The Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel

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Title: Pour la patrie
       Roman du XXe siecle

Author: Jules-Paul Tardivel

Release Date: July 20, 2005 [EBook #16336]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Thank you to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.






POUR LA PATRIE

ROMAN DU XXe SICLE


  Par
  J.-P. TARDIVEL
  Directeur de la _Vrit_


  Ne laeteris inimica mea super me, quia
  cecidi: consurgam, cum sedero in tenebris,
  Dominus lux mea est.

   mon ennemie, ne vous rjouissez
  point de ce que je suis tombe; je me relverai
  aprs que je me serai assise dans les
  tnbres; le Seigneur est ma lumire.

    Michaeas, propheta, VII, 8.


  MONTRAL
  CADIEUX & DEROME
  LIBRAIRES-DITEURS
  1895



AVANT-PROPOS


Le R. P. Caussette, que cite le R. P. Fayollat dans son livre sur
l'Apostolat de la presse, appelle les romans _une invention
diabolique_. Je ne suis pas loign de croire que le digne religieux
a parfaitement raison. Le roman, surtout le roman moderne, et plus
particulirement encore le roman franais me parat tre une arme
forge par Satan lui-mme pour la destruction du genre humain. Et
malgr cette conviction j'cris un roman! Oui, et je le fais sans
scrupule; pour la raison qu'il est permis de s'emparer des machines
de guerre de l'ennemi et de le faire servir  battre en brche les
remparts qu'on assige. C'est mme une tactique dont on tire quelque
profit sur les champs de bataille.

On ne saurait contester l'influence immense qu'exerce le roman sur la
socit moderne. Jules Valls, tmoin peu suspect, a dit: "Combien
j'en ai vu de ces jeunes gens, dont le passage, lu un matin, a
domin, dfait ou refait, perdu ou sauv l'existence. Balzac, par
exemple, comme il a fait travailler les juges et pleurer les mres!
Sous ses pas, que de consciences crases! Combien, parmi nous, se
sont perdus, ont coul, qui agitaient au-dessus du bourbier o ils
allaient mourir une page arrache  la _Comdie humaine_.... Amour,
vengeance, passion, crime, tout est copi, tout. Pas une de leurs
motions n'est franche. Le livre est l." [Citation du pre Fayollat.]

Le roman est donc, de nos jours une puissance formidable entre les
mains du malfaiteur littraire. Sans doute, s'il tait possible de
dtruire, de fond en comble, cette terrible invention, il faudrait le
faire, pour le bonheur de l'humanit; car les suppts de Satan le
feront toujours servir beaucoup plus  la cause du mal que les amis
de Dieu n'en pourront tirer d'avantages pour le bien. La mme chose
peut se dire, je crois, des journaux. Cependant, il est admis,
aujourd'hui, que la presse catholique est une ncessit, mme une
oeuvre pie. C'est que, pour livrer le bon combat, il faut prendre
toutes le armes, mme celles qu'on arrache  l'ennemi;  la
condition, toutefois, qu'on puisse lgitimement s'en servir. Il faut
s'assurer de la possibilit de manier ces engins sans blesser ses
propres troupes. Certaines inventions diaboliques ne sont propres
qu' faire le mal: l'homme le plus saint et le plus habile ne saurait
en tirer le moindre bien. L'cole neutre, par exemple, ou les
socits secrtes, ne seront jamais acceptes par l'glise comme
moyen d'action. Ces choses-l, il ne faut y toucher que pour les
dtruire; il ne faut les mentionner que pour les fltrir. Mais le
roman, toute satanique que puisse tre son origine, n'entre pas dans
cette catgorie. La preuve qu'on peut s'en servir pour le bien, c'est
qu'on s'en est servi _ad majorem Dei gloriam_. Je ne parle pas du
roman simplement honnte qui procure une heure d'agrable rcration
sans disposer dans l'me des semences funestes; niais du roman qui
fortifie la volont, qui lve et assainit le coeur, qui fait aimer
davantage la vertu et liait le vice, qui inspire de nobles
sentiments, qui est, en un mot, la contrepartie du roman infme.

Pour moi, le type du roman chrtien de combat, si je puis m'exprimer
ainsi, c'est ce livre dlicieux qu'a fait un pre de la Compagnie de
Jsus et qui s'intitule: _le Roman d un Jsuite_. C'est un vrai
roman, dans toute la force du terme, et jamais pourtant Satan n'a t
mieux combattu que dans ces pages. J'avoue que c'est la lecture du
_Roman d'un Jsuite_ qui a fait disparatre chez moi tout doute sur
la possibilit de se servir avantageusement, pour la cause catholique,
du roman proprement dit. Un ouvrage plus rcent, _Jean-Christophe_,
qui a galement un prtre pour auteur, n'a fait que confirmer ma
conviction. Puisqu'un pre jsuite et un cur ont si bien tourn une
des armes favorites de Satan contre la Cit du mal, je me crois
autoris  tenter la mme aventure. Si je ne russis pas, il faudra
dire que j'ai manqu de l'habilet voulue pour mener l'entreprise 
bonne fin; non pas que l'entreprise est impossible.

Un journal conservateur, trs attach au _statu quo_ politique du
Canada, rpondant un jour  la _Vrit_, s'exprimait ainsi:
"L'aspiration est une fleur d'esprance. Si l'atmosphre dans
laquelle elle s'panouit n'est pas favorable, elle se dessche et
tombe; si, au contraire, l'atmosphre lui convient, elle prend
vigueur, elle est fconde et produit un fruit; mais si quelqu'un
s'avise de cueillir ce fruit avant qu'il ne soit mr, tout est perdu.
La maturit n'arrive qu' l'heure marque par la Providence, et il
faut avoir la sagesse d'attendre." [La _Minerve_, 11 septembre 1894.]

Dieu a plant dans le coeur de tout Canadien franais patriote "une
fleur d'esprance." C'est l'aspiration vers l'tablissement, sur les
bords du Saint-Laurent, d'une Nouvelle-France dont la mission sera de
continuer sur cette terre d'Amrique l'oeuvre de civilisation
chrtienne que la vieille France a poursuivi avec tant de gloire
pendant de si longs sicles. Cette aspiration nationale, cette fleur
d'esprance de tout un peuple, il lui faut une atmosphre favorable
pour se dvelopper, pour prendre vigueur et produire un fruit.
J'cris ce livre pour contribuer, selon mes faibles moyens, 
l'assainissement de l'atmosphre qui entoure cette fleur prcieuse;
pour dtruire, si c'est possible, quelques unes des mauvaises herbes
qui menacent de l'touffer.

La maturit n'arrive qu' l'heure marque pas la divine Providence,
sans doute. Mais l'homme peut et doit travailler  empcher que cette
heure providentielle ne soit retarde; il peut et doit faire en sorte
que la maturation se poursuive sans entraves. Accuse-t-on le
cultivateur de vouloir hter indment l'heure providentielle lorsque,
le printemps, il protge ses plants contre les vents et les geles et
concentre sur eux les rayons du soleil?

Entre l'activit inquite et fivreuse du matrialiste qui, dans son
orgueil et sa prsomption, ne compte que sur lui-mme pour russir,
et l'inertie du fataliste qui, craignant l'effort, se croise les bras
et cherche  se persuader que sa paresse n'est que la confiance en
Dieu; entre ces deux pchs opposs, et  gale distance de l'un et
de l'autre, se place la vertu chrtienne qui travaille autant qu'elle
prie; qui plante, qui arrose et qui attend de Dieu la croissance.

Que l'on ne s'tonne pas de voir que mon hros, tout en se livrant
aux luttes politiques, est non seulement un croyant mais aussi un
pratiquant, un chrtien par le coeur autant que par l'intelligence.
L'abb Ferland nous dit, dans son histoire du Canada, que "ds les
commencements de la colonie, on voit la religion occuper partout la
premire place". Pour atteindre parmi les nations le rang que la
Providence nous destine, il nous faut revenir  l'esprit des anctres
et remettre la religion partout  la premire place; il faut que
l'amour de la patrie canadienne-franaise soit troitement uni  la
foi en Notre-Seigneur Jsus-Christ et au zle pour la dfense de son
glise. L'instrument dont Dieu se servira pour constituer
dfinitivement la nation canadienne-franaise sera moins un grand
orateur, un habile politique, ou un fougueux agitateur, qu'un parfait
chrtien qui travaille qui s'immole et qui prie: moins un Kossuth
qu'un Garcia Moreno.

Peut-tre m'accusera-t-on de faire des rves patriotiques qui ne
sauraient se raliser jamais.

Ces rves,--si ce ne sont que des rves,--m'ont t inspirs par la
lecture de l'histoire de la Nouvelle-France la plus belle des temps
modernes, parce qu'elle est la plus imprgne du souffle apostolique
et de l'esprit chevaleresque. Mais sont-ce purement des rves? Ne
peut-on pas y voir plutt des esprances que justifie le pass, des
aspirations ralisables vers un avenir que la Providence nous
rserve, vers l'accomplissement de notre destine nationale?

Rves ou aspirations, ces penses planent sur les lieux que j'habite;
sur ces hauteurs, tmoins des luttes suprmes de nos pres; elles
sortent de ce sol qu'on arros de leur sang les deux races vaillantes
que j'aime, je puis le dire, galement, parce qu'galement
j'appartiens aux deux.

Ma vie s'coule entre les plaines d'Abraham et les plaines de
Sainte-Foye, entre le champ de bataille o les Franais ont
glorieusement succomb et celui o glorieusement ils ont pris leur
revanche. Est-il tonnant que dans cette atmosphre que des hros ont
respire, il me vienne des ides audacieuses; qu'en songeant aux
luttes de gants qui se sont livres jadis ici pour la possession de
la Nouvelle-France, j'entrevoie pour cet enjeu de combats mmorables
un avenir glorieux? Est-il tonnant que, demeurant plus prs de
Sainte-Foye que des plaines d'Abraham, je me souvienne sans cesse que
la dernire victoire remporte sur ces hauteurs fut une victoire
franaise; que, tout anglais que je suis par un ct, j'aspire
ardemment vers le triomphe dfinitif de la race franaise sur ce coin
de terre que la Providence lui a donn en partage et que seule la
Providence pourra lui enlever?

Pendant vingt annes de journalisme, je n'ai gure fait autre chose
que de la polmique. Sur le terrain de combat o je me suis
constamment trouv, j'ai peu cultiv les fleurs, visant bien plus 
la clart et  la concision qu'aux ornements du style. Resserr dans
les limites troites d'un journal  petit format, j'ai contract
l'habitude de condenser ma pense, de l'exprimer en aussi peu de mots
que possible, de m'en tenir aux grandes lignes, aux points
principaux. Qu'on ne cherche donc pas dans ces pages le fini exquis
des dtails qui constitue le charme de beaucoup de romans. Je n'ai
pas la prtention d'offrir au public une oeuvre littraire
dlicatement cisele ni une tude de moeurs patiemment fouille: mais
une simple bauche o,  dfaut de gracieux dveloppements, j'ai
tch de mettre quelques ides suggestives que l'imagination du
lecteur devra complter.

Si tel homme public, journaliste, dput ou ministre, retrouve dans
ces pages certaines de ses thses favorites sur les lvres ou sous la
plume de personnages peu recommandables, qu'il veuille bien croire
que je combats, non sa personne, mais ses doctrines.

J.-P. Tardivel.

Chemin Sainte-Foye, prs Qubec, Jeudi Saint, 1895.



Prologue


  Haec omnia tibi dabo, si cadens
  adoraveris me.

  Je vous donnerai toutes ces choses,
  si en vous prosternant vous m'adorez.

    Matt, IV, 9.


Eblis! Eblis! Esprit de lumire! ternel Perscut! Dieu vaincu mais
vengeur! Moi, ton lu, moi, ennemi jur de ton ennemi Adona, je
t'invoque. Apparais  mes yeux, mes de l'univers! Esprit de feu,
viens affermir ce bras consacr  ton oeuvre de destruction et de
vengeance! Viens me guider dans la lutte contre le Perscuteur!

Ainsi parlait un tout jeune homme, debout devant une sorte d'autel o
brlaient des parfums. Au-dessus de l'autel tait un immense triangle
lumineux.

L'aspect du jeune homme tait en harmonie avec ses terribles paroles.
Son oeil noir flamboyait, ses traits, que la nature avait faits trs
beaux, taient bouleverss par la haine. Tout chez lui portait
l'empreinte de la passion, de la vengeance, et d'une sombre nergie.

Autour de lui s'talaient des meubles d'une grande richesse. Des
objets d'art, des statues, des tableaux respirant la plus affreuse
luxure ornaient la pice au fond de laquelle s'levait l'autel
satanique.

Du dehors venaient, confus et indistincts, les bruits de la grande
ville. Car bien que la nuit ft dj fort avance, Paris, dans ces
jours de trouble qui marqurent la fin de l'anne 1931, dormait peu.

A peine le jeune homme eut-il cess de parler qu'une forme vague
apparut entre l'autel et le triangle, au milieu de la fume des
parfums. Ou plutt, c'tait la fume mme qui, au lieu de monter en
bouffes irrgulires, comme auparavant, prenait cette forme
mystrieuse.

Le lucifrien frmit.

--Eblis! Eblis! s'cria-t-il, tu viens! tu viens!

Rapidement, la forme devint de moins en moins confuse. Ses contours
se dcouprent nettement. C'tait la forme que les artistes donnent
aux anges. L'apparition tait lumineuse; mais sa lumire n'tait pas
clatante et pure; elle tait comme trouble et obscurcie. Le visage
du fantme tait voil.

--Eblis! s'cria le jeune homme de plus en plus exalt, parle  ton
lu! Dis-lui o il doit aller, ce qu'il faut faire pour travailler au
triomphe de ta cause, pour te venger d'Adona?

Une voix qui n'avait rien d'humain, un murmure qui semblait venir de
loin, et qui parlait plutt  l'intelligence qu' l'oreille,
rpondit:

--Traverse les mers, rends-toi sur les bords du Saint-Laurent o tes
anctres ont jadis plant l'tendard de mon ternel Ennemi. C'est l
que ton oeuvre t'attend. La Croix est encore debout sur ce coin du
globe. Abats-la. Compte sur mes inspirations.

La voix se tut. L'apparition s'vanouit. A sa place, il n'y avait que
la fume des parfums qui montait en spirales vers le triangle.



Chapitre I


  Omnis enim qui male agit, odit lucem.

  Quiconque fait le mal, hait la lumire.

    Joan, III, 20.


--Quelle nuit! Il fait noir comme au fond d'une caverne.

--C'est bien la nuit qu'il faut pour nous. Suis-moi et ne parle pas.

Les deux hommes qui ont chang ces paroles quittent,  pas
prcipits, une belle maison situe sur une des principales rues de
Qubec, et se dirigent, par les voies les moins frquentes, vers
l'un des faubourgs. Ils ont, du reste, peu de difficult  se drober
aux regards des passants, car les rues sont dsertes. Il fait une
nuit terrible. La pluie tombe par torrents, une pluie froide, pousse
par le vent du nord-est qui mugit autour des maisons et les branle
jusque dans leurs fondements. Les lumires lectriques sont teintes;
la tempte qui svit depuis deux jours a compltement dsorganis le
service.

C'est une nuit au commencement de novembre de l'anne 1945.

Une bourrasque, plus violentes que les autres, S'abat sur la ville.
La pluie tourmente devient poussire; et le vent, s'engouffrant dans
les chemines, hurle lugubrement.

--Brrr! fait celui qui a parl le premier. On dirait que tous les
diables sont dcharns! Est-ce loin encore?

--Nous y serons dans un instant, dit son compagnon. Mais, pour moi,
j'aime la tempte qui brise les croix, qui renverse les glises, qui
fait trembler les hommes. C'est le souffle du grand Perscut qui
passe, Dieu de la nature! Il secouera ses chanes. Il triomphera. Il
crasera son ternel Ennemi. Il se dlivrera lui-mme et nous
dlivrera avec lui de la tyrannie d'Adona. Oui, j'aime tout ce qui
est force, tout ce qui est rage, tout ce qui est fureur, tout ce qui
renverse, tout ce qui brise, tout ce qui dtruit.

En parlant ainsi, cet homme s'est arrt. Son regard lev vers le
ciel est aussi sombre que la nuit. Sa main ferme fait un geste de
menace, et ses paroles de blasphme sortent en sifflant entre ses
dents fortement serres.

--Tu parles comme un vrai kadosch! fait l'autre, avec un accent
lgrement ironique.

--Et toi, on dirait parfois que tu es un adonate dguis!

Puis ils continuent leur route en silence.

Les deux compagnons arrivent bientt  une ruelle plus obscure encore
que les rues environnantes. Ils s'y engagent furtivement, et
frappent, d'une manire particulire,  la porte d'une habitation
basse dont toutes les fentres sont fermes par de solides volets. Il
y a rapide change de mots de passe; puis la porte s'entr'ouvre et
les deux ouvriers de tnbres se glissent plutt qu'ils n'entrent
dans la maison.

Ouvriers de tnbres! Oui, car c'est dans cette maison obscure que se
runit le conseil central de la Ligue du Progrs de la province de
Qubec. Cette ligue n'est rien autre chose que la franc-maonnerie
organise en vue des luttes politiques. Sauf le nom et certaines
singeries juges inutiles, c'est le carbonarisme: mme organisation,
mme but, mmes moyens d'action.

La province de Qubec a march rapidement dans les voies du progrs
moderne depuis quarante ans. Les grands bouleversements sociaux dont
la France fut le thtre au commencement du vingtime sicle, ont
jet sur nos rives un nombre considrable de nos cousins d'outre-mer.
Parmi ces immigrants quelques bons sont venus renforcer l'lment
sain et vraiment catholique de notre population. Mais la France
mondaine, sceptique, railleuse, impie et athe, la France des
boulevards, des thtres, des cabarets, des clubs et des loges, la
France ennemie dclare de Dieu et de son glise a aussi fait
irruption au Canada. Depuis longtemps les thtres sont florissants 
Qubec et  Montral, et des troupes de comdiens font des tournes
dans les principaux centres: Trois-Rivires, Saint-Hyacinthe,
Joliette, Saint-Jean, Sorel, Chicoutimi, gtant les moeurs,
ramollissant les caractres. La littrature corruptrice qui sort de
Paris comme un fleuve immonde se rpand sur notre pays depuis plus
d'un demi-sicle. Elle a port ses fruits de mort. Grand nombre de
coeurs ont t empoisonns, et de ces coeurs gts s'lve un souffle
pestilentiel qui obscurcit les intelligences. La foi baisse.

Tous le voient, tous l'admettent aujourd'hui. Il y a encore beaucoup
de bon dans les campagnes, dans les masses profondes des populations
rurales; mais les gens de bien sont paralyss par l'apathie et la
corruption des classes dirigeantes.

Ne nous tonnons donc pas de retrouver dans notre pays, au milieu du
vingtime sicle, toutes les misres que la France et les autres pays
de l'Europe connaissaient dj au sicle dernier.

Entrons maintenant avec les deux hommes que nous avons suivis ,
entrons avec eux dans cette salle brillamment claire des runions
nocturnes de la ligue antichrtienne. Sur les murs, on voit
diffrents emblmes sataniques. Plusieurs frres causent entre eux.
Le fauteuil du prsident est encore inoccup.

 l'arrive des deux sectaires dont nous avons entendu la
conversation, tous les assistants se lvent et s'inclinent. Celui des
deux qui a blasphm se rend tout droit au fauteuil, et ouvre la
sance. C'est le matre.  la lumire qui inonde la salle nous voyons
la figure de cet hommes aux paroles terribles. Sur ces traits, d'une
rgularit parfaite, sont crites toutes les passions, l'orgueil et
la haine surtout. Son me, qui se reflte dans ses yeux flamboyant,
est noire comme la nuit qu'il fait au dehors, violente comme la
tempte qui bouleverse en ce moment la nature. C'est la nuit et la
tempte incarnes. Pourtant, cet homme sait se contenir. Et c'est 
cette rage contenue,  cette rage qu'on entend gronder sans cesse
comme un feu souterrain, mais qui clate rarement, qu'il doit son
empire sur ceux qui l'entourent. Il les domine et les captive.

--Frres, dit la prsident, je vous ai runis ce soir pour confrer
avec vous sur une matire de la plus haute importance. Personne
d'entre vous n'ignore les grands vnements politiques qui se sont
produits depuis quelques jours. Avant-hier, grce  nos efforts,
grce  notre entente avec nos frres des autres provinces, la
lgislature de Qubec s'est prononce selon nos dsirs. Il ne restait
plus qu'elle sur notre chemin, vous le savez. Maintenant, il faut
concentrer toutes nos forces et toutes nos ressources sur le
parlement fdral. C'est l que la grande et dcisive bataille doit
se livrer contre la superstition et la tyrannie des prtres. Si nous
remportons la victoire, c'en est fait  tout jamais du clricalisme
en ce pays....

--Et de notre nationalit, et de notre langue aussi, dit celui qui
avait accompagn le prsident.

--Qu'importe la nationalit, qu'importe la langue, reprend le matre,
en lanant  son interrupteur un regard charg de sombres clairs.
Qu'importent ces affaires de sentiment si, en les sacrifiant, nous
parvenons  craser l'infme,  draciner du sol canadien la croix
des prtres, emblme de la superstition, tendard de la tyrannie.
J'ai dj dit  celui qui m'a interrompu qu'il semble parfois tre un
Adonate dguis. Je le lui rpte, et j'ajoute: qu'il prenne garde 
lui!

--Pourtant, matre, fait un sectaire, il faut admettre que notre
secrtaire, le frre Ducoudray, rend de nobles services  la cause
par son excellent journal la _Libre Pense_. S'il y a une feuille
anticlricale dans le pays, c'est bien la _Libre Pense,_
n'est-ce-pas?

--Je le sais, poursuit le prsident, en faisant un grand effort pour
se contenir. Mes paroles ont t sans doute trop vives; j'en
demande pardon au frre Ducoudray. J'admire son talent et le zle
anticlrical qu'il dploie dans la rdaction de la _Libre Pense_.
Mais je ne puis m'empcher de craindre pour lui, car je sais qu'il
a t lev dans la superstition....

--Il y a pourtant longtemps que j'ai bris avec elle, dit Ducoudray.

--Assez! fait le matre. N'en parlons plus!... Je disais donc que la
bataille dcisive doit se livrer  Ottawa. Nous avons  choisir entre
le _statu quo_, l'union lgislative et la sparation des provinces.
Vous le savez, c'est l'union lgislative que nous convoitons; c'est
par elle que nous briserons l'influence des prtres, que nous
toufferons la superstition, que nous rpandrons la vraie lumire,
que nous dlivrerons le peuple du joug infme qu'il porte depuis des
sicles. Pour russir il faut de la hardiesse, sans doute; mais aussi
de la prudence, une tactique savante, une stratgie habile. Voici
notre plan de campagne en deux mots: _l'union lgislative sous le
manteau du statu quo_. Nous n'arriverons pas  l'union par le chemin
direct. Les masses du peuple de cette province sont encore trop
fanatises, trop domines par les prtres pour que nous puissions
leur faire accepter l'union lgislative si nous leur prsentons
ouvertement notre projet. Ce serait nous exposer  une dfaite
certaine....

--Faut-il donc que la _Libre Pense_ change de tactique? demanda
Ducoudray quelque peu intrigu.

--Pas du tout, reprend le prsident. Au contraire, vous devez faire
plus de tapage que jamais en faveur de l'union lgislative. Mais vous
aurez besoin de dire que vous la demandez uniquement en vue de
l'conomie et du progrs matriel du pays. Gardez-vous bien de
laisser chapper le moindre aveu touchant le vritable but que nous
voulons atteindre par l'union lgislative. Pendant que la _Libre
Pense_ et son cole demanderont l'union lgislative  hauts cris, je
ferai de la diplomatie. Ne soyez pas surpris si, au premier jour, je
tourne ostensiblement le dos ou mouvement unioniste; si je passe
armes et bagages dans le camp du _statu quo_; si je deviens l'un des
chefs de ce parti. Vous, Ducoudray, vous m'attaquerez alors avec
cette belle violence de langage qui vous est habituelle; vous me
dnoncerez comme conservateur outr, comme ractionnaire. Appelez-moi
clrical, si vous voulez. Ces attaques me vaudront la confiance des
conservateurs; et cette confiance me permettra de manoeuvrer  mon
aise.

--Et que faudra-t-il dire de Lamirande et de sa bande de fanatiques?
interroge Ducoudray.

--Tout ce que vous avez dit jusqu'ici, et mme davantage, si c'est
possible. Vous direz qu'ils ne demandent la sparation que par
ambition personnelle, et par fanatisme; que s'ils y russissent, leur
premier soin sera de rtablir l'inquisition, de faire voter des lois
pour forcer tout le monde  assister  la basse messe six fois la
semaine, et  la grand-messe et aux vpres, le dimanche....

--Avec abonnement obligatoire au journal de Leverdier pour tous les
pres de famille!...

--Trs bien! frre Ducoudray, je vois que vous saisissez parfaitement
mon ide, et je suis convaincu que vous la traduirez fidlement. En
accablant les clricaux et les _ultramonts_ de ridicule, vous
convaincrez les conservateurs de la ncessit de se maintenir dans
leur juste milieu et d'viter les deux extrmes, l'extrme radical et
l'extrme catholique. C'est dans cette disposition d'esprit que je
les veux pour leur faire accepter plus srement mes projets.

Pendant plus d'une heure encore, ces ouvriers de tnbres continuent
ainsi leur oeuvre. Puis, ils se dispersent et s'en vont comme ils
sont venus,  la drobe.



Chapitre II


  Quam malae famae est, qui derelinquit patrem.

  Combien est infme celui qui abandonne son pre.

    Eccli. III, 18.


Le mme soir, il se passait, dans un autre endroit de Qubec, une
scne bien diffrente. Malgr le temps affreux, plusieurs membres de
la Saint-Vincent-de-Paul s'taient rendus  la sacristie de la
basilique pour assister  la runion hebdomadaire de la confrence
Notre-Darne.

Parmi les assistants tait le Dl Joseph Lamirande. Celui-l, il n'y
avait pas de tempte capable de le faire manquer  un devoir
quelconque. Il pouvait avoir quarante ans. Sa figure grave et douce
exprimait une trs grande nergie tempre par la bont. Personne ne
se souvenait de l'avoir entendu rire ni de l'avoir vu triste ou
sombre. Mais s'il ne riait gure, souvent, lorsqu'il parlait, un beau
sourire illuminait ses traits et sa voix prenait des accents d'une
tendresse infinie. Arrive  la confrence, il tait all s'asseoir
sur le dernier banc, au milieu d'un groupe d'ouvriers, et se mla 
leur conversation.

Aprs la prire et la lecture d'usage, le prsident de la confrence
prit la parole:

--Messieurs, plusieurs personnes m'ont averti ce matin qu'un
vieillard, venu on ne sait d'o, se trouve dans un galetas de la rue
de l'Ancien Chantier, au Palais, o il est all se rfugier. Il est
malade, videmment, et parat tre dans un dnuement absolu. Il parle
peu  ceux qui le questionnent et ne veut pas dire son nom. Ce n'est
pas lui-mme qui demande de l'assistance; ce sont quelques gens du
voisinage qui ont cru devoir appeler l'attention de la confrence sur
ce cas quelque peu extraordinaire. On craint que cet trange
vieillard ne meure de faim et de misre si la Saint-Vincent-de-Paul
ne s'occupe de lui immdiatement. Je crois que nous devons ordonner
une visite d'enqute pour demain matin.

Aprs un instant de silence:

--Personne ne s'y oppose? Eh bien! la visite d'enqute est ordonne.
Qui va s'en charger?... Le Dr Lamirande voudra bien la faire avec M.
Saint-Simon qui n'est pas ici, mais qui accompagnera sans doute
volontiers le docteur. Si quelqu'un peut faire du bien  l'me et au
corps de ce malheureux vieillard, c'est bien vous, docteur.

--Je ferai mon possible, monsieur le prsident, et ds demain matin.

Le lendemain matin, fidle  sa promesse, Lamirande accompagn de M.
Hercule Saint-Simon, directeur du _Progrs catholique_, se rend au
Palais.

Quel ironie dans ce nom! Jadis, "du temps des Franais", s'levait
dans ce quartier le palais de l'Intendant. Mais il y a longtemps que
cet difice est tomb en ruines et que les ruines mmes sont
disparues. De l'ancienne splendeur du palais il ne reste plus que le
nom donn  un quartier de la ville, et plus particulirement  une
petite localit situe entre Saint-Roch et la Basse-Ville. Le
souvenir mme de l'ancien palais est tellement effac que beaucoup de
personnes se demandent pourquoi ce quartier se nomme ainsi. Par
une trange vicissitude de la fortune, l'endroit appel plus
particulirement le Palais est devenu le quartier pauvre par
excellence. Que de misres, morales et physiques, s'entassent
dans ces logements dlabrs, mal clairs, malpropre, souvent
infects!

--Oh, la triste chose que la pauvret! dit Saint-Simon. Elle est la
cause de tout le mal moral et physique dans le monde.

--Elle est sans doute triste, rpond Lamirande, puisqu'elle est un
des fruits amers du premier pch; mais elle est plutt triste dans
sa cause que dans ses effets. Jsus-Christ, ne l'oublions pas, mon
ami, tait pauvre. Il a bni et ennobli la pauvret, et Il nous a
laiss les pauvres comme ses reprsentants. S'il n'y avait point de
misres morales et corporelles  soulager, sur quoi s'exercerait la
sainte charit,? Et sans la charit que deviendrait le monde livr 
l'gosme? Cette terre cesserait d'tre une valle de larmes, soit,
mais elle deviendrait un vaste et horrible dsert.

--Vous avez peut-tre raison, thoriquement, mais en pratique je
trouve la pauvret trs incommode, rpliqua Saint-Simon.

--Mais vous n'tes pas pauvre, vous, dit Lamirande en souriant. Vous
badinez. Par pauvret, on entend le manque du ncessaire ou du trs
utile.

--Tout est relatif dans le monde, fait son compagnon. Sans doute, si
vous me comparez  celui que nous allons visiter, je ne suis pas
pauvre. Mais compar  d'autres,  Montarval, par exemple, je le suis
affreusement.

--Pourtant, celui qui peut se donner le ncessaire et mme l'utile
n'a pas le droit de se dire pauvre. Il est permis, sans doute, de
travailler  rendre sa position matrielle meilleure, mais  la
condition de ne point murmurer contre la Providence si nos projets ne
russissent pas au gr de nos dsirs. La richesse que vous souhaitez
serait peut-tre une maldiction pour vous. Soyons certains, cher
ami, que Dieu, qui nous aime, nous donne  chacun ce qui nous
convient davantage. Il connat mieux que nous nos vritables besoins.

--L'_Aurea mediocritas_, soupira le journaliste, convient aux esprits
mdiocres,  ceux qui n'ont point d'ambition, qui vivent au jour le
jour, qui n'aspirent pas  la gloire, au pouvoir, qui ne rvent pas
de grandeurs, qui se renferment dans leur petit ngoce et dont
l'horizon se borne  la porte de leur boutique ou au bout de leur
champ.  ceux-l l'_heureuse mdiocrit_ chante par les potes. Mais
ceux qui, comme vous et moi, vivent de la vie intellectuelle,
devraient tre riches, l'homme qui travaille de la tte du matin au
soir, qui pense pour ses semblables, qui leur fournit des ides, a
besoin, pour se reposer, pour se retremper, d'un certain luxe
matriel. Non seulement il en a besoin, il y a droit. Du reste, de
nos jours, la richesse, c'est le pouvoir. Pour faire le bien, il faut
tre riche, absolument. Que voulez-vous qu'un pauvre diable, comme
vous ou moi, fasse dans le monde moderne? Si nous tions riches,
quels ravages ne ferions-nous pas dans le camp ennemi!

En parlant ainsi Saint-Simon s'tait exalt peu  peu. Il gesticulait
avec violence. Lamirande le regardait avec pit et terreur.

--Pauvre ami, dit-il, ce sont l de bien fausses ides qui vous sont
venues je ne sais d'o. Pour les rfuter en dtail il me faudrait
plus de loisir que je n'en ai ce matin. D'ailleurs, vous devez sentir
vous-mme que ce sont de misrables sophismes: car vous n'ignorez pas
que les grandes choses, mme dans l'ordre purement humain, n'ont
gure t accomplies par les riches. C'est une tentation, mon ami,
repoussez-l par la prire.

Saint-Simon haussa les paules et secoua la tte, mais ne rpondit
pas.

Lamirande et son compagnon, arrivs  destination, pntrent dans une
misrable baraque; ils montent trois escaliers branlants et
s'arrtent  la porte d'une petite chambre sous les combles. Le
docteur frappe et une voix aigrie lui dit d'entrer. Il ouvre la porte
et un spectacle navrant se prsente  ses regards; une chambre basse,
sombre, nue, froide et sale; au fond de la pice un pauvre grabat sur
lequel est tendu un vieillard. L'oeil exerc de Lamirande lit sur le
visage de cet homme les ravages de la maladie, ou plutt de la faim
et de la misre. Il voit non moins distinctement les traces d'une
grande souffrance morale. Ce vieillard n'est pas un pauvre ordinaire.
Ses habits, d'une coupe lgante et assez propres encore, forment un
singulier contraste avec l'affreux aspect de la chambre. Lamirande
s'approche du lit et regarde attentivement le vieillard.

--O ai-je donc vu ces traits? se dit-il en lui-mme.

Puis tout haut:

--Mon cher monsieur, vous paraissez souffrant. Nous sommes venus, mon
ami et moi, vous porter secours. Vous avez besoin de manger, sans
doute; vous avez besoin de remdes et de soins. Ne voulez-vous pas
que je vous fasse entrer  l'Htel-Dieu? Vous y seriez infiniment
mieux qu'ici....

Une expression pnible et amre contracta le visage du vieillard.

--Non, dit-il, je veux mourir ici; quelqu'un m'enterrera, ne
serait-ce que pour se dbarrasser de mon cadavre.

--Il ne s'agit pas de vous enterrer, mon cher monsieur, dit
Lamirande, mais de vous soigner et de vous gurir.

--Pourquoi vous intressez-vous  moi? dit le vieillard. Je ne vous
connais pas, vous ne me connaissez pas.... Je n'ai pas d'ami....

--Oh oui! vous avez des amis. Nous ne vous connaissons pas, il est
vrai, mais nous voyons que vous tes seul, que vous tes malade, que
vous tes un membre souffrant de Jsus-Christ. Cela suffit pour vous
donner droit  notre amiti....

--Qui tes-vous? Pourquoi venez-vous ici? Que ne me laissez-vous pas
mourir en paix?

--Je m'appelle Lamirande. Je suis venu ici parce que la socit
Saint-Vincent-de-Paul m'a envoy vous voir et vous soulager. Quant 
mourir, tes-vous bien sr de mourir en paix?

En prononant ces dernires paroles d'une voix mue, Lamirande jeta
sur le vieillard un regard pntrant. L'tranger se troubla.
Lamirande continua:

--Ayez donc confiance en moi; dites-moi qui vous tes, d'o vous
venez et pourquoi vous tes dans ce misrable galetas? Dites-moi ce
que nous pouvons faire pour vous?

Le lvres du vieillard frmirent, ses yeux se mouillrent.

--Vous tes rellement bons, tous deux, dit-il. Pardonnez-moi si je
vous ai si mal reus tout  l'heure. J'ai le coeur plein d'amertume
et il dborde. Mais je n'ai besoin de rien, laissez-moi, je vous en
prie. Peu vous importe mon nom, peu vous importe mon histoire.

Et l'tranger dirigea son regard vers Saint-Simon. Lamirande crut
comprendre que le pauvre abandonn ne voulait pas parler en prsence
de deux personnes. Aussi prit-il la dtermination de revenir seul.

Aprs avoir chang encore quelques paroles avec leur trange
protg, les deux visiteurs prirent cong de lui et dirigrent leurs
pas vers d'autres rduits o des pauvres plus loquaces et plus
communicatifs les attendaient.

Deux heures plus tard, Lamirande, se trouvant libre, retourna seul
auprs du vieillard. En gravissant le dernier escalier, il ne put
s'empcher de saisir ce bout de conversation:

--Alors je vous mettrai en pension quelque part  la campagne. Il
m'est impossible de faire plus.

--Je te le rpte, fils dnatur, je mourrai dans ce galetas. Je
n'accepterai pas cette bouche de pain que tu me jettes comme  un
chien. Tu as honte de moi! Eh bien! tu ne seras pas longtemps expos
 rougir de ton pre!

 ce moment Lamirande frappa  la porte entrouverte.

--C'est sans doute quelque pauvre voisin du quartier, dit tout bas le
vieillard  son fils. Va ouvrir. On croira que c'est une simple
visite de charit que tu fais  un tranger malade.

La porte s'ouvrit et Lamirande se trouva face  face avec Aristide
Montarval, jeune Franais, riche, brillant, tabli au Qubec depuis
plusieurs annes. Sans tre amis, les deux hommes se connaissaient
bien. Un instant ils changrent un regard qui valait de longues
explications. Lamirande put lire sur le visage du jeune Franais, le
dpit, la crainte, la colre, la rage mme; tandis que Montarval
resta comme interdit sous l'empire de ces yeux qui, il le sentait
bien, plongeaient jusqu'au fond de son me.

Ce fut cependant Montarval qui, payant d'audace, rompit le silence:

--Que venez-vous faire ici? dit-il sur un ton hautain et provocateur.

Je viens soulager votre pre, puisque vous l'abandonnez aux soins des
trangers, rpondit Lamirande avec calme.

--Ah! c'est comme cela que vous coutez aux portes hypocrite que vous
tes, s'cria Montarval hors de lui-mme.

Lamirande ne daigna pas lui rpondre et l'cartant d'un geste, il
pntra dans la chambre et se rendit auprs du vieillard que cette
scne avait fortement mu.

--Monsieur, lui dit Lamirande, en montant l'escalier, j'ai surpris
bien involontairement votre secret. Souffrez que je vous amne chez
moi.

Le vieillard fondit en larmes.

--Oh! dit-il, que vous tes bon! mais je ne puis accepter votre
offre. Je veux mourir ici inconnu, afin que mon fils n'ait pas honte
de moi. Car c'est mon fils unique, et je l'aime, malgr tout ce qu'il
m'a fait souffrir.

En parlant ainsi, le vieillard s'tait assis sur son grabat.
Lamirande put constater la ressemblance entre les traits du pre et
ceux du fils. Deux visages assombris, l'un par le chagrin, l'autre
par les passions. Le pre inspirait de la sympathie, le fils, une
invincible rpugnance.

Lamirande s'assied  ct du vieillard, et passe doucement son bras
autour de lui pour le soutenir.

--Parlez, monsieur. panchez votre coeur, cela vous soulagera.

--Ah! mon fils, poursuivit le vieillard, comme s'il parlait 
lui-mme, je ne le maudis pas, car s'il est mauvais aujourd'hui,
c'est ma faute. Je l'ai lev sans correction, j'ai laiss ses
caprices, ses funestes penchants grandir avec lui. Il me semblait que
c'tait l de l'amour paternel. Aujourd'hui je vois ma folie. Il m'a
ruin. Puis il a quitt la France, il y a bien des annes. Je ne
savais pas o il tait, car il ne m'crivait jamais. Ce fut par
hasard que je vis dans un journal canadien, qu'il tait tabli 
Qubec, qu'il tait riche. Je l'aimais toujours, et rsolus de venir
le retrouver, car j'tais si seul. Ah! que ne suis-je rest l-bas,
dans ma solitude. J'tais pauvre, j'avais du chagrin en pensant  mon
fils absent; mais au moins je n'avais pas le coeur bris comme il
l'est aujourd'hui.... J'avais juste assez de petites conomies pour
payer mon passage  Qubec. En arrivant ici je me suis rendu tout
droit chez mon fils....

La voix du vieillard s'touffa dans les sanglots. Aprs quelques
instants, il continua:

--Le malheureux! il ne voulut pas reconnatre son pre! Il me traita
d'imposteur, me mit  la porte de sa maison et me dit, avec des
menaces, de ne plus jamais mettre les pieds. Vous comprenez le reste.
Je me suis rfugi ici pour mourir'

Lamirande, vivement impressionn par ce rcit, laissa le vieillard
pleurer en silence pendant quelques instants, le soutenant toujours.
Puis il l'interrogea doucement.

--Mais si votre fils n'a pas voulu vous reconnatre, comment se
fait-il donc qu'il soit venu vous trouver ici?

--Je voudrais croire  un mouvement de repentir, mais hlas! par ce
qu'il m'a dit, je vois trop qu'il n'a agi que par peur du scandale.
Il a craint que mon histoire ne ft connue.... Il a voulu m'envoyer
dans un hpital ou me mettre en pension  la campagne. Il rougirait
d'avoir son vieux pre chez lui. Je ne puis accepter le morceau de
pain qu'il me jette.... C'tait son coeur que je voulais; il me le
refuse.... Je n'ai qu' mourir inconnu pour lui pargner la honte....

Un nouveau paroxysme de sanglots l'empcha de continuer.

Pendant que le vieillard exhalait ainsi la douleur, le fils avait
allum un cigare, et, le dos tourn vers le lit, il regardait par la
fentre, tambourinant sur les vitres crasseuses. Profitant de
l'interruption dans les confidences de son pre, il se retourna
vivement. Il avait un reflet de l'enfer dans les yeux. Cependant, il
refoula sa rage avec un calme apparent.

--Il me semble que voil bien des paroles inutiles. Je ne veux pas,
je ne puis pas m'embarrasser de ce vieillard. Que ferais-je de lui
chez moi, moi qui suis garon? Je lui fais une offre raisonnable et
il la refuse. Que voulez-vous que je fasse?

Et le fils dnatur se dirigea vers la porte.

Lamirande qui soutenait toujours le vieillard prt  dfaillir,
s'cria:

--Mais c'est pouvantable ce que vous dites l, monsieur Montarval.
Est-ce ainsi qu'un fils doit traiter son pre?

--Je puis me dispenser de vos sermons, fit Montarval.

--De mes serinons, oui; mais vous ne pouvez vous dispenser d'obir au
commandement de Dieu qui nous ordonne d'honorer nos parents.

--Encore un sermon! ricana Montarval. Est-ce que je m'occupe des
commandements de votre Dieu, moi?

--Mais, pauvre insens, vous voulez donc vous damner!

--Appelez a comme vous voudrez, mais je ne veux pas de votre ciel o
il faudra croupir ternellement dans un ignoble esclavage aux pieds
du tyran Jhovah. Je veux tre libre dans ce monde et dans l'autre,
entendez-vous?

Lamirande frmit. Il avait souvent lu de pareilles horreurs dans les
livres qui traitent du nomanichisme; mais c'tait la premire fois
que ses oreilles entendaient un tel cri d'enfer, que ses yeux
voyaient les feux de l'abme clairer de leur sombre lueur un visage
humain. "Seigneur Jsus! murmura-t-il, je vous demande pardon de ce
blasphmes." Puis se tournant vers le blasphmateur:

--Laissons ce sujet, car je ne veux plus entendre de ces
abominations. Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, ne
redoutez-vous pas, au moins, la justice des hommes? Je puis vous
dnoncer, si non aux tribunaux, du moins  l'opinion publique.

--Mais vous ne le ferez pas. Je nierai, et o sont vos preuves?

De sa main gauche, Lamirande indiqua le vieillard que son bras droit
soutenait toujours.

--Il ne parlera pas, ft Montarval, je le connais.

--Mais ma parole suffira, dit Lamirande. Entre mon affirmation et
votre dngation, les honntes gens n'hsiteront pas.

--Au besoin, le vieux niera avec moi pour me sauver du dshonneur.
Contre deux ngations votre affirmation ne vaudra rien.

--J'attendrai que votre pre soit mort pour vous dnoncer.

Montarval perdit contenance, car il comprenait fort bien qu'on
ajouterait foi plutt  la parole de Lamirande qu' la sienne.

Le vieillard jeta un regard suppliant sur son protecteur.

--De grce! monsieur, ne le dnoncez pas, ne le dshonorez pas....

--Mais il mrite les mpris des hommes.

--Oh! de grce, je vous en prie, ne le dnoncez pas.

--Allons, mon cher monsieur, fit Lamirande, venez-vous en chez moi.
Vous tes bris par la fatigue et l'motion; vous avez besoin de
repos. Plus tard nous reviendrons sur ce pnible sujet. Venez!

--Vous tenez rellement  m'amener chez vous? interrogea le
vieillard.

--Oui, j'y tiens beaucoup, plus mme que je ne puis vous dire.

--Eh bien! j'irai, mais  une condition: c'est que vous me promettiez
de ne jamais le dnoncer.

Lamirande hsita. Faire cette promesse, c'tait en quelque sorte
s'engager  laisser le crime impuni. Persister dans sa dtermination
vis--vis du fils dnatur, c'tait condamner le pre  mourir
misrablement sur ce grabat. Puis il songea  l'me de ce pauvre
abandonn.... Son me tait peut-tre plus malade encore que son
corps.... Il n'hsitait plus.

--C'est bien! je vous le promets.

Puis se retournant vers le fils.

--Misrable! Les hommes ne connatront pas votre crime et votre
honte. Mais la maldiction de Dieu vous atteindra. Allez!

--Je vous sais gr de cette bienveillante permission et de vos bons
souhaits, fit Montarval qui avait repris son aplomb et son audace
accoutums.

Et sans adresser une seule parole  son pre, sans le regarder, il
sortit de la chambre en fredonnant un motif d'opra.

--Il est parti, mon fils est parti! murmura le malheureux pre.

--Permettez-moi de le remplacer auprs de vous, dit Lamirande. Venez;
ne restons pas ici davantage.

L'tranger se laissa conduire comme un enfant. Une voiture attendait
Lamirande, et au bout de quelques minutes protecteur et protg
descendaient  la porte d'une modeste demeure de la Haute-Ville.

--Nous voici rendus, dit Lamirande en donnant le bras au vieillard
chancelant. Entrons.

--Que dira votre femme en vous voyant installer dans votre maison un
tranger, un moribond?

--Elle dira que vous tres le bienvenu.

 ce moment, madame Lamirande vint au-devant d'eux. Si le vieillard
avait eu des craintes sur la rception qui l'attendait, la vue de
cette figure de madone dut le rassurer.

--Ma femme, dit Lamirande, voici un tranger qui est dans le malheur.
La divine Providence nous le confie. Nous allons l'accueillir pour
l'amour de Jsus-Christ. Pour des motifs que je respecte, il dsire
n'tre pas connu. Nous nous contenterons donc d'avoir soin de lui.

--Monsieur, dit la jeune femme en pressant affectueusement la main du
vieillard, pendant que dans ses yeux brillait une lumire cleste,
vous tes mille fois le bienvenu. Nous tcherons, par nos bons soins,
de vous faire oublier vos chagrins qui sont grands, je le vois.

Le pauvre dlaiss essaya de remercier ses bienfaiteurs; mais il ne
put que balbutier quelques mots inintelligibles. Les forces lui
manqurent tout  coup, et il serait tomb lourdement sur le parquet
si Lamirande ne l'et soutenu.

On le transporta sur un lit. Il tait sans mouvement et sans vie
apparente. Madame Lamirande le crut vritablement mort.

--Non, fit Lamirande, il n'est pas mort reprendra mme bientt
connaissance, mais il s'en va rapidement. Il n'en a que pour quelques
heures. Dis  la servante de courir chez le pre Grandmont. Qu'il
vienne sans tarder.

Puis le jeune mdecin s'empressa de donner au malade les soins que
rclamait son triste tat. Il eut bientt la satisfaction de le voir
revenir peu  peu  la vie. Enfin, le vieillard ouvrit les yeux et
jeta un regard inquiet autour de lui.

--Qu'est-ce?... O suis-je?... Oh! je me souviens de tout
maintenant.... Mon protecteur, que vous tes bon! Merci! mille fois
merci! Mais je ne serai pas longtemps un fardeau pour vous. Je sens
que je vais mourir....

--Oui, mon ami, dit doucement le mdecin, vous allez mourir. Il faut
songer  votre me; il faut songer  Dieu et  ses jugements, mais
aussi  sa misricorde.

--Ah! rpond le mourant, il y a longtemps, bien longtemps que je
nglige mes devoirs religieux. Mon coeur s'tait endurci. J'tais
tomb, non pas dans l'incrdulit, prcisment, mais dans
l'indiffrence. Votre charit a fondu les glaces de mon me. Je veux
me confesser. Voulez-vous envoyer chercher un prtre.

Je sens que je n'ai pas de temps  perdre.

--Un vnrable pre jsuite que j'ai envoy sera ici dans quelques
instants... C'est lui qui entre. Confiez-vous  lui sans crainte.
C'est la bont mme. Sa passion, c'est de sauver les mes, c'est de
ramener les pcheurs  Dieu.

Comme il prononait ces mots la porte s'ouvrit et le pre Grandmont
entra. Ses cheveux blancs comme la neige encadraient un visage de
saint, visage sillonn de profondes rides, mais surnaturellement
beau, car on y lisait un amour immense de Dieu et du prochain.

--Que la paix de Notre-Seigneur soit avec vous mes enfants, dit-il,
en s'avanant vers le lit. Notre ami a plus besoin de moi que de
vous, n'est-ce pas, mon cher docteur?... Et bien! laissez-nous.

Lamirande et sa femme se retirrent. Longtemps les deux vieillards
restrent seuls. Quant le pre Grandmont vint trouver Lamirande, il
tait rayonnant d'une joie cleste: il avait rconcili une me avec
Dieu!

--Ah! mon cher ami, dit-il, que le bon Dieu est bon! Voil une phrase
que nous rptons souvent sans y attacher beaucoup d'importance. Mais
que c'est donc vrai! La misricorde de Dieu! Qui pourra jamais en
mesurer l'tendue? Non seulement elle est infinie, sans bomes; non
seulement elle est prte  pardonner tout pch; mais elle est
agressive; elle nous poursuit jusqu' notre dernier soupir; jusqu'
notre dernier soupir nous n'avons qu' nous jeter dans cet ocan
d'amour pour atteindre le port ternel. Oh! pourquoi tant de pcheurs
ne profitent-ils pas du temps de la misricorde qu'on appelle la vie?
Pourquoi repousser la misricorde de Dieu pour affronter sa justice
qui est non moins infinie... Allez, mon ami, faites prparer la
chambre. Je vais lui administrer l'Extrme Onction et lui donner le
saint Viatique.

Quelques instants plus tard, Lamirande, sa femme, sa petite fille
Marie et l'unique servante de ce modeste mnage taient pieusement
agenouills autour du lit de douleur, pendant que le pre Grandmont
administrait au mourant les derniers sacrements de l'glise.

