que miss Ellen le veut ainsi.

--Ah!

--Et ne dis-tu pas qu'il faut vivre, que de pauvres gens comme nous
n'ont pas le choix de leur besogne, qu'il sont forcment les esclaves de
qui les paye?...

--C'est vrai, soupira Lisbeth.

--Eh bien! le bon plaisir de miss Ellen est que nous trahissions l'abb
Samuel.

--Mais comment?

--Tu verras... tu verras... Maintenant, laisse-moi te dire quel est le
prix de la trahison.

--Parle, dit Lisbeth, dont l'oeil eut un clair de sombre convoitise.

--Quand j'aurai livr l'abb Samuel  ses ennemis, ou plutt un homme
dont l'abb Samuel est l'ami, et dont miss Ellen est l'ennemie mortelle,
nous quitterons Londres.

--Ah!

--Et nous irons habiter dans le comt de Lancastre une maison, entoure
de terres et de prairies, que nous donnera la gnreuse miss Ellen.

--Et je serai fermire? dit Lisbeth.

--Oui, fit tristement Paddy. Eh bien! femme, veux-tu que nous renoncions
 tout cela, veux-tu que nous soyons honntes?

--Et tes enfants? dit Lisbeth.

Paddy jeta un sombre regard sur les deux petits qui continuaient 
dormir d'un sommeil paisible.

--Tu as raison, dit-il.

Il baissa la tte, garda de nouveau un silence farouche, puis
tressaillit au son d'une cloche qui se fit entendre.

--Voici le quart aprs onze heures qui sonne, dit-il en se levant.

--O vas-tu? demanda Lisbeth.

--A Rotherithe.

--Quoi faire?

--Excuter les ordres de miss Ellen, rpondit Paddy. Nichols doit
m'attendre dans le cimetire.

Bonsoir, femme.

Et Paddy s'en alla, aprs avoir laiss tomber un regard de tendresse sur
ses deux enfants endormis.

Et comme le bruit de ses pas s'teignait dans l'loignement, Lisbeth
murmura:

--Aprs tout, cet abb Samuel n'est qu'un Irlandais, et trahir un
Irlandais, c'est bien mriter de la libre Angleterre!




XIV


Paddy s'en alla donc  Rotherithe.

Il marchait d'un pas rapide et, tout en cheminant, il se disait:

--Nichols ne se doute pas, j'en suis bien certain, que je gagnerai dix
fois plus que lui  retrouver le condamn  mort. La police paye bien,
mais miss Ellen paye encore mieux.

Pour cette premire besogne-l, se dit-il encore, je n'ai pas grande
rpugnance.

Aprs tout, je ne connais pas cet homme, et il n'y a pas grand
inconvnient  le rendre  Calcraff; ce n'est pas un Irlandais de plus
ou de moins qui empchera la terre de tourner.

Mais l'autre... ce prtre qui a donn du pain  mes enfants!... Ah!
vraiment! je suis un grand misrable!

Mais c'est Lisbeth qui le veut... Ah! ah! ah!

Et il ricanait comme un damn, le pauvre diable que la misre treignait
et que sa femme dominait au point de le courber sous sa volont de fer.

Nichols, on s'en souvient, lui avait donn rendez-vous dans le
cimetire.

C'tait l que, depuis deux nuits, il avait tabli son quartier gnral.

Nichols tait un vritable enfant des quartiers populeux de Londres, un
rough d'aussi pure race que John, l'ennemi de Shoking.

Nichols avait fait un peu tous les mtiers, y compris celui de voleur,
attendu qu'il avait tourn le moulin pendant deux ans.

Il savait tout, avait tout vu, et certes il tait bien homme  gagner la
prime offerte par la police.

Partout ailleurs qu'en Angleterre, Nichols se serait bien gard de
prendre des associs, son flair et son instinct lui auraient suffi.

Mais partout ailleurs aussi, il lui aurait suffi de dcouvrir la
retraite du condamn et d'aller ensuite avertir la police, qui aurait
fait son affaire de l'arrestation.

En Angleterre les choses ne se passent point ainsi.

Le domicile est inviolable, et la police ne pntre dans les maisons
qu'avec un ordre formel du parlement, ce qui n'arrive pas deux fois en
un sicle.

Ce qu'il fallait donc, c'tait d'abord que Nichols dcouvrit l'endroit
o tait cach le condamn; qu'ensuite, il pntrt dans cet endroit;
qu'avec de hardis compagnons, il s'en empart de gr ou de force et
qu'il le portt dans la rue.

L seulement, la police tait chez elle et pourrait s'en emparer.

C'tait donc pour cela que Nichols qui s'tait adjoint dj un premier
associ, n'avait point ddaign de proposer un tiers dans l'affaire 
Paddy, et avait fait cette sage rflexion que si John Colden avait eu
dix mille hommes pour l'arracher  l'chafaud, il devait ncessairement
avoir conserv des gardes du corps.

Par consquent, ils ne seraient pas trop de trois hardis et robustes
compagnons pour enlever John Colden.

Celui que Nichols avait pris comme premier associ, tait un vigoureux
cossais de la halle aux poissons qu'on appelait Macferson.

Il avait de larges paules, un cou de taureau et dans les rixes du
Wapping, son coup de poing tait estim l'gal de celui du matelot
Williams.

Mais, en revanche, Macferson tait une vritable brute inintelligente,
comme on en pourra juger par la conversation qu'il avait avec Nichols,
au moment o Paddy les rejoignit.

Ils s'taient couchs dans le cimetire qui tait plein de hautes herbes
et ils causaient  voix basse.

--Je ne comprends pas, disait Macferson, que tu aies dit  Paddy de
venir nous rejoindre.

--Nous aurons besoin de lui, rpondait Nichols.

--Pourquoi?

--Nous ne serons pas trop de trois.

--Oh! moi, j'assommerais bien une dizaine d'Irlandais  coups de poing.

--C'est possible, mais il se peut qu'il y en ait vingt-quatre, et moi je
ne me sens pas ta force.

--Et puis, continua l'cossais, pourquoi passons-nous la nuit ici?

--Tu ne l'as pas compris?

--Non.

--Nous partons cependant de ce principe que John Colden est cach 
Rotherithe.

--Bon!

--Quel est le point central de Rotherithe? c'est l'glise et le
cimetire, pas vrai?

--Soit.

--Nous avons donc plus de chance ici que partout ailleurs d'avoir des
nouvelles du gibier que nous chassons.

--Si on veut, dit l'cossais, mais moi j'ai une autre ide?

--Laquelle?

--Rotherithe n'est pas bien grand.

--Aprs?

--Nous allons frapper  toutes les portes, j'enfonce d'un coup d'paule
celles qui ne s'ouvrent pas, et nous finissons bien par trouver John
Colden.

--Tu es une brute, dit Nichols, mais silence!

Et Nichols qui avait entendu un lger bruit, se souleva  demi et prta
l'oreille.

Un pas se faisait entendre dans l'loignement et se rapprochait peu 
peu du cimetire.

Enfin, Nichols aperut une forme noire qui s'approchait du mur.

--Ce doit tre Paddy, fit-il tout bas.

La forme noire enjamba le mur et sauta dans le cimetire.

C'tait Paddy, en effet.

Nichols le reconnut  sa haute stature.

--L, par ici! fit-il  mi-voix.

Paddy s'approcha.

--Ah! ah! continua Nichols, je savais bien que tu viendrais nous
rejoindre.

--Les temps sont assez durs, rpondit Paddy, pour qu'on ne fasse pas fi
de l'argent du gouvernement.

Et il vint s'asseoir dans l'herbe du cimetire, auprs de ses
compagnons.

--Ah ca! dit-il alors, vous croyez donc que le condamn  mort est 
Rotherithe?

--C'est mon ide, fit Nichols.

--Pourquoi?

--Mais parce que ce n'est ni dans le Wapping o tout le monde se
connat, ni dans le quartier Saint-Gilles, qu'on aurait os le cacher.

--Oui, mais ce peut tre dans le Southwark.

Nichols tressaillit.

--Aux environs de Saint-George, continua Paddy.

--Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sr.

Une seconde fois Nichols se dressa subitement et imposa silence de la
main  ses deux compagnons.

--Un pas se faisait entendre de l'autre ct du mur du cimetire.

Mais un pas furtif, ingal, et qui trahissait sinon une hsitation, du
moins une certaine prudence.

Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetire.

Il vit alors un homme qui cherchait  se dissimuler dans l'ombre de la
porte d'une maison voisine.

Il courut  lui et le prit  la gorge.

Mais l'homme rsista.

--Eh! dit-il, si vous tes pick-pocket, mon camarade, vous en serez pour
vos peines. Je n'ai pas un penny et je me mouche avec mes doigts, faute
de mouchoir.

--John! exclama Nichols.

--Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car c'tait bien lui que
Shoking avait assomm la veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le
chien terre-neuve, obissant  son instinct de sauvetage, avait tir sur
la berge de la Tamise, assez  temps pour l'empcher de se noyer.




XV


Revenons maintenant  Shoking que nous avons vu, la veille de ce mme
jour o Paddy rejoignait Nicolas et l'cossais Macferson, quitter
l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de Saint-George, et s'en
aller, muni de cette ordonnance mystrieuse au moyen de laquelle John
Colden devait changer de peau et de couleur.

Il tait trop tard ce soir-l pour trouver un chemin ouvert.

D'ailleurs, d'aprs la conversation qu'il avait entendue, Shoking pensa
qu'il n'y avait pas absolument pril en la demeure et qu'il pouvait
attendre au lendemain.

Il s'loigna donc de Saint-George, gagna la Tamise et le pont de
Westminster, de l'autre ct duquel il tait  peu prs sr de trouver,
sinon une station de voitures, au moins quelque cab errant  vide.

En effet, il en vit un qui dbouchait en ce moment devant l'glise, par
l'avenue Victoria.

Shoking hla le cocher, monta dans la voiture et se fit conduire 
Hampsteadt.

Depuis que l'homme gris se cachait, c'est--dire depuis l'enlvement de
John Colden, Shoking seul prenait soin de la fille de Jefferies.

Parfaitement au courant du traitement imagin par l'homme gris, Shoking
faisait aspirer deux fois par jour  la jeune fille les manations de
phnol et de goudron mlangs qui devaient gurir ses poumons.

Jrmiah revenait promptement  la vie; elle commenait mme  quitter
son lit, et, sur l'ordre de Shoking, si vers midi un furtif rayon de
soleil traversait le brouillard, les domestiques la portaient auprs de
la fentre.

Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; mais il ne venait plus
seulement pour voir sa fille; il venait encore pour savoir si l'homme
gris tait toujours bien cach.

Shoking s'en retourna donc  Hampsteadt.

Au milieu de ses perplexits et de ses terreurs, Shoking n'avait pu
rester cependant indiffrent aux agrments et aux avantages de sa
nouvelle position.

Les domestiques continuaient  l'appeler mylord; il tait bien log,
bien nourri, et son valet de chambre ne le laissait jamais sortir sans
mettre de l'or dans ses poches.

Enfin, ce soir-l, sa dernire inquitude venait de disparatre. Il
s'tait dbarrass de John le rough.

Du moment o il tait tabli que Shoking tait un lord excentrique, il
tait tout naturel qu'il changet de costume et revnt souvent  ses
premiers habits.

Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqu ses vtements
mouills contre un costume de matelot.

Le cocher du cab n'avait fait aucune difficult de le prendre, car il
savait que le marin qui a reu sa paye est gnreux et ne marchande pas.

Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, il lui donna une belle
demi-couronne toute neuve et une autre pice de six pence.

Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra dans le jardin.

Tout le monde tait couch au cottage,  l'exception du valet de chambre
qui avait ordre de toujours attendre mylord.

Shoking ne daigna pas donner  ce valet la moindre explication sur son
changement de costume; il se borna  demander des nouvelles de Jrmiah
auprs de qui Jefferies avait pass la soire, et il gagna sa chambre et
se coucha aprs avoir vid un petit verre de sherry.

Puis il dormit huit heures de suite et ne s'veilla que pour djeuner.

Hampsteadt, nous l'avons dj dit, est  peu prs dsert en hiver.

Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve un pharmacien chimiste.

Comme c'tait chez cet industriel patent que Shoking avait dj
command plusieurs remdes pour Jrmiah, ce fut dans cette officine
qu'il porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris.

Le chemist dispensary savait que lord Wilmot avait chez lui une
jeune fille malade et que le mdecin qui la soignait tait un docteur
franais.

Plusieurs fois il avait tmoign quelque tonnement  la vue des
ordonnances que Shoking lui apportait.

Mais en pharmacien qui a le plus grand respect du mdecin, son chef
direct dans l'chelle scientifique, il avait toujours prpar les
drogues demandes.

Ce jour-l cependant il ne put s'empcher de manifester une vritable
surprise.

--Excentrique! murmura-t-il en relisant deux fois l'ordonnance,
trs-excentrique!

--Ah! vraiment? fit Shoking.

--Est-ce encore pour la jeune fille?

--Oui, rpondit Shoking. Faut-il longtemps pour prparer cela?

--Quatre heures.

--Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir.

Et il retourna au cottage.

La journe s'coula, la nuit vint. Shoking retourna chez le chemist,
qui lui remit une petit fiole de trois pouces de long sur un pouce de
diamtre, et lui demanda en change deux livres sterling.

--Ah a, pensa le naf lord Wilmot, c'est donc du diamant dissous qu'on
me donne l?

Et il emporta la fiole.

Mais il tait beaucoup trop tt encore pour aller  Rotherithe.

Avec la nuit, la peur reprenait Shoking.

John le rough tait mort, il en avait la conviction; mais les deux
policemen qui l'avaient remis, lui Shoking, aux mains des matelots du
_Royalist_, mais ces derniers aussi taient peut-tre de service, et
Shoking ne voulait pas se trouver de nouveau face  face avec eux.

--Pourvu que j'aille  Rotherithe vers minuit, c'est tout ce qu'il faut,
se dit-il.

Il retourna au cottage et y changea de nouveau de vtements, reprenant
ainsi la vareuse, le pantalon flottant et le chapeau cir du matelot
que la jolie fille du fripier Sam lui avait lou la veille. Shoking ne
songea pas  prendre le bateau  vapeur. Il monta dans un cab et se fit
conduire au pont de Londres, sur la rive gauche.

Il y a l, un public-house qui demeure ouvert toute la nuit et qui est
frquent surtout par de gros marchands de poissons du quartier.
Shoking y passa le reste de la soire, avalant des verres de gin et des
sandwiches. Ce ne fut que lorsque minuit sonna qu'il se dcida  quitter
l'tablissement. Il traversa le pont de Londres, s'enfona dans l'est
de Borough et gagna Rotherithe, toujours silencieux et dsert  pareille
heure. Il arriva ainsi jusqu'auprs du cimetire, lorgnant du coin de
l'oeil le public-house dans la cave duquel tait cach John Colden.

Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir de dessous terre surgirent
autour de lui, l'un d'eux le prit  la gorge et s'cria:

--Ah! cette fois, tu ne m'chapperas pas!

Shoking sentit ses cheveux se hrisser, car dans cet homme il venait de
reconnatre John le rough, qu'il croyait mort et la proie des poissons
grands et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de la Tamise.




XVI


Pour comprendre la scne qui allait suivre cette arrestation de Shoking
il est ncessaire de nous reporter au moment o Nichols et John le rough
s'taient reconnus sous un bec de gaz. L'explication n'avait pas t
longue.

--Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc  Rotherithe maintenant?

--Non, mais j'y viens pour mes affaires.

Il n'y a pourtant pas grand'chose  faire  Rotherithe? C'est un pauvre
quartier... Et les gens qui courent aprs six pence sont plus communs
que ceux qui ont une guine en poche.

--Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y a rien  faire pour moi
ici, comment peut-il y avoir de la besogne pour toi?

--Oh! moi, c'est diffrent... Et je suis ici...

--Peut-tre pour la mme affaire que moi.

--L-dessus les deux, roughs s'taient regards dans le blanc des yeux.

--Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. Moi aussi. C'est une
belle somme, hein?

--La prime.

--Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la place est dj prise, mon
garon.

--Eh bien! part  deux.

--Ce n'est plus  deux, c'est  quatre.

--Oh! oh! pourquoi donc ?

--Parce que nous sommes dj trois, ce qui fait que c'est beaucoup trop.

--Bon! dit froidement le rough, alors cherchons chacun de notre ct.
Seulement... Peut-tre moi tout seul ferai-je de meilleure besogne que
vous trois.

--Et pourquoi donc?

--Mais, parce que j'ai des renseignements.

--S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. John parut rflchir
une minute. coute, dit-il enfin, hier je n'aurais pas accept; mais,
aujourd'hui ce n'est plus seulement l'appt de la prime qui me tient.

--Qu'est-ce donc?

--C'est le dsir de me venger.

Et John raconta  Nichols ses aventures de la nuit prcdente, jusques
et y compris le coup d'aviron qu'il avait reu sur la tte.

--A partir de ce moment, continua-t-il, je ne sais pas trop ce qui s'est
pass. Je suis all au fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noy? Je
n'en sais rien. J'tais vanoui. Quand je suis revenu  moi, je n'tais
plus dans la Tamise. Je me trouvais couch sur le dos, tendu sur un lit
de gravier. Quelque chose de chaud tait auprs de moi et j'avais comme
une haleine brlante sur le visage. Le jour commenait  poindre et j'ai
pu me rendre compte de ma situation. J'tais sur le sable au bord de
l'eau. A demi courb sur moi, un gros chien me rchauffait de son corps,
et sa gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait passer un souffle
qui avait fini par me ranimer. Je me suis lev, j'ai caress le chien,
et je me suis mis  me promener un moment, cherchant  me souvenir de
ce qui s'tait pass. J'ai d'abord eu l'espoir que les matelots de la
chaloupe avaient repris le prtendu lord Wilmot, et je me suis dit:

--videmment, quand ils me verront revenir, ils verront bien que j'tais
un homme de la police et ils me laisseront emmener le prisonnier 
Scotland yard. C'tait logique, n'est-ce pas?

--Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient pas rattrap?

--Hlas! non. Seulement, je me suis fait un autre raisonnement que je
t'engage  suivre bien attentivement.--Puisque tu es comme moi  la
recherche du condamn John Colden, tu dois savoir comment il a t
sauv?

--On a coup la corde avec un fusil  vent.

--Et celui qui l'a coupe est un homme que nous avons connu au Black
horse et qu'on appelait l'homme gris.

--Shoking tait son ami, donc Shoking, que j'ai trouv hier ici, venait
pour voir John Colden; donc John Colden est cach par ici.

--Tout cela s'enchane  merveille, dit Nichols.

--Quand on a flanqu un coup d'aviron sur la tte d'un homme et qu'on
l'a vu couler  pic dans l'eau, on a toutes les raisons du monde de le
croire mort, poursuivit John.

Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, s'il n'est dj revenu.

--Alors nous le suivrons?

--Non pas: nous nous emparerons de lui, et nous le forcerons de parler.

--Comment?

--Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir que du _Royalist_ je suis
all  Scotland yard, o on m'a donn des pouvoirs plus tendus encore.

Voil comment John le rough tait entr dans l'association dj forme
entre Nichols, Macferson et Paddy pour gagner la prime offerte, et
comment, s'tant blottis auprs du mur du cimetire, tous les quatre
avaient arrt Shoking qui s'en allait, sans dfiance, porter  John
Colden le moyen de changer de physionomie et presque de peau.

--Ah! s'tait alors cri John, je te tiens, cette fois, et nous sommes
en nombre: tu ne nous chapperas pas.

Shoking tait devenu ple comme la mort.

Il n'essaya mme pas de se dfendre, il ne songea pas  crier. John lui
donna un croc-en-jambe et le jeta par terre. En mme temps Paddy prit
son mouchoir et le billonna, tandis que Nichols et l'cossais Macferson
tiraient un paquet de cordes de leur poche et lui liaient les bras et
les jambes.

--Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en faire?

John regarda l'cossais:--Tu es solide, toi, dit-il.

--Assez, fit modestement Macferson.

--Eh bien! charge-le sur ton paule.

--C'est fait, dit l'cossais, qui enleva Shoking de terre aussi
facilement qu'un paquet de plumes.

--Et o allons-nous? demanda Nichols.

--A la Tamise, rpondit John.

Shoking frissonna jusqu' la moelle des os.

videmment on allait le jeter  l'eau tout garrott, et cette fois
Sultan, le bon terre-neuve, ne serait plus l pour l'empcher de se
noyer.




XVII


La Tamise, dans son trajet  travers Londres, ressemble bien plus  un
port qu' un fleuve.

Pendant le jour, on a peine  compter les bateaux  vapeur; la nuit, on
aperoit  gauche et  droite, en amont et en aval, des forts de mts
et des quantits d'embarcations grandes et petites,  l'ancre.

En descendant de Rotherithe au bord de l'eau, si on tourne  gauche, au
lieu de prendre  droite, pour aller rejoindre le ponton d'embarquement
du penny-boat, on trouve amarre tout au bord, une grosse barque ponte,
 la proue arrondie, ressemblant  ces lourdes pniches hollandaises
qui remontent les canaux  l'intrieur des terres, aprs avoir bravement
tenu la mer.

Cette barque n'a pas de mts. On dirait une maison plutt qu'un navire.
Que fait-elle l? Sert-elle de magasin ou d'arsenal? A sa premire vue
il serait difficile de le dire. Un nom est crit en lettres blanches sur
la proue: MANNING. Qu'est-ce que Manning?

Un marchand de chevaux clbre par toute l'Angleterre, qui fait des
explois considrables sur tout le continent. Une fois par mois, la
grosse embarcation, remorque par un petit bateau  vapeur, quitte
Rotherithe et descend la Tamise jusqu' la mer.

Elle a quelquefois cent chevaux  son bord.

A l'intrieur, elle est emmnage comme une immense curie; et chaque
cheval, soutenu par des sangles, a son box particulier.

Ce fut vers cette barque singulire que John, qui prcdait ses trois
compagnons, dont l'un portait Shoking sur ses paules, dirigea la petite
troupe nocturne.

Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui n'ait couch une fois dans
Manning house, comme on appelle la barque ponte.

Il suffit de se hisser  bord et de descendre du pont  l'intrieur
par le panneau, qu'on ne songe jamais  fermer, attendu qu'il n'y a
absolument rien  voler.

M. Manning n'habite pas Londres; il a ses curies  sept ou huit lieues,
sur la route de Manchester, et sa barque, dont on ne saurait que faire,
quand elle est revenue  Rotherithe, n'est garde par personne.

--Ici, dit John qui grimpa le premier sur le pont, nous serons tout 
fait chez nous, et nous pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot.

Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas  l'eau sur-le-champ, commenait
 respirer un peu et rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de
prsence d'esprit.

Les quatre roughs montrent donc  bord du Manning house avec leur
prisonnier. Puis ils descendirent  l'intrieur par l'chelle du grand
panneau. La nuit tait sombre, et le dedans de la pniche tait
plong dans une obscurit profonde. John tira de sa poche un briquet
phosphorique et alluma une petite mche de cire jaune replie sur
elle-mme comme un cheveau de fil.

Alors les reflets de la mche clairrent l'intrieur de la barque,
dispose, nous l'avons dit, comme une curie. Mais il y avait une cale
asez profonde au-dessous du plancher des chevaux et dans laquelle on
pntrait par une ouverture pratique au milieu mme de l'curie.

--C'est en bas que nous serons  l'aise, dit John, qui descendit encore
le premier.

L'cossais le suivit, portant toujours Shoking dans ses bras. Personne
ne savait ce que voulait faire John; mais Shoking avait les plus affreux
pressentiments. La calle tait  peu prs vide. Cependant quelques
bribes de fumier et une brasse de paille se trouvaient dans un coin.

--Mes enfants, dit alors John le rough, nous sommes ici au-dessous du
niveau de l'eau; d'ailleurs la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer
le grand panneau et nous serons chez nous. S'il plat  Sa Seigneurie de
crier, elle le fera tout  son aise; je ne pense pas que ses cris soient
entendus.

--Les misrables! pensait Shoking, dont le coeur ne battait plus, ils
vont peut-tre m'corcher vif.

John prit une poigne de paille, la porta au milieu de la calle et y mit
le feu.

--Je ne comprends pas, dit Macferson qui avait dpos son fardeau sur le
plancher.

Shoking non plus ne comprenait pas.

Mais il fut bientt fix, lorsqu'il vit John lui dlier les jambes et
lui ter ses chaussures.

--Mylord, dit alors le rough avec un ton d'ironie parfaite, nous allons
avoir l'honneur de vous interroger et nous aurons la douleur de nous
porter  certaines extrmits, si vous n'tes pas gentil. Et il lui ta
son billon.

--Misrables! dit Shoking qui retrouva alors l'usage de la parole, et
 qui la peur donna du courage; vous serez tous pendus, un jour ou
l'autre, si vous me faites le moindre mal.

--Cela dpend de Votre Seigneurie, dit John. Puis il ajouta aprs un
moment de silence:

--Votre Seigneurie ne demeure pas  Rotherithe, je suppose?

--Non, dit Shoking.

--Cependant elle y est venue hier.

--Que vous importe!

--Elle y est revenue aujourd'hui... nous dsirerions savoir pourquoi;
vous le voyez, mylord, je suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne
vous demande nullement compte du coup d'aviron que vous m'avez flanqu
sur la tte, hier.

Nous ne sommes ni des gens mchants, ni des malfaiteurs, mylord,
poursuivit John; nous sommes d'honntes industriels,  la recherche
d'un homme en change duquel la police de Scotland yard nous comptera de
belles guines toutes neuves. Puisque vous venez  Rotherithe, c'est que
vous savez bien certainement o se trouve John Colden.

--J'ignore ce que vous voulez dire, rpondit Shoking d'une voix
trangle.

John se tourna vers Macferson l'cossais.--As-tu compris maintenant? lui
dit-il.

Eh bien, toi qui es fort...

L'cossais prit dans ses robustes bras les deux bras de Shoking et les
tira en arrire, ce qui fit casser la corde qui les liait.

En mme temps John s'empara des jambes et, tirant  lui de son ct, il
approcha la plante des pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa
un cri de douleur au contact de la flamme.

--Voil qui dlie singulirement la langue la plus paresseuse, dit John
en ricanant.

Shoking poussa un vritable hurlement. La flamme caressait toujours ses
pieds nus.

Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances inoues qu'il
endurait:

--Mieux vaut mourir mille fois que de trahir l'homme gris.

Cependant John le vit, une seconde aprs, faire de la main un signe
dsespr.

--Ah! ah! fit-il.

--Retirez-moi du feu, s'cria Shoking et je parlerai!

--A la bonne heure? dit John.

Et il poussa du pied les dbris de paille enflamme.




XVIII


Shoking n'tait pourtant pas un tratre; il ft mort au milieu des plus
affreux supplices, plutt que de vendre l'homme gris.

Comment donc pouvait-il consentir  parler?

Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait pas compltement perdu la
tte.

Il lui tait mme venu une fort belle ide qu'il songeait  mettre 
excution; et s'il parlait de rvler la retraite de John Colden, c'est
qu'il voulait  tout prix gagner du temps.

--Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, qui acheva d'teindre la
paille sous ses pieds, nous vous coutons.

Shoking avait prpar son petit roman.

--Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil qui m'a perdu. J'ai
consenti, pour le vain plaisir de faire quelques heures le rle de lord,
 un esclavage qui met ma vie en danger.

--Il est certain, dit John toujours railleur, que Votre Seigneurie
aurait t rtie  petit feu, si elle n'tait redevenue raisonnable.

--Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai encore moins peur de toi et des
tiens que d'_eux_.

Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils savent que je les ai
trahis, ils me tueront; je crois mme qu'ils me couperont par morceaux.

--Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons une pierre au cou et
nous t'enverrons au fond de la Tamise deviser avec les poissons.

--Je parlerai, dit Shoking.--Mais il faut que vous me fassiez la
promesse, de me protger, de me dfendre. Oh! il me vient une ide,
acheva Shoking en se frappant le front.

--Voyons? fit John.

--Veux-tu me conduire tout de suite  Scotland yard? tu toucheras
la prime... et moi je serai bien tranquille en prison. Les autres ne
pourront pas venir m'assassiner  Newgate ou  Mil-bank.

--Je te conduirai  Scotland yard quand tu nous auras conduits  la
maison o est John Colden.

--C'est impossible! dit Shoking.

--Alors je vais rallumer la paille, dit froidement le rough.

--Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas voir que tu n'as pas
besoin de moi. Je vais vous indiquer la rue, la maison, vous donner le
mot de passe  l'aide duquel vous entrerez et serez considrs comme des
amis.

--Et pendant que nous nous embarquerons avec les prtendues indications
que tu nous donneras, tu prendras la fuite?

--Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples  ce point.

--Vous vous trompez, dit Shoking, et la preuve, c'est que je veux
bien rester ici prisonnier, sous la surveillance de deux d'entre vous,
pendant que les deux autres iront s'assurer que je vous ai dit la
vrit.

--Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?

--Parce que j'ai peur. D'_eux_, et, mourir pour mourir, j'aime autant
que ce soit de votre main.

Shoking avait prononc ces mots avec cet accent, d'enttement auquel
John ne se trompa point.

Les Anglais sont peut-tre le peuple le plus ttu de la terre. Quand un
fils de John Bull a dit une chose d'une certaine faon, rien ne saurait
le faire changer d'avis.

--Eh bien! rpondit John aprs un moment de silence, je veux bien
consentir  ce que tu me demandes, mais  une condition: si tu nous as
tromps, ce que nous saurons dans une heure, nous t'tranglerons, et tu
iras passer la nuit au fond de la Tamise.

--Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit Shoking avec un accent de
franchise dont John fut la dupe.

--Maintenant, parle.

Shoking avait son ide, car sans cela, il n'et point menti avec tant de
calme.

--Vous perdez votre temps  tourner autour de la chapelle de Rotherithe
et  errer dans le cimetire, dit-il.

--C'est pourtant  Rotherithe que se cache John Colden, dit John.

--Oui, mais pas o vous croyez.

--O est-il donc?

--Dans Love lane, au numro dix-neuf. Vous verrez une maison noire 
trois tages. Avec une porte basse et un judas perc dans le milieu.

--Vous frapperez au judas et vous direz  la personne qui viendra vous
ouvrir: _La Mersey charrie ses glaons!_

--Pourquoi ces paroles?

--C'est le mot de passe.

--Et on nous ouvrira?

--Oui, et on vous fera ce signe-ci.

Et Shoking eut un geste de fantaisie que John rpta sur-le-champ.

--Et que rpondrons-nous?

--Vous rpondrez par celui-l.

Et Shoking eut un autre geste.

--Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des amis de l'Irlande et vous
serez admis  voir John Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour
avoir le don de gurir les malades, depuis qu'il a miraculeusement
chapp  la corde de Calcraff.

Shoking avait su imprimer  sa voix un accent de sincrit,  son visage
une expression de franchise telles que John en fut dupe.

--Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols et Paddy, qu'en
pensez-vous?

--Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que deux de nous doivent rester
ici et garder Shoking jusqu' notre retour.

--Oh! fit l'cossais Macferson, vous pouvez bien vous en aller tous les
trois.

--Je suffirai bien, ajouta-t-il,  garder notre homme.

--Dans la calle?

--Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de sret, quand vous serez
remonts, fermez le panneau.

--C'est ce que nous comptions faire, dit John.

Et tous trois remontrent l'chelle, et quand ils furent dans
l'entre-pont, John laissa retomber le panneau. Macferson l'entendit
pousser la clavette qui servait de fermeture.

--Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers tous les deux.

--Prisonniers et dans les tnbres, fit Shoking.

--a m'est gal, fit encore l'cossais, je n'ai pas peur de la nuit.

La paille avait, en brlant, dgag une fume paisse qui tait monte
dans l'entre-pont et devait sortir par les coutilles de la barque.
Shoking avait fait cette rflexion, pleine de sagesse, que cette fume
serait peut-tre signale par la police de la Tamise, et qu'une chaloupe
du _Royalist_, venant  passer par l, s'imaginerait que le feu tait
 bord et viendrait le dlivrer avant le retour de John. Mais Shoking
avait encore une autre corde  son arc.

--J'ai gard l'ordonnance de l'homme gris, se dit-il, et il y a encore
des pharmaciens dans Londres.

Sur ces mots, qu'il s'adressa _in petto_, Shoking, favoris par
l'obscurit, tira de sa poche le flacon destin  convertir John Colden
en ngre, le dboucha sans bruit et, le portant  ses lvres, avala les
deux tiers de son contenu.




XIX


A peine eut-il bu que Shoking prouva une bizarre sensation de froid. On
et dit qu'on le prenait par les cheveux et qu'on le plongeait sous la
glace. Puis  cette impression en succda une autre tout  fait oppose.
Aprs avoir eu froid, Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit ni
sa prsence d'esprit, ni son sang-froid.

--C'est la drogue qui agit, pensa-t-il.

En ce moment, Shoking ne pensait qu' une chose, devenir mconnaisable
pour John,  ce point que le rough ne pt jamais le reconnatre.

Depuis une heure que cette merveilleuse ide lui tait venue, de se
servir pour lui-mme de cette fiole qu'il portait  John Colden quand il
tait tomb aux mains de ses ennemis, Shoking n'avait nullement song
 son physique, lequel, si l'homme gris avait dit vrai, serait
singulirement modifi et probablement d'une faon peu avantageuse.

D'ailleurs Shoking tait revenu des enthousiasmes de la jeunesse et de
l'amour, et il estimait qu'un morceau de roastbeef, un pot de bire et
une bonne pipe auprs d'un pole bien chaud, valent mieux que toutes
les femmes du monde. Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun
inconvnient  devenir noir.

La sensation de chaleur ayant succd  la sensation de froid, Shoking
se rappela que l'homme gris lui avait dit qu'il suffirait  John Golden
de frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de la mystrieuse
liqueur pour en changer la couleur. Il versa donc dans le creux de sa
main le reste du liquide contenu dans le flacon et se frotta la tte
en tous sens. Shoking n'avait pas de barbe, en outre il commenait 
devenir chauve.

Il avait accompli tout cela dans les tnbres les plus profondes,
n'entendant auprs de lui que le souffle bruyant de l'cossais, son
gardien.

De temps en temps ce dernier allongeait la main et touchait Shoking.
Shoking n'avait rien dit tout d'abord, mais quand il pensa que sa
mtamorphose tait opre, il s'cria:

--Ah a! qu'est-ce que tu me veux, camarade?

--Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es toujours l.

--Je suis l parce que a me plat, dit Shoking.

--Et que je te garde, dit Macferson.

Shoking partit d'un clat de rire. Si je voulais m'en aller, dit-il, je
m'en irais.

--Voil ce que je voudrais voir pour le croire, dit l'cossais.

--Sais-tu qui je suis? reprit Shoking.

--Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais passer pour lord.

--Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain je serai lord, et aprs
demain autre chose, si a me plat, attendu, fit gravement Shoking, que
je ne suis pas un homme.

--Bah! ricana l'cossais.

--Je suis le diable, ajouta Shoking.

Macferson, nous l'avons dit, n'tait pas prcisment un homme
intelligent. C'tait un de ces pais montagnards d'cosse qui viennent
 Londres, comme les Auvergnats viennent  Paris. L'cossais est
superstitieux, le diable joue un assez grand rle dans ses rcits
d'hiver, sous le toit de sa chaumire. Les fes, les willis et les nains
ne sont pas trangers  son ducation. Macferson, dans son enfance,
avait beaucoup entendu parler du diable. S'il ne l'avait pas vu
rellement, il croyait nanmoins s'tre trouv avec lui, par une froide
nuit de brouillard, dans un vallon des monts Cheviot, alors qu'il tait
berger.

Cependant Shoking, en disant tre le diable, ne le convainquit point.

--Tu te moques de moi, lui dit il.

--Alors tu penses que je suis un homme?

--En chair et en os: la preuve en est que je te touche.

Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking  le lui broyer.
Shoking continuait  ricaner, et son rire avait quelque chose de
diabolique qui ne laissait pas que d'mouvoir l'cossais.

--As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking.

--Toujours.

--Eh bien! je vais te prouver que je suis le diable.

--Et comment cela?

--Tout  l'heure, quand la paille flambait et que je me moquais de
vous en poussant des cris, car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien
regard, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Comment suis-je? demanda Shoking.

--Mais tu es un homme comme un autre.

--Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils?

--Ils sont roux.

--Et ma peau?

--Elle est blanche.

--Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est noire.

--Allons donc!

--Mes cheveux sont blancs.

L'cossais serra les poings.

--Si tu continues  te moquer de moi, fit-il, je t'assomme.

--Je ne me moque pas, rpondit Shoking. Puisque tu as des allumettes sur
toi, frottes en une par terre, et tu vas voir si je n'ai pas chang de
peau.

L'cossais qu'une sorte de terreur superstitieuse commenait  envahir,
prit dans sa poche un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies
qui clairent prs de deux minutes. La bougie frotte sur le briquet
crpita et la flamme jaillit.

--Mais regarde donc! dit Shoking.

Il ne s'tait pas vu encore mais il avait tellement foi dans la
prdiction de l'homme gris, qu'il ne doutait pas un seul instant que la
mtamorphose annonce ne se ft opre.

Soudain l'cossais jeta un cri. La clart rpandue par l'allumette
s'tait projete sur son compagnon et l'cossais pouvant venait
d'apercevoir un homme tout noir avec des cheveux blancs comme neige.

--Tu vois bien que je suis le diable, rpta Shoking avec un clat de
rire strident.

Mais le rustre en doutait maintenant si peu qu'il se mit  pousser des
cris affreux et se rfugia tout en haut de l'chelle qui conduisait 
l'entre-pont.

Alors Shoking s'cria:

--Je suis le diable! crains ma vengeance!

Et il se leva et posa un pied sur l'chelle.

L'allumette venait de s'teindre et tout tait rentr dans les tnbres.

Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et l'cossais, qui faisait
de vains efforts pour soulever le panneau de l'entre-pont, revit tout 
coup la cale claire et Shoking, noir comme le plus noir dmon, mettant
le feu au reste de paille qui tait dans un coin.

Alors l'pouvante de l'cossais tripla ses forces. Il s'arc-bouta sur
l'chelle, fit un levier de ses deux paules et donna une si violente
secousse que la clavette du panneau se brisa et que le panneau s'ouvrit.
Et Macferson, perdu, les cheveux hrisss, se sauva dans l'entre-pont
d'abord, puis sur le pont. Shoking s'tait fait un brandon avec de la
paille enflamme et il poursuivait l'cossais.

--Ah! tu as os garder le diable! disait-il. Attends... tu vas voir!...

Et il monta sur le pont  son tour.

Alors Macferson se mit  courir en poussant des cris et, arriv 
la muraille du pont, sentant dj sur lui la flamme que brandissait
Shoking, il n'hsita plus et sauta dans la Tamise.

--Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; cela t'apprendra  braver le
diable!

Et, tandis que l'cossais, fou de terreur, fendait l'eau glace,
Shoking, libre et mconnaissable, s'assit sur le pont et se
dit:--Maintenant, je ne serai pas fch de voir revenir John le rough.




XX


_Love Lane_, c'est--dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une
petite rue assez triste, habite par des gens paisibles et qui n'ont
jamais connu les orages et les grandes passions.

Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre
public-house mal fam, et on y chercherait vainement un chantillon de
ce fleuve de nudits qui se rpand chaque soir, dans le beau quartier,
sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett.

Love Lane,  neuf heures du soir, est dsert; et le watchman vite d'y
passer, de peur de rveiller les habitants, en criant les heures de la
nuit.

Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy
arrivrent un quart d'heure aprs avoir laiss Shoking dans la pniche,
sous la garde de Macferson l'cossais.

--Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu
si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont dsertes, et je ne vois
pas le moindre Irlandais sur pied.

--Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne ide. Je crois qu'il a t plus
malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien tre
une souricire o nous tomberions tous les trois.

--Puisque nous avons le mot de passe...

Nichols haussa les paules.

--Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir
ne nous revient qu' moiti, nous n'entrerons pas.

--Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden,
mais moi j'ai une autre ide...--Je crois que ce Shoking s'est moqu de
nous et que le condamn n'est pas  Rotherithe.

--O serait-il donc, selon toi?

--Dans le Southwark.

--Allons donc!

--Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici.

Et il s'arrta devant la maison qui portait le numro dix-neuf, et
qui tait bien celle dsigne par Shoking. Une premire dception les
attendait. La porte n'avait pas de judas grill. Nanmoins John sonna.
Aucun bruit ne se fit  l'intrieur. John sonna une seconde fois, puis
une troisime. Enfin une fentre s'ouvrit au premier tage et une voix
chevrotante dit:

--Si vous venez chercher monsieur le cur, vous venez trop tard. Il
est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprs de la
chapelle.

John et Paddy se regardrent avec stupeur. La porte  laquelle ils
sonnaient tait celle d'un clergyman. Nanmoins John ne se tint pas
pour battu. Il voulut faire usage du prtendu mot de passe que lui avait
donn Shoking:

--La Mersey est prise, dit-il.

--Cela m'est bien gal, rpondit la voix chevrotante. Et le sacristain
referma la fentre.

--Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqu de nous.

--Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore.

Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre.
Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colre donnait  John
des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes  regagner le bord
de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine  le suivre. Cependant,
au moment o il s'accrochait  la corde qui servait d'chelle pour
monter sur le pont du bateau-curie, Nichols l'arrta.

--Voyons, dit-il, calme-toi et pas de btises. Que vas-tu faire?

--trangler Shoking.

--Ce  quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis
une prime si tu lui, amenais le prtendu lord Wilmot?

--Oui, certes.

--Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle
de l'autre. Par consquent, au lieu de noyer ou d'trangler Shoking, il
faut le conduire  Scotland yard.

John soupira; il lui en cotait de ne pas se venger tout de suite.
Nanmoins, comme il tait Anglais, et que tout Anglais est un homme
pratique, il se rsigna, pensant que les guines de sir Richardson
valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou  Shoking.

--Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.

Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit tait
toujours noire, et John traversa tout l'avant de la pniche, sans rien
voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et
adosse  la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa
le pied sur l'chelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la
lumire. Mais soudain un cri d'tonnement lui chappa. Le panneau de
la cale qui se trouvait au bas de l'chelle et qu'il avait pris soin de
fermer eu s'en allant, tait grand'ouvert...

--Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?

Il sauta  pieds joints dans la cale. La cale tait vide. Macferson et
Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols rptrent ce cri d'tonnement
qu'avait pouss John.

--Macferson n'est pourtant pas un tratre! disait Nichols.

John furieux remonta sur le pont et, tout  coup, il aperut l'ombre
noire. Il courut  elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait
tomba sur un homme entirement noir et  demi-nu.

--Un ngre! exclama Nichols.

--Joli moricaud! dit Paddy.

Le ngre riait de ce rire moiti hbt et moiti craintif qui est
familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua:

--O sont-ils? lui dit-il, faisant allusion  Macferson et  Shoking.

--Massa, pardon, li Neptune, bon ngre, aim les blancs, rpondit le
noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement.

--Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande
o _ils_ sont.

--Massa, pardon, rpondit encore le ngre. Neptune li pas savoir ce
que mossi blanc veut dire. Neptune sauv a bord d'un navire, parce
que matre  li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre,
promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir
grand faim...

--Que le diable t'emporte! s'cria John, ce n'est pas l ce que je veux
savoir. Il y avait deux hommes ici?

--Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas
savoir o li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon
ngre, Neptune... aim les blancs, si blancs pas maltraiter li....

--Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un
ngre  moiti idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans
doute.... Il est venu ici et n'a vu personne....

--Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.

--Oh! rpondit Nichols, c'est impossible.

--Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donn.

--C'est la vrit pure, cela! s'cria John, qui se souvint avoir vu
le le prtendu lord Wilmot jeter des poignes de guines. Nous sommes
mystifis comme des enfants.

--En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine 
vapeur.

--H! dit Nichols, voici une des chaloupes du _Royalist_. Il ne fait pas
bon ici, filons!

--Filons! rpta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup
de pied au ngre.

--Blancs toujours mchants, massa, toujours maltraite Neptune...
pauvre!...

Et Shoking, car c'tait bien toujours lui, vit John et ses deux
compagnons, gagner en toute hte la corde de tribord et disparatre.

--Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sr que John ne me reconnatra
jamais.

Il se coucha sur le pont et ne bougea.

La chaloupe du _Royalist_ passa auprs de la pniche et ne s'arrta
point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tte
dans la Tamise, prfrant s'en aller par ce chemin, plutt que
de descendre une seconde fois  Rotherithe, thtre de toutes ses
msaventures.




XXI


Il tait plus de deux heures du matin, lorsque, cette mme nuit, le
rvrend Peters Town avait quitt miss Ellen.

Quel plan tnbreux avaient-ils conu tous deux, le clergyman haineux et
fanatique et la patricienne orgueilleuse et cruelle?

Nul n'aurait pu le dire.

Mais, aprs le dpart du rvrend, miss Ellen quitta le pavillon du fond
du jardin et regagna l'htel d'un pas leste, la tte firement rejete
en arrire, et les lvres frmissantes d'une pre joie.

Jamais peut-tre elle ne s'tait senti au coeur plus de haine que cette
nuit-l; jamais la perspective d'une vengeance terrible et prochaine ne
lui tait apparue aussi nettement.

Les jeunes filles anglaises sont leves avec une telle libert que les
domestiques eux-mmes trouvent naturelles, de leur part, les dmarches
les plus excentriques.

Miss Ellen rentrait  toute heure du jour et de la nuit, et la
valetaille ne s'en inquitait pas.

Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu' minuit, puis elles
s'taient alles coucher, obissant ainsi  miss Ellen, qui leur avait
enjoint de ne pas demeurer, pass ce temp-l, dans son appartement.

Arrive dans le vestibule, miss Ellen, qui avait travers le jardin sans
lumire, alluma une lampe qu'elle avait laisse en bas de l'escalier;
puis elle s'apprtait  monter chez elle lorsqu'elle aperut une clart
dans la cour.

Cette clart tait la rverbration des croises du premier tage sur le
mur de clture, et ces croises-l taient prcisment celle du cabinet
de travail de lord Palmure.

Le parlement, nous l'avons dj dit, sige la nuit. A l'issue de chaque
sance, lord Palmure avait coutume d'aller  son club et il en sortait
rarement avant l'aube.

Miss Ellen fut donc peu tonne de voir de la lumire dans son cabinet.

Le noble lord tait-il dj rentr?

Miss Ellen gagna son appartement, se dshabilla toute seule, comme une
fille de bourgeois, s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et
ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre, donnait sur une galerie qui
sparait son appartement de l'appartement de son pre.

Puis, un bougeoir  la main, elle traversa cette galerie et arriva  la
porte du cabinet.

Elle frappa deux coup discrets. On ne lui rpondit pas. Elle frappa
une seconde fois, mme silence. Pensant que son pre s'tait endormi en
travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la serrure.

La grande table charge de journaux, de livres et de papiers tait
place en face de la porte. Devant cette table, un homme tait assis,
tournant le dos  miss Ellen et paraissant absorb dans une mditation
profonde.

Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours gris et la calotte de
soie qui constituaient le costume d'intrieur de lord Palmure.

Alors elle tourna la clef qui tait dans la serrure, ouvrit la porte
et entra. Le rveur ne bougea point. Un sourire vint aux lvres de miss
Ellen.

--En ce moment, pensa-t-elle, mon pre, qui se croit un grand politique,
s'imagine qu'il tient dans ses mains les destines du monde.

Et miss Ellen fit un pas encore.

Mais soudain la robe de chambre se dressa, l'homme se retourna et miss
Ellen recula pouvante et muette. L'homme qui tait envelopp dans la
robe de chambre de lord Palmure et assis devant sa table, ce n'tait pas
lui!... C'tait l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut  la porte
dont miss Ellen venait de franchir le seuil, et il la ferma.

Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne rendit aucun son. Elle
voulut fuir, mais ses jambes se trouvrent rives au parquet. L'homme
gris souriait.

--Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une visite, je tiens ma
promesse. Et il lui prit la main.

A ce contact, miss Ellen sentit le charme se briser; elle retrouva sa
voix, elle retrouva son nergie physique.--Ah! misrable, dit-elle, vous
ne sortirez pas d'ici! Et se dgageant, elle courut  la chemine, aux
deux cts de laquelle pendaient des cordons de sonnette. Mais l'homme
gris y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le releva assez
haut pour qu'elle ne put l'atteindre.

--Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni vous assassiner, ni vous
manquer de respect, et je vous jure que je n'opposerai aucune rsistance
 vos gens, que vous serez libre d'appeler, aprs m'avoir entendu.

--Vous! vous encore! disait miss Ellen avec un accent plein de fureur.

L'homme gris ne perdit rien de son calme.

--coutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce que vous voudrez.

Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce regard plein de
mystrieux engourdissements qui l'avait dj fascine.

--Miss Ellen, votre pre est au club, o il joue le whist avec deux de
ses amis qui sont les miens. La partie durera jusqu' quatre heures du
matin.

Si,  ce moment-l, j'ai fait mon apparition au club, votre pre aura
chapp  un grand danger.

--Deux hommes sont aposts au coin de Chester street. Ils ont ordre
de poignarder lord Palmure, si, quand il sortira du club, je ne les ai
point relevs de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant, acheva-t-il
en laissant retomber le cordon de sonnette, appelez vos gens, si vous
l'osez.

Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le temps de matriser son
pouvante et de reconqurir son sang-froid. A son tour elle le regarda
et soutint l'clat de ses yeux.

--Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela; vous tes une ennemie
avec laquelle il faut compter. La nature de la femme n'est pas matresse
d'un premier effroi, mais vous avez l'me d'un homme, et cette me a
bientt ragi. Causons donc, nous avons une heure devant nous.

Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois elle ne se dgagea
point et se laissa conduire vers le canap qui faisait face  la
chemine. L'homme gris demeura debout devant elle.

--Miss Ellen, vous me hassez, soyez franche.

--Oui, rpondit-elle je vous hais... et je vous brave!

--Vous avez jur ma perte. Et ce sera un beau jour pour vous celui o je
pendrai les pieds dans le vide, devant la porte de Newgate.

--Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau son regard; et tenez,
je veux tre une ennemie loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre
pouvoir et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc ou vous aurez tort.

--Non, dit-il en souriant.

--Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possdez des lettres qui
peuvent me dshonorer, et cette possession est, dans votre esprit, la
meilleure des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez, une femme comme
moi sacrifie, au besoin, sa rputation  sa haine.

L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre qu'il avait croise sur sa
poitrine, et il apparut  miss Ellen en toilette de ville, frac noir et
cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa poche.

--Tenez, dit-il, vos lettres sont l, elles y sont toutes, comptez-les,
vrifiez-les et jetez-les au feu.

Miss Ellen touffa un cri.--Prenez garde! dit-elle en tendant vers le
portefeuille une main frmissante... prenez garde!

--Je ne vous crains pas, rpondit-il.

Miss Ellen tait ple de fureur:--Oh! dit-elle en saisissant le
portefeuille, vous vous croyez donc bien fort?

--Assez, rpondit-il. Et un nouveau sourire glissa sur ses lvres.




XXII


Miss Ellen eut un lan de gnrosit, alors.

Elle avait pris le portefeuille dans ses mains convulsives. Au lieu de
le jeter au feu, elle le posa sur la table.

--Non, dit-elle, vous vous mprenez sur moi,  votre tour, et je ne veux
pas frapper un ennemi dsarm. Reprenez ces lettres, la lutte engage
entre nous n'en sera que plus ardente et plus acharne.

L'homme gris souriait toujours.

--coutez-moi encore, dit-il. Tout  l'heure, je vous ai dit que si je
ne reparaissais pas au club de votre pre avant quatre heures du matin,
lord Palmure, en sortant, serait poignard.

--Oui, vous m'avez dit cela.

--Eh bien, je mentais. Je n'ai pas vu votre pre, je ne sais pas s'il
est au club, je n'ai donn aucun ordre et il ne court pas le moindre
danger.

--Enfin, vous le voyez, je suis sans armes. Donc, vous avez vos lettres,
vous ne craignez pas pour la vie de votre pre, et rien ne vous
empche de sonner vos gens, de me faire arrter par eux et d'avertir
Scotland-yard que vous tenez enfin cet homme aprs qui toute la police
de Londres court inutilement depuis huit jours.

Et toujours calme, toujours souriant, l'homme gris avait crois ses bras
sur sa poitrine et regardait miss Ellen.

Miss Ellen avait les narines frmissantes, l'oeil en feu, et tout son
corps tait agit d'un tremblement convulsif.

--Monsieur, lui dit-elle, vous tes bien hardi ou bien imprudent de me
parler ainsi.

--Vous trouvez?

--J'ai jur de vous livrer  la justice anglaise, vous le savez, et vous
venez vous mettre  ma discrtion.

--Oui, fit-il d'un signe de tte.

--Eh bien! oui, dit-elle, vous avez raison, aprs tout. Je veux votre
perte, mais je ne la veux pas par une trahison. Vous avez eu raison de
vous dsarmer devant moi, car je ne vous frapperai pas. Emportez mes
lettres, si bon vous semble, allez-vous en librement dans tous les cas;
ce n'est pas sous le toit de lord Palmure que les policemen viendront
vous arrter.

Le sourire abandonna les lvres de l'homme gris.--Miss Ellen, dit-il,
vous n'tes pas encore la femme que je rve, mais vous avez dj fait un
pas vers mon but.

--En vrit! fit-elle avec ironie.

--Votre haine devient plus loyale.

--Oui, dit-elle, mais cette haine est froce.

--Soit, mais elle sert mes projets dans l'avenir.

--Vraiment, vous avez des projets qui me concernent? fit la patricienne
avec un accent de ddain suprme.

--Peut-on les connatre?

Je suis venu ici pour vous en parler.

--Eh bien! je vous coute...

Et une fois encore elle supporta son regard.

Cela tenait peut-tre, du reste,  ce que cet homme trange chargeait
plus ou moins ce regard de ce fluide lectrique et fascinateur qui tait
en son pouvoir. Elle tait assise en face de la chemine et l'homme
gris, qui s'y tait adoss, demeurait debout. N'et t l'heure avance
de la nuit, on et pu croire que miss Ellen recevait la visite d'un
gentleman, son parent, son ami ou son fianc.

--Miss Ellen, reprit-il avec cet accent de courtoisie parfaite et cette
aisance de manires qui faisaient de lui,  l'occasion, un gentilhomme
accompli, vous tes jeune, vous tes belle, vous tes doue d'une haute
intelligence et d'une rare nergie; vous serez une des plus riches
hritires du Royaume-Uni. La cause que vous servirez triomphera.

--Je l'espre.

--Pardon, vous vous mprenez. Ce n'est pas celle que vous servez
maintenant, mais celle que vous servirez plus tard.

--Et qu'elle est cette cause? dit-elle.

--Celle de l'Irlande.

Un nouvel clat de rire, plein de mpris, mit  nu ses dents
blouissantes.

--Votre pre avait un frre qui est mort pour elle, poursuivit-il
gravement.

--Ce frre tait un rebelle et un tratre.

--Miss Ellen, un jour viendra o le tratre,  vos yeux, ne sera pas sir
Edmund, mais...

--N'achevez pas! dit-elle avec un geste de colre superbe, vous allez
parler de mon pre, je crois!

--Donc, reprit-il, un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, o votre
jeunesse, votre beaut, votre fortune, votre intelligence seront au
service de l'Irlande, le berceau de vos aeux.

L'assurance avec laquelle parlait l'homme gris, avait fini par troubler
profondment miss Ellen.

--Oh! dit-elle, allez-vous-en, monsieur... allez-vous-en!

--Pas avant de vous avoir dit comment s'oprera la mtamorphose que je
prdis.--Elle se rsume en deux mots.

--Vous m'aimerez!

Miss Ellen touffa un cri. Le rouge lui monta au visage, tout son sang
patricien se rvolta.--Mais sortez donc! dit-elle, sortez donc! ou je
perds la tte et j'appelle  mon aide... sortez, monsieur!

L'homme gris, en parlant, s'tait loign de la chemine et il avait
gagn peu  peu un angle de cette vaste pice qui servait de cabinet de
travail  lord Palmure, et dont les murs taient couverts d'une boiserie
 panneaux.

Tout  coup et comme miss Ellen rptait pour la troisime fois, en lui
montrant la porte:--Mais sortez donc!

L'homme gris poussa un ressort derrire lui, un des panneaux
s'entr'ouvrit, et miss Ellen se trouva seule. Son trange visiteur avait
disparu. Non par la porte, mais par une issue secrte que miss Ellen ne
connaissait pas, que lord Palmure ignorait aussi peut-tre, bien qu'ils
fussent chez eux. Ainsi donc, l'homme gris pouvait pntrer chez lord
Palmure sans que personne le vt, et il en pouvait sortir de la mme
manire... Miss Ellen tait comme ptrifie.

Enfin, elle fit un effort suprme, elle secoua la torpeur lthargique
qui s'tait empare d'elle, elle courut  cet angle, dans lequel une
porte s'tait ouverte. D'une main elle tenait un flambeau, de l'autre
elle cherchait ce ressort mystrieux qu'avait press l'homme gris. Mais
elle ne trouva rien.

En vain, sonda-t-elle les moulures du panneau; il n'offrait ni fente ni
rainure. Elle frappa dessus  poing ferm: le panneau rendit un son
mat. Alors elle reposa le flambeau sur la chemine et se dit:--Suis-je
folle? ou bien fais-je un rve?

Le portefeuille laiss par l'homme gris tait l pour lui rpondre:
Elle s'en saisit avidement, elle l'ouvrit et les lettres qu'elle avait
crites  Dick Harrisson s'en chapprent. Alors elle se mit  les
compter, car elle en savait le nombre, et soudain, elle plit. Il en
manquait une, et c'tait celle prcisment qui tablissait clairement
qu'elle avait succomb  la sduction.

Alors miss Ellen se redressa, chevele; on et dit une furie.--Oh! le
misrable! s'cria-t-elle, il m'a donc encore joue!... Et elle jeta les
lettres au feu, et avec elles le portefeuille, ajoutant:--Cette fois je
serai sans piti.

Tandis que la dernire lettre flambait, le bruit de la porte de l'htel
se refermant arriva jusqu' elle. C'tait lord Palmure qui rentrait.




XXIII


Miss Ellen hsita un instant. Attendrait-elle son pre dans le cabinet,
ou bien rentrerait-elle chez elle par la galerie? Si l'homme gris se ft
en all par la porte, peut-tre et-elle jug inutile de rien dire 
son pre. Mais aprs cette sortie bizarre, cette vasion plutt, de
son ennemi, miss Ellen avait besoin de lord Palmure, ne ft ce que pour
savoir s'il connaissait ce passage mystrieux.

Ellen resta donc dans le cabinet et attendit.

Lord Palmure entra et s'arrta bahi sur le seuil.--Que faites-vous donc
ici, Ellen, lui dit-il, et  pareille heure?

--Mon pre, dit froidement la jeune fille, vous savez nos conditions.

--Oui, je dois tre le bras qui agit et vous la tte qui dirige,
n'est-ce pas?

--Vous devez tre aussi le pre qui conseille, et qui apprend  sa fille
les choses qu'elle ignore.

--Que voulez-vous dire, Ellen?

--Mon pre, avant de vous expliquer ma prsence ici, laissez-moi vous
questionner, et ne vous tonnez pas de mes questions.

--Cette maison que nous habitons est-elle  nous?

--Sans doute. Je la tiens de mon pre. Pourquoi?

--Attendez, dit encore miss Ellen. Les boiseries de cette salle
sont-elles anciennes?

--Oui, je les ai toujours vues.

--Et cette salle n'a que deux portes?

--Vous le voyez bien.

--Mon pre, vous vous trompez. Il y a ici une troisime porte.

Elle reprit le flambeau et dit:--Venez avec moi.

Lord Palmure la suivit dans cet angle o elle avait fait de vaines
recherches.

--Cette porte doit tre l, dit-elle.

Lord Palmure prit le flambeau  son tour et le promena tout prs de la
boiserie, en haut et en bas, en long et en large.--O diable voyez-vous
une porte? dit-il.

--Je ne la vois pas, mais je suis sre qu'elle existe.--Il y a mieux,
dit miss Ellen avec un accent de conviction qui acheva de stupfier lord
Palmure, je l'ai vu fonctionner. Elle s'est ouverte...

--Il y a vingt minutes,--devant un homme qui tait ici il y a une heure.

Lord Palmure fit un pas en arrire.

--Il tait ici, revtu de votre robe de chambre, coiff de votre calotte
de soie, assis devant votre table et tournant le dos  cette porte qui
donne dans la galerie et par laquelle je suis entre.

Lord Palmure regarda sa fille et parut se demander si elle n'avait pas
perdu la raison. Mais elle lui montra du doigt la robe de chambre que
l'homme gris avait jete sur un sige.

--Enfin, s'cria lord Palmure, cet homme?

--C'est _lui_.

Et dans ce mot, il eut un tel accent de haine que lord Palmure ne s'y
trompa point.

_Lui_! c'tait cet homme qui avait os braver sa fille, cet homme qui
tait l'me et la tte des Irlandais qui conspiraient, c'tait cet homme
gris, enfin, que la police traquait et qui, au mpris de la police,
osait pntrer de nuit dans la maison d'un pair d'Angleterre et
rechercher un tte--tte avec sa fille! C'tait encore ce mme homme
qui avait eu l'audace de lui couvrir le visage d'un masque de poix et
de le jeter garrott dans un coin du jardin de mistress Fanoche. Tant
d'audace confondait le noble pair.

--Ellen, dit-il, je vais vous donner un conseil.

--Ne vous obstinez point  lutter contre cet homme. Nous allons quitter
l'Angleterre, nous voyagerons, nous...

--Ah! mon pre! s'cria la jeune fille, vous manquez donc de courage
pour la lutte!

--Non, mais j'ai peur pour toi...

Mon pre! le dernier jour de triomphe a lui pour ce misrable, et je le
terrasserai.

Lord Palmure cherchait toujours avec les mains une fente quelconque: 
ce panneau qui, au dire de sa fille, s'tait entr'ouvert.

--Rien, rien, disait-il. Cela tient de la magie...  moins que vous
n'ayez eu une hallucination.

Mais Ellen ne rpondit pas. Elle courut  la fentre, l'ouvrit et prta
l'oreille...

Un coup de sifflet avait travers l'espace.

--Qu'est-ce que cela? demanda lord Palmure.

--Attendez-moi ici, mon pre, rpliqua-t-elle.

Elle courut vers la porte de la galerie et disparut.

Au bout de cette galerie, il y avait un petit escalier tournant qui
descendait dans le jardin. Il tait alors quatre heures du matin et le
jour tait loin encore. Miss Ellen traversa le jardin et alla ouvrir la
petite porte. Ce coup de sifflet qu'elle venait d'entendre, c'tait le
signal convenu entre elle et Paddy. Celui-ci, en la quittant pour
aller rejoindre Nichols et Macferson, lui avait promis de revenir, s'il
surgissait quelque chose de nouveau.

--Eh bien? lui dit miss Ellen.

Paddy lui raconta de point en point les vnements qui avaient prcd
l'arrestation de Shoking et ce qui s'en tait suivi. Puis ce rcit
achev, il ajouta:

--Moi, j'ai une toute autre ide et je crois savoir o est le condamn 
mort.

--Ah! fit miss Ellen, que la capture de John Colden n'intressait que
mdiocrement.

--Vous tes venue plusieurs fois dans le Southwark, n'est-ce pas,
milady?

--Alors vous savez o est l'glise Saint-George?

Miss Ellen tressaillit en pensant que c'tait dans le cimetire que Dick
Harrisson tait enterr.

--Eh bien! il y a de la lumire toute la nuit dans le clocher, et John
Colden serait cach l que a ne m'tonnerait pas.

--Et tu as fait part, sans doute, de cette observation  tes compagnons
de cette nuit? demanda miss Ellen avec anxit.

--Non, milady. J'ai rflchi qu'il valait mieux vous en parler
auparavant.

--Eh bien! dit vivement miss Ellen, si tu tiens  nos conventions,
souviens-toi de ce que je vais te dire.--Garde pour toi cette
dcouverte. Nous n'avons plus besoin d'eux.

Et miss Ellen se disait  part elle:

--Ce n'est point John Colden qui est dans le clocher, je le sens au
battement de mon coeur: c'est _lui_. Puis elle dit tout haut:--Viens
avec moi.

Et lorsque Paddy fut entre dans le jardin, elle referma la porte.
Paddy la suivait docilement. Elle le conduisit au pavillon, dans un coin
duquel le jardinier serrait ses outils, et, lui montrant une pioche, un
marteau et un ciseau  froid:--Prends cela et suis-moi, dit-elle.




XXIV


Paddy ne savait pas trop ce que miss Ellen attendait de lui. Mais il
avait fait le sacrifice de sa volont, du moment o il s'tait remis
dans les mains de cette femme dont il connaissait tous les instincts
pervers. Paddy pensait, du reste, ce que pensent beaucoup de gens du
peuple,  qui l'ducation a fait dfaut, et dans l'esprit desquels il
n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Il tait si pauvre, il avait
femme et enfants, il n'avait donc pas le moyen d'tre honnte.
Ds l'instant qu'il vendait sa conscience, il devait observer
scrupuleusement les conditions du march.

Miss Ellen le conduisit  travers le jardin jusqu' l'htel, lui fit
gravir le petit escalier, traversa la galerie et l'introduisit dans le
cabinet de lord Palmure. Celui-ci, qui n'tait pas encore revenu de la
stupfaction que lui avait fait prouver le rcit de sa fille, frona le
sourcil en voyant entrer Paddy.

--Quel est cet homme dguenill? dit-il.

--Un homme que j'emploie.

--Mais, pourquoi ces outils?

--Mon pre, dit la jeune fille, je n'ai pas t le jouet d'une
hallucination; il y a l une porte secrte, un passage, et il faut
savoir o ils conduisent.

Sur ces mots, elle prit un flambeau et se dirigea vers l'angle du
cabinet o son pre et elle s'taient vainement livrs aux plus
minutieuses investigations. Une dernire fois elle promena le flambeau
sur tous les points du panneau de boiserie, et toujours avec le mme
insuccs. Alors elle dit  Paddy:

--Prends le ciseau et le marteau, et pratique-moi un trou l-dedans.

Lord Palmure, cdant  l'ascendant que sa fille exerait sur lui, ne
s'opposa point  ce travail. Docile comme un esclave, Paddy se mit donc
 l'ouvrage; il enfona le ciseau  froid dans le milieu du panneau, 
coups de marteau.

--Mais, observa lord Palmure, nous allons rveiller toute la maison, et
mettre nos gens dans le secret.

--Fermez la porte au verrou, dit tranquillement miss Ellen.

Paddy continuait sa tche. Le ciseau traversa la boiserie dans toute son
paisseur, mais alors il rencontra un corps dur.

--C'est la muraille, dit lord, Palmure.

--Non, rpondit Paddy, c'est comme une plaque de tle.

--Eh bien? il faut arracher le morceau, ordonna encore miss Ellen. La
besogne tait facile. Attaqu adroitement en plusieurs endroits, le
panneau fut soulev avec la pince et se brisa. Alors miss Ellen eut un
cri de triomphe. Le panneau recouvrait une porte de fer sur laquelle on
avait appliqu un enduit couleur de pltre. On n'apercevait ni gonds ni
serrures, mais un petit bouton de cuivre se trouvait dans un angle,
et un coup de marteau fut donn dessus par le rough. Soudain la porte
s'ouvrit toute grande, et une bouffe d'air humide vint frapper au
visage lord Palmure et sa fille. La porte ouverte laissait voir un
troit corridor pratiqu dans l'paisseur du mur, et plong dans
l'obscurit.

--Allons, mon pre, dit miss Ellen il faut avoir le coeur net de tout
cela.

--C'est mon avis. Mais avant de se mettre en route, il alla prendre deux
revolvers qui se trouvaient sur sa chemine, et il en tendit un  sa
fille.

Miss Ellen s'en empara. Puis elle remit le flambeau  Paddy et lui dit:
Passe le premier.

Paddy serait all en enfer, du moment o miss Ellen ordonnait. Le
couloir n'avait que quatre ou cinq pas de longueur. Au bout du couloir,
il y avait un escalier. Paddy s'y engagea. Il levait le flambeau
au-dessus de sa tte afin de guider les pas de miss Ellen, qui venait
derrire lui, et de lord Palmure, qui fermait la marche.

L'escalier, galement pratiqu dans l'paisseur du mur, tournait sur
lui-mme avec une raideur extrme. Il y rgnait un air humide et ftide.
A la trentime marche, Paddy s'arrta.

--Qu'est-ce? demanda miss Ellen.

--J'entends du bruit.

Miss Ellen prta l'oreille. Un mouvement sourd assez semblable au bruit
lointain de la mer se brisant sur des rochers arriva jusqu' elle.

--Si tu as peur, dit-elle, donne moi le flambeau, je passerai la
premire.

--Non, milady, rpondit Paddy, je n'ai jamais peur.

Et il continua  descendre.

Un changement de temprature s'oprait peu  peu; l'air devenait plus
vif et il tait plus pur.

Miss Ellen en conclut qu'ils avaient dpass le niveau de la maison et
qu'ils s'enfonaient sous terre.

Enfin l'escalier eut un terme. Paddy foula tout  coup une terre fine,
humide, presque boueuse et tous trois se trouvrent dans une espce de
cave de forme ronde, au fond de laquelle s'ouvrait un boyau souterrain
qui paraissait s'loigner horizontalement. Ce boyau tait assez large;
cependant, avant de s'y engager, miss Ellen se tourna vers son pre:

--Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu connaissance, ni de ce
souterrain, ni de cet escalier?

Tous deux doivent exister depuis plusieurs sicles. Regardez ces pierres
de vote, ces murailles, comme tout cela est noir.

--C'est vrai. Puis, tout  coup, et comme ce murmure sourd qu'ils
avaient dj entendu paraissait grandir, lord Palmure se frappa le
front.

--Attendez donc, je crois me rappeler  prsent. Nous devons tre tout
prs de White-Hall.

Ce souterrain a d tre creus au temps de la captivit du roi Charles
1er que ses partisans essayrent de dlivrer. Et si je ne me trompe, il
aboutit  la Tamise, presque au niveau du pont de Westminster, et ce que
nous entendons, c'est le bruit de l'eau qui se brise contre les piles,
car, vous le savez, la Tamise fait un coude assez brusque en cet
endroit.

--Eh bien! allons, dit miss Ellen.

Et prenant le flambeau des mains de Paddy, elle s'engagea la premire
dans le souterrain, s'adressant mentalement cette question: Comment
l'homme gris a-t-il dcouvert ce passage?




XXV


Lord Palmure avait raison sans doute en disant que ce souterrain avait
d tre creus par les partisans du malheureux roi Charles Ier.

En de certains endroits,  mesure que miss Ellen et ses deux compagnons
avanaient, ils remarquaient des boulements dj anciens, et, n'et
t, sur le sol, qui tait naturellement humide, une trace de pas toute
frache, on aurait pu croire que depuis deux sicles aucun tre humain
n'avait pass par l. Ces traces devaient tre celles de l'homme gris.
Miss Ellen continuait  marcher la premire. A mesure qu'ils avanaient,
ce bruit sourd, ce clapottement, qui annonait le voisinage de la
Tamise, devenait plus strident.

Bientt la flamme des flambeaux oscilla sous l'effort du vent qui
s'engouffrait dans le boyau souterrain. Miss Ellen l'abrita de sa main,
avanant toujours. Mais tout  coup le vent survint si violent que le
flambeau s'teignit, et que les trois voyageurs nocturnes se trouvrent
dans l'obscurit. Miss Ellen eut une exclamation de rage. Elle n'avait
emport ni allumettes ni briquet. Heureusement Paddy avait sur lui une
de ces botes d'allumettes anglaises,  l'usage des fumeurs, qui ne
flambent pas, mais qui ptillent quelques instants, et deviennent toutes
rouges.

--En voil assez, dit-il, pour battre en retraite.

--Battre en retraite? fit miss Ellen.

--Sans doute, fit lord Palmure.

--Non pas, dit miss Ellen: devrais-je marcher dans les tnbres, j'irai
jusqu'au bout. Et elle continua  marcher dans une demi-obscurit, car
les allumettes de Paddy ne projetaient que des lueurs douteuses et qui
s'teignaient presque aussitt. Comme le vent avait souffl la bougie,
miss Ellen ne s'tait pas aperue que le souterrain formait un coude
assez prononc, et c'tait ce coude qui avait permis au vent d'arriver
plus violent et plus direct. Mais la jeune fille, en revanche, sentit
que le sol devenait de plus en plus humide sous ses pieds, et bientt
elle marcha dans l'eau. Une seconde fois, lord Palmure proposa de
revenir en arrire, miss Ellen s'y opposa. Tout  coup une lueur vint
la frapper au visage. C'tait un point rougetre qui brillait dans
l'loignement. On et dit une lampe suspendue  la vote du souterrain.

--Nous n'avons plus besoin des allumettes de Paddy, dit alors miss
Ellen. Et, bien qu'elle et de l'eau jusqu' la cheville, elle doubla le
pas.

Lord Palmure allait toujours, le doigt sur la dtente de son revolver,
prt  faire feu si quelque danger venait  surgir et menaait sa fille.
Miss Ellen avait pris la lumire pour guide. Chose assez trange!
tandis que cette lueur paraissait lointaine encore, le bruit devenait
assourdissant, si bien qu'on aurait pu croire que le fleuve roulait au
milieu du souterrain et le traversait. Le souterrain aboutissait  la
Tamise et cette lumire qu'elle voyait, c'tait un bec de gaz qui tait
plac de l'autre ct, sur l'eau, juste en face de l'orifice. Tous
trois atteignirent l'extrmit du souterrain, qui se terminait par une
ouverture pratique dans la digue du fleuve  deux pieds au-dessus de
l'eau. Miss Ellen, arrive la premire, put se rendre compte alors du
chemin qu'avait suivi l'homme gris. Un anneau de fer scell dans une
pierre attestait qu'on y avait amarr un bateau. Ainsi l'homme gris
tait venu en barque et s'en tait all de mme.

--Eh bien! dit lord Palmure,  quoi a servi cette exploration?

--A me donner une ide, dit miss Ellen.

--Ah! laquelle.

--C'est mon secret pour le moment, mon pre. Vous savez nos conditions.
Eh bien! permettez-moi de les maintenir. A prsent, revenons sur nos
pas. Nous n'avons pas le moindre danger  courir, car le souterrain
n'a ni bifurcation ni irrigation, et Paddy fera bien de mnager ses
allumettes pour l'escalier.

Ils s'en retournrent donc dans les tnbres, ttant avec la main, les
parois humides du souterrain. Lorsque ces parois s'largirent tout 
coup, miss Ellen, qui avait continu  marcher la premire, comprit
qu'ils taient dans la salle ronde. Alors Paddy fit usage des
allumettes, sans la lueur desquelles ils eussent ttonn longtemps avant
de retrouver l'escalier; et un quart d'heure aprs, tous trois taient
de retour dans le cabinet de lord Palmure. Miss Ellen mit alors une
bourse dans la main de Paddy:

--Voil, dit-elle, pour t'encourager  garder le silence. C'est une
gratification en dehors de tout ce que je t'ai promis.

Paddy prit la bourse sans joie, en baissant la tte, comme un homme
rsign  tout.

--Vous n'avez pas besoin d'acheter mon silence, milady, dit-il: du
moment o j'ai accept le rle d'esclave, je vous appartiens.

Miss Ellen haussa imperceptiblement les paules, puis, s'adressant  son
pre:

--Les ouvriers habiles ne manquent pas dans Londres.

Ce panneau bris, cette porte enfonce, il faut que tout soit rpar
aujourd'hui mme, car l'homme gris peut revenir et il faut qu'il ne
s'aperoive de rien.

Sur ces mots, miss Ellen fit signe  Paddy de le suivre. Les premiers
rayons de l'aube glissaient au travers de ce brouillard jaune qui pse
sur Londres six mois de l'anne. Conduit par la jeune fille, le rough
traversa de nouveau la galerie, descendit par l'escalier de service et
arriva dans le jardin. Quand ils furent  la petite porte, Paddy parut
attendre de nouveaux ordres.

--C'est aujourd'hui dimanche, c'est aujourd'hui par consquent, que
l'abb Samuel viendra visiter ta femme et tes enfants.

Tu m'as parl, d'une lumire dans le clocher de Saint-George? et tu
crois que c'est John Colden qui s'y trouve cach?

--Je le jurerais.

--Eh bien! tu diras  l'abb Samuel ceci: il y a trois hommes  la
recherche du condamn  mort, et tu nommeras les hommes dont tu m'as
parl;--ces hommes ont form le projet d'entrer dans l'glise la nuit
prochaine et de s'emparer de celui qui se cache dans le clocher.

--Mais, si je prviens l'abb, qui est Irlandais...

Un sourire passa sur les lvres de miss Ellen.

--Fais ce que je dis, et ne cherche pas  comprendre.




XXVI


Miss Ellen avait parfaitement devin le moyen employ par l'homme gris
pour quitter le souterrain et retourner dans le Southwark.

A Londres, o la Tamise est cinq ou six fois plus large que la Seine, il
y a des milliers de barques sur le fleuve.

L'absence de quais force les ngociants  avoir leurs magasins ouverts
sur le fleuve: de l pour eux, la ncessit d'avoir une barque.

De distance en distance une rue troite descend jusqu' la rivire.
C'est presque toujours en face de cette rue qu'on amarre les bateaux.

La nuit, le premier venu est libre de dtacher un bateau, et de s'aller
promener sur la Tamise  ses risques et prils, par exemple, car il peut
manoeuvrer maladroitement son embarcation et chavirer; ou bien encore
rencontrer les gens de police du _Royalist_ et ne pas leur donner
des explications suffisantes pour qu'ils lui laissent continuer sa
promenade.

Ces deux chances  courir n'avaient probablement pas beaucoup mu
l'homme gris, car il avait travers la premire fois la Tamise dans un
troit bateau, et avait amarr cette petite embarcation  l'anneau de
fer remarqu par miss Ellen.

Le bateau, solidement attach, n'avait t vu par personne sans doute,
car l'homme gris, aprs sa brusque et mystrieuse sortie du cabinet
de lord Palmure, regagnant la Tamise par le souterrain, le trouva  la
place o il l'avait laiss.

Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui s'embossait  la poupe dans
une entaille et se mit  _godiller_, pour nous servir du terme consacr.

En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut travers la Tamise.
Il atteignit le Southwark, laissa la barque o il l'avait prise
et s'enfona dans le ddale de petites rues noires qui environnent
Saint-George. Les abords de l'glise taient plongs dans le brouillard
et le silence.

La lampe s'tait teinte en haut du clocher, et il ne passait personne
au long du cimetire dont la grille, au lieu d'tre ferme, avait t
pousse tout contre, de faon que l'homme gris pt rentrer quand bon lui
semblerait.

Cependant, comme il arrivait  cette grille, il lui sembla qu'il
entendait une sorte de gmissement.

Il entra dans le cimetire et prit le sentier qui conduisait  la petite
porte du choeur.

Alors il entendit plus distinctement les gmissements, et, ayant fait
quelques pas encore, il vit une forme noire accroupie sur le seuil de la
porte. Cette forme noire tait un homme, et cet homme tenait son front
dans ses mains.

Comme la nuit tait sombre et le brouillard pais, il et t difficile
 l'homme gris de voir le visage de cet homme. Aussi s'arrta-t-il
brusquement et s'cria-t-il: Qui est l?

La forme noire se dressa et une voix lamentable rpondit: C'est moi...
moi, Shoking....

--Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking avait pareillement
reconnu la voix.

--Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu pleures. Que t'est-il donc
arriv?

--Un grand malheur. Tout  fait personnel, matre; cela ne regarde que
moi.

L'homme gris tira une petite cl de sa poche, ouvrit la porte du choeur,
et introduisit Shoking dans l'glise.

L'obscurit tait plus grande encore  l'intrieur qu'au dehors.

--Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en prenant Shoking par la main
et en l'entranant vers l'escalier du clocher, il ne faut pas rveiller
le vieux sacristain.

Shoking monta, sans souffler mot de son malheur; mais il poussa des
soupirs  fendre l'me, et l'homme gris disait:

--Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami Shoking.

Aprs tre arriv dans la chambrette qu'il habitait en reclus, l'homme
gris, qui s'tait procur de la lumire, devina, sinon la vrit tout
entire, au moins une partie de la vrit. L'homme qu'il avait devant
lui avait bien la voix de Shoking, mais plus rien que la voix.

Ce n'taient plus les cheveux roux de Shoking, la peau blanche de
Shoking.

L'homme gris avait devant lui un vieux ngre  cheveux blancs, lequel
pleurait comme s'il avait reu des centaines de coup de fouet.

--Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait? est-ce que tu as bu, par
hasard, la potion prpare pour John Colden?

--Hlas! oui, dit Shoking en levant au plafond des yeux pleins de
larmes.

--Mais pourquoi?

--Pour sauver ma vie.

Et Shoking, appelant  lui tout son courage, raconta comment il tait
tomb dans les mains de John le rough et de ses associs et s'tait
trouv dans la cruelle alternative de devenir ngre ou d'aller servir,
au fond de la Tamise, de nourriture aux poissons.

Cependant il ne put s'empcher de sourire  travers ses larmes, quand il
fit le rcit de son entrevue sur le pont de la pniche avec John, qui ne
le reconnaissait pas et l'avait pris pour un vritable ngre.

--Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te dsoles-tu. Parce que tu
crains de rester ngre? Tu tenais donc bien  ton physique? As-tu donc
une matresse? Es-tu amoureux?

--Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux.

--Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te faire d'tre noir ou blanc?

--Mais, matre, comment,  prsent, pourrai-je redevenir lord Wilmot?

L'homme gris partit d'un clat de rire.

D'un mot, Shoking avait clair la situation.

Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant s'tait pris  songer que
jamais on n'avait vu un ngre devenir lord, et il avait dj jou le
rle de lord Wilmot assez souvent pour y tenir.

De l ce dsespoir auquel il tait en proie.

Ce que regrettait Shoking dsormais, c'tait la ruine de ses esprances
vaniteuses. Mais l'homme gris se hta de lui dire: Console-toi, tout
peut s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot, mais tu peux:
devenir le marquis de Valdemar-y Mendoza-y-Perez.

--Qu'est-ce que cela? dit Shoking bloui par un titre pompeux.

--Un Brsilien fort riche, un multre hritier d'un seigneur portugais
et qui remue des millions et des pierreries. Et puisque je t'avais cre
lord, rien ne m'empche de te faire marquis. Il y a mieux, tu seras
d'autant plus srieusement marquis que personne, dsormais, ne pourra
plus reconnatre le mendiant Shoking.

Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire, et l'homme gris
murmura:

--O vanit! tu seras donc toujours la reine de ce btail mprisable
qu'on appelle les hommes.

Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking songeait que les
Brsiliens sont bards de dcorations, et que le grand cordon d'un ordre
de l'lphant blanc ou noir, lui irait  ravir. Shoking tait consol.




XXVII


Revenons  prsent  un personnage de notre rcit que nous avons un peu
perdu de vue.

Nous voulons parler de l'abb Samuel, ce jeune et ardent aptre, que le
peuple du Wapping, du Southwark et de Rotherithe adorait.

On tait au dimanche matin. L'abb Samuel avait clbr la messe dans
la pauvre glise de Saint-Gilles, devant une assistance de fidles
agenouills sur les dalles, car les catholiques de Londres sont trop
indigents pour payer des bancs et des chaises. Il tait mont en chaire,
et son sermon, d'une loquente simplicit, avait eu pour thme: la
charit. Il disait: Donnez, vous qui tes pauvres, l'obole du publicain
est plus agrable au Seigneur que les richesses du pharisien. Donnez
la moiti du morceau de pain noir que vous avez  ceux qui ont faim, et
Dieu tiendra cette aumne pour agrable.

Puis il avait parl du peuple d'Isral, poursuivant  travers le dsert
sa marche vers la terre promise, et il avait compar l'glise d'Irlande
 ces antiques serviteurs de Dieu que les gyptiens avaient bannis.

Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des fidles n'avait remarqu
deux hommes vtus de noir, qui se trouvaient derrire un pilier,
coutant attentivement ses paroles.

Quand il descendit de la tribune sacre pour reprendre l'office, ces
deux hommes se glissrent hors de l'glise, s'loignrent d'un pas
rapide dans la direction de Soho square et ne s'arrtrent que sur la
petite place de _Craven chapel_. Alors ces deux hommes, dont l'un tait
vieux et l'autre jeune encore se regardrent.--Eh bien! dit le dernier,
que pensez-vous de cet homme?

--Je pense, rpondit le vieux, qui n'tait autre que le clergyman Peters
Town, je pense que si de tels hommes taient nombreux dans le clerg
catholique, la moiti du Royaume-Uni finirait par se convertir  leur
foi.

--Heureusement qu'il est presque seul  Londres.

--Oui, mais il a su se crer de nombreux disciples. Il est un des deux
hommes que nous redoutons. L'autre est ce personnage introuvable qui met
la police sur les dents, et qu'on appelle du singulier nom de l'_homme
gris_.

--N'avez-vous pas reu un billet de miss Ellen Palmure, ce matin?

--Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet homme sera en notre
pouvoir. Mais c'est celui-l que je voudrais avoir, ajouta le rvrend
Peters Town, faisant allusion  l'abb Samuel.

--Hlas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. La libert anglaise
tolre le culte catholique, et aucune preuve n'existe de la complicit
de l'abb Samuel avec les rebelles Irlandais.

--coutez, mon jeune ami, reprit le rvrend Peters Town, tandis qu'il
dbitait son sermon, j'ai beaucoup rflchi. Cet homme est peut-tre
ambitieux... et peut-tre pourrions-nous le gagner...

--Pas en lui offrant des richesses toujours; il a distribu son
patrimoine en aumnes.

--Les honneurs le sduiraient peut-tre, et je donnerais beaucoup  la
seule fin de causer une heure avec lui.

--Quelle singulire ide!

--J'ai form un projet.

--C'est d'avoir avec lui une entrevue.

--Et vous lui demanderiez cette entrevue?

--Non pas moi, mais vous.

Le jeune clergyman tait stupfait et regardait le rvrend Peters Town
d'un oeil effar.

--Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut personnage occulte de
notre glise, vous qui dictez secrtement des lois  l'archevque de
Cantorbry, vous daigneriez?...

--Tous les moyens sont bons quand on veut atteindre son but, dit
svrement Peters Town.

coutez mes instructions et suivez-les de point en point.

--Il y a dans le Southwark, auprs de Saint-George, une rue qui se nomme
Adams' street.

--Je la connais.

--Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce passage loge un homme du
nom de Paddy. Il a une femme et deux enfants, et bien qu'ils soient de
notre religion, ils sont si misrables qu'ils acceptent les aumnes de
l'abb Samuel.

Ce prtre se rendra chez eux entre dix et onze heures, ce matin. Je suis
renseign.

--Bien, fit le jeune clergyman.

--Vous vous trouverez, comme par hasard, dans le passage, et lorsqu'il
sortira de chez ses protgs, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci:
il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, bien qu'il ait
toujours cach avec soin sa communion, afin de ne pas perdre son emploi
de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va mourir, rclame le secours
de votre ministre.

--Et vous pensez qu'il me suivra?

--J'en suis sr.

--Mais y a-t-il vraiment  Saint-Paul un homme en cet tat?

--Oui: c'est lui qui a donn le signal, avec une gerbe de lumire
lectrique, aux fenians qui ont dlivr le condamn John Colden.

--Mais cet homme a t chass.

--Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a jur de me servir.

Le clergyman s'inclina et se spara du rvrend Peters Town pour aller
excuter ses ordres.

Une heure aprs, il tait dans le Southwark, et quelques minutes plus
tard, l'abb Samuel arrivait  son tour dans Adam's street.

Il allait faire sa visite hebdomadaire  la femme et aux enfants de
Paddy. L'abb Samuel avait pass sans faire attention au clergyman
effac sous une porte.




XXVIII


L'abb Samuel frappa doucement  la porte de ce misrable
rez-de-chausse o grouillait toute la famille.--Entrez! dit une voix
d'homme.

Le jeune prtre eut un battement de coeur. Cette voix tait celle du
malheureux prisonnier pour dettes? La porte ouverte, le prtre aperut
Paddy.

--Comment! dit-il en allant  lui et lui tendant la main, c'est vous?

--Oui, mon rvrend, dit Paddy qui baisa la main du prtre avec une vive
motion.

--Et libre! Vous ne vous tes pas chapp?

--Non, on a pay pour moi.

--Allons! dit l'abb Samuel avec un soupir de satisfaction, il y a
toujours de nobles coeurs; mme dans cette nouvelle Babylone qu'on
appelle Londres.

--Ne me flicitez point, mon rvrend, dit Paddy en courbant la tte, si
vous saviez de qui je tiens ma libert. Et se tournant vers sa femme
et ses enfants qui taient venus baiser, eux aussi, les mains de leur
bienfaiteur:--Allez vous-en, dit-il durement: toi, femme, va acheter du
pain, et vous autres, allez jouer; il faut que je reste seul avec notre
rvrend.

La femme et les enfants sortirent sur-le-champ et sans faire la moindre
observation.

L'abb Samuel tait tonn et inquiet de l'attitude morne et presque
dsole de Paddy. Qu'tait-il donc arriv et qu'allait lui dire cet
homme? Paddy baissait la tte.

Enfin, quand le bruit de la porte se refermant lui apprit qu'ils taient
seuls, il dit:

--Je suis Anglais et de la religion anglicane; mais sans les Irlandais
et vous, qui tes un prtre catholique, ma femme et mes enfants seraient
morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort  l'Irlande et  vous,
mon rvrend, qui tes notre bienfaiteur.

J'tais donc en prison pour la somme de dix guines. Ce n'est rien pour
beaucoup de gens, mais pour des gens comme nous, cela quivaut  tous
les trsors de l'Angleterre.

Hier soir, comme on allait fermer les portes de White-cross, nous
entendons la cloche du dehors.

Les hommes ne sont pas bons naturellement, mais le malheur les rend tout
 fait mchants. Il y avait autour de moi des prisonniers endurcis qui
me raillaient d'un bout  l'autre du jour, parce que je pleurais en
songeant  ma femme et  mes enfants.

--Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient payer ta ranon. Et tous
de rire, et moi de me remettre  pleurer. Ce n'tait pas ma femme qui
venait, mais c'tait bien pour moi qu'on avait sonn.

Le pre Goldmish m'appelle; je me lve tonn.

--On vient de payer pour vous, me dit-il.

Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a bien fallu me rendre 
l'vidence, quand j'ai vu arriver Nichols.

--Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abb.

--Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme d'affaires, un organisateur
de chantage. Quand on est misrable, il faut vivre, et souvent j'ai
accept de la besogne que me donnait Nichols. D'abord je n'ai pens
qu' la joie de revoir ma femme et mes enfants; et puis, quand j'ai t
dehors, je lui ai dit:

--Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin de moi, que tu viens de
payer ma libert au prix de dix guines?

--On m'a avanc de l'argent pour une affaire, me rpondit-il, et il y
a un joli denier  toucher pour chacun si la chose russit. Nous sommes
quatre: toi, moi, Macferson et John le rough.

Ce dernier nom fit tressaillir l'abb Samuel.

--Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement. Il me quitta au
pont de Waterloo en me disant: Va voir ta femme et tes enfants, et
trouve-toi ici  minuit.

--Et vous y tes all? demanda l'abb Samuel. De quoi s'agissait-il?

--De nous mettre  la recherche du condamn  mort que les Irlandais ont
sauv.

--Mon ami, dit l'abb Samuel, je comprends vos scrupules; mais je crois
que vous pouvez vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden.

--Hlas! monsieur, rpondit Paddy, si j'avais cette ide-l, je ne vous
aurais parl de rien, mais il faut bien vous dire que Nichols sait o
il est. Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire dans l'glise
Saint-George, garrotter le vieux gardien, monter dans le clocher et nous
emparer de John.

L'abb Samuel tait devenu ple tout  coup.

Ce n'tait pas John, c'tait l'homme gris qui tait dans le clocher;
mais mieux et valu, peut-tre, que ce ft John.

Paddy poursuivit:

--La police est prvenue. Elle attendra dans la rue, car elle ne veut
pas entrer dans l'glise.

Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta aux pieds de l'abb
Samuel.

--Mon rvrend, dit-il, je ne trahirai pas ceux qui ont donn du pain 
mes enfants. Je vous attendais... Vous avez tout le jour devant vous...
sauvez John...

--Vous tes un brave homme, Paddy, fit l'abb Samuel, et vous serez
rcompens. A combien se serait leve votre part de prime?

--A cent livres.

--L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnatre les services rendus.
Dimanche prochain, Paddy, je vous apporterai les cent livres.

En mme temps le prtre voulut poser une guine sur la table. Mais Paddy
refusa.

--Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abb, dit-il. Nous avons de l'argent.
Nichols m'a donn deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours, et
il y a de plus malheureux que nous  qui ce que vous nous offrez fera
grande joie.

L'abb reprit la guine, mais il tendit les bras  Paddy et l'embrassa
avec effusion, en rptant:

--Vous tes un brave homme, Paddy, et Dieu vous tiendra compte de ce que
vous avez fait.

Et l'abb sortit, visiblement mu.

* * * * *

Quand le prtre fut parti, la femme de Paddy rentra. Paddy avait des
larmes dans les yeux.

--Qu'as-tu donc? fit la mgre. Le prtre a gob ce que tu lui as dit?
Miss Ellen sera contente, alors?

Paddy serra les poings!--Ah! misrable que je suis! Mais sa femme eut un
clat de rire.--Tu me fais piti, dit-elle. Quand on est de pauvres gens
comme nous, on sert qui nous paye!...

Paddy ne rpondit point, mais il sortit et s'en alla du ct de la
Tamise. Il avait besoin du grand air. Sa trahison lui remontait  la
gorge et l'touffait. Car videmment cet avis charitable qu'il venait
de donner  l'abb Samuel tait une trahison, puisque miss Ellen l'avait
inspir!




XXIX


Comme on le pense bien, l'abb Samuel tait sorti de chez Paddy en proie
 une vive agitation. La retraite de l'homme gris tait dcouverte. Il
est vrai qu'on le prenait pour John Colden, mais il pouvait arriver que
les misrables qui recherchaient le condamn  mort le prissent pour lui
et le livrassent  la police, qui le reconnatrait et le dclarerait
de bonne prise. L'abb Samuel savait, du reste, une chose, c'est qu'en
Angleterre l'industrie prive est toujours plus intelligente et plus
hardie que les institutions publiques.

La police, rouage municipal, recherchait l'homme gris et John Colden.
Le danger tait rel, mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes se
runissaient et, en vue de partager la prime offerte, entreprenaient la
mme besogne, le danger tait mille fois plus grand. L'Anglais qui veut
gagner de l'argent fait des prodiges. Donc l'abb Samuel, en sortant
de chez Paddy, n'hsita pas un moment; il prit le chemin de l'glise
Saint-George qui, d'ailleurs, tait  deux pas.

Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'tait effac sous une porte
pour le laisser entrer dans la maison de Paddy, s'apprtait  l'aborder,
mais il avait, pour cela, compt sur deux choses, la premire, que le
prtre irlandais aurait, en sortant, le visage calme de tout  l'heure,
la seconde, qu'il reprendrait le mme chemin.

L'abb tait si agit que le clergyman hsita; puis, au lieu de revenir
dans Adams street, il se dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant
Saint-George par un ddale de _courts_ et de ruelles.

Le clergyman avait peine  le suivre; mais il hta le pas, hsitant
toujours  l'aborder.

L'abb, dans son trouble, ne remarqua point qu'un pas retentissait
rgulirement derrire le sien et qu'un homme le suivait.

Le clergyman le voyant entrer dans l'glise s'arrta.--Il finira bien
par sortir, pensa-t-il.

En effet, l'abb Samuel n'avait nullement l'intention de rester
longtemps  Saint-George; il se disait que trs-certainement les
misrables qui voulaient arrter John Colden avaient tabli une
surveillance aux abords de l'glise, et que par ce seul fait qu'il
avait assist le condamn sur l'chafaud, avant l'enlvement, il tait
probable qu'ils le souponnaient de connatre la retraite de John Colden
et que, par consquent, entrer dans Saint-George, c'tait le trahir.

Il est vrai que c'tait dimanche, que les fidles se pressaient dans
l'glise, et que cela expliquait jusqu' un certain point la prsence de
l'abb bien qu'il ft de la paroisse de Saint-Gilles.

Un prdicateur tait en chaire et on l'coutait avec attention, cela
permit  l'abb Samuel d'entrer sans attirer les regards et de se
glisser jusqu' la porte du clocher qui demeurait ouverte.

Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva dans cette chambre du
gardien o l'homme gris s'tait constitu prisonnier volontaire. L'homme
gris dormait. Il avait t sur pied une partie de la nuit et n'tait
rentr que fort tard. Il dormait d'un sommeil calme, rgulier, qui
laissait  sa physionomie son expression de douceur mlancolique.
Le prtre, en prsence de cette tranquillit, sentit ses angoisses
redoubler.

--Peut-tre aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, quand les
misrables seraient venus. Et il le toucha du doigt  l'paule. L'homme
gris ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilgies qui
passent du sommeil le plus profond au rveil, sans transition aucune
et n'prouvent, ni ces hsitations, ni ces absences de mmoire que
subissent ordinairement ceux qu'on veille en sursaut. L'homme gris
tait du nombre. Il ne se frotta pas mme les yeux, et souriant  l'abb
Samuel, il lui dit:--Je ne m'attendais pas  votre visite ce matin.
Pardonnez-moi donc de m'avoir trouv endormi.

Le prtre tait fort ple et son visage trahissait les perplexits de
son me.

--Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi boulevers? poursuivit-il,
sans se dpartir de sa tranquillit.

--Votre retraite est dcouverte!...

--Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva sans prcipitation
aucune.--Parlez, monsieur l'abb, dit-il froidement.

L'abb Samuel lui raconta alors ce qu'il avait appris de Paddy.

--Je le savais; Shoking est tomb cette nuit dans les mains de ces
gens-l, et parmi eux il y avait ce Paddy dont vous me parlez.

Le prtre eut un mouvement de surprise.

--Monsieur l'abb, reprit l'homme gris, ne m'avez-vous pas dit tout 
l'heure que cet homme tait sorti de White-cross hier soir?

--Du moins c'est ce qu'il m'a dit.

--Eh bien! il vous a menti: voici deux jours qu'il est dehors. Quel
est son but en vous disant cela? Pourquoi trahit-il ses associs  mon
profit? Voil ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce que je saurai
demain. Le calme de l'homme gris stupfiait l'abb.

--Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici?

--Je ne suis pas John Colden.

--Mais on vous cherche aussi.

--Oh! moi, c'est diffrent. Quand ils viendront, je leur prouverai que
je ne suis pas plus l'homme gris que John Colden.

L'abb Samuel leva les yeux au ciel:--Mon Dieu! dit-il, que va-t-il
advenir de tout cela?

L'homme gris tait devenu pensif tout  coup.

--Monsieur l'abb, dit-il enfin, je vous ai dit que je resterais ici:
je veux dire que je reviendrais ce soir; mais, pour le moment, je vais
sortir. J'ai un rendez-vous  Hyde-Park.

--Un rendez-vous?

--C'est--dire, j'espre y rencontrer miss Ellen; ce qui est absolument
la mme chose.

--La fille de lord Palmure, votre implacable ennemie?

--J'en veux faire une servante fidle de la cause irlandaise. Ayant
ainsi parl, il ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin.

--Pour peu que vous demeuriez en bas, dans l'glise, ajouta-t-il, vous
me verrez sortir, et vous ne me reconnatrez pas. De cette faon vous
serez rassur sur mon compte.

La tranquillit parfaite de l'homme gris avait fini par gagner l'abb
Samuel. Il descendit dans l'glise et s'agenouilla derrire un pilier,
tout auprs de la porte du clocher. Pendant ce temps, l'homme gris
procdait  sa toilette.




XXX


L'abb Samuel tournait de temps en temps la tte vers l'escalier du
clocher, tandis que le prdicateur continuait son sermon, mais l'homme
gris ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prtre remonta  l'autel
et comme l'office divin allait tre termin, un homme vint s'agenouiller
auprs de l'abb Samuel. Ce dernier leva la tte et regarda ce nouveau
venu avec indiffrence. C'tait un personnage vtu avec cette lgante
simplicit que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit noir pour
la soire, affectent le matin. Une grosse bague chevalire brillait 
l'annulaire de la main gauche; il avait dans la main un stick 
pomme d'argent sculpt, et son col droit et raide accusait l'origine
britannique, bien qu'il et les cheveux et les favoris d'un noir
luisant. L'office fini, cet homme regarda l'abb Samuel et le salua, au
grand tonnement de ce dernier, qui croyait voir ce gentleman pour la
premire fois.

Puis, il se dirigea lentement vers la porte.

A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque
entirement compose d'Irlandais, et un gentleman paraissant favoris
des dons de la fortune tait chose rare, sinon inoue, dans l'humble
glise de Saint-George.

Aussi, l'abb Samuel obit-il en ce moment  une sorte de curiosit
vague en suivant le gentleman de loin.

De l'autre ct de la grille du cimetire, un groom, mont sur un
robuste poney d'cosse, tenait en main une admirable jument de pur sang.

L'tonnement de l'abb Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger
vers la jument, dont le groom lui prsenta respectueusement la bride,
mettre le pied  l'trier et sauter en selle.

Nanmoins, ce personnage ne s'loigna pas tout de suite. Les Irlandais
se pressaient autour de lui et quelques femmes dguenilles, portant
leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit
un signe, et son groom se mit  distribuer des shillings et des
demi-couronnes. Un vieillard s'approcha  son tour: c'tait un vieux
soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une
guine dans sa main unique et lui dit, en lui dsignant le prtre
irlandais qui s'tait arrt  quelques pas.

--Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abb Samuel.

--Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, 
Londres, qui ne le connat pas?

--Eh bien! veuillez aller  lui et priez-le de s'approcher de moi.

Mais le prtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de
venir au gentleman.

--Monsieur l'abb, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande
pour votre glise?

Et il tendit au prtre stupfait un petit portefeuille en cuir de
Russie, qui renfermait sans doute une poigne de bank-notes.

Mais l'tonnement de l'abb Samuel ne provenait plus de la gnrosit du
gentleman; il avait une tout autre cause. Le prtre avait reconnu cette
voix, la seule chose qui restt de l'homme gris, dans ce parfait et
respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement  distance,
et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.

--Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez
pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me
reconnaissent?

Et s'il me prenait fantaisie de me prsenter chez vous demain en
mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez
l'aumne. Ainsi donc, rassurez-vous, et  demain...

Sur ces derniers mots, il salua le prtre avec respect, jeta une
dernire poigne de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit
la main  sa monture, qui partit  ce trot magistral auquel on reconnat
les steppeurs de premier ordre.

La foule s'tait coule peu  peu dans les petites rues avoisinantes,
l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abb Samuel tait
encore l, auprs de la grille du cimetire, plong dans une rverie
profonde.

Alors le jeune clergyman charg d'excuter les ordres du rvrend Peters
Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.

Prtres catholiques ou clergymen, c'est--dire ministres du culte
anglican, ont  peu prs le mme costume, qui consiste en un pantalon
noir, une longue redingote boutonne, un chapeau rond. Un tranger s'y
trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un
cravate blanche. Le prtre catholique porte un col noir assez haut,
duquel s'chappe un mince liser blanc form par la chemise. Toute la
nuance est l. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les
prtres des deux glises s'vitent soigneusement.

Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la
religion de l'tat et touchent de grosses prbendes, ont un profond
mpris pour ce pauvre homme, aptre d'une foi tolre et  peine
respecte, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en
est rduit pour vivre aux aumnes des fidles, presque aussi pauvres que
lui. Le prtre catholique, vite aussi soigneusement tout contact avec
les clergymen.

Ce n'est point par ddain, mais par humilit, et peut-tre aussi par
crainte, tant la perscution sculaire l'a accoutum  passer la tte
incline. L'abb Samuel fit donc un pas en arrire et eut mme un
mouvement de surprise inquite et craintive, en se trouvant face  face
avec un ministre de la foi invente par le roi Henri VIII.

Mais le clergyman tait jeune, il avait un visage sympathique, une voix
pleine de douceur, et il salua le prtre catholique avec respect.

--Monsieur l'abb, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos
deux glises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charit.

--Vous avez raison, monsieur, rpondit l'abb Samuel en rendant son
salut au clergyman.

Celui-ci continua:--Je me suis d'abord rendu  Saint-Gilles, mais, ne
vous ayant point trouv, je suis venu ici.

Il vous est arriv souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et
vos aumnes  des malheureux appartenant  notre communion.

--Tous les hommes sont mes frres, rpondit simplement l'abb Samuel.

--Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et
c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va
mourir, en dpit de nos efforts et de nos soins. A la dernire heure, le
pauvre homme rclame vos consolations; les lui refuserez-vous?

--Je suis prt  vous suivre, dit l'abb.

--Eh bien! venez...

Et le clergyman hla un cab qui passait vide, au coin de la place.




XXXI


Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abb Samuel tait
tellement absorb qu'il n'avait pas entendu les indications donnes
au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-tre le plus
encombr du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens
et  toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanment
interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrter.
Alors l'abb Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de
la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de
clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, tendant la main, lui
montra la coupole tincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous
un ple rayon de soleil,  travers le brouillard. Regardez, lui dit-il,
c'est l que nous allons.

--A Saint-Paul? fit l'abb Samuel en tressaillant.

--Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre glise?

--Je ne sais pas, rpondit le clergyman, je ne sais, en ce moment,
qu'obir aux ordres que j'ai reus, car c'est le rvrend Pters Town
qui m'a envoy vers vous.

--Ah! fit l'abb qui se prit  songer  cet homme qui avait servi les
fenians, dans la nuit qui avait prcd l'enlvement de John Colden.

Au bout du pont de Londres, le cab se reprit  rouler avec rapidit, et
il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart
d'heure aprs, le prtre catholique et le ministre anglican entraient 
Saint-Paul. L'office du matin tait fini et l'glise tait dserte. Un
bedeau teignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutt l'air d'un
panthon que d'une glise. Avec ses statues de gnraux et d'amiraux,
ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses
dorures d'un got mdiocre, a et l, ce temple fait regretter la plus
modeste des glises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de
saintet, et cette atmosphre charge d'encens qui veille dans l'me
la moins croyante de mystrieuses aspirations. Le clergyman conduisit
l'abb Samuel qui, pour la premire fois, entrait dans Saint-Paul.

--Le moribond est l haut dans la lanterne. Et il le mena  la porte de
cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte  l'intrieur
de la coupole.--En haut, lui dit-il, vous trouverez le rvrend Peters
Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans
l'glise, tandis que l'abb Samuel commenait cette pnible ascension.
En montant, l'abb se posait cette question qui lui paraissait
insoluble:

--Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul,
l'glise mtropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abb
Samuel leva la tte et vit l'austre rvrend Peters Town debout sur les
dernires marches, qui le salua de la main et lui dit:--Venez, monsieur,
suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre mnage dans la
coupole, o le prtre catholique vit un homme couch dans un lit et qui
paraissait prt  rendre l'me. Il s'approcha de lui et prit sa main.
Le prtendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son
regard alla chercher le rvrend Peters Town et devint suppliant.

--Monsieur l'abb, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce
malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole.

L'abb Samuel s'inclina. Puis, le rvrend parti, il ferma la porte et
revint auprs de cet homme qui rclamait son ministre.

--Vous tes donc bien malade, mon ami?

--Non, rpondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est
pour cela que j'ai consenti  vous faire demander. Et le prtendu
moribond, qui tait Irlandais, se mit  parler dans ce patois des ctes
de la verte rin qui est incomprhensible pour les Anglais.

--Je suis un misrable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au
service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis prs
de dix ans, mais le repentir m'a touch et j'ai servi nos frres une
heure. C'est moi qui ai allum le feu lectrique.

--Je le sais, dit l'abb Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison?

--Oui d'abord, mais on m'a relch, faute de preuves.

--Alors on vous a chass d'ici. Comment y tes-vous revenu?

--C'est le rvrend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que
mon emploi me serait rendu si je consentais  jouer le rle d'un homme
qui va mourir et si je vous appelais  mon chevet.

Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore...

--Mais dfiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle mdecine qui
m'a donn la fivre et m'a mis en cet tat; mais j'ai conserv toute ma
raison, et c'est pour cela que je vous prviens. Je ne veux plus trahir
mes frres... dfiez-vous.

Et pendant que cet homme parlait, le rvrend attendait derrire la
porte, et il crut que le prtre catholique recevait la confession du
sacristain.

Au bout d'une demi-heure, l'abb Samuel rouvrit la porte. Le rvrend
feignit d'accourir.

L'abb Samuel tait ple, mais la srnit rgnait sur son visage, et
quelque pige qu'on lui et tendu, il paraissait rsolu  braver ses
ennemis. Le rvrend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur
cette troite terrasse qui fait le tour du dme, lui disant:

--Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prtre le
suivit.

Saint-Paul est bti au point culminant de la colline qui domine les deux
rives de la Tamise.

Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu
que le brouillard se dchire, la ville immense apparat toute entire
aux regards fascins.

Comme Jsus, emport par Satan sur la montagne, l'abb Samuel avait
t conduit l par le ministre anglican, qui voulait blouir l'humble
aptre, en droulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la
cit colossale.--Regardez! lui dit-il.

--Pourquoi me montrez-vous cela?

--Londres est la reine du monde, et cette glise o nous sommes, la
reine de Londres, dit le rvrend d'une voix solennelle et inspire.

Vous tes jeune, vous tes loquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous
point devenir grand?

--Je ne vous comprends pas?

--Regardez, non plus  vos pieds, dit le rvrend, mais l-bas, 
l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en
lambeaux estompe les tourelles et les clochetons?

--Oui, dit l'abb Samuel; c'est Lambeth palace.

--C'est la demeure du chef de notre religion  nous, fit le rvrend
avec orgueil; c'est un palais aux lambris dors, aux escaliers de
marbre, et ce palais, je vous l'offre.

--A moi? dit l'abb Samuel.

Et l'abb fit un pas en arrire, et, il regarda cet homme, comme Jsus
dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...




XXXII


Le rvrend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abb
pour continuer:

--Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des
trois royaumes et du monde entier, car o que vous alliez, au fond des
dserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'ocan, flotte le
drapeau britannique.

Londres est la matresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette
royaut, la noblesse et le clerg.

Le lord chancelier commande  l'un, l'archevque de Canterbury est le
chef de l'autre.

Voulez-vous tre un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth
palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la
pense, vous devez tre ambitieux, continua le rvrend Peters Town.
Abandonnez ce culte surann, cette glise vermoulue que vous avez
condamne chez nous  l'obscurit et au silence; nous vous tendons la
main, venez avec nous.

La stupeur du jeune prtre avait fait place  l'indignation, mais cette
indignation tait muette et contenue  ce point que le rvrend Peters
Town put croire que la tentation le mordait au coeur.

--Jusqu' prsent, poursuivit-il, quel a t votre lot? vous avez vcu
pauvrement, obscurment, prchant votre foi  des mendiants, servant une
cause perdue d'avance.

Venez  nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et
puissant, et vous deviendrez un de ces deux matres du monde dont je
vous parlais tout  l'heure.

Enfin la voix de l'abb Samuel se fit jour  travers sa gorge
crispe.--Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'cria-t-il.

--Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prtre anglican
avec audace.

Soudain l'abb Samuel, qui d'abord avait recul, fit un pas vers lui. A
son tour, il prit la main du prtre anglican et lui dit:

--Je vous ai cout, coutez-moi  votre tour.

Il tait transfigur en parlant ainsi.

Ce jeune homme, ple et chtif en apparence, avait grandi tout  coup;
son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lanait des clairs,
sa voix tait devenue sonore et vibrante, et le rvrend Peters Town,
ce grand dominateur de consciences, courba la tte sous ce regard plein
d'clairs.

--coutez-moi, rpta l'abb, coutez-moi!

Et, lui aussi, il s'avana vers la balustrade et il promena un long
regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions
d'yeux et de ttes sur les deux rives de la Tamise.

--Oui, dit-il alors, vous avez raison:  vous les palais aux dmes d'or,
 vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes
cargaisons,  vous la puissance commerciale du monde et les biens de
la terre. Vous m'avez montr Lambeth palace, et le Parlement, et
Westminster...

Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces
pauvres maisons enfumes du Southwark? Voyez-vous cette humble
glise? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est
Saint-George.

Saint-George est notre temple  nous, et il est l'gal de Saint-Pierre
de Rome, la vieille basilique, et l'autel o nous montons est le mme
que celui o montaient les premiers prtres chrtiens, il y a dix-huit
cents ans.

La doctrine que vous prchez est d'hier, et pourtant vous tes aussi
diviss que des frres ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et
chacun veut tre pontife et avoir ses disciples.

Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef.

Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands
hommes, mais nous,  travers les sicles,  travers les ges barbares,
nous avons conserv les oeuvres des matres, qui taient grands surtout
parce qu'ils croyaient.

Que notre glise soit la cathdrale orgueilleuse ou l'humble chapelle
irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est
ternelle.

Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voil
notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une
misrable glise, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous!

La parole de l'abb Samuel tait devenue sonore comme les sons graves de
l'orgue;  son tour il tenait courb sous son regard cet homme qui avait
mpris sa jeunesse et sa foi.

Et, quand il et fait un geste pour que le rvrend Peters Town lui
livrt passage, celui-ci s'carta tout frmissant.

Et l'abb Samuel, la tte haute, calme, sublime, quitta cette terrasse
de la tentation, gagna l'escalier du dme et descendit.

Le jeune clergyman tait en bas, auprs de la chaire, attendant les
ordres de son suprieur.

Le prtre catholique passa prs de lui sans le voir, et sortit de
Saint-Paul. Alors le clergyman, frapp de cette dmarche, de ce visage
plein de srnit, comprit qu'il avait d se passer en haut quelque
chose d'extraordinaire, et il monta.

Le rvrend Peters Town, ple, l'oeil en feu, les lvres crispes, tait
toujours appuy  la balustrade du dme. Tel Satan devait tre lorsque
le Christ eut repouss ses offres. Le clergyman s'approcha: le rvrend
ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint
 l'cart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le
rvrend se retourna; il vit le clergyman et lui dit:

--Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu
de pauvret et dont la vie est un combat perptuel? J'ai parl  son
ambition, et son ambition est reste muette. Ah! ce jeune homme est
notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai...

Et le rvrend, du haut de Saint-Paul, montra le poing  l'humble glise
de Saint-George.

--L'abb Samuel m'a terrass, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et
elle sera terrible!...

Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage
et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman.




XXXIII


Laissons l'abb Samuel quitter, le front haut, la cathdrale de
Saint-Paul, et l'homme gris, s'en allant caracoler  Hyde-Park avec
l'espoir d'y rencontrer miss Ellen.

Retournons  Rotherithe, o nous allons retrouver nos connaissances
de la nuit prcdente, John le rough et Nichols. Paddy avait pass une
partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis il les avait quitts
en leur disant:--J'ai ide, moi, que le condamn John Colden n'est pas 
Rotherithe.

--Et o crois-tu qu'il est? avait demand Nichols, fortement dcourag
par l'vasion de Shoking et la disparition de l'cossais Macferson.

--C'est mon secret.

--Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir de secret pour nous, puisque
nous sommes associs, avait dit Nichols.

--Ne te fche pas, rpondit Paddy, et coute-moi: Quand je vous ai
rencontrs, j'tais moi-mme  la recherche de John Colden. Mais je
n'agissais pas pour mon compte.

--Et pour qui donc travaillais-tu?

--Pour une personne puissante qui triplera, au besoin, la prime offerte
par la police. Et je vous l'ai dit, tout  l'heure, je crois bien que je
sais o est le condamn?

--Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous le dire?

--Je vous le dirai, mais quand la personne pour qui je travaillais
me l'aura permis, et elle me le permettra, allez; et il y a mieux, je
stipulerai avec elle pour vous, des conditions de salaire magnifiques.
Paddy parlait avec un accent de franchise qui convainquit Nichols.--Et
quand verras-tu cette personne?

--Cette nuit mme, je vais y aller.

--O te retrouvons-nous?

--O vous voudrez, dit Paddy, qui ne prvoyait pas la besogne et les
instructions que lui donnerait miss Ellen.

--Eh bien? dit Nichols, ici mme, au bord de l'eau. Nous coucherons dans
la pniche.

--Soit, dit Paddy. Et il s'en alla.

On sait ce qui s'tait pass. Paddy avait fait partie de l'expdition
souterraine accomplie par miss Ellen et lord Palmure.

On se souvient qu'il avait fait part de ses soupons  miss Ellen,
touchant cette lumire qui brillait toute la nuit dans le clocher de
Saint-George, et que miss Ellen, devinant que ce n'tait point de
John Colden, mais de l'homme gris qu'il s'agissait, lui avait enjoint
d'avertir l'abb Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant cet
ordre, avait donc congdi Paddy, modifiant ainsi du tout au tout la
conduite de cet homme vis--vis de ses associs de la nuit.

Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau de police loign, taient
retourns chercher un abri pour le reste de la nuit dans la pniche,
constatrent, aprs un long sommeil, que Paddy n'tait pas revenu, bien
qu'il leur et donn rendez-vous. Alors John regarda Nichols.

--Veux-tu savoir ma pense? Eh bien! j'ai ide que Paddy s'est moqu de
nous, ou qu'il nous trahit.

--Au profit de qui?

--Des Irlandais, pardieu? Sais-tu o il demeure?

--Oui, dans le Southwark, et dans un passage qui donne dans Adam's
street.

--Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien.

Et quittant la pniche, Nichols et John se rendirent dans le Southwark.
L ils gagnrent Adam's street.

Il tait alors six heures du matin, et c'tait prcisment le moment o
l'abb Samuel se rendait, comme il le faisait tous les dimanches, chez
la femme et les enfants de Paddy. Tout  coup John serra le bras 
Nichols.--Regarde!

--Vois-tu ce jeune homme vtu de noir? C'est l'abb Samuel, celui-l
mme qui assistait John Colden sur l'chafaud. Et il sait bien
certainement o est le condamn.

--Tu crois?

--Il n'est pas Irlandais pour rien.

--Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy?

Ils firent trois ou quatre pas derrire le prtre; puis, soudain,
Nichols s'arrta bouche bante.

--Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez Paddy.

John frona le sourcil et tous deux, qui ne s'aperurent pas non plus
que le clergyman s'effaait sous une porte, aprs avoir suivi l'abb
Samuel, tous deux s'arrtrent et se regardrent avec une expression de
dfiance croissante.

--Puisque l'abb Samuel entre chez Paddy, fit John, c'est que Paddy nous
trahit.

--C'est ce que nous allons voir, dit Nichols.

Peu aprs la femme et les enfants de Paddy sortirent.

Alors Nichols passa devant la maison, jeta un regard furtif  travers
la fentre et aperut l'abb Samuel qui tenait les mains de Paddy et
paraissait le remercier avec effusion.

--Regarde, dit-il. John s'approcha.

--Je te le disais bien, il nous trahit.

--Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les deux roughs se donnrent la
main et jurrent la mort de Paddy, l'homme achet par miss Ellen. Puis
ils disparurent, et Nichols dit  John:

--Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance avec six pouces de
la lame de mon couteau.

Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui tait rentre aprs le dpart
de l'abb Samuel, parlaient tout bas de ce cottage et de ces terres
que miss Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande ville de la
corruption!...




XXXIV


Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George  cheval et
s'en allait  Hyde-Park, si merveilleusement transform, que l'abb
Samuel ne l'avait reconnu qu' la voix.

L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster,
traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin
royal. Il tait alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualit
qui restent  Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les
travaux du parlement, frquentent Hyde-Park vers le milieu du jour.

Si un ple rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'bat
sur les gazons, aussitt les quipages  deux et  quatre chevaux
envahissent les alles; les cavaliers et les amazones se croisent en
tous sens, changeant des saluts et des poignes de main. Ce jour-l, il
y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait tait
une bte admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins
rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards.

Un groupe de jeunes gens, perchs sur les banquettes d'une mail-coach,
engagrent des paris. tait-ce un Anglais, un Franais, un Amricain?
Nul ne le savait. Les uns parirent que c'tait un nabab, les autres
qu'il pourrait bien appartenir  l'ambassade du Brsil nouvellement
installe. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit  son
tour:--Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux
fou de miss Ellen Palmure.

--Que nous chantez-vous l, Edmund?

--La vrit, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle
personne des trois Royaumes, a refus la main des plus riches seigneurs
de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brler la
cervelle l'anne dernire.

--Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brle, ajouta
un autre gentleman.

--A la suite de cet vnement miss Ellen est alle en Italie, il y a
deux ans, reprit sir Edmund, et c'est l que commence mon histoire.

--Contez-nous la donc, Edmund.

--Miss Ellen a pass un mois  Monaco o, comme vous le savez, il y a
autant de Russes que d'Anglais. Elle y a tourn la tte du comte R...,
et il a jur qu'il l'pouserait.

--Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman qui vient de passer.
Sur quoi basez-vous cette opinion?

--Sur un fait bien simple: Il y a trois mois qu'on n'a vu miss Ellen 
Hyde-Park, et elle y est aujourd'hui.

--C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de White-hall.

--Mais cela ne prouve rien...

--Pourquoi donc?

Un cavalier s'tait joint aux gentlemen du mail coach et galopait auprs
de leur voiture. C'tait un jeune tourdi qu'on appelait le marquis de
L...

--Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des paris, je tiens pour
Edmund, et je vais avoir la preuve de ce qu'il avance.

--Comment l'aurez-vous, marquis?

--Oh! trs-facilement. Je vais l'aller demander  miss Ellen elle-mme;
je suis fort de ses amis, comme vous savez.

--Mais vous ne l'pouserez pas?

--Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss Ellen sera un vritable
esclave.

Les paris s'engagrent.--Mille livres que le gentleman n'est ni Russe ni
amoureux, dit l'un.--Je tiens les mille livres, rpondit sir Edmund.

Le jeune marquis de L... mit son cheval au galop et courut aprs miss
Ellen qu'on apercevait au bord de la serpentine, maniant avec une
adresse infinie son superbe poney d'Irlande.

En entendant le galop du cheval, la jeune fille se retourna, reconnut
le marquis et le salua de la main, pensant qu'il ne faisait que passer.
Mais le marquis l'aborda et lui dit:--Miss Ellen, j'ai fait un pari.

--Ah! vraiment? fit-elle, et lequel?

--C'est que le comte R... tait  Londres. A Hyde-Park, et qu'il y
venait pour vous rencontrer.

--Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., qui s'est montr
trs-pris de moi  Monaco, m'a certainement oublie.

--Voil qui est impossible, miss Ellen.

--Et si par hasard il est  Londres, c'est que d'autres affaires l'y
amnent.

--Cependant il est ici.

--Vous le connaissez donc?

--Pas le moins du monde, mais nous venons de voir passer un gentleman
que personne ne connat, et sir Edmund prtend que c'est lui.

--Et o est-il, ce gentleman?

--L-bas.

Miss Ellen suivit la direction donne  sa cravache par le marquis, et
elle aperut, en effet,  cent pas de distance, un gentleman qui avait
mis son cheval au pas.--Nous sommes trop loin ici pour que je puisse
vous dire si c'est le comte R..., dit miss Ellen.

--Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque l? dit le marquis.

--Volontiers.

Et miss Ellen rendit la main  son poney, qui fila comme une flche.
Le marquis galopait  ct de miss Ellen. Soudain celle-ci arrta
brusquement son cheval. Elle avait reconnu non-seulement la jument, mais
encore le groom qui suivait le gentleman  distance.--Qu'est-ce? dit le
marquis tonn.

Miss Ellen tait devenue toute ple.--Mon cher marquis, lui dit-elle,
vous savez que je suis capricieuse! J'exige de vous que vous restiez
ici.

--Pourquoi?

--Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. Si c'est le comte
R..., je reviendrai vous le dire. Attendez-moi ici, auprs de cet arbre.

--Soit, dit le marquis.

Et miss Ellen, agite d'un bizarre pressentiment, se remit  galoper sur
les traces de l'homme gris, qui continuait  s'loigner.

[Note du transcripteur: Il n'y a pas de chapitre XXXIV dans la version
originale.]




XXXV


L'homme, gris continuait son chemin.

Il trottait au bord de la serpentine, cette rivire microscopique dont
les Londoniens sont plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une
faon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu s'en apercevoir.

Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui, et ce qu'il voulait,
c'tait se rapprocher le plus possible des grilles de Hyde-Park, afin de
n'avoir pas grand chemin  faire, au besoin, pour gagner une des portes.
Miss Ellen galopait avec furie.

Elle dpassa le groom qu'elle avait reconnu.

C'tait bien celui  qui quelques jours auparavant, elle avait offert de
l'argent pour qu'il lui dt le vrai nom et la demeure de son matre.

Elle avait galement reconnu la jument de pur sang, et le cavalier qui
la montait avait la tournure de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle
arrivait tout prs de lui, il se retourna et un cri de surprise chappa
 miss Ellen. Elle ne reconnaissait plus l'homme gris.

Son tonnement, sa stupeur furent mme si nafs, que l'homme gris se
prit  sourire.

Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen.

Alors miss Ellen courba la tte et eut un lger frisson. Ce n'tait pas
lui et c'tait lui. S'il avait chang de visage, il avait conserv son
regard.

Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval et s'approcha
d'elle.--Bonjour, miss Ellen, dit-il.

--Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix.

--Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a bien fallu me grimer un
peu pour venir ici et n'tre pas reconnu.--Vous! encore vous! dit-elle.

--Jusqu'au jour o vous m'aimerez, rpondit-il. Et il rangea
familirement son cheval  ct du cheval de miss Ellen. Le groom
suivait  distance et avait t rejoint par celui de miss Ellen.
Celle-ci avait domin sur-le-champ ce premier moment d'motion que lui
faisait toujours prouver la rencontre de son ennemi.

--Une belle journe qu'on dirait la premire du printemps, miss Ellen,
dit l'homme gris d'une voix harmonieuse, une journe o il fait bon
parler d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda:

--Vous tes donc toujours fou? dit-elle avec un accent de mpris
ironique.

--Peut-tre...

--Hier, reprit-elle, vous avez dploy vos talents de sorcier et
d'escamoteur.

--Vous tes cruelle, miss Ellen.

--Aujourd'hui, le rle de don Juan ne vous dplat pas.

--J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse bien franchement votre
haine. Et la haine est le commencement de l'amour.

Elle haussa imperceptiblement les paules.

Puis ricanant toujours:

--Vous tes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous tiez sous mon toit, et
j'ai respect l'hospitalit, mais ici, nous sommes en public. Au moment
o je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous prennent pour un
gentilhomme russe, le comte de R..., qui, lui aussi, est amoureux de
moi.

--Fort bien, miss Ellen. O voulez-vous en venir?

--A ceci. Je n'ai qu'un signe  faire, et ils m'entoureront. Je n'ai
qu' leur dire: Cet homme que vous ne connaissez pas et que vous prenez
pour un gentleman...

--Est le dernier des misrables, interrompit l'homme gris en souriant,
le chef de ces hommes qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre;
c'est ce bandit  visage de Prote qui a sauv John Colden de
l'chafaud.

--Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et leur dire tout cela.

--Et, dit encore l'homme gris avec calme, comme en Angleterre tout
gentleman s'est fait recevoir constable, il ne sera nul besoin de
policemen pour m'arrter. Eh bien! faites ce signe, dit-il avec
tranquillit. Je ne chercherai pas  fuir.

--Vous continuez  me braver, je le vois. Mais prenez garde!

--Par exemple, dit l'homme gris, qui eut  son tour un accent d'ironie,
on s'tonnera peut-tre dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des
relations avec ce bandit.

--Oh! fit-elle, peu m'importe ma rputation, si j'assouvis ma haine.

--Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis de L... qui vous suit
 distance; faites signe au mail coach qui vient de notre ct et sur la
banquette duquel je vois perchs bon nombre de vos fidles.

--Non, dit miss Ellen, je veux tre gnreuse aujourd'hui encore.
D'ailleurs le dimanche est un jour de repos, un jour de trve, par
consquent.

--Que craignez-vous de moi, miss Ellen, maintenant que je vous ai rendu
les lettres... de Dick Harisson?

Miss Ellen frona le sourcil tout  coup et son oeil eut un clair de
colre.--Ah! dit-elle, vous osez me parler de ces lettres? Mais vous en
avez gard une?

--Moi? Et il y eut un tel accent d'tonnement dans ce simple mot, que
miss Ellen le regarda avec une sorte de stupeur.--Il en manquait une,
dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai comptes, il y en
avait dix-sept.

--J'en ai crit dix-huit, moi.

--Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je n'en ai trouv que dix-sept
dans la bire. Qu'est devenue la dix-huitime? Je l'ignore. Mais je
vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle vous sera rendue.
Et l'homme gris salua miss Ellen et s'loigna au galop. Il avait dj
franchi la porte de Stanhop street, que miss Ellen ptrifie tait
encore au bord de la serpentine, les yeux baisss. Enfin elle releva la
tte.--Cet homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas la lettre.
Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna bride, revint vers le marquis de
L... et lui dit en souriant:

--Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce n'est pas le comte R...?
Mais... vous connaissez ce gentleman? Et c'est...? Mystre!

Et miss Ellen eut un clat de rire et s'loigna au galop.

Comme elle rentrait deux heures aprs,  l'htel Palmure, le suisse lui
remit une enveloppe carre arrive il y avait quelques minutes.
Miss Ellen l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait la
dix-huitime lettre accompagne de ces mots:

La mre de Dick l'avait garde. Je vous l'envoie avec les compliments
de celui que vous aimerez tt ou tard!...

Un clair de fureur passa dans les yeux de miss Ellen.--Ah! dit-elle,
maintenant, que je ne te crains plus, homme nigme,  nous deux! la
guerre commence...




XXXVI


Cette longue journe du dimanche s'tait coule enfin, car rien n'est
interminable et triste comme le dimanche  Londres. Tout est ferm,
magasins et public-house; la foule qui circule dans les rues est
silencieuse et recueillie, sinon par dvotion, au moins par habitude.
Chacun parat s'ennuyer et se tordre la mchoire; et on en voit
qui regardent le ciel, trouvant que le jour a l'air de se prolonger
indfiniment. Enfin, la nuit vient, le gaz s'allume dans les rues,
quelques tablissements publics se rouvrent; la poste, qui a chm
tout le jour, expdie les lettres pour l'tranger et la province, et le
publicain reparat  son comptoir avec son tablier, son habit noir et
sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche soir, est comme le
peuple turc pendant le rhamadan, c'est--dire au lendemain du carme. Il
se rattrape de son long jour d'abstinence avec une fivreuse ardeur.

Dans les quartiers pauvres, au Wapping,  White-Chapel,  Rotherithe,
dans le Borough, dans le Southwark, les tavernes s'emplissent ds huit
heures du soir.

Le policeman, toujours respect, se montre mme indulgent; il
n'apprhende les ivrognes au collet que lorsque le scandale est trop
flagrant.

Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont en dcrivant des courbes
et des arabesques, et passe devant les public-house sans trop regarder
 travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux rouges. Ce soir-l,
Paddy, qui tait demeur tout le jour enferm dans sa maison, Paddy se
leva du coin du pole qui ronflait joyeusement, maintenant qu'on avait
de l'argent et partant du coke et du charbon:

--Femme, dit-il, je vais aller me promener un peu. J'ai mal de tte.

--Il fait froid, dit mistress Paddy.

--Je boutonnerai mon habit.

--Et puis, continua sa femme, je ne saurais dire pourquoi, mais
j'aimerais mieux que tu restasses ici.

--J'ai soif, dit Paddy.

--Il y a sur la table une cruche de bire brune toute pleine.

--La bire qu'on boit chez soi rafrachit moins que celle du
public-house.

Mistress Paddy soupira.--Seigneur Dieu, dit-elle, comme les hommes sont
entts, en vrit!

--Ah ! mais pourquoi donc veux-tu que je ne sorte pas? dit Paddy d'un
ton bourru.

--Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une ide.

--Une drle d'ide! ricana Paddy.

--Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un pressentiment ce soir. Il
me semble que ce matin le prtre irlandais s'est mfi de quelque chose.
Je ne sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais il me semble que
miss Ellen t'a donn l une drle de besogne, en te disant de l'avertir
que Nichols et les autres savaient que John Colden tait dans le clocher
de Saint-George.

--Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas pourquoi elle m'a dit d'agir
ainsi.

--Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme son pre, la haine des
Irlandais, et alors pourquoi leur donner un avis charitable?

--Femme, dit Paddy, je te le rpte, je n'y comprends absolument rien,
mais, enfin, du moment que je me suis vendu  miss Ellen et que je
lui ai jur de faire ce qu'elle me commanderait, je n'ai pas besoin de
discuter ses ordres.

Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme lui prit le bras et le
retint. coute encore, lui dit-elle. Je te disais donc que j'avais dans
mon ide que ce matin l'abb Samuel s'tait mfi de quelque chose.

--Eh bien! que veux-tu que j'y fasse?

--Je voudrais que tu restasses ici. Je me mfie des Irlandais.

--Bon! dit Paddy, en haussant les paules, si j'avais  me mfier, ce ne
serait pas d'eux.

--De qui donc?

--De John le rough et Nichols.

--Pourquoi?

--Mais parce que je leur avais promis d'aller les rejoindre, de leur
dire o tait John Colden et que miss Ellen m'a dfendu de les revoir.

Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant  lui-mme, je ne les
rencontrerai pas par ici. Ils sont  Rotherithe et ils n'en bougeront
pas, car ils sont persuads que c'est  Rotherithe que se cache John
Colden. Et il fit un pas encore.

--Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une voix presque mue.

--Je vais boire un coup.

--Paddy, je t'en prie...

--Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec colre, laisse-moi donc aller
o je veux! j'ai pass d'assez mauvais moments  White-cross! Vas-tu
pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa sa femme avec
brusquerie, tira la porte et sortit. Le passage o il demeurait tait
bruyant comme en plein jour, et une foule de gens dguenills s'y
croisaient en tous sens.

--Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te voil donc sorti de prison?

--Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy se dirigea d'un pas rapide
vers Adam's street qui tait au bout du passage. Il concevait l'ide
d'aller boire du porter  _Queen-Elisabeth_.

La taverne qui portait ce nom royal tait situe au bord de la Tamise,
entre le pont de Westminster et Lambeth palace. La bire y tait
excellente et cotait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent en
poche et ne regardait pas  la dpense.

Il s'enfona donc dans un ddale de ruelles, pour aller au plus court,
car les passages,  Londres, abrgent singulirement les distances,
et il finit par se trouver dans une rue tout  fait dserte. Alors il
entendit marcher derrire lui.

Instinctivement et comme s'il et t,  son tour, impressionn par
les pressentiments de mistress Paddy, il s'arrta net et attendit que
l'homme qui le suivait s'approcht. Il s'tait arrt sous un bec de
gaz. Les pas devenaient plus bruyants et bientt un homme apparut dans
le cercle de lumire dcrit par le rverbre.

Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le rough.--La! Paddy, dit
celui-ci, ne va donc pas si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades
le dimanche? John paraissait de belle humeur et mme un peu gris.--O
vas-tu! dit-il encore.

--_Queen's Elisabeth tavern_, rpondit Paddy.

--Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy par le bras et l'entrana.
A partir de ce moment, on ne devait plus revoir vivant le malheureux
Paddy...




XXXVII


On l'a vu, la femme de Paddy s'tait oppose de toutes ses forces  ce
qu'il sortt.

Mais les femmes si puissantes sur l'homme en toute autre circonstance,
sont battues par la taverne. L'homme qui a soif n'coute rien. Donc,
Paddy tait parti. Les enfants taient couchs sur leur grabat, cte 
cte, la soeur et le frre, exemple touchant de la misre anglaise qui
va jusqu' mlanger les deux sexes.

Lisbeth remit du coke dans le pole, l'additionna d'une galette de
fiente de vache et, mouchant avec ses doigts la chandelle de suif qui
brlait sur la table, elle se mit  lire la Bible en bonne Anglaise
qu'elle tait.

Les catholiques convaincus s'accommoderaient mal des transactions de
conscience de mistress Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que
les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne, appartiennent 
ceux qui les payent et suivent ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas
tellement coupable qu'elle crt pouvoir se dispenser de ses devoirs
religieux.

Donc, elle s'tait mise  lire la Bible fort dvotement, prtant parfois
l'oreille aux bruits du dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder
les deux enfants qui dormaient. Les heures s'coulrent. Lisbeth lisait
toujours, mais son visage devenait de plus en plus inquiet. Peu  peu
les rumeurs du dehors s'teignirent; les portes des maisons voisines, se
fermaient, le silence succdait au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors
Lisbeth se leva et, de plus en plus inquite, ouvrant sa porte, elle se
mit sur le seuil.

Un homme entrait dans le passage, elle eut un battement de coeur,
pensant que c'tait Paddy.

Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrta point. Ce n'tait point
celui qu'elle attendait. Puis aprs celui-l, un autre, et encore un
autre; et puis, plus rien. Le passage tait devenu ombre et silence.
Lisbeth entendit sonner successivement deux et trois heures du matin.
Les femmes des ouvriers de Londres sont comme les femmes du peuple de
Paris; elles savent o sont les cabarets que leurs maris frquentent et
connaissent les habitudes de chacun de ces tablissements.

Lisbeth, de plus en plus agite par des pressentiments sinistres,
repassa dans sa tte cette nomenclature de public-house et de tavernes
que Paddy frquentait avant son incarcration. O tait-il? tait-il
demeur dans le Southwark? avait-il pouss jusqu'au Borough? Tout  coup
un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela que, lorsqu'elle allait
voir Paddy  White-cross, le prisonnier pour dettes, quand il avait bien
maudit son crancier, pleur sur ses enfants dont il tait spar et
puis la kyrielle de ses lamentations, donnait un regret  la bire
brune et au gin de _Queen's Elisabeth Tavern_.

Elle se rappela encore que, pendant cette journe qui venait de
s'couler, le nom de cette taverne lui tait venu deux ou trois fois aux
lvres. Or, la taverne de la Reine-lisabeth tait ce qu'on appelle 
Londres un tablissement de nuit. Elle avait une licence pour demeurer
ouverte jusqu'au jour, Lisbeth n'hsita plus. Les enfants dormaient,
et  leur ge on a le sommeil dur. Elle souffla la lampe, tira la porte
aprs elle et donna un tour de cl, tout en laissant cette cl dans
la serrure, pour le cas o Paddy rentrerait tandis qu'elle serait  sa
recherche.

Les pauvres ne se volent pas entre eux.

Lisbeth savait bien que sa maison tait la dernire  laquelle les
voleurs songeraient, par la raison toute simple qu'il n'y avait rien 
voler.

La femme de Paddy se mit donc  errer dans le Southwark. Tout en ayant
la conviction que son mari tait  Queen's tavern, elle ne voulut pas
laisser inexplors les cabarets du voisinage. Elle entra successivement
dans une demi-douzaine de public-house o Paddy tait connu. On ne
l'avait pas vu, et la plupart des publicains le croyaient encore 
White-cross. Dans le dernier o elle entra, elle rencontra un homme de
Adam's street qui lui dit:--Tu cherches Paddy? je l'ai rencontr... Il
descendait vers la Tamise seul?--C'est bien cela, pensa Lisbeth; il a de
l'argent, il est all  la _Reine-lisabeth_.

Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un pas rapide vers le
bord de la Tamise. L, les rues taient tout  fait dsertes. Seul,
l'tablissement de Queen's lisabeth tavern brillait dans la nuit, comme
un phare au raz de l'eau.

Cette taverne si fort prise par Paddy, tait une sorte de repaire
compos d'un vaste rez-de-chausse en planches et en torchis qui
s'levait de quelques mtres  peine au-dessus du niveau de la Tamise,
et dont le seuil tait quelquefois inond, au moment des grandes mares.

Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne ouvrait ses yeux rouges
et flamboyants, c'est--dire ses fentres claires par des lampes
fumeuses, dont les reflets indcis ricochaient sur la Tamise, et dans
le silence de la nuit, on entendait monter ses refrains obscnes et ses
bruyantes querelles.

Une autre femme et hsit peut-tre  aborder ce repaire, mais Lisbeth
entra.

Personne ne la connaissait, et quelques hommes la regardrent avec
curiosit.

Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy.

A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait tout seul dans un coin, leva la
tte.--Est-ce de Paddy qui sort de White-cross, la petite mre, que
vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontr voil une heure, dans
Bridge-road, il paraissait ivre. Il remontait vers Saint-George.

--Est-ce qu'il tait seul?

--Non, il tait avec deux hommes qui m'ont paru tre des Irlandais,
aussi vrai que je m'appelle John et qu'on m'a surnomm le Rough, comme
si nous n'tions pas tous des roughs, hein? Et John le rough se
remit tranquillement  boire. Lisbeth, agite des plus sinistres
pressentiments, sortit.--Oh! murmura-t-elle, j'ai peur du prtre
catholique... Il se sera veng!... j'ai peur... j'ai peur... Et mistress
Paddy conservant nanmoins l'espoir que son mari avait fini par rentrer,
regagna le Southwark en toute hte. Il tait alors quatre heures du
matin, et si Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement, il
lui tait arriv malheur...




XXXVIII


A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth sentait son coeur
battre  outrance et ses jambes flchir sous le poids de son corps.
Comme elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe d'hommes
sous un bec de gaz,  l'entre du passage o elle demeurait. Ces
hommes causaient avec animation et paraissaient s'entretenir de quelque
vnement extraordinaire. Il y avait galement du monde au seuil
d'un public-house encore ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante.
Personne ne fit attention  elle, tant l'motion tait gnrale. Le
Southwark, bien que misrable, est un quartier tranquille, et les scnes
sanglantes du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit une voix qui
disait:--Il y a au moins dix ans que pareille chose n'est arrive.

Comme elle s'approchait encore, elle put voir dans le passage et sentit
ses cheveux se hrisser.

Le passage tait plein de monde et une douzaine de policemen allaient et
venaient  travers la foule compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth
fit quelque pas encore et s'arrta muette, la gorge crispe, en proie 
une mystrieuse pouvante. La porte tait ouverte, la maison pleine,
et elle entendait des cris de dsespoir auxquels elle ne pouvait se
tromper: elle avait reconnu la voix de ses deux enfants. Une voisine,
qui tait descendue  demi-vtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint 
elle.

--Oh! ma chre! lui dit-elle en la serrant dans ses bras, tes-vous
assez malheureuse!

Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle devinait tout. Soutenue
par sa voisine, ple comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil
rouge et sec, marchant comme un automate, elle entra dans la maison.

Paddy tait l. Mais Paddy tait mort!... Les deux enfants, agenouills
sur le cadavre, se tordaient les mains en poussant des cris aigus.
Le cadavre tait pouvantable  voir. Il avait reu quatre coups de
couteau, deux au ventre, un dans l'paule, un quatrime lui avait
labour la joue; mais aucune de ces blessures n'avait d amener une mort
instantane. La gorge du mort portait des traces de mains crispes qui
avaient d l'trangler, en dsespoir de cause.

Enfin les vtements en lambeaux du malheureux prouvaient qu'il avait
soutenu, avant de mourir, une lutte dsespre avec ses assassins, car
ils devaient tre plusieurs,  en juger par les marques de strangulation
et les quatre blessures d'abord, et ensuite par la force herculenne
dont le malheureux tait dou et qui ne permettait pas de croire qu'un
seul homme en ft venu  bout.

Des policemen, en tourne de nuit, avaient trouv Paddy baignant dans
son sang, au fond d'une ruelle appele _Edmond lane_ et qui descend de
_Belvedere road_ vers la Tamise. Les policemen de Londres ont chacun
leur quartier, ce qui fait qu' la longue ils connaissent  peu prs
tous les habitants de leur circonscription. Un de ceux qui faisaient
partie de la ronde nocturne avait dit en voyant Paddy:--Je ne sais
pas au juste le nom de cet homme, mais je le connais de vue et il doit
demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation avait fait
qu'au lieu de transporter le cadavre  la Morgue, on l'avait port dans
le Southwark.

Au coin d'Adam's street le mme policeman tait entr dans un
public-house et avait fait signe au publicain de sortir. Celui-ci avait
 peine jet les yeux sur le cadavre qu'il s'tait cri:--C'est Paddy!

Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house taient galement
sortis et avaient tous reconnu Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le
personnel d'une autre taverne s'tait joint  cette petite escorte
qui suivait dj les policemen portant le cadavre. En moins d'un quart
d'heure tout le quartier s'tait trouv en rumeur. On avait transport
Paddy chez lui, tandis que la malheureuse femme allait le chercher dans
Queen's tavern. Les enfants veills en sursaut, voyant leur pre mort,
avaient tmoign le plus violent dsespoir.

Les policemen taient alls veiller le magistrat de police du quartier,
et celui-ci arrivait au moment mme o Lisbeth, de retour aussi, se
trouvait en prsence du cadavre de son mari.

D'abord la pauvre femme avait t frappe de mutisme. Elle voulait
pleurer, mais ses yeux taient sans larmes; elle voulut crier, sa
gorge ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea tour  tour
plusieurs personnes, mais nul ne put lui fournir aucun renseignement.

Paddy tait sorti de prison l'avant-veille; on ne lui connaissait pas
d'ennemi, et il tait trop pauvre pour qu'on pt supposer qu'il avait
t assassin par des voleurs. A la fin Lisbeth put jeter un cri. La
voix lui revint pleine de sanglots.

--Oh! s'cria-t-elle, c'est le prtre!

--Quel prtre? demanda le magistrat de police.

--Le prtre catholique!

--Qui a assassin votre mari? fit encore le magistrat avec un tonnement
croissant.

Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les narines dilates, et
l'instinct de la vengeance lui donnait des forces et veillait en elle
une sauvage nergie.--Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prtre qui a
frapp, mais ce sont les hommes qui lui obissent. Le magistrat
crut saisir un premier indice dans ces paroles.--Madame, dit-il,
expliquez-vous clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, les
meurtriers sont toujours punis.

--Un prtre catholique, un Irlandais, reprit Lisbeth, dont les
sanglote couvraient la voix, nous a fait du bien, car nous tions bien
misrables.

--Et vous voulez que ce soit lui qui ait Commis un pareil crime? Mais
dans quel but?

--Mon pauvre homme, rpondit Lisbeth, s'tait associ  ces hommes
qui voulaient gagner la prime offerte par la police  ceux qui
retrouveraient John Colden, le condamn  mort. Le prtre qui est
celui-l mme qui a assist John lorsqu'on l'a enlev sur l'chafaud,
aura considr Paddy comme un ingrat et un tratre...

Il y avait une foule compacte dans ce misrable logis, autour de ce
cadavre, et tout le monde entendit formuler cette accusation terrible
contre l'abb Samuel.

--Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prtre est encore venu ce
matin.--Nous l'avons vu, rptrent d'autres personnes.

Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y avait un homme d'ge
mr, d'aspect austre, qui ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris
ple refltrent alors une sombre joie. Cet homme, entirement vtu de
noir, se dgagea peu  peu de la foule et se glissa hors de la maison.
Puis il s'loigna  petits pas, en murmurant:--Ah! cette fois, je crois
que je tiens ma vengeance! Or, cet homme qui s'loignait ainsi et qui
n'avait frapp l'attention de personne, tait le rvrend Peters Town,
ce ministre vindicatif qui avait jur la perte de l'abb Samuel...




XXXIX


En prsence de cette accusation formelle, nergique, qui faisait
retomber sur l'abb Samuel la responsabilit de la mort de Paddy, le
magistrat de police qui avait commenc l'enqute, comprenant qu'il ne
s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, ordonna aux policemen de faire
sortir la foule, afin qu'il pt se livrer  une enqute minutieuse.

