The Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare

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Title: Le Jour des Rois

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: June 25, 2005 [EBook #16128]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***




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nationale de France (BnF/Gallica)





  Note du transcripteur.
  ======================================================================
  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 3
  Timon d'Athnes.
  Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vrone.
  Romo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d't.
  Tout est bien qui finit bien.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1862


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                           LE JOUR DES ROIS

                                 OU

                         CE QUE VOUS VOUDREZ


                               COMDIE



NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS


Quoique la partie comique de cette pice appartienne tout entire 
Shakspeare, il est encore redevable de son sujet  Bandello. Nous y
retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux personnes dont
Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de ses comdies, et
que Shakspeare lui a dj emprunte dans ses _Mprises_.

Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands;
il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nomm Ambrogio,
qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beaut et d'une
ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements, le pre
lui-mme avait peine  les distinguer[1]. Paolo, c'est le nom du garon,
fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle, Nicuola, tomba entre
les mains de deux soldats qui la traitrent avec beaucoup de douceur,
dans l'esprance qu'ils en tireraient une ranon considrable. Ambrogio
parvint  se sauver de la captivit, et ayant soustrait, en les cachant
dans la terre, une grande partie de ses richesses  la cupidit des
ennemis, il se mit  la recherche de ses enfants, racheta sa fille, mais
ne put retrouver son fils, et le crut mort.

[Note 1:

  ....................... _Simillima proles,
  Indiscreta suis, gratusque parentibus error._
                                 (VIRGILE.)]

Cette pense le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se retira
 Erte, lieu de sa naissance. Ce fut l qu'un autre marchand, veuf
depuis plusieurs annes, devint amoureux de Nicuola et la demanda en
mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu assortie du ct
de l'ge, ne ft pas heureuse pour Nicuola, et ne voulant pas refuser
trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il ne se sparerait
pas de sa fille qu'il n'et retrouv son fils, espoir qu'il conservait
toujours.

Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un jeune
gentilhomme nomm Lattanzio Puccini, et n'tait pas indiffrente  son
amour. Dans ce temps-l, des affaires appelrent Ambrogio  Rome, et il
conduisit sa fille  Fabriano, chez un de ses parents, pour ne pas la
laisser seule. Cette absence arrta la passion de Lattanzio, qui changea
bientt d'objet et se porta vers la fille de Lanzetti, la belle Catella.
Au contraire, Nicuola revint  Erte toujours plus prise, et apprit avec
la plus vive douleur la nouvelle inclination de son amant. Ambrogio fut
oblig de faire un second voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille
dans un couvent o tait Camilla, nice de Lattanzio. Celui-ci y venait
souvent commander toutes sortes d'ouvrages  l'aiguille que faisaient
les religieuses. Nicuola coutait quelquefois les conversations qu'il
avait avec sa nice Camilla. Un jour, il lui racontait avec tristesse
qu'il avait perdu un jeune page qu'il aimait, et qui lui tait
trs-ncessaire. Ce rcit fit natre  Nicuola l'ide de s'habiller en
homme, et d'entrer chez Lattanzio en qualit de page. Sa gouvernante
l'aida dans ce projet. Elle fut admise, en effet, sous le nom de Romulo,
dans la maison de son infidle amant; et comme Julia, dans les _Deux
Gentilshommes de Vrone_, elle fut bientt charge d'aller parler 
sa rivale de l'amour de son matre. Catella tait peu sensible aux
sollicitations de Lattanzio; mais le faux page fit une telle impression
sur son coeur qu'elle n'prouva plus que de la rpugnance pour celui qui
l'envoyait.

Pendant ces intrigues, le matre de Paolo l'avait pris en affection,
au point que, venant  mourir, il l'avait fait son hritier. Paolo
s'empressa de retourner  Rome, et de l  Erte pour y chercher son
pre. Il passe sous la fentre de Catella, qui le prend pour le prtendu
page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperoit dans la rue, et, dans sa
frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille de
reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au pre qu'elle lui
conduira sa fille le lendemain.

Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquitude et impatience; il le
cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante, o l'on
avait vu entrer Nicuola sous son dguisement. Il lie conversation avec
la dugne, qui lui dcouvre tout, lui vante la constance de son ancienne
matresse, et prpare la rconciliation qu'achve la vue de Nicuola
elle-mme.

Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperoit
de sa mprise et la dtrompe.

Bientt tout s'claircit. Ambrogio se rjouit du retour de son fils et
consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'tait
autre que Nicuola dguise, revient de son erreur et accorde aussi
Catella au fils d'Ambrogio.

Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scne avec sa ngligence
ordinaire, car le dguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne
connat point, n'est pas aussi bien motiv que celui de la Nicuola de
Bandello. En gnral, les vnements de la nouvelle sont conduits
avec beaucoup plus d'art que ceux de la comdie; mais c'est dans les
caractres, le comique des situations et la posie des dtails, que
Shakspeare retrouve sa supriorit et fait oublier tous les reproches
d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalit
de sir Andr, de sir Tobie et du bouffon, les espigleries de la
friponne Marie, la gravit comique et les prtentions de Malvolio, la
scne dlicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir Andr et du
faux page, le charme que rpand sur toute la pice l'amour de Viola,
un heureux mlange de sentiment et de cette gaiet que les Anglais
appellent _humour_, tout contribue  rendre cette pice une des plus
agrables de Shakspeare.

Selon le docteur Malone, elle aurait t crite dans l'anne 1614; mais
dans une comdie de Ben Jonson, antrieure  cette date, on trouve
un passage qui semblerait applicable au _Jour des rois_, Ben Jonson
saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les dfauts de
Shakspeare. Un de ses personnages dit,  la fin de l'acte III de sa
pice intitule: _Every man out of his humour_:


    .....Il et fallu que sa comdie ft fonde sur une autre intrigue
    que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que cette
    comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc amoureux
    de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouills, avec un
    paysan bouffon pour valet, plutt que des vnements trop rapprochs
    de notre temps!

Un autre tmoignage tout  fait dcisif est la dcouverte faite par
M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une
reprsentation du _Jour des Rois_, ou _Ce que vous voudrez_, est
indique  la date du 2 fvrier 1601.



                           LE JOUR DES ROIS

                                 OU

                         CE QUE VOUS VOUDREZ



                              COMDIE



PERSONNAGES


  ORSINO, duc d'Illyrie.
  SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frre de Viola.
  ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sbastien.
  VALENTIN,   }
  CURIO,      } gentilshommes de la suite du duc.
  SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia.
  UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola.
  SIR ANDR AGUE-CHEEK[2].
  MALVOLIO, intendant d'Olivia.
  FABIEN,         }
  PAYSAN BOUFFON, }au service d'Olivia.
  OLIVIA, riche comtesse.
  VIOLA, amoureuse du duc.
  MARIE, suivante d'Olivia.
  UN PRTRE.
  SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc.

[Note 2: _Ague cheek_, mal de joue.]

_La scne est dans une ville d'Illyrie et sur la cte voisine._




ACTE PREMIER



SCNE I


Appartement dans le palais du duc.

LE DUC, CURIO, _seigneurs_.

(Des musiciens jouent.)

LE DUC.--Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez donc; donnez-m'en
jusqu' ce que ma passion surcharge en soit malade et expire.--Rptez
cet air; il avait une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille
l'impression du doux vent du midi dont le souffle, en passant sur
un champ de violettes, leur drobe et leur rend  la fois des
parfums.--C'est assez, pas davantage: ces sons ne sont plus aussi doux
qu'ils l'taient tout  l'heure. O esprit de l'amour, que tu es avide
de fracheur et de nouveaut! Aussi vaste que la mer, et, comme elle,
recevant tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit sa valeur
et son mrite, sans dgnrer et perdre tout son prix au bout d'une
minute. L'imagination est si fconde en formes changeantes, que rien
n'gale ses bizarres fantaisies.

CURIO.--Voulez-vous venir chasser, seigneur?

LE DUC.--Quoi donc, Curio?

CURIO.--La biche.

LE DUC.--C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble biche que j'aie
vue. Ah! la premire fois que mes yeux ont contempl Olivia, il me
sembla que sa prsence purifiait l'air: de cet instant je fus chang en
cerf[3], et mes dsirs, comme une meute froce et cruelle, n'ont cess
depuis de me poursuivre.--(_Valentin entre._) Eh bien! quelles nouvelles
d'Olivia?

[Note 3: Allusion  l'histoire d'Acton.]

VALENTIN.--Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai pu tre admis
devant elle, et je ne vous rapporte que cette rponse de la part de
sa suivante. Le ciel mme, avant qu'il ait t rchauff pendant sept
annes, ne jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse
clotre, elle ne marchera que sous le voile; elle arrosera une fois
chaque jour le pav de sa chambre de ses larmes amres, et le tout pour
pleurer un frre qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre
et vive image dans son triste souvenir.

LE DUC.--Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour payer ce tribut de
tendresse  un frre, combien elle aimera quand le trait dor de l'amour
aura donn la mort  la foule de toutes les autres affections qui vivent
en elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, son
coeur[4], ces trnes souverains, seront une fois occups et remplis tout
entiers par un seul roi suprme!--Allons nous coucher sur ces doux lits
de fleurs: les pensers de l'amour reposent mollement sous le dais d'une
vote de feuillage.


[Note 4: Le foie, le cerveau et le coeur taient regards comme le sige
des passions, des jugements, des sentiments.]

(Ils sortent.)



SCNE II


La cte de la mer.

VIOLA, UN CAPITAINE, _suivi de matelots_.

VIOLA.--Amis, quel est ce pays?

LE CAPITAINE.--C'est l'Illyrie, madame.

VIOLA.--Et que ferai-je en Illyrie? mon frre est dans l'lyse.
Peut-tre n'est-il pas noy. Qu'en pensez-vous, matelots?

LE CAPITAINE.--C'est par un hasard que vous avez t sauve vous-mme.

VIOLA.--O mon pauvre frre!--Et peut-tre pourra-t-il l'tre aussi par
hasard.

LE CAPITAINE.--Cela est vrai, madame; et pour augmenter votre confiance
dans le hasard, soyez assure que lorsque notre vaisseau s'est ouvert,
au moment o vous, et ces tristes restes chapps avec vous, vous tes
attachs au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frre, plein de
prvoyance dans le pril, se lier avec une adresse que lui suggraient
le courage et l'espoir  un gros mt qui surnageait sur les flots: je
l'y ai vu assis comme Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front
avec les vagues, tant que j'ai pu le voir.

VIOLA.--Tenez, voil de l'or, pour ce que vous venez de me dire. Mon
propre salut me fait natre l'esprance (et votre rcit l'encourage)
qu'il pourra lui en arriver autant. Connaissez-vous ce pays?

LE CAPITAINE.--Oui, madame, trs-bien; car je suis n et j'ai t lev
 moins de trois lieues de cet endroit mme.

VIOLA.--Qui gouverne ici?

LE CAPITAINE.--Un duc aussi illustre par son caractre que par son nom.

VIOLA.--Quel est son nom?

LE CAPITAINE.--Orsino.

VIOLA.--Orsino! J'ai entendu mon pre le nommer; il tait garon alors.

LE CAPITAINE.--Il l'est encore, ou du moins il l'tait tout
dernirement; car il n'y a pas un mois que je suis parti d'ici, et alors
il courait un bruit tout rcent (vous savez que les petits causent
toujours sur ce que font les grands) qu'il sollicitait l'amour de la
belle Olivia.

VIOLA.--Qui est-elle?

LE CAPITAINE.--Une vertueuse jeune personne, la fille d'un comte qui est
mort il y a environ un an; il la laissa en mourant  la protection de
son fils, son frre, qui est mort aussi peu de temps aprs, et c'est
pour l'amour de ce frre qu'elle a, dit-on, renonc  la vue et  la
socit des hommes.

VIOLA.--Oh! que je voudrais tre au service de cette dame et y rester
inconnue au monde jusqu' ce que j'aie eu le temps de mrir mes
desseins!

LE CAPITAINE.--Cela serait difficile  obtenir. Elle ne veut couter
aucune proposition, non pas mme celle du duc.

VIOLA.--Capitaine, tu as une heureuse physionomie; et quoique la nature
renferme souvent la corruption sous une belle enveloppe, cependant je
suis porte  croire de toi que tu as une me qui convient  ces beaux
dehors. Je te prie, et je t'en rcompenserai gnreusement, cache ce que
je suis, et aide-moi  me procurer le dguisement dont j'aurai peut-tre
besoin pour excuter mes projets. Je veux m'attacher au service de ce
duc. Tu me prsenteras  lui en qualit d'eunuque: cela peut en valoir
la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler sur divers tons
de musique varie, qui lui rendront mon service agrable. Ce qui peut
advenir plus tard, je l'abandonne au temps: conforme seulement ton
silence  mes dsirs.

LE CAPITAINE.--Soyez son eunuque, moi je serai votre muet. Quand ma
langue sera indiscrte, que mes yeux cessent de voir!

VIOLA.--Je te remercie, conduis-moi.

(Ils sortent.)



SCNE III


Appartement de la maison d'Olivia.

SIR TOBIE et MARIE.

SIR TOBIE.--Que diable prtend ma nice en prenant si fort  coeur la
mort de son frre? Je suis sr, moi, que le chagrin est ennemi de la
vie.

MARIE.--Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous veniez de meilleure
heure le soir. Madame votre nice a de grandes objections[5]  vos
heures indues.

SIR TOBIE.--Eh bien! qu'elle excipe avant d'tre excipe[6].

[Note 5: En anglais _exceptions_, d'o la rponse de sir Tobie.]

[Note 6: _Let her except before excepted._]

MARIE.--Fort bien; mais il faut vous confiner dans les modestes limites
de l'ordre.

SIR TOBIE.--_Confiner_[7]! je ne me tiendrai pas plus finement que je
ne fais; ces habits sont assez bons pour boire et ces bottes aussi, ou
sinon qu'elles se pendent  leurs propres tirants.

[Note 7: _To confine_, jeu de mots sur _confine_ et _fine_.]

MARIE.--Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais madame en parler
encore hier, ainsi que de cet imbcile chevalier que vous avez amen un
soir ici pour lui faire la cour.

SIR TOBIE.--Quoi? sir Andr Ague-cheek?

MARIE.--Oui, lui-mme.

SIR TOBIE.--C'est un homme des plus braves qu'il y ait en Illyrie.

MARIE.--Et qu'importe  la chose?

SIR TOBIE.--Comment! il a trois mille ducats de rente.

MARIE.--Oui! mais il ne fera qu'une anne de tous ses ducats: c'est un
vrai fou, un prodigue.

SIR TOBIE.--Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il joue de la viole
de Gambo[8], il parle trois ou quatre langues, mot  mot, sans livre, et
il possde les meilleurs dons de nature.

[Note 8: Instrument qu'on tenait entre les jambes.]

MARIE.--Oh! oui, certes, il les possde au naturel; car, outre que c'est
un sot, c'est un grand querelleur; et si ce n'est qu'il a le don d'un
lche pour apaiser la fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est
l'opinion des gens senss qu'on lui ferait bientt le don d'un tombeau.

SIR TOBIE.--Par cette main, ce sont des bltres, des dtracteurs, que
ceux qui tiennent de lui ces propos.--Qui sont-ils?

MARIE.--Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est ivre toutes les
nuits en votre compagnie.

SIR TOBIE.--A force de porter des sants  ma nice: je boirai  sa
sant aussi longtemps qu'il y aura un passage dans mon gosier, et du vin
en Illyrie. C'est un lche et un poltron[9] que celui qui ne veut pas
boire  ma nice, jusqu' ce que la cervelle lui tourne comme un sabot
de village. Allons, fille, _castiliano vulgo_[10]: voici sir Andr
Ague-face.

[Note 9: _Coystril_, un coq peureux.]

[Note 10: _Castiliano vulgo_,  l'espagnole.]

(Entre sir Andr Ague-cheek.)

SIR ANDR.--Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va, sir Tobie Belch?

SIR TOBIE.--Ah! mon cher sir Andr!

SIR ANDR, _ Marie_.--Salut, jolie grondeuse.

MARIE.--Salut, monsieur.

SIR TOBIE.--Accoste, sir Andr, accoste.

SIR ANDR.--Qu'est-ce que c'est?

SIR TOBIE.--La femme de chambre de ma nice.

SIR ANDR.--Belle madame _Accoste_, je dsire faire connaissance avec
vous.

MARIE.--Mon nom est Marie, monsieur.

SIR ANDR.--Belle madame Marie _Accoste_....

SIR TOBIE.--Vous vous mprenez, chevalier. Quand je dis _accoste_, je
veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui votre cour, attaquez-la.

SIR ANDR.--Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer ainsi en
compagnie. Est-ce l le sens du mot _accoste_?

MARIE.--Portez-vous bien, messieurs.

SIR TOBIE.--Si tu la laisses partir ainsi, sir Andr, puisses-tu ne
jamais tirer l'pe!

SIR ANDR.--Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne veux jamais tirer
l'pe. Belle dame, croyez-vous avoir des sots sous la main?

MARIE.--Monsieur, je ne vous ai pas sous la main.

SIR ANDR.--Par ma foi, vous allez l'avoir tout  l'heure, car voici ma
main.

MARIE.--Maintenant, monsieur, la pense est libre. Je vous prie de
porter votre main  la baratte au beurre, et laissez-la boire.

SIR ANDR.--Pourquoi, mon cher coeur? quelle est votre mtaphore?

MARIE.--Elle est sche, monsieur[11].

[Note 11: Peut-tre pour dire: elle est vide; ou bien, d'aprs la
chiromancie, une main sche signifie ici une constitution froide.]

SIR ANDR.--Comment donc! je le crois bien; je ne suis pas assez ne
pour ne pas tenir ma main sche. Mais que signifie votre plaisanterie?

MARIE.--C'est une plaisanterie toute sche, monsieur.

SIR ANDR.--En avez-vous beaucoup de semblables?

MARIE.--Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts: allons, je
laisse aller votre main, je suis dessche[12].

(Marie sort.)

[Note 12: _I am barren._]

SIR TOBIE.--Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin des Canaries; je
ne t'ai jamais vu si bien terrass.

SIR ANDR.--Jamais de votre vie, je pense,  moins que vous ne me voyez
terrass par le canarie. Il me semble qu'il y a des jours o je n'ai pas
plus d'esprit qu'un chrtien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis un
grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort  mon esprit.

SIR TOBIE.--Il n'y a pas de doute.

SIR ANDR.--Si je le croyais, je m'en abstiendrais.--Je retourne chez
moi  cheval demain, sir Tobie.

SIR TOBIE.--Pourquoi, mon cher chevalier?

SIR ANDR.--Que signifie pourquoi[13]? Le faire ou ne le pas faire? Je
voudrais avoir employ  apprendre les langues le temps que j'ai mis 
l'escrime,  la danse,  la chasse  l'ours.--Oh! si j'avais suivi les
beaux-arts!

[Note 13: _Pourquoi_, en franais dans le texte.]

SIR TOBIE.--Oh! vous auriez eu une superbe chevelure.

SIR ANDR.--Quoi, cela aurait-il amend mes cheveux?

SIR TOBIE.--Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne frisent pas
naturellement.

SIR ANDR.--Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas vrai?

SIR TOBIE.--A merveille. Ils pendent droit comme le lin sur une
quenouille, et j'espre un jour voir une mnagre vous prendre entre ses
jambes et vous filer.

SIR ANDR.--Ma foi, je retourne chez moi demain, sir Tobie. Votre nice
ne veut pas se laisser voir, ou, si elle voit quelqu'un, il y a quatre
 parier contre un qu'elle ne voudra pas de moi. Le comte lui-mme, qui
est ici tout prs, lui fait la cour.

SIR TOBIE.--Elle ne veut point du comte. Elle ne veut point de mari
au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en ge, ni en esprit. Je lui en ai
entendu faire le serment. Hem! il y a de la rsolution l-dedans, ami!

SIR ANDR.--Je veux rester un mois de plus. Je suis l'homme du monde qui
a les ides les plus drles: j'aime extrmement les mascarades et les
bals tout  la fois.

SIR TOBIE.--tes-vous bon pour ces balivernes, chevalier?

SIR ANDR.--Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il soit, au-dessous du
rang de mes suprieurs....; et cependant je ne veux pas me comparer  un
vieillard.

SIR TOBIE.--Quel est votre talent pour une _gaillarde_[14], chevalier?

[Note 14: Espce de danse.]

SIR ANDR.--H! je suis en tat de faire une cabriole[15].

[Note 15: _Caper_, cabriole, capre.]

SIR TOBIE.--Et moi je sais dcouper le mouton.