Le vieillard tomba bientt aprs dans une syncope prolonge. Puis
reprenant tout  coup connaissance et serrant convulsivement la main
de Lamirande, il murmura:

--Merci!... Jsus! Marie! Joseph!... Mon fils!...

Ce furent ses dernires paroles.



Chapitre III


  Gratia super gratiam, mulier sancta
  et pudorata.

  La femme sainte et pleine de pudeur,
  est une grce qui passe toute grce.

    Eccli. XXVI, 19.


Jetons un regard sur le pass.

Quinze annes avant les vnements que nous venons de relater, Joseph
Lamirande, g de vingt-cinq ans, venait d'tre admis  la pratique
de la mdecine. Il avait choisi cette profession uniquement pour
faire du bien  ses semblables; car une modeste aisance que lui avait
laisse son pre, le dispensait de gagner son pain de chaque jour. Il
savait, toutefois, que l'aisance n'est pas donne  quelques
privilgis pour qu'ils passent leurs jours dans l'oisivet et la
mollesse. Au contraire, plus l'homme est dbarrass des soucis
matriels de l'existence, plus il doit consacrer sa vie au service du
prochain. Celui qui ne se procure le ncessaire qu'au prix d'un rude
et incessant labeur est quelque peu excusable de songer  lui-mme
d'abord, aux autres ensuite. Mais le chrtien que Dieu a exempt du
soin de pourvoir  sa propre subsistance, n'est-il pas tenu  se
dpenser pour les autres? C'tait donc pour se rendre utile  ses
concitoyens que Lamirande avait embrass la profession mdicale. Il
devint bientt notoire que ceux qui pouvaient payer les services d'un
homme de l'art ne devaient pas s'adresser  lui. Les trs pauvres
taient ses seuls patients; et il les soignait avec la mme
attention, la mme assiduit que met dans l'exercice de sa profession
auprs des riches le mdecin qui a la lgitime ambition de se crer
une clientle lucrative.

Le jeune docteur Lamirande tait li d'amiti, depuis longtemps, avec
la famille Leverdier, dont le chef tait mort, laissant une veuve et
des orphelins dans des circonstance difficiles. Lamirande avait aid
la mre  faire instruire ses enfants. L'an, Paul, plus jeune de
quelques annes seulement que son protecteur, dou d'un talent
brillant, s'tait livr de bonne heure au journalisme. Lamirande le
suivait avec intrt, le dirigeait par ses bons conseils, et
entrevoyait avec satisfaction le jour o son jeune ami serait  la
tte d'un journal et pourrait donner libre carrire  son ardent
patriotisme. Les deux hommes s'aimaient comme des frres.

Du vivant du pre, la famille Leverdier avait adopt une orpheline,
Marguerite Planier, un peu plus ge que Paul. Douce, affectueuse,
dvoue, intelligente, les qualits de son esprit et de son coeur
l'emportaient mme sur les charmes de son visage qui tait cependant
d'une beaut peu ordinaire.

Dans son immortel pome, le chantre des Acadiens peint son hrone,
vangline, par ce vers remarquable, l'un des plus beaux de la langue
anglaise:

When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music.

"Quand elle s'tait loigne, on aurait dit qu'une musique exquise
avait cess de se faire entendre."

Cette harmonie dlicieuse, Lamirande voulut en jouir toute sa vie.

Un soir du mois de juin, il se promenait avec son ami sur les
hauteurs de Sainte-Foye, sous les beaux arbres qui bordent chaque
ct du chemin et dont les branches gracieusement courbes se
joignent et se confondent, formant un long tunnel de verdure.

--Mon ami, dit le jeune mdecin, que dirais-tu si un lien nouveau
s'ajoutait  ceux qui nous unissent dj?

--Je dirais que voil un nouveau bonheur pour moi, rpondit
Leverdier avec enthousiasme. Mais quel est ce nouveau lien? Pourtant
je le devine, et pour cela je n'ai pas besoin d'tre sorcier. Tout
sage que tu es, les battements de ton coeur sont assez visibles,
crois-m'en. Tu aimes ma soeur adoptive, elle t'aime, et vous allez
vous marier; car rien ne s'y oppose et personne n'interviendra pour
gter votre bonheur. Certes, ce n'est pas comme dans les romans o le
hros et l'hrone ne parviennent  s'unir qu'aprs s'tre arrach
tous les cheveux, avoir vers des torrents de larmes et essay de
dbarrasser la terre de leur inutile prsence. Vous n'en serez pas
moins heureux.... Mais soyons srieux. Vraiment, je suis enchant....

--Et pourtant je ne t'ai pas encore dit de quoi il s'agit, dit
Lamirande en souriant doucement. Avoue que les prmisses poses ne
renferment pas les conclusions. Je songeais peut-tre  te proposer
la fondation d'un journal....

--Cependant, je ne me trompe pas, dit avec imptuosit le jeune
homme.

--Eh bien! mon cher ami, rpondit Lamirande, devenu grave, tu ne te
trompes pas. Je ne puis te dire combien je suis heureux de voir que
ce projet t'agre. J'avais peur....

--Tu avais peur de quoi? Tu es trop sincre pour dire que tu ne te
croyais pas digne d'entrer dans notre famille! de quoi donc avais-tu
peur?

--Toi qui es si bon devineur, tu dois tre capable de te l'imaginer.

--Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin entirement.

--Je craignais de trouver en toi un rival!

--Un rival!

--Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta soeur
qu'elle n'est la mienne; et je ne conois pas qu'on puisse la
connatre comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime.

--Si c'est l toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande soeur
Marguerite comme ma jeune soeur Hlne, et pas autrement. L'ide
qu'elle doit tre ta femme, loin de me causer le plus lger chagrin,
me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici  longtemps mes
jeunes frres auront besoin de moi. Je ne pourrai mme pas songer 
me marier avant dix ans.

Longtemps les deux amis se promenrent sous les beaux arbres,
devisant sur le grand bonheur qui tait entr dans la vie de l'un
d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfona
derrire les Laurentides empourpres; les ombres, les frais et le
silence du soir se rpandirent sur la campagne endormie; et les deux
heureux causaient toujours. Leurs coeurs taient calmes comme la
nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes
caresss doucement par la brise ne seraient dpouills de leur parure
ni tordus par les temptes de l'automne; il leur semblait aussi que
jamais la paix et la joie qui remplissaient leur me ne pourraient
faire place  l'inquitude,  la tristesse,  l'amertume.

Enfin, ils se dirigrent vers la ville. En passant devant la chapelle
de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte tait encore ouverte,
Lamirande, pousse par une sorte d'inspiration, dit  son compagnon:
"Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que
nous aimons il y en a peut-tre que la douleur accable. Entrons dire
un _Ave Maria_ pour celui ou celle des ntres qui souffre le plus en
ce moment".

Sans aucun doute ce fut pour la soeur unique de Paul que les deux
amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente prire.

Hlne Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjoue, charmante, ses
grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleur depuis
la mort de son pre. Elle tait la vie de la maison. Quelles rveries
innocentes passaient par cette jeune tte? Nul n'aurait pu les
deviner; elle-mme n'aurait gure pu les dfinir. Lamirande la
regardait comme une enfant et la traitait comme si elle et t
rellement la soeur de celle qu'il voulait pouser. Voyait-elle que
Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave,
plus g qu'elle de prs de dix ans? Savait-elle seulement ce que
c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu rpondre  ces
questions. Elle ne s'tait rendu compte que d'une chose, c'est
qu'elle tait parfaitement heureuse lorsque Lamirande tait auprs
d'elle et que, sans tre malheureuse lorsqu'il n'y tait pas, elle
attendait toujours son arrive avec impatience.

Ce mme soir du mois de juin,  l'heure du crpuscule, Marguerite ft
 Hlne la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et
une expression d'indicible douleur firent comprendre  Marguerite ce
que jusque-l Hlne elle-mme avait  peine souponn.

--Pauvre sceur! s'cria l'ane en ouvrant ses bras  l'enfant.

Hlne s'y jeta et pleura longtemps. Enfin, elle put murmurer:

--Tu as surpris un secret que j'ignorais presque moi-mme.... Qu'il
n'en soit plus jamais question, mme entre nous. Oublie ce que tu as
vu; ou si tu ne peux l'oublier, n'y pense qu'en priant pour moi....
Mon coeur est bris, mais avec la grce de Dieu il ne deviendra pas
coupable. Prie pour moi, chre Marguerite, afin que je ne t'envie
jamais ton bonheur!

Marguerite ne put que rpter en serrant l'enfant sur son coeur:

--Pauvre soeur! Pauvre soeur!

Devenue la femme de Lamirande, Marguerite fut heureuse; mais le
souvenir de ce soir d't, de ce ple visage angoiss, entrevu  la
lumire indcise du crpuscule, la poursuivait toujours et temprait
son bonheur d'une amertume salutaire.

Pour Hlne, elle avait lutt et pri; et elle avait remport la
victoire que Dieu accorde toujours  ceux qui luttent et qui prient;
victoire qui ne supprime pas la souffrance mais qui la rend
supportable en la sanctifiant. Personne,  part Marguerite, ne
s'tait jamais dout de la blessure, puis de la cicatrice qu'elle
portait au coeur. La jeune fille enjoue tait subitement devenue
grave, sans mlancolie, voil tout ce que le monde avait remarqu.
Ses grands yeux ne riaient plus, mais ils avaient acquis une
profondeur et une douceur infinies.

   *   *   *   *   *

Les anges que Dieu donna  Lamirande ne firent que passer sur la
terre pour s'envoler aussitt au ciel; tous, moins la petite Marie.
Malgr le chagrin naturel que lui causa la perte de ses enfants, le
jeune mdecin s'inquitait parfois de l'intensit de son bonheur
domestique. Si je fais un peu de bien  mes semblables, se disait-il,
n'en suis-je pas amplement rcompens ds cette vie? Et S'il faut
souffrir pour mriter le ciel, que deviendrai-je,  mon Dieu!
Cependant, il ne demandait pas d'preuves, croyant humblement que le
ciel ne lui en envoyait pas  cause de sa faiblesse.

Quelques annes avant l'poque o s'ouvre notre rcit, il tait entr
dans la vie politique, par pur dvouement, pour mieux servir l'glise
et la Patrie. La pense d'arriver par ce moyen aux honneurs ne lui
vint seulement pas  l'esprit. Et pourtant il aurait pu lgitimement
aspirer aux premires places, car il tait dou d'une intelligence
suprieure, d'une loquence peu ordinaire, d'un extrieur agrable,
d'un caractre sympathique. Mais il avait remarqu que ceux qui
recherchent les grandes charges de l'tat n'en font pas toujours, une
fois qu'ils les ont obtenues, un usage utile au pays; et craignant de
faire comme tant d'autres, il se contenta de son titre de simple
dput au parlement fdral.

Son ami, Paul Leverdier, avec son aide, avait enfin russi  fonder
un journal libre de toute attache de parti: la _Nouvelle-France_.

Revenons maintenant  l'anne 1945.



Chapitre IV


  Odi et projeci festivitates vestras:
  et non capiam odorem coetuum vestrorum.

  Je hais vos ftes et je les abhorre;
  je ne puis souffrir vos assembles.

    Amos V, 21.


Grand mouvement politique  Ottawa, capitale de la Confdration. La
Chambre des dputs est convoque en session extraordinaire. Le Snat
est aboli depuis longtemps. Les dputs, les journalistes, les
entrepreneurs des travaux publics, les solliciteurs de faveurs
ministrielles arrivent de toutes parts; il encombrent les htels,
ils envahissent les bureaux publics, les couloirs de la Chambre, les
clubs, les salons. Quel tourbillon d'affaires plus ou moins
inavouables et de plaisirs plus ou moins illicites!

Les journes sont consacres aux combinaisons, aux intrigues, aux
complots en petit comit, aux spculation vreuses, aux achats et aux
ventes de votes et de consciences en conciliabule plus petit encore;
les nuits se passent en dners et en bals.

Un mois s'est coul depuis la rencontre de Lamirande et de
Montarval, dans la masure de la rue de l'Ancien-Chantier.

La neige couvre le sol. Ce manteau, d'une blancheur clatante, a
cach la boue, l'herbe dessche et les feuilles mortes. La terre
tout  l'heure dsole, noire et souille, est maintenant belle et
pure; elle resplendit et renvoie au ciel un reflet des clarts
qu'elle en reoit. Belle neige! image de la misricorde divine qui
couvre d'un vtement immacul les laideurs de l'me pcheresse mais
repentante. Ce n'est plus l'innocence baptismale; ce n'est plus le
printemps avec ses tendres fleurs, ses doux gazouillements d'oiseaux,
ses murmures de mille ruisseaux, ses brises embaumes, ses
bruissements de feuilles, son encens exquis, sa musique suave comme
la prire de l'enfance. Non rien n'est comparable  la beaut
printanire ni  l'innocence de l'me rgnre que le souffle du
pch n'a point ternie. Mais quand les ardeurs de l't ont brl la
terre, quand les pluies et les temptes de l'automne l'ont couverte
de boue et jonche des dpouilles de la fort, la neige descend,
douce, blanche et pure; et la terre redevient belle aux yeux des
hommes. Ainsi, quand les passions ont ravag l'me, quand les crimes
et les vices l'ont dfigure, la grce de Dieu descend sur elle et la
couvre d'un manteau, le manteau du pardon, qui rjouit la vue des
anges. Mais la terre souille reoit son manteau sans le solliciter;
l'me coupable doit demander le sien  Celui qui ne mprise jamais un
coeur contrit et humili.

Lamirande et Leverdier se livraient  de telles rflexions, tout en
cheminant, par un magnifique clair de lune, vers la somptueuse
rsidence de sir Henry Marwood, premier ministre de la Confdration.
Sir Henry demeurait dans le quartier fashionable d'Ottawa appel
prosaquement _Sandy Hill_. Le chef du cabinet donnait, ce soir-l,
une brillante rception, suivi d'un grand dner politique. Lamirande
et Leverdier y avaient t invits, ils ne savaient trop pourquoi, et
ils se rendaient  l'invitation assez  contrecoeur.

--Qu'est-ce que nous allons faire  ce fricot-l, dit Leverdier,
rompant tout  coup le silence. Nous allons y rencontrer un tas de
francs-maons, des farceurs politiques, de brasseurs d'affaires
malpropres, et pas un de nos amis. Ce sera merveilleusement
assommant, mon cher...! Si nous n'y allions pas, aprs tout....

--Non, reprend son compagnon, faisons ce sacrifice. Je t'assure que
je n'y vais pas par got. Ces dners o l'on reste des heures 
table, o les mets sont apprts avec une recherche effmine, o
l'on mange simplement pour manger, me paraissent inspirs beaucoup
plus par le dmon de la gourmandise et de l'intemprance que par
l'ange de l'hospitalit. Cependant, en soi, ce n'est pas un mal
d'assister  un dner politique, et nous avons besoin de nous mler 
cette runion. Nous dirons tout  l'heure, avant d'arriver, le _Sub
tuum_, afin d'obtenir la protection de Celle qui, aux noces de Cana,
sollicita un miracle pour l'avantage de banqueteurs.

--L'ide est d'autant meilleure qu'aux dangers ordinaires des
banquets s'ajoute pour nous l'ennui d'une dure corve.

--C'est une corve ncessaire, mon cher ami. Il nous faut absolument
savoir, dans la crise actuelle, ce que tous ces illustres gredins
pensent, disent et se proposent de faire. Nous avons besoin de le
savoir pour les combattre plus efficacement.

--Mon cher Lamirande, je commence  croire que ton prservatif contre
les excs de table est le seul remde qui vaille quelque chose contre
le mal politique qui nous ronge. Tes discours et mes articles sont
magnifiques, je veux bien le croire, mais il faut avouer qu'ils n'ont
pas un succs clatant. Si nous serrions nos discours et nos
articles, et si nous sortions nos chapelets!

--Oui, sortons nos chapelets, prions davantage, mais luttons ferme en
mme temps, luttons jusqu'au bout, luttons mme contre tout espoir
humain. Quand nous aurons fait notre petit possible et que nous
l'aurons fait de notre mieux; quand nous aurons pri de toutes nos
forces, crit de toutes nos forces, parl de toutes nos forces, le
bon Dieu ne demandera pas davantage et fera le reste.

--Tu parles d'or, mon cher dput, rpliqua le journaliste. Dieu
m'est tmoin que je ne veux pas renoncer  la lutte. Je voulais dire
seulement que le succs sera accord plutt  nos prires qu' nos
travaux. Du reste, le succs!--par succs j'entends le retour
pratique du monde au christianisme--viendra-t-il jamais? Je ne le
crois pas. Il me semble que ce superbe difice qu'on nomme la
civilisation moderne, n'ayant pas pour base celui qui est l'unique
fondement, doit s'effondrer dans une barbarie pire que celle qui
dtruisit l'orgueilleux empire romain... Je lutte parce qu'il faut
lutter, et non parce que j'ai quelque espoir de voir le moindre
succs en ce monde... Le grand succs sera dans la Valle de
Josaphat.

--Sans doute, rpliqua Lamirande, il ne faut pas travailler
uniquement pour le succs en ce monde. Il faut accepter d'avance tous
les insuccs qu'il plaira  Dieu de nous envoyer. Mais il est permis
de lutter avec espoir de russir, mme ici-bas; il est permis de
souhaiter que Dieu daigne fconder nos efforts et exaucer nos
prires, non pas pour que nous en prouvions une jouissance
personnelle, mais pour que notre pays soit sauv de la ruine
universelle. Tout s'abme dans la barbarie maonnique, pire que celle
d'Attila et de Gensric, c'est vrai; mais qui nous dit que Dieu ne
voudra pas pargner ce petit coin du monde qui nous est si cher, ce
Canada franais dont l'histoire est si belle, afin qu'il soit le
point de dpart d'une nouvelle civilisation? Je ne puis m'empcher de
l'esprer.

--Est-ce que le succs ne gterait pas le peu de mrite que nous
pouvons avoir? interrogea Leverdier.

--Non. Il sufft, pour que le succs le plus clatant ne gte rien,
que nous soyons toujours soumis  la volont de Dieu... Toutefois, la
russite est dangereuse, je l'avoue. Sais-tu, mon cher Leverdier,
qu'il est beaucoup plus difficile, et sans doute plus mritoire,
d'accepter _chrtiennement_ le bonheur que l'adversit?

--Je ne saisis pas bien ta pense. _Explain_! comme vous dites au
Parlement!

--Eh bien! le malheur, en nous faisant toucher du doigt l'inanit des
choses de ce monde, nous ramne naturellement  Dieu,  moins d'une
perversion absolue. Le bonheur, au contraire, nous porte  oublier
notre fin dernire. Dans la prosprit, dit Tertullien, l'me arrte
ses regards au Capitole; mais dans l'adversit, elle les lve vers
le ciel, o elle sait que rside le vrai Dieu. Les heureux de ce
monde qui se tiennent unis  Dieu sont rares, sans doute, mais ils
doivent recevoir une rcompense toute spciale dans le ciel, car ils
passent par une preuve particulirement difficile. tre riche sans
tre attach  la richesse, c'est dj un effort mritoire; mais tre
entour d'amis et de parents qui vous aiment et que vous aimez,
connatre les pures joies de la famille sans en goter les amertumes,
jouir de la sant, voir ses projets russir, tre _heureux_, en un
mot, sur la terre, et cependant soupirer sans cesse aprs la cleste
Patrie, comme le chrtien doit le faire, n'est-ce pas l l'idal, le
chef-d'oeuvre de la grce?

Quelques instants de silence suivirent cette effusion de Lamirande.
Les deux amis marchaient lentement, appuys l'un sur l'autre. Leurs
penses s'levaient de plus en plus vers le ciel dans un magnifique
lan d'amour et de saint enthousiasme.

Il y a des moments o la prsence de notre me se fait sentir en
dedans de nous d'une manire physique et matrielle, si j'ose
m'exprimer ainsi. Elle est l, aussi tangible que notre coeur de
chair. Elle cherche  s'chapper de sa prison. Elle monte toujours;
elle gonfle notre poitrine au point de causer une vritable douleur,
douleur dlicieuse cependant. Il nous semble que quelque chose va se
briser en nous, qu'une partie de notre tre va nous quitter pour se
lancer dans les espaces. Lutte mystrieuse et enivrante de l'me
immortelle contre le corps qui la tient captive et enchane; lutte
que tous doivent prouver quelquefois; lutte qui se produit
indpendamment de notre volont! Qui n'a pas t ainsi boulevers
tout  coup, soit dans un moment de ferveur; soit en entendant de la
belle musique, surtout les chants de l'glise; soit en prsence de la
grande nature, des beauts du firmament, ou de quelque acte de
sublime dvouement chrtien? Ah! c'est notre me qui entend la voix
de son Crateur et qui se lance instinctivement vers Lui!

Lamirande et Leverdier taient en proie, tous deux,  ces profondes
motions, et ils marchaient en silence.

--Nous voici, dit enfin Leverdier. C'est le moment de nous rfugier
en lieu sr. Et les deux amis rcitrent ensemble  mi-voix, le _Sub
tuum_.

--Rien ne nous presse, fait Lamirande, disons le _Salve Regina_ pour
demander la conversion d'un ami qui m'est bien cher.

Puis ils sonnent  la porte d'une fastueuse maison dont les larges
fentres laissent chapper sur la neige des flots de lumire.

--Qui est cet ami dont tu demandes la conversion? demande Leverdier
en attendant qu'on ouvre la porte.

--C'est Georges Vaughan, l'un des dputs de Toronto  la Chambre
fdrale. Nous allons le rencontrer ce soir, sans doute. C'est une
me naturellement droite et belle; mais malheureusement il n'a pas la
foi.

--Il croit au moins en Dieu?

--Non, il ne semble croire en rien du tout en dehors et au-dessus de
cette vie.

--C'est un monstre alors!

--C'est un malheureux plutt. Encore une fois, son me est
naturellement belle. Prions pour que Dieu lui accorde le don
inestimable de la foi.

 ce moment la porte s'ouvre. Un laquais les aide  se dbarrasser de
leurs paletots; un autre les conduit au salon o sont dj runies
les sommits de la politique canadienne. L'immense pice est inonde
d'une clart douce et pntrante produite par un appareil lectrique
que dissimulent les riches lambris; une odeur enivrante remplit
l'atmosphre, tandis qu'un orchestre invisible fait entendre une
harmonie qu'on dirait lointaine. Des groupes discutent avec animation
les rcents vnements politiques.

Sir Henry Marwood vient au-devant des nouveaux arrivs et leur fait
un accueil gracieux. Il accable Lamirande surtout de paroles
flatteuses.

--Qu'est-ce que le vieux renard me veut? pensa Lamirande. Rien de
bon, c'est certain. Soyons sur nos gardes!

C'tait une figure remarquable que celle de sir Henry Marwood; une
figure remarquable par son irrgularit et sa laideur autant que par
un air extraordinairement intelligent et rus. Ses petits yeux, que
faisait paratre encore plus petits un nez d'une grosseur
prodigieuse, ptillaient d'esprit; mais ils ne pouvaient pas
rencontrer le regard calme et lumineux du jeune dput.

--Mon cher Lamirande, dit sir Henry avec effusion, que je suis donc
content que vous soyez venu avec votre ami Leverdier. Voyant que vous
tardiez un peu, je craignais d'tre priv du plaisir de votre
compagnie ce soir. Sans doute, vous ne pensez pas comme moi sur une
foule de questions, mais j'aime le talent et les convictions partout
o je les trouve. Tous deux vous pensez fortement et vous exprimez
vos penses avec nergie et originalit. C'est assez pour que je vous
admire.

--Le talent est sans doute admirable quand il est employ pour le
bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au
mal?

--Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose
digne d'admiration, parce que c'est un don de l'tre Suprme, une
parcelle de l'me universelle.

--Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, considrer deux
choses: l'oeuvre de Dieu qui est toujours belle et l'oeuvre de
l'homme, c'est--dire l'usage que l'homme fait de ses facults.
Malheureusement, cette dernire oeuvre est souvent mauvaise et laide.

--Voil que vous vous lancez dans les rgions de la haute
philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent
pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer.

--Tous ces compliments cachent quelque pige, pensa Lamirande. Puis
tout haut:

--Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours
quand vous m'aurez entendu dire ma faon de penser sur votre
projet....

--Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira
peut-tre, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile.

--Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais,
sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or,
vous ne l'ignorez pas, vos ides et vos aspirations ne sont pas les
miennes.

--Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez
de mon projet, vous ne m'empcherez pas d'admirer votre talent.
D'ailleurs, j'aurai  vous parler d'autre chose que de la politique
tout  l'heure.

 ce moment, le baron de Portal vint  passer. Sir Henry l'appela.

--Monsieur le baron, permettez que je vous prsente deux de nos
hommes politiques canadiens-franais les plus distingus. M.
Lamirande est dput et je vous assure qu'il ferait honneur 
n'importe quelle chambre, mme  la Chambre franaise. Son ami, M.
Leverdier, journaliste, serait remarqu mme  Paris. M. le baron de
Portal est arriv tout rcemment au Canada. Il voyage pour
s'instruire et dsire particulirement tre mis au courant de nos
affaires politiques. Monsieur le journaliste est bien celui qui peut
rendre cet agrable service  monsieur le baron, n'est-ce-pas?

Leverdier comprit sans peine que sir Henry voulait tre seul avec
Lamirande. Il s'empressa donc d'accepter l'invitation, et entama la
conversation avec M. le baron de Portal.

--Certainement, dit-il, si M. le baron le dsire, je me ferai un
plaisir de l'initier  nos affaires politiques qui sont plutt
intressantes que belles.

Et le journaliste lana  sir Henry un petit sourire malicieux.

--Ah! le coquin, s'cria le premier ministre, en faisant un petit
geste, moiti amical, moiti menaant, il ne me vantera pas, bien
sr. N'importe, il a du talent, lui aussi, et j'admire le talent,
mme quand il s'exerce contre moi!

Et prenant Lamirande par le bras, il s'loigna avec lui.

Le baron de Portal et Leverdier allrent s'asseoir sur une causeuse.
Leur entretien nous renseignera sur l'tat politique du Canada en
l'an de grce 1945.

--Je m'intresse beaucoup  votre pays, dit le baron, mais j'avoue
que vos affaires politiques m'intriguent quelque peu. O en tes-vous
 l'heure prsente? Je sais vaguement que le Canada tait nagure
colonie britannique et qu'il ne l'est plus. Expliquez-moi donc cela,
je vous en prie, monsieur le journaliste.

--Volontiers, reprit Leverdier. La chose est bien simple. Depuis
quelques annes, vous le savez comme moi, l'Angleterre, jadis si
fire, est tombe au rang des puissances de troisime ordre. 
l'extrieur, elle a perdu les Indes, ou  peu prs. La Russie ne
tardera pas  s'emparer de ce qui lui reste de son empire oriental.
En Afrique, l'Allemagne lui arrache ses colonies, morceau par
morceau. L'Australie a secou le joug imprial. L'Irlande vient de
reconqurir son entire indpendance. L'cosse s'agite de nouveau;
et,  l'intrieur, les socits secrtes qu'elle a rchauffes et
proposes l'ont bouleverse et affaiblie. Elle avait encore le
Canada. Mais un beau matin, le gouvernement des tats-Unis, ayant 
sa tte un prsident amricanissime, et profitant d'une difficult
diplomatique o l'Angleterre avait videmment tort, s'est avis de
poser, comme ultimatum, la rupture du lien colonial. Nous souponnons
fortement nos francs-maons du Canada et ceux des tats-Unis d'avoir
t au fond de cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre,
rduite  l'impuissance, dut se rendre  cet ultimatum. Il y a trois
mois  peine, elle donnait avis officiel au Canada que le ler mai
prochain le gouverneur-gnral serait rappel et qu'il n'aurait pas
de remplaant.

--C'est--dire que vous voil libres, fit le baron.

--Oui, reprit le journaliste, nous voici libres. Mais qu'allons nous
faire de notre libert? Le cadeau est quelque peu embarrassant. Trs
certainement le cabinet de Washington avait une arrire-pense en
nous faisant octroyer notre indpendance: c'est dans le dessein de
nous faire l'honneur de nous annexer de force, sous un prtexte
quelconque. Mais la Providence s'en mle, et voil tout  coup nos
entreprenants voisins en guerre avec l'Espagne  propos de l'le de
Cuba; tandis que du ct du Mexique il y a des nuages trs noirs;
sans compter les grves qui clatent de plus en plus nombreuses,
prenant les proportions d'une guerre civile chronique. Plus moyen de
songer  s'annexer le Canada. Nous cherchons donc  nous constituer
en pays tout  fait autonome.

--Cela doit tre une tche assez facile.

--Malheureusement non. Trois voies s'ouvrent devant nous: le _statu
quo_, l'_union lgislative_ et la _sparation_. Un mot d'explication
sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le _statu quo_, la
transition se ferait  peu prs sans secousse. Nous resterions avec
notre constitution fdrative, notre gouvernement central et nos
administrations provinciales. Le gouverneurgnral, au lieu d'tre
nomm par l'Angleterre, serait lu par nous, voil toute la
diffrence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir  Ottawa,
est favorable _au statu quo_. Ce parti se compose des _modrs_. Les
_modrs_, cela veut dire, en premier lieu, tous les gens en place,
avec leurs parents et amis, ainsi que ceux qui ont l'espoir de se
placer, avec leurs parents et leurs amis; ensuite, les entrepreneurs
et les fournisseurs publics avec tous ceux qui les touchent de prs
ou de loin; enfin, les personnes qui n'ont pas assez d'nergie et
d'esprit d'indpendance pour vouloir autre chose que ce que veulent
les journaux qu'ils lisent et les chefs politiques qu'ils suivent.

--Le parti du _statu quo_ doit tre formidable par le nombre! Je me
demande s'il reste quelque chose pour les deux autres partis.

--Dans toutes les provinces il y a des partisans de l'union
lgislative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancs,
les francs-maons notoires, les ennemis dclars de l'glise et de
l'lment canadien-franais. Dans la province de Qubec ce groupe est
trs actif.  sa tte est un journaliste nomm Ducoudray, directeur
de la _Libre-Pense_, de Montral. Il va sans dire que les unionistes
cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent _l'union
lgislative_ ostensiblement pour obtenir plus d'conomie dans
l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour
personne que leur vritable but est l'anantissement de la religion
catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prt  sacrifier
l'lment franais, principal appui de l'glise en ce pays.

--Voil un parti que ne se recommande gure aux honntes gens! J'ai
hte de vous entendre parler du troisime.

--Le troisime groupe est celui des _sparatistes_. M. Lamirande, que
vous avez vu tout  l'heure, en est le chef, et votre humble
serviteur en fait partie. Nous trouvons que le moment est favorable
pour riger le Canada franais en tat spar et indpendant. Notre
position gographique, nos ressources naturelles, l'homognit de
notre population nous permettent d'aspirer  ce rang parmi les
nations de la terre. La Confdration actuelle offre peut-tre
quelques avantages matriels; mais au point de vue religieux et
national elle est remplie de dangers pour nous; car les sectes ne
manqueront pas de la faire dgnrer en union lgislative, moins le
nom. D'ailleurs, les principaux avantages matriels qui dcoulent de
la Confdration pourraient s'obtenir galement par une simple union
postale et douanire. Notre projet, dans la province de Qubec, a
l'appui des catholiques militants non aveugls par l'esprit de parti.
Le clerg, gnralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut
ce qu'il pense, car depuis longtemps le prtre, chez nous, n'a pas le
droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette ide
de sparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez
nombreux qui est trs hostile  l'union lgislative et qui
prfrerait la sparation au projet des radicaux. Ce groupe se
compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de
protestants non fanatiss. Il a pour cri de ralliement: Pas
d'Irlande, pas de Pologne en Amrique! Il ne veut pas que le Canada
franais soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour
lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est
M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intgre, honorable et
rempli de respect pour l'glise, de sympathie pour l'lment
franais. Voil, monsieur le baron, un aperu de la situation
politique du Canada en ce moment. J'espre que je me suis exprim
avec assez de clart?

--Votre rcit m'a vivement intress, cher monsieur, et je vous en
remercie. Je suis sparatiste, moi aussi, je vous l'assure, et je ne
conois pas qu'un Franais catholique puisse tre autre chose, sans
trahir sa religion et sa nationalit. Mais, dites-moi, le parlement
d'Ottawa est-il actuellement runi pour rgler cette question?

--Oui, monsieur le baron. Le gouvernement fdral, dont notre hte
est le trs habile et trs rus chef, a russi  faire voter pour
toutes les lgislatures des "rsolutions" qui autorisent le parlement
d'Ottawa  rgler dfinitivement la question de notre avenir
politique et national. Nous avons combattu ce projet devant la
lgislature de Qubec, voulant rserver aux provinces au moins le
droit de veto; mais 'a t en vain: l'esprit de parti, l'intrigue et
la corruption l'ont emport sur nous. Nous voici donc  Ottawa pour
tenter un dernier et suprme effort, sans grand espoir de succs,
toutefois.

--Quelle sera, pensez-vous, l'issue de la lutte?

--Sous prtexte d'amliorer la constitution actuelle, Sir Henry va
dposer, ces jours-ci, le projet d'une nouvelle loi organique. Ce
sera, j'ai tout lieu de le croire, une vritable union lgislative
dguise sous le nom de confdration. On prtendra maintenir les
grandes lignes du _statu quo_; en ralit, ce sera l'tranglement de
l'glise et du Canada franais. Entre nous, Sir Henry est franc-maon
de haute marque, c'est--dire profondment hostile  l'glise. S'il
ne propose pas ouvertement l'union lgislative, c'est qu'il craint un
chec, voil tout.

--Vous le souponnez de jouer double jeu?

--Certainement, et ce n'est pas un jugement tmraire, je vous
l'assure. S'il a invit Lamirande et moi, c'est dans quelque dessein
perfide.

--Pourvu qu'il ne vous compromette pas! Le voil en tte--tte avec
votre ami.

--Ne craignez pas pour Lamirande, il est solide comme le roc et assez
intelligent pour ne pas se laisser prendre par Sir Henry. Nous nous
sommes rendus  son invitation exprs pour connatre un peu les
piges qu'il tend et les intrigues qu'il veut nouer.

Pendant ce colloque entre le journaliste et le baron, Sir Henry
Marwood avait conduit Lamirande un peu  l'cart. Il le tenait
toujours affectueusement par le bras.

--Mon cher monsieur Lamirande, dit le vieux diplomate de sa voix la
plus cline, il y a longtemps que je dsire m'entretenir
familirement,  coeur ouvert, avec vous. Vous m'avez souvent
combattu, mais je me suis toujours vivement intress  vous. Vous
tes un jeune homme de talent et d'avenir. Je vous considre comme le
vritable reprsentant de votre race. Votre race, quoi que vous en
pensiez, je ne lui veux que du bien. Je dsire l'honorer en votre
personne.

--Vous tes bien trop flatteur, rpondit froidement Lamirande qui
entrevoyait dj o son interlocuteur voulait en venir.

Il me croit capable de me vendre, pensa le dput. Hlas! il a vu
tant des ntres se livrer  lui pour un peu d'or ou quelques
misrables honneurs.

Son premier mouvement fut de repousser avec indignation l'offre que
Sir Henry n'avait pas encore clairement formule. Mais il se ravisa.
Ne brusquons rien, se dit-il; par les efforts qu'il fera pour se
dbarrasser de moi, je pourrai juger de la noirceur du projet qu'il
nous prpare.

Lamirande gardant le silence, Sir Henry continua:

--Je sais que votre ambition n'est pas personnelle, que vous ne
dsirez rien pour vous-mme, que votre unique passion est de rendre
service  votre pays,  vos compatriotes. J'admire ce noble
dsintressement. Vous tes dput, non par got, mais par devoir,
n'est-ce pas? et si une autre position, o vous pourriez rendre
encore plus de services aux vtres, vous tait offerte, vous
l'accepteriez, n'est-il pas vrai?

--Sans doute, rpondit Lamirande, je ne suis pas dput par got,
mais je ne vois gure d'autre poste o je pourrais, en ce moment,
tre de quelque utilit relle  mes compatriotes.

--J'en vois un, moi, et je vous l'offre; c'est celui de consul
gnral du Canada, du futur Canada libre,  Paris ou  Washington, 
votre choix!

Pour que le vieux sclrat m'offre un tel prix se dit Lamirande en
lui-mme, il faut qu'il ait grand besoin de m'loigner du pays. Son
projet doit tre diabolique! Aprs un moment de silence, il jeta sur
Sir Henry un regard qui fora le tentateur  baisser les yeux.

--Certes, dit-il, votre offre est magnifique, trop belle; elle est
mme suspecte. Je vous prie de croire que mon poste, pour le moment,
est ici, et ici je resterai.

--Mais vous n'y pensez pas! Quel bien vous pourriez faire  Paris, en
tablissant des relations plus intimes entre la France et le Canada;
ou  Washington, en travaillant  l'avancement de ceux de vos
compatriotes qui sont encore l-bas.

--Je pourrais peut-tre y faire un peu de bien, mais mon devoir est
de rester ici et de travailler  vous empcher de faire du mal. Du
reste, pourquoi m'offrez-vous cette position maintenant? Pourquoi
n'avez-vous pas attendu le rglement de notre avenir national?
Croyez-vous, Sir Henry Marwood, que je ne lis pas jusqu'au fond de
votre me?

La voix de Lamirande vibrait d'motion. Sir Henry ne pouvait pas
regarder le jeune dput en face. Le vieil intrigant, qui avait men
 bonne fin cent affaires de ce genre, se sentait domin, cras.
Toutefois, changeant de ton, il ft un dernier effort, un coup
d'audace.

--Trs bien! dit-il, d'une voix devenue subitement dure et cassante.
Jouons cartes sur table. Mon projet ne vous conviendra pas, j'en suis
convaincu. Vous le combattez; mais vous le savez aussi bien que moi,
tout ce que vous pourrez faire n'empchera pas mon projet d'tre
accept par la Chambre. Ds lors, pourquoi rejeter un poste o vous
pourriez tre utile  vos amis,  votre race? Vous allez les priver,
par simple enttement, pour le simple plaisir de me faire la guerre,
d'avantages trs considrables. Est-ce juste. Est-ce patriotique?

--Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant
d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour
notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'achte cette
position au prix d'une infme trahison? Sir Henry, je suis chez vous
et je ne vous dirai pas les paroles que vous mritez d'entendre. Mais
vous comprendrez sans peine qu'aprs ce qui vient de se passer je ne
puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir  votre table.
J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Puis il s'loigna avec dignit, laissant le premier ministre tout
abasourdi. Dans sa longue exprience des hommes et des choses, sir
Henry n'avait jamais rien vu de semblable.

--Aprs tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il tait
sincre en le disant.

Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon o Leverdier causait
encore avec le baron de Portal.

--Bien fch, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M.
le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute
partir avec moi.

Leverdier saisit la situation, et, s'excusant auprs du baron, il
alla rejoindre son ami.

--Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as plant l! trs bien!
Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je
voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse.

--J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout 
l'heure. Allons-nous en au plus tt. Ce n'est pas un endroit pour des
chrtiens ici. L'atmosphre est toute remplie, tout paisse de
dmons. On les voit presque. Viens-t'en!

Leverdier n'hsitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les
deux amis rencontrrent un jeune Anglais  la figure ouverte et
agrable.

--Mon cher Vaughan, s'cria Lamirande, que je suis content de te
rencontrer! Je te prsente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou
plutt je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il
est journaliste, c'est--dire faiseur et dfaiseur de dputs. Toi,
mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu' la rue Rideau. Tu
reviendras ensuite  temps pour le dner.

--Vous ne dnez donc pas ici? demanda Vaughan surpris. Qu'est-ce que
cela signifie?

--Viens, et nous causerons de cela au clair de la lune.

Tout en cheminant du ct de l'htel du parlement, Lamirande raconta
 ses amis ce qui venait de se passer entre le premier ministre et
lui. Puis s'adressant  Vaughan:

--Comment trouves-tu le procd de ton respectable chef?

--D'abord, rpliqua le jeune Anglais, il n'est pas mon chef. J'ai des
ides politiques qui me guident, mais des chefs politiques qui me
mnent, je n'en ai pas. Du reste, tu sais jusqu' quel point
j'abhorre ces abominables manigances qu'on appelle la diplomatie.
Tout cela est honteux et indigne de la nature humaine.

--Pourtant, mon pauvre ami, la nature humaine devient l'esclave de
ces manigances du moment que la religion cesse de la soutenir et de
la fortifier.

--Sans vouloir me vanter, je puis dire que le seul respect de ma
dignit humaine me protge contre ces bassesses.

--Tu n'as pas fini de vivre. Attends l'avenir avant de te prononcer
dfinitivement. Tu n'as peut-tre pas encore rencontr une tentation
srieuse sur ta route. Pour moi, je suis convaincu que, tt ou tard,
tu te jetteras, soit dans les bras de l'glise, soit dans quelque
abme effroyable. Car le sentiment de sa dignit, sans la grce
divine, ne saurait soutenir l'homme et le prmunir contre les chutes
jusqu'au bout de sa carrire. Mais parlons politique... Tu n'as pas
de chef, dis-tu; tu renies sir Henry et ses procds; tu partages
toutefois ses ides, tu soutiens ses projets, librement et
honntement, soit; mais ces ides et ces projets, sir Henry ne les
fait prvaloir que grce  _ces abominables manigances_ que tu
condamns avec tant de chaleur. Cela ne te fait-il pas douter un peu
de la bont de ces ides et de ces projets? N'est-il pas raisonnable
de dire que ce qui est vraiment bon n'a pas besoin, pour russir, de
ces moyens ignobles?

--Je condamne ces moyens et je ne voudrais jamais les employer
moi-mme; mais je reconnais qu'il est difficile d'obtenir un succs
quelconque dans le monde politique sans y avoir recours,  cause de
l'esprit de vnalit qui rgne partout.

--Et la fameuse dignit humaine, qu'en fais-tu?

--Si tout le monde avait le sentiment de cette dignit, elle
suffirait; mais tout le monde ne l'a pas.

--Pourquoi tout le monde ne respecte-t-il pas cette dignit humaine,
puisque ce sentiment est purement naturel? Pourquoi tous les hommes
ne sont-ils pas honntes?

--Le sais-je, moi! Pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la beaut
physique? Pourquoi y a-t-il des infirmes, des bossus, des
sourds-muets, des borgnes, des aveugles?

--D'un autre ct, il y a trop d'ordre, trop d'harmonie dans le monde
visible pour qu'un homme raisonnable puisse parler du _hasard_.
Admets donc un Dieu Crateur de toutes choses; une divine Providence
qui surveille et gouverne toutes choses; une vie future o chacun
sera rcompens selon ses oeuvres; une chute originelle qui a
gravement affaibli et vici la nature humaine; un Dieu Sauveur qui a
rachet l'homme dchu et lui a donn les moyens de reconqurir
l'hritage cleste; admets ces vrits et tu pourras rsoudre tous
les redoutables problmes que nous offre l'humanit.

--J'admets volontiers que ton systme est d'une logique rigoureuse:
tout s'y tient et s'enchane. S'il y a quelque chose de vrai en fait
de religion, c'est la doctrine catholique. Mais... nous parlerons de
cela plus tard. Maintenant, au revoir. Il faut que je m'en retourne.

Les trois compagnons se sparent. Vaughan retourne chez sir Henry,
tandis que Lamirande et Leverdier regagnent leur htel.

--Tu avais bien raison, dit Leverdier; c'est un grand malheureux
plutt qu'un monstre. Si nous pouvions apprendre aux hommes  croire
comme nous leur apprenons  lire!

--La foi est un don gratuit que Dieu accorde  qui il veut.
Remercions-le de ce qu'il a daign nous faire ce don inestimable,
tandis que tant d'autres, qui en auraient fait peut-tre un meilleur
usage que nous, ne l'ont pas reu. Prions surtout pour ceux qui n'ont
pas la foi. Ils sont comme les paralytiques dont parle l'vangile qui
ne pouvaient pas se porter d'eux-mmes  la rencontre du Sauveur pour
tre guris: il leur fallait le secours de voisins charitables. Les
autres malades qui reprsentent les pcheurs qui ont la foi,
pouvaient se rendre sans aide aux pieds du Christ. Si grandes que
fussent leurs infirmits, si horribles que fussent leurs plaies, ils
taient moins  plaindre que les paralytiques, puisqu'ils pouvaient
se placer sans aide sur le chemin de l'Homme-Dieu et crier: Jsus,
Fils de David, ayez piti de nous! Imitons les mes charitables de la
Jude qui transportaient les perclus aux bords des chemins o Jsus
devait passer. Portons les perclus spirituels, ceux qui n'ont pas la
foi, portons-les par nos prires et nos bonnes oeuvres au-devant du
divin Matre afin qu'il les gurisse!

Pendant que les deux croyants s'entretenaient ainsi en regagnant leur
appartement, Vaughan s'en allait lentement du ct oppos. Il tait
pensif. Les paroles de Lamirande l'avaient trangement boulevers. Un
malaise vague, indfinissable, comme le pressentiment d'un malheur,
l'oppressait. Des aspirations confuses, qu'il ne pouvait pas
analyser, agitaient son me.

George Vaughan avait rencontr Lamirande plusieurs annes auparavant
dans un voyage  Qubec. Ds les premires paroles changes il
s'tait tabli entre eux une vive sympathie. Tous deux possdaient un
caractre franc, loyal, ouvert; tous deux prouvaient de l'attrait
pour la vraie politique et une invincible rpulsion pour cette
politique de contrebande dont la base est la corruption et dont le
principal moyen d'action est l'intrigue. Mais l se bornaient la
ressemblance entre eux. Autant le Canadien franais tait croyant,
autant le jeune Anglais tait sceptique.

Plus tard, s'tant retrouvs  Ottawa, la sympathie des premiers
jours se changea en une vritable et sincre amiti. Vaughan ne se
demandait gure d'o lui venait cette singulire affection pour
Lamirande; ou plutt il l'attribuait  une grande similitude de gots
et de caractre. Lamirande, plus clairvoyant, tait convaincu que le
courant mystrieux qu'il avait senti s'tablir entre cet tranger et
lui ds leur premire rencontre ne pouvait s'expliquer par une cause
naturelle. Croyant fermement au surnaturel, il s'tait dit que cette
amiti tait l'oeuvre de l'ange gardien de Vaughan; que cet esprit
cleste avait choisi ce moyen pour conduire au salut l'me confie 
ses soins.

Vaughan, avons-nous dit, tait sceptique. Ce poison de l'incrdulit,
il se l'tait inocul, ds son enfance, dans les coles publiques de
sa province. Devenu jeune homme il avait pass plusieurs annes 
Londres et  Paris, et la vie qu'il y mena, sans tre une vie de
dbauche, n'tait pas faite pour le rendre croyant. Mais s'il tait
sceptique, il n'tait pas athe militant. Il ne niait pas l'existence
d'un Dieu Crateur. Il lui semblait mme qu'il devait y avoir un
Principe universel quelconque.  la rigueur, il pouvait passer pour
diste.  ceux qui lui parlaient du monde surnaturel il rpondait
invariablement: "Je ne nie rien et je n'affirme rien".

Cependant, aprs s'tre li avec Lamirande, il avait tudi la
religion catholique; et  l'poque o nous le voyons il la
connaissait mieux que bien des catholiques. Il rptait souvent,
comme nous l'avons entendu dire ce soir, que s'il y avait quelque
chose de vrai en fait de surnaturel, c'tait la doctrine de l'glise.
Mais s'il avait la science que l'homme peut acqurir par ses forces
naturelles, il n'avait pas la foi que Dieu seul communique  l'me
par la grce. Ses entretiens avec Lamirande sur la religion le
troublaient toujours; nanmoins, il n'aurait pas voulu y renoncer
pour la plus belle fortune du monde, car tout incroyant qu'il tait,
la foi de son ami le fascinait. Ce soir, il est plus tourment qu'
l'ordinaire. "Ah! se dit-il avec un soupir, en rentrant chez sir
Henry, si je pouvais croire comme Lamirande!" C'est la premire fois
que son coeur, rempli jusqu'ici de sentiments vagues, met un voeu
aussi nettement formul.

Les convives se mettent  table, et bientt Vaughan, entran par le
tourbillon de la conversation, oublie son trouble de tout  l'heure.
Il est devenu, encore une fois, l'homme du monde affable, correct,
spirituel mais sceptique.

Au dner, Vaughan se trouve plac  ct de M. Aristide Montarval,
dput de la ville de Qubec. Une lection partielle avait eu lieu au
commencement de dcembre, par suite de la dmission inexplique du
dput sigeant; et Montarval qui, jusque-l, ne s'tait gure ml
de politique et qui passait pour un radical avanc, s'tait tout 
coup prsent comme conservateur contre un autre conservateur de
vieille date.  la surprise gnrale, sir Henry l'avait accept, lui
nouveau converti, comme candidat ministriel, de prfrence  son
concurrent. Ce titre de candidat ministriel, joint  l'appui des
radicaux qui ne semblaient pas trop froisss de le voir se prsenter
comme conservateur, lui avait valu un clatant triomphe qui ne laissa
pas d'intriguer le monde politique. Cette lection, sur laquelle il
plane un certain mystre, est l'un des sujets de conversation  la
table de sir Henry. Montarval est trs riche, et s'est dj distingu
comme orateur. C'est une belle acquisition pour le parti
conservateur, se dit-on de toutes parts; car il est bien connu que le
nouveau dput, sans prendre une part ostensible aux affaires
politiques, avait toujours profess et propag les ides avances.
Sir Vincent Jolibois, le principal reprsentant de l'lment franais
dans le cabinet, avait mme manifest timidement des scrupules de
reconnatre l'orthodoxie ministrielle et conservatrice de cette
candidature. Il s'en tait ouvert  son collgue et chef, sir Henry
Marwood. Celui-ci l'avait rassur en disant que Montarval avait un
talent remarquable et que le talent est toujours digne d'admiration.
Sir Vincent s'tait rendu  ce raisonnement sans rplique.
D'ailleurs, avait-il dit  un ami qui, lui aussi, avait des craintes
au sujet de cette candidature no-conservatrice, il faut maintenir la
discipline dans les rangs du parti, et du moment que notre chef est
satisfait nous devons l'tre galement. De mme qu'il ne faut pas
tre plus catholique que le pape, de mme aussi il ne faut pas tre
plus conservateur que le chef du parti.

C'est ainsi que le radical Montarval tait devenu conservateur. La
_Nouvelle-France_ ayant hasard une simple observation sur la facilit
avec laquelle le parti conservateur absorbait et s'assimilait les
aliments les plus indigestes, il y eut dans la presse un toll
gnral contre Leverdier. Pendant quinze jours on le traita, dans les
deux langues, de grossier, de malappris, d'hypocrite, de jaloux,
d'ambitieux, etc. Mme la _Libre-Pense_, qui avait abm Montarval
pour s'tre fait ractionnaire, fournit sa bonne part  ce concert
malsonnant d'imprcations.