Le peuple anglais est assez docile envers la police. Tout le monde
sortait donc sans murmurer, laissant le magistrat, les policemen,
Lisbeth et ses deux enfants auprs du cadavre de Paddy.

Mais elle demeura au dehors, remplissant le passage et presque tout
Adam's street. Diviss par groupes de huit ou dix personnes, les curieux
causaient et mettaient mille avis diffrents. Paddy n'avait pas, du
reste, une oraison funbre bien logieuse.--C'tait un assez triste
drle, disait un publicain qui lui avait fait crdit autrefois et
n'avait jamais pu en tre pay.

--Sa femme est une mchante femme, rpliquait une commre du voisinage.
D'abord, elle accuse le prtre catholique bien lgrement...

--Et puis, reprenait un troisime, en admettant que cela soit vrai,
Paddy n'a que ce qu'il mritait. Du moment o il mangeait le pain du
prtre, il ne devait pas s'associer  ses ennemis.

--Cela est vrai, dirent plusieurs voix.

Mais toutes ces conversations avaient lieu  voix basse, sans bruit,
sans tapage, et sans aucune de ces bousculades qui font la gloire des
attroupements parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude de vivre
la nuit et d'agir  sa guise sans jamais gner la libert d'autrui.

Un nouveau personnage qui n'tait pas entr dans la maison du mort et
qui n'tait pass par l qu'aprs que le magistrat de police l'et fait
vacuer, se mla alors aux diffrents groupes, recueillant a et l
des indications et des renseignements. Il tait pauvrement vtu et
ressemblait plutt  un petit commis du quartier de la Poissonnerie
et des docks qu' un gentleman. Cependant il s'exprimait en trs-bons
termes, et il demandait ce qui s'tait pass avec une grande politesse.
La commre, qui, dj, s'tait exprime svrement sur le compte de
Lisbeth, se chargea de le mettre au courant.

Cet homme, que personne ne connaissait, du reste, dans le quartier,
apprit ainsi qu'on avait assassin Paddy et que la femme de Paddy
accusait l'abb Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement les
paules, ne se pronona ni pour ni contre, glissa d'un groupe  l'autre
et finit par arriver jusqu' un policeman qui s'tait mis en sentinelle
 la porte mme du mort.

--Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collgues qui sont de l'autre
ct de la porte?

--Pourquoi faire? demanda le policeman avec flegme.

--Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre d'un homme assassin?
Et le magistrat de police se livre  une enqute?

Mais oui, rpondit le policeman sans s'impatienter le moins du monde.
L'Anglais est le plus patient des hommes.

--Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites  un des policemen qui
sont dans l'intrieur, qu'un homme qui peut fournir des renseignements
sur le meurtre et aider l'enqute, demande  tre introduit.

Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est qu'elle ne repousse
personne et ne ddaigne aucun renseignement, si insignifiant qu'il
puisse tre. Le policeman fit un signe de tte affirmatif. Puis il
frappa  la porte, qu'un des policemen placs  l'intrieur entr'ouvrit.
On entendait toujours  travers cette porte les cris de douleur des deux
enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, parlait d'une voix nette et
brve, accumulant preuves sur preuves pour perdre l'abb Samuel. Le
policeman de l'intrieur transmit au magistrat de police les paroles
de son collgue. Le magistrat donna l'ordre de faire entrer l'homme qui
disait avoir des renseignements  fournir. Cet homme entra.

--Qui tes-vous? lui dit le magistrat.

Ce personnage qui, jusque l, s'tait exprim en trs-bon anglais, eut
alors un accent allemand trs-prononc.

--Mylord, dit-il, je suis Allemand et mdecin.

--Votre nom?

--Conrad Hauser.

--Vous avez des renseignements  nous donner? Parlez...

--Je puis vous faire connatre l'assassin de cet homme. A ces paroles,
Lisbeth se leva frmissante.

--Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bnirai, et je _consens  aller
nu-pieds toute la vie_, ajouta-t-elle, se servant d'une formule usite
parmi le peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.--Ah! vous
connaissez l'assassin? Il faut nous le nommer, dit le magistrat.

--Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur donne les ordres que je
demande, je pourrai montrer son portrait  tout le monde.

--Je ne vous comprends pas, dit le magistrat.

Le personnage reprit:--Il y a vingt ans, mylord, que je m'occupe d'une
question mdicale trs-grave, et j'ai fait une dcouverte dont je viens
vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait avec un calme, une
conviction qui excluaient la pense qu'il pouvait tre fou. Cependant le
magistrat ne put s'empcher de l'examiner avec une certaine dfiance.

--Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je vais vous demander n'entrave
en rien la marche ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut faire
arrter les personnes souponnes.

--Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous?

--Une chose bien simple: que le cadavre soit envoy soit  l'hpital
Saint-Barthlmy, soit  la Morgue, ou mme qu'il demeure ici... pourvu
qu'on n'y touche pas jusqu' demain matin.

--Et demain matin? fit le magistrat.

--Je pourrai dsigner srement le meurtrier.

Ce disant, cet homme, assez misrablement vtu, tira de sa poche un
portefeuille, et de ce portefeuille un billet de vingt livres.

--Mylord, il est d'usage de faire dposer une caution aux gens qui
sollicitent l'intervention de la justice. Je suis prt  remettre en vos
mains cette somme en garantie de ma bonne foi.

--Cela est parfaitement inutile, rpondit le magistrat. Le cadavre
restera ici,  la place o il est, sous la garde de deux policemen,
et demain vous pourrez faire vos expriences, sans que pour cela, la
justice attende les rsultats pour agir. Le mdecin allemand s'inclina
et sortit.

A deux pas de la maison de Paddy, il y avait un ngre qui paraissait
chercher quelqu'un dans la foule, et celui qui avait dit se nommer
Conrad Hauser, alla droit  lui, et, lui prenant le bras, l'entrana
hors du passage, dans la direction d'Adam's street.




XL


Le prtendu mdecin allemand n'tait autre encore, on l'a pu deviner,
que l'homme gris, le personnage fcond en mtamorphoses.

Cet homme, que la police recherchait, dont miss Ellen avait jur la
perte, que la potence attendait comme un des chefs les plus ardents de
la cause irlandaise, avait l'audace de se prsenter devant un magistrat
de police et de lui offrir son concours pour dcouvrir un assassin.

Quant au ngre, on a reconnu notre bon ami Shoking.

Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking s'en revenaient ensemble
vers Saint-George, lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street et
sous le passage avait attir leur attention.

Ils s'taient mls  la foule, et l'homme gris avait appris ce qui
tait arriv, en mme temps que le nom de l'abb Samuel, prononc
tout haut, lui rvlait l'accusation terrible formule contre le jeune
prtre. Alors l'homme gris avait dit  Shoking:--Attends-moi l, je vais
en savoir plus long encore.

On sait comment il tait entr dans la maison de Paddy, et comment il
en tait sorti, emportant la parole du magistrat de police que, le
lendemain, il lui serait permis de faire son exprience scientifique.
Il paraissait si press de s'loigner du Southwark, que pendant quelques
minutes Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue du pont de
Westminster que le ngre de couleur rcente se dcida  prendre la
parole.

--Est-ce que nous retournons de l'autre ct de l'eau, matre?
demanda-t-il.--Oui. Nous allons dans le quartier Saint-Gilles. Il faut
que je voie l'abb Samuel cette nuit mme. N'as-tu pas entendu ce qu'on
disait?

--Oui, mais comme l'abb Samuel est incapable de commettre un crime,
rpondit Shoking, je suis bien tranquille.

--Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris.

Sa voix tait grave et trahissait une certaine motion. Ils passrent
le pont et il continua:

--coute bien ce que je vais te dire. On a assassin un homme, et on
accuse l'abb Samuel de ce meurtre. La police qui souponne, et elle n'a
pas tort, l'abb Samuel d'tre un des chefs les plus actifs du
fenianisme, va tre enchante du prtexte. Elle l'arrtera de confiance,
comme on dit en France.

--Oui, mais l'abb prouvera son innocence.

--Ce n'est pas lui, c'est moi, en dsignant le meurtrier.

--Alors, on rendra le prtre  la libert.

--Non. Quand la justice anglaise veut faire traner un procs, elle est
merveilleuse de chicanes. On gardera l'abb Samuel en prison, jusqu'
l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera de faon  ne pas
l'arrter.

--Alors qu'allons-nous faire?

--Une chose bien simple. Le magistrat de police n'a pu donner des ordres
encore. Nous allons prvenir l'abb Samuel. Pour qu'il s'enferme dans
son glise et n'en bouge plus.

--Mais, dit Shoking, on l'arrtera  l'glise?

--Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois qu'il faut que je
t'apprenne les lois de ton pays, moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre
policeman peut, sans ordre d'arrestation, prendre au collet un homme
dans la rue et le conduire  Scotland yard; mais pour pntrer chez lui,
il faut un ordre du lord chief justice. Et pour pntrer dans une
glise et y arrter un prtre, mme un prtre catholique, il faut que le
lord-chief justice en rfre au parlement. C'est deux jours de gagns.

--Et pendant ces deux jours?...

--Si la police n'arrte pas le meurtrier, c'est moi qui l'arrterai.

--Vous le connaissez donc?

--Pas le moins du monde.

--Matre, dit navement Shoking, je vous ai vu faire hier des choses
extraordinaires, mais j'avoue que ceci dpasse mon intelligence.

Un sourire vint aux lvres de l'homme gris.

--Tu en verras bien d'autres, fit-il.

Et il doubla le pas et ils arrivrent  Trafalgar palace en causant
ainsi, et sans que l'homme gris s'expliqut plus clairement.

Puis, remontant Haymarket, ils longrent un moment Piccadilly, et se
dirigrent vers Saint-Gilles. L'abb Samuel avait chang de logis.
Il occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants, un petit
appartement situ au troisime tage et dont les fentres donnaient
sur la rue. En levant la tte l'homme gris vit de la lumire. Le prtre
tait lev sans doute dj.

Il tait d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abb Samuel disait sa
messe  six heures.

Les maisons anglaises n'ont pas de concierge.

Dans les beaux quartiers chacun a sa maison; dans les rues commerantes,
si une maison a plusieurs locataires, chacun a sa sonnette et le
visiteur lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous du cordon.
Mais dans les quartiers populeux et misrables, les choses sont
simplifies.

La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a, pour que cette porte
s'ouvre, qu'a presser un petit ressort, vritable jouet de polichinelle
que tout le monde possde. La porte de la maison qu'habitait l'abb
Samuel tait munie de ce ressort. L'homme gris appuya son doigt dessus
et la porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvrent  l'entre
d'une alle noire au bout de laquelle tait un escalier tournant.
L'homme gris et Shoking connaissaient les tres de la maison, et ils
montrent sans lumire jusqu' la porte du jeune prtre sous laquelle
passait un filet de clart. L'homme gris frappa; l'abb Samuel, qui
achevait de s'habiller, ouvrit aussitt. Le premier lui dit vivement:

--Monsieur l'abb, il faut vous hter, descendre  Saint-Gilles et n'en
plus sortir.

--Pourquoi? demanda le prtre, tonn.

--Vous connaissez un homme du nom de Paddy?

--Oui. C'est lui qui m'a prvenu qu'on devait rechercher John Colden
dans le clocher de Saint-George.

--Eh bien! Paddy est mort.

--Mort! exclama l'abb Samuel.

--Mort assassin! Et on vous accuse de sa mort!

--Oh! fit l'abb Samuel en reculant, tandis que l'indignation colorait
son visage.

En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier, et Shoking eut un
geste d'effroi. Venait-on dj arrter l'abb Samuel? L'homme gris
s'tait plac rsolument devant la porte et il avait tir un poignard de
son sein prt  dfendre le prtre jusqu' la dernire extrmit.




XLI


Les pas continuaient  monter, et il y eut un moment d'anxit et de
silence entre Shoking, l'homme gris et l'abb Samuel.

--On n'arrivera jusqu' vous qu'en passant sur mon corps, dit l'homme
gris.

--Remettez votre poignard dans sa gaine, dit le prtre. A Dieu ne plaise
que, pour moi, une goutte de sang soit jamais verse!

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.

Les pas s'taient arrts sur l'troit palier de l'escalier et on venait
de frapper  la porte.

--Qui est l? demanda l'abb Samuel.

Une voix rpondit en patois irlandais:

--Deux hommes qui ont besoin du prtre qui rpand la charit autour de
lui.

Le visage de Shoking se drida. Seul, l'homme gris demeura le sourcil
fronc. Mais l'abb Samuel ouvrit. Ils se trouvrent alors en prsence
de deux hommes misrablement vtus et qu'il tait facile de reconnatre
pour deux de ces Irlandais qui logent aux environs de Drurylane et qui
ont pour profession de porter des bagages et des colis, dans les gares
de chemins de fer; L'abb Samuel connaissait l'un d'eux.--Ah! c'est toi,
Tom, dit-il. Que me veux-tu?

--Ma femme est accouche voici huit jours rpondit l'Irlandais en
pleurant. Nous n'avions pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs
a ne nous et pas avancs beaucoup; car, il y a deux mois, n'ayant plus
de pain, nous avons vendu le pole. Mon enfant est mort en naissant ma
pauvre femme a eu froid, et la fivre l'a prise.

Moi je ne suis pas mdecin, et nous sommes trop pauvres pour que j'ose
aller en chercher un, mais mon camarade que voil dit qu'elle est au
plus mal. Alors, j'ai pens  vous, mon pre. Je ne veux pas que ma
pauvre femme meure sans confession.

--Je vous suis, dit l'abb Samuel, attendez-moi.

Et il passa dans la deuxime chambre de son humble logis, ouvrit un
tiroir et dans ce tiroir il prit quelques pices de menue monnaie,
afin de secourir sur-le-champ cette dtresse dont on lui faisait un
si navrant tableau. Mais l'homme gris l'avait suivi.--Monsieur l'abb,
dit-il avec motion, au nom du ciel coutez-moi.

--Parlez, fit le jeune prtre tonn.

--Je vais aller avec cet homme, je verrai sa femme; vous le savez,
je suis un peu mdecin; si rellement elle est en danger de mort, je
viendrai vous chercher, et alors arrivera que pourra.

--Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il faut que j'aille o mon devoir
m'appelle, dit le prtre.

--Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un pige, si nos ennemis
ont gagn ces deux misrables?

--Non, cela est impossible. Tom est un honnte homme. Mais cela
ft-il vrai, je ne dois pas hsiter. Et le prtre rejoignit Tom et son
compagnon, et leur dit: Allez, je vous accompagne.

--Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe  Shoking et tous deux
descendirent les premiers, de faon que le prtre et les Irlandais
taient encore dans l'escalier qu'ils taient, eux, dans la rue. La
place des Sept-Quadrants tait dserte. Londres n'est pas une ville
matinale; les boutiques ne s'ouvrent gure avant huit heures du matin,
et les balayeurs n'arrivent qu' six. L'homme gris se sentit un peu
rassur.

--O demeures-tu? demanda l'abb  Tom.

--A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street, dans Covent Garden.

--Allons, dit le prtre.

L'homme gris et Shoking suivirent.--Aprs cela, dit le premier 
l'oreille de l'ex-lord Wilmot, je crois que nous nous effrayons  tort.
La justice anglaise n'est pas trs-expditive. Dans le Southwark, on
accuse l'abb Samuel d'avoir fait assassiner Paddy; mais le magistrat
de police n'a certainement pas encore fini son enqute. Quand il aura
termin, il ira tranquillement se coucher, et ce ne sera que vers dix ou
onze heures qu'il transmettra son procs-verbal  Scotland yard.

--Alors vous pensez que l'abb Samuel aura le temps de revenir 
Saint-Gilles?

--Oui.

Shoking respira.--Nous avons eu peur, dit-il; mais a peut arriver 
tout le monde.

Le prtre, les deux Irlandais, l'homme gris et Shoking descendirent d'un
pas rapide Saint-Martin's lane, et ils tournaient l'angle de _Longacre_,
lorsque l'homme gris serra vivement le bras de Shoking.--Qu'est-ce? fit
celui-ci.

--Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris  voix basse.

--Je vois trois policemen arrts et causant tout bas, mais on rencontre
cela  chaque instant.

--Dieu t'entende!

Le prtre marchait d'un pas rapide, et les deux Irlandais avaient peine
 le suivre. Tout  coup les trois policemen disparurent. On et dit
qu'une trappe de thtre s'tait ouverte subitement sous leurs pieds. Il
n'en tait rien, cependant. Les trois policemen avaient pris un de
ces passages si nombreux  Londres, que seuls les gens du quartier
connaissent, et qui abrgent singulirement les distances. Le prtre et
sa suite continuaient leur chemin, et ils arrivrent, dix minutes aprs,
au coin d'Henrietta street.

--C'est ici, dit Tom, en ttonnant sur une porte pour trouver le
ressort qui servait  l'ouvrir. Mais, en ce moment, les trois policemen
reparurent et s'avancrent. L'un d'eux dit  l'abb Samuel:

--Qui tes-vous?

--Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un pas.

--Vous tes prtre catholique desservant  Saint-Gilles?

--Oui, dit encore le prtre.

--Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice, je vous arrte,
dit le policeman. Shoking jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit
rudement par le bras?--Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prvu est
arriv. Maintenant il s'agit de tcher de le sauver, et ce n'est pas la
violence qu'il faut employer. Et, sur ces mots, il entrana Shoking, et
tous deux prirent la fuite.




XLII


Comment les pressentiments sinistres de l'homme gris l'emportaient-ils
sur ses calculs?

Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice et dj sign
un ordre d'arrestation concernant l'abb Samuel, alors que le magistrat
de police avait  peine termin son enqute,  cette heure-l? C'tait
l ce qui paraissait incomprhensible  l'homme gris et ce que nous
allons cependant expliquer.

On se souvient qu'un homme s'tait clips, dans le passage au moment o
Lisbeth accusait formellement l'abb Samuel du meurtre de son poux, et
que cet homme n'tait autre que le rvrend Peters Town.

Comment ce chef occulte de la religion anglicane, cet homme qui du
fond de sa maisonnette d'Elgin Crescent, exerait un pouvoir plus
grand peut-tre que l'archevque de Canterbury  Lambeth palace, se
trouvait-il en ce moment-l, dans le Southwark? tait-ce par hasard?
Assurment non.

On se rappelle que Paddy avait fait  miss Ellen la confidence que selon
lui, John Colden tait cach dans le clocher de Saint-George.

Miss Ellen ne s'y tait pas trompe. L'hte mystrieux de la cathdrale
catholique n'tait point John Colden, mais bien l'homme gris, et
elle avait fait part de cette dcouverte  son mystrieux associ, le
rvrend Peters Town.

Or, depuis le matin, ivre de rage, le prtre anglican avait jur la
perte du prtre catholique.

Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la complicit morale de l'abb
Samuel dans l'enlvement du condamn  mort; mais cette complicit,
il fallait la prouver. Or, le rvrend Peters Town avait fait ce
raisonnement, qui n'tait pas dpourvu de sagesse.

--Si l'homme qu'on accuse d'avoir coup la corde du pendu avec une balle
chasse par un fusil  vent et que la police cherche vainement, est
rellement cach dans Saint-George, il est probable que l'abb Samuel le
visite de temps en temps, et plutt la nuit que le jour. Par consquent,
il faut tablir une souricire aux abords de Saint-George.

Cette rsolution prise, le rvrend tait all, un peu avant la nuit,
chez le lord chief justice, magistrat suprme dont les fonctions
correspondent  celles du procureur gnral en France.

Le lord chief justice savait qu'elle tait l'importance du rvrend
Peters Town.

Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient passer dans les rues,
longeant les murs et marchant avec humilit, tait l'gal, sinon le
suprieur, du primat d'Angleterre, et  de certaines heures, dans
la libre Albion, l'autorit religieuse force l'autorit civile 
s'incliner.

Donc, le lord chief justice avait reu le rvrend Peters Town avec
empressement. Celui-ci lui avait dit:--Je puis vous livrer l'homme
qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un ordre d'arrestation en
blanc.

Le lord chief justice avait fait observer que la loi anglaise n'autorise
pas ces sortes d'quipes, mais le rvrend lui avait dit:

--Pour que l'homme gris soit arrt, il faut que l'un de ses complices
le soit en mme temps.

--Quel est-il? avait demand le magistrat.

--C'est un prtre catholique, l'abb Samuel.

--Comment prouverez-vous sa complicit?

--Vous pensez bien, avait rpondu le rvrend, que je ne m'embarque
pas  la lgre dans cette aventure. Si je vous demande un ordre
d'arrestation, c'est que je suis certain par avance que cette
arrestation sera lgale.

Le lord chief justice avait encore fait remarquer au rvrend que l'on
ne pouvait arrter un prtre dans son glise qu'avec une autorisation du
lord chancelier, et qu'il y avait un danger trs-grand d'impopularit 
l'arrter chez lui.

A quoi le rvrend avait rpondu que la chose aurait lieu dans la rue et
qu'il s'en chargerait.

Press dans ses derniers retranchements, le lord chief justice avait
sign l'ordre d'arrestation.

Alors, muni de cette pice, le rvrend s'en tait all dans le
Southwark. L, il avait trouv une foule en rumeur, appris la mort
de Paddy et pntr dans la maison o on avait apport le cadavre.
L'accusation de Lisbeth faisait la partie belle au rvrend et motivait
admirablement l'ordre d'arrestation. Le rvrend avait donc sur-le-champ
renonc  ses projets antrieurs, et s'esquivant, il tait mont dans un
cab et s'tait fait conduire dans le quartier de Drury-lane. Le
peuple le plus accessible  la corruption est  coup sr le peuple des
Trois-Royaumes. Cela tient peut-tre  l'excessive misre des basses
classes. A ct de ces Irlandais dont on fait aisment des martyrs, il
y a des Irlandais dont on peut faire des tratres. Le rvrend avait
achet la conscience de Tom, un des hommes que l'abb Samuel avait le
plus secourus. Tom avait menti en parlant au jeune prtre de sa femme
mourante et de son pauvre logis d'Henrietta street. La femme de Tom se
portait bien et tait servante dans une taverne. Quant  Tom lui-mme,
il tait couch, cette nuit-l, sous les votes d'Adelphi avec une
demi-douzaine de vagabonds, et c'tait bien par hasard que le choix du
rvrend, qui venait chercher un tratre dans ce repaire, tait tomb
sur lui. On devine le reste,  prsent.

Tandis que Tom, pour gagner les quinze guines promises, attirait l'abb
Samuel hors de chez lui, le rvrend entrait dans un poste de policemen,
exhibait l'ordre d'arrestation et requrait les trois hommes que nous
avons vu se prsenter inopinment  l'angle d'Henrietta street. L'abb
Samuel comprit alors les paroles de l'homme gris. Mais il tait trop
tard.

--Pourquoi m'arrtez-vous? demanda-t-il avec motion. De quoi
m'accuse-t-on?

--D'un assassinat.

L'abb Samuel baissa la tte et dit avec un accent de rsignation
vanglique:--Je suis innocent du crime dont on m'accuse, mais je suis
prt  vous suivre. O me conduisez-vous?

--A Newgate.

L'abb Samuel regarda alors autour de lui cherchant des yeux l'homme
gris et Shoking. Mais tous deux avaient disparu.




XLIII


L'abb Samuel fut donc conduit  Newgate. Le bon et jovial
sous-directeur n'avait pas revu le prtre irlandais depuis l'excution
manque de John Colden. Il se montra donc fort tonn en voyant l'abb
entrer dans le greffe, escort par trois policemen. Ceux-ci montrrent
l'ordre d'arrestation.

Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses yeux. Outre que l'accusation
lui paraissait absurde, il n'avait pas reu d'avis pralable, ce qui
se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins mprise sur ce
dernier fait, et que c'tait soit  Bath square, soit  Mil banck,
qu'on aurait d conduire le prisonnier. Mais l'ordre tait formel; il
ne portait aucune mention particulire qui prcist le rgime auquel il
devait tre soumis.

Le sous-gouverneur fit mettre l'abb Samuel dans la cellule la plus
confortable de la prison, et lui tmoigna les plus grands gards. Le
jeune prtre tait rsign. Il savait bien que son innocence serait
dmontre, mais il savait aussi qu'il avait un ennemi implacable dans le
rvrend Peters Town, et il connaissait la puissance de cet homme.

--Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se dit-il, on frappera
l'Irlandais. Et il se prit  soupirer en pensant  tous les pauvres gens
dont il tait la consolation et qui ne le reverraient peut-tre plus.

Cependant, son sjour  Newgate devait tre de courte dure. Il y tait
 peine depuis trois heures que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant
passage au sous-directeur. Celui-ci tait plus joyeux encore qu'
l'ordinaire, et il tendit les mains  l'abb Samuel.

--J'ai de bonnes nouvelles  vous donner, lui dit-il, on vient de me
transmettre le dossier et je suis au courant de votre affaire. Vous tes
accus du meurtre d'un homme du Southwark, appel Paddy, mais sa femme
seule vous accuse, et peu de gens croient  cette accusation. Par
consquent, il ne vous sera probablement pas difficile de vous
disculper.

--Je l'espre, dit le prtre.

--On va vous conduire devant le magistrat, poursuivit le
sous-gouverneur, et vous serez confront avec le cadavre. Puis, il est
probable que vous serez admis  fournir caution, et qu'on vous remettra
en libert.

--Hlas! dit le prtre, pour fournir caution, il faut avoir de l'argent,
et beaucoup.

--Bah! on en trouve toujours dans ces cas-l. Bon courage, et ne
craignez rien.

L'abb Samuel fut donc extrait de Newgate et conduit dans une voiture
cellulaire jusque dans le Southwark. Le magistrat avait tenu parole
au prtendu Conrad Hauser, le soi-disant mdecin allemand. Le corps de
Paddy tait demeur dans sa maison, couch sur le sol et gard par une
escouade de policemen. Seulement des voisins charitables avaient emmen
et recueilli les deux enfants. Quand  la femme, elle tait demeure l,
ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altre de vengeance.

La foule stationnait nombreuse toujours, dans le passage et aux abords
de la maison. Quelques hues accueillirent l'abb Samuel quand il
sortit de voiture, mais ces hues furent aussitt rprimes par des
applaudissements. Si l'abb Samuel avait ses ennemis et ses dtracteurs,
il avait aussi de chauds partisans. Il entra donc calme et le front
haut dans la maison o tait le corps et o on avait improvis une sorte
d'estrade pour le magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva comme
une furie: Assassin! dit-elle, assassin! Et elle lui montra le poing; et
il fallut que deux policemen s'emparassent d'elle pour l'empcher de se
ruer sur l'abb Samuel.

Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme autrefois le jeune Daniel
dut regarder les lions, et la fureur de Lisbeth tomba.--Me croyez-vous
donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang d'un homme dont
j'ai secouru la femme et les enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il
la regardait toujours et sous ce regard bleu et limpide comme l'azur du
ciel, Lisbeth courba la tte et devint toute tremblante. La conviction
faisait subitement place au doute. Cependant elle releva tout  coup la
tte:--Si ce n'est pas vous, dit-elle, ce sont les vtres qui ont tu,
et qui ont tu par votre ordre.

--Vous vous trompez, dit le prtre. Et il regarda le magistrat de police
avec la mme srnit.

--Paddy n'avait pas d'ennemis! s'cria encore Lisbeth: qui donc peut
l'avoir tu, si ce n'est un Irlandais?

La police maintenait la foule au dehors, mais la justice devant tre
rendue publiquement, le magistrat de police avait ordonn que la porte
de la maison demeurt ouverte. On put voir alors un homme s'avancer et
dire, en regardant Lisbeth:

--Je vous dirai dans quelques minutes quel est le meurtrier de votre
mari.

Le magistrat de police, qui avait reconnu cet homme pour celui qui se
prtendait mdecin et disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le
laisst entrer. Deux hommes l'accompagnaient et portaient un objet
assez volumineux couvert d'une serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le
magistrat.

--L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon exprience, rpondit Conrad
Hauser.

L'abb Samuel le regarda et tressaillit. Il avait reconnu l'homme gris.
Celui-ci s'adressa de nouveau au magistrat:--Mylord, dit-il, Votre
Honneur a d voir  l'attitude calme de monsieur,--et il dsignait
du regard et du geste l'abb Samuel,--que rien n'est moins fond que
l'accusation formule contre lui. Est-ce que Votre Honneur ne va pas
l'admettre  fournir caution?--Quand vous aurez fait l'exprience que
vous annoncez, rpondit le magistrat.

Deux autres personnes se prsentaient, en ce moment  la porte de la
maison. L'une tait une jeune fille vtue fort simplement et qu'on
aurait pu prendre pour une marchande de la Cit. L'autre tait un homme
vtu de noir que le prtre irlandais reconnut sur-le-champ. C'tait
la rvrend Peters Town. Alors il comprit d'o partait le coup qui le
frappait. Quant  la jeune fille, on l'a devin,--c'tait miss Ellen.
Lisbeth touffa un cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur
sa bouche et la veuve se tut. En mme temps la jeune fille regarda
le mdecin allemand, et un lger tressaillement lui chappa.--Elle me
reconnat, pensa l'homme gris. Puis il dcouvrit l'objet volumineux,
et alors on put voir avec quelque surprise que cet objet n'tait autre
qu'un appareil photographique.--Qu'est-ce qu'il va donc faire? se
demandrent les assistants avec tonnement.




XLIV


Si calme que soit un homme, si profondment matre de lui et de sa
raison qu'il puisse tre, il est des instants o l'imminence d'un grand
danger doit atteindre son coeur et cercler son front. L'homme gris eut
une minute de cette anxit indicible. Miss Ellen tait l, et miss
Ellen l'avait reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas vers
le magistrat, lui parler  l'oreille, l'espace d'une seconde, et le
magistrat le faisait arrter. Cependant, disons-le tout de suite,
cette angoisse qu'il prouva n'tait point le rsultat d'un sentiment
d'gosme. L'homme gris ne songeait pas  lui, en ce moment, mais 
l'abb Samuel.

Si on l'arrtait, lui, et qu'il ne pt se livrer  cette exprience
mystrieuse dont la foule avide attendait les rsultats, l'abb Samuel
tait perdu; on le ramnerait  Newgate et les ennemis de l'Irlande
trouveraient bien le moyen de l'y garder ternellement. L'homme gris se
trompait. Soit gnrosit, soit curiosit, miss Ellen ne bougea pas et
demeura confondue au milieu de la foule qui avait fini par envahir
la maison. Elle n'adressa mme pas la parole au rvrend Peters Town.
Celui-ci du reste s'tait approch de l'estrade o sigeait le magistrat
de police.

L'homme gris avait donc dploy son appareil photographique, au grand
tonnement de tout le monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:--Mais
qu'allez-vous donc faire l?

--Votre Honneur, rpondit le prtendu mdecin allemand, comprendra
tout lorsqu'il aura vu. Je m'exprime difficilement en anglais, et il me
faudrait plus de temps en paroles qu'en actions.

--Faites donc, dit le magistrat, patient comme tous les Anglais.

--Je prierai Votre Honneur, poursuivit l'homme gris, d'ordonner que le
cadavre soit recul jusqu'au mur, mis sur son sant, et adoss de telle
manire qu'il put, si la vie lui revenait, me voir  la hauteur de son
front.

Le magistrat fit un signe et deux policemen prirent le cadavre de Paddy
et lui donnrent la posture demande par l'homme gris. Alors celui-ci
s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui contenait une liqueur
incolore. On eut dit de l'eau.

--Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat.

--Du suc de belladone, mylord.

L'homme gris ouvrit alors l'oeil ferm de Paddy et versa sur la pupille
quelques gouttes de ce liquide. Puis il en fit autant  l'autre oeil et
attendit. Un silence profond rgnait autour de lui, chacun retenait son
haleine, et Lisbeth, effrayante en sa muette douleur, dvorait tour 
tour du regard cet homme et le cadavre du pauvre Paddy. L'homme gris
se tourna vers miss Ellen. Miss Ellen tait ple, et on et dit qu'elle
s'intressait plus que personne au rsultat de l'exprience. Le regard
charg d'effluves magntiques, qui donnait parfois  l'homme gris une si
grande puissance, agissait-il sur elle en ce moment? Peut-tre bien, car
elle n'avait qu'un mot  dire pour le faire arrter, et ce mot elle ne
le prononait pas. Quelques minutes s'coulrent.

En France on se ft impatient; en Angleterre on attendit avec calme.
Cependant, il se fit un mouvement parmi la foule  un certain moment.
Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes et parvenait au premier
rang. L'homme gris le regarda et tressaillit. Cet homme paraissait
encore plus curieux que les autres, et Lisbeth, le voyant, s'cria:

--Ah! voil John, il a vu mon pauvre homme le dernier, hier soir.

--C'est vrai, dit John le rough avec motion, et si j'avais su qu'il
dt lui arriver malheur, je ne l'aurais pas quitt pour aller  _Queen's
Elizabeth tavern_. Et John le rough essuya une larme. Mais tout  coup
Lisbeth jeta un cri.--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'lanant les mains
tendues vers le cadavre, voil mon pauvre homme qui revient... Paddy!
Paddy! le bon Dieu fait un miracle, il ouvre les yeux, il ressuscite!
Et, en effet, on put voir alors une chose trange. Aprs qu'il eut vers
quelques gouttes de belladone dans les yeux du mort, l'homme gris avait
laiss retomber les paupires, et les yeux s'taient referms. Or,
voil que tout  coup les paupires remuaient et que les deux yeux se
montraient grands ouverts et semblaient fixer la foule.

Le cri d'tonnement de Lisbeth fut rpt par vingt personnes et il y
eut un moment d'indicible motion et presque d'pouvante.

Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le bras et, l'arrtant 
mi-chemin du cadavre:--Mais, ma chre, votre mari ne ressuscite pas,
hlas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles. Seulement, la
belladone que j'ai verse dans ses yeux les dilate et les grossit outre
mesure, de telle faon que les paupires sont dsormais trop petites
pour les recouvrir.

Le respect des Anglais pour la justice est si grand qu'un signe du
magistrat avait suffi pour rtablir l'ordre et le silence. Pendant que
l'homme gris plaait son appareil photographique presque en face du
cadavre, les deux hommes qui avaient apport cet appareil avaient ouvert
une petite caisse, et talaient sur une table deux bouteilles contenant
de l'essence et autres drogues employes par les photographes.

Tous  ct de la salle basse qui servait de demeure  la famille Paddy,
il y avait une sorte de cabinet obscur o Lisbeth serrait ses hardes.

L'homme gris avait remarqu ce rduit, dont la porte tait ouverte. Il
fit un signe  ses deux oprateurs, qui y transportrent la caisse et
les bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement l'office
de chambre noire. Alors l'homme gris se couvrit de la serge place sur
l'appareil, ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur le
visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis on vit le singulier
photographe retirer de l'appareil une plaque de verre et courir  la
chambre noire dans laquelle il s'enferma.

--Je veux tre tenu pour le dernier des _cockneys_, pensait le
magistrat, si je sais ce qu'il a voulu faire. L'abb Samuel aussi,
paraissait profondment tonn, et la foule stupfaite attendait avec
son flegme ordinaire le rsultat de cette bizarre exprience. Enfin,
l'homme gris reparut. Il avait l'air mu, lui si calme d'ordinaire.

--Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je prie Votre Honneur ou de
faire vacuer la salle ou d'en faire fermer la porte, afin que
personne n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble  la surprise
universelle.

--Fermez la porte! ordonne le magistrat.

Miss Ellen tait de plus en plus ple, et elle regardait maintenant
le rvrend Peters Town, qui se tenait debout derrire le sige du
magistrat. Les policemen obirent, et la porte fut ferme. Une trentaine
de personnes demeurrent dans la salle et de ce nombre tait John le
rough.




XLV


L'motion peinte sur le visage de l'homme gris parut se calmer alors,
quand la porte fut ferme. Il s'adressa de nouveau au magistrat:

--Mylord, dit-il, je demande pardon  Votre Honneur d'avoir abus ainsi
de sa patience; mais le rsultat obtenu est plus complet encore que je
ne l'esprais. Non-seulement je sais quel est l'assassin, mais encore je
puis affirmer qu'il est ici. Ces mots produisirent une certaine
motion, et il y eut un homme qui passa du premier au second rang des
spectateurs.

--Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux qui tombe assassin fixe
un oeil perdu sur son assassin, son dernier regard est pour lui. La
pupille de l'oeil, violemment dilate, fait alors l'effet d'une chambre
noire, et, aprs la mort, cet oeil garde fidlement l'empreinte de la
scne de frocit qui a eu lieu. Je viens de photographier les yeux du
mort, et ces yeux reproduisent, non-seulement les traits du meurtrier,
mais encore le thtre o le meurtre a eu lieu.

--Est-ce possible, fit le magistrat avec tonnement.

--Que Votre Honneur daigne quitter son sige et passer un moment dans
cette chambre, elle verra mon preuve photographique. Le magistrat se
leva et suivit l'homme gris. L'anxit des spectateurs tait parvenue
 son comble. L'homme gris s'enferma alors dans la chambre noire o les
deux oprateurs fixaient l'preuve en versant dessus de l'essence; et
alors,  l'aide d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put voir la
photographie des yeux de Paddy. L'oeil droit ressemblait maintenant 
un cadre rond enfermant la reproduction d'une rue dserte. Une maison
 deux tages dont une croise tait ouverte, une ruelle, un bec de
gaz plac au coin de la maison et un homme qui en tenait un autre  la
gorge. L'oeil gauche avait conserv une empreinte postrieure. C'tait
bien le mme cadre, le mme dcor, mais des deux hommes, l'un tait 
terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage et brandissait le
couteau avec lequel il avait frapp. L'homme debout, c'tait l'assassin.

--Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. Votre Honneur comprend-il?

--Oui certes, dit le magistrat, et vous avez fait l une bien belle
dcouverte, monsieur.

--Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, si je le lui montre, il
le reconnatra, n'est-ce pas? Les deux oprateurs achevaient de fixer
l'preuve. L'homme gris revint dans la salle suivi du magistrat, qui
remonta calme et froid sur son sige. Miss Ellen n'avait pas boug de
place, et le rvrend Peters Town tait toujours au mme endroit. La
dernire apprhension de l'homme gris se dissipait donc ainsi, car
miss Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jug  propos de
le dsigner  l'homme qui tait entr avec elle. Il est vrai aussi
que l'homme gris ne connaissait pas le rvrend Peters Town; mais il
devinait en lui un des plus grands ennemis de l'Irlande. L'homme gris
fit un pas vers les spectateurs et promena son regard clair sur eux en
disant: L'assassin est ici!

Et tout  coup on le vit bondir et saisir un homme au collet, ajoutant:
Le voil!

L'homme jeta un cri et se dbattit; mais l'homme gris tint bon, et
il trana John le rough jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le
magistrat le regarda et eut un geste d'tonnement et d'indignation. Cet
homme tait bien le mme que celui dont l'oeil du malheureux Paddy avait
reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant  son tour, le vit si
ple et si dfait qu'elle s'cria: Oui, oui, ce doit tre lui!

John perdit la tte; la manire dont son crime tait dcouvert tait si
trange, si miraculeuse, qu'il ne songea mme pas  nier.

--Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien moi!... Paddy nous avait
trahis, je me suis veng!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son
crime dans ses plus petits dtails. Il avait entran Paddy dans une rue
carte, sous un bec de gaz, et il l'avait frapp. Paddy tait robuste,
Paddy s'tait vaillamment dfendu, mais Paddy n'avait pas d'arme, et
John l'avait frapp de son couteau  plusieurs reprises. Puis, comme
s'il et voulu donner la preuve de ce qu'il avanait, le rough, qu'une
curiosit fatale avait pouss  venir se livrer, le rough tira le
couteau de sa poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau tait
couvert du sang de Paddy. Le magistrat fit un signe au policemen: Qu'on
arrte cet homme! dit-il.

Puis se tournant vers l'abb Samuel: Vous tes libre, monsieur, dit-il.

Mais comme le prtre irlandais saluait et faisait un pas de retraite, le
rvrend se pencha sur le magistrat.--Mylord, dit-il, vous outre-passez
vos pouvoirs?

--Comment cela? fit le magistrat surpris.

--L'ordre d'arrestation tait sign par le lord chief justice et vous
n'avez pas le droit de rvoquer cet ordre.

--Vous avez raison, dit le magistrat, mais je puis admettre monsieur
l'abb  fournir caution et  demeurer libre jusqu'au procs de
l'assassin. Alors, il comparatra  la barre de la cour d'assises, et il
n'aura pas grand'peine  prouver son innocence, car, voyez, l'assassin
parat ne pas le connatre, ce qui exclut toute ide de complicit.

--Je n'ai pas de complices et je ne connais pas monsieur, dit le rough.

--Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve de la victime qui lui
demande pardon. En effet, Lisbeth s'tait jete aux pieds de l'abb
Samuel et lui baisait les mains.

--Je maintiens mon dire, rpta le rvrend Peters Town.

--Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indpendance qui fait l'honneur
de la magistrature anglaise, j'admets monsieur  fournir caution.

--Hlas! mylord, rpondit l'abb Samuel, je suis trop pauvre pour
remettre entre vos mains une somme quelconque. A ces paroles du prtre
il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement d'anxit. Mais
alors un homme que personne n'avait remarqu, et qui se trouvait dans le
coin le plus obscur de la salle s'avana vers l'estrade et dit: Mylord,
je suis prt  payer telle somme que Votre Honneur exigera pour la
caution de M. l'abb. Or, cet homme qui parlait ainsi tait un ngre 
cheveux blancs. Et John, ayant lev les yeux sur lui, s'cria: Le ngre
de la pniche?...

--Lui-mme, rpondit Shoking, qui s'exprima en bon anglais, et qui du
reste, tait vtu avec une telle distinction qu'on ne pouvait dcemment
le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur de quelque rpublique
amricaine.




XLVI


Pour expliquer la prsence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout
la magnificence de ses vtements, il faut nous reporter au moment
o l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrter l'abb
Samuel.--Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait
entran vers Leicester square qui tait  cette heure matinale  peu
prs dsert. Puis ils avaient gagn une petite rue qui tourne dans
Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habite par
beaucoup de Franais.

--J'ai l un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une
cl de sa poche et ouvrant une porte btarde. En mme temps, il alluma
un rat de cave. Ils montrent au troisime tage. Il y avait deux portes
sur le carr. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en
cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa.

Au bout de quelques secondes, la voix d'un homme sans doute arrach  un
profond sommeil, cria:--Qui est l?--Le soleil est un bon collaborateur,
rpondit l'homme gris. C'tait sans doute un mot d'ordre, car la porte
s'ouvrit presque aussitt et Shoking se trouva en prsence d'un jeune
homme qui s'tait envelopp  la hte dans une robe de chambre et avait
les yeux encore gonfls de sommeil.

--Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en franais, il y a longtemps que
je ne suis venu vous voir, hein? et je choisis un singulier moment.

--En effet, dit le jeune homme en se frottant les yeux, quelle heure
peut-il bien tre.

--Six heures environ.

--C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu tout de mme, dit navement
le photographe, les temps sont durs, et je commenais  soupirer aprs
vous.

--C'est--dire que l'argent est rare chez vous, n'est-ce pas?

--Introuvable, mon cher monsieur.

Comme Shoking ne savait pas le franais, il n'entendait pas un mot
de cette conversation. L'homme gris tira son portefeuille.--Voici
dix livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. Maintenant,
rendez-moi un service. J'ai besoin pour quelques heures de votre
appareil photographique et de vos deux oprateurs.

-- cette heure-ci? vous voulez donc faire de la photographie  la
lumire?

--Non, pas  prsent, mais vers dix heures du matin.

--Bon! O faut-il vous envoyer le tout?

--Dans le Southwark,  la taverne de South Eastern Railway.

--J'irai moi-mme.

--Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux oprateurs; maintenant
recouchez-vous, et dormez bien jusqu' huit heures. Sur ces mots
l'homme gris serra la main au photographe et s'en alla toujours suivi
de Shoking. Une fois dans la rue, il se retourna vers le nouveau
ngre:--Mon bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai qu'une parole,
et je tiens tout ce que j'ai promis.

--Alors, vous allez me faire grand seigneur, dit Shoking qui, aux
premires clarts du jour naissant, jeta sur ses haillons un piteux
regard.

--Tu l'as dit.

Un _hanson_ passait en ce moment dans Piccadilly. L'homme gris hla le
cabman, qui s'empressa de venir  eux. Tous deux montrent en voiture.

--O allons-nous! demanda Shoking.--A Hampsteadt, dans ton cottage.

--Hlas! soupira Shoking, mes gens ne reconnatront jamais lord Wilmot.

L'homme gris se prit  sourire, et le cabman rendit la main  son
cheval. Une demi-heure aprs, ils arrivaient  Hampsteadt. Depuis deux
jours qu'il tait ngre, Shoking avait err de taverne en taverne, mais
il n'avait os reparatre au cottage. Il avait honte de se montrer 
Suzannah et  Jrmiah, la fille de Jefferies, qui revenait  la vie peu
 peu, et commenait  se promener de longues heures dans le jardin. Il
avait honte surtout d'affronter les regards de ce valet de chambre,
qui avait si grand air et qui l'appelait mylord avec tant de srieux.
L'homme gris, qui avait une clef de la grille, entra le premier.--Ne
faisons pas de bruit, dit-il, de peur de rveiller Jrmiah, et montons
 ton appartement. Pour aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre.
Il tait grand jour maintenant, mais tout le monde dormait dans le
cottage. Shoking soupira en revoyant sa chambre  coucher somptueuse et
le cabinet de toilette o on lui avait fait prendre des bains parfums.
Il regarda mme la baignoire d'un oeil d'envie, et dit  l'homme
gris:--Ne pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?...

--Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais a ne fait rien, je vais
t'habiller magnifiquement. En moins d'une heure, Shoking tait devenu
splendide. Il avait du linge blouissant de blancheur sur sa peau brune,
des diamants  sa chemise, un habit noir irrprochable, et des boucles
d'argent  ses souliers. Les Anglais ne portent pas de dcorations; mais
les Espagnols et les Brsiliens raffolent des rubans. L'homme gris se
donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking de rosettes et de
plaques, et il lui attacha au cou le cordon de commandeur de Venezuela,
lequel est rouge avec un liser noir. Et Shoking, redevenu tout joyeux,
se contemplait dans une glace.

--Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te dire comment tu
t'appelles.

--Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer ses dcorations.

--Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa F y Bogota.
Tche de bien retenir ce nom.

--Il est un peu long, dit Shoking.

--Tu n'es pas ngre, mais multre, et le fils d'un noble seigneur
brsilien qui avait pous une ngresse. Tu es ambassadeur de la
rpublique Argentine.

--Fort bien, dit Shoking. Et il rpta son nom: Don Cristoforo y Mendez
y Cordova y Santa F y Bogota.

L'homme gris ouvrit le secrtaire dans lequel le valet de chambre
prenait de l'or pour le mettre dans les poches de lord Wilmot. Il y prit
un portefeuille gonfl de billets de banque.--Tiens, dit-il.

--Qu'est-ce que cela? dit Shoking.

--Ce portefeuille contient deux mille livres. Et tu vas le mettre dans
ta poche.

--Dans quel but?

--C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme gris. Assieds-toi et
coute. Shoking s'assit, mais il eut soin de se placer devant la glace,
pour ne rien perdre du magique coup d'oeil de ses dcorations, de ses
plaques et de son commandorat.




XLVII


L'homme gris n'avait pu s'empcher de sourire en voyant Shoking prendre
au srieux tous les titres et tous les honneurs qu'il venait de lui
confrer.--Tu ne supposes pas, lui dit-il, que je te donne un nom
pompeux et m'amuse  te chamarrer de dcorations, pour ce plaisir unique
de te consoler d'tre devenu ngre?

--Assurment non, dit Shoking,  qui revint son gros bon sens anglais.

--Je t'ai dit que j'allais dcouvrir l'assassin de Paddy? Seulement
rappelle-toi ce que je te disais il y a deux heures! Si on met l'abb
Samuel en prison, on essayera de l'y garder, mme aprs que son
innocence aura t reconnue. Et nos efforts n'ont abouti  rien; le
pauvre jeune homme, en vritable aptre qu'il est, est all au devant du
danger et il y a succomb. Il faut donc le sauver.

--Je l'espre bien, dit Shoking.

--Prends ce portefeuille et suis-moi. Il se pourra que, dans l'endroit
o je te mne, l'innocence de l'abb Samuel soit reconnue. Mais il est
peu probable qu'on puisse retrouver sur-le-champ le vritable assassin.
Ou on reconduira l'abb Samuel en prison, ou ou l'autorisera  fournir
caution et  jouir d'une libert provisoire. Mais tu penses bien, que le
juge qui lui dira: vous tes autoris  fournir une caution de mille ou
deux mille livres, croira se moquer de lui, attendu que l'abb Samuel
est pauvre et n'a jamais eu deux mille shillings, c'est--dire la
vingtime partie de deux mille livres. Ce qui n'empchera pas que le
juge sera rest dans la plus stricte lgalit et que l'abb Samuel ne
retournera en prison que parce qu'il n'a pas deux mille livres.

--Eh bien? fit Shoking.

--Eh bien! c'est ici o commence ton rle. Jusqu'au moment o le juge
parlera de caution, tu te tiendras perdu dans la foule et tu ne diras
mot. Mais alors, quand l'abb Samuel dira qu'il n'a pas d'argent, tu
interviendras.

