The Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: En famille

Author: Hector Malot

Release Date: October 19, 2004 [EBook #13793]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE ***




Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com





Hector Malot

EN FAMILLE
(1893)



Table des matires

TOME PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
TOME SECOND
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL



TOME PREMIER


I

Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords
de la porte de Bercy taient encombrs, et sur le quai, en quatre
files, les voitures sentassaient  la queue leu leu: haquets
chargs de fts, tombereaux de charbon ou de matriaux, charrettes
de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de
juin, attendaient la visite de loctroi, presss dentrer dans
Paris  la veille du dimanche.

Parmi ces voitures, et assez loin de la barrire, on en voyait une
daspect bizarre avec quelque chose de misrablement comique,
sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, forme dun
lger chssis tendu dune grosse toile; avec un toit en carton
bitum, le tout port sur quatre roues basses.

Autrefois la toile avait d tre bleue, mais elle tait si
dteinte, salie, use, quon ne pouvait sen tenir qu des
probabilits  cet gard, de mme quil fallait se contenter d
peu prs si lon voulait dchiffrer les inscriptions effaces qui
couvraient ses quatre faces: lune, en caractres grecs, ne
laissait plus deviner quun commencement de mot: [image caractres
grecs]; celle au-dessous semblait tre de lallemand: _graphie_;
une autre de litalien: _FIA_; enfin la plus frache et franaise,
celle-l: PHOTOGRAPHIE, tait videmment la traduction de toutes
les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les
divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roul avant
dentrer en France et darriver enfin aux portes de Paris.

tait-il possible que lne qui y tait attel let amene de si
loin jusque-l?

Au premier coup doeil on pouvait en douter, tant il tait maigre,
puis, vid; mais,  le regarder de plus prs, on voyait que cet
puisement ntait que le rsultat des fatigues longuement
endures dans la misre. En ralit, ctait un animal robuste,
dassez grande taille, plus haute que celle de notre ne dEurope,
lanc, au poil gris cendr avec le ventre clair malgr les
poussires des routes qui le salissaient; des lignes noires
transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rays, et, si
fatigu quil fut, il nen tenait pas moins sa tte haute dun air
volontaire, rsolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la
voiture, rafistol avec des ficelles de diverses couleurs, les
unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais
qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux,
coups le long du chemin, dont on lavait couvert pour le dfendre
du soleil et des mouches.

Prs de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une
petite fille de onze  douze ans qui le surveillait.

Son type tait singulier: dune certaine incohrence, mais sans
rien de brutal dans un trs apparent mlange de race. Au contraire
de linattendu de la chevelure ple et de la carnation ambre, le
visage prenait une douceur fine quaccentuait loeil noir, long,
fut et grave. La bouche aussi tait srieuse. Dans laffaissement
du repos le corps stait abandonn; il avait les mmes grces que
la tte,  la fois dlicates et nerveuses; les paules taient
souples dune ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carre
de couleur indfinissable, noire autrefois probablement; les
jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques;
mais la misre de lexistence nenlevait cependant rien  la
fiert de lattitude de celle qui la portait.

Comme lne se trouvait plac derrire une haute et large voilure
de foin, la surveillance en et t facile si de temps en temps il
ne stait pas amus  happer une goule dherbe, quil tirait
discrtement avec prcaution, en animal intelligent qui sait trs
bien quil est en faute.

Palikare, veux-tu finir!

Aussitt il baissait la tte comme un coupable repentant, mais ds
quil avait mang son foin en clignant de loeil et en agitant ses
oreilles, il recommenait avec un empressement qui disait sa faim.

 un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la
quatrime ou cinquime fois, une voix sortit de la voiture,
appelant:

Perrine!

Aussitt sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la
voiture, o une femme tait couche sur un matelas si mince quil
semblait coll au plancher.

As-tu besoin de moi, maman?

-- Que fait donc Palikare?

-- Il mange le foin de la voiture qui nous prcde.

-- Il faut len empcher.

-- Il a faim.

-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient
pas; que rpondrais-tu au charretier de cette voiture sil se
fchait?

-- Je vais le tenir de plus prs.

-- Est-ce que nous nentrons pas bientt dans Paris?

-- Il faut attendre pour loctroi.

-- Longtemps encore?

-- Tu souffres davantage?

-- Ne tinquite pas; ltouffement du renferm; ce nest rien,
dit-elle dune voix haletante, siffle plutt quarticule.

Ctaient l les paroles dune mre qui veut rassurer sa fille; en
ralit elle se trouvait dans un tat pitoyable, sans respiration,
sans force, sans vie, et, bien que nayant pas dpass vingt-six
ou vingt-sept ans, au dernier degr de la cachexie; avec cela des
restes de beaut admirables, la tte dun pur ovale, des yeux doux
et profonds, ceux mme de sa fille, mais avivs par le souffle de
la maladie.

Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine.

-- Quoi?

-- Il y a des boutiques, je peux tacheter un citron; je
reviendrais tout de suite.

-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne prs
de Palikare et fais en sorte de lempcher de voler ce foin.

-- Cela nest pas facile.

-- Enfin veille sur lui.

Elle revint  la tte de lne, et comme un mouvement se
produisait, elle le retint de faon quil restt assez loign de
la voiture de foin pour ne pas pouvoir latteindre.

Tout dabord il se rvolta, et voulut avancer quand mme, mais
elle lui parla doucement, le flatta, lembrassa sur le nez; alors
il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et
voulut bien se tenir tranquille.

Nayant plus  soccuper de lui, elle put samuser  regarder ce
qui se passait autour delle: le va-et-vient des bateaux-mouches
et des remorqueurs sur la rivire; le dchargement des pniches au
moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de
fer au-dessus delles et prenaient, comme  la main, leur
cargaison pour la verser dans des wagons quand ctaient des
pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai
quand ctaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont
du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de
Paris quon devinait dans une brume noire plutt quon ne le
voyait; enfin prs delle, sous ses yeux, le travail des employs
de loctroi qui passaient de longues lances  travers les voitures
de paille, ou escaladaient les fts chargs sur les haquets, les
peraient dun fort coup de foret, recueillaient dans une petite
tasse dargent le vin qui en jaillissait, en dgustaient quelques
gouttes quils crachaient aussitt.

Comme tout cela tait curieux, nouveau; elle sy intressait si
bien, que le temps passait, sans quelle en et conscience.

Dj un gamin dune douzaine dannes qui avait tout lair dun
clown, et appartenait srement  une caravane de forains dont les
roulottes avaient pris la queue, tournait autour delle depuis dix
longues minutes, sans quelle et fait attention  lui, lorsquil
se dcida  linterpeller:

Vl un bel ne!

Elle ne dit rien.

Est-ce que cest un ne de notre pays? a mtonnerait joliment.

Elle lavait regard, et voyant quaprs tout il avait lair bon
garon, elle voulut bien rpondre:

Il vient de Grce.

-- De Grce!

-- Cest pour cela quil sappelle Palikare.

-- Ah! cest pour cela!

Mais malgr son sourire entendu, il ntait pas du tout certain
quil et trs bien compris pourquoi un ne qui venait de Grce
pouvait sappeler Palikare.

Cest loin, la Grce? demanda-t-il.

-- Trs loin.

-- Plus loin que... la Chine?

-- Non, mais loin, loin.

-- Alors vous venez de la Grce?

-- De plus loin encore.

-- De la Chine?

-- Non; cest Palikare qui vient de la Grce.

-- Est-ce que vous allez  la fte des Invalides?

-- Non.

-- Ousque vous allez?

--  Paris.

-- Ousque vous remiserez votre roulotte?

-- On nous a dit  Auxerre quil y avait des places libres sur les
boulevards des fortifications?

Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la
tte.

Les boulevards des fortifications, oh l l l!

-- Il ny a pas de places?

-- Si.

-- Eh bien?

-- Pas pour vous. Cest, voyou les fortifications. Avez-vous des
hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui naient pas
peur dun coup de couteau? Jentends den donner et den recevoir.

-- Nous ne sommes que ma mre et moi, et ma mre est malade.

-- Vous tenez  votre ne?

-- Bien sr.

-- Eh bien, demain votre ne vous sera vol; vl pour commencer,
vous verrez le reste; et a ne sera pas beau; cest Gras Double
qui vous le dit.

-- Cest vrai cela?

-- Pardi, si cest vrai; vous ntes jamais venue  Paris?

-- Jamais.

-- a se voit; cest donc des moules ceux dAuxerre qui vous ont
dit que vous pouviez remiser l? pourquoi que vous nallez pas
chez Grain de Sel?

-- Je ne connais pas Grain de Sel.

-- Le propritaire du Champ Guillot, quoi! cest clos de
palissades fermes la nuit; vous nauriez rien  craindre, on sait
que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui
voudraient entrer la nuit.

-- Cest cher?

-- Lhiver oui, quand tout le monde rapplique  Paris, mais en ce
moment je suis sur quil ne vous ferait pas payer plus de quarante
sous la semaine, et votre ne trouverait sa nourriture dans le
clos, surtout sil aime les chardons.

-- Je crois bien quil les aime!

-- Il sera  son affaire; et puis Grain de Sel nest pas un
mauvais homme.

-- Cest son nom, Grain de Sel?

-- On lappelle comme a parce quil a toujours soif. Cest un
ancien biffin qui a gagn gros dans le chiffon, quil na quitt
que quand il sest fait craser un bras, parce quun seul bras
nest pas commode pour courir les poubelles; alors il sest mis 
louer son terrain, lhiver pour remiser les roulottes, lt  qui
il trouve; avec a, il a dautres commerces: il vend des petits
chiens de lait.

-- Cest loin dici le Champ Guillot?

-- Non,  Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement
pas Charonne?

-- Je ne suis jamais venue  Paris.

-- Eh bien, cest l.

Il tendit le bras devant lui dans la direction du nord.

Une fois que vous avez, pass la barrire, vous tournez, tout de
suite  droite, et vous suivez le boulevard le long des
fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez
travers le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous
prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connat le
Champ Guillot.

-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et mme, si vous
vouliez rester auprs de Palikare deux minutes, je lui en
parlerais tout de suite.

-- Je veux bien; je vas lui demander de mapprendre le grec.

-- Empchez-le, je vous prie, de prendre du foin.

Perrine entra dans la voiture et rpta  sa mre ce que le jeune
clown venait de lui dire.

Sil en est ainsi, il ny a pas  hsiter, il faut aller 
Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans
Paris.

-- Il parait que cest trs facile.

Au moment de sortir elle revint prs de sa mre et se pencha vers
elle:

Il y a plusieurs voitures qui ont des bches, on lit dessus:
Usines de Maraucourt, et au-dessous le nom: Vulfran
Paindavoine; sur les toiles qui couvrent les pices de vin
alignes le long du quai on lit aussi la mme inscription.

-- Cela na rien dtonnant.

-- Ce qui est tonnant cest de voir ces noms si souvent rpts.


II

Quand Perrine revint prendre sa place auprs de son ne, il
stait enfonc le nez dans la voiture de foin, et il mangeait
tranquillement comme sil avait t devant un rtelier.

Vous le laissez manger? scria-t-elle.

-- Jvous crois.

-- Et si le charretier se fche?

-- Faudrait pas avec moi.

Il se mit en posture dinvectiver un adversaire, les poings sur
les hanches, la tte renverse.

Oh, croquant!

Mais son concours ne fut pas ncessaire pour dfendre Palikare;
ctait au tour de la voiture de foin dtre sonde  coups de
lance par les employs de loctroi, et elle allait passer la
barrire.

Maintenant a va tre  vous; je vous quitte. Au revoir,
mamzelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez
Gras Double, tout le monde vous rpondra.

Les employs qui gardent les barrires de Paris sont habitus 
voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la
voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant
cette jeune femme couche; et surtout en jetant les yeux  et l
dun rapide coup doeil qui ne rencontrait partout que la misre.

Vous navez rien  dclarer? demanda-t-il en continuant son
examen.

-- Rien.

-- Pas de vin, pas de provisions?

-- Rien.

Ce mot deux fois rpt tait dune exactitude rigoureuse: en
dehors du matelas, de deux chaises de paille, dune petite table,
dun fourneau en terre, dun appareil et de quelques ustensiles
photographiques, il ny avait rien dans cette voiture: ni malles,
ni paniers, ni vtements.

Cest bien, vous pouvez entrer.

La barrire passe, Perrine tourna tout de suite  droite, comme
Gras Double lui avait recommand, conduisant Palikare par la
bride. Le boulevard quelle suivait longeait le talus des
fortifications, et dans lherbe roussie, poussireuse, use par
plaques, des gens taient couchs qui dormaient sur le dos ou sur
le ventre, selon quils taient plus ou moins aguerris contre le
soleil, tandis que dautres stiraient les bras, leur sommeil
interrompu, en attendant de le reprendre. Ce quelle vit de la
physionomie de ceux-l, de leurs ttes ravages, culottes,
hirsutes, de leurs guenilles, et de la faon dont ils les
portaient, lui fit comprendre que cette population des
fortifications ne devait pas, en effet, tre trs rassurante la
nuit, et que les coups de couteau devaient schanger l
facilement.

Elle ne sarrta pas  cet examen, maintenant sans intrt pour
elle, puisquelle ne se trouverait pas mle  ces gens, et elle
regarda de lautre ct, cest--dire vers Paris.

H quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces
terrains vagues o slevaient des tas dimmondices, ctait
Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son
pre, dont elle rvait depuis longtemps, et avec des imaginations
enfantines, dautant plus feriques que le chiffre des kilomtres
diminuait  mesure quelle sen rapprochait; de mme, de lautre
ct du boulevard, sur les talus, vautrs dans lherbe comme des
bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires,
taient des Parisiens.

Elle reconnut le cours de Vincennes  sa largeur et, aprs lavoir
dpass, tournant  gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout
le monde le connaissait, tout le monde ntait pas daccord sur le
chemin  prendre pour y arriver, et elle se perdit plus dune fois
dans les noms de rues quelle devait suivre.  la fin cependant,
elle se trouva devant une palissade forme de planches, les unes
en sapin, les unes en bois non corc, celles-ci peintes, celles-
l goudronnes, et quand, par la barrire ouverte  deux battants,
elle aperut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un
wagon de chemin de fer sans roues aussi, poss sur le sol, elle
comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent gure en
meilleur tat, que ctait l le Champ Guillot. Et-elle eu besoin
dune confirmation de cette impression, quune douzaine de petits
chiens tout ronds, qui boulaient dans lherbe, la lui et donne.

Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitt les chiens
se jetrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits
aboiements.

Quest-ce quil y a? cria une voix.

Elle regarda do venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle
aperut un long btiment qui tait peut-tre une maison, mais qui
pouvait bien tre aussi tout autre chose; les murs taient en
carreaux de pltre, en pavs de grs et de bois, en botes de fer-
blanc, le toit en carton et en toile goudronne, les fentres
garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et mme
en verre, mais le tout construit et dispos avec un art naf qui
faisait penser quun Robinson en avait t larchitecte, avec des
Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme  la barbe
broussailleuse tait occup  trier des chiffons quil jetait dans
des paniers disposs autour de lui.

Ncrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.

Elle fit ce quil commandait.

Quest-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsquelle fut prs de
lui.

-- Cest vous qui tes le propritaire du Champ Guillot?

-- On le dit.

Elle expliqua en quelques mots ce quelle voulait, tandis que,
pour ne pas perdre son temps en lcoutant, il se versait, dun
litre quil avait  sa porte, un verre de vin  rouges bords et
lavalait dun trait,

Cest possible, si lon paye davance, dit-il en lexaminant.

-- Combien?

-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un
sous pour lne.

-- Cest bien cher.

-- Cest mon prix.

-- Votre prix dt?

-- Mon prix dt.

-- Il pourra manger les chardons?

-- Et lherbe aussi, sil a les dents assez solides.

-- Nous ne pouvons pas payer  la semaine, puisque nous ne
resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons
par Paris pour aller  Amiens, et nous voulons nous reposer.

-- Alors, a va tout de mme; six sous par jour pour la roulotte,
trois sous pour lne.

Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous:

Voila la premire journe.

-- Tu peux dire  tes parents dentrer. Combien sont-ils? Si cest
une troupe, cest deux sous en plus par personne.

-- Je nai que ma mre.

-- Bon. Mais pourquoi ta mre nest-elle pas venue faire sa
location?

-- Elle est malade, dans la voiture.

-- Malade. Ce nest pas un hpital ici.

Elle eut peur quon ne voult pas recevoir une malade.

Cest--dire quelle est fatigue. Vous comprenez, nous venons de
loin.

-- Je ne demande jamais aux gens do ils viennent.

Il tendit le bras vers un coin de son champ;

Tu mettras ta roulotte l-bas, et puis tu attacheras ton ne;
sil mcrase un chien, tu me le payeras cent sous.

Comme elle allait sloigner, il lappela:

Prends un verre de vin.

_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin.

-- Bon, je vas le boire pour toi.

Il se jeta dans le gosier le verre quil avait vers, et se remit
au tri de ses chiffons, autrement dit  son triquage.

Aussitt quelle eut install Palikare  la place qui lui avait
t assigne, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses,
malgr le soin quelle prenait de les viter, elle monta dans la
roulotte:

 la fin, pauvre maman, nous voil arrives.

-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomtres! Mon
Dieu, que la terre est grande!

-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire  dner.
Quest-ce que tu veux?

-- Avant tout, dtelle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit
tre bien las; donne-lui  manger,  boire; soigne-le.

-- Justement, je nai jamais vu autant de chardons; de plus, il y
a un puits. Je reviens tout de suite.

En effet, elle ne tarda pas  revenir et se mit  chercher  et
l dans la voiture, do elle sortit le fourneau en terre,
quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle
alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en sagenouillant
devant,  pleins poumons.

Quand il commena  prendre, elle remonta dans la voiture:

Cest du riz que tu veux, nest-ce pas?

-- Jai si peu faim.

-- Aurais-tu faim pour autre chose? Jirai chercher ce que tu
voudras. Veux-tu?...

-- Je veux bien du riz.

Elle versa une poigne de riz dans la casserole o elle avait mis
un peu deau, et, quand lbullition commena, elle remua le riz
avec deux baguettes blanches dpouilles de leur corce, ne
quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se
trouvait Palikare et lui dire quelques mots dencouragement qui, 
vrai dire, ntaient pas indispensables, car il mangeait ses
chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient
lintensit.

Quand le riz fut cuit  point,  peine crev et non rduit on
bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinires
parisiennes, elle le dressa sur une cuelle en une pyramide 
large base, et le posa dans la voiture.

Dj elle avait t emplir une petite cruche au puits et lavait
place auprs du lit de sa mre avec deux verres, deux assiettes,
deux fourchettes; elle posa son cuelle de riz  ct et sassit
sur le plancher, les jambes replies sous elle, sa jupe tale

Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue  la
poupe, nous allons faire la dnette, je vais te servir.

Malgr le ton enjou quelle avait pris, ctait dun regard
inquiet quelle examinait sa mre, assise sur son matelas,
enveloppe dun mauvais fichu de laine qui avait d tre autrefois
une toffe de prix, mais qui maintenant ntait plus quune
guenille, use, dcolore.

Tu as faim, toi? demanda la mre.

-- Je crois bien, il y a longtemps.

-- Pourquoi nas-tu pas mang un morceau de pain?

-- Jen ai mang deux, mais jai encore une belle faim: tu vas
voir; si a met en apptit de regarder manger les autres, la
plate sera trop petite.

La mre avait port une fourchette de riz  sa bouche, mais elle
la tourna et retourna longuement sans pouvoir lavaler.

-- a ne passe pas trs bien, dit-elle en rponse au regard de sa
fille.

-- Il faut te forcer: la seconde bouche passera mieux, la
troisime mieux encore.

Mais elle nalla pus jusque-l, et aprs la seconde elle reposa sa
fourchette sur son assiette:

Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.

-- Oh! maman!

-- Ne tinquite pas, ma chrie, ce nest rien; on vit trs bien
sans manger quand on na pas defforts  faire; avec le repos
lapptit reviendra.

Elle dfit son fichu et sallongea sur son matelas haletante, mais
si faible quelle ft elle ne perdit pas la pense de sa fille, et
en la voyant les yeux gonfls de larmes elle seffora de la
distraire:

Ton riz est trs bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te
soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma
chrie, mange.

-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.

 la vrit elle. devait faire effort pour avaler, mais peu  peu,
sous limpression des douces paroles de sa mre, sa gorge se
desserra, et elle se mit  manger rellement; alors lcuelle de
riz disparut vite, tandis que sa mre la regardait avec un tendre
et triste sourire:

Tu vois quil faut se forcer.

-- Si josais, maman!

-- Tu peux oser.

-- Je te rpondrais que ce que tu me dis, ctait cela mme que je
te disais.

-- Moi, je suis malade.

-- Cest pour cela que si tu voulais jirais chercher un mdecin;
nous sommes  Paris, et  Paris il y a de bons mdecins.

-- Les bons mdecins ne se drangent pas sans quon les paye.

-- Nous le payerions.

-- Avec quoi?

-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en
plus un florin que nous pouvons changer ici; moi jai dix-sept
sous. Regarde dans ta robe.

Cette robe noire, aussi misrable que la jupe de Perrine, mais
moins poudreuse, car elle avait t battue, tait pose sur le
matelas et servait de couverture; sa poche explore donna bien les
sept francs annoncs et le florin dAutriche.

Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal
largent franais.

-- Je ne le connais gure mieux que toi.

Elles firent le compte, et en estimant le florin  deux francs
elles trouvrent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes.

Tu vois que nous avons plus quil ne faut pour le mdecin,
continua Perrine.

-- Il ne me gurirait pas par des paroles, il ordonnerait des
mdicaments, comment les payer?

-- Jai mon ide. Tu penses bien que quand je marche  ct de
Palikare, je ne passe pas tout mon temps  lui parler, quoiquil
aimerait cela; je rflchis aussi  toi,  nous, surtout  toi,
pauvre maman, depuis que tu es malade,  notre voyage,  notre
arrive  Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y
montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a
fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?

-- Il est certain que mme pour des parents qui nauraient pas de
fiert, cette entre serait humiliante.

-- Il vaut donc mieux quelle nait pas lieu; et puisque nous
navons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre.
Dailleurs  quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es
malade, personne na voulu se laisser photographier par moi; et
quand mme je trouverais des gens assez braves pour se fier  moi,
nous navons plus de produits. Ce nest pas avec ce qui nous reste
dargent que nous pouvons dpenser trois francs pour un paquet de
dveloppement, trois francs pour un virage dor et dactate, deux
francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre.

-- Et combien la vendrons-nous?

-- Nous la vendrons toujours quelque chose: lobjectif est en bon
tat; et puis il y a le matelas...

-- Tout, alors?

-- Cela te fait de la peine?

-- Il y a plus dun an que nous vivons dans cette roulotte, ton
pre y est mort, cela fait que si misrable quelle soit, la
pense de men sparer mest douloureuse; de lui cest tout ce qui
nous reste, et il nest pas une seule de ces pauvres choses 
laquelle son souvenir ne soit attach.

Sa parole haletante sarrta tout  fait, et sur son visage
dcharn des larmes coulrent sans quelle pt les retenir.

Oh! maman, scria Perrine, pardonne-moi de tavoir parl de
cela.

-- Je nai rien  te pardonner, ma chrie; cest le malheur de
notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder
certains sujets sans nous attrister rciproquement, comme cest la
fatalit de mon tat que je naie aucune force pour rsister, pour
penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne les toi-mme. Nest-
ce pas moi qui aurais d te parler comme tu viens de le faire,
prvoir ce que tu as prvu, que nous ne pouvions pas arriver 
Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces
guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en mme
temps quil fallait prvoir cela, il fallait aussi combiner des
moyens pour trouver des ressources, et ma tte si faible ne
moffrait que des chimres, surtout lattente du lendemain, comme
si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais
gurie, nous ferions une grosse recette; les illusions des
dsesprs qui ne vivent plus que de leurs rves. Ctait folie,
la raison a parl par ta bouche: je ne serai pas gurie demain,
nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc
vendre la voiture et ce quelle contient. Mais ce nest pas tout
encore; il faut aussi que nous nous dcidions  vendre...

Il y eut une hsitation et un moment de silence pnible.

Palikare", dit Perrine.

-- Tu y avais pens?

-- Si jy avais pens! Mais je nosais pas le dire, et depuis que
lide me tourmentait que nous serions forces un jour ou lautre
de le vendre, je nosais mme pas le regarder, de peur quil ne
devine que nous pouvions nous sparer de lui, au lieu de le
conduire  Maraucourt o il aurait t si heureux, aprs tant de
fatigues.

-- Savons-nous seulement si nous-mmes nous serons reues 
Maraucourt! Mais enfin, comme nous navons que cela  esprer et
que, si nous sommes repousses, il ne nous restera plus qu
mourir dans un foss de la route, il faut cote que cote que nous
allions  Maraucourt, et que nous nous y prsentions de faon  ne
pas faire fermer les portes devant nous...

-- Est-ce que cest possible, cela maman? Est-ce que le souvenir
de papa ne nous protgerait pas? lui qui tait si bon! Est-ce
quon reste fch contre les morts?

-- Je te parle daprs les ides de ton pre, auxquelles nous
devons obir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec
largent que nous en tirerons, nous appellerons un mdecin; quil
me rende des forces pour quelques jours, cest tout ce que je
demande. Si elles reviennent, nous achterons une robe dcente
pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour
Maraucourt, si nous avons assez dargent pour aller jusque-l;
sinon nous irons jusquo nous pourrons, et nous ferons le reste
du chemin  pied.

-- Palikare est un bel ne; le garon qui ma parl  la barrire
me le disait tantt. Il est dans un cirque, il sy connat; et
cest parce quil trouvait Palikare beau, quil ma parl.

-- Nous ne savons pas la valeur des nes  Paris, et encore moins
celle que peut avoir un ne dOrient. Enfin, nous verrons, et
puisque notre parti est arrt, ne parlons plus de cela: cest un
sujet trop triste, et puis je suis fatigue.

En effet, elle paraissait puise, et plus dune fois elle avait
d faire de longues pauses pour arriver  bout de ce quelle
voulait dire.

As-tu besoin de dormir?

-- Jai besoin de mabandonner, de mengourdir dans la
tranquillit, du parti pris et lespoir dun lendemain.

-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te dranger, et comme il
y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver
notre linge. Est-ce que a ne te paratra pas bon davoir demain
une chemise frache?

-- Ne te fatigue pas.

-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatigue.

Aprs avoir embrass sa mre, elle alla de-ci de-l dans la
roulotte, vivement, lgrement; prit un paquet de linge dans un
petit coffre ou il tait enferm, le plaa dans une terrine;
atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout us, et
sortit emportant le tout. Comme aprs que le riz avait t cuit,
elle avait empli deau sa casserole, elle trouva cette eau chaude
et put la verser sur son linge. Alors, sagenouillant dons
lherbe, aprs avoir t sa veste, elle commena a savonner, 
frotter, et sa lessive ne se composant en ralit que de deux
chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui
fallait pas deux heures pour que ft tout lav, rinc et tendu
sur des ficelles entre la roulotte et la palissade.

Pendant quelle travaillait, Palikare attach,  une courte
distance delle, lavait plusieurs fois regarde comme pour la
surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit quelle avait
fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments
qui taient des appels imprieux.

Crois-tu que je toublie? dit-elle.

Elle alla  lui, le changea de place et lui apporta  boire dans
sa terrine quelle avait soigneusement rince, car sil se
contentait de toutes les nourritures quon lui donnait ou quil
trouvait lui-mme, il tait au contraire trs difficile pour sa
boisson, et nacceptait que de leau pure dans des vases propres
ou le bon vin quil aimait par-dessus tout.

Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit  le flatter de
la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice
 son enfant, et lne, qui tout de suite stait jet sur lherbe
nouvelle, sarrta de manger pour poser sa tte contre lpaule de
sa petite matresse et se faire mieux caresser: de temps en temps
il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec
des frmissements qui disaient sa batitude.

Le silence stait fait dans lenclos maintenant ferm, ainsi que
dans les rues dsertes du quartier, et on nentendait plus, au
loin, quun sourd mugissement sans bruits distincts, profond,
puissant, mystrieux comme celui de la mer, la respiration et la
vie de Paris qui continuaient actives et fivreuses malgr la nuit
tombante.

Alors, dans la mlancolie du soir, limpression de ce qui venait
de se dire treignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tte 
celle de son ne, elle laissa couler les larmes qui depuis si
longtemps ltouffaient, tandis quil lui lchait les mains.



III

La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couche
prs delle, tout habille sur la planche, avec un fichu roul qui
lui servait doreiller, dut se lever pour lui donner de leau
quelle allait chercher au puits afin de lavoir plus frache:
elle touffait et souffrait de la chaleur. Au contraire,  laube,
le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit
grelotter et Perrine dut lenvelopper dans son fichu, la seule
couverture un peu chaude qui leur restt.

Malgr son dsir daller chercher le mdecin aussitt que
possible, elle dut attendre que Grain de Sel ft lev, car  qui
demander le nom et, ladresse dun bon mdecin, si ce ntait a
lui?

Bien sr quil connaissait un bon mdecin, et un fameux qui
faisait ses visites en voiture, non  pied comme les mdecins de
rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, prs de lglise; pour
trouver la rue Riblette il ny avait qu suivre le chemin de fer
jusqu la gare.

En entendant parler dun mdecin fameux qui faisait les visites en
voiture, elle eut peur de navoir pas assez dargent pour le
payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel
en tournant autour de ce quelle nosait pas dire.  la fin il
comprit:

Ce que tu auras  payer? dit-il. Dame, cest cher. Pas moins de
quarante sous. Et pour tre sre quil vienne, tu feras bien de
les lui remettre davance.

En suivant les indications qui lui avaient t donnes, elle
trouva assez facilement la rue Riblette, mais le mdecin ntait
point encore lev, elle dut attendre, assise sur une borne dans la
rue,  la porte dune remise derrire laquelle on tait en train
datteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et
en lui remettant ses quarante sous, elle le dciderait a venir, ce
quil ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui
demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ
Guillot.

Le temps fut ternel  passer, son angoisse se doublant de celle
de sa mre qui ne devait rien comprendre  son retard; sil ne la
gurissait point instantanment, au moins allait-il lempcher de
souffrir. Dj elle avait vu un mdecin entrer dans leur roulotte,
lorsque son pre avait t malade. Mais ctait en pleine
montagne, dans un pays sauvage, et le mdecin que sa mre avait
appel sans avoir le temps de gagner une ville, tait plutt un
barbier avec une tournure de sorcier quun vrai mdecin comme on
en trouve  Paris, savant, matre de la maladie et de la mort,
comme devait ltre celui-l, puisquon le disait fameux.

Enfin la porte de la remise souvrit, et un cabriolet de forme
ancienne,  caisse jaune, auquel tait attel un gros cheval de
labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitt le
mdecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadr dune
barbe grise qui lui donnait lair dun patriarche campagnard.

Avant quil ft mont en voiture, elle tait prs de lui et lui
exposait sa demande.

Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie.

-- Non monsieur, cest ma mre qui est malade, trs malade.

-- Quest-ce que cest ta mre?

-- Nous sommes photographes.

Il mit le pied sur le marchepied.

Vivement elle tendit sa pice de quarante sous.

Nous pouvons vous payer.

-- Alors, cest trois francs.

Elle ajouta vingt sous  la pice; il prit le tout et le fourra
dans la poche de son gilet.

Je serai prs de ta mre dici un quart dheure.

Elle ft en courant le chemin du retour, joyeuse dapporter la
bonne nouvelle:

Il va te gurir, maman, cest un vrai mdecin celui-l.

Et vivement elle soccupa de sa mre, lui lava le visage, les
mains, lui arrangea les cheveux qui taient admirables, noirs et
soyeux, puis elle mit de lordre dans la roulotte; ce qui neut
dautre rsultat que de la rendre plus vide et par l plus
misrable encore.

Elles neurent pas une trop longue attente  endurer: un roulement
de voiture annona larrive du mdecin et Perrine courut au-
devant de lui.

Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui
montra la roulotte.

Cest dans notre voiture que nous habitons, dit-elle.

Bien que cette maison neut rien dune habitation, il ne laissa
paratre aucune surprise, tant habitu  toutes les misres avec
sa clientle; mais Perrine qui lobservait remarqua sur son visage
comme un nuage lorsquil vit la malade couche sur son matelas,
dans cet intrieur dnud.

Tirez la langue, donnez-moi la main.

Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur mdecin
nont aucune ide de la rapidit avec laquelle stablit un
diagnostic auprs des pauvres gens; en moins dune minute son
examen fut fait.

Il faut entrer  lhpital, dit-il.

La mre et la fille poussrent un mme cri deffroi et de douleur.

Petite, laisse-moi seul avec ta maman, dit le mdecin dun ton
de commandement.

Perrine hsita une seconde; mais, sur un signe de sa mre, elle
quitta la roulotte, dont elle ne sloigna pas.

Je suis perdue? dit la mre  mi-voix.

-- Qui est-ce qui parle de a: vous avez besoin de soins que vous
ne pouvez pas recevoir ici.

-- Est-ce qu lhpital jaurais ma fille?

-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.

-- Nous sparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule  Paris? que
deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa
main dans la mienne.

-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture o
le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre;
le pouvez-vous?

-- Si ce nest pas pour longtemps, oui peut-tre.

-- Grain de Sel en loue quil ne vous fera pas payer cher. Mais la
chambre nest pas tout, il faut des mdicaments, une bonne
nourriture, des soins: ce que vous auriez  lhpital.

-- Monsieur, cest impossible, je ne peux pas me sparer de ma
fille. Que deviendrait-elle?

-- Comme vous voudrez, cest votre affaire, je vous ai dit ce que
je devais.

Il appela:

Petite.

Puis, tirant un carnet de sa poche, il crivit au crayon quelques
lignes sur une feuille blanche, quil dtacha:

Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprs de
lglise, pas un autre. Tu donneras  ta mre le paquet n 1; tu
lui feras boire dheure en heure la potion n 2; le vin de
quinquina en mangeant, car il faut quelle mange; ce quelle
voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.

Elle voulut laccompagner pour le questionner:

Maman est bien malade?

-- Tche de la dcider  entrer  lhpital.

-- Est-ce que vous ne pouvez pas la gurir?

-- Sans doute, je lespre; mais je ne peux pas lui donner ce
quelle trouverait  lhpital. Cest folie de ny pas aller;
cest pour ne pas se sparer de toi quelle refuse: tu ne serais
pas perdue, car tu as lair dune fille avise et dlure.

Marchant  grands pas, il tait arriv  sa voiture; Perrine et
voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit.

Alors elle revint  la roulotte.

Qua dit le mdecin? demanda la mre.

-- Quil te gurirait.

-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs;
prends tout largent.

Mais tout largent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut
lu lordonnance, il regarda Perrine en la toisant;

Vous avez de quoi payer? dit-il.

Elle ouvrit la main.

Cest sept francs cinquante, dit le pharmacien qui avait fait
son calcul.

Elle compta ce quelle avait dans la main et trouva six francs
quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin dAutriche  deux
francs; il lui manquait donc treize sous.

Je nai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin
dAutriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin?

-- Ah! non par exemple.

Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte,
dsespre, anantie.

Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize
sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantt.

Mais le pharmacien ne voulut daucune de ces combinaisons, ni
faire crdit de treize sous, ni accepter le florin:

Comme il ny a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous
viendrez le chercher tantt; je vais tout de suite vous prparer
les paquets et la potion qui ne vous coteront que trois francs
cinquante.

Sur largent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain
viennois, qui devait provoquer lapptit de sa mre, et revint
toujours courant au Champ Guillot.

Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirs; regarde le pain,
comme il est bien cuit; tu vas manger, nest-ce pas, maman?

-- Oui, ma chrie.

Toutes deux taient pleines desprance et Perrine dune foi
absolue; puisque le mdecin avait promis de gurir sa mre, il
allait accomplir ce miracle: pourquoi laurait-il trompe? quand
on demande la vrit  un mdecin, il doit la dire.

Cest un merveilleux apritif que lespoir; la malade, qui depuis
deux jours navait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moiti du
petit pain.

Tu vois, maman, disait Perrine.

-- Cela va aller.

En tout cas, son irritabilit nerveuse smoussa; elle prouva un
peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de
Sel sur la question de savoir comment elle devait sy prendre pour
vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus
facile, Grain de Sel pouvait lacheter comme il achetait toutes
choses: meubls, habits, outils, instruments de musique, toffes,
matriaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il nen tait
pas de mme, parce quil nachetait pas de btes, except les
petits chiens, et son avis tait quon devait attendre au mercredi
pour le vendre au March aux chevaux.

Le mercredi ctait bien loin, car, dans sa surexcitation
desprance, Perrine simaginait quavant ce jour-la, sa mre
aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, 
attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, quelles
pourraient avec le produit de la vente de la roulotte sarranger
des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur
encore, quon pourrait peut-tre ne pas vendre Palikare, si le
prix pay par Grain de Sel tait assez lev; Palikare resterait
au Champ Guillot, et quand elles seraient arrives  Maraucourt,
elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le
perdre, cet ami, quelle aimait tant! et comme il serait heureux
de vivre, dsormais dans le bien-tre, log dans une belle curie,
se promenant toute la journe  travers de grasses prairies avec
ses deux matresses auprs de lui!

Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes
avaient travers son esprit, car, au lieu de la somme quelle
imaginait sans la prciser, Grain de Sel noffrit que quinze
francs de la roulotte et de tout ce quelle contenait, aprs
lavoir longuement examine.

Quinze francs!

-- Et encore cest pour vous obliger; quest-ce que vous voulez
que je fasse de a?

Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les
diverses pices de la roulotte, les roues, les brancards, en
haussant les paules dun air de piti mprisante.

Tout ce quelle put obtenir aprs beaucoup de paroles, ce fut une
augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et
lengagement que la roulotte ne serait dpece quaprs leur
dpart, de faon  pouvoir jusque-l lhabiter pendant la journe,
ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mre que de rester
enferme dans la maison.

Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres
quil pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait
prcieuse, car, malgr lorgueil avec lequel il parlait de ses
appartements, et qui navait dgal que son mpris pour la
roulotte, elle tait si misrable, si puante, cette maison, quil
fallait leur dtresse pour laccepter.

 la vrit, elle avait un toit et des murs qui ntaient pas en
toile, mais sans aucune autre supriorit sur la roulotte: tout 
lentour se trouvaient amonceles les matires dont Grain de Sel
faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempries:
verres casss, os, ferrailles: tandis qu lintrieur le couloir
et. des pices sombres, o les yeux se perdaient, contenaient
celles qui avaient besoin dun abri: vieux papiers, chiffons,
bouchons, crotes de pain, bottes, savates, ces choses
innombrables, dtritus de toutes sortes, qui constituent les
ordures de Paris; et de ces divers tas sexhalaient dcres odeurs
qui prenaient  la gorge.

Comme elle restait hsitante se demandant si sa mre ne serait pas
empoisonne par ces odeurs, Grain de Sel la pressa:

Dpchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je
sois l pour recevoir et triquer ce quils apportent.

-- Est-ce que le mdecin connat ces chambres? demanda-t-elle.

-- Bien sr quil les connat; il est venu plus dune fois  ct
quand il a soign la Marquise.

Ce mot la dcida: puisque le mdecin connaissait ces chambres, il
savait ce quil disait en conseillant den prendre une; et
puisquune marquise, habitait lune delles, sa mre pouvait bien
en habiter une autre.

Cela vous cotera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajouts
aux trois sous pour lne et aux six sous pour la roulotte.

-- Vous lavez achete?

-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la
payer,

Elle ne trouva rien  rpondre; ce ntait pas la premire fois
quelle se voyait ainsi corche; bien souvent elle lavait t
plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par
croire que cest la loi de nature pour ceux qui ont, au dtriment
de ceux qui nont pas.


IV

Perrine employa une bonne partie de la journe  nettoyer la
chambre o elles allaient sinstaller,  laver le plancher, 
frotter les cloisons, le plafond, la fentre qui depuis que la
maison tait construite navait jamais t bien certainement 
pareille fte.

Pendant les nombreux voyages quelle fit de la maison au puits o
elle tirait de leau pour laver, elle remarqua quil ne poussait
pas seulement de lherbe et des chardons dans lenclos: des
jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apport des
graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jet des plants
de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes
de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain
qui leur convenait, avaient germ ou pouss, et maintenant
fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur vgtation ne
ressemblait en rien  celle quon obtient dans un jardin, avec des
soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour
sauvage quelle ft, elle nen avait pas moins son charme de
couleur et de parfum.

Cela lui donna lide de recueillir quelques-unes de ces fleurs,
des girofles rouges et violettes, des oeillets, et den faire des
bouquets quelle placerait dans leur chambre do ils chasseraient
la mauvaise odeur en mme temps quils lgayeraient. Il semblait
que ces fleurs nappartenaient  personne, puisque Palikare
pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle
nosa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander 
Grain de Sel.

Est-ce pour les vendre? rpondit celui-ci.

-- Cest pour en mettre quelques branches dans notre chambre.

-- Comme a, tant que tu voudras; parce que si ctait pour les
vendre, je commencerais par te les vendre moi-mme. Puisque cest
pour toi, ne te gne pas, la petite: tu aimes lodeur des fleurs,
moi jaime mieux celle du vin, mme il ny a que celle-la que je
sente.

Le tas des verres plus ou moins casss tant considrable, elle y
trouva facilement des vases brchs dans lesquels elle disposa
ses bouquets, et comme ces fleurs avaient t cueillies au soleil,
la chambre se remplit bientt du parfum des girofles et des
oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en
mme temps que leurs fraches couleurs clairaient ses murs noirs.

Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui
habitaient de chaque ct de leur chambre: une vieille femme qui
sur ses cheveux gris portait un bonnet orn de rubans tricolores
aux couleurs du drapeau franais; et un grand bonhomme courb en
deux, envelopp dans un tablier de cuir si long et si large quil
semblait constituer son unique vtement. La femme aux rubans
tricolores tait une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au
tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parl Grain de
Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un
parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait
aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et
vendre  labri le rpertoire de ses chansons. Quant au bonhomme
au tablier, ctait, lui apprit la Marquise, un dmolisseur de
vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme
un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Pre la Carpe, sous
lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il nen faisait
pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.

Au coucher du soleil son emmnagement fut achev, et elle put
alors amener sa mre qui, en apercevant les fleurs, eut un moment
de douce surprise:

Comme tu es bonne pour ta maman, chre fille! dit-elle.

-- Mais cest pour moi que je suis bonne, a me rend si heureuse
de te faire plaisir!

Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors lodeur
de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la
malade ost sen plaindre;  quoi cela et-il servi, puisquelles
ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?

Son sommeil fut mauvais, fivreux, troubl, agit, hallucin, et
quand le mdecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce
qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine  retourner
chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle
ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne
respirait plus. Si les dpenses continuaient ainsi, comment
gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le
produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le mdecin
prescrivait une nouvelle ordonnance cotant cinq francs, ou plus,
o trouverait-elle cette somme? Au temps o avec ses parents elle
parcourait les montagnes, ils avaient plus dune fois t exposs
 la famine, et plus dune fois aussi, depuis quils avaient
quitt la Grce pour venir en France, ils avaient manqu de pain.
Mais ce ntait pas du tout la mme chose. Pour la famine dans les
montagnes, ils avaient toujours lesprance, qui se ralisait
souvent, de trouver quelques fruits, des lgumes, un gibier qui
leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe,
ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs,
bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient  se faire
photographier moyennant quelques sous. Tandis qu Paris il ny a
rien  attendre pour ceux qui nont pas dargent en poche, et le
leur tirait  sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible,
cest quelle devait rpondra  cette question, elle ne sachant
rien, ne pouvant rien; leffroyable, cest quelle devait prendre
la responsabilit de tout, puisque la maladie rendait sa mre
incapable de singnier, et quelle se trouvait ainsi la vraie
mre, quand elle ne se sentait quune enfant.

Si encore un peu de mieux se prsentait, elle en serait encourage
et fortifie; mais il nen tait pas ainsi, et bien que sa mre ne
se plaignt jamais, rptant toujours, au contraire, son mot
habituel: Cela va aller, elle voyait quen ralit cela
nallait pas: pas de sommeil, pas dapptit, la fivre, un
affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser,
si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lchet ne
labusaient point.

Le mardi matin,  la visite du mdecin, ce quelle craignait pour
lordonnance se ralisa: aprs un rapide examen de la malade, le
docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet
cause de tant dangoisses pour Perrine, et se prpara  crire;
mais au moment o il posait le crayon sur le papier, elle eut le
courage de larrter.

Monsieur, si les mdicaments que vous allez ordonner ne sont pas
dgale importance, voulez-vous bien ninscrire aujourdhui que
ceux qui pressent?

-- Quest-ce que vous voulez dire? demanda-t-il dun ton fch.

Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusquau bout.

Je veux dire que nous navons pas beaucoup dargent aujourdhui
et que nous nen recevrons que demain; alors...

Il la regarda, puis aprs avoir jet un coup doeil rapide  et
l, comme sil voyait pour la premire fois leur misre, il remit
son carnet dans sa poche:

Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne
presse, celui dhier peut tre encore continu aujourdhui.

Rien ne presse, fut le mot que Perrine retint et se rpta: Si
rien ne pressait, ctait que sa mre ne se trouvait pas aussi mal
quelle lavait craint; on pouvait donc encore esprer et
attendre.

Le mercredi tait le jour quelle attendait, mais son impatience
de le voir arriver tait traverse par lmotion douloureuse avec
laquelle elle le redoutait, car sil devait les sauver par
largent quil allait leur apporter, dun autre ct, il devait la
sparer de Palikare. Aussi, chaque fois quelle pouvait quitter sa
mre, courait-elle dans lenclos pour dire un mot  son ami qui,
nayant plus  travailler, ni  peiner; et trouvant  manger
autant quil voulait aprs tant de privations, ne stait jamais
montr si joyeux. Ds quil la voyait venir, il poussait quatre ou
cinq braiments  branler les vitres des cahutes du Champ Guillot,
et, au bout de sa corde, il lanait quelques ruades jusqu ce
quelle ft prs de lui; mais aussitt quelle lui avait mis la
main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui
posait la tte sur lpaule sans plus bouger. Alors, ils restaient
ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des
yeux avec des mouvements rythms qui taient tout un discours.

Si tu savais! murmurait-elle doucement.

Mais lui ne savait point, ne prvoyait point, et, tout aux
satisfactions du moment prsent, le repos, la bonne nourriture,
les caresses de sa matresse, il se trouvait le plus heureux ne
du monde. Dailleurs, il stait fait un ami de Grain de Sel, de
qui il recevait des marques damiti qui flattaient sa
gourmandise. Le lundi, dans la matine, ayant trouv le moyen de
se dtacher, il stait approch de Grain de Sel occup  triquer
les ordures qui arrivaient, et curieusement il tait rest l.
Ctait une habitude religieusement pratique par Grain de Sel
davoir toujours un litre de vin et un verre  porte de sa main,
de faon  ntre point oblig de se lever lorsque lenvie de
boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-l,
tout  sa besogne, il ne pensait pas  regarder autour de lui,
mais prcisment parce quil sy appliquait et sy chauffait, la
soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, navait pas tard
 se faire sentir. Au moment o, sinterrompant, il allait prendre
sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachs sur lui, le cou
tendu.

Quest-ce que tu fais l, toi?

Comme le ton ntait pas grondeur, lne navait pas boug.

Tu veux boire un verre de vin? demanda Grain de Sel dont toutes
les ides tournaient toujours autour du mot boire.

Et au lieu de porter  sa bouche le verre quil emplissait, il
lavait par plaisanterie tendu  Palikare; alors celui-ci
considrant linvitation comme srieuse avait fait deux pas de
plus en avant, et, allongeant ses lvres de manires quelles
fussent aussi minces, aussi allonges que possible, il avait
aspir une bonne moiti du verre, plein jusquau bord.

Oh! la! la! la!, scria Grain de Sel en riant aux clats.

Et il se mit  appeler:

La Marquise! la Carpe!

 ces cris ils arrivrent, ainsi quun chiffonnier charg de sa
hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon
dont la profession tait dtre marchand de pte de guimauve et de
parcourir les ftes et les marchs en suspendant  un crochet
tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons
jaunes, bleus, rouges, comme let fait une fileuse de sa
quenouille.

Quest-ce quil y a? demanda la Marquise.

-- Vous allez voir; mais prparez-vous  vous faire du bon sang.

De nouveau il emplit son verre et le tendit  Palikare qui, comme
la premire fois, le vida  moiti au milieu des rires et des
exclamations des gens qui le regardaient.

Javais entendu raconter que les nes aimaient le vin, dit lun,
mais je ne le croyais pas.

-- Cest un poivrot! dit un autre.

-- Vous devriez lacheter, dit la Marquise en sadressant  Grain
de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.

-- a ferait la paire.

Grain de Sel ne lacheta point, mais il se prit daffection pour
lui et proposa  Perrine de laccompagner le mercredi au March
aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle
nimaginait pas du tout comment elle trouverait le March aux
chevaux dans Paris, pas plus quelle ne voyait comment elle sy
prendrait pour vendre un ne, discuter son prix, le recevoir sans
se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des
histoires de voleurs parisiens et se sentait tout  fait incapable
de se dfendre contre eux si, daventure, ils avaient lide de
sattaquer  elle. Le mercredi matin elle soccupa donc de faire
la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le
caresser et de lembrasser. Mais, hlas! combien tristement! Elle
ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre
ami! et elle ne pouvait sarrter  cette pense sans revoir les
nes misrables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins
elle avait rencontrs en tous lieux, comme si, sur la terre
entire, lne nexistait que pour souffrir. Certainement, depuis
que Palikare leur appartenait, il avait support bien des fatigues
et des misres, celles des longues routes, du froid, du chaud, de
la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins
ntait-il jamais battu, et se sentait-il lami de ceux dont il
partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne
pouvait que trembler en se demandant quels allaient tre ses
matres; elle en avait tant rencontr de cruels, qui navaient
mme pas conscience de leur cruaut.

Quand Palikare vit quau lieu de latteler  la roulotte, on lui
passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand
Grain de Sel, qui ne voulait pas faire  pied la longue route de
Charonne au March aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant
dune chaise; mais comme Perrine le tenait par la tte et lui
parlait, cette surprise nalla pas jusqu la rsistance: Grain de
Sel dailleurs ntait-il pas un ami?

Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par
Perrine, et  travers des rues, o il ny avait que peu de
voitures et de passants, ils arrivrent  un pont trs large,
aboutissant  un grand jardin.

Cest le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sr quils
nont pas un ne comme le tien.

-- Alors on pourrait peut-tre le leur vendre, dit Perrine
pensant que dans un jardin zoologique les btes nont qu se
promener.

Mais Grain de Sel naccueillit pas cette ide:

Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il nen faut pas...
parce que le gouvernement...

Il navait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.

Maintenant la circulation des voitures et des tramways tait si
active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se
diriger au milieu de leur encombrement, aussi navait-elle dyeux
ni doreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant
lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les
charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaiet et en
esprit par lattitude de Grain de Sel sur lne. Mais lui, qui
navait pas les mmes proccupations, ntait pas embarrass pour
leur rpondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un
concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs
mlaient leur mot.

Enfin, aprs une lgre monte, ils arrivrent devant une grande
grille au del de laquelle stendait un vaste espace que des
lisses sparaient en divers compartiments dans lesquels se
trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied  terre.

Mais pendant quil descendait, Palikare avait eu le temps de
regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir
la grille, il refusa davancer. Avait-il devin que ctait un
march o lon vendait les chevaux et les nes? Avait-il peur?
Toujours est-il que malgr les paroles que Perrine lui adressait
sur le ton du commandement ou de laffection, il persista dans sa
rsistance. Grain de Sel crut quen le poussant par derrire il le
ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se
permettait cette familiarit sur sa croupe, se mit  ruer en
reculant et en entranant Perrine.

Quelques curieux staient aussitt arrts et faisaient cercle
autour deux; le premier rang tant comme toujours occup par des
porteurs de dpches et des ptissiers; chacun disait son mot et
donnait son conseil sur les moyens  employer pour lobliger 
passer la porte.

Vl un ne qui donnera de lagrment  limbcile qui
lachtera, dit une voix.

Ctait l un propos dangereux qui pouvait nuire  la vente; aussi
Grain de Sel, qui lavait entendu, crut-il devoir protester.

Cest un malin, dit-il; comme il a devin quon va le vendre, il
fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses matres.

-- tes -vous sur de a, Grain de Sel? demanda la voix qui avait
fait lobservation.

-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?

-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?

-- Cest ma foi vrai.

Et ils se donnrent la main.

Cest  vous lne?

-- Non, cest  cette petite.

-- Vous le connaissez?

-- Nous avons bu plus dun verre ensemble: si vous avez besoin
dun bon ne, je vous le recommande.

-- Jen ai besoin, sans en avoir besoin.

-- Alors allons prendre quelque chose. Ce nest pas la peine de
payer un droit l-dedans.

-- Dautant mieux quil parat dcid  ne pas entrer.

-- Je vous dis que cest un malin.

-- Si je lachte ce nest pas pour faire des malices, ni pour
boire des verres, mais pour travailler.

-- Dur  la peine; il vient de Grce, sans sarrter.

-- De Grce!...

Grain de Sel avait fait un signe  Perrine, qui les suivait
nentendant que quelques mots de leur conversation, et, docile,
maintenant quil navait plus  entrer dans le march, Palikare
venait derrire elle, sans mme quelle et  tirer sur le licol.

Qutait cet acqureur? Un homme? Une femme? Par la dmarche et le
visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le
costume compos dune blouse et dun pantalon, dun chapeau en
cuir comme ceux des cochers domnibus, et aussi par une courte
pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais ctait
son air qui tait intressant pour les inquitudes de Perrine, et
il navait rien de dur ni de mchant.

Aprs avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie
staient arrts devant la boutique dun marchand de vin, et, sur
une table du trottoir on leur avait apport une bouteille avec
deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux,
tenant toujours son ne.

Vous allez voir sil est malin, dit Grain de Sel en avanant son
verre plein.

Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lvres pinces
aspira la moiti du verre, sans que Perrine ost len empcher.

Hein! dit Grain de Sel triomphant.

Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:

Ce nest pas pour boire mon vin que jen ai besoin, mais pour
traner ma charrette et mes peaux de lapin.

-- Puisque je vous dis quil vient de Grce attel  une roulotte.

-- a, cest autre chose.

Et lexamen de Palikare commena en dtail et avec attention;
quand il fut termin, La Rouquerie demanda  Perrine combien elle
voulait le vendre. Le prix quelle avait arrt  lavance avec
Grain de Sel tait de cent francs; ce fut celui quelle dit.

Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: Cent francs, un ne
vendu sans garantie! Ctait se moquer du monde. Et le malheureux
Palikare eut  subir une dmolition en rgle, du bout du nez aux
sabots. Vingt francs, ctait tout ce quil valait; et encore...

-- Cest bon, dit Grain de Sel aprs une longue discussion, nous
allons le conduire au march.

Perrine respira, car la pense de nobtenir que vingt francs
lavait anantie; que seraient vingt francs dans leur dtresse;
alors que cent ne devaient mme pas suffire  leurs besoins les
plus pressants?

Savoir sil voudra entrer cette fois plutt que la premire, dit
La Rouquerie.

Jusqu la grille du march, il suivit sa matresse docilement,
mais arriv l il sarrta, et comme elle insistait en lui parlant
et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.

Palikare, je ten prie, scria Perrine plore, Palikare!

Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.

De nouveau on stait rassembl autour deux et lon plaisantait.

Mettez-lui le feu  la queue, dit une voix.

-- a sera fameux pour le faire vendre, rpondit une autre.

-- Tapez dessus.

Grain de Sel tait furieux, Perrine dsespre.

Vous voyez bien quil nentrera pas, dit La Rouquerie, jen donne
trente francs parce que sa malice prouve que cest un bon garon;
mais, dpchez-vous de les prendre ou jen achte un autre.

Grain de Sel consulta Perrine dun coup doeil, lui faisant en
mme temps signe quelle devait accepter. Cependant elle restait
paralyse par la dception, sans pouvoir se dcider, quand un
sergent de ville vint lui dire rudement de dbarrasser la rue:

Avancez ou reculez, ne restez pas l.

Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait
pas, il fallait bien reculer; aussitt quil comprit quelle
renonait  entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite
docilit en remuant les oreilles dun air de contentement.

Maintenant, dit La Rouquerie aprs avoir mis trente francs en
pices de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire
ce bonhomme-l chez moi, car je commence  le connatre, il serait
bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Chteau-des-
Rentiers nest pas si loin.

Mais Grain de Sel naccepta pas cet arrangement, la course serait
trop longue pour lui.

Va avec madame, dit-il  Perrine, et ne te dsole pas trop, ton
ne ne sera pas malheureux avec elle, cest une bonne femme.

-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans
ce Paris, dont pour la premire fois elle venait de pressentir
limmensit.

-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.

En effet, la rue du Chteau-des-Rentiers nest pas bien loin du
March aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour
arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient  celles du
Champ Guillot.

Le moment de la sparation tait venu, et ce fut en lui mouillant
la tte de ses larmes quelle lembrassa aprs lavoir attach
dans une petite curie.

Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.

-- Nous nous aimions tant!


V

Quallaient-elles faire de trente francs, quand ctait sur cent
quelles avaient tabli leurs calculs?

Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications
depuis la Maison-Blanche jusqu Charonne, mais sans lui trouver
de rponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains
de sa mre largent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout 
quoi et comment il allait tre employ.

Ce fut sa mre qui en dcida:

Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,

-- Es-tu assez bien?

-- Il faut que je le sois. Nous navons que trop attendu, en
esprant un rtablissement qui ne viendra pas... ici. Et en
attendant nos ressources se sont puises, comme spuiseraient
celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure.
Jaurais voulu aussi ne pas nous prsenter dans cet tat de
misre; mais peut-tre que plus cette misre sera lamentable plus
elle fera piti. Il faut, il faut partir.

-- Aujourdhui?

-- Aujourdhui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit
sans savoir o aller, mais demain matin. Ce soir tche dapprendre
les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est
celui du Nord; la gare darrive, Picquigny.

Perrine, embarrasse, consulta Grain de Sel qui lui dit, quen
cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un
indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et
moins fatigant que daller  la gare du Nord, qui est bien loin de
Charonne. Cet indicateur lui apprit quil y avait deux trains le
matin: lun  six heures, lautre  dix heures, et que la place
pour Picquigny en troisimes classes cotait neuf francs vingt-
cinq.

Nous partirons  dix heures, dit la mre, et nous prendrons une
voiture, car je ne pourrais certainement pas aller  pied  la
gare puisquelle est loigne. Jaurai bien des forces jusquau
fiacre.

Cependant elle nen eut pas jusque-l, et quand,  neuf heures,
elle voulut, en sappuyant sur lpaule de sa fille, gagner la
voiture que Perrine avait t chercher, elle ne put pas y arriver,
bien que la distance ne ft pas longue de leur chambre  la rue:
le coeur lui manqua, et si Perrine ne lavait pas soutenue elle
serait tombe.

Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne tinquite pas, cela
va aller.

Mais cela nalla pas, et il fallut que la Marquise qui les
regardait partir apportt une chaise; ctait un effort dsespr
qui lavait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration
sarrta, la voix lui manqua.

Il faudrait lallonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne
sera rien, ma fille, naie pas peur; va chercher La Carpe;  nous
deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas
partir... tout de suite.

Ctait une femme dexprience que la Marquise; presque aussitt
que la malade eut t allonge, le coeur reprit ses mouvements, et
la respiration se rtablit; mais au bout dun certain temps, comme
elle voulut sasseoir, une nouvelle dfaillance se produisit.

Vous voyez quil faut rester couche, dit la Marquise sur le ton
du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous
prendrez une tasse de bouillon que je vais demander  La Carpe;
car cest son vice a ce muet-l que le bouillon, comme le vin est
celui de monsieur notre propritaire; hiver comme t, il se lve
 cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux quil le fait!
il ny a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent daussi bon.

Sans attendre une rponse, elle entra chez leur voisin qui stait
remis au travail.

Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?
demanda-t-elle.

Ce fut par un sourire quil rpondit, et tout de suite il ta le
couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la chemine
devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se
rpandait dans la pice il regarda la Marquise, les yeux
carquills, les narines dilates avec une expression de batitude
en mme temps que de fiert.

Oui a sent bon, dit-elle, et si a pouvait sauver la pauvre
femme, a la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous
savez, elle est bien mal; a ne peut pas durer longtemps.

La Carpe leva les bras au Ciel.

Cest bien triste pour cette petite.

La Carpe inclina la tte et tendit les bras par un geste qui
disait:

Quy pouvons-nous?

Et de fait, ce quils pouvaient, ils le faisaient lun et lautre,
mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux quils ne
sen tonnent pas, pas plus quils ne sen rvoltent. Qui deux
na pas  souffrir en ce monde? Toi aujourdhui, moi demain.

Quand le bol fut rempli, la Marquise lemporta en trottinant pour
ne pas perdre une goutte de bouillon.

Prenez a, ma chre dame, dit-elle en sagenouillant auprs du
matelas, et surtout ne bougez pas, entrouvrez seulement les
lvres.

Dlicatement, une cuillere de bouillon lui fut verse dans la
bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nauses et une
nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premires.

Dcidment le bouillon ntait pas ce qui convenait, la Marquise
le reconnut et, pour quil ne ft pas perdu, elle obligea Perrine
 le boire.

Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.

Nayant pas, avec son bouillon, qui pour elle tait le remde 
tous les maux, obtenu le rsultat quelle attendait, la Marquise
se trouva  bout dexpdients, et nimagina rien de mieux que
daller chercher le mdecin: peut-tre ferait-il quelque chose.

Mais bien quil et formul une ordonnance, il dclara franchement
 la Marquise, en partant, quil ne pouvait rien pour la malade:

Cest une femme puise par le mal, la misre, les fatigues et le
chagrin; elle partait, quelle serait morte en wagon; ce nest
plus quune affaire dheures quune syncope rglera probablement.

Cen fut une de jours, car la vie, si prompte  steindre dans la
vieillesse, est plus rsistante dans la jeunesse: sans aller
mieux, la malade, nallait pas plus mal, et bien quelle ne pt
rien avaler, ni bouillon ni remdes, elle durait tendue sur son
matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans
la somnolence.

Aussi Perrine se reprenait-elle  esprer: lide de la mort, qui
obsde les gens gs et la leur montre partout, tout prs, alors
mme quelle reste loin encore, est si rpulsive pour les jeunes,
quils se refusent  la voir, mme quand elle est l menaante.
Pourquoi sa mre ne gurirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle?
Cest  cinquante ans,  soixante ans quon meurt, et elle nen
avait pas trente! Quavait-elle fait pour tre condamne  une
mort prcoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des
mres, qui navait jamais t que bonne pour les siens et pour
tous? Cela ntait pas possible. Au contraire, la gurison
ltait. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le
prouver, mme dans cette somnolence, quelle se disait ntre
quun repos tout naturel aprs tant de fatigues et de privations.
Quand, malgr tout, le doute ltreignait trop cruellement, elle
demandait conseil  la Marquise, et celle-ci la confirmait dans
son esprance:

Puisquelle nest pas morte dans sa premire syncope, cest
quelle ne doit pas mourir.

-- Nest-ce pas?

-- Cest ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.

Maintenant, sa plus grande inquitude, puisque du ct de sa mre
on la rassurait comme elle se rassurait elle-mme, tait de se
demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie,
car, si minimes que fussent leurs dpenses, ils filaient cependant
terriblement vite, tantt pour une chose, tantt pour une autre,
surtout pour limprvu. Quand le dernier sou serait dpens, o
iraient-elles? O trouveraient-elles une ressource, si faible
quelle fut, puisquil ne leur restait plus rien, rien, rien que
les guenilles de leur vtement? Comment iraient-elles 
Maraucourt?

Quand elle suivait ces penses, prs de sa mre, il y avait des
moments o, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une
intensit si poignante, quelle se demandait, baigne de sueur, si
elle aussi nallait pas succomber dans une syncope. Un soir
quelle se trouvait dans cet tat dapprhension et
danantissement, elle sentit que l main de sa mre, quelle
tenait dans les siennes, la serrait.

Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramene par cette
pression dans la ralit.

-- Te parler, car lheure est venue des dernires et suprmes
paroles.

-- Oh! maman...

-- Ne minterromps pas, ma fille chrie, et tche de contenir ton
motion comme je tcherai de ne pas cder au dsespoir. Jaurais
voulu ne pas teffrayer, et cest pour cela que jusqu prsent je
me suis tue, pour mnager ta douleur, mais ce que jai  dire doit
tre dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une
mauvaise mre, faible et lche, au moins je serais imprudente de
reculer encore.

Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses
ides vacillantes. Il faut nous sparer...

Perrine eut un sanglot que malgr ses efforts elle ne put
contenir.

Oui, cest affreux, chre enfant, et pourtant jen suis  me
demander si aprs tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois
orpheline, que dtre prsente par une mre quon repousserait.
Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures,
demain peut-tre.

Lmotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre
quaprs un certain temps.

Quand je... ne serai plus, tu auras des formalits  accomplir;
pour cela tu prendras dans ma poche un papier envelopp dans une
double soie et tu le donneras  ceux qui te le demanderont: cest
mon acte de mariage, et lon y trouvera mes noms et ceux de ton
pre. Tu exigeras quon te le rende, car il doit ttre utile plus
tard pour tablir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand
soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu lapprendras par coeur
de faon  ne loublier jamais: le jour o tu aurais besoin de le
montrer, tu en demanderais un autre. Tu mentends bien; tu retiens
tout ce que je te dis?

-- Oui, maman, oui.

-- Tu seras bien malheureuse, bien anantie, mais il ne faut pas
tabandonner, ... quand tu nauras plus rien  faire  Paris et
que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir
immdiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as
assez dargent pour payer ta place;  pied, si tu nen as pas;
mieux vaut encore coucher dans le foss de la route et ne pas
manger que rester  Paris. Tu me le promets?

-- Je te le promets.

-- Si grande est lhorreur de notre situation que ce mest presque
un soulagement de penser quil en sera ainsi.

Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la dfendre
contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle
resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,

Maman, dit Perrine penche sur elle, toute tremblante danxit,
perdue de dsespoir, maman!

Cet appel la ranima:

Tout  lheure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent
quun murmure entrecoup darrts, jai encore des recommandations
 te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce
que je tai dj dit, attends.

Aprs un moment, elle reprit:

Cest cela, oui cest cela: tu arrives  Maraucourt; ne brusque
rien; tu nas le droit de rien rclamer, ce que tu obtiendras ce
sera par toi-mme, par toi seule, en tant bonne, en le faisant
aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est l.... Mais jai
espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible quon ne
taime pas.... Alors tes malheurs seront finis.

Elle joignit les mains et son regard prit une expression dextase:

Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec
cette pense, et lesprance de vivre  jamais dans ton coeur.

Cela fut dit avec lexaltation dune prire quelle jetait vers le
ciel; puis aussitt, comme si elle stait puise dans cet
effort, elle retomba sur son matelas,  bout, inerte, mais non
syncope cependant, ainsi que le prouvait sa respiration
pantelante.

Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mre
restait dans cet tat, elle sortit.  peine fut-elle dans lenclos
quelle clata en sanglots et se laissa tomber sur lherbe: le
coeur, la tte, les jambes lui manquaient pour stre trop
longtemps contenue.

Pendant quelques minutes elle resta l brise, suffoque, puis,
comme malgr son anantissement la conscience persistait en elle
quelle ne devait pas laisser sa mre seule, elle se leva pour
tcher de se calmer un peu, au moins  la surface, en arrtant ses
larmes et ses spasmes de dsespoir.

Et par le clos qui semplissait dombres elle allait, sans savoir
o, droit devant elle ou tournant sur elle-mme, ne contenant ses
sanglots que pour les laisser clater plus violents.

Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixime fois
peut-tre, le marchand de sucre qui lavait observe sortit de
chez lui, deux btons de guimauve  la main et sapprochant
delle:

Tu as du chagrin, ma fille, dit-il dune voix apitoye.

-- Oh! monsieur...

-- Eh bien, tiens, prends a, -- il tendit ses btons de sucre,
les douceurs cest bon pour la peine.



VI

Laumnier des dernires prires venait de se retirer, et Perrine
restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne lavait pas
quitte, passa son bras sous le sien:

Il faut venir, dit-elle.

-- Oh! Madame....

-- Allons, il faut venir, rpta-t-elle avec autorit.

Et lui serrant le bras, elle lentrana.

Elles marchrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine
et conscience de ce qui se passait autour delle et comprt o
lon pouvait la conduire: sa pense, son esprit, son coeur, sa vie
taient rests avec sa mre.

Enfin on sarrta dans une alle dserte et elle vit autour delle
la Marquise qui lavait lche, Grain de Sel, La Carpe et le
marchand de sucre, mais ce fut vaguement quelle les reconnut: la
Marquise avait des rubans noirs  son bonnet, Grain de Sel tait
habill en monsieur et coiff dun chapeau  haute forme, La Carpe
avait remplac son ternel tablier de cuir par une redingote
noisette qui lui descendait jusquaux pieds, et le marchand de
sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en
vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu 
se mettre en grande tenue pour honorer celle quils venaient
denterrer.

Cest pour te dire, petite, commena Grain de Sel, qui crut
pouvoir prendre le premier la parole comme tant le personnage le
plus important de la compagnie, cest pour te dire que tu peux
loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.

-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras
ta vie: cest un joli mtier.

-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de
guimauve, je te prendrai: cest aussi un joli mtier, et un vrai.

La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et
un geste de sa main qui semblait prsenter quelque chose, il
exprima clairement loffre quil faisait  son tour:  savoir que
toutes les fois quelle aurait besoin dune tasse de bouillon,
elle en trouverait une chez lui, et du fameux.

Ces propositions senchanant ainsi emplirent de larmes les yeux
de Perrine, et la douceur de celles-l lava lcret de celles qui
depuis deux jours la brlaient.

Comme vous tes bons pour moi! murmura-t-elle.

-- On fait ce quon peut, dit Grain de Sel.

-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pav de
Paris, rpondit la Marquise.

-- Je ne dois pas rester  Paris, rpondit Perrine, il faut que je
parte tout de suite pour aller chez des parents.

-- Tas des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les
autres dun air qui signifiait que ces parents-l ne valaient pas
cher; o sont-ils tes parents?;

-- Au del dAmiens.

-- Et comment veux-tu aller  Amiens? Tu as de largent?

-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; cest pourquoi jirai
 pied.

-- Tu sais la route?

-- Jai une carte dans ma poche.

-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la
route dAmiens?

-- Non; mais si vous voulez me lindiquer...

Chacun sempressa de lui donner cette indication, et ce fut une
confusion dexplications contradictoires auxquelles Grain de Sel
coupa court.

Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu nas qu les
couter. Vl ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de
ceinture jusqu la Chapelle-Nord; l tu trouveras la route
dAmiens, que tu nauras plus qu suivre tout droit; a te
cotera six sous. Quand veux-tu partir?

-- Tout de suite; jai promis  maman de partir tout de suite.

-- Il faut obir  ta mre, dit la Marquise. Pars donc, mais pas
avant que je tembrasse; tu es une brave fille.

Les hommes lui donnrent une poigne de main.

Elle navait plus qu sortir du cimetire, cependant elle hsita
et se retourna vers la fosse quelle venait de quitter; alors la
Marquise, devinant sa pense, intervint:

Puisquil faut que tu partes, pars tout de suite, cest le mieux,

-- Oui pars, dit Grain de Sel.

Elle leur adressa  tous un salut de la tte et des deux mains
dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle sloigna
 pas presss, le dos tendu comme si elle se sauvait.

Joffre un verre, dit Grain de Sel.

-- a ne fera pas de mal, rpondit la Marquise.

Pour la premire fois La Carpe lcha une parole et dit:

Pauvre petite!

Quand Perrine fut monte dans le chemin de fer de ceinture, elle
tira de sa poche une vieille carte routire de France quelle
avait consulte bien des fois depuis leur sortie dItalie, et dont
elle savait se servir. De Paris  Amiens sa route tait facile, il
ny avait qu prendre celle de Calais que suivaient autrefois les
malles-poste et quun petit trait noir indiquait sur sa carte par
Saint-Denis, couen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; 
Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle
savait aussi valuer les distances, elle calcula que jusqu
Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomtre; si
elle faisait trente kilomtres par jour rgulirement, il lui
faudrait donc six jours pour son voyage.

Mais pourrait-elle faire ces trente kilomtres rgulirement et
les recommencer le lendemain?

Justement parce quelle avait lhabitude de la marche pour avoir
chemin pendant des lieues et des lieues  ct de Palikare, elle
savait que ce nest pas du tout la mme chose de faire trente
kilomtres par hasard, que de les rpter jour aprs jour; les
pieds sendolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que
serait le temps pendant ces six journes de voyage? Sa srnit
durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud quil
ft. Mais que ferait-elle sous la pluie, nayant pour se couvrir
que des guenilles? Par une belle nuit dt elle pouvait trs bien
coucher en plein air,  labri dun arbre ou dune cpe. Mais le
toit de feuilles qui reoit la rose laisse passer la pluie et
nen rend ses gouttes que plus grosses. Mouille, elle lavait t
bien souvent, et une onde, une averse mme ne lui faisaient pas
peur; mais pourrait-elle rester mouille pendant six jours, du
matin au soir et du soir au matin?

Quand elle avait rpondu  Grain de Sel quelle navait pas assez
dargent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre,
comme elle lentendait elle-mme, quelle en aurait assez pour son
voyage  pied; seulement ctait  condition que ce voyage ne se
prolongerait pas.

En ralit, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en
quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place
six sous, il lui restait une pice de cinq francs et un sou
quelle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle
remuait trop brusquement.

Il fallait donc quelle fit durer cet argent autant que son
voyage, et mme plus longtemps, de faon  pouvoir vivre quelques
jours  Maraucourt.

Cela lui serait-il possible?

Elle navait pas rsolu cette question et toutes celles qui sy
rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La
Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de
Saint-Denis.

Maintenant il ny avait qu aller droit devant soi, et comme le
soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle
esprait se trouver, quand il disparatrait, assez loin de Paris
pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui tait le mieux
pour elle.

Cependant, contre son attente, les maisons succdaient aux
maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin
que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine
plate que des toits et de hautes chemines qui jetaient des
tourbillons de fume noire; de ces usines, des hangars, des
chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des
ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des
chappements de vapeur, tandis que sur la route mme, dans un
pais nuage de poussire rousse, voitures, charrettes, tramways se
suivaient, ou se croisaient en files serres; et sur celles de ces
charrettes qui avaient des bches ou des prlarts linscription
qui lavait dj frappe  la barrire de Bercy se rptait:
Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.

Paris ne finirait donc jamais! Elle nen sortirait donc pas! Et ce
ntait pas de la solitude des champs quelle avait peur, du
silence de la nuit, des mystres de lombre, ctait de Paris, de
ses maisons, de sa foule, de ses lumires.

Une plaque bleue fixe  langle dune maison lui apprit quelle
entrait dans Saint-Denis alors quelle se croyait toujours 
Paris, et cela lui donna bon espoir: aprs Saint-Denis
commencerait certainement la campagne.

Avant, den sortir, bien quelle ne se sentt aucun apptit,
lide lui vint dacheter un morceau de pain quelle mangerait
avant de sendormir, et elle entra chez un boulanger:

Voulez-vous me vendre une livre de pain?

-- Tu as de largent? demanda la boulangre  qui sa tenue
ninspirait pas confiance.

Elle mit sur le comptoir, derrire lequel la boulangre tait
assise, sa pice de cinq francs.

Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.

Avant de couper la livre de pain quon lui demandait, la
boulangre prit la pice de cinq francs et lexamina.