Vaughan lia conversation avec son voisin; et comme on parle
volontiers de ceux qu'on aime, il voulut entretenir le nouveau dput
de leur collgue absent, Lamirande.  la mention de ce nom, il
remarqua dans les yeux de Montarval une telle expression de haine
qu'il se sentit glac.

--Dcidment, se dit-il en lui-mme, notre nouveau collgue n'est pas
un homme sympathique! Quelle diffrence entre Lamirande et lui!
Lamirande attire, celui-ci repousse. Les deux ples d'un aimant,
quoi! Est-ce magntisme animal? Est-ce autre chose?

Le festin se prolongea jusqu' une heure avance et se termina sans
incident remarquable.



Chapitre V


  Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat.

  N'aimez point le sommeil, de peur que la pauvret ne vous accable.

    Prov. XX, 13.


Rendus  leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et
Leverdier se mirent  discuter srieusement la situation politique.

--Elle est trs grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir
Henry Marwood mdite quelque coup de Jarnac plus perfide qu'
l'ordinaire. Mais que faire?

--Pour moi, dit Leverdier, je vais crire sur le champ un article qui
fera un peu d'moi dans le camp ministriel, j'en rponds.

--C'est trs bien; et pendant que tu seras ainsi occup je vais
brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la
situation.

Dput et journaliste se mirent  la besogne de bon coeur. Voici
l'article qu'crivit Leverdier et qu'il intitula:

DORMEZ EN PAIX!

"La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son
projet pour rgler dfinitivement le sort politique du Canada.

"Pour nous, Canadiens franais, il s'agit de notre avenir national.
Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacr est en jeu:
notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre
autonomie.

"Existerons-nous comme peuple demain? Voil le problme redoutable
qui se dresse devant nous.

"La presse ministrielle et soi-disant conservatrice rpand sur le
pays les flots de son optimiste somnifre. Dormez, dit-elle, aux
habitants de la province de Qubec, donnez en paix, dormez sur toutes
vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est
son trs humble serviteur.

"Quelle inquitude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-maon,
c'est vrai, mais il respecte l'glise, il raffole de notre langue
qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il tait jadis
partisan dclar de l'union lgislative, mais aujourd'hui il
verserait son sang pour le maintien du _statu quo._ L'autonomie des
provinces n'a pas d'ami plus sincre que ce centralisateur converti.
Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien n de nos droits veille.

"Des esprits chagrins, disait l'autre jour le _Mercure_, organe en
chef des ministres dans la province de Qubec, des esprits chagrins
cherchent  crer du malaise parmi nos populations en soulevant des
prjugs contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs
qui ont reu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies
du progrs moral et matriel.

"Mchants esprits chagrins, dormez donc plutt!

"De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef
du cabinet est affili  la secte maonnique; que sir Vincent,
collgue de sir Henry, a jadis, vot pour l'cole neutre et
obligatoire; que M. Vilbrque, autre collgue de sir Henry, dans un
accs d'anglomanie, a dplor, un jour, les dpenses excessives que
l'usage de la langue franaise occasionne; que M. Dutendre, troisime
collgue franais de sir Henry, a dclar que les lgislatures
provinciales ne sont, aprs tout, que de grands conseils municipaux.
Ce sont l des _prjugs_ que vous soulevez trs indignement contre
de braves gens qui distribuent le _patronage_, les _impressions_ et les
_subventions_ d'une faon tout  fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il
pas dit, l't dernier, dans son grand discours-programme, qu'un
"pays o le _patronage_ est distribu d'une manire judicieuse et
quitable est un pays bien gouvern, c'est--dire heureux."

"Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins?

"Il s'agit d'laborer un projet de constitution qui sauvegarde les
droits de l'glise, les droits des parents sur l'ducation de leurs
enfants, les droits de l'lment franais, l'autonomie provinciale;
donc confions, en toute sret, la ralisation de ce projet  des
francs-maons,  des partisans de l'tat enseignant,  des ennemis de
notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de
parti le veut ainsi. Or il n'y a que les "esprits chagrins" qui
prfrent la logique  la discipline de parti.

"Douter de l'efficacit du _patronage_ bien distribu, c'est un
crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la
logique, c'est un acte de folie.

"Donc, habitants de la province de Qubec, dormez en paix, car sir
Henry et ses brillants collgues veillent sur nous."

   *   *   *   *   *

Leverdier donna lecture  Lamirande de ces quelques lignes.

--Ce n'est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il
fera hurler la presse ministrielle, et en hurlant, elle se
compromettra. Que pouvons-nous faire davantage pour le moment? Nous
sentons bien, toi et moi, qu'il se trame ici quelque noir complot.
Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public.
Raconter ta conversation avec Sir Henry, c'est nous exposer  un
dmenti catgorique de sa part, car ce n'est pas un mensonge qui
ferait reculer le vieux sclrat. D'ailleurs, nos propres gens sont
tellement entichs de lui qu'ils regarderaient cette tentative de
corruption comme un acte trs gracieux. Voyez! diraient-ils cet
excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet entt de
Lamirande l'a grossirement insult Nous sommes bien malades!

--En effet, l'avenir est trs sombre, rpliqua Lamirande; mais ne
perdons pas espoir mme quand tout sera dsespr. N'oublions pas que
Lazarre tait enseveli et sentait dj mauvais lorsque le Seigneur
l'a ressuscit!



Chapitre VI


  Et ambulant per vias tenebrosas.

  Ils marchent par des voies tnbreuses.

    Prov. II, 13.


Deux jours aprs la rception et le banquet chez sir Henry, les
journaux de la capitale annoncrent que le premier ministre tait
tellement indispos qu'il ne ,pouvaient ni assister aux sances de la
Chambre ni recevoir des visiteurs. La vrit vraie, c'est qu'il avait
quitt Ottawa le lendemain du dner et s'tait rendu secrtement 
Kingston o il gardait le plus strict incognito.

Vers neuf heures du soir, il sortit de l'htel o il tait descendu
et se rendit  une maison isole d'un des faubourgs de la ville. Il
frappa d'une manire toute particulire. Quelqu'un  l'intrieur lui
pose des questions auxquelles il rpond; puis la porte S'ouvre, et
sir Henry se trouve dans le lieu de runion du Suprme Conseil de la
Ligue du Progrs. Ce Suprme Conseil se compose de deux dlgus de
chaque Conseil Central. Celui qui prside est le mme que nous avons
vu diriger le Conseil Provincial de Qubec. L'un des reprsentants
du Conseil Central de Montral est Ducoudray, rdacteur de la
_Libre-Pense_, que nous avons aussi vu figurer  la vieille capitale.

 peine sir Henry est-il arriv que la sance s'ouvre par une
horrible prire  Satan que le prsident rcite en se tournant vers
un immense triangle plac au fond de la salle. Devant ce triangle,
dont la principale pointe est en bas, emblme de Lucifer, de l'encens
brle sur un autel.

--Mes frres, dit le prsident, nous voici au complet. Je vous
flicite de votre exactitude  vous rendre aux sances du Suprme
Conseil. Aussi, grce au zle que vous dployez dans vos travaux,
pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre
dernire runions, j'avais l'honneur de vous communiquer
officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement russi;
qu'avec le concours intelligent de nos frres en Angleterre et aux
tats-Unis, le lien colonial tait rompu. C'tait le premier pas dans
la bonne voie. Mais ce n'tait qu'un premier pas. Vous le savez,
notre dessein tait de faire entrer immdiatement le Canada dans
l'union amricaine. Malheureusement, les graves vnements que vous
connaissez, nous ont forcs  ajourner indfiniment la ralisation de
ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comit
excutif a estim que, vu l'impossibilit d'incorporer le Canada aux
tats-Unis, c'tait l'union lgislative de toutes les provinces qui
nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol
canadien l'infme superstition qui empche notre peuple de marcher
dans les sentiers du vritable progrs. Cette dcision a t ratifie
par le Suprme Conseil  sa dernire runion. Le comit excutif a
donc exerc l'influence dont notre ordre dispose sur les lgislatures
provinciales pour les amener toutes  remettre au parlement fdral
le rglement dfinitif de la question de notre avenir politique.
Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette
partie de notre programme est excute. Le frre Marwood,  ma
demande, a aussitt convoqu le parlement fdral. Nous avons
maintenant  dlibrer sur ce qu'il convient de faire  Ottawa. Que
vous en semble-t-il? La parole est aux frres qui ont quelques
observations  faire, quelque projet  soumettre  ce Suprme
Conseil?

Aprs un instant de silence.

--Le frre prsident, fit un affili, a sans doute quelque
proposition  nous soumettre ', nous l'coutons.

--En effet, j'ai un projet  soumettre au Conseil mais je voudrais,
auparavant, entendre les observations que mes frres peuvent avoir 
faire sur la situation.

--Nous pourrions mieux dlibrer, dit le mme affili, si le frre
prsident voulait bien nous faire connatre d'abord son projet. Il
est bien rare que le Conseil ait  modifier les plans de son chef.

--En bien! reprend le prsident, voici comment j'envisage la
situation. Nous ne saurions russir  faire accepter l'union
lgislative en la proposant ouvertement au parlement. Les dputs
canadiens-franais, les dputs catholiques des autres provinces et
le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet
gouvernemental soit assez habilement conu et rdig pour tablir
effectivement l'union lgislative tout en conservant les apparences
et le nom d'une confdration. Il faut que nous nous contentions
aujourd'hui de dposer les germes de l'union; plus tard, et peu 
peu, nous dvelopperons notre oeuvre jusqu' son entier
panouissement. Il faut que dans chaque garantie accorde aux
provinces il y ait un mot, une phrase quivoque que nous puissions,
en temps opportun, interprter en faveur du pouvoir central. Voici un
projet de constitution que j'ai prpar, avec l'aide du comit
excutif, et que je soumets  la considration du Suprme Conseil. Le
frre secrtaire voudra bien en donner lecture.

Le frre secrtaire, qui n'est autre que le frre Ducoudray, lit le
document qui est un vritable chef-d'oeuvre d'habilet infernale. Pas
un article sans pige dissimul avec un art surhumain; pas une
disposition sans quivoque savamment agence. Tous les frres sont
dans l'admiration. Le projet est agr presque sans discussion.

--Il est donc statu, dit le prsident, par le Suprme Conseil de la
Ligue du Progrs, que le projet de constitution que nous venons
d'adopter doit tre prsent au parlement sans dlai. Le secrtaire
gardera l'original dans les archives du Suprme Conseil et il en
remettra une copie authentique au frre Marwood. Il est ordonn, de
plus, que le frre Marwood fera voter ce projet par le parlement
fdral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier
sans le consentement du Comit excutif. Est-ce l le plaisir de ce
Suprme Conseil?

Tous manifestent leur assentiment, et le frre secrtaire fait au
registre les inscriptions voulues par le rglement de la Ligue.

--Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le frre
Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgr l'incontestable
habilet de la rdaction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la
vritable porte de cette nouvelle constitution.

--Nous avons fait la part trs large  la prudence, rpond le
prsident; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour
russir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux
lecteurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus
pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours
les forces vives de la politique. Comptez l-dessus, frre Marwood,
sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et
spcialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Libert, du
Progrs et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain
que vous ne pourrez pas le corrompre?

--Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, frre Prsident, j'ai fait de
mon mieux , et les frres savent que je ne manque pas prcisment de
talent quand il s'agit de me dbarrasser d'un adversaire gnant. Eh
bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour
savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts auprs de lui.

Puis le frre Marwood raconte au Suprme Conseil ce qui s'tait pass
entre Lamirande et lui, le soir du banquet.

Le prsident se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas.

--Rappelle-toi bien tous ces dtails que Marwood vient de nous
raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu.

--Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet
incident contre Lamirande. C'est plutt en sa faveur....

--Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire.

Bientt le Suprme Conseil se disperse. Le prsident et le frre
Marwood se rendent ensemble  Ottawa; tandis que Ducoudray emporte
les archives avec lui  Montral.



Chapitre VII


  Prudentia carnis mors est.

  La prudence de la chair est mort.

    Rom. VII, 6.


Leverdier ne s'tait pas tromp: son article souleva une tempte. Le
_Mercure_, principal organe ministriel, ouvrit le feu par un crit
pompeux. En voici quelques extraits:

"Nous sommes arrivs  une poque dcisive de notre histoire; le
moment est solennel: une nation va natre. De simple colonie que nous
tions tout  l'heure, nous passons  l'tat de peuple libre et
entirement indpendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit,
et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des
vnements qui se prparent.

"Nous avons profondment regrett de lire, ces jours-ci, dans une
feuille obscure de Qubec, un article trs dplac, et par la forme
et par le fond. La forme est lgre, triviale, badine, ironique. Ce
n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du
jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux prjugs religieux et
nationaux, manque de charit chrtienne, manque de respect envers
l'autorit constitue, manque de dfrence envers nos chefs
politiques. Tous les manquements  la fois y sont.

"L'auteur de cet crit pousse l'indlicatesse et la passion jusqu'
rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays,
fait partie de la franc-maonnerie. Sans doute, nous condamnons la
franc-maonnerie puisque notre glise la condamne; mais il ne faut
pas oublier que les glises protestantes ne la condamnent pas, et que
sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement
les glises protestantes ne condamnent pas la franc-maonnerie, mais
que plusieurs ministres protestants, et des plus minents,
appartiennent  cette socit. Ce qui prouve, et que les religions
protestantes ne voient pas la franc-maonnerie d'un mauvais oeil, et
que la franc-maonnerie n'est pas hostile, comme certains exalts le
prtendent,  toute religion, au christianisme mme.

"Malgr ces vrits incontestables, on fait un crime  sir Henry
d'tre franc-maon. On veut jeter le doute et le trouble dans
l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs
de l'tat; on sape l'autorit; on attise le feu des prjugs
nationaux et religieux. Tout cela est rvolutionnaire et antisocial.
Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais;
nous sommes la minorit en ce pays, ne l'oublions pas, non plus.
Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les
francs-maons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a plac
au milieu de ces divers lments. Respectons leurs opinions si nous
voulons qu'ils respectent les ntres. Donnons-leur fraternellement la
main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se
coalisent contre nous pour nous craser. Soyons de notre poque et de
notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos
chefs. Confions-nous  leur loyaut, et soyons assurs que nos
privilges seront respects. Ne portons pas une main sacrilge sur la
Confdration. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant
guider, dans cette oeuvre si dlicate, par les chefs qui ont reu la
mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union lgislative
ne sont pas plus rvolutionnaires que les utopistes dangereux qui
voudraient dsunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu;
restons-y."

Toutes la petite presse ministrielle se mit aussitt  faire
entendre la mme note avec des variations qui taient principalement
des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier
qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces
crivains, qui taient grassement pays pour chanter les louanges des
ministres, s'indignaient  la pense que cette scandaleuse croisade
contre l'autorit civile entreprise par la _Nouvelle-France_ et ses
partisans tait inspire par l'amour du lucre! Et, invariablement,
ces discours se terminaient par un fervent appel  la charit
chrtienne.

La _Libre-Pense_, organe des radicaux ouvertement favorables 
l'union lgislative, ft feu et flammes, elle aussi, contre les
sparatistes. Crtins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de
balustres, cagots, cafards, jsuites de robe courte, escobars,
arrirs, teignoirs, tenants du moyen ge, ennemis du progrs,
fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants
encrots de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voil le canevas sur
lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, 
hauts cris, au nom de l'conomie, l'union lgislative. Nous sommes
trop gouverns, rptaient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de
lgislatures provinciales, plus de mesquins prjugs de races et de
religion. Abattons tout cela et tablissons un gouvernement unique,
fort, large, conome, et une seule nationalit.

 Qubec se publiait dans ce temps-l un journal intitul le _Progrs
catholique_, dirig par Hercule Saint-Simon que le lecteur a dj vu,
en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enqute pour le compte
de la Saint-Vincent-de-Paul.

Homme de talent rel, mais peu sympathique, le rdacteur du _Progrs_
avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait
prouver un trange malaise  tous ceux qui venaient en contact avec
lui. Dou d'une certaine allure nergique, violente mme, il passait,
aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un
homme fortement tremp, pour un caractre. Avant l'poque o commence
notre rcit, il s'tait jet avec une grande ardeur dans le mouvement
sparatiste,  la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en
les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne
voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage
ferme et modr, leurs procds marqus au coin de la sagesse. Depuis
un mois surtout il semblait s'tre fait casseur de vitres de
profession.

Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en ralit, comme au
figur. Un homme est renferm dans une chambre o l'air respirable
manque compltement. La porte est ferme  cl, barricade; toutes
les issues sont hermtiquement closes. L'homme touffe. Dj il est
sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire,
il est sauv. Dans le monde moral, il y a des situations analogues o
il est ncessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste
de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons o la routine et
les prjugs ont renferm et asphyxient leurs victimes. Mais M.
Saint-Simon ne faisait gure plus autre chose que casser les vitres.
Il en cassait partout, toujours et  propos de rien. Le bruit des
vitres casses avait attir sur lui tous les regards sans toutefois
lui gagner les coeurs.

Le rdacteur du _Progrs catholique_ rpondit donc  l'article de la
_Nouvelle-France_ par un clat formidable. Il intitula son crit:
_Est-ce la guerre que l'on veut?_ Dans cet crit, non seulement il
demandait la sortie de la province de Qubec de la Confdration,
mais il poussait les Canadiens franais  s'organiser militairement,
 se procurer des armes et  se rendre  Ottawa pour surveiller les
dlibrations du parlement. Il ft une charge incroyable contre tous
les protestants, sans distinction, dclarant qu'ils taient tous
ligus contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son
article d'nergumne en donnant clairement  entendre que le jour o
la province de Qubec serait dlivre du joug fdral, les Anglais
qui s'y trouveraient n'auraient qu' se bien tenir.

En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte colre.
Il quitta prcipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa
le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui tait  son
sige de dput.

--As-tu vu la dernire btise de Saint-Simon? s'cria-t-il.

--Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet crit, c'est plus
qu'une btise, c'est un crime.

--Cet homme-l est-il fou?

--Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un
fou.

--Je ne vois gure rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se
mle d'crire, rpliqua vivement Leverdier.

--Un tratre est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande.

--Grand Dieu! s'cria le journaliste, tu le souponnes de nous
trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque
incroyable de tact et de jugement.

--Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement
tmraire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement.

--Mais sur quoi te bases-tu pour croire  tant de perfidie chez cet
homme qui, aprs tout, prtend dfendre la mme cause que nous?

--Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en prtendant
la dfendre. C'est mme le procd favori de nos jours. C'est le
raffinement de la trahison.

--Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi
s'appuient tes soupons?

--Ce ne sont pas des soupons, c'est une certitude morale, une
conviction profonde.

--Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale?
Tu n'as pas l'habitude de juger  la lgre et sans preuves. J'avoue
que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai frmi
d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne
sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, aprs tout, ne peut-on
pas mettre cet crit sur le compte de la btise humaine, qui est
grande, tu le sais.

--Oui elle est grande, mais la perversit humaine est grande aussi.
Ce sont deux immensits dont Dieu seul peut voir les limites. Si je
n'avais que l'crit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais
l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux
tait nagure affreusement travaill par le dmon de la richesse et
j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succomb  la tentation. J'ai
appris, ce matin mme, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M.
Montarval dans l'intimit.

--Je sais, en effet, qu'ils sont intimes.

--Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que
M. Montarval est l'homme le plus pouvantable que j'aie jamais vu...
un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage,
je me suis engag au silence sur certains dtails. Cet engagement ne
me lie peut-tre pas d'une faon absolue; mais, enfin, qu'il me
suffise de te dire que celui qui frquente assidment Aristide
Montarval ne saurait tre autre chose qu'un misrable. Les vnements
ne me donneront que trop tt raison.

Bien que quelque peu intrigu, Leverdier n'insista pas davantage. Il
connaissait trop bien son ami pour douter de la sret de son
jugement. Aprs un moment de silence, le journaliste reprit:

--Mais l'article, que faut-il en faire?

--Je viens de faire tout en mon pouvoir pour rparer le mal. Au
commencement de la sance, j'ai dsavou l'crit et son auteur. J'ai
dclar que cet article insens n'exprime pas nos sentiments; que
nous ne sommes pas anims par la haine des autres peuples qui
habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre
nationalit, de notre religion, de notre langue et de nos traditions;
que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacres en nous
retirant de la Confdration, maintenant que l'occasion s'en
prsente; mais que nous ne menaons personne. Je crois que tu feras
bien de rpter la mme chose dans ton journal. Pour le moment; il
n'y a rien autre chose  faire. Les vnements vont se prcipiter.
Attendons.



Chapitre VIII


  Nihil est iniquius quam amare pecuniam:
  hic enim et animam suam venalem habet.

  Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent;
  car un tel homme vendrait son me mme.

    Eccli. X, 10.


Hercule Saint-Simon s'tait lanc dans le journalisme sans
prparation morale, sans avoir purifi ses intentions. Il voulait
faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien,
il comptait arriver en mme temps  l'aisance d'abord, puis  la
richesse. Le pain quotidien, c'est--dire le ncessaire pour un homme
de sa position sociale, n'tait pas assez: il lui fallait les
douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est
plus fcond en dceptions et en dboires qu'en succs financiers, il
s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas
l'abngation voulue pour continuer son oeuvre, ingrate au point de
vue mondain, il aurait d l'abandonner et chercher ailleurs, par des
moyens lgitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il
aimait le journalisme  cause du prestige et de l'influence que cette
profession confre  celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des
polmiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait
autour de son nom flattaient sa vanit. Rester journaliste honnte,
mme journaliste catholique, tout en devenant riche, tel tait
d'abord son rve.

Il commena par faire des rclames, moyennant finance, en faveur de
certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces
entreprises taient honorables, il pouvait,  la rigueur, se dire
qu'il recevait le prix d'un travail lgitime; mais ses besoins
factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant
bientt restreint, il agrandit le cadre de ses oprations. Lorsque
les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas  lui, il
allait  eux, et leur donnait habilement  entendre que le moyen le
plus sr de ne pas trouver en lui un adversaire acharn, c'tait de
payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente,
il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin
absolument mauvaises.

Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caractre
de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le
gnait. Aux temps agits o commence notre rcit, il entrevit la
possibilit de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce
but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes
patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs
menes tnbreuses, trahir, en un mot, la cause sacre de la patrie
et de la religion. Le malheureux se cramponnait  cette ide qui lui
revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai
riche, indpendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu
de temps, rparer le mal que j'aurai fait.

Il en tait l, lorsque nous l'avons entendu mettre ses sophismes
sur la puissance de l'or et la ncessit de la richesse pour
accomplir le bien dans le monde politique.  l'poque de sa
conversation avec Lamirande tait-il dj perdu? Depuis longtemps il
tait tent, affreusement tent par le dmon qui fit tomber un des
Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais prouv au-dessus de ses
forces, il aurait pu rsister  ce redoutable assaut, s'il et suivi
le sage conseil de son vritable ami: une courte et fervente prire,
un seul cri de dtresse vers le Coeur de Jsus, et il tait sauv.

Lorsque les disciples allaient tre engloutis par les vagues, ce fut
une prire de quatre mots qui carta le danger: _Domine, salva nos,
perimus!_

Mais un mouvement d'orgueil touffa ce cri qui montait dj  ses
lvres. C'tait une dernire grce qu'il repoussait.

En quittant Lamirande, il tait entirement sous l'empire du
Tentateur. Une rage trange contre tous ses anciens, et
particulirement contre le meilleur de tous, s'tait empare de son
me. Autant il estimait et admirait jadis le jeune dput, autant
maintenant il le dtestait. Auparavant, mme au milieu de ses
faiblesses et de ses misres, il aurait voulu imiter les vertus de
Lamirande, possder son dsintressement, sa force de caractre. Ces
salutaires aspirations s'taient subitement changes en une jalousie
atroce et cruelle. Trop lche pour s'lever jusqu'aux hauteurs o se
tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entraner avec lui dans la
fange o il allait se plonger. Et se sentant impuissant  ravaler ce
chrtien  son propre niveau, il prit la dtermination de lui faire
autant de mal que possible.

Il tait dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra
M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de frquenter
sous prtexte d'y recueillir des nouvelles et des ides.

--Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'cria M. Montarval, comment va le
journalisme  bons principes?  merveille, sans doute, car lorsqu'on
travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne
chre, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang,
il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcrot. Est-ce bien
le cas? Dites donc?

Au lieu de rpondre avec fiert  ce persiflage blasphmatoire, le
malheureux rougit en balbutiant:

--Il ne faut pas prendre tout  la lettre dans la Bible.... On y
trouve beaucoup d'allgories et de choses obscures.... Tout ce que je
puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne
donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est
une profession que j'aime.

--Il y aurait peut-tre moyen de rendre cette profession plus
lucrative, rpliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard
perant.

Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un _peut-tre_
 peine intelligible. Mais c'en tait assez pour fixer Montarval
sur la valeur de son homme.

--Venez chez moi, dit-il; nous converserons l  notre aise.

Saint-Simon le suivit, et quelques instants aprs ils gravissaient le
perron qui conduisait  la somptueuse demeure du jeune Franais.
Cette rsidence princire dominait la terrasse Frontenac et le fleuve
Saint-Laurent. De ses fentres Montarval avait une vue magnifique. 
droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornes au loin par une
frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et
Saint-Joseph-de-Lvis;  gauche, l'le d'Orlans et la riante cte de
Beaupr adosse aux Laurentides. La maison tait meuble avec un luxe
oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupt. C'tait la
ralisation du rve de Saint-Simon.

Montarval conduisit le journaliste  une vaste pice, moiti salon,
moiti cabinet de travail. Un valet, rpondant  son appel, apporta
du vin et des cigares.

--Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'tre
drangs. Ainsi, continua-t-il, le journalisme  bons principes ne
mne pas  la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un
meuble inutile.

--En effet, rpliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la
presse en ce pays; il paralyse, en gnral, nos hommes publics. Dans
un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au
journalisme ou  la politique, il faut possder la fortune. Pourquoi
vous qui tes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y
feriez bientt votre chemin.

--J'y ai song quelquefois, et j'y songe dans le moment, rpond
Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire lire; mais
un dput, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel
il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui,
mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je
m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je
serais prt  payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal,
sans tre dispos  risquer ma fortune.

Montarval s'arrta ici pour donner  ses paroles le temps de produire
tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le
prsenta  Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but
d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dgustant son
tokai tranquillement, continua:

--Ne pourrions-nous pas en venir  une entente, vous et moi? Vous
tes journaliste, vous connaissez votre mtier, mais les fonds vous
manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'exprience. Nous possdons
chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux
respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?

--L'ide me parait excellente. Veuillez me faire connatre les
dtails de votre projet.

--Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille
piastres; ou plutt, pour que l'affaire soit plus rgulire, je vous
les prterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne
vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le
journal me donnera satisfaction.

--Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous
donner satisfaction? Faudrait-il changer entirement de ton?

--Pas du tout. Je ne demanderais gure de changements, car si je me
prsente ce sera comme conservateur....

--Comme conservateur! fait Saint-Simon avec tonnement. Il me
semblait que, sans vous mler de politique, vous aviez des ides un
peu....

--Avances, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire
quelque chose de srieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir
conservateur, bon gr mal gr. Si je veux avoir un journal  ma
disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me
tourner discrtement un petit compliment de temps  autre, sans que
la rclame y paraisse trop.

--Dans ces conditions, rpond Saint-Simon, devenu trs ple, je ne
vois rien qui s'oppose  l'affaire que vous voulez bien me proposer.

--Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un
chque pour la somme mentionne et vous me donnerez votre billet 
vue....

Une demi-heure aprs, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il tait
un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et
avait un profond dgot de lui-mme. Mais le dmon de l'argent tait
toujours  ses cts et lui tenait ce langage: "Aprs tout, on ne te
demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de rclame par-ci,
par-l. Presque tous les journaux en font".

--Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque
infamie, que feras-tu?

--Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit,
murmura le dmon.

--Et si tu as dpens l'argent, pourras-tu payer le billet qui est
fait  prsentation?

--Dpose l'argent  la banque, et contente-toi de toucher l'intrt.
De cette faon tu seras toujours en tat de faire honneur au billet
si l'on veut exiger de toi quelque chose qui rpugne  ta conscience.

Ce dernier argument du dmon prvalut sur les avertissements de
l'ange, et Saint-Simon dposa  la banque le prix de sa libert. Et
le dmon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours.
Quand la premire horreur qui avait envahi l'me du journaliste se
fut mousse, le mauvais esprit revint  la charge.

--Il te faudrait faire telles amliorations dans ton tablissement,
mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont
te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent  dsirer.

--Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le
billet si l'on te demande de te dshonorer?

--Oh! tu pourras facilement trouver  faire un emprunt si le public
voit que tes affaires ont l'air de prosprer. L'argent attire
l'argent. D'ailleurs, ajoutait effrontment le malin esprit, il ne
faut pas se mfier de la Providence.

--Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, rpondit l'ange.

Mais, comme la premire fois, Saint-Simon couta le Tentateur, et se
livrant  ses penchants naturels, dpensa, en quelques jours,
plusieurs milliers de piastres.

Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime,
jugea que le moment tait venu de faire un pas de plus. Rencontrant
de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit:

--Je n'aime pas tout  fait le ton de votre journal, et comme vous ne
voudriez sans doute pas le changer,  cause de vos principes
inflexibles, il serait peut-tre mieux de rescinder notre march
avant qu'il soit trop tard.

Le journaliste bondit sous ces paroles mprisantes comme si un bras
vigoureux lui et cingl le visage d'un coup de fouet. Que
n'aurait-il donn en ce moment pour tre en tat de jeter  la face
de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pense de
rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet;
ou s'il n'y russissait pas, de laisser son sducteur saisir son
imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la
libert et un profond dgot pour l'ignoble esclavage o il se voyait
descendre. Mais c'tait un mouvement purement humain, sans vraie
force, par consquent. Les difficults de sa position, les sacrifices
qu'il lui faudrait faire, difficults et sacrifices que le dmon
avait soin de grossir dmesurment, l'effrayrent. Allons, se dit-il,
pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:

--En quoi le journal ne vous plat-il pas, monsieur?

--Vous le savez, rpondit Montarval, je me fais conservateur. Je
demande, par consquent, le _statu quo._ Je suis galement oppos 
l'union lgislative et  la sparation des provinces. Votre journal
est sparatiste.

Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.

--Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question
brlante....

--Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du ngatif qu'il me
faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre march. C'est si
facile. Remettez-moi mon chque et je vous remettrai votre billet.
Nous n'en serons pas moins amis....

--Alors vous exigez que je combatte le mouvement sparatiste dont
j'ai toujours t le dfenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle
vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manoeuvre assez
facile  excuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais
c'est toujours dsagrable.

--Prcisment, fit Montarval, et c'est parce que je prvois que vos
principes seront un obstacle  cette manoeuvre que je vous propose
tout de suite la rupture de notre march... Quand serez-vous prt 
payer le billet, ou  remettre le chque, car vous l'avez peut-tre
encore en votre possession? Je ne dsire pas vous presser. Il est
aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....

Le journaliste eut un nouveau mouvement de rvolte, mais plus faible
que le premier. Le dmon lui souffla  l'oreille:

--Aprs tout, c'est une question purement politique. D'excellents
catholiques sont opposs au mouvement sparatiste et favorables au
_statu quo._ Tu peux facilement expliquer ton changement de front par
des raisons spcieuses.

--Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses
rapidement vers l'abme? Tu ne vois donc pas que ce qui peut tre une
opinion honnte chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la
corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en
faveur du _statu quo_, c'est que cette solution cache quelque pige.
D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un
misrable....

Montarval regardait fixement sa victime. On et dit qu'il suivait sur
la figure ple et dfaite du journaliste les pripties de la lutte
qui se livrait dans cette me affaiblie.

--Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu
que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici  samedi
midi... Je passe toujours les matines chez moi.

--Attendez! s'cria le misrable journaliste. Aprs y avoir bien
rflchi, je ferai le changement que vous dsirez. C'est une question
o il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai
graduellement en faveur du _statu quo_.

Un sourire diabolique crispa les lvres du tentateur, mais
Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baiss.

--Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de
combattre les sparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez
votre appui au _statu quo_; pas pour le moment, du moins. Et pour
rendre votre tche plus facile, je veux que vous combattiez l'ide de
sparation, non en la blmant, mais en l'exagrant de toutes
manires, en faisant de ce mouvement un pouvantail pour tous les
Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens franais.
Vous saisissez bien ma pense, n'est-ce pas?

--Oui, parfaitement.

--Eh bien! au revoir. J'espre que, dsormais, votre journal aura des
articles _trs forts_ en faveur de la sparation. Si la chose ne vous
convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au
revoir Et l-dessus ils se quittrent.

Ds ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra  son rle
infme avec tant de zle que Montarval lui en tmoigna son
admiration. D'exagration en exagration, d'excs en excs, il en
tait arriv finalement  crire l'article criminel que Lamirande
dsavoua publiquement devant le parlement.

Ce dsaveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste
dchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lche,
de tratre  sa race. Il poussa le cynisme jusqu' dire que Lamirande
tait vendu corps et me aux Anglais!



Chapitre IX


  Notus a longe potens lingua audaci.

  L'homme puissant et audacieux en paroles
  se fait connatre de bien loin.

    Eccli. XXI, 8.


La mine a clat. Sir Henry a dpos son projet de constitution et la
discussion est engage.

Le premier ministre ouvre le feu par un petit discours mielleux et
cauteleux, o il essaie de cacher sous des fleurs de rhtorique le
venin de son oeuvre. Il adresse mme des compliments trs flatteurs
aux Canadiens franais, les comble d'loges, rappelle les principaux
traits de leur histoire. Il termine sa harangue en exprimant l'espoir
que, toute agitation cessant, on votera son projet. La paix, la
prosprit et la grandeur future du pays l'exigent.

 peine le premier ministre a-t-il prononc son dernier mot que
Lamirande est debout, terrible dans sa colre de chrtien et de
patriote. Pendant deux heures et demie, il parle, il tonne, il
fulmine. Sous sa puissante logique, toute la perfidie de cette
constitution labore au fond des loges apparat en pleine lumire.
Il met  nu tous les piges, toutes les chausse-trappes qu'une main
sournoisement habile avait cachs dans chaque article du projet. Il
dmontre que sous le rgime Propos l'autorit des provinces ne
serait plus qu'un vain mot; que les lgislatures, dpouilles de leur
autonomie, seraient  la merci du gouvernement central; que les
tribunaux provinciaux seraient sans prestige; que toutes les sources
du revenu seraient absorbes par le fisc d'Ottawa; que sous prtexte
de favoriser l'instruction, l'tat s'en emparerait; que la langue
franaise pourrait tre abolie comme langue officielle, mme dans la
province de Qubec, le jour o la majorit de la Chambre des communes
le voudrait; en un mot, qu'on menait le pays tout droit, mais
hypocritement,  l'union lgislative.

 mesure qu'il dchirait tous les voiles et mettait  dcouvert les
ruses du gouvernement, une motion croissante s'emparait des dputs
et du public qui encombrait les tribunes. Quand il eut fini de
parler, la consternation tait peinte sur le visage des ministres et
de leurs principaux partisans. Un grand silence se fit, suivi bientt
d'une sourde rumeur. Les dputs se runirent par groupes, inquiets,
bouleverss. Personne ne se levait pour prendre la parole.

Enfin, sir Henry Marwood, trs agit, se contenant  peine, fait
remarquer au prsident qu'il _est six heures_. La sance est leve au
milieu de la plus grand confusion. Presque tous les dputs franais,
Lawrence Houghton et ses amis, entourent Lamirande et le flicitent
chaleureusement.

Sir Henry jette un coup d'oeil sur cette scne tumultueuse et son
exprience des assembls dlibrantes lui dit que Lamirande
l'emporte, que le projet sera srement rejet. Il quitte
prcipitamment la salle des dlibrations. Dans le couloir il
rencontre Montarval.

--Nous sommes perdus, dit le premier ministre,  voix basse. Le
projet ne passera pas. Lamirande l'a tu du premier coup. Nous avons
trop forc la note. Qu'allons-nous faire?

--C'est bien simple, rpond Montarval; vous allez me faire dissoudre
cette chambre-l ds ce soir. Rendez-vous immdiatement  Rideau Hall
et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici
 ait heures pour renvoyer les dputs devant le peuple.

--Mais se sera un coup d'tat!

--Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous
n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement.
D'ailleurs, vous avez un prtexte tout trouv, et pour le gouverneur
et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous
dsirez consulter l'lectorat.

--Et si le verdict populaire nous est dfavorable?

--Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il
faut semer l'argent  pleines mains; mettre le trsor  sec, si c'est
ncessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter
sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Qubec. De
l'audace, vous dis-je, de l'audace!

--Mais je vais avoir une crise ministrielle sur les bras. Aprs le
discours de Lamirande, les ministres franais vont dmissionner.

--Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux
imbciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles.
D'ailleurs, l'motion va se calmer, car nous l'toufferons avec de
l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez.

Le premier ministre suivit ce conseil, et  huit heures du mme soir
la Chambre tait dissoute.



Chapitre X


  Sum ego homo infirmus.

  Je suis un homme faible.

    Sap. IX, V.


Sir Vincent Jolibois, collgue de sir Henry, remit son portefeuille
dans un mouvement de vritable indignation. C'tait son premier acte
d'nergie depuis plus d'un quart de sicle qu'il tait dans la
politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitu  vouloir,  penser
par lui-mme,  agir avec indpendance,  former des rsolutions
viriles, et  s'y maintenir, le peu de caractre qu'il avait reu de
la nature s'tait peu  peu compltement atrophi.

Au sortir de l'mouvante sance o Lamirande avait dmasqu la
perfidie du premier ministre, tout boulevers encore par cette parole
brlante, sir Vincent s'tait rendu chez sir Henry et l'avait pri
d'accepter sa dmission. Si celui-ci avait rsist un peu, peut-tre
serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indign et
posa en victime. Il accepta la dmission de son collgue, sance
tenante, et lui fit sentir, en mme temps, toute l'inconsquence de
sa conduite. Est-ce au moment o la tempte gronde, dit-il, que les
officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas
accepter ma politique il faillait me le dire plus tt et ne pas
attendre qu'elle ft soumise aux dputs.

Ce reproche tait fond. Sir Vincent avait eu connaissance du projet,
mais n'en avait pas vu la perfidie. Il tait donc dans une fausse
position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'me: sans
portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.

Lamirande apprenant que sir Vincent s'tait retir du cabinet alla le
trouver aussitt.

--On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre,
que vous avez dmissionn. Je viens vous offrir mes respectueuses
flicitations et vous prier de vous mettre immdiatement  la tte du
mouvement sparatiste.

--Oui, j'ai dmissionn, malheureusement... je veux dire forcment;
car je ne puis pas prendre la responsabilit de la politique du
gouvernement en face de l'interprtation que la chambre semble y
donner  la suite de votre discours.

--Mais cette interprtation n'est-elle pas la seule possible?

--Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de mme. Voil les
esprits excits, le parti conservateur expos  un dsastre. Ne
pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il et t mieux de
ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait
sans doute t facile de s'entendre et d'introduire dans le projet
certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous
avez sans doute trs bien parl; mais un peu de diplomatie ne nuit
pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela.

--Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient
pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement
mauvais, d'un bout  l'autre. C'est un vaste pige. Vous en tes
convaincu, puisque vous avez dmissionn.

--Oui, j'ai cru que c'tait un pige... Le projet est certainement
mauvais; mais peut-tre aurions-nous pu nous entendre. C'est trop
tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excits, ma
dmission est accepte, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus
rien.

--Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, prcisment parce
que vous n'tes plus ministre. Vous pouvez vous mettre  la tte de
la province.  part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux,
tous les Canadiens franais se rallieront autour de vous si vous
arborez rsolument le drapeau national.

--Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti
conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi,
je ne veux rien de rvolutionnaire, rien d'extrme. Je suis partisan
de la modration et de la conciliation. Puis les protestants et les
Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il
se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux
s'en tenir au _statu quo. C'est_ un moyen terme, voyez-vous, entre
l'union lgislative et la sparation; tout le monde devrait en tre
satisfait.

--Mais pouvez-vous nous garantir un _statu quo_ vritable? Ne
craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur
nous et qu'il ne russisse  nous imposer une union lgislative
dguise, si nous traitons avec lui sur son terrain?

--Sir Henry est trs habile, c'est incontestable, et je ne saurais
promettre de l'empcher de nous jouer quelques mauvais tour. Si
j'tais rest dans le cabinet, peut-tre... Je crains qu'il ne soit
difficile maintenant d'obtenir un projet de confdration acceptable.
Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos
droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien
malheureux!

--Puisque la politique du _statu quo_ prsente tant de difficults et
de prils, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce
que veulent les sparatistes--les vrais, non pas Saint-Simon.
N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique
nettement dfinie qui ne saurait admettre aucune surprise?

--C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un
projet vraiment rvolutionnaire. Que deviendrait le grand parti
conservateur fdral si votre politique venait  prvaloir?

--Vous ne mettez pas les intrts d'un parti au-dessus de ceux de la
patrie!

--Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Qubec
peut-elle former un pays indpendant?

--Rien ne s'y oppose. Grce au retour d'un grand nombre des ntres
des tats-Unis, nous avons aujourd'hui une population homogne de
plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un tat
autonome, vivant de sa vie propre?

--C'est un tat catholique et franais que vous voulez fonder; une
Nouvelle France.

--Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis
qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a
conduits  travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin.
C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de
la terre.

--Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au
milieu de nous?

--Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidit qu'il
est facile de prvoir le jour o nous aurons pratiquement l'unit
religieuse et l'unit de langue. En attendant, nous traiterons la
minorit avec la plus large gnrosit, comme nous l'avons toujours
fait, du reste.

--Vous voudriez une religion d'tat. Cela n'est gure compatible avec
la libert de conscience et la libert des cultes qui sont le
fondement de la socit moderne.

--Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'croule. La
reconnaissance par l'tat de la seule vritable religion n'exclut
pas, du reste, une juste tolrance civile des autres cultes l o
cette tolrance est ncessaire pour viter un plus grand mal.

--Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez
peut-tre raison, en thorie, mais je ne puis pas me mettre  la tte
de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce
projet venait  manquer, que ferais-je? Compromis  tout jamais, je
serais rduit  l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen
terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter?

Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage
avec cet homme sans volont et sans dvouement, Lamirande se retira
et alla retrouver son ami Leverdier.

--Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire
avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres
franais ont-ils dmissionn?

--Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le
directeur du _Mercure_ qui sort d'une confrence avec eux. C'est
presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par
patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu,
sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils
pourront peut-tre obtenir l'introduction de quelques amendements
dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas?

--Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs!

--Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef,
soit dit sans vouloir blesser ta modestie.

--Moi, chef!

--Oui, toi, il n'y a pas  en douter. C'est toi qui nous mneras  la
victoire si nous devons y aller,  la dfaite, si c'est la volont de
Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite arme.
Inutile de chercher ailleurs.

--Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit
d'avoir la majorit au parlement.

--Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste.

--Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout
nous manque de ce ct. Nous n'avons gure de prestige politique, il
est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de
la province aussi clairement et aussi nergiquement que possible les
prils de la situation et le moyen de les carter, et  la grce de
Dieu!



Chapitre XI


  O generatio infidelis et perversa!

   race incrdule et dprave!

    Luc IX, 41.


Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe
d'amis, hommes de valeur relle, mais peu connus dans les cercles
politiques, lancrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins
de la province. Cet appel produisit une profonde motion. On et dit
d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du
jeune dput. Ds le commencement de la crise, tous les journaux
catholiques canadiens-franais furent unanimes  dnoncer le projet
de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le
Canada franais. Mme le _Mercure_ ne put rsister au courant
populaire: il publia des articles violents contre le premier
ministre. Partout on convoqua des assembles. La politique du
gouvernement fut vigoureusement condamne et la ncessit de faire
sortir la province de la Confdration hautement proclame. Si les
lections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la
dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait
t lu dans toute la province.

   *   *   *   *   *

 peine sir Vincent eut-il dmissionn que la nouvelle se rpandit
que M. Montarval l'avait remplac. Ce choix augmenta le
mcontentement gnral. Les conservateurs n'avaient gure confiance
en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'taient un
secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que
suspect aux yeux des catholiques. La _Libre-Pense_ et les autres
journaux rvolutionnaires avaient beau rpudier le nouveau ministre,
le traiter de rtrograde, de ractionnaire et mme de clrical, ils
ne russirent gure  donner le change  l'opinion qui se souleva
contre le cabinet et menaa de l'emporter.

Pendant quinze jours, les ministres ne donnrent pas signe de vie.
Ils ne se montrrent nulle part, ne firent aucune communication aux
journaux, ne se laissrent mme pas interroger par les reporters.
C'tait une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutrent
aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allum. Ce n'tait certes
pas un feu de paille; mais mme le bois le plus dur, mme la houille
finit par se consumer. Contre des gens qui ne se dfendent pas le
bras le plus vigoureux est  moiti dsarm.

Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours _crescendo_. Le
_Progrs_ n'tait plus un journal, c'tait un volcan en pleine
ruption, vomissant,  jet continu, flammes, fume, cendres, eau
bouillante, pierres brlantes et lave; de la boue, surtout. Il en
amoncela des montagnes sur la tte des ministres. Il leur appliqua
des pithtes tellement injurieuses, tellement outrageantes que mme
ceux qui taient les plus outrs contre eux finirent par dire: c'est
trop fort! De plus, il prcha une vritable guerre d'extermination
contre les Anglais et les protestants. Ses crits furent reproduits
par la presse anglaise des autres provinces et passrent au loin pour
tre l'cho fidle des sentiments et des aspirations de la masse des
Canadiens franais. Lamirande et Leverdier avaient beau rpudier de
toutes leurs forces le langage atroce du _Progrs_, ils ne
parvenaient pas  dtruire entirement l'effet dsastreux de ces
appels insenss. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait
russi  faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable 
la cause du Canada franais.

La province de Qubec, toutefois, restait unie. Les majorits que les
ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient
probablement pas t suffisantes pour tenir tte  la dputation
compacte du Canada franais. Il fallait donc,  tout prix, briser
l'union qui s'tait momentanment tablie parmi nos compatriotes.

   *   *   *   *   *

Oh! la puissance maudite de l'or! _Auri sacra fames!_ s'criait le
pote latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas chang
depuis lors: l'excrable soif de la richesse est toujours sa plus
honteuse infirmit. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intemprance
font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il
une autre passion qui dgrade l'homme autant que l'affreuse cupidit?
Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables
abmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a
fait commettre le crime unique de Judas. Il avait t choisi par le
divin Sauveur et lev par lui  la dignit surminente d'Aptre; il
tait destin  devenir une des colonnes de l'glise, un des
vanglisateurs des peuples, un de nos pres dans la foi.

Il devait donc possder des qualits relles qui le dsignaient au
choix du divin Matre. Mais il avait un dfaut: il aimait l'argent
d'une manire dsordonne. Et ce dfaut, malgr les grces
surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois annes qu'il passa
dans l'intimit de Jsus, le conduisit au crime le plus norme et le
plus invraisemblable qui ait t commis depuis que le monde existe.
Le plus norme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne
verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus
invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chtif n'a fait
commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine 
assouvir, aucune injure  venger, aucune ambition  satisfaire, aucun
triomphe  esprer. Il a livr son Matre, qu'il devait pourtant
aimer un peu, pour la misrable somme de trente pices d'argent, le
prix d'un petit champ!

Ou l'argent qui est ainsi matre des mes, dit Huysmans, est
diabolique, ou il est impossible  expliquer.

C'est en mditant sur le crime de Judas que l'on parvient  se faire
une ide de la puissance pouvantable de l'or sur le coeur de
l'homme.

Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la
connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.

Deux semaines aprs la dissolution de la chambre, Lamirande et
Leverdier se rencontrrent au bureau de rdaction de la
_Nouvelle-France_. Ils avaient bien travaill, chacun de son ct.
Dans une srie d'articles, brillants et solides, le journaliste avait
expos la situation avec autant de force que de dignit. Le dput
s'tait prodigu dans les runions publiques, lectrisant ses
auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi
clair qu'ardent.

--As-tu remarqu le _Mercure_ depuis trois jours? demanda le
journaliste  son ami.

--Je dois t'avouer qu' part le tien je n'ai gure lu les journaux
depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et
des voleurs? _Mercure_, singulier nom pour un journal catholique!

--C'est un nom prdestin. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il
ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son mtier: du
commerce, des affaires.

--Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu
dans ton journal des articles pas trop mal tourns reproduits du
_Mercure_.

--Oui, mais cela a cess net. Avant-hier, pas un mot sur la
situation, mais un long article sur le monopole de la lumire
lectrique  Montral. Hier, mme silence sur la crise, accentu par
une savante tude sur le commerce des grains  Chicago. Voici le
numro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion  ce qui proccupe
tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de
trois colonnes.

--Les rdacteurs se sont peut-tre puiss. Tout le monde n'a pas ta
fcondit, mon cher journaliste.

--Si les rdacteurs n'ont plus rien  dire, ils pourraient au moins
jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs
correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des
runions publiques. Quelques lignes perdues au fond des _Faits
divers._ Un tranger qui lirait le _Mercure_ des trois derniers jours
ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met
en pril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les
hommes pour savoir que ce n'est pas l un simple effet de
l'puisement intellectuel de ces messieurs. C'est le coeur qui est
puis.

--J'avoue que cela a mauvaise mine.

--Oui, trs mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de
recevoir d'un ami de Montral. Il dit: "Tu as d remarquer le silence
du _Mercure_ depuis trois jours, et tu dois en souponner la cause:
les gens de ce journal sont gels. Le directeur est mont  Ottawa,
ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les
ministres. Depuis son retour le _Mercure_ a pris l'intressante
attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions
gouvernementales abondent dans les ateliers du _Mercure._ On y
travaille jour et nuit". Voil ce que m'crit mon correspondant de
Montral. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.

--C'est--dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement,
corps et me!

--Ils appellent cela "recevoir des explications"

--Mon Dieu! s'cria Lamirande, vous n'aurez donc jamais piti de
nous! Hlas! Nous ne mritons gure que vos rigueurs, car nous ne
savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons mme
pas nous dvouer  la dfense de nos propres intrts, du moment que
ces intrts ne se traduisent pas par des chiffres. Voil le fruit de
cette ducation pratique  outrance qu'on nous donne depuis un quart
de sicle. Les mots: honneur, dignit nationale, patriotisme,
dvouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.

--Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations
rurales. Tu as d le constater ces jours-ci, plus que jamais.

--Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi;
mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, mme au milieu de
l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour
tout compromettre, pour arrter l'lan patriotique, et nous livrer,
impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignes
contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons,
toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique
des ministres est d'inspiration maonnique. Il faudrait quelque fait
clatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en
flagrant dlit de conspiration, les montrer au peuple dcrtant notre
ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce
qui se passe. Mais comment le _prouver_, de manire  crer chez le
peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des _faits
indniables._ Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne
donnerais-je pour pouvoir dchirer le voile qui cache  nos
compatriotes la perfidie des loges!

--J'ai souvent song  cela, rpond le journaliste. Si j'tais riche,
il me semble que je dpenserais volontiers toute ma fortune 
fabriquer une cl d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et
toutes les arrire-loges du pays.

--Je ne crois gure  la puissance de l'or pour le bien. Il est tout
puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et
les Aptres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'glise et
convertir le monde. C'est par le dvouement et le sacrifice qu'ils
ont chang la face de la terre. Si nous ne russissons pas mieux, mon
cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas
nous immoler.

--Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous
pouvons nous rendre le tmoignage de travailler, avec un vrai
dsintressement, pour la cause que nous dfendons. Ni toi, ni moi,
ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre
avancement personnel.

--Sans doute, nous avons un certain dsintressement; mais il ne faut
pas confondre le dsintressement avec l'esprit de sacrifice. Un
homme est _dsintress_ lorsqu'il prte son capital sans exiger le
moindre intrt; mais fait-il un vritable sacrifice? J'ai bien peur
que si nous nous examinions de prs, notre esprit de sacrifice ne
nous paratrait pas dpasser les limites d'une vertu fort ordinaire.
Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout 
coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si
nous consentions  perdre la vie, ou l'honneur, ou mme la sant; si
nous voulions passer le reste de nos jours privs de la parole ou de
la vue; quelle serait notre rponse, mon pauvre ami!

--Toi, au moins, je le sais, tu consentirais  n'importe quel
sacrifice!

--Hlas! je n'en suis pas aussi certain que toi.

   *   *   *   *   *

Le quatrime jour, le _Mercure_ sortit de son mutisme et consacra
un article  la brlante question du jour. Ds les premires lignes,
la noire trahison clata. Voici ce que disait ce journal:

"Depuis plus de deux semaines un vent de rvolution souffle sur notre
province. Nous l'avouons, nous nous sommes laiss entraner par le
courant, par l'affolement gnral. Sans tre alls aussi loin que
plusieurs de nos confrres, nous avons crit des choses que nous
regrettons. Aprs trois jours de silence et de rflexion, nous voyons
que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons
courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une opration qui
flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir,
un devoir aussi imprieux que dsagrable. Quand celui qui a la
mission de guider l'opinion s'aperoit qu'il fait fausse route, ce
serait pour lui un crime sans nom que de persvrer, par orgueil,
dans la voie nfaste o il s'est engag. Ce crime nous ne le
commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque pnible qu'il
soit.

"O peut, o doit nous conduire l'agitation fivreuse dans laquelle
la province est plonge depuis quinze jours?  quoi cette campagne
dans laquelle nous nous sommes engags, si inconsidrment, va-t-elle
aboutir?  rien du tout, ou bien  la guerre civile. Et c'est parce
que cette rponse s'impose  notre esprit avec la mme force que la
lumire du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la
dtermination de crier  nos compatriotes: Arrtez! pendant qu'il est
encore temps.

"Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous
ont profondment irrit les populations des provinces anglaises.

"Nous ne pouvons pas esprer que la politique sparatiste y reoive
le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix
dputs des autres provinces qui consentiront  la sortie de notre
province de la Confdration. Quand mme les soixante-cinq dputs
que nous envoyons  Ottawa seraient unanimes  demander cette sortie,
jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles.

"Donc, comme nous le disions tout  l'heure, la campagne inconsidre
dans laquelle nous nous sommes lancs aboutira infailliblement, soit
 rien du tout, soit  la guerre civile.  la guerre civile, il ne
faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous
trouver en face d'un rsultat radicalement nul?

"Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas
acceptable dans sa forme actuelle. Il devra tre modifi dans
plusieurs de ses dtails. La province doit exiger des garanties.
Mais, en mme temps, si nous voulons tre vraiment utiles  notre
pays, si nous voulons tre des patriotes pratiques, et non pas des
utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet
gouvernemental en principe et abandonner toute ide de sparation.
Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas carter l'union
fdrative des provinces. Ds lors, la seule politique sage
n'est-elle pas de travailler  rendre cette union la plus acceptable
possible?"

   *   *   *   *   *

Cet article habile et perfide, que Montarval lui-mme avait sans
doute rdig, produisit par toute la province un grand moi. Il donna
le ton  presque tous les journaux ci-devant ministriels qui, les
uns aprs les autres, rentrrent dans les rangs et rptrent, avec
quelques amplifications et variantes, les sophismes du _Mercure_. Il
ne resta gure que la _Nouvelle-France_,  Qubec, et le _Drapeau
national_,  Montral, pour dfendre la politique de sparation.
Le _Progrs catholique_, de Saint-Simon, continua  compromettre, par
ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait
l'unique soutien vritable. Les journaux radicaux demandaient
toujours ouvertement l'union lgislative; mais leur voix n'avait que
peu d'cho. Le pril, pour la cause nationale, c'tait la perfide
politique du gouvernement: une union lgislative habilement dguise
sous le nom et les apparences d'une confdration.

   *   *   *   *   *

Les journalistes ministriels taient rentrs dans les rangs,
ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et
de lieutenants. Il n'tait gure plus possible de continuer les
runions populaires hostiles  la politique gouvernementale. Les
orateurs faisaient dfaut partout. Les uns se disaient malades, ou
trop occups; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient chang
d'opinion, que les ides du _Mercure_ leur paraissaient sages. De
tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier
restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se
multiplier ils ne pouvaient pas tre partout en mme temps. Beaucoup
d'assembles convoques par le comit national durent tre
contremandes; d'autres eurent lieu, mais tournrent au profit des
_lcheurs_. Les ministres franais commenaient  se montrer dans
certaines parties de la province. Ils furent quelque peu siffls,
mais quinze jours auparavant on les aurait lapids.

Cependant, malgr ce revirement des journalistes, des orateurs
politiques et des organisateurs d'lections, le gouvernement n'osait
pas encore risquer la bataille suprme. Les _brefs_, attendus de jour
en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple taient
encore indignes contre les ministres et fortement attaches 
Lamirande qui inspirait une grande confiance partout o il se
montrait. Le terrain n'tait donc pas suffisamment prpar pour
assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout,
le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le
triomphe. Il fallait abattre ce gneur. Mais comment?





Chapitre XII


  Fel draconum vinum eorum, venenum aspidum insanabile.

  Leur vin est un fiel de dragons,
  c'est un venin d'aspics qui est incurable.

    Deut. XXXII, 33.


La science moderne a mis aux mains des sclrats des armes
meurtrires.  la fin du dix-neuvime sicle, des explosifs violents,
capables de fendre les montagnes, taient trs en vogue dans le monde
des malfaiteurs. Il y a cinquante ans, les attentats par les bombes
taient frquents. Mais la bombe tait brutale et peu commode. Si
elle rpandait la terreur avec la mort, elle livrait fatalement
celui qui s'en servait  la rigueur des lois ou  la fureur de la
multitude. Au milieu de ce vingtime sicle, la bombe est passe de
mode. On a fait des progrs dans l'art de tuer. De tout temps, sans
doute, ont exist des poisons subtils, des ptomanes qui donnaient la
mort sans laisser de traces; et de tout temps, aussi, des crimes
nombreux doivent tre attribus  ces toxiques mystrieux. Jadis,
cependant, ces redoutables substances n'taient  la porte que du
petit nombre. Aujourd'hui, la science est dmocratise. La chimie est
plus ncessaire aux peuples, selon les ides modernes, que la
thologie; les laboratoires publics plus utiles que les glises.
Connatre Dieu, ses lois, et ses grandeurs, les merveilles du monde
spirituel, la destine surnaturelle de l'homme et les moyens qu'il
lui faut employer pour l'atteindre, connatre ces choses sublimes et
simples  la fois, c'est un savoir dmod dont le genre humain peut
se passer. Mais la chimie, voil la science ncessaire  tous! Aussi,
que voyons-nous? La bombe a disparu avec le progrs et la
vulgarisation de la chimie. Elle est remplace, avantageusement pour
l'assassin, par les cultures microbiennes qui permettent de dtruire
sa victime en se cachant derrire le cholra, le typhus, la variole,
la phtisie. On a pu mme, triomphe suprme de la science, inventer
des maladies nouvelles en croisant savamment les diffrentes races de
bacilles. Quelques gouttes verses dans un breuvage donnent la mort
la plus naturelle possible. La docte facult peut s'tonner des
nombreux cas sporadiques de maladies violentes qui jadis ne se
rencontraient gure sans prendre la forme pidmique; elle peut se
demander o est le foyer d'infection; elle peut mme souponner
parfois qu'un crime a t commis; mais elle ne saurait fournir  la
justice le moindre indice qui permette  celle-ci de svir. Un tel,
que tel autre avait intrt  faire disparatre, est frapp tout 
coup d'une maladie contagieuse qui n'existait nulle part dans les
environs. Les mdecins peuvent bien concevoir des doutes, mais aux
magistrats qui s'inquitent ils sont bien obligs de dire: "Cet homme
est mort de mort naturelle".

   *   *   *   *   *

Au fond d'une vaste pice, richement meuble, moiti salon, moiti
bureau de travail, il fut dcid, une nuit, que Lamirande, le gneur,
mourrait de la fivre nouvelle qui,  cette poque, intriguait les
mdecins des deux mondes. Le Comit excutif n'y tait pas. Le matre
seul avait pris cette dtermination. Une de ses cratures fut charge
de mettre l'arrt  excution, au premier moment favorable.

   *   *   *   *   *

--Il faut que je me rende  Ottawa, demain, dit Lamirande un soir
 sa femme. Une dpche de Houghton m'y appelle pour une affaire trs
importante.

--Veux-tu que je t'accompagne, mon mari? Quelque chose me dit que tu
seras expos  un grand danger pendant ce voyage.

--As-tu fait un mauvais rve? demande Lamirande en souriant.

--Non, et je ne crois pas aux rves; mais je crois aux
pressentiments, ou plutt  ces tranges avertissements que les anges
peuvent et doivent nous donner parfois... Laisse-moi t'accompagner?

--Mais, chre Marguerite, s'il y a un malheur dans l'air, ne vaut-il
pas mieux que tu restes afin que, s'il m'arrive quelque chose, tu
sois laisse pour lever notre enfant?

--Quelque chose d'irrsistible me dit pourtant que mon devoir est de
t'accompagner en cette circonstance, que je pourrai, je ne sais
comment, te protger contre quelque danger. Veux-tu que j'aille avec
toi... ne me refuse pas, je t'en prie?

--Puisque tu insistes, tu viendras, ma chre femme. Un petit voyage,
du reste, te fera du bien et chassera ces ides noires. Car si je
crois fermement aux anges et  leurs avertissements, je crois non
moins fermement  l'influence naturelle du corps sur l'me. Une
lgre indisposition est suffisante pour nous faire tout voir sous
les couleurs les plus sombres. Oui, nous irons ensemble  Ottawa.

   *   *   *   *   *

Le voyage se fit sans le moindre accident.

Le vague pressentiment de Marguerite s'tait dissip comme un nuage.
En revenant  Qubec, Lamirande et sa femme, avec d'autres voyageurs,
prirent un repas  la gare des Trois-Rivires, le train tant en
retard  cause de la neige.  peine s'taient-ils mis  table qu'un
jeune garon, inconnu et pauvrement vtu, qui se tenait prs de la
porte de la salle  manger, poussa un cri effroyable et tomba comme
foudroy. Tous se lvent, instinctivement. Seul un homme assis prs
de Lamirande reste  sa place. Nul ne le remarque; nul ne le voit
tendre rapidement la main au-dessus de la tasse de th que l'on
vient de mettre  ct du couvert de Lamirande. Celui-ci s'est rendu
auprs de l'adolescent qui se tord dans d'affreuses convulsions.
Marguerite et les autres voyageurs, ainsi que les serviteurs, l'ont
suivi. Personne ne fait attention  l'homme rest seul  table.

--Le voil qui revient  lui dj, fait Lamirande au bout d'un
instant. Je n'ai jamais vu une attaque d'pilepsie, apparemment trs
grave, disparatre aussi rapidement. C'est vraiment extraordinaire.

Puis tous se remettent  table.

--Vois donc, on s'est tromp, dit Marguerite  son mari; on m'a donn
le caf et tu as le th. changeons.

Et Lamirande donne sa tasse  Marguerite et prend celle de sa femme.

Ce fut le seul incident du voyage.

   *   *   *   *   *

Encore la vaste pice richement meuble, moiti salon, moiti
bureau de travail. Il est nuit. Le matre tient ce monologue:

--Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un garon de caf l'a fait
chapper  la mort, mais  quel prix! C'est sans doute mieux ainsi.
Eblis a d inspirer lui-mme cette erreur. Il verra mourir sa femme
et son art sera impuissant  la sauver. Les douleurs de la fivre qui
lui tait destine auraient t des jouissances ct des tortures
morales qu'il va endurer.  cela s'ajoutera le dsespoir de ne
pouvoir quitter sa femme pour prendre part  la lutte. Dcidment,
c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avis que ses
serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme nfaste soit
abattu. Il est prfrable, sans doute, qu'il ne meure pas,
puisqu'Eblis l'a pargn. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On
aurait peut-tre eu des soupons sur la cause de sa maladie. Mais il
faut que son influence soit  jamais dtruite, que ses compatriotes
cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que
sa mort.

Ainsi se parlait  lui-mme le matre, dans le silence de la
nuit.



Chapitre XIII


  Calumnia conturbat sapientem, et
  perdet robur cordis illius.

  La calomnie trouble le sage, et elle
  abattra la fermet de son coeur.

    Eccli. VII, 8.


Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le
pote latin, craseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot
perfide, un simple geste, mme le silence peut, en fltrissant la
rputation d'un homme, remplir son me d'indicibles angoisses.

Deux jours aprs le monologue du matre, la _Libre-Pense_ publia ces
lignes:

"Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour
le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au
moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses
projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui
les combat uniquement par dpit. M. Lamirande le grand clrical,
veut-il, bien nous donner quelques renseignements, trs prcis, qu'il
possde  ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons oblig de les
donner nous-mmes".

Lamirande ddaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait mme pas
comprendre  quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses
motifs taient purs. Leverdier eut un soupon de ce qui allait venir.

--Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans
ses manoeuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait
pareille accusation si elle venait  se formuler contre moi en termes
prcis.

--Ces gens-l peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.

--Je te crois un peu pessimiste.

Leverdier ne l'tait pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la
_Libre-Pense_ porta formellement son accusation. Il affirma, avec un
grand luxe de dtails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit o
la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une rception
chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son
appui au projet ministriel, mais qu'en retour il voulait avoir la
promesse d'une position de consul  Paris ou  Washington. Le tout
tait appuy par la dclaration solennelle, dment atteste devant un
juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nomm Duthier. La
conversation avait eu lieu prs d'une fentre o Duthier s'tait
retir pour se reposer un instant. Cach par les rideaux il avait
tout entendu sans tre vu. Il avait d'abord gard le silence, mais
voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait  son bien aim
matre, il avait cru que c'tait un vritable devoir pour lui de
parler.

Ce Duthier tait un inconnu, arriv depuis peu de temps au pays, on
ne savait trop d'o. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutrent
foi  ce rcit, absolument invraisemblable, vu le caractre et l'tat
de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une
dngation formelle  cette atroce accusation, et invita privment
sir Henry  mettre fin  la calomnie. Au moment mme o il
s'attendait  recevoir un mot de rponse, quelle ne fut sa
stupfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu
suivant d'une _interview_ qu'un reporter avait eue avec le premier
ministre:

"M. Lamirande ayant ni l'accusation porte contre lui par le nomm
Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoy un reprsentant
du _Sun_ auprs du premier ministre pour savoir exactement  quoi
nous en tenir  ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:

--Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation porte
par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dngation
formelle de celui-ci. Dans l'intrt de la vrit je viens vous prier
de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.

--R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune
homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais
que j'admire beaucoup, tout de mme.

--Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prte?

--R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette
dclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoy
immdiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend
par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des
indiscrtions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier
sont intolrables!

--Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une
indiscrtion?

--R. Vous devenez indiscret vous-mme!

--Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet
de la position de consul  Paris ou  Washington?

--R. M. Lamirande lui-mme ne nie pas qu'une telle conversation
ait eu lieu.

--Q. Vous ne voulez pas me dire quelle tait la nature de cette
conversation?

--R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrtions
comme un domestique? Je vous le rpte, je dplore profondment cet
incident, et ma ferme dtermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y
mlant d'aucune faon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec
toute votre habilet, vous ne russirez pas  me faire rvler ce qui
a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout 
fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.

"L-dessus notre reprsentant prit cong de sir Henry."

   *   *   *   *   *

La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y
avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le
domestique, et que ce serait inutile d'insister auprs de sir Henry
pour obtenir justice. Il raconta dans la _Nouvelle-France_ exactement
ce qui s'tait pass entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une
dclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'tait
bien l ce que Lamirande leur avait confi aussitt aprs l'entrevue.
Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans
rien prciser.

Dans la province de Qubec l'opinion se partagea. Tous les hommes
sincres, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande,
furent convaincus que le jeune dput tait la victime d'une affreuse
calomnie, et ils n'en conurent pour lui que plus d'affection,
d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison
ou pour une autre, voulaient se remettre  la remorque des ministres,
profitrent de ce prtexte pour se dclarer ouvertement contre le
chef du mouvement sparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait
rellement  l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant,
de plus farouche que l'homme qui, par intrt, fait semblant de
croire  une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prtendaient
ajouter foi  l'histoire de Duthier et aux habiles rticences de sir
Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande
lui-mme, mais les principes qu'il dfendait. C'tait une vraie
droute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'tait le
moment _psychologique_. Ils firent lancer les "brefs" et fixrent les
lections  une date aussi rapproche que possible, dans les derniers
jours de janvier 1946.



Chapitre XIV


  Omnia excelsa tua et fluctus tui
  super me transierunt.

  Toutes vos eaux leves comme des
  montagnes, et tous vos flots ont
  pass sur moi.

    Ps. XLI, 8.


Atrocement calomni, accus de vnalit, lui qui tait le
dsintressement mme; souponn de ne combattre le gouvernement que
par dpit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui
repoussait la politique ministrielle pour obir aux inspirations du
plus sublime patriotisme, Lamirande tait accabl, submerg par un
dgot immense. Avec la grce de Dieu, obtenue par la prire et la
communion frquente, il put loigner de son me la haine, le dsir de
vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put chapper  une
indicible tristesse qui l'enveloppait et le pntrait comme un pais
et froid nuage.

Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade,
en proie  la fivre mystrieuse qui, depuis plusieurs annes, avait
fait son apparition sur divers points du globe. La docte facult
avait russi  lui donner un nom savant tir du grec, et  dcrire
trs minutieusement la forme et les moeurs du microbe qui en tait
l'incontestable auteur. Mais le moyen de dtruire cette _petite vie_
qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouv. Comme ses
confrres, dont il consulta plusieurs, Lamirande tait rduit 
l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait mme pas
s'imaginer o madame Lamirande avait contract cette maladie dont il
n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada.

Retenu presque jour et nuit auprs de sa femme qui empirait toujours,
Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte  la lutte
suprme. Leverdier se multipliait. Il avait pos sa candidature dans
un comt voisin de Qubec. Puis, parcourant les campagnes de tout le
district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait
des articles pour son journal au beau milieu des comits des
patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu
des comits, lectoraux, tandis que cinquante personnes parlaient 
tue-tte autour de lui et l'interrompaient  chaque instant. Il
crivait une phrase, puis il fallait rpondre  une question; au
milieu d'une priode, il tait oblig de s'arrter pour rgler une
dispute, ou donner une direction.

Pendant ce temps, Lamirande tait condamn  une inactivit relative
qui le torturait. Malgr l'angoisse qui lui tenaillait le coeur  la
vue de sa bien aime Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne
se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme
l'emporta chez lui mme sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se
rsoudre  quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les
travaux du comit central, aidait  la rdaction de la
_Nouvelle-France_ et allait parler aux assembles convoques  Qubec
et dans les environs. Quant  sa propre lection, il n'avait gure
besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient
depuis des annes et qui l'aimaient, lui taient rests fidles.
C'tait l sa seule consolation au milieu des preuves, des dboires,
des inquitudes poignantes dont il tait accabl.



Chapitre XV


  Qui se existimat stare videat ne cadat.

  Que celui qui croit tre ferme,
  prenne garde de ne pas tomber.

    I Cor. X, 12.


Saint-Simon se prsentait dans le comt de Qubec, entre le candidat
du gouvernement et celui de Lamirande, comme sparatiste, bien plus
sparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la
cause nationale.

Un jour, il convoqua une assemble des lecteurs de la Jeune-Lorette
et mit Lamirande au dfi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le dfi,
bien que de telles rencontres, o la discussion est rarement digne,
lui rpugnent souverainement. Mais refuser de faire face  son
accusateur, c'est compromettre les chances, dj faibles, de son
candidat.

Depuis quelques jours le temps avait t superbe. Le soleil brillait
dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomtre seul
disait qu'il y avait vingt degrs au-dessous de zro Fahrenheit. Le
matin de la runion, un changement s'tait opr dans l'atmosphre.
Le mercure tait mont de dix degrs, mais le froid paraissait bien
plus intense. L'humidit pntrait jusqu'aux os. Le soleil s'tait
lev rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris
se montrait; tandis que du ct oppos, du redoutable nord-est, le
vent s'tait lev, trs faible d'abord,  peine perceptible, mais
augmentant sans cesse  mesure que les nuages s'tendaient et
s'paississaient. Bientt la neige commence  tomber, fine, drue,
pntrante. C'est un _crescendo_ formidable: vent, neige, poudrerie
prennent  chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les
branches sont roidies par la gele, font entendre de sinistres
craquements et se tordent sous les puissantes rafales.

Malgr la tempte, l'assemble eut lieu. Du reste, l'avant-midi les
chemins taient encore passables, et pour se rendre de Qubec 
Lorette on allait le vent arrire. Lamirande, absorb par ses
inquitudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air tait
rempli.

La runion fut ce qu'elle devait tre: dsagrable, dtestable.
Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui
tranaient dans les journaux depuis quelque temps. C'tait un
ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position
brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement
par, dpit. Sur ce thme, le misrable esclave de Montarval broda
pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui rpondit avec autant de
dignit et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens
senss et raisonnables lui taient sympathiques; mais du sein de
l'assemble beaucoup de voix s'levaient pour l'insulter.

Jamais Lamirande n'avait prouv coeurement aussi profond qu' la
fin de cette runion; jamais il n'avait senti dans son coeur un
sentiment aussi voisin de la haine.

L'assemble finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que
Lamirande remarqua, pour la premire fois, la violence de la tempte
qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'tait pas
tomb, et pour retourner  Qubec il fallait faire face au terrible
_nord-est_ qui asphyxiait,  la neige qui cinglait. Pour Lamirande,
il n'y avait pas  hsiter. Absent depuis le matin, la pense de sa
femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus
imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher
prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour  Qubec tait un
voyage trs pnible, mais ce n'tait pas une entreprise folle.

Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de
Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande.
Son cheval, tout en jambes, tait peu propre  lutter contre le vent,
et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le
journaliste lui-mme eurent recours assez copieusement  l'eau-de-vie
sous prtexte de se prmunir contre le froid.

La tempte augmentait toujours. La poudrerie tait devenue vraiment
terrifiante. On ne pouvait pas voir  dix pas en avant ou en arrire
de soi.  chaque ct du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste
tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidit vertigineuse.

Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'tait tourn 
gauche.

Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet
instant, Lamirande a entrevu,  droite, dans le champ, un spectacle
qui fige le sang dans ses veines: un attelage  moiti enseveli dans
un banc de neige. Il reconnat le cheval de Saint-Simon, et comme
un clair, la situation se prsente  son esprit: le malheureux
journaliste et son cocher se sont gars; et dj, sans doute,
engourdis par le froid, ils sont condamns  une mort certaine si on
ne vient promptement  leurs secours.

Le cocher de Lamirande, toujours tourn  gauche, n'a rien vu.

Alors des penses horribles traversent le cerveau de Lamirande, le
brlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau,
instantanment, tout le mal que cet homme nfaste a fait  la cause
nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables
accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et
il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire
la justice de Dieu!

Oui! cette horreur tait entre dans la pense de Lamirande et elle
tait tout prs de pntrer dans la partie suprieure de son me. Il
allait succomber  la tentation, il allait commettre un crime que
seul loeil de Dieu pouvait voir.

Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempte finie, on aurait
retrouv les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait
pu souponner seulement que dans une troue de la poudrerie Lamirande
avait vu le commencement de cette tragdie et l'avait laisse
s'accomplir? Il fut donc pench sur le bord de l'abme que nous
ctoyons sans cesse et o tous nous tomberions  chaque instant si la
grce divine ne nous retenait: l'abme du pch.

Avec un cri d'effroi et d'horreur  la pense de l'pouvantable chute
qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en ralit, n'avait
dur qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrta son
cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une
maison tait proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec
prcaution, pour ne pas s'garer  leur tour, ils se dirigent vers
l'endroit o Lamirande a entrevu les victimes de la tempte. Ils les
trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traneau,
n'ont rien pour se mettre  l'abri du froid. Compltement
dsorients, puiss par leurs efforts dsesprs pour dgager leur
cheval et pour se faire entendre, ils sont dj  moiti plongs dans
le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.

Avec grand-peine on peut les ramener  la maison. Lamirande leur
donne les premiers soins que rclame leur tat, puis continue sa
route, remerciant humblement Dieu de l'avoir prserv de l'abme.



Chapitre XVI


  Quoniam melior est misericordia
  tua super vites.

  Car votre misricorde est
  prfrable  toutes les vies.

    Ps. LXII, 4.


Les lections sont termines. C'est un vrai dsastre pour la cause
nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne,
particulirement dans la province de Qubec. Houghton est plus
heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux
qu'avant la dissolution. C'est le Canada franais qui, tromp,
dvoy, donne au gouvernement la plus forte majorit,  ce
gouvernement qui mdite la ruine de l'glise et de la nationalit
franaise! Lamirande est lu avec Leverdier et un petit nombre
d'adhrents; mais la masse de la dputation franaise se compose de
partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, grce 
l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en
apparence ultra-sparatiste.

Lamirande voit s'crouler en mme temps ses esprances de patriote et
son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait
son oeuvre. Douce, rsigne, elle s'en va comme elle a vcu, en
Parfaite chrtienne; ce qui ne veut pas dire en indiffrente. Jeune
encore, elle tient naturellement  la vie. Elle lutte contre la mort
qui s'avance. Aime et aimante, l'ide de la sparation d'avec son
mari et son enfant l'pouvante. Mais elle rpte avec le Sauveur au
jardin des Oliviers: "Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice
s'loigne de moi, que Votre volont soit faite et non la mienne!"

Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il
quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pice voisine se
jeter  genoux devant une statue de son saint Patron, et l, il
rpand son me dans une prire suprme, dans une supplication
dchirante: "Grand saint Joseph, rpte-t-il sans cesse vous pouvez
m'obtenir de Celui dont vous avez t le pre nourricier la vie de ma
femme. Obtenez-moi cette grce, je vous en conjure. Dieu a permis la
destruction de mes rves politiques, des projets de grandeur que
j'avais forms pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout
 fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!"

Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fixs sur la statue.
Tout  coup, il s'estime en proie  une hallucination. La douleur, se
dit-il, me trouble le cerveau. Car voil que la statue s'anime. Ce
n'est plus un marbre blanc et froid qui est l devant lui, c'est un
homme bien vivant. Le lis qu'il tient  la main est une vraie fleur.
Et saint Joseph parle:

--Joseph, si vous insistez sur la grce temporelle que vous demandez,
elle vous sera certainement accorde. Votre femme vivra. Si au
contraire, vous laissez tout  la volont de Dieu, le sacrifice que
vous ferez de votre bonheur domestique sera rcompens par le
triomphe de notre patrie. Vous serez exauc selon votre prire. Et
afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens,
voici!"

Et saint Joseph, dtachant une feuille de sa fleur de lis la met dans
la main tremblante de Lamirande.

Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient
pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille.

Tout boulevers, Lamirande se prcipite dans la chambre de sa femme.

--Qui te parlait tout  l'heure? lui demande Marguerite. C'tait une
voix trange, une voix cleste... Qu'as-tu donc, mon mari?

Lamirande, se jetant  genoux  ct du lit, et prenant sa femme
doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est pass.

--Ce n'tait pas un rve, dit-il, voici la feuille de lis que saint
Joseph m'a donne.

--Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce
pas?

--Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai t
heureuse avec toi; mais si c'est la volont du ciel que je meure....

--Ce n'est pas la volont de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un
miracle pour me dire que tu vivras.

--Mais si je vis, la patrie mourra!

--Saint Joseph n'a pas dit cela.

--Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu' la condition que tu
fasses le sacrifice de ton bonheur....

--Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie!

--Mais ne pourrais-tu pas demander que la volont de Dieu se fasse?

Lamirande garde le silence.

Marguerite rassemblant, pour un suprme effort, les derniers restes
de sa vitalit, poursuit:

--Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu
as travaill longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les
efforts de tes amis ont t vains. Et voici qu'au moment o tout
parat perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux
lui offrir le sacrifice de quelques annes de bonheur. C'est un dur
sacrifice, mais faisons-le gnreusement. Il ne s'agit pas seulement
de la prosprit et de la grandeur matrielle du pays, mais aussi du
salut des mes pendant des sicles peut-tre. Car si les socits
secrtes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette
pense qui t'a soutenu dans les pnibles luttes de ces dernires
semaines. C'est cette pense qui me soutient maintenant. Pense donc,
quel bien en retour de quelques annes d'une pauvre vie! Ce n'est pas
souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie....

Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait
plus redoutable  lui qui devait rester qu' elle qui s'en allait.
Perdre sa femme! Voir sa bien-aime devenir "ce je ne sais quoi qui
n'a de nom dans aucune langue"; la conduire au tombeau; la confier
aux vers et  la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore
longtemps auprs de lui, c'tait affreux. Cette pense lui causait
une agonie mortelle.

Enfin, la grce divine et les prires de Marguerite l'emportrent sur
les rpugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit
sincrement cette prire: "Seigneur Jsus! qu'il soit fait selon
votre volont et non selon la ntre. Ou plutt faites que notre
volont soit conforme  la vtre".

   *   *   *   *   *

La cruelle maladie suit son cours.

Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait,
fit venir le pre Grandmont. Leverdier et sa soeur Hlne taient
auprs de la mourante depuis le matin. Marguerite reut les derniers
sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur anglique.
Elle fit ses adieux, simples et touchants,  son mari et  sa fille,
 sa soeur et  son frre adoptifs, au pre Grandmont. Elle baissa
ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande
croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se rveiller dans
l'ternit. Tout  coup elle fit signe  son mari qu'elle voulait lui
parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit:
"Hlne t'a toujours aim. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu!
Au ciel!"

Puis, recommandant son me  Dieu, elle rendit doucement le dernier
soupir.

   *   *   *   *   *

Cette nuit-l, Hlne pria et pleura longtemps auprs du corps de
Marguerite.

Des penses tumultueuses envahirent son me et l'effrayrent. Des
dsirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait  jamais teints,
se rveillrent soudain en elle et la troublrent. Elle aurait
dsir n'prouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle
n'osait nommer, se mlait  son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait,
mais ses larmes, qu'elle aurait voulues amres et brlantes, taient
douces. Elle dsirait ne demander au ciel que le repos de l'me de
Marguerite et le courage pour Joseph, et c'tait pour elle-mme
qu'elle priait. "Seigneur, disait-elle, vous m'avez accord la
grce de vaincre mon coeur pendant quinze ans, soutenez-moi dans
cette heure suprme. Je puis penser  lui maintenant sans crime, sans
injustice envers celle que j'aimais comme une soeur et qui est sans
doute auprs de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse
aprs tant d'annes de souffrance, faites-moi cette grce,  mon
Dieu! Et s'il ne doit pas en tre ainsi, aidez-moi  souffrir
encore et  Vous bnir toujours."



Chapitre XVII


  Cogitationes meae dissipatae sunt,
  torquentes cor meum.

  Toutes mes penses ayant t renverses,
  elles ne servent plus qu' me dchirer le coeur.

    Job. XVII, II.


Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort
avait en quelque sorte diviniss, Lamirande se sentit calme et fort.
 lglise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le
chant sublime de la messe de _Requiem_ leva son me au-dessus des
amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de
l'ternit. Ce fut au retour du cimetire, quand il rentra dans sa
maison o il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, dsole 
tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine
s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, o son me semblait
pntrer en quelque sorte,  la suite de l'me de Marguerite, se
ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette valle de
larmes, et le chemin qu'il lui restait  parcourir paraissait
interminable.

Les soeurs du couvent de Beauvoir taient venues chercher la petite
Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlev de la maison le
dernier rayon de lumire qui nagure encore l'illuminait si
gracieusement.

Malgr les efforts de Leverdier, une sorte de dsespoir s'empara de
Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai
t prsomptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'hrosme
sans y tre appel, sans avoir la grce ncessaire. Seuls les saints
ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la
vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer
aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais d humblement choisir
la voie moins parfaite mais plus sre qui m'tait offerte; j'aurais
d demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daign exaucer ma
prire.

Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'tre un miracle, cette
apparition de saint Joseph n'tait peut-tre qu'un prestige
diabolique. Ce ne pouvait tre une simple hallucination, puisqu'il
avait toujours la preuve matrielle de la ralit objective de la
vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis bris de
la statue. Mais le tentateur avait peut-tre voulu lui tendre un
pige en lui proposant un sacrifice qu'il avait accept par orgueil
plutt que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je
suis fort, je puis renoncer  ce qui m'est le plus cher au monde!

Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'tait plus le dmon
qui l'avait tent et tromp. Il tait bien convaincu que l'apparition
tait cleste; mais qu' cause de ses rsistances,  cause de ses
rpugnances  accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le
mrite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays.
Humainement, tout tait perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle
pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'tait  la
condition que l'preuve ft courageusement accepte. J'ai mal
accueilli cette preuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon
sacrifice. Dieu est donc dgag de sa promesse. Ma femme est morte et
mon pays va mourir!

Toutes ces penses amres le jettent dans un pro fond abattement. Il
ne peut se rsoudre  ouvrir son coeur  Leverdier, lui parler du
miracle. Il lui semble que son ami le blmera comme il se blme
lui-mme, doutera comme il doute. Voulant s'pargner cette nouvelle
souffrance, il se tait.

Cette douleur sombre, sans larmes, sans panchement du coeur,
inquite Leverdier.

--Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette
tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te
conduire  Manrse. Tu y passeras une journe ou deux avec le pre
Grandmont.

--Tu as raison, dit Lamirande. Allons!

Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye o plus de
quinze annes auparavant Lamirande avait, pour la premire fois,
parl de son bonheur  son jeune ami. C'tait alors le printemps; les
oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne tait belle
et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de
verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, dpouills, sous un
firmament gris et froid.

Leverdier conduit son ami jusqu' la porte de la maison de retraite.

--Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique
son courage.

--Merci! mon ami, merci!

   *   *   *   *   *

Lamirande monta  la chambre du pre Grandmont, chambre dont il
connaissait bien le chemin. Le vnrable prtre lui ouvrit les bras.
Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de
Jsus-Christ tout ce qui s'tait pass; toutes ses tentations, toutes
ses dfaillances.

Ils passrent ensemble une partie de la nuit devant le saint
sacrement, dans la petite chapelle intrieure de la maison, abms
dans la mditation sur le nant de la vie.

De bonne heure, le pre dit sa messe. Lamirande la servit et reut le
Pain cleste qui chassa de son me les doutes, comme le soleil
dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu
taient revenus, mais Lamirande se dfiait toujours de lui-mme.

--Mon pre, dit-il, je suis trop faible pour continuer loeuvre que
j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il
a t, sera accept et que Dieu enverra, en retour, quelque secours
inattendu  la patrie. Je le crois. Mais mon rle est maintenant
rempli. Je puis me retirer quelque part o, ne cherchant  pratiquer
que des vertus ordinaires, je serai moins expos  tomber.

--Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le
bon religieux. Votre rle n'est pas accompli, loin de l. Restez dans
la politique, c'est--dire  votre poste, et attendez patiemment que
Dieu rponde  votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le
fera, trs certainement. Ces faiblesses humaines que vous dplorez,
en les exagrant peut-tre un peu, sont une grande grce. Elles vous
tiennent dans l'humilit, sans laquelle il est impossible de plaire 
Dieu. Songez  saint Paul qui avait t ravi au troisime ciel, et
qui nous dit: "De peur que la grandeur de mes rvlations ne me
caust de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair
un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets".
Je vous trouverais bien  plaindre et bien expos, mon enfant, si
vous tiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber
 chaque instant: vous seriez une proie facile au dmon de l'orgueil.

--Mais, mon pre, non seulement je crains de tomber, je tombe
effectivement!

--Et quand mme cela serait! Relevez-vous, voil tout. Si, pour vous
rendre chez vous, vous tiez oblig de parcourir un chemin tout
rempli de trous et parsem de cailloux, la crainte, la certitude mme
de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains,
cette certitude, dis-je, ne vous dtournerait pas d'entreprendre le
trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'empche pas
d'arriver au but, pourvu qu'on se relve.

--Mais pour se relever, il faut la grce....

--Sans doute, et cette grce est toujours accorde  qui la demande
sincrement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux
tre couchs que debout. Ils demandent peut-tre  Dieu la grce de
se relever, mais c'est une demande qu'ils ne dsirent pas rellement
voir exauce. Aimant la fange, ou la poussire, ou le gazon fleuri o
ils sont tombs, ils veulent secrtement y rester, plutt que de
continuer leur pnible voyage. Tout en demandant  Dieu du bout des
lvres la grce de se relever, ils seraient dsols si Dieu les
relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les relve
pas.

--Eh bien! mon pre, je resterai  mon poste aussi longtemps que vous
ne me direz pas que ma tche dans le monde politique est acheve.

--Trs bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en
aller. Ce ne sera pas de sitt, je m'imagine, car il reste beaucoup 
faire. Peut-tre mme Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau
sacrifice avant que tout soit termin.

--Avec sa grce je le ferai!



Chapitre XVIII


  Ergo cujus vult miseretur.

  Il est donc vrai qu'il fait misricorde
   qui il lui plat.

    Rom. IX, 18.


La rentre des chambres est fixe au 15 fvrier 1946.

Ce jour-l, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans
les bureaux de rdaction de la _Libre-Pense_,  Montral. Montarval
y tait avec le rdacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques
autres radicaux bien connus de la mtropole. Il est  peine
ncessaire de dire que le collgue de sir Henry, membre du cabinet
conservateur, n'tait pas entr dans les bureaux de la feuille impie
par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec
une boutique de perruquier tenue par un affid de la secte.

--Eh bien! s'cria Montarval, nous triomphons nous avons une majorit
ministrielle crasante. Nous prsenterons de nouveau le mme projet,
avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de
faire croire aux dputs de la province de Qubec qu'ils ont obtenu
quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il tait. J'ai
mme trouv le moyen de l'amliorer quelque peu, chose que je ne
croyais pas possible. Il sera vot, et dans dix ans tout sera entre
nos mains.

--Oui, fait Ducoudray, tout a march selon tes plans et nos dsirs.
Dieu sait....

--Encore cette expression!

--Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre!

--Je sais que ta premire ducation a t tout imprgne de
superstitions chrtiennes. Pourvu que cela ne te joue pas quelque
mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire?

--J'allais dire que les lections ont d coter affreusement cher.
J'espre que toi et sir Henry avez arrang les choses pour que cela
ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier
au commencement du nouveau rgime serait fort ennuyeux.

--Que cela ne t'inquite pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur
poigne de fanatiques au dfi de trouver la moindre irrgularit dans
la caisse publique.

-- propos de Lamirande, reprend le journaliste, c'est notre ennemi,
et il fallait l'abattre, l'craser; mais si nous avions pu nous
exempter d'avoir recours  cette histoire invente sur son compte....
tait-ce bien ncessaire?

--Il ne fallait ngliger aucun moyen. Aurais-tu ce que les prtres
appellent des remords de conscience, par hasard?

--Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a us toutes ses
dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-l, quand
ils ne sont pas absolument ncessaires, m'ennuient, mcoeurent... je
ne sais quoi....

Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri.

--Un cas de spleen bien accentu, fait l'un des assistants, caus par
une mauvaise digestion. Une pilule du docteur Cohen aprs chaque
repas pendant trois jours, voil ce quil te faut.

Ducoudray ne rpondit rien. Il continuait toujours  marcher de long
en large, troubl et agit.

Montarval le regarda pendant quelques instants avec une fixit
sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et
gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du
perruquier, il glissa quelques mots tout bas  l'oreille de l'affid.
Celui-ci ft un signe dassentiment, tout en plissant.

Les autres visiteurs tant bientt partis aprs Montarval, Ducoudray
se trouva seul. Le dernier sorti, il ferma la porte  cl et alla
s'affaisser dans un fauteuil.

--Qu'ai-je donc? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion,
ou sont-ce rellement des remords? Il me semblait que depuis des
annes j'avais touff ce que les chrtiens appellent les cris de la
conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient
je ne sais d'o et qui me dit: Tu es un misrable! Est-ce la voix de
ce qu'on appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma mre?... J'ai
rv encore d'elle, la nuit dernire.... Son me peut-elle venir me
parler?... L'me existe-t-elle seulement?... Il me semblait que
j'tais tout petit enfant, que j'tais  genoux devant ma mre et
qu'elle me montrait  prier. Je crois que je pourrais rpter les
paroles qu'elle me faisait dire: "Je vous salue, Marie, pleine de
grce"... Non je ne puis pas continuer....

Longtemps il resta plong dans une arrire rverie. Puis, se levant
brusquement: Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces
ides.... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis
all trop loin dans le mal.... Voil que a revient! Le mal! Mais
enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien? Dcidment,
il me faut quelque distraction.... J'y pense! C'est ce soir que le
fameux pre Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, 
Longueuil. Il parat que le vieux dit des choses bien drles. Si j'y
allais! Cela changerait mes ides et me donnerait peut-tre le sujet
d'un joli article pour demain. Rire un peu des jsuites, a prend
toujours.

Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne
remarqua pas un homme qui en sortit presque au mme moment; un homme
qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son
paletot relev jusqu'aux oreilles; un homme qui craignait le froid,
sans doute. L'homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra
dans un restaurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son
chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derrire lui; mais
l'et-il fait qu'il n'et rien vu d'trange: un homme qui marchait 
quelques pas derrire lui, le visage  l'abri du vent, les yeux
protgs contre l'clat de la neige et de la lumire lectrique.

Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un traneau de place et donna
ordre au cocher de traverser  Longueuil.

La nuit tait belle et froide, une de ces nuits presque aussi claires
que le jour, si frquentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune,
qui avait teint la plupart des toiles, versait des flots de lumire
argente sur le "pont" de glace qui couvrait le fleuve gant. La
neige refltait cette lumire en y ajoutant un clat particulier qui
permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des
yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette
splendide illumination. Dans un traneau de place qui suivait le
sien,  un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas
endurer cet blouissement.

Le plus profond silence rgnait sur le fleuve, rompu seulement par le
tintement des grelots des deux chevaux. Mais Ducoudray n'entendait ni
les grelots du cheval qui tranait sa voiture ni ceux du cheval qui
suivait. Il tait  cent lieues de Montral, et  trente annes de
l'an de grce 1946. Il tait dans le paisible village en bas de
Qubec, bien loin en bas, o il avait pass les annes de sa
jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il tait aux genoux de sa mre
qui lui faisait faire sa prire du soir. De l'humble mansarde o il
priait, loeil dcouvrait l'immense tendue du fleuve, large de sept
lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce, paysage
grandiose et triste, tantt clair par les ples rayons de la lune,
tantt baign par les feux du soleil couchant. Il respirait de
nouveau les fortes odeurs _du salin _, il jouait encore sur la grve
couverte de galets et de varechs et que le _baissant_ avait mis 
sec. Puis _le montant_ venait couvrir d'abord les rochers au large,
puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant  flot la vieille
chaloupe.

Tout ce lointain pass lui revenait ce soir pendant qu'il cheminait
rapidement vers Longueuil. La pense de sa mre, morte lorsqu'il
n'avait que huit ans, le hantait; sa mre qu'il avait tant aime, qui
avait veill sur son berceau, lui avait appris  bgayer les noms de
Jsus, de Marie et de Joseph, noms hlas! que depuis vingt ans il
n'avait plus prononcs que pour les blasphmer. Jamais il n'avait t
travaill et tourment comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu'il
menait, vie de haine, de passion, vie de volupt et de luttes froces
contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui
avait inspir ce sentiment profond de dgot et de terreur qu'il
prouve en ce moment. Il croyait avoir effac en lui tout vestige de
foi,  force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu,  force de
s'enfoncer de plus en plus dans la fange et l'impit. En effet,
pendant des annes, il avait joui de cette pouvantable tranquillit
qui remplace dans l'me la grce du remords. Et voici que depuis
quelques jours cette tranquillit est disparue. Du moment qu'il n'est
pas activement employ, sa pense retourne  trente annes en arrire
et le transporte au village natal,  lglise o il fut baptis et fit
sa premire communion,  la modeste chambre o il priait, le soir,
sous le regard de sa mre.

Tout un rgiment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-l qu'il
n'en aurait fait aucun cas.

Les cloches de la belle glise de Longueuil, appelant les fidles aux
exercices de la retraite, le tirent de sa rverie. Arriv bientt au
village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher
de l'attendre et pntre dans le temple. "Pourvu, pense-t-il, que ce
jsuite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen ge!"
Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est tranger,
lui offre. Un autre tranger entre aussitt aprs. Le bedeau veut le
mettre  ct de Ducoudray, mais il prfre rester  l'ombre d'une
colonne. La lumire lui fatigue la vue, dit-il. Malgr le mauvais
tat de ses yeux, il les tient fixs sur Ducoudray.

Le sermon fut simple et loquent. Chez le pre Grandmont, c'tait le
coeur qui parlait. Il aimait Dieu, il aimait les mes; et ces deux
amours donnaient  ses discours une force et une chaleur qui
n'avaient gure besoin des ornements de la rhtorique pour vaincre et
fondre les coeurs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement
not quelques expressions d'une forme un peu nave et qu'en torturant
convenablement il aurait pu faire servir de thme  ses railleries.
Mais ce _soir_ il n'est pas en veine de se moquer. Il est grave,
recueilli et les paroles du prtre l'impressionnent douloureusement
au lieu de l'amuser.

Le prdicateur, selon l'habitude des fils de saint Ignace, parle des
deux tendards, l'tendard de Jsus-Christ et l'tendard de Satan,
sous l'un desquels tout homme doit ncessairement se ranger.
Impossible de rester neutre entre les deux annes, simple spectateur
du combat; il faut tre d'un ct ou de l'autre; ou marcher vers le
ciel sous le drapeau de Jsus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau
de Lucifer. Il n'y a que deux cits, la cit du bien et la cit du
mal. La premire renferme tous ceux qui ont la grce sanctifiante; la
seconde, tous ceux qui n'ont pas cette grce. Il n'y a pas d'tat
intermdiaire. Il faut tre ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne
peut tre indiffrent  son gard, comme Lui n'est indiffrent 
l'gard de personne. Il n'y a que deux chemins, l'un large, facile,
qui descend en pente douce, au milieu des fleurs, o l'on ne
rencontre point d'obstacles, point de contradictions, o l'on marche
sans fatigue, entour de dlices et de volupts; l'autre, troit,
rude, montueux, difficile, o l'on n'avance qu'avec peine et misre,
tombant souvent, se blessant souvent aux asprits du sol. Inutile de
chercher une troisime route  travers la vie, il n'y en a pas,
puisque pour l'homme il n'y a que deux ternits, une ternit de
bonheur  laquelle conduit la voie troite, une ternit de malheur 
laquelle aboutit la voie large et facile.

Pendant plus d'une demi-heure le pre Grandmont dveloppe ces fortes
et salutaires penses, et Ducoudray l'coute de plus en plus grave et
recueilli, la tte penche sur sa poitrine. Du coin obscur o il se
tient, l'tranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre
mouvement que fait le journaliste.

Le pre Grandmont paraissait avoir fini son sermon; il se prparait
mme  descendre de la chaire, tout  coup, se retournant vivement
vers l'auditoire, la figure illumine par une subite inspiration, il
s'cria:

--Mes frres, s'il y a parmi vous quelqu'un qui gmit sous le poids
d'une montagne de crimes, quelqu'un dont l'me est couverte d'une
vritable lpre de pchs, quelqu'un qui, pendant des annes et des
annes, a outrag Dieu et ses lois, l'glise et ses lois, la nature
humaine et ses lois, quelqu'un qui,  la vue de la fange o il s'est
vautr, est saisi d'une terreur voisine du dsespoir, que celui-l ne
perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifi,
qu'il songe qu'une seule goutte de ce sang d'un Dieu peut effacer
toutes les iniquits du monde. Qu'il dteste ses pchs, mais qu'il
ne dsespre pas. Le repentir, un repentir sincre, peut le rendre
aussi agrable  Dieu qu'il tait au jour de son baptme, au jour de
sa premire communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent
quelque grande expiation, qu'il fasse gnreusement le sacrifice de
sa vie, s'il faut la sacrifier, pour rparer le mal qu'il a fait.

Qu'il soit assur qu'ainsi, par les mrites infinis de Jsus-Christ,
il peut devenir un grand saint de grand pcheur qu'il tait. Mes
frres, pendant la bndiction du trs saint sacrement, priez tous
avec ferveur pour que, s'il y a parmi vous quelqu'un ainsi accabl,
il reoive de l'hostie sainte, par l'intercession de Marie, Refuge
des pcheurs, la grce de secouer le joug de Satan.

Puis le prdicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se
mettent  genoux. Pour la premire fois depuis vingt ans, Ducoudray,
l'me bouleverse, s'agenouille, lui aussi.