--Et je payerai?

--Oui, mais ce n'est pas trop d'une demi-heure de conversation pour que
tu saches bien ton rle. Nous causerons en voiture. Viens. Et l'homme
gris dcrocha d'un porte-manteau un de ces amples vtements qui tombent
jusque sur les talons et que les Anglais appellent _Mac-Farlane_.
Puis il le jeta sur les paules de Shoking, dont toute la ferblanterie
honorifique disparut alors, au grand dplaisir du vaniteux mendiant, qui
aurait bien voulu se promener une heure  Trafalgar square ou dans le
Strand, en prenant le haut du pav.

* * * * *

C'tait donc  la suite des vnements que nous venons de raconter que
Shoking, parfaitement styl d'avance par l'homme gris, s'tait avanc
vers le magistrat de police. Il avait rejet son mac-farlane en arrire,
et il apparaissait maintenant aux yeux blouis de la foule avec tous
ses avantages. Jamais on n'avait vu un ngre aussi dcor, bien
que l'empereur Soulouque et jadis envoy  la reine Victoria, son
ambassadeur, le noble duc de la _Pomme de Terre_.

--Qui tes-vous? lui demanda le magistrat un peu tonn.

--Je me nomme don Cristoforo y Cordova y Mends y Santa F y
Bogota, rpondit Shoking tout d'une haleine, avec un accent espagnol
trs-prononc et une dignit d'hidalgo. Je suis catholique, et ma
religion me commande de ne point laisser un prtre catholique en
dtresse. Sur ces mots, il tira son portefeuille et laissa couler sur la
table place devant le magistrat, un fleuve de bank-notes, disant
avec une ngligence de grand seigneur:--A quel chiffre Votre Honneur
fixe-t-il la caution?

--A quinze cents livres, dit le juge.

--Les voil, rpondit Shoking.

Le rvrend Peters Town tait devenu ple de fureur.

--Monsieur l'abb, dit alors le juge, vous tes libre,  la charge de
vous reprsenter devant la justice quand aura lieu le procs de cet
homme. Et il dsignait John le rough. Le prtre salua et la foule
s'carta respectueusement devant lui. Pendant ce temps, l'homme gris
s'tait rapproch de miss Ellen, et il la regardait. Miss Ellen, une
fois encore, s'tait courbe sous son regard. Il se pencha vers elle et
lui dit tout bas:--Vous m'avez reconnu, n'est-ce pas?

--Oui, fit-elle d'une voix mue.

--Alors, pourquoi ne me livrez-vous pas?

Elle parut tressaillir.--Sortons, dit-elle, je vous le dirai.

Le juge, en vrai gentleman anglais, crut devoir remercier le prtendu
mdecin allemand du concours efficace qu'il avait apport  la justice.
Il lui fit mme un petit speech, qu'il termina en l'invitant  se
prsenter le jour mme chez le lord chief justice, qui lui adresserait,
aussi, ses flicitations. Et l'homme gris se retira, tout confus de ces
loges et acclam par la foule qui eut pour lui trois grognements des
plus flatteurs.

Miss Ellen le suivit et lui prit le bras sans affectation,  ce point
qu'on aurait pu croire qu'elle tait venue avec lui. Tous deux fendirent
la foule et gagnrent le ddale de petites ruelles qui se trouve aux
alentours d'Adam's street. Alors l'homme gris regarda miss Ellen:--Vous
n'aviez pourtant qu'un mot  dire pour me faire arrter? articula-t-il.

--Eh bien! je ne l'ai pas dit, rpliqua-t-elle.

--Pourquoi?

--C'est mon secret.

Il eut alors le regard du milan qui fascine la colombe.--Votre secret,
je l'ai, reprit-il, miss Ellen, l'heure o vous m'aimerez est proche.

--Oh! fit-elle en se dgageant brusquement, jamais! Il eut un clat de
rire et ils se sparrent, lui, continuant son chemin, elle, demeurant
immobile et le regardant s'loigner.

--Oui dit-elle, l'heure est proche... non celle o, je t'aimerai mais,
celle o je te foulerai, sous mes pieds!... Et elle songea  rejoindre
le rvrend Peters Town, qui devait tre ivre de rage...




XLVIII


Miss Ellen revint dans Adam's street. La foule se dissipait peu  peu.
L'homme gris avait disparu. Les policemen avaient emmen John le rough;
le magistrat tait parti, donnant l'ordre de fermer la maison o tait
le cadavre. Il n'y avait donc plus, ni dans Adam's street, ni dans le
passage, le moindre sujet de curiosit.

En France, deux heures aprs, le peuple se serait montr aussi empress,
aussi curieux, et serait demeur aux alentours de la maison se livrant 
mille commentaires. Mais les Anglais sont plus sobres de curiosit et de
paroles. Le drame du Southwark venait d'avoir son dnoment, et chacun
paraissait satisfait. La dcision du magistrat avait paru juste  tout
le monde, une seule personne excepte. Cette personne n'avait pas
encore quitt le passage. Elle se promenait d'un pas ingal et
fivreux, cherchant des yeux quelqu'un et ne le trouvant pas. Et tout en
continuant ses recherches, le rvrend Peters Town, car c'tait lui,
se tenait le discours suivant:--Voil un magistrat de police  qui son
indpendance et son impartialit coteront cher. J'ai eu beau me pencher
 son oreille, lui dire qui j'tais, lui souffler que le lord chief
justice tenait  ce que l'abb Samuel demeurt provisoirement en
prison... il a feint de ne pas comprendre.

Mais, pensait encore le rvrend, un magistrat de police n'est pas comme
un juge  perruque. On peut le destituer sans difficults, et le lord
chief justice, si je le demande, n'y manquera pas! Comme il prenait
cette rsolution, une main s'appuya sur son paule. Le rvrend Peters
Town se retourna et reconnut miss Ellen.--Mais, dit-il, qu'tes-vous
donc devenue? je vous cherchais partout...

--J'ai accompagn un bout de chemin le docteur allemand. C'est
trs-curieux, savez-vous, cette exprience qu'il vient de faire? Et
miss Ellen paraissait fort enthousiaste du moyen employ par le prtendu
mdecin allemand.

--Ah! vous trouvez? fit le rvrend avec amertume.

--Trs-certainement, dit miss Ellen. Un sourire plein d'ironie glissa
sur les lvres minces du rvrend:

--Pourquoi ne le recommandez-vous pas au noble lord votre pre, pour
qu'il puisse obtenir une rcompense du Parlement? Il a fait de si belle
besogne, en vrit!

--En effet, dit miss Ellen en souriant, il a t la cause premire de la
mise en libert du prtre irlandais.

--Et ce ngre qui s'en mle! dit encore le rvrend, les lvres
frmissantes de fureur. Un sourire fut la rponse de miss Ellen.--Mais
ce mdecin allemand, s'cria le rvrend avec une fureur croissante,
vous le connaissez donc? Il vous a donc t prsent, que vous tes
sortie avec lui?

--Mais certainement, je le connais, dit la jeune fille, toujours
railleuse. Je connais aussi le ngre. C'est le complice du docteur
allemand.

--Les misrables s'entendaient! exclama le rvrend, qui avait l'cume 
la bouche, pour sauver l'abb Samuel, qui est leur ami.

--Mon rvrend, dit miss Ellen en souriant, j'ai des choses fort
curieuses  vous apprendre; mais pour cela, il faut que vous soyez plus
calme, d'abord. Ensuite, il faut que nous soyions ailleurs que dans la
rue. Nous allons monter dans un cab, et je vous reconduirai chez vous, 
Elgin Crescent.

--Parfait, dit Peters Town, qui commenait  rougir de son emportement.
Miss Ellen prit son bras et l'entrana hors du passage. Au bout d'Adam's
street, il y avait une place de voitures; le rvrend hla un hanson et
le cabman s'empressa d'avancer. Quelques secondes, aprs, miss Ellen et
Peters Town roulaient vers Elgin Crescent.

--Maintenant, dit miss Ellen, je commence par vous dire que le mdecin
allemand, le ngre et l'abb Samuel sont autant de fenians.

--Le prtre, oui... mais... les deux autres?...

--Je ne l'affirmerais pas d'une faon absolue pour le ngre. Cependant,
je puis rpondre d'une chose. C'est que, pendant tout le temps qu'a
dur l'interrogatoire de l'assassin, le docteur allemand et le ngre
ont chang de mystrieux regards d'intelligence. Par consquent, ils
taient complices.

--Mais qu'est-ce que cet Allemand?

--D'abord, il n'est pas plus Allemand qu'il n'est mdecin, mon
rvrend... Je ne crois mme pas qu'il soit Anglais. Peut-tre est-il
Franais... mais je n'en ai point la preuve.

--Cependant, vous dites le connatre.

--Sans doute, et je m'tonne qu'un homme aussi perspicace que vous, mon
rvrend, n'ait pas devin, ajouta miss Ellen avec une pointe d'ironie.
Eh bien! c'est cet homme  mille visages,  mille ressources, ce Prote
moderne, cet tre insaisissable, que nous avons tant cherch et qui a
mis la police sur les dents, qui a sauv John Colden, et qui se nomme
l'homme gris.

--L'homme gris! l'homme gris! balbutiait le rvrend avec un accent de
rage et de stupeur. C'tait lui!

--Oui, mon rvrend.

--Et vous l'avez reconnu?

--Aussitt qu'il est entr.

Alors Peters Town eut un clat de rire nerveux.

--Mais, alors, vous tes folle, miss Ellen, dit-il.

--Pourquoi?

--Parce que vous pouviez me dire deux mots  l'oreille, et, avec le
concours du magistrat, nous l'eussions fait arrter.

--Rien n'tait plus facile. Mais telle n'tait pas mon intention, dit
froidement miss Ellen.

En ce moment le hanson s'arrta. Mais le prtre anglican tait si
boulevers qu'il ne s'aperut pas qu'ils taient arrivs  la porte
de sa maison dans Elgin Crescent.--Venez, dit miss Ellen, je vous
expliquerai ma conduite quand nous serons dans votre cabinet. Et ils
entrrent.




XLIX


Un homme attendait le rvrend dans son cabinet. C'tait le jeune
clergyman qui, la veille, avait attir l'abb Samuel  Saint-Paul. A
la vue de miss Ellen, il voulut se retirer; mais la jeune fille lui
dit:--Vous pouvez rester, monsieur; je sais que vous tes le bras droit
du rvrend et je puis parler devant vous.

Le rvrend n'avait plus figure humaine. Lui, ordinairement d'une pleur
asctique, tait devenu rouge comme un homard cuit; une cume blanche
frangeait ses lvres, et il avait l'oeil stupide et rond comme un
bouledogue aprs le combat. Miss Ellen s'assit. Elle tait aussi calme,
aussi souriante que le rvrend tait agit.--coutez-moi bien, dit-elle
alors.

Le jeune clergyman baissait modestement les yeux, bloui qu'il tait par
la rayonnante beaut de la patricienne.

--Quand je suis venue  vous, que vous ai-je dit? Je vous ai dit ceci:
il y a un homme que je hais de toutes les puissances de mon me, parce
que cet homme m'a humilie. Voulez-vous vous associer  ma vengeance? Et
vous m'avez rpondu: oui, n'est-ce pas?

--Sans doute, dit le rvrend.

--Alors, si je n'ai pas fait arrter cet homme aujourd'hui, si je suis
sortie familirement avec lui, c'est que ma vengeance n'est pas encore
prte, et que nous avons autre chose  faire auparavant.

--Je ne vous comprends pas, dit le rvrend Peters Town.

--Je m'expliquerai tout  l'heure. Veuillez m'couter encore.

Le rvrend s'tait un peu calm, et un sentiment de curiosit avait
fait place, chez lui,  la fureur concentre qui l'agitait tout 
l'heure.

--Vous savez, reprit-elle, que les Irlandais ont un chef suprme, un
enfant de dix ans, dont ils attendent l'adolescence avec cette patience
qui caractrise leur race. Peters Town fit un signe de tte affirmatif.

--Cet enfant, poursuivit la jeune fille, mon pre et moi, nous avons
voulu nous en emparer. On nous l'a enlev.

--Et vous avez perdu ses traces?

--Oh! non, dit miss Ellen, je sais o il est maintenant. On l'a fait
vader de Cold bath fields, o il tait au moulin; et c'est mme  la
suite de cette vasion que John Colden fut condamn  mort.

--Oui, je savais cela, dit le rvrend, mais qu'ont-ils fait de
l'enfant?

--L'enfant est entr  Christ's Hospital.

--C'est impossible! s'cria le rvrend.

--Impossible, peut-tre; vrai  coup sr. Comment ont-ils fait? je
l'ignore; mais l'enfant est l, sous la double protection du lord maire
et de l'inviolabilit du lieu.

--Mais il y est sous un autre nom que le sien, sans doute? Il faut le
dmasquer!...

--Ah! vous voyez, dit en souriant miss Ellen, voici que vous laissez
l'homme gris au second plan. Mais vous comprenez la ncessit d'avoir
l'enfant tout d'abord?

--Oui, certes.

--Eh bien! dit miss Ellen, voici la besogne  laquelle il faut vous
livrer tout de suite.

--Et ce sera une rude besogne, dit le rvrend, car j'aimerais mieux me
heurter  l'autorit du lord chancelier qu' celle du lord maire.

--Vous avez raison, dit miss Ellen, mais nous aurons un auxiliaire.

--Lequel?

--C'est une femme qu'on appelle mistress Fanoche et qui tait
nourrisseuse d'enfants. Et je me charge de la trouver.

En prononant ces derniers mots, miss Ellen se leva et rajusta son
manteau.

--Souffrez maintenant que je me retire, mon rvrend, dit-elle.

--Mais, miss Ellen, dit Peters Town, vous m'avez promis une explication.

--Oh! c'est juste. Vous voulez savoir le motif de mon trange conduite
vis--vis de l'homme gris? Et sa voix redevint railleuse.--Eh bien!
coutez-moi. Cet homme s'est mis dans l'esprit une singulire fantaisie.
Il s'imagine qu'aprs l'avoir ha je finirai par l'aimer. Et justement,
ajouta miss Ellen avec un cruel sourire, j'ai fait le mme rve.

--Vous voulez vous faire aimer de cet homme? Dans quel but?

--C'est alors que commencera ma vengeance. Pardon, vous ne me comprenez
peut-tre pas, dit-elle d'un ton hautain. Mais cela est, du reste,
parfaitement inutile. Et elle tendit la main au rvrend:--Au revoir,
dit-elle. Demain vous aurez de mes nouvelles.

Les deux prtres taient tellement tonns qu'ils la laissrent partir.
Mais lorsque le bruit de la porte se refermant fut arriv jusqu' lui,
le rvrend Peters Town regarda le jeune clergyman:

--J'ai peur, dit-il, qu'elle ne nous trahisse tt ou tard.

--Pourquoi? fit le jeune homme tonn.

--Parce que de la haine  l'amour il n'y a qu'un pas.--Le clergyman
tressaillit.--Mais, acheva le rvrend, nous serons l, nous... et ces
maudits aptres de l'Irlande ne nous chapperont pas toujours!...




CINQUIME PARTIE

LES TRIBULATIONS DE SHOKING_




I


Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se pressaient sous les
arcades de Regent street, entraient au caf de la Rgence, et refluaient
jusque dans Leicester square. Les cabs taient devenus rares, les
public-houses qui n'avaient pas de licence fermaient, les maisons de
nuit s'ouvraient discrtement et  la sourdine.

Dans Ponton street, il y a une maison fameuse qu'on appelle _l'Enfer_ de
mistress Burton.

Le Franais est galant, sentimental, et grand chercheur d'illusions.
Mme lorsqu'il est aim  beaux deniers comptant, il se plat  croire
que son physique, ou tout au moins ses qualits morales ont un certain
poids dans la balance.

L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas  l'amour gratuit; il
estime que le pauvre ne saurait inspirer une passion srieuse, et quand
il met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre elle et ce gnreux
viscre se trouve son portefeuille gonfl de banknotes et de chques.
Car, ne vous indignez pas,  Parisiens! le lord le plus respectable, le
gentleman le plus accompli, donne  l'objet de son amour un chque sur
les docks ou sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait  rgler un
fournisseur. Cela explique l'enfer de mistress Burton et tout les enfers
du monde.

Et, Parisiens, pour qui ce livre est crit, n'allez pas croire que
ce mot _enfer_ est synonyme de flammes ternelles et de souffrances
atroces, qu'il est le programme d'une lgion de diables arms de
fourches et de diablotins brandissant des fouets.

Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, en pntrant avec nous
dans l'enfer de mistress Burton. A gauche est un marchand de cigares, 
droite un htel franais tenu par des Allemands. Le marchand de cigares
est une marchande, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant
un joli franais de Strasbourg, et honore de la pratique de tous les
marchands de chevaux.

L'htel est _confortable_ et dans les prix doux; il s'y trouve une table
d'hte de rfugis hongrois et polonais, qui frquentent assidment
Argyll-Rooms et l'Eldorado. Le marchand ferme  minuit;  deux heures
du matin, les Polonais sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett.
Ponton street est dsert. L'enfer n'a ni flammes ni lumires. On ne voit
pas une lumire  travers les stores baisss; on n'entend pas le moindre
bruit derrire la petite porte cintre qui cependant, s'ouvre et se
referme de minute en minute.

Un cab arrive et s'arrte. Tantt c'est un gentleman qui en descend.
Tantt une femme lgante, bien encapuchonne, bien voile. La porte
s'ouvre et se referme, le cab s'loigne; si la chose tait dfendue,
le policeman qui est au coin d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien
voir.

Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman n'a rien  dire.

Or, ce soir-l, comme une heure du matin sonnait, deux hommes, deux
gentlemen qui cachaient sous les vastes plis de leur waterproofs,
l'irrprochable habit noir, le gilet  pardessous et  la cravate
blanche, accessoires obligs de tout Anglais qui se respecte,  partir
de neuf heures de releve, cheminaient  pied sur le trottoir de Ponton
street, se dirigeant vers la porte mystrieuse de l'enfer. Ils allaient
doucement, tout doucement, comme des gens qui ont  se faire de
srieuses confidences et ne sont nullement presss d'arriver  leur but.

--Mon cher ami, disait l'un en soupirant, Londres est bien chang depuis
sept  huit ans. Celui qui parlait ainsi, tait un homme d'environ
trente-six ans, grand, blond,  la tournure militaire et portant
moustaches, ce qui ne s'est vu, chez un officier anglais que depuis la
guerre de Crime...

--Bah! mon cher, rpondait son compagnon, un adolescent presque imberbe.
Londres est toujours la capitale du monde et la livre sterling y rgne
sans partage et y procure toutes les jouissances possibles.

--J'attendais cette rponse, mon cher baronnet, reprit le premier
interlocuteur, pour vous avouer mon cas.--J'arrive des Indes, vous le
savez?--Quand je quittai la libre Angleterre, j'avais votre ge, un
coeur sentimental et un amour mystrieux.

--Ah! oui, miss Emily?--Vous m'avez dj dit cette histoire, rpondit le
jeune homme, histoire qui a eu, je crois, le dnoment le plus heureux.

--Hlas! oui, soupira le major Waterley.

C'tait bien, en effet, le major Waterley qui avait confi un enfant 
mistress Fanoche, que nous avons vu revenir  Londres, l'heureux poux
de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec reconnaissance que
celui qu'il croyait son fils ft adopt par lord Wilmot, l'excentrique
personnage d'Hampsteadt, et plac comme tel au collge de Christ's
Hospital.

--Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell et que je suis baronnet,
rpondit le jeune homme, vous m'tonnez fort, major. Vous soupirez en
parlant de votre bonheur.

--Hlas! c'est que mon bonheur n'est pas complet.

--Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily?

--Au contraire, je l'adore!

--Alors, que vous manque-t-il?

--La satisfaction d'une passion fatale que j'ai contracte dans l'Inde;
et c'est pour cela que je vous ai pri de me prsenter chez mistress
Burton.

--Mais de quoi s'agit-il donc?

--Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y a plus  Londres un seul
endroit assez respectable pour qu'un gentleman ose s'y prsenter. Les
tavernes o on fume de l'opium sont frquentes par des roughs, et on
n'oserait y mettre les pieds.

--Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en souriant, rassurez-vous.

--On fume chez mistress Burton?

--Oui, mais en grand mystre, et il faut tre initi et fortement
recommand pour avoir accs dans la salle _des gens en dlire_, c'est
ainsi qu'on appelle le sanctuaire.

--Y serai-je admis, au moins?

--Oui, parce que mistress Burton n'a rien  me refuser. Mais vous me
permettrez de ne pas vous y suivre, n'est-ce pas?

--A votre aise, dit le major. Sur ce dernier mot, le baronnet Charles
Mitchell souleva le marteau de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant
eux...




II


La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon se trouvrent dans
une alle presque noire,  l'extrmit de laquelle vacillait un point
lumineux, c'est--dira une petite lampe suspendue  la vote et que le
courant d'air de la porte avait laiss teindre. Si l'enfer de mistress
Burton tait un lieu de dlices,  coup sr l'entre n'en donnait pas le
programme. La porte s'tait ouverte et referme toute seule, grce  un
cordon tir de l'intrieur et  un contrepoids form par un ressort 
boudin.

--H! dit le major, cela n'a pas prcisment l'air d'un palais.

--Vous verrez, rpondit Charles Mitchell. Ils suivirent l'alle jusqu'au
bout et, verticalement au-dessous de la petite lampe, ils trouvrent
une seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits coups distincts,
puis un troisime un peu plus fort. C'tait la manire usite par
les habitus de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et les deux
visiteurs passrent d'une demi-obscurit  une lumire plus vive. Ils
se trouvaient en effet dans ce que les Anglais appellent le parloir.
C'tait une petite salle fort dserte, mais dpourvue de tout luxe. Il
y avait du feu dans la chemine, auprs du feu une bouilloire pour
faire le th, au milieu une table qui supportait une petite nappe et
des tartines beurres, et auprs de cette table une respectable lady 
cheveux blancs qu'elle portait en longs _repentirs_, les mains ornes de
bagues, proprette, grassouillette; ayant d tre fort jolie il y avait
trente ou quarante ans, et qui avait conserv un fort beau sourire et un
bel oeil noir plein de feu. On et dit l'pouse vnre de quelque haut
magistrat ou de quelque alderman de la Cit.

--Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet sir Charles Mitchell en
saluant la vieille dame et lui baisant respectueusement la main.

--Bonjour, mon fils bien-aim, rpondit la dame avec l'accent onctueux
d'une vritable aeule. En mme temps, elle regarda le major avec
curiosit. Le baronnet prit celui-ci par la main et dit:

--Maman, je vous prsente un de mes bons amis, un parfait gentleman
comme vous voyez, le major Waterley.

La vieille dame s'inclina avec autant de grce et de lgret qu'et
pu le faire une femme de pair aux rceptions de Sa Majest la reine
Victoria.--Vous pouvez entrer, mes enfants, dit-elle ensuite.

Le major Waterley ne put s'empcher de jeter un regard quelque peu
tonn autour de lui. Le petit salon paraissait n'avoir qu'une issue,
celle par laquelle le major et le baronnet taient entrs, et il et
jur qu'il se trouvait dans quelque paisible maison d'Hampsteadt ou de
Notting Hill. Mais la vieille dame tendit la main vers le mur et pressa
un ressort invisible. Aussitt une porte masque s'ouvrit.--Venez, dit
Charles Mitchell en entranant le major. Mille compliments, maman.

Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; mais celui-l tait
large, bien clair; le sol tait jonch d'un pais tapis, les murs
couverts de peintures reprsentant des fleurs et des oiseaux de paradis;
et de distance en distance de belles lampes  globe dpoli, poses
sur des statuettes de marbre, rpandaient autour d'elles une clart
voluptueuse et discrte. Le major fit quelques pas et des accords
mlodieux frapprent ses oreilles.--On danse, dit Charles Mitchell. Et
c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano.

--Qu'est-ce que mademoiselle Olympe?

--Une petite dame franaise qui a un succs fou  Londres. Elle a des
chevaux, une charmante maison dans Portland place, et lord Evandale se
ruine pour elle. Depuis qu'elle frquente le salon de mistress Burton,
tout Londres y vient.

Le major arrta Charles Mitchell.--Un mot, mon ami. Vous m'excuserez:
je suis un soldat de fortune qui revient des Indes, et n'est pas trs au
courant des habitudes de l'aristocratie; avant d'entrer, permettez-moi
de vous faire quelques questions. Nous sommes dans une maison de jeu,
de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entre, en est-elle si
obscure, si bizarre? La maison est-elle donc clandestine?

--Pas le moins du monde.

--Alors, je ne comprends pas ce mystre?

--Mon ami, rpondit le baronnet, vous avez toute la navet d'un homme
qui a vcu sous le soleil des tropiques. Vous tes Anglais, et vous
ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet de faire chez vous
ce que bon vous semble,  la condition que vous ne gnerez personne.
Si les salons de mistress Burton taient sur la rue, si on voyait les
fentres brillamment claires; si au travers des rideaux de mousseline,
des ombres suspectes passaient et repassaient enlaces, aux sons d'une
valse enivrante, la pudeur anglaise en serait froisse.

--Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame respectable que nous
venons de voir, est-ce mistress Burlon? sa mre ou son aeule?

--Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de trs-bonne famille,
et qu'on appelle lady Perceval, est la contrleuse de la maison.
Pardonnez-moi le mot. Personne ne pntre ici sans lui avoir t
prsent. Savez-vous bien qu'il faut tre un parfait gentleman pour tre
admis chez mistress Burton?

--Ah! c'est diffrent.

--Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va nous annoncer, et je vous
prsenterai  la matresse de la maison.

Ils taient arrivs au bout du corridor. Il y avait l deux grands
laquais en culotte courte et en bas de soie qui prirent les pardessus de
ces messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants d'une porte
et annona le major Waterley et le baronnet Charles Mitchell. Le major
tait au seuil d'un grand salon ruisselant de lumires, rempli d'hommes
distingus et irrprochables et constell de jeunes et belles femmes en
robes de bai. On dansait.

--Attendons la fin de la contredanse, dit le baronnet, puis je vous
prsenterai...




III


La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames  leur
place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avana vers
une petite dame entre deux ges, qui portait une profusion de roses dans
ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets sems de rubis et
d'meraudes, et avait au cou un collier  triple rang de grosses perles.
Cette dame, qui tait encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint,
n'tait autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis
il prsenta le major, et mistress Burton tendit la main  celui-ci en
lui disant:--Vous tes dsormais chez vous, monsieur. Aprs quoi, elle
cacha son visage dans un norme bouquet qu'elle tenait  la main, fit
une rvrence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable
qui causait avec une toute jeune fille.

--Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se
passe comme dans le meilleur monde.

--Mais, o fume-t-on? demanda le major.

--Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous tes quelque peu
press.

Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte
d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pntrants
dont l'atmosphre tait imprgne, en admirant ces beauts tincelantes
et mdiocrement vtues.

--Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent  une
table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint
s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major.
Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous prsente est initi
aux volupts de l'opium. En effet, quand il les eut prsents l'un
 l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se
nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:--Vous fumez,
monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra.

--Ah! il y a donc une heure dtermine? demanda le major.

--Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde
est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui prfrent les
volupts divines aux plaisirs grossiers.

--Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.

--Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la flicit sans limites,
alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les paules. Sir Robert
tait un enthousiaste.

--coutez, dit-il, fous que vous tes, vous tous qui mprisez l'opium.
Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence  s'engourdir
dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'me se dgage
de lui et se cre des horizons et des mirages, et peuple et dcore 
sa fantaisie les lieux o se trouve son corps. Tout  l'heure nous
descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu
y viendras.

--Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment
est-il, ce caveau?

--C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'toffe orientale. Tout
le long des murs rgne un large divan sur lequel se placent les fumeurs.
Chacun d'eux a  la porte de sa main une pipe, un grain d'opium et une
lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrime gorge,
les murs de la salle disparaissent. C'est--dire que l'horizon
s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparat; des lgions de houris
et de bayadres passent enlaces devant vous, dans un rayon de soleil et
vous enivrent de leurs sourires.

--Et c'est l ce que tu appelles: les flicits sans bornes? Mon cher,
dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe
que tu vois l-bas, auprs de la chemine, dans le grand salon, que
rver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu
 peu  l'abrutissement le plus complet.

Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait
piti, n'est-ce pas? dit-il.

--Oh! certes, rpondit le major, dont le visage contract exprimait la
passion froce.

--Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dpit
du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire
contre le gentleman, entassait faute sur faute.--Je ne suis pas
trs-fort, dit-il, excusez-moi...

--Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troubl par la description
que vient de vous faire mon ami Robert.

--Oh! rpondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les
yeux sur la pendule de la chemine du salon de jeu, qui marquait deux
heures et demie.

--Vous avez encore une heure et demie  attendre, dit le baronnet en
riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous prsenter  la _Sirne_.

--Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indiffrence.

--Une femme bien autrement sduisante que toutes les houris imaginaires
que vous entrevoyez  travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir
Robert et le major changrent un regard de piti. Mais Charles Mitchell
reprit:--Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirne.
Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis
qu'elle sait que vous revenez des Indes.

--Eh bien! aprs la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore
ma femme. Et nulle crature humaine ne saurait me la faire oublier.

Un sourire glissa sur les lvres du baronnet.

--Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevrent la partie.

--Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un
salon voisin o une jeune femme tait assise  l'cart. Brune et les
lvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes cratures, 
une pivoine pousse au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur
tait bien celui d'une sirne,--on ne lui connaissait pas d'autre nom du
reste,--et quand son regard noir et profond eut rencontr le regard du
major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tte aux pieds,
et il oublia momentanment l'ardent dsir de fumer l'opium qui l'avait
amen chez mistress Burton.




IV


La Sirne avait un autre nom sans doute; mais ce nom avait disparu dans
l'oubli, et depuis qu'elle tait une des clbrits galantes de
Londres, on ne l'appelait pas autrement. La beaut, comme l'amour, vit
essentiellement des contrastes. A Paris,  Vienne,  Florence, on et
trouv la Sirne moins belle qu' Londres. Cette femme aux cheveux
noirs, aux yeux bleus, au teint mat et lgrement bistr faisait
sensation parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux cheveux
blonds. Mais ce nom de Sirne s'appliquait moins peut-tre  sa beaut
qu' sa voix qui avait de mystrieux entranements. D'o venait-elle?
tait-elle Anglaise, Italienne ou Franaise? On ne le savait pas, car
elle parlait presque toutes les langues sans accent. C'tait mistress
Burton qui l'avait dcouverte et en avait fait le plus bel ornement de
ses salons. Il y avait de cela environ deux mois.

Depuis lors, la Sirne avait fait parler d'elle aux quatre coins de
Londres; c'est  dire qu'on se l'tait dispute avec acharnement, qu'on
s'tait battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord H..., dans
un accs de folie, s'tait tu  la porte de la jolie maison qu'elle
habitait dans Portland place. Nous l'avons dit,  peine et-elle
lev les yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui tout  l'heure
protestait de son amour pour miss Emily qu'il venait d'pouser, s'tait
senti tressaillir de la tte aux pieds et avait prouv sur-le-champ
l'attraction mystrieuse qu'exerait cette singulire crature. Elle lui
avait indiqu une place auprs d'elle sur le sopha o elle tait assise,
et ds lors le major avait oubli le motif premier de sa prsence chez
mistress Burton, c'est--dire son ardent dsir de fumer de l'opium. Et,
tandis que la Sirne commenait son oeuvre; sir Charles Mitchell, le
jeune baronnet qui avait servi d'introducteur au major Waterley, s'tait
cart discrtement, avait promen pendant un instant un regard indcis
autour de lui comme s'il et cherch quelqu'un au milieu de cette foule
lgante, et, passant dans les salons de mistress Burton, il avait fini
par murmurer:

--Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqu de moi.

Mais, comme il faisait cette rflexion entre ses dents une porte
s'ouvrit, celle par laquelle le major et lui taient entrs, et un jeune
homme se montra sur le seuil.--Ah! enfin! se dit sir Charles Mitchell.
Et il se dirigea vers le nouveau venu qui lui tendit la main.

Or, ce nouveau venu n'tait autre que ce jeune et lgant tourdi, le
marquis de L..., que nous avons entrevu  Hyde Park, causant avec miss
Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, qui venait de passer 
cheval auprs d'elle n'tait pas le prince russe qui se mourait d'amour
depuis dix-huit mois qu'il l'avait rencontr  Nice ou  Monaco. Le
marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.--Eh bien?--Eh bien, il est
venu, dit le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirne.

--Ah! ah! dit le marquis, c'est  merveille.

--Tout  l'heure on le fera descendre chez les fumeurs; si toutefois
c'est ncessaire. Je crois bien que la Sirne fera la besogne toute
seule. Tout en causant  voix basse, les deux jeunes gens observaient du
coin de l'oeil le major Waterley qui paraissait sous un charme trange
et qui suspendait son regard et son me aux lvres de la Sirne.--Vous
pouvez tre certain, dit le baronnet, qu'il ne voit plus et n'entend
plus qu'elle en ce moment.

--Alors l'preuve sera inutile.--Je le crois.

Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. Puis le baronnet prit
le marquis par le bras, l'entrana dans une embrasure de croise et lui
dit:

--Vous plairait-il de causer quelques minutes.

--Comment donc, mon cher?

--Je commence  tre si fort intrigu, reprit le baronnet, que j'prouve
le besoin de vous demander une explication.

--Ah! fit le marquis en souriant, vous tes intrigu?

--Au plus haut degr.

--Je le suis peut-tre autant que vous.

--Alors, je ne comprends absolument plus rien  tout cela, dit le
baronnet, et,  moins que vous ne vous moquiez de moi...

--Charles!

--Voyons, expliquons-nous nettement.

--Je ne demande pas mieux.

--Avant-hier, au club, vous m'avez propos la singulire partie que
voici: nous devions jouer un cart en cinq points, sans revanche. Si je
gagnais, vous me donniez mille livres... Si je perdais, je m'engageais
 faire, pendant trois jours, tout ce que vous me demanderiez,  la
condition, toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne ft d'un
parfait gentleman.

--Et vous avez perdu, et il est juste que vous vous xcutiez, dit le
marquis.

--Attendez encore. La partie perdue, vous m'avez dit: Vous connaissez le
major Waterley?--Sans doute, ai-je rpondu.--Eh bien! je dsirerais que
vous le prsentassiez chez mistress Burton.--L, m'avez vous dit
encore, vous tcherez que la Sirne le subjugue, le fascine, le grise,
dussiez-vous l'entraner dans le salon souterrain o l'on fume de
l'opium.

--Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis.

--Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obi  vos instructions. J'ai
amen le major ici d'autant plus facilement qu'il est fumeur d'opium
enrag, et vous devez voir  l'animation de son visage que la Sirne lui
plat fort.

--Eh bien, fit le marquis.

--Eh bien! je dsirerais savoir quel intrt vous pouvez avoir  ce que
le major devienne amoureux de la Sirne?

--Je n'en ai aucun.

--Plat-il!

--C'est la vrit pure.

--Alors quelle singulire fantaisie?...

--Je n'ai pas de fantaisie. J'obis, voil tout.

--Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu une partie?

--Non, mais je suis moi-mme, fascin par une sirne. Une sirne qui
ne viendra jamais ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle qui,
pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir me donner, a voulu que le
major et la Sirne fussent mis en rapport.

--Peut-on savoir le nom de _votre_ Sirne?

--Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure.

A ce nom, sir Charles Mitchell eut une vritable exclamation
d'tonnement.--Par ma foi! dit-il, si je comprends un mot  tout cela
je veux tre pendu  la porte mme de Newgate, comme coupable de
fenianisme.

--Et moi aussi, dit le marquis, comme un cho.

Cependant les salons de mistress Burton commenaient  se vider peu 
peu, et l'heure des fumeurs d'opium approchait.




V


Cette mme nuit-l, vers cinq heures du matin, une voiture dont les
stores taient soigneusement baisss stationnait au coin de Panton
street et d'Haymarket. Il y avait dj plus d'une heure qu'elle tait
l, et on et pu croire que le cocher attendait ses matres, et que,
par consquent, la voiture tait inoccupe, si, de temps  autre, un des
stores ne se ft soulev  demi, laissant apercevoir une tte de femme
qui jetait dans la rue un regard investigateur. De quart d'heure en
quart d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple en sortait.
Chaque invit de mistress Burton s'en allait reconduisant une de ces
beauts faciles que faisait plir la Sirne. Tout  coup le store se
souleva vivement. Cette fois, un homme tait sorti seul de l'enfer et
marchait rapidement vers la voiture stationnaire. Aussitt qu'il fut
tout prs, la portire s'ouvrit:--Montez, dit une voix de femme.

Ce personnage, qui n'tait autre que le marquis de L..., entra lestement
dans la voiture dont la portire se referma. Alors il se trouva tte 
tte avec miss Ellen.--Eh bien? dit-elle.

--Eh bien! je crois que tout est pour le mieux, dit le marquis.

--Il mord  la Sirne?

--C'est--dire qu'il est fou.

--A-t-il fum de l'opium?

--Non, la chose tait inutile. Pourtant il tait venu dans cette
intention, car il parat qu'il possde au plus haut degr cette trange
passion, mais les regards et la voix de la Sirne l'en ont dtourn.
Quand on est venu lui dire que la salle des fumeurs tait ouverte, il
n'a mme pas rpondu.

--Il regardait la Sirne, fit miss Ellen avec une pointe d'ironie.

--Il la contemplait, il l'adorait...

--Et ils sont encore l-bas?

--Oui. Mais mistress Burton a envoy chercher un cab pour eux. Tenez,
le voil. En effet, une voiture venait de s'arrter  la porte mme de
l'enfer.

--Et vous croyez qu'il la suivra?

--En ce moment, elle le conduirait au bout du monde.

Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait au petit doigt de
son cocher, et, en mme temps, elle baissa la glace du devant du
coup.--Avance de quelques pas, dit-elle. Le coup vint se ranger tout
auprs du cab. Alors miss Ellen laissa la glace baisse, mais elle
fit descendre le store de faon  voir et entendre sans tre
vue.--Attendons, dit-elle, je veux avoir une certitude.

Cinq minutes aprs, la porte de l'enfer se rouvrit. Bien que les
voitures de place  Londres ne soient point assujetties  avoir des
lanternes, le cab qu'on tait all chercher en avait deux, dont la
rverbration se projetait jusque sur le trottoir. Cette clart permit 
miss Ellen de voir sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppe
dans un burnous de cachemire blanc. C'tait la Sirne. Elle s'appuyait
sur le bras d'un homme que le marquis de L..., dsigna tout bas 
l'oreille de miss Ellen:--C'est lui, dit-il. En effet, c'tait le major
Waterley. Il avait l'oeil morne, le visage abruti des hommes qui sont
mordus au coeur par une passion violente et sauvage.--Montez, dit la
Sirne en s'lanant la premire dans le cab. Le major obit.--Portland
place, dit-elle au cabman. Le cab partit.

--Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. Merci, marquis, vous
tes un gentilhomme accompli.

--Miss Ellen, rpondit le marquis, savez-vous que tout ce que vous
m'avez fait faire l est bien trange? Et ma curiosit est pique au
plus haut degr.

--Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous donc oubli nos
conventions? Vous m'avez, demand la faveur de monter  cheval avec
moi deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous l'ai accorde,  la
condition que vous me rendriez un service sans chercher  en pntrer le
mystre. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez la vtre.

--Mais ne saurais-je jamais rien?

--Je ne dis pas cela. Si vous tes discret, docile, obissant, dit la
jeune fille en riant, on vous dira peut-tre quelque chose plus tard.
Adieu...

--Comment! vous me renvoyez?

--Voulez-vous que je vous mette chez vous?

--Volontiers, dit le marquis.

--24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. Quelques minutes aprs,
le marquis tait  sa porte.--O allez-vous? dit-il  miss Ellen en lui
baisant la main.

--Encore un mystre! dit-elle. Et elle attendit que le marquis ft
entr. Alors elle dit au cocher:--A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le coup
partit. Alors miss Ellen murmura:--Je suppose que mistress Fanoche n'a
pas dormi bien profondment cette nuit. Une demi-heure aprs, le coup
s'arrtait  la porte de ce cottage o mistress Fanoche avait cach
jadis Ralph, le petit Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure
s'tait vu mettre un masque de pois sur le visage.




VI


Pntrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance
de Dudley street. Mistress Fanoche avait renonc, comme on le pense
bien,  son premier mtier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle
s'tait spare de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants
par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hsit  la
trahir. On se souvient de ce qui s'tait pass entre mistress Fanoche
et l'homme gris. Aprs la disparition de Ralph, elle tait retourne 
Londres et  son grand tonnement, elle avait trouv sa maison dserte.
Si la vieille dame qui tait partie, la veille au soir, en compagnie
de lord Palmure et qui se voyait dj propritaire d'un joli cottage 
Brighton avait abandonn les cinq petites filles dans le jardin, aprs
son dpart, une main charitable avait recueilli les pauvres dlaisses.

Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient t conduites
dans une vraie pension o on prendrait soin d'elles et o on ne les
maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'tait pas beaucoup proccupe
de savoir ce qu'taient devenues ses anciennes pensionnaires; elle tait
retourne  Hampsteadt o elle s'tait tenue bien tranquille, jusqu'au
jour o l'homme gris, au lieu de la chtier, avait prfr se servir
d'elle pour reprsenter au major Waterley le petit Irlandais comme son
fils et le faire admettre ainsi  Christ's Hospital. Mistress Fanoche
avait t largement paye. Aussi, depuis ce temps-l, vivait-elle fort
tranquillement, mangeant ses petites conomies, et craignant, sinon
Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui
appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait
conserv Mary l'cossaise, sa fidle servante. Mary sortait seule,
allait aux provisions et rapportait  sa matresse, qui n'osait franchir
le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'tait ainsi que
mistress Fanoche avait t tenue au courant de ce qui se passait dans
le cottage voisin, chez le prtendu lord Wilmot qui, pour elle, tait
toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la mme source, que
le condamn John Colden avait t arrach  l'chafaud et que l'homme
gris, souponn d'avoir prpar cet enlvement, n'avait pas reparu
au cottage depuis. Cette dernire information avait permis  mistress
Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais
elle le craignait, et la Comme elle prenait son th, vers huit heures du
soir, elle entendit sonner  la grille du cottage. Mary alla ouvrir et
revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point t remise par
le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage,
car il tait envelopp dans un grand manteau et avait son chapeau
rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, prouva
un petit tremblement nerveux.

Les consciences timores, comme celle de la nourrisseuse d'enfants,
ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette
lettre avec une sorte de rpugnance, puis elle courut  la signature.
Mais la signature tait absente. Elle lut: Mistress Fanoche est prie
d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de
choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas
 la personne qui sonnera, elle s'exposerait  de vifs dsagrments.
Si mistress Fanoche avait la malencontreuse ide de porter la prsente
lettre  la police, elle s'exposerait  d'autres msaventures. Enfin,
si elle confiait  qui que ce soit la substance de ladite missive, elle
encourrait la colre d'un personnage puissant. La lettre chappa
aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara
d'elle.--Oh! dit-elle  Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompe...
L'homme gris n'est pas en prison.

Et,  partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie  une vritable
panique. Nanmoins elle se conforma aux avis mystrieux renferms dans
la iettre, elle ne la montra point  Mary et exigea mme que celle-ci
s'allt coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit
elle-mme, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin
et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pntr si
brusquement. L, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La
soire s'coula; elle entendit sonner minuit  toutes les paroisses du
voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur
mystrieux ne se prsentait pas. Mistress Fanoche commenait  esprer
vaguement qu'on l'avait mystifie. Mais, tout  coup la sonnette tinta.

Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment
 son coeur. Un moment mme elle crut qu'elle n'aurait pas la force de
bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison
et traversa le jardin. Arrive auprs de la grille, elle respira plus
librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait.
Elle ouvrit la grille et une voix jeune et frache lui dit:--Vous tes
bien mistress Fanoche?

--Oui, dit-elle.

--Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'tait
elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord
Palmure.




VII


Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon
o elle tait tout  l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commenc
 respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entirement en
entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi
trait dans son jardin  elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas
tir vengeance, devait tre un homme de moeurs douces et par consquent
peu  craindre. Et puis, enfin, il n'tait pas question de l'homme gris,
le personnage tant redout. Cependant, lorsque miss Ellen eut relev son
voile et que son oeil se fut arrt sur mistress Fanoche, cette dernire
ne put s'empcher de tressaillir.

--Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long
discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but
de ma visite nocturne. Vous avez t nourrisseuse d'enfants? dit miss
Ellen.

--J'ai tenu un pensionnat, rpondit mistress Fanoche.

--Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants...

--Oh! quelle calomnie!... s'cria mistress Fanoche, qui devint tout 
coup livide.

--C'est du moins ce qu'a dclar un homme que la justice a sous la main
et qui se nomme Wilton.

--Le misrable!

Miss Ellen haussa lgrement les paules.--Chre madame, dit-elle, je
vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs
dtails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner 
choisir: ou Botany Bay, c'est--dire la transportation, si mme vous
n'tes condamne  mort, ou l'impunit et quatre mille livres. Il est
bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.--Mais, milady,
balbutia mistress Fanoche, de plus en plus domine par l'accent hautain
de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure...

--coutez-moi donc, fit schement miss Ellen, vous allez voir que je
suis renseigne. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes,
le major Waterley, vous crivit pour vous rclamer un enfant qui vous
avait t confi.

--Ah! s'cria mistress Fanoche. Voil bien qui prouve que je suis
innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu
au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du
collge de Christ's Hospital.

--Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez vol,
il se nommait Ralph; mon pre a voulu le ravoir et il s'est adress  la
vieille dame qui tait votre associe.

Mistress Fanoche courba la tte. Elle voyait que miss Ellen tait plus
instruite qu'elle ne le supposait d'abord.

Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'chappa, tomba aux mains d'une bande
de voleurs, fut envoy  Cold bath field et condamn au moulin, puis
enlev par un certain John Colden, qui a t condamn  mort.... Enfin,
une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu,  la seule fin
que vous le prsentassiez au major Waterley comme son fils.

Le nom de l'homme gris avait fait plir mistress Fanoche.--Cet homme,
dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai d obir,
sous peine de mort.

--Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai
engag avec lui une lutte sans trve ni merci. Elle disait cela avec un
calme hautain, le regard assur, la tte rejete en arrire, et mistress
Fanoche ne put s'empcher d'prouver pour elle une nave admiration.

--Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris!

--Et je l'ai presque terrass  cette heure, dit miss Ellen avec un
accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse
d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de
grce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous.

La nourrisseuse se prit  trembler.--Oh! pas moi, madame, pas moi!...

--Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier
qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frmissante, tenez,
lisez...--Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse perdue.

--Sign du lord chief justice.

--Mais, je suis perdue, mon Dieu!

--C'est--dire que, je n'ai plus qu' remettre cet ordre  deux
policemen et vous serez conduite  Newgate demain matin. Cependant, vous
n'irez pas en prison et vous toucherez une rcompense de quatre mille
livres si vous me servez.

--Mais, si je vous sers, milady, s'cria mistress Fanoche qui se voyait
dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera.

--Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton,  qui on a
promis sa grce, s'il faisait des rvlations, est prt  donner le
chiffre de vos victimes.

Mistress Fanoche commenait  s'arracher les cheveux et elle avait les
yeux pleins de larmes. Un moment elle songea  se ruer sur miss Ellen,
 appeler Mary l'cossaise  son aide et  lui arracher l'ordre
d'arrestation. Mais c'et t une violence inutile. Mme en assassinant
miss Ellen elle n'et pas dtourn l'orage.

--Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, coutez-moi
attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut tre
conjur. Le jour o je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il
sera pendu et ne pourra plus se venger de vous.

--Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse?

--Il faut que vous dclariez par un crit adress au lord chief justice
que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est
Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le mme qui a t condamn au
moulin.

--Mais si j'cris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable.

--Sans doute, et il faut mme que vous confessiez dans cet crit que
vous avez confi le fils du major  Wilton, qui l'a noy.

--Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche.

--Vous serez condamne, mais la reine vous fera grce.

--Et qui me l'assure?

--Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de
sincrit dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi  cette
promesse.




VIII


Le jour naissait, comme il nat  Londres. C'est--dire que le
brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin
apparaissaient peu  peu au travers. Miss Ellen dit  mistress
Fanoche:--Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec
moi, je vais vous mettre en lieu sr.

--O me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse.

--Chez le rvrend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres.

--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-l, dit-elle.

Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parl de l'archevque de
Cantorbry? Eh bien! le rvrend Peters Town lui donne secrtement des
instructions.

A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait
clairement une chose; c'est qu'elle tait doublement perdue, si elle
n'obissait pas aveuglment.--Soit, dit-elle, je suis prte  vous
suivre.

Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tte.
Mistress Fanoche jugea inutile de rveiller Mary l'cossaise et de lui
apprendre son dpart. Quelques minutes aprs, les deux femmes montaient
dans le cab que miss Ellen avait laiss  la porte.--Elgin Crescent!
dit-elle au cabman.

Le rvrend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen,
car  peine le cab fut-il arrt  sa porte que cette porte s'ouvrit
et que le prtre anglican vint  la rencontre des deux femmes.--Je vous
prsente mistress Fanoche dont je vous ai parl, dit miss Ellen.

Le prtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit 
regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui
fit un signe mystrieux que le rvrend comprit, car il la fit passer
dans une pice voisine laissant mistress Fanoche toute seule.