Quest-ce que cest que a? demanda-t-elle en la faisant sonner
sur le marbre du comptoir.

-- Vous voyez bien, cest cinq francs.

-- Quest-ce qui ta dit dessayer de me passer cette pice?

-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dner.

-- Eh bien tu nen auras pas de pain, et je tengage  filer au
plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrter.

Perrine ntait point en situation de tenir tte:

Pourquoi marrter? balbutia-t-elle.

-- Parce que tu es une voleuse...

-- Oh! madame.

-- Qui veut me passer une pice fausse. Vas-tu te sauver, voleuse,
vagabonde. Attends un peu que jappelle un sergent de ville.

Perrine avait conscience de ntre pas une voleuse, bien quelle
ne st pas si sa pice tait bonne ou fausse; mais vagabonde elle
ltait puisquelle navait ni domicile ni parents. Que
rpondrait-elle au sergent de ville? Comment se dfendrait-elle,
si on larrtait? Que ferait-on delle?

Toutes ces questions lui traversrent lesprit avec la rapidit de
lclair, cependant telle, tait sa dtresse quavant dobir  la
peur qui commenait  la serrer  la gorge, elle pensa  sa pice:

Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma
pice, dit-elle en tendant la main.

Pour que tu la passes ailleurs, nest-ce pas? Je la garde, ta
pice. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous
lexaminerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus
vite que a, voleuse!

Les cris de la boulangre qui sentendaient de la rue avaient
arrt trois ou quatre passants et des propos schangeaient entre
eux curieusement:

Quest-ce que cest?

-- Cte fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangre.

-- Elle marque mal.

-- Ny a donc jamais de police quand on en a besoin?

Affole, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant
on la laissa passer, mais en laccompagnant dinjures et de hues,
sans quelle ost se sauver  toutes jambes comme elle en avait
envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.

Enfin aprs quelques minutes, qui pour elle furent des heures,
elle se trouva dans la campagne, et malgr tout elle respira: pas
arrte! plus dinjures!

Il est vrai quelle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus
dargent; mais cela ctait lavenir; et ceux qui, aux trois
quarts noys, remontent  la surface de leau, nont pas pour
premire pense de se demander comment ils souperont le soir et
dneront le lendemain.

Cependant aprs les premiers moments donns au soulagement de la
dlivrance cette pense du dner simposa brutalement, sinon pour
le soir mme, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants.
Elle ntait pas assez enfant pour imaginer que la fivre du
chagrin la nourrirait toujours, et savait quon ne marche pas sans
manger. En combinant son voyage elle navait compt pour rien les
fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour,
tandis quelle comptait pour tout la nourriture que sa pice de
cinq francs lui assurait; mais maintenant quon venait de lui
prendre ses cinq francs et quil ne lui restait plus quun sou,
comment achterait-elle la livre de pain quil lui fallait chaque
jour? Que mangerait-elle?

Instinctivement elle jeta un regard de chaque ct de la route o
dans les champs; sous la lumire rasante du soleil couchant
stalaient des cultures: des bls qui commenaient  fleurir, des
betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes,
des trfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et dailleurs,
alors mme que ces champs eussent t plants de melons mrs ou de
fraisiers chargs de fruits,  quoi cela lui et-il servi? elle ne
pouvait pas plus tendre la main pour cueillir melons et fraises
quelle ne pouvait la tendre pour implorer la charit des
passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.

Ah! comme elle et voulu en rencontrer une aussi misrable quelle
pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins
qui traversent les pays civiliss.

Mais y avait-il au monde aussi misrable, aussi malheureuse
quelle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la
soutenir, accable, crase, le coeur trangl, le corps enfivr
par le chagrin?

Et cependant il fallait quelle marcht, sans savoir si au but une
porte souvrirait devant elle.

Comment pourrait-elle arriver  ce but?

Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance
ou dabattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons 
traner se fait ou plus lourd ou plus lger; pour elle ctait le
soir qui lattristait toujours, mme sans raison; mais combien
plus pesamment quand,  linconscient, sajoutait le poids des
douleurs personnelles et immdiates quelle avait en ce moment 
supporter!

Jamais elle navait prouv pareil embarras  rflchir, pareille
difficult  prendre parti; il lui semblait quelle tait
vacillante, comme une chandelle qui va steindre sous le souffle
dun grand vent, sabattant sans rsistance possible tantt dun
ct, tantt de lautre, folle.

Combien mlancolique tait-elle cette belle et radieuse soire
dt, sans nuages au ciel, sans souffle dair, dautant plus
triste pour elle quelle tait plus douce et plus gaie aux autres,
aux villageois assis sur le pas de leur porte avec lexpression
heureuse de la journe finie; aux travailleurs qui revenaient des
champs et respiraient dj la bonne odeur de la soupe du soir;
mme aux chevaux qui se htaient parce quils sentaient lcurie
o ils allaient se reposer devant leur rtelier garni.

Lorsquelle sortit de ce village, elle se trouva  la croise de
deux grandes routes qui toutes deux conduisaient  Calais, lune
par Moisselles, lautre par couen, disait le poteau pos  leur
intersection; ce fut celle-l quelle prit.


VII

Bien quelle comment  avoir les jambes lasses et les pieds
endoloris, elle et voulu marcher encore, car  faire la route
dans la fracheur du soir et la solitude, sans que personne
sinquitt delle, elle et trouv une tranquillit que le jour
ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait
sarrter quand elle serait trop fatigue, et alors, ne pouvant
pas se choisir une bonne place dans lobscurit de la nuit, elle
naurait pour se coucher que le foss du chemin ou le champ
voisin, ce qui ntait pas rassurant. Dans ces conditions, le
mieux tait donc quelle sacrifit son bien-tre  sa scurit et
profitt des dernires clarts du soir pour chercher un endroit
o, cache et abrite, elle pourrait dormir en repos. Si les
oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair,
nest-ce pas pour mieux choisir leur gte: les btes maintenant
devaient lui servir dexemple, puisquelle vivait de leur vie.

Elle neut pas loin  aller pour en rencontrer un qui lui parut
runir toutes les garanties quelle pouvait souhaiter. Comme elle
passait le long dun champ dartichauts, elle vit un paysan occup
avec une femme  en cueillir les ttes quils plaaient dans des
paniers; aussitt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une
voiture reste sur la route. Machinalement elle sarrta pour
regarder ce travail, et  ce moment arriva une autre charrette que
conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.

Vous avez cueill vos artichauts? cria-t-elle.

-- Cest pas trop tt, rpondit le paysan; pas drle de coucher l
toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas
dormir dans mon lit

-- Et la pice  Monneau?

-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent;
cette nuit ce ne sera toujours pas _m_; ce que cserait drle si
demain il se trouvait nettoy!

Tous les trois partirent dun gros rire qui disait quils ne
sintressaient pas prcisment  la prosprit de ce Monneau qui
exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille
lui-mme.

Ce que cserait drle!

-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.

En effet, au bout de peu dinstants, les deux charrettes
sloignrent du ct du village.

Alors, de la route dserte Perrine put voir, dans le crpuscule,
la diffrence quoffraient les deux champs qui se touchaient, lun
compltement dpouill de ses fruits, lautre encore tout charg
de grosses ttes bonnes  couper; sur leur limite se dressait une
petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait pass
les nuits quil regrettait tant  garder sa rcolte et du mme
coup celle de son voisin. Combien heureuse et-elle t davoir
une pareille chambra  coucher!

 peine cette ide eut-elle travers son esprit quelle se demanda
pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal  cela
puisquelle tait abandonne? Dautre part, elle navait pas 
craindre dy tre drange, puisque, le champ tant dpouill
maintenant, personne ny viendrait. Enfin, un four  briques
brlant  une assez courte distance, il lui semblait quelle
serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient
dans lair tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu
de ces champs dserts, comme le phare au marin sur la mer.

Cependant elle nosa pas tout de suite aller prendre possession de
cette cabane, car, un espace dcouvert assez grand stendant
entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que
lobscurit se ft paissie. Elle sassit donc sur lherbe du
foss et attendit en pensant  la bonne nuit quelle allait passer
l, alors quelle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand
elle ne distingua plus que confusment les choses environnantes,
choisissant un moment o elle nentendait aucun bruit sur la
route, elle se glissa en rampant  travers les artichauts et gagna
la cabane quelle trouva encore mieux meuble quelle navait
imagin puisquune bonne couche de paille couvrait le sol, et
quune botte de roseaux pouvait servir doreiller.

Depuis Saint-Denis, il en avait t delle comme dune bte
traque, et plus dune fois elle avait tourn la tte pour voir si
les gendarmes  ses trousses nallaient pas larrter, afin
dclaircir lhistoire de sa pice fausse; dans la cabane, ses
nerfs crisps se dtendirent, et, du toit quelle avait sur la
tte, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de
scurit ml de confiance qui la releva; tout ntait donc pas
perdu, tout ntait pas fini.

Mais en mme temps elle fut surprise de sapercevoir quelle avait
faim, alors que, tandis quelle marchait, il lui semblait quelle
naurait jamais plus besoin de manger ni de boire.

Ctait l dsormais linquitant et le dangereux de sa situation:
comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou
six jours? Le moment prsent ntait rien, mais que serait le
lendemain, le surlendemain?

Cependant si grave que ft la question, elle ne voulut pas la
laisser lenvahir et labattre; au contraire, il fallait se
secouer, se raidir, en se disant que, puisquelle avait trouv une
si bonne chambre quand elle admettait quelle naurait pas mieux
que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc darbre pour
sadosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose 
manger. Quoi? Elle ne limaginait pas. Mais cette ignorance
prsente ne devait pas lempcher de sendormir dans lesprance.

Elle stait allonge sur la paille, la botte de roseaux sous sa
tte, ayant en face delle, par une des ouvertures de la cabane,
les feux du four  briques qui, dans la nuit, voltigeaient en
lueurs fantastiques, et le bien-tre du repos, au milieu dune
tranquillit qui ne devait pas tre trouble, lemportait sur les
tiraillements de son estomac.

Elle ferma les yeux et avant de sendormir, comme tous les soirs
depuis la mort de son pre, elle voqua son image; mais ce soir-l
 limage du pre se joignit celle de la maman quelle venait de
conduire au cimetire en ce jour terrible, et ce fut en les voyant
lun et lautre penchs sur elle pour lembrasser comme toujours
ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brise par la
fatigue et plus encore par les motions, elle trouva le sommeil.

Si lourde que ft cette fatigue, elle ne dormit pas cependant
solidement; de temps en temps le roulement dune voiture sur le
pav lveillait, ou le passage dun train, ou quelque bruit
mystrieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit,
lui faisait battre le coeur, mais aussitt elle se rendormait. 
un certain moment, elle crut quune voiture venait de sarrter
prs delle sur la route, et cette fois elle couta. Elle ne
stait pas trompe, elle entendit un murmure de voix touffes
ml  un bruit de chutes lgres. Vivement elle sagenouilla pour
regarder par un des trous percs dans la cabane; une voiture tait
bien arrte au bout du champ, et il lui sembla, autant quelle
pouvait juger  la pale clart des toiles, quune ombre, homme ou
femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et
portaient dans la pice  ct, celle  Monneau. Que signifiait
cela  pareille heure?

Avant quelle eut trouv une rponse  cette question, la voiture
sloigna, et les deux ombres entrrent dans le champ
dartichauts; aussitt elle entendit des petits coups secs et
rapides comme si lon coupait l quelque chose.

Alors elle comprit: ctaient des voleurs, des galvaudeux, qui
nettoyaient la pice  Monneau; vivement ils coupaient les
artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette
avait apports et que, sans doute, elle allait venir reprendre la
rcolte acheve, afin de ne pas rester sur la route pendant cette
opration et dappeler lattention des passants sil en survenait.

Mais au lieu de se dire, comme les paysans, que ctait drle,
Perrine fut pouvante, car instantanment elle comprit les
dangers auxquels elle pouvait se trouver expose.

Que feraient-ils delle sils la dcouvraient? Souvent elle avait
entendu raconter des histoires de voleurs et savait que cest
quand on les surprend ou les drange quils tuent ceux qui
porteraient un tmoignage contre eux.

Il est vrai quelle avait bien des chances pour ntre pas
dcouverte par eux, puisque ctait parce quils savaient
certainement cette cabane abandonne quils volaient cette nuit-l
les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on
les arrtait, ne pouvait-elle pas tre prise avec eux; comment se
dfendrait-elle et prouverait-elle quelle ntait pas leur
complice?

 cette pense, elle se sentit inonde de sueur, et ses yeux se
troublrent au point quelle ne distingua plus rien autour delle,
bien quelle entendit toujours les coups secs des serpettes qui
coupaient les artichauts; et le seul soulagement  son angoisse
fut de se dire quils travaillaient avec une telle ardeur quils
auraient bientt dpouill tout le champ.

Mais ils furent drangs; au loin on entendit le roulement dune
charrette sur le pav, et quand elle approcha ils se blottirent
entre les tiges des artichauts, si bien rass quelle ne les
voyait plus.

La charrette passe, ils reprirent leur besogne avec une activit
que le repos avait renouvele.

Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait quil
ne finirait jamais; dun instant  lautre on allait venir les
arrter, et srement elle avec eux.

Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la
cabane, ce qui,  vrai dire, ntait pas difficile; mais o irait-
elle sans tre expose  faire du bruit et  rvler ainsi sa
prsence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignore?

Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisquil lui
tait impossible de sortir sans sexposer  tre arrte au
premier pas, le mieux encore tait quelle part navoir rien vu,
si les voleurs entraient dans la cabane.

Pendant un certain temps encore ils continurent leur rcolte,
puis, aprs un coup de sifflet quils lancrent, un bruit de roues
se ft entendre sur la route et bientt leur voiture sarrta au
bout du champ; en quelques minutes elle fut charge et au grand
trot elle sloigna du ct de Paris.

Si elle avait su lheure, elle aurait pu se rendormir jusqu
laube, mais, nayant pas conscience du temps quelle avait pass
l, elle jugea quil tait prudent  elle de se remettre en route:
aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait
sortir de cette pice dpouille, ou mme sil lapercevait aux
environs, il la souponnerait dtre de la compagnie des voleurs
et larrterait.

Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les
voleurs pour sortir du champ, loreille aux coutes, loeil aux
aguets, elle arriva sans accident sur la grande route o elle
reprit sa marche  pas presss; les toiles qui criblaient le ciel
sans nuages avaient pli, et du ct de lorient une faible lueur
clairait les profondeurs de la nuit, annonant lapproche du
jour.


VIII

Elle neut pas  marcher longtemps sans apercevoir devant elle une
masse noire confuse qui profilait dun ct ses toits, ses
chemines et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de
lautre tout restait noy dans lombre.

En arrivant aux premires maisons, instinctivement elle touffa le
bruit de ses pas, mais ctait une prcaution inutile; 
lexception des chats, qui flnaient sur la route, tout dormait et
son passage nveilla que quelques chiens qui aboyaient derrire
les portes closes; il semblait que ce ft un village de morts.

Quand elle leut travers, elle se calma et ralentit sa course,
car maintenant quelle se trouvait assez loigne du champ vol
pour quon ne pt pas laccuser davoir fait partie des voleurs,
elle sentait quelle ne pourrait pas continuer toujours  cette
allure; dj elle prouvait une lassitude quelle ne connaissait
pas, et malgr le refroidissement du matin, il lui montait  la
tte des bouffes de chaleur qui la rendaient vacillante.

Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fracheur de plus en
plus vive, ni la rose qui la mouillait ne calmrent ces troubles,
pas plus quils ne lui donnrent de la vigueur, et il fallut
quelle reconnt que ctait la faim qui laffaiblissait en
attendant quelle labattit tout  fait dfaillante.

Que deviendrait-elle si elle navait plus ni sentiment ni volont?

Pour que cela narrivt pas, elle crut que le mieux tait de
sarrter un instant; et comme elle passait en ce moment devant
une luzerne nouvellement fauche, dont la moisson, mise en petites
meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le
foss de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules,
elle sy coucha enveloppe dune douce chaleur parfume de lodeur
du foin. La campagne dserte, sans mouvement, sans bruit, dormait
encore, et sous la lumire qui jaillissait de lorient elle
paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de
ces, herbes sches calmrent ses nauses et elle ne tarda pas 
sendormir.

Quand elle sveilla, le soleil dj haut  lhorizon couvrait la
campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des
femmes, des chevaux travaillaient  et l; prs delle, une
escouade douvriers chardonnaient un champ davoine; ce voisinage
linquita tout dabord un peu, mais  la faon dont ils faisaient
leur ouvrage, elle comprit, ou quils ne souponnaient pas sa
prsence, ou quelle ne les intressait pas, et, aprs avoir
attendu un certain temps qui leur permit de sloigner, elle put
revenir  la route.

Ce bon sommeil lavait repose; et elle fit quelques kilomtres
assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrt
lestomac et lui rendit la tte vide, avec des vertiges, des
crampes, des billements, et quelle et les tempes serres comme
dans un tau. Aussi quand du haut dune cte quelle venait de
monter, elle aperut sur la pente oppose les maisons dun gros
village que dominaient les combles levs dun grand chteau
mergeant dun bois, se dcida-t-elle  acheter un morceau de
pain.

Puisquelle avait un sou en poche, pourquoi ne pas lemployer, au
lieu de souffrir la faim volontairement?  la vrit, quand elle
laurait dpens il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait
savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a
des gens qui trouvent des pices dargent sur les grands chemins,
et elle pouvait avoir cette bonne chance; nen avait-elle pas eu
assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui lavaient
crase?

Elle examina donc son sou attentivement pour voir sil tait bon;
malheureusement elle ne savait pas trs bien comment les vrais
sous franais se distinguent des mauvais; aussi tait-elle mue
lorsquelle se dcida  entrer chez le premier boulanger quelle
vit, tremblant que laventure de Saint-Denis ne se reproduisit.

Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain? dit-
elle.

Sans rpondre, le boulanger lui tendit un petit pain dun sou
quil prit sur son comptoir, mais au lieu dallonger la main elle
resta hsitante:

Si vous vouliez men couper? dit-elle, je ne tiens pas  ce quil
soit frais.

-- Alors, tiens,

Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui tranait l
depuis deux ou trois jours.

Mais il importait peu quil ft plus ou moins rassis, la grande
affaire tait quil ft plus gros quun petit pain dun sou, et en
ralit il en valait au moins deux.

Aussitt quelle leut entre les mains, sa bouche se remplit
deau; cependant quelque envie quelle en et, elle ne voulut pas
lentamer avant dtre sortie du village. Cela fut vivement fait.
Aussitt quelle eut dpass les dernires maisons, tirant son
couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de
manire  la diviser en quatre morceaux gaux, et elle en coupa un
qui devait faire son unique repas de cette journe; les trois
autres, rservs pour les jours suivants, la conduiraient,
calculait-elle, jusquaux environs dAmiens, si petits quils
fussent.

Ctait en traversant le village quelle avait fait ce calcul qui
lui semblait dune excution aussi simple que facile, mais  peine
eut-elle aval une bouche de son petit morceau de pain quelle
sentit que les raisonnements les plus forts du monde nont aucune
puissance sur la faim, pas plus que ce nest sur ce qui doit ou ne
doit pas se faire que se rglent nos besoins: elle avait faim, il
fallait quelle manget, et ce fut gloutonnement quelle, dvora
son premier morceau en se disant quelle ne mangerait le second
qu petites bouches pour le faire durer; mais celui-l fut
englouti avec la mme avidit, et le troisime suivit le second
sans quelle pt se retenir, malgr tout ce quelle se disait pour
sarrter. Jamais elle navait prouv pareil anantissement de
volont, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce
quelle faisait. Elle se disait que ctait bte et misrable;
mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la
force qui lentranait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se
trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, runis, ne
pesaient pas une demi-livre, quand une livre entire net pas
suffi  rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si
intense sans doute que parce quelle navait rien mang la veille,
et que parce que les jours prcdents elle navait pris que le
bouillon que La Carpe lui donnait.

Cette explication qui tait une excuse, et en ralit la meilleure
de toutes, fut cause que le quatrime morceau eut le sort des
trois premiers; seulement pour celui-l elle se dit quelle ne
pouvait pas faire autrement et que ds lors il ny avait de sa
part ni faute, ni responsabilit.

Mais ce plaidoyer perdit sa force ds quelle se remit en marche,
et elle navait pas fait cinq cents mtres sur la route poudreuse,
quelle se demandait ce que serait sa matine du lendemain, quand
laccs de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau,
si dici l le miracle auquel elle avait pens ne se ralisait
pas.

Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une
sensation dardeur et daridit de la gorge: la matine tait
brlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui
linondait de sueur et la desschait; on respirait un air embras,
et le long des talus de la route, dans les fosss, les cornets
ross des liserons et les fleurs bleues des chicores pendaient
fltris sur leurs tiges amollies.

Tout dabord elle ne sinquita pas de cette soif; leau est 
tout le monde et il nest pas besoin dentrer dans une boutique
pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivire ou une
fontaine, elle naurait qu se mettre  quatre pattes ou se
pencher pour boire tant quelle voudrait.

Mais justement elle se trouvait  ce moment sur ce plateau de
lle-de-France, qui du Rouillon  la Thve ne prsente aucune
rivire, et na que quelques rus qui semplissent deau lhiver,
mais restent lt entirement  sec; des champs de bl ou
davoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres
do merge  et l une colline, couronne dun clocher et de
maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une
valle au fond de laquelle coulerait un ruisseau.

Dans le petit village o elle arriva aprs couen, elle eut beau
regarder de chaque cot de la rue qui le traverse, nulle part elle
naperut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car
ils sont rares les villages o lon a pens au vagabond du chemin
qui passe assoiff; on a son puits, ou celui du voisin, cela
suffit.

Elle parvint ainsi aux dernires maisons, et alors elle nosa pas
revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un
verre deau. Elle avait remarqu que les gens la regardaient, dj
dune faon peu encourageante  son premier passage, et il lui
avait sembl que les chiens eux-mmes montraient les dents  la
dguenille inquitante quelle tait; ne larrterait-on pas
quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons?
Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achterait
quelque chose quon la laisserait circuler; mais, comme elle
allait les bras ballants, elle devait tre une voleuse qui cherche
un bon coup pour elle ou pour sa troupe.

Il fallait marcher.

Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route
blanche, sans arbres, o le vent, brlant soulevait  chaque
instant des tourbillons de poussire qui lenveloppaient, la soif
lui devenait de plus en plus pnible; depuis longtemps elle
navait plus de salive; sa langue sche la gnait comme si elle
et t un corps tranger dans sa bouche; il lui semblait que son
palais se durcissait semblable,  de la corne qui se
recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forait,
pour ne pas touffer,  rester les lvres entrouvertes, ce qui
rendait sa langue plus sche encore et son palais plus dur.

 bout de forces, elle eut lide de se mettre dans la bouche des
petits cailloux, les plus polis quelle put trouver sur la route,
et ils rendirent un peu dhumidit  sa langue qui sassouplit; sa
salive devint moins visqueuse.

Le courage lui revint, et aussi lesprance; la France, elle le
savait par les pays quelle avait traverss depuis la frontire,
nest pas un dsert sans eau; en persvrant elle finirait bien
par trouver quelque rivire, une mare, une fontaine. Et puis, bien
que la chaleur ft toujours aussi suffocante et que le vent
soufflt toujours comme sil sortait dune fournaise, le soleil
depuis un certain temps dj stait voil, et, quand elle se
retournait du ct de Paris, elle voyait monter au ciel un immense
nuage noir qui emplissait tout lhorizon, aussi loin quelle
pouvait le sonder. Ctait un orage qui arrivait, et sans doute il
apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des
ruisseaux o elle pourrait boire tant quelle voudrait.

Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons,
arrachant les cailloux de la route, entranant avec elle des
tourbillons de poussire, de feuilles vertes, de paille, de foin,
puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des
dtonations lointaines, qui senchanaient, vomies sans relche
dun bout  lautre de lhorizon noir.

Incapable de rsister  cette formidable pousse, Perrine stait
couche dans le foss,  plat ventre, les mains sur ses yeux et
sur sa bouche; ces dtonations la relevrent. Si tout dabord,
affole par la soif, elle navait pens qu la pluie, le tonnerre
en la secouant lui rappelait quil ny a pas que de la pluie dans
un orage; mais aussi des clairs aveuglants, des torrents deau,
de la grle, des coups de foudre.

O sabriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe
tait traverse, comment la ferait-elle scher?

Dans les derniers tourbillons de poussire quemportait la trombe,
elle aperut devant elle  deux kilomtres environ la lisire dun
bois  travers lequel senfonait la route, et elle se dit que l
peut-tre elle trouverait un refuge, une carrire, un trou o elle
se terrerait.

Elle navait pas de temps  perdre: lobscurit spaississait, et
les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant
indfiniment, domins  des intervalles irrguliers par un clat
plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et
dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme sil venait
danantir la vie de la terre.

Arriverait-elle au bois avant lorage? Tout en marchant aussi vite
que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois
la tte en arrire, et le voyait fondre sur elle au galop furieux
de ses nuages noirs; et, de ses dtonations, il la poursuivait en
lenveloppant dun immense cercle de feu.

Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus dune fois t
expose  de terribles orages, mais alors elle avait son pre, sa
mre qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant
elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne dserte,
pauvre oiseau voyageur surpris par la tempte.

Elle et d marcher contre elle quelle net certainement pas pu
avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par
instants il la forait  courir.

Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre ntait pas
encore au-dessus delle.

Les coudes serrs  la taille, le corps pench en avant, elle se
mit  courir, en se mnageant cependant pour ne pas tomber  bout
de souffle; mais, si vite quelle courut, lorage courait encore
plus vite quelle, et sa voix formidable lui criait dans le dos
quil la gagnait.

Si elle avait t dans son tat ordinaire elle aurait lutt plus
nergiquement, mais fatigue, affaiblie, la tte chancelante, la
bouche sche, elle ne pouvait pas soutenir un effort dsespr, et
par moment le coeur lui manquait.

Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle
distinguait nettement ses grands arbres que des abatis rcents
avaient clairsems.

Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa
lisire, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement
ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette esprance
prsentt une chance de ralisation, si faible quelle fut, pour
que son courage ne labandonnt pas: que de fois son pre lui
avait-il rpt que dans le danger les chances de se sauver sont 
ceux qui luttent jusquau bout!

Et elle luttait soutenue par cette pense, comme si la main de son
pre tenait encore la sienne et lentranait.

Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol
couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus,
il lavait rejointe, il tait sur elle; il fallait quelle
ralentt sa course, car mieux valait encore sexposer  tre
inonde que foudroye.

Elle navait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie
larges et paisses sabattirent, et elle crut que ctait laverse
qui commenait; mais elle ne dura point, emporte par le vent,
coupe par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.

Enfin elle entrait dans le bois, mais lobscurit stait faite si
noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant
 la lueur dun coup de foudre elle crut apercevoir,  une courte
distance, une cabane  laquelle conduisait un mauvais chemin
creus de profondes ornires, elle se jeta dedans, au hasard.

De nouveaux clairs lui montrrent quelle ne stait pas trompe:
ctait bien un abri que des bcherons avaient construit en
fagots, pour travailler sous son toit fait de bourres,  labri
du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle
chappait  la pluie. Elle les franchit, et,  bout de forces,
puise par sa course, touffe par son moi, elle saffaissa sur
le lit de copeaux qui couvrait le sol.

Elle navait pas repris sa respiration quun fracas effroyable
emplit la fort, avec des craquements  croire quelle allait tre
emporte; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isols
se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes
tombaient partout avec des bruits sourds, crasant les jeunes
cpes.

La cabane pourrait-elle rsister  cette trombe, ou dans un
balancement plus fort que les autres nallait-elle pas
seffondrer?

Elle neut pas le temps de rflchir, une grande flamme
accompagne dune terrible pousse la jeta  la renverse, aveugle
et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint 
elle, tout on se ttant pour voir si elle tait encore en vie,
elle aperut  une courte distance, tout blanc dans lobscurit,
un chne que le tonnerre venait de frapper, en le dpouillant du
haut en bas de son corce, projete  lentour, et qui, en tombant
sur la cabane, lavait bombarde de ses clats; le long de son
tronc nu deux de ses matresses branches pendaient tordues  la
base; secoues par le vent, elles se balanaient avec des
gmissements sinistres.

Comme elle regardait effare, tremblante, pouvante  la pense
de la mort qui venait de passer sur elle, et si prs que son
souffle terrible lavait couche sur le sol, elle vit le fond du
bois se brouiller, en mme temps quelle entendit un roulement
extraordinaire plus puissant que ne le serait celui dun train
rapide, -- ctait la pluie et la grle qui sabattaient sur la
fort; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la
bourrasque, mais elle ne seffondra pas.

Leau ne tarda pas  rouler en cascades sur la pente que les
bcherons avaient incline au nord, et, sans se faire mouiller,
Perrine neut qu tendre le bras pour boire  sa soif dans le
creux de sa main.

Maintenant elle navait qu attendre que lorage ft pass;
puisque la hutte avait rsist  ces deux assauts furieux, elle
supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide quelle
ft, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle
tait matresse. Cette pense la remplit dun doux bien-tre qui,
succdant aux efforts quelle venait de faire,  ses angoisses, 
ses affres, lengourdit; et malgr le tonnerre qui continuait ses
coups de foudre et ses roulements, malgr la pluie qui tombait 
flots, malgr le vent et son fracas  travers les arbres, malgr
la tempte dchane dans les airs et sur la terre, sallongeant
au milieu des copeaux qui lui servaient doreiller, elle
sendormit avec un sentiment de soulagement et de confiance
quelle ne connaissait plus depuis longtemps: ctait donc bien
vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusquau
bout.


IX

Le tonnerre ne grondait plus quand elle sveilla, mais comme la
pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la
fort ruisselante, elle ne pouvait pas songer  se remettre en
route; il fallait attendre.

Cela ntait ni pour linquiter, ni pour lui dplaire; la fort
avec sa solitude et son silence ne leffrayait pas, et elle aimait
dj cette cabane qui lavait si bien protge, et o elle venait
de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit l,
peut-tre mme y serait-elle mieux quailleurs, puisquelle aurait
un toit sur la tte et un lit sec.

Comme la pluie cachait le ciel, et quelle avait dormi sans garder
conscience du temps coul, elle navait aucune ide de lheure
quil pouvait tre; mais, au fond, cela importait peu, quand le
soir viendrait, elle le verrait bien.

Depuis son dpart de Paris, elle navait eu ni le loisir ni
loccasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la
route, fouett par le vent dorage, lavait couverte de la tte
aux pieds, dune paisse couche de poussire, qui lui brlait la
peau. Puisquelle tait seule, puisque leau coulait dans la
rigole creuse autour de la hutte, ctait le moment de profiter
de loccasion qui lui avait manqu; par cette pluie persistante,
personne ne la drangerait.

La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de lacte de
mariage de sa mre, un petit paquet serr dans un chiffon, compos
dun morceau de savon, dun peigne court, dun d et dune pelote
de fil avec deux aiguilles piques, dedans. Elle le dveloppa et,
aprs avoir t sa veste, ses souliers et ses bas, penche au-
dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage,
les paules et les pieds. Pour sessuyer, elle, navait que le
chiffon qui enveloppait son paquet, et il ntait gure grand ni
pais, mais encore valait-il mieux que rien.

Cette toilette la dlassa presque autant que son bon sommeil, et
alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux
grosses tresses blondes quelle laissa pendre sur ses paules.
Ntait la faim qui recommenait  tirailler son estomac, et aussi
quelques morsures de ses souliers qui,  certains endroits, lui
avaient mis les pieds  vif, elle et t tout  fait  laise:
lesprit calme, le corps dispos.

Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane tait
un abri, elle noffrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour
les corchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les
trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas,
elle souffrirait moins de la duret de ses souliers, et, tout de
suite, elle se mit  louvrage. Il fut long autant que difficile,
car ctait du coton quil lui aurait fallu pour un reprisage 
peu prs complet, et elle navait que du fil.

Ce travail avait encore cela de bon, quen loccupant, il
lempchait de penser  la faim, mais il ne pouvait pas durer
toujours. Quand il fut achev, la pluie continuait  tomber plus
ou moins fine, plus ou moins serre, et lestomac continuait aussi
ses rclamations de plus en plus exigeantes.

Puisquil semblait bien maintenant quelle ne pourrait quitter son
abri que le lendemain, et comme, dautre part, il tait certain
quun miracle ne se ferait pas pour lui apporter  souper, la
faim, plus imprieuse, qui ne lui laissait plus gure dautres
ides que celles de nourriture, lui suggra la pense de couper,
pour les manger, des tiges de bouleau qui se mlaient au toit de
la hutte, et quelle pouvait facilement atteindre en grimpant sur
les fagots. Quand elle voyageait avec son pre, elle avait vu des
pays o lcorce du bouleau servait  fabriquer des boissons;
donc, ce ntait pas un arbre vnneux qui lempoisonnerait; mais
la nourrirait-il?

Ctait une exprience  tenter. Avec son couteau, elle coupa
quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux
trs courts, elle commena  en mcher un.

Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien
pre, bien amer; mais ce ntait pas comme friandise quelle le
mangeait; si mauvais quil ft, elle ne se plaindrait pas pourvu
quil apaist sa faim et la nourrt. Cependant, elle nen put
avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout
le bois, aprs lavoir tourn et retourn inutilement dans sa
bouche; les feuilles passrent moins difficilement.

Pendant quelle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et
tchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient
march, et quoique le ciel, toujours troubl de pluie, ne permt
pas de suivre la baisse du soleil, il semblait  lobscurit qui,
depuis un certain temps, emplissait la fort, que la nuit devait
approcher. En effet, elle ne tarda pas  venir, et elle se fit
sombre comme dans les journes sans crpuscule; la pluie cessa de
tomber, un brouillard blanc sleva aussitt, et, en quelques
minutes, Perrine se trouva plonge dans lombre et le silence: 
dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et,  lentour, comme au
loin, elle nentendait plus dautre bruit que celui des gouttes
deau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques
voisines.

Quoique prpare  lide de coucher l, elle nen prouva pas
moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isole, et perdue
dans cette fort, en plein noir. Sans doute, elle venait de
passer,  cette mme place, une partie de la journe, sans courir
dautre danger que celui dtre foudroye, mais, la fort le jour
nest pas la fort la nuit, avec son silence solennel et ses
ombres mystrieuses, qui disent et laissent voir tant de choses
troublantes.

Aussi ne put-elle pas sendormir tout de suite, comme elle
laurait voulu, agite par les tiraillements de son estomac,
effare par les fantmes de son imagination.

Quelles btes peuplaient cette fort? Des loups peut-tre?

Cette pense la tira de sa somnolence, et, stant releve, elle
prit un solide bton, quelle aiguisa dun bout avec son couteau,
puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup
lattaquait, elle pourrait, de derrire son rempart, se dfendre;
certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand
elle se fut recouche dans son lit de copeaux, en tenant son pieu
 deux mains, elle, ne tarda pas  sendormir.

Ce fut un chant doiseau qui lveilla, grave et triste, aux notes
pleines et fltes, quelle reconnut tout de suite pour celui du
merle. Elle ouvrit les yeux, et vit quau-dessus de ses fagots,
une faible lueur blanche perait lobscurit de la fort, dont les
arbres et les cpes se dtachaient en noir sur le fond ple de
laube: ctait le matin.

La pluie avait cess, pas un souffle de vent nagitait les
feuilles lourdes, et dans toute la fort rgnait un silence
profond que dchirait seulement ce chant doiseau, qui slevait
au-dessus de sa tte, et auquel rpondaient au loin dautres
chants, comme un appel matinal, se rptant, se prolongeant de
canton en canton.

Elle coutait, en se demandant si elle devait se lever dj et
reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant
sa main sur sa veste, elle la sentit mouille comme aprs une
averse; ctait lhumidit des bois qui lavait pntre, et
maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaait.
Elle ne devait pas hsiter plus longtemps; tout de suite elle se
mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui
sbroue: en marchant, elle se rchaufferait.

Cependant, aprs rflexion, elle ne voulut pas encore partir, car
il ne faisait pas assez clair pour quelle se rendt compte de
ltat du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il tait
prudent de voir si la pluie nallait pas reprendre.

Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement,
elle remit en place les fagots quelle avait drangs la veille,
puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord dun
foss plein deau.

Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplac laube, et
maintenant,  travers les branches des arbres, le ciel se montrait
dun bleu ple, sans le plus lger nuage: certainement la matine
serait belle, et probablement la journe aussi; il fallait partir.

Malgr les reprises quelle avait faites  ses bas, la mise en
marche fut cruelle, tant ses pieds taient endoloris, mais elle ne
tarda pas  saguerrir, et bientt elle fila dun bon pas rgulier
sur la route dont la pluie avait amolli la duret; le soleil qui
la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la rchauffait,
en mme temps quil projetait sur le gravier une ombre allonge
marchant  ct delle; et cette ombre, quand elle la regardait,
la rassurait: car, si elle ne donnait pas limage dune jeune
fille bien habille, au moins ne donnait-elle plus celle de la
pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaills et au
visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-tre plus de
leurs aboiements, ni les gens de leurs regards dfiants.

Le temps aussi tait  souhait pour lui mettre au coeur des
penses desprance: jamais elle navait vu matine si belle, si
riante; lorage en lavant les chemins et la campagne avait donn 
tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait
close de la nuit mme; le ciel, rchauff, stait peupl de
centaines dalouettes qui piquaient droit dans lazur limpide en
lanant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait
la fort sexhalait une odeur fortifiante dherbes, de fleurs et
de moissons.

Au milieu de cette joie universelle tait-il possible quelle
restt seule dsespre? Le malheur la poursuivrait-il toujours?
Pourquoi naurait-elle pas une bonne chance? Cen tait dj une
grande, de stre abrite dans la fort; elle pouvait bien en
rencontrer dautres.

Et, tout en marchant, son imagination senvolait sur les ailes de
cette ide,  laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on
perd de largent sur les grands chemins, quune poche troue
laisse tomber; ce ntait donc pas folie de se rpter encore
quelle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse quelle
devrait rendre, mais un simple sou, et mme une pice de dix sous
quelle aurait le droit de garder sans causer de prjudice 
personne, et qui la sauveraient.