Qui pourrait dcrire la lutte formidable qui se livre alors dans ce
coeur longtemps l'esclave du dmon. Quelques jours auparavant, il
avait reu une premire grce, la grce du dgot: la vie qu'il
menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'tait pas
le repentir, ce n'tait pas un mouvement surnaturel. Les paroles du
prtre, surtout les dernires qui, il le sentait, avaient t
inspires au prdicateur expressment pour lui, avaient fait natre
dans son me de nouvelles penses, des sentiments inconnus. Le dgot
qu'il prouvait depuis quelque temps changeait de caractre, se
spiritualisait. Ce n'tait plus un ennui vague, un malaise
indfinissable, mais une vritable horreur. Et  cette horreur se
mlait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offens. ! se
disait-il, si je pouvais rparer tout le mal que j'ai fait, me
dbarrasser de ce fardeau qui m'crase, si je pouvais sortir des
griffes de Satan et me jeter dans les bras de Jsus-Christ, que je
serais heureux!

Que de pauvres mes tiennent ce langage! que de misrables pcheurs
_voudraient_ sortir de l'tat affreux o ils se trouvent, mais qui ne
parviennent pas  dire: _je veux._ Une fausse honte les retient, un
dmon muet les possde. Ils n'auraient qu'un pas  faire, qu'un mot 
dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent
point. Mystre insondable de la grce de Dieu qui est toujours
suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours; et qui, parfois,
sans jamais dtruire le libre arbitre, est verse dans l'me avec
tant d'abondance qu'elle semble arracher l'homme au mal comme malgr
lui!

Ducoudray s'arrtera-t-il au fatal _je voudrais_, ou prononcera-t-il
le sublime _je veux_ qui fait tomber les chanes de l'esclavage
spirituel?

Comme tous les pcheurs qui _voudraient_ se convertir, il prouve la
tentation de la fausse honte, sentiment  la fois si puril et si
redoutable. Mais chez lui,  cette tentation qui suffit  loigner
tant de pauvres malades du cleste mdecin, se joint une pouvante
infiniment moins vague. Il sait,  n'en pouvoir douter, qu'il ne peut
faire les choses  moiti; que pour pouvoir revenir  Jsus-Christ il
faut qu'il quitte l'horrible secte o il s'est engag et dont il
possde tous les secrets. Non seulement il devra la quitter--cela ne
serait rien--mais il devra la dnoncer, il devra pour rparer le mal
qu'il a commis, divulguer les tnbreuses machinations auxquelles il
a t ml. C'est l, il ne l'ignore pas, son arrt de mort. D'un
ct, encore quelques annes d'une existence misrable puis une
ternit de malheur. De l'autre, un coup de poignard, puis un bonheur
sans fin. C'est ainsi que, dans une lumire crue, la situation, nette
et tranche, se prsente  son esprit. En thorie, le choix est
facile: l'enfer d'un ct; le ciel de l'autre, et entre les deux
quelques annes de vie en plus ou en moins. Qui pourrait hsiter? Et
cependant qui d'entre nous n'hsiterait pas? Que dis-je! Qui d'entre
nous ne sent pas que,  moins d'une grce spciale, c'est l'enfer et
les quelques annes de vie qu'il choisirait? Tant est faible,
incroyablement faible la nature humaine dchue! Cette faiblesse
dsesprante, Ducoudray l'prouve. Elle l'pouvante, elle l'crase.
Il voit avec terreur que, pour l'amour d'un peu de cette vie qui ne
lui inspire pourtant qu'ennui et dgot, il va choisir l'enfer. Il se
sent impuissant  aire, par lui-mme, le moindre effort pour sortir
de l'abme. Et du fond de cet abme, il s'crie, dans un lan de
vraie humilit: Mon Dieu! ayez piti de moi! Vierge sainte!
aidez-moi!

Alors de la divine hostie part un jet de cette grce qui donne aux
plus faibles la force de braver la mort.



Chapitre XIX


  Mucro, mucro, evagina te ad occidendum.

  pe, pe, sors du fourreau pour verser le sang.

    Ezch. XXI, 28.


La bndiction du trs saint sacrement est termine. Lentement la
foule se retire. Les sacristains teignent les lumires, d'abord 
l'autel, puis dans le choeur, enfin dans la nef. Il n'en reste que
deux ou trois qui jettent dans le vaste difice une lueur incertaine.
Au moment de fermer les portes, le bedeau remarque que deux hommes
sont encore dans lglise; l'un  genoux, la tte cache dans ses
mains, la poitrine gonfle de sanglots; l'autre debout, prs d'une
colonne, qui regarde fixement le premier. Le bedeau touche l'homme 
genoux. "On ferme", lui dit-il. Ducoudray tressaille comme un homme
qu'on rveille subitement. Il se lve aussitt.

--Il faut que je voie le pre Grandmont, dit-il; il faut que je le
voie tout de suite.

En parlant ainsi, son regard tombe, pour la premire fois, sur
l'homme  moiti cach derrire la colonne. Un frmissement le secoue
et une sensation de froid envahit tous ses membres.

--Dj! pensa-t-il. Mon Dieu, je suis prt mais donnez-moi seulement
trois heures!

--Vous pouvez voir le pre au presbytre, dit le bedeau; ou dans la
sacristie, il y est peut-tre encore. Passez par le sanctuaire.

Puis le brave homme se dirige vers l'autre tranger qui parat
hsiter.

--Voulez-vous voir le pre, vous aussi?

--Oui... non... c'est--dire que je voudrais suivre mon ami. Il va au
presbytre, sans doute?

--Oui, en vous htant vous pouvez le rejoindre.

L'tranger fit quelques pas dans la direction du choeur, puis revint
vers la porte.

--Je vais sortir et attendre mon ami devant le presbytre, dit-il.

--Voil un particulier, grommela le bedeau en verrouillant la grande
porte, qui n'a pas l'air de trop savoir ce qu'il veut.

Il savait parfaitement, au contraire, ce qu'il voulait; mais il avait
eu comme un blouissement qui lui avait fait perdre un instant la
tte. tait-ce un effet de la forte chaleur qu'il faisait dans
lglise? tait-ce autre chose? Il ne se le demanda seulement pas,
mais clata en imprcations contre lui-mme pour ce moment
d'indcision.

--Que je suis donc maladroit! se dit-il. J'aurais pu le rejoindre,
sans doute, avant qu'il ft entr au presbytre, quand mme c'et t
 la porte.... Il aurait t seul, probablement.... Il faut
maintenant que j'attende ici, car il ne doit pas retourner 
Montral.

 ce moment Ducoudray franchissait la porte du presbytre, tonn de
voir que l'homme aux lunettes noires ne l'avait pas suivi.

--Merci mon Dieu, murmura-t-il. Je ne Vous demande que trois heures!
Accordez-moi ce dlai, non pas pour moi-mme, mais pour la cause de
Votre sainte glise!

Un domestique le conduisit  la chambre du pre Grandmont. Celui-ci
le reut avec une grande affabilit et l'invita  s'asseoir.

--Mon pre, dit Ducoudray, vous ne me connaissez pas.

--En effet, je n'ai pas cet honneur, dit le religieux.

--Ce ne serait pas un honneur de me connatre, dit le journaliste,
car je suis un grand misrable. Mais je veux me convertir, ou plutt
me confesser; car la grce de Dieu m'a converti tout  l'heure dans
lglise pendant que vous prchiez.  la fin de votre sermon le ciel
vous a inspir certaines paroles que beaucoup ont d trouver
tranges. Je les ai comprises parce qu'elles taient  mon adresse.
Je suis le pcheur dont vous parliez. Voulez-vous me confesser _?
Pouvez-vous me_ confesser? Je ne suis pas un pcheur ordinaire, je
suis un monstre.

--Mon Dieu que vous tes bon, que votre misricorde est infinie!
s'cria le prtre.

Et prenant les mains du journaliste il l'attira  lui
affectueusement.

--Mon frre, dit-il, que je suis heureux! Et quelles rjouissances
parmi les anges! Venez! j'ai tous les pouvoirs pour vous absoudre,
quelque grave que soit votre cas.

Puis, il conduisit son pnitent au petit confessionnal plac dans un
coin de la chambre, et le malheureux, se jetant  genoux, dposa aux
pieds du ministre de Jsus-Christ son insupportable fardeau. Il se
releva tout rayonnant. Longtemps le vnrable prtre le tint serr
sur sa poitrine, murmurant: "Quelle joie! Mon Dieu, quelle joie!"

--Mon pre, dit Ducoudray, vous savez ce qu'il me reste  faire. J'ai
en ma possession tous les secrets de l'horrible secte, toutes ses
archives. Il faut que je communique tout cela  l'archevque de
Montral avant demain matin, cette nuit mme; car, je le sais, je
suis dj condamn  mort. Le chef de la secte, me souponnant, m'a
fait suivre par un de ses ultionistes qui m'a vu  lglise, qui a d
remarquer mon motion, qui m'attend au dehors et qui me frappera au
premier moment favorable. Je ne crains pas la mort. Au contraire, je
suis heureux d'offrir ma vie  Dieu en expiation de mes crimes. Mais
je ne veux pas qu'on m'assassine avant que j'aie eu le temps de
dvoiler les abominations du satanisme. C'est pour cela, et non par
crainte de la mort, que je vous demande de m'aider  me dguiser.

Une demi-heure plus tard, deux prtres sortaient du presbytre; l'un
tait un vieillard, l'autre dans toute la force de l'ge. Le jeune
ecclsiastique tait visiblement embarrass dans sa soutane. Mais
l'homme aux lunettes noires n'eut aucun soupon. Il se contenta de
murmurer: "Deux calotins! Le plus jeune a l'air fameusement gauche".

Les deux prtres prirent une voiture que le domestique tait all
chercher cinq minutes auparavant.

Au bout d'une autre demi-heure, comme le guetteur commenait 
s'inquiter srieusement et  se demander s'il ne devait pas sonner,
le domestique sortit de nouveau. Il avait l'air de chercher
quelqu'un. L'homme aux lunettes le suivit du regard. Il le vit parler
au cocher qui avait amen Ducoudray de la ville et lui donner de
l'argent. Le cocher partit aussitt.

--Voil une mystification! se dit-il.

Et s'approchant du jeune domestique.

--Peux-tu me dire si le monsieur qui est entr au presbytre vers
neuf heures est parti?

--Je ne sais pas, monsieur, rpondit le jeune homme; je ne l'ai pas
vu depuis que je lui ai ouvert la porte.

--Mais n'est-ce pas son cocher que tu viens de payer et de renvoyer?

--a se peut bien. Monsieur le cur m'a dit d'aller trouver le cocher
qui avait amen un homme de Montral, un monsieur avec une grande
moustache blonde, de lui payer sa course et de lui dire que le
monsieur n'aurait plus besoin de lui.

--Le monsieur couche au presbytre peut-tre?

--Je n'en sais rien, monsieur. Vous tes bien curieux, je trouve.

Et le jeune domestique s'loigna pour rentrer au presbytre.

--Oui, fit l'tranger en le suivant, je suis un peu curieux, mais je
n'ai plus qu'une question  te faire. Connais-tu les deux prtres qui
sont sortis tout a l'heure?

--J'en connais un, c'est le pre qui prche la retraite; l'autre, je
ne le connais pas, je ne l'ai pas vu entrer.

--Ah! tu ne l'as pas vu entrer! Je comprends tout, maintenant,
continua-t-il, parlant  lui-mme. Que je suis donc stupide! Voil
deux fois que je le manque!

Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parl,
rentre prcipitamment au presbytre.

L'tranger s'loigne rapidement.  une faible distance de lglise un
magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique o
se trouve le bureau public de tlgraphe et de tlphone. C'est dans
le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul.

L'tranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employ
rpond par un geste fait comme par hasard. Un deuxime signe provoque
une deuxime rponse. Alors l'tranger s'assied devant le double
instrument. Se servant d'abord du tlphone, il se met lui-mme
directement en communication avec un certain numro  Montral. Il
sonne. On lui rpond.

--Est-ce bien le numro 11 demande-t-il?

Ce numro n'a rien de commun avec les numros du tlphone.

Comme la rponse a t satisfaisante, il continue:

--Attention au tlgraphe, je vais crire.... Es-tu prt?...
Eh bien! voici:

Et dposant le rcepteur du tlphone, il prend la plume
tlgraphique et crit la note suivante qui se reproduit, 
l'instant,  Montral, lettre par lettre, et dans l'criture mme de
celui qui tient le crayon lectrique  Longueuil.

"Au nom du Grand Matre, le numro 7,  Longueuil, au numro 11. Le
numro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Matre le
souponnant, m'a donn l'ordre de le suivre et de le supprimer si je
venais  dcouvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est
absolument certaine. Il vient de m'chapper, dguis en prtre.
Rends-toi immdiatement  sa maison. C'est l qu'il ira tout d'abord,
sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Matre et en
vertu de l'ordre qu'il m'a donn je te commande de supprimer le
numro 2. Fais vite. Il est peut-tre dj trop tard."

Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce
billet, l'homme aux lunettes noires, ayant pay ce qu'il devait au
bureau, sortit et reprit aussitt le chemin de Montral.

   *   *   *   *   *

Le lendemain matin, deux femmes se rendant  la messe de cinq
heures  lglise du Ges, aperoivent, rue Sainte-Catherine, un homme
gisant sur le trottoir, prs d'une porte-cochre, dans une mare de
sang. pouvantes, elles jettent des cris perants qui attirent
d'autres personnes allant  lglise ou  leur ouvrage. Un groupe se
forme bientt. Quatre hommes soulvent le corps inerte et sanglant,
inanim, mais encore chaud, et le transportent au poste de police
voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassin, le chef du poste
s'crie C'est M. Ducoudray, rdacteur de la _Libre-Pense!_



Chapitre XX


  Paratus sum et non sum turbatus.

  Je suis tout prt, et je ne suis point troubl.

    Ps. CXVIII, 60.


La sinistre nouvelle se rpandit comme une trane de poudre. Ds
huit heures, tout Montral avait appris l'assassinat du journaliste
tristement clbre. Les journaux publirent aussitt des ditions
spciales que les gamins vendaient par centaines, le visage
rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins
des rues, dans les bars lectriques, aux portes des htels et des
gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs
poumons . "Terrible meurtre  Montral. M. Ducoudray, rdacteur de
la _Libre-Pense_, assassin d'un coup de poignard dans la rue
Sainte-Catherine,  deux pas du poste de police," sur le mme ton
qu'ils auraient proclam le rsultat d'une course ou d'une lection.

De bonne heure, le coroner forma son jury et commena son enqute, au
poste de police o le cadavre avait t dpos. D'abord les
renseignements taient bien maigres. Aux bureaux de la _Libre-Pense
on_ savait que M. Ducoudray tait sorti la veille au soir, vers six
heures, sans dire o il allait, et il n'tait pas revenu. De ce
ct-l, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police
prs duquel le meurtre avait t commis on n'avait rien entendu. A la
maison o il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait
pas vu depuis le matin. S'il y tait rentr on ne l'avait pas aperu
et il n'y avait certainement pas couch. Une des servantes qui avait
pass vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y
avait entendu marcher quelqu'un et tait bien surprise de trouver, le
lendemain matin, que le lit n'avait pas t dfait.

Le mdecin charg d'examiner le cadavre constata que la mort avait
t cause par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait
tranch l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait t retrouv
 ct du cadavre. Le coup avait d tre port par quelqu'un cach
dans la porte-cochre. L'assassin devait avoir le bras puissant et la
main trs sre. Il devait aussi possder quelques connaissances
anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de prcision, une
partie vitale. Le vol n'avait pas t le mobile du crime, puisqu'on
trouva sur le corps une somme d'argent assez considrable et une
montre de prix.

C'est tout ce qu'on put dcouvrir, et le coroner allait ajourner
l'enqute, lorsqu'au grand tonnement de tous, l'archevque de
Montral, accompagn du pre Grandmont, entra au poste.

Les deux vnrables ecclsiastiques sont trs mus. Ils demandent 
voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule o le
journaliste assassin tait couch sur un lit de camp. Ils se jettent
 genoux et prient un instant avec ferveur.

--Cher martyr! dit l'vque en se relevant, vous m'aviez bien dit que
j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la
vrit de vos rvlations. La voil la preuve, aussi affreuse que
convaincante!

Le coroner, en entendant ces paroles, croit  une mprise.

--Monseigneur, dit-il, l'homme assassin est M. Ducoudray, rdacteur
du journal anticlrical, la _Libre-Pense_.

--Je le sais, mon ami, rplique le prlat, et lorsque vous aurez
entendu le tmoignage du pre Grandmont et le mien vous comprendrez
ce que je viens de dire.

Le pre Grandmont rendit son tmoignage d'abord. Aprs avoir racont
en quelques mots ce que nous connaissons dj des derniers moments de
Ducoudray, il continua ainsi:

--Pour permettre  M. Ducoudray de sortir du presbytre sans tre
reconnu par celui qui l'avait suivi de Montral  Longueuil, je lui
fis donner par M. le cur une soutane et un chapeau romain. Il se
rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage
que je lui prtai. Je le priai de me permettre de l'accompagner
jusqu' Montral. En sortant du presbytre, je vis un homme qui avait
l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un
foulard, ou le collet de son paletot relev cachait le bas de son
visage. Il me serait impossible de le reconnatre. videmment, il ne
se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M.
Ducoudray m'assura qu'il tait parfaitement fix sur l'identit de
l'individu.--"C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont
chargs d'excuter les sentences de mort que prononce l'horrible
secte  laquelle j'appartenais il y a une heure  peine."--"Mais, lui
rpliquai-je, la socit n'a pas pu se runir, n'a pas pu vous
condamner  mort."--"Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit,
m'expliqua-t-il. Le chef, renseign par des esprits, suprieurs par
la clairvoyance  l'homme le plus intelligent, avait videmment des
soupons  mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en
lui donnant l'ordre de me _supprimer_--c'est le mot employ--s'il
dcouvrait chez moi une conduite louche. L'motion que je n'ai pu
cacher, que je n'ai pas song  cacher dans lglise, suivie de ma
visite au presbytre, est plus que suffisante pour me valoir un arrt
de mort. Ce qui m'tonne, c'est qu'il n'ait pas tent de m'assassiner
pendant que j'allais de lglise au presbytre. Il faut qu'une
intervention cleste l'en ait empch. Vous le savez, je suis le
secrtaire de la socit, et, en cette qualit, j'ai la garde de
toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la
secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer
avant que j'aie le temps de rien dvoiler."

--Voil, continua le pre Grandmont, un rsum fidle de ce que M.
Ducoudray m'a dit, tant au presbytre que pendant le trajet aussi
rapide que possible, de Longueuil  Hochelaga. Press de me donner le
nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le
faire.--"Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand coeur; j'ai
tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent."

-- la porte de sa maison, poursuivit le pre Grandmont, je le
quittai, aprs lui avoir donn rendez-vous, vers une heure du matin,
dans lglise du Ges. Il voulait entendre la messe et communier, afin
de se prparer  la mort. Il tait alors dix heures et demie du soir,
environ. Je me rendis au collge, j'exposai la situation en peu de
mots au suprieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher
pnitent dans lglise. Peu aprs l'heure convenue, il arriva. Il me
dit qu'il avait russi  remettre les archives de la socit entre
les mains de monseigneur l'archevque; qu'il avait t suivi par deux
ultionistes depuis sa maison jusqu' l'archevch; que trois fois il
croyait que tout tait fini, mais qu'une protection visible du ciel
l'avait sauv; qu'en revenant de l'vch au Ges il avait constat
que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il
avait prouv la mme protection surnaturelle.--"Maintenant, me
dit-il, qu'ils fassent leur oeuvre; je suis prt  mourir, je dsire
mourir pour expier mes crimes." Il entendit la messe et reut la
sainte communion avec une ferveur vraiment anglique. Aprs notre
action de grces, je le suppliai de rentrer avec moi au collge pour
la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au frre qui avait servi la
messe et  moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur
mais avec une fermet qui n'admettait pas de rplique.--"Ce ne
serait, dit-il, qu'un rpit de quelques heures. Rien au monde, aucune
puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand
mme je ne sortirais jamais du collge, ils trouveraient le moyen d'y
pntrer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore
soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je
aussi bien prpar plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien
que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection
cleste qui n'tait accorde en vue de ce que j'avais  accomplir, me
sera dsormais retire. Ainsi soit-il! Adieu mon pre! Merci!  mille
fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel." Et il partit ainsi,
malgr nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le frre et
moi nous voulmes le suivre et que nous ne renonmes  notre projet
qu'en constatant que M. Ducoudray en tait profondment pein.

Et les larmes coulrent abondantes sur les joues rides du pre
Grandmont.

Monseigneur donna ensuite son tmoignage.

--Entre dix et onze heures, comme je me prparais  me mettre au lit,
on sonna  la porte de l'vch. Le domestique ouvrit et vint me dire
qu'un prtre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de
dlai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage
et un paquet assez volumineux. Il me dclara aussitt qu'il n'tait
pas prtre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le
pre Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des
documents qu'il dclara tre les archives d'une socit secrte et me
donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas
devoir entrer dans plus de dtails en ce moment. J'avoue que, tout en
l'coutant avec attention et le plus vif intrt, je me demandais si
tout cela n'tait pas une terrible mystification. Il parut lire ma
pense dans mes yeux, car il me dit:--"Monseigneur, avant
vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie
pas." L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me
demanda la permission d'ter son habillement de prtre.--"Je n'ai
plus besoin de me dguiser", me dit-il. Il m'avait expliqu
auparavant qu'il s'tait ainsi travesti pour n'tre pas reconnu; mais
il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je
le fis passer dans ma chambre  coucher, et, bientt aprs, il en
sortit habill en laque. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il
portait et me pria de les faire remettre au cur de Longueuil. Puis
il partit, aprs avoir demand ma bndiction. Je le conduisis  la
porte moi-mme. Je passai le reste de la nuit  examiner les
documents qu'il m'avait laisss. En apprenant sa fin tragique, ce
matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non  un mystificateur,
mais  un miracul,  un grand pcheur devenu tout  coup un grand
saint, par un effet extraordinaire de la grce divine.

   *   *   *   *   *

 la suite de ces deux tmoignages qui, aussitt qu'ils furent
connus, jetrent la ville et le pays tout entier dans une motion
impossible  dcrire, l'enqute fut ajourne pour permettre  la
police de faire des recherches. Elle en ft, mais inutilement. Elle
dcouvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes
noires  Longueuil et l'avait ramen deux ou trois heures aprs
jusqu' la gare Dalhousie o il tait descendu; mais pour lui c'tait
un tranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis.

On interrogea le propritaire du magasin de Longueuil, o lultioniste
avait demand des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que
vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un tranger, portant
des lunettes noires et ayant le visage cach par le collet de son
paletot, avait demand o se trouvait le bureau de tlphone et de
tlgraphe.

Le gardien du bureau fut soumis  un interrogatoire svre, car on le
souponnait,  cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long
que les autres sur l'identit de l'homme aux lunettes; mais tout ce
que l'on put lui faire dire, c'est que l'tranger avait tlphon et
crit  quelqu'un,  Montral, avec qui il s'tait mis en
communication lui-mme; qu'il n'avait pas remarqu avec quel numro
il s'tait mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu
demander si c'tait le numro 11 qui rpondait. Ce numro 11 ne jeta
aucune lumire sur le mystre; car le numro 11 du
tlphone-tlgraphe, en fvrier 1946, tait le numro de
l'Htel-Dieu.

Aprs plusieurs jours d'enqute, le jury rendit le verdict suivant:

"Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard
inflig par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin
est membre d'une socit secrte  laquelle Ducoudray appartenait et
dont il avait rvl les secrets  l'autorit religieuse; et que
c'est pour le punir de cette rvlation qu'on l'a poignard."



Chapitre XXI


  Expidit enim mihi mori mages quam vivere.

  Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.

    Job III, 6.


Ducoudray tait mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des
tmoignages extraordinaires que l'archevque de Montral et le pre
Grandmont avaient rendus  l'enqute du coroner.  Ottawa, la Chambre
sigeait  peine une demi-heure par jour, tant les esprits taient
proccups et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait
pas mme subi sa premire lecture. Pour des motifs qu'il est facile
de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir
la Chambre le plus tt possible; mais les autres ministres et
les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que
redoutaient les deux chefs, taient d'un avis contraire. "Donnez aux
esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray,
qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant cr
un grand malaise parmi les dputs de la province de Qubec. Aborder
le dbat dans de telles conditions, c'est s'exposer  des
complications dangereuses." Sir Henry, en tant que vieux
parlementaire, ne pouvait mconnatre la force de ces raisons; mais
en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards
l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la dputation, il ne
pouvait agir qu'en homme politique expriment; de sorte que, 
chaque sance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en
considration de l'unique bill important, le vieux chef criait:
_Stand!_

--Pourtant, dit sir Henry  Montarval, un aprs-midi qu'ils taient
en confrence secrte, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise
parmi la dputation, nous commencerons la discussion demain pour la
mener aussi rondement que possible, jusqu' ce que le bill ait subi
sa troisime lecture. Avez-vous des nouvelles de Montral?

--Oui, rpondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises.
Comme vous le savez, aussitt que possible aprs le dsastre, j'ai
corrompu un des domestiques de l'archevch. Il tait sur le point de
mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre.
Naturellement, il a t mis  la porte. Je pourrais facilement faire
supprimer l'archevque, mais  quoi bon? Cela ne nous remettrait pas
en possession des archives; et sa suppression, mme si elle tait
cause par une maladie que je pourrais lui faire contracter,
exciterait davantage les esprits. a t une faute de tactique de
supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbcile que j'avais charg de
la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le
poignarder _avant_ qu'il pt trahir. _Aprs_ la trahison, le poignard
n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manires de
nous dbarrasser de nos tratres. J'avais pris des mesures pour faire
incendier l'archevch, dans l'espoir de tout dtruire, mais au
moment de mettre le projet  excution, j'ai appris que le vieil
vque avait t plus vif que moi: il avait fait photographier toutes
les principales pices!  l'heure qu'il est chaque vque du pays en
a une copie. Il y a sans doute des copies places ailleurs.

--Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevque
de Montral?

--Je ne suis pas fix sur ce point, rpondit Montarval. Peut-tre
n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collgues.
Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les vchs depuis
quelques jours. Peut-tre aussi ai-je russi  lui faire peur....

--Qu'avez-vous donc fait?

--J'ai eu recours  un plan suprme. De tous les coins du pays o
nous avons un affid ou un instrument je lui ai fait adresser des
lettres anonymes lui disant que s'il rvle les secrets  lui confis
par Ducoudray, ou s'en sert en aucune faon, tous les prtres seront
assassins dans les vingt-quatre heures. Je fais mme voyager
plusieurs agents srs qui dposent de ces lettres aux bureaux de
poste les plus reculs, dans les endroits les plus invraisemblables
o notre socit n'a pu prendre racine.

--Mais si quelqu'un allait vous dnoncer! Si quelqu'un refusait
d'crire la lettre anonyme demande.

--Ce n'est pas cela! Je ne demande  personne _d'crire_. J'ai dit
que je faisais _adresser_ des lettres  l'vque de tous les coins du
pays c'est plutt _expdier_ que j'aurais d dire. En effet, chaque
lettre est crite, cachete, adresse et affranchie par moi-mme ou
par un de mes deux secrtaires que vous connaissez, mise dans une
autre enveloppe et envoye  un associ avec un mot lui disant de la
jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans
aucun danger, au moins avanc de nos amis, mme  ceux d'entre eux
qui ne souponnent seulement pas le vritable but de notre
organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.

--Voil une ide lumineuse, un vrai trait de gnie, s'cria sir
Henry, la figure tout panouie. Que vous avez du talent!

--C'est le seul espoir qui nous reste.  l'heure qu'il est la table
de l'vque doit tre littralement couverte de ces lettres. La mort
de Ducoudray est de nature  lui faire croire que ce n'est pas une
vaine menace et c'est l tout ce qu'il y a d'avantageux dans la
suppression violente du tratre. Peut-tre en viendra-t-il  la
conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le
menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent
formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour
contempler les cadavres de ses prtres.

--C'est peut-tre encore un trait de gnie, fait sir Henry, mais moi,
 votre place, j'aurais certainement fait des menaces  l'vque
lui-mme!

--C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi,
je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours
dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait
jamais  quel excs d'immolation de soi-mme peut les porter le
fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des
menaces  l'vque,  l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout
serait dvoil. En menaant les prtres, j'espre au moins le faire
hsiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au
parlement. Une fois la loi vote, quoi qu'il arrive ensuite, nous
aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une
puissance.

--Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en
effet, merveilleux. Dcidment, vous avez un talent hors ligne!

--Si ce plan ne russit pas, rpliqua Montarval, j'avoue que je suis
au bout de mes ressources; c'est un dsastre sans nom qui nous est
rserv. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de
toute ncessit, que nous htions l'adoption du projet de loi, sans
pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupons.

   *   *   *   *   *

Presque en mme temps que se tenait cette conversation entre les
deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble
dans une des grandes alles qui conduisent de la rue Wellington 
l'htel du Parlement. C'tait vers la fin de fvrier et le temps
tait beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait
les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement  et l
dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose
d'indfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche  sa
fin, ce quelque chose qui "sent le printemps", selon l'expression
populaire. Les deux amis n'taient pas en harmonie avec le calme
profond de la nature. Tous deux taient troubls, inquiets,
proccups; et le coeur de Lamirande tait encore tout saignant, tout
meurtri. La vertu chrtienne ne consiste pas dans l'insensibilit,
dans l'indiffrence, dans le stocisme; mais dans la souffrance
vivement sentie et supporte avec patience et rsignation, en union
parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mre des douleurs.

Ils se promenaient donc tristement devant cet difice o se jouaient
les destines de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les
splendeurs du couchant, la tideur de l'atmosphre.

--Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons tromps  ce
point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce
pauvre Ducoudray a remis  l'archevque de Montral. Il doit y avoir
dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est
loeuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration
vraiment infernale pour empcher la Nouvelle-France, fille ane de
l'glise en Amrique, de prendre son rang parmi les nations de la
terre. Et cependant, l'archevque de Montral garde le silence! Je
n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la
promesse de mon saint Patron je serais tent de dsesprer!

--Voil deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse.
En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as
dit: "Voil la promesse qui s'accomplit!" Qu'est-ce que cela
signifie?

--Pardon, mon ami, le mot m'a chapp. Mme  toi, que j'aime comme
un frre, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras
tout.

Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aime qu'il avait
voue  la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et
il ne put rprimer un sanglot.

--Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.

Les deux compagnons continurent leur promenade quelque temps en
silence.

--L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier,
est, en effet, extraordinaire et dcourageante. Comme toi, je suis
fermement convaincu que les documents remis  l'vque doivent
contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous
permettraient peut-tre de sauver la position, si compromise qu'elle
soit. Pourtant, l'archevque de Montral ne doit pas agir sans motifs
srieux.

--J'en suis intimement persuad, moi aussi. Il finira sans doute par
rpondre  la lettre que je lui ai crite le lendemain de son
tmoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si
dans les papiers reus de Ducoudray, il n'avait rien trouv qui pt
nous tre de quelque secours.

 ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux
amis et remet un pli cachet  Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci
reconnat immdiatement l'criture: c'est un tlgramme, ou plutt
une lettre crite par tlgraphe de la main mme de l'archevque de
Montral.

--Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en
voit les rayons. Voici prcisment la rponse  ma lettre.

Puis il lut ce qui suit:

"Archevch de Montral, le 27 fvrier 1946, cinq heures du soir.
Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir
aujourd'hui. Plusieurs de mes vnrs collgues sont ici, et
tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante
communication qui ne peut se transmettre par crit. En attendant le
plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dvou
serviteur en Notre-Seigneur.--[symbole oble] J.-C., archevque
de Montral."

--Enfin, s'cria Lamirande, voil une nouvelle qui a bonne mine! Si
monseigneur n'avait rien trouv d'important pour nous dans les
papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre  Montral pour me
le dire, c'est vident. Puisqu'il me mande auprs de lui, c'est sans
aucun doute, pour me remettre les pices de la main  la main.

--Esprons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.

--Comment, me tromper! En doutes-tu?

--J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le
penses. Je ne puis pas croire que les hommes nfastes auxquels nous
avons affaire soient dj  bout de ressources. Je redoute quelque
machination infernale. Je ne puis rien prciser, mais il me semble
que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir
Henry ont-ils l'air atterr que nous croyions leur trouver au
lendemain de la mort de Ducoudray?

--Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il prouve
quelque crainte, n'en laisse rien paratre sur sa figure, toujours
hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal  l'aise qu'
l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientt  quoi nous en tenir. Un
train rapide part  six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant
huit heures je serai  l'archevch, et ce soir mme, sans doute, je
pourrai te faire connatre le rsultat de mon entrevue.

Puis, les deux amis se sparent.

Bientt aprs le train, mu par le puissant courant lectrique que les
rails mmes communiquent aux roues, courant produit par la force de
la mare de Qubec, emporte Lamirande vers la grande cit  une
vitesse de plus de quatre-vingts milles  l'heure. Mais cette vitesse
paraissaient une lenteur  l'impatient dput qui aurait voulu, en ce
moment, que son corps pt se transporter avec la rapidit de la
pense. Il ne partageait pas les vagues apprhensions de son ami.
Plus il pensait aux graves vnements des derniers jours, plus il
tait convaincu que le dnouement tait proche, un dnouement
favorable  ses patriotiques esprances. L'archevque avait trouv la
preuve d'une conspiration maonnique contre la province, il avait
runi ses collgues, ils avaient prpar une lettre collective, avec
pices  l'appui; cette lettre allait lui tre communique; et, ainsi
arm, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait
enfin, les dputs repousseraient le nfaste projet du gouvernement
et la Nouvelle France natrait sur les ruines de la secte
antichrtienne.

Tel tait le riant tableau qui rjouissait son coeur, qui absorbait
toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extrieurs,
au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des
bois. Aucune pense d'ambition, mme lgitime, ne ternissait la
beaut de ce tableau. Si, jadis, dans ses rves d'avenir, il n'avait
pas pu toujours loigner de son esprit la pense qu'il serait
peut-tre un jour le chef de cette nation qui allait enfin se
constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois mme dsir ce
poste afin d'y travailler  la gloire de Dieu et au bonheur de son
pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait
purifi davantage cette me dj si noble si dsintresse. Ses
aspirations politiques ne renfermaient plus aucun lment
d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remporte, il
ne chercherait qu' s'effacer, qu' rentrer dans l'obscurit d'une
vie modestement utile  ses compatriotes. Le souvenir de sa douce
Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un
sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'tait plus qu'il ne
fallait pour remplir son coeur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait,
non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le
poste lev auquel, dans le pass, il se croyait appel. Il lui
suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre
n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immol son plus grand amour
humain. Car il voyait aussi clairement que si c'tait crit en toutes
lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait t accorde
en rcompense de son sacrifice. Convaincu que cette grce tait la
rponse du ciel  son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait
douter de l'efficacit du moyen que la Providence adoptait pour
oprer le salut du pays.

C'tait donc sans l'ombre d'une inquitude dans l'me qu'il se
prsenta  l'archevch.

Il fut aussitt conduit au grand salon o l'archevque de Montral,
entour de tous ses suffrageants et de plusieurs vques des deux
autres provinces ecclsiastiques de Qubec et d'Ottawa, attendait
videmment sa visite. Le dput mit un genou en terre et demanda la
bndiction du vnrable mtropolitain.

--Mon cher enfant, dit le vieil vque, dans une effusion de
paternelle affection, que le bon Dieu vous bnisse et qu'il vous
accorde la grce de supporter chrtiennement la grande preuve qui
vous est rserve.  ces mots, Lamirande se sentit foudroy. Il se
releva, ple et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme
une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour
ne pas tomber.

--Monseigneur, s'cria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie!
Est-ce possible que vous n'ayez rien trouv qui puisse nous aider 
djouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?

Tous les prlats s'taient levs et faisaient cercle autour de
l'archevque de Montral et du dput.

--Hlas! rpondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouv, j'ai
trop trouv... C'est pouvantable.

Et un frmissement de douleur le secoua. Il tait aussi mu que
Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement  la joie.

--Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez t pouvant, car
 la lecture de ces pices vous avez d vous trouver en face de
l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il
sera facile de la faire chouer.

--Mon pauvre ami, reprit l'vque, vous ne pouvez pas deviner la
vrit. J'ai demand, tout  l'heure, au bon Dieu de vous accorder la
grce de supporter, en chrtien, une grande preuve. Cette preuve,
la voici: j'ai trouv dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis
tout ce que vous souponnez et probablement davantage; mais je ne
puis pas vous permettre de vous en servir!

--Pourquoi, monseigneur? s'cria Lamirande vivement intrigu mais
nullement dcourag.

--Venez voir, dit l'vque en conduisant le dput vers une table
charge de lettres.

--Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;...
prenez-les au hasard.

Lamirande obit.  son tour il murmura: "C'est pouvantable!"

--Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de
lire, reprit l'vque, et elles disent toutes la mme terrible chose.
Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai
commenc  en recevoir, le jour mme de la mort de Ducoudray, de
Montral et des environs. Puis,  mesure videmment, que la nouvelle
se rpandait, elles me venaient de partout. J'en ai reu aujourd'hui
du fond de la Gaspsie et du lac Abitibi. Les unes sont mal crites,
mal orthographies; d'autres ne contiennent pas une faute de franais
et l'criture indique l'habitude d'crire; il y en a qui sont crites
au mcanigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux crites de
la mme main ou sur la mme sorte de papier; pas deux enveloppes
pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait
que mes vnrables collgues et moi avons cherch la preuve de cette
mystification que nous souponnions fortement tout d'abord. Mais plus
nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du
contraire. Enfin, la conviction s'impose  nous tous que ces lettres
ont rellement t crites de partout.

--Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, crites de partout,
sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montral!

--C'est possible, cher monsieur; je dirai mme que c'est certain.
Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot
d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter  l'horreur de la
situation, loin de la diminuer. Nous avons l la preuve qu'il existe
une organisation pouvantable qui a des ramifications dans toutes les
parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule tte
dirige.

--Mais est-il possible de croire que notre pays soit possd  ce
point par le dmon!

--Hlas! hlas! nous en avons l la preuve, rpliqua le prlat en
indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un
ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse  peine cru. Il faut bien
se rendre  l'vidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu
quelle dsolation!

Et de grosses larmes coulaient sur les joues fltries du saint
vque.

--Mais, monseigneur, croyez-vous, vos vnrables collgues
croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre 
excution? Croyez-vous rellement que si vous vous serviez des
informations que vous avez reues vos prtres soient assassins?

--Ducoudray poignard en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire
sous les yeux de la police, n'est-ce pas une rponse terriblement
premptoire  votre question?

Lamirande ne put contester la force de cette rplique. Tous gardrent
le silence pendant quelques instants.

--Si, au moins, ils m'avaient menac, en mme temps que mes prtres,
reprit l'archevque, ma dcision aurait t bientt prise, avec la
grce de Dieu. J'aurais pu dire  mes collaborateurs: "Voici un grand
devoir  accomplir; cela nous cotera peut-tre la vie  vous et 
moi; accomplissons-le quand mme et que la volont de Dieu soit
faite!" Mais voyez l'habilet infernale de ces malheureux! Pas une
des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au
contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher
afin que, voyant mourir mes prtres et ceux des autres diocses, les
uns aprs les autres, je puisse voir toute l'tendue du dsastre que
j'aurai caus....

--Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'cria Lamirande avec
l'nergie d'un homme qui se sent submerg par des flots et qui se
cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimit
dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une
seule et mme tte?

--Oui, rpond tristement l'vque, d'une seule tte, sans doute, mais
d'une tte qui dirige mille bras!

--Il n'est pas possible, s'exclama le dput, il n'est pas possible
que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a
frapp Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou mme
vingt-cinq!

--Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque
trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frapp, c'est
vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres
fussent galement dcids  le faire. Or que de sang ne pourraient
rpandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul mme!
Peut-tre ne pourraient-ils pas assassiner tous les prtres, mails
ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un
seul  mourir pendant que moi je suis condamn  vivre!

--Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le
condamnez pas  mort? Vous tes convaincu, comme moi, que si la
constitution, fruit de la conspiration tnbreuse que Ducoudray vous
a rvle, nous est impose, notre province est  tout jamais livre,
pieds et poings lis,  la secte infernale. Elle sera sa victime,
elle sera sa proie. Dans quel misrable tat sera l'glise au bout de
quelques annes si cette constitution maonnique est adopte? Dans
quel tat sera la foi, dans quel tat seront les moeurs de nos
populations? Si la pense que vos rvlations peuvent tre la cause
indirecte de la mort de quelques prtres vous pouvante  bon droit,
songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence
sera la cause plus directe de la perte ternelle de Dieu sait combien
d'mes!

Le vieil vque pleurait.

--Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-mme!

--Monseigneur, reprit le dput, l'excution du devoir exige parfois
des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-mme qui, pour
nous chrtiens, n'est, aprs tout, que le passage douloureux  une
vie meilleure.

--Si j'exposais mes prtres  la mort pendant que moi-mme je suis en
sret, je me rendrais odieux  tout jamais, odieux  moi-mme....

--C'est pourquoi je disais tout  l'heure que la ,,dort n'est pas
toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se
rendre odieux  soi-mme et aux autres, c'est mille fois plus
terrible que mourir, pour un homme de coeur.... Mais si le devoir est
l, monseigneur!

--Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel,
en mme temps; si j'tais certain que mon devoir est l o vous le
voyez; si j'avais au moins lieu d'esprer que mes rvlations nous
dlivreraient du joug maonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun
tel espoir. J'ai song  tout ce que vous dites, mon cher monsieur;
j'ai examin la situation avec mes collgues. Nous avons compt les
dputs. En supposant que mes rvlations dussent tourner contre le
ministre tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une
majorit, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi.
Avez-vous pens  cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?

Lamirande n'avait pas pens  cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il
resta un moment interdit.

--Mais ces rvlations, reprit-il bientt, ne pourraient manquer de
dtacher de la politique ministrielle un certain nombre de dputs
qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son
groupe.

--Vous le croyez, sans doute; vous l'esprez, du moins; mais vous ne
pouvez pas en tre moralement certain. Tandis que nous sommes
moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et
par une longue exprience qui confirme la doctrine, que la vraie foi
est la base ncessaire de tout vritable bien. L o la foi existe il
y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-tre cache
par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez
l'atteindre et y asseoir votre difice. Btir l o il n'y a pas de
foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur
tous les dputs catholiques, parce que tous sont censs avoir la
foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les dputs qui
n'ont pas la foi catholique, pas mme sur ceux d'entre eux qui ont
l'me naturellement honnte. De sorte que, mon cher ami, voyez dans
quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premirement,
que si je parle j'expose mes prtres  la mort; deuximement, que ce
sera sans utilit pour le pays.

Lamirande garda le silence, cherchant une issue  cette terrible
impasse. L'vque reprit:

--Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez t
horriblement calomni par Ducoudray qui a lanc contre vous l'atroce
accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux
ne m'a laiss aucun document  ce sujet, mais il m'a suppli de dire
au public que c'est l une pure invention, que c'est le contraire qui
est vrai; que vous avez t tent par sir Henry et que vous avez
noblement repouss la tentation. L le devoir pour moi est certain.
Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des
rvlations que Ducoudray m'a faites, j'espre que les assassins ne
mettront pas leurs menaces  excution pour si peu.

--Certes, rpondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement bless; et
elle a fait un grand tort  la cause que je dfends. Sans elle, le
rsultat des lections aurait peut-tre t tout autre. Mais,
aujourd'hui, ma rhabilitation personnelle est une chose bien
secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au
parlement. Et peut-tre l'auteur des menaces jugerait-il cette
rvlation autrement que vous le jugez; peut-tre frapperait-il. Je
vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer
personne mme  un danger incertain pour l'amour de ma rputation,
surtout dans un moment o cette rputation n'importe plus
aucunement  l'intrt public.

--Vous avez un noble coeur, dit l'vque trs mu.

Un long et pnible silence suivit. Quelque chose disait  Lamirande
que c'tait lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de
premptoire  rpondre au raisonnement de son vnrable
contradicteur.

--Votre rsolution, monseigneur, est donc inbranlable? demanda-t-il
enfin.

--Oui, mon enfant, dit affectueusement l'vque. C'est mon devoir,
devoir affreusement pnible, car je ne me fais aucune illusion sur le
sort qui nous est rserv. Dieu m'est tmoin que s'il s'agissait de
ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de
sauver le pays, mme sans espoir de succs. Mais c'est une terrible
chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.

--C'est, en effet, une chose terrible, murmura le dput comme
parlant  lui-mme; cependant, avec la grce de Dieu, mme cela se
peut.

--Le pourriez-vous, monsieur Lamirande?

--Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai dj
fait!

--Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?...

Alors, touffant d'motion, la voix entrecoupe de sanglots, il
raconta aux vques, en toute humilit, son grand sacrifice. Tous
mlrent leurs larmes aux siennes. Les uns aprs les autres, ils
vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot.

--Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le
faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je
vis.

--La position n'est pas la mme, mon enfant, dit l'archevque. Votre
noble femme avait consenti  mourir....

Soudain,  ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clart
cleste. Il avait trouv l'issue qu'il cherchait. Il se jeta 
genoux.

--Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays.
Donnez-moi votre bndiction, je pars.

Se relevant vivement, il salua l'auguste assemble et s'en alla,
laissant les vques dans l'tonnement.



Chapitre XXII


  Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis.

  Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.

    Joan. X, II.


Un train partait pour Ottawa  dix heures et un quart. Lamirande eut
juste le temps d'y monter.  minuit il tait de retour  la capitale.
Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'tait couch.
Lamirande n'hsita pas  rveiller son ami. Il lui communiqua tout ce
qui s'tait pass, moins l'incident de la fin de l'entrevue.  ce
propos, il se contenta de dire:

--Pour couper court  mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une
chose  faire pour dcider l'archevque  rvler les secrets qu'il
possde, c'est de faire en sorte que les membres du clerg lui disent
unanimement: "Monseigneur, parlez, nous acceptons les consquences de
cette rvlation, quelque terribles qu'elles puissent tre pour
nous". Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clerg pour
croire que si la position lui est clairement expose il n'aura qu'une
voix pour tenir ce noble langage.

--Je partage ta confiance, rpondit simplement le journaliste.

-- loeuvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent
aussitt  rdiger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils
avaient fini leur tche. La pice se lisait comme suit:

"Chambre des communes, Ottawa, le 28 fvrier 1946.

"Monsieur l'abb,

"Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa
fin non moins tragique que chrtienne; vous avez lu les tmoignages
que Mgr l'archevque de Montral et le R.P. Grandmont ont rendus 
l'enqute du coroner; vous savez que Ducoudray a t assassin pour
avoir communiqu  l'autorit religieuse les secrets de la socit
occulte  laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parl
de tous ces incidents extraordinaires. Mais l s'arrtent les
renseignements que possde le public. Jusqu'ici on se perd en
conjectures sur la nature des secrets que l'hroque converti a
rvls  Mgr de Montral.

"Depuis longtemps, ceux qui sont mls aux affaires politiques
souponnent l'existence en ce pays d'une organisation tnbreuse et
vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une
terrible efficacit,  la ruine de notre chre province. Les efforts
surhumains que l'on fait pour rprimer les lans du patriotisme des
ntres et pour empcher le Canada franais de devenir une nation
autonome au moment mme o la divine Providence rend la ralisation
de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement
rdige que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce
me semble, une conspiration antireligieuse et antifranaise ourdie
par les loges.

"C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort
de Ducoudray, j'ai crit  Mgr l'archevque de Montral pour lui
demander s'il n'aurait pas trouv, dans les papiers de la secte, la
preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gard le
silence. Enfin, hier soir, il m'a mand auprs de lui. Je m'y suis
rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientt des
armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire
dcisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire
que j'tais condamn  une immense dception. "N'avez-vous rien
trouv dans les papiers de Ducoudray?" lui dis-je. "Au contraire, me
rpondit Mgr, j'ai trop trouv." Puis il me montra une table couverte
de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent
de mort tous les prtres si l'vque rvle les secrets livrs par
Ducoudray ou s'en sert en aucune faon. Je n'ai pu examiner toutes
les lettres moi-mme, mais Mgr m'assure qu'il les a tudies, avec
ses collgues de l'piscopat, et qu'il n'a rien trouv qui puisse
faire croire  une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray
ne permet pas de dire que ce sont l de vaines menaces. Si la
rdaction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est varie
 l'infini, le fond de toutes est le mme: on menace les prtres,
mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas  l'vque. Je
n'ai pas besoin d'insister sur l'habilit infernale de ce procd qui
met l'vque dans l'impossibilit morale d'agir. Ah! si on l'avait
menac _seul_, ou mme si on l'avait menac en mme temps que ses
prtres, sa dcision et t bientt prise. Mais comment se dcider 
exposer d'autres  une mort cruelle pendant que lui-mme est en
sret? Mgr de Montral ne le peut pas.

"L'uniformit dans les menaces indique clairement qu'une seule tte
les a dictes, si plusieurs mains les ont crites; mais cela
n'amliore pas la position, loin de l; car une seule tte qui
commande  tant de bras meurtriers pouvante Mgr, et avec raison. Une
organisation qui peut frapper impunment un homme en pleine ville de
Montral peut commettre bien d'autres crimes analogues, il n'y a pas
 se le cacher.

"Pour vous exposer la position dans toute son intgrit, je dois
ajouter qu'une autre raison fait hsiter Mgr  rvler les secrets
qu'il possde; c'est qu'il est convaincu que ce serait inutile.
Suppos, dit-il, que ces rvlations sur le caractre maonnique du
projet de loi actuellement devant la Chambre engagent tous les
dputs catholiques  le repousser, il n'en resterait pas moins une
majorit, faible si vous voulez, mais enfin une majorit en faveur de
la politique du gouvernement.  cela je ne puis gure rien rpondre,
car les chiffres donnent certainement raison  Mgr. J'espre
seulement que de telles rvlations inspireraient assez d'horreur 
un certain nombre de dputs ministriels non catholiques pour nous
donner la majorit. Mgr ne partage pas cet espoir; du moins, il le
trouve trop faible pour se croire autoris  exposer la vie de ses
prtres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu
qu'il n'hsiterait pas un seul instant  exposer les machinations de
la secte, quand mme il aurait la conviction que cela n'entranerait
pas le rejet du projet de loi; car il se dirait: Fais ce que dois,
arrive que pourra.

"Voil, monsieur l'abb, la situation dans toute son horreur. Je
croirais faire injure  votre intelligence,  votre dvouement et 
votre patriotisme en ajoutant  ce simple expos des faits le moindre
commentaire ou en formulant la moindre demande.

"Veuillez agrer, monsieur l'abb, mes hommages les plus sincres,

  Joseph Lamirande, dput."