SIR ANDR.--Et je me flatte d'avoir le saut en arrire aussi vigoureux
qu'aucun homme de l'Illyrie.

SIR TOBIE.--Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi tenir ces dons
derrire le rideau? Craignez-vous qu'ils prennent la poussire comme le
portrait de madame Mall[16]? Que n'allez-vous  l'glise en dansant une
_gaillarde_, pour revenir chez vous en dansant une _courante_? Je ne
marcherais plus qu'au pas d'une _gigue_; je ne voudrais mme uriner que
sur un pas de cinq[17]. Que prtendez-vous? Le monde est-il fait pour
qu'on enfouisse ses talents? Je croyais bien,  voir la merveilleuse
constitution de votre jambe, que vous aviez t form sous l'toile
d'une gaillarde.

[Note 16: _Mall_, surnomme Coupe-Bourse, femme fameuse dans les annales
des lieux de prostitution.]

[Note 17: _A cinque-pace._]

SIR ANDR.--Oui, elle est fortement constitue, et elle a assez
bonne grce avec un bas de couleur de flamme. Irons-nous  quelques
divertissements?

SIR TOBIE.--Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous pas ns sous le
Taureau?

SIR ANDR.--Le taureau? c'est--dire, les flancs et le coeur[18].

[Note 18: Allusion  l'astrologie mdicale, qui rapporte les diffrentes
affections des parties du corps  l'influence dominante de certaines
constellations.]

SIR TOBIE.--Non, monsieur, ce sont les jambes et les cuisses. Que je
vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut: ah! ah!  merveille.

(Ils sortent.)



SCNE IV


Appartement du palais du duc.

VALENTIN ET VIOLA _en habit de page_

VALENTIN.--Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment, Csario, vous
avez bien l'air de faire une grande fortune: il n'y a encore que trois
jours qu'il vous connat, et vous n'tes dj plus un tranger.

VIOLA.--Vous craignez donc ou l'inconstance de son humeur, ou ma
ngligence, pour mettre ainsi en doute la dure de son affection? Est-il
inconstant, monsieur, dans ses gots?

VALENTIN.--Non, croyez-moi.

(Entrent le duc et Curio; suite.)

VIOLA, _ Valentin_.--Je vous remercie.--Voici le comte qui vient.

LE DUC.--Qui de vous a vu Csario?

VIOLA.--Il est  votre suite, seigneur: me voici.

LE DUC, _aux autres_.--Retirez-vous un moment  l'cart.--Csario, tu es
instruit de tout; je t'ai ouvert le livre secret de mon coeur. Ainsi,
bon jeune homme, dirige tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire
l'entre: poste-toi  ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra
racine jusqu' ce que tu obtiennes une audience.

VIOLA.--Srement, mon noble duc, si elle est aussi abandonne  son
chagrin qu'on le dit, jamais elle ne voudra me recevoir.

LE DUC.--Fais du bruit, brave toutes les biensances, plutt que de
revenir sans succs.

VIOLA.--Admettez que je puisse lui parler, seigneur; que lui dirai-je
alors?

LE DUC.--Ah! dvoile-lui toute la violence de mon amour; tonne-la
du rcit de ma tendresse. Il te sira bien de lui reprsenter mes
souffrances; elle l'coutera avec plus d'intrt dans la bouche de ta
jeunesse, qu'elle ne ferait dans celle d'un dput plus grave.

VIOLA.--Je ne le pense pas, seigneur.

LE DUC.--Crois-le, cher enfant, car c'est mentir  tes belles annes,
que de dire que tu es un homme. Les lvres de Diane ne sont pas plus
fraches, ni plus vermeilles. Ton filet de voix ressemble  l'organe
d'une jeune vierge: elle est perante et sonore; et tout en toi te rend
propre  jouer le rle d'une femme. Je sais que ton toile te destine 
cette ngociation.--(_Aux autres_.) Accompagnez-le, au nombre de quatre
ou cinq, tous mme si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve jamais
mieux que quand je suis seul.--(_A Viola._) Russis dans ce message, et
tu vivras aussi indpendant que ton matre; sa fortune sera la tienne.

VIOLA.--Je ferai donc de mon mieux ma cour  votre matresse.--(_Le duc
sort._) Lutte remplie d'obstacles! Quel que soit mon rle en lui faisant
ma cour, je voudrais, moi, devenir la femme du duc.

(Tous sortent.)



SCNE V


Appartement de la maison d'Olivia.

MARIE et LE BOUFFON.

MARIE.--Allons, dis-moi o tu as t, ou je n'ouvrirai pas assez mes
lvres pour qu'un crin puisse y entrer, dans le but de t'excuser; ma
matresse te fera pendre pour t'tre absent.

LE BOUFFON.--Eh bien! qu'elle me pende; quiconque est bien pendu dans ce
monde n'a plus rien  redouter.

MARIE.--Compte l-dessus.

LE BOUFFON.--Il ne voit plus personne  craindre.

MARIE.--Bonne rponse de carme[19]! Je puis t'apprendre l'origine de
ces mots.

[Note 19: _A lenten answer_, rponse brve et misrable.]

LE BOUFFON.--D'o vient-il, bonne dame Marie?

MARIE.--De la guerre; et tu peux le dire hardiment dans tes folies.

LE BOUFFON.--Eh bien! que Dieu donne la sagesse  ceux qui l'ont, et que
ceux qui sont fous fassent usage de leurs talents.

MARIE.--Mais tu seras pendu pour tre rest si longtemps absent, ou tout
au moins renvoy; n'est-ce pas la mme chose pour toi que d'tre pendu?

LE BOUFFON.--Vraiment, une bonne pendaison prvient un mauvais
mariage[20]. Et quant au malheur d'tre renvoy, l't y pourvoira[21].

[Note 20: Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme veuve
 sauver, en l'pousant, un malfaiteur condamn  tre pendu. Un
voleur, qui marchait au supplice, plut  une femme, qui s'cria qu'elle
demandait sa grce avec la condition d'usage. Le condamn se retourne,
et  peine l'a-t-il aperue du haut de la charrette, qu'il dit: Allons,
fouette, cocher!]

[Note 21: Les fainants le deviennent encore davantage vers la saison de
l't, plus srs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher  la
belle toile.]

MARIE.--Tu es donc bien rsolu?

LE BOUFFON.--Non pas; mais je suis rsolu sur deux points.

MARIE.--En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra; ou si tous les
deux viennent  manquer, ton haut-de-chausses tombe par terre.

LE BOUFFON.--Juste; en bonne foi, tout juste! Allons, va ton chemin. Si
sir Tobie voulait quitter la boisson, tu serais une aussi spirituelle
pice de la chair d've qu'aucune en Illyrie.

MARIE.--Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma matresse; fais tes
excuses sagement, cela vaudra mieux.

(Marie sort.)

(Entrent Olivia, Malvolio et suite.)

LE BOUFFON.--Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi en bonne veine
de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent te possder ne sont souvent
que des fous; et moi, qui suis bien sr de ne pas t'avoir, je pourrais
passer pour un homme sens; car que dit Quinapalus? Un fou spirituel
vaut mieux qu'un esprit fou.--Dieu vous bnisse, matresse!

OLIVIA.--Faites sortir cet imbcile.

LE BOUFFON.--Est-ce que vous n'entendez pas, camarades? Emmenez madame.

OLIVIA.--Va-t'en; tu es un fou  sec: je ne veux plus de toi; d'ailleurs
tu deviens malhonnte.

LE BOUFFON.--Deux dfauts, madonna, que la boisson et les bons conseils
corrigeront; car donnez  boire  un fou  sec, et le fou cessera
d'tre  sec; recommandez  un homme malhonnte de se corriger, s'il se
corrige, il ne sera plus malhonnte, et s'il ne peut se corriger, que le
ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est corrig n'est que
rapetass: la vertu qui s'gare n'est que rapetasse de vice, et le vice
qui s'amende n'est que rapetass de vertu. Si ce syllogisme tout simple
peut me servir,  la bonne heure; sinon, quel remde? Comme il n'y a
point d'homme vraiment dshonor autre que le misrable, de mme
la beaut n'est qu'une fleur.--La dame a command de faire sortir
l'imbcile; en consquence, je le rpte, faites-la sortir.

OLIVIA.--Monsieur, je leur ai command de vous faire sortir.

LE BOUFFON.--Une mprise du plus haut degr! Madame, _cuclus non facit
monachum_[22]; c'est comme qui dirait, je ne porte pas d'habit de fou
dans le cerveau. Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver que
vous tes une folle.

[Note 22: Le capuchon ne fait pas le moine.]

OLIVIA.--Peux-tu le prouver?

LE BOUFFON.--Trs-adroitement, bonne madonna.

OLIVIA.--Voyons ta preuve.

LE BOUFFON.--Il faut que je vous catchise pour cela, madame.--Ma bonne
petite souris de vertu, rpondez-moi.

OLIVIA.--Allons, monsieur,  dfaut d'autre passe-temps, je vous
demanderai votre preuve.

LE BOUFFON.--Bonne madame, pourquoi tes-vous en deuil?

OLIVIA.--Mon cher fou, pour la mort de mon frre.

LE BOUFFON.--Je crois, madame, que son me est en enfer.

OLIVIA.--Moi, je sais, fou, que son me est dans le ciel.

LE BOUFFON.--Vous n'en tes que d'autant plus folle, madame, d'tre en
deuil, de ce que l'me de votre frre est dans le ciel.--Emmenez la
folle, messieurs.

OLIVIA.--Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne s'amende-t-il pas?

MALVOLIO.--Oui, et il continuera ainsi jusqu' ce que les angoisses
de la mort l'branlent. L'infirmit qui fait dchoir le sage amende
toujours le fou.

LE BOUFFON.--Dieu veuille vous envoyer, monsieur, une prompte infirmit,
afin d'augmenter votre folie! Sir Tobie jurera que je ne suis pas un
renard; mais il ne risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager
que vous n'tes pas fou.

OLIVIA.--Que rpondez-vous  cela, Malvolio?

MALVOLIO.--Je m'tonne que vous, madame, vous puissiez vous amuser des
striles propos d'un pareil coquin; je l'ai vu terrass l'autre jour par
un fou ordinaire qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez,
il est dj hors de parade; si vous ne riez pas, et que vous ne lui
fournissiez pas matire, le voil billonn. Je proteste que je tiens
tous ces hommes senss, qui rient ainsi de ces sortes de fous, pour
n'tre eux-mmes rien de mieux que les bouffons de fous.

OLIVIA.--Oh! vous tes malade  force d'amour-propre, Malvolio, et votre
got en est dprav. Quiconque est gnreux, sans reproche, et d'une
humeur franche, gaie, prend pour des flches d'oiseau ces traits que
vous croyez des boulets de canon; il n'y a aucune mdisance dans un
fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler, et il n'y a point
d'amertume dans les railleries d'un homme connu pour sage, quoiqu'il ne
fasse que censurer.

LE BOUFFON.--Que Mercure te donne le don de mentir, en rcompense de ce
que tu parles si bien des fous!

(Entre Marie.)

MARIE.--Madame, il y a  votre porte un jeune gentilhomme qui dsire
beaucoup vous parler.

OLIVIA.--De la part du comte Orsino, n'est-ce pas?

MARIE.--Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune homme, et bien
accompagn.

OLIVIA.--Qui de mes gens l'arrte  ma porte?

MARIE.--Sir Tobie, madame, votre parent.

OLIVIA.--cartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot qui ne soit d'un
insens. (_Marie sort._)--Allez, Malvolio; si c'est un message de la
part du comte, je suis malade, ou je ne suis pas chez moi; tout ce que
vous voudrez pour m'en dbarrasser. (_Malvolio sort._) (_Au bouffon._)
Tu vois, l'ami, que ta folie devient suranne et qu'elle dplat aux
gens.

LE BOUFFON.--Vous avez parl pour nous, madame, comme si votre fils an
tait un fou. Que Jupiter veuille remplir son crne de cervelle; car
voici un de vos parents qui a une _pie-mre_[23] des plus faibles.

[Note 23: La pie-mre, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau
lui-mme.]

(Entre sir Tobie Belch.)

OLIVIA.--Sur mon honneur, il est  demi-ivre.--Qui est-ce qui est  la
porte, cousin?

SIR TOBIE.--Un gentilhomme.

OLIVIA.--Un gentilhomme! quel gentilhomme?

SIR TOBIE.--C'est un gentilhomme.... La peste soit des harengs saurs! Eh
bien! sot?

LE BOUFFON.--Bon! Sir Tobie....

OLIVIA.--Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il que vous ayez gagn de
si bonne heure cette lthargie?

SIR TOBIE.--La luxure[24]; je dfie la luxure.--Il y a quelqu'un  la
porte.

[Note 24: quivoque entre _lechery_ et _lethargy_.]

OLIVIA.--Oui, certes: qui est-ce?

SIR TOBIE.--Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en embarrasse
gure. Oh! vous pouvez m'en croire, comme je vous le dis: oui, cela
m'est gal. (Il sort.)

OLIVIA.--A quoi ressemble un homme ivre, fou?

LE BOUFFON.--A un homme noy,  un fou, et  un frntique; un verre de
plus aprs qu'il est en chaleur en fait un fou: le second le jette dans
la frnsie, et un troisime le noie.

OLIVIA.--Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille sur mon cousin;
car il en est au troisime degr de la boisson, il est noy; va, veille
sur lui.

LE BOUFFON.--Il n'est encore que fou, madame; et le fou aura soin du
fou. (Le bouffon sort.)

(Malvolio rentre.)

MALVOLIO.--Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui ai dit que vous
tiez malade: il rpond qu'il s'attendait  cela, et que c'est pour
cela qu'il vient vous parler: je lui ai dit que vous tiez endormie; il
semble qu'il en avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour
cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame? Il est cuirass
contre toute espce de refus.

OLIVIA.--Dites-lui qu'il ne me parlera pas.

MALVOLIO.--On le lui a dj dit; et il dclare qu'il va s'tablir 
votre porte, comme le poteau d'un shriff[25], et se faire pied de banc;
mais qu'il vous parlera.

[Note 25: Les poteaux placs  la porte du shriff, pour afficher les
actes publics, les ordonnances, etc.]

OLIVIA.--Quelle espce d'homme est-ce?

MALVOLIO.--Mais de l'espce des hommes.

OLIVIA.--Et quelles sont ses manires?

MALVOLIO.--De fort mauvaises manires. Il veut vous parler, que vous
vouliez ou non.

OLIVIA.--Et sa personne, son ge?

MALVOLIO.--Il n'est pas encore assez g pour un homme, ni assez jeune
pour un enfant; il est ce qu'est une cosse avant qu'elle devienne pois;
ou un fruit vert, quand il est sur le point d'tre une pomme; au point
de sparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage, et
il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait de sa mre n'est pas
encore tout  fait sorti de ses veines.

OLIVIA.--Qu'il vienne; appelez ma demoiselle.

MALVOLIO.--Mademoiselle, madame vous appelle.

(Il sort.)

(Marie rentre.)

OLIVIA.--Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon visage: nous
consentons  couter encore une fois l'ambassade d'Orsino.

(Entre Viola.)

VIOLA.--Laquelle est ici l'honorable matresse du logis?

OLIVIA.--Adressez-moi la parole, je rpondrai pour elle; que
voulez-vous?

VIOLA.--Trs-radieuse, parfaite et incomparable beaut....--Je vous
prie, dites-moi si c'est l la matresse de la maison, car je ne l'ai
jamais vue. Je serais bien fch de perdre mal  propos ma harangue; car
outre qu'elle est admirablement bien crite, je me suis donn beaucoup
de peine, pour l'apprendre par coeur. Gnreuses beauts, ne me faites
essuyer aucun ddain; je suis extrmement susceptible  la plus lgre
marque de mpris.

OLIVIA.--De quelle part venez-vous, monsieur?

VIOLA.--Je ne suis pas en tat d'en dire beaucoup plus que je n'ai
tudi; et cette question s'carte de mon rle. Aimable dame, donnez-moi
l'assurance positive que vous tes la matresse du logis, afin que je
puisse procder  ma harangue.

OLIVIA.--tes-vous comdien?

VIOLA.--Non,  vous parler du fond du coeur; et cependant je jure par
les griffes de la mchancet que je ne suis pas ce que je reprsente.
tes-vous la dame du logis?

OLIVIA.--Si je ne me vole pas moi-mme, je la suis.

VIOLA.--Trs-certainement si vous l'tes, vous vous volez vous-mme. Car
ce qui est  vous, pour en faire don, n'est pas  vous pour le tenir en
rserve. Mais cela sort de ma commission. Je veux d'abord dbiter mon
discours  votre louange, et en venir ensuite au fait de mon message.

OLIVIA.--Venez tout de suite  ce qu'il y a d'important, je vous
dispense de l'loge.

VIOLA.--Hlas! j'ai pris tant de peine  l'tudier; et il est potique.

OLIVIA.--Il n'en ressemble que mieux  une fiction; je vous en prie,
gardez-le pour vous. On m'a dit que vous tiez impertinent  ma porte,
et j'ai permis votre entre, plus pour vous contempler avec tonnement,
que pour vous couter. Si vous n'tes pas insens, retirez-vous; si vous
jouissez de votre raison, soyez court: je ne suis pas dans une lune 
soutenir un dialogue aussi extravagant.

MARIE.--Voulez-vous dployer les voiles, monsieur? Voici votre chemin.

VIOLA.--Non, joli mousse, je dois rester  flot ici un peu plus
longtemps.--(_A Olivia._) Pacifiez un peu votre gant, ma chre
dame[26].

[Note 26: Allusion aux gants prposs  la garde des demoiselles dans
les romans, et  la petite taille de Marie.]

OLIVIA.--Dclarez-moi vos intentions.

VIOLA.--Je suis un messager.

OLIVIA.--Srement, vous avez quelque chose de bien affreux 
m'apprendre, puisque le dbut de votre politesse est si craintif;
expliquez l'objet de votre message.

VIOLA.--Il n'est destin qu' votre oreille; je ne vous apporte ni
dclaration de guerre, ni imposition d'hommage; je porte la branche
d'olivier dans ma main: mes paroles sont, comme le sujet, des paroles de
paix.

OLIVIA.--Et cependant vous avez commenc bien brusquement. Qu'tes-vous?
Que voulez-vous?

VIOLA.--Si j'ai montr quelque grossiret, c'est de mon rle que je
l'ai emprunte. Ce que je suis et ce que je veux sont des choses aussi
secrtes que la virginit, sacres pour vos oreilles, profanation pour
toute autre.

OLIVIA, _ Marie_.--Laissez-nous seuls. Nous dsirons connatre ces
choses sacres. (_Marie sort._) Maintenant, monsieur, votre texte?

VIOLA.--Trs-chre dame....

OLIVIA.--Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle on peut dire
beaucoup de choses!--O est votre texte?

VIOLA.--Dans le sein d'Orsino.

OLIVIA.--Dans son sein? Dans quel chapitre de son sein?

VIOLA.--Pour vous rpondre avec mthode, dans le premier chapitre de son
coeur.

OLIVIA.--Oh! je l'ai lu; c'est de l'hrsie toute pure. N'avez-vous rien
de plus  dire?

VIOLA.--Chre madame, laissez-moi voir votre visage.

OLIVIA.--Avez-vous quelque commission de votre matre  ngocier avec
mon visage? Vous voil maintenant hors de votre texte; mais nous allons
tirer le rideau et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voil
comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait?

(Elle te son voile.)

VIOLA.--Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait.

OLIVIA.--C'est dans le grain, monsieur; cela rsistera  la pluie et au
vent.

VIOLA.--C'est la beaut mme, mlange heureux des roses et des lis,
et la main dlicate et savante de la nature en a ptri elle-mme les
couleurs. Madame, vous tes la plus cruelle des femmes qui respirent, si
vous conduisez toutes ces grces au tombeau sans en laisser de copie au
monde.

OLIVIA.--Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur: je donnerai
plusieurs cdules de ma beaut. Elle sera inventorie, et chaque
parcelle, chaque article sera cot dans mon testament; par exemple,
_item_, deux lvres passablement vermeilles: _item_, deux yeux gris avec
des paupires dessus: _item_, un cou, un menton, et ainsi de suite.
Avez-vous t envoy ici pour faire mon estimation?

VIOLA.--Je vois ce que vous tes: vous tes trop fire; mais
fussiez-vous le diable, vous tes belle: mon seigneur et matre vous
aime. Oh! un pareil amour mrite d'tre rcompens, fussiez-vous
couronne comme la beaut incomparable.

OLIVIA.--Comment m'aime-t-il?

VIOLA.--Avec des adorations, des larmes fcondes, des gmissements qui
tonnent l'amour, et des soupirs de feu[27].