--Eh bien, elle consent?

--A tout. Avez-vous prvenu le lord chief justice?

--Sans doute, puisque je vous ai envoy l'ordre d'arrestation. Mais
il y a une difficult que nous n'avions pas prvue, reprit le rvrend.
Cette femme va faire sa dposition par crit...

Elle confirmera ensuite cette dposition de vive voix en prsence d'un
magistrat de police et de deux secrtaires.

--Je lui ai promis sa grce.

--Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les dbats du procs,
s'il avait lieu, seraient publis, et que la libert de la presse nous
gnerait.

--Mais le procs n'aura pas lieu. On la relchera sous caution et elle
pourra quitter l'Angleterre.

--Sa dposition n'en sera pas moins valable.

--Sans doute.

--Mais vous ignorez peut-tre, miss Ellen, les rglements de Christ's
Hospital et les singuliers privilges dont jouit ce collge, depuis le
roi Edouard VI son fondateur.

--Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, rpondit miss Ellen
en souriant. Tout lve revtu de la soutane bleue et portant les bas
jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrter que s'il commettait un
crime dans la rue.

Il y a mieux; je suppose qu'on le dsigne  un policeman auquel on dira:
Cet enfant est un condamn vad de Bath square; le policeman ne voudra
pas le croire; mais, le crt-il, il vous rpondra: Je ne puis pas mettre
la main sur un enfant revtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme
dernire hypothse, qu'un policeman intimid ose passer outre et mettre
la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramen en prison, reconduit au
moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire
protestera et,  la tte de ses aldermen, ira le rclamer.

--Vous voyez donc bien, dit le rvrend Peters Town, que tous nos
efforts choueront contre cette loi qui protge les lves de Christ's
Hospital.

--Non, dit miss Ellen, car on arrtera l'enfant dpouill de son
costume. J'ai tout prvu.

Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagn une femme qu'on appelle la
Sirne? Cette, femme a fascin le major Waterley: dans huit jours,
cet homme n'aura plus qu'une pense, qu'une volont, qu'un but, tre
l'esclave de la Sirne. Il ne se souviendra mme plus qu'il a une femme.
D'ailleurs j'ai pris soin de me dbarrasser provisoirement de mistress
Waterley. Elle n'est plus  Londres.

--Qu'avez-vous donc fait pour cela?

--Une chose bien simple: elle a reu une heure aprs que son mari tait
sorti pour aller au club, un tlgramme qui l'appelait en toute hte a
Glascow auprs de son pre qui, disait la dpche, avait fait une
chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point
trouv, car il tait chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris
le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son pre, qu'elle
trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en
supposant mme qu'elle revienne sur-le-champ.

Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirne.

Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oubli sa femme,
mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court 
Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour
de cong. Le suprieur du collge laisse l'enfant sortir avec son pre,
et celui-ci le conduit chez la Sirne.

--Mais, dit le rvrend, la difficult, l'impossibilit mme dont je
vous parle existe toujours. L'enfant est revtu de son costume, et vous
savez que lorsqu'un pre obtient l'admission de son fils  Christ's
Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vtement jusqu'au
jour o il a termin son ducation.

--Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas
cet engagement. Mais la Sirne le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un
narghil, on se dbarrassera du major quand on voudra. On dshabillera
l'enfant. La Sirne se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou
vert, avec des boutons de mtal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter.

--Et, alors la police arrivera.

--Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vtre.

--Mais enfin dit encore le rvrend, vous savez que les arrestations
dans les maisons sont trs difficiles.

--Aussi arrtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, o
la Sirne le conduira  la promenade.

Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on
entendit retentir un coup de sonnette. En mme temps le clergyman qui
servait de secrtaire au rvrend entra.--Voici le magistrat de police
et ses secrtaires, dit-il. Le rvrend repassa dans son cabinet, o
mistress Fanoche attendait, livre  mille angoisses.--Madame, lui
dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine
et entire. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors
mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler  son front,
et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait,  travers un
brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder
et lui crier: C'est  ton tour maintenant!




IX


Pntrons  prsent chez la Sirne. La Phryn pour qui on se brle
si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic
possde une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L...,
le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tu
de dsespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait prpar
la maison pour elle; il avait appel  son aide des architectes, des
peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante
demeure. Il avait peupl le jardin de statues, entass dans l'intrieur
de la maison des curiosits et des objets d'art; il en avait fait, en un
mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter,
lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament
lguait la maison  la Sirne, et la Sirne en prit possession sans
remords. C'est l qu' dix heures du matin, la courtisane, appuye 
une fentre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et
se rchauffe  un ple rayon de soleil qui a fini par triompher du
brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur
un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il
dort, les vtements en dsordre, la barbe dfrise, les cheveux emmls.
Il dort d'un sommeil lourd et profond, rsultat d'une double ivresse,
celle du vin et de l'opium.

Dans un coin du boudoir est encore une table charge des dbris d'un
souper. A terre, auprs du dormeur, gt sur le tapis le tuyau d'un
narghil. Le major a le front livide, les lvres pendantes, et ses
membres affaisss et ballants semblent attester que toute nergie a
disparu de ce corps robuste et bien constitu. La Sirne le regarde de
temps en temps; puis elle se remet  la fentre, et son oeil se dirige
au del du jardin, dont on aperoit la grille entre deux arbres verts.
Elle parat attendre quelqu'un. En effet, bientt une voiture s'arrte
devant la grille.--Enfin, murmure la Sirne, elle le verra endormi et
verra si j'ai tenu ma parole.

Une femme descend de cette voiture; elle est voile, et il est
impossible de voir son visage; mais sa dmarche trahit la jeunesse,
et peut-tre que l'homme gris, s'il tait l, aurait, du premier coup
d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui
revient de chez le rvrend Peters Town o tout s'est pass selon ses
dsirs. Mistress Fanoche, moiti par peur, moiti par cupidit, car on a
pay sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie
franaise: mistress Fanoche a dpos devant le magistrat de police
qu'elle avait confi le vritable enfant du major Waterley et de miss
mily  un homme du nom de Wilton, qui a d le jeter dans la Tamise,
au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avou, en outre,
qu'elle avait prsent au major le petit Irlandais condamn au
moulin, et le magistrat a rdig de tout cela un procs-verbal que la
nourrisseuse a sign. Enfin, mistress Fanoche a t admise  fournir
une caution de mille livres que miss Ellen a paye pour elle; et grce
 cette caution, elle a pu demeurer chez le rvrend, o elle sera 
l'abri des reprsailles de l'homme gris.

Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris,
avant de le faire tomber dans un pige qu'elle a savamment combin,
miss Ellen veut ruiner toutes ses esprances; avant de l'envoyer 
l'chafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui
est l'espoir de l'Irlande catholique et opprime. A peine le
magistrat s'tait-il retir, qu'elle a mis le rvrend Peters Town en
campagne.--Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sr,
investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas
confier le soin de cette arrestation  un policeman vulgaire. Et le
rvrend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait 
Portland place, s'assurer que le major Waterley tait aux mains de la
Sirne et que celle-ci avait suivi ses instructions  la lettre.

Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et  la vue du major endormi,
elle prouve une vive satisfaction. Son voile est tomb: elle apparat
 la Sirne dans toute sa beaut resplendissante et hautaine. La Sirne,
qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss
Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en prsence de la
belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirne demeure debout.

--Que s'est-il pass? demande miss Ellen.

--Je l'ai amen ici  quatre heures du matin. Le major tait dj 
demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons
soup; il a bu comme un lord d'cosse. Il paraissait ne plus se souvenir
de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de
lucidit.

--Oh! mon Dieu! s'est-il cri, que doit penser mistress Waterley!

Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoye, lui
disant que cette lettre tait alle le chercher au club, et que du club
on l'avait envoye ici. Cette lettre tait de mistress Waterley, qui
dsesprant de voir rentrer son mari, tait partie en lui annonant
qu'elle allait assister aux derniers moments de son pre. Cette lettre a
paru l'veiller un moment et le tirer de la torpeur o l'ivresse
l'avait plong. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai
dit:--Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que
craignez-vous?

Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en mme temps, j'ai appel
Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe charge
d'opium. Peut-tre et-il fini par triompher de mes sductions. Mais 
la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est rveille ardente.--Vous le
voyez, ajouta la Sirne, vous le voyez, milady, maintenant il dort.

--Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'veiller dans une heure ou deux,
en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen
prsenta  la Sirne un flacon  fermoir dor--Il s'veillera encore
abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.

--Et que lui dirais-je? demanda la Sirne:

--coutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorit du
matre qui dicte ses ordres  l'esclave.




X


Peut-tre s'tonnera-t-on que la Sirne, qui avait vu des hommes du
grand monde se rouler  ses pieds en se tordant les mains de dsespoir,
pour qui d'autres taient morts, qui n'avait qu' se montrer  Hyde-Park
pour y faire sensation et presque meute parmi la jeunesse dore de
Londres, ft si humble et si soumise en prsence de miss Ellen? C'est
que cette femme tait esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave
d'un pass nbuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes
connaissaient: le rvrend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss
Ellen avait eu besoin pour ses projets tnbreux d'une femme assez belle
pour tourner la tte  un homme, assez criminelle pour qu'on ost lui
demander tout, assez docile pour qu'on ft sr de son obissance. Le
rvrend Peters Town avait dcouvert la Sirne. Les prtres anglicans
sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie prive,
s'emparer des consciences et exercer une police mystrieuse. Le clerg
de Londres traque ces pauvres cratures qui se sont rfugies dans
l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de
la police qu'elle fasse une rafle,  trois heures du matin, sous les
arcades de Rgent street. Et quand une crature est assez haut place
par ses relations, pour chapper  l'action directe de la police, on se
livre  de secrtes investigations sur son pass.

Or la Sirne,  quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait
alors Anna Betlam, et elle tait juive de naissance. Condamne  dix ans
de rclusion, elle tait parvenue  s'chapper,  quitter l'Angleterre
et  se rfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beaut lui avait
fait, en quelques annes, une vritable opulence. Sre d'tre oublie,
elle avait os revenir  Londres, et, depuis un an, elle voyait tous
les dandies  ses pieds, lorsque le rvrend Peters Town avait fini par
dcouvrir son identit. Il allait sans doute la signaler  la police, au
moment o miss Ellen tait intervenue.--Voici la femme dont nous avons
besoin, avait-elle dit.

Le soir mme, voile, gardant le plus strict incognito, elle s'tait
prsente chez la Sirne et l'avait salue de son vrai nom d'Anna
Betlam. La Sirne avait pli et balbuti. Alors miss Ellen lui avait
dit:--Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne
vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement
paye. Et la Sirne, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur,
tait devenue l'esclave docile de miss Ellen.

--coutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rle que vous devez
jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant  quel degr
de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fix le jour.
Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'veillera,
il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitt. Il pensera
 sa famille, d'abord.

--Et  son enfant, ensuite?

--Justement. Vous enverrez un valet de pied  l'htel o il loge et le
valet de pied rapportera une fausse dpche de miss Emily, que voici.
Miss Ellen remit la dpche  la Sirne. Elle tait enferme dans une
enveloppe non scelle et ainsi conue:

Cher ami, arrive  Glascow. Mon pre hors de danger. Je reste trois ou
quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai  Londres.

Quand la Sirne eut pris connaissance de cette dpche, miss Ellen lui
dit:--Le major rassur sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer
 vos pieds les quatre jours de libert qu'on lui annonce. Mais il
se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller
chercher celui qu'il croit son fils  Christ's Hospital et de l'emmener
 la promenade. Vous lui direz alors:--Allez, mon ami, je serai
bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour
l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas?

--Oui, dit la Sirne.

--L'enfant djeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce
vin de Porto que je vous ai envoy et auquel est ml un puissant
narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez  l'enfant les beaux
habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revtir; il
ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gne horriblement.

--Et  quelle heure irai-je  Hyde-Park?

--A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall,  pied,
en donnant la main  l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la
Serpentine. Je passerai  cheval et je vous ferai un petit signe qui
voudra dire que les policemen sont l. Ces dernires instructions
donnes, miss Ellen quitta la Sirne, et ayant abaiss de nouveau son
voile pais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle
rentra chez elle.

Lord Palmure, qui tait demeur au club jusqu'au jour, s'tait mis
au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis
longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans
l'antichambre de son appartement. C'tait un homme d'apparence robuste
bien qu'il et des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il
tait envelopp dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il
prsenta une lettre  miss Ellen; elle tait du rvrend Peters Town.

Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donn  Scotland yard
comme habile et rsolu, il arrtera l'enfant, sans esclandre, et fera la
chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention.
Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent
celui qu'ils considrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prvoir
quelque rsistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement
escort.

Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence
lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et
rsolu.--Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui
dit-elle.

L'agent s'inclina.--Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant.

--Soyez  trois heures  la porte de Pall-Mall,  Hyde-Park, je vous le
montrerai.

L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu' terre.




XI


Ce mme jour-l, bien avant que le soleil part, et que le brouillard
et acquis cette transparence qui est le vritable jour de Londres,
une lumire brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant
derrire les rideaux d'une petite fentre mansarde. Cette fentre tait
celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'tait
une des lingres du collge. De temps en temps elle interrompait son
travail pour s'approcher de la fentre, soulever un peu le rideau et
regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors,
et l'accs de Christ's Hospital n'est pas facile aux trangers. Non, ce
dont elle voulait se rendre compte, c'tait de l'heure matinale, par les
insensibles progrs de l'aube blanchissant peu  peu la brume noirtre
qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec
impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnrent. Au mme instant une
cloche se fit entendre.

Cette cloche sonnait le rveil des lves de Christ's Hospital. Nous
l'avons dit dj, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche
tard et on s'y lve plus tard encore. En France, les lyces sont sur
pied  cinq heures en t,  six heures, au plus tard, en hiver.
En Angleterre, les classes ne commencent gure avant huit heures.
Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingre attendait ce moment
du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major
Waterley, se rendant pour la premire fois chez lord Wilmot, ce
personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter
son fils, avait vu auprs de Ralph une femme qu'on lui avait donn comme
sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su
faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingre  Christ's Hospital, on
devinera que c'tait elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa
chambrette. Dix minutes s'taient  peine coules depuis que la cloche
du rveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement  la porte. Jenny
courut ouvrir. Ralph entra et se jeta  son cou. L'enfant tait devenu
plus srieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas
jaunes.

--Ah! mre, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier.

--Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais
bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous
serions perdus si on savait la vrit.

--On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent
d'effroi.

--Hlas! oui, mon enfant; c'est dj beaucoup qu'on te permette de venir
m'embrasser tous les matins. Mon bien-aim, dit Jenny qui avait pris
l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fte et cong pour toi,
sais-tu?

--Oui, mre, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon pre, va venir
me chercher pour me conduire  la promenade. Il est bien bon pour moi,
du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver  appeler maman?
Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense  toi et j'ai envie
de pleurer.

--Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer
de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe  une chose, aujourd'hui. C'est
que tu me verras deux fois.

--Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains.
Comment cela, maman?

--Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je
suis catholique, et j'ai la permission d'aller  la messe  Saint-Gilles
deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur
Waterley?

--Habituellement, c'est  dix heures.

--Eh bien! dit Jenny, j'irai  la messe auparavant; puis, au lieu de
rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue,  la porte du collge,
et quant tu sortiras, je te verrai..--Quel bonheur! rpta l'enfant.

Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche
annonait que les lves quittaient le dortoir pour se rendre dans les
cours.--Dj! fit l'Irlandaise avec tristesse.

--Adieu, mre, au revoir, ma petite mre chrie, fit Ralph, qui se
suspendit au cou de l'Irlandaise.--A bientt, dit-elle d'une voix mue.
Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.

Une heure aprs, Jenny l'Irlandaise, vtue proprement et simplement,
comme une femme d'humble condition, entrait  Saint-Gilles. Un homme
assistait  l'office divin, tout auprs de la porte, et tourna la
tte en voyant entrer Jenny. C'tait le vieux sacristain de l'glise
Saint-Georges, que son cur avait envoy porter une lettre  l'abb
Samuel, et c'tait prcisment l'abb Samuel qui disait la messe. Le
vieillard s'approcha de Jenny et lui dit:

--L'abb Samuel m'a plac ici en me recommandant de guetter votre
arrive.--Il veut absolument vous voir.

Une vague inquitude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea  son
fils. Que pouvait lui vouloir l'abb Samuel? L'office divin achev, elle
se dirigea en toute hte vers la sacristie. Alors le prtre qui venait
de quitter ses habits sacerdotaux accourut  sa rencontre et lui
dit:--Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever
de Christ's Hospital, ajouta l'abb Samuel. La mre plit et joignit les
mains.

--J'ai reu hier soir un billet de l'homme gris. Le voil... Et l'abb
Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit  la jeune femme toute
tremblante.




XII


Le billet crit par l'homme gris  l'abb Samuel, tait dat de la
veille et ainsi conu: Un nouveau pril, menace l'enfant. Quel-est-il?
Je l'ignore, mais je le saurai bientt. On veut l'enlever de Christ's
Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mre,
dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes.

--O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mre, que va-t-il donc nous
arriver encore?

--Ma fille, rpondit l'abb Samuel, ne craignez rien. Dieu nous
protgea. Seulement, veillez, retournez au plus vite  Christ's Hospital
et ne perdez pas votre fils de vue.

--Mais, mon pre, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce
pas jeudi? Celui qui croit tre son pre, va venir le chercher comme 
l'ordinaire, pour le conduire  la promenade.

--Eh bien! dit l'abb Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte.
Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes,
sous aucun prtexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui
arriver de fcheux, et il est inviolable.

Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle
pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait
pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se
rsigna  attendre  la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face
de la grille de Christ's Hospital un _pastry cook_, c'est--dire un
ptissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir,
demanda un verre de gin tendu d'eau, et se mit  manger, non pour,
apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique,
afin de voir dans la rue sans tre vue. Elle attendit longtemps, deux
heures peut-tre. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit
d'un cab qui s'arrta, devant la grille du collge. Ce gentleman tait
le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitt. Alors elle jeta six
pence sur le comptoir du ptissier et sortit; puis elle aborda le major
au moment o celui-ci s'apprtait  sonner. Du moment o le gentleman ne
renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler  son fils,
qu'elle s'adresst au major. Le major Waterley avait le visage ple, les
yeux mornes, la lvre pendante, comme un fumeur d'opium au rveil.

Tout s'tait pass comme l'avait ordonn et prvu miss Ellen. En sortant
de ce sommeil lthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le
major avait vu la Sirne auprs de lui. D'abord, il ne s'tait souvenu
de rien et avait demand o il tait. Puis, tout  coup, jetant un cri,
il avait prononc le nom de miss Emily. Alors la Sirne avait mis sous
ses yeux la fausse pitre. Miss Emily n'tait plus  Londres; elle tait
 Glascow, c'est--dire  plus de cent lieues et pendant quatre jours,
le major serait libre et la Sirne lui apparut si belle, qu'il ne se
souvint mme pas de l'colier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il
n'en parlait pas, la Sirne lui dit:--Vous oubliez donc ce que vous avez
 faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le
chercher pour le conduire  Hyde-Park.

--C'est donc aujourd'hui jeudi?--Je ne m'en souvenais plus, dit-il.

--Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment o il
est votre fils, je l'aime.

Et le major frissonna de volupt  ces paroles; il rassembla ce qui
lui restait d'nergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's
Hospital. En route, il se rptait machinalement, et comme un vritable
maniaque, les derniers mots de la Sirne:--Je vous attends tous les deux
pour djeuner. Toute sa raison, toute sa lucidit d'esprit s'taient
rfugies et concentres dans cette ide qu'il allait djeuner avec
_elle_. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la
regarda-t-il avec tonnement. Il ne la reconnaissait pas.

--Qui tes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?

--Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant,
dit-elle avec motion.

--Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.

Et il rentra, laissant Jenny  la porte. Un horrible pressentiment
s'tait empar de la pauvre mre. Elle avait vu le major plusieurs fois
dj, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle
revoyait un homme abruti et brutal. Cette mtamorphose n'tait-elle pas
l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mre
avait devin une partie de la vrit. Une demi-heure s'coula encore.
Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la
main. L'enfant aperut sa mre, eut un cri de joie et se jeta dans ses
bras. Le major regardait d'un oeil stupide.

Mais Jenny ne perdit pas un temps prcieux. Elle approcha ses lvres de
l'oreille de l'enfant et lui dit:--Promets-moi bien de faire ce que je
te dirai. Sous aucun prtexte, mon bien-aim, dit-elle encore dans ce
patois irlandais qui tait comme la langue maternelle de l'enfant, sous
aucun prtexte, ne quitte le vtement que tu portes. Me le promets-tu?

--Oui, mre.

--Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit
monter l'enfant dans le cab. La pauvre mre demeura l un moment,
les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'loigner. Et comme il
disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprtait  rentrer dans
Christ's Hospital, un ngre vint  passer.--Jenny? dit-il. L'Irlandaise
se retourna et lui dit:--Vous me connaissez?--Oui. Je suis Shoking,
suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui
prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entrana la mre de Ralph loin de
Christ's Hospital.




XIII


Cependant le major emmenait Ralph. Le petit Irlandais, qui avait dj le
caractre d'un homme, se rappelait la recommandation de sa mre, et bien
qu'il n'en put comprendre le motif, il tait bien rsolu  obir. Le
major ne s'aperut pas, tant il tait absorb lui-mme, du silence
que gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A Londres, o les
distances sont normes, il n'y a qu'une rapide course de cab de Christ's
Hospital dans Newgate street,  Portland place. Ce fut l'affaire de
vingt minutes. En voyant le cab s'arrter devant la grille du jardin
de la Sirne, l'enfant ne se reconnut pas, et il en tmoigna tout son
tonnement,--Pourquoi sommes-nous ici? dit-il.

Cette question arracha le major  l'atonie dans laquelle il tait
retomb.--Mon ami, rpondit-il, ta mre est absente, elle est en voyage
et je te mne chez une dame de mes parentes. L'enfant ne souffla mot et
suivit docilement le major. Il suffisait qu'on lui parlt de miss mily
pour qu'il songet  sa vritable mre et devint tout triste. La Sirne
se promenait dans le jardin, attendant avec impatience. Quand elle vit
paratre le major, tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de venir
 leur rencontre.--Oh! qu'il est mignon et joli! dit-elle.

Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Il y a des
rapprochements bizarres, des affinits inexplicables, des sympathies qui
naissent  premire vue et nous font aimer, sur-le-champ, des gens que
nous voyons pour la premire fois. Ralph, qui savait bien que miss mily
n'tait point sa mre, en dpit des caresses qu'elle lui prodiguait, ne
s'tait jamais senti attir vers elle. Elle lui apparaissait mme comme
coupable d'usurpation, et il y avait chez lui un sentiment de jalousie,
qui tenait de l'amant plutt que du fils. Ralph avait une adoration, sa
mre. Il avait donc prouv une aversion instinctive pour celle qui en
prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez lui pour le major
et la raison en tait bien simple encore: il n'avait point connu son
vrai pre. Eh bien! chose trange! il prouva une sympathie mystrieuse
et subite pour la Sirne. Les cheveux noirs, le teint mat et blanc,
les dents blouissantes de la pcheresse, lui donnaient comme une vague
ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait
les hommes, tait non moins habile  sduire les enfants. Ralph se
laissa embrasser et il dit navement  la Sirne:--Oh! vous tes bien
belle, madame.

--M'aimes-tu dj? fit-elle.

--Oui, madame.

Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait
avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il tait onze
heures, le moment du djeuner. L'enfant qu'elle plaa  ct d'elle fut
bloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui rgnait sur la
table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons
taills  facettes; des fruits de toute beaut emplissaient des
corbeilles de porcelaine de Svres, pte tendre; des mets exquis et
jusque-l inconnus  Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec
Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, tait
non moins habile  sduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il
dit navement  la Sirne:--Oh! vous tes bien belle, madame.

--M'aimes-tu dj? fit-elle.

--Oui, madame.

Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait
avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il tait onze
heures, le moment du djeuner. L'enfant qu'elle plaa  ct d'elle fut
bloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui rgnait sur la
table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons
taills  facettes; des fruits de toute beaut emplissaient des
corbeilles de porcelaine de Svres, pte tendre; des mets exquis
et jusque-l inconnus  Ralph fumaient dans des plats d'argent et
rpandaient des parfums acres et pntrants. Le major, qui sortait 
peine d'une premire ivresse, fut bientt retomb dans une seconde. Les
vins taient capiteux et lui montaient  la tte, comme le sourire de la
Sirne et les dernires fumes du hatchich. Quant  l'enfant, la Sirne
lui versait du bordeau qu'elle additionnait d'eau. C'tait l encore
une recommandation de miss Ellen qui avait pens que, si l'enfant se
laissait dpouiller de bonne grce de son costume, il tait inutile de
le griser.

Avant la fin du repas, le major s'endormit. L'abrutissement avait repris
tout son empire. Depuis qu'il tait  Christ' Hospital, Ralph, qui
sortait tous les huit jours, avait pris got  ces promenades que ses
prtendus parents lui faisaient faire en voiture dans Hyde Park et dans
Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques et dominateurs
se dveloppaient en lui,  la vue de ces beaux quipages, de ces
fringants cavaliers qui emplissent les jardins publics, par les belles
aprs midi. Aussi, en voyant le major fermer les yeux, le pauvre enfant
dit-il d'une voix dsole:--Je n'irai donc pas  Hyde Park aujourd'hui?

--Je t'y mnerai, moi, mon petit ami, lui dit la Sirne.

--Vous, madame?

--Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la croise, vois-tu la voiture
toute prte? En effet, Ralph, qui tait nanmoins un peu tourdi,
s'tait approch de la croise, et il put voir dans la cour un joli
landeau dcouvert, attel de deux magnifiques chevaux qu'un cocher
poudr et vtu d'une livre bleue et blanche  gros boutons d'or, tenait
en mains.--Oh! la belle voiture! dit-il navement. La Sirne sonna. Une
femme de chambre presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint taler
sur un canap, entre les deux croises, un petit chapeau gris  plumes
de coq de bruyres, un pantalon bouffant et serr au genou couleur
bleu de ciel et une charmante veste de velours cerise  brandebourgs
noirs.--Qu'est-ce que cela, madame? dit l'enfant en regardant ces
objets.

--Mon petit ami, rpondit la Sirne, c'est pour toi. Je veux que tu
sois,  Hyde Park, le plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen
qui jouent  la balle au bord de la Serpentine. N'est-ce pas que ces
habits-l sont plus beaux que cette vilaine souquenille qui te fait
ressembler  un enfant de choeur?--Oh oui, madame, dit Ralph avec un
soupir, mais je ne veux pas quitter ma soutane. Maman me l'a dfendu.

--Mais ta maman est en voyage, elle ne le saura pas.

--Oh! ce n'est pas de celle-l que je parle... De... ma nourrice...
celle que j'appelle maman aussi.

--Alors tu ne veux pas?

--Non, madame.

Et Ralph eut un accent de volont dont la Sirne comprit qu'elle ne
triompherait pas par la persuasion--Allons, pensa-t-elle, il faut user
des moyens nergiques de miss Ellen. Elle fit un signe, et la camrire
emporta le charmant costume. En mme temps, elle versa au petit
Irlandais deux doigts de ce vin jaune que l'enfant couvait du regard
depuis qu'il tait  table et dont il n'avait pas os demander
jusque-l.




XIV


L'enfant avait bu sans dfiance, et il continua  babiller avec la
Sirne, qui avait pris sur lui un mystrieux ascendant. Cependant, au
bout de quelques minutes, un singulier phnomne se produisit: l'enfant
n'prouva ni lourdeur, ni somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui
rsultent de l'absorption d'une liqueur falsifie; mais il fut pris d'un
redoublement de gaiet, et, voyant le major endormi, il se mit  rire
aux larmes. Les rapports continuels des Anglais avec les Indes leur ont
livr plus d'un secret. Dans l'Inde, il y a des vgtaux dont le suc
amne une folie momentane et fait perdre le souvenir. C'tait une
substance de ce genre que miss Ellen avait mlange au vin de Xrs dont
l'enfant venait de boire un demi-verre. Ralph perdit presque subitement
la mmoire. Il demanda, en montrant le major, quel tait ce monsieur.
Puis, s'tant regard dans une glace, il trouva que sa soutane tait
fort laide. Alors la Sirne lui dit:

--Mais tu ne veux donc pas la quitter?

--Oh! si, fit-il, c'est trop laid.

--Mais ne m'as-tu pas dit que ta mre ne voulait pas?

--Ma mre? fit-il encore comme cherchant  retenir un souvenir fugitif:
Puis regardant la Sirne:--Mais c'est toi, ma mre, dit-il. Et il lui
sauta au cou.

Ds lors, la Sirne fut matresse de la situation. Elle sonna de
nouveau, et la femme de chambre reparut avec les beaux vtements. Ralph
tomba devant eux en extase. En un tour de main, les deux femmes le
dpouillrent de sa soutane bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui
ajustrent les jolis habits envoys par miss Ellen.--Viens, dit alors la
Sirne en le prenant par la main; nous allons nous promener.

Quelques secondes aprs, il tait sur les coussins de soie du landau,
auprs de la Sirne, et le fringant quipage, descendant Hay Market,
entrait dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte de Hyde Park
auprs de laquelle miss Ellen avait donn rendez-vous  l'agent de
police en cheveux blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire
en prison. Cet homme tait son poste et miss Ellen aussi. La belle
patricienne montait un cheval bai brun qui caracolait  l'entre du parc
et qu'elle maniait avec une adresse et une grce parfaites. L'agent,
vtu en gentleman, tait  pied, auprs de la grille,  dix pas de miss
Ellen qui allait et venait, s'loignait au galop, revenait ensuite,
faisait volter sa monture et ne perdait pas de vue un seul instant
la porte par o devait arriver la Sirne. Chaque fois qu'une voiture
entrait et qu'il y avait un enfant dans cette voiture, l'agent regardait
miss Ellen d'un air qui voulait dire:--N'est-ce point cela?

--Non, rpondait miss Ellen d'un lger signe de tte. Enfin la voiture
de la Sirne parut. Miss Ellen sourit  la courtisane, et le landau
entra dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de l'agent.--Les
voil, dit-elle.

--Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont dissmins un peu partout, mais je
vais les rallier.

--Je ne crois pas que vous prouviez de la rsistance, lui dit
miss Ellen. L'enfant a d boire une certaine liqueur qui lui te
momentanment la mmoire.

--Et quant aux Irlandais, dit  son tour l'agent, je crois qu'ils ne se
doutent de rien, et qu'il n'y en a aucun dans le parc.

Quelques minutes aprs, la Sirne se promenait au bord de la Serpentine,
tenant par la main Ralph, qui continuait  l'appeler maman. Une
demi-douzaine de gentlemen  pied suivaient  distance. Miss Ellen, un
peu plus loin, observait du coin de l'oeil ce qui allait se passer.
Tout  coup,  un endroit o la rivire faisait un coude assez brusque,
l'agent de police aux cheveux blancs s'approcha de la Sirne. Celle-ci
s'arrta:

--Que me voulez-vous? dit-elle.

--Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez. Suivez-moi, je vais
monter avec vous dans votre voiture pour sortir du parc. Il est
inutile d'attirer l'attention. Le landau de la Sirne suivait  quelque
distance. Elle ne se fit pas prier. Sur un signe d'elle, le cocher
s'arrta. Alors l'homme aux cheveux blancs lui offrit la main, et la
Sirne monta en voiture la premire. Puis il y monta lui-mme et dit
au cocher:--Trafalgar square. Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen,
toujours:  distance, en sortit pareillement et elle se mit  longer
Pall-Mall que le landau traversait rapidement. Au milieu de Trafalgar
square, au pied mme de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait.
Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha. Alors miss Ellen, qui
s'tait arrte  une centaine de pas, put voir l'agent de police aux
cheveux blancs descendre du landau, prendre l'enfant dans ses bras,
le jeter vivement dans le fiacre, se placer auprs de lui, fermer la
portire et crier au cabman:--Bath square!

_Bath square_, nous l'avons dj dit, est l'abrviation de _Cold Bath
field_ la prison o tourne le terrible moulin. Le fiacre s'loigna
rapidement et la Sirne donna  son cocher l'ordre de retourner  Hyde
Park. Alors miss Ellen s'approcha du landau en caracolant et dit  la
pcheresse:--C'est bien, vous pouvez tre tranquille dsormais, vous
recevrez la prime que je vous ai promise. Et elle s'loigna, murmurant
avec un accent de triomphe:--Voici ma premire victoire sur l'homme
gris, mais elle est complte!...




XV


Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas prpar toute seule
l'arrestation de Ralph et sa rintgration  Cold Bath tield. Le
rvrend Peters Town avait agi non moins activement qu'elle. C'tait
lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation, lui qui avait demand  la
police un agent habile, lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la
Sirne, avait permis d'employer utilement cette femme. Miss Ellen avait
t le gnral qui ordonne le plan de bataille, mais le rvrend
avait fourni les indications, les renseignements et les soldats. La
patricienne avait donn rendez-vous au rvrend dans Hyde Park, 
l'heure o l'arrestation devait tre opre. L'un et l'autre, du reste,
n'avaient pas t sans inquitude, jusqu'au moment o la Sirne et
l'agent de police aux cheveux blancs taient ressortis de Hyde Park sans
que personne ft attention  eux et  l'enfant qu'ils emmenaient.
Ils taient en droit de supposer, l'un et l'autre, que les Irlandais
veillaient sur Ralph nuit et jour, et qu'il ne devait pas faire un pas
hors de Christ's Hospital. L'vnement avait dmenti cette opinion. On
avait enlev le chef futur de la cause irlandaise aussi facilement qu'on
arrte un pick-pocket.

Aussi miss Ellen, descendant Parliament street, rencontra-t-elle le
rvrend Peters Town dans la voiture o il s'tait tenu en observation
et qui tait sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James. La jeune
fille fit un signe au groom qui la suivait  distance, mont sur un
robuste poney, et celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta
sa bride, se laissa glisse  terre, et monta dans le coup du
rvrend.--Eh bien! lui dit-elle, qu'en pensez-vous?

--C'est fait, dit le rvrend avec un accent de joie passionne.
J'ai envoy mon clergyman  Cold Bath fields et il assistera  la
rintgration du petit misrable au moulin.

--Ah! mon rvrend, dit miss Ellen avec un sourire moqueur, vous oubliez
que vous parlez de mon cousin le plus germain. Le rvrend regarda miss
Ellen:--Je ne pense pas, cependant, dit-il, que vous le vouliez prendre
sous votre protection?--Pardon, dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui.
Elle consulta une charmante petite montre qui pendait  sa ceinture:

--Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que l'agent doit venir toucher
la prime de mille livres que nous lui avons promise?

--Chez vous.--Mais il ne viendra certainement pas avant une heure.--Il
faut plus d'une heure pour que les formalits de l'incarcration soient
remplies.

--Alors nous avons pour le moins une heure  rouler. Dites  votre
cocher de rentrer dans Saint-James et de prendre l'alle la moins
frquente. Le rvrend transmit l'ordre indiqu par miss Ellen,
et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James, la jeune fille
reprit:--Mon pre avait form un premier projet que ces misrables
Irlandais ont djou jusqu' ce jour.--Ralph, continua miss Ellen, est
le fils unique et lgitime de sir Edmund, son frre, mort sur l'chafaud
 Dublin et dont l'immense fortune a t confisque.--Mon pre avait
donc song  s'emparer de la mre,  lever l'enfant dans la haine de
l'Irlande,  me le faire pouser et ensuite,  obtenir de la reine la
restitution de la fortune confisque.

--Malheureusement, dit Peters Town, cela n'est plus possible
aujourd'hui, parce que l'enfant est condamn et que la justice ne lche
pas ses prisonniers.

--Vous oubliez que mon pre est membre du Parlement et que rien ne
lui serait plus facile que d'obtenir son largissement. S'il rclame
l'enfant, il lui sera rendu.

--Vous avez raison, dit le rvrend, mais ne pensez-vous pas que cet
enfant est dj Irlandais par le coeur?

--Quand nous l'aurons spar  jamais de sa mre, quand l'homme gris
aura t pendu, nous n'aurons plus rien  craindre et nous l'lverons
comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec une telle assurance,
que le rvrend Peters Town ne fit plus d'objection. Seulement il dit 
miss Ellen:

--Mon jeune clergyman doit venir aussitt que tout sera fini  Bath
square.

--Vous lui avez donn rendez-vous chez moi? Eh bien! entrons, dit miss
Ellen, qui avait hte d'apprendre que Ralph tait rinstall au moulin.
Et le coup du rvrend sortit de Saint-James, prit le route de Belgrave
square et le prtre et la jeune fille rentrrent dans l'htel de Chester
street par cette petite porte du jardin qui s'tait ouverte si souvent,
pendant la nuit, devant de mystrieux visiteurs. Puis ils allrent
s'asseoir dans le pavillon entour d'arbres o ils avaient tenu plus
d'un conciliabule nocturne. Une heure s'coula, puis deux, puis
un troisime.--Voil qui est singulier, dit enfin Peters Town, mon
clergyman ne revient pas.

--Et je ne vois pas davantage l'agent de police venir toucher sa prime.
Ces gens-l sont pourtant assez presss d'ordinaire.

Enfin la sonnette de la petite porte du jardin se fit entendre.--Je vais
ouvrir, dit Peters Town. C'tait le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit
le rvrend, aussitt que le jeune prtre et franchi le seuil de la
porte.

--Eh bien! rpondit le clergyman, qui paraissait quelque peu boulevers,
voici trois heures que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il
ne voit rien venir; l'enfant n'a pas t arrt sans doute.--Est-ce
possible? s'cria Peters Town.

--Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrire le rvrend, il a t
arrt sous nos yeux.

--Alors je ne sais pas o on l'a conduit.

--Peut-tre  Mil bank ou  Newgate, dit le rvrend.

--Non, rpondit miss Ellen, cela est impossible. J'ai entendu l'agent
dire au cocher: Conduisez-nous  Bath square.--Les Irlandais l'auront
dlivr pendant le trajet. Miss Ellen tait devenue ple de fureur.--Oh!
dit-elle, si cela tait!

Le rvrend s'cria, en regardant le clergyman:--C'est  croire que vous
tes fou!... Et il s'lana vers la porte:

--O allez-vous donc? lui demanda miss Ellen.

--Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un accent de rage, je vais
savoir ce qui est arriv... Le jeune clergyman tait trop timide pour
oser rester en tte--tte avec une aussi belle personne que miss Ellen.
Il suivit son chef. Quant  miss Ellen, elle demeura seule, cumante,
hors d'elle-mme, se disant:--Si on a dlivr l'enfant, quel autre a pu
le faire que ce dmon qui a nom l'homme gris?




XVI


Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena sous les grands arbres
du jardin, d'un pas ingal, saccad; elle avait les cheveux au vent,
l'oeil en feu. On et dit une lionne captive qui fait, en rugissant, le
tour de sa cage. Mais un nouveau coup de sonnette se fit entendre Elle
courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant face  face avec le
vieil agent de police qui avait arrt l'enfant  Hyde-Park. Le bonhomme
avait aux lvres ce sourire placide et plein de finesse cependant,
qui avait donn  miss Ellen une haute opinion de ses
mrites.--Pardonnez-moi, dit-il en saluant jusqu' terre, de venir aussi
tard. Mais pour mener les choses  bien, il faut le temps. Le calme
de cet homme, le petit accent de triomphe qui perait dans sa voix
annonaient une pleine russite et non une dfaite, et miss Ellen
stupfaite s'cria:--Mais il ne vous est donc rien arriv?

La physionomie du bonhomme exprima alors un vritable, tonnement.--Je
ne comprends, pas, dit-il.

--L'enfant?...

--Eh bien! je l'ai arrt. Vous tiez  Hyde-Park avec moi, miss Ellen.
Vous m'en avez vu sortir avec la Sirne et l'enfant. Et, si je ne me
trompe, vous nous avez suivis jusqu' Trafalgar square, o vous m'avez
vu mettre l'enfant dans un fiacre?

--Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez cri au cabman: A Bath
square. Cependant, un homme  moi un jeune clergyman tait  Bath
square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous.

--C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon prisonnier  Bath square.

--On vous l'a donc enlev? Les Irlandais...

--Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeur en mon pouvoir.

--Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas conduit sur-le-champ en
prison?

Il continua  sourire:--Pour deux raisons dit-il, mais qu'on ne peut
avouer en plein air... Et il regardait du coin de l'oeil la porte du
pavillon demeure ouverte.

--Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la premire. L'homme aux
cheveux blancs les suivit et ferma la porte derrire lui.

--Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours l'enfant en votre
pouvoir?--Et pour quelles raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin?

--D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier irlandais, qu'il
aurait peut-tre t reconnu, et que si on avait intrt  nous suivre,
j'avais intrt  dpister ceux qui nous suivraient. En route j'ai
chang la direction du cocher.

--Et o tes-vous all?

--Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant  bord d'un navire.

--Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui sert de prison et qu'on
appelle le _Royalist_? dit miss Ellen.

--Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre cette nuit et qui va en
France. Cette fois miss Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un
redoublement de stupeur.--Voil ma premire raison, reprit-il avec un
flegme parfait, voulez-vous la seconde?

--Mais parlez donc! s'cria miss Ellen en frappant du pied.

--Il fallait mettre l'enfant en sret.

--Et vous avez choisi un navire qui quitte l'Angleterre dans quelques
heures?

--Non, je vous ai trompe, tout  l'heure, il est parti, le navire, avec
l'enfant et la mre...

Miss Ellen jeta un cri.

Alors, il y eut comme un coup de thtre. Cet homme  cheveux blancs et
que l'ge paraissait avoir vot, se redressa tout  coup; ses cheveux
blancs tombrent comme par enchantement. Le front laissa chapper une
membrane plisse, semblable  celle que les pres nobles portent au
thtre, et suivit la perruque sur le parquet; les lunettes bleues
prirent le mme chemin; sa voix chevrotante devint claire, sonore,
pleine de notes moquantes, et ce personnage ainsi transform se mit
 rire et dit:--Mais vous ne me reconnaissez donc pas, miss
Ellen?--L'homme gris! s'cria-t-elle.

--Parbleu! dit-il, vous auriez d le deviner auparavant. Allons, miss
Ellen, allons, c'est encore une partie perdue, et il en faut faire votre
deuil. Elle le regardait, comme la vipre crase mais vivante encore,
doit regarder l'homme dont le talon lui a bris les reins.

--Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours!

--Jusqu' ce que vous m'aimiez, miss Ellen, dit-il. Et il osa flchir un
genou devant elle, lui prendre une main et la porter  ses lvres. Elle
se dgagea en rugissant, fit un bon en arrire, sauta sur un poignard
qui se trouvait sur la chemine et se rua sur lui.--Oh! je te hais!
murmura-t-elle. L'homme gris para le coup, mais pas assez vite pour
empcher le poignard de lui effleurer le bras et de se teindre de son
sang.--Ah! dit-il en riant, de la haine froce  l'amour passionn,
il n'y a qu'un pas. Puis il la dsarma lestement, ouvrit la fentre et
sauta dans le jardin.--Au revoir! dit-il. Miss Ellen s'tait affaisse
sur le parquet, rugissante, touffant de colre. Ou et dit qu'elle
allait mourir...




XVII


Pour expliquer ce qui s'tait pass et ce que miss Ellen n'avait
compris, du reste, que vaguement, tant l'apparition de l'homme gris
l'avait bouleverse, il est ncessaire de nous reporter  ce moment o
un ngre, qui n'tait autre que Shoking, avait frapp sur l'paule de
Jenny l'Irlandaise en lui disant:--Ne crains rien, et suis-moi. Jenny
avait reconnue Shoking  la voix; car, pour le reste, la chose aurait
t tout  fait impossible. La seule chose que Shoking avait conserve
du vieil homme, c'tait la manie du _comme il faut_ Un moment gn dans
son enveloppe de ngre, craignant tout d'abord qu'on ne le prt pour un
domestique, Shoking avait bientt surmont cette premire impression, et
l'homme gris en lui constellant la poitrine de plaques, de crachats
et de dcorations l'avait puissamment aid  se reprendre au srieux.
Shoking tait vtu au dernier got. Simpson, le tailleur  la mode,
avait coup ses habits, et s'il ne portait au cou le moindre cordon
de commandeur, du moins il avait  la boutonnire de son paletot une
rosette multicolore. La rosette en question distinguait le ngre
Shoking des ngres qui cirent les bottes, et lui donnait tout de suite
l'apparence d'un haut personnage. Il entrana donc l'Irlandaise qui lui
dit:--Mais o me conduisez-vous?--Tu verras bien, dit Shoking. Il fit
signe  un cab qui passait  vide.--A Rotherithe, dit-il au cabman.
Et il fit monter Jenny et s'assit auprs d'elle. Le cab descendit des
hauteurs de la Cit au pont de Londres, qu'il traversa, gagna le Borough
et prit le chemin de Rotherithe.--Oh! disait Jenny, pendant le trajet,
j'ai peur pour mon enfant!

--En effet, rpondit Shoking, tu as raison, ma chre, et tu es dans ton
rle de mre, mais moi, qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis
sans tenir, je suis rassur. Ton fils court un grand danger, mais on le
sauvera.

--Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous  Christ's Hospital?
Ce n'est pas l que je dois rester si je veux revoir mon enfant. Et
puis, dit navement l'Irlandaise, pourquoi donc vous tre ainsi noirci,
Shoking?

--Mais, rpondit le no-ngre, je ne suis pas noirci, c'est ma couleur
naturelle. Regarde plutt. Et il mouilla son doigt et se mit 
frotter le dos de sa main gauche en ajoutant:--Tu le vois, c'est bon
teint.--Ainsi vous tes ngre? Mais qui vous a rendu ainsi?

--L'homme gris, afin que mes ennemis ne puissent jamais me reconnatre.

--Et vous resterez ainsi?

--Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle condition ne me
dplat pas. Sais-tu comment je m'appelle?--Shoking, ou lord Wilmot.
--Tu n'y es pas, ma chre Je ne suis plus lord, je suis marquis. Je me
nomme don Christoforo, y Cordova, y Mends, y Santa-Fe, y Bogota, grand
officier de l'ordre de l'lphant blanc, commandeur de l'Aigle jaune
de Lithuanie, grand'croix de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la
Rpublique de Matamores. Shoking avait dit tout cela gravement, d'une
haleine, en homme qui sait par coeur ses titres et dignits, et, malgr
ses proccupations maternelles, Jenny ne put s'empcher de sourire.
Enfin le cab arriva dans Rotherithe et descendit vers la rivire. Un
petit bateau  vapeur chauffait  bord du quai.--C'est l que nous
allons, dit Shoking. Il paya le cab et le renvoya, reprit Jenny par
la main et la fit entrer dans le canot qu'on avait, en les apercevant
dtach du navire. Quelques minutes aprs, ils taient  bord.

--Mais vous voulez donc me faire quitter Londres? demanda Jenny avec un
redoublement d'inquitude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne mon
fils?

--Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici et il partira avec nous.
L'homme gris me l'a promis et quand il promet, il tient.

--Oh! dit Jenny en joignant les mains, que m'importe alors, si mon
enfant est avec moi? Il y avait  bord un capitaine et des matelots,
tous aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie flottait au
grand mt, et le bateau portait  la proue ce mot en lettres d'or.
_Santa-F._--J'ai donn un de mes noms  mon navire, dit Shoking.

--Il est donc  vous, demanda l'Irlandaise.

--Oui, ou plutt  la rpublique, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois
donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'tait approch de
Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.--Viens,
dit Shoking  Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils
se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre  l'intrieur du
navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'tait John Colden, le
condamn  mort, le librateur de Ralph, celui que la police de Londres
et les roughs, allchs par une forte prime, recherchaient inutilement
depuis un mois.--Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous tes ici?

--Oui, rpondit John, et ce soir, nous serons  l'abri des colres et
des rancunes de la libre Angleterre.--Mais o allons-nous?--Je ne sais
pas, dit John. Jenny rpta la question en regardant Shoking. Mais
Shoking rpliqua:--Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions
sont cachetes et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant,
le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en
Hollande.

Jenny attendit environ quatre heures, livre aux plus vives angoisses.
Malgr l'assurance de Shoking, malgr sa foi dans l'homme gris, elle
tremblait qu'il ne ft arriv malheur  son fils.

Mais tout  coup, on vit apparatre sur le bord de la rivire un cab
 quatre roues dont les stores taient baisss.--C'est lui, ce ne peut
tre que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de
coeur, mais elle espra...




XVIII


L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrtait
 bord de quai. Tout  coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait
d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'et
plus son costume d'colier de Christ's Hospital, la pauvre mre l'avait
reconnu sur-le-champ et malgr la distance. C'tait Ralph! Ralph, encore
vtu comme  Hyde Park o l'avait conduit la Sirne. Mais quel tait cet
homme  cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis
don Cristoforo, c'est--dire le bon Shoking, se pencha  l'oreille
de l'Irlandaise haletante et lui dit:--C'est _lui_. Lui! c'est--dire
l'homme gris, l'tre bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et
vieillir les autres  son gr. En mme temps, Shoking fit un signe
au capitaine, qui donna l'ordre de remettre  l'eau le canot. Ce fut
l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durrent un
sicle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta 
bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture,
le matre avait fait avaler  l'enfant quelques gouttes d'une liqueur
contenue dans un petit flacon qu'il avait tir de sa poche. Ce breuvage
avait dtruit l'effet de celui que lui avait donn la Sirne. La mmoire
tait revenue  Ralph, et c'tait avec un tonnement profond qu'il
s'tait vu avec un homme qu'il ne connaissait pas.

Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire lui avait dit:--Tu ne me
reconnais donc pas?

--Non, monsieur.--Vous avez la voix de l'homme gris... mais...

--Mais je n'ai plus son visage...--As-tu peur de moi?

--Non, car vous avez l'air bien respectable.

--Alors, coute-moi... Et l'homme gris lui avait racont ce qui s'tait
pass chez la Sirne et le danger qu'il avait couru de retourner au
moulin.

--Mais, o me conduisez-vous, monsieur? avait encore demand Ralph tout
frissonnant.

--A bord d'un navire o tu retrouveras ta mre.

L'enfant avait eu confiance, et, comme on le voit, l'homme gris avait
tenu sa parole. Or, tandis que l'Irlandaise pressait son fils sur
son coeur, l'homme gris fit un signe  John Colden, qui se tenait
respectueusement  distance. Le condamn  mort si miraculeusement sauv
de l'chafaud s'approcha.--Regardez bien tous trois, dit alors l'homme
gris, et coutez-moi. Il tendait la main vers le sud-ouest, leur
montrant l'horizon  travers cette fort de mts qui couvrait la Tamise.

--Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez en pleine mer et hors
de porte du canon britannique. Alors, au milieu des brumes vous
verrez apparatre un rocher qui,  fleur d'eau d'abord, grandira et se
dcoupera sur le bleu du ciel. Puis, approchant encore, vous verrez
une ville sur ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est la
France; c'est le commencement de cette terre o les fils de l'Irlande
trouvent des frres, o les catholiques peuvent entrer, le front haut,
dans leur glise. C'est l que vous allez!--Vive la France! s'cria
Shoking.

L'homme gris s'adressa alors  lui:--Toi, lui dit-il, tu n'iras pas
jusque-l.--En route, lorsque vous aurez doubl le chteau de Douvres,
vous rencontrerez certainement le bateau  vapeur qui fait le service
des dpches. Hlez-le et stoppez; tu quitteras le _Santa-F_ et tu
passeras  bord de ce steamer.--Et je reviendrai? demanda Shoking.

--Sans t'arrter; j'ai besoin de toi.

--Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous jamais, nous?

--Vous reviendrez quand l'heure du triomphe aura sonn pour notre cause,
et quand votre fils, devenu homme, pourra commander  nos frres. Et il
embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, John Colden, et, prenant
Shoking  part:--En quittant le navire, tu remettras au capitaine les
instructions cachetes que je t'ai remises.--Il saura ce qu'il doit
faire de la mre et de l'enfant. Quant  toi...

--Moi, je reviendrai, dit Shoking.

--Sans doute, et je te rendrai ta couleur.

Shoking tressaillit.--Puisque j'ai pu te rendre noir, je te referai
blanc quand il me plaira.

--Mais c'est donc ma mort que vous voulez, matre? dit Shoking avec
effroi, puisque les roughs...

--Un seul tait dangereux, John; mais comme il sera pendu dans quelques
jours, tu n'as rien  craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en
riant:--Conviens plutt que tu regrettes dj ton marquisat et tes
dcorations... Shoking soupira. L'homme gris avait touch juste.

--Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux bonhomme, tu redeviendras lord
Wilmot et on t'appellera Votre Honneur.

--Soit, dit Shoking. Et maintenant, matre, quelle nouvelle besogne
entreprendrons-nous?

--Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien mrit son sort.--Ma foi,
oui, dit Shoking.

--Adieu... au revoir... dit encore le matre en pressant une dernire
fois les mains de l'Irlandaise. Puis il sauta dans le canot qui le
ramena au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, le capitaine
monta sur son banc de quart, un jet de fume s'chappa de la chemine,
la vapeur siffla et le _Santa-F_ leva l'ancre et fendit de son hlice
les flots noirs de la Tamise. Debout sur la rive, l'homme gris le suivit
des yeux jusqu' ce qu'il et disparu derrire les docks. Alors un
sourire vint  ses lvres.

--Maintenant que le chef futur de l'Irlande est en sret, dit-il,
 nous deux, miss Ellen!... Tu me hais trop pour ne pas m'aimer un
jour!...




XIX


C'tait, on le devine, aprs avoir conduit Ralph  bord du _Santa-F_
et aprs le dpart de ce steamer que l'homme gris tait all chez miss
Ellen. On sait ce qui s'tait pass entre elle et lui. L'homme gris
avait ensuite saut dans le jardin par la fentre, gagn la petite
porte, et arriv dans la rue, il tait mont dans un cab en disant au
cocher:--Mne-moi  Saint-Gilles. Il tait jour encore, mais la nuit
approchait.

A Londres,--c'est un phnomne qui se renouvelle tous les jours--vers
dix heures du matin, le brouillard s'claircit; parfois un rayon de
soleil luit au travers et, jusqu' trois ou quatre heures du soir, les
Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps
est beau. Vers quatre heures le brouillard commence  s'tendre sur
la Tamise; puis le fleuve disparat peu  peu, et le brouillard monte,
estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de
l'eau; et, montant toujours, il se rpand dans la ville, qui allume
alors prcipitamment ses rverbres. Plus la journe a t claire, plus
le soir devient brumeux. Quelquefois, en dcembre, le brouillard arrive
 une telle densit que les voitures cessent tout  coup de circuler, et
que des policemen parcourent les rues, arms de torches, pour indiquer
leur chemin aux passant gars. Ainsi il arriva ce soir-l.

A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite
trappe, cria  l'homme gris:--Je n'ose plus avancer.--Eh bien! arrte,
je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une
demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route  pied, se
disant:--Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai
pas peur qu'on coure aprs moi.

Les voitures, en effet, avaient tout  coup cess de rouler. L'homme
gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il et
t en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hsitation, traversa
Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square
d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau
milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumire brillait  une fentre du
troisime tage d'une maison. Cette lumire, un signal sans doute,
tait pose au bord de la croise, contre la vitre, et, au travers du
brouillard, ressemblait  un charbon perdu dans les cendres. L'homme
gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet.
Aussitt la lumire disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte
et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'coulrent, puis un pas
se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme
demanda:--tes-vous celui qu'on attend?--Pardieu! rpondit l'homme gris.
Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, tait ce gardien
chef de Bath square qui avait aid  l'vasion de Ralph et qui, depuis
longtemps, tait gagn  la cause irlandaise. L'homme gris le prit par
le bras.--Y a-t-il longtemps que vous tes ici? lui demanda-t-il.

--A peine un quart d'heure.--Vous venez de la prison?--Oui--Que s'y
est-il pass?

--Dame! ce que nous avions prvu. Le gouverneur s'impatiente: mais il
a si grande confiance en M. Simouns...--M. Simouns, c'est moi, fit gris
l'homme en riant.

--Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un
ironique, de lui confier une autre mission, aussitt que l'enfant aura
t rintgr au moulin.

--Ah! ah! Quelle est cette mission?

--De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M.
Bardel se mit  rire de nouveau.

--Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne
dsespre pas?

--Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu
courage.--Ah! ah!

--Et il a couru chercher son patron, le rvrend Peters Town.--Et
celui-ci est venu?--Il est arriv trois quarts d'heure aprs, furieux,
blme, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calm en lui disant:

--M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlev, il ne l'a pas
amen ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rdaient
autour de la prison et mditait un coup de main.

--Ah! ah! il a dit cela? Et le rvrend s'est rsign  attendre?

--Oui. Il est  Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur.

--Eh bien! dit l'homme gris, allons  Cold Bath field. Il m'est venu une
bien belle ide et je la vais mettre  excution, la brume aidant.

--Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.--Vous allez voir. Et
il le prit par le bras.

--Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?

--Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et
l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amen en moins d'une
demi-heure M. Bardel  la porte de la taverne de la justice, laquelle,
on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.--Entrons,
dit-il, j'ai un mot  crire. Il tira un carnet de sa poche et ils
entrrent dans la taverne qui tait  peu prs dserte. Alors l'homme
gris crivit le billet suivant:

  L'enfant est en sret. Mais, impossible de
  le conduire  Bath square avant demain. Les
  Irlandais sont sur pied.

  SIMOUNS.

--Vous allez porter cela au gouverneur, en lui disant que c'est un
commissionnaire qui vous l'a remis. M. Bardel prit le papier et l'homme
gris demanda un grog au gin.




XX


Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers la porte de la taverne,
l'homme gris le rappela:--Un mot encore. Si, par impossible, le
rvrend Peters Town, reprit le matre, n'tait plus  Bath square, vous
prendriez un prtexte pour repartir et vous viendriez me le dire.--Oui,
fit M. Barbel. Et il sortit.

L'homme gris but son grog  petits coups; puis il se mit  promener son
regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons
dit, tait  peu prs dserte. Pourtant, un homme envelopp dans un
large carrik, et la tte couverte d'un chapeau cir, tait assis
auprs du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land
lord.--Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'tait autre qu'un cabman,
c'est un triste mtier que le ntre par les brouillards de l'hiver. Me
voici  rien faire pour toute la nuit, et je ne peux mme pas ramener
ma voiture au loueur  qui, cependant, il faudra que je paye une
demi-guine pour la journe et une couronne pour la nuit, prix de
location du cab et du cheval.

--Bah! rpondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard
s'claircit et on y voit  se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman,
mais cela ne donne pas confiance  la pratique, qui prfre rentrer chez
elle  pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman,
plutt que de s'exposer  un accident. Pendant ce temps, la location
court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain  la maison, et j'ai une
femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que
disait le pauvre diable.--H! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit
signe. Le cabman s'approcha.--Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme
gris et causer un brin? J'ai dans l'ide que tu ne t'en repentiras pas.
L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta
le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte  moiti vide sur
la table devant laquelle tait assis son amphitryon de hasard. Sur un
signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le
premier, baissant la vois, dit au cabman:--Tu n'es donc pas content?

--Comment voulez-vous que je sois content? rpondit le pauvre cocher; il
faudra que je paye demain matin dix-huit schillings  mon loueur, et je
n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?

--Je vais te proposer un march, et je crois que ce march sera pour toi
une bonne affaire, reprit l'homme gris.

--De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides.

--Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or
dans la main du cocher stupfait. Puis il continua:--Tel que tu me vois,
j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre.
On parie sur tout,  propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux
caves mystrieuses o ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough
ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit
donc avec calme que l'homme gris s'expliqut. Celui-ci reprit:--J'ai
pari de me dguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu'
Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgr le
brouillard.--C'est impossible, dit le cabman.

--Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec
un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais
dposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres,
comme caution de ta voiture et de ton cheval. O sont-ils?--Dans la
cour, sous un hangar. J'ai dbrid le cheval, et il tire un brin de
paille.--Bon, je continue. En mme temps, je te donnerai dix livres
pour toi, et j'emmnerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton
chapeau cir.--Tope! dit le cabman, cela me va.

En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il
vint droit  l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que
les Anglais ne comprennent pas:--Le rvrend est toujours  Bath square,
dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais
il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain
matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin
Crescent, car il a laiss une personne toute seule dans sa maison.

--Et il a demand un cab, n'est-ce pas?--Oui, et je suis sorti pour
lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.--Vous vous
trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris.

Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait
avec une certaine anxit la ralisation des promesses mirifiques du
gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de
ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le
landlord.--Master, lui dit-il, si demain  midi, je ne suis pas revenu
ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez
cet argent. Le land lord, qui avait assist au march, ne tmoigna aucun
tonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son
comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.--Viens
me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna
au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois
sortirent par une porte qui tait dans le fond de la taverne et qui
ouvrait sur la cour.

L, M. Bardel, de plus en plus tonn, vit l'homme gris endosser le
carrick et coiffer le chapeau du cabman, monter sur le sige et prendre
en main le fouet et les rnes; et, quand le cab fut sorti de la cour,
l'homme gris lui dit:--Maintenant, allez dire au rvrend que vous avez
trouv un cab.

Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, et le cabman
improvis rangea son vhicule  la porte mme de la prison. Le
brouillard tait si pais que, tandis que M. Bardel pntrait de nouveau
dans la prison, l'homme gris se dit:--Je puis bien le mener  Spithe
fields, ce bon rvrend, il croira, tant il fait noir, que nous allons 
Elgin Crescent.




XXI


En effet, le rvrend Peters Town, qui tait arriv  Bath square plein
d'agitation, s'tait calm en lisant le billet apport par M. Bardel et
sign _Simouns_. La raison mise en avant par le prtendu agent de police
tait si plausible, si naturelle, que le rvrend ne douta pas un seul
instant de la vracit de cette assertion. Car, les Irlandais devaient
avoir organis  l'entour de Bath square, un vritable cordon humain
qui aurait empch l'enfant d'y entrer. M. Simouns tait donc un habile
homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le
reconduire au moulin, renforc d'une escouade tout entire de policemen.
Du moins, telle fut l'opinion mise par le gouverneur de Cold Bath
fields, et cette opinion fut si bien partage par le rvrend Peters
Town que celui-ci dit-alors:--Je n'ai plus rien  faire ici et je vais
rentrer chez moi.

--Mais, mon rvrend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir
vous en aller? Peters Town, qui tait arriv avant que le brouillard
n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question
bizarre. M. Bardel, qui assistait  l'entretien, dit  son tour:--Il
est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin,
monsieur.

--Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous
en trouver une.--J'y vais, dit M. Bardel, enchant de pouvoir aller
raconter  l'homme gris l'effet produit par la lettre.

On sait ce qui s'tait pass dans la taverne. Dix minutes aprs, M.
Bardel revint et annona qu'il avait un cab et que ce cab tait  la
porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:--Vous vouliez m'offrir
l'hospitalit, je vous la demande pour mon secrtaire. Et il montrait
le clergyman,  qui il dit:--Vous allez rester ici, mon ami, et demain,
aussitt que M. Simouns aura amen l'enfant, vous viendrez me prvenir.
Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant
gure que le cabman  qui il allait avoir affaire, tait l'homme qu'il
s'tait jur de faire pendre  la porte de Newgate. Lorsque Peters
Town fut dehors, il s'aperut, en effet, que le brouillard tait d'une
extrme densit.--H! h! dit-il au cabman, immobile sur son sige,
pourrez-vous marcher par ce brouillard?--Certainement, Votre Honneur,
rpondit le prtendu cabman. Votre Honneur n'a qu' monter. O
allons-nous?--A Notting hill, dans Elgin Crescent.--_All reight_! dit le
cabman.

L'homme gris fit un appel de rnes, donna un coup de langue, et rendit
la main  son cheval.

Pendant un grand quart d'heure, le rvrend, absorb par sa joie de voir
enfin l'enfant en son pouvoir,--car il le croyait plus fermement que
jamais aux mains de M. Simouns,--le rvrend, disons-nous, ne fit pas la
moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs,  Londres, o toutes
les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnatre par une
nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant  un certain
moment, l'attention du rvrend fut veille. Le cab passait sur une
large place qui tait trs-claire, et il se demanda si le cabman ne
se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite
trappe, et demanda ce qu'il voulait.--Ne vous trompez-vous pas? lui dit
le rvrend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui
serait tout  fait l'oppos de notre direction.

--C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans
Sussex square, Kinsington gardens.--En ce cas c'est diffrent, dit le
rvrend Peters Town en se replongeant dans sa rverie. Le cab entra
dans des rues dsertes et mal claires. Tout  coup il s'arrta. Alors
Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il
vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel
passait une clart douteuse. Le cabman descendit.

--Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de
boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'coula
deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son sige. Mais le
rvrend ne s'aperut pas que deux hommes taient sortis avec lui, et
que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le
cab, lequel repartit aussitt, ayant sa cargaison ainsi double. Le cab
s'arrta une seconde fois. Les rverbres n'taient plus visibles, et
il sembla au rvrend qu'il tait au milieu d'une immense plaine
blanchtre.

--Mais o diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague
inquitude, et il appela le cabman et rpta sa question tout
haut.--Nous sommes arrivs, dit celui-ci.--A Notting hill?

--Oui, Votre Honneur.

--C'est bizarre, murmura le rvrend, mais je ne me reconnais pas.

Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied
 terre. Mais alors son inquitude redoubla. D'abord il vit deux hommes
prs de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperut
point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper.
C'tait le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au
lieu d'tre  Notting hill, il tait sur un des ponts de Londres.

--Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec
colre.--Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit  rire; puis il mit
deux doigts sur ses lvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitt,
au bruit sourd du fleuve se mla un autre bruit, celui de deux avirons
qui frappaient l'eau avec une rgularit cadence.--Mon rvrend, dit
alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu dtourn de votre chemin
mais je savais combien vous dsiriez voir un homme dont vous avez
beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez mme de faire
pendre. A ces mots, le rvrend tressaillit et recula stupfait. Et le
cabman se mit  rire de nouveau.

--J'ai l'honneur, dit-il, en me prsentant moi-mme, de vous prsenter
l'homme gris. Le rvrend touffa un cri et voulut reculer et fuir.
Mais les deux hommes qui s'taient accrochs au cab,  la porte du
public-house, o le prtendu cabman avait bu un verre de gin,
se placrent rsolument devant lui, et lui mirent la main sur
l'paule:--Vous tes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme
gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau,
et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque
approchait.




XXII


Si un abme se ft entr'ouvert sous les pas du rvrend Peters Town,
il n'eut certes pas prouv une plus violente pouvante. Ces hommes
austres, de moeurs asctiques, fanatiss par leur ambition, et qui vont
droit  leur but mystrieux sans jamais s'arrter, sont sujets  ces
terreurs soudaines. Le rvrend qui avait jur la perte de l'homme
gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, se fit sur-le-champ ce
raisonnement:--De chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, vaincu.
Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, j'aurais t sans piti. Il
me tient et il va me tuer, c'est son droit. Le pont tait dsert, la
nuit paisse, le brouillard, noyait jusqu' la clart des rverbres, et
le rvrend Peters Town tait entour de trois hommes dont un seul et
suffi pour le rduire  l'impuissance. La peur rend muet. Le rvrend ne
pronona donc pas un mot, il ne fit pas un geste. Comme une victime, il
attendit que ses bourreaux frappassent.

--Votre Honneur m'excusera, dit alors l'homme gris, si je prends
quelques petites prcautions. Et, avec une adresse de jongleur indien,
il passa au cou du rvrend un cordon de soie qu'il suffisait de serrer
pour l'trangler. En mme temps, il dit  l'un des deux hommes recruts
dans le public house:--Mets  Son Honneur les gants que je t'ai donns.

--Ils vont m'trangler, puis me jeter dans la Tamise pensait le
rvrend, dont la gorge crispe n'aurait pas mme pu laisser passer
un gmissement ou un cri. Le complice de l'homme gris tira alors de sa
poche non point des gants, mais un instrument des plus vulgaires, sans
lequel le bon gendarme franais voyage rarement, et qu'on appelle une
paire de menottes. En dix secondes, le rvrend eut un cordon au cou,
les mains attaches, et, par excs de prcaution, on lui passa une
ficelle autour des chevilles, de faon  lui ter le libre usage de ses
jambes. Tous ces prparatifs, au lieu de complter la sinistre pouvante
qui s'tait empare du rvrend, produisirent l'effet contraire. Dans
son cerveau affol, une lueur d'espoir brilla tout  coup.--S'ils
voulaient me tuer, pensa-t-il, ils se seraient borns  m'trangler et
 me jeter par dessus le parapet. Non, ils veulent me garder prisonnier.
Ce qui semblait venir  l'appui de cette opinion, c'tait le bruit
d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui vint tout  coup
mourir au-dessous du pont. Alors l'homme gris dit au rvrend:--Votre
Honneur sera plein d'indulgence, et comprendra que nous ne voulons pas
qu'il nous chappe. Ds lors, le rvrend fut fix. On en voulait 
sa libert, non  sa vie.--Seulement, ajouta l'homme gris qui tira un
poignard de dessous son carrick, Votre Honneur comprendra que si le
moindre cri lui chappait, je serais contraint de lui enfoncer ce jouet
dans la gorge. Peters Town eut enfin un geste de rsignation. Du moment
o on lui laissait la vie, rien n'tait dsespr, ni mme perdu. Les
hommes comme lui ne renoncent jamais  prendre leur revanche tt ou
tard.

Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et siffla de nouveau. Un
coup de sifflet monta, en rponse au sien, des profondeurs de l'abme
perdu dans le brouillard.--Parfait! murmura celui que Shoking appelait
le _matre_. Et il s'adressa encore au rvrend:--Nous allons vous faire
suivre un petit chemin qui va vous paratre prilleux, dit-il. Mais
Harris est un robuste compre, et il ne vous lchera pas. Ainsi ne
craignez rien. Malgr l'obscurit, Peters Town, qui commenait 
respirer, put voir alors un des deux hommes le plus grand et celui qui
paraissait le plus robuste drouler une corde  noeuds qu'il portait 
la ceinture, puis fixer cette corde par un bout  la balustrade de fer
du pont.--Nous vous avons ainsi ficel, mon rvrend, continua l'homme
gris, moins dans la crainte que vous nous chappiez que dans celle que
vous ne vous dbattiez et, paralysant nos mouvements, nous empchiez de
descendre librement. Sur ces mots il fit un signe  celui qu'il venait
d'appeler Harris. Celui-ci prit Peters Town dans ses bras, l'enleva de
terre, le chargea sur son dos, enfourcha le parapet du pont, et, comme
si son fardeau et eu la lgret d'un coussin de plumes, il se mit
 descendre lestement le long de la corde  noeuds qu'il tenait d'une
main, tandis que son autre bras soutenait le rvrend, ivre de cette
terreur que le vide procure.

Pench sur le parapet, l'homme gris suivit des yeux cette grappe humaine
qui descendait et finit par se perdre dans le brouillard. Il avait la
main sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que lorsque cette
corde se dtendit qu'il comprit que Harris et le rvrend avaient touch
la barque verticalement place en dessous. Le second des deux hommes
recruts dans la taverne tait demeur auprs de lui.--Tu as t cocher?
lui dit-il.--Oui, matre.--Alors tu vas reconduire le cab  la taverne
de la Justice, auprs de Bath square. Ce disant, l'homme gris enjamba
la parapet  son tour, et se laissa glisser le long de la corde. Deux
minutes, aprs, il touchait, lui aussi, le fond d'un de ces longs
bateaux plats qui circulent par centaines sur la Tamise. Harris et son
prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de sifflet, avait dtach
l'embarcation du rivage, s'y trouvaient.

--Mon rvrend, dit l'homme gris, vous devez avoir sur vous un ordre
crit et sign par le lord chief Justice, en vertu duquel il vous est
possible de mettre en rquisition autant de policemen et de magistrats
de police qu'il vous plaira. Peters Town ne rpondit pas.--Fouille
monsieur, ordonna l'homme gris  Harris. Celui-ci plongea ses mains dans
les vastes poches de la longue redingote du prte anglican, et il en eut
bientt retir un portefeuille qu'il remit  l'homme gris.--C'est bien,
murmura celui-ci, nous vrifierons cela tout  l'heure. En route! Et, il
fit un signe au batelier dont les avirons tombrent aussitt  l'eau.




XXIII


O conduisait-on le rvrend Peters Town? Voil ce qu'il n'aurait pu
dire, et ce que le marinier, qui tait arriv sous le pont avec la
barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui et dit un mot  l'oreille.
Mais comment le marinier tait-il venu? Comment, enfin, l'homme
gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant  s'emparer du
rvrend, avait-il trouv dans une taverne deux Irlandais prts  lui
prter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot.
Depuis qu'il tait en relations avec l'abb Samuel et les autres chefs
Irlandais, l'homme gris s'tait servi rarement de ce signe mystrieux
qui disait qu'il tait chef aussi. Il s'tait presque toujours content
de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais
il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont rpandus dans
Londres, un peu partout, obissent quand mme, ensemble ou isolment,
 quiconque leur prouve son autorit. L'homme gris, vtu en cocher,
laissant le cab dans la rue, tait donc entr dans un public-house de
Newport Street o il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne
fit attention  lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il
eut demand du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se
trouvaient dans un coin de la taverne levrent aussitt la tte.
Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois
auparavant, lui avait instantanment soumis l'homme en guenilles qui
s'appelait John Colden.

Soudain, ces deux hommes jetrent quelques pence sur la table et
s'approchrent du prtendu cocher. Celui-ci leur dit en patois
irlandais:--Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frres?--Parle
et ordonne, rpondit l'un qui tait une sorte de gant.--Comment te
nommes-tu?--Harris.--Et toi?--Michal.--C'est bien. Accrochez-vous au
cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels
de l'Irlande. C'tait ainsi qu'il avait trouv Harris et son compagnon
prts  faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juch sur le
marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait
donn de minutieuses instructions et remis une corde  noeuds, qu'il
portait enroule autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'tait
arrt tait le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis
que l'homme gris tait all chez miss Ellen par le souterrain perc 
fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui
attendaient sur la rive droite, tout auprs de la taverne de Queen's
Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si
jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris
n'avait pas eu de grands prparatifs  faire pour s'emparer de Peters
Town. Maintenant, o allait-il le conduire? C'est ce que le rvrend
ignorait. La nuit tait si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en
quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait t embarqu de
cette faon singulire. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la
barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui tait
facile, en prenant garde aux coups d'avirons trs espacs et  la
rapidit avec laquelle on marchait. L'enlvement de Peters Town avait
t, comme on le voit, tout  fait improvis. L'homme gris n'avait donc
pas, tout d'abord, song  l'endroit o il le conduirait. Mais, tandis
que Harris descendait le long de la corde  noeuds, ayant le rvrend
sur ses paules, il lui tait venu une ide. Il s'tait souvenu de cette
pniche o parfois les vagabonds se rfugiaient la nuit, et dont Shoking
lui avait parl.

La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo,
puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la
vritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du
pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint
accoster, au bout de quelques minutes, la grosse pniche du marchand de
chevaux, Manning. Shoking avait racont  l'homme gris tous les dtails
de sa captivit dans la pniche; ce qui faisait que ce dernier, sans
avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les
amnagements intrieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se
fermait extrieurement et que c'tait dans cette cale que l'cossais
avait cru voir le diable, en voyant Shoking mtamorphos tout  coup en
ngre. Pendant tout le trajet, le rvrend n'avait pas dit un seul
mot. Rsign en apparence, il couvait au fond de son me tortueuse des
temptes de fureur.

Mais, en revanche, l'homme gris lui avait cont une foule de choses,
comme, par exemple, la comdie joue par le prtendu M. Simouns qui, au
lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait men  bord d'un navire qui,
maintenant, tait en pleine mer et hors de porte des canons anglais. Et
le rvrend, rduit  l'impuissance, se disait:--Cet homme qui, jusqu'
prsent, s'est montr plus fort que nous, cet homme vient de commettre
une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter  l'eau. Garrott
comme je le suis, je me serais noy, et il aurait un ennemi implacable
de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore mme ce qu'il veut faire
de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'vade ou ne soit dlivr, et
alors...

En ce moment, le rvrend Peters Town n'tait plus domin par sa haine
religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce
que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il hassait l'homme
gris parce que celui-ci l'avait humili et jou. Donc la barque accosta
la pniche.

Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui tait d'une force
proportionne  sa taille, prit le rvrend dans ses bras et monta
le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait 
babord. L'homme gris le suivit.--coute, lui dit-il alors, je vais te
donner une haute mission.--Je suis prt, dit Harris.--Tu vas tre le
gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux
parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux
pont, poussant devant eux le rvrend.




XXIV


L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus
longtemps dans l'obscurit. Il tira de sa poche une bote d'allumettes
et un rat de cave, et soudain une clart permit au rvrend de voir
enfin  l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre
depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment.
L'homme gris, on s'en souvient, avait dpouill, chez miss Ellen,
le front rid et les cheveux blancs du prtendu M. Simouns. Il tait
redevenu l'homme jeune, lgant de tournure et beau de visage, qui avait
jur que la fille de lord Palmure l'aimerait tt ou tard. Aussi, le
rvrend le regarda-t-il avec avidit, comme pour graver  jamais ses
traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les prparatifs
de sa captivit commenaient:--J'aurai ma revanche quelque jour, et je
l'aurai terrible.

Ces prparatifs, dont nous parlons, taient d'une extrme simplicit.
Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir
en guise de billon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune
rsistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Aprs quoi,
il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta,
aprs que l'homme gris se ft assur que la cale n'avait aucune issue.
Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit  Harris:

--Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun
prtexte, ne quitte la pniche; au nom de l'Irlande, tu me rponds de
ton prisonnier. Harris s'inclina.

--Cependant, dit-il, il faut tout prvoir.--Il y a souvent des vagabonds
qui viennent coucher ici.

--Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller.

--Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la
rivire viennent quelquefois visiter la pniche et emmnent  bord du
_Royalist_ tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je?

--Tu tranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent monts 
bord.--C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il
se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la
cale, devenue la prison du rvrend Peters Town.

L'homme gris monta sur le pont, aprs avoir remis un rat-de-cave 
Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la
barque o l'autre Irlandais l'attendait.--O allons-nous? demanda
celui-ci en poussant au large.--Nous remontons au pont de Londres et
ensuite  la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit  nager avec
vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise.

Alors l'homme gris tira sa montre, une montre  rptition, et la fit
sonner. Il tait dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait
fait ce calcul: Le steamer le _Santa-F_ tait parti  trois heures de
l'aprs-midi. Il avait d mettre, en chauffant  toute vapeur, quatre
heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de
Douvres. Il avait d rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de
Calais, et Shoking avait d passer  bord de ce dernier. Il tait donc
probable que le faux ngre ramen  Douvres vers neuf heures du soir, y
prendrait aussitt le train de Londres. L'homme gris ne dsesprait donc
pas de le revoir cette nuit-l mme.

La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation
qui est auprs du pont sur lequel passe le South Easter railway,
c'est--dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit  son
batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon
et un pot de bire, et de porter le tout  Harris. Puis il sauta sur le
ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle,  Cannons-street.
Le train qui part de Douvres  neuf heures quarante arrive  Londres
 onze heures. L'homme gris avait donc une heure  attendre. Mais les
gares anglaises ne sont point fermes au public comme en France. On y
entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait o passer la
nuit y trouve l'hospitalit sur les banquettes d'une salle d'attente.

L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et
attendit, couch sur un banc. A onze heures moins six minutes le train
fut signal et toucha  London-Bridge, de l'autre ct de la Tamise. A
onze heures prcises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking
en descendit. Comme il sortait, entran par la foule, l'homme gris lui
frappa sur l'paule:--Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce
monde, nous avons le temps.

Quand les voyageurs les plus presss furent hors de la gare et que la
foule commena  s'claircir, l'homme gris dit  Shoking:--O as-tu
rencontr le bateau-poste?--A moiti chemin de Calais.--As-tu remis des
instructions au capitaine du _Santa-F_?--Oui, matre.

--Alors me voil tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et
de John Colden. Passons  mistress Fanoche, maintenant.--Ah! oui, dit
Shoking, qu'allons-nous donc en faire?--En vertu d'un ordre du
lord chief justice que voil. Et l'homme gris tira de sa poche le
portefeuille du rvrend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont
il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise.

--Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu
faim?--Je n'ai pas dn, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et
l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:--Attends-moi
l, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une
demi-heure.--Mais o allez-vous, matre?--Tu sais que j'ai un logis
dans chaque quartier: j'ai une chambre  deux pas d'ici, auprs de
Saint-Paul.

Et l'homme gris laissa Shoking  la porte de la taverne. Celui-ci se fit
servir de la bire brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon,
et se mit  manger avec l'apptit d'un homme qui a respir l'atmosphre
saline de la mer. Trois quarts d'heure aprs, l'homme gris revint.
Seulement, ce n'tait plus l'homme gris, c'tait M. Simouns, l'agent de
police aux cheveux blancs. Shoking avala en hte sa dernire bouche et
son dernier verre de bire brune, et le suivit. Il y avait un cab  la
porte. Tous deux y montrent et l'homme gris dit au cabman:--A Elgin
Crescent.--Chez le rvrend? fit Shoking.--Oui, mais il n'y est pas,
murmura l'homme gris en souriant.




XXV


Qu'tait devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-l?
L'intressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cdant
 une premire pouvante, fait sa confession  un magistrat de police,
lequel avait dict  un secrtaire les aveux qu'elle faisait, au fur
et  mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donn le
procs-verbal  signer. Alors, miss Ellen et le rvrend Peters Town,
en prsence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassure sur les
consquences que pourraient avoir ses dclarations, et le magistrat
l'avait admise  fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss
Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poigne de bank-notes
qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de
police est en mme temps juge d'instruction. Il dcide si le coupable
peut demeurer provisoirement en possession de sa libert, et s'il lui
est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait
d'interroger mistress Fanoche tait parti, laissant cette dernire en
prsence du rvrend Peters Town.

Alors, celui-ci lui avait dit:--Ma chre, il ne faut pas vous dissimuler
que vous tes un grand coupable, et que sans la haute protection qui
vous couvre et l'importance du service que vos aeux ont rendu au
gouvernement de Sa Majest la reine, vous seriez alle coucher 
Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si mme vous tiez
traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamne et nul, pas
mme moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait cout, en
frmissant, cette petite harangue, et peut-tre s'tait-elle repentie de
n'avoir pas os braver la colre de l'homme gris. Mais le rvrend avait
continu:--Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'
demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occup de votre
affaire et personne ne songera  vous avant trois ou quatre jours.
Demain soir, tout sera prpar pour votre fuite. Mon secrtaire, ce
jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira  Brighton, en vous
faisant passer pour sa soeur ane. Il vous remettra un portefeuille qui
contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage
soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe
l'Atlantique et va en Amrique. Lequel prfrez-vous?--Je prfre aller
en Amrique, avait rpondu mistress Fanoche. Le rvrend tait sorti.
Il allait, comme on le pense bien, assister  l'arrestation du petit
Irlandais et  son incarcration. Mais avant de quitter sa maison, il
avait dit deux mots  Tom. Qu'tait-ce que Tom? Un mlange de bedeau et
de domestique, un homme qui accompagnait le rvrend au temple, et lui
servait en mme temps de valet de chambre. Tom tait un homme entre deux
ges, petit, trapu, les cheveux gris et crpus, le visage rouge, le cou
trs-court, la lvre bestiale et le rire idiot. Tom n'tait cependant
pas dpourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualit
rare; il tait esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le rvrend,
aprs avoir install mistress Fanoche dans une chambre trs-propre de
la maison, dit  Tom:--Sous aucun prtexte, tu ne laisseras sortir cette
femme.

Tom inclina la tte, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que
mistress Fanoche passerait plutt sur son corps que de franchir le seuil
de la maison. Le rvrend s'en tait donc all. Tom tait fidle, mais
il tait bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il
faisait la conversation avec le clergyman, secrtaire de Peters Town;
mais le clergyman avait suivi son suprieur. Tom se fit, aprs le dpart
du rvrend, le raisonnement suivant:--Je dois empcher cette femme de
sortir; mais il ne m'est pas dfendu de causer avec elle. Et il
monta dans la chambre o mistress Fanoche tait aux prises avec son
pouvante.--Ma chre dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous
vous trouviez ici?

--Fort bien, rpondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y
reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'paules qui signifiait
qu'il n'en savait absolument rien.--O est votre matre? demanda la
nourrisseuse.--Il est sorti, rpondit Tom.--Reviendra-t-il bientt?--Je
ne le crois pas. Il m'a command de vous faire apporter  dner de chez
le ptissier voisin.

Tom tait causeur, nous l'avons dit, mais mistress Fanoche n'tait pas
d'humeur, ce soir-l,  soutenir aucune conversation. Elle tressaillait
au moindre bruit et se disait que le magistrat de police allait
peut-tre se raviser et revenir pour l'arrter. Elle ne rpondait donc
que par monosyllabes aux questions de Tom, et celui-ci, au bout d'une
heure, dsesprant une conversation suivie, la quitta en lui disant:--Je
vais vous faire apporter  dner. Une demi-heure aprs, mistress Fanoche
tait  table en prsence d'un morceau de roastbeef et d'une foule de
ptisseries. Le rvrend Peters Town avait command  Tom de ne rien
pargner et de traiter mistress Fanoche avec tout le confortable
possible. Mais mistress Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse
lui serrait l'estomac. Elle dna donc du bout des lvres; Tom remonta,
esprant que mistress Fanoche causerait davantage aprs souper; mais il
n'en fut rien. Elle se borna  demander si le rvrend Peters Town tait
rentr. Tom lui rpondit que non, et descendit  son office de fort
mauvaise humeur. La soire s'coula. Mistress Fanoche aurait fort bien
pu se mettre au lit; mais elle n'osa pas. Poursuivie par cette
pense, que le magistrat de police pouvait se raviser et ordonner son
arrestation, elle avait dj ouvert la fentre et mesur la hauteur o
elle tait du sol. La fentre donnait sur le jardin entour de grilles
assez hautes, et toute fuite tait impossible de ce ct-l. Nanmoins,
mistress Fanoche ne se couchait point et, au lieu de se dissiper peu 
peu, sa terreur augmentait  mesure que sonnaient les heures de la nuit.
Le rvrend ne revenait pas. Tout  coup, il tait alors plus de minuit,
la sonnette de la porte d'entre se fit entendre, puis des voix confuses
montrent jusqu' la nourrisseuse. Elle entr'ouvrit sa porte sans bruit
et prta l'oreille; et elle reconnut la voix de Tom qui disait:--Mais
je vous jure que mon matre est absent.--Oui, mais il y a une femme
l-haut, que nous avons ordre de conduire en prison, rpondit une
autre voix. Et mistress Fanoche, perdue, courut vers sa fentre, avec
l'intention de sauter dans le jardin au risque de se casser le cou.
Malheureusement la force lui manqua, et ses jambes refusant de la
supporter, tant son motion tait grande, elle s'affaissa au milieu de
la chambre, en poussant un sourd gmissement.




XXVI


En entendant sonner, Tom tait all ouvrir sans dfiance. Il tait
mme persuad que c'tait le jeune clergyman, le secrtaire du rvrend
Peters Town qui entrait. Quel n'avait pas t son tonnement en se
trouvant face  face avec M. Simouns, car ce n'tait pas la premire
fois qu'il voyait le prtendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire
la veille au rvrend qui s'tait concert avec lui pour l'enlvement
du petit Irlandais. M. Simouns tait suivi d'un ngre, et la vue de ce
ngre effrayait quelque peu le valet de chambre sacristain.--Mon matre
est sorti, disait-il.

--Oui, rpondit M. Simouns en pntrant dans le vestibule, mais il y a
en haut une femme que nous venons arrter.

--Voil ce que je ne souffrirai pas, rpondit Tom. Je suis le serviteur
fidle de mon matre, reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais.

--Que vous a-t-il donc command, votre matre, monsieur Tom?

--De ne laisser la femme dont vous parlez sortir d'ici sous aucun
prtexte. Et si vous ne me tuez, ou ne me garrottez....

--Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il n'y a qu'un malheur  toutes
vos belles rsolutions. C'est que c'est le rvrend qui m'envoie.

--Alors, dit Tom, il vous a certainement donn un mot de sa main?

--Non, il a fait mieux que cela, il m'a donn son portefeuille pour
vous le remettre, en vous priant de le serrer dans son secrtaire. Et
M. Simouns tendit  Tom, un peu interdit, le portefeuille du rvrend,
duquel il avait extrait, du reste, l'ordre d'arrestation sign par le
lord chief justice. Si Tom et vu M. Simouns pour la premire fois,
peut-tre se ft-il dfi tout de mme, et ft-il all jusqu' supposer
que le rvrend tait tomb aux mains d'une bande de voleurs. Mais Tom
avait dj vu M. Simouns en grande confrence avec son matre. En outre,
le portefeuille renfermait des banknotes, et quel est le voleur qui rend
un portefeuille ainsi meubl? Tom ajouta donc une foi pleine et entire
aux paroles de M. Simouns.--Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. Je
vais vous livrer la petite dame.

Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert sa porte sans bruit et
elle avait entendu une partie de ce dialogue. Alors, la peur s'tait
empare d'elle. On venait l'arrter! Et elle avait essay de se traner
jusqu' la fentre et de sauter dans le jardin.

Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque M. Simouns et le ngre,
conduits par Tom qui s'tait arm d'un flambeau, arrivrent, ils la
trouvrent tendue sans connaissance sur le parquet.

--Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. Nous n'aurons pas besoin
de lui mettre un billon pour l'empcher de crier. Il fit un signe au
ngre Shoking,--car on doit l'avoir reconnu,--prit mistress Fanoche 
bras le corps et la chargea sur son paule.--En route, dit M. Simouns.
Shoking et lui avaient laiss  la porte un fiacre  quatre places.
Ils y dposrent mistress Fanoche vanouie; puis M. Simouns souhaita
le bonsoir  Tom, l'engageant  se coucher, car, disait-il, le rvrend
Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-l; et ils montrent dans
le fiacre en disant au cabman: Conduis-nous  la station de police.

--Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous allions  Newgate,
matre. Alors, qu'allons nous faire  la station de police?

--C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher le dossier de mistress
Fanoche. Tu penses bien, dit-il, qu'il faut que la misrable soit
pendue. Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat qui l'a
interroge et l'a laisse libre sous caution, remette son interrogatoire
et son dossier au gouverneur de Newgate.

--Mais puisqu'il l'a admise  fournir caution?

--Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire du dossier que je vais
lui rclamer de la part du rvrend en lui montrant l'ordre crit par le
lord chief justice.

La station de police tait  deux pas de la maison du rvrend. Quand
la voiture s'arrta, mistress Fanoche tait toujours vanouie.--Je te
la confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement  terre et tira la
sonnette de nuit de la station. Peu aprs, la porte s'ouvrit et se
referma sur lui. Mistress Fanoche tait toujours vanouie; cependant un
soupir souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je crois qu'elle revient
 elle. En effet, le premier soupir fut suivi d'un second, puis d'un
troisime, et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la banquette
du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit la portire, et M. Simouns
reparut, un immense portefeuille sous le bras. C'tait le dossier de
mistress Fanoche.--A Newgate cria-t-il au cocher.

A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, que la nourrisseuse
ouvrit les yeux.--O suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une
faible clart  l'intrieur du fiacre. Mistress Fanoche aperut d'abord
le ngre, puis M. Simouns, et crut avoir affaire  des inconnus.--Mon
Dieu! rpta-t-elle, o suis-je? quels sont ces hommes? que me
veulent-ils? Mais alors, une voix qui la fit tressaillir lui
rpondit:--Ma chre, vous tes au pouvoir de deux agents de police, qui
vous conduisent  Newgate, d'o vous ne sortirez que le jour de votre
mort.--Mistress Fanoche jeta un cri aigu.

--Oh! cette voix, dit-elle, o donc ai-je entendu cette voix? M. Simouns
se mit  rire:

--Cela t'apprendra, ma chre, dit-il,  trahir l'homme gris. A ces
paroles, mistress Fanoche poussa un nouveau cri et retomba vanouie sur
les coussins du fiacre. Une demi-heure aprs les portes de Newgate se
refermaient sur elle, et M. Simouns remettait son dossier au gouverneur.
Ds lors, aucune puissance humaine ne pouvait plus sauver mistress
Fanoche de la potence qu'elle avait si bien mrite....--L'heure de Dieu
vient tt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, et Dieu, c'est
la suprme justice.




XXVII


Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et Shoking  Newgate, les
attendit  la porte, tandis qu'ils faisaient crouer mistress Fanoche.
L'opration n'avait pas dur dix minutes. Avec de vrais agents de
police mistress Fanoche se serait peut-tre dbattue; peut-tre mme
aurait-elle cri; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot. Cet
homme exerait sur elle un tel empire, il lui inspirait une si grande
pouvante qu'elle n'avait oppos aucune rsistance, et n'tait sortie de
son vanouissement que pour s'abandonner  une prostration sans
limites. L'homme gris et Shoking taient donc remonts en voiture.--O
allons-nous? demanda alors Shoking.

Le matre consulta sa montre:--Quatre heures du matin, dit-il. Il ne
fera pas jour avant sept heures et demie. Nous avons du temps devant
nous.--Mais o allons-nous? rpta Shoking qui avait ouvert la
portire.--A Hampsteadt. Shoking transmit l'ordre au cocher. Matre,
reprit-il, quand le fiacre roula, vous avez mis Jenny, son fils et John
Colden en sret, c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette
timide question, comme une vague et mystrieuse terreur.--Moi, dit
l'homme gris en souriant, je n'ai pas encore accompli ma tche.
coute-moi, et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter
Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce chef est un enfant et
jusqu' l'heure o devenu homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir
occulte qui lui fera une royaut dans l'ombre, en attendant le triomphe
du jour, il faut qu'une main plus ferme, une pense plus intelligente,
fasse mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue, tous les soldats de
cette immense conspiration qui enveloppe peu  peu l'Angleterre. L'abb
Samuel a besoin d'un homme auprs de lui, et cet homme c'est moi.
Shoking secoua la tte.--Oui, dit-il, tout cela est fort bien; mais
deux personnes presque aussi fortes que vous, ont jur votre perte, le
rvrend Peters Town et miss Ellen.--Je ne crains que cette
dernire, rpondit l'homme gris; je la crains jusqu' l'heure o
elle m'aimera.--Mais vous avez donc encore cet espoir? fit navement
Shoking.--Oui.

L'accent de l'homme gris tait net et convaincu; mais il ne persuada
point Shoking.--Singulire ide, murmura-t-il aprs un silence, que de
vouloir se faire aimer de cette femme hautaine et cruelle, et qui n'a
d'humain que l'apparence.

Le jour o elle m'aimera, elle sera mon esclave, dit l'homme gris. J'en
ferai un des serviteurs les plus dvous de l'Irlande.

Shoking murmura  part lui:--Tous les hommes de gnie ont leur marotte.
Celui-l a mis dans sa tte qu'il serait aim de miss Ellen. Mais il en
sera, je crois, pour ses frais d'esprance, et il a le temps d'attendre.
Le fiacre atteignit Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme il
s'arrtait  la grille du cottage, un souvenir traversa l'esprit de
Shoking:--Matre, dit-il, ne m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma
couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous?

--C'est pour cela que je t'amne ici. Et Shoking prouva en mme temps
un mouvement de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux de
penser qu'il allait redevenir blanc; mais il soupira en songeant qu'il
cesserait, du mme coup, d'tre marquis, dcor d'une foule d'ordres et
porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois lignes du journal le
_Times_.

Le cottage tait silencieux et perdu dans l'ombre des grands arbres
qui l'environnaient.--Tu n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait
marquis? demanda l'homme gris.--Non, rpondit Shoking.--Alors, tu ne
sais pas comment va la fille de Jefferies?--Non. Mais Suzannah doit
toujours tre auprs d'elle.

L'homme gris traversa le jardin et pntra dans le vestibule de la
maison o brlait une petite lampe suspendue au plafond.

Ce valet de chambre modle qui, le premier, avait appel Shoking mylord,
dormait tout vtu sur une banquette. L'homme gris l'veilla. Le valet ne
tmoigna aucune surprise  la vue de Shoking devenu ngre.--Suis-nous,
dit l'homme gris, ou plutt claire-nous, nous allons  la chambre de
lord Wilmot.

Le valet prit un flambeau et monta le premier les marches du large
escalier. Tous trois arrivrent ainsi dans ce cabinet de toilette o
Shoking avait pris son premier bain.--Tu ne reconnais pas mylord? dit
alors l'homme gris au valet de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il
s'est teint en noir pour pntrer dans une taverne o les ngres se
runissent.--Excentrique! murmura le valet avec flegme.--Prpare un
bain, dit encore l'homme gris, et va me chercher cette caisse en bois
des les dans laquelle se trouvent plusieurs flacons.

Le valet ouvrit les robinets  tte de cygne, et l'eau chaude et l'eau
froide tombrent en mme temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis
il sortit pour aller chercher la caisse demande par l'homme gris. Alors
celui-ci dit  Shoking:--Tu penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une
heure. Ton traitement durera quinze jours, et pendant quinze jours tu
prendras soir et matin un bain comme celui que je vais te prparer.
Dshabille-toi.

Shoking poussa un dernier soupir en regardant du coin de l'oeil cette
rosette multicolore qui ornait la boutonnire de son paletot. Puis
il obit. Et comme il se glissait dans le bain et fermait les deux
robinets, le valet de chambre revint avec la caisse aux flacons
mystrieux.




XXVIII


L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit une fiole qu'il fit
miroiter  la bougie et qui contenait une essence incolore. Puis il la
dboucha et en versa le contenu dans le bain. Aussitt l'eau se colora
en vert tendre et Shoking s'cria:--Mais c'est un bain d'absinthe que
vous me faites prendre.

--Attends, dit l'homme gris. Il prit un second flacon qu'on et dit
plein de vin, et il versa dans le bain. L'eau, verte tout  l'heure,
passa subitement au rouge vif; puis ce rouge devint carlate,
s'assombrit un peu et Shoking pouvant murmura.--Bon! voici que je suis
dans le sang  prsent.

--Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit le matre, et puis, ton
valet de chambre te lvera, t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir
bien chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigu, tu dormiras. Quand
tu t'veilleras, tu te feras apporter un miroir.--Et je me retrouverais
blanc?