Toute la nuit les deux amis travaillrent  faire des copies de cette
lettre et  les adresser  tous les prtres de la province, tant du
clerg rgulier que du clerg sculier.  neuf heures du matin tout
tait prt. Ils taient presque morts de fatigue et tombaient de
sommeil.

--Allons, dit Lamirande, dposer ces lettres au bureau de poste avant
de prendre un peu de repos. Plus tt elles partiront, mieux ce sera.

--Tu songes  les dposer  la poste ici,  Ottawa? fit Leverdier.

--Pourquoi pas?

--Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affids partout,
surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement.
Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions  la poste
ici, pas une de ces lettres n'arrivera  destination.

--Tu as peut-tre raison, je n'avais pas song  cela. Les dposer 
Hull ou  quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il
surveille le service postal  Ottawa il doit le surveiller galement
 Montral, mme  Qubec. Que faire?

--J'ai une ide! s'cria le journaliste. Il n'est pas probable que le
bureau de Toronto soit surveill. J'irai les dposer l. Ce sera
porter la guerre en Afrique!

--Ton ide a du bon, mais elle n'est bonne qu' demi; car Montarval
doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend
compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu
connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu
l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu tait sur le
train, hier soir, lorsque je suis descendu  Montral; il tait
encore sur le train qui M'a ramen  Ottawa la nuit dernire. Il me
_filait_, je n'en ai aucun doute. Si tu allais  Toronto il serait
sur tes trousses. Je crois avoir trouv la solution de la difficult.
Il faut que Vaughan porte ces lettres  Toronto, Il peut s'y rendre
sans exciter de soupons. Allons le trouver.

Dix minutes plus tard les deux amis taient rendus chez le jeune
Anglais qui se prparait  sortir.

--Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me
questionner?

--Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable.

--Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train 
dix heures et demie pour Toronto....

--C'est prcisment ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu
bien avoir  faire  Toronto?

--Je te demande de dposer au bureau de poste de Toronto quelques
centaines de lettres, voil tout.

--Pourquoi ne les dposes-tu pas ici?

--Tu ne devais pas faire de questions!

--En effet! Mais o sont tes lettres? C'est encore une question.
Celle-l est permise, sans doute!

--Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystrieux.
Tu connatras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire
seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je dposais ces
lettres, ici  Ottawa, elles ne se rendraient pas  destination.

--Cela me suffit. Sans doute je brle d'envie de savoir quel roman se
cache l-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre
l'explication promise.

--Merci, mon cher ami, dit Lamirande.

--Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train.

Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.

--N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne
pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite
machine-l... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre ide. Le sac
que tu as l va faire. Allons.

Ils sortent. Dans la rue, tout prs de la maison o demeure le jeune
Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.

--As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas  Leverdier. Il nous
suit  la piste.

Rendus  leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans
une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui
tait vide.

--Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon.

--Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu.
Aprs les fatigues et les motions des dix-huit dernires heures,
j'ai besoin de dlassement.

Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis,
chacun une valise  la main, il poussa une exclamation de surprise.
Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de
l'autre ct de la rue devant un magasin, absorb dans la
contemplation d'un bel talage de cravates.

--En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais 
mi-voix.

Et comme Lamirande, au lieu de rpondre, se mit  sourire, il reprit:

--En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.

--Celle-l encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la
malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me
prouver  moi-mme et  Leverdier que nous ne t'imposons pas une
corve inutile.

--La corve n'est rien; c'est le mystre qui l'entoure que je
voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur
logogriphe.

--Tu en auras l'explication dans le prochain numro.

--Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les
trois dputs arrivrent au chemin de fer. Le timbre de la gare
venait de sonner cinq coups.

--Juste  temps, dit Vaughan. Au revoir!

--Nous t'accompagnons, dit Lamirande.

Les deux amis montrent en voiture avec le jeune Anglais et
s'installrent  ct de lui comme des gens qui se mettent en voyage.
Vaughan tait vivement intrigu, mais il avait rsolu de ne plus
faire de questions.

Un instant aprs Duthier entra et prit un sige auprs des trois
amis, dploya un journal et se mit  lire les nouvelles du jour avec
un intrt marqu.

--Tiens-toi prt, dit tout bas Lamirande  Leverdier.

 peine avait-il donn cet avertissement que le timbre de la gare
sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel:
_All aboard!_ Le convoi s'branla. Alors Lamirande saisissant la
valise vide qu'il avait place dans le filet avec l'autre et disant
rapidement Au revoir!  Vaughan de plus en plus intrigu, s'lana
hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de
la gare sans difficult. Duthier, qui ne s'attendait aucunement  ce
mange, et qui tait rellement plus ou moins occup  lire, ne
s'aperut du dpart de ceux qu'il avait mission de suivre que
lorsqu'ils taient sur la plate-forme de la voiture.  son tour il
quitta prcipitamment son sige et courut vers la porte. Par malheur,
 ce moment, une femme de proportions normes, tenant un enfant et
des paquets en nombre indfini, s'avisa de quitter son sige, o le
soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin.

--Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.

La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en
faisant rouler par terre une bote  chapeau et un sac de biscuits.

Le retard n'avait pas t considrable. Toutefois, le train avait
acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortun
Duthier hsita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier
qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait dj
dpass, le dcida. Il sauta. Mais videmment il n'excellait pas 
sauter d'un train en mouvement. Il excuta une pirouette superbe et
alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort
mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et
un pantalon endommags. Il aurait voulu passer ailleurs que par la
gare o plusieurs flneurs avaient t tmoins de sa msaventure;
mais se souvenant que s'il avait risqu ses membres, c'tait pour ne
pas perdre de vue Lamirande, il fit de ncessit vertu, et,
s'poussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des
sourires mal dissimuls l'accueillirent, et, Lamirande, allant  sa
rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: "Au moins,
faites-vous payer comme il faut!"

Pendant ce temps, le train emportait Vaughan  toute vitesse vers
Toronto. Le jeune dput se perdait en conjectures sur ce qui venait
de se passer. Lamirande lui avait donn la clef de la valise reste
dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les
lettres dont elle tait remplie taient toutes adresses  des
prtres. Mais il tait loin de se douter que des rponses que ces
lettres provoqueraient dpendaient les destines de tout un
peuple.



Chapitre XXIII


  Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum.

  Ne vous rpandez point en de grands
  discours dans l'assemble des anciens.

    Eccl. VIII, 15.


Le mme jour,  l'ouverture de la sance de la Chambre, les tribunes
taient bondes de spectateurs; car la nouvelle s'tait rpandue
qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la
premire lecture du bill intitul: "Acte pour pourvoir 
l'tablissement et au gouvernement de la Rpublique du Canada".
L'attente gnrale ne fut pas trompe.  trois heures et quelques
minutes, lorsque la Chambre eut dispos des "ptitions", des
"rapports" et des "motions", Sir Henry se leva. Les applaudissements
clatrent parmi les dputs ministriels. Les dputs anglais
taient enthousiastes. Du ct des Canadiens franais on pouvait
remarquer une certaine rserve, et mme une ombre d'inquitude.

Le discours du premier ministre, trs spcieux, trs littraire,
s'levant parfois jusqu' l'loquence, augmenta l'enthousiasme des
uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des
vnements politiques des dernires annes. Le Canada, dit-il, est un
pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa
complte indpendance, sans bouleversements, sans heurt, sans
rvolution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit mr, il se
dtache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui
l'a produit. N'allons pas gter loeuvre admirable de cette force
qu'on nomme l'Etre suprme qui a dispos toutes choses de faon 
nous permettre de fonder une grande nation, s'tendant d'un ocan 
l'autre, occupant la moiti d'un immense continent. Des esprits
troits et chagrins voudraient dtruire cette belle oeuvre,
voudraient morceler ce vaste empire, voudraient dsunir ce grand
peuple, sous prtexte qu'il existe parmi nous des diffrences de
langues et de religions. Ces diffrences de langues et de religions
constituent un argument en faveur plutt de l'union que de la
sparation, car elles donneront  l'ensemble une agrable varit
dans l'unit; elles creront une saine mulation parmi les divers
lments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice
de cette grande vertu civique qui est essentielle  la prosprit des
nations: la tolrance. Le premier projet que le gouvernement a eu
l'honneur de soumettre  la Chambre a t mal compris. On a insinu,
sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que
ce projet tait le fruit de je ne sais quelle noire conspiration
contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce
pays. On a parl vaguement de socits secrtes, de loges maonniques
ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines ides, de
certaines institutions. On a prtendu trouver les traces de ce
travail occulte dans la rdaction mme du projet. C'est une vraie
douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore
des dfenseurs au milieu de ce vingtime sicle. Il est incontestable
que ces appels aux prjugs religieux et nationaux d'un tiers de la
population ont produit d'abord un certain moi. Mme l'un de nos
collgues a cru devoir nous abandonner pour obir au mouvement qui
s'tait cr. Mais le calme et la rflexion ont opr des prodiges.
Tous, ou  peu prs, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait
vu un grand pril l o se trouve en ralit le salut. Le silence de
ceux qui sont particulirement chargs de la sauvegarde des intrts
religieux des catholiques doit tre une preuve, mme pour les plus
timides et les plus souponneux, que la constitution soumise  la
ratification de la Chambre n'est hostile  aucune croyance
religieuse. C'est une oeuvre purement politique qui ne menace la
religion ou la nationalit de personne, et l'on doit la juger d'aprs
les sains principes politiques, non d'aprs des prjugs de race et
de religion ou des craintes puriles et chimriques.

Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et
perfide.

Lawrence Houghton lui rpondit. Le chef de l'opposition anglaise
dclara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas 
la Chambre de voter sur la premire lecture du bill qui n'est qu'une
pure formalit. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que
nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu' la
fin et par tous les moyens que les rglements de la Chambre mettent 
notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis
comprendre et que je ne veux pas qualifier, les dputs de la
province de Qubec,  part un petit nombre, semblent vouloir accepter
la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs
intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer 
l'honorable premier ministre. Je ne veux pas paratre plus
canadien-franais que les reprsentants attitrs de la province de
Qubec ni plus catholique que ceux de mes collgues de la Chambre qui
professent le culte romain; mais je ne puis m'empcher de voir et de
dire que cette constitution, qu'elle ait t labore au fond d'une
loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but:
l'tranglement de l'lment franais et de la religion catholique. On
me dira peut-tre: mais si les Franais et les catholiques veulent se
laisser trangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela
peut bien vous faire,  vous, Anglais et protestants? Sans doute,
nous n'avons ni la mission ni la prtention de protger les Franais
et les catholiques malgr eux; mais nous savons que, tt ou tard, le
Canada franais et catholique s'apercevra de son erreur, se
rveillera de son trange sommeil, secouera cet hypnotisme dans
lequel on l'a plong. Il regrettera amrement alors son entre dans
cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il
y aura des luttes longues, puisantes, dsastreuses, aboutissant
peut-tre  la guerre civile. Voil ce que nous voyons clairement.
Dans notre propre intrt, comme dans celui du Canada franais, nous
cherchons  prvenir le dsastre que le gouvernement nous prpare par
cette union d'lments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont
indpendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada
franais pourront, nous l'esprons, s'accorder comme voisins, unis
par un simple trait douanier et postal; jamais ils ne feront bon
mnage si on tente de les lier l'un  l'autre par ce projet de
constitution qui n'est, aprs tout, qu'une union lgislative mal
dguise. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de
diffrences fondamentales pour pouvoir en faire une nation
vritablement unie. Pour arriver  l'unit, il faudra, ou la fusion
pacifique des deux en une seule, ou l'absorption galement pacifique
de l'une par l'autre, ou bien l'anantissement violent de l'une de
ces races. Or les deux premires solutions sont manifestement
impossibles. Il suffit d'tudier un peu l'histoire pour se convaincre
que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence,
sans conqute, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais
est lui-mme le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les
Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui
nous dira jamais les haines, les maldictions, les amertumes, les
douleurs de toutes sortes qui ont prcd et accompagn cette fusion?
Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant
de former avec leurs vainqueurs un seul et mme peuple? Nous ne
sommes pas disposs  tenter une telle exprience. Ce pays est assez
vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La
Providence a group les Franais d'Amrique principalement dans la
partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y
sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation
autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas
comprendre leurs destines nationales; mais je l'ai dit, ils sont
vritablement hypnotiss. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps.
Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement
contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits,
il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous
ne le voulons pas, je le rpte, dans notre propre intrt, autant,
plus mme, que dans le leur.

Ce discours si vrai, si franc, si lumineux cra une vive impression
sur la Chambre. Plus d'un dput franais se sentit tout honteux
d'tre oblig d'avouer, au fond de son coeur, que cet Anglais
protestant venait de faire  la rputation du Canada franais une
leon aussi terrible que bien mrite.

Montarval se leva pour rpondre. Peu d'applaudissements. Malaise
trange sur la Chambre.

Le ministre s'aperut qu'il faudrait peu de chose pour dterminer une
vritable panique parmi les partisans franais du cabinet. Il lisait
sur leur figures les doutes et les hsitations qui les tourmentaient.
En un instant, il comprit quel remde il fallait appliquer  la
situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son
collgue, sir Henry, et lui dit quelques mots  l'oreille. Le premier
ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait
dire: "C'est cela!" Alors le chef du cabinet crivit un billet; puis
sortit dans le couloir derrire le sige du prsident. Duthier s'y
trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre.
L'huissier vint  la rencontre du premier ministre, mais sans
paratre le voir. Au moment o les deux hommes se croisaient, sir
Henry glissa dans la main de l'employ le billet qu'il avait crit.
Deux minutes aprs, Duthier l'avait fait remettre par un page 
Saint-Simon.

Montarval se borna  quelques observations assez vagues. Le but que
nous poursuivons, dit-il, est le dveloppement de loeuvre de la
Confdration inaugure il y a prs de quatre-vingts ans; c'est de
rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les lments pars sur
toute la surface de ce qui fut l'Amrique anglaise et qui sera
l'Amrique canadienne; c'est de faire de tous ces lments une
nation. On a parl de fonder une Nouvelle France. Ce serait un
malheur national. Au lieu de rpubliques minuscules, fondons un grand
et beau pays. Sans doute, Csar a dit qu'il prfrait tre le premier
dans un village que le second dans Rome. Mais c'tait l le cri de
l'gosme et de l'ambition, ce n'tait pas l'expression d'un
sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inquite, non du poste
qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit
atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement  tre
citoyen d'un grand pays.

Lorsque Montarval eut termin son discours, le prsident, aprs avoir
attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme.
Avant qu'il ait le temps de dire: _Carried! Adopt_! Saint-Simon est
debout.

--Monsieur le prsident, s'crie-t-il de sa voix aigre, ce projet de
constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas tre lu. Je
propose donc qu'il ne soit pas lu une premire fois maintenant, mais
dans six mois.

--Il faut que l'honorable dput ait un secondeur, dit le prsident.

--Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable
dput, afin qu'il puisse constater, ds  prsent, que la Chambre
n'est pas de son avis.

La proposition tant ainsi rgularise, le dput du comt de Qubec
pronona un discours d'une extrme violence, flagellant le
gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin,
toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le
projet ministriel. C'tait une sortie furibonde contre tout ce qui
n'tait pas canadien-franais et catholique. Aprs cette harangue
chevele, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement
n'avait pas reu une gratignure, tandis que les plates injures 
l'adresse des ministres leur avaient ramen les sympathies de leurs
partisans, un instant branls. La Chambre ne dissimulait pas le
dgot profond que ce discours lui avait caus.

--Monsieur le prsident, fit Lamirande, aussitt que Saint-Simon et
repris son sige, je n'ai seulement que deux mots  dire: un mot de
remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon coeur je
remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si
la Nouvelle France se rveille de sa lthargie  temps pour conqurir
sa libert qui lui chappe, elle lui devra une dette d'ternelle
reconnaissance; elle lui rigera des statues sur le pidestal
desquelles on lira cette inscription: " Lawrence Houghton, homme
d'tat anglais et protestant, la patrie franaise et catholique
reconnaissante". Et si elle ne se rveille pas; si elle succombe sous
l'treinte de ses ennemis, l'histoire rptera, en parlant de lui,
cette parole que le pote latin met sur les lvres d'Hector annonant
 ne la ruine prochaine de Troie:

Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.

[Si le bras d'un mortel et pu dfendre Pergame, assurment, ce bras
l'et dfendue.]

Mais j'espre que l'histoire n'aura pas  enregistrer ce cri de
douleur; j'espre encore que les intrigues de l'heure prsente--et en
disant ces mots Lamirande arrta sur Montarval un regard qui ft
plir le sectaire--que les abominables intrigues, que les iniquits
de l'heure prsente ne prvaudront pas et que la Nouvelle France
vivra.

Et maintenant, monsieur le prsident, le mot de protestation est 
l'adresse du dput du comt de Qubec. De toute la force de mon me
je condamne les sentiments dtestables qu'il vient d'exprimer. Dans
le vritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnat et
approuve la religion de Jsus-Christ, il n'entre que l'amour de la
patrie. La haine des autres races ne doit pas y tre. Le patriote qui
ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des
autres, est un faux patriote qui, tt ou tard, trahira la cause qu'il
prtend dfendre, si dj il ne la trahit.

La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul dput
ministriel ne broncha; tous, comme un seul homme, votrent la
premire lecture qui fut dcrte  une forte majorit.

--Les voil enrgiments, dit tout bas Montarval  sir Henry. Ils ont
vot une premire fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un
coup terrible pour les empcher de voter une deuxime et une
troisime fois dans le mme sens. Le point important, dans toute
bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier
feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.

--Dcidment, vous avez du gnie! dit sir Henry.



Chapitre XXIV


  Per infamiam et bonam famam.

  Parmi la mauvaise et la bonne rputation.

    2 Cor. VI, 8.


Au sortir de la sance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques
autres dputs de l'opposition se runirent.

--Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que
pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice,
toutes les belles choses du monde, de notre ct; mais nous avons
contre nous les gros bataillons. La deuxime et la troisime lecture
de ce projet d'iniquit se voteront infailliblement,  une immense
majorit, comme la premire lecture vient de se voter...  moins que
la province de Qubec ne se rveille, et rien n'indique que son
sommeil soit prs de finir.

--Rien ne l'indique extrieurement, rpondit Lamirande, mais je
l'espre tout de mme; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il
repose sur un fondement solide: le dvouement, le patriotisme,
l'esprit de sacrifice de notre clerg. Dans quelques jours, il peut
se produire un vnement qui rveillera la province de Qubec comme
jamais pays n'a t rveill.

--Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous
organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxime et
la troisime lecture autant que possible.

   *   *   *   *   *

Le lendemain la bataille commena. Des deux cts, il fallait user
d'une grande habilet. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption
du nfaste projet, devait bien se garder de laisser voir une hte
indcente qui aurait pu exciter les soupons des uns et froisser les
susceptibilits des autres. Beaucoup de dputs ministriels
voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours
taient prpars depuis longtemps. Leur imposer silence, c'et t
aussi imprudent que de condamner la soupape de sret d'une machine 
vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se
livrer  une obstruction trop apparente, c'tait fournir  la
majorit le prtexte d'appliquer la redoutable clture du dbat.

 la proposition du gouvernement, "que le _bill_ soit maintenant lu
pour la deuxime fois", Houghton et Lamirande opposrent l'amendement
traditionnel: "pas maintenant, mais dans six mois". Puis les discours
commencrent.

Les attaques de l'opposition taient tellement vigoureuses, tellement
logiques que les ministres et les autres chefs du parti ministriel
taient bien obligs de rpondre. S'ils avaient gard le silence,
comme c'tait un peu leur intention, d'abord, la dmoralisation
aurait pu s'introduire dans le gros de l'arme. Donc, pendant cinq ou
six jours, c'tait un feu roulant. Mais tout s'puise ici-bas, mme
un dbat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition
avaient vid leur sac, et la rptition des mmes arguments par des
orateurs de mrite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et
rares rpliques du ct ministriel. Tandis que dans les premiers
jours de la discussion chaque discours prononc  gauche de l'orateur
faisait lever  droite trois ou quatre dputs qui brlaient d'y
rpondre; maintenant les membres de l'opposition taient obligs de
se succder les uns aux autres.

L'aprs-midi du septime jour, au commencement de la sance,
Lamirande, Houghton et Leverdier taient runis pour discuter la
situation.

--Voil une semaine que cela dure, dit Houghton  Lamirande, et nous
sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles?

--Pas encore, et je n'en attends gure avant quatre ou cinq jours
encore.

--Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxime lecture et
nous reprendre sur la discussion en "comit gnral" et enfin sur la
troisime lecture?

Leverdier penchait du ct de Houghton mais Lamirande tait d'avis
contraire.

--Je ne puis me dcider, fit-il,  laisser voter la deuxime lecture
maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin
des dlais que nous pouvons obtenir en "comit gnral" et sur la
troisime lecture. Vous ne voyez l qu'un simple pressentiment,
peut-tre, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager
 ne pas le mpriser.

--Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, mme
vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons
pouvoir prolonger le dbat sur la deuxime lecture pendant quatre ou
cinq jours encore. Ds demain, peut-tre mme ce soir, ils vont nous
appliquer la clture.

--Je le sais, rpondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident
qui suspende forcment les dbats pendant quelques jours.

--Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident  l'horizon, dit le
chef de l'opposition.

--Comment?

--Je vais mettre le secrtaire d'tat en accusation et demander une
enqute.

--Avez-vous des preuves contre lui?

--Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.

--Vous m'tonnez vraiment... J'ai d mal comprendre. Ce n'est pas
vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un
adversaire, mme si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi
la plus juste des causes.

--Certes, vous avez raison! "La fin justifie les moyens" est,
quoiqu'on en dise, une doctrine que l'glise catholique condamne. Il
ne faut jamais faire le mal, quand mme on croirait obtenir par l un
grand bien. La thologie nous enseigne que s'il tait possible de
vider l'enfer en commettant un seul pch vniel, il ne faudrait pas
le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une
accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi
certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis sr de
vous voir devant moi en ce moment.

--Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre
votre conscience  l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez
point, il ne suffit pas de _savoir_ qu'une accusation est vraie, il
faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout  l'heure que
vous n'avez pas de preuve!

--Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comit.

--Alors comment pouvez-vous songer  porter une accusation?

--La preuve peut arriver d'un jour  l'autre.

--Et si elle n'arrive pas?

--Je serai un homme ruin  tout jamais, au point de vue politique et
social.

--Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement o
cela peut vous conduire.

--Exactement.

--Est-ce bien prudent ce que tu veux faire l, mon cher ami? fit
Leverdier qui avait jusque-l gard le silence.

--Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je
devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves
dont tu connais comme moi l'existence.

--Mais ta rputation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne
t'appartient pas exclusivement. Elle appartient  tes amis,  ton
pays.

--Tu admettras que ma rputation m'appartient autant, au moins, que
ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de
ses semblables. Pour accomplir une grande oeuvre de charit, nous
avons mme le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il
s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer
mon honneur!

--Pour un homme de coeur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus
prcieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte
vraiment hroque devant lequel je reculerais certainement moi-mme,
mais que j'admire.

--Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il ncessaire,
est-il mme utile? Ne vaudrait-il pas mieux, aprs tout, laisser
voter la deuxime lecture, puisque nous ne pouvons gure plus la
retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant
que possible en comit et sur la troisime lecture?

--Quelque chose qui n'est pas naturel, rpondit Lamirande d'un ton
grave, quelque chose de solennel et d'impratif, me dit que nous
aurons besoin, plus tard, de tous les dlais que pourront nous donner
ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je
n'ose rsister... Vous croyez tous deux au surnaturel,  l'existence
des esprits,  leur pouvoir de communiquer directement avec l'me. Eh
bien! c'est  un message d'en haut que j'obis... Mon Dieu! si vous
saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas  me dtourner de
ce devoir.

Tous trois taient vivement mus. Ils gardrent le silence pendant
quelques instants.

--Du reste, reprit Lamirande, comme parlant  lui-mme,  quoi me
servira l'honneur si l'iniquit de cet homme triomphe! La perte de ma
rputation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'ocan d'amertume
et de dsolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu
permet,  cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer russisse.
En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-tre
gagner les quelques jours qui sont ncessaires pour que la lumire
puisse se faire. Et si la lumire ne se fait pas, si la patrie
succombe, le fardeau sera moins lourd  porter pourvu que je puisse
me rendre le tmoignage d'avoir tout sacrifi pour elle.

--Ma rsolution est irrvocable, dit-il, en s'adressant  ses deux
compagnons.  la reprise des dbats,  huit heures ce soir, je brle
mes vaisseaux!

   *   *   *   *   *

 la sance du soir, au moment o l'on croyait que tout dbat tait
fini et que la deuxime lecture du _bill_ tait sur le point de se
voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitt, car tout
le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer
quelque chose de grave.

--Monsieur le prsident, dit-il, pour me servir du barbarisme
consacr par l'usage, je soulve une question de privilge, et je
fais la dclaration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre,
l'honorable Aristide Montarval, dput de la division centre de la
ville de Qubec, et secrtaire d'tat, d'avoir conspir et complot
avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays
sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et
j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de
conspirations et de complots contraires  l'intrt public, au bon
ordre et  la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval
d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de
menace, pour empcher cette Chambre d'acqurir une connaissance vraie
de la nature du projet de constitution qu'elle est appele  voter.
Je demande, par consquent, qu'il soit nomm un comit spcial pour
examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.

Ces paroles tranges, prononces d'une voix forte et pntrante,
causrent, il est  peine besoin de le dire, un profond moi parmi la
dputation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le
silence de tout  l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il
s'adresst au prsident, comme le veut l'usage parlementaire, avait
tenu son regard fix sur Montarval qui, malgr son audace, n'en put
soutenir l'clat. Visiblement, le ministre tait terrifi. Il se
remit, cependant, bientt. Son intelligence hors ligne lui permit de
saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut
rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet;
l'archevque a refus de lui remettre nos archives. Il porte cette
accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevque
changera d'ide.

Aussitt que le calme fut rtabli, Montarval se leva:

--L'honorable dput de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire,
a oubli une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de
_prouver_ son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave.
Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plutt voulue?

Et il reprit son sige comme pour attendre une rponse:

--Monsieur le prsident, dit Lamirande, lorsqu'un dput porte une
accusation contre un collgue il est tenu de la prouver. S'il ne la
prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que
je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le chtiment qu'elle
jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle
trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en
irai dshonor  tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais
parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme.
Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrtaire
d'tat tient au sien, me fait un devoir de ne ngliger aucun moyen 
ma disposition pour tablir la vrit de mon accusation.

--Eh bien! rpliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout
simplement, l'accusation, et je la nie de la manire la plus formelle
et la plus ample: je la nie _in toto_; je dclare qu'elle ne repose
sur rien, qu'elle est entirement, absolument fausse et ne renferme
pas une parcelle de vrit. Pour prouver que je ne crains pas
l'enqute, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comit
spcial, mais je laisse  mon accusateur le soin de former ce comit
 sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres
amis, que des adversaires du gouvernement.

--Nous laisserons le choix des membres du comit au prsident, dit
simplement Lamirande.

--Trs bien! rpliqua Montarval. Et que le comit se runisse au plus
tt. Maintenant, aux affaires srieuses!

Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxime lecture
immdiatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne
serait pas convenable de voter le projet, mme en deuxime lecture,
aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fixe sur la valeur de
cette accusation. Les ministres, inspirs par Montarval, taient
disposs  ne pas tenir compte des observations du chef de
l'opposition et  prcipiter le vote. Par amiti personnelle pour
Lamirande, Vaughan, qui tait  la tte d'un groupe assez important
du parti ministriel, demanda du dlai. Quelques dputs ministriels
franais, qui avaient remarqu l'effet produit sur Montarval par
l'accusation, eurent des inquitudes. "Si c'tait vrai, aprs tout",
se disaient-ils. Ils insistrent donc,  leur tour, sur la ncessit
de surseoir. Ces dbats occuprent toute la sance, et le
gouvernement dut cder.

C'tait un premier succs pour Lamirande: il avait gagn du temps,
mais  quel prix!

C'tait le jeudi soir. Le lendemain, le comit se runirait. Il
pourrait, sans paratre trop exigeant, demander qu'on lui accordt
jusqu'au lundi, pour prparer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui
faudrait ou procder ou avouer qu'il n'avait pas de preuve  offrir!
Ce n'tait pas seulement l'expulsion de la Chambre, le dshonneur
politique qui l'attendait. Il allait devenir la rise de tout le
pays. Il passerait pour un vritable fou aux yeux de tout le monde.

Pour affronter le mauvais vouloir, la colre, la haine de ses
semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de
propos dlibr, au ridicule, c'est de l'hrosme. Aussi Lamirande se
sentit-il accabl d'une angoisse mortelle. Arriv  son logement,
aprs la sance, il s'en ouvrit  Leverdier.

--Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais pri, car je
suis tent comme je ne l'ai jamais t. C'est que l'orgueil, l'amour
propre est le sentiment le plus difficile  vaincre que connaisse le
pauvre coeur humain. L'ide que je vais peut-tre passer aux yeux de
mes compatriotes pour un insens qui devrait tre  la Longue-Pointe,
m'pouvante horriblement. Notre divin Sauveur a t trait de fou par
Hrode et sa cour. Qu'il m'accorde la grce d'accepter cette
humiliation en union avec Lui!

--C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as
toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais
diminuer tes souffrances!

--Merci, mon ami, merci! Sais-tu  quelle tentation je crains de
succomber?

--Non, pas du tout,  moins que ce ne soit  une sorte de dsespoir.

--Je crains qu'au dernier moment, me voyant accul au pied du mur et
oblig de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie
la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comit: "Faites
venir l'archevque de Montral!" Il est certain que le saint vque
ne m'a communiqu l'existence des preuves qu'il possde que sous le
sceau du secret. Je ne puis donc pas rvler ce qu'il m'a ainsi
confi; et, cependant, je crains de le faire, par lchet et par
orgueil, pour chapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de
prier pour moi.

Longtemps les deux amis restrent ensemble, priant humblement.

   *   *   *   *   *

Le prsident de la Chambre avait choisi, comme membres de la
commission qui devait s'enqurir de l'accusation porte contre le
secrtaire d'tat, sept dputs des plus srieux et des mieux poss
des diffrents groupes. Houghton, Leverdier et un troisime membre de
l'opposition, un membre du cabinet, et trois dputs ministriels,
parmi lesquels se trouvait Vaughan, formrent le comit dont la
prsidence fut confie au ministre. Le comit se runit  dix heures,
vendredi matin. Montarval tait prsent, l'air insolent et
provocateur. Le prsident donna lecture de l'accusation et invita
l'accusateur  produire ses preuves et ses tmoins. Lamirande, trs
calme, demanda au comit de vouloir bien lui accorder un dlai de
deux jours.

--C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le prsident.
Rgle gnrale, une enqute de cette nature doit commencer aussitt
l'accusation porte. Il est d'usage que le dput qui croit devoir
dnoncer un de ses collgues attende pour le faire qu'il ait ses
preuves devant lui.

--Tout cela est trs vrai, monsieur le prsident, fit Lamirande;
aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un
droit, que je demande au comit de vouloir bien remettre l'examen de
cette affaire  lundi. Je prie les membres du comit de croire que je
n'agis pas  la lgre en cette circonstance.

--Monsieur le prsident, dit Montarval, je ne m'oppose nullement  la
demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois
indiffrent; non pas que je n'aie pas hte de voir la fin de cette
mystification--car c'est plutt une mystification qu'une
accusation--; mais parce que je veux donner la plus grande latitude 
mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: "Ah,
si le comit m'et accord un dlai de deux jours seulement, j'aurais
pu produire mes preuves". L'honorable dput est la victime d'une
mystification, je le rpte. Certes, qu'on lui donne jusqu' lundi
pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur.

Le secrtaire d'tat avait le beau rle. Ses paroles modres,
plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui
errait sur ses lvres et qui ne parvenait pas  teindre la lueur
sinistre de ses yeux. De son ct, Lamirande, malgr la fausse
position dans laquelle il se trouvait dj, conserva un visage
tellement serein, tellement compos que tous les assistants furent
frapps du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait
_qu'entendre_ l'accus et l'accusateur aurait certainement donn gain
de cause au premier; tandis qu'en les _voyant_ on ne pouvait avoir la
moindre sympathie que pour Lamirande.

--Eh bien! fit le prsident, puisque le principal intress consent 
l'ajournement, l'enqute commencera lundi soir  huit heures. Lundi
avant-midi plusieurs dputs seront absents. La Chambre ne sigera
sans doute pas aprs six heures; de sorte que nous pourrons commencer
 huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra tre prt
alors.

--Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur
le prsident.

   *   *   *   *   *

Et Lamirande, comment se prpara-t-il pour le jour de l'preuve?
Depuis des semaines il avait demand  toutes les communauts du pays
de se mettre en prire. Maintenant, il tlgraphia  toutes celles
qu'il pouvait atteindre pour les exhorter  redoubler leurs
supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour
solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les pres
capucins et passa les trois journes du samedi, du dimanche et du
lundi dans le jene le plus rigoureux et la prire la plus ardente.
Il avait donn rendez-vous  Leverdier, dans la bibliothque du
parlement,  sept heures et demie du lundi soir.

--Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de
Montral?

--Aucune, rpondit tristement Leverdier.

--Que la volont de Dieu soit faite!

--Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour
toi!

--Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont trs
douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je
n'ai jamais t plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux.

--Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible preuve
qui t'attend tout  l'heure.

--Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se rvolte contre
l'humiliation; mais l'me, avec la grce de Dieu, peut dompter la
chair et prouver, dans cette victoire, un bonheur indicible.

Ils se rendirent ensemble  la pice o le comit devait se runir.
Elle tait dj remplie d'une foule de curieux.  huit heures
prcises, le prsident ouvrit la sance par la formule ordinaire "
l'ordre, messieurs".

--Monsieur Lamirande, fit le prsident, tes-vous maintenant en tat
de produire des documents ou de faire entendre des tmoins  l'appui
de l'accusation que vous avez porte contre l'honorable secrtaire
d'tat?

--Je regrette d'tre forc de dire, monsieur le prsident, que je ne
le suis pas, rpondit Lamirande.

--Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation?

--Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fonde.

--Vous la savez fonde, mais vous n'avez aucune preuve  produire!

--C'est exactement la position dans laquelle je me trouve.

--Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle
position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-mme.

--Je le comprends parfaitement, monsieur le prsident.

--Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation?

--Oui, monsieur le prsident.

Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pice. Le
prsident ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les lvres
un sourire plus mauvais qu' l'ordinaire.

--Si le comit est d'avis, dit-il, que sa dignit et la dignit de la
Chambre le permettent, je suis prt  accorder encore une journe de
dlai  mon accusateur.

Ces paroles provoquent des applaudissements que le prsident rprime
aussitt.

--Le comit, dit-il, va dlibrer  huit clos, et fera connatre sa
dcision.

Les assistants se retirrent. Un quart d'heure plus tard la porte fut
de nouveau ouverte au public.

--Le comit a rsolu, dit le prsident de faire rapport immdiatement
 la Chambre de tout ce qui s'est pass. La Chambre se prononcera sur
ce qu'il convient de faire.

--Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la sance du
comit, je ne te comprends plus. Tu rends invitable ton expulsion de
la Chambre, tu cours au dshonneur politique, et, faut-il que je te
le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste.

--Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose
aussi vidente.

--Alors pourquoi agis-tu de la sorte?

--Pour des raisons que tu approuveras un jour.

--Si tu n'tais pas aussi calme je te dirais de consulter un mdecin.
Mais de toute vidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....

--Il n'a jamais t mieux quilibr... Mais laissons cela. Je veux,
Vaughan, te faire une question et je te demande de me rpondre
sincrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accus Montarval,
serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?

--Oui, mon ami, je le serais!

--Tu voterais cette constitution quand mme il te serait prouv,
clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration
tnbreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'crasement de la race franaise
et de la religion catholique!

--Oui, je la voterais mme dans ces conditions; car, tu le sais, je
suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le
sais galement, je n'ai aucune haine contre la race franaise ni
contre la religion catholique, loin de l. J'admire les efforts
hroques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race
franaise et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un
Canada s'tendant d'un ocan  l'autre, tant pis pour elles!

--Mais crois-tu qu'un pays pourrait tre vraiment grand, vraiment
prospre, vraiment heureux, s'il devait son origine  une
conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une
religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonne dans
sa source mme?

--Je te rpondrai ce que les protestants rpondent  ceux qui leur
reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: loeuvre est
bonne, malgr les fautes de ceux qui l'ont faite.

--Et trouves-tu cette rponse satisfaisante?

--Elle ne l'est gure quand il s'agit de fonder une religion, car une
bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi
j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la
religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer
et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une oeuvre
purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'aprs les vertus
ou les vices de ses auteurs, mais d'aprs ses mrites intrinsques.

--Pourtant Celui que tu dclares digne d'amour et de respect a dit
qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits!

--Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais
peut-tre toutes choses comme tu les vois, mme les choses
politiques.

Puis les deux amis se sparrent.

Lamirande constata que dj plusieurs de ses collgues s'loignaient
de lui comme on s'loigne d'un pestifr; que d'autres le regardaient
comme un objet de curiosit, comme un toqu. Ces derniers taient les
plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables,
mais ils taient bien persuads que leur pauvre collgue tait la
victime d'une ide fixe et qu'il serait bientt  Saint-Jean-de-Dieu.

--Ma carrire est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde
comme une montagne, vint s'abattre sur son coeur et l'crasa
affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du coeur, si
grande qu'elle ft, ne put troubler son me qui resta dans une union
troite avec Dieu.



Chapitre XXV


  Talium enim est regnum Dei.

  Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.

    Marc X, 14.


Retir dans l'embrasure d'une fentre, il relut cette lettre qu'il
avait reue le matin mme.

"Couvent de Beauvoir, prs Qubec, 6 mars 1946.

"Bien cher Papa,

"J'ai bien de la peine et il faut que je vous dise pourquoi, car vous
pouvez faire cesser cette peine. Vous savez que j'ai eu huit ans il y
a plus de deux mois. Je sais tout mon catchisme et le comprends
tout, except quelques mots qui sont trop grands pour moi. Pour vous
montrer que je le comprends, je vais vous dire,  ma manire, ce
qu'il y a dans le catchisme. Il y a un seul Dieu qui est un pur
esprit. Un esprit est quelque chose qu'on ne peut pas voir. Nous
avons chacun en nous un esprit qu'on appelle l'me. Notre me est
unie  notre corps, mais Dieu n'a pas de corps. C'est pour cela qu'on
dit qu'il est un pur esprit. Dieu tait d'abord tout seul. Puis Il a
cr, ou fait avec rien, beaucoup d'autres purs esprits plus petits
que Lui, qu'on appelle les anges. Dieu seul peut faire de rien
quelque chose. Quelques-uns des anges se rvoltrent contre Dieu. Ils
devaient tre bien mchants, car Dieu est si bon quil n'a pas d leur
faire de la peine. Ces mauvais anges, ayant  leur tte Lucifer ou
Satan, qu'on appelle aussi le Diable, furent chasss du ciel par les
bons anges qui avaient pour chef saint Michel. Les mauvais anges
tombrent dans un lieu affreux appel l'enfer. Ensuite Dieu cra Adam
et ve, le premier homme et la premire femme pour peupler la terre.
Adam et ve et les autres hommes devaient prendre les places restes
vides au ciel aprs la chute des mauvais anges. Lucifer fut jaloux.
Il voulut faire tomber Adam et ve en enfer avec lui, pour faire de
la peine au bon Dieu. Lucifer prit la forme d'un serpent et parla 
ve et lui dit de manger un fruit que le bon Dieu leur avait dit de
ne pas manger. ve couta Lucifer. Elle avait t cre toute grande,
mais elle devait tre bien jeune comme moi, car une vraie femme,
comme tait chre maman, ou les religieuses, ne l'aurait pas cout.
Puis ve fit manger ce fruit  son mari. Adam couta sa femme plutt
que Dieu. C'tait trs mal de sa part. Je suis certaine que chre
maman ne vous a jamais dit de l'couter plutt que le bon Dieu et que
vous n'auriez pas fait comme Adam. Vous aimiez pourtant maman autant
qu'Adam pouvait aimer ve. Le bon Dieu fut trs fch de la
dsobissance d'Adam et d've et Il les chassa du beau jardin o Il
les avait placs. Ayant cout Lucifer plutt que Dieu ils avaient
mrit d'aller en enfer. Ils avaient perdu le droit d'aller au ciel.
Ils ne pouvaient pas donner ce droit  leurs enfants, car quand on a
perdu une chose on ne peut pas la donner  un autre. Tous les hommes
devaient donc appartenir  Lucifer par la faute de nos premiers
parents. C'est ce qu'on appelle le pch originel. Mais le bon Dieu
ne pouvait pas souffrir de voir tous les hommes aller enfer. Lucifer
aurait t trop content. En chassant Adam et ve du jardin, Il leur
promit, pour les consoler, un Sauveur, c'est--dire quelqu'un qui
viendrait payer la dette que les hommes devaient au bon Dieu. Ce
Sauveur fut attendu pendant quatre mille ans. Ceux qui croyaient quil
viendrait furent sauvs. Enfin, ce Sauveur vint sur la terre. Ce fut
Jsus-Christ Fils de Dieu et Fils aussi de la Sainte Vierge, un Dieu
et un homme en mme temps. C'est ce qu'on appelle le mystre de
l'Incarnation. Je ne comprends pas cela trs bien, mais je le crois
parce que c'est dans le catchisme. Vous m'avez dit d'apprendre le
catchisme, les soeurs me l'enseignent, le pre Grandmont me
l'explique. Le catchisme est aussi approuv par les vques et par
le pape qui est le chef de tous les vques et de tous les
catholiques. Je crois tout ce que dit le catchisme, car vous et les
soeurs et le pre Grandmont et les vques et le pape vous ne vous
accorderiez pas pour enseigner des mensonges aux enfants. Comme Dieu,
Jsus-Christ est gal au bon Dieu son pre. Car il y a Dieu le pre,
Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit; et cependant ils ne sont pas
trois bons Dieux, mais un seul. Ces trois forment la Trs
Sainte-Trinit. C'est un autre mystre que je ne comprends pas non
plus. Je suppose qu'ils ne forment pas trois parce qu'ils s'aiment
tellement qu'ils ne font qu'un. C'est peut-tre un peu comme quand
maman vivait. Vous et elle et moi nous nous aimions tellement que
nous ne faisions qu'un. Notre Sauveur Jsus-Christ fut d'abord petit
enfant comme moi, trs pauvre et peu connu. Il vivait cach, car des
mchants voulaient le tuer. Jsus-Christ devenu un homme commena 
enseigner comment arriver au ciel. Il ft beaucoup de miracles,
c'est--dire des choses qu'un homme seul ne peut pas faire, pour
prouver qu'il tait rellement le Dieu Sauveur. Plusieurs crurent en
Lui, mais beaucoup d'autres voulurent le mettre  mort. Ceux qui
n'aimaient pas Jsus-Christ, qui fut toujours si bon pour tout le
monde, devaient tre des mauvais anges et non des hommes, car tous
les vrais hommes devaient l'aimer puisqu'il tait venu pour les
sauver. Si ces mchants qui n'aimaient pas Jsus-Christ taient de
vrais hommes, c'est un autre mystre. Au bout de trois ans, ils
russirent  le faire condamner par un mchant juge appel Ponce
Pilate. Notre-Seigneur Jsus-Christ fut affreusement maltrait
pendant toute une nuit et ensuite clou  une croix o il mourut. Il
offrit ses souffrances et sa mort  son Pre pour payer la dette que
les hommes Lui devaient et qu'ils ne pouvaient pas payer.
Jsus-Christ devait aimer les hommes beaucoup pour tant souffrir afin
de payer leur dette et les faire entrer au ciel. Ce doit tre l un
autre mystre, car je ne comprends pas cet amour de Jsus-Christ pour
les hommes. Si tous les hommes et toutes les femmes taient comme
vous et comme maman et comme les soeurs et le pre Grandmont, je le
comprendrais un peu; mais on dit qu'il y a des mchants et que
Jsus-Christ les aime comme les autres et veut les sauver aussi.
Quand Jsus-Christ fut mort on le mit dans un tombeau, mais comme Il
tait Dieu aussi bien qu'homme Il ne pouvait pas rester mort
longtemps. Le troisime jour Il ressuscita, c'est--dire qu'il sortit
vivant du tombeau. Il passa quarante jours sur la terre avec sa mre,
qui devait tre bien contente de le voir en vie, et avec ses aptres
et ses disciples. Puis Il monta au ciel o Il a la premire place
auprs de son pre. Et Il reviendra un jour pour juger tout le monde.
Les bons iront au ciel avec Lui et les mchants en enfer avec
Lucifer. Quelques heures avant de mourir Jsus-Christ fit le plus
grand de ses miracles. Il changea du pain et du vin. Et il donna ce
pain et ce vin  manger et  boire  ses aptres. C'est un autre
mystre qu'on appelle la sainte Eucharistie. Et il donna  ses
aptres le pouvoir de faire le mme miracle, et leur dit de donner ce
pouvoir  d'autres; et ces autres devaient le donner  d'autres
encore, et ainsi de suite jusqu' la fin du monde. C'est pour cela
qu'il y a encore des hommes, les vques et les prtres, qui ont ce
pouvoir. Et avant de monter au ciel, Jsus-Christ, qui tait venu
pour sauver tous les hommes qui devaient passer sur la terre, fonda
son glise pour continuer  sauver les hommes. Il ne pouvait pas
rester toujours sur la terre, car je suppose que son pre voulait
l'avoir avec Lui au ciel. Jsus-Christ mit  la tte de son glise
saint Pierre, le premier pape, et les aptres, ou les premiers
vques. Les vques ont des prtres pour les aider. Le pape, les
vques et les prtres continuent loeuvre de Jsus-Christ en sauvant
les hommes. Ils les sauvent en les baptisant au nom du Pre et du
Fils et du Saint-Esprit, ce qui les enlve  Lucifer et les donne 
Dieu, en nourrissant leurs mes de la sainte Eucharistie et en leur
pardonnant leurs pchs. Quand quelqu'un est baptis il appartient 
Jsus-Christ, et pour aller au ciel il n'a qu' faire ce que
Jsus-Christ lui a command. Ce qu'il a command ne doit pas tre
bien difficile, car Jsus-Christ tait trop bon pour faire un
rglement bien svre. Ce ne doit pas tre plus svre que le
rglement du couvent. Jsus-Christ n'aurait pas pris la peine de tant
souffrir pour sauver les hommes sil n'avait pas voulu leur rendre le
chemin assez facile. Cependant, on dit qu'il y a beaucoup d'hommes
qui ne veulent pas faire les choses faciles que Jsus-Christ demande.
C'est un autre mystre. Il y a une chose que Jsus-Christ demande
surtout que l'on fasse, c'est de recevoir la sainte Eucharistie ou la
sainte communion. J'ai entendu lire l'vangile, c'est--dire le rcit
de ce que Jsus-Christ a dit et fait pendant quil tait sur la terre,
et je suis certaine quil a dit que pour aller au ciel il faut
communier, recevoir la sainte Eucharistie. Et Il l'a dit sur un ton
presque fch, car il y avait des mchants qui ne voulaient pas
communier. Ce n'est pas dit comme cela dans l'vangile, mais je suis
certaine que a veut dire cela. Et c'est l, cher Papa, ce qui me
fait de la peine, et c'est pour vous en parler que j'ai crit cette
longue lettre que j'ai mis six jours  vous crire. Je veux faire
tout ce que Jsus-Christ nous a dit de faire, car je veux aller au
ciel et non pas en enfer. Quand j'ai parl aux soeurs et leur ai
demand de me laisser faire ma premire communion au mois de mai
prochain, elles m'ont dit que j'tais trop jeune pour comprendre ce
que c'tait que de communier, qu'il faudrait attendre au moins un an,
peut-tre deux. Et si je venais  mourir, je n'irais donc pas au
ciel, car le ciel n'est ouvert qu'aux enfants baptiss qui meurent
avant de savoir ce que Jsus-Christ a ordonn, et  ceux qui tant
assez vieux pour savoir ce qu'Il ordonne, le font de leur mieux. Et
moi, je suis assez vieille pour savoir que Jsus-Christ veut que nous
communiions. C'est l, cher Papa, ce qui me fait tant de peine.
Souvent je me rveille dans la nuit, et j'ai peur. Je vous ai crit
cette longue lettre pour vous montrer que je comprends mon
catchisme, et pour vous demander d'crire  la mre suprieure pour
qu'elle ait la bont de me laisser faire ma premire communion cette
anne. Alors, si je venais  mourir, je serais certaine d'aller au
ciel, et je n'aurais plus peur d'aller en enfer. Vous crirez  la
mre suprieure, n'est-ce pas? cher Papa, car vous devez vouloir que
votre petite fille aille au ciel o est maman, et o vous irez
vous-mme. a vous ferait de la peine, je pense, si vous ne m'y
trouviez pas. Votre petite fille qui vous aime beaucoup et qui vous
embrasse.

  Marie.

"J'ajoute ceci pour vous dire que j'ai montr le brouillon de ma
lettre  la mre Thrse qui me fait la classe pour faire corriger
les fautes de franais. Elle a pleur beaucoup en la lisant. Pourquoi
a-t-elle pleur? Est-ce qu'il y a quelque chose dans cette lettre qui
a pu lui faire de la peine? Moi je pleure seulement quand j'ai de la
peine.

"Encore votre petite fille qui vous aime.

  Marie."

--Mon Dieu, murmura Lamirande, en remettant dans son portefeuille
cette lettre sur laquelle taient tombes de douces larmes, je
pourrai tout supporter tant que Vous me laisserez cette enfant!



Chapitre XXVI


  Pluet super peccatores laqueos.

  Il fera pleuvoir des piges sur les pcheurs.

    Ps. X, 7.


Leverdier vint rejoindre Lamirande au moment o celui-ci se prparait
 quitter l'htel du parlement.

--Mon cher Lamirande, dit-il, une lueur d'esprance!

--Qu'est-ce donc?

--Une dpche dans la dernire dition de l'_Ottawa Herald_ annonce
que tous les vques sont de nouveau runis  Montral. Si
monseigneur tait revenu sur sa dcision, tout serait sauv!

--Quoi qu'il en soit, rpliqua Lamirande, que la volont de Dieu soit
faite!

   *   *   *   *   *

Le lendemain matin, vers huit heures, Montarval tait dans son
bureau particulier  l'htel du gouvernement. Duthier vint l'y
trouver.

--Matre, dit l'huissier, il y a du nouveau. Lamirande vient de
recevoir une dpche de l'archevque de Montral et il se prpare 
partir par le train de neuf heures avec Leverdier.