[Note 27: Ridicule jet sur les hyperboles amoureuses.]

OLIVIA.--Votre matre connat mes dispositions: je ne puis l'aimer.
Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il est noble, d'un rang
illustre, d'une jeunesse sans tache et dans toute sa fracheur. Il a les
suffrages de tout le monde; il est libral, savant et vaillant; et plein
de grce dans sa taille et sa tournure; mais malgr toutes ces qualits,
je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait d se le tenir pour
dit.

VIOLA.--Si je vous aimais de toute la passion de mon matre, si je
souffrais comme il souffre, si ma vie tait une mort, je ne trouverais
aucun sens dans votre refus, et je ne le comprendrais pas.

OLIVIA.--Eh! que feriez-vous?

VIOLA.--Je me btirais une cabane de saule[28]  votre porte, et j'irais
voir mon me dans sa demeure; je composerais des chants loyaux sur
l'amour mpris, et je les chanterais de toute ma voix mme au milieu de
la nuit; je crierais votre nom aux collines qui le rpercuteraient, et
je forcerais la babillarde commre de l'air  rpter _Olivia_! Oh! vous
ne pourriez trouver de repos entre les lments de l'air et de la terre,
que vous n'eussiez eu piti de moi.

[Note 28: Arbre de la mlancolie et des amants.]

OLIVIA.--Vous pourriez faire beaucoup de choses! Quelle est votre
parent?

VIOLA.--Au-dessus de ma fortune; et cependant ma fortune est suffisante:
je suis gentilhomme.

OLIVIA.--Retournez vers votre matre: je ne puis l'aimer; qu'il n'envoie
plus chez moi;  moins que, par hasard, vous ne reveniez encore, pour me
dire comment il prend la chose. Adieu! je vous remercie de vos peines;
dpensez ceci pour l'amour de moi.

VIOLA.--Je ne suis point un messager  gages, madame: gardez votre
bourse; c'est mon matre, et non pas moi, qui a besoin de rcompense.
Puisse l'amour changer en pierre le coeur de celui que vous aimerez; et
que votre ardeur, comme celle de mon matre, ne rencontre que le mpris!
Adieu, beaut cruelle.

(Elle sort.)

OLIVIA.--_Quelle est votre parent?_--_Au-dessus de ma fortune_,
rpond-il, _et pourtant ma fortune est suffisante._--_Je suis
gentilhomme._ Oui, je le jurerais, que tu l'es en effet. Ton langage, ta
physionomie, ta tournure, tes actions et tes sentiments te donnent dix
fois des armoiries.--N'allons pas trop vite.--Doucement, doucement! Si
le matre tait le serviteur! Allons donc!--Comment peut-on prendre
si promptement la contagion? Il me semble que je sens toutes les
perfections de ce jeune homme se glisser furtivement et subtilement dans
mes yeux. Allons, soit.--Hol, Malvolio!

(Rentre Malvolio.)

MALVOLIO.--Me voici, madame,  vos ordres.

OLIVIA.--Cours aprs ce messager impertinent, l'homme du comte: il a
laiss cette bague ici malgr moi; dis-lui que je n'en veux point.
Recommande-lui bien de ne pas flatter son matre, et de ne pas nourrir
ses esprances: je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veut
revenir ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus. Cours
vite, Malvolio.

MALVOLIO.--Madame, j'y cours.

(Il sort.)

OLIVIA.--Je ne sais trop ce que je fais; et je crains de trouver que
mes yeux sont des flatteurs qui en imposent  mon jugement[29]. Destin,
montre ta puissance: nous ne disposons pas de nous-mmes. Ce qui est
dcrt doit arriver; qu'il en soit fait ainsi!

(Elle sort.)

[Note 29: _Mine eye too great a flatterer for my mind._]

FIN DU PREMIER ACTE




ACTE DEUXIME



SCNE I


Le bord de la mer.

ANTONIO, SBASTIEN.

ANTONIO.--Vous ne voulez pas rester plus longtemps? Et vous ne voulez
pas que je vous accompagne?

SBASTIEN.--Non, je vous en prie; mon toile jette sur moi une clart
sinistre: la malignit de ma destine pourrait peut-tre empoisonner la
vtre. Je vous demanderai donc la permission de porter mes maux tout
seul: ce serait bien mal reconnatre votre amiti pour moi, que d'en
faire retomber une partie sur vous.

ANTONIO.--Faites-moi connatre au moins en quel lieu vous vous proposez
d'aller.

SBASTIEN.--Non, non, monsieur; le voyage que j'ai rsolu est une
vritable extravagance.--Cependant je remarque en vous une discrtion si
dlicate que vous ne chercherez pas  m'extorquer le secret que je veux
garder... Et la politesse me fait un devoir de vous le rvler moi-mme.
Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio, que mon nom est
Sbastien, que j'ai chang en celui de Rodrigo; mon pre tait ce
Sbastien de Messaline, dont je sais que vous avez ou parler. Il a
laiss aprs lui deux enfants, moi, et une soeur, tous deux ns  la
mme heure: s'il et plu au ciel, nous aurions de mme fini notre vie
ensemble; mais, vous, monsieur, vous avez chang mes destins; car
quelques heures avant que vous m'ayez retir des abmes de la mer, ma
soeur tait noye.

ANTONIO.--Hlas! funeste jour!

SBASTIEN.--Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu'on dt qu'elle me
ressemblait beaucoup, passait pour belle aux yeux de beaucoup de gens.
Il ne me convient pas  moi d'oser avoir d'elle une aussi haute ide que
les autres; mais du moins puis-je assurer hardiment qu'elle portait
une me que l'envie mme tait force de dire belle. Elle est noye,
monsieur, dans l'eau sale, et il me semble que je vais encore y noyer
son souvenir.

ANTONIO.--Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise chre que je vous ai
fait faire.

SBASTIEN.--Cher Antonio, c'est moi qui vous prie de me pardonner
l'embarras que je vous ai caus.

ANTONIO.--Si, pour prix de mon amiti, vous ne voulez pas me tuer,
permettez-moi d'tre votre serviteur.

SBASTIEN.--Si vous ne voulez pas dtruire votre ouvrage, je veux dire,
tuer celui que vous avez sauv, n'exigez pas cela de moi. Adieu, en un
mot: mon coeur est plein de reconnaissance; et je suis encore si prs
d'avoir les manires de ma mre, qu'un peu plus et mes yeux vont me
trahir. Je vais  la cour du comte Orsino: adieu.

(Il sort.)

ANTONIO.--Que la bont de tous les dieux ensemble accompagne tes pas!
J'ai beaucoup d'ennemis  la cour d'Orsino; sans cela, je ne tarderais
pas  t'y revoir.--Mais, advienne que pourra, je t'adore tant, que pour
toi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y aller.

(Il sort.)



SCNE II


Une rue.

VIOLA _entre_, MALVOLIO _la suit_.

MALVOLIO.--N'tiez-vous pas, il y a un moment, avec la comtesse Olivia?

VIOLA.--A l'instant mme, monsieur; en marchant d'un pas ordinaire je ne
suis encore arriv qu'ici.

MALVOLIO.--Elle vous renvoie cette bague, monsieur; vous auriez pu
m'pargner cette peine, et la reprendre vous-mme. Elle ajoute, en
outre, que vous ayez  bien assurer votre matre qu'il peut dsesprer,
et qu'elle ne veut point de lui; et ceci encore, que vous n'ayez jamais
la hardiesse de revenir ngocier pour lui,  moins que ce ne soit pour
rapporter la manire dont votre seigneur, entendez-le bien, aura pris
son refus.

VIOLA.--Elle a reu cette bague de moi: je n'en veux point.

MALVOLIO.--Allons, monsieur, vous la lui avez mchamment jete: et son
intention est qu'elle vous soit rendue. (_Il la jette  ses pieds._)
Si elle vaut la peine que vous vous baissiez, la voil sous vos yeux;
sinon, qu'elle soit  celui qui la trouvera.

(Il sort.)

VIOLA.--Je n'ai point laiss de bague chez elle; que veut dire cette
dame? Que ma fortune ne permette pas que ma figure l'ait charme!--Elle
m'a bien regarde, et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux
garaient sa langue; car elle ne me parlait que par mots interrompus et
d'un air distrait. Elle m'aime srement. C'est une ruse de sa passion
qui m'invite  la revoir par ce grossier messager. Ce n'est point du
tout une bague de mon matre! D'abord, il ne lui en a point envoy;
c'est pour moi-mme.--Si cela est (comme cela est en effet), pauvre
femme, il vaudrait mieux pour elle tre amoureuse d'un songe!
Dguisement, tu es, je le vois, une mchancet, dont l'adroit ennemi du
genre humain sait tirer grand parti. Combien il est ais  ceux qui ont
quelques appas pour tromper de faire impression sur la molle cire du
coeur des femmes! Hlas! c'est la faute de notre fragilit, et non pas
la ntre; car nous sommes ce que nous avons t faites. Comment ceci
s'arrangera-t-il? Mon matre l'aime passionnment; et moi, pauvre fille
mtamorphose, je suis aussi prise de lui. Et elle, dans sa mprise,
parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout ceci deviendra? Mon tat me
fait dsesprer de l'amour de mon matre; et tant une femme, hlas! que
d'inutiles soupirs poussera l'infortune Olivia! O temps! c'est  toi de
dbrouiller ceci et non  moi: le noeud est trop compliqu pour que je
le puisse dnouer.

(Elle sort.)



SCNE III


Appartement de la maison d'Olivia.

SIR TOBIE BELCH, SIR ANDR AGUE-CHEEK.

SIR TOBIE.--Approchez, sir Andr. N'tre pas au lit aprs minuit, c'est
tre lev de bonne heure; et _diluculo surgere_[30]....., vous savez....

[Note 30: Se lever au petit jour est utile  la sant, _adage latin_.]

SIR ANDR.--Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; mais je sais qu'tre
lev tard c'est tre lev tard.

SIR TOBIE.--Fausse conclusion, que je hais autant qu'un flacon vide!
tre debout aprs minuit, et aller alors au lit, c'est se coucher matin;
en sorte qu'aller se coucher aprs minuit, c'est aller se coucher de
bonne heure. Notre vie n'est-elle pas compose de quatre lments?

SIR ANDR.--On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est plutt compose
du boire et du manger.

SIR TOBIE.--Vous tes un savant: allons donc manger et boire.--Hol!
Marianne, entendez-vous?--Un flacon de vin.

(Entre le bouffon.)

SIR ANDR.--Voici, ma foi, le fou qui vient.

LE BOUFFON.--Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais vu notre portrait 
nous trois?

SIR TOBIE.--Sois le bienvenu, non; allons, une chanson.

SIR ANDR.--Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! Je voudrais pour
quarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douce
que celle du fou. En vrit, tu tais dans tes plus charmantes folies
hier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians passant
l'quinoxiale de Queubus: cela tait excellent, en vrit; je t'ai
envoy douze sous pour ta bonne amie; les as-tu reus?

LE BOUFFON.--Oui, j'ai remis ta gracieuset  mon jupon court; car le
nez de Malvolio n'est pas un manche de fouet[31]; madame a la main
blanche, et le myrmidon n'est pas un bouchon.

[Note 31: _A whipstock_, il a l'odorat fin.]

SIR ANDR.--Excellent! c'est la plus jolie folie pour la fin. Allons,
une chanson.

SIR TOBIE.--Avance; voil douze sous pour toi; chante-nous une chanson.

SIR ANDR.--Voil encore un teston de moi; si un chevalier donne....

LE BOUFFON.--Voudriez-vous une chanson d'amour, ou une chanson morale?

SIR TOBIE.--Une chanson d'amour, une chanson d'amour!

SIR ANDR.--Oui, oui; je ne me soucie point de morale.

LE BOUFFON _chante_.

  O ma matresse! o tes-vous errante?
  Arrtez et m'coutez: Votre sincre amant s'avance,
  Votre amant qui peut chanter haut ou bas.
  Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur:
  Les voyages finissent par la rencontre des amants,
  C'est ce que sait le fils de tout homme sage.

SIR ANDR.--Admirable, en vrit!

SIR TOBIE.--Bien, trs-bien.

LE BOUFFON.

  Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir.
  La joie prsente fait rire dans le prsent;
  Ce qui est  venir est encore incertain;
  Il n'y a point de moisson  recueillir des dlais.
  Viens donc, ma chrie, me donner vingt baisers,
  La jeunesse est une toffe qui ne peut durer.

SIR ANDR.--Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis
chevalier.

SIR TOBIE.--Une voix contagieuse!

SIR ANDR.--Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi.

SIR TOBIE.--A entendre par le nez, c'est une douce contagion[32]. Mais
commencerons-nous une danse de tourne-ciel[33]? veillerons-nous la
chouette par un canon, qui ravisse les trois mes[34] d'un tisserand?
Ferons-nous cela?

[Note 32: _A dulcet in contagion_, jeu de mots intraduisible.]

[Note 33: _A welkin-dance,_ boire jusqu' ce que le ciel tourne sur nos
ttes.]

[Note 34: Apparemment l'me vgtative, l'me sensitive et l'me
raisonnable.]

SIR ANDR.--Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis un
chien pour les canons.

LE BOUFFON.--Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bien
au canon.

SIR ANDR.--Certainement; chantons: _Coquin, tais-toi_.

LE BOUFFON.--_Tais-toi, coquin_, chevalier? Je serai donc forc de vous
appeler coquin, chevalier?

SIR ANDR.--Ce n'est pas la premire fois que j'ai forc un homme 
m'appeler coquin. Commence, fou; la chanson commence par _Tais-toi_.

LE BOUFFON.--Je ne commencerai jamais si je me tais.

SIR ANDR.--Bon l, ma foi. Allons, commence.

(Ils chantent.)

(Entre Marie.)

MARIE.--Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? Si ma matresse
n'a pas appel son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonn de vous
mettre  la porte, ne me croyez jamais.

SIR TOBIE.--Madame est une Catayenne[35]; nous sommes des politiques:
Malvolio est une canaille, et _nous sommes trois joyeux garons_[36].
Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je pas de son sang? Foin de
madame!--(_Chantant._) _Il tait un homme  Babylone, madame, madame._

[Note 35: Terme de mpris, dont l'origine est indiffrente.
(STEEVENS.)]

[Note 36: _Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we._ Ces
derniers mots sont le commencement d'une chanson; _Peg-a-ramsey_ est le
titre d'une ballade ancienne.]

LE BOUFFON.--Malepeste! le chevalier est dans une merveilleuse folie.

SIR ANDR.--Oui, il s'en tire assez bien, quand il est bien dispos, et
moi aussi: il fait le fou avec plus de grce que moi; mais je le fais
plus au naturel.

SIR TOBIE, _chantant_.--_Ah! le douzime jour de dcembre._

MARIE.--Au nom de Dieu, taisez-vous.

(Entre Malvolio.)

MALVOLIO.--H! mes matres, tes-vous fous? ou qu'tes-vous donc?
N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honntet, pour bavarder
comme des chaudronniers  cette heure de la nuit? Faites-vous une
taverne de la maison de madame, que vous vous gosillez ainsi  crier
vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? N'avez-vous
donc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps?

SIR TOBIE.--Nous avons gard les temps, monsieur, dans nos canons. Allez
au diable[37].

[Note 37: C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone,  ces mots:
_Sneck up_.]

MALVOLIO.--Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Ma
matresse m'a donn ordre de vous dire que, quoiqu'elle vous reoive
comme son parent, elle n'a point de parent avec vos dsordres. Si vous
pouvez vous sparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours le
bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de prendre cong
d'elle, elle est toute dispose  vous faire ses adieux.

SIR TOBIE, _chantant_.--_Adieu, cher coeur, puisqu'il faut que je
parte[38]._

[Note 38: Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.]

MALVOLIO.--Oui, bon sir Tobie.

SIR TOBIE, _chantant_.--_Ses yeux dnotent que ses jours sont bientt 
leur fin._

MALVOLIO.--Les choses en sont-elles l?

SIR TOBIE, _chantant_.--_Mais moi, je ne mourrai jamais._

LE BOUFFON.--En cela vous mentez, sir Tobie.

MALVOLIO.--Pour cela, je suis trs-dispos  vous croire.

SIR TOBIE, _en chantant_.--_Lui dirai-je de s'en aller?_

LE BOUFFON.--_Et quand vous le feriez?_

SIR TOBIE.--_Lui dirai-je de s'en aller, sans le mnager?_

LE BOUFFON.--_Oh! non, non, vous n'oseriez._

SIR TOBIE.--Vous dtonnez, l'ami; vous mentez.--tes-vous plus qu'un
intendant? Croyez-vous que, parce que vous tes vertueux[39], il n'y
aura plus ni gteaux, ni bire?


[Note 39: C'tait la coutume de faire des gteaux en famille  la
Toussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition.]

LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dans
la bouche.

SIR TOBIE.--Tu as raison.--Allez, monsieur, allez frotter votre chane
avec de la mie de pain[40]. Un flacon de vin, Marie!

[Note 40: Les intendants ou matres d'htel portaient au cou une chane
en signe de supriorit sur les autres domestiques; et le meilleur moyen
d'claircir un mtal, c'est de le frotter avec de la mie de pain.
(STEEVENS.)]

MALVOLIO.--Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveur
de ma matresse, vous ne voudriez pas prter les mains  cette conduite
grossire; ma matresse en sera informe, je vous le jure.

(Il sort.)

MARIE.--Va secouer les oreilles.

SIR ANDR.--Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer de
parole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne oeuvre que de boire
quand on a faim.

SIR TOBIE.--Faites cela, chevalier. Je vais vous crire un cartel ou je
lui ferai connatre de vive voix votre indignation contre lui.

MARIE.--Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir; depuis que
le jeune page du comte a vu aujourd'hui ma matresse, elle est fort
trouble. Quant  monsieur Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le
mystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un
objet de rise publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit pour me
coucher tout  l'heure dans mon lit; je sais que je suis en tat de le
faire.

SIR TOBIE.--Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque chose de lui.

MARIE.--Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espce de puritain.

SIR ANDR.--Oh! si je le croyais, je le battrais comme un chien.

SIR TOBIE.--Quoi, pour tre puritain? Ta sublime raison, cher chevalier?

SIR ANDR.--Je n'ai point de sublime raison pour cela, mais j'ai d'assez
bonnes raisons.

MARIE.--Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un puritain, ni quoi
que ce soit avec suite, si ce n'est un serviteur des circonstances; un
sot plein d'affectation qui sait par coeur les affaires d'tat, sans
livre et sans tude, et vous dbite sa science par grands morceaux; un
homme qui a la meilleure opinion de lui-mme, et si farci,  ce qu'il
s'imagine, de perfections, que c'est un article de foi pour lui qu'on
ne peut le voir sans l'aimer; et c'est sur ce vice-l que ma vengeance
trouvera matire  s'exercer.

SIR TOBIE.--Que feras-tu?

MARIE.--Je glisserai sur son chemin quelques ptres d'amour en style
obscur, dans lesquelles,  la couleur de sa barbe,  la forme de sa
jambe,  sa tournure,  sa dmarche,  l'expression de ses yeux,  son
front,  son teint, il se reconnatra dpeint de la manire la plus
palpable. Je peux crire tout comme ferait madame votre nice; nous
pouvons  peine distinguer nos deux critures dans une lettre dont le
sujet est oubli.

SIR TOBIE.--Excellent! Je flaire la ruse.

SIR ANDR.--Elle me monte aussi au nez.

SIR TOBIE.--Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur son
passage, qu'elles viennent de ma nice, et qu'elle est amoureuse de lui.

MARIE.--Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-l.

SIR ANDR[41].--Et votre cheval fera de lui un ne.

[Note 41: Tirwhylt pense qu'il faut donner cette rponse et celle
d'aprs  sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir Andr, qui ne
juge rien par lui-mme, et ne fait que rpter l'avis des autres.]

MARIE.--Oui, un ne, je n'en doute pas

SIR ANDR.--Oh! cela sera admirable.

MARIE.--Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma mdecine
oprera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou fera
le troisime dans un lieu o il trouvera la lettre: observez bien comme
il l'interprtera. Pour ce soir, au lit; et rvons  l'vnement. Adieu!

(Elle sort.)

SIR TOBIE.--Bonne nuit, Penthsile[42].

[Note 42: Nom d'une amazone.]

SIR ANDR.--Par ma foi, c'est une brave fille.

SIR TOBIE.--C'est une excellente levrette, et de race pure, et une fille
qui m'adore. Qu'en dites-vous?

SIR ANDR.--J'ai t ador aussi jadis, moi.

SIR TOBIE.--Allons-nous mettre au lit, chevalier.--Tu aurais besoin
d'envoyer demander plus d'argent.