De mme il lui semblait quil ntait pas extravagant, non plus,
de penser quelle pourrait rencontrer une bonne occasion de
semployer  un travail quelconque, ou de rendre un service qui
lui feraient gagner quelques sous.

Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.

Et elle allait ainsi les yeux attachs sur le gravier lav, mais
sans apercevoir le gros sou ou la petite pice blanche tombe
dune mauvaise poche, pas plus quelle ne rencontrait les
occasions de travail que limagination reprsentait si faciles et
que la ralit noffrait nulle part.

Cependant il y avait urgence  ce que lune ou lautre de ces
bonnes chances saccomplit au plus tt, car les malaises quelles
avait ressentis la veille se rptaient si intenses par moments,
quelle commenait  craindre de ne pas pouvoir continuer son
chemin: maux de coeur, nauses, alourdissements, bouffes de
sueurs qui lui cassaient bras et jambes.

Elle navait pas  chercher la cause de ces troubles, son estomac
la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas
rpter lexprience de la veille avec les branches de bouleau,
qui lui avait si mal russi, elle se demandait ce qui adviendrait,
aprs quun tourdissement plus fort que les autres laurait
force  sasseoir sur lun des bas cts de la route.

Pourrait-elle se relever?

Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir l sans que
personne lui tendt la main?

La veille, si on lui avait dit, quand par un effort dsespr elle
avait gagn la cabane de la fort, qu un moment donn elle
accepterait sans rvolte cette ide dune mort possible par
faiblesse et abandon de soi, elle se serait rvolte: ne se
sauvent-ils pas ceux qui luttent jusquau bout?

Mais la veille ne ressemblait pas au jour prsent: la veille elle
avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tte tait
solide, maintenant elle vacillait.

Elle crut quelle devait se mnager, et chaque fois quune
faiblesse la prit elle sassit sur lherbe pour se reposer
quelques instants.

Comme elle stait arrive devant un champ de pois, elle vit
quatre jeunes filles,  peu prs du mme ge quelle, entrer dans
ce champ sous la direction dune paysanne et en commencer la
cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le
foss de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne
la laissa pas venir:

Qu que tu veux? dit-elle.

-- Vous demander si vous voulez que je vous aide.

-- Je navons besoin de personne.

-- Vous me donnerez ce que vous voudrez.

-- Do que tes?

-- De Paris.

Une des jeunes filles leva la tte et lui jetant un mauvais
regard, elle cria:

Cte galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre louvrage du
monde.

-- On te dit quon na besoin de personne, continua la paysanne.

Il ny avait qu repasser le foss et  se remettre en marche, ce
quelle fit, le coeur gros et les jambes casses.

Vla les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.

Elle retourna vivement la tte et toutes partirent dun clat de
rire, samusant de leur plaisanterie.

Elle nalla pas loin et bientt elle dut sarrter, ne voyant plus
son chemin tant ses yeux taient pleins de larmes; que leur avait-
elle fait pour quelles fussent si dures!

Dcidment, pour les vagabonds le travail est aussi difficile 
trouver que les gros sous. La preuve tait faite. Aussi nosa-t-
elle pas la rpter, et continua-t-elle son chemin, triste,
nayant pas plus dnergie dans le coeur que dans les jambes.

Le soleil de midi acheva de laccabler: maintenant elle se
tranait plutt quelle ne marchait ne pressant un peu le pas que
dans la traverse des villages pour chapper aux regards, qui,
simaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire
quand une voiture venant derrire elle allait la dpasser; 
chaque instant, quand elle se voyait seule, elle sarrtait pour
se reposer et respirer.

Mais alors ctait sa tte qui se mettait en travail, et les
penses qui la traversaient, de plus en plus inquitantes, ne
faisaient quaccrotre sa prostration.

 quoi bon persvrer, puisquil tait certain quelle ne pourrait
pas aller jusquau bout?

Elle arriva ainsi dans une fort  travers laquelle la route
droite senfonait  perte de vue, et la chaleur, dj lourde et
brlante dans la plaine, sy trouva touffante: un soleil de feu,
pas un souffle dair, et des sous-bois comme des bas cts du
chemin montaient des bouffes de vapeur humide qui la
suffoquaient.

Elle ne tarda pas  se sentir puise, et, baigne de sueur, le
coeur dfaillant, elle se laissa tomber sur lherbe, incapable de
mouvement comme de pense.

 ce moment une charrette qui venait derrire elle passa:

Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un
des limons, faut mouri.

Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la
confirmation dune condamnation porte contre elle.

Ctait donc vrai quelle devait mourir: elle se ltait, dj dit
plus dune fois, et voil que ce messager de la Mort le lui
rptait.

H bien, elle mourrait; il ny avait  se rvolter, ni  lutter
plus longtemps; elle le voudrait, quelle ne le pourrait plus; son
pre tait mort, sa mre tait morte, maintenant ctait son tour.

Et, de ces ides qui traversaient sa tte vide, la plus cruelle
tait de penser quelle eut t moins malheureuse de mourir avec
eux, plutt que dans ce foss comme une pauvre bte.

Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y
choisir une place o elle se coucherait pour son dernier sommeil,
 labri des regards curieux. Un chemin de traverse souvrait 
une courte distance, elle le prit et,  une cinquantaine de mtres
de la route, elle trouva une petite clairire herbe, dont la
lisire tait fleurie de belles digitales violettes. Elle sassit
 lombre dune cpe de chtaignier, et, sallongeant, elle posa
sa tte sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour
sendormir.


X

Une sensation chaude sur le visage la rveilla en sursaut, elle
ouvrit les yeux, effraye, et vit vaguement une grosse tte velue
penche sur elle.

Elle voulut se jeter de ct, mais un grand coup de langue
appliqu en pleine figure la retint sur le gazon.

Si rapidement que cela se fut pass elle avait eu cependant le
temps de se reconnatre: cette grosse tte velue tait celle dun
ne; et, au milieu des grands coups de langue quil continuait 
lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant,
elle avait pu le regarder.

Palikare!

Elle lui jeta les bras autour du cou et lembrassa en fondant en
larmes:

Palikare, mon bon Palikare.

En entendant son nom il sarrta de la lcher, et relevant la tte
il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis aprs
ceux-l qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore
cinq o six autres non moins formidables.

Elle vit alors quil tait sans harnais, sans licol et les jambes
entraves.

Comme elle stait souleve pour lui prendre le cou et poser sa
tte contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de
son ct il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle
entendit une voix enroue qui criait:

Qu que tas, vieux coquin? Attends un peu, jy vas, jy vas, mon
garon.

En effet un bruit de pas presss rsonna bientt sur les cailloux
du chemin, et Perrine vit paratre un homme vtu dune blouse et
coiff dun chapeau de cuir qui arrivait la pipe  la bouche.

H! gamine qu tu fais  mon ne? cria-t-il sans retirer sa pipe
de ses lvres.

Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnire
habille en homme  qui elle avait vendu Palikare au March aux
chevaux, mais la chiffonnire ne la reconnut pas et ce fut
seulement aprs un certain temps quelle la regarda avec
tonnement:

Je tai vue quelque part? dit-elle.

-- Quand je vous ai vendu Palikare.

-- Comment, cest toi, fillette, que fais-tu ici? Perrine neut
pas  rpondre; une faiblesse la prit qui la fora  sasseoir, et
sa pleur ainsi que ses yeux noys parlrent pour elle.

Qu que tas, demanda La Rouquerie, tes malade?

Mais Perrine remua les lvres sans articuler aucun son, et
sappuyant sur son coude sallongea tout de son long, dcolore,
tremblante, abattue par lmotion autant que par la faiblesse.

H ben, h ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que
tas?

Prcisment elle ne pouvait pas dire ce quelle avait, bien
quelle gardt conscience de ce qui se passait autour delle.

Mais La Rouquerie tait une femme dexprience qui connaissait
toutes les misres:

Elle est bien capable de crever de faim, murmura-t-elle.

Et sans plus, abandonnant la clairire, elle se dirigea vers la
route o se trouvait une petite charrette dtele dont les
ridelles taient garnies de peaux de lapin accroches  et l;
vivement elle ouvrit un coffre do elle tira une miche de pain,
un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en
courant.

Perrine tait toujours dans le mme tat.

Attends, ma fillette, attends, dit La Rouquerie.

Sagenouillant prs delle elle lui introduisit le goulot de la
bouteille entre les lvres.

Bois un bon coup, a te soutiendra.

En effet le bon coup ramena le sang au visage pli de Perrine et
lui rendit le mouvement.

Tu avais faim?

-- Oui.

-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un
peu.

Elle coupa un morceau  la miche ainsi quau fromage et les lui
tendit.

En douceur, surtout, o plutt je vas manger avec toi, a te
modrera.

La prcaution tait sage car dj Perrine avait mordu  mme le
pain et il semblait quelle ne se conformerait pas  la
recommandation de La Rouquerie.

Jusque-l Palikare tait rest immobile regardant ce qui se
passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise
sur lherbe  ct de Perrine il sagenouilla prs de celle-ci.

Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.

---Vous permettez que je lui en donne un?

-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il ny en aura plus, il y en
aura encore; ne te gne pas, fillette, il est si content de te
retrouver, le bon garon, car tu sais cest un bon garon.

-- Nest-ce pas?

-- Quand tu auras mang ton morceau, tu me diras comment tu es
dans cette fort  moiti morte de faim, car a serait vraiment
piti de te couper le sifflet.

Malgr les recommandations de La Rouquerie il fut vite dvor le
morceau:

Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.

-- Cest vrai.

-- H bien tu ne lauras quaprs mavoir racont ton histoire;
pendant le temps quelle te prendra, ce que tu as dj mang se
tassera.

Perrine fit le rcit qui lui tait demand en commenant  la mort
de sa mre: quand elle arriva  laventure de Saint-Denis, La
Rouquerie qui avait allum sa pipe la retira de sa bouche et lana
une borde dinjures  ladresse de la boulangre:

Tu sais que cest une voleuse, scria-t-elle, je nen donne 
personne des pices fausses, attendu que je ne men laisse fourrer
par personne. Sois tranquille, il faudra quelle me la rende quand
je repasserai par Saint-Denis ou bien jameute le quartier contre
elle; jen ai des amis  Saint-Denis, nous mettrons le feu  sa
boutique.

Perrine continua son rcit et lacheva.

Comme a tu tais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel
effet cela te faisait-il?

-- a a commenc par tre trs douloureux, et jai d crier  un
moment comme on crie la nuit quand on touffe, et puis jai rv
du paradis et de la bonne nourriture que jallais y manger; maman
qui mattendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.

-- Cest curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te
sauve prcisment, car sans lui je ne me serais pas arrte dans
ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne taurait pas
trouve. Maintenant quest-ce que tu veux faire?

-- Continuer mon chemin.

-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton ge pour aller
comme a  laventure.

-- Que voulez-vous que je fasse?

La Rouquerie tira deux ou trois bouffes de sa pipe gravement, en
rflchissant, puis elle rpondit:

Voil. Je vas jusqu Creil, pas plus loin, en achetant mes
marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur
ma route ou  peu prs, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi,
crie un peu, si tu en as la force: Peaux de lapin, chiffons,
ferraille  vendre.

Perrine fit ce qui lui tait demand.

Bon, la voix est claire; comme jai mal  la gorge tu crieras
pour moi et gagneras ton pain.  Creil je connais un coquetier qui
va jusquaux environs dAmiens pour ramasser des oeufs, je lui
demanderai de temmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras
prs dAmiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusquau
pays de tes parents.

-- Avec quoi?

-- Avec cent sous que je tavancerai en remplacement de la pice
que la boulangre ta vole et que je me ferai rendre, tu peux en
tre sre.



XI

Les choses sarrangrent comme La Rouquerie les avait disposes.

Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se
trouvent de chaque ct de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint-
Maximin, Saint-Firmin, Mont-lvque, Chamant, et, quand elle
arriva  Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.

Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me
rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa
vie.

-- Je vous remercie, mais ce nest pas possible.

Voyant que cet argument ntait pas suffisant, elle en mit un
autre en avant:

Tu ne quitterais pas Palikare.

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son motion mais elle
se raidit.

Je dois aller prs de mes parents.

-- Tes parents tont-ils sauv la vie comme lui?

-- Je nobirais pas  maman si je ny allais pas.

-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes loccasion que je
toffre, tu ne ten prendras qu toi.

-- Soyez sre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.

La Rouquerie ne se fcha pas de ce refus au point de ne pas
arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusquaux
environs dAmiens, et pendant toute une journe Perrine eut la
satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couche dans
la paille, sous une bche au lieu de peiner  pied sur cette
longue route, que la comparaison de son bien-tre prsent avec les
fatigues passes lui faisait paratre plus longue encore. 
Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui tait
un dimanche, elle donna au guichet de la gare dAilly sa pice de
cent sous qui, cette foi, ne fut ni refuse, ni confisque, et sur
laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet
pour Picquigny, o elle arriva  onze heures par une matine
radieuse et chaude, mais dune chaleur douce qui ne ressemblait
pas plus  celle de la fort de Chantilly, quelle ne ressemblait
elle-mme  la misrable quelle tait  ce moment.

Pendant les quelques jours quelle avait passs avec La Rouquerie,
elle avait pu repriser et rapicer sa jupe et sa veste, se tailler
un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; 
Ailly, en attendant le dpart du train, elle avait fait dans le
courant de la rivire une toilette minutieuse; et maintenant, elle
dbarquait propre, frache et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propret, mieux mme que les cinquante-
cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, ctait un
sentiment de confiance qui lui venait de ses preuves passes.
Puisquen ne sabandonnant pas et en persvrant jusquau bout,
elle en avait triomph, navait-elle pas le droit desprer et de
croire quelle triompherait maintenant des difficults qui lui
restaient  vaincre? Si le plus dur ntait pas accompli, au moins
y avait-il quelque chose de fait, et prcisment le plus pnible,
le plus dangereux.

 la sortie de la gare, elle avait pass sur le pont dune cluse,
et maintenant elle marchait allgre,  travers de vertes prairies
plantes de peupliers et de saules quinterrompaient de temps en
temps des marais, dans lesquels on apercevait  chaque pas des
pcheurs  la ligne penchs sur leur bouchon et entours dun
attirail qui les faisait reconnatre tout de suite pour des
amateurs endimanchs chapps de la ville. Aux marais succdaient
des tourbires, et sur lherbe roussie, salignaient des ranges
de petits cubes noirs entasss gomtriquement et marqus de
lettres blanches ou de numros qui taient des tas de tourbe
disposs pour scher.

Que de fois son pre lui avait-il parl de ces tourbires et de
leurs entailles, cest--dire des grands tangs que leau a
remplis aprs que la tourbe a t enleve, qui sont loriginalit
de la valle de la Somme. De mme, elle connaissait ces pcheurs
enrags que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que
ce ntait pas un pays nouveau quelle traversait, mais au
contraire connu et aim, bien que ses yeux ne leussent pas encore
vu: connues ces collines nues et crases qui bordent la valle;
connus les moulins  vent qui les couronnent et tournent mme par
les temps calmes, sous limpulsion de la brise de mer qui se fait
sentir jusque-l.

Le premier village, aux tuiles rouges, o elle arriva, elle le
reconnut aussi, ctait Saint-Pipoy, o se trouvaient les tissages
et les corderies dpendant des usines de Maraucourt, et avant de
latteindre, elle traversa par un passage  niveau un chemin de
fer qui, aprs avoir runi les diffrents villages, Hercheux,
Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres
des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder  la grande
ligne de Boulogne: au hasard des vues quoffraient ou cachaient
les peupliers de la valle, elle voyait les clochers en ardoise de
ces villages et les hautes chemines en brique des usines, en
cette journe du dimanche, sans leur panache de fume.

Quand elle passa devant lglise on sortait de la grandmesse, et
en coutant les propos des gens quelle croisait, elle reconnut
encore le lent parler picard aux mots trans et chants que son
pre imitait pour lamuser.

De Saint-Pipoy  Maraucourt le chemin bord de saules se contourne
au milieu des tourbires, cherchant pour passer un sol qui ne soit
pas trop mouvant plutt que la ligne droite. Ceux qui le suivent
ne voient donc qu quelques pas, en avant comme en arrire. Ce
fut ainsi quelle arriva sur une jeune fille qui marchait
lentement, crase par un lourd panier pass  son bras.

Enhardie par la confiance qui lui tait revenue, Perrine osa lui
adresser la parole.

Cest bien le chemin de Maraucourt, nest-ce pas?

-- Oui, tout dret.

-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il nest pas si _dret_
que a.

-- Sil vous emberluque, jy vas  Maraucourt, nous pouvons faire
le kmin ensemble.

-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide  porter votre
panier.

-- Cest pas de refus, y pse rudment.

Disant cela elle le mit  terre en poussant un ouf de soulagement.

Cest-y que vous tes de Maraucourt? demanda-t-elle.

-- Non; et vous?

-- Bien sr que jen suis.

-- Est-ce que vous travaillez aux usines?

-- Bien sr, comme tout le monde donc; je travaille aux
cannetires.

-- Quest-ce que cest?

-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetires, les pouloirs
quoi! do que vous venez donc?

-- De Paris.

--  Paris ils ne connaissent pas les cannetires, cest drle:
enfin, cest des machines  prparer le fil pour les navettes.

-- On gagne de bonnes journes?

-- Dix sous.

-- Cest difficile?

-- Pas trop; mais il faut avoir loeil et ne pas perdre son temps.
Cest-y que vous voudriez tre embauche?

-- Oui; si lon voulait de moi.

-- Bien sur quon voudra de vous; on prend tout le monde; sans a
ousquon trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans
les ateliers; vous naurez qu vous prsenter demain matin  six
heures  la grille des shdes. Mais assez caus, il ne faut pas
que je sois en retard.

Elle prit lanse du panier dun ct, Perrine la prit de lautre
et elles se mirent en marche dun mme pas, au milieu du chemin.

Loccasion qui soffrait  Perrine dapprendre ce quelle avait
intrt  savoir tait trop favorable pour quelle ne la saist
pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette
jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que
tout en ayant lair de bavarder au hasard, elle ne demandt rien
qui net un but assez bien envelopp pour quon ne put pas le
deviner.

Est-ce que vous tes ne  Maraucourt?

-- Bien sr que jen suis native, et ma mre ltait aussi. Mon
pre tait de Picquigny.

-- Vous les avez perdus?

-- Oui, je vis avec ma grandmre qui tient un dbit et une
picerie: Mme Franoise.

-- Ah! Mme Franoise!

-- Vous la connaissez-ty?

-- Non... je dis ah! Mme Franoise.

-- Cest quelle est bien connue dans le pays, pour son dbit, et
puis aussi parce que, comme elle a t la nourrice de M. Edmond
Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose 
M. Vulfran Paindavoine, ils sadressent  elle.

-- Elle obtient ce quils dsirent?

-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.

-- Puisquelle a t la nourrice de M. Edmond Paindavoine,
pourquoi ne sadresse-t-elle pas  lui?

-- M. Edmond Paindavoine! il a quitt le pays ayant que je sois
ne; on ne la jamais revu; fch avec son pre, pour des
affaires, quand il a t envoy dans lInde o il devait acheter
le jute... Mais si vous ne savez pas ce que cest quune
cannetire, vous ne devez pas connatre le jute?

-- Une herbe?

-- Un chanvre, un grand chanvre quon rcolte aux Indes et quon
file, quon tisse, quon teint dans les usines de Maraucourt;
cest le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine.
Vous savez il na pas toujours t riche M. Vulfran: il a commenc
par conduire lui-mme sa charrette dans laquelle il portait le fil
et rapportait les pices de toile que tissaient les gens du pays
chez eux, sur leurs mtiers. Je vous dis a parce quil ne sen
cache pas.

Elle sinterrompit:

Voulez-vous que nous changions de bras?

-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?

-- Rosalie.

-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.

-- Et vous, comment que vous vous nommez?

Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au
hasard:

Aurlie.

-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurlie?

Quand, aprs un court repos, elles reprirent leur marche cadence,
Perrine revint tout de suite  ce qui lintressait:

Vous disiez que M. Edmond Paindavoine tait parti fch avec son
pre.

-- Et quand il a t dans lInde ils se sont fchs bien plus fort
encore, parce que M. Edmond se serait mari l-bas avec une fille
du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis quici M. Vulfran
voulait lui faire pouser une demoiselle qui tait de la plus
grande famille de toute la Picardie; cest pour ce mariage, pour
tablir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son chteau
qui a cot des millions et des millions. Malgr tout, M. Edmond
na pas voulu se sparer de sa femme de l-bas pour prendre la
demoiselle dici et ils se sont fchs tout  fait, si bien que
maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou
sil est mort. Il y en a qui disent dun sens, dautres qui disent
le contraire; mais on ne sait rien puisquon est sans nouvelles de
lui depuis des annes et des annes...  ce quon raconte, car
M. Vulfran nen parle  personne et ses neveux nen parlent pas
non plus.

-- Il a des neveux M. Vulfran?

-- M. Thodore Paindavoine, le fils de son frre, et M. Casimir
Bretoneux, le fils de sa soeur quil a pris avec lui pour laider.
Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de
M. Vulfran seront pour eux.

-- Cest curieux cela.

-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait
triste.

-- Pour son pre?

-- Et aussi pour le pays, parce quavec les neveux on ne sait pas
comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle
de a; et le dimanche, quand je sers au dbit, jen entends de
toutes sortes.

-- Sur les neveux?

-- Oui, sur les neveux et sur dautres aussi; mais a nest pas
nos affaires,  nous autres.

-- Assurment.

Et comme Perrine ne voulut pas montrer de linsistance, elle
marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que
Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas 
reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.

Et vos parents, ils vont venir aussi  Maraucourt? dit-elle.

-- Je nai plus de parents.

-- Ni votre pre, ni votre mre?

-- Ni mon pre, ni ma mre.

-- Vous tes comme moi, mais jai ma grandmre qui est bonne, et
qui serait encore meilleure sil ny avait pas mes oncles et mes
tantes quelle ne veut pas fcher; sans eux je ne travaillerais
pas aux usines, je resterais au dbit; mais elle ne fait pas ce
quelle veut. Alors vous tes toute seule?

-- Toute seule.

-- Et cest de votre ide que vous tes venue de Paris 
Maraucourt?

-- On ma dit que je trouverais peut-tre du travail  Maraucourt,
et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents
qui me restent, jai voulu voir Maraucourt, parce que les parents,
tant quon ne les connat pas, on ne sait pas comment ils vous
recevront.

-- Cest bien vrai; sil y en a de bons, il y en a de mauvais.

-- Voil.

-- Eh bien, ne vous lugez point, vous trouverez du travail aux
usines; ce nest pas une grosse journe dix sous, mais cest tout
de mme quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu vingt-
deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous rpondrez si
vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne rpondrez pas; avez-
vous de largent?

-- Un peu.

-- Eh bien, si a vous convient de loger chez mre Franoise, a
vous cotera vingt-huit sous par semaine en payant davance.

-- Je peux payer vingt-huit sous.

-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous
toute seule  ce prix-l; vous serez six dans la mme, mais enfin
vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde nen a
pas.

-- Jaccepte en vous remerciant.

-- Il ny a que des gens  vingt-huit sous la semaine qui logent
chez ma grandmre; nous avons aussi, mais dans notre maison
neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employs
 lusine: M. Fabry, lingnieur des constructions; M. Mombleux,
le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance
trangre. Si vous parlez jamais  celui-l, ne manquez pas de
lappeler M. _Benndite_; cest un Anglais qui se fche, quand on
prononce _Bandit_, parce quil croit quon veut linsulter comme
si on disait Voleur.

-- Je ny manquerai pas; dailleurs je sais langlais.

-- Vous savez langlais, vous?

-- Ma mre tait Anglaise.

-- Cest donc a. Ah bien, il sera joliment content de causer avec
vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez
toutes les langues, parce que sa grande rcration le dimanche
cest de lire le _Pater_ dans un livre o il est imprim en vingt-
cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis aprs il
recommence, encore; et toujours comme a chaque dimanche; cest
tout de mme un brave homme.


XII

Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque ct encadre
la route, depuis dj quelques instants se montraient pour
disparatre aussitt,  droite sur la pente de la colline, un
clocher en ardoises,  gauche des grands combles dentels
douvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes
chemines en briques.

Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientt vous allez
apercevoir le chteau de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les
maisons du village sont caches dans les arbres, nous ne les
verrons que quand nous serons dessus; vis--vis de lautre ct de
la rivire, se trouve lglise avec le cimetire.

En effet, en arrivant  un endroit o les saules avaient t
coups en ttards, le chteau surgit tout entier dans son
ordonnance grandiose avec ses trois corps de btiment aux faades
de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses
chemines lances au milieu de vastes pelouses plantes de
bouquets darbres, qui descendaient jusquaux prairies o elles se
prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les
mouvements de la colline.

Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie
continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser
le panier  terre.

Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.

-- Trs beau.

-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul l dedans avec une
douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les
jardiniers, et les gens de lcurie qui sont dans les communs que
vous apercevez l-bas  lextrmit du parc,  lentre du village
o il y a deux chemines moins hautes et moins grosses que celles
des usines; ce sont celles des machines lectriques pour clairer
le chteau, et des chaudires  vapeur pour le chauffer ainsi que
les serres. Et ce que cest beau l dedans; il y a de lor
partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter
l avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas deux et quil aime
mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce quil y a de certain,
cest quil les a logs, un dans son ancienne maison qui est  la
sortie des ateliers et lautre  ct; comme a ils sont plus prs
pour arriver aux bureaux; ce qui nempche pas quils ne soient
quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le matre, qui
a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours l, t
comme hiver, beau temps comme mauvais temps, except le dimanche,
parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne,
cest pour cela que vous ne voyez pas les chemines fumer.

Aprs avoir repris le panier elles ne tardrent pas  avoir une
vue densemble sur les ateliers; mais Perrine naperut quune
confusion de btiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les
toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour dune norme
chemine qui crasait les autres de sa masse grise, dans presque
toute sa hauteur, noire au sommet.

Dailleurs elles atteignaient les premires maisons parses dans
des cours plantes de pommiers malingres et lattention de Perrine
tait sollicite par ce quelle voyait autour delle: ce village
dont elle avait si souvent entendu parler.

Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes,
femmes, enfants endimanchs autour de chaque maison, ou dans des
salles basses dont les fentres ouvertes laissaient voir ce qui se
passait  lintrieur: dans une ville lagglomration net pas
t plus tasse; dehors on causait les bras ballants, dun air
vide, dsorient; dedans on buvait des boissons varies qu la
couleur on reconnaissait pour du cidre, du caf ou de leau-de-
vie, et lon tapait les verres ou les tasses sur les tables avec
des clats de voix qui ressemblaient  des disputes.

Que de gens qui boivent! dit Perrine.

-- Ce serait bien autre chose si nous tions un dimanche qui suit
la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, ds
midi, ne peuvent plus boire.

Ce quil y avait de caractristique dans la plupart des maisons
devant lesquelles elles passaient, ctait que presque toutes si
vieilles, si uses, si mal construites quelles fussent, en terre
ou en bois hourd dargile, affectaient un aspect de coquetterie
au moins dans la peinture des portes et des fentres qui tirait
loeil comme une enseigne. Et en effet cen tait une; dans ces
maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, 
dfaut dautres rparations, donnait des promesses de propret,
quun simple regard jet dans les intrieurs dmentait aussitt.

Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une
petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie
tondue aux ciseaux la sparait; au fond de la cour et derrire se
trouvent les btiments quon loue aux ouvriers: la maison, cest
pour le dbit, la mercerie; et au premier tage sont les chambres
des pensionnaires.

Dans la haie, une barrire en bois souvrait sur une petite cour,
plante de pommiers, au milieu de laquelle une alle empierre
dun gravier grossier conduisait  la maison.  peine avaient-
elles fait quelques pas dans cette alle, quune femme, jeune
encore, parut sur le seuil et cria:

Dpche t donc, caleuse, en vla eine affaire pour aller 
Picquigny, tu tauras assez clin.

-- Cest ma tante Znobie, dit Rosalie  mi-voix, elle nest pas
toujours commode.

-- Qu que tu chuchotes?

-- Je dis que si on ne mavait pas aid  porter le panier, je ne
serais pas arrive.

-- Tu ferais mieux ed dte taire, arkanseuse.

Comme ces paroles taient, jetes sur un ton criard, une grosse
femme se montra dans le corridor.

Quest-ce que vos av core  argouiller? demanda-t-elle.

-- Cest tante Znobie qui me reproche dtre en retard,
grandmre; il est lourd le panier.

-- Cest bon, cest bon, dit la grandmre placidement, pose l
ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le
trouveras chaud.

-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie  Perrine, je reviens
tout de suite, nous dnerons ensemble; allez acheter votre pain;
le boulanger est dans la troisime maison  gauche; dpchez-
vous.

Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table
installe  lombre dun pommier, et sur laquelle taient poses
deux assiettes pleines dun ragot aux pommes de terre.

Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.

-- Mais...

-- Vous pouvez accepter; jai demand  mre Franoise, elle veut
bien.

Puisquil en tait ainsi, Perrine crut quelle ne devait pas se
faire prier, et elle prit place  la table.

Jai aussi parl pour votre logement, cest arrang; vous naurez
qu donner vos vingt-huit sous  mre Franoise: vl o vous
habiterez.

Du doigt elle montra un btiment aux murs dargile dont on
napercevait quune partie au fond de la cour, le reste tant
masqu par la maison en briques, et ce quon en voyait paraissait
si us, si cass quon se demandait comment il tenait encore
debout.

Ctait l que mre Franoise demeurait avant de faire construire
notre maison avec largent quelle a gagn comme nourrice de
M. Edmond. Vous ny serez pas aussi bien que dans la maison; mais
les ouvriers ne peuvent pas tre logs comme les bourgeois, nest-
ce pas?

 une autre table place  une certaine distance de la leur, un
homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston
boutonn, coiff dun chapeau  haute forme, lisait avec une
profonde attention un petit livre reli.

Cest M. Bendit, il lit son _Pater_, dit Rosalie  voix basse.

Puis tout de suite, sans respecter lapplication de lemploy,
elle sadressa  lui:

Monsieur Bendit, voil une jeune fille qui parle anglais.

-- Ah! dit-il sans lever les yeux.

Et ce ne fut quaprs deux minutes au moins quil tourna les yeux
vers elles.

_Are yon an English girl?_ demanda-t-il.

-- _No sir, but my mother was_.

Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.

Elles achevaient leur repas quand le roulement dune voiture
lgre se fit entendre sur la route, et presque aussitt ralentit
devant la haie.

On dirait le phaton de M. Vulfran, scria Rosalie en se levant
vivement.

La voiture fit encore quelques pas et sarrta devant lentre.

Cest lui, dit Rosalie en courant vers la rue.

Perrine nosa pas quitter sa place, mais elle regarda.

Deux personnes se trouvaient dans la voiture  roues basses: un
jeune homme qui conduisait, et un vieillard  cheveux blancs, au
visage ple coup de veinules rouges sur les joues, qui se tenait
immobile, la tte coiffe dun chapeau de paille, et paraissait de
grande taille bien quassis: M. Vulfran Paindavoine.

Rosalie stait approche du phaton.

Voici quelquun, dit le jeune homme qui se prparait  descendre

-- Qui est-ce? demanda M. Vulfran Paindavoine.

Ce fut Rosalie qui rpondit  cette question:

Moi, Rosalie.

-- Dis  ta grandmre de venir me parler.

Rosalie courut  la maison, et revint bientt amenant sa
grandmre qui se htait:

Bien le bonjour, monsieur Vulfran.

-- Bonjour, Franoise.

-- Quest-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?

-- Cest de votre frre Omer quil sagit. Je viens de chez lui,
je nai trouv que son ivrogne de femme incapable de rien
comprendre.

-- Omer est  Amiens; il rentre ce soir.

-- Vous lui direz que jai appris quil a lou sa salle de bal
pour une runion publique  des coquins, et que je ne veux pas que
cette runion ait lieu.

-- Sil est engag?

-- Il se dgagera, ou ds le lendemain de la runion je le mets 
la porte; cest une des conditions de notre location, je
lexcuterai rigoureusement: je ne yeux pas de runions de ce
genre ici.

-- Il y en a eu  Flexelles.

-- Flexelles nest pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de
mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, cest mon
devoir de veiller sur eux; vous ntes pas des nomades de lAnjou
ou de lArtois, vous autres, restez ce que vous tes. Cest ma
volont. Faites-la connatre  Omer. Adieu Franoise.

-- Adieu, monsieur Vulfran.

Il fouilla dans la poche de son gilet:

O est Rosalie?

-- Me voil, monsieur Vulfran..

Il tendit sa main dans laquelle brillait une pice de dix sous.

Voil pour toi.

-- Oh! merci, monsieur Vulfran.

La voiture partit.

Perrine navait pas perdu un mot de ce qui stait dit, mais ce
qui lavait plus fortement frappe que les paroles mmes de
M. Vulfran, ctait son air dautorit et laccent quil donnait 
lexpression de sa volont: Je ne veux pas que cette runion ait
lieu... Cest ma volont. Jamais elle navait entendu parler sur
ce ton, qui seul disait combien cette volont tait ferme et
implacable, car le geste incertain et hsitant tait en dsaccord
avec les paroles.

Rosalie ne tarda pas  revenir dun air joyeux et triomphant.

M. Vulfran ma donn dix sous, dit-elle en montrant la pice.

-- Jai bien vu.

-- Pourvu que tante Znobie ne le sache pas, elle me les prendrait
pour me les garder.

-- Jai cru quil ne vous connaissait pas.

-- Comment! il ne me connat pas; il est mon parrain!

-- Il a demand: o est Rosalie? quand vous tiez prs de lui.

-- Dame, puisquil ny voit pas.

-- Il ny voit pas!

-- Vous ne savez pas quil est aveugle?

-- Aveugle!

Tout bas elle rpta le mot deux ou trois fois.

Il y a longtemps quil est aveugle? dit-elle.

-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on ny faisait
pas attention, on pensait que ctait le chagrin de labsence de
son fils. Sa sant, qui avait t bonne, devint mauvaise; il eut
des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un
jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez
quelle inquitude dans le pays, sil tait oblig de vendre ou
dabandonner les usines! Ah! bien oui, il na rien abandonn du
tout, et a continu de travailler comme sil avait ses bons yeux.
Ceux qui avaient compt sur sa maladie pour faire les matres, ont
t remis  leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et
M. Talouel le directeur.

Znobie, sur le seuil, cria:

Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?

-- Je finis dmanger.

-- Y a du monde  servir.

-- Il faut que je vous quitte.

-- Ne vous gnez pas pour moi.

--  ce soir.

Et dun pas lent,  regret, elle se dirigea vers la maison.


XIII

Aprs son dpart, Perrine ft volontiers reste assise  sa table
comme si elle tait l chez elle. Mais justement elle ntait pas
chez elle, puisque cette cour tait rserve aux pensionnaires,
non aux ouvriers qui navaient droit qu la petite cour du fond
o il ny avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc
son banc, et sen alla au hasard, dun pas de flnerie par les
rues qui se prsentaient devant elle.

Mais si doucement quelle marcht, elle les eut bientt parcourues
toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux
qui lempchaient de sarrter lorsquelle en avait envie, elle
nosa pas revenir sur ses pas et tourner indfiniment dans le mme
cercle. Au haut de la cte,  loppos des usines, elle avait
aperu un bois dont la masse verte se dtachait sur le ciel: l
peut-tre elle trouverait la solitude en cette journe du
dimanche, et pourrait sasseoir sans que personne fit attention 
elle.

En effet il tait dsert, comme dserts aussi taient les champs
qui le bordaient, de sorte qu sa lisire, elle put sallonger
librement sur la mousse, ayant devant elle la valle et tout le
village qui en occupait le centre. Quoiquelle le connt bien par
ce que son pre lui en avait racont, elle stait un peu perdue
dans le ddale des rues tournantes; mais maintenant quelle le
dominait, elle le retrouvait tel quelle se le reprsentait en le
dcrivant  sa mre pendant leurs longues routes, et aussi tel
quelle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une
terre promise, en se demandant dsesprment si elle pourrait
jamais latteindre.

Et voil quelle y tait arrive; quelle lavait tal devant ses
yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison 
sa place prcise.

Quelle joie! ctait vrai: ctait vrai, ce Maraucourt dont elle
avait tant de fois prononc le nom comme une obsession, et que
depuis son entre en France elle avait cherch sur les bches des
voitures qui passaient ou celles des wagons arrts dans les
gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce
ntait plus le pays du rve, extravagant, vague ou insaisissable,
mais celui de la ralit.

Droit devant elle, de lautre ct du village, sur la pente
oppose  celle o elle tait assise, se dressaient les btiments
de lusine, et  la couleur de leurs toits elle pouvait suivre
lhistoire de leur dveloppement comme si un habitant du pays la
lui racontait.

Au centre et au bord de la rivire, une vieille construction en
briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grle
chemine ronge par le vent de mer, les pluies et la fume tait
lancienne filature de lin, longtemps abandonne, que trente-cinq
ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine
avait loue pour sy ruiner, disaient les fortes ttes de la
contre, pleines de mpris pour sa folie. Mais au lieu de la
ruine, la fortune tait arrive petite dabord, sou  sou, bientt
millions  millions. Rapidement, autour de cette mre Gigogne les
enfants avaient pullul. Les ans mal btis, mal habills,
chtifs comme leur mre, ainsi quil arrive souvent  ceux qui ont
souffert de la misre. Les autres, au contraire, et surtout les
plus jeunes, superbes, forts, plus forts quil nest besoin, pars
avec des revtements de dcorations polychromes qui navaient rien
du misrable hourdis de mortier ou dargile des grands frres uss
avant lge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs faades
ross ou blanches en briques vernies, dfier les fatigues du
travail et des annes. Alors que les premiers btiments se
tassaient sur un terrain troitement mesur autour de la vieille
fabrique, les nouveaux staient largement espacs dans les
prairies environnantes, relis entre eux par des rails de chemin
de fer, des arbres de transmission et tout un rseau de fils,
lectriques, qui couvraient lusine entire dun immense filet.