--Trs bien, suis-les jusqu' l'vch. Quand ils en sortiront,
observe-les attentivement. Tu es assez intelligent pour voir, au seul
aspect d'un homme, s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, heureux
ou contrari. Regarde surtout Leverdier. Plus facilement que
Lamirande il laissera lire sur ses traits l'tat de son me. Si
Leverdier, en sortant de l'vch, a l'air joyeux, et si tous deux se
dirigent vers la gare du Pacifique pour prendre le train d'une heure,
tlgraphie-moi immdiatement ces quatre mots, sans signature: _Beau
temps, une heure._ Si Leverdier a l'air triste et abattu, tu n'auras
pas besoin de tlgraphier du tout.

--Mais s'il n'avait l'air ni triste ni joyeux?

--Cela ne se peut pas! Et maintenant, avant de partir pour Montral
avertis tes deux compatriotes de se tenir  mes ordres, ds onze
heures.

   *   *   *   *   *

Vers onze heures, Lamirande et Leverdier gravissaient le perron de
l'archevch de Montral. Tous deux taient en proie  une vive
motion et le coeur leur battait comme s'ils venaient de faire une
longue course. "Venez me voir au plus vite", voil tout ce que disait
la dpche de l'archevque; mais c'tait assez pour faire renatre
l'espoir dans le coeur des deux amis.

--Cela ne peut signifier qu'une chose, s'tait cri Leverdier:
monseigneur, cdant  la pression que les prtres ont d exercer sur
lui, est revenu sur sa dcision et va te livrer les archives de
Ducoudray.

--Je le crois fermement, moi aussi, ft Lamirande; mais une crainte
m'obsde. J'ai peur que mme cette preuve ne soit inefficace. J'ai
peur que les prvisions de monseigneur ne se ralisent et que la
majorit ne reste, malgr tout, du ct du gouvernement. Vaughan m'a
dclar formellement, hier soir, que quand mme mon accusation serait
prouve, il n'en serait pas moins favorable au projet. Et, tu le
sais, sept ou huit dputs ne jurent que par lui. Je comptais
particulirement sur Vaughan parmi les dputs non catholiques, et
voil qu'il m'chappe. Tant il est vrai de dire que l o la foi
manque tout manque. Monseigneur me l'avait fait remarquer; je vois
maintenant jusqu' quel point il avait raison.

--Mais au moins si nous avons ces pices  conviction tu seras
rhabilit aux yeux de la Chambre et du pays!

--Hlas! que vaudra cette petite satisfaction personnelle si nous
manquons le but principal!

C'tait en causant ainsi que les deux amis avaient fait leurs
prparatifs de dpart pour Montral.

Ce fut pour eux un moment de vritable angoisse que celui o ils
franchirent l'entre du salon de l'archevch. Tous les archevques
et vques y taient runis. L'archevque de Montral vint au devant
de ses visiteurs.

--Ce n'est pas en vain, mon cher monsieur Lamirande, dit-il, que vous
avez compt sur le dvouement et le patriotisme du clerg... Vous
l'emportez. Je vous ai fait venir pour vous remettre ce que je vous
ai refus l'autre jour.

Lamirande ne put que balbutier quelques paroles  peine
intelligibles. L'archevque continua:

--Je sais ce que vous avez fait. J'ai vu votre lettre au clerg. Elle
a produit tout l'effet que vous pouviez en attendre. Depuis plus
d'une semaine ma table est de nouveau encombre de lettres, mais
celles-ci ne sont pas anonymes, et autant les premires me
dsolaient, autant les dernires m'ont rempli de joie et de
consolation. Tous ont eu la mme pense. Tous m'ont crit ou sont
venus me voir. Tous, jeunes et vieux, sculiers et rguliers, ont dit
la mme chose: "Parlez, monseigneur; faites connatre les secrets que
vous possdez, ne songez pas  nous,  ce qui peut nous arriver, mais
 l'glise, mais au pays." Par un seul n'a tenu un autre langage. En
face de ce mouvement sublime je ne puis hsiter davantage. Je vais
tout vous mettre entre les mains, avec une lettre collective signe
par tous mes vnrables collgues. Aucun dput catholique n'osera
voter le projet ministriel  la suite des rvlations que vous allez
faire....

--Je suis vraiment ravi, monseigneur, reprit Lamirande. Je bnis et
je remercie Dieu de cette grande consolation. Cependant, un doute
affreux me poursuit. Je crains qu'aprs tout ces rvlations ne
soient inutiles; je crains que la majorit ne reste quand mme du
ct du gouvernement. Vous aviez raison, monseigneur, de dire que la
foi est la base de tout.

--Enfin, dit l'vque, nous ferons tout ce que nous pourrons. Nous
accomplirons notre devoir jusqu'au bout. Dieu se chargera du reste.
Aprs tant de dvouement, Il fera, j'en suis persuad, un vritable
miracle, s'il le faut, pour sauver la position,  la dernire minute.

Puis le prlat remit  Lamirande des copies photographies de tous
les documents que Ducoudray lui avait laisss, ainsi qu'une lettre
signe par tous les vques.

--Je garde, dit-il, les originaux, mais si quelqu'un veut les
consulter je les tiens  la disposition du public.

Les deux dputs prirent ensuite cong des prlats. En sortant de
l'archevch, la figure de Leverdier rayonnait.  la pense qu'au
moins son ami ne serait plus un objet de mpris ou de piti, son me
se remplissait d'une joie indicible que l'observateur le moins
attentif aurait pu lire dans ses yeux et sur son front. Aussi Duthier
crut-il devoir ajouter un mot  la formule. Il tlgraphia 
Montarval: _Trs beau temps, une heure_.

--Imbcile! murmura le ministre en lisant cette dpche. Puis il
sonna et fit entrer dans son bureau deux individus qui, depuis une
demi-heure, attendaient dans une antichambre.

--Vous avez parfaitement compris vos instructions? leur demanda-t-il.

--Oui, matre, rpondit l'un d'eux.

--Eh bien! faites.

Ils se retirrent, et Montarval ferma la porte  cl derrire eux.
Puis, il se mit  arpenter son cabinet en proie  une horrible
motion,  un accs de rage satanique, les poings crisps, l'cume 
la bouche.

--Il triomphe! Il triomphe! rpta-t-il d'une voix trangle.

S'exaltant de plus en plus, il apostropha ainsi l'Ange dchu:

--Eblis! Dieu puissant, te laisseras-tu toujours, vaincre par ton
ternel Ennemi! Nous touchions au succs, et voil que tout menace de
s'crouler.

Au moins, fais russir cette dernire tentative que tu m'a inspire.
Que le fanatique adorateur de notre Ennemi soit broy de telle sorte
que sa mre elle-mme ne pourrait le reconnatre!

Tout  coup il s'arrta.

--Ah! quel oubli! s'cria-t-il. Ce malheureux Duthier prendra sans
doute le train avec eux. J'aurai encore besoin de lui.

Puis il crivit un tlgramme ainsi conu:

"Au chef de la gare  Mile End, pour tre remis  l'huissier Duthier
sur le train d'une heure de Montral  Ottawa.

"Avis important. Ne pas prendre mme train que prennent deux amis."

Il remit le tlgramme  un commissionnaire avec ordre de l'expdier
immdiatement.

   *   *   *   *   *

Lamirande et Leverdier avaient pris le train  une heure. Duthier
les suivait toujours. Ils n'en firent aucun cas, tant ils taient
absorbs par l'examen des documents que l'archevque de Montral leur
avait remis. L'horrible complot dpassait tout ce qu'ils avaient pu
imaginer. C'tait du satanisme pur et ouvertement dclar.

Au Mile End, il y eut un arrt de quelques minutes. Sur le quai de la
gare une foule d'ouvriers et d'oisifs faisait cercle autour d'un
homme d'quipe tendu par terre.

--Qu'a-t-il donc? demanda Lamirande en ouvrant une fentre.

Lamirande remit vivement  Leverdier les papiers qu'il examinait. Il
ne songea plus aux graves problmes politiques qui le proccupaient
tout  l'heure. Il n'tait plus que mdecin et n'avait plus qu'une
pense: sauver la vie de ce malheureux. Dans un instant, il tait sur
le quai. Il carta la foule et examina le foudroy.

--Il n'est peut-tre pas mort, s'cria-t-il; mais faites de l'espace,
je vous en prie, donnez-lui de l'air.

La foule se recula un peu, et Lamirande se mit  pratiquer sur
l'ouvrier lectris la respiration artificielle.

Pendant ce temps, le chef de la gare se mit  crier:

"Un tlgramme pour M. Duthier, huissier. M. Duthier est-il ici?"

L'huissier qui tait dans la foule se prsenta et prit son
tlgramme.

Leverdier vint rejoindre Lamirande. Il avait remis tous les documents
dans son sac de voyage qu'il tenait  la main.

--Nous allons manquer le train dit-il  Lamirande.

En effet,  ce mme moment le cri: En voiture _All aboard!_ se fit
entendre.

--Je ne puis laisser mourir cet homme, dit Lamirande. Le devoir du
moment est ici. Du reste, dans une heure, il y aura un train pour
Ottawa par le Grand Atlantique.

Et il continua de prodiguer ses soins  l'ouvrier qui commenait 
donner quelques signes de vie.

Duthier, qui s'tait approch, avait entendu les dernires paroles de
Lamirande.

--Mon tlgramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces
messieurs. Le matre ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour
une autre, que j'arrive  Ottawa en mme temps qu'eux; mais
puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien,
sans dsobir, continuer par ce train-ci.

Et au moment o le convoi s'branle, il saute sur le marchepied d'un
des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa  une
vitesse de quatre-vingt-dix milles  l'heure.

Duthier, qui tait quelque peu philosophe, lia conversation avec un
autre voyageur.

--Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progrs est une
belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on
croyait que la vapeur tait le dernier mot du progrs. Un train qui
faisait rgulirement ses soixante milles  l'heure tait presque une
merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que
l'lectricit a remplac la vapeur, soixante milles  l'heure, c'est
bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai mme lu
dernirement qu'aux tats-Unis et en Angleterre il y a des trains qui
font cent milles  l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en
ce pays-ci.

--Quand on draille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles
 l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur.

--Oui, mais grce au progrs, au perfectionnement des voies ferres,
les accidents sont bien moins frquents qu'autrefois.

--Moins frquents, peut-tre, mais certainement plus dsastreux.
C'est une vraie marmelade  chaque fois....

--tes-vous contre le progrs, monsieur?

--Je le suis, quand le progrs est contre moi.

Cette rponse quelque peu nigmatique figea le loquace huissier. Il
reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile
End.

Le temps tait bas et brumeux. On ne voyait pas  deux cents pieds
dans les champs. Le mcanicien ne devait pas voir davantage devant
lui.

On avait pass la dernire station avant d'arriver  Ottawa. Le train
filait toujours comme l'clair. Tout  coup, une srie d'horribles et
de rapides secousses, une oscillation formidable, un craquement
sinistre; puis un amas de dbris en bas du remblai et un hideux
concert de cris agonisants qui dchiraient le brouillard.

La pauvre humanit venait d'offrir un nouvel holocauste au dieu
Progrs.



Chapitre XXVII


  Et dabo vobis pastores juxta cor meum.

  Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur.

    Jrem. III, 15.


 trois heures la Chambre s'tait runie. Presque au dbut de la
sance, le prsident du comit d'enqute donna lecture du rapport
constatant que Lamirande n'avait produit aucune preuve  l'appui de
son accusation et qu'il avait cependant refus de la retirer. Un
dput ministriel anglais se lve et propose que le dput de
Charlevoix soit invit par le prsident de la Chambre  retirer son
accusation et  faire amende honorable au secrtaire d'tat. Vaughan
et Houghton interviennent et demandent que l'on retarde l'adoption de
cette proposition jusqu'au retour de Lamirande.

--J'ai une dpche de lui, dit Houghton, m'annonant qu'il partait de
Montral par le train d'une heure et qu' son arrive ici il aurait
des explications  donner  la Chambre. Il peut arriver d'une minute
 l'autre.  ce moment on remet un tlgramme  Montarval. Par un
effort suprme, il russit  prendre un air grave et constern en
lisant la dpche.

--Malheureusement, dit-il, nous n'entendrons jamais les explications
de notre collgue. Je viens de recevoir une dpche qui annonce une
affreuse nouvelle que la Chambre apprendra avec une profonde douleur.

Puis, il donna lecture du tlgramme.

"Pointe Gatineau, 12 mars, 3 heures de l'aprs-midi.

"Il vient de se produire,  deux milles d'ici, une terrible
catastrophe. Le train numro 9, parti de Montral  1 heure, a
draill pendant qu'il marchait  une vitesse de quatre-vingts milles
 l'heure. Le convoi est tomb d'une hauteur considrable et a t
mis en pices. Impossible en ce moment de donner la liste des tus et
des blesss, mais le nombre des victimes est trs considrable. Sept
personnes seulement n'ont pas t blesses ou n'ont reu que des
contusions relativement lgres. Ce sont Michel Panneton et Georges
Bouliane, d'Aylmer, Pierre Fortin, de Hull, John McManus et James
Woodbridge, d'Ottawa, Thomas Miller, de Toronto et Andrew King, de
Montral."

--Comme vous voyez, monsieur le prsident, continua Montarval, le nom
de notre collgue n'est pas sur cette liste. Il y a donc tout lieu de
craindre qu'il ne soit parmi les morts ou les blesss. C'est vraiment
terrible, et je ne trouve pas d'expression pour rendre la douleur que
j'prouve. Notre collgue, il est vrai, s'tait mis dans une fausse
position, mais je l'ai toujours cru de bonne foi, j'tais convaincu
qu'il avait t cruellement mystifi et qu'il finirait par
reconnatre loyalement son erreur. Personne plus que moi ne regrette
sa mort prmature, si rellement il est mort; personne plus que moi
n'a pour lui de plus vives sympathies s'il est bless.

En parlant ainsi ce comdien accompli avait des larmes dans la voix.
On aurait jur que son chagrin tait sincre.

La sance fut suspendue pour donner  l'motion le temps de se
calmer. De nouvelles dpches ne firent que confirmer la premire.
Houghton, Vaughan et quelques autres dputs partirent pour le lieu
du sinistre. Vers quatre heures, le prsident reprit son sige et la
sance continua. Le premier ministre demanda que la deuxime lecture
du projet de constitution ft vote. Nous lverons ensuite la sance,
dit-il.

Le prsident mettait la question aux voix, lorsqu'une rumeur, des
exclamations de surprise l'interrompirent. Montarval devint livide.
Lamirande et Leverdier venaient d'entrer.

Rendu  son sige, Lamirande prit aussitt la parole.

--Monsieur le prsident, avant que vous mettiez la question aux voix
je demande la permission de faire quelques observations. Ou plutt,
pour avoir le droit de les faire, je propose que le dbat sur la
deuxime lecture du _bill_ soit ajourne. Et d'abord, monsieur le
prsident, on a paru surpris de nous voir en vie, le dput de
Portneuf et moi. Je m'explique cette surprise, car je viens
d'apprendre l'pouvantable catastrophe arrive au train sur lequel on
nous croyait et sur lequel nous tions effectivement en partant de
Montral. Si nous ne sommes pas parmi les morts et les blesss
l-bas, au lieu d'tre sains et saufs ici, c'est que saint Michel,
quoi qu'en pensent les lucifriens, est plus fort que Satan. Un
incident providentiel nous a fait quitter,  Mile End, le train qui
devait prir. La terrible calamit qui vient d'arriver me dsole
d'autant plus que j'en suis en quelque sorte la cause involontaire.
En effet, cette calamit n'est pas le fruit d'un accident, mais d'un
crime. Les dernires dpches, que j'ai lues au moment d'entrer dans
cette enceinte, disent que l'on a dcouvert que l'accident a t
caus par le dplacement d'un rail et que l'on est sur la piste de
deux individus  mine suspecte que l'on a vus sur la voie non loin de
l'endroit o le draillement s'est produit. Les dpches ajoutent que
parmi les morts est un nomm Duthier, huissier de cette Chambre. Sur
lui on a trouv une dpche, sans signature, mais date d'Ottawa et
ainsi conue:

"Au chef de la gare  Mile End pour tre remis  l'huissier Duthier
sur le train d'une heure de Montral  Ottawa." "Avis important. Ne
pas prendre mme train que prennent deux amis."

--Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un 
Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se
trouvaient les deux amis n'tait pas trs sr. videmment, le pauvre
Duthier a mal compris l'avertissement. Voyant les deux amis quitter
le train  Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans
inconvnient. Son manque de perspicacit lui a cot la vie. Ces deux
amis, avec lesquels il ne faisait pas bon voyager, c'taient, sans
aucun doute, le dput de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis
la mort de M. Ducoudray, j'tais constamment suivi par ce malheureux
Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir  mes trousses.
Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de
ces deux amis? Quand vous connatrez, monsieur le prsident, les
documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le
train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre  destination. Vous
comprendrez aussi  quelle inspiration ont d obir les deux
malfaiteurs qui ont dplac le rail.

Les dputs et les spectateurs qui remplissaient les tribunes
respiraient  peine. On aurait pu entendre voler une mouche ou courir
une souris, tant le silence tait absolu. Lamirande continua:

--Maintenant, monsieur le prsident, toujours a l'appui de ma motion
que ce dbat soit ajourn, permettez que je donne lecture  cette
Chambre d'une lettre collective des archevques et vques des
provinces ecclsiastiques de Qubec, de Montral et d'Ottawa, lettre
que S. G. l'archevque de Montral m'a remise aujourd'hui mme.

"Archevch de Montral, ce 11 mars 1946.

"monsieur Joseph Lamirande, dput  la Chambre des Communes d'Ottawa
et aux autres dputs de cette Chambre.

"Messieurs les dputs,

"La Chambre des Communes est actuellement saisie d'un projet de
constitution destin, s'il devient loi,  tablir une nouvelle
confdration de toutes les provinces canadiennes. Beaucoup de
personnes sont d'avis que cette constitution projete est bien trop
centralisatrice; qu'elle cache des piges nombreux; qu'elle serait
dsastreuse pour la libert religieuse des catholiques et la
nationalit canadienne-franaise  cause des pouvoirs exorbitants
qu'elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention
de discuter ce projet de constitution en tant quoeuvre politique;
mais nous avons un devoir plus grave  remplir. Nous avons le devoir
de vous dclarer que cette constitution que vous tudiez a t
labore, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous
et le public le supposez, mais au fond des loges maonniques. Cette
affirmation, si invraisemblable qu'elle puisse vous paratre, nous
sommes en tat de l'tablir par des preuves irrcusables.

"Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enqute sur
la mort du journaliste Ducoudray, a dclar que ce malheureux avait
t assassin par ordre de quelque socit occulte dont il avait
rvl les secrets  l'archevque de Montral. En effet, la veille de
sa mort, frapp par la grce et sincrement converti, M. Ducoudray a
remis entre les mains de l'archevque de Montral toutes les archives
de la socit dont il avait t, depuis plusieurs annes, le
secrtaire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage
dont ce sectaire converti a fait preuve: le rcit en a t fait 
l'enqute. Mais ce qui n'est pas encore connu du public, c'est la
nature des secrets qu'il a confis  l'autorit religieuse. Eh bien!
les documents qu'il a remis  l'archevque de Montral, et dont
l'authenticit ne saurait tre rvoque en doute, tablissent qu'il
existe en cette province une socit horrible, une socit de
satanistes; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont jur
une haine  mort  Notre-Seigneur Jsus-Christ et  Son glise. C'est
au sein de cette socit qu'a t discut, labor et adopt, ligne
par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui
vous est soumis. Et cette socit infernale a adopt ce projet parce
qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de dtruire la
religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalit
canadienne-franaise, principal rempart de l'glise au Canada.

"Tout cela, nous le savons, vous paratra incroyable. Nous avons
confi  monsieur Lamirande des copies photographies de ces
documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous
affirmons. Les originaux sont dposs  l'archevch de Montral o
vous pouvez les consulter. Parmi les documents, il y en a un que
monsieur Ducoudray a prpar  l'archevch de Montral: c'est une
liste des principaux membres de la socit satanique. En tte de
cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de
sir Henry Marwood.

"Au nombre des manuscrits remis  l'archevque de Montral il y en a
qui portent cette signature: "Le Grand Matre". L'archevque a fait
examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont compars avec
des lettres de monsieur Montarval et qui dclarent que l'criture de
ces papiers de la socit secrte est identiquement la mme que
l'criture des lettres. On trouvera l'attestation des experts parmi
les pices justificatives confies  monsieur Lamirande.

"Enfin, monsieur Ducoudray a dclar  l'archevque de Montral, de
la manire la plus solennelle, que le rcit mis en circulation par
son journal, la _Libre-Pense_, d'une prtendue tentative que
monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au
gouvernement, est une noire et abominable calomnie, invente par le
chef de la socit, monsieur Montarval; que c'est, au contraire, le
premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande.

"Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il
se fait que nous ayons gard si longtemps le silence. La raison, la
voici.  peine monsieur Ducoudray fut-il assassin que l'archevque
de Montral a commenc  recevoir des lettres anonymes menaant de
mort tous les prtres du pays si les secrets de la socit taient
rvls. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer
l'archevque de Montral lui-mme. Il tait dcid, tout d'abord, 
garder le silence, n'osant pas exposer la vie de ses prtres et des
prtres des autres diocses; car le meurtre de Ducoudray tait une
preuve que ces menaces n'taient pas vaines. Les prtres, mis au
courant de la situation, ont pri, ont suppli, d'une voix unanime,
l'archevque de Montral de faire connatre le complot ourdi contre
l'glise et la nationalit franaise, quelles que puissent tre, pour
le clerg, les consquences de cette rvlation. En face de cette
abngation, l'archevque de Montral n'a pas cru devoir se taire plus
longtemps. Il runit ses collgues et leur communiqua toutes les
pices  lui confies par Ducoudray. Aprs avoir mrement examin
toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une
authenticit incontestable.

"Voil, messieurs les dputs, la situation expose aussi simplement
que possible. Nous avons  peine besoin de vous conjurer de mettre de
ct tout esprit de parti, toute considration personnelle ou
politique et de vous unir troitement, afin de repousser cette
lgislation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en
sommes convaincus, qu'aucun dput catholique ne peut, en conscience,
voter un projet de constitution labore par une socit impie,
expressment en vue de dtruire la religion catholique en ce pays.
Votre devoir imprieux est de rejeter une telle lgislation. Nous
croirions insulter  votre intelligence,  votre foi et  votre
patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire.
Aucun de vous, nous en sommes persuads, ne sera tratre  son rle
de dput, de catholique et de Canadien franais. Aucun de vous ne se
laissera duper par des sophismes qui, quelque spcieux qu'ils
puissent tre, ne sauraient vous faire oublier qu'on vous invite 
sanctionner une lgislation prpare par le satanisme en vue de
dtruire parmi nous le rgne social de Jsus-Christ."

--Ce document, continua Lamirande, porte, je le rpte, les
signatures de tous les archevques et vques du Canada franais.
Ajouter  cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir.
Je me contente donc de proposer que le dbat soit maintenant ajourn.

Au silence absolu qui avait rgn pendant la lecture de la lettre
piscopale succde, tout  coup, une vritable tempte
d'exclamations, d'interpellations, de cris de colre. Tous les
dputs catholiques quittent leurs siges et se prcipitent vers
Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le
flicitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils taient disposs,
il y a une demi-heure  peine,  chasser de l'enceinte parlementaire,
tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les
quatre ministres catholiques laissent leurs collgues, traversent la
Chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une
scne indescriptible. Le prsident, voyant qu'il lui est impossible
de maintenir l'ordre, dclare la sance suspendue jusqu' huit heures
et abandonne le fauteuil.  ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et
les autres dputs qui s'taient rendus au lieu de l'accident. En
quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer.

--Eh bien! mon cher Vaughan, s'crie Lamirande, tu me disais l'autre
jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant?

--Oui, je te comprends et je t'admire!

--J'ai prouv tout ce que j'ai avanc, n'est-ce pas?

--Mme davantage!

--Et maintenant, en face de cette preuve, vas-tu me rpter,
srieusement, que tu es prt  voter quand mme cette constitution?

--Oui, parce que, malgr son origine excrable, pour moi, cette
constitution est bonne.

--Alors, cher ami, c'est  mon tour de dire: je ne te comprends pas!
J'ajoute que tu m'aurais caus infiniment moins de peine en votant
mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui  cette oeuvre
d'iniquit.

Vaughan fut visiblement mu et embarrass.

--C'est toujours la mme rponse, dit-il. Tu as la foi, je ne l'ai
pas. Tu crois que la religion est le bien suprme de l'homme, et moi
je me demande toujours si la vie humaine, comme la vie animale, ne
finit pas  la mort. Pour toi, l'au-del est une certitude, pour moi,
c'est un problme que je ne puis rsoudre.

Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste.

Les dputs franais et catholiques, ainsi que Houghton et ses
partisans, se runirent dans le bureau de l'opposition pour examiner
les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter
la situation. Aucun d'eux ne songeait  aller dner.

--Personne ne manque  l'appel, dit l'un des ministres, ou plutt
ex-ministres, car les collgues catholiques de sir Henry avaient
dmissionn sance tenante.

On fit l'appel nominal d'aprs une liste des dputs qu'on s'tait
procure. Pas un dput de l'opposition, pas un dput catholique ne
manquait... except Saint-Simon.

--Je suis prt  mettre ma main dans le feu si ce misrable n'est pas
en ce moment avec Montarval, s'cria Leverdier.



Chapitre XXVIII


  Erunt proditores.

  Il y aura des tratres.

    II. Tim. III, 4.


Effectivement, il y tait.

Profitant de la confusion qui suivit les rvlations de Lamirande,
Montarval s'tait esquiv de la Chambre; et, en partant, il avait
fait un signe imprieux  Saint-Simon de le suivre. Celui-ci hsita
un instant. Sa conscience lui cria: "N'obis pas, malheureux!" Ce
cri, il l'entendit, malgr le bruit. Il l'aurait entendu au milieu
d'une tempte, au fort d'une bataille; car cette faible voix
intrieure domine tous les bruits du dehors, si formidables
soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers
Lamirande. Puis la pense lui vint que Montarval pouvait le ruiner.
"Pourquoi l'exasprer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal 
aller voir ce qu'il me veut." Et il suivit le tentateur. Il venait de
repousser, de fouler aux pieds la dernire grce.  partir de ce
moment la voix intrieure cessa de se faire entendre, et il descendit
 l'abme sans plus de rsistance.

--Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent
rendus dans un cabinet particulier rserv aux ministres; comme vous
le voyez, la position est critique. Il faut se montrer  la hauteur
de la situation. Jusqu'ici votre rle a t facile. Vous nous avez
aids en _combattant_ notre politique, en nous attaquant, en nous
injuriant. Ce rle est fini. Maintenant vous devez en prendre un
autre tout oppos.

--Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre
projet de constitution que j'ai condamn avec tant de violence?

--Vous ne parlerez pas, si cela vous gne.  l'heure qu'il est, du
reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous.

--Voter cette constitution que j'ai tant dnonce, et cela au moment
mme o tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais
vous voyez bien que c'est une impossibilit. Je serais  jamais
dshonor!

--Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement dshonor,
mais ruin par-dessus le march.

--Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux.

--Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous tes vendu au
gouvernement et je puis vous jeter sur le pav. Je ferai l'un et
l'autre si vous ne votez pas comme je veux.

--Mais c'est une cruaut inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut
pas changer le rsultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous
suffire.

--Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la
balance d'un ct ou de l'autre. Le prsident de la Chambre, j'en
suis convaincu, est contre nous. Il ne faut donc pas qu'il y ait
galit de voix. Tous les dputs catholiques voteront contre nous,
et en quittant la Chambre j'ai vu plusieurs dputs ministriels non
catholiques qui entouraient Lamirande. Le rsultat peut dpendre de
votre voix. Il me la faut, entendez-vous!

Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le misrable dput en
proie, non au remords qui sauve, mais  la rage, au dsespoir qui
perd.

   *   *   *   *   *

 la runion des dputs opposs au gouvernement, il fut dcid
que l'on prcipiterait le dnouement, en insistant sur la mise aux
voix de la deuxime lecture, ds l'ouverture de la sance,  huit
heures. Si nous devons avoir la majorit, disaient Houghton et
Lamirande, nous l'aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de
nouer d'autres intrigues.

La Chambre tait au grand complet. Elle se composait de 243 membres,
sans compter le prsident qui, on le sait, ne vote que lorsqu'il y a
partage gal des voix. Si tous les dputs votaient, ce partage gal
ne pourrait pas se produire.

Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fivreuse rgnait
partout. L'assemble tait houleuse. Le prsident, en prenant son
sige, put difficilement obtenir un peu de silence et un ordre
relatif.

Aussitt que la sance est ouverte, clatent les cris connus _:
Question! Question! Aux voix! Aux voix!_ Personne ne se lve pour
parler. Les ministres paraissent aux abois. Sir Henry, d'ordinaire si
habile  discerner ces courants dangereux qui se forment subitement
au sein des assembles,  les diriger, tout en ayant l'air de les
suivre, semble rduit  quia. Montarval lui-mme, si fcond en
ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, dsespr, il
attendait la fin. Et les cris: _Question! Aux voix!_ redoublent.
Enfin Vaughan se lve. Le silence se fait aussitt.

--Monsieur le prsident, dit-il, je ne puis laisser mettre la
deuxime lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire
ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examin
les documents confis par l'archevque de Montral  mon ami le
dput de Charlevoix. Leur parfaite authenticit ne saurait tre mise
en doute. Il est donc tabli que le projet de constitution dont la
Chambre est saisie est loeuvre, non du cabinet, mais d'une socit
occulte. Le secrtaire d'tat et le premier ministre sont les deux
principaux chefs de cette organisation secrte. Je dteste les
associations de ce genre, les intrigues tnbreuses qui ne sont
tnbreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez
clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre
et son collgue le secrtaire d'tat. C'est dire aussi que le
ministre actuel doit disparatre. Toutefois, et bien que la conduite
de ces deux ministres ne m'inspire que du dgot, je voterai la
deuxime lecture de ce projet de constitution parce cette oeuvre
politique, malgr le vice de son origine, me parat bonne. Que le but
des auteurs de ce projet ait t de nuire  l'glise catholique et 
l'lment franais, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par
passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le rsultat de leur
travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours
t favorable  l'tablissement d'un grand Canada avec un
gouvernement fort;  la fusion des races;  un peuple uni, parlant
une seule langue, la langue anglaise. Quant  l'glise catholique, je
ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe
une religion qui possde quelque droit au respect et  la
reconnaissance de l'humanit, c'est la religion catholique romaine,
la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis
que les intrts du pays, du grand Canada que je veux aider 
tablir, doivent passer avant les intrts d'une socit religieuse
quelque respectable qu'elle soit. Si l'glise catholique doit se
trouver mal du rgime propos, je le regrette sincrement; ce regret
ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de
repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je
parlerais, et je voterais autrement si j'tais un catholique fervent
comme l'est mon bon et cher ami le dput de Charlevoix  qui, je le
sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le
suis pas. Je suis partisan de la grandeur matrielle. Je ne puis
m'lever  une rgion plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est
aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la
basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le rgime
politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre,
tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je
l'accepte, tout en mprisant souverainement la main qui nous la
prsente.

Cet trange discours o se traduisaient les doutes, les faiblesses,
les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre me que
Dieu et le dmon se disputaient, produisit une profonde impression
sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha
vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots  l'oreille. Le
premier ministre sourit: il avait trouv rejoint. Vaughan, sans le
souponner, avait tendu aux ministres naufrags une planche de salut.

--Monsieur le prsident, dit le premier ministre, je remercie
vivement l'honorable dput qui vient de parler. Je le remercie de
l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans
doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le
cabinet, mais je me rjouis de voir qu'il sait distinguer entre les
ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre
en laborant ce projet de constitution, et ce projet lui-mme.
J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les
documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas
l'authenticit, jettent un certain louche sur ma conduite et sur
celle de mon collgue, le secrtaire d'tat. Sans doute, les auteurs
de la lettre collective, qu'on a lue ici cet aprs-midi, exagrent
beaucoup notre culpabilit; mais je confesse que, dans notre dsir,
peut-tre trop ardent, d'assurer le succs de la grande oeuvre
politique que nous avions entreprise, nous avons t imprudents dans
le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien dcids  subir, sans
murmurer, le chtiment d  cet excs de zle,  cette faute, si vous
voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des
affaires, ds que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais
avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adopte;
nous voulons que l'tablissement d'un Canada uni, d'un grand Canada
soit chose rgle. Nous ne demandons pas un vote de confiance  la
Chambre. Nous nous engageons  ne pas considrer l'adoption de la
constitution propose comme un vote de confiance dans le cabinet
actuel. Nous demandons seulement aux dputs de rester fidles 
eux-mmes; de ne pas se djuger, parce que deux ministres ont manqu
de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont dclar bon,
parce que ce projet a t discut ailleurs que dans le cabinet. Nous
ne leur demandons pas de nous pargner, mais nous avons assez de
confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas
le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la dernire main 
l'tablissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils
n'auront pas besoin de nous signifier notre cong; nous nous en irons
de nous-mmes, heureux de n'avoir  nous reprocher qu'un excs de
zle en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'coutions
que nos sentiments personnels nous pourrions dmissionner
immdiatement et laisser  d'autres le soin de conduire l'entreprise
 bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part.
Une crise ministrielle en ce moment pourrait entraner des
complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on
assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui
a dj t ratifie une premire fois par l'immense majorit de cette
Chambre, que les dputs accomplissent ce devoir de patriotisme; puis
nous ferons le ntre, en remettant notre dmission entre les mains de
Son Excellence.

Ce discours habile produisit un effet marqu sur les dputs
ministriels anglais, moins un petit nombre. Les dputs ministriels
franais, dans une autre circonstance, se seraient peut-tre laiss
prendre aux gluaux du rus premier ministre; mais aujourd'hui le
voile est compltement dchir, Ils voient clairement l'abme vers
lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont
impuissants  leur remettre le bandeau sur les yeux.

Sir Henry et Montarval s'aperoivent de l'tat des esprits et
comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur
position.

C'est un coup de d, dit Montarval  Sir Henry. La majorit sera bien
faible d'un ct ou de l'autre. Nous n'avons rien  gagner en
temporisant.

Et il se met  crier, lui aussi: "Aux voix! Aux voix!"

Le prsident met d'abord aux voix l'amendement traditionnel propos
par Houghton et Lamirande: "Que ce _bill_ ne soit pas lu une deuxime
fois maintenant, mais dans six mois." "Tous ceux qui sont en faveur
de l'amendement voudront bien se lever," dit-il. Jamais on n'avait
vot  Ottawa sous le coup d'une pareille motion. L'un aprs
l'autre, les dputs favorables au rejet du _bill_ se lvent. Ils
sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux,
n'a pas boug. Un frmissement parcourt les rangs des dputs
franais. Un grondement sourd se fait entendre.

-- l'ordre, messieurs, dit le prsident. Tous ceux qui sont contre
l'amendement voudront bien se lever.

L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le
greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le
renvoi du _bill_  six mois, contre son rejet, est celui de
Saint-Simon. Les sifflets clatent, menaants. C'est avec difficult
que le prsident les peut faire cesser suffisamment pour permettre
aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tche
est finie. Le greffier en chef, visiblement mu, annonce le rsultat
du scrutin.

--Pour l'amendement, 121: contre, 122.

--_The amendment is lost_, l'amendement est rejet, dit le prsident.

Une tempte accueille ces paroles. Du ct ministriel, ce sont des
applaudissements frntiques; du ct de l'opposition, des cris de
colre et de maldiction, des sifflets et des hues. Cette scne
indescriptible dure cinq minutes. Le prsident ne peut rien faire
pour rtablir l'ordre. C'est Lamirande qui russit enfin  obtenir un
peu de silence.

--Les noms! dit-il, je demande les noms.

Alors le greffier lit, par ordre alphabtique, les noms de ceux qui
ont vot pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont vot
contre.

Cette formalit remplie, Lamirande se lve de nouveau.

--Monsieur le prsident, dit-il, je vois que le nom du dput du
comt de Qubec se trouve parmi les noms de ceux qui ont vot contre
l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable dput
s'est dj montr trs hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il
a vot par erreur contre le renvoi du _bill_.

C'est tout ce que le rglement lui permet de dire.

Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'hsite pas un instant.

--Ce n'est pas une erreur, dit-il.

Nouvelle tempte de hues et de sifflets auxquels se mlent les cris
de: Tratre! Vendu!

Le prsident a perdu tout contrle sur l'assemble. C'est encore
Lamirande qui parvient  rtablir un peu d'ordre.

--C'est maintenant, dit le prsident, la question principale, la
deuxime lecture qui est mise aux voix.

Le rglement permet de parler: Saint-Simon se lve, ple, hagard. Le
silence se fait aussitt, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il
peut bien avoir  dire pour expliquer sa volte-face.

--Monsieur le prsident, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je
dsire rpondre aux injures dont j'ai t l'objet, en donnant la
raison qui m'engage  voter cette constitution que j'ai nagure
combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir
le moindre de deux maux. Je me suis vivement oppos au projet de
constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais;
mais quand je songe que si l'opposition russit  le faire respecter,
la province de Qubec tombera peut-tre entre les mains du dput de
Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me dcider  exposer le pays
 un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut tablir laissera sans
doute  dsirer; mais la Nouvelle France, fanatise, intolrante,
digne des temps de l'inquisition et du moyen ge que le dput de
Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement
inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas
pour pargner  notre province un malheur pouvantable.

Tant d'audace plongea l'assemble dans une sorte d'tonnement ml de
stupeur. Les dputs franais prouvrent un dgot tellement profond
que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une manire
suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxime
lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le rsultat, du reste
tait connu d'avance.

--Pour, 122; contre, 121, dit le greffier.

--_The motion is carried._ La motion est adopte, fit le prsident.

Puis la sance est leve, et les dputs se runissent par groupes,
discutant avec bruit.

--Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande  ses amis
Leverdier et Houghton. Cette majorit d'une voix due  la trahison.
Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe  tout jamais les destines
d'un peuple.



Chapitre XXIX


  Cor hominis disponit viam suam;
  sed Domini est dirigere gressus ejus.

  Le coeur de l'homme prpare sa voie;
  mais c'est au Seigneur  conduire ses pas.

    Prov. XVI, 9.


Le lendemain de la deuxime lecture, le projet de constitution entra
dans la plus redoutable de toutes les preuves qu'un projet de loi
doive subir: l'preuve du "comit gnral" ou "comit de toute la
chambre". Le prsident quitte le fauteuil et appelle au bureau du
greffier, pour prsider le comit, le dput que le promoteur du
_bill_ lui dsigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste
important  un de ses partisans aveugles.

C'est en "comit gnral" qu'un bill est discut article par article,
clause par clause, examin, tourn et retourn en tout sens. C'est
pendant cette phase de la procdure qu'on propose les amendements.
Chaque dput a le droit de parler autant de fois qu'il juge propos.
On vote par assis et lev; le greffier compte les votants, il
n'enregistre pas les noms.

Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti
de Houghton renforc des dputs catholiques, moins Saint-Simon, et
de quelques dputs anglais jadis partisans du ministre, livre au
gouvernement et  son _bill_ une succession d'assauts formidables
mais inefficaces. Car bien que le prsident de la Chambre devenu
simple membre du comit gnral vote toujours avec l'opposition, sir
Henry et Montarval ont russi, Dieu sait au moyen de quelles
influences inavouables et criminelles,  dtacher de l'anne
commande par Houghton et Lamirande deux dputs anglais. De sorte
que l'opposition, en comptant pour elle la voix du prsident de la
Chambre, se trouve rduite  120, tandis que le parti ministriel
compte maintenant 123, plus la voix du prsident du comit gnral
acquise au gouvernement en cas d'un partage gal des voix rsultant
de l'absence momentane de trois dputs ministriels.

Lamirande et Hougthon multiplirent leurs efforts auprs de Vaughan
pour l'engager  repousser la constitution, ou du moins  consentir 
des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que
Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan  leur cause,
ils auraient triomph du coup, car ce jeune dput tait le chef
reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces dputs taient prts 
se dtacher du parti ministriel si Vaughan leur en avait donn le
signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du
"capitaine". C'tait donc Vaughan qui tenait la cl de la situation.
Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prires, aux
supplications de Lamirande.

--Si je croyais  l'glise catholique comme tu y crois, disait-il un
jour  Lamirande, le _bill_ actuel n'aurait pas un adversaire plus
acharn que moi.

--Et qu'est-ce qui t'empche de croire, comme moi,  l'glise
catholique? rpliqua son ami.

--J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme
un voile qui me cache la lumire... Si je pouvais le dchirer!

--Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni dchirer ce bandeau, ce
voile, qui est trs rel, nullement imaginaire. Nous, les croyants,
nous le connaissons, l'glise le connat, puisque, au jour solennel
du Vendredi saint, elle demande  Dieu de l'enlever aux Juifs: _"Ut
Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum_..." Veux-tu
rellement que ce bandeau soit enlev, non de ton intelligence, car
il n'est pas l, mais de ton coeur--_de corde tuo?_

--Sans doute, je le voudrais!

--Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le
voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la mme
signification. _Je voudrais_ n'a jamais soulev une paille, tandis
que _je veux_ transporte les montagnes. Des milliers de gens qui
descendent en enfer ont rpt toute leur vie: _je voudrais_ me
sauver... Voil, mon ami, la diffrence entre _je voudrais_ et _je
veux_.

--La diffrence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je
voudrais croire, mais je veux croire.

--Eh bien! si tu veux rellement croire tu vas prendre les moyens d'y
arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu
disais, l'autre jour, _Spiritus ubi vult spirat_. Seulement, il ne
faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort.
L'esprit de Dieu souffle o il veut, mais il souffle sur celui qui
s'en montre digne. Le libre arbitre et la grce, la part de l'homme
et la part de Dieu dans loeuvre du salut, voil un profond mystre.
Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grce
et la correspondance  la grce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme
ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le _je veux_ de l'homme
sans lequel la grce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme
dit saint Augustin, qui nous a crs sans nous, ne nous sauve pas
sans nous. Et bien quil ne donne pas les mmes grces  tous,  tous
Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En
ce moment, il te donne la grce de dire _je veux croire_.  toi de
correspondre  cette grce en demandant la foi. Tu connais les
prires de l'glise. Promets-moi de rciter, chaque jour, d'ici 
quelque temps, trois _Ave Maria_ et le _Salve Regina_, pour obtenir
la foi en Notre-Seigneur Jsus-Christ, Fils de Marie.

--Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?

--Je _sais_ que cette prire, faite dans l'intention de correspondre
 la grce que Dieu te donne de dsirer la foi, t'obtiendra une
nouvelle grce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de
cette nouvelle grce? Sous quelle forme se prsentera-t-elle? Quand
se prsentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais
bien, c'est que toute grce  laquelle il y a correspondance, de
notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par
exemple, prends bien garde de rsister  cette nouvelle grce quand
elle s'offrira. Elle peut arriver tout  coup; elle peut ne faire que
passer devant toi pour ne plus jamais revenir.

--Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du
surnaturel!

--Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!

--Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel
existe.

--Tu es tout environn de preuves de l'existence du surnaturel et tu
n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours.
Souviens-toi de la maldiction de Notre-Seigneur; "Malheur  toi,
Corozan, malheur  toi, Bethsade, car si les miracles qui ont t
faits au milieu de vous avaient t faits autrefois dans Tyr et
Sidon, elles auraient fait pnitence dans le cilice et dans la
cendre". La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins,
cette foi qui sauve, cette foi fconde parce qu'elle est accompagne
d'un changement de vie, de bonnes oeuvres, de sacrifices, de
dvouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu
d'autre miracle que l'glise, ce "signe dress au milieu des
nations", selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne
demande pas  voir des miracles; car ils pourraient se lever contre
toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lveront au jour du
jugement contre Corozan, Bethsade et Capharnam, ces villes qui
voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traites plus
durement que la terre de Sodome. Demande plutt la force de vivre
selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond
de ton coeur, tu verras que c'est l o se trouve le vritable
obstacle.

--Il te semble donc que j'ai dj la foi!

--En effet, si la foi n'entranait pas un changement de vie; si la
foi en Notre-Seigneur Jsus-Christ n'imposait pas plus d'obligations
morales que la croyance aux vrits mathmatiques, te dirais-tu
incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce
que, tout en le croyant, tu peux vivre  ta guise; mais si cette
croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de
certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui rpugne  la nature
humaine, tu te demanderais peut-tre si, aprs tout, deux et deux
font toujours quatre....

--C'est peut-tre vrai, murmura Vaughan.

--Sois certain que c'est vrai. C'est l o se trouve le voile, le
bandeau: sur le coeur. Remarque bien les paroles de la sainte
liturgie que je citais tout  l'heure: _Ut auferat velamen de
cordibus eorum._ Vois-tu: _de cordibus_, non pas _de mentibus_.

--Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.

--Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton me, un combat
formidable entre la grce divine et Satan. Il y a longtemps que je
suis avec anxit les pripties de cette lutte. Il me semble que
nous touchons au moment dcisif. Si tu veux que la grce l'emporte
sur Satan, prie: _Trois Ave_ et le _Salve Regina_ chaque jour....

Puis, comme parlant  lui-mme, il ajouta  mi-voix:

--Je le sens, la crise par laquelle passe cette me est intimement
lie  la crise de notre patrie. Si cette me succombe, tout est
perdu; si elle triomphe, tout est sauv.  mon Dieu! faites qu'elle
triomphe; et si, pour mriter cette grce, il faut un nouveau
sacrifice, me voici!

Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchrent profondment.

--Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...



Chapitre XXX


  Amen quippe dico vobis, si habueritis
  fidem sicut granum sinapis, dicetis
  monti huic; transi hinc illuc, et
  transibit, et nihil impossibile erit vobis.

  Je vous le dis, en vrit, si vous
  aviez de la foi comme un grain de
  snev, vous diriez  cette montagne:
  Transporte-toi d'ici  l, et elle s'y
  transporterait, et rien ne vous serait
  impossible.

    Matt. XVII, 19.


Cette conversation avait eu lieu le soir du dixime jour aprs le
commencement de la bataille "en comit gnral". Le lendemain, il fut
impossible de prolonger la lutte. La liste des amendements tait
puiss: tous avaient t impitoyablement rejets. Le gouvernement
triomphait et beaucoup de membres de l'opposition taient
profondment dcourags.

--C'est inutile de continuer la rsistance, disaient les dcourags 
Houghton et  Lamirande. Vous voyez, nous avons fait tout ce qu'il
tait humainement possible de faire. Persister davantage dans notre
opposition serait puril. Soumettons-nous  l'invitable. Nous
tcherons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui
nous sera faite dans la nouvelle confdration.

Houghton et Lamirande taient contraints de cder. Le groupe de la
rsistance "quand mme" tait rduit aux deux chefs,  Leverdier et 
deux ou trois autres. Le gros de l'arme tait dmoralis. Vouloir le
tenir plus longtemps sous le feu de l'ennemi, c'tait s'exposer  une
dbandade.

Le comit gnral adopta donc le _bill_ sans amendement, et la
troisime et dernire lecture fut fixe au lendemain, 25 mars. Le
matin du jour o devait commencer la lutte suprme, les deux chefs de
l'opposition se rencontrent  l'htel du Parlement.

--Il faut, dit celui-ci  Houghton, il faut de toute ncessit livrer
une dernire bataille sur la troisime lecture; il faut retarder
autant que possible la consommation de cette iniquit.

--Je suis bien de cet avis, rpondit Houghton; je suis dcid  faire
de l'opposition, de l'obstruction mme, aussi longtemps que nos gens
voudront nous suivre. Ce ne sera pas bien long, je le crains. Se
battre sans le moindre espoir de succs, ce n'est pas trs gai, il
faut l'avouer.

--Cependant, fit Lamirande, je n'ai pas perdu tout espoir!

--D'o peut bien venir le secours?

--De Vaughan.

--Il est inconvertissable! Vous et moi, mon cher Lamirande, avons
puis sur lui toute notre logique, sans succs.

--Dieu peut faire, dans un instant, ce que nos arguments n'ont pu
accomplir dans quinze jours.

--Sans doute, Dieu pourrait le faire. Le fera-t-il?

--Je l'espre, j'espre qu'il se produira quelque grand....

Il ne termina pas sa phrase. On vint lui remettre un tlgramme. Il
l'ouvrit et lut. Un cri touff s'chappa de ses lvres et la douleur
se peignit sur ses traits.

--Mon Dieu, s'cria Houghton, quelle mauvaise nouvelle contient donc
cette dpche?

Lamirande ne peut pas articuler une seule parole. Il tendit le papier
fatal  son ami. Houghton y lut ce qui suit:

"Couvent de Beauvoir, le 15 mars 1946.

" monsieur Joseph Lamirande, dput, Ottawa. Marie est tombe
subitement malade. Le mdecin sans espoir. Si vous voulez la voir
en vie, venez au plus vite.--Soeur Antonin, suprieure".

--C'est ma fille unique, dit Lamirande, ma seule joie en ce monde!

Houghton lui serra affectueusement la main:

--Pauvre ami! pauvre ami! murmura-t-il.

--Mon Dieu! s'cria Lamirande, est-ce l le nouveau sacrifice que
vous me demandez! C'est trop C'est plus que ma vie que vous me prenez
Et le pauvre pre clata en sanglots.

Au bout de quelques instants, il matrisa son motion au point de
pouvoir parler.

--Un train part bientt pour Qubec. J'emmnerai Vaughan avec moi. Il
me faut quelqu'un, et vous aurez peut-tre besoin de Leverdier...
Tenez bon aussi longtemps que vous pourrez. Nous ne savons pas ce qui
peut arriver d'ici  quelques heures. Je sens que la crise touche 
sa fin. Cette fin sera-t-elle uniquement douloureuse? Dieu seul le
sait, et que Sa sainte volont soit faite!

Il partit  la recherche de Vaughan et le trouva bientt.

--Qu'y a-t-il donc? dit celui-ci en voyant l'angoisse qui
bouleversait ce visage d'ordinaire si calme.

Pour toute rponse, Lamirande lui remit l'horrible chiffon jaune.
Vaughan ne peut que rpter ce que Houghton avait dit un instant
auparavant.

--Pauvre ami!

--Tu viendras avec moi, n'est-ce pas? dit Lamirande. Il me faut la
prsence d'un ami sympathique. Sans cela il me semble que mon coeur
clatera.

--Certainement, fit Vaughan. Je suis trop heureux de pouvoir te
donner cette marque d'affection.

--Merci, mille fois! Allons!