SIR ANDR.--Si je ne peux regagner votre nice, je suis dans un mauvais
pas.

SIR TOBIE.--Envoie demander de l'argent, chevalier: si tu ne parviens
pas  la fin  l'avoir, dis que je suis un chien  la queue coupe[43].

[Note 43: _Cut._ Par les lois forestires, on coupait la queue aux
chiens des paysans et roturiers. (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut
traduire _cut_ par _cheval_: Dis que je suis un cheval.]

SIR ANDR.--Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole;
prenez-le comme vous voudrez.

SIR TOBIE.--Allons, venez, je vais brler un peu de rhum; il est trop
tard pour aller se coucher maintenant; allons, chevalier, venez.

(Ils sortent.)



SCNE IV


Appartement dans le palais du duc.

LE DUC, VIOLA, CURIO _et autres._

LE DUC.--Faites-nous un peu de musique.--Ah! bonjour, mes amis.--Allons,
bon Csario, seulement ce morceau de chant, cette vieille chanson
ancienne que nous entendmes hier au soir. Il me semblait qu'elle
soulageait beaucoup mon me souffrante, plus que ces airs lgers et ces
refrains rpts dans ces mesures vives et brusques.--Allons, seulement
un couplet.

CURIO.--Avec la permission de Votre Altesse, celui qui pourrait le
chanter n'est pas ici.

LE DUC.--Qui tait-ce donc!

CURIO.--Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait beaucoup le pre
de madame Olivia: il est quelque part dans la maison.

LE DUC.--Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant. (_Curio sort.
Musique._) Approche, jeune homme; si tu aimes jamais, dans les doux
transports de ta passion souviens-toi de moi; car tous les vrais amants
sont tels que je suis, changeants et volages dans tous les autres
sentiments, except dans la constante pense de l'objet aim.--Comment
trouves-tu cet air?

VIOLA.--Il retentit comme un cho dans le coeur qui sert de trne 
l'amour.

LE DUC.--Tu en parles en matre; je gagerais ma vie que, tout jeune que
tu es, ton oeil s'est fix sur quelque beaut qui le charme. N'est-il
pas vrai, mon enfant?

VIOLA.--Un peu, avec votre permission.

LE DUC.--Quelle espce de femme est-ce?

VIOLA.--De votre complexion.

LE DUC.--Elle n'est donc pas digne de toi. Quel ge, au vrai?

VIOLA.--Environ de votre ge, seigneur.

LE DUC.--Elle est trop ge, par le ciel! Qu'une femme choisisse
toujours un poux plus g qu'elle, c'est le moyen qu'elle lui soit plus
assortie, et plus sre de rgner dans son coeur; car, mon enfant, nous
avons beau nous vanter, nous sommes plus tourdis, plus flottants
dans nos caprices; nous sommes aisment emports par le dsir et par
l'inconstance; notre amour s'use et se perd plus vite que celui des
femmes.

VIOLA.--Je le crois, seigneur.

LE DUC.--Aie donc soin que ton amante soit plus jeune que toi, ou ton
affection ne pourra durer. Les femmes sont comme les roses; leur belle
fleur, une fois panouie, tombe dans l'heure mme.

VIOLA.--Et cela est vrai. Hlas! quel triste sort que de se fltrir au
moment o elles atteignent la perfection!

(Rentrent Curio et le bouffon.)

LE DUC.--Allons, mon ami, la chanson que tu as chante hier au soir.
Remarque-la, Csario; elle est ancienne et simple. Les fileuses, et
celles qui tricotent au soleil, et les jeunes filles dont le coeur est
libre, tout en tissant leur fil avec des outils d'os, ont coutume de
la chanter: c'est la nave vrit, et elle peint bien l'innocence de
l'amour comme le bon vieux temps.

LE BOUFFON.--tes-vous prt, monsieur?

LE DUC--Oui, je t'en prie, chante.

LE BOUFFON.

(Chant.)

    Viens;  mort! viens;
  Qu'on me couche sous un triste cyprs:
    Fuis, fuis, souffle de ma vie.
  Une beaut cruelle m'a donn la mort.
  Semez de branches d'if mon blanc linceul;
    Prparez-le.
  Jamais homme ne joua dans la mort un rle aussi sincre
    Que le mien.

  Point de fleurs, pas une douce fleur
    Sur mon noir cercueil.
    Point d'ami, pas un seul ami pour saluer
  Mon pauvre corps et l'endroit o mes os seront jets;
    Pour pargner mille et mille soupirs,
    Ah! couchez-moi-l,
  O l'amant, triste et fidle, ne trouve jamais mon tombeau,
    Pour y pleurer.

LE DUC, _lui donnant sa bourse_.--Voil pour ta peine.

LE BOUFFON.--Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir  chanter, monsieur.

LE DUC.--Eh bien! je veux te payer ton plaisir.

LE BOUFFON.--A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye une fois ou
l'autre.

LE DUC.--A prsent, permets-moi de te quitter.

LE BOUFFON.--Allons, que le dieu de la mlancolie te protge, et que ton
tailleur te fasse un habit de taffetas changeant; car ton me est une
vritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constants sur la
mer, afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne ft nulle
part; car c'est l ce qui fait toujours un bon voyage de rien. Adieu.

(Le bouffon sort.)

LE DUC.--Qu'on me laisse. (_Curio sort avec la suite du duc, except
Viola._) Encore une fois, Csario, va trouver cette souveraine cruelle;
dis-lui que mon amour, plus noble que les trsors de l'univers, ne met
aucun prix  une tendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des
dons que la Fortune lui a accords le cas que je fais de cette volage
desse; mais que c'est cette merveille, cette reine des joyaux que la
nature a enchsse en elle, qui seule attire mon me.

VIOLA.--Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer?

LE DUC.--Je ne puis recevoir une pareille rponse.

VIOLA.--Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque dame, comme il
en est peut-tre, souffre pour l'amour de vous, dans son coeur, des
tourments aussi violents que vous en souffrez pour Olivia; vous ne
pouvez l'aimer et vous le lui dclarez, n'est-elle pas force de
recevoir votre refus?

LE DUC.--Il n'est point de coeur de femme qui puisse contenir les
battements d'une passion aussi forte que celle dont l'amour tourmente
mon coeur; il n'est point de coeur de femme assez vaste pour contenir
autant d'amour; elles ne savent pas garder. Hlas! on peut bien appeler
leur amour un apptit des sens. Ce n'est qu'un got qui irrite leur
palais sans affecter leur coeur: il s'teint dans la satit, et finit
par le dgot et l'aversion. Mais le mien est aussi affam que la mer,
et peut digrer autant qu'elle. N'tablis aucune comparaison entre
l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui que j'ai pour
Olivia.

VIOLA.--Oui, mais je sais....

LE DUC.--Que sais-tu?

VIOLA.--Je sais trop bien l'amour que les femmes ont pour les hommes. Je
vous l'assure, elles ont le coeur aussi fidle que nous. Mon pre avait
une fille qui aimait un homme, comme il se pourrait par aventure que
moi, si j'tais femme, j'aimasse Votre Altesse.

LE DUC.--Et quelle est son histoire?

VIOLA.--Une page blanche[44], seigneur. Jamais elle n'a dclar son
amour, mais elle a laiss sa passion, cache comme le ver dans le
bouton, dvorer les roses de ses joues: elle languissait dans ses
penses; et, ple et mlancolique, elle tait tranquille comme la
patience sur un monument, souriant  la douleur. N'tait-ce pas l
vritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous pouvons en dire
davantage, en jurer davantage: mais, en vrit, nos dmonstrations vont
plus loin que notre volont; car toujours nous prouvons beaucoup par nos
serments, et bien peu par notre amour.

[Note 44: _A blank_.]

LE DUC.--Mais ta soeur est-elle morte de son amour, mon enfant?

VIOLA.--Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison de mon pre,
et de frres aussi, et cependant je ne sais....--Seigneur, irai-je
trouver cette dame?

LE DUC.--Oui, voil ce dont il s'agit. Vole vers elle; donne-lui ce
bijou: dis-lui que mon amour ne peut cder ni supporter aucun refus.

(Ils sortent.)



SCNE V


Le jardin d'Olivia.

SIR TOBIE, SIR ANDR et FABIAN.

SIR TOBIE.--Viens avec nous, seigneur Fabian.

FABIAN.--Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce plaisir, que je
sois rong de mlancolie jusqu' en mourir.

SIR TOBIE.--Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, cette
canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable avanie?

FABIAN.--Oh! j'en serais transport. Vous savez qu'il m'a fait perdre
les bonnes grces de ma matresse,  l'occasion d'un combat d'ours.

SIR TOBIE.--Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir l'ours, et
nous le ferons cumer de colre jusqu' ce qu'il en soit noir et bleu.
N'est-ce pas, sir Andr?

SIR ANDR.--Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre vie.

(Entre Marie.)

SIR TOBIE.--Voici notre petite sclrate.--Eh bien! comment vous va, mon
ortie des Indes[45]?

[Note 45: Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de
l'Inde. (JOHNS OX.)]

MARIE.--Cachez-vous tous trois dans le bosquet de buis: Malvolio descend
le long de cette alle; il tait l-bas, au soleil, l'air occup,
faisant des politesses  son ombre depuis une demi-heure: observez-le,
je vous en prie, si vous aimez  rire; car je suis certaine que cette
lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au nom de la
plaisanterie! (_Ils se cachent._)--Tenez-vous l (_Marie laisse
tomber une lettre_); car voici la truite qu'il faut attraper en la
chatouillant.

(Marie sort.)

(Entre Malvolio.)

MALVOLIO.--C'est la fortune: tout est une affaire de fortune. Marie m'a
dit une fois que sa matresse avait du penchant pour moi, et je l'ai
entendue elle-mme aller jusqu' dire que si jamais elle prenait une
fantaisie, ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus, elle
me traite avec des gards plus distingus qu'aucun de ceux qui sont
attachs  son service. Que dois-je penser de tout cela?

SIR TOBIE.--Ce coquin a bien de la prsomption.

FABIAN.--Oh! paix! ses contemplations font de lui un fameux dindon!
Comme il se rengorge en talant son plumage!

SIR ANDR.--Morbleu! je vous battrais ce maraud....

SIR TOBIE.--Paix! vous dis-je.

MALVOLIO.--Devenir comte Malvolio....

SIR TOBIE.--Ah! coquin....

SIR ANDR.--Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lui.

SIR TOBIE.--Paix! paix!

MALVOLIO.--Il y en a des exemples. La dame de Strachy[46] a pous un
valet de garde-robe.

[Note 46: Ce mot est rest sans explication, en dpit de tous les
commentaires.]

SIR ANDR.--Fi de lui, par Jzabel!

FABIAN.--Oh! paix! L'y voil  fond: voyez comme son imagination le
gonfle!

MALVOLIO.--Aprs avoir t mari trois mois avec elle, assis dans ma
grandeur....

SIR TOBIE.--Oh! si j'avais une arbalte pour lui lancer une pierre dans
l'oeil!

MALVOLIO.--Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de velours
 ramages, aprs avoir quitt mon lit de repos o j'aurai laiss Olivia
endormie....

SIR TOBIE.--Feux et soufre!

FABIAN.--Oh! paix donc, paix!

MALVOLIO.--Alors prendre l'humeur de la grandeur; et, aprs avoir
promen sur eux un regard ddaigneux, leur dire que je connais ma place,
et que je voudrais qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin
Tobie....

SIR TOBIE.--Chanes et verrous!

FABIAN.--Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez.

MALVOLIO.--Sept de mes gens, obissant au premier signal, sortent pour
l'aller chercher; je parais sombre en attendant, et peut-tre je remonte
ma montre, ou je joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me
fait la rvrence....

SIR TOBIE.--Laisserons-nous vivre ce faquin?

FABIAN.--Paix! quand six chevaux attels voudraient nous arracher notre
silence.

MALVOLIO.--Je lui tends la main ainsi, mlant  mon sourire familier un
regard austre et imprieux.

SIR TOBIE.--Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas alors un soufflet?

MALVOLIO.--En lui disant: Cousin Tobie, puisque ma fortune a jet votre
nice dans mes bras, accordez-moi le privilge de vous dire....

SIR TOBIE.--Quoi, quoi?

MALVOLIO.--Il faut vous corriger de votre ivrognerie.

SIR TOBIE.--Veux-tu, canaille....

FABIAN.--Patience, ou nous rompons tous les fils de notre plan.

MALVOLIO.--De plus, vous dpensez le trsor de votre temps avec un
imbcile de chevalier.

SIR ANDR.--C'est moi, je vous le garantis.

MALVOLIO.--Un sir Andr!

SIR ANDR.--Je le savais bien que c'tait moi; car bien des gens me
traitent de sot.

MALVOLIO.--Qu'avons-nous ici?

(Ramassant la lettre.)

FABIAN.--Voil ma bcasse tout prs du pige.

SIR TOBIE.--Oh! paix! et que le gnie de la gaiet lui inspire de lire
tout haut.

MALVOLIO.--Sur ma vie, c'est la main de ma matresse: voil ses _c_, ses
_v_, ses _t_, et voil comme elle fait ses grands _P_. Il n'y a pas de
doute, c'est son criture.

SIR ANDR.--Ses _c_, ses _v_, ses _t_. Pourquoi cela?

MALVOLIO, _lisant_.--_A mon bien-aim inconnu, cette lettre et mes
tendres aveux!_ Juste, voil ses phrases. Permets, cire. Doucement....
et le cachet est une Lucrce dont elle a coutume de sceller ses lettres.
C'est ma matresse.--A qui cela s'adresserait-il?

FABIAN.--Ceci l'enivrera: coeur et tout.

MALVOLIO, _lisant_.

  Jupiter sait que j'aime.
    Mais qui?

  Lvres, ne remuez pas;
  Nul mortel ne doit le savoir.

_Nul mortel ne doit le savoir_? Voyons la suite: la mesure est change.
_Nul mortel ne doit le savoir_. Si c'tait toi, Malvolio!

SIR TOBIE.--Je te le conseille: va te pendre, blaireau.

MALVOLIO _continue de lire_.

    Je pourrais commander o j'adore,
  Mais le silence, comme le poignard de Lucrce,
    Dchire mon coeur sans l'ensanglanter.
    M.O.A.I, rgne sur ma vie.

FABIAN.--Une nigme dans le grand genre!

SIR TOBIE.--C'est une fille admirable, par ma foi!

MALVOLIO.--_M.O.A.I. rgne sur ma vie_. Mais d'abord, voyons, voyons.

FABIAN.--Quel plat de poisson elle lui a servi l!

SIR TOBIE.--Et avec quelle avidit ce faucon sauvage vole  cet appt!

MALVOLIO.--_Je puis commander o j'adore_. En effet elle peut me
commander. Je la sers: elle est ma matresse. Oh! voil qui est vident
pour toute intelligence ordinaire; il n'y a pas de difficult l.... Et
la fin?... que signifie cet arrangement alphabtique? Si je pouvais le
faire un peu ressembler  mon nom..... doucement. _M.O.A.I._

SIR TOBIE.--Oh! oui, viens-en  bout: le voil maintenant drout et en
dfaut.

FABIAN.--Sowter[47] va donner de la voix l-dessus, quoique cela sente
aussi fort qu'un renard.

[Note 47: Nom de chien de chasse.]

MALVOLIO.--_M_--Malvolio.--Eh bien! c'est la lettre initiale de mon nom.

FABIAN.--Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque chose de ces
lettres? Oh! c'est un excellent chien quand on est en dfaut!

MALVOLIO.--_M_--Oui.... mais nulle consonnance avec la suite: cela
demande preuve. Ce serait un _A_ qui devrait suivre, et c'est un _O_.

FABIAN.--Et _O_[48] suivra, j'espre.

[Note 48: Allusion  la forme d'un collier de chasse.]

SIR TOBIE.--Ou je le btonnerai et lui ferai crier _O_.

MALVOLIO.--C'est l'_I_ qui vient par derrire.

FABIAN.--Oui, si vous aviez un oeil[49] par derrire, vous pourriez voir
plus de chtiments  vos talons que de bonnes fortunes devant vous.

[Note 49: Jeu de mots sur _I_ et _eye_, oeil, qui se prononcent de la
mme manire.]

MALVOLIO.--_M.O.A.I_, cela ne s'ajuste pas si bien qu'auparavant; et
pourtant en forant un peu, l'apparence pourrait pencher vers moi: car
chacune de ces lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons; voici
de la prose qui suit: _Si cette lettre tombe dans tes mains, mdite-la.
Mon toile m'a place au-dessus de toi; mais ne t'effraye point de
la grandeur. Quelques-uns naissent grands; d'autres parviennent  la
grandeur, et il en est que la grandeur vient chercher elle-mme. Ta
destine t'ouvre les bras, que ton audace et ton courage l'embrassent.
Et pour l'accoutumer  ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de
ton humble obscurit, et parais fier et brillant. Sois contredisant
avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta bouche raisonne
politique, prends les manires d'un homme original. Voil les conseils
que donne celle qui soupire pour toi. Souviens-toi de celle qui fit
l'loge de tes bas jaunes et qui souhaita de te voir toujours les
jarretires croises. Souviens-t'en, je te le rpte. Va, poursuis: ta
fortune est faite, si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc
un simple intendant, le compagnon des valets, et un homme indigne de
toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait changer d'tat
avec toi_.--L'HEUREUSE INFORTUNE. La lumire du jour et la plaine
ouverte n'en montrent pas davantage: cela est vident. Je veux devenir
fier; lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie; je me
dcrasserai de mes grossires connaissances; je serai tir  quatre
pingles; je deviendrai l'homme par excellence.--Je ne fais pas
maintenant l'imbcile; je ne laisse pas mon imagination se jouer de moi:
car toutes sortes de raisons concourent  me prouver que ma matresse
est amoureuse de moi: elle louait dernirement mes bas jaunes; elle a
vant ma jambe et sa jarretire; et dans cette lettre elle se dcouvre
elle-mme  mon amour; c'est avec une espce d'injonction, qu'elle
m'invite  porter les parures qu'elle prfre. Je rends grces  mon
toile; je suis heureux. Je me singulariserai, je me pavanerai, en bas
jaunes, et en riches jarretires, et tout cela le temps de les
mettre. Louange  Jupiter et  mon toile!--Ah! voici encore un
post-scriptum.--_Il est impossible que tu ne devines pas qui je suis.
Si tu agres mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te
sied  merveille: souris donc toujours en ma prsence, mon doux ami, je
t'en conjure._ O Jupiter, je te remercie.--Je sourirai: je ferai tout
ce que tu voudras que je fasse.

(Il sort.)

FABIAN.--Je ne donnerais pas ma part de cette scne divertissante pour
une pension de mille roupies que me payerait le sophi[50].

[Note 50: Allusion  sir Robert Shirley, ambassadeur prs du sophi.]

SIR TOBIE.--J'pouserais cette fille pour cette seule invention.

SIR ANDR.--Et moi aussi.

SIR TOBIE.--Et sans lui demander d'autre dot qu'une seconde plaisanterie
pareille.

SIR ANDR.--J'en dis autant.

(Entre Marie.)

FABIAN.--Voil venir celle qui attrape si bien les dupes.

SIR TOBIE _ Marie_.--Veux-tu mettre ton pied sur ma tte?

SIR ANDR.--Ou sur la mienne?

SIR TOBIE.--Jouerai-je avec toi ma libert, aux dames? Et deviendrai-je
ton esclave?

SIR ANDR.--Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi?

SIR TOBIE.--Tu l'as plong dans un tel rve, que quand il en perdra
l'image, il en deviendra fou.

MARIE.--Allons, dites la vrit: cela fait-il effet sur lui?

SIR TOBIE.--Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme.

MARIE.--Alors, si vous voulez voir les fruits de cette farce, remarquez
bien son premier abord devant ma matresse. Il va aller la trouver en
bas jaunes, et c'est une couleur qu'elle abhorre; les jarretires
en croix, mode qu'elle dteste; et il va lui faire des sourires qui
cadreront si mal avec la tristesse et la mlancolie o elle est plonge,
qu'il est impossible qu'il n'en rsulte pas pour lui le plus insigne
mpris; si vous voulez le voir, suivez-moi.

SIR TOBIE.--Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux dmon
d'esprit.

SIR ANDR.--Je veux en tre aussi.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


Le jardin d'Olivia.

VIOLA, LE BOUFFON _avec un tambourin_.

VIOLA.--Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, vis-tu avec
ton tambourin[51].

[Note 51: quivoque sur le mot _by_, qui peut exprimer galement _par_
et _prs de_.]

LE BOUFFON.--Non, monsieur; je vis avec l'glise.

VIOLA.--Es-tu un homme d'glise?