Longtemps elle resta perdue dans le ddale de ces rues, allant des
puissantes chemines, hautes et larges, aux paratonnerres qui
hrissaient les toits, aux mts lectriques, aux wagons de chemin
de fer, aux dpts de charbon, tchant de se reprsenter par
limagination ce que pouvait tre la vie de cette petite ville
morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait,
tournait, ronflait avec ces bruits formidables quelle avait
entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.

Puis ses yeux descendant au village, elle vit quil avait suivi le
mme dveloppement que lusine: les vieux toits couverts de sedum
en fleurs qui leur faisaient des chapes dor, staient tasss
autour de lglise; les nouveaux qui gardaient encore la teinte
rouge de la tuile sortie depuis peu du four, staient parpills
dans la valle au milieu des prairies et des arbres en suivant le
cours de la rivire; mais, contrairement  ce qui se voyait dans
lusine, ctait les vieilles maisons qui faisaient bonne figure,
avec lapparence de la solidit, et les neuves qui paraissaient
misrables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le
village agricole de Maraucourt, taient alors plus  leur aise que
ne ltaient maintenant ceux de lindustrie.

Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son
importance, et sen distinguait encore par le jardin plant de
grands arbres qui lentourait, descendant en deux terrasses
garnies despaliers jusqu la rivire o il aboutissait  un
lavoir. Celle-l, elle la reconnut: ctait celle que M. Vulfran
avait occupe en stablissant  Maraucourt, et quil navait
quitte que pour habiter son chteau. Que dheures son pre,
enfant, avait passes sous ce lavoir aux jours des lessives, et
dont il avait gard le souvenir pour avoir entendu l, dans le
caquetage des lavandires, les longs rcits des lgendes du pays,
quil avait plus tard raconts  sa fille: la _Fe des
tourbires_, l_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou dHangest_, et
dix autres quelle se rappelait comme si elle les avait entendus
la veille.

Le soleil, en tournant, lobligea  changer de place, mais elle
neut que quelques pas  faire pour en trouver une valant celle
quelle abandonnait, o lherbe tait aussi douce, aussi parfume,
avec une aussi belle vue sur le village et toute la valle, si
bien que, jusquau soir, elle put rester l dans un tat de
batitude tel quelle nen avait pas got depuis longtemps.

Certainement elle ntait pas assez imprvoyante pour sabandonner
aux douceurs de son repos, et simaginer que cen tait fini de
ses preuves. Parce quelle avait assur le travail, le pain et le
coucher, tout ntait pas dit, et ce qui lui restait  acqurir
pour raliser les esprances de sa mre paraissait si difficile
quelle ne pouvait y penser quen tremblant; mais enfin, ctait
un si grand rsultat que de se trouver dans ce Maraucourt, o elle
avait tant de chances contre elle pour narriver jamais, quelle
devait maintenant ne dsesprer de rien, si long que ft le temps
 attendre, si dures que fussent les luttes  soutenir. Un toit
sur la tte, dix sous par jour, ntait-ce pas la fortune pour la
misrable fille qui navait pour dormir que la grandroute, et
pour manger, rien autre chose que lcorce des bouleaux?

Il lui semblait quil serait sage de se tracer un plan de
conduite, en arrtant ce quelle devait faire ou ne pas faire,
dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait
commencer pour elle ds le lendemain; mais cela prsentait une
telle difficult dans lignorance de tout o elle se trouvait,
quelle comprit bientt que ctait une tche de beaucoup au-
dessus de ses forces: sa mre, si elle avait pu arriver 
Maraucourt, aurait sans doute su ce quil convenait de faire; mais
elle navait ni lexprience, ni lintelligence, ni la prudence,
ni la finesse, ni aucune des qualits de cette pauvre mre,
ntant quune enfant, sans personne pour la guider, sans appuis,
sans conseils.

Cette pense, et plus encore lvocation de sa mre, amenrent
dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors  pleurer sans
pouvoir se retenir, en rptant le mot que tant de fois elle avait
dit depuis son dpart du cimetire, comme sil avait le pouvoir
magique de la sauver:

Maman, chre maman!

De fait, ne lavait-il pas secourue, fortifie, releve quand elle
sabandonnait dans laccablement de la fatigue et du dsespoir?
et-elle soutenu la lutte jusquau bout, si elle ne stait pas
rpt les dernires paroles de la mourante: Je te vois... oui,
je te vois heureuse? Nest-il pas vrai que ceux qui vont mourir,
et dont lme flotte dj entre la terre et le ciel, savent bien
des choses mystrieuses qui ne se rvlent pas aux vivants?

Cette crise, au lieu de laffaiblir, lui fit du bien, et elle en
sortit le coeur plus fort despoir, exalt de confiance,
simaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans lair
calme du soir, apportait une caresse de sa mre sur ses joues
mouilles et lui soufflait ses dernires paroles: Je te vois
heureuse.

Et pourquoi non? Pourquoi sa mre ne serait-elle pas prs delle,
en ce moment penche sur elle comme son ange gardien?

Alors lide lui vint de sentretenir avec elle et de lui demander
de rpter le pronostic quelle lui avait fait  Paris. Mais quel
que ft son tat dexaltation, elle nimagina pas quelle pouvait
lui parler comme  une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus
quelle nimagina que sa mre pouvait rpondre avec ces mmes
mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien
quelles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur
mystrieux langage.

Assez longtemps elle resta absorbe dans sa recherche, penche sur
cet insondable inconnu qui lattirait en la troublant jusqu
laffoler; puis machinalement ses yeux sattachrent sur un groupe
de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles
blanches lherbe de la lisire dans laquelle elle tait couche,
et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes,
quelle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.

Cela fait, elle revint  sa place et sassit avec un recueillement
grave; puis, dune main que lmotion rendait tremblante, elle
commena  effeuiller une corolle:

Je russirai, un peu, beaucoup, tout  fait, pas du tout; je
russirai, un peu, beaucoup, tout  fait, pas du tout.

Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu ce quil ne restt
plus que quelques ptales.

Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre et dit
la rponse; mais vivement, quoique son coeur ft terriblement
serr, elle les effeuilla:

Je russirai... un peu... beaucoup... tout  fait.

En mme temps un souffle tide lui passa dans les cheveux et sur
les lvres: la rponse de sa mre, dans un baiser, le plus tendre
quelle lui et donn.


XIV

Enfin elle se dcida  quitter sa place; la nuit tombait, et dj
dans ltroite valle, comme plus loin dans celle de la Somme,
montaient des vapeurs blanches qui flottaient, lgres, autour des
cimes confuses des grands arbres; des petites lumires piquaient
 et l lobscurit, sallumant derrire les vitres des maisons,
et des rumeurs vagues passaient dans lair tranquille, mles 
des bribes de chansons.

Elle tait assez. aguerrie pour navoir pas peur de sattarder
dans un bois ou sur la grandroute; mais  quoi bon! Elle
possdait maintenant ce qui lui avait si misrablement manqu; un
toit et un lit; dailleurs, puisquon devait se lever le lendemain
tt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.

Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les
chants quelle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins
de buveurs attabls que lorsquelle tait arrive, et do
sexhalaient par les portes ouvertes des odeurs de caf, dalcool
chauff et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle et t
un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succdaient, sans
interruption, porte  porte quelquefois, si bien que sur trois
maisons il y en avait au moins une quoccupait un dbit de
boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les
pays, elle avait pass devant bien des assembles de buveurs, mais
nulle part elle navait entendu tapage de paroles, claires et
criardes, comme celui qui sortait confusment de ces salles
basses.

En arrivant  la cour de mre Franoise, elle aperut,  la table
o elle lavait dj vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle
entoure dun morceau de journal pour protger, sa flamme, pose
devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit
et des moustiques voltigeaient, sans quil part en prendre souci,
absorb dans sa lecture.

Cependant quand elle passa prs de lui il leva la tte et la
reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit:

_A good nights rest to you._

 quoi elle rpondit:

_Good evening, sir._

O avez-vous t? continua-t-il en anglais.

-- Me promener dans les bois, rpondit-elle en se servant de la
mme langue

-- Toute seule?

-- Toute seule, je ne connais personne  Maraucourt.

-- Alors pourquoi ntes-vous pas reste  lire? Il ny a rien de
meilleur, le dimanche, que la lecture.

-- Je nai pas de livres.

-- tes-vous catholique?

-- Oui, monsieur.

-- Je vous en prterai tout de mme quelques-uns: _farewell_.

-- _Good-bye, sir._

Sur le seuil de la maison, Rosalie tait assise, adosse au
chambranle, se reposant  respirer le frais.

Voulez-vous vous coucher? dit-elle.

--Je voudrais bien.

-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec
mre Franoise; entrons dans le dbit.

Laffaire, ayant t arrange entre la grandmre et sa petite-
fille, fut vivement rgle par le payement des vingt-huit sous que
Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour lclairage
pendant la semaine.

Pour lors, vous voulez vous tablir dans notre pays, ma petite?
dit mre Franoise dun air placide et bienveillant.

-- Si cest possible.

-- a sera possible si vous voulez travailler.

-- Je ne demande que cela.

-- Eh bien, a ira; vous ne resterez pas toujours  cinquante
centimes, vous arriverez  un franc, mme  deux; si, plus tard,
vous pousez un bon ouvrier qui en gagne trois, a vous fera cent
sous par jour; avec a on est riche... quand on ne boit pas,
seulement il ne faut pas boire. Cest bien heureux que M. Vulfran
ait donn du travail au pays; cest vrai quil y a la terre, mais
la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent 
manger.

Pendant que la vieille nourrice dbitait cette leon avec
limportance et lautorit dune femme habitue  ce quon
respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une
armoire et Perrine qui, tout en coutant, la suivait de loeil,
remarquait que les draps quon lui prparait taient un grosse
toile demballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne
couchait plus dans des draps, quelle devait encore sestimer
heureuse davoir ceux-l, si durs quils fussent. Dshabille! La
Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dpense
dun lit, navait mme pas eu lide de lui offrir ce plaisir, et,
longtemps avant leur arrive en France, les draps de la roulotte,
except ceux qui servaient  la mre, avaient t vendus ou sen
taient alls en lambeaux.

Elle prit la moiti du paquet, et, suivant Rosalie, elles
traversrent la cour o une vingtaine douvriers, hommes, femmes,
enfants taient assis sur des billots de bois, des blocs de
pierre, attendant lheure du coucher en causant et en fumant.
Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui
ntait pas grande?

La vue de son grenier, quand Rosalie eut allum une petite
chandelle place derrire un treillis en fil de fer, rpondit 
cette question. Dans un espace de six mtres de long sur un peu
plus de trois de large, six lits taient aligns le long des
cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait 
peine un mtre. Six personnes devaient donc passer la nuit l o
il y avait  peine place pour deux; aussi, bien quune petite
fentre ft ouverte dans le mur oppos  lentre, respirait-on
ds la porte une odeur cre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais
elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en
riant:

a vous parat peut-tre un peu petiot?

Elle se contenta de rpondre:

Un peu.

-- Quatre sous, ce nest pas cent sous.

-- Bien sr.

Aprs tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop
petite que les bois et les champs: puisquelle avait support
lodeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien
celle-l sans doute.

Vl votre lit, dit Rosalie en lui dsignant celui qui tait
plac devant la fentre.

Ce quelle appelait un lit tait une paillasse pose sur quatre
pieds runis par deux planches et des traverses; un sac tenait
lieu doreiller,

Vous savez, la fougre est frache, dit Rosalie, on ne mettrait
pas quelquun qui arrive coucher sur de la vieille fougre; ce
nest pas  faire, quoiquon raconte que dans les htels, les
vrais, on ne se gne pas.

Sil y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on
ny voyait pas une seule chaise.

II y a des clous aux murs, dit Rosalie, rpondant  la muette
interrogation de Perrine, cest trs commode pour accrocher les
vtements.

Il y avait aussi quelques botes et des paniers sous les lits dans
lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer,
mais, comme ce ntait pas le cas de Perrine, le clou plant aux
pieds de son lit lui suffisait de reste.

Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause
dans la nuit, cest quelle aura trop bu, il ne faudra pas y faire
attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les
autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour tre
embauche. Bonsoir.

-- Bonsoir, et merci.

-- Pour vous servir.

Perrine se hta de se dshabiller, heureuse dtre seule et de
navoir pas  subir la curiosit de la chambre. Mais, en se
mettant entre ses draps, elle nprouva pas la sensation de bien-
tre sur laquelle elle comptait, tant ils taient rudes: tisss
avec des copeaux, ils neussent pas t plus raides, mais cela
tait insignifiant, la terre aussi tait dure la premire fois
quelle avait couch dessus, et, bien vite, elle sy tait
habitue.

La porte ne tarda pas  souvrir et une jeune fille dune
quinzaine dannes tant entre dans la chambre commena  se
dshabiller, en regardant, de temps en temps du ct de Perrine,
mais sans rien dire. Comme elle tait endimanche, sa toilette fut
longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vtements
des jours de fte, et accrocher  un clou pour le lendemain ceux
du travail.

Une autre arriva, puis une troisime, puis une quatrime; alors ce
fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en mme temps,
chacune racontait sa journe; dans lespace mnag entre les lits
elles tiraient et repoussaient leurs botes ou leurs paniers qui
senchevtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des
mouvements dimpatience ou des paroles de colre qui toutes se
tournaient contre la propritaire du grenier.

Queu taudis!

-- Elmettra bentt dautres lits au mitan.

-- Por sr, jne resterai point l dans.

_ O qu tiras; cest-y mieux cheux lzautres?

Et les exclamations se croisaient;  la fin cependant, quand les
deux premires arrives se furent couches, un peu dordre
stablit, et bientt tous les lits furent occups, un seul
except.

Mais pour cela les conversations ne cessrent point, seulement
elles tournrent; aprs stre dit ce quil y avait eu
dintressant dans la journe coule, on passa  celle du
lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux
querelles de chacune, aux potins de lusine entire, avec un mot
de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux quon appelait les jeunes,
le directeur, Talouel, quon ne nomma quune fois, mais quon
dsigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases
la faon dont on le jugeait: la Fouine, lMince, Judas.

Alors Perrine prouva un sentiment bizarre dont les contradictions
ltonnrent: elle voulait tre tout oreilles, sentant de quelle
importance pouvaient tre pour elle les renseignements quelle
entendait; et dautre part elle tait gne, comme honteuse
dcouter ces propos.

Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou
si personnels quil fallait connatre ceux  qui ils
sappliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans
deviner que la Fouine, lMince et Judas ne faisaient quun avec
Talouel, qui tait la bte noire des ouvriers, dtest de tous
autant que craint, mais avec des rticences, des rserves, des
prcautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de
lui. Toutes les observations se terminaient par le mme mot ou 
peu prs:

Nempche que ce soit ein ben brav homme!

-- Et juste donc!

-- Oh! pour a!

Mais tout de suite une autre ajoutait:

Nempche aussi...

Alors les preuves taient donnes de faon  montrer cette bont
et cette justice.

Sil ne fallait point gagner son pain!

Peu  peu les langues se ralentirent.

Si on dormait, dit une voix alanguie.

-- Qui ten empche?

-- La Noyelle nest pas rentre.

-- Je viens de la voir.

-- a y est-il?

-- En plein.

-- Assez pour quelle ne puisse pas monter lescalier?

-- a je ne sais pas.

-- Si on fermait la porte  la cheville?

-- Et le tapage quelle ferait.

-- a va recommencer comme lautre dimanche.

-- Peut-tre pire encore.

 ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hsitants dans
lescalier.

La voila.

Mais les pas sarrtrent et il y eut une chute suivie de
gmissements.

Elle est tombe.

---Si elle pouvait ne pas se relever.

-- Elle dormirait aussi ben dans lescalier quici.

-- Et nous dormirions mieux.

Les gmissements continuaient mls dappels.

Viens donc, Lade: un ptit coup de main, mnfant.

-- Plus souvent que je vas y aller.

-- Oh! Lade, Lade!

Mais Lade nayant pas boug, au bout dun certain temps les
appels cessrent.

Elle sendort.

-- Quelle chance.

Elle ne sendormait pas du tout; au contraire, elle essayait 
nouveau de monter lescalier, et elle criait:

Lade, viens me donner la main, mnfant, Lade, Lade.

Elle navanait pas videmment, car les appels partaient toujours
du bas de lescalier de plus en plus pressants  chaque cri, si
bien quils finirent par saccompagner de larmes:

Ma ptite Lade, ma ptite Lade, ptite, ptite; lescalier
senfonce, oh! la! la!

Un clat de rire courut de lit en lit.

Cest-y que tes pas rentre, Lade, dis, dis Lade, dis; je vas
aller te quri.

-- Nous vl tranquilles, dit une voix.

-- Mais non, elle va chercher Lade quelle ne trouvera pas, et
quand elle reviendra dans une heure, a recommencera.

-- On ne dormira donc jamais!

-- Va lui donner la main, Lade.

-- Vas-y, t.

-- Cest t qu veut.

Lade se dcida, passa un jupon et descendit.

Oh! mnfant, mnfant, cria la voix mue de la Noyelle.

Il semblait quelles navaient qu monter lescalier qui ne
senfoncerait plus, mais la joie de voir Lade chassa cette ide:

Viens avec m, je vas te payer un ptit pot.

Lade ne se laissa pas tenter par cette proposition.

Allons nous coucher, dit-elle.

-- Non, viens avec m, ma ptite Lade.

La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui stait obstine
dans sa nouvelle ide, rptait son mot, toujours le mme:

Un ptiot pot.

-- a ne finira jamais, dit une voix.

-- Jvoudrais pourtant dormir, m.

-- Faut slever demain.

-- Et cest comme a tous les dimanches.

Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la
tte, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en
plein champ, avec les effarements de lombre et les hasards du
temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette
chambre, avec ses promiscuits, son tapage et lodeur nauseuse
qui commenait  la suffoquer dune faon si gnante quelle se
demandait comment elle pourrait la supporter aprs quelques
heures.

Au dehors, la discussion durait toujours et lon entendait la voix
de la Noyelle qui rptait: Un ptiot pot,  laquelle celle de
Lade rpondait:

Demain.

Je vas aller aider Lade, dit une des femmes, ou a durera
jusqu demain.

En effet elle se leva et descendit; alors dans lescalier se
produisit un grand brouhaha de voix, ml  des bruits de pas
lourds,  des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de-
chausse, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameute.

 la fin la Noyelle fut trane dans la chambre, pleurant avec des
exclamations dsespres:

Quest-ce que je vous ai fait?

Sans couter ses plaintes, on la dshabilla et on la coucha; mais
pour cela elle ne sendormit point et continua de pleurer en
gmissant.

Quest que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis-
ty malheureuse! Je suis-ty une voleuse quon ne veut pas boire
avec m? Lade, jai sef.

Plus elle se plaignait, plus lexaspration contre elle montait
dans la chambre, chacune criant son mot plus ou moins fch.

Mais elle continuait toujours:

Salut, turlututu, chapeau pointu, fil cru, tes rabattu.

Quand elle eut puis tous les mots en u qui amusaient son
oreille, elle passa  dautres qui navaient pas plus de sens.

Le caf,  la vapeur, na pas peur, meilleur pour le coeur; va
donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah!
vous tes buveur? a fait mon bonheur, peut-tre votre malheur. a
donne la jaunisse; faut aller  lhospice; voyez la directrice;
mangez de la rglisse; mon pre en vendait et men rgalait, aussi
a mallait. Ce que jai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!

De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si
le sommeil allait bientt se produire; mais tout de suite elle
repartait plus hte, plus criarde, et alors celles qui avaient
commenc  sendormir se rveillaient en sursaut en poussant des
cris furieux qui pouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient
pas taire:

Pourquoi que vous me brutalisez? coutez, pardonnez, cest assez.

-- Vous avez eu une belle ide de la monter!

-- Cest t quas voulu.

-- Si on la redescendait?

-- On ne dormira jamais;

Ctait bien le sentiment de Perrine qui se demandait si ctait
vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la
Noyelle pouvaient supporter son voisinage: nexistait-il pas 
Maraucourt dautres logements o lon pouvait dormir
tranquillement?

Il ny avait pas que le tapage qui ft exasprant dans cette
chambre, lair aussi quon y respirait commenait  ntre plus
supportable pour elle: lourd, chaud, touffant, charg de
mauvaises odeurs dont le mlange soulevait le coeur ou le noyait.

 la fin cependant le moulin  paroles de la Noyelle se ralentit,
elle ne lana que des mots  demi forms, puis ce ne fut plus
quun ronflement qui sortit de sa bouche.

Mais, bien que le silence se ft maintenant tabli dans la
chambre, Perrine ne put pas sendormir: elle tait oppresse, des
coups sourds lui battaient dans le front, la sueur linondait de
la tte aux pieds.

Il ny avait pas  chercher la cause de ce malaise: elle touffait
parce que lair lui manquait, et si ses camarades de chambre
ntouffaient pas comme elle, cest quelles taient habitues 
vivre dans cette atmosphre, suffocante pour qui couchait
ordinairement en plein champ.

Mais puisque ces femmes, des paysannes, staient bien habitues 
cette atmosphre, il semblait quelle le pourrait comme elles:
sans doute il fallait du courage et de la persvrance; mais si
elle ntait pas paysanne, elle avait men une existence aussi
dure que la leur pouvait ltre; mme pour les plus misrables, et
ds lors elle ne voyait pas de raisons pour quelle ne supportt
pas ce quelles supportaient.

Il ny avait donc qu ne pas respirer, qu ne pas sentir, alors
viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant quon dort
lodorat ne fonctionne plus.

Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on
veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut
bientt ouvrir les lvres, les narines et faire une aspiration
dautant plus profonde quelle navait plus dair dans les
poumons; et le terrible fut que, malgr tout, elle dut rpter
plusieurs fois cette aspiration.

Alors quoi? Quallait-il se produire? Si elle ne respirait pas,
elle touffait; si elle respirait, elle tait malade.

Comme elle se dbattait, sa main frla le papier qui remplaait
une des vitres de la fentre, contre laquelle sa couchette tait
pose.

Un papier nest pas une feuille de verre, il se crve sans bruit
et, crev, il laissait entrer lair du dehors. Quel mal y avait-il
 ce quelle le crevt? Pour tre habitues  cette atmosphre
vicie, elles nen souffraient pas moins certainement. Donc, 
condition de nveiller personne, elle pouvait trs bien dchirer
ce papier.

Mais elle neut pas besoin den venir  cette extrmit qui
laisserait des traces; comme elle le ttait, elle sentit quil
ntait pas bien tendu, et de longle elle put avec prcaution en
dtacher un ct. Alors se collant la bouche  cette ouverture,
elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la
prit.


XV

Quand elle se rveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si
ple quelle nclairait pas la chambre; au dehors des coqs
chantaient, par louverture du papier pntrait un air froid;
ctait le jour qui pointait

Malgr ce lger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de
la chambre navait pas disparu; sil tait entr un peu dair
pur, lair vici ntait pas du tout sorti, et en saccumulant, en
spaississant, en schauffant, il avait produit une moiteur
asphyxiante.

Cependant tout le monde dormait dun sommeil sans mouvements que
coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes touffes.

Comme elle essayait dagrandir louverture du papier, elle donna
maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour
que la fentre mal ajuste dans son cadre rsonnt avec des
vibrations qui se prolongrent. Non seulement personne ne
sveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas
que ce bruit insolite et troubl une seule des dormeuses.

Alors son parti fut pris. Tout doucement elle dcrocha ses
vtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses
souliers  la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte,
dont laube lui indiquait la direction. Ferme simplement par une
clenche, cette porte souvrit silencieusement et Perrine se trouva
sur le palier, sans que personne se ft aperu de sa sortie. Alors
elle sassit sur la premire marche de lescalier et, stant
chausse, descendit.

Ah! le bon air! la dlicieuse fracheur! jamais elle navait
respir avec pareille batitude; et par la petite cour elle allait
la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras,
secouant la tte: le bruit de ses pas veilla un chien du
voisinage qui se mit  aboyer, et aussitt dautres chiens lui
rpondirent furieux.

Mais que lui importait: elle ntait plus la vagabonde contre
laquelle les chiens avaient toutes les liberts, et puisquil lui
plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans
doute, -- un droit pay de son argent.

Comme la cour tait trop petite pour son besoin de mouvement, elle
sortit dans la rue par la barrire ouverte, et se mit  marcher au
hasard, droit devant elle, sans se demander o elle allait.
Lombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de
sa tte elle voyait laube blanchir dj la cime des arbres et le
faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour.  ce
moment une sonnerie clata au milieu du profond silence: ctait
lhorloge de lusine qui, en frappant trois coups, lui disait
quelle avait encore trois heures avant lentre aux ateliers.

Quallait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant
de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu ce
moment, et ds lors le mieux tait quelle sassit quelque part o
elle pourrait attendre.

De minute on minute, le ciel stait clairci et les choses autour
delle avaient pris, sous la lumire rasante qui les frappait, des
formes assez distinctes pour quelle reconnt o elle tait.

Prcisment au bord dune entaille qui commenait l, et
paraissait prolonger sa nappe deau, pour la runir  dautres
tangs et se continuer ainsi dentailles en entailles les unes
grandes, les autres petites, au hasard de lexploitation de la
tourbe, jusqu la grande rivire. Ntait-ce pas quelque chose
comme ce quelle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retir,
semblait-il, plus dsert, et aussi plus couvert darbres dont les
files senchevtraient en lignes confuses?

Elle resta l un moment, puis, la place ne lui paraissant pas
bonne pour sasseoir, elle continua son chemin qui, quittant le
bord de lentaille, slevait sur la pente dun petit coteau
bois; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce quelle
cherchait.

Mais, comme elle allait y arriver, elle aperut au bord de
lentaille quelle dominait une de ces huttes en branchages et en
roseaux quon appelle dans le pays des aumuches et qui servent
lhiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors lide lui
vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle sy trouverait
bien cache, sans que personne pt se demander ce quelle faisait
dans les prairies  cette heure matinale, et aussi sans continuer
 recevoir les grosses gouttes de rose qui ruisselaient des
branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient
comme une vraie pluie.

Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une
oseraie un petit sentier  peine trac, qui semblait conduire 
laumuche; elle le prit. Mais, sil y conduisait bien, il ne
conduisait pas jusque dedans car elle tait construite sur un tout
petit lot plant de trois saules qui lui servaient de charpente,
et un foss plein deau la sparait de loseraie, Heureusement un
tronc darbre tait jet sur ce foss, bien quil fut assez
troit, bien quil ft aussi mouill par la rose qui le rendait
glissant, cela ntait pas pour arrter Perrine. Elle le franchit
et se trouva devant une porte en roseaux lis avec de losier
quelle neut qu tirer pour quelle souvrt.

Laumuche tait de forme carre et toute tapisse jusquau toit
dun pais revtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre
faces taient perces des petites ouvertures invisibles du dehors,
mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi
pntrer la lumire; sur le sol tait tendue une paisse couche
de fougres; dans un coin un billot fait dun troc darbre servait
de chaise.

Ah! le joli nid! quil ressemblait peu  la chambre quelle venait
de quitter. Comme elle et t mieux l pour dormir, en bon air,
tranquille, couche dans la fougre, sans autres bruits que ceux
du feuillage et des eaux; plutt quentre les draps si durs de
Mme Franoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses
camarades, dans cette atmosphre horrible dont lodeur toujours
persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.

Elle sallongea sur la fougre, et se tassa dans un coin contre la
moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle
ne tarda pas  se sentir gagne par un doux engourdissement, elle
se remit sur ses jambes, car il ne lui tait pas permis de
sendormir tout  fait, de peur de ne pas sveiller avant
lentre aux ateliers.

Maintenant le soleil tait lev, et, par louverture expose 
lorient, un rayon dor entrait dans laumuche quil illuminait;
au dehors les oiseaux chantaient, et autour de llot, sur
ltang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait
entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de
cris qui annonaient lveil  la vie de toutes les btes de la
tourbire.

Elle mit la tte  une ouverture et vit ces btes sbattre autour
de laumuche en pleine scurit: dans les roseaux, des libellules
voletaient de  et de l; le long des rives, des oiseaux
piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et,
sur ltang couvert dune bue lgre, une sarcelle dun brun
cendr, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entoure
de ses petits quelle tchait de maintenir prs delle par des
appels incessants, mais sans y parvenir, car ils schappaient
pour slancer  travers les nnuphars fleuris o ils
semptraient,  la poursuite de tous les insectes qui passaient 
leur porte. Tout  coup un rayon bleu rapide comme un clair
lblouit, et ce fut seulement aprs quil eut disparu quelle
comprit que ctait un martin-pcheur qui venait de traverser
ltang.

Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa prsence,
aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta  sa
fentre,  le regarder. Comme tout cela tait joli dans cette
frache lumire, gai, vivant, amusant, nouveau  ses yeux, assez
ferique pour quelle se demandt si cette le avec sa hutte
ntait point une petite arche de No.

 un certain moment elle vit ltang se couvrir dune ombre noire
qui passait capricieusement, agrandie, rapetisse sans cause
apparente, et cela lui parut dautant plus inexplicable que le
soleil qui stait lev au-dessus de lhorizon continuait de
briller radieux dans le ciel sans nuage. Do pouvait venir cette
ombre? Les troites fentres de laumuche ne lui permettant pas de
sen rendre compte, elle ouvrit la porte et vit quelle tait
produite par des tourbillons de fume qui passaient avec la brise,
et venaient des hautes chemines de lusine o dj des feux
taient allums pour que la vapeur ft en pression  lentre des
ouvriers.

Le travail allait donc bientt commencer, et il tait temps
quelle quittt laumuche pour se rapprocher des ateliers.
Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal pos sur le
billot quelle navait pas aperu, mais que la pleine lumire qui
sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle
jeta les yeux sur son titre: ctait le _Journal dAmiens_ du 25
fvrier prcdent, et alors elle fit cette rflexion que de la
place quoccupait ce journal sur le seul sige o lon pouvait
sasseoir, aussi bien que de sa date, il rsultait la preuve que
depuis le 25 fvrier laumuche tait abandonne, et que personne
navait pass sa porte.


XVI

Au moment o sortant de loseraie elle arrivait dans le chemin, un
gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de
lusine, et presque aussitt dautres sifflets lui rpondirent 
des distances plus ou moins loignes, par des coups galement
rythms.

Elle comprit que ctait le signal dappel des ouvriers qui
partait de Maraucourt, et se rptait de villages en villages,
Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines
Paindavoine, annonant  leur matre que partout en mme temps on
tait prt pour le travail.

Alors, craignant dtre en retard, elle hta le pas, et en entrant
dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les
seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accols au
chambranle de la porte; dans les cabarets dautres buvaient, dans
les cours, dautres se dbarbouillaient  la pompe; mais personne
ne se dirigeait vers lusine, ce qui signifiait assurment quil
ntait pas encore lheure dentrer aux ateliers, et que, par
consquent, elle navait pas  se presser.

Mais trois petits coups qui sonnrent  lhorloge, et qui furent
aussitt suivis dun sifflement plus fort, plus bruyant que les
prcdents firent instantanment succder le mouvement  cette
tranquillit: des maisons, des cours, des cabarets, de partout
sortit une foule compacte qui emplit la rue comme let fait une
fourmilire, et cette troupe dhommes, de femmes, denfants, se
dirigea vers lusine; les uns fumant leur pipe  toute vapeur; les
autres mchant une crote htivement en stouffant; le plus grand
nombre bavardant bruyamment:  chaque instant des groupes
dbouchaient des ruelles latrales et se mlaient  ce flot noir
quils grossissaient sans le ralentir.

Dans une pousse de nouveaux arrivants Perrine aperut Rosalie en
compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit:

O donc que vous tiez? demanda Rosalie surprise.

-- Je me suis leve de bonne heure, pour me promener un peu.

-- Ah! bon. Je vous ai cherche.

-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je
suis matineuse.

On arrivait  lentre des ateliers, et le flot sengouffrait dans
lusine sous loeil dun homme grand, maigre, qui se tenait  une
certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son
veston, le chapeau de paille rejet en arrire, mais la tte un
peu penche en avant, le regard attentif, de faon que personne ne
dfilt devant lui sans quil le vt.

Le Mince, dit Rosalie dune voix siffle.

Mais Perrine navait pas besoin de ce mot; avant quil lui ft
jet, elle avait devin dans cet homme le directeur Talouel.

Est-ce quil faut que jentre avec vous? demanda Perrine.

-- Bien sr.

Pour elle, le moment tait dcisif, mais elle se raidit contre son
motion: pourquoi ne voudrait-il pas delle puisquon acceptait
tout le monde?

Quand elles arrivrent devant lui, Rosalie dit  Perrine de la
suivre et, sortant de la foule, elle sapprocha sans paratre
intimide:

Msieu le directeur, dit-elle, cest une camarade qui voudrait
travailler.

Talouel jeta un rapide coup doeil sur cette camarade:

Dans un moment nous verrons, rpondit-il.

Et Rosalie, qui savait ce quil convenait de faire, se plaa 
lcart avec Perrine.

 ce moment un brouhaha se produisit  la grille et les ouvriers
scartrent avec empressement, laissant le passage libre au
phaton de M. Vulfran, conduit par le mme jeune homme que la
veille: bien que tout le monde st quil ne pouvait pas voir,
toutes les ttes dhommes se dcouvrirent devant, lui, tandis que
les femmes saluaient dune courte rvrence.

Vous voyez quil narrive pas le dernier, dit Rosalie.

Le directeur fit quelques pas presss au-devant du phaton:

Monsieur Vulfran, je vous prsente mon respect, dit-il le chapeau
 la main.

-- Bonjour, Talouel.

Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et,
quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement
passer les employs quelle connaissait dj: Fabry lingnieur,
Bendit, Mombleux et dautres que Rosalie lui nomma.

Cependant la cohue stait claircie, et maintenant ceux qui
arrivaient couraient, car lheure allait sonner.

Je crois bien que les jeunes vont tre en retard, dit Rosalie 
mi-voix.

Lhorloge sonna, il y eut une dernire pousse, puis quelques
retardataires parurent  la queue leu leu, essouffls, et la rue
se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les
mains dans les poches, il continua  regarder au loin, la tte
haute.

Quelques minutes scoulrent, puis apparut un grand jeune homme
qui ntait pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus
monsieur mme par ses manires et sa tenue soigne que lingnieur
et les employs; tout en marchant  pas hts il nouait sa
cravate, ce quil navait pas eu le temps de faire videmment.

Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ta son chapeau
comme il lavait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que
les deux saluts ne se ressemblaient en rien.

Monsieur Thodore, je vous, prsente mon respect, dit Talouel.

Mais bien que cette phrase ft forme des mmes mots que celle
quil avait adresse  M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la
mme chose, cela tait vident aussi.

Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arriv?

-- Mon Dieu oui, monsieur Thodore, il y a bien cinq minutes.

-- Ah!

-- Vous ntes pas le dernier; cest M. Casimir qui aujourdhui
est en retard, bien que comme vous il nait pas t  Paris; mais
je laperois l-bas.

Tandis que Thodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir
avanait rapidement.

Celui-l ne ressemblait en rien  son cousin, pas plus dans sa
personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa
devant le directeur, cette raideur se prcisa dans la courte
inclinaison de tte quil lui adressa sans un seul mot.

Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui
prsenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut
disparu quil se tourna vers Rosalie:

Quest-ce quelle sait faire ta camarade?

Perrine rpondit elle-mme  cette question:

Je nai pas encore travaill dans les usines, dit-elle dune
voix quelle seffora daffermir.

Talouel lenveloppa dun rapide coup doeil, puis sadressant 
Rosalie:

Dis de ma part  Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste!
plus vite que a.

-- Quest-ce que cest que les wagonets? demanda Perrine en
suivant Rosalie  travers les vastes cours qui sparaient les
ateliers les uns des autres. Serait-elle en tat daccomplir ce
travail, en aurait-elle la force, lintelligence? fallait-il un
apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui
langoissaient dautant plus que maintenant quelle se voyait
admise dans lusine, elle sentait quil dpendait delle de sy
maintenir.

Nayez donc pas peur, rpondit Rosalie qui avait compris son
motion; rien nest plus facile.

Perrine devina le sens de ces paroles plutt quelle ne les
entendit; car, depuis quelques, instants dj, les machines, les
mtiers staient mis en marche dans lusine, morte lorsquelle y
tait entre, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel
se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux
ateliers, les mtiers  tisser battaient, les navettes couraient,
les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres
de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient
le vertige des oreilles  celui des yeux.

Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends
pas.

-- Lhabitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce
nest pas difficile; il ny a qu charger les cannettes sur les
wagonets; savez-vous ce que cest quun wagonet?

-- Un petit wagon, je pense.

-- Justement, et quand le wagonet est plein,  le pousser jusquau
tissage o on le dcharge; un bon coup au dpart, et a roule tout
seul.

-- Et une cannette, quest-ce que cest au juste?

-- Vous ne savez pas ce que cest quune cannette? oh! Puisque je
vous ai dit hier que les cannetires taient des machines 
prparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que
cest.

-- Pas trop.

Rosalie la regarda, se demandant videmment si elle tait stupide;
puis-elle continua:

Enfin, cest des broches enfonces dans des godets, sur
lesquelles senroule le fil; quand elles sont pleines, on les
retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un
petit chemin de fer, et on les mne aux ateliers de tissage; a
fait une promenade; jai commenc par l, maintenant je suis aux
cannettes.

Elles avaient travers un ddale de cours, sans que Perrine,
attentive  ces paroles, pour elles si pleines dintrt, put
arrter ses yeux sur ce quelle voyait autour delle, quand
Rosalie lui dsigna de la main une ligne de btiments neufs,  un
tage, sans fentres, mais clairs  lexposition du nord par des
chssis vitrs qui formaient la moiti du toit.

Cest l, dit-elle.

Et aussitt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans
une longue salle, o la valse vertigineuse de milliers de broches
en mouvement produisait un vacarme assourdissant.