--Non, mais tu t'apercevras que ton noir est moins vif et que ta peau se
marbre par places.--Et ce soir, je prendrai un autre bain?--Oui.

L'homme gris s'approcha alors d'une table sur laquelle il y avait
de quoi crire. Puis il prit la plume et traa quelques mots sur une
feuille de papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:--Chaque
soir, dit-il, tu iras chez le chimiste du quartier et tu lui feras
emplir ces deux flacons de la composition que je viens de prescrire,
puis tu les verseras l'un aprs l'autre dans le bain de mylord. Le valet
s'inclina.

--Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai pas sortir durant ces
quinze jours?--Non, car  mesure que le traitement oprera, ton corps
passera par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu seras hideux
 voir. On te jetterait des pierres, si tu te montrais dans la rue.
Shoking, soupira de nouveau,--Mais au moins, dit-il, je reviendrai
blanc?--Comme neige.--Et mes cheveux?--Tes cheveux retourneront au roux,
leur couleur naturelle.

Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et passa dans une pice
voisine, o il procda, lui aussi,  une nouvelle toilette. Il se
dbarrassa de sa perruque de cheveux blancs, de son crne pliss, et
de tout ce qui constituait M. Simouns, pour redevenir ce gentleman
de trente-six  trente-huit ans,  l'oeil bleu, au visage ple et
distingu, aux favoris chtain-clair, cet homme enfin d'une rare
distinction que les dandys de Hyde Park avaient pris pour le gentilhomme
russe amoureux de miss Ellen. Quand il fut ainsi mtamorphos, il revint
dans la pice o Shoking tait toujours au bain.--Je viens te dire
adieu, fit-il, et m'occuper de trouver au rvrend une prison digne de
lui, et plus sre que la premire.

Shoking,  qui l'homme gris avait racont la manire dont le rvrend
Peters Town tait tomb en son pouvoir, ne put rprimer un clat de
rire. L'homme gris lui serra main, puis il s'enveloppa de son waterproof
et quitta le cottage. Comme il avait renvoy le fiacre qui les avait
amens, il descendit Heath-mount  pied, fumant son cigare, et du pas
tranquille d'un bourgeois de Londres qui quitte le club aprs une partie
de whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins d'une heure et demie,
et quelque chose qui ressemblait  un rayon de jour commenait  percer
le brouillard lorsqu'il arriva dans la cit.

Une taverne qui avait une licence de nuit, tait ouverte dans Farringdon
street  peu prs en face de l'imprimerie du _Times_. Comme l'homme gris
n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille au matin, il y entra,
s'installa dans le box des gentlemen et se fit servir des sandwich et du
vin de Porto. Son repas fini, il s'aperut que le jour grandissait, et
jetant une couronne sur le comfort il se remit en route,  petits pas,
sans se presser, comme un homme qui roule de vastes projets dans sa
tte.

Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est au bout de Farringdon
street. L'homme gris le traversa et gagna ainsi la rive droite de la
Tamise. Une fois l, il hta tout  coup le pas. Sans doute il avait
trouv ce qu'il cherchait depuis son dpart de Hampsteadt, c'est--dire
l'endroit o il pourrait mettre le rvrend Peters Town en sret et
dans l'impossibilit de recouvrer sa libert. Au lieu de s'enfoncer
dans les ruelles sombres du Borough, l'homme gris remonta alors vers le
Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise, il se dirigea vers
Queen's lisabeth Tavern, l'tablissement auprs duquel, le bateau dans
lequel on avait enlev le rvrend, tait retourn stationner. Au coup
de sifflet qu'il fit entendre, un autre rpondit, puis le bruit de deux
avirons, et la barque vint chercher le matre.--As-tu fait ce que je
t'ai command? dit l'hommage gris  l'Irlandais.

--Oui, j'ai port un panier de provisions  Harris.--Et le
prisonnier.--Il se tenait tranquille.

--C'est bien. Pousse au large. A bord de la pniche.

La barque fila sur la Tamise encore charge de brouillard, bien que
le jour et grandi; elle repassa sous le pont des Moines et le pont
de Londres et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout  coup l'homme gris
poussa un cri d'tonnement et de stupeur. Il carquillait vainement les
yeux; vainement il cherchait la pniche du regard... La pniche avait
disparu... et sans doute le rvrend Peters Town avec elle!...




XXIX


O avait donc pass la pniche et avec elle le rvrend Peters Town, que
l'homme gris croyait si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il
faut rtrograder de quelques heures, et pntrer, bien avant le
jour, dans une taverne de Rotherithe o se runissait une population
d'ouvriers des ports et des matelots, plus hideuse encore que celle qui
se presse, la nuit, sur l'autre rive de la Tamise, dans les bouges du
Wapping. Cette taverne avait un singulier nom, l'_htellerie de l'Ange_
On y buvait, on s'y querellait, on y changeait  toute heure des coups
de poings et quelquefois des coups de couteau. Quand venait minuit,
le landlord posait les volets  sa devanture et avait l'air de fermer
boutique; mais les habitus ne s'en allaient pas pour cela. Quelquefois
un policeman se montrait au bout de la rue, mais il avait bien soin
de ne pas passer devant l'htel de l'Ange. Or, cette nuit-l, un homme
entra en disant:--Si personne ne me paye  boire, ou si le landlord
ne me fait pas crdit d'un verre de gin ou d'ale, je mourrai
trs-certainement de soif, car je n'ai pas un demi-penny dans ma poche.

--H! c'est Nichols, dit un matelot de commerce en levant la tte.--Oui,
c'est moi, Robert, rpondit Nichols, l'ancien associ de John le rough
et de l'cossais Mac Ferson, pour la capture du condamn  mort John
Colden.--Tu as soif? dit le matelot.--Ma gorge est plus sche que le
four d'un ptissier.

--Et pas d'argent?--J'ai bu mon dernier shilling hier soir.--Viens
t'asseoir ici, je t'invite, dit encore le matelot.

Nichols ne se le fit pas rpter, et, sur un signe de Robert, une
servante apporta un pot de bire brune.--a ne va donc pas? reprit
celui-ci.--Non, dit Nichols.--Tu ne veux donc plus travailler aux
docks?--Ah! dame! soupira Nichols, c'est l'ambition qui m'a perdu et
pour avoir t trop gourmand...--Tu n'as plus de quoi manger?--Hlas!

Et Nichols fit  Robert le matelot, le rcit de ses aventures et de ses
msaventures, c'est--dire du temps qu'il avait perdu  rechercher John
Colden, allch qu'il tait par la prime annonce. Le matelot, qui
tait un honnte garon, haussa les paules:--C'est des btises tout
a, dit-il. Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage  te proposer.--Quel
ouvrage? fit Nichols.--Cinquante shillings et la nourriture pour une
semaine.--Plat-il? fit Nichols.

--Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis venu ici pour embaucher
quatre hommes. Si tu veux en tre, c'est march conclu.

--Mais pour quelle besogne? demanda Nichols.--Tout ce qu'il y a de plus
simple et de plus honnte. Tu as navigu?--Dix ans.--Fort bien. Nous
embarquons au point du jour.--Et o allons-nous?--A Boulogne, par la
Tamise; nous allons conduire un convoi de chevaux pour le compte de
master Manning, le marchand clbre.

A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de ses aventures sur la
pniche.--Cela te va-t-il? insista le matelot.--Oui.--Eh bien! bois
encore un coup. As-tu faim?--Oui, dit encore Nichols.

Robert fit servir de la choucroute et du jambon  Nichols, qui se mit 
dvorer. Une heure aprs ils quittaient le cabaret en compagnie de deux
autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens matelots.--Les
chevaux arriveront par le convoi de cinq heures du matin,  la gare de
London-Bridge, dit alors Robert; et il faut que nous soyons  bord pour
les recevoir. Mais il nous manque un matelot, o le prendre?--Bah! fit
Nichols. Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons le trouver
 bord de la pniche.--Comment cela?--Il n'y a pas de nuit o quelque
pauvre diable, qui ne sait o coucher, n'aille s'y rfugier.--Tiens, dit
Robert, c'est une ide cela!

Et ils se dirigrent vers le bord de l'eau, et, un quart d'heure aprs,
ils montaient  bord de la pniche. L'Irlandais Harris n'avait pas
quitt son poste, seulement, il avait absorb les provisions que lui
avait apportes le batelier, il avait bu un pot de bire tout entier,
et s'tait endormi ensuite. Seulement il s'tait couch tout de son
long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de laquelle le rvrend
Peters Town tait prisonnier, et, si celui-ci avait essay de sortir ou
de briser le panneau, Harris se ft certainement veill.--Quand je
te disais que nous trouverions notre affaire ici, s'cria Nichols en
apparaissant, en haut de l'chelle qui plongeait dans les flancs de
la pniche. Et,  la lueur du bout de chandelle allum par Nichols,
le matelot Robert et les deux autres compagnons aperurent Harris
l'Irlandais endormi.




XXX


La lumire veilla Harris en sursaut. En un clin d'oeil il fut sur ses
pieds et regarda les gens  qui il avait affaire. Harris, nous
l'avons dit, tait un vritable colosse et il tait dou d'une force
herculenne. Mais il tait en prsence de quatre hommes, et quatre
hommes viennent toujours  bout d'un seul. Mais Harris, en dpit de
ses proportions gigantesques, tait intelligent et possdait un grand
sang-froid.--Que voulez-vous? dit-il.--Tiens, dit Nichols, c'est un
Irlandais.--Et je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce que vous me
voulez. Et il prit l'attitude d'un boxeur qui se met en dfense. Mais le
matelot Robert lui dit:

--Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuad que nous ne te voulons
pas de mal, au contraire... et tu me parais homme  ne pas refuser
cinquante shillings.--Cela dpend, dit froidement Harris.--Que
faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds
sur le panneau de la cale, et il tait par consquent toujours matre
de son prisonnier.--Et vous-mme, rpondit-il, qu'y venez-vous
faire?...--Je suis le capitaine du btiment.--De cette
pniche.--Oui.--Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant o
coucher...

--Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir
choisir, camarade.--Choisir quoi?--Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou
tre des ntres, car nous allons partir. Harris tressaillit.--Avec la
pniche?...--Et un convoi de chevaux.--Diable! pensa l'Irlandais, le
matre n'avait pas prvu a. Comment vais-je tirer le rvrend de la
cale?

Robert ajouta:--Tu ne me parais pas riche.--Je suis pauvre comme tous
les Irlandais, rpondit firement Harris.--Mais tu ne refuses pas de
gagner ta vie honntement.--Non, certes.

--J'ai besoin d'un quatrime matelot. Nous allons  Boulogne et nous
revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.--Mais fit
Harris qui tenait  gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot,
il faudrait savoir si j'ai navigu. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix
ans de mer et j'ai t pilote-ctier.--Alors, tu tiendras la barre, fit
Robert.

Harris eut un frisson de joie  ces derniers mots. Une inspiration,
rapide comme un clair, traversa son esprit. Il tait peu probable qu'on
et affaire dans la cale avant le dpart, et l'paisseur du panneau
avait d empcher le rvrend Peters Town d'entendre ce qui se disait
dans l'entre-pont.

Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la pniche tait
pleine d'Irlandais, il tait prsumable qu'il continuerait  se tenir
tranquille.

Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris tait sr de
son plan, c'est--dire de la ralisation de cette ide qui venait de lui
passer par l'esprit. Cette ide, comme on va le voir, tait fort simple.
Harris s'tait dit:--Je connais la Tamise comme le quartier de Drury
lane, o j'habite depuis quinze ans. Je sais qu' l'embouchure du fleuve
il y a des rochers  fleur d'eau, que les pilotes vitent avec soin. Je
passerai au travers avec mon habilet merveilleuse, et je me gagnerai
ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se dfieront plus de moi.
Mais, un peu plus loin,  un quart de lieue des ctes, il y a un autre
rcif; je gouvernerai droit dessus, et la pniche sombrera. Je suis
assez bon nageur pour gagner la cte  la nage, et probablement mes
compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prtre qui, enferm
 fond de cale, se noiera. Le matre m'avait command de le garder
prisonnier; mais,  l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout
ce que je puis faire.

Et ds lors, Harris parut accepter avec empressement les offres du
matelot Robert. Les mts, couchs sur le pont, furent redresss et
grs; puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi arriva un peu
aprs six heures, et fut embarqu immdiatement. Les premiers rayons du
jour peraient le brouillard, lorsque Robert prenant le commandement de
la pniche, ordonna l'appareillage, et bientt aprs, la pniche, toutes
voiles dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'lana sur les
flots de la Tamise. Une heure plus tard, Robert disait  Nichols, en lui
montrant Harris qui tenait la barre:--Je crois que nous avons fait l
une fire rencontre. C'est un matelot fini.--Oui, mais il me dplat,
murmura Nichols. Le rvrend Peters Town tait toujours  fond de cale
et personne n'avait song  y descendre.




XXXI


Dj la pniche avait pass devant Gravesend et approchait de
l'embouchure de la Tamise; dj Harris tait sr du triomphe, et le
matelot Robert, embauch par M. Manning comme capitaine, s'extasiait
sur son habilet  tenir la barre, lorsque Nichols, qui n'tait pas un
travailleur de premier ordre, se dit:--Je ne me suis pas encore repos,
je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai un brin sur la
paille, entre deux chevaux. Le hasard voulut que la place qu'il choisit
pour son lit de repos ft tout auprs du panneau de la cale.--H!
h! dit-il, c'est pourtant l que j'avais enferm Shoking, et que cet
imbcile de Mac Ferson l'a laiss chapper.

Et faisant cette rflexion, il se souvint que dans la cale, il devait
y avoir un amas de paille, et qu'il y serait mieux, et plus
confortablement encore que dans l'entre-pont. Il ouvrit donc le panneau
et se laissa glisser dans les tnbres. Mais ses pieds, au lieu de
toucher le sol, heurtrent un corps mou, et, tout aussitt, il entendit
une sorte de gmissement.--Par Saint-George! s'cria-t-il, il y a
quelqu'un ici!--Oui, rpondit une voix, il y a quelqu'un qui fera la
fortune de celui qui lui viendra en aide. Nichols tait un homme de
sang-froid. Il frotta une allumette sur son pantalon en guenilles; la
flamme ptilla et il aperut alors le rvrend garrott et couch sur
le dos.--Un prtre? murmura-t-il, aussi vrai que je me nomme
Nichols.--Nichols! s'exclama le rvrend, tu te nommes Nichols? Tu as
connu John le rough?--C'tait mon ami.--Alors, dit le rvrend, c'est
toi qui recherchais John Colden.--Oui, dit encore Nichols.

Peters Town comprit que le ciel ou plutt l'enfer lui envoyait un
secours.--Nichols, dit-il, si tu me dlivres, tu auras deux cents livres
demain.--Deux cents livres!--Oui, c'est l'homme gris et ces abominables
Irlandais qui m'ont enferm ici.

Nichols s'empressa de dbarrasser le rvrend de ses liens.--Oui,
certes, dit-il, je veux vous dlivrer, mais comment? Il y avait un
homme qui vous gardait  bord de la pniche.--Oui, un Irlandais appel
Harris.--C'est lui qui tient la barre, dit Nichols, et certainement il
aura assez d'ascendant sur les autres pour vous retenir ici.

Puis Nichols eut une inspiration:--Savez-vous nager? dit-il,--Un
peu.--Alors je vous dlivrerai et je vous sauverai. Ne bougez pas,
tenez-vous tranquille et comptez sur moi.

Nichols regrimpa dans l'entre-pont et ferma le panneau. Une seconde
aprs il tait sur le pont. La pniche venait d'entrer dans cette
partie de la Tamise qui, voisine de l'embouchure, est souvent, en hiver,
charge de brumes paisses. Harris tenait toujours la barre.--Il ne
quittera pas son poste en ce moment, pensa Nichols. Et il sonda du
regard l'paisseur de la brume qui masquait les ctes.

La pniche tait  peu prs en face de Stanford. Nichols redescendit
dans l'entre-pont, souleva de nouveau le panneau de la cale et dit au
rvrend qu'il avait dbarrass de ses liens:--Vite! montez! Peters
Town se hissa dans l'entre-pont.--Otez vos habits et vos souliers, dit
encore Nichols. Le rvrend obit. Alors Nichols ouvrit un sabord.--Si
les forces vous manquent, dit-il, je vous soutiendrai. Ne craignez rien,
j'ai sauv plus d'un homme qui se noyait. Et il poussa le rvrend,
qui sauta rsolument  l'eau. Puis Nichols s'lana aprs lui dans
la Tamise. La brume tait si paisse que ceux qui taient sur le pont
n'entendirent qu'un bruit sourd. Mais ils ne virent rien...




XXXII


Quinze jours s'taient couls depuis le jour o l'homme gris stupfait,
constatait la disparition de la pniche et du rvrend, et o celui-ci
s'tait sauv  la nage en compagnie du rough Nichols. Pendant ces
quinze jours bien des vnements avaient eu lieu. D'abord Shoking tait
redevenu blanc; ensuite on avait instruit deux procs criminels, celui
de John le rough, le meurtrier de Paddy et celui de mistress Fanoche, la
nourrisseuse d'enfants. John avait t pendu la veille devant la prison
de Horsemonger. L'excution de mistress Fanoche tait pour ce jour-l
mme o nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il tait six heures
du matin, nuit encore par consquent; et une pluie fine se dgageait du
brouillard.

Cependant grande tait l'agitation dans la cit. Aux environs de Newgate
street et d'Old Bailey, immense la foule, et il fallait jouer des coudes
pour se frayer un passage au travers de ce monde avide de spectacles
sanglants et d'motions. Tous les public-houses taient ouverts et
pleins de buveurs. Il y en avait mme un au coin d'Old-Bailey dont le
publican avait lou toutes les fentres  des lords,  des gentlemen
et  des ladies. Les fentres se louent,  Londres, pour une excution,
comme  Paris une stalle d'Opra. Or, parmi les gens lgants qui
venaient dans cette maison dont nous parlons, assister au supplice de
mistress Fanoche se trouvait une lgante personne dont le visage
tait couvert d'un voile pais, mais dont la taille svelte annonait
la jeunesse, et les cheveux luxuriants, la beaut. Elle avait lou
pour elle et sa femme de chambre, une croise tout entire  l'tage
au-dessus du public-house, et elle tait arrive  quatre heures du
matin, alors que la foule encore clair-seme, permettait aux voitures
d'approcher.

Le premier tage, dont le public-house proprement dit composait le
rez-de-chausse, tait destin  des meetings et des repas de corps.
Aussi tait-ce une longue et vaste salle perce de dix croises donnant
toutes sur Old Bailey; or, cette salle tait pleine lorsque six heures
sonnrent.

La femme au voile pais et sa camrire taient donc  leur fentre et
assistaient avec un empressement et une curiosit dignes en tous points
du peuple anglais,  la construction de l'chafaud. Toutes les fentres
loues taient occupes, sauf une seule. Il avait suffi cependant de
placer dessus une pancarte annonant qu'elle avait un locataire, pour
que personne ne songet  s'en emparer. Or, la femme au voile pais
occupait prcisment la croise voisine. De temps en temps elle tournait
 demi la tte vers la porte de la salle. On et dit qu'elle tait
plus curieuse de savoir  qui cette fentre appartenait pour une heure,
qu'elle n'tait friande du sinistre spectacle qu'on prparait sur la
petite place triangulaire d'Old-Bailey.

Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnrent. Presque aussitt deux
nouvelles personnes entrrent dans la salle. Il y eut parmi celles qui
s'y trouvaient dj un moment d'tonnement et presque un mouvement
de curiosit. Ces deux personnes taient des gens du peuple, un homme
encore jeune, un autre plus vieux, de vritables roughs en guenilles
et qui venaient, de par la toute-puissance de la libert anglaise,
s'asseoir, pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et de ces
ladies. Quelques-unes de ces dernires laissrent mme chapper un geste
de rpugnance.

Une seule personne ne broncha point, c'tait la femme au voile pais.
Or, ces deux nouveaux venus qui avaient sans doute donn plus d'un coup
de poing pour se frayer un passage  travers la foule qui encombrait
les abords de Newgate, n'taient autres que Shoking et l'homme gris.
Ce dernier tait venu, dans la journe prcdente, vtu en gentleman et
avait lou sa fentre, puis il avait parcouru des yeux la liste que lui
avait prsente le publican et qui contenait les noms des personnes qui
avaient dj lou des fentres. Un de ces noms l'avait fait tressaillir
et il n'avait pu s'empcher de murmurer:--Enfin, je vais donc la
retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris et Shoking, qui avaient
eu leurs raisons sans doute pour se vtir ainsi, venaient de faire leur
apparition, au moment mme o l'chafaud tait dress. Les aides de
Calcraff allaient et venaient  l'entour, portant des torches, et sur la
plate-forme on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus ple encore qu'
l'ordinaire. La femme au voile s'tait penche au dehors. L'homme gris
en fit autant. Tout  coup la lueur d'une torche claira son visage une
seconde et la femme au voile touffa un cri de surprise: alors l'homme
gris s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons semblaient
vouloir dmentir.--Ne serait-ce pas  miss Ellen Palmure que j'aurais
l'honneur de parler?

--Silence! murmura-t-elle d'une voix mue. En voyant le prtendu rough
s'approcher de cette lgante personne, les ladies et les gentlemen
croyaient deviner la vrit. Le rough n'tait autre qu'un excentrique
gentleman empruntant au peuple anglais ses haillons pour mieux voir 
son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse d'enfants. Et l'homme
gris et miss Ellen causrent ds lors familirement et personne ne fit
plus attention  eux.




XXXIII


Que disaient donc entre eux miss Ellen et l'homme gris? Ds les premiers
mots, l'entretien avait pris une tournure tout  fait distingue et mme
chevaleresque. Cet homme en guenilles s'tait approch de la patricienne
en lui disant:

--J'tais sr, miss Ellen, de vous trouver ici. Miss Ellen eut un
dernier clair dans les yeux, puis elle tendit sa main  l'anglaise 
son ennemi.

--Pouvez-vous douter, fit-elle, que je vinsse  votre triomphe?--Ah!
c'est juste, dit-il en souriant.--Vous tes la cause de la mort de
cette pauvre nourrisseuse d'enfants, hein?--Mon Dieu! rpliqua-t-il en
souriant toujours, puisque j'ai usurp un bout du rle de la Providence,
il faut bien que je le joue en conscience.--Voyons n'a-t-elle pas
mrit la mort? et toutes les innocentes cratures qu'elle a martyrises
n'ont-elles par le droit d'tre venges?--Incontestablement.

--Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer,
miss Ellen.--Quinze jours au moins, cher.--Me hassez-vous
toujours?--Plus que jamais.

L'homme gris tenait toujours dans sa main la main de miss Ellen, et il
lui sembla que cette main tremblait lgrement.--Ah! vraiment,
fit-il, vous me hassez?--De toute mon me.--Tant mieux!... l'heure
approche.--L'heure o je vous aimerai?--Oui. Elle ne rpondit pas; mais
quelque chose comme un soupir souleva sa poitrine. Puis comme si elle
et voulut se donner une contenance, elle regarda l'heure  sa montre.

--Nous avons sept ou huit minutes encore, dit-elle, me permettez-vous
une question?--Parlez, miss Ellen.--Vous avez donc mis mon cher petit
cousin en sret?

--Oui certes, et je puis vous donner de ses nouvelles, il est en France,
dans une pension o on l'lve et o on en fera un homme. Vous verrez,
miss Ellen. Quand il en sera temps, l'Irlande aura en lui un chef
digne d'elle. Il tenait toujours la main de miss Ellen et cette main
continuait  trembler.--Monsieur, reprit-elle, puisque vous m'avez donn
des nouvelles de Raph, pourriez-vous me dire ce que vous avez fait du
rvrend Peters Town!

L'homme gris tressaillit; son regard pesa sur miss Ellen comme s'il
et voulu descendre au fond de son me, en scruter les penses les plus
secrtes et mettre sa sincrit  la torture.--Vous ne le savez donc
pas! dit-il enfin, voyant que miss Ellen continuait  le regarder avec
curiosit.

--Depuis le jour o vous m'tes apparu sous le nom de M. Simouns, je ne
l'ai plus revu, dit-elle. Pour la premire fois, peut-tre, cet homme
qui savait lire au fond des coeurs, se trompa. Il crut que miss Ellen
disait vrai. Miss Ellen dit-il, j'ai enlev le rvrend comme j'avais
fait de l'enfant, et cela le mme soir. Je l'ai enferm  bord de
la pniche _Manning_, sous la garde d'un gant appel Harris.
Malheureusement on a eu besoin de la pniche pour transporter des
chevaux en France. Alors Harris n'a pas trouv d'autre moyen de
conserver son prisonnier que d'accepter  bord le rle de pilote.
Miss Ellen paraissait couter l'homme gris avec avidit. Celui-ci
continua.--La pniche a pris le large et descendu la Tamise. A
Hampsteadt, un brouillard pais couvrait le fleuve, mais ce brouillard
servait les projets d'Harris. Cependant,  un certain moment, il a
entendu comme le bruit de deux corps qui tombent  l'eau, et il a
souponn qu'un des hommes de l'quipage avait dlivr le rvrend qui
tait enferm dans la cale et que tous deux s'taient sauvs par
un sabord. Mais, comme il ne pouvait quitter la barre, il lui a
t impossible de vrifier le fait. Alors il a donn suite  son
projet.--Ah! il avait un projet!--Oui. Une fois en pleine mer il a
dirig la pniche sur un cueil, et elle a sombr. La brune tait si
paisse que Harris, qui s'est sauv  la nage, n'a pu savoir si ses
compagnons s'taient tous noys. Mais nous avons tout lieu d'esprer que
le rvrend...

L'homme gris fut interrompu par une immense clameur de la foule.
Mistress Fanoche venait d'apparatre sur l'chafaud. Elle criait et
pleurait, et se dbattait aux mains des aides de Calcraff.

Ce fut rapide comme l'clair. Le bonnet noir s'enfona sur ses yeux, la
trappe joua... Mistress Fanoche se balana dans l'espace.

Alors l'homme gris entrana miss Ellen loin de la croise.--Eh bien!
dit-il.--Oh! fit-elle avec une motion qui le fit tressaillir, vous tes
un homme terrible... je vous hais, mais je vous admire... Et elle voulut
s'esquiver au milieu de cette foule de curieux qui avait envahi la salle
du public-house. Mais il la retint.--Je voudrais vous voir, dit-il,
donnez-moi un rendez-vous!--Oseriez-vous donc y venir!--Oui, car vous
allez m'aimer, si vous ne m'aimez dj.--Eh bien! fit-elle, avec une
voix qui tremblait d'motion, si vous l'osez, venez dans le souterrain
qui vous a servi  pntrer une fois chez moi.--Quand!--Demain.--A
quelle heure!--Minuit.--J'y serai. Et l'homme gris la salua et fit signe
 Shoking de le suivre.

Le lendemain, en effet, un peu avant minuit, une barque se dtacha de la
rive droite de la Tamise et glissa silencieusement dans le brouillard.
Deux hommes la montaient: Shoking et l'homme gris. Shoking assis 
l'avant, maniait les deux avirons. Debout,  l'arrire, l'homme gris,
tte nue, envelopp dans un manteau couleur de muraille, paraissait
absorb par une rverie profonde. La barque descendait au fil de
l'eau et le brouillard tait si pais que les rverbres du pont de
Westminster apparaissaient, dans l'loignement, comme des charbons
couverts de cendres. Shoking soupirait de temps  autre. Tout  coup,
et comme ils approchaient du pont, il dit vivement:--Matre, c'est donc
bien vrai? Vous allez  ce rendez-vous?

Cette question directe arracha l'homme gris  sa contemplation.--Sans
doute, dit-il. Shoking eut un nouveau soupir.--A votre place,
murmura-t-il, je sais bien ce que je ferais.--Que ferais-tu?--Je n'irais
pas.--Ah! et pourquoi?

--Je craindrais un pige. Un sourire passa sur les lvres de
l'homme gris, mais il ne rpondit pas. Shoking ne se tint pas pour
battu.--Qu'est-ce que vous voulez! dit-il, on n'est pas matre de ses
pressentiments.--Ah! tu as des pressentiments?--Oui, matre.--Quels
sont-ils?--J'ai l'ide que si vous allez plus loin...--Eh bien?--Il vous
arrivera malheur.

L'homme gris haussa les paules; puis il tira sa montre, et en approcha
son cigare, dont il se fit un flambeau pour voir l'heure.--Minuit moins
un quart, dit-il. Au lieu de bavarder, ami Shoking, fais-moi le plaisir
de nager plus vigoureusement. Il ne faut pas faire attendre miss Ellen.

--Vous croyez  donc l'amour de cette vipre?--Oui. Shoking leva les
yeux aux ciel, et il eut un regard qui voulait dire:--Pardonnez-lui, mon
Dieu! mais l'amour le rend aveugle. Ce n'est pas miss Ellen qui l'aime,
c'est lui qui est fou.

--Hte-toi! dit brusquement l'homme gris, comme s'il et devin les
secrtes penses de Shoking.

Shoking se mit alors  frapper l'eau de ses deux avirons avec une sorte
de rage, et comme s'il et eu hte  quelque tragique dnoment.
L'homme gris tait retomb dans sa rverie. La barque rasa les murs
du Parlement, passa sous la dernire arche du pont, du ct de la rive
gauche, puis vint stopper  ce mme endroit o elle s'tait arrte
dj, cette nuit-l o l'homme gris avait pntr dans l'htel Palmure
par le souterrain. La Tamise avait grossi et l'homme gris fit cette
remarque, qu' la mare haute l'eau monterait jusqu' l'orifice du
souterrain. Shoking, dsesprant d'arrter son matre, avait saisi
l'anneau de fer enfonc dans une des pierres de la digue. Puis, au moyen
d'une corde, il y avait fix la barque de telle sorte que l'homme gris
pouvait atteindre l'entre du boyau en se haussant sur le banc o tout 
l'heure il tait assis avec Shoking.--Tu vas m'attendre, dit-il.--Ainsi,
matre, dit Shoking, tentant un dernier effort, vous ne me croyez
pas?--Non.--Vous croyez  l'amour de miss Ellen?--J'en serai sr dans
une heure.

Shoking leva un dernier regard vers le ciel nuageux, comme pour le
prendre  tmoin de la folie de son matre.--Avez-vous vos pistolets, au
moins? dit-il encore.--Non.--Votre poignard.

--Pas davantage.--Mais c'est de la folie! s'cria Shoking au
dsespoir.--Imbcile! dit l'homme gris, o as-tu vu qu'on allait arm 
un rendez-vous d'amour? En mme temps, il saisit  deux mains la pierre
qui servait d'entablement  l'orifice du souterrain, se hissa lestement
dessus et dit:--Attends-moi! Puis, Shoking le vit disparatre et se
trouva seul...--Oh! j'ai peur... j'ai peur... murmura-t-il alors.




XXXV


Shoking avait peur... Non pour lui,  cette heure, bien que nous ayons
pu voir que Shoking tenait assez  la vie et n'en faisait nullement fi;
mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer qu' l'homme gris. Or,
cela tenait peut-tre  ce que Shoking n'ayant jamais t ni beau ni
riche, ne s'tait pas par consquent jamais trouv l'enfant gt du beau
sexe, mais il ne croyait gure  l'amour et estimait que la femme n'a
d'autre mission srieuse en ce monde que de tromper l'homme du soir
au matin. Et quand il fut seul dans la barque. Shoking soupira de plus
belle et se dit:--Dcidment, il n'y a pas d'homme compltement fort.
Chacun a sa faiblesse, et mon pauvre matre, l'homme gris a la sienne.
Il croit  l'amour! Moi j'ai dans l'ide qu'il va donner tte baisse
dans un pige que lui a tendu ce diable en jupons qui nous a dj jou
tant de mauvais tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une fois
dans le pige, il s'en tirera.

Ceci n'tait pas, au demeurant, trop mal raisonn, attendu que si
Shoking croyait au pige, il n'abandonnait pas sa foi robuste dans
les ressources prodigieuses de l'homme gris. Il y avait bien un quart
d'heure que celui-ci tait entr dans le souterrain. Les suppositions
les plus pouvantables s'taient tout  coup prsentes  l'esprit
troubl de Shoking. D'abord il avait cru qu'on allait assassiner l'homme
gris, et qu'il entendrait ses cris d'agonie; puis il s'tait imagin
que le souterrain tait plein de barils poudre et qu'on allait le faire
sauter, puis encore une foule d'autres dnoments tragiques. Mais rien
de tout cela n'arrivait, et le plus grand calme paraissait rgner dans
le souterrain. Cependant tout  coup, un bruit frappa l'oreille inquite
de Shoking. Ce bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du milieu de
la Tamise, et c'tait un bruit d'avirons frappant l'eau avec une cadence
et une rgularit parfaite. Shoking se dit:--Ce sont des mariniers
ou des pcheurs, ou peut-tre mme des agents de police du bateau le
_Royalist_. Tenons-nous tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit
cependant, devenait plus distinct et la barque paraissait approcher de
plus en plus, viendrait raser la berge au point de se trouver bord 
bord avec celle de Shoking.

Cependant elle se rapprochait de minute en minute. Shoking ne la voyait
pas encore, mais il entendait un murmure confus de voix se mler au
bruit des avirons. Enfin, tout  coup, elle dchira le brouillard et
apparut aux yeux de Shoking. Alors celui-ci se coucha  plat ventre dans
le canot. Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une vague inquitude
s'empara alors de Shoking. Il y avait trois hommes dedans: un qui se
tenait debout  l'arrire; deux autres qui nageaient. La nuit tait
noire, on le sait; mais si Shoking ne pouvait voir le visage de ces
trois hommes, il entendit tout  coup une voix qui le fit tressaillir.
Cette voix, il l'avait entendue dj; et cependant, il ne pouvait dire
encore quel tait l'homme  qui elle appartenait.--Oui, disait-elle,
c'est pour demain matin.

--a va bien  Newgate, rpondit une autre voix, celle du second
batelier sans doute, mais qui tait tout  fait inconnue 
Shoking.--Hier, on a pendu la nourrisseuse. Demain...--Demain, reprit la
premire voix, ce sera le tour de ce pauvre John.

Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de Shoking. Il savait
enfin quelle tait cette voix. C'tait la voix de Nichols. Et la barque
avanait toujours, et l'pouvante s'empara de Shoking, qui n'osait
bouger et se disait:--S'ils me reconnaissent, je suis perdu!

En effet, en ce moment-l, Shoking se repentait amrement d'avoir quitt
cette bonne peau noire dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer.
Tout  coup Nichols et son compagnon donnrent un dernier coup d'aviron
et la barque vint heurter le canot de Shoking, qui se redressa perdu,
tant la secousse avait t violente!...




XXXVI


En se redressant, Shoking avait obi  une inspiration. Oubliant l'homme
gris pour ne songer qu' sa propre conservation, il avait voulu se
jeter  l'eau et se sauver  la nage. Cela et t facile peut-tre, en
admettant que la barque de Nichols et heurt la sienne par hasard. Il
tait vident qu'alors Shoking avait le temps de se prcipiter dans la
rivire avant qu'on l'eut reconnu. Mais, hlas! le hasard n'tait pour
rien dans cette rencontre, comme on le va voir. A peine Shoking tait-il
debout que Nichols sauta dans le canot et prit le malheureux  la
gorge. Shoking jeta un cri et voulut se dbattre.--Me reconnais-tu, dit
Nichols!

Shoking se dbattit encore; mais alors, l'homme qui se tenait debout
dans la barque, dit d'une voix imprieuse:--Garrottez-moi ce drle... Et
Shoking reconnut la voix du rvrend Peters Town, comme il avait reconnu
celle de Nichols.--S'il crie, tue-le! dit encore le prtre.--Les morts
reviennent, pensa Shoking, dont les cheveux se hrissaient.

--Tu es cause de la mort de John qu'on va pendre demain matin, dit
Nichols, mais tu auras ton compte tout  l'heure.--Grce! balbutia
Shoking.--Vous ferez de ce garon ce que vous voudrez plus tard, dit le
rvrend. Pour le moment, contentez-vous de le rduire  l'impuissance.

Nichols tait assist d'un solide gaillard. Tous deux se jetrent sur
Shoking, le renversrent, et en un tour de main il fut garrott et
on lui mit un mouchoir dans la bouche pour l'empcher de
crier.--Maintenant, dit le rvrend, poussez votre barque jusque sous
l'escalier du pont de Westminster. On m'attend chez lord Palmure.
Nichols et son compagnon repassrent dans la barque, laissant Shoking
dans le canot. Bien qu'il ft rduit  une impuissance complte, Shoking
reprit courage en les voyant s'loigner. Un moment mme il espra
que l'homme gris reviendrait assez  temps pour le dlivrer. Mais son
esprance fut encore due. En trois coups d'aviron la barque de Nichols
alla heurter la premire marche de l'escalier du pont de Westminster.
Alors le rvrend quitta la barque, et la Tamise, portant sa voix comme
un cho, Shoking l'entendit qui disait:--Vous savez ce que vous avez 
faire  prsent?--Oui, Votre Honneur, rpondit Nichols.

Shoking, qui tait parvenu  soulever sa tte jusqu'au niveau du bordage
de son canot, vit alors le rvrend mettre le pied sur l'escalier et
monter rapidement, tandis que la barque virait de bord et revenait en
droite ligne sur le canot.--Ah! pensait Shoking perdu, c'est pourtant
le matre qui l'a voulu. Du moment o le rvrend n'est pas noy, et o
on l'attend chez lord Palmure, c'est que l'homme gris est tomb dans un
pige. Il est perdu, et moi aussi. Nichols revint et son compagnon et
lui passrent de nouveau dans le canot. Seulement, ils avaient chacun 
la main un instrument dont Shoking ne put tout d'abord dfinir la nature
et la destination, mais qui ressemblait  un norme bton.--Ah! ah! mon
camarade, ricana Nichols, tu as voulu nous jouer des tours, au rvrend
Peters Town et  moi. Eh bien! tu verras tout  l'heure, ce qu'il en
cote.

En mme temps, il brandit l'instrument qu'il avait  la main et Shoking
entendit un bruit sourd. Cet instrument, qui n'tait autre qu'un pieu en
fer venait de heurter la pierre qui servait d'entablement  l'orifice du
souterrain.--A la besogne! rpta le compagnon de Nichols. Et tous
deux se mirent  attaquer vigoureusement les pierres de la digue. Alors
Shoking domina sa propre pouvante pour ne plus songer qu'au matre. Il
avait compris!...

Nichols et l'homme qui tait avec lui attaquaient la digue de faon 
largir la brche du souterrain jusque au-dessous du niveau de l'eau;
et l'eau se prcipiterait alors dans le souterrain... Et l'homme gris
serait noy!... Et l'me de Shoking s'leva tout  coup jusqu'aux
attitudes de la prire, et ses lvres murmurrent:--Mon Dieu! mon Dieu!
vous qui protgez l'Irlande, ne nous sauverez-vous donc point?

Mais Nichols et son compagnon continuaient leur besogne; les pierres se
dtachaient une  une, et tout  coup le canot dans lequel Shoking
tait couch fut pris et agit comme par un tourbillon. La Tamise se
prcipitait en bouillonnant dans le boyau souterrain, o l'homme gris
tait all, follement  un rendez-vous d'amour...




XXXVII


Suivons maintenant l'homme gris que Shoking avait en vain essay de
retenir. L'homme gris, sans armes, ayant mme laiss son manteau dans
le canot tait rsolument entr dans ce souterrain qui passait sous une
partie de Belgrave square et aboutissait  l'htel Palmure. Si on se
souvient de la promenade nocturne que miss Ellen, son pre et Paddy,
qui portait un flambeau, avaient faite quelques jours auparavant, on
se rappellera la conformation exacte du souterrain. Si on le suivait en
partant du ct de la rivire, on trouvait un plan inclin qui montait
lgrement jusqu' cette salle ronde dans laquelle descendait, comme un
puisard, l'escalier qui prenait naissance derrire le mur du cabinet de
lord Palmure. Cette salle ronde, entirement taille dans le roc et
la pierre, avait d, comme lord Palmure, l'avait expliqu  sa fille,
servir de lieu de runion aux partisans du roi Charles Ier, alors qu'ils
travaillaient  le sauver. Il s'y trouvait trois issues: l'une, qui
tait la continuation du souterrain jusqu' la Tamise, l'autre, qui
menait  l'escalier, et une troisime, qui avait t mure, mais dont
on apercevait parfaitement encore l'ouverture par les joints des pierres
rapportes en forme de cintre. L'homme gris fit d'abord quelques pas
dans les tnbres; puis, comme il avanait toujours, un rayon de lumire
le frappa au visage.

Le souterrain, on s'en souvient sans doute, dcrivait une courbe lgre
tout en montant, et cela expliquait pourquoi l'homme gris avait d'abord
march dans l'obscurit.--Elle m'attend! se dit-il. Et il doubla le
pas. A mesure qu'elle avanait, la lumire devenait plus vive, mais elle
tait sans rayons; on et dit la clart de la lune par une belle
nuit d't, sur les collines de quelque pays mridional. L'homme gris
avanait toujours. Tout  coup, il s'arrta, un peu tonn, et comme
bloui. Il tait au seuil de la salle ronde; mais de la salle ronde
mtamorphose par la baguette de quelque fe invisible. Ce n'tait plus
un souterrain, c'tait un boudoir. Un boudoir clair par une lampe 
globe dpoli, tendu d'toffes de soie aux couleurs harmonieuses, jonch
d'un pais tapis, garni de meubles lgants. Miss Ellen avait, en une
nuit et une journe, converti ce lieu mystrieux en une petite salle au
demi-jour voluptueux, et telle que l'homme le plus pris aurait pu la
rver pour y recevoir son idole. Un sourire lui vint aux lvres, et il
entra dans le boudoir improvis.--J'arrive le premier, se dit-il. En
effet, la salle tait vide encore. Mais l'homme gris avait fait quelques
pas  peine, que miss Ellen parut. Elle avait mis une robe de velours
noir qui rehaussait encore l'clat de ses paules blanches et de ses
bras nus. Sa luxuriante chevelure dnoue retombait en boucles confuses
des deux cts de son col de cygne. Elle vint  l'homme gris et lui
dit en lui tendant la main:--C'est bien. Vous tes exact. Et elle se
pelotonna comme une belle tigresse au fond d'une ottomane, lui
indiqua un sige auprs d'elle, et dit encore:--M'aimez-vous toujours,
monsieur.--Comme vous m'aimez, rpondit-il. Et il se mit  genoux devant
elle et se mit  lui parler cette langue loquente et sductrice de la
passion, qu'on ne parle que de l'autre ct du dtroit, c'est--dire
en France et en Italie, et que les Anglais ignoreront toujours. Mais
soudain, miss Ellen l'interrompit par un clat de rire.--Oh! fou que
vous tes! dit-elle. Il se releva lentement, mais sans surprise.--En
vrit! dit-il, vous trouvez que je suis fou?--Oui, fou et niais.

--Vraiment? et pourquoi?--Mais parce que, fit-elle d'une voix qui devint
sifflante et moqueuse, tandis qu'un regard plein de haine jaillissait
de ses yeux, parce que vous avez pu croire un seul instant que je vous
aimerais....--Je le crois encore, dit-il. Et il lui prit la main et
y posa ses lvres. Miss Ellen avait maintenant un rire de
damne:--Savez-vous, fit-elle, que vous tes tomb dans un pige?--Ah!
dit-il.--Un pige d'o l'Irlande entire ne saurait vous tirer. Je vous
ai pourtant prvenu, dit-elle encore, je vous ai dit hier: prenez garde!
oserez-vous donc venir?--C'est vrai, dit froidement l'homme gris, et je
suis venu.

Elle montra du doigt la porte de l'escalier.--Tenez, dit-elle, la maison
de mon pre et cet escalier sont pleins de policemen et de soldats.--En
vrit! fit-il avec calme.--Et peut-tre, continua-t-elle, pensez-vous
qu'il vous sera facile de vouen aller par l.... Et elle dsignait
l'entre du souterrain qui descendait  la Tamise. L'homme gris ne
rpondit pas. En ce moment on entendit un bruit sourd qui ressemblait au
roulement lointain du tonnerre.--Entendez-vous ce bruit dit encore
miss Ellen.--Oui, dit l'homme gris, c'est le fleuve qui entre dans le
souterrain et qui va monter lentement jusqu'ici, de telle sorte qu'il me
reste  choisir: ou me noyer, ou me livrer aux policemen....--Ah! vous
savez cela? dit-elle avec un rire de dmon....--Je le sais depuis ce
matin.--Et vous tes venu?--Vous le voyez.--Mais vous tes fou!--Non,
car vous me hassiez ce matin, il y a une heure, tout  l'heure encore,
dit-il froidement; et maintenant que je suis perdu, vous allez m'aimer!
Et il courba soudain miss Ellen sous la flamme magntique de son regard.
Le bruit sourd augmentait et la Tamise montait toujours....




XXXVIII


Que se passa-t-il alors? Ceux-l seuls qui comprennent ce pouvoir
mystrieux qu'on appelle le magntisme, pourraient le dire. Cela
dura-t-il une minute, une heure ou un sicle? Nul ne le sut. Mais tout
 coup miss Ellen, vaincue, palpitante comme la colombe sous la serre
de l'pervier, miss Ellen se jeta aux genoux de l'homme gris.--Ah!
dit-elle, pardonne-moi... pardonne-moi... car je t'aime!... Et elle
disait vrai cette fois, car, tout  coup elle se releva et se suspendit
brusquement  son cou.--Mon Dieu! dit-elle, mais il faut fuir.... il
le faut.... sans cela... tu serais perdu.... Ah! mais il en est
temps encore.... Et elle riait et pleurait en mme temps. Et elle
rptait:--Fuis... mais, fuis! mon bien-aim... ou plutt non, fuyons
ensemble... emmne-moi... je te suivrai au bout du monde.... Et elle
l'entranait vers le souterrain; et souriant, impassible, il la laissait
faire et disait:--Je savais bien que tu finirais par m'aimer....

Tout  coup, elle recula et poussa un cri. L'eau montait, cumante,
terrible, amenant la mort avec elle.--Trop tard! s'cria miss
Ellen.--Trop tard, dit l'homme gris, souriant toujours. Elle courut
 cette porte qui avait t mure:--Ah! dit-elle, tu es fort, tu es
habile, tu vas enfoncer cette porte.... Tu l'enfonceras, n'est-ce pas?
Je ne sais pas o elle mne... mais qu'importe! Et elle s'tait rue sur
la porte mure et y ensanglantait ses ongles.--C'est de la pierre,
dit l'homme gris, impossible! Et son front n'avait rien perdu de sa
srnit. Miss Ellen haletait, son front tait ruisselant, son visage
baign de larmes, ses yeux lanaient des clairs....--Je savais bien
que tu m'aimerais, dit encore l'homme gris, que cette pense paraissait
proccuper uniquement.

La Tamise montait toujours, et le flot vint soudain leur mouiller les
pieds, les forant de se rfugier vers l'endroit le plus lev de
la salle ronde, qui tait en mme temps l'entre de cet escalier qui
montait chez lord Palmure. Alors miss Ellen fut prise d'un vritable
dsespoir; puis, comme elle se tordait les mains, une inspiration lui
vint:--Ah! dit-elle, tu es assez brave, tu es assez fort, n'est-ce pas,
pour passer sur le corps de trente misrables policemen? Prends
tes pistolets, prends ton poignard...--Je n'ai pas d'armes, dit-il
simplement.--Pas d'armes! s'cria-t-elle, tu n'as pas d'armes?--Non.
Et il lui rpta ce qu'il avait dj dit  Shoking:--Vient-on avec des
armes  un rendez-vous d'amour?

Alors folle, dsespre, semblable  une tigresse qui fait  ses petits
un rempart de son corps, elle se plaa devant lui, enlaant son cou
de ses deux bras, se cramponnant  lui avec furie:--Ils ne t'auront
qu'aprs m'avoir tue! dit-elle. Et comme elle parlait ainsi, un bruit
se fit entendre dans l'escalier, et le rvrend Peters Town apparut
sur la dernire marche, prcdant les policemen.--Arrtez cet homme!
ordonna-t-il.

Miss Ellen obit  une dernire inspiration; elle tenta de sduire le
coeur endurci de ce prtre.--Laissez-nous passer, dit-elle. Arrire!
laissez-nous passer... au nom de Dieu... au nom de tout ce que vous avez
de plus cher... grce! grce! je l'aime!... Elle continuait  le masquer
de son corps, le couvrant de larmes et de baisers.

Si elle avait eu un poignard, elle se ft rue sur le rvrend Peters
Town et l'et assassin... Mais, comme l'homme gris, elle tait sans
armes. Et le rvrend s'cria:--Miss Ellen, il y a longtemps que j'ai
prvu ce qui m'arrive aujourd'hui. Mais, je ne suis pas une femme,
moi, j'ai l'me virile, et je ne fais pas grce  mes ennemis...--Qu'on
arrte cet homme!

Et,  ce dernier ordre donn d'une voix imprieuse, les policemen
s'avancrent vers l'homme gris et lui mirent la main sur l'paule.--Je
suis prt  vous suivre, rpondit-il. Il soutenait dans ses bras miss
Ellen, perdue et dfaillante, et il attacha sur le rvrend Peters
Town un regard de dfi.--Elle vient de me perdre, dit-il, mais elle me
sauvera un jour!


FIN DU QUATRIME VOLUME






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by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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