LE BOUFFON.--Rien de pareil, monsieur; je vis  ct de l'glise, car je
vis dans ma maison, et ma maison est prs de l'glise.

VIOLA.--Tu pourrais donc dire de mme que le roi vit prs d'un mendiant,
si un mendiant habite prs de lui; ou que l'glise est  ct de ton
tambourin, si ton tambourin est _prs_ de l'glise.

LE BOUFFON.--Vous l'avez dit, monsieur.--Ce que c'est que ce
sicle!--une phrase n'est qu'un gant de peau de daim dans les mains d'un
homme d'esprit: avec quelle rapidit il sait la retourner  l'envers!

VIOLA.--Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer adroitement avec
les mots peuvent aisment les rendre libertins.

LE BOUFFON.--En ce cas, je voudrais bien que ma soeur n'et pas eu de
nom, monsieur.

VIOLA.--Pourquoi, l'ami?

LE BOUFFON.--Pourquoi, monsieur? C'est que son nom est un mot; et en
jouant sur ce mot, on pourrait rendre ma soeur libertine; mais  vrai
dire, les mots sont devenus de vrais coquins, depuis que les billets les
ont dshonors.

VIOLA.--La raison?

LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, je ne puis vous en donner aucune sans
paroles, et les paroles sont devenues si fausses que je suis dgot de
m'en servir pour prouver la raison.

VIOLA.--Je garantis que tu es un joyeux drle, et qui n'as souci de
rien.

LE BOUFFON.--Non pas, s'il vous plat, monsieur, je me soucie de quelque
chose; mais en conscience, monsieur, je ne me soucie pas de vous: si
cela s'appelle n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pt
vous rendre invisible.

VIOLA.--N'es-tu pas le fou de madame Olivia?

LE BOUFFON.--Non, en vrit, monsieur. Madame Olivia n'a point de folie,
et elle n'entretiendra de fou, monsieur, jusqu' ce qu'elle soit marie;
car les fous ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. Le
mari est le plus gros. Je ne suis vraiment point son fou; je ne suis que
son corrupteur de mots.

VIOLA.--Je t'ai vu dernirement chez le comte Orsino.

LE BOUFFON.--La folie, monsieur, fait le tour du globe comme le soleil;
elle brille partout. Je serais bien fch, monsieur, que le fou ft
aussi souvent avec votre matre qu'il l'est avec ma matresse.--Je crois
avoir aperu _votre sagesse_ dans la mme maison.

VIOLA.--Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous n'aurons pas un mot
de plus ensemble. Tiens, voil de quoi dpenser.

LE BOUFFON.--Ah! que Jupiter,  sa premire occasion de cheveux, vous
envoie une barbe!

VIOLA.--Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade d'amour
pour une barbe: quoique je ne voulusse pas la voir crotre sur mon
menton.--Ta matresse est-elle chez elle?

LE BOUFFON, _regardant l'argent_.--Un couple de cette espce ne
pourrait-il pas multiplier, monsieur?

VIOLA.--Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les mt en oeuvre.

LE BOUFFON.--Je jouerais alors le rle du seigneur Pandare de Phrygie,
monsieur, en amenant une Cressida  ce Trolus.

VIOLA.--Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement.

LE BOUFFON.--Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; j'espre,
puisque je ne demande qu'une mendiante: Cressida tait une mendiante.
Ma matresse est chez elle, monsieur, je veux lui _dduire_ d'o vous
venez: quant  ce que vous dsirez, cela est hors de mon _firmament_;
j'aurais pu dire _lment_; mais ce mot est surann.

(Il sort.)

VIOLA.--Cet original est assez sens pour jouer le fou; et pour bien
faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe
l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualit des personnes et les
circonstances; et qu'il n'aille pas, comme le faucon non dress, fondre
sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est l un travail,
aussi difficile que l'art de l'homme sens; car la folie qu'on montre 
propos est de saison: mais la folie des sages qui extravaguent ternit
leur sagesse.

(Entrent sir Tobie et sir Andr.)

SIR ANDR.--Salut  vous, mon gentilhomme.

VIOLA.--Et  vous, monsieur.

SIR TOBIE.--Dieu vous garde, monsieur[52].

[Note 52: Les mots sont en franais dans l'original.]

VIOLA.--Et vous aussi; votre serviteur.

SIR ANDR.--J'espre, monsieur, que vous l'tes comme je suis le vtre.

SIR TOBIE.--Voulez-vous approcher de la maison? Ma nice est fort
dsireuse de vous y voir entrer, si c'est  elle que vous avez affaire.

VIOLA.--Je me rends chez votre nice, monsieur; je veux dire qu'elle est
le but de mon voyage.

SIR TOBIE.--Ttez vos jambes, monsieur; mettez-les en mouvement.

VIOLA.--Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que
vous voulez dire en me disant de tter mes jambes.

SIR TOBIE.--Je veux dire que vous marchiez, monsieur, que vous entriez.

VIOLA.--Je vous rpondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes
prvenus. (_Entrent Olivia et Marie._) Excellente et parfaite dame, que
le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous!

SIR ANDR.--Ce jeune homme est un fameux courtisan. _Pleuvoir des
parfums!_ A merveille!

VIOLA.--Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille
indulgente et librale.

SIR ANDR.--_Des parfums! librale! indulgente!_ Je veux avoir ces trois
mots tout prts.

OLIVIA.--Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me laisse l'entendre
seule. (_Sir Tobie, sir Andr et Marie sortent._) Donnez-moi votre main,
monsieur.

VIOLA.--Mon humble respect, madame, et mon dvouement  votre service.

OLIVIA.--Quel est votre nom?

VIOLA.--Csario est le nom de votre serviteur, belle princesse.

OLIVIA.--Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu de joie dans le
monde, depuis qu'on a appel compliments d'humbles mensonges. Vous tes
le serviteur du comte Orsino, jeune homme.

VIOLA.--Et lui est le vtre, et les siens sont ncessairement les
vtres. Le serviteur de votre serviteur est votre serviteur, madame.

OLIVIA.--Pour le comte, je ne songe pas  lui: quant  ses penses, je
voudrais qu'elles fussent vides plutt que pleines de moi!

VIOLA.--Madame, je viens pour veiller vos bonnes penses en sa faveur.

OLIVIA.--Oh! avec votre permission, je vous prie, je vous ai ordonn de
ne me jamais reparler de lui; mais si vous vouliez entamer une autre
ngociation j'aurais plus de plaisir  vous l'entendre traiter, qu'
couter l'harmonie des sphres.

VIOLA.--Chre dame.....

OLIVIA.--Permettez, je vous prie, j'ai envoy aprs votre dernire
apparition pleine de charme, une bague sur vos traces: c'est ainsi que
je me suis trompe moi-mme, et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi.
Il faut que je me soumette  vos dures interprtations pour vous forcer,
par une ruse honteuse,  prendre ce que vous saviez n'tre pas  vous.
Que pouvez-vous penser? N'avez-vous pas mis mon honneur au pilori
pour l'exposer aux attaques de toutes les penses dchanes que peut
concevoir un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pntration, c'est
vous en montrer assez: au lieu du sein qui le cachait, ce n'est plus
qu'une gaze qui voile mon pauvre coeur. A prsent, que je vous entende
me rpondre.

VIOLA.--Je vous plains.

OLIVIA.--C'est dj un pas vers l'amour.

VIOLA.--Non, ce n'est pas un pas; car il est d'exprience journalire
que trs-souvent nous plaignons nos ennemis.

OLIVIA.--Allons, il me semble qu'il est encore temps d'en rire. O monde!
que le pauvre est prompt  s'enorgueillir! S'il faut tre la proie de
quelqu'un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant le
loup! (_L'heure sonne._) Cette horloge me reproche la perte que je fais
du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous; et
pourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mries chez
vous, votre femme recueillera probablement un beau mari.--Voil votre
chemin  l'occident.

VIOLA.--Eh bien! en route pour l'occident[53]. Que la grce et la belle
humeur vous accompagnent! Vous ne voulez donc, madame, me charger de
rien pour mon matre?

[Note 53: _Westward ho!_ c'tait le cri des mariniers de la Tamise 
cette poque, o elle servait de grande voie de communication pour les
habitants de Londres.]

OLIVIA.--Arrtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous de moi?

VIOLA.--Que vous pensez ne pas tre ce que vous tes.

OLIVIA.--Si je pense cela, je le pense aussi de vous.

VIOLA.--Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce que je suis.

OLIVIA.--Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais tre.

VIOLA.--Si c'tait pour tre mieux que je ne suis, madame, je
souhaiterais que votre voeu s'accomplt; car maintenant je suis votre
jouet.

OLIVIA.--Oh! comme le ddain semble beau dans le mpris et le courroux
qui se peignent sur ses lvres! Un meurtrier criminel ne se trahit pas
plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est
aussi claire que le plein midi. Csario, par les roses du printemps, par
la virginit, par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus
sacr, je le jure, je t'aime tant que, malgr tes ddains, ni l'esprit,
ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet
aveu des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas pour toi un
motif. Impose plutt silence  tes raisonnements par cette rflexion:
l'amour qu'on a cherch est bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le
cherche vaut mieux.

VIOLA.--Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j'ai aussi
un coeur, une me, une foi, mais qu'aucune femme ne les possde, et que
jamais femme n'en sera la matresse que moi seule. Et adieu, chre dame;
je ne viendrai plus dplorer devant vous les larmes de mon matre.

OLIVIA.--Revenez encore, peut-tre pourrez-vous mouvoir et porter 
goter son amour ce coeur qui le hait maintenant.

(Elles sortent.)



SCNE II


Un appartement dans la maison d'Olivia.

SIR TOBIE, SIR ANDR et FABIAN.

SIR ANDR.--Non, par ma foi; je ne resterai pas une minute de plus.

SIR TOBIE.--Ta raison, mon cher furieux; donne-moi ta raison.

FABIAN.--Il faut absolument que vous donniez votre raison, sir Andr.

SIR ANDR.--Comment? J'ai vu votre nice prodiguer plus de faveurs au
serviteur du comte qu'elle ne m'en a jamais accord; j'ai vu tout ce qui
s'est pass dans le verger.

SIR TOBIE.--T'a-t-elle vu pendant ce temps-l, mon vieux garon, dis-moi
cela?

SIR ANDR.--Aussi clairement que je vous vois  prsent.

FABIAN.--C'est l une grande preuve de l'amour qu'elle a pour vous.

SIR ANDR.--Morbleu! voulez-vous faire de moi un ne?

FABIAN.--Je vous prouverai la lgitimit de ma consquence, sir Andr,
sur les tmoignages du jugement et de la raison.

SIR TOBIE.--Et tous les deux ont t de grands juristes, bien avant que
No ft devenu marin.

FABIAN.--Elle n'a fait un favorable accueil  ce page, en votre
prsence, que pour vous exasprer, pour rveiller votre valeur endormie;
que pour vous mettre du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie.
Vous auriez d l'aborder alors; et par quelques fines railleries, tout
frachement frappes  la monnaie, vous auriez ptrifi et rendu muet le
jeune page: voil ce qu'on attendait de vous, et cela a t manqu; vous
avez laiss le temps effacer la double dorure de cette occasion; et vous
voil voguant au ple nord de la bonne opinion de ma matresse. Vous y
resterez suspendu comme un glaon  la barbe d'un Hollandais,  moins
que vous ne rachetiez cette faute par quelque louable tentative de
valeur ou de politique.

SIR ANDR.--S'il faut tenter quelque chose, il faut que ce soit par
la valeur, car je dteste la politique; j'aimerais autant tre un
Browniste[54] qu'un politique.

[Note 54: Secte dissidente dont le chef, nomm Robert Browne, tait
l'objet des quolibets du temps.]

SIR TOBIE.--Eh bien! en ce cas, btis-moi donc ta fortune sur la base
de la valeur. Envoie-moi un cartel au page du comte: bats-toi avec lui:
blesse-le en onze endroits: ma nice en tiendra note, et sois bien sr
qu'il n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui puisse rendre
un homme recommandable aux yeux d'une femme comme la rputation de
valeur.

FABIAN.--Il n'y a pas d'autre parti que celui-l, sir Andr.

SIR ANDR.--Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter mon dfi?

SIR TOBIE.--Allons, cris-le d'une criture martiale: sois tranchant et
court. Peu importe qu'il soit spirituel, pourvu qu'il soit loquent, et
plein d'invention. Insulte-le avec toute la licence de l'encre. Si tu le
tutoies deux ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant de
dmentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier, ft-elle assez
grande pour servir de lit  la Ware, en Angleterre. Allons,  l'ouvrage!
qu'il y ait assez de fiel dans ton encre; peu importe que tu crives
avec une plume d'oie: allons,  l'oeuvre.

SIR ANDR.--O vous retrouverai-je?

SIR TOBIE.--Nous irons te demander au _cubiculo_[55]: va.

(Sir Andr sort.)

[Note 55: _Cubiculo_, dans la chambre  coucher.]

FABIAN.--Voil un bout d'homme qui vous est bien cher, sir Tobie.

SIR TOBIE.--Je lui ai t trs-cher, mon garon, jusqu' concurrence de
deux mille cus ou quelque chose comme cela.

FABIAN.--Nous aurons une bonne lettre de lui: mais vous ne la remettrez
pas  son adresse?

SIR TOBIE.--Si fait, ou ne te fie jamais  ma parole; je veux user de
tous les moyens pour exciter le jeune homme  y rpondre. Je crois que
ni boeufs, ni cbles ne pourront jamais venir  bout de les joindre;
car, pour sir Andr, si on l'ouvrait et qu'on trouvt seulement autant
de sang dans son foie qu'il en faut pour embarrasser le pied d'une
mouche, je consens  manger le reste de la dissection.

FABIAN.--Et son adversaire, le jeune page, ne porte pas sur sa figure de
grands symptmes de frocit.

(Entre Marie.)

SIR TOBIE.--Vois, voici le plus jeune roitelet de la couve qui vient 
nous.

MARIE.--Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous soyez curieux
de rire  vous tenir les cts, suivez-moi. Ce stupide Malvolio est
chang en paen, en vrai rengat: car il n'est point de chrtien, pour
peu qu'il veuille tre sauv en croyant la vrit, qui puisse jamais
croire  des extravagances pareilles et aussi grossires: il est en bas
jaunes.

SIR TOBIE.--Et les jarretires en croix?

MARIE.--De la plus ridicule manire; comme un pdant qui tient cole
dans l'glise.--Je l'ai suivi pas  pas, comme si j'eusse t son
assassin; il obit de point en point  la lettre que j'ai laiss tomber
pour lui faire niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus
de lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmente encore des
Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable. J'ai bien de la peine
 m'empcher de lui lancer quelque chose  la tte. Je sais que ma
matresse lui donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira
encore, et le prendra pour une faveur signale.

SIR TOBIE.--Allons, mne-nous, mne-nous o il est.

(Ils sortent.)



SCNE III


Une rue.

ANTONIO, SBASTIEN.

SBASTIEN.--Je ne voulais pas volontairement vous dranger: mais puisque
vous faites votre plaisir de vos peines, je ne gronde plus.

ANTONIO.--Je n'ai pu rester derrire vous: un dsir, plus pntrant que
l'acier affil, m'a aiguillonn et forc  marcher en avant. Et ce n'est
pas purement par besoin de vous voir, ce n'est pas seulement par amiti,
quoiqu'elle soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre une plus
longue route; mais c'est aussi par inquitude de ce qui pourrait vous
arriver dans votre voyage,  vous qui n'avez aucune connaissance de ce
pays, qui souvent se montre sauvage, inhospitalier pour un tranger sans
guide et sans ami. Mon affection, pousse par ces motifs de crainte, m'a
engag  vous suivre.

SBASTIEN.--Mon cher Antonio, je ne peux vous rpondre que par des
remerciements, et des remerciements, et toujours des remerciements.
Souvent les services de l'amiti se payent avec cette monnaie qui n'a
pas cours. Mais si ma puissance galait mon dsir, vous seriez mieux
rcompens.--Que ferons-nous? Irons-nous voir ensemble les ruines de
cette ville?

ANTONIO.--Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord aller voir votre
logement.

SBASTIEN.--Je ne suis point fatigu, et il y a loin encore d'ici  la
nuit: je vous en prie, allons rcrer nos yeux par la vue des monuments,
des choses clbres, qui donnent du renom  cette ville.

ANTONIO.--Je vous demanderai de m'excuser. Je ne me promne point sans
danger dans ces rues. Une fois, dans un combat de mer, j'ai rendu
quelque service contre les galres du comte; et un service vraiment si
important, que si j'tais pris ici, j'aurais peine  me tirer d'affaire.

SBASTIEN.--Probablement vous avez tu beaucoup de ses sujets.

ANTONIO.--Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire; quoique les
circonstances et la querelle nous missent bien en droit d'en venir  cet
argument sanglant. On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que
nous avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens de
notre ville, pour l'intrt du commerce: il n'y a eu que moi seul qui ai
refus; et  cause de cela, si j'tais surpris ici, je le payerais cher.

SBASTIEN.--Ne vous montrez donc pas trop ouvertement.

ANTONIO.--Cela ne serait pas prudent  moi. Tenez, monsieur, voil
ma bourse: la meilleure auberge o vous puissiez loger, c'est 
_l'lphant_, dans les faubourgs du midi. Je vais y commander notre
repas, tandis que vous passerez le temps et que vous satisferez votre
curiosit en voyant la ville, vous me retrouverez l.

SBASTIEN.--Pourquoi aurais-je votre bourse?

ANTONIO.--Peut-tre vos yeux tomberont-ils sur quelque bagatelle qu'il
vous prendra envie d'acheter; et vos fonds,  ce que j'imagine, ne sont
pas destins  de frivoles emplettes.

SBASTIEN.--Je serai votre porte-bourse, et je vous quitte pour une
heure.

ANTONIO.--A _l'lphant_....

SBASTIEN.--Je m'en souviens bien.



SCNE IV.


Le jardin d'Olivia.

OLIVIA, MARIE.

OLIVIA, _ part_.--J'ai envoy aprs lui. Je suppose qu'il dise qu'il
viendra..., comment le fterai-je? Quel don lui ferai-je? car la
jeunesse aime plus souvent  se faire acheter qu'elle ne se donne ou
ne se prte... Je parle trop haut.--O est Malvolio?--Il est grave et
civil; et c'est un serviteur qui cadre bien avec ma position.--O est
Malvolio?

MARIE.--Il vient, madame: mais dans un trange accoutrement: il est
srement possd, madame.

OLIVIA.--Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague?

MARIE.--Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.--Il serait
bon, madame, que vous fussiez entoure, s'il vient: car il est certain
que cet homme a la tte timbre.

OLIVIA.--Va le chercher. (_Marie sort._)--Je suis aussi insense qu'il
peut l'tre, si la folie gaie et la folie triste sont gales. (_Rentrent
Marie et Malvolio._) Eh bien! Malvolio?

MALVOLIO.--Belle dame.... ho! ho! ho!

OLIVIA.--Tu ris? Je t'ai envoy chercher pour une triste circonstance.

MALVOLIO.--Triste, madame? Je pourrais tre triste; ces jarretires
croises causent toujours quelque obstruction dans le sang: mais
qu'est-ce que cela fait? Si elles plaisent  l'oeil d'une seule
personne, je suis dans le cas du sonnet qui dit bien vrai: _Plaire  une
seule, c'est plaire  tout le monde_.

OLIVIA.--Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il?

MALVOLIO.--Il n'y a point de noir dans mon me, quoiqu'il y ait du jaune
 mes jambes.--Elle est tombe dans ses mains, et les ordres seront
excuts. Je m'imagine que nous savons reconnatre sa belle main
romaine.

OLIVIA.--Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio?

MALVOLIO.--Au lit? Oui, ma chre me, et je viendrai te trouver!

OLIVIA.--Dieu te bnisse! Pourquoi ris-tu ainsi et baises-tu ta main si
souvent?

MARIE.--Que faites-vous, Malvolio?

MALVOLIO.--Rpondre  vos questions? Oui, comme les rossignols rpondent
aux corneilles.

MARIE.--Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule hardiesse devant
madame?

MALVOLIO.--_Ne t'effraye point de la grandeur?_--Cela est bien crit.

OLIVIA.--Que veux-tu dire par l, Malvolio?

MALVOLIO.--_Quelques-uns naissent grands._

OLIVIA.--Quoi?

MALVOLIO.--_D'autres parviennent  la grandeur._

OLIVIA.--Que dis-tu?

MALVOLIO.--_Et il en est que la grandeur vient chercher d'elle-mme._

OLIVIA.--Que le ciel te rtablisse!