Cependant, malgr le tapage, elles entendirent une voix dhomme
qui criait:

Te voil, rdeuse!

-- Qui, rdeuse? qui rdeuse? scria Rosalie, ce nest pas moi,
entendez-vous, pre la Quille?

-- Do viens-tu?

-- Cest lMince qui ma dit de vous amener cette jeune fille pour
que vous la mettiez aux wagonets,

Celui qui leur avait adress cet aimable salut tait un vieil
ouvrier  jambe de bois, estropi une dizaine dannes auparavant
dans lusine, do son nom de la Quille. Pour ses invalides, on
lavait mis surveillant aux cannetires, et il faisait marcher les
enfants placs sous ses ordres, rondement, rudement, toujours
grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces
machines est assez pnible, demandant autant dattention de loeil
que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les
remplacer par dautres vides, rattacher les fils casss, et il
tait convaincu que sil ne jurait pas et ne criait pas
continuellement, en appuyant chaque juron dun vigoureux coup du
pilon de sa jambe de bois appliqu sur le plancher, il verrait ses
broches arrtes, ce qui pour lui tait intolrable. Mais comme,
au fond, il tait bon homme, on ne lcoutait gure, et,
dailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage
des machines.

Avec tout a, tes broches sont arrtes! cria-t-il  Rosalie en
la menaant du poing.

-- Cest-y ma faute?

-- Mets-toi au travail pus vite que a.

Puis, sadressant  Perrine:

Comment tappelles-tu?

Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande quelle
aurait d prvoir, puisque la veille Rosalie la lui avait pose,
la surprit, et elle resta interloque.

Il crut quelle navait pas entendu et, se penchant vers elle, il
cria en frappant un coup de pilon sur le plancher:

Je te demande ton nom.

Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui
quelle avait dj donn:

Aurlie, dit-elle.

-- Aurlie qui?

-- Cest tout.

-- Bon; viens avec moi.

Il la conduisit devant un wagonet gar dans un coin, et lui rpta
les explications de Rosalie, sarrtant  chaque mot pour crier:

Comprends-tu?

 quoi elle rpondait dun signe de tte affirmatif.

Et de fait son travail tait si simple quil et fallu quelle ft
stupide pour ne pas pouvoir sen acquitter; et, comme elle y
apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le pre la
Quille, jusqu la sortie, ne cria pas plus dune douzaine de fois
aprs elle, et encore plutt pour lavertir que pour la gronder:

Ne tamuse pas en chemin.

Samuser elle ny pensait pas, mais au moins, tout en poussant son
wagonet dun bon pas rgulier, sans sarrter, pouvait-elle
regarder ce qui se passait dans les diffrents quartiers quelle
traversait, et voir ce qui lui avait chapp pendant quelle
coutait les explications de Rosalie? Un coup dpaule pour mettre
son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se
prsentait un encombrement, et ctait tout; ses yeux, comme ses
ides, avaient pleine libert de courir comme elle voulait.

 la sortie, tandis que chacun se htait pour rentrer chez soi,
elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de
pain quelle mangea en flnant par les rues, et en humant la bonne
odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles
elle passait, lentement quand ctait une soupe quelle aimait,
plus vite quand cen tait une qui la laissait indiffrente. Pour
sa faim, une demi-livre de pain tait mince, aussi disparut-elle
vite; mais peu importait, depuis le temps quelle tait habitue 
imposer silence  son apptit, elle ne sen portait pas plus mal:
il ny a que les gens habitus  trop manger qui simaginent quon
ne peut pas rester sur sa faim; de mme, il ny a que ceux qui ont
toujours eu leurs aises, pour croire quon ne peut pas boire  sa
soif, dans le creux de sa main, au courant dune claire rivire.


XVII

Bien avant lheure de la rentre aux ateliers, elle se trouva  la
grille des shdes, et  lombre dun pilier, assise sur une borne,
elle attendit le sifflet dappel, en regardant des garons et des
filles de son ge arrivs comme elle en avance, jouer  courir ou
 sauter, mais sans oser se mler  leurs jeux, malgr lenvie
quelle en avait.

Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail,
activ comme dans la matine par les cris et les coups de pilon de
la Quille, mais mieux justifis que dans la matine, car  la
longue la fatigue,  mesure que la journe avanait, se faisait
plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et
dcharger le wagonet, lui donner un coup dpaule pour le
dmarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, larrter,
qui ntait quun jeu en commenant, rpt, continu sans
relche, devenait un travail, et avec les heures, les dernires
surtout, une lassitude quelle navait jamais connue, mme dans
ses plus dures journes de marche, avait pes sur elle.

Ne lambine donc pas comme a! criait la Quille.

Secoue par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle
allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour
ralentir aussitt quelle se voyait hors de sa porte. Et
maintenant tout  sa besogne, qui lengourdissait, elle navait
plus de curiosit et dattention que pour compter les sonneries de
lhorloge, les quarts, la demie, lheure, se demandant quand la
journe finirait et si elle pourrait aller jusquau bout.

Quand cette question langoissait, elle sindignait et se dpitait
de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les
autres qui ntant ni plus ges, ni plus fortes quelle,
sacquittaient de leur travail sans paratre en souffrir; et
cependant elle se rendait bien compte que ce travail tait plus
dur que le sien, demandait plus dapplication desprit, plus de
dpense dagilit. Que ft-elle devenue si, au lieu de la mettre
aux wagonets, on lavait tout de suite employe aux cannettes?
Elle ne se rassurait quen se disant que ctait lhabitude qui
lui manquait, et quavec du courage, de la volont, de la
persvrance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme
pour tout, il ny avait qu vouloir, et elle voulait, elle
voudrait. Quelle ne faiblit pas tout  fait ce premier jour, et
le second serait moins pnible, moins le troisime que le second.

Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et
aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilit
quelle leur enviait, lorsque tout  coup elle vit Rosalie, qui
rattachait un fil, tomber  ct de sa voisine: un grand cri
clata, en mme temps tout sarrta; et au tapage des machines,
aux ronflements, aux vibrations, aux trpidations du sol, des murs
et du vitrage succda un silence de mort, coup dune plainte
enfantine:

Oh! la! la!

Garons, filles, tout le monde stait prcipit; elle fit comme
les autres, malgr les cris de la Quille qui hurlait:

Tonnerre! mes broches arrtes!

Dj Rosalie avait t releve; on sempressait autour delle,
ltouffant.

Quest-ce quelle a?

Elle-mme rpondit:

La main crase,

Son visage tait ple, ses lvres dcolores tremblaient, et des
gouttes de sang tombaient de sa main blesse sur le plancher.

Mais, vrification faite, il se trouva quelle navait que deux
doigts blesss, et peut-tre mme un seul cras ou fortement
meurtri.

Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion,
entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie.

Allez-vous me fiche le camp? Vl-t-il pas une affaire!

-- Ctait peut-tre pas une affaire quand vous avez eu la quille
crase, murmura une voix.

Il chercha qui avait os lcher cette rflexion irrespectueuse,
mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas.
Alors il nen cria que plus fort:

Fichez-moi le camp!

Lentement on se spara, et Perrine comme les autres allait
retourner  son wagonet quand la Quille lappela:

H, la nouvelle arrive, viens ici, toi, plus vite que a.

Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle tait plus
coupable que toutes celles qui avaient abandonn leur travail;
mais il ne sagissait pas de la punir.

Tu vas conduire cette bte-l chez le directeur, dit-il.

-- Pourquoi que vous mappelez bte? cria Rosalie, car dj le
tapage des machines avait recommenc.

-- Pour ttre fait prendre la patte, donc.

-- Cest-y ma faute?

-- Bien sr que cest ta faute, maladroite, feignante...

Cependant il sadoucit: As-tu mal?

-- Pas trop.

-- Alors file.

Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blesse,
la gauche, dans sa main droite.

Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine.

-- Merci bien; ce nest pas la peine, je peux marcher.

-- Alors cela ne sera rien, nest-ce pas?

-- On ne sait pas; ce nest jamais le premier jour quon souffre,
cest plus tard.

-- Comment cela vous est-il arriv?

-- Je ny comprends rien; jai gliss.

-- Vous tes peut-tre fatigue, dit Perrine pensant  elle-mme.

-- Cest toujours quand on est fatigu quon sestropie; le matin
on est plus souple et on fait attention. Quest-ce que va dira
tante Znobie?

-- Puisque ce nest pas votre faute.

-- Mre Franoise croira bien que ce nest pas ma faute, mais
tante Znobie dira que cest pour ne pas travailler.

-- Vous la laisserez dire.

-- Si vous croyez que cest amusant dentendre dire.

Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrtaient
pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand
nombre lcoutaient indiffremment, en gens qui sont habitus 
ces sortes de choses et se disent que a a toujours t ainsi; on
est bless comme on est malade, on a de la chance ou on nen a
pas; chacun son tour, toi aujourdhui, moi demain; dautres se
fchaient:

Quand ils nous auront tous estropis!

-- Aimes-tu mieux crever de faim?

Elles arrivrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre
de lusine, englob dans un grand btiment en briques vernisses
bleues et rases, o tous les autres bureaux taient runis; mais
tandis que ceux-l, mme celui de M. Vulfran, navaient rien de
caractristique, celui du directeur se signalait  lattention par
une vranda vitre  laquelle on arrivait par un perron  double
rvolution.

Quand elles entrrent sous cette vranda, elles furent reues par
Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine
sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la
tte.

Il paraissait furieux:

Quest-ce quelle a encore celle-l? cria-t-il.

Rosalie montra sa main ensanglante.

Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte! cria-t-il.

Pendant quelle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la
vranda  grands pas; quand elle leut tortill autour de sa main,
il revint se camper devant elle:

Vide la poche.

Elle regarda sans comprendre.

Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.

Elle fit ce quil commandait et tira de sa poche un attirail de
choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets,
un d, un morceau de jus de rglisse, trois sous et un petit
miroir en zinc.

Il le saisit aussitt:

Jen tais sur, scria-t-il, pendant que tu te regardais dans
ton miroir un fil aura cass, ta cannette sest arrte, tu as
voulu rattraper le temps perdu, et voila.

-- Je me suis pas regarde dans ma glace, dit-elle.

-- Vous tes toutes les mmes; avec a que je ne vous connais pas.
Et maintenant quest-ce que tu as?

-- Je ne sais pas; les doigts crass.

-- Quest-ce que tu veux que jy fasse?

-- Cest le pre la Quille qui menvoie  vous.

Il stait retourn vers Perrine.

Et toi, quest-ce que tu as?

-- Moi, je nai rien, rpondit-elle dcontenance par cette
duret.

-- Alors?...

-- Cest la Quille qui lui a dit de mamener  vous, acheva
Rosalie.

-- Ah! il faut quon tamne; eh bien alors quelle te conduise
chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enqute, et si
tu as faut, gare  toi!

Il parlait avec des clats de voix qui faisaient rsonner les
vitres de la vranda, et qui devaient sentendre dans tous les
bureaux.

Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui
marchait avec prcaution en ne quittant pas de la main le mur du
vestibule:

Quest-ce quil y a, Talouel?

-- Rien, monsieur, une fille des cannetires qui sest fait
prendre la main.

-- O est-elle?

-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui.

-- Nest-ce pas la voix de la petite fille de Franoise? dit-il.

-- Oui, monsieur Vulfran, cest moi, cest moi Rosalie.

Et elle se mit  pleurer, car les paroles dures lui avaient
jusque-l serr le coeur et laccs de compassion avec lequel ces
quelques mots lui taient adresss le dtendait.

Quest-ce que tu as, ma pauvre fille?

-- En voulant rattacher un fil jai gliss, je ne sais comment, ma
main sest trouve prise, jai deux doigts crass... il me
semble.

-- Tu souffres beaucoup?

-- Pas trop.

-- Alors pourquoi pleures-tu?

-- Parce que vous ne me bousculez pas.

Talouel haussa les paules.

Tu peux marcher? demanda M. Vulfran.

-- Oh! oui, monsieur Vulfran.

-- Rentre vite chez toi; on va tenvoyer M. Ruchon.

Et sadressant  Talouel:

crivez une fiche  M. Ruchon pour lui dire de passer tout de
suite chez Franoise; soulignez tout de suite, ajoutez blessure
urgente.

Il revint  Rosalie:

Veux-tu quelquun pour te conduire?

-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, jai une camarade.

-- Va, ma fille; dis  ta grandmre que tu seras paye.

Ctait Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous
le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles
traversrent les cours pour gagner la sortie quelle trahit son
motion:

II est bon M. Vulfran.

-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas;
et puis il na pas le temps, il a dautres affaires dans la tte,

-- Enfin il a t bon pour vous.

Rosalie se redressa:

Oh! moi, vous savez, je le fais penser  son fils; alors vous
comprenez, ma mre tait la soeur de lait de M. Edmond.

-- Il pense  son fils?

-- Il ne pense qu a.

On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir
teint de sang dont la main de Rosalie tait enveloppe provoquant
la curiosit; quelques voix aussi les interrogeaient:

Tes blesse?

-- Les doigts crass.

-- Ah! malheur!

Il y avait autant de compassion que de colre dans ce cri, car
ceux qui le profraient pensaient que ce qui venait darriver 
cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou  linstant mme
dans les leurs, mari, pre, enfants: tout le monde  Maraucourt ne
vivait-il pas de lusine?

Malgr ces arrts, elles approchaient de la maison de mre
Franoise, dont dj la barrire grise se montrait au bout du
chemin.

Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie.

-- Je veux bien.

-- a retiendra peut-tre tante Znobie.

Mais la prsence de Perrine ne retint pas du tout la terrible
tante qui, en voyant Rosalie arriver  une heure insolite, et en
apercevant sa main enveloppe, poussa les hauts cris:

Te vl blesse, coquine! Je parie que tu las fait exprs.

-- Je serai paye, rpliqua Rosalie rageusement.

-- Tu crois a?

-- M. Vulfran me la dit.

Mais cela ne calma pas tante Znobie, qui continua de crier si
fort que mre Franoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil;
mais ce ne fut pas par des paroles de colre quelle accueillit sa
petite-fille: courant  elle, elle la prit dans ses bras:

Tu es blesse? scria-t-elle.

-- Un peu, grandmaman, aux doigts; ce nest rien.

-- Il faut aller chercher M. Ruchon.

-- M. Vulfran la fait prvenir.

Perrine se disposait  les suivre dans la maison, mais tante
Znobie se retournant sur elle larrta:

Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner?

-- Merci, cria Rosalie.

Perrine navait plus qu retourner  latelier, ce quelle fit;
mais au moment o elle allait arriver  la grille des shdes, un
long coup de sifflet annona la sortie.


XVIII

Dix fois, vingt fois pendant la journe, elle stait demand
comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambre o elle
avait failli touffer, o elle avait peu dormi.

Certainement elle y toufferait tout autant la nuit suivante et
elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans
un bon repos  rparer lpuisement de la fatigue du jour,
quarriverait-il?

Ctait une question terrible dont elle pesait toutes les
consquences; quelle net pas la force de travailler, on la
renvoyait et cen tait fini de ses esprances; quelle devint
malade, on la renvoyait encore mieux, et elle navait personne 
qui demander soins et secours: le pied dun arbre dans un bois,
ctait ce qui lattendait, cela et rien autre chose.

Il est vrai quelle avait bien le droit de ne plus occuper le lit
pay par elle; mais alors o en trouverait-elle un autre, et
surtout que dirait-elle  Rosalie pour expliquer dune faon
acceptable que ce qui tait bon pour les autres ne ltait pas
pour elle? Comment les autres, quand elles connatraient ses
dgots, la traiteraient-elles? Ny aurait-il pas l une cause
danimosit qui pouvait la contraindre  quitter lusine? Ce
ntait pas seulement bonne ouvrire quelle devait tre, ctait
encore ouvrire comme les autres ouvrires.

Et la journe stait coule sans quelle ost se rsoudre 
prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la
situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit
pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se
passerait  la chambre, qui y coucherait ou ny coucherait point,
et par consquent ses questions ne seraient pas  craindre.
Dautre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambre ne
savait qui avait t leur voisine pour une nuit, elles ne
soccuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait trs
bien avoir pris un logement ailleurs.

Cela tabli, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu
trouver o elle irait coucher si elle abandonnait la chambre.
Mais elle navait pas  chercher. Combien souvent navait-elle pas
pens  laumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien
l pour dormir si ctait possible! rien  craindre de personne
puisquelle ntait frquente que pendant la saison de la chasse,
ainsi que le numro du _Journal dAmiens_ le prouvait: un toit sur
la tte, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche
de fougres sches; sans compter le plaisir dhabiter dans une
maison  soi, la ralit dans le rve.

Et voil que ce qui semblait irralisable devenait tout  coup
possible et facile.

Elle neut pas une seconde dhsitation, et aprs avoir t chez
le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu
de retourner chez mre Franoise, elle reprit le chemin quelle
avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.

Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de
Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme
elle ne voulait point, quils la vissent se glisser dans le
sentier de loseraie, elle alla sasseoir dans le taillis qui
dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait
laumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur ltang, en
face du soleil couchant, assure que personne ne viendrait la
dranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement
agrable que davaler les morceaux en marchant, comme elle avait
fait pour son djeuner.

Elle tait si ravie de cet arrangement quelle avait hte de le
mettre  excution; mais elle dut attendre assez longtemps, car
aprs un passant, il en arrivait un autre, et aprs celui-l
dautres encore; alors lide lui vint de prparer son
emmnagement dans laumuche, qui sans doute tait propre et
confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques
soins.

Le taillis o elle tait assise se trouvait en grande partie form
de maigres bouleaux sous lesquels avaient pouss des fougres;
quelle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle
pourrait balayer son appartement; quelle coupt une botte de
fougres sches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et
chaud.

Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernires heures de son
travail, avait si lourdement pes sur elle, elle se mit tout de
suite  louvrage: promptement le balai fut runi, li avec un
brin dosier, emmanch dun bton; non moins vite la botte de
fougre fut coupe et serre dans une hart de saule de faon 
pouvoir tre facilement transporte dans laumuche.

Pendant ce temps les derniers retardataires avaient pass dans le
chemin, maintenant dsert aussi loin quelle pouvait voir et
silencieux; le moment tait donc venu de se rapprocher du sentier
de loseraie. Ayant charg la botte de fougre sur son dos et pris
son balai  la main, elle descendit du taillis en courant, et en
courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut
quelle ralentit cette allure, car la botte de fougre
saccrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer quen
se baissant  quatre pattes.

Arrive dans llot, elle commena par sortir ce qui se trouvait
dans laumuche, cest--dire le billot et la fougre, puis elle se
mit  tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur
ltang comme dans les roseaux, slevrent des vols bruyants, des
piaillements, des cris de toutes les btes que ce remue-mnage
troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces
rives o depuis longtemps ils taient matres.

Lespace tait si troit quelle eut vite achev son nettoyage, si
consciencieusement quelle le fit, et elle neut plus qu rentrer
le billot ainsi que la vieille fougre en la recouvrant de la
sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des
herbes fleuries au milieu desquelles elle avait pouss.

Maintenant il tait temps de souper et son estomac criait famine
presque aussi fort que sur la route dcouen  Chantilly.
Heureusement ces mauvais jours taient passs, et tablie dans
cette jolie petite le, son coucher assur, nayant rien 
craindre de personne, ni de la pluie, ni de lorage, ni de quoi
que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle
et douce soire, elle ne devait se rappeler ses misres que pour
les comparer  lheure prsente et se fortifier dans lesprance
du lendemain.

Comme en mangeant lentement son pain, quelle coupait, par petits
morceaux de peur de lmietter, elle ne faisait plus de bruit, la
population de ltang, rassure, revenait  son nid pour la nuit,
et  chaque instant ctaient des vols qui rayaient lor du
couchant, ou des apparitions doiseaux aquatiques qui sortaient
avec prcaution des roseaux et nageaient doucement, le cou
allong, la tte aux coutes pour reconnatre la position. Et
comme leur rveil lavait amuse le matin, leur coucher maintenant
la charmait.

Quant elle eut achev son pain, qui tourna court, bien quelle
fit,  mesure quil diminuait, les morceaux de plus en plus
petits, les eaux de ltang, quelques instants auparavant
brillantes comme un miroir, taient devenues sombres, et le ciel
avait teint son blouissant incendie; dans quelques minutes la
nuit descendrait sur la terre, lheure du coucher avait sonn.

Mais avant de fermer sa porte et de stendre sur son lit de
fougre, elle voulut prendre une dernire prcaution, qui tait
denlever le pont jet sur le foss. Assurment elle se croyait en
pleine scurit dans laumuche; personne ne viendrait la dranger,
de cela elle tait sre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en
approcher sans que les habitants de ltang, qui avaient loreille
fine, lui donnassent lveil par leurs cris; mais enfin, tout cela
nempchait pas que lenlvement du pont, sil tait possible, ne
ft une bonne chose.

Et puis il ny avait pas que la question de scurit dans cet
enlvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne
serait pas amusant de se dire quelle tait sans aucune
communication avec la terre, dans une vraie le dont elle prenait
possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur
le toit comme cela se voit dans les rcits de voyages, et de tirer
un coup de canon.

Vivement elle se mit  louvrage, et ayant avec son manche  balai
dgag la terre qui  chaque bout entourait le tronc de saule
servant de pont, elle put le tirer sur son bord.

Maintenant elle tait; bien chez elle, matresse dans son royaume,
reine de son le quelle sempressa de baptiser, comme font les
grands voyageurs; et pour le nom elle neut pas une seconde
dembarras ou dhsitation: que pouvait-elle trouver de mieux que
celui qui rpondait  sa situation prsente:

-- _Good hope_.

Il y avait bien dj le cap de Bonne-Esprance; mais on ne peut
pas confondre un cap avec une le.


XIX

Cest trs amusant dtre, reine, surtout quand on na ni sujets,
ni voisins, mais encore faut-il navoir rien autre chose  faire
que de se promener de ftes en ftes  travers ses tats.

Et justement elle nen tait pas encore  lheureuse priode des
ftes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant,
la population volatile de ltang la rveilla par son aubade, et
quun rayon de soleil, passant par une des ouvertures de
laumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que
ce ntait plus  poings ferms quelle pouvait dormir, mais assez
lgrement au contraire, pour se rveiller lorsque le premier coup
de sifflet ferait entendre son appel.

Mais le sommeil le plus, solide nest pas toujours le meilleur,
cest bien plutt celui qui sinterrompt, reprend, sinterrompt
encore et donne ainsi la conscience de la rverie qui se suit et
senchane; et sa rverie navait rien que dagrable et de riant:
en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu quelle
ne sen souvenait mme plus; son lit tait doux, chaud, parfum;
lair quelle respirait embaumait le foin fan; les oiseaux la
beraient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rose
condense sur les feuilles de saules qui tombaient dans leau
faisaient une musique cristalline.

Quand le sifflet dchira le silence de la campagne, elle fut vite
sur ses pieds, et aprs une toilette soigne au bord de ltang,
elle se prpara  partir. Mais sortir de son le en remettant le
pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarit,
prsentait ce danger doffrir le passage  ceux qui pourraient
vouloir entrer dans laumuche, si tant tait que quelquun et
avant lhiver cette ide invraisemblable. Elle restait devant le
foss, se demandant si elle pourrait le franchir dun bond, quand
elle aperut une longue branche qui tayait laumuche du cot o
les saules manquaient, et la prenant, elle sen servit pour sauter
le foss  la perche, ce qui pour elle, habitue  cet exercice
quelle avait pratiqu bien souvent, fut un jeu. Peut-tre tait-
ce l une faon peu noble de sortir de son royaume, mais comme
personne ne lavait vue, au fond cela importait peu; dailleurs
les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont
interdites aux vieilles.

Aprs avoir cach sa perche dans lherbe de loseraie pour la
retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et
arriva  lusine une des premires. Alors, en attendant, elle vit
des groupes se former et discuter avec une animation quelle
navait pas remarque la veille. Que se passait-il donc?

Quelques mots quelle entendit au hasard le lui apprirent:

Pove fille!

-- On y a cop le d.

-- Lptiot d?

-- Lptiot.

-- Et lote?

-- On y a pas cop.

-- All a criai?

-- Ctait des beuglements  faire pleurer ceux qui ly
entendaient.

Perrine navait pas besoin de demander . qui on avait coup le
doigt; et aprs le premier saisissement de la surprise, son coeur
se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours,
mais celle qui lavait accueillie  son arrive, qui lavait
guide, lavait traite en camarade, ctait cette pauvre fille
qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester
estropie.

Elle rflchissait dsole, quand, en levant les yeux
machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla
 lui, sans bien savoir ce quelle faisait et sans se rendre
compte de la libert quelle prenait, dans son humble position,
dadresser la parole  un personnage de cette importance, qui de
plus tait Anglais.

Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous
demander, si vous le savez, comment va Rosalie?

Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui
rpondre:

Jai vu sa grandmre, ce matin, qui ma dit quelle avait bien
dormi.

-- Ah! monsieur, je vous remercie.

Mais Bendit, qui de sa vie navait jamais remerci personne, ne
sentit pas tout ce quil y avait dmotion et de cordiale
reconnaissance dans laccent de ces quelques mots.

Je suis bien aise, dit-il en continuant son chemin.

Pendant toute la matine elle ne pensa qu Rosalie, et elle put
dautant plus librement suivre sa vision que dj elle tait faite
 son travail qui nexigeait plus lattention.

 la sortie, elle courut  la maison de mre Franoise, mais comme
elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle nalla
pas plus loin que le seuil de la porte.

Voir Rosalie, pourquoi faire? Le mdecin a dit quil ne fallait
pas lluger. Quand elle se lvera, elle vous racontera comment
elle sest fait estropier, limbcile!

La faon dont elle avait t accueillie le matin lempcha de
revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux
reue, elle navait qu rentrer dans son le quelle avait hte
de revoir. Elle la retrouva telle quelle lavait quitte, et ce
jour-l nayant pas de mnage  faire, elle put souper tout de
suite. Elle stait promis de prolonger ce souper; mais si petits
quelle coupt ses morceaux de pain, elle ne put pas les
multiplier indfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le
soleil tait encore haut  lhorizon; alors, sasseyant au fond de
laumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle
ltang et au loin les prairies coupes de rideaux darbres, elle
rva au plan de vie quelle devait se tracer.

Pour son existence matrielle, trois points principaux dune
importance capitale se prsentaient: le logement, la nourriture,
lhabillement.

Le logement, grce  la dcouverte quelle avait eu lheureuse
chance de faire de cette le, se trouvait assur au moins jusquen
octobre, sans quelle et rien  dpenser.

Mais la question de nourriture et dhabillement ne se rsolvait
pas avec cette facilit.

tait-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de
pain par jour ft un aliment suffisant pour entretenir les forces
quelle dpensait dans son travail? Elle nen savait rien, puisque
jusqu ce moment elle navait pas travaill srieusement; la
peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait,
seulement ctait par accident, pour quelques jours malheureux
suivis dautres qui effaaient tout; tandis que le travail rpt,
continu, elle navait aucune ide de ce quil pouvait tre, pas
plus que des dpenses quil exigeait  la longue. Sans doute, elle
trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce
ntait l, en somme, quun ennui pour qui avait connu comme elle
le supplice de la faim; quelle restt sur son apptit ntait
rien, si elle conservait la sant et la force. Dailleurs, elle
pourrait bientt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain
un peu de beurre, un morceau de fromage; elle navait donc qu
attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines mme
ntaient rien.

Au contraire lhabillement, au moins pour plusieurs de ses
parties, tait dans un tat de dlabrement qui lobligeait  agir
au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques
journes de sjour auprs de La Rouquerie, ne tenaient plus.

Ses souliers particulirement staient si bien amincis que la
semelle flchissait sous le doigt quand elle la ttait: il ntait
pas difficile de calculer le moment o elle se dtacherait de
lempeigne, et cela se produirait dautant plus vite que, pour
conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrs
depuis peu, o lusure tait rapide. Quand cela arriverait,
comment ferait-elle? videmment elle devrait, acheter de nouvelles
chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; o trouverait-elle
largent de cette dpense?

La premire chose  faire, celle qui pressait le plus, tait de se
fabriquer des chaussures, et cela prsentait pour elle des
difficults qui tout dabord, quand elle en envisagea lexcution,
la dcouragrent. Jamais elle navait eu lide de se demander ce
qutait un soulier; mais quand elle en eut retir un de son pied
pour lexaminer, et quelle vit comment lempeigne tait cousue 
la semelle, le quartier runi  lempeigne et le talon ajout au
tout, elle comprit que ctait un travail au-dessus de ses forces
et de sa volont, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour
lart du cordonnier. Fait dune seule pice et dans un morceau de
bois, un sabot tait par cela mme plus facile; mais comment le
creuser quand, pour tout outil, elle navait que son couteau?

Elle rflchissait tristement  ces impossibilits, quand ses
yeux, errant vaguement sur ltang et ses rives, rencontrrent une
touffe de roseaux qui les arrta: les tiges de ces roseaux taient
vigoureuses, hautes, paisses, et parmi celles pousses au
printemps, il y en avait de lanne prcdente, tombes dans
leau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une
ide sveilla dans son esprit: on ne se chausse pas quavec des
souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des
espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tresss et le
dessus en toile. Pourquoi nessayerait-elle pas de se tresser des
semelles avec ces roseaux qui semblaient pousss l exprs pour
quelle les employt, si elle en avait lintelligence?

Aussitt elle sortit de son le, et, suivant la rive, elle arriva
 la touffe de roseaux, o elle vit quelle navait qu prendre 
brasse parmi les meilleures tiges, cest--dire celles qui, dj
dessches, taient cependant flexibles encore et rsistantes.

Elle en coupa rapidement une grosse botte quelle rapporta dans
laumuche o aussitt elle se mit  louvrage.

Mais aprs avoir fait un bout de tresse dun mtre de long  peu
prs, elle comprit que cette semelle, trop lgre parce quelle
tait trop creuse, naurait aucune solidit, et quavant de
tresser les roseaux, il fallait quils subissent une prparation
qui, en crasant leurs fibres, les transformerait en grosse
filasse.

Cela ne pouvait larrter ni lembarrasser: elle avait un billot
pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait quun maillet
ou un marteau; une pierre arrondie quelle alla choisir sur la
route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commena  battre
les roseaux, mais sans les mler. Lombre de la nuit la surprit
dans son travail; et elle se coucha en rvant aux belles
espadrilles  rubans bleus quelle chausserait bientt, car elle
ne doutait pas de russir, sinon la premire fois, au moins la
seconde, la troisime, la dixime.

Mais elle nalla pas jusque-l: le lendemain soir elle avait assez
de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant
achet une alne courbe qui lui cota un sou, une pelote de fil un
sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du mme prix, vingt
centimtres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept
sous, qui taient tout ce quelle pouvait dpenser, si elle ne
voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de faonner
une semelle  limitation de celle de son soulier: la premire se
trouva  peu prs ronde, ce qui nest pas prcisment la forme du
pied; la deuxime, plus tudie, ne ressembla  rien; la troisime
ne fut gure mieux russie; mais enfin la quatrime, bien serre
au milieu, largie aux doigts, rapetisse au talon, pouvait tre
accepte pour une semelle.

Quelle joie! Une fois de plus la preuve tait faite quavec de la
volont, de la persvrance, on russit ce quon veut fermement,
mme ce qui dabord parait impossible, et quon na pour toute
aide quun peu dingniosit, sans argent, sans outils, sans rien.

Loutil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, ctait des
ciseaux. Mais leur achat entranerait une telle dpense, quelle
devait sen passer. Heureusement elle avait son couteau; et au
moyen dune pierre  aiguiser quelle alla chercher dans le lit de
la rivire, elle put le rendre assez coupant pour tailler le
coutil appliqu  plat sur le billot.

La couture de ces pices dtoffe nalla pas non plus sans
ttonnements et recommencements; mais enfin elle en vint  bout,
et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chausse de
belles espadrilles grises quun ruban bleu crois sur ses bas
retenait bien  la jambe.

Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soires et trois
matines commences ds le jour levant, elle stait demande ce
quelle ferait de ses souliers, alors quelle quitterait sa
cabane. Sans doute, elle navait pas  craindre quils fussent
vols par des gens qui les trouveraient dans laumuche, puisque
personne ny entrait. Mais ne pourraient-ils pas tre rongs par
des rats? Si cela se produisait, quel dsastre! Pour aller au-
devant de ce danger, il fallait donc quelle les serrt dans un
endroit o les rats, qui pntrent partout, ne pourraient pas les
atteindre; et ce quelle trouva de mieux, puisquelle navait ni
armoire, ni bote, ni rien qui fermt, ce fut de les suspendre 
son plafond par un brin dosier.


XX

Si elle tait fire de ses chaussures, elle avait dautre part
cependant des inquitudes sur la faon dont elles allaient se
comporter en travaillant: la semelle ne slargirait-elle pas, le
coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune
forme?

Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-
elle souvent  ses pieds. Tout dabord elles avaient rsist; mais
cela continuerait-il?!

Ce mouvement, sans doute, provoqua lattention dune de ses
camarades qui, ayant regard les espadrilles, les trouva  son
got et en fit compliment  Perrine.

O qucest que vo avez achet ces chaussons? demanda-t-elle.

-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.

-- Cest joli tout de mme; a cote-t-y cher?

-- Je les ai faites moi-mme avec des roseaux tresss et quatre
sous de coutil.

-- Cest joli.

Ce succs la dcida  entreprendre un autre travail, beaucoup plus
dlicat, auquel elle avait bien souvent pens, mais en lcartant
toujours, autant parce quil entranait une trop grosse dpense
que parce quil se prsentait entour de difficults de toutes
sortes. Ce travail, ctait de se tailler et de se coudre une
chemise pour remplacer la seule quelle possdt maintenant et
quelle portait sur le dos, sans pouvoir lter pour la laver.
Combien coteraient deux mtres de calicot, qui lui taient
ncessaires? Elle nen savait rien. Comment les couperait-elle
lorsquelle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y
avait l une srie dinterrogations qui lui donnaient  rflchir;
sans compter quelle se demandait sil ne serait pas plus sage de
commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour
remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient dautant plus
quelle tait oblige de coucher avec. Le moment o ils
labandonneraient tout a fait ntait pas difficile  calculer.
Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain
quotidien, aussi bien que pour le succs de ses projets, il
fallait quelle continut  tre admise  lusine.

Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les
trois francs quelle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put
pas rsister  la tentation de la chemise. Assurment le caraco et
la jupe navaient rien perdu de leur utilit  ses yeux; mais la
chemise aussi tait indispensable, et, de plus, elle se prsentait
avec tout un entourage dautres considrations: habitudes de
propret dans lesquelles elle avait t leve, respect de soi-
mme, qui finirent par lemporter. La veste, le jupon elle les
raccommoderait encore, et comme leur toffe tait de fabrication
solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles
reprises.

Tous les jours, quand a lheure du djeuner elle allait de lusine
 la maison de mre Franoise pour demander des nouvelles de
Rosalie, quon lui donnait ou quon ne lui donnait point, selon
que ctait la grandmre ou la tante qui lui rpondaient, elle
sarrtait, depuis que lenvie de la chemise la tenait, devant une
petite boutique dont la montre se divisait en deux talages, lun
de journaux, dimages, de chansons, lautre de toile, de calicot,
dindienne, de mercerie; se plaant au milieu, elle avait lair de
regarder les journaux ou dapprendre les chansons, mais en ralit
elle admirait les toffes. Comme elles taient heureuses celles
qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se
faire couper autant de ces toffes quelles voulaient! Pendant ses
longues stations, elle avait vu souvent des ouvrires de lusine
entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets
soigneusement envelopps de papier, quelles serraient sur leur
coeur, et elle stait dit que ces joies ntaient pas pour
elle... au moins prsentement.

Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait,
puisque trois pices blanches sonnaient dans sa main, et, trs
mue, elle le franchit.

Vous dsirez? mademoiselle, demanda une petite vieille dune
voix polie, avec un sourire affable.

Comme il y avait longtemps quon ne lui avait parl avec cette
douceur, elle saffermit.

Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez
votre calicot... le moins cher?

-- Jen ai  quarante centimes le mtre.

Perrine eut un soupir de soulagement.

Voulez-vous men couper deux mtres?

-- Cest quil nest pas fameux  luser, tandis que celui 
soixante centimes...

-- Celui  quarante centimes me suffit.

-- Comme vous voudrez; ce que jen disais, ctait pour vous
renseigner; je naime pas les reproches.

-- Je ne vous en ferai pas, madame.

La marchande avait pris la pice du calicot  quarante centimes,
et Perrine remarqua quil ntait ni blanc, ni lustr comme celui
quelle avait admir dans la montre.

Et avec a? demanda la marchande, quand elle eut dchir le
calicot avec un claquement sec.

-- Je voudrais du fil.

-- En pelote, en cheveau, en bobine?...

-- Le moins cher.

-- Voil une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix-
huit sous.

 son tour, Perrine prouva la joie de sortir de cette boutique en
serrant contre elle ses deux mtres de calicot envelopps dans un
vieux journal invendu: elle navait, sur ses trois francs, dpens
que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusquau
samedi suivant, cest--dire quaprs avoir prlev les vingt-huit
sous quil lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait
pour limprvu ou lconomie un capital de sept sous, nayant plus
de loyer  payer.

Elle fit en courant le chemin qui la sparait de son le, o elle
arriva essouffle, mais cela ne lempcha pas de se mettre tout de
suite  louvrage, car la forme quelle donnerait  sa chemise
ayant t longuement dbattue dans sa tte, elle navait pas  y
revenir: elle serait  coulisse; dabord parce que ctait la plus
simple et la moins difficile  excuter pour elle qui navait
jamais taill des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce
quelle pourrait faire servir  la nouvelle le cordon de
lancienne.

Tant quil ne sagit que de couture, les choses marchrent 
souhait, sinon de faon  sadmirer dans son travail, au moins
assez bien pour ne pas le recommencer. Mais o les difficults et
les responsabilits se prsentrent, ce fut au moment de tailler
les ouvertures pour la tte et les bras, ce qui, avec son couteau
et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce
ne fut pas sans trembler un peu quelle se risqua  entamer
ltoffe. Enfin, elle en vint  bout, et le mardi matin elle put
sen aller  latelier habille dune chemise gagne par son
travail, taille et cousue de ses mains.