Il tait midi. Le train pour Qubec partait  une heure, arrivant 
destination  six heures. Pendant le trajet les deux amis parlrent
peu. L'un tait absorb par sa douleur; l'autre, proccup et
tourment plus que jamais par le combat qui se livrait dans son
coeur. Une prire revenait sans cesse sur les lvres du pre afflig:
"Mon Dieu, je vous offre ma douleur pour obtenir la conversation de
cette me!"

Au dehors, tout tait morne. Du ciel de plomb la pluie tombait par
torrents et fouettait les vitres avec rage. Dans les champs, les
taches de neige alternaient avec les flaques d'eau rides par le
vent. Les chemins taient remplis de boue et de glace couverte de
fumier. Aucun signe de vie, sauf des bandes de corneilles qui se
disputaient bruyamment les immondices accumules pendant l'hiver.
Rien de moins pittoresque et de moins potique que nos campagnes
canadiennes pendant le dgel. La nappe blanche qui couvrait la terre
depuis des mois est dchire et souille, tandis que le tapis vert du
printemps ne se dessine pas encore.

 mesure que le train, dans sa course vertigineuse, se prcipite vers
le nord-est, le paysage change d'aspect. Les taches de neige
deviennent plus nombreuses, plus tendues. Enfin, aux environs du
Saint-Maurice, qui est la ligne de dmarcation entre la partie
orientale et la partie occidentale de la province, on ne voyait que
les livres de la saison rigoureuse.

Aux Trois-Rivires, il y a un arrt de quelques instants. Un jeune
employ du bureau de tlgraphe monte sur le train et parcourt les
diffrents wagons, criant d'une voix nasillarde: "Monsieur Lamirande
est-il ici? Un tlgramme pour monsieur Lamirande". Ces paroles
banales tombent sur l'me de Lamirande comme une montagne. Le
malheureux se sent cras, ananti. Il fait signe  Vaughan de
prendre le tlgramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut
causer parfois un petit carr de papier jaune! Vaughan n'ose pas
prsenter le tlgramme  Lamirande qui le regarde avec une sorte
d'pouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de
terreur.

--Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la
force de subir cette preuve en chrtien!

Vaughan dcachte et dplie le papier d'une main agite. Il lit:

"Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'aprs-midi.  monsieur Joseph
Lamirande  Trois-Rivires, sur le train venant d'Ottawa. Marie est
au ciel. Que Dieu vous console! Soeur Antonin."

Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La
prire de la bonne soeur ne fut pas exauce: pour prouver davantage
son fidle serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il
permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce
coeur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu' une chose: il
tait dsormais seul dans le monde.

Son unique bien ici-bas lui tait enlev pour toujours. Pendant
quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien
de cette enfant tant aime; jamais plus une caresse, jamais plus un
sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas
que la sparation, par rapport  l'ternit, n'est que momentane, ne
voyant que l'affreuse blessure faite  son coeur de pre, il fut
rudement tent de murmurer contre la divine Providence, de dire que
c'tait injuste, qu'il ne mritait pas une telle affliction. Mais
Dieu l'prouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonn; et cette me
toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle tait, eut, avec la grce de
Dieu, la force de repousser toute pense de rvolte.

La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engagrent dans la
longue alle borde d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au
couvent de Beauvoir perch sur la falaise qui domine le grand fleuve.
Il pleuvait toujours tristement, et le vent gmissait dans les
branches nues des rables et des bouleaux, dans les pins et les
sapins sonores. Depuis la rception de la fatale dpche, les deux
amis n'avaient presque pas chang une parole. Vaughan comprenait que
la douleur de Lamirande tait une de ces immenses afflictions que des
paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un
tmoignage silencieux de sympathie.

On attendait Lamirande au couvent. Le pre Grandmont le reut  la
porte. Il l'treignit longuement dans ses bras paternels.

--Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donn la sainte communion.
Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux pre, malgr votre
terrible douleur!

--Mon pre! mon pre! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put
rpondre.

Puis, aprs un suprme effort pour se contenir, prsentant Vaughan au
bon religieux:

--Voici un ami dont l'me est aussi bouleverse que mon coeur est
dchir. Aidez-nous tous deux de vos prires.

Ils se rendent  la chambre mortuaire. Quatre religieuses prient
auprs du modeste lit blanc o l'enfant semble dormir. Seule la
pleur cadavrique indiquait que ce n'tait pas l le sommeil, mais
la mort. Lamirande se jette  genoux  ct du lit et levant les yeux
et les mains au ciel, il s'crie d'une voix forte et vibrante:

--Seigneur Jsus, qui avez rendu  la veuve de Nam son fils unique,
ayez piti de moi comme vous avez eu piti de cette mre afflige. Sa
douleur n'a pu tre plus grande que la mienne. Ce fils tait le seul
soutien de sa mre; ma fille tait ma seule joie en ce monde. Sans
son fils, la veuve de Nam aurait pu mourir de faim et Vous le lui
avez rendu. Sans ma fille, mon coeur se brisera, rendez-la moi! 
Jsus tout-puissant et infiniment bon!

Lamirande regardait toujours le ciel dans une sorte d'extase. Le pre
Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses avaient les yeux fixs
sur le lit. Un cri d'tonnement s'chappe simultanment de la bouche
de tous. Avec stupfaction, ils voient subitement les roses remplacer
la cire sur les joues de l'enfant et ses lvres ples devenir
vermeilles. Elle ouvrit ses grands yeux, et, voyant son pre,
l'appela doucement.

--Cher papa!

 cette voie connue, Lamirande tressaillit. Il baissa ses regards, et
voyant sa fille pleine de vie, les bras tendus vers lui, le sourire
sur les lvres, il fut prs de tomber en dfaillance. Sa joie tait
indicible.

--Mon Dieu! murmura-t-il, que vous tes bon!

Puis l'enfant se jetant dans les bras de son pre, ils se serrrent
dans une longue et dlicieuse treinte, sans parler.

Ce fut enfin Marie qui rompit le silence.

--Cher papa! dit-elle, j'tais morte, n'est-ce pas? Ce n'tait pas un
rve. J'ai souvent rv du ciel, mais ce n'tait pas comme cela. Oh!
que c'est beau le ciel, cher papa; sur la terre on ne peut rien
imaginer de pareil.

--Tu tais bien heureuse?

--Oh! oui papa, je ne puis dire combien. J'tais avec Jsus, et la
Sainte Vierge, et maman, et les saints et les anges, dans une grande
lumire, bien plus clatante que mille soleils, mais qui ne
m'blouissait pas. Et je voyais la place que vous devez avoir, bien
haut, et cependant tout prs de moi: je ne puis pas expliquer cela.
Oh! quel bonheur dans le ciel!

--Et pourquoi as-tu quitt ce bonheur, mon enfant?

--Parce que l'Enfant Jsus m'a dit: "Marie, ton pre t'appelle;
veux-tu quitter le ciel pour aller voir ton pre?" Et j'ai rpondu:
"Je suis heureuse ici et je voudrais y demeurer toujours; mais si mon
pre m'appelle je veux aller le trouver. Vous me garderez ma place,
doux Jsus, pour que je puisse la reprendre quand mon pre n'aura
plus besoin de moi?" Et l'Enfant, qui est comme le Matre de ce beau
ciel, me ft signe que oui, en souriant. Et je suis venue parce que
vous avez besoin de moi, cher papa. Je tcherai d'tre bien bonne et
de vous rendre heureux. Puis nous irons ensemble au paradis....

--Et tu ne regrettes pas d'avoir quitt le ciel, chrie?

--Je ne le regrette pas, parce que j'ai vu que c'tait le dsir de
l'Enfant, et que le grand bonheur dans le ciel, c'est de vouloir ce
que veut l'Enfant. Je ne le regrette pas, parce que cela peut vous
rendre heureux.

--Mais si tu pouvais retourner au ciel maintenant, cela te ferait-il
plaisir?

--Cela me ferait grand plaisir, assurment, si c'tait la volont de
l'Enfant et la vtre.

--Eh bien! ma fille, c'est ma volont que tu retournes au ciel, et,
j'en suis certain, c'est aussi la volont de Celui que tu appelles
l'Enfant. Pour interrompre ton bonheur, il a fallu que je fusse un
goste et un insens. Va! retourne auprs de l'Enfant, de la Sainte
Vierge, de ta mre, des saints et des anges, dans la lumire de
gloire!

Et imprimant un long baiser sur le front de sa fille, il la dposa
doucement sur le lit. Puis les roses quittrent subitement ses joues
et la cire couvrit de nouveau son visage; et ses lvres vermeilles
blmirent, mais elles gardrent un sourire cleste.

Marie tait retourne auprs de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de sa
mre, des saints et des anges, dans la lumire de gloire plus
brillante que mille soleils.



Chapitre XXXI


  Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.

  Car o est votre trsor, l est aussi votre coeur.

    Matt. VI, 21.


Pendant longtemps Lamirande, le pre Grandmont, Vaughan et les quatre
religieuses restrent anantis, agenouills autour du lit. Ce fut
Lamirande qui, le premier, revint  lui. Il se leva et alla toucher
Vaughan lgrement sur l'paule. Le jeune Anglais tressauta. Il tait
comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au
sentiment des choses qui l'entouraient.

--Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as
vu. Crois-tu maintenant?

--Oui, je crois, rpondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du
miracle qui m'a donn la foi. Ou plutt, ce n'est pas le miracle qui
m'a converti, qui a chang mon coeur, qui a dchir le voile. Certes,
en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la ralit de la
vie future qui hantaient mon esprit se sont vanouis  l'instant.
Mais ce n'tait pas l la foi qui sauve.  mesure que la lumire se
faisait dans mon intelligence, mon coeur semblait s'endurcir
davantage, le voile s'paississait toujours. Si ta fille tait reste
en vie, je serais sorti d'ici aussi _croyant_ que toi, mais nullement
_converti._ Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton
enfant, il a fallu quun fleuve de grces se rpandit sur toi. Je l'ai
senti. C'tait comme un torrent qui, aprs avoir rempli ton coeur,
s'est dbord sur le mien, Ce torrent m'entranait, et, cependant,
j'aurais pu rsister. Je n'ai le mrite que de m'tre laiss
emporter. Mon coeur s'est subitement amolli, le voile s'est dchir.
Me voici non seulement croyant mais converti, c'est--dire voyant le
ciel et voulant y arriver. Ta sublime abngation a t l'instrument
dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a
exauc ta prire et  Qui tu as librement sacrifi ton dernier
bonheur ici-bas.

Les deux amis s'embrassrent longuement.

Le pre Grandmont s'tant approch d'eux, Vaughan lui dit:

--Mon pre, je vous rpte les paroles que l'thiopien dit  saint
Philippe sur la route de Jrusalem  Gaza: "Qu'est-ce qui empche que
je ne sois baptis?"

--Et moi, ft le religieux, je rpondrai avec saint Philippe: "Cela
se peut, si vous croyez de tout votre coeur".

--"Je crois que Jsus-Christ est le Fils de Dieu", rpondit Vaughan,
comme avait rpondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine
Candace.

Le pre Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aperut bientt
qu'il tait parfaitement instruit de la religion.

Dans la chapelle du couvent, le vnrable religieux versa sur le
front du converti l'eau sainte du baptme. Lamirande servit de
parrain  son ami, la soeur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle
bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadr de
cheveux argents s'illuminait de joie; ces deux hommes d'ge mr
graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles
sous leurs grands voiles blancs; l'autel o brillaient mille cierges
comme en un jour de fte; tout cela formait un tableau digne, par sa
suavit, du pinceau de Raphal.

Il tait prs de dix heures du soir lorsque la crmonie fut
termine.

Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tt  Ottawa. J'ai un
grand devoir  remplir l-bas, de grands torts  rparer.

--Faut-il que je m'loigne sitt de mon enfant dit Lamirande;
j'aurais voulu passer la nuit auprs d'elle. Nous pourrions prendre
le premier train demain matin. Je me sens l'me brise par l'motion.
J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prire.

--Soit, rpliqua son ami, mais il faut que je tlgraphie un mot 
Houghton.

Il se rendit  un bureau voisin et tlgraphia au chef de
l'opposition:

"Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisime lecture aux
voix avant notre retour".

Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le pre
Grandmont, passrent la nuit dans la prire et de pieux entretiens.
Vaughan difia ses deux compagnons par les lans de sa foi, par sa
ferveur, par sa piti tendre et confiante comme celle d'un enfant.

De grand matin, le pre Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan
reurent de sa main la sainte communion. Vaughan tait tout radieux,
transfigur.

--Que Dieu est bon, dit-il  son ami, que Sa grce est puissante! Mon
coeur tait de glace, il y a quelques heures  peine; maintenant, il
est tout de feu. Nagure, je ne voyais rien de beau, rien de grand en
dehors des choses matrielles et humaines,  prsent, tout ce qui est
terrestre me parat petit et insignifiant. Auparavant, le ciel tait
bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est
pour moi la vie relle par excellence, et la vraie patrie est
l-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais prouv avant ce jour, la
vraie joie m'tait inconnue. Je suis tout chang, et tout me parat
chang. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie,
la mort, le monde, les hommes, les vnements, le pass, le prsent,
l'avenir. Et c'est la grce divine qui a opr ce changement
prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette grce est puissante et que
Dieu est bon?

Lamirande tait ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce
langage enthousiaste.

--Oui, rpondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grce, infiniment
puissante; mais Sa bont ne se manifeste pas toujours de la mme
manire, et Sa grce, pour tre toujours puissante, n'est pas
toujours sensible. Ton me est inonde de dlices. C'est un vritable
avant-got du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te
confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni afflig, ni
dcourag, si, plus tard, cette ferveur dlicieuse que tu ressens
aujourd'hui est remplace par une scheresse dsolante, un dgot
affreux; si le ciel qui te parat maintenant tout prs et souriant,
s'loigne et semble d'airain; si ton me, en ce moment pleine
d'onction et de nobles penses, se fait aride comme le dsert; si la
prire, qui est aujourd'hui un lan naturel et spontan de ton coeur
vers Dieu, devient une vritable corve, plus pnible que le plus dur
labeur. Notre-Seigneur prouve souvent par la scheresse ses plus
fidles serviteurs. Cette preuve t'est peut-tre rserve. Si elle
t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand mme tu ne
trouverais aucune satisfaction dans la prire, quand mme il te
semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de
toi. C'est que la prire faite dans la scheresse peut tre plus
agrable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du coeur
plong dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plutt
que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux
nuances les plus dlicates, au parfum le plus exquis.

L'entretien fut interrompu par les prparatifs du dpart. Lamirande,
accompagn par Vaughan et le pre Grandmont, se rendit une dernire
fois  la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien
aime. La nature rclama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui
n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette dernire
faiblesse, il s'cria:

--Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de rpandre
sur nous. En retour d'un lger sacrifice, Vous m'avez accord la
conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assur
l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet lger aux yeux de la
foi, bien qu'il ait dchir affreusement mon coeur. Ma fille est
infiniment heureuse auprs de Vous, et la sparation, si douloureuse
soit-elle, n'est que momentane au regard de l'ternit. Et pour
rcompenser ma souffrance de quelques annes, librement accepte,
Vous dlivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les
derniers obstacles accumules par l'enfer pour empcher ce peuple de
parvenir  ses destines providentielles; Vous garantissez la libert
de Votre glise en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions
d'mes encore  natre. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les
accordez gnreusement parce qu'un coeur humain a eu la grce de
s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous
bnis!

   *   *   *   *   *

 peine Lamirande et Vaughan taient-ils partis d'Ottawa pour
Qubec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le
tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas t le
seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce dpart subit
et la connaissance de la cause pnible qui l'avait motiv jetrent
Montarval dans un trouble trange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il
avait le pressentiment que le dnouement approchait, et qu'il lui
serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il
ne pouvait ni dcouvrir ni mme souponner, avec la ruine prochaine
de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la sance, il
se renferma dans une pice secrte de la maison qu'il occupait, pice
o personne ne pntrait jamais, sous aucun prtexte. Cette chambre,
toute tendue de rouge, tait un temple satanique. Les hideux emblmes
du culte infernal s'y talaient. Montarval, en proie  une sombre
agitation, se plaa devant une sorte d'autel o brlait de l'encens
et commena une horrible vocation:

--Viens, Eblis! Dieu de la dsolation infinie et du dsespoir sans
bornes; Inspirateur de toute rvolte contre les lois cruelles de
Jhovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'infme saintet;
Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout pch, de
toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prtres d'Adona
appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie ternelle,
Ennemi Implacable du Christ, de son glise, de ses prtres;
Infatigable Librateur de la race humaine; Toi qui dtournes les
hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prpares aux pres
dlices de ton royaume de feu et de libert; viens,  Esprit de
vengeance, ternel Perscut, Rvolt ternel! Voici l'heure suprme!
Moi, ton fidle serviteur, je n'aperois plus bien le chemin 
suivre, les tnbres m'environnent, les hsitations m'assaillent, les
noirs pressentiments me poursuivent.

Viens me rvler ce que va faire celui des mortels qui combat notre
projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir
le succs final.

Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pice. Puis, au
milieu de la fume blanche de l'encens, une forme vague de
proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir
du lointain se fit entendre.

--Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'empche de
communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile,
je la vaincrai un jour, j'en dlivrerai l'univers entier; mais
maintenant, elle me tient cruellement enchan. Il ne m'est possible
que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, prcipite les
vnements....

La voix se tut subitement et la forme s'vanouit.

   *   *   *   *   *

La discussion sur la troisime lecture du projet de constitution
commena  l'ouverture de la sance  trois heures. Le premier
ministre exprima l'espoir que les dbats ayant plus qu'puis le
sujet, la Chambre remplirait la formalit de la troisime lecture
sans dlai: ressasser les arguments que tant de dputs avaient fait
valoir pour et contre le projet serait une perte de temps
regrettable. Il ft clairement entendre que les ministres
s'opposeraient  l'ajournement de la sance avant que la question ft
mise aux voix.

Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se
laissrent pas arrter par les sophismes de sir Henry. Ils taient
dtermins  prolonger le dbat jusqu'au retour de Lamirande, cote
que cote; non qu'ils eussent,  part Leverdier, le moindre espoir de
rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur
collgue pour ne pas lui donner cette dernire marque de leur
sympathie et de leur estime.  cause de la faible majorit du
gouvernement, ils n'avaient plus  redouter une application
arbitraire de la clture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au
projet, ne l'aurait pas permis. Le dbat recommena donc plus acerbe
que jamais. Seulement, le mot d'ordre tait donn du ct
ministriel: pas un dput de la droite ne se levait pour rpondre
aux arguments de la gauche. [On le sait, dans les parlements o
prvalent les coutumes anglaises, les dputs de l'opposition
sigent toujours  la gauche du prsident quelles que soient leurs
opinions politiques ou religieuses.] Celle-ci dut supporter seule,
encore une fois, tout le fardeau de la discussion.

Vers dix heures du soir Houghton reut la dpche de Vaughan. Il la
montra  Leverdier et  trois autres dputs franais dont la
parfaite discrtion lui tait connue.

--Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot  qui que ce
soit.

--Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature 
encourager nos amis; car cette dpche indique clairement que Vaughan
a subitement chang d'ide et qu'il sera avec nous.

--Et c'est prcisment parce que cette dpche dit clairement que
Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret
absolu. Je vous l'ai montre,  vous quatre, pour que vous ne soyez
pas tents de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour
l'amour de Dieu, n'en soufflez mot  personne; car si cette nouvelle
parvenait  certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous
aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer 
dplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but
infernal.

--Vous pensez! dit l'un des quatre.

--J'en suis intimement convaincu, rpondit le chef de l'opposition.
La seule chose qui pourrait empcher un nouvel accident de se
produire, si certain personnage tait mis au fait de ce que nous
savons, c'est que les deux individus souponns d'tre les auteurs de
la rcente catastrophe viennent d'tre arrts  Montral. Mais ils
peuvent n'tre pas seuls de leur espce. De sorte que, gardez le
secret de cette dpche, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si
vous voulez servir votre pays.

--Ne craignez rien, lui rpondit-on. Mais si ces deux misrables sont
pris, ils diront peut-tre le nom de l'instigateur de leur crime.

--C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte
de la prison avec une cl d'or, ou quelque autre d'un mtal moins
prcieux.

   *   *   *   *   *

 minuit, Houghton proposa l'ajournement de la Chambre, disant que la
sance avait dur assez longtemps, qu'il n'tait pas raisonnable de
forcer les dputs  se prononcer dfinitivement sur une aussi grave
question sans leur donner le temps de rflchir, qu'une journe de
dlai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef
de l'opposition,  laisser terminer le dbat  la fin de la prochaine
sance, si, de son ct, le gouvernement voulait consentir 
l'ajournement de la Chambre. Mais les ministres repoussrent cette
proposition, dclarant qu'ils ne consentiraient  l'ajournement de la
Chambre qu'aprs le vote sur la troisime lecture.

Ce refus hautain et brutal eut un excellent rsultat il exaspra au
dernier point les membres de l'opposition. Les esprits taient
monts, et on rsolut,  gauche, de tenir tte au gouvernement, de
prolonger la sance indfiniment. C'tait prcisment ce que Houghton
et Leverdier voulaient: Lamirande et Vaughan auraient maintenant le
temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit.

Comme l'opposition  l'ajournement venait du gouvernement, c'tait
aux ministriels qu'incombait la tche de maintenir la prsence d'un
nombre suffisant de dputs pour permettre  la Chambre de siger. La
gauche n'avait qu' fournir les orateurs pour les douze heures, de
minuit  midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans
prts  parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan
vers midi; s'il n'arrivait pas, il serait possible de faire une
nouvelle combinaison qui prolongerait la sance jusqu'au soir.

Qui n'a t tmoin d'une de ces sances o la minorit, pour
protester contre ce qu'elle considre comme une injustice, une
tyrannie de la part de la majorit, dcide de siger indfiniment.
L'lment comique et mme grotesque se mle presque toujours  ces
scnes. Les dputs ministriels, obligs de rester en nombre
suffisant pour empcher l'ajournement "faute de quorum" prennent des
postures et des allures qui n'ont rien de potique ou de distingu.
Les uns, enfoncs dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les
yeux, ou  demi-couchs sur leurs pupitres, dorment et ronflent.
D'autres, sans fausse honte, se font apporter qui un bifteck, qui une
ctelette, et combattent l'ennui  coups de fourchette. Du ct de
l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont alls se reposer
dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est charg de continuer
le dbat, entour de deux ou trois amis, en cas d'un accident
quelconque. Si celui qui parle est habitu  ce jeu parlementaire, il
saura se mnager. D'abord, il parlera trs lentement, et s'loignera
du sujet autant qu'il le pourra sans s'exposer  un rappel  l'ordre.
Il citera,  tout propos, et longuement, l'invitable Todd,
l'inludable May, l'inludable Bourinot qui taient les auteurs
classiques des parlements canadiens  la fin du dix-neuvime sicle
et qui le sont encore au milieu du vingtime. Lire quelques pages de
ces auteurs, cela repose l'esprit, sinon de l'auditoire, du moins de
celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases
ou de courir aprs les ides. Si les quelques amis qui restent pour
assister l'orateur s'aperoivent qu'il patauge trop et que le
prsident est  la veille de lui ter la parole, ils trouveront le
moyen de faite natre un incident quelconque pour lui donner le temps
de se ressaisir. Enfin, quand il est tout  fait au bout de ses
ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place,
et recommence les mmes citations mouvantes de Todd, de May et de
Bourinot. Peu  peu, les esprits de dtendent, on se dfche 
gauche, on s'amollit  droite, et l'on finit par en arriver  un
compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces sances qu'on
prolonge _ab irato_.

La mmorable sance du dernier parlement de la Confdration
canadienne, commence  trois heures du 25 mars 1946, ne devait pas
se terminer par un compromis, mais par la dfaite des uns et le
triomphe des autres.

Toute la nuit, la discussion fut anime: ce n'tait pas encore un
dbat purement factice. Plusieurs dputs franais, Leverdier entre
autres, avaient encore rellement quelque chose  dire, et ils
parlrent avec chaleur.

Le matin du 26 mars se lve gris et terne. La pluie a cess, mais un
brouillard pais enveloppe et pntre tout.  mesure que l'avant-midi
s'coule, l'aspect de la Chambre devient plus triste. Le parquet est
jonch de journaux froisss, de chiffons de papiers, de livres bleus.
Les orateurs qui se succdent ne parlent visiblement plus que pour
gagner du temps. Vers onze heures, Houghton reoit une dpche de
Vaughan date de Saint-Martin: "Tenez bon, nous serons  Ottawa 
midi et demi". Il n'y a plus rien  redouter: il est impossible
maintenant  l'ennemi de prparer un nouvel accident de chemin de
fer. Le chef de l'opposition montre donc librement la dpche  ses
collgues. Elle passe de mains en mains.

--Encore un coup de coeur, dit Houghton, il nous arrive du secours.

L'animation qui se manifeste du ct de l'opposition aprs la lecture
de cette dpche n'chappe pas  Montarval qui n'a presque pas quitt
son sige depuis la veille. Une colre sombre et impuissante l'agite.

Le bruit se rpand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et
que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L'excitation
est  son comble. Les tribunes se remplissent, les dputs prennent
leurs siges. Il y a une sorte de fivre dans l'air. Chacun sent que
le dnouement est proche.

Enfin,  une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaughan
entrent dans la salle des dlibrations. Une longue salve
d'applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de dputs vont
offrir leur condolances  Lamirande: la mort de sa fille tait dj
connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont
accompagne n'eussent pas encore t rvles. Tous sont frapps du
changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le mme homme rieur,
insouciant, quelque peu sceptique. Il est grave, maintenant, mais
sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est
empreinte sur ses traits, qui respirent un je ne sais quoi de doux,
de noble, de grand qu'on n'y avait jamais remarqu.

Le dput qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont
entrs voit qu'il n'a plus besoin de continuer son discours. Il y met
fin _ex abrupto_, faisant grce  la Chambre de plusieurs pages de
May qu'il se prparait  lire. Les prcdents n'ont plus d'intrt
pour personne. C'est l'avenir qu'on veut connatre.

--Monsieur le prsident, dit Vaughan, aussitt qu'il put prendre la
parole, je me propose de voter contre la dernire lecture de ce
projet de constitution que j'ai toujours dfendu avec opinitret.
Mais je veux, auparavant, dire  la Chambre, en quelques mots, la
raison de ce changement radical qui s'est opr dans mes opinions
politiques. Mes ides politiques ont compltement chang parce qu'il
s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la
religion, c'est--dire le lien qui nous unit  Dieu, aura toujours
une influence prpondrante sur la politique, c'est--dire sur le
lien qui unit les hommes entre eux. L'homme qui croit rellement en
Dieu, principe et fin de toutes choses; l'homme qui croit rellement
en Jsus-Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le
genre humain et nous ouvrir le ciel: l'homme qui croit rellement en
la sainte glise catholique, fonde par Jsus-Christ sur Pierre et
les aptres pour continuer  travers les ges son oeuvre de
rdemption et de salut; l'homme qui croit fermement  ces grandes
vrits fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de
la mme manire que celui qui n'y croit pas. Quand je dis les choses
de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de
voies ferres, de navigation, de commerce; mais de ces grands
problmes dont la solution dcide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici,
en discutant le projet de constitution dont la Chambre est saisie, ne
n'envisageais que le ct purement humain de la question; je ne
voyais que la grandeur et la prosprit matrielles du pays; et il me
semblait que cette grandeur serait mieux assure par l'union troite
des provinces que par leur sparation. Je m'aperois maintenant que
mme au point de vue terrestre j'tais dans une trange erreur, tant
il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde  moins de
s'lever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur matrielle
du pays me parat d'une importance toute secondaire. La question qui
s'impose  mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette
constitution que nous sommes appels  voter n'est-elle pas destine
 mettre des entraves  l'action de l'glise catholique,  dtruire
cette action entirement si c'tait possible? Les pices qui nous ont
t communiques, l'autre jour, prouvent que cette constitution a t
conue dans une pense hostile  l'glise, au salut des mes, par
consquent. Hier, j'tais prt  voter cette constitution quand mme,
 la voter tout en voyant qu'elle devait servir  opprimer l'glise,
 ruiner la foi. J'tais prt  commettre ce crime politique, parce
que pour moi, matrialiste insens, courb vers la terre, j'attachais
une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de
l'ternit, aux questions d'tendue territoriale et de prestige
national qu'au salut ou  la perte des mes. Aujourd'hui, si cette
constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le
plus puissant empire du monde et ne mettre en pril que le salut
d'une seule me, je sacrifierais volontiers ma vie plutt que de la
sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s'est opr en
moi; si je vois les choses tout autrement, que le les voyais hier,
c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je reviens croyant. Je
reviens croyant comme mon ami. La lumire qui l'claire, m'claire.
Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout
ce qu'il adore, je l'adore, tout ce qu'il espre, je l'espre. On me
demandera peut-tre comment,  quelque occasion ce changement s'est
opr. C'est l un sujet trop sacr, trop intime pour que je puisse
mme l'effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si
tonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire
que la cause qui l'a produit. Et maintenant un mot  ceux de mes amis
que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet
nfaste. S'ils ne peuvent envisager la question comme je l'envisage
aujourd'hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l'envisagent au moins
comme l'honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine
raison. Qu'ils considrent que cette constitution est dirige contre
la religion, la langue, la nationalit de tout un peuple; qu'elle a
pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un
tiers de notre population a de plus cher au monde. Qu'ils se
persuadent qu'une oeuvre politique fonde sur une pareille base ne
saurait tre ni fconde ni stable. C'est dans la sparation que nous
trouverons la vritable grandeur, la vritable prosprit, parce que
nous y trouverons la paix.

   *   *   *   *   *

Le jeune Anglais reprit son sige, et il se ft un grand silence,
 la fois solennel et motionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre
d'acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation
bruyante aurait t dplace en pareil moment. Pas un seul dput ne
se leva ensuite pour prendre la parole. Tout tait dit, tout tait
fini.

Houghton et Lamirande firent de nouveau la motion de rigueur: "Que ce
_bill_ ne soit pas lu une troisime fois maintenant, mais dans six
mois". Le prsident mit cette proposition aux voix. Le rsultat de
l'preuve n'tait pas douteux, car il tait bien connu que Vaughan
entranerait avec lui au moins sept dputs. Ce dplacement de huit
voix mettait le gouvernement en minorit de onze: 127 contre 116,
tels furent les chiffres que donna le greffier.

 peine le prsident a-t-il proclam ce rsultat, que l'opposition,
reste silencieuse aprs le discours de Vaughan, clate en
applaudissements insolites et se livre  une dmonstration de joie
dlirante. Les dputs se donnent de chaleureuses poignes de mains,
se flicitent, rient, pleurent, trpignent, frappent sur leurs
pupitres, poussent des cris insenss, jettent en l'air les menus
objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les hommes
les plus graves deviennent parfois de vritables enfants sous le coup
d'une forte motion. Lamirande seul est calme au milieu de cette
tempte.



Chapitre XXXII


  Miserabili obitu, vita functus est.

  Il finit sa vie par une misrable mort.

    2 Mac. IX, 28.


Lorsque le prsident a pu enfin rtablir un peu d'ordre, sir Henry
Marwood, ple, dfait, se lve et tout en proposant l'ajournement de
la Chambre, annonce que le cabinet va donner immdiatement sa
dmission.

Quant  Montarval, clou  son sige, il ne semble pas avoir
connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collgues
n'eussent pas t si fivreusement excits ils auraient vu dans ses
yeux une flamme de rage et de dsespoir pleine d'une indicible
horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.

   *   *   *   *   *

Les dputs se dispersent dans les couloirs,  la bibliothque, au
dehors, dans les alles o la brume est toujours paisse et
pntrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promnent
ensemble en arrire de l'htel du parlement,  l'cart des groupes
plus bruyants. Ils prouvrent le besoin de se communiquer leurs
penses, leurs motions. Houghton vient de dire: "La religion qui a
pu oprer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme
les autres; elle doit tre la seule vraie, et je vais l'tudier
srieusement", lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout
effar.

--Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arriv M. Montarval
s'est tir un coup de revolver dans la tte.

Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit 
l'endroit le plus cart de l'alle qui longe la falaise au-dessus de
l'Outaouais, et qu'on appelle _The Lovers's Walk._ L, gisant dans la
boue, la tte troue d'une balle, baignant dans son sang, mais encore
en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment o ils arrivent,
il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme
tombe  quelques pieds de lui. On le relve et on le couche sur un
banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est
ncessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon
qui se trouve auprs. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court 
l'htel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque
stimulant. Sur son chemin il rencontre un pre oblat qu'une impulsion
mystrieuse a dirig de ce ct. Le religieux, apprenant la triste
nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre  ses
regards. Le suicid est tendu sur une table. Il agonise. Sa
respiration n'est plus qu'un rle. De sa tempe droite coule un mince
filet de sang qui tombe goutte  goutte sur le plancher. Ses yeux
sont ouverts, fixes et vitreux.

--A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.

--Je ne le crois pas, rpond Lamirande. Il avait certainement lorsque
nous l'avons trouv, mais depuis que nous l'avons transport ici il
n'a donn aucun signe qui indique qu'il nous reconnat.

Bientt le gardien revient. On place le coussin sous la tte du
bless, et Lamirande humecte ses lvres d'un peu d'eau-de-vie. Le
stimulant produit son effet. Le malheureux cherche  se tourner. On
l'aide. Au mme instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le
vent commence  agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu
du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un lger nuage,
indcis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne
encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au
mdecin de se baisser, et avec effort:

--Lamirande, je vous hais!

--Et moi, rpond celui-ci je vous pardonne de grand coeur et je vous
conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez
bientt paratre. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment
misricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.

--Je hais votre Dieu! rle le moribond.

--C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix  ses
lvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphme, il ne sait ce
qu'il dit!

Montarval, qui s'est soulev un peu en s'appuyant sur son coude,
regarde toujours le coin du pavillon o se trouve le petit nuage. Les
yeux de tous se tournent instinctivement de ce ct? Est-ce une
illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il rellement
une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une
illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous
prouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.

--Eblis! Eblis! s'crie tout  coup le mourant, tu m'as tromp tu
m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une dfaite humiliante, je
suis menac de rvlations qui me conduiront en prison, peut-tre sur
l'chafaud....

Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le
coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prtre
s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:

--Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre.
Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous
a tromp dans la vie prsente, il vous trompe sur la vie future. Son
royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jsus-Christ, notre
Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au dmon avant que
l'ternit vous engloutisse.

Le sectaire se soulve de nouveau, soutenu par une force visiblement
surhumaine.

--Votre Dieu, dit-il entre ses dents serres, je le hais, je le hais!
Son ciel, lieu d'humiliation dgradante, je n'en veux pas. J'aime
mieux l'enfer, quel qu'il soit.

En profrant ces paroles de damn, il repousse le crucifix avec un
geste de colre. C'est son dernier acte. Aussitt, un frisson
convulsif le secoue de la tte aux pieds; ses yeux s'ouvrent
dmesurment et prennent une expression d'indicible pouvante; ses
membres se roidissent, et son me s'chappe de son corps dans un cri
de dsespoir que n'oublieront jamais les six tmoins de cette scne
affreuse.

--Allons-nous en! s'crie le religieux. Ce lieu est rempli de dmons,
c'est l'enfer.

Et tous se prcipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la
chair frmissante et horripile.

--Dieu misricordieux! s'crie Lamirande, si c'est possible, ayez
piti de lui!



Chapitre XXXIII


  Cursum consummavi.

  J'ai achev ma course.

    II Tim. IV, 7.


Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan,
arrivs d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent
de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cess, les
brouillards ont disparu, le vent ne gmit plus dans les grands pins.
Il a gel pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas,
ressemblent  de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu
fonc du ciel, forment un tableau d'une beaut tellement bizarre que
le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire.

Bien qu'en ce moment leur prsence  Ottawa soit ncessaire,
Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul
rendre  son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement
dsir les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'tait
impossible.

La chute du gouvernement, la mort misrable de Montarval ont produit
une rvolution dans tous les esprits. Le mauvais gnie du pays tant
disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur
cours naturel. La politique de la sparation qui nagure paraissait 
tant de personnes un rve, une chimre, s'empare maintenant de tout
le inonde. Mme ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme
une chose invitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique
 excution, le plus promptement possible. Houghton est charg de
cette tche, et il travaille  former un cabinet pour liquider la
situation. Il s'tait adress tout d'abord  Lamirande. Celui-ci,
sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que
le temps ncessaire pour effectuer la sparation, avait demand trois
jours de grce.

--Quand mon enfant sera dans sa dernire demeure, dit-il, je vous
donnerai ma rponse dfinitive. En attendant, travaillez, avec
Leverdier et Vaughan,  la formation de votre cabinet, comme si je
n'existais pas.

--C'est difficile, rpliqua Houghton, de ne pas tenir compte de
l'existence d'un homme qui a t l'instrument dont la Providence
s'est servie pour crer le mouvement actuel qui entrane le pays vers
de nouvelles destines.

--Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer  cette pense.
Les uns sont appels  commencer une oeuvre, tandis que d'autres
doivent la terminer. Celui qui sme ne rcolte pas toujours. Mose
fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'gypte, mais c'est Josu
qui l'introduisit dans la terre de Chanaan.

--Mose avait eu un moment d'hsitation; c'est pour cela qu'il ne lui
a pas t donn de traverser le Jourdain  la tte de son peuple.

--Et qui vous dit que je n'ai pas dout, comme Mose dans le dsert
de Sina?

   *   *   *   *   *

Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demand 
Lamirande, comme une insigne faveur, que la pouille mortelle de
Marie leur ft confie. On la dposa donc dans le caveau de leur
chapelle.

Longtemps Lamirande resta agenouill sur les froides dalles. Ses deux
amis auraient voulu demeurer auprs de lui, mais il leur fit signe de
se retirer. Il voulait tre seul avec Dieu et son enfant... Quand
enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarqurent sur
ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un
reflet cleste, une lumire indfinissable qu'ils n'y avaient jamais
vue.

Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais
lorsqu'ils furent rendus prs du chemin de fer, Lamirande s'arrta
soudain comme quelqu'un qui se souvient tout  coup d'une affaire
importante.

--Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin
de vous au plus tt. Quant  moi, j'ai quelques courses  faire,
quelques personnes  voir ici. Je prendrai un autre train.

Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'loigna
rapidement. Eux, tout surpris, ne songrent ni  le questionner ni 
l'arrter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur tonnement, il
tait dj loin.

--Devons-nous le suivre? dit Vaughan.

--Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit
Leverdier.

--Ne trouvez-vous pas quelque chose d'trange dans sa conduite?

--Oui, quelque chose d'trange, ou plutt quelque chose de nouveau;
mais ce quelque chose n'a rien d'inquitant. Allons!

Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que
Lamirande les y rejoindrait bientt. Mais ils ne le virent plus
jamais, ni  Ottawa ni ailleurs.

Le cinquime jour aprs les funrailles, l'inquitude cause par la
disparition de Lamirande tait devenue trs vive. On songeait
srieusement  descendre  Qubec pour y commencer des recherches,
lorsque Leverdier reut la lettre suivante:

"New York, le 2 avril 1946.

"Bien cher ami,--Vous devez tre tous dans l'inquitude  mon sujet.
Soyez rassurs, il ne m'est advenu rien de fcheux. Je suis en
parfaite sant et sain d'esprit.

"Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait
inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me
trouvera jamais.

"Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble 
la misanthropie qui me fait prendre cette dtermination. Mon coeur
n'a pas cess d'aimer les choses terrestres. Le bonheur lgitime
d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un
avenir qui me sourit: une position leve dans la patrie; la
confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de
nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus troitement encore 
toi; une femme admirable; de blondes ttes d'enfants... Ah! ne
t'imagine pas que ce doux rve me laisse indiffrent, et qu'il ne
m'en cote pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du pre
Grandmont certains vnements que je t'ai cachs, tu admettras que
celui qui a t l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas
rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce
que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus
qu'une chose  faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle
 Lui.

"Si je ne vous ai pas fait connatre d'avance ma dtermination, 
toi,  Vaughan et  Houghton, c'est que je voulais nous viter des
discussions qui auraient t probablement pnibles et certainement
inutiles. J'ai consult le pre Grandmont qui m'approuve entirement.
Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore.

"Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de
politique, et un mot d'affaires. Le pre Grandmont te remettra ce que
j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux
amis, particulirement  Houghton et  Vaughan. Vous y trouverez tout
ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la tche qui reste 
accomplir: la sparation des provinces et l'organisation de la
Nouvelle France. Je suis entr, ce me semble, dans tous les dtails
de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en
ce qui vous paratra utile. Quand mme je serais rest au milieu de
vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce
document tout mon petit bagage de savoir, d'exprience et de vues sur
l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout ncessaire, c'est, avec
l'intgrit de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes.
Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon
souvenir qu'autour de ma personne.

"Avec mon testament politique le pre Grandmont te remettra une
procuration qui t'autorise  disposer de tout ce qui m'appartient.
Je n'ai qu'un objet vraiment prcieux: la statue miraculeuse de
saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le pre Grandmont
me l'a demande avec tant d'instance pour la chapelle de
Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser.  toi je donne
la feuille de lis qui en a t dtache par saint Joseph lui-mme.

"Aprs avoir donn quelques souvenirs,  leur choix,  mes chers amis
Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts gales: une
pour les pauvres, une pour ta soeur Hlne afin qu'elle puisse faire
l'aumne en priant pour moi, une pour le dveloppement de loeuvre que
tu diriges.

"Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis.

"Ami! Frre! adieu  tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le
beau ciel que Notre-Seigneur Jsus-Christ nous a conquis au prix de
son trs prcieux sang. Ainsi soit-il."

  Joseph Lamirande.



pilogue


  Expectans expectavi Dominum.

  J'ai attendu, et je ne me suis point
  lass d'attendre le Seigneur.

    Ps. XXXIX, 2.


Dans son numro du 15 fvrier, la _Croix_, de Grenoble, France,
publia la communication suivante:

Saint-Laurent-du-Pont, ce 13 fvrier 1977.

Monsieur le rdacteur,

Il vient de s'teindre, non loin d'ici,  la Grande Chartreuse, une
vie bien humble, bien cache, bien mystrieuse, mais qui a d tre
grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette me
du temps  l'ternit a t accompagn de phnomnes clestes
vraiment extraordinaires.

Le frre Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-tre jamais
entendu parler du frre Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu,
encore moins l'ont remarqu.

Il y a plus de trente ans, arrivait un jour,  la Grande Chartreuse,
un homme g d'une quarantaine d'annes, bien mis,  l'air distingu,
parlant le franais, mais videmment tranger  notre pays. Il
demanda  voir le pre abb qui tait alors dom Augustin, de sainte
mmoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui
se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les frres
qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le
pre et l'tranger taient singulirement mus. Tous deux avaient
beaucoup pleur, mais d'motion plutt que de peine; car leurs
visages, tout en gardant la trace des larmes, taient rayonnants
d'une grande joie. Le mme jour, l'tranger prit l'habit de frre et
le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si
ce n'est, dans ces dernires annes, pour faire des commissions au
laboratoire,  Fourvoirie,  Currire,  Saint-Pierre. Il descendait
mme parfois  Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur
le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait tre sa seule
passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses
suprieurs, il les excutait ponctuellement, avec empressement, avec
une obissance parfaite; mais quand le pre procureur lui disait
d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son
humble visage et clater dans ses yeux si doux une lueur de joie
enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant 
escalader ce pic. Il rpondit: "C'est si beau l-haut et l'on s'y
trouve si prs du ciel!"

Nul n'a jamais su au monastre  part dom Augustin, qui il tait ni
d'o il venait. Possdant une ducation videmment suprieure, il n'a
jamais voulu tre autre chose que simple frre. Pendant longtemps,
avec la permission de l'autorit, il n'a pas mis les pieds hors du
couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun tranger.
Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin tait sur son lit de mort,
il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire
 celui qui le remplacerait bientt de respecter le secret du frre
Jean, comme lui-mme l'avait si longtemps respect.  l'heure qu'il
est, le successeur actuel de saint Bruno, dom Franois, ne sait pas
plus que vous et moi qui tait ce modeste frre qui a certainement
jou un grand rle quelque part dans le monde. Et ce rle a d tre
aussi bienfaisant que remarquable; car le frre Jean n'tait
certainement pas quelque grand pcheur rfugi dans cette solitude
pour faire pnitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si
limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'me dont ils taient
le miroir n'avait t souille par le crime, bouleverse par le
remords. On aurait dit quelqu'un dont le rle dans le monde, pour une
raison ou pour une autre, tait accompli, et qui tait venu ici, sur
ces hauteurs sereines, attendre son entre dans la cleste Patrie.

J'ai dit que personne,  part dom Augustin, n'a jamais su qui il
tait. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai souponn, et
voici comment j'ai cru saisir le secret du frre Jean.

L't dernier, au mois d'aot, j'accompagnai  la Grande Chartreuse
deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyag,
particulirement en Amrique. Il a pass plusieurs mois dans la
Nouvelle France. Comme le temps tait beau, nous voulions monter sur
le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le frre Jean
qui, malgr ses soixante-dix ans, nous devanait facilement.  chaque
instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.

Nous tions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant
en silence du spectacle grandiose qui se droulait sous nos regards
ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint
frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq  trente ans
s'approchaient du rocher o nous tions tous les quatre assis, sans
nous apercevoir. L'un d'eux cria  l'autre qui s'tait un peu loign
de lui: "Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!" Je vis
le frre Jean tressaillir et plir au nom de Leverdier; tandis que
mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva,
et adressa la parole aux deux jeunes gens qui taient maintenant tout
prs de nous:

--J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai
bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a t prsident de la
Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il
son parent, par hasard?

--Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut
plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon pre.

Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre  notre groupe,
et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune
Leverdier sur son pre et sur sa patrie.

--Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai passes avec votre pre! Il
m'a racont, par le menu, les vnements vraiment extraordinaires,
pnibles et touchants, qui ont marqu l'tablissement de la
rpublique de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne
connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette
glorieuse pope?

--En effet, rpondit le jeune tranger, j'ai souvent entendu mon pre
faire ce rcit merveilleux.

--Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre
pre, avait sauv le pays par son sublime sacrifice, est-elle
toujours reste enveloppe de mystre.

--Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renferm
dans quelque monastre de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de
ses nouvelles. Mon pre a d vous parler de M. Vaughan, cet ami de M.
Lamirande qui tait prsent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous
le savez, peut-tre, M. Vaughan, aussitt que les affaires politiques
de cette poque furent un peu rgles, a voyag pendant deux ans en
Europe, visitant tous les monastres, couvents et lieux de retraite
imaginables. Il est all mme jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent
entendu parler de ce voyage  mon pre. Toutes ses recherches furent
vaines; le mystre est rest insondable.

--Et ce misrable journaliste--son nom m'chappe--qui avait jou le
rle si odieux, qui s'tait vendu corps et me au grand chef du
satanisme, qu'est-il devenu?

--Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien
triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, aprs avoir pass je ne
sais combien d'annes dans une maison de sant. Il tait possd de
la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des
monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'tait un spectacle navrant.

--Revenons plutt  ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il
reconnaissant? A-t-il au moins conserv son souvenir?

--Oui, son nom est bni par tout notre peuple. Il est rvr comme un
saint et comme le pre de la patrie. Nombre de jeunes gens
s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-mme je me nomme Joseph
Lamirande Leverdier. Mon pre a d vous parler de la statue
miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de
Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visite. Cette chapelle
est devenue un lieu de plerinage national, et aux pieds de cette
statue des milliers d'mes trouvent des grces de choix, surtout
l'esprit de sacrifice et de dvouement, la force de s'immoler,
d'accomplir les devoirs pnibles.

--Et parlez-moi de votre bonne tante Hlne. Vit-elle encore?
attend-elle toujours le retour de M. Lamirande?

--Hlas! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul
point sur lequel cette chre tante... comment dirai-je?... n'entend
pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres;
toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel pisode, les peines
du coeur qu'elle a prouves sont les seules ombres au tableau. Il me
semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent,
aurait d....

Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le frre Jean, portant
la main au coeur, tomba vanoui. Nous nous empressmes autour de lui.
Bientt il reprit connaissance.

--Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le coeur ne vaut pas
les jambes; il se trouble dans cette atmosphre.

Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il
se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur
les deux jeunes voyageurs, cet incident ne cra aucune impression
extraordinaire. Ils croyaient simplement  un vanouissement caus
par la fatigue. Moi qui connaissais le mystre qui entourait le frre
Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et plir en entendant prononcer
le nom de Leverdier, j'tais fermement convaincu que l'motion seule
avait dtermin cette dfaillance du coeur. J'tais entirement
persuad que nous descendions la montagne en compagnie du hros de la
Nouvelle France; et j'tais fortement tent, je l'avoue, de faire
part de ma conviction  mes compagnons de route. Mais je rsistai 
la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher  ce bon frre le
secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas
une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue.

Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le frre
Jean tomba gravement malade. Il se prpara admirablement  la mort et
fit preuve d'une rsignation hroque. Bien que ses souffrances
fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui
chappa, jamais il n'eut le plus lger mouvement d'impatience. Une
certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait
seule les douleurs qu'il prouvait. Les moines taient dans
l'admiration. Ils voyaient que c'tait un vritable saint qui les
quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond
respect. Au moment suprme, le chef de la maison et plusieurs des
pres taient auprs du frre mourant, rcitant les prires des
agonisants et rptant, pour lui, les noms de Jsus, de Marie et de
Joseph. Ses yeux taient ferms, il respirait  peine, mais ses
traits crisps par la souffrance disaient que la vie n'tait pas
teinte. Tout  coup, une harmonie anglique et un parfum non moins
cleste, qu'aucun langage humain ne saurait dcrire, remplirent la
modeste cellule.

Nous savions tout de suite, m'ont racont les moines, que cette
harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'tait notre me
qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite  nos sens, au
contraire de ce qui se produit ordinairement. C'tait quelque chose
de vraiment indfinissable et indescriptible. Puis--je laisse la
parole aux pres--puis, cette harmonie et ce parfum augmentant
toujours, non d'intensit mais de suavit, nous vmes, d'abord
intrieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se
former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur clatante,
et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit  dix ans,
figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la
lumire de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant  nos
oreilles, d'une manire mystrieuse, par notre me: "Pre, dit-elle,
l'Enfant-Jsus m'a envoye vous chercher. Venez!" Et le frre Jean,
ouvrant les yeux, se soulevant  demi, tendant ses bras vers la
cleste apparition, s'cria: "Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!" Et
comme un souffle lumineux son me quitta son corps qui retomba sur la
couche. Longtemps nous restmes abms dans la prire. Lorsque nous
nous relevmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le
sourire qui illuminait les traits du frre Jean.








End of the Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