MALVOLIO.--_Rappelle-toi qui t'a fait l'loge de tes bas jaunes._

OLIVIA.--Tes bas jaunes?

MALVOLIO.--_Et qui a souhait te voir en jarretires croises._

OLIVIA.--En jarretires croises?

MALVOLIO.--_Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que tu le
veuilles._

OLIVIA.--Ma fortune est faite?

MALVOLIO.--_Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi qu'un
serviteur._

OLIVIA.--Mais c'est une vraie folie de canicule.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.--Madame, le jeune gentilhomme du comte Orsino est revenu:
il me serait bien difficile de le prier de se retirer, il attend le bon
plaisir de Votre Seigneurie.

OLIVIA.--Je vais aller le trouver. (_Le domestique sort._)--Bonne
Marie, aie soin qu'on veille sur ce garon. O est mon oncle Tobie? Que
quelques-uns de mes gens le gardent  vue: je ne voudrais pas pour la
moiti de ma fortune qu'il lui arrivt quelque malheur.

(Olivia sort avec Marie.)

MALVOLIO _seul_.--Oh! oh! qu'on m'approche maintenant? Pas moins que sir
Tobie, pour m'accompagner! Cela s'accorde parfaitement avec la lettre;
elle me l'envoie exprs pour que je le traite cavalirement: car dans la
lettre elle m'excite  cela. _Secoue ton humble poussire_, dit-elle:
_tiens tte au parent, sois hautain avec les serviteurs, que ta langue
raisonne sur les affaires d'tat, prends les airs d'un homme original_;
et ensuite elle me dicte la manire dont je dois m'y prendre: un visage
srieux, un maintien digne, une prononciation lente,  la manire de
quelqu'un de grande considration, et le reste  l'avenant. Je l'ai
prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre de Jupiter: et que Jupiter me
rende reconnaissant!--Oui, et quand elle m'a quitt: _Qu'on veille
sur ce garon! garon_, non pas Malvolio, ni suivant mon rang: mais
_garon_. Allons, tout se tient, en sorte que pas une drachme de
scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas le moindre obstacle, pas
la moindre circonstance qui offre le moindre doute, la moindre
incertitude.... Que peut-on dire  cela? Rien qui soit possible ne peut
s'interposer entre moi et la perspective de mes esprances. Allons,
c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de tout ceci, et je dois
lui en rendre grces.

(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.)

SIR TOBIE.--Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris? Quand tous les
diables de l'enfer seraient entrs dans ce petit corps, et que Lgion
mme le possderait, je lui parlerai.

FABIAN.--Le voici, le voici.--(_A Malvolio._) Comment vous va, monsieur?
Comment vous trouvez-vous, ami?

MALVOLIO.--loignez-vous, je vous congdie.--Laissez-moi jouir de mon
particulier, retirez-vous.

MARIE.--Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses entrailles d'une voix
spulcrale! Ne vous l'avais-je pas dit? Sir Tobie, ma matresse vous
prie de bien veiller sur lui.

MALVOLIO.--Ha! ha! l'a-t-elle recommand?

SIR TOBIE.--Allez, allez; paix, paix! il faut que nous nous y prenions
doucement avec lui. Laissez-moi faire.--Comment vous va, Malvolio?
Comment vous trouvez-vous? Allons, du courage, mon garon; dfie le
diable, souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain.

MALVOLIO.--Savez-vous bien ce que vous dites?

MARIE.--Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal du diable, comme il
le prend  coeur? Prions Dieu qu'il ne soit pas ensorcel.

FABIAN.--Il faut porter de son urine  la sage-femme.

MARIE.--Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas de faire ds demain
matin, si je vis. Ma matresse ne voudrait pas le perdre pour plus de
choses que je ne puis dire.

MALVOLIO, _ Marie_.--Comment donc, mademoiselle?

MARIE.--O mon Dieu!

SIR TOBIE.--Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas l le moyen. Ne vois-tu
pas que tu l'meus? Laisse-moi seul avec lui.

FABIAN.--Il n'y a pas d'autre voie que la douceur: doucement, doucement;
l'esprit est brutal, et il ne veut pas tre trait brutalement.

SIR TOBIE.--Eh bien! mon dindonneau, comment cela va-t-il? Comment
es-tu, mon poulet?

MALVOLIO.--Monsieur?

SIR TOBIE.--Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons, mon garon, il
ne sied pas  un homme sage comme toi, de jouer ainsi avec Satan; aux
enfers, l'infme charbonnier[56]!

[Note 56: Le mot de charbonnier tait, dans ce temps-l, une insulte
grave.]

MARIE.--Tchez de lui faire dire ses prires; mon bon sir Tobie,
engagez-le  prier.

MALVOLIO.--Mes prires, effronte!

MARIE.--Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas entendre parler de
rien de sacr.

MALVOLIO.--Allez tous vous faire pendre! Vous tes des ttes vides et
lgres; je ne suis pas form des mmes lments que vous: vous en
saurez davantage par la suite.

(Il sort.)

SIR TOBIE.--Est-il possible?

FABIAN.--Si on jouait ceci sur un thtre, je pourrais bien le condamner
comme une fiction invraisemblable.

SIR TOBIE.--Oh! son esprit tout entier s'est laiss prendre au pige.

MARIE.--Allons, suivez-le  prsent, de peur que notre projet ne
s'vente et ne se gte.

FABIAN.--En vrit, vous le rendrez fou.

MARIE.--La maison n'en sera que plus tranquille.

SIR TOBIE.--Allons, nous l'enfermerons dans une chambre obscure,
enchan. Ma nice est dj dans la persuasion qu'il est fou! Nous
pouvons continuer cette farce, pour notre amusement et sa pnitence,
jusqu' ce que, las de nous amuser, nous nous sentions disposs  avoir
piti de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, et nous te
couronnerons en qualit de femme habile  trouver des fous. Mais voyez,
voyez.

(Entre sir Andr Ague-cheek.)

FABIAN.--Nouvelle matire  divertissement pour le matin du premier
mai[57].

[Note 57: Jour consacr aux ftes.]

SIR ANDR.--Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il y a du poivre
et du vinaigre.

FABIAN.--Est-il bien insultant?

SIR ANDR.--S'il l'est? Oh! je vous en rponds; lisez-le seulement.

SIR TOBIE.--Donnez-moi. (_Sir Tobie lit._) _Jeune homme, qui que tu
sois, tu n'es qu'un vil drle._

FABIAN.--Bien, courageux!

SIR TOBIE, _lisant_.--_Ne t'tonne pas, et ne te demande pas dans tes
penses pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en donnerai aucune
raison._

FABIAN.--Bonne note! qui vous met hors de la prise de la loi.

SIR TOBIE, _lisant_.--_Tu viens chez la dame Olivia, et sous mes yeux
elle te traite avec bont! Mais tu mens par la gorge: ce n'est pas l la
raison pourquoi je te provoque en duel._

FABIAN.--Fort laconique, et d'une btise exquise.

SIR TOBIE, _lisant_.--_Je te surprendrai en chemin, retournant chez
toi, et l, s'il t'arrive de me tuer...._

FABIAN.--Fort bien!

SIR TOBIE, _lisant_.--_Tu me tueras comme un lche et un vaurien._

FABIAN.--Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du vent de la loi.

SIR TOBIE, _lisant_.--_Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci  l'une
de nos deux mes; il pourrait faire merci  la mienne; mais j'espre
mieux que cela, et ainsi songe  toi. Ton ami, selon que tu le
traiteras, et ton ennemi jur._ ANDR AGUE-CHEEK.

--Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses jambes ne le
pourront pas davantage. Je veux la lui remettre.

MARIE.--Vous avez une belle occasion pour cela: il a maintenant un
entretien avec madame et il va partir prochainement.

SIR TOBIE.--Allons, sir Andr; attends-le au coin du verger, en vrai
prvt: du plus loin que tu l'apercevras, dgaine; et en tirant ton
pe, jure  faire peur, car il arrive souvent qu'un effroyable serment,
prononc d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut plus
d'applaudissements au courage que ne lui en auraient gagn les preuves
mmes. Allons, pars.

SIR ANDR.--Oh! laissez-moi le soin de jurer comme il faut.

(Il sort.)

SIR TOBIE.--Maintenant.... je ne lui donnerai pas la lettre; car les
manires du jeune gentilhomme me prouvent qu'il est intelligent et bien
lev: la ngociation o il est employ entre son matre et ma nice
le confirme; en consquence cette lettre, chef-d'oeuvre d'ignorance,
n'inspirerait aucune terreur au jeune homme, et il s'apercevrait
aisment qu'elle vient d'un butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le
dfi de bouche; je vanterai sir Andr pour avoir la rputation d'un
brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son ge rendra crdule, je le
sais) la plus formidable ide de sa fureur, de sa science, de sa rage,
et de son imptuosit. Et cela les pouvantera si fort tous deux, qu'ils
se tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics.

FABIAN.--Le voici qui vient avec votre nice; laissez-les ensemble,
jusqu' ce qu'il prenne cong d'elle, et alors suivez-le.

SIR TOBIE.--Je vais en attendant mditer quelque terrible message pour
rendre un dfi.

(Ils sortent.)

(Entrent Olivia et Viola.)

OLIVIA.--J'en ai trop dit  un coeur de pierre, et j'ai expos mon
honneur  trop bon march. Il y a quelque chose en moi qui me reproche
ma faute; mais ma faute est si entte et si opinitre qu'elle se rit
des reproches.

VIOLA.--Les chagrins de mon matre tiennent la mme conduite que votre
passion.

OLIVIA.--Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi; c'est mon portrait:
ne refusez pas; il n'a point de langue qui puisse vous tre importune,
et je vous en conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander que
je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans se compromettre, accorder
 une demande?

VIOLA.--Rien autre chose que cette grce: votre amour sincre pour mon
matre.

OLIVIA.--Comment puis-je, avec honneur, lui donner ce que je vous ai
donn?

VIOLA.--Je vous tiendrai quitte.

OLIVIA.--Allons, revenez demain; adieu: un dmon qui te ressemblerait
pourrait conduire mon me en enfer!

(Elle sort.)

(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.)

SIR TOBIE.--Mon gentilhomme, Dieu te garde!

VIOLA.--Et vous aussi, monsieur!

SIR TOBIE.--Recours  tous les moyens que tu as de te dfendre. De
quelle nature sont les insultes que tu lui as faites, c'est ce que
j'ignore: mais ton ennemi en embuscade, plein de courroux, avide de sang
comme un chasseur, t'attend au bout du verger. Dgaine ta courte pe,
sois leste  te mettre en garde; car ton assaillant est vif, habile, et
pouss par une haine mortelle.

VIOLA.--Vous vous mprenez, monsieur. Je suis certain que nul homme au
monde n'est en querelle avec moi: ma mmoire est bien nette et ne me
retrace pas la moindre ide d'une offense quelconque faite  qui que ce
soit.

SIR TOBIE.--Vous verrez le contraire, je vous assure: ainsi, si vous
attachez quelque prix  votre vie, songez  vous bien mettre en garde;
car votre adversaire a pour lui tous les avantages que peuvent donner la
jeunesse, la vigueur, l'art et la fureur.

VIOLA.--Je vous prie, monsieur, qui est-ce?

SIR TOBIE.--Il est chevalier; il a reu l'accolade avec une rapire
sans brche et sur un tapis[58]: mais c'est un dmon dans une querelle
prive: il a dj fait divorcer trois mes et trois corps; et sa furie
est dans ce moment si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction
qu'il accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: _ toute
outrance_[59] est son mot; il faut la donner ou la recevoir.

[Note 58: C'est un chevalier de salon: _Carpet-knight_.]

[Note 59: _Hob nob_, corruption de ces mots: _let it happen or not_.
(STEEVENS.)]

VIOLA.--Je vais rentrer dans la maison, et demander  madame Olivia
quelques avis sur la conduite que je dois tenir. Je ne suis point un
duelliste. J'ai ou parler de certaines gens qui suscitent exprs des
querelles aux autres, pour prouver leur valeur: probablement que c'est
un homme de cette espce.

SIR TOBIE.--Non; son indignation vient d'une injure trs-positive: ainsi
avancez, et donnez-lui satisfaction. Vous ne retournerez point  la
maison,  moins que vous ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez
avec autant de sret vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez votre
pe de son fourreau: car il faut vous battre, cela est certain; ou bien
renoncer  porter cette arme  votre ct.

VIOLA.--Mais cela est aussi incivil qu'trange. Je vous en conjure,
rendez-moi le bon service de savoir du chevalier en quoi je l'ai
offens, cela vient peut-tre d'une ngligence de ma part, mais non
certainement de mes intentions.

SIR TOBIE.--Je le veux bien; seigneur Fabian, restez auprs de ce
gentilhomme jusqu' mon retour.

(Sir Tobie sort.)

VIOLA.--De grce, monsieur: tes-vous instruit de cette affaire?

FABIAN.--Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrit contre
vous, au point de vouloir un duel  mort; mais je ne sais rien des
circonstances.

VIOLA.--Dites-moi, je vous prie, quelle espce d'homme est-ce?

FABIAN.--Son air ne promet rien d'extraordinaire, et l'on ne lit point
sur sa figure ce que vous le trouverez tre en prouvant sa valeur.
C'est l'adversaire le plus habile, le plus sanguinaire, et le plus
dangereux, que vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous
que nous marchions  sa rencontre? Je ferai votre paix avec lui, si je
puis.

VIOLA.--Je vous en aurai grande obligation. Je suis un de ces hommes qui
aimeraient beaucoup mieux faire socit avec messire le cur qu'avec
messire le chevalier; peu m'importe qu'on sache jusqu'o va mon courage.

(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir Andr.)

SIR TOBIE.--Oh! ma foi, c'est un vrai dmon; je n'ai jamais vu un tel
champion. J'ai fait un assaut avec lui, lame, fourreau, tout; il m'a
port la botte, et d'une rapidit de mouvement si dangereuse qu'il est
impossible de l'viter; et  la riposte, il vous rpond aussi srement
que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On dit qu'il a
t le matre d'armes du sophi.

SIR ANDR.--La peste l'touffe; je ne veux point avoir affaire  lui.

SIR TOBIE.--Oui, mais maintenant il ne se laissera pas apaiser. Fabian a
bien de la peine  le retenir l-bas.

SIR ANDR.--Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il ft si vaillant, et si
consomm dans l'escrime, je l'aurais vu damn avant de le dfier. S'il
veut laisser passer l'affaire, je lui donnerai mon cheval gris, Capilet.

SIR TOBIE.--Je veux bien lui en faire la proposition; restez ici, faites
bonne contenance; cela finira, j'espre, sans perte d'mes. (_A part._)
Mordienne, je ferai aller votre cheval tout aussi bien que vous.
(_Rentrent Fabian et Viola._)--(_A Fabian._) J'ai son cheval pour
apaiser la querelle. Je lui ai persuad que le jeune homme tait un
diable.

FABIAN,  _sir Tobie_.--Il a de lui une ide tout aussi formidable, et
il est haletant et ple, comme s'il avait un ours sur les talons.

SIR TOBIE, _ Viola_.--Il n'y a point de remde. Il faut qu'il se batte
avec vous,  cause de son serment. Il a rflchi depuis sur sa querelle,
et il trouve  prsent qu' peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi,
dgainez seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il ne
vous blessera pas.

VIOLA.--Dieu me protge; il ne s'en faut gure que je ne leur dise tout
ce qu'il me manque pour tre un homme.

FABIAN.--Cdez le terrain, si vous le voyez trop furieux.

SIR TOBIE, _ sir Andr_.--Allons, sir Andr, il n'y a pas de remde,
il n'y a pas moyen de l'viter, le gentilhomme ne poussera qu'une botte
contre vous, pour sauver son honneur: il ne peut, par les lois du duel,
s'en dispenser: mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat,
qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde.

SIR ANDR.--Dieu veuille qu'il tienne sa parole!

(Il tire l'pe.)

VIOLA.--Je vous assure que c'est contre ma volont.

(Elle tire l'pe.)

(Entre Antonio.)

ANTONIO, _ sir Andr_.--Remettez votre pe: si ce jeune gentilhomme
vous a fait quelque insulte, j'en prends la faute sur moi. Si vous
l'offensez, je vous dfie en son nom, j'embrasse sa dfense et vous
attaque.

(Dganant.)

SIR TOBIE, _ Antonio_.--Vous, monsieur? Quoi! qui tes-vous?

ANTONIO.--Un homme, monsieur, qui, pour l'amour de ce jeune cavalier,
fera plus encore que vous ne l'avez entendu se vanter  vous de faire.

SIR TOBIE.--Si vous tes un _entrepreneur_[60], je suis  vous.

(Il tire l'pe.)

(Entrent les officiers de justice.)

[Note 60: _Undertaker_ devint un terme satirique  l'occasion que voici.
A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion gnrale que le roi
avait t engag  convoquer le parlement par certaines personnes qui
avaient entrepris (_undertaken_) de favoriser les vues du roi par leur
influence dans la Chambre des communes. On les appela _undertakers_; la
chose devint si srieuse que le roi jugea ncessaire de dissuader le
peuple par deux discours. Bacon fit aussi une harangue  cette occasion.
Peut-tre aussi _undertaker_ n'est-il ici que pour dsigner ces
bretteurs de profession qui se chargent des affaires des autres.]

FABIAN.--Ah! bon sir Tobie, arrtez; voici les officiers de justice.

SIR TOBIE, _ Antonio_.--Je serai  vous tout  l'heure.

VIOLA, _ sir Andr_.--Je vous prie, monsieur, remettez votre pe, si
c'est votre bon plaisir.

SIR ANDR.--Oh! bien volontiers, monsieur; et quant  ce que je vous
ai promis, je vous rponds de tenir ma parole. Il vous portera bien
doucement, et il a la bouche fine.

PREMIER OFFICIER.--Voil l'homme; faites votre devoir.

SECOND OFFICIER.--Antonio, je vous arrte  la requte du comte Orsino.

ANTONIO.--Vous vous mprenez, monsieur.

PREMIER OFFICIER.--Non, monsieur, pas du tout.--Je connais bien vos
traits, quoique vous n'ayez pas maintenant le bonnet de marin sur la
tte.--Emmenez-le: il sait que je le connais bien.

ANTONIO, _ Viola_.--Je suis forc d'obir.--Voil ce qui m'arrive
en vous cherchant, mais il n'y a pas de remde. Je saurai me tirer
d'affaire: vous, que ferez-vous? Maintenant la ncessit me force de
vous demander ma bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir
rien faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous restez confondu;
allons, consolez-vous.

SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, partons.

ANTONIO.--Il faut que je vous demande une partie de cet argent.

VIOLA.--Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considration de
l'intrt gnreux que vous venez de montrer ici pour moi, et touch
aussi de l'accident qui vous arrive, vous prter quelque chose de mes
minces et modiques ressources: ce que je possde n'est pas grand'chose;
je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voil la moiti de ma
bourse.

ANTONIO.--Voulez-vous me refuser  prsent? Est-il possible que
mes services envers vous ne soient pas capables de vous persuader?
N'insultez pas  mon infortune, de crainte que le ressentiment ne me
pousse  l'inconsquence de vous reprocher les services que je vous ai
rendus.

VIOLA.--Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais ni au son de
voix, ni  vos traits; je hais plus dans un homme l'ingratitude que le
mensonge, la vanit, le bavardage, l'ivrognerie, ou tout autre trace de
vice, dont le germe impur corrompt notre sang.

ANTONIO.--O ciel!

SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, je vous prie, suivez-nous.

ANTONIO.--Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune homme, que vous voyez
l, je l'ai arrach  la mort qui l'avait dj  moiti englouti; je
l'ai secouru avec l'affection la plus sainte,.... et je m'tais dvou 
lui, sduit par son visage, qui promettait,  ce que je m'imaginais, le
plus respectable mrite.

SECOND OFFICIER.--Qu'est-ce que cela nous fait? Le temps se
passe.--Allons.

ANTONIO.--Mais quelle vile idole se trouve tre ce dieu!--Sbastien,
tu fais tort  ton beau visage.--Il n'est dans la nature de vritables
difformits que celles de l'me; nul ne peut tre tax de laideur que
l'ingrat. La vraie beaut, c'est la vertu; mais le mal cach dans
une belle apparence n'est qu'un coffre vide que le dmon a dcor 
l'extrieur.

PREMIER OFFICIER.--Cet homme devient fou; emmenez-le sans
dlai.--Allons, allons, monsieur.

ANTONIO.--Conduisez-moi.

(Les officiers emmnent Antonio.)

VIOLA.--Il me semble que ses paroles partent d'une passion si vive qu'il
croit ce qu'il dit, je n'en fais pas autant. Oh! ralise-toi, illusion;
ralise-toi! que je sois en effet prise ici pour mon cher frre!