Ce jour-l, quand elle se prsenta chez mre Franoise, ce fut
Rosalie qui vint au-devant delle le bras en charpe.

Gurie!

-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la
cour.

Tout  la joie de la voir, Perrine continua de la questionner,
mais Rosalie ne rpondait que dune faon contrainte.

Quavait-elle donc?

 la fin elle lcha une question qui claira Perrine:

O donc logez-vous maintenant?

Nosant pas rpondre, Perrine se jeta  ct:

Ctait trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma
nourriture et mon entretien.

-- Est-ce que vous avez trouv  meilleur prix autre part?

-- Je ne paye pas.

-- Ah!

Elle resta un moment arrte, puis la curiosit lemporta.

Chez qui?

Cette fois Perrine ne put pas se drober  cette question directe:

Je vous dirai cela plus tard.

-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsquen passant
vous verrez tante Znobie dans la cour ou sur la porte il vaudra
mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutt, 
cette heure-l elle est occupe.

Perrine rentra  latelier attriste de cet accueil; en quoi donc
tait-elle coupable de ne pas pouvoir continuer  habiter la
chambre de mre Franoise?

Toute la journe elle resta sous cette impression, qui revint plus
forte quand le soir elle se trouva seule dans laumuche, nayant
rien  faire pour la premire fois depuis huit jours. Alors, afin
de la secouer, elle eut lide de se promener dans les prairies
qui entouraient son le, ce quelle navait pas encore eu le temps
de faire. La soire tait dune beaut radieuse, non pas
blouissante comme elle se rappelait celles de ses annes
denfance dans son pays natal, ni brlante sous un ciel dindigo,
mais tide, et dune clart tamise qui montrait les cimes des
arbres baignes dans une vapeur dor ple: les foins, qui
ntaient pas encore mrs, mais dont les plantes dfleurissaient
dj, versaient dans lair mille parfums qui se concentraient en
une senteur troublante.

Sortie de son le, elle suivit la rive de lentaille, marchant
dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanire,
navaient t foules par personne, et de temps en temps se
retournant, elle regardait  travers les roseaux de la berge son
aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches
des saules, que les btes sauvages ne devaient certainement pas
souponner quelle tait un travail dhomme, derrire lequel
lhomme pouvait sembusquer avec un fusil.

Au moment o, aprs un de ces arrts qui lavait fait descendre
dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge,
un bruit se produisit  ses pieds qui leffara, et une sarcelle se
jeta  leau en se sauvant effraye. Alors regardant do elle
tait partie, elle aperut un nid fait de brins dherbe et de
plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs dun blanc sale avec
de petites taches de couleur noisette: au lieu dtre pos sur la
terre et dans les herbes, ce nid flottait sur leau; elle
lexamina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et
remarqua quil tait construit de faon  slever ou sabaisser
selon la crue des eaux, et si bien entour de roseaux que ni le
courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient
lentraner.

De peur dinquiter la mre, elle alla se placer  une certaine
distance, et resta l immobile. Cache dans les hautes herbes o
elle avait disparu en sasseyant, elle attendit pour voir si la
sarcelle reviendrait  son nid; mais comme celle-ci ne reparut
pas, elle en conclut quelle ne couvait pas encore, et que ces
oeufs taient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade,
et de nouveau au frlement de sa jupe dans les herbes sches elle
vit partir dautres oiseaux effrays, -- des poules deau si
lgres dans leur fuite quelles couraient sur les feuilles
flottantes des nnuphars sans les enfoncer; des raies au bec
rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux
qui, drangs au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri
auquel ils doivent leur nom dans le pays cra-cra.

Allant ainsi  la dcouverte, elle ne tarda pas  arriver au bout
de son entaille, et reconnut quelle se runissait  une autre
plus large et plus longue, mais par cela mme beaucoup moins
boise; aussi, aprs avoir suivi dans la prairie une de ses rives
pendant un certain temps, sexpliqua-t-elle que les oiseaux y
fussent moins nombreux.

Ctait son tang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux
foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux
dun tapis de verdure mouvante que ce monde ail avait choisi
parce quil y trouvait sa nourriture aussi bien que sa scurit;
et quand, une heure aprs, en revenant sur ses pas, elle le revit,
 demi noy dans lombre du soir, si tranquille, si vert, si joli,
elle se dit quelle avait, eu autant dintelligence que ces btes
de le prendre, elle aussi, pour nid.


XXI

Chez Perrine, ctait bien souvent les vnements du jour coul
qui faisaient les rves de sa nuit, de sorte que les derniers mois
de sa vie ayant t remplis par la tristesse, il en avait t de
ses rves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur
avait commenc  la frapper, stait-elle veille baigne de
sueur, touffe par des cauchemars qui prolongeaient dans le
sommeil les misres de la ralit.  la vrit, aprs son arrive
 Maraucourt, sous linfluence des penses despoir qui
renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces
cauchemars moins frquents taient devenus moins douloureux, leur
poids avait pes moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer
lavaient serre moins fort  la gorge.

Maintenant lorsquelle sendormait, ctait au lendemain quelle
pensait,  un lendemain assur, ou bien  latelier, ou bien  son
le, ou bien encore  ce quelle avait entrepris ou voulait
entreprendre pour amliorer sa situation, ses espadrilles, sa
chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rve, comme sil
obissait  une suggestion mystrieuse, mettait en scne le sujet
quelle avait tach dimposer  son esprit: tantt un atelier dans
lequel la baguette dune fe remplaant le pilon de La Quille,
donnait le mouvement aux mcaniques, sans que les enfants qui les
conduisaient eussent aucune peine  prendre; tantt un lendemain
radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait
surgir une nouvelle le dune beaut surnaturelle avec des
paysages et des btes aux formes fantastiques qui nont de vie que
dans les rves; ou bien encore, plus terre  terre, son
imagination lui donnait  coudre des bottines merveilleuses qui
remplaaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tisses
par des gnies dans des cavernes de diamants et de rubis,
lesquelles robes remplaceraient  un moment donn le caraco et la
jupe en indienne quelle se promettait.

Sans doute ce moyen de suggestion ntait pas infaillible, et son
imagination inconsciente ne lui obissait ni assez fidlement, ni
assez rgulirement pour avoir la certitude, en fermant les yeux,
que les penses de sa nuit continueraient celles de sa journe, ou
celles quelle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin
cette continuation senchanait quelquefois, et alors ces bonnes
nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique
qui la relevait.

Ce soir-l quand elle sendormit dans sa hutte close, la dernire
image qui passa devant ses yeux  demi noys par le sommeil, aussi
bien que la dernire ide qui flotta dans sa pense engourdie,
continurent son voyage dexploration aux abords de son le.
Cependant ce ne fut pas prcisment de ce voyage quelle rva,
mais plutt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une
cathdrale, une arme de petits marmitons blancs, de tournure
diabolique, sempressait autour de tables immenses et dun brasier
infernal: les uns cassaient des oeufs que dautres battaient et
qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs,
ceux-ci gros comme des melons, ceux-l  peine gros comme des
pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien
quils semblaient avoir pour but darranger ces oeufs de toutes
les manires connues, sans en oublier une seule:  la coque, au
fromage, au beurre noir, aux tomates, brouills, pochs,  la
crme, au gratin, en omelettes varies, au jambon, au lard, aux
pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait
avec des lueurs dclairs; et  ct de ceux-l dautres plus
importants, et qui incontestablement taient des chefs,
mlangeaient dautres oeufs  des ptes pour en faire des
ptisseries, des souffls, des pices montes. Et chaque fois
quelle se rveillait  moiti, elle se secouait pour chasser ce
rve bte, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la
lchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que
quand le sifflet de lusine la rveilla, elle en tait encore 
suivre la prparation dune crme au chocolat dont elle retrouva
le got et le parfum sur ses lvres.

Et alors, quand la lucidit commena  se faire dans son esprit
qui souvrait, elle comprit que ce qui lavait frappe dans son
voyage, ce ntait ni le charme, ni la beaut, ni la tranquillit
de son le, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient
dit  son estomac que depuis quinze jours bientt, elle ne lui
donnait que du pain sec et de leau: et ctaient ces oeufs qui
avaient guid son rve en lui montrant ces marmitons et toutes ces
cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet
estomac et il le disait  sa manire en provoquant ces visions,
qui en ralit ntaient que des protestations.

Pourquoi navait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces
oeufs qui nappartenaient  personne, puisque la sarcelle qui les
avait pondus tait une bte sauvage? Assurment, nayant  sa
disposition ni casserole, ni pole, ni ustensile daucune sorte,
elle ne pouvait se prparer aucun des plats qui venaient de
dfiler devant ses yeux, tous plus allchants, plus savants les
uns que les autres; mais cest l le mrite des oeufs prcisment
quils nont pas besoin de prparations savantes: une allumette
pour mettre le feu  un petit tas de bois sec ramass dans les
taillis, et sous la cendre il lui tait facile de les faire cuire
comme elle voulait,  la coque ou durs, en attendant quelle pt
se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au
festin que son rve avait invent, ce serait un rgal qui aurait
son prix.

Plus dune fois pendant son travail ce pourquoi lui revint 
lesprit, et si ce ne fut pas avec le caractre dune obsession
comme son rve, il fut cependant assez pressant pour qu la
sortie elle se trouvt dcide  acheter une bote dallumettes et
un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant
pour revenir  son entaille.

Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le
retrouver tout de suite, mais ce soir-l la mre ne loccupait
pas; seulement elle y tait venue  un moment quelconque de la
journe, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait
onze; ce qui prouvait que nayant pas fini de pondre elle ne
couvait pas encore.

Ctait l une bonne chance, dabord parce que les oeufs seraient
frais, et puis parce quen en prenant seulement cinq ou six la
sarcelle, qui ne savait pas compter, ne sapercevrait de rien.

Autrefois Perrine net pas eu de ces scrupules et elle et vid
compltement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins quelle
avait prouvs lui avaient mis au coeur une compassion attendrie
pour les chagrins des autres, de mme que son affection pour
Palikare lui avait inspir pour toutes les btes une sympathie
quelle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle ntait-
elle pas une camarade pour elle? Ou plutt en continuant son jeu,
une sujette? Si les rois ont le droit dexploiter leurs sujets et
den vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains
mnagements.

Quand elle avait dcid cette chasse, elle avait en mme temps
arrt la manire de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas
dans laumuche, car le plus lger flocon de fume qui sen
chapperait pourrait donner lveil  ceux qui le verraient, mais
simplement dans une carrire du taillis o campaient les nomades
qui traversaient le village, et o par consquent ni un feu, ni de
la fume ne devaient attirer lattention de personne. Promptement
elle ramassa une brasse de bois mort et bientt elle eut un
brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs,
tandis quentre deux silex bien propres et bien polis elle
grugeait une pince de sel pour quil fondt mieux.  la vrit
il lui manquait un coquetier; mais cest l un ustensile qui nest
indispensable qu qui dispose du superflu. Un petit trou fait
dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientt elle eut la
satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit  point;
 la premire bouche, il lui sembla quelle nen navait jamais
mang daussi bon, et elle se dit qualors mme que les marmitons
de son rve existeraient rellement ils ne pourraient certainement
pas faire quelque chose qui approcht de cet oeuf de sarcelle  la
coque, cuit sous les cendres.

Rduite la veille  son seul pain sec, et nimaginant pas quelle
pt y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-tre,
ce souper aurait d satisfaire son apptit et les tentations de
son estomac. Cependant il nen fut pas ainsi; et elle navait pas
fini son oeuf quelle se demandait si elle ne pourrait pas
accommoder dune autre faon ceux qui lui restaient, aussi bien
que ceux quelle se promettait de se procurer par de nouvelles
trouvailles. Bon, trs bon loeuf  la coque; mais bonne aussi une
soupe chaude lie avec un jaune doeuf. Et cette ide de soupe lui
avait trott par la tte avec le trs vif regret dtre oblige de
renoncer  sa ralisation. Sans doute la confection de ses
espadrilles et de sa chemise lui avait inspir une certaine
confiance, en lui dmontrant ce quon peut obtenir avec de la
persvrance. Mais cette confiance nallait pas jusqu croire
quelle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en
fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus quune cuiller en mtal
quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait l des
impossibilits contre lesquelles elle se casserait la tte; et, en
attendant quelle et gagn largent ncessaire pour lacquisition
de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se
contenter du fumet quelle respirait en passant devant les
maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.

Ctait ce quelle se disait un matin en se rendant  son travail,
lorsquun peu avant dentrer dans le village,  la porte dune
maison do lon avait dmnag la veille, elle vit un tas de
vieille paille jet sur le bas ct du chemin avec des dbris de
toutes sortes, et parmi ces dbris elle aperut des boites en fer-
blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de
lgumes; il y en avait de diffrentes formes, grandes, petites,
hautes, plates.

En recevant lclair que leur surface polie lui envoyait, elle
stait arrte machinalement; mais elle neut pas une seconde
dhsitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les
fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux;
pour que sa batterie de cuisine ft aussi complte quelle la
pouvait dsirer, elle navait qu tirer parti de ces vieilles
botes. Dun saut elle traversa le chemin, et  la hte fit choix
de quatre botes quelle emporta en courant pour aller les cacher
au pied dune haie, sous un tas de feuilles sches: au retour le
soir, elle les retrouverait l et alors, avec un peu dindustrie,
tous les menus quelle inventait pourraient tre mis  excution.

Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute
la journe la proccupa. Si on les lui prenait, elle naurait donc
arrang toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui
chapper au moment mme o elle croyait pouvoir les raliser.

Heureusement aucun de ceux qui passrent par l ne savisa de les
enlever, et quand la journe finie elle revint  la haie, aprs
avoir laiss passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin,
elles taient  la place mme o elle les avait caches.

Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son le que de
la fume, ce fut dans la carrire quelle stablit, esprant
trouver l les outils qui lui taient ncessaires, cest--dire
des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-
blanc; dautres plates qui lui serviraient denclumes, ou rondes
de mandrins; dautres seraient des ciseaux avec lesquels elle le
couperait.

Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui
fallut pas moins de trois jours pour faonner une cuiller; encore
ntait-il pas du tout prouv que si elle lavait montre 
quelquun, on et devin que ctait une cuiller; mais comme cen
tait une quelle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et
dautre part, comme elle mangeait seule, elle navait pas 
sinquiter des jugements quon pouvait porter sur ses ustensiles
de table.

Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il
ne lui manquait plus que du beurre et de loseille.

Pour le beurre, il en tait comme du pain et du sel; ne pouvant
pas le faire de ses propres mains, puisquelle navait pas de
lait, elle devait lacheter.

Mais pour loseille elle conomiserait cette dpense, par une
recherche dans les prairies o non seulement elle trouverait de
loseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout
en nayant ni la beaut, ni la grosseur des lgumes cultivs,
seraient encore trs bons pour elle.

Et puis il ny avait pas que des oeufs et des lgumes dont elle
pouvait composer le menu de son dner, maintenant quelle stait
fabriqu des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une
fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons
de ltang, si elle tait assez adroite pour les prendre. Que
fallait-il pour cela? Des lignes quelle amorcerait avec des vers
quelle chercherait dans la vase. De la ficelle quelle avait
achete pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle neut
qu dpenser un sou pour des hameons; et avec des crins de
cheval quelle ramassa devant la forge, ses lignes furent
suffisantes pour pcher plusieurs sortes de poissons, sinon les
plus beaux de lentaille quelle voyait, dans leau claire, passer
ddaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns
des petits, moins difficiles, et qui pour elle taient dune
grosseur bien suffisante.


TOME SECOND


XXII

Trs occupe par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses
soires, elle resta plus dune semaine sans aller voir Rosalie; et
comme, par une de leurs camarades aux cannetires qui logeait chez
mre Franoise, elle eut de ses nouvelles; dautre part comme elle
craignait dtre reue par la terrible tante Znobie, elle laissa
les jours sajouter aux jours; mais  la fin, un soir elle se
dcida  ne pas rentrer tout de suite chez elle, o dailleurs
elle navait pas  faire son dner, compos dun poisson froid
pris et cuit la veille.

Justement Rosalie tait seule dans la cour, assise sous un
pommier; en apercevant Perrine elle vint  la barrire dun air 
moiti fch et  moiti content:

Je croyais que vous vouliez, ne plus venir?

-- Jai t occupe.

--  quoi donc?

Perrine ne pouvait pas ne pas rpondre: elle, montra ses
espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionn sa
chemise.

Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre
maison? dit Rosalie tonne.

-- Il ny a pas de gens qui puissent me prter, des ciseaux dans
ma maison.

-- Tout le monde a des ciseaux.

Perrine se demanda si elle devait continuer  garder le secret sur
son installation, mais pensant quelle ne pourrait le faire que
par des rticences qui fcheraient Rosalie, elle se dcida 
parler.

Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.

-- Pas possible.

-- Cest pourtant vrai, et voil pourquoi, ne pouvant pas non plus
me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller
pour la manger, jai d les fabriquer, et je vous assure que pour
la cuiller a t plus difficile que pour les espadrilles.

-- Vous voulez rire.

-- Mais non, je vous assure.

Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans
laumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles,
ses chasses aux oeufs, ses pches dans lentaille, ses cuisines
dans la carrire.

 chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme
si elle entendait une histoire tout  fait extraordinaire:

Ce que vous devez vous amuser! scria-t-elle quand Perrine
expliqua comment elle avait fait sa premire soupe  loseille.

-- Quand a russit, oui; mais quand a ne marche pas! Jai
travaill trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver 
creuser la palette: jai gch deux morceaux de fer-blanc; il ne
men restait plus quun seul; pensez  ce que je me suis donn de
coups de caillou sur les doigts.

-- Je pense  votre soupe

-- Cest vrai quelle tait bonne...

-- Je vous crois.

-- Pour moi qui nen mange jamais, et ne mange non plus rien de
chaud.

-- Moi jen mange tous les jours, mais ce nest pas la mme chose:
est-ce drle quil y ait de loseille dans les prairies, et des
carottes, et des salsifis!

-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mches, des panais,
des navets, des raiponces, des bettes et bien dautres plantes
bonnes  manger.

-- Il faut savoir.

-- Mon pre mavait appris  les connatre.

Rosalie garda le silence un moment dun air rflchi;  la fin
elle se dcida:

Voulez-vous que jaille vous voir?

-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire  personne o je
demeure.

-- Je vous le promets.

-- Alors quand voulez-vous venir?

-- Jirai dimanche chez une de mes tantes  Saint-Pipoy; en
revenant dans laprs-midi je peux marrter.

 son tour Perrine eut un moment dhsitation, puis dun air
affable:

Faites mieux, dnez avec moi.

En vraie paysanne quelle tait, Rosalie senferma dans des
rponses crmonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il tait
facile de voir quelle avait une envie trs vive daccepter.

Perrine insista:

Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isole!

-- Cest tout de mme vrai.

-- Alors cest entendu; mais apportez votre cuiller, car je
naurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.

-- Japporterai aussi mon pain, nest ce pas?

-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrire; vous me
trouverez occupe  ma cuisine.

Perrine tait sincre en disant quelle aurait plaisir  recevoir
Rosalie, et  lavance elle sen fit fte: une invite  traiter,
un menu  composer, ses provisions  trouver, quelle affaire! et
son importance devint quelque chose de sensible pour elle-mme:
qui lui et dit quelques jours plus tt quelle pourrait donner 
dner  une amie?

Ce quil y avait de grave, ctaient la chasse et la pche, car si
elle ne dnichait pas des oeufs, et ne pchait pas du poisson, ce
dner serait rduit  une soupe  loseille, ce qui serait
vraiment par trop maigre. Ds le vendredi elle employa sa soire 
parcourir les entailles voisines, o elle eut la chance de
dcouvrir un nid de poule deau; il est vrai que les oeufs des
poules deau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle
navait pas le droit dtre trop difficile. Dailleurs sa pche
fut meilleure, et elle eut ladresse de prendre avec sa ligne
amorce dun ver rouge une jolie perche, qui devait suffire  son
apptit et  celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus
un dessert, et ce fut un groseillier  maquereau pouss sous un
ttard de saule qui le lui fournit; peut-tre les groseilles
ntaient-elles pas parfaitement mres, mais cest une des
qualits de ce fruit de pouvoir se manger vert.

Quand  la fin de laprs-midi du dimanche Rosalie arriva dans la
carrire, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la
soupe bouillait:

Je vous ai attendue pour mler le jaune doeuf  la soupe, dit
Perrine, vous naurez qu tourner avec votre bonne main pendant
que je verserai doucement le bouillon; le pain est taill.

Bien que Rosalie et fait toilette pour ce dner, elle ne craignit
pas de se prter  ce travail qui tait un jeu, et des plus
amusants pour elle encore.

Bientt la soupe fut acheve, et il ny eut plus qu la porter
dans lle, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en charpe,
elle avait rtabli la planche servant de pont:

Moi, cest  la perche que jentre et sors, dit-elle, mais cela
net pas t commode pour vous,  cause de votre main.

La porte de laumuche ouverte, Rosalie ayant aperu dresses dans
les quatre coins des gerbes de fleurs varies, lune de massettes,
lautre de butomes ross, celle-ci diris jaunes, celle-l
daconit aux clochettes bleues, et  terre le couvert mis, poussa
une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

Que cest joli!

Sur un lit de fougre frache deux grandes feuilles de patience se
faisaient vis--vis en guise dassiettes, et sur une feuille de
berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la
perche tait dresse entoure de cresson; ctait une feuille
aussi, mais plus petite, qui servait de salire, comme cen tait
une autre qui remplaait le compotier pour les groseilles 
maquereau; entre chaque plat tait pique une fleur de nnuphar
qui sur cette frache verdure jetait sa blancheur blouissante.

Si vous voulez vous asseoir, dit Perrine en lui tendant la main.

Et quand elles eurent pris place en face lune de lautre, le
dner commena.

Comme jaurais t fche de ntre pas venue, dit Rosalie,
parlant la bouche pleine, cest si joli et si bon.

-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?

-- Parce quon voulait menvoyer  Picquigny pour M. Bendit qui
est malade.

-- Quest-ce quil a, M. Bendit?

-- La fivre typhode; il est trs malade,  preuve que depuis
hier il ne sait pas ce quil dit, et ne reconnat plus personne;
cest pour cela quhier justement jai t pour venir vous
chercher.

-- Moi! Et pourquoi faire?

-- Ah! voil une ide que jai eue.

-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prte: il a
t bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends
pas.

-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je
vais vous lexpliquer. Vous savez que M. Bendit est lemploy
charg de la correspondance trangre, cest lui qui traduit les
lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il na plus sa
tte, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un.
autre employ pour le remplacer; mais comme celui-l pourrait bien
garder la place quand M. Bendit sera guri, sil gurit, M. Fabry
et M. Mombleux ont propos de se charger de son travail, afin
quil retrouve sa place plus tard. Mais voil quhier M. Fabry a
t envoy en cosse, et M. Mombleux est rest embarrass, parce
que sil lit assez bien lallemand, et sil peut faire les
traductions de langlais avec M. Fabry, qui a pass plusieurs
annes en Angleterre, quand il est tout seul, a ne va plus aussi
bien, surtout quand il sagit de lettres en anglais dont il faut
deviner lcriture. Il expliquait a  table o je le servais, et
il disait quil avait peur dtre oblig de renoncer  remplacer
M. Bendit; alors jai eu ide de lui dire que vous parliez
langlais comme le franais...

-- Je parlais franais avec mon pre, anglais avec ma mre, et
quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous
employions tantt une langue, tantt lautre, indiffremment, sans
y faire attention

-- Pourtant je nai pas os; mais maintenant, est-ce que je peux
lui dire cela?

-- Certainement, si vous croyez quil peut avoir besoin dune
pauvre fille comme moi.

-- Il ne sagit pas dune pauvre fille ou dune demoiselle, il
sagit de savoir si vous parlez langlais.

-- Je le parle, mais traduire une lettre daffaires, cest autre
chose.

-- Pas avec M. Mombleux qui connat les affaires.

-- Peut-tre. Alors, sil en est ainsi, dites  M. Mombleux que je
serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour
M. Bendit.

-- Je le lui dirai.

La perche, malgr sa grosseur, avait t dvore, et le cresson
avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et
remplaa les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait t
servi par des feuilles de nnuphar en forme de coupe, veines et
vernisses comme et pu ltre le plus beau des maux: puis elle
offrit ses groseilles  maquereau:

Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait jou  la
poupe, quelques fruits de mon jardin.

-- O est-il, votre jardin?

-- Sur notre tte: un groseillier a pouss dans les branches dun
des saules qui sert de pilier  la maison.

-- Savez-vous que vous nallez pas pouvoir loccuper longtemps
encore votre maison?

-- Jusqu lhiver, je pense.

-- Jusqu lhiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir;  ce
moment laumuche servira pour sr.

-- Ah! mon Dieu.

La journe qui avait si bien commenc finit sur cette terrible
menace, et cette nuit-l fut certainement la plus mauvaise que
Perrine et passe dans son le depuis quelle loccupait.

O irait-elle?

Et tous ses ustensiles, quelle avait eu tant de peine  runir,
quen ferait-elle?


XXIII

Si Rosalie navait parl que de la prochaine ouverture de la
chasse au marais, Perrine serait reste sous le coup de ce danger
gros de menaces pour elle, mais ce quelle avait dit de la maladie
de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion 
cette impression.

Oui, elle tait charmante son le et ce serait un vrai dsastre
que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se
rapprocherait pas, et mme il semblait quelle ne se rapprocherait
jamais du but que sa mre lui avait fix et quelle devait
poursuivre. Tandis que si une occasion se prsentait pour elle
dtre utile  Bendit et  Mombleux, elle se crait ainsi des
relations qui lui entrouvriraient peut-tre des portes par
lesquelles elle pourrait passer plus tard; et ctait l une
considration qui devait lemporter sur toutes les autres, mme
sur le chagrin dtre dpossde de son royaume: ce ntait pas
pour jouer  ce jeu, si amusant quil ft, pour dnicher des nids,
pcher des poissons, cueillir des fleurs, couter le chant des
oiseaux, donner des dnettes, quelle avait support les fatigues
et les misres de son douloureux voyage.

Le lundi, comme cela avait t convenu avec Rosalie, elle passa
devant la maison de mre Franoise  la sortie de midi, afin de se
mettre  la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin
delle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il narrivait pas de
lettre dAngleterre le lundi, il ny avait pas eu de traductions 
faire le matin; peut-tre serait-ce pour le lendemain.

Et Perrine rentre  latelier avait repris son travail, quand,
quelques minutes aprs deux heures, La Quille la happa au passage:

Va vite au bureau.

-- Pour quoi faire?

-- Est-ce que a me regarde? on me dit de tenvoyer au bureau,
vas-y.

Elle nen demanda pas davantage, dabord parce quil tait inutile
de questionner La Quille, ensuite parce quelle se doutait de ce
quon voulait delle; cependant, elle ne comprenait pas trs bien
que, sil sagissait de travailler avec Mombleux  une traduction
difficile, on la fit venir dans le bureau o tout le monde
pourrait la voir et, par consquent, apprendre quil avait besoin
delle.

Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, lappela:

Viens ici.

Elle monta vivement les marches du perron.

Cest bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, rponds-moi sans
mentir.

-- Ma mre tait Anglaise.

-- Et le franais? Tu nas pas daccent.

-- Mon pre tait Franais.

-- Tu parles donc les deux langues?

-- Oui, monsieur.

-- Bon. Tu vas aller  Saint-Pipoy, o M. Vulfran a besoin de
toi.

En entendant ce nom, elle laissa paratre une surprise qui fcha
le directeur.

Es-tu stupide?

Elle avait dj eu le temps de se remettre et de trouver une
rponse pour expliquer sa surprise.

Je ne sais pas o est Saint-Pipoy,

-- On va ty conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.

Et du haut du perron, il appela:

Guillaume!

La voilure de M. Vulfran quelle avait vue range,  lombre, le
long des bureaux, sapprocha:

Voil la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire 
M. Vulfran, et promptement, nest-ce pas!

Dj Perrine avait descendu le perron, et allait monter  ct de
Guillaume, mais il larrta dun signe de main:

Pas par l, dit-il, derrire.

En effet, un petit sige pour une seule personne se trouvait
derrire; elle y monta et la voiture partit grand train.

Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir
lallure de son cheval, se tourna vers Perrine.

Cest vrai que vous savez langlais? demanda-t-il.

-- Oui.

-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.

Elle senhardit  poser une question:

Comment cela?

-- Parce quil est avec des mcaniciens anglais qui viennent
darriver pour monter une machine et quil ne peut pas se faire
comprendre. Il a amen avec lui M. Mombleux, qui parle anglais 
ce quil dit; mais langlais de M. Mombleux nest pas celui des
mcaniciens, si bien quils se disputent sans se comprendre, et le
patron est furieux; ctait  mourir de rire.  la fin,
M. Mombleux nen pouvant plus, et esprant calmer le patron, a dit
quil y avait aux cannettes une jeune fille appele Aurlie qui
parlait langlais, et le patron ma envoy vous chercher.

Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers
elle.

Vous savez que si vous parlez langlais comme M. Mombleux, vous
feriez peut-tre mieux de descendre tout de suite.

Il prit un air gouailleur:

Faut-il arrter?

-- Vous pouvez continuer.

-- Ce que jen dis, cest pour vous.

-- Je vous remercie.

Cependant, malgr la fermet de sa rponse elle ntait pas sans
prouver une angoisse qui lui treignait le coeur, car si elle
tait sre de son anglais, elle ignorait quel tait celui de ces
mcaniciens, qui ntait pas celui de M. Mombleux, comme disait
Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque mtier a sa
langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle navait
jamais parl la langue de la mcanique. Quelle ne comprit pas,
quelle hsitt, et M. Vulfran nallait-il pas tre furieux contre
elle, comme il lavait t contre M. Mombleux?

Dj ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on
apercevait les hautes chemines fumantes, au-dessus des cimes des
peupliers; elle savait qu Saint-Pipoy on faisait la filature et
le tissage comme  Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait
des cordages et des ficelles; seulement, quelle st cela ou
lignort, ce quelle allait avoir  entendre et  dire ne sen
trouvait pas clairci.

Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser dun coup doeil
lensemble des btiments pars dans la prairie, il lui sembla que
pour tre moins importants que ceux de Maraucourt, ils taient
considrables cependant; mais dj la voiture franchissait la
grille dentre, presque aussitt elle sarrta devant les
bureaux.

Venez avec moi, dit Guillaume.

Et il la conduisit dans une pice o se trouvait M. Vulfran, ayant
prs de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il sentretenait.

Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau  la main.

-- Cest bien, laisse-nous.

Sans sadresser  Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se
pencher vers lui, et il lui parla  voix basse; le directeur
rpondit de la mme manire, mais Perrine avait loue fine, elle
comprit plutt quelle nentendit que M. Vulfran demandait qui
elle tait, et que le directeur rpondait: Une jeune fille de
douze  treize ans qui na pas lair bte du tout.

Approche, mon enfant, dit M. Vulfran dun ton quelle lui avait
dj entendu prendre pour parler  Rosalie et qui ne ressemblait
en rien  celui quil avait avec ses employs.

Elle sen trouva encourage et put se raidir contre lmotion qui
la troublait.

Comment tappelles-tu? demanda M. Vulfran.

-- Aurlie.

-- Qui sont tes parents?

-- Je les ai perdus.

-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi?

-- Depuis trois semaines.

-- Do es-tu?

-- Je viens de Paris.

-- Tu parles anglais?

-- Ma mre tait Anglaise.

-- Alors, tu sais langlais?

-- Je parle langlais de la conversation et le comprends, mais...

-- Il ny a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?

-- Je ne sais pas celui des divers mtiers qui emploient des mots
que je ne connais pas.

-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit l nest pas
sot, fit M. Vulfran en sadressant  son directeur.

-- Je vous assure quelle na pas lair bte du tout.

-- Alors, nous allons peut-tre en tirer quelque chose.

Il se leva en sappuyant sur une canne et prit le bras du
directeur.

Suis-nous, mon enfant.

Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce
quils rencontraient, mais dans le trajet quelle fit derrire
M. Vulfran, ce fut en dedans quelle regarda: quallait-il advenir
de cet entretien avec les mcaniciens anglais?

En arrivant devant un grand btiment neuf construit en briques
blanches et bleues mailles, elle aperut Mombleux qui se
promenait en long et en large dun air ennuy, et elle crut voir
quil lui lanait un mauvais regard.

On entra et lon monta au premier tage, o au milieu dune vaste
salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois
blanc, barioles dinscriptions de diverses couleurs avec les noms
_Matter_ et _Platte, Manchester_, rpts partout; sur une de ces
caisses, les mcaniciens anglais taient assis, et Perrine
remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de
gentlemen; complet de drap, pingle dargent  la cravate, et cela
lui donna  esprer quelle pourrait mieux les comprendre que
sils taient des ouvriers grossiers.  larrive de M. Vulfran
ils staient levs; alors celui-ci se tourna vers Perrine:

Dis-leur que tu parles anglais et quils peuvent sexpliquer avec
toi.

Elle fit ce qui lui tait command, et aux premiers mots elle eut
l satisfaction de voir la physionomie renfrogne des ouvriers
sclairer; il est vrai que ce ntait l quune phrase de
conversation courante, mais leur demi-sourire tait de bon augure.

Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils
viennent huit jours avant la date fixe pour leur arrive; cela
fait que lingnieur qui devait les diriger et qui parle anglais
est absent.

Elle traduisit cette phrase fidlement, et tout de suite la
rponse que lun deux lui fit:

Ils disent quayant achev  Cambrai le montage de machines plus
tt quils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de
repasser par lAngleterre.

-- Chez qui ont-ils mont ces machines  Cambrai? demanda
M. Vulfran.

-- Chez MM. Aveline frres.

-- Quelles sont ces machines?

La question pose et la rponse reue en anglais, Perrine hsita.

Pourquoi hsites-tu? demanda vivement M. Vulfran dun ton
impatient.

-- Parce que cest un mot de mtier que je ne connais pas.

-- Dis ce mot en anglais.

-- _Hydraulic mangle_.

-- Cest bien cela.

Il rpta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que
les ouvriers, ce qui expliquait quil net pas compris ceux-ci
lorsquils lavaient prononc; puis sadressant au directeur:

Vous voyez que les Aveline nous ont devancs; nous navons donc
pas de temps  perdre: je vais tlgraphier  Fabry de revenir au
plus vite; mais en attendant il nous faut dcider ces gaillards-l
 se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se
croisent les bras.

Elle traduisit la question,  laquelle celui qui paraissait le
chef fit une longue rponse.

Eh bien? demanda M. Vulfran.

-- Ils rpondent des choses trs compliques pour moi.

-- Tche cependant de me les expliquer.

-- Ils disent que le plancher nest pas assez solide pour porter
leur machine qui pse cent vingt mille livres...

Elle sinterrompit pour interroger les ouvriers en anglais:

_One hundred and twenty_?

-- _Yes_.

-- Cest bien cent vingt mille livres, et que ce poids crverait
le plancher, la machine travaillant.

-- Les poutres ont soixante centimtres de hauteur.

Elle transmit lobjection, couta la rponse des ouvriers, et
continua:

Ils disent quils ont vrifi lhorizontalit du plancher et
quil a flchi. Ils demandent quon fasse le calcul de rsistance,
ou quon place des tais sous le plancher.

-- Le calcul, Fabry le fera  son retour; les tais, on va les
placer tout de suite. Dis-leur cela. Quils se mettent donc au
travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers
dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maons. Ils nauront
qu demander en sadressant  toi qui seras  leur disposition,
nayant qu transmettre leurs demandes  M. Benoist.

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent
satisfaits quand elle dit quelle serait leur interprte.

Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une
fiche pour ta nourriture et ton logement  lauberge, o tu
nauras rien  payer. Si lon est content de toi, tu recevras une
gratification au retour de M. Fabry.


XXIV

Interprte, le mtier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut
en cette qualit que, la journe finie, elle conduisit les
monteurs  lauberge du village, o elle arrta un logement pour
eux et pour elle, non dans une misrable chambre, mais dans une
chambre o chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas
et ne disaient pas un seul mot de franais, ils voulurent quelle
manget avec eux, ce qui leur permit de commander un dner qui et
suffi,  nourrir dix Picards, et qui par labondance des viandes
ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la
veille, Perrine offrait  Rosalie.

Cette nuit-l ce fut dans un vrai lit quelle stendit et dans de
vrais draps quelle senveloppa, cependant le sommeil fut long,
trs long  venir; encore lorsquil finit par fermer ses
paupires, fut-il si agit quelle se rveilla cent fois. Alors
elle sefforait de se calmer en se disant quelle devait suivre
la marche des vnements sans chercher  les deviner heureux ou
malheureux; quil ny avait que cela de raisonnable; que ce
ntait pas quand les choses semblaient prendre une direction si
favorable quelle pouvait se tourmenter; enfin quil fallait
attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse 
soi-mme, nont jamais fait dormir personne, et mme plus ils sont
beaux plus ils ont chance de nous tenir veills.

Le lendemain matin, quand le sifflet de lusine se fit entendre,
elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer
quil tait lheure de se lever; mais des ouvriers anglais
nobissent pas plus au sifflet qu la sonnette, sur le continent
au moins, et ce ne fut quaprs avoir fait une toilette que ne
connaissent pas les Picards, et aprs avoir absorb de nombreuses
tasses de th, avec de copieuses rties bien beurres, quils se
rendirent  leur travail, suivis de Perrine qui les avait
discrtement attendus devant la porte, en se demandant sils en
finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas  lusine avant
eux.

Ce fut seulement dans laprs-midi quil vint accompagn dun de
ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir
avec ses yeux voils, il avait besoin quon vit pour lui.