SIR TOBIE.--Approche, chevalier; approche, Fabian; nous nous dirons tout
bas un ou deux couplets de sages sentences.

VIOLA.--Il a nomm Sbastien! Je sais que mon frre vit encore dans
mon image. Oui, c'taient bien l les traits de mon frre; et il tait
toujours vtu de cette faon: mme couleur, mmes ornements; car
je l'imite en tout. Oh! si cela est vrai, la tempte est donc
compatissante, et les flots savent s'attendrir!

(Elle sort.)

SIR TOBIE.--Voil un jeune homme sans honneur et bien mprisable: il est
plus poltron qu'un livre; sa malhonntet se manifeste en laissant ici
son ami dans le besoin, et il pousse la lchet jusqu' le renier; quant
 sa poltronnerie, interrogez Fabian.

FABIAN.--Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron jusqu'au
scrupule.

SIR ANDR.--Ma foi, je veux courir aprs lui et le battre.

SIR TOBIE.--C'est cela, trillez-le d'importance; mais ne tirez pas
l'pe.

SIR ANDR.--Et je ne la tire pas non plus.

(Sir Andr sort.)

FABIAN.--Allons, voyons le dnoment.

SIR TOBIE.--Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait qu'il
n'arrivera rien encore.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I


La rue, devant la maison d'Olivia.

_Entrent_ SBASTIEN et LE BOUFFON.

LE BOUFFON.--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous qu'on
m'a envoy chercher?

SBASTIEN.--Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Dbarrasse-moi de ta
personne.

LE BOUFFON.--Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans doute, je ne vous
connais pas; et je ne vous suis pas envoy par ma matresse pour vous
dire de venir lui parler, et votre nom n'est pas monsieur Csario, et ce
nez n'est pas  moi non plus?--Non, tout ce qui est n'est pas.

SBASTIEN.--Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs. Tu ne me connais
point.

LE BOUFFON.--_Exhaler ma folie!_ Il a entendu dire ce mot par quelque
grand homme, et maintenant il l'applique  un fou. _Exhaler ma folie!_
J'ai bien peur que ce grand lourdaud, qu'on appelle le monde,
ne devienne tout  fait badaud. Je vous en prie instamment,
dbarrassez-vous de cet air de surprise, et dites-moi ce que je dois
exhaler  ma matresse; irai-je lui exhaler que vous allez venir?

SBASTIEN.--Je t'en conjure, Grec sans cervelle[61], laisse-moi; voil
de l'argent pour toi: si tu restes plus longtemps, je te payerai d'une
plus mauvaise monnaie.

[Note 61: Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait pour
un lieu de dbauche.]

LE BOUFFON.--Sur ma foi, tu as la main ouverte.--Les hommes sages qui
donnent de l'argent aux fous savent se procurer des dcisions favorables
aprs un march de quatorze ans.

(Entrent sir Andr, sir Tobie et Fabian.)

SIR ANDR, _prenant Sbastien pour Viola_.--Quoi! je vous rencontre
encore ici, monsieur? Voil pour vous!

(Il frappe Sbastien.)

SBASTIEN.--Et voil pour toi (_il le lui rend_), et encore, et encore!
Tout le monde est-il fou ici?

SIR TOBIE.--Arrtez, monsieur, ou je jetterai votre pe par-dessus la
maison.

LE BOUFFON.--Je veux aller annoncer cela tout de suite  ma matresse.
Je ne voudrais pas tre dans l'un de vos habits pour deux sous.

(Il sort.)

SIR TOBIE, _contenant Sbastien_.--Allons, monsieur, arrtez.

SIR ANDR.--Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre d'une autre faon
pour l'arranger; j'aurai contre lui une action en batterie pour peu
qu'il y ait des lois en Illyrie; quoique je l'aie frapp le premier,
cela ne fait rien  la chose.

SBASTIEN.--tez votre main.

SIR TOBIE.--Allons, monsieur, je ne vous lcherai point. Allons, mon
jeune soldat, renganez votre fer. Vous tes bien chauff. Allons.

SBASTIEN.--Je veux me dbarrasser de toi. (_Il se dgage._) Que veux-tu
 prsent? Si tu oses me provoquer encore, tire ton pe.

SIR TOBIE.--Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que je te tire une ou
deux onces de ce sang insolent.

(Ils tirent l'pe et se battent.)

(Entre Olivia.)

OLIVIA.--Arrtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne, arrtez.

SIR TOBIE.--Madame?

OLIVIA.--Sera-ce toujours la mme chose? Homme grossier, fait pour
habiter les montagnes et les cavernes sauvages, o jamais l'on
n'enseigna la politesse, sortez de ma vue.--Ne vous fchez pas, cher
Csario.--Brutal, sortez. (_Sir Tobie et sir Andr sortent._)--(_A
Csario._) Je vous prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non
la passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste attaque contre
votre tranquillit. Venez avec moi dans ma maison, et aprs que je vous
aurai cont combien de folies extravagantes ce rustre a faites, vous ne
ferez que rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir. Ne
me refusez pas; maudite soit son me! il a effray mon pauvre coeur en
votre personne.

SBASTIEN.--A quoi ceci ressemble-t-il? De quel ct s'en va l'eau? Ou
je suis fou, ou tout ceci est un songe!--Que mon imagination plonge
ainsi mes sens dans le Lth! et si c'est un songe, que je dorme
toujours!

OLIVIA.--Allons, venez, je vous en prie; je voudrais que vous vous
laissassiez conduire par mes conseils.

SBASTIEN.--Madame, je le veux bien.

OLIVIA.--O redites-le, et faites-le!



SCNE II


Appartement dans la maison d'Olivia.

MARIE et LE BOUFFON.

MARIE.--Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette barbe; fais-lui
croire que tu es messire Topas, le cur: fais-le croire promptement; je
vais pendant ce temps-l chercher sir Tobie.

(Marie sort.)

LE BOUFFON.--Eh bien! je vais la mettre, et me dguiser; et je voudrais
tre le premier qui se ft jamais travesti sous une pareille robe. Je ne
suis pas assez grand pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour
tre rput bon tudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il est honnte
homme, et qu'il sait bien tenir une maison, cela vaut bien autant que
si l'on disait qu'il est un homme sage et un grand savant. Voici les
confdrs qui viennent.

(Entrent sir Tobie Belch et Marie.)

SIR TOBIE.--Que Jupiter vous bnisse, monsieur le cur.

LE BOUFFON.--_Bonos dies_[62], sir Tobie; car de mme que le vieil
ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume ni encre, dit fort
ingnieusement  la nice du roi Gorboduc[63] _ce qui est, est_[64]; de
mme, moi, tant monsieur le cur, je suis monsieur le cur: qu'est-ce
cela, si ce n'est cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est?

[Note 62: D'heureux jours.]

[Note 63: Tragdie de _Gorboduc_, par le comte Dorset.]

[Note 64: Argument de l'cole, tourn en ridicule.]

SIR TOBIE, _indiquant Malvolio_.--A lui, messire Topas.

LE BOUFFON.--Hol, dis-je! La paix soit dans cette prison!

SIR TOBIE.--Le coquin contrefait  merveille; c'est un adroit coquin.

MALVOLIO, _dans une chambre_.--Qui appelle l?

LE BOUFFON.--Messire Topas le cur, qui vient visiter Malvolio le
lunatique.

MALVOLIO.--Messire Topas, messire Topas, bon messire Topas, allez
trouver madame.

LE BOUFFON.--Hors d'ici, dmon hyperbolique! comme tu tourmentes ce
malheureux! Ne parles-tu donc jamais que de dames?

SIR TOBIE.--Bien dit, monsieur le cur.

MALVOLIO.--Messire Topas, jamais on n'a fait tant de tort  un homme:
bon messire Topas, ne croyez point que je sois fou; ils m'ont mis ici
dans une horrible obscurit.

LE BOUFFON.--Fi donc, malhonnte Satan! Je t'appelle des noms les plus
modrs, car je suis un de ces hommes doux qui savent traiter poliment
le diable lui-mme: tu dis que la maison est tnbreuse?

MALVOLIO.--Comme l'enfer, messire Topas.

LE BOUFFON.--Elle a des fentres cintres qui sont transparentes
comme des treillages, et les pierres qui sont vers le sud-nord sont
reluisantes comme l'bne, et tu te plains que le passage de la lumire
soit obstru?

MALVOLIO.--Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous dis qu'il fait
noir dans cette maison.

LE BOUFFON.--Insens, tu te trompes. Je te dis, moi, qu'il n'y a point
d'autres tnbres que l'ignorance; et tu y es enfonc plus avant que les
gyptiens dans leur brouillard..

MALVOLIO.--Je vous dis que cette maison est sombre comme l'ignorance,
l'ignorance ft-elle noire comme l'enfer; et je dis que jamais homme
ne fut aussi indignement trait. Je ne suis pas plus fou que vous;
mettez-moi  l'preuve par quelque question rgulire.

LE BOUFFON.--Quelle est l'opinion de Pythagore sur les oiseaux sauvages?

MALVOLIO.--Que l'me de notre grand'mre pourrait bien loger dans le
corps d'un oiseau.

LE BOUFFON.--Et que penses-tu de son opinion?

MALVOLIO.--J'ai de l'me une ide noble, et je n'approuve nullement son
opinion.

BOUFFON.--Adieu, reste dans les tnbres; tu soutiendras l'opinion de
Pythagore avant que je te croie dans ton bon sens; et tu craindras de
tuer une bcasse, de peur de dpossder l'me de ta grand'mre: allons,
porte-toi bien.

MALVOLIO.--Messire Topas! messire Topas!

SIR TOBIE.--Mon cher et coquin messire Topas!

LE BOUFFON.--Je suis bon pour toutes les eaux[65].

[Note 65: Bon pour toutes les friponneries. _Tu hai mantillo da ogni
acqua._ Et aussi le mot _water_, eau, peut tre pris dans le sens qu'y
attachent les joailliers, ce qui fait une quivoque.]

MARIE.--Tu pouvais jouer ce rle sans robe ni barbe il ne te voit pas.

SIR TOBIE.--Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, et tu
viendras me rendre compte de l'tat o tu l'auras trouv. Je voudrais
que nous fussions tous heureusement quittes de ce mchant tour. Si on
peut lui rendre sa libert sans inconvnient, je voudrais que cela ft
dj fait, car me voil si mal avec ma nice que je ne peux conduire
cette farce jusqu'au bout. Viens me trouver ensuite dans ma chambre.

(Il sort avec Marie.)

LE BOUFFON, _chantant_.

  Allons, Robin, joyeux Robin,
  Dis-moi comment va ta matresse.

MALVOLIO.--Fou!

LE BOUFFON, _chantant_.

  Ma matresse est par ma foi une cruelle.

MALVOLIO.--Fou!

LE BOUFFON.

  Hlas! pourquoi l'est-elle?

MALVOLIO.--Fou, rponds-moi donc.

LE BOUFFON.

  C'est qu'elle en aime un autre.

Qui m'appelle ici?

MALVOLIO.--Bon fou, si jamais tu veux bien mriter de moi, procure-moi
de la lumire, une plume, de l'encre et du papier: comme je suis
gentihomme, je t'en serai reconnaissant toute ma vie.

LE BOUFFON.--Quoi, monsieur Malvolio?

MALVOLIO.--Oui, mon bon fou.

LE BOUFFON.--Hlas! monsieur, comment avez-vous perdu l'usage de vos
cinq sens?

MALVOLIO.--Fou, il n'y eut jamais d'homme insult d'une manire aussi
indigne: je jouis de tout mon bon sens aussi bien que toi, fou.

LE BOUFFON.--Aussi bien que moi? En ce cas vous tes donc fou, si vous
n'tes pas plus dans votre bon sens qu'un fou.

MALVOLIO.--Ils ont pris possession de moi ici; ils me tiennent dans
l'obscurit, ils m'envoient des ministres, des nes, et font tout ce
qu'ils peuvent pour me faire perdre la raison.

LE BOUFFON.--Faites bien attention  ce que vous dites: le ministre est
ici prsent. (_Le Bouffon aussitt varie sa voix et contrefait dans
l'obscurit celle du ministre._)--Malvolio, Malvolio, que le ciel
veuille te rendre la raison! Tche de dormir, et laisse l ton vain
babil.

MALVOLIO.--Messire Topas!

LE BOUFFON, _mme jeu_.--Ne perdez point de paroles avec lui, mon
garon.--Qui, moi, monsieur? Non pas moi, monsieur. Dieu soit avec
vous, bon messire Topas!--Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!--Je le ferai,
monsieur, je le ferai.

MALVOLIO.--Fou! fou! fou! rponds-moi donc.

LE BOUFFON, _reprenant son ton naturel_.--Hlas, monsieur, un peu de
patience. Que dites-vous, monsieur? On me gronde, parce que je vous
parle.

MALVOLIO.--Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter de la lumire et un peu
de papier. Je te dis que je suis dans mon sens, autant qu'homme qui soit
dans toute l'Illyrie.

LE BOUFFON.--Plt au ciel qu'il en ft ainsi, monsieur!

MALVOLIO.--Par cette main, cela est. Cher fou, un peu d'encre, de papier
et de lumire, et ensuite porte  madame ce que j'aurai crit. Ce
message te sera plus avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais
porte.

LE BOUFFON.--Je veux bien vous obliger en cela. Mais dites-moi la
vrit: n'tes-vous pas fou rellement, ou si vous ne faites que le
contrefaire?

MALVOLIO.--Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis la vrit.

LE BOUFFON.--Allons, je ne croirai plus jamais qu'un homme soit fou que
je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous chercher de la lumire, du papier
et de l'encre.

MALVOLIO.--Fou, je ne mettrai point de bornes  ta rcompense. Je t'en
prie, va.

LE BOUFFON _sort en chantant_.

  Je suis parti, monsieur;
  Et dans un moment, monsieur,
  Je vous rejoins
  Dans un clin d'oeil,
  Pour pourvoir  vos besoins;

  Comme l'antique fou,
  Qui, avec une dague de bois:
  Dans sa colre et sa rage,
  Crie: _Ah! ah!_ au diable,
  Comme un enfant insens:
  _Rogne tes ongles, papa!_
  Adieu, cume d'un honnte homme.



SCNE III


Le jardin d'Olivia.

_Entre_ SBASTIEN.

SBASTIEN.--C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil. Voil bien
la perle qu'elle m'a donne; je le sens, je la vois; et quoique je sois
plong dans l'tonnement, je ne suis pas dans le dlire. O est donc
Antonio? Je n'ai pu le dcouvrir  _l'lphant_: et cependant il y avait
t et on y croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses
conseils pourraient maintenant me rendre des services d'or; car quoique
ma raison remontre bien  mes sens que tout ceci peut bien tre une
mprise, et non pas de la folie, cependant les hasards singuliers de
cette aventure surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement
ordinaire, que je suis prt  me dfier de mes yeux, et  chercher
querelle  ma raison, qui me persuade que tout est possible, sauf que
je sois fou ou que la dame soit folle. Cependant si elle l'tait, elle
serait incapable de gouverner sa maison, de commander  ses gens, de
prendre en mains les affaires, et de les expdier avec cette suite,
cette prudence, ce calme que je remarque dans toute sa conduite: il y a
l-dessous quelque illusion.--Mais voici venir la dame.

(Entre Olivia avec un prtre.)

OLIVIA.--Ne blmez point cette prcipitation de ma part. Si vos
intentions sont bonnes, venez avec moi et ce saint homme dans la
chapelle voisine: l, devant lui et sous ces lambris sacrs, engagez-moi
la pleine assurance de votre foi, afin que mon me jalouse et trop
dfiante puisse vivre en paix. Ce prtre cachera notre union jusqu'au
moment o vous trouverez bon de la rendre publique; et alors nous
clbrerons nos noces comme il convient  ma naissance.--Que dites-vous?

SBASTIEN.--Je suis prt  suivre ce saint homme, et  vous accompagner;
et quand une fois je vous aurai jur fidlit, je vous serai toujours
fidle.

OLIVIA.--En ce cas, montrez-nous le chemin, mon bon pre. Et que le ciel
claire d'une lumire propice l'acte que je veux accomplir!

(Ils sortent tous trois.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


La rue devant la maison d'Olivia.

LE BOUFFON et FABIAN.

FABIAN.--Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir sa lettre.

LE BOUFFON.--Et vous, mon cher monsieur Fabian, accordez-moi une autre
requte.

FABIAN.--Tout ce que tu voudras.

LE BOUFFON.--Ne demandez pas  voir cette lettre.

FABIAN.--Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis, pour rcompense,
me redemander mon chien.

(Entrent le duc, Viola, et suite.)

LE DUC.--Mes amis, appartenez-vous  madame Olivia?

LE BOUFFON.--Oui, monsieur, nous faisons partie des meubles de sa
maison.

LE DUC.--Je te connais bien: eh bien! comment t'en va, mon garon?

LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, bien pour mes ennemis, et mal pour mes
amis.

LE DUC.--C'est prcisment le contraire; bien pour tes amis.

LE BOUFFON.--Non, monsieur, mal.

LE DUC.--Comment l'entends-tu?

LE BOUFFON.--Eh! monsieur, mes amis me flattent et font de moi un ne;
au lieu que mes ennemis me disent tout uniment que je suis un ne: en
sorte que, grce  mes ennemis, je profite dans la connaissance de
moi-mme, tandis que mes amis me trompent; bref, si les consquences
sont comme les baisers, quatre ngations quivalent  deux
affirmations[66]. Voil pourquoi je suis mal pour mes amis et bien pour
mes ennemis.

[Note 66: Apparemment allusion aux _non_ d'une jeune fille, qui veulent
souvent dire oui.]

LE DUC.--Ton explication est excellente.

LE BOUFFON.--Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il vous plaise d'tre un
de mes amis.

LE DUC.--Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute: voil de l'or.

LE BOUFFON.--Si ce n'est que cela aurait l'air de _duplicit_, monsieur,
je voudrais que vous pussiez redoubler.

LE DUC.--Ah! tu me donnes l un mauvais conseil.

LE BOUFFON.--Mettez votre grandeur dans votre poche, seigneur, pour
cette seule fois, et laissez obir la chair et le sang.

LE DUC.--Allons, je veux bien tre assez grand pcheur pour me rendre
coupable de _duplicit_: voil une seconde pice.

LE BOUFFON.--_Primo, secundo, tertio_, c'est un beau jeu, et le vieux
proverbe dit que la troisime fois paye pour toutes les autres: les
_triples_, monsieur, sont une vive et joyeuse mesure; et les cloches de
Saint-Bennet, monsieur, peuvent vous rappeler, _une, deux, trois_.

LE DUC.--Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci. Si tu veux faire
savoir  ta matresse que je suis ici pour lui parler, et l'amener avec
toi, cela pourrait encore rveiller ma gnrosit.

LE BOUFFON.--Ah! monsieur, bercez-la, votre gnrosit, jusqu' ce
que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais je ne voudrais pas que vous
crussiez que mon dsir d'avoir est le pch de convoitise. Mais comme
vous le dites, monsieur, je vous en prie, que votre gnrosit fasse un
somme, et je viendrai la rveiller tout  l'heure.

(Le bouffon sort.)

(Entrent Antonio et officiers de justice.)

VIOLA.--Seigneur, voici l'homme qui m'a sauv.

LE DUC.--Je me rappelle bien son visage, et cependant la dernire fois
que je l'ai vu, il tait noirci comme celui de Vulcain par la fume du
combat. Il tait le capitaine d'un malheureux vaisseau qu'on mprisait
pour sa petitesse et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda
avec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l'envie
mme, et le parti vaincu, poussrent des cris d'admiration  sa
gloire.--De quoi s'agit-il?

PREMIER OFFICIER.--Orsino, voici cet Antonio qui prit _le Phnix_ et
sa cargaison,  son retour de Candie; et c'est encore lui qui monta 
l'abordage du _Tigre_, dans le combat o votre jeune neveu Titus perdit
une jambe: nous l'avons arrt au milieu d'une querelle particulire,
dans les rues de cette ville, o il mprisait la honte et la convenance
comme un dsespr.

VIOLA.--Il m'a rendu service, seigneur: il a tir l'pe pour ma
dfense; mais il a fini par m'adresser un discours si trange que je ne
puis y comprendre autre chose, sinon que ce doit tre du dlire.

LE DUC, _ Antonio_.--Insigne pirate, voleur d'eau sale, quelle audace
insense t'a conduit ici  la merci de ceux que tu as rendus tes ennemis
 des conditions si sanglantes et si cruelles?

ANTONIO.--Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms que
vous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il
soit, je l'avoue, et cela par des motifs bien fonds, l'ennemi d'Orsino.
C'est un vritable enchantement qui m'a attir ici: ce jeune homme,
qui est  ct de vous, le plus grand des ingrats, c'est moi qui
l'ai arrach aux gouffres cumants d'une mer furieuse: il avait fait
naufrage, et n'avait plus d'espoir; je lui ai donn la vie, et j'ai
encore ajout  ce don celui de mon amiti, sans restriction ni rserve,
en me dvouant entirement  lui. C'est pour ses intrts, par pur amour
pour lui, que je me suis expos au danger d'entrer dans cette ville
ennemie. J'ai tir l'pe pour le dfendre quand il tait attaqu;
et c'est l que j'ai t arrt; et qu'inspir par une perfide
dissimulation, il a refus de prendre aucune part  mon danger, et m'a
reni pour tre de sa connaissance; il est devenu en un clin d'oeil
comme un tranger qui ne m'aurait pas vu depuis vingt ans; il a refus
de me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommand de se servir
il n'y avait pas une demi-heure.

VIOLA.--Comment cela peut-il tre?

LE DUC.--Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville?

ANTONIO.--D'aujourd'hui, seigneur. Et nous tions ensemble depuis trois
mois, sans nous tre quitts d'un instant, d'une seule minute, ni le
jour ni la nuit.

(Entre Olivia avec sa suite.)

LE DUC.--Voici la comtesse qui s'avance: voil le ciel qui se promne
sur la terre. (_A Antonio_.) Quant  toi, mon ami, ce que tu dis est
de la dmence. Il y a trois mois que ce jeune homme est attach  mon
service.--Mais nous reparlerons tout  l'heure.--Qu'on l'emmne 
l'cart.

OLIVIA.--Que dsire mon seigneur, except ce qu'Olivia ne peut lui
accorder, en quoi puis-je lui rendre service?--Csario, vous ne me tenez
pas votre parole.

VIOLA.--Madame?

LE DUC.--Aimable Olivia.

OLIVIA.--Que dites-vous, Csario?--Mon cher seigneur....

VIOLA.--Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose silence.

OLIVIA.--Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il est aussi
dissonant, aussi fcheux  mon oreille, que des hurlements aprs la
musique.

LE DUC.--Toujours aussi cruelle?

OLIVIA.--Toujours aussi constante, seigneur.

LE DUC.--Quoi! jusqu' l'enttement? Vous, cruelle dame, qui avez vu mon
coeur offrir  vos autels ingrats et dfavorables les voeux les plus
fidles que la dvotion ait jamais offerts! Que dois-je faire?

OLIVIA.--Tout ce qui plaira  Votre Seigneurie qui puisse lui convenir.

LE DUC.--Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur de le faire,
comme le ravisseur gyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-je
pas ce que j'aime? C'est une jalousie sauvage, mais qui parfois annonce
de la noblesse.--coutez ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez
ma foi avec ddain, et que je connais en partie l'instrument qui me
chasse de ma vritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyran
au coeur de marbre: mais celui-ci, votre favori, que je sais que vous
aimez, et que, j'en jure par le ciel, je chris moi-mme tendrement,
je l'arracherai de ces yeux cruels, o il est assis couronn du ddain
qu'on montre  son matre.--Venez, jeune homme, suivez-moi: mon coeur
est mr pour la vengeance, je vais immoler l'agneau que j'aime, et
dchirer un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe.

[Note 67: Thagne et Charicle tombrent entre les mains de Thyamis de
Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux de Charicle.
Peu aprs, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignant
pour sa matresse, l'enferma dans une caverne, avec son trsor. La
coutume de ces barbares tait de tuer en mme temps qu'eux tous ceux
qui leur taient chers, afin de les avoir avec eux dans l'autre monde.
Thyamis se trouvant entour d'ennemis, court  sa caverne et appelle
 haute voix, en langue gyptienne; il entend rpondre en grec, et,
suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la premire
personne qu'il rencontre dans les tnbres, et, supposant qu'elle est
Charicle, il lui plonge son pe dans le sein. (HRODOTE.)]

(Il fait quelques pas pour s'en aller.)

VIOLA.--Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avec
plaisir pour vous rendre le repos.

(Elle va pour suivre le duc.)

OLIVIA.--O va Csario?

VIOLA.--Sur les pas de celui que j'aime plus que mes yeux, plus que ma
vie, et mille fois plus que je n'aimerai jamais ma femme. Si je mens, 
vous, tmoins clestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour.

OLIVIA.--Hlas! malheureuse que je suis, comme je suis trompe!

VIOLA.--Qui vous trompe? qui vous outrage?

OLIVIA.--T'es-tu donc oubli toi-mme? Y a-t-il si longtemps que...?
Allez chercher le saint pre.

(Un domestique sort.)

LE DUC, _ Viola_.--Allons, viens.

OLIVIA.--O voulez-vous qu'il aille, seigneur? Csario, mon poux,
arrte.

LE DUC.--Votre poux?

OLIVIA.--Oui, mon poux: peut-il le nier?

LE DUC, _ Viola_.--Tu serais son poux, misrable.

VIOLA.--Non, seigneur; non pas moi.

OLIVIA.--Hlas! c'est la lchet de ta crainte qui te fait dsavouer ta
proprit. Ne crains point, Csario: prends possession de ta fortune.
Sois ce que tu sais tre, et tu seras aussi grand que celui que tu
redoutes.--(_Entre le prtre._) Ah! soyez le bienvenu, mon pre! Mon
pre, je vous somme, au nom de votre saint tat, de dclarer ici
ouvertement ce que nous avions rsolu de tenir dans l'obscurit, et que
les circonstances forcent maintenant de rvler avant la maturit.--Oui,
dites ce que vous savez qui s'est rcemment pass entre ce jeune homme
et moi.

LE PRTRE.--Un contrat d'union ternelle, confirm par vos mains
jointes, attest par la sainte promesse de vos lvres, fortifi par
l'change de vos anneaux: toutes les crmonies de cet engagement ont
t scelles par mon ministre, et appuyes de mon tmoignage; et depuis
lors, ma montre me dit que je n'ai avanc vers mon tombeau que de
l'espace de deux heures.

LE DUC, _ Viola_.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quand
le temps aura sem les cheveux blancs sur ta tte? ou ta perfidie
grandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter un
autre te feront tomber toi-mme? Adieu, prends-la; mais songe  conduire
tes pas en des lieux o toi et moi ne nous rencontrions jamais.

VIOLA.--Seigneur, je vous proteste....

OLIVIA.--Ah! ne fais point de serments: conserve un peu de foi au milieu
de tes craintes exagres.

(Entre sir Andr la tte fendue.)

SIR ANDR.--Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et envoyez quelqu'un 
l'instant  sir Tobie.

OLIVIA.--Qu'y a-t-il donc?

SIR ANDR.--Il m'a fendu la tte, et a aussi ensanglant le visage de
sir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours: je donnerais quarante livres
pour tre chez moi.

OLIVIA.--Quel est le coupable, sir Andr?

SIR ANDR.--Le gentilhomme du comte, un nomm Csario. Nous l'avions
pris pour un poltron, mais c'est un vrai diable incarn.

LE DUC.--Mon gentilhomme, Csario?

SIR ANDR.--Mort de ma vie! le voil ici.--Oui, vous m'avez fendu
la tte pour rien; et ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que par
l'instigation de sir Tobie.

VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous  moi? Jamais je ne vous ai fait
aucun mal. Vous avez tir votre pe contre moi sans aucun sujet: mais
je vous ai parl avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.

SIR ANDR.--Si une tte ensanglante est une blessure, vous m'avez
bless; je crois que vous ne faites pas cas d'une tte ensanglante.
(_Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon._) Voici sir Tobie qui
vient tout chancelant: vous allez en entendre davantage. Mais, s'il
n'avait pas t pris de vin, il vous aurait chatouill d'une autre
manire qu'il n'a fait.

LE DUC.--Eh bien! chevalier, en quel tat tes-vous donc?

SIR TOBIE.--Cela est gal: il m'a bless, et voil tout.--(_Au fou._)
Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? rponds, sot?

LE BOUFFON.--Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus d'une heure. Ses
yeux taient ferms  huit heures du matin.

SIR TOBIE.--Eh bien! c'est un drle; et aprs un _passamezze_ et une
pavane[68], ce que je hais le plus, c'est un drle qui s'enivre.

[Note 68: Danses d'un caractre srieux.]

OLIVIA.--Qu'on l'emmne. Qui a fait ce dgt sur leurs personnes?

SIR ANDR.--Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous ferons panser
ensemble.

SIR TOBIE.--Voulez-vous m'aider? Tte d'ne, fat, drle!... drle  la
face effile, buse!

(Le bouffon, Fabian, sir Andr et sir Tobie sortent.)

(Sbastien entre.)

OLIVIA.--Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure.

SBASTIEN.--Je suis fch, madame, d'avoir bless votre parent; mais
et-il t mon propre frre, je n'aurais pu en faire moins, avec
prudence et sret. Vous jetez sur moi un regard trange, qui me fait
sentir que je vous ai offense. Pardonnez-moi, ma bien-aime, au nom des
serments que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps.

LE DUC.--Une mme figure, une mme voix, un mme habillement, et deux
personnes! C'est une perspective naturelle qui existe et n'existe
pas[69].

[Note 69: Perspective naturelle. On appelle perspective naturelle les
jeux d'optique o plusieurs traits et objets forment, dans leur ensemble
et  un certain point de vue, une figure rgulire avec laquelle ils
n'ont rien de semblable dans le dtail, par exemple le kalidoscope.]

SBASTIEN.--Antonio!  mon cher Antonio! dans quelles tortures, dans
quels cruels tourments j'ai pass les heures qui se sont coules depuis
que je t'ai perdu!

ANTONIO.--tes-vous Sbastien?

SBASTIEN.--Crains-tu le contraire, Antonio?

ANTONIO.--Comment t'es-tu partag? Une pomme, coupe en deux, ne donne
pas deux moitis plus semblables que ces deux cratures. Lequel est
Sbastien?

OLIVIA.--Cela tient du prodige!

SBASTIEN.--Suis-je prsent ici, ou non? Jamais je n'ai eu de frre, et
je ne possde pas dans mon essence le privilge de la Divinit, d'tre
 la fois ici et partout. J'avais une soeur, que l'aveugle fureur des
flots a engloutie. (_A Viola._) Par charit, quelle parent avez-vous
avec moi? tes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, votre famille?

VIOLA.--Je suis de Messaline: mon pre s'appelait Sbastien: j'avais
aussi pour frre un Sbastien: telle tait sa physionomie, tels taient
ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits
peuvent revtir la forme et les vtements des vivants, vous venez pour
nous effrayer.

SBASTIEN.--Je suis un esprit en effet, mais revtu de ces dimensions
matrielles que j'ai puises dans le sein de ma mre. S'il tait vrai
que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes sur
vos joues, et je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noye.

VIOLA.--Mon pre avait un signe sur le front.

SBASTIEN.--Et le mien aussi.

VIOLA.--Et il est mort le jour mme que Viola comptait treize annes
depuis sa naissance.

SBASTIEN.--Oh! ce souvenir est vivant dans mon me! Il finit en effet
le cours de sa vie mortelle le jour qui complta les treize annes de ma
soeur.

VIOLA.--Si nul autre obstacle ne s'oppose  notre bonheur mutuel que cet
habillement d'homme et ce costume usurp, ne m'embrasse qu'aprs t'tre
convaincu que chaque circonstance des lieux, des temps et de la fortune
s'accorde et concourt  prouver que je suis Viola: et pour te le
confirmer, je vais te conduire au capitaine qui est dans cette ville,
et chez qui sont dposs mes vtements de fille. C'est par son gnreux
secours que j'ai t sauve pour servir cet illustre comte; et depuis ce
moment, tous les vnements de mon histoire se sont passs entre cette
dame et ce seigneur.

SBASTIEN, _ Olivia_.--Il rsulte de l, madame, que vous vous tes
mprise; mais la nature a suivi en cela son instinct. Vous vouliez vous
unir  une fille; sur ma vie, vous ne vous tes pas trompe, et vous
tes fiance  la fois avec une fille et avec un homme.

LE DUC, _ Olivia_.--Ne restez point confondue: son sang est noble.
Si tout cela est vrit, comme le montrent jusqu'ici les apparences,
j'aurai ma part dans cet heureux naufrage.--(_A Viola_.) Jeune homme,
tu m'as dit mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant que tu
m'aimes.

VIOLA.--Je confirmerai par mes serments ce que je vous ai dit; et je
garderai aussi fidlement dans mon coeur tous ces serments, que ce globe
garde le feu qui spare le jour de la nuit.

LE DUC.--Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes habits de femme.

VIOLA.--Le capitaine qui m'a amene sur le rivage a mes vtements de
fille; il est maintenant en prison pour quelque affaire  la requte de
Malvolio, gentilhomme attach au service de madame.

OLIVIA.--Il le fera largir: qu'on fasse venir ici Malvolio. Et
pourtant, hlas! je me souviens qu'on dit que ce pauvre gentilhomme est
en dmence. (_Entrent Fabian et le bouffon avec une lettre._) Un accs
de folie des plus violents, que j'ai prouv, a banni tout  fait de ma
mmoire l'ide de la sienne.--Comment est-il, drle?

LE BOUFFON.--En vrit, madame, il tient Belzbuth  bout de bras,
autant qu'un homme dans son tat puisse le faire: il vous a crit ici
une lettre que je devais vous rendre ce matin; mais comme les ptres
d'un fou ne sont pas paroles d'vangile, il importe peu en quel temps
elles sont remises  leur adresse.

OLIVIA.--Ouvre-la, et lis-la.

LE BOUFFON.--Attendez-vous donc  tre difie, quand le fou remet la
lettre d'un insens.--(_Lisant._) _Par le Seigneur, madame....._

OLIVIA.--Comment, es-tu fou?

LE BOUFFON.--Non, madame: je ne fais que lire de la folie. Si vous
voulez qu'elle soit lue comme il faut, vous pouvez lui prter vous-mme
une voix.

OLIVIA.--Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa raison.

LE BOUFFON.--C'est ce que je fais, madame. Pour reprsenter en lisant
l'tat de son esprit, il faut le lire comme je fais: ainsi attention, ma
princesse, et prtez l'oreille.

OLIVIA, _ Fabian_.--Lis-la, toi, maraud.

FABIAN _prend la lettre et lit_.--Par le Seigneur, madame, vous me
faites injure, et le monde en sera instruit; quoique vous m'ayez fait
mettre dans les tnbres, et que vous ayez donn  votre ivrogne d'oncle
l'empire sur moi, cependant je jouis de mes facults aussi bien que
vous, madame. Je possde votre propre lettre qui m'a excit  prendre
le maintien que j'ai emprunt, et cette lettre me servira, j'en suis
certain, ou  me faire rendre justice, ou  vous couvrir de honte.
Pensez de moi ce qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je
vous dois, pour ne songer qu' l'affront que j'ai reu.

MALVOLIO, _qu'on a trait en insens_.

OLIVIA.--Est-ce bien lui qui a crit cette lettre?

LE BOUFFON.--Oui, madame.

LE DUC.--Cela ne sent pas trop la folie.

OLIVIA.--Fabian, voyez  ce qu'on le mette en libert: amenez-le ici.
Seigneur, laissons ces soins  d'autres temps, et daignez me vouloir
autant de bien comme soeur que comme pouse; qu'un seul et mme jour
couronne cette double alliance, ici dans mon palais, et  mes frais.

LE DUC.--Madame, je suis trs-dispos  accepter votre offre. (_A
Viola._) Votre matre vous tient quitte; et pour les services que vous
lui avez rendus, si opposs au caractre de votre sexe, si au-dessous de
votre ducation et de votre naissance, et, en rcompense de ce que vous
m'avez appel si longtemps votre matre, voil ma main: vous serez
dsormais la matresse de votre matre.

OLIVIA.--Ma soeur? Oui, vous l'tes.

(Fabian amne Malvolio.)

LE DUC.--Est-ce l le fou?

OLIVIA.--Oui, seigneur, c'est lui-mme.--Eh bien! Malvolio?

MALVOLIO.--Madame, vous m'avez fait un outrage, un insigne outrage.

OLIVIA.--Moi, Malvolio? Non.

MALVOLIO.--Vous, madame, vous-mme, je vous en prie, lisez cette lettre.
Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit l votre criture. crivez
autrement, si vous le pouvez, soit pour le caractre, soit pour le
style; ou dites que ce n'est pas l votre cachet, ni votre ouvrage;
vous ne pouvez rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et
dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m'avez donn tant
de marques irrcusables de faveur, pourquoi vous m'avez recommand de
vous aborder en souriant, et en jarretires croises, de mettre des bas
jaunes, de montrer un front grondeur  sir Tobie et aux gens de bas
tage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous plaire m'a fait remplir ce
rle par obissance, vous avez souffert qu'on m'emprisonnt dans une
maison tnbreuse, o j'ai reu la visite du prtre, et suis devenu la
dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amuse?
Dites-moi pourquoi?

OLIVIA.--Hlas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, quoique, je
l'avoue, cette criture ressemble beaucoup  la mienne: mais, sans aucun
doute, c'est la main de Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est
elle qui m'a dit la premire que vous tiez devenu fou: et aussitt
aprs je vous ai vu venir le sourire sur les lvres, et mis de la
manire qu'on vous indiquait ici dans cette lettre. Je vous en prie,
apaisez-vous; c'est un bien mchant tour qu'on s'est permis de vous
jouer l: mais quand nous en connatrons les motifs et les auteurs, vous
serez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause.

FABIAN.--Daignez, madame, m'couter un moment, et ne permettez-pas
qu'aucune querelle, aucune discorde vienne troubler la joie de cette
heure fortune, dont les aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans
l'esprance que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue franchement
que c'est moi-mme et sir Tobie, qui avons complot cette farce contre
Malvolio que voil, pour nous venger de certains procds incivils et
brutaux que nous avions endurs de lui: c'est Marie qui a crit la
lettre, presse par les importunits de sir Tobie; et en rcompense, il
l'a pouse. Toutes les malignes plaisanteries qui en ont t la suite
mritent plutt d'exciter le rire que la vengeance, si l'on veut bien
peser avec justice les torts rciproques dont les deux parties ont  se
plaindre.

OLIVIA.--Hlas! pauvre homme, comme ils se sont moqus de toi!

LE BOUFFON.--Quoi! _il est des hommes qui naissent dans la grandeur,
d'autres qui parviennent  la grandeur, et d'autres que la grandeur
vient chercher d'elle-mme (A Malvolio.)_ J'ai fait un rle, monsieur,
dans cet intermde; oui, j'ai fait un certain messire Topas, monsieur:
mais qu'est-ce que cela fait?--_Par le Seigneur, fou, je ne suis pas
insens._ Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez: _Madame, pourquoi
riez-vous des platitudes de ce fou? Si vous ne riiez pas, il aurait
un billon dans la bouche._ C'est ainsi que les pirouettes du temps
amnent les vengeances.

MALVOLIO.--Je me vengerai de toute votre meute.

(Il sort.)

OLIVIA.--Il a t cruellement jou!

LE DUC.--Courez aprs lui, et engagez-le  faire la paix. Il ne nous a
encore rien dit du capitaine; quand ceci sera connu et que l'heure
dore nous rassemblera, nos tendres coeurs s'uniront par un noeud
solennel.--En attendant, chre soeur, nous ne sortirons pas
d'ici.--Csario, venez, car vous serez toujours Csario, tant que vous
serez un homme; mais ds que vous apparatrez sous d'autres habits, vous
serez la matresse d'Orsino, et la reine de ses volonts.

(Ils sortent.)

LE BOUFFON.

  Quand j'tais un petit garon
  Et hi, et ho, au vent et  la pluie,
  Toutes nos folies
  Passaient pour enfantillage,
  Car la pluie tombe tous les jours.

  Mais lorsque je devins grand,
  Et hi, et ho, le vent et la pluie;
  Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs,
  Car la pluie tombe tous les jours.

  Mais quand je vins  prendre femme,
  Et hi, et ho, le vent et la pluie,
  Je ne pus faire fortune en faisant le brave,
  Car la pluie tombe tous les jours.

  Mais quand j'allais au lit,
  Et hi, et ho, le vent et la pluie,
  Je me grisais avec des ivrognes,
  Car la pluie tombe tous les jours.

  Il y a longtemps que le monde a commenc,
  Et hi, et ho, le vent et la pluie,
  Mais, n'importe, la pice est finie,
  Et nous tcherons de vous plaire tous les jours.

(Il sort.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





End of the Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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