Mais ce fut un regard ddaigneux que Casimir jeta sur le travail
des monteurs, qui,  vrai dire, ne consistait encore quen
prparation:

Il est probable que ces garons-l ne feront pas grandchose tant
que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il ny a pas 
sen tonner avec le surveillant que vous leur avez donn.

Il pronona ces derniers mots dun ton sec et moqueur; mais
M. Vulfran, au lieu de sassocier  cette raillerie, la prit par
le mauvais ct.

Si tu avais t en tat de remplir cette surveillance, je
naurais pas t oblig de prendre cette petite aux cannetires.

Perrine le vit se cabrer dun air rageur sous cette observation
faite dune voix svre, mais Casimir se contint pour rpondre
presque lgrement:

Il est certain que si javais pu prvoir quon me ferait un jour
quitter ladministration, pour lindustrie, jaurais appris
langlais plutt que lallemand.

-- Il nest jamais trop tard pour apprendre, rpliqua M. Vulfran
de faon  clore cette discussion o de chaque ct les paroles
taient parties si vite.

Perrine stait faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir
ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitt il sortit
donnant le bras  son oncle; alors elle fut libre de suivre ses
rflexions: il tait vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais
combien le neveu tait-il rogue, sec et dplaisant! Sils avaient
de laffection lun pour lautre, certes il ny paraissait gure!
Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme ntait-il pas affectueux
pour le vieillard accabl par le chagrin et la maladie? Pourquoi
le vieillard tait-il si svre avec lun de ceux qui remplaaient
son fils auprs de lui?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans
latelier, amen cette fois par le directeur, qui, layant fait
asseoir sur une caisse demballage, lui expliqua o en tait le
travail des monteurs.

Aprs un certain temps, elle entendit le directeur appeler  deux
reprises:

Aurlie! Aurlie!

Mais elle ne bougea pas, ayant oubli quAurlie tait le nom
quelle stait donn.

Une troisime fois il cria:

Aurlie!

Alors, comme si elle sveillait en sursaut, elle courut  eux:

Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.

-- Non, monsieur; jcoutais les monteurs.

-- Vous pouvez me laisser, dit M. Vulfran au directeur.

Puis, quand celui-ci fut parti, sadressent  Perrine reste
debout devant lui:

Tu sais lire, mon enfant?

-- Oui, monsieur.

-- Lire langlais?

-- Comme le franais; lun ou lautre, cela mest gal.

-- Mais sais-tu en lisant langlais le mettre en franais?

-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.

-- Des nouvelles dans un journal?

-- Je nai jamais essay, parce que si je lisais un journal
anglais je navais pas besoin de me le traduire  moi-mme,
puisque je comprends ce quil dit.

-- Si tu comprends, tu peux traduire.

-- Je crois que oui, monsieur, cependant je nen suis pas sre,

-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs
travaillent, mais aprs les avoir prvenus que tu restes  leur
disposition et quils peuvent tappeler sils ont besoin de toi,
tu vas tcher de me traduire dans ce journal les articles que je
tindiquerai. Va les prvenir et reviens tasseoir prs de moi.

Quand, sa commission faite, elle se fut assise  une distance
respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee
News_.

Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dpliant.

-- Cherche la partie commerciale.

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succdaient
indfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer
de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne
simpatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fcherait pas de sa
maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse
doreille si subtile chez les aveugles, il avait devin son
motion au tremblement du papier:

Ne te presse pas, nous avons le temps; dailleurs tu nas peut-
tre jamais lu un journal commercial.

-- Il est vrai monsieur.

Elle continua ses recherches et tout  coup elle laissa chapper
un petit cri.

Tu as trouv?

-- Je crois.

-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks
twine_.

-- Mais, monsieur, vous savez langlais! scria-t-elle
involontairement.

-- Cinq ou six mots de mon mtier, et cest tout,
malheureusement.

Quand elle eut trouv, elle commena sa traduction, qui fut dune
lenteur dsesprante pour elle, avec des hsitations, des
nonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien
que M. Vulfran de temps en temps la soutint:

Cest suffisant, je comprends, va toujours.

Et elle reprenait, levant la voix quand les mcaniciens
menaaient de ltouffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

Maintenant, vois sil y a des nouvelles de Calcutta?

Elle chercha.

Oui, voil: De notre correspondant spcial.

-- Cest cela; lis.

-- Les nouvelles que nous recevons de Dakka...

Elle pronona ce nom avec un tremblement de voix qui frappa
M. Vulfran.

Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.

-- Je ne sais pas si jai trembl; sans doute cest lmotion.

-- Je tai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est
beaucoup plus que ce que jattendais.

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait
de la rcolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand
elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si
elle trouvait une dpche de Sainte-Hlne.

Saint Helena est le mot anglais, dit-il.

Elle recommena  descendre et  monter les colonnes noires; enfin
le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:

Pass le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le
24, navire norvgien _Grundloven_ de Narangaudj pour Boulogne.

Il parut satisfait:

Cest trs bien, dit-il, je suis content de toi.

Elle et voulu rpondre, mais de peur que sa voix traht son
trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua:

Je vois quen attendant que ce pauvre Bendit soit guri je
pourrai me servir de toi.

Aprs stre fait rendre compte du travail accompli par les
monteurs, et avoir rpt  ceux-ci ses recommandations de se
hter autant quils pourraient, il dit  Perrine de le conduire au
bureau du directeur.

Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle
timidement.

-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans
cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur
notre chemin; surtout ne sois pas distraite.

-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance
en moi!

-- Tu vois bien que je lai cette confiance.

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la
droite il ttait lespace devant lui du bout de sa canne.

 peine sortis de latelier ils trouvrent devant eux la voie du
chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir len
avertir.

Pour cela cest inutile, dit-il, jai le terrain de toutes mes
usines dans la tte et dans les jambes, mais ce que je ne connais
pas, ce sont les obstacles imprvus que nous pouvons rencontrer;
cest ceux-l quil faut me signaler ou me faire viter.

Ce ntait pas seulement le terrain de ses usines quil avait dans
la tte, ctait aussi son personnel; quand il passait dans les
cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se dcouvrant
comme sil et pu les voir, mais encore en prononant son nom:

Bonjour, monsieur Vulfran.

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il rpondait
de la mme manire: Bonjour, Jacques, ou bonjour, Pascal, sans
que son oreille et oubli leur voix. Quand il y avait hsitation
dans sa mmoire, ce qui tait rare, car il les connaissait presque
tous, il sarrtait:

Est-ce que ce nest pas toi? disait-il en le nommant.

Sil stait tromp, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au
bureau; quand elle leut conduit  son fauteuil, il la congdia:

 demain, dit-il.


XXV

En effet, le lendemain  la mme heure que la veille, M. Vulfran
entra dans latelier, amen par le directeur, mais Perrine ne put
pas aller au-devant de lui, comme elle laurait voulu, car elle
tait  ce moment occupe  transmettre les instructions du chef
monteur aux ouvriers quil avait runis: maons, charpentiers,
forgerons, mcaniciens, et nettement, sans hsitations, sans
rptitions, elle traduisait  chacun les indications qui lui
taient donnes, en mme temps quelle rptait au chef monteur
les questions ou les objections que les ouvriers franais lui
adressaient.

Lentement, M. Vulfran stait approch, et les voix
sinterrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme
sil ntait pas l.

Et pendant que Perrine obissante se conformait  cet ordre, il se
penchait vers le directeur:

Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingnieur, dit-il
 mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne
lentendit point.

-- Positivement elle est tonnante pour la dcision.

-- Et pour bien dautres choses encore, je crois; elle ma traduit
hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et ctait
la premire fois quelle lisait la partie commerciale dun
journal.

-- Sait-on ce qutaient ses parents?

-- Peut-tre Talouel le sait-il, moi je lignore.

-- En tout cas elle parait tre dans une misre pitoyable;

-- Je lui ai donn cinq francs pour sa nourriture et son logement.

-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je nai
jamais vu jupe pareille  la sienne que sur le corps des
bohmiennes; certainement elle a d fabriquer elle-mme les
espadrilles dont elle est chausse.

-- Et la physionomie, quest-elle, Benoist?

-- Intelligente, trs intelligente.

-- Vicieuse?

-- Non, pas du tout; honnte au contraire, franche et rsolue; ses
yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande
douceur, avec de la mfiance.

-- Do diable nous vient-elle?

-- Pas de chez nous assurment.

-- Elle ma dit que sa mre tait Anglaise.

-- Je ne trouve pas quil y ait en elle rien des Anglais que jai
connus; cest autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et
dautant plus que son costume rellement misrable fait ressortir
sa beaut. Il faut vraiment quil y ait en elle une sympathie ou
une autorit native, pour quavec une pareille tenue nos ouvriers
veuillent bien lcouter.

Et comme Benoist tait de caractre  ne pas laisser passer une
occasion dadresser une flatterie au patron qui tenait la liste
des gratifications, il ajouta:

Sans la voir vous avez devin tout cela.

-- Son accent ma frapp.

Bien que nentendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi
quelques mots qui lavaient jete dans une agitation violente
contre laquelle elle stait efforce de ragir; car ce ntait
pas ce qui se disait derrire elle, quelle devait couter, si
intressant que cela pt tre, mais bien les paroles que lui
adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran
si dans ses explications en franais elle lchait quelque ineptie
qui prouverait son inattention?

Elle eut la chance darriver au bout de ses explications, et,
alors, M. Vulfran lappela prs de lui:

Aurlie.

Cette fois elle neut garde de ne pas rpondre  ce nom qui
dsormais devait tre le sien.

Comme la veille il la fit asseoir prs de lui en lui remettant un
papier pour quelle le traduisit; mais au lieu dtre le _Dundee
News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report
Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du
commerce du jute; aussi, sans avoir  chercher de-ci, de-l, dut-
elle la traduire dun bout  lautre.

Comme la veille aussi, lorsque la sance de traduction fut
termine, il se fit conduire par elle  travers les cours de
lusine; mais cette fois ce fut en la questionnant:

Tu mas dit que tu avais perdu ta mre; combien y a-t-il de
temps?

-- Cinq semaines.

--  Paris?

--  Paris.

-- Et ton pre?

-- Je lai perdu il y a six mois.

Lui tenant la main dans la sienne, il sentit  la contraction qui
la rtracta combien tait douloureuse lmotion que ses souvenirs
voquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les
questions qui ncessairement dcoulaient de celles auxquelles elle
venait de rpondre.

Que faisaient tes parents?

-- Nous avions une voiture et nous vendions.

-- Aux environs de Paris?

-- Tantt dans un pays, tantt dans un autre; nous voyagions.

-- Et ta mre morte, tu as quitt Paris?

-- Oui, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que maman mavait fait promettre de ne pas rester  Paris
quand elle ne serait plus l, et daller dans le Nord, auprs de
la famille de mon pre.

-- Alors pourquoi es-tu venue ici?

-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre
notre voiture, notre ne, le peu que nous avions, et cet argent
avait t puis par la maladie; en sortant du cimetire il me
restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient
pas de prendre le chemin de fer. Alors je me dcidai  faire la
route  pied.

M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit
pas la cause.

Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des
choses inutiles.

-- Tu ne mennuies pas; au contraire, je suis content de voir que
tu es une brave fille; jaime les gens de volont, de courage, de
dcision, qui ne sabandonnent pas; et si jai plaisir 
rencontrer ces qualits chez les hommes, jen ai un plus grand
encore  les trouver chez un enfant de ton ge. Te voil donc
partie avec cent sept sous dans ta poche...

-- Un couteau, un morceau de savon, un d, deux aiguilles, du fil,
une carte routire; cest tout.

-- Tu sais te servir dune carte?

-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; ctait
tout ce que javais sauv du mobilier de notre voiture.

Il linterrompit:

Nous avons un grand arbre sur notre gauche, nest-ce pas?

-- Avec un banc autour, oui, monsieur;

-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.

Quand ils furent assis, elle continua son rcit, quelle neut
plus souci dabrger, car elle voyait quil intressait
M. Vulfran.

Tu nas pas eu lide de tendre la main? demanda-t-il, quand elle
en fut  sa sortie de la fort o lorage avait fondu sur elle.

-- Non, monsieur, jamais.

-- Mais sur quoi as-tu compt quand tu as vu que tu ne trouvais
pas douvrage?

-- Sur rien; jai espr quen allant tant que jaurais des
forces, je pouvais me sauver; cest quand jai t  bout, que je
me suis abandonne, parce que je ne pouvais plus; si javais
faibli une heure plus tt, jtais perdue.

Elle raconta alors comment elle tait sortie de son vanouissement
sous les lchades de son ne, et comment elle avait t secourue
par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps
pendant lequel elle tait reste chez la Rouquerie, elle en vint 
la rencontre quelle avait faite de Rosalie:

En causant, dit-elle, jappris que dans vos usines on donne du
travail  tous ceux qui en demandent, et je me dcidai  me
prsenter; on voulut bien menvoyer aux cannetires.

-- Quand vas-tu te remettre en route?

Elle ne sattendait pas  cette question qui linterloqua:

Mais je ne pense pas  me remettre en route, rpondit-elle aprs
un moment de rflexion.

-- Et tes parents?

-- Je ne les connais pas; je ne sais pas sils sont disposs  me
faire bon accueil, car ils taient fchs avec mon pre. Jallais
prs deux, parce que je nai personne  qui demander protection,
mais sans savoir sils voudraient maccueillir. Puisque je trouve
 travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester
ici. Que deviendrais-je si lon me repoussait? Assure de ne pas
mourir de faim, jai trs peur de courir de nouvelles aventures.
Je ne my exposerais que si javais des chances de mon ct.

-- Ces parents se sont-ils jamais occups de toi?

-- Jamais.

-- Alors ta prudence peut tre avise; cependant, si tu ne veux
pas courir laventure daller frapper  une porte qui reste ferme
et te laisse dehors, pourquoi ncrirais-tu pas, soit  tes
parents, soit au maire ou au cur de ton village? Ils peuvent
ntre pas en tat de te recevoir; et alors tu restes ici o ta
vie est assure. Mais ils peuvent aussi tre heureux de te
recevoir  bras ouverts; alors tu trouves prs deux une
affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes
ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une
fille de ton ge qui est seule au monde, ... triste aussi.

-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les
jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je
my jetterais avec bonheur; mais sils restent aussi ferms pour
moi quils lont t pour mon pre...

-- Tes parents avaient-ils des griefs srieux contre ton pre, je
veux dire lgitimes par suite de fautes graves?

-- Je ne peux pas penser que mon pre, que jai connu si bon pour
tous, si brave, si gnreux, si tendre, si affectueux pour ma mre
et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents
ne se sont pas fchs contre lui et avec lui sans raisons
srieuses, il me semble.

-- videmment; mais les griefs quils pouvaient avoir contre lui,
ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pres ne retombent
pas sur les enfants.

-- Si cela pouvait tre vrai!

Elle jeta ces quelques mots avec un accent si mu, que M. Vulfran
en fut frapp.

Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites dtre accueillie
par eux.

-- Mais il nest rien que je redoute tant que dtre repousse.

-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils
dautres enfants que ton pre?

-- Non.

-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu
du fils perdu? Tu ne sais pas ce que cest que dtre seul au
monde.

-- Mais justement je ne le sais que trop.

-- La jeunesse isole, qui a lavenir devant elle, nest pas du
tout dans la mme situation que la vieillesse, qui na que la
mort.

Sil ne pouvait pas la voir, elle de son ct ne le quittait pas
des yeux, tchant de lire en lui les sentiments que ses paroles,
trahissaient: aprs cette allusion  la vieillesse, elle soublia
 chercher sur sa physionomie la pense du fond de son coeur.

Eh bien, dit-il aprs un moment dattente, que dcides-tu?

-- Nallez pas imaginer, monsieur, que je balance; cest lmotion
qui mempche de rpondre; ah! si je pouvais croire que ce serait
une fille quon recevrait, non une trangre quon repousserait!

-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien
que la vieillesse ne peut pas plus tre seule que lenfance.

-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?

-- Sils ne le pensent pas, ils le sentent.

-- Vous croyez?, dit-elle les yeux attachs sur lui, frmissante.

Il ne lui rpondit pas directement, mais parlant  mi-voix comme
sil sentretenait avec lui-mme:

Oui, dit-il, oui, ils le sentent.

Puis se levant brusquement comme pour chapper  des ides qui lui
seraient douloureuses, il dit dun ton de commandement:

Au bureau.



XXVI

Quand lingnieur Fabry reviendrait-il?

Ctait la question que Perrine se posait avec inquitude, puisque
ce jour-l son rle dinterprte auprs des monteurs anglais
serait fini.

Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran
continuerait-il jusqu la gurison de Bendit? en tait une autre
plus anxieuse encore.

Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, quelle
trouva Fabry dans latelier, occup  inspecter les travaux qui
avaient t faits; discrtement elle se tint  une distance
respectueuse et se garda bien de se mler aux explications qui
schangrent, mais le chef monteur la fit quand mme intervenir:

Sans cette petite, dit-il, nous naurions eu qu nous croiser
les bras.

Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son
ct elle nosait lui demander ce quelle devait faire, cest--
dire si elle devait rester  Saint-Pipoy ou retourner 
Maraucourt.

Dans le doute elle resta, pensant que puisque ctait M. Vulfran
qui lavait fait venir, ctait lui qui devait la garder ou la
renvoyer.

Il narriva qu son heure ordinaire, amen par le directeur qui
lui rendit compte des instructions que lingnieur avait donnes
et des observations quil avait faites; mais il se trouva quelles
ne lui donnrent pas entire satisfaction:

II est fcheux que cette petite ne soit pas l, dit-il,
mcontent.

-- Mais elle est l, rpondit le directeur, qui fit signe 
Perrine dapprocher.

-- Pourquoi nes-tu pas retourne  Maraucourt? demanda
M. Vulfran.

-- Jai cru que je ne devais partir dici que quand vous me le
commanderiez, rpondit-elle.

-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois tre ici  ma disposition
quand je viens...

Il sarrta, pour reprendre presque aussitt:

Et mme jaurai besoin de toi aussi  Maraucourt; tu vas donc
rentrer ce soir, et demain matin tu te prsenteras au bureau; je
te dirai ce que tu as  faire.

Quand elle eut traduit les ordres quil voulait donner aux
monteurs, il partit, et ce jour-l il ne fut pas question de lire
des journaux.

Mais quimportait; ce ntait pas quand le lendemain semblait
assur quelle allait prendre souci dune dception pour le jour
prsent.

Jaurai besoin de toi aussi  Maraucourt.

Ce fut la parole quelle se rpta dans le chemin quen venant 
Saint-Pipoy, elle avait fait  ct de Guillaume.  quoi allait-
elle tre employe? Son esprit senvola, mais sans pouvoir
saccrocher  rien de solide. Une seule chose tait certaine: elle
ne retournait point aux cannetires. Pour le reste il fallait
attendre; mais non plus dans la fivre de langoisse, car ce
quelle avait obtenu lui permettait de tout esprer, si elle avait
la sagesse de suivre la ligne que sa mre lui avait trace avant
de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien
compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui
serait ce quelle la ferait; voila ce quelle devait se dire
chaque fois quelle aurait une parole  prononcer, chaque fois
quelle aurait une rsolution  prendre, chaque fois quelle
risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil
 personne.

Elle sen revint  Maraucourt en rflchissant ainsi, marchant
lentement, sarrtant lorsquelle voulait cueillir une fleur dans
le pied dune haie, ou bien lorsque par-dessus une barrire une
jolie chappe de vue soffrait  elle sur les prairies et les
entailles: un bouillonnement intrieur, une sorte de fivre la
poussaient  hter le pas, mais volontairement elle le
ralentissait;  quoi bon se presser? Ctait une habitude quelle
devait prendre, une rgle quelle devait simposer de ne jamais
cder  des impulsions instinctives.

Elle retrouva son le dans ltat o elle lavait laisse, avec
chaque chose  sa place; les oiseaux avaient mme respect les
groseilles du saule qui ayant mri pendant son absence,
composrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait
pas du tout.

Comme elle tait rentre de meilleure heure que lorsquelle
sortait de latelier, elle ne voulut pas se coucher aussitt son
souper fini, et en attendant la tombe de la nuit, elle passa la
soire en dehors de laumuche, assise dans les roseaux  lendroit
o la vue courait librement sur lentaille et ses rives. Alors
elle eut conscience que si courte quet t son absence, le temps
avait march et amen des changements pour elle menaants. Dans
les prairies ne rgnait plus le silence solennel des soirs, qui
lavait si fortement frappe aux premiers jours de son
installation dans lle, quand dans toute la valle on nentendait
sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage
des arbres, que les frlements mystrieux des oiseaux qui
rentraient pour la nuit. Maintenant la valle tait trouble au
loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des
grincements dessieu, des claquements de fouet, des murmures de
voix. Cest quen effet, comme elle lavait remarqu en revenant
de Saint-Pipoy, la fenaison tait commence dans les prairies les
mieux exposes, o lherbe avait mri plus vite; et bientt les
faucheurs arriveraient  celles de son entaille quun ombrage plus
pais avait retarde.

Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle
ne serait plus habitable; mais que ce ft par la fenaison ou par
la chasse, le rsultat ne devait-il pas tre le mme,  quelques
jours prs?

Bien quelle ft dj habitue aux bons draps, ainsi quaux
fentres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougres
comme si elle le retrouvait sans lavoir quitt, et ce fut
seulement le soleil levant qui lveilla.

 louverture des grilles, elle tait devant lentre des shdes,
mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetires,
elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce quelle devait
faire: entrer, attendre?

Ce fut  ce dernier parti quelle sarrta: puisquelle se tenait
devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.

Cette attente dura prs dune heure;  la fin elle vit venir
Talouel qui durement lui demanda ce quelle faisait l.

M. Vulfran ma dit de me prsenter ce matin au bureau.

-- La cour nest pas le bureau.

-- Jattends quon mappelle.

-- Monte.

Elle le suivit; arriv sous la vranda, il alla sasseoir 
califourchon sur une chaise, et dun signe de main appela Perrine
devant lui.

Quest-ce que tu as fait  Saint-Pipoy?

Elle dit  quoi M. Vulfran lavait employe.

M. Fabry avait donc ordonn des btises?

-- Je ne sais pas.

-- Comment tu ne sais pas; tu nes donc pas intelligente?

-- Sans doute je ne le suis pas.

-- Tu les parfaitement, et si tu ne rponds pas, cest parce que
tu ne veux pas rpondre; noublie pas  qui tu parles. Quest-ce
que je suis ici?

-- Le directeur.

-- Cest--dire le matre, et puisque comme matre, tout me passe
par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne mobissent pas,
je les mets dehors, ne loublie pas.

Ctait bien lhomme dont les ouvrires avaient parl dans la
chambre, le matre dur, le tyran qui voulait tre tout dans les
usines, non seulement  Maraucourt, mais encore  Saint-Pipoy, 
Bacourt,  Flexelles, partout, et  qui tous les moyens taient
bons pour tendre et maintenir son autorit,  ct, au-dessus
mme de celle de M. Vulfran.

Je te demande quelle btise a faite M. Fabry, reprit-il en
baissant la voix.

-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je
peux vous rpter les observations que M. Vulfran ma fait
traduire pour les monteurs.

Elle rpta ces observations sans en omettre un seul mot.

Cest bien tout?

-- Cest tout.

-- M. Vulfran ta-t-il fait traduire des lettres?

-- Non, monsieur; jai seulement traduit des passages du _Dundee
News_, et en entier la _Dundee trades report Association_.

-- Tu sais que si tu ne me dis pas la vrit, toute la vrit, je
lapprendrai bien vite, et alors, ouste!

Un geste souligna ce dernier mot, dj si prcis dans sa
brutalit.

Pourquoi ne dirais-je pas la vrit?

-- Cest un avertissement que je te donne.

-- Je men souviendrai, monsieur, je vous le promets.

-- Bon. Maintenant va tasseoir sur le banc l-bas; si M. Vulfran
a besoin de toi, il se rappellera quil ta dit de venir.

Elle resta prs de deux heures sur son banc, nosant pas bouger
tant que Talouel tait l, nosant mme pas rflchir, ne se
reprenant que lorsquil sortait, mais sinquitant, au lieu de se
rassurer, car il et fallu, pour croire quelle navait rien 
craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui
ntait pas dans son caractre. Ce quil exigeait delle ne se
devinait que trop: quelle ft son espion auprs de M. Vulfran,
tout simplement, de faon  lui rapporter ce qui se trouvait dans
les lettres quelle aurait  traduire.

Si ctait l une perspective bien faite pour lpouvanter,
cependant elle avait cela de bon de donner  croire que Talouel
savait ou tout au moins supposait quelle aurait des lettres 
traduire, cest--dire que M. Vulfran la prendrait prs de lui
tant que Bendit serait malade.

Cinq ou six fois en voyant paratre Guillaume, qui, lorsquil ne
remplissait pas les fonctions de cocher, tait attach au service
personnel de M. Vulfran, elle avait cru quil venait la chercher,
mais toujours il avait pass sans lui adresser la parole, press,
affair, sortant dans la cour, rentrant.  un certain moment il
revint ramenant trois ouvriers quil conduisit dans le bureau de
M. Vulfran, o Talouel les suivit. Et un temps assez long
scoula, coup quelquefois par des clats de voix qui lui
arrivaient quand la porte du vestibule souvrait. videmment
M. Vulfran avait autre chose  faire que de soccuper delle et
mme de se souvenir quelle tait l.

 la fin les ouvriers reparurent accompagns de Talouel: quand ils
taient passs la premire fois, ils avaient la dmarche rsolue
de gens qui vont de lavant et sont dcids; maintenant ils
avaient des attitudes mcontentes, embarrasses, hsitantes. Au
moment o ils allaient sortir, Talouel les retint dun geste de
main:

Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais
dj dit moi-mme? Non, nest-ce pas. Seulement il vous la dit
moins doucement que moi, et il a eu raison.

-- Raison! Ah! malheur!

-- Vo ndirez point a.

-- Si, je le dirai parce que cest la vrit. Moi, je suis
toujours pour la vrit et la justice. Plac entre le patron et
vous, je ne suis pas plus de son ct que du vtre, je suis du
mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais;
quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourdhui vous avez
tort. a ne tient pas debout vos rclamations. On vous pousse, et
vous ne voyez pas o lon vous mne. Vous dites que le patron vous
exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore
bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront
crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en
sera ce que vous voudrez, cest votre affaire bien plus que la
mienne. Moi je men tirerai avec de nouvelles machines qui
marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que
vous, plus vite, plus conomiquement, et sans quon ait  perdre
son temps  discuter avec elles -- ce qui est quelque chose,
nest-ce pas? Quand vous aurez bien tir la langue, et que vous
reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on
naura plus besoin de vous. Largent que jaurai dpens pour mes
nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez
caus.

-- Mais...

-- Si vous navez pas compris, cest bte; je ne vais pas perdre
mon temps  vous couter.

Ainsi congdis, les trois ouvriers sen allrent la tte basse,
et Perrine reprit son attente jusqu ce que Guillaume vint la
chercher pour lintroduire dans un vaste bureau o elle trouva
M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers
quappuyaient des presse-papiers marqus dune lettre en relief,
pour que la main les reconnt  dfaut des yeux, et dont lun des
bouts tait occup par des appareils lectriques et tlphoniques.

Sans lannoncer, Guillaume avait referm la porte derrire elle.
Aprs un moment dattente, elle crut quelle devait avertir
M. Vulfran de sa prsence:

Cest moi, Aurlie, dit-elle.

-- Jai reconnu ton pas; approche et coute-moi. Ce, que tu mas
racont de tes malheurs, et aussi lnergie que tu as montre
mont intress  ton sort. Dautre part, dans ton rle
dinterprte avec les monteurs, dans les traductions que je tai
fait faire, enfin dans nos entretiens jai rencontr en toi une
intelligence qui ma plu. Depuis que la maladie ma rendu aveugle,
jai besoin de quelquun qui voie pour moi, et qui sache regarder
ce que je lui indique aussi bien que mexpliquer ce qui le frappe.
Javais espr trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi
intelligent, mais par malheur la boisson la si bien aboli quil
nest plus bon qu faire un cocher, et encore  condition dtre
indulgent. Veux-tu remplir auprs de moi la place que Guillaume
na pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix
francs par mois, et des gratifications si, comme je lespre, je
suis content de toi.

Suffoque par la joie, Perrine resta sans rpondre.

Tu ne dis rien?

-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis mue, si
trouble que je nen trouve pas; ne croyez pas...

Il linterrompit:

Je crois que tu es mue en effet, ta voix me le dit, et jen suis
bien aise, cest une promesse que tu feras ce que tu pourras pour
me satisfaire.

Maintenant autre chose: as-tu crit  tes parents?

-- Non, monsieur; je nai pas pu, je nai pas de papier...

-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le
bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa gurison,
tout ce qui te sera ncessaire. En crivant, tu devras dire  tes
parents la position que tu occupes dans ma maison; sils ont mieux
 toffrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.

-- Certainement, je resterai ici.

--Je le pense, et je crois que cest le meilleur pour toi
maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux o tu seras en
relation avec les employs,  qui tu porteras mes ordres, comme
dautre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes
vtements douvrire, qui, ma dit Benoist, sont fatigus....

-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce nest ni
par paresse, ni par incurie, hlas!

-- Ne te dfends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas
aller  la caisse o lon te remettra une fiche pour que tu
prennes, chez Mme Lachaise, ce quil te faut en vtements, linge
de corps, chapeau, chaussures.

Perrine coutait comme si au lieu dun vieillard aveugle  la
figure grave, ctait une belle fe qui parlait, la baguette au-
dessus delle.

M. Vulfran la rappela  la ralit:

Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais noublie pas que
ce choix me fixera sur ton caractre. Occupe-toi de cela. Pour
aujourdhui je naurai pas besoin de toi.  demain.


XXVII

Quand  la caisse on lui remit, aprs lavoir examine des pieds 
la tte, la fiche annonce par M. Vulfran, elle sortit de lusine
en se demandant o demeurait cette Mme Lachaise.

Elle eut voulu que ce ft la propritaire du magasin o elle avait
achet son calicot, parce que la connaissant dj, elle et t
moins gne pour la consulter sur ce quelle devait prendre.

Question terrible quaggravait encore le dernier mot de
M. Vulfran: ton choix me fixera sur ton caractre. Sans doute
elle navait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter
sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait
raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son
enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait port
dans lesquelles elle tait fire de se pavaner; videmment ce
ntaient point des robes de ce genre qui convenaient
prsentement; mais les plus simples quelle pourrait trouver
conviendraient-elles mieux?

On lui et dit la veille, alors quelle souffrait tant de sa
misre, quon allait lui donner des vtements et du linge, quelle
net certes pas imagin que ce cadeau inespr ne la remplirait
pas de joie, et cependant lembarras et la crainte lemportaient
de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.

Ctait place de lglise que Mme Lachaise avait son magasin,
incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec
une montre dtoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de
bijoux, de parfumerie qui veillait les dsirs, allumait les
convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dpenser l
leurs gains, comme les pres et les maris dpensaient les leurs au
cabaret.

Cette montre augmenta encore la timidit de Perrine, et comme
lentre dune dguenille ne provoquait les prvenances ni de la
matresse de maison, ni des ouvrires qui travaillaient derrire
un comptoir, elle resta un moment indcise au milieu du magasin,
ne sachant  qui sadresser.  la fin elle se dcida  lever
lenveloppe quelle tenait dans sa main.

Quest-ce que cest, petite? demanda Mme Lachaise.

Elle tendit lenveloppe qui  lun de ses coins portait imprime
la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.

La marchande navait pas lu la fiche entire que sa physionomie
sclaira du sourire le plus engageant:

Et que dsirez-vous, mademoiselle? demanda-t-elle en quittant
son comptoir pour avancer une chaise.

Perrine rpondit quelle avait besoin de vtements, de linge, de
chaussures, dun chapeau.

Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous
commencions par la robe? Oui, nest-ce pas. Je vais vous montrer
des toffes; vous allez voir.

Mais ce ntait point des toffes quelle voulait voir, ctait
une robe toute faite quelle put revtir immdiatement ou tout au
moins le soir mme, afin de pouvoir sortir le lendemain avec
M. Vulfran.

Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran, dit vivement la marchande
dont la curiosit se trouvait surexcite par cet trange propos
qui la faisait se demander ce que le tout-puissant matre de
Maraucourt pouvait bien avoir  faire avec cette bohmienne.

Mais au lieu de rpondre a cette interrogation, Perrine continua
ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin
devait tre noire, parce quelle tait en deuil.

Cest pour aller  lenterrement, cette robe?

-- Non.

-- Vous comprenez, mademoiselle, que lusage auquel vous devez
employer votre robe dit ce quelle doit tre, sa forme, son
toffe, son prix.

-- La forme, la plus simple; ltoffe, solide et lgre; le prix,
le plus bas.

-- Cest bien, cest bien, rpondit la marchande, on va vous
montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.

Comme le ton avait chang, les manires changrent aussi;
dignement Mme Lachaise reprit sa place  la caisse, ddaignant de
soccuper elle-mme dune acheteuse qui montrait de pareilles
dispositions: quelque fille de domestique sans doute,  qui
M. Vulfran faisait laumne dun deuil, et encore quel domestique?

Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en
cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:

Cela nest pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec
blouse en indienne noire  pois; la jupe sera un peu longue, la
blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout
ira  merveille; au reste nous navons pas autre chose.

Ctait l une raison qui dispensait des autres; dailleurs malgr
leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse trs
jolies, et puisquon lui assurait quavec quelques retouches,
elles iraient  merveille, elle devait le croire.

Pour les bas et les chemises, le choix tait plus facile,
puisquelle voulait ce quil y avait de moins cher; mais quand
elle dclara quelle ne prenait que deux paires de bas et deux
chemises, Mlle Virginie se montra aussi mprisante que sa
patronne, et ce fut par grce quelle daigna montrer les
chaussures et le chapeau de paille noire qui compltaient
lhabillement de cette petite niaise: avait-on ide dune sottise
pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine
demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps taient
lobjet de ses dsirs, ce nouvel achat limit dailleurs  trois
mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de
la demoiselle de magasin:

Moins que rien cette petite.

-- Et maintenant, est-ce quil faudra vous envoyer a? demanda
Mme Lachaise.

-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.

-- Pas avant huit heures, pas aprs neuf.

Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir quon lui
envoyt ses vtements, quelle ne savait pas o elle coucherait le
soir. Dans son le, il ny fallait pas songer. Qui na rien se
passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgr le
ddain de cette marchande, ce quelle venait dacheter constituait
pour elle de la richesse -- a besoin dtre garde; il fallait
donc que la nuit suivante elle et un logement, et tout
naturellement elle pensa  le prendre chez la grandmre de
Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers
la maison de mre Franoise, pour voir si elle trouverait l ce
quelle dsirait, cest--dire un cabinet ou une toute petite
chambre, qui ne cott pas cher.

Comme elle allait arriver  la barrire, elle vit Rosalie sortir
dune allure lgre.

Vous partez!

-- Et vous, vous tes donc libre!

En quelques mots prcipits elles sexpliqurent:

Rosalie, qui allait  Picquigny pour une commission presse, ne
pouvait pas rentrer chez sa grandmre immdiatement comme elle
laurait voulu, de faon  arranger pour le mieux la location du
cabinet; mais puisque Perrine navait rien  faire de la journe,
pourquoi ne laccompagnerait-elle pas  Picquigny? elles
reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.

Rapide  laller, cette partie de plaisir, une fois la commission
faite, sagrmenta si bien au retour de bavardages, de flneries,
de courses dans les prairies, de repos  lombre, quelles ne
rentrrent que le soir  Maraucourt; mais ce fut seulement en
passant la barrire de sa grandmre que Rosalie eut conscience de
lheure.

Quest-ce que va dire tante Znobie?

-- Dame!

-- Ma foi tant pis; je me suis bien amuse. Et vous?

-- Si vous vous tes amuse, vous qui avez avec qui vous
entretenir toute la journe, pensez ce qua t notre promenade
pour moi qui nai personne.

-- Cest vrai tout de mme.

Heureusement la tante Znobie tait occupe  servir les
pensionnaires, de sorte que larrangement se fit avec mre
Franoise, ce qui permit quil se conclt assez promptement sans
tre trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour,
douze francs pour un cabinet orn dune petite glace avec une
fentre et une table de toilette.

 huit heures Perrine dnait seule  sa table dans la salle
commune une serviette sur ses genoux;  huit heures et demie elle
allait chercher ses vtements qui se trouvaient prts; et  neuf
heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte  clef, elle
se coucha un peu trouble, un peu grise, la tte vacillante, mais
au fond pleine despoir. Maintenant on allait voir.

Ce quelle vit le lendemain matin, lorsquaprs avoir donn ses
ordres  ses chefs de service quil appelait par une sonnerie aux
coups numrots dans le tableau lectrique du vestibule,
M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage svre
qui la dconcerta, car bien que les yeux qui se tournrent vers
elle  son entre fussent sans regards, elle ne put se mprendre
sur lexpression de cette physionomie quelle connaissait pour
lavoir longuement observe.

Assurment ce ntait pas la bienveillance quexprimait cette
physionomie, mais plutt le mcontentement et la colre.

Quavait-elle donc fait de mal quon pt lui reprocher?

 cette question quelle se posa, elle ne trouva quune rponse:
ses achats, chez Mme Lachaise, taient exagrs. Daprs eux
M. Vulfran jugeait son caractre. Et elle qui stait si bien
applique  la modration et  la discrtion. Que fallait-il donc
quelle achett, ou plutt nachett point?

Mais elle neut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait
la parole dun ton dur:

Pourquoi ne mas-tu pas dit la vrit?

--  propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vrit? demanda-
elle effraye.

--  propos de ta conduite depuis ton arrive ici?

-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit
la vrit.

-- Tu mas dit que tu avais log chez Franoise. Et en partant de
chez elle o as-tu t? Je te prviens que Znobie, la fille de
Franoise, interroge hier par quelquun qui voulait avoir des
renseignements sur toi, a dit que tu nas pass quune nuit chez
sa mre, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as
fait depuis ce temps-l.

Perrine avait cout le commencement de cet interrogatoire avec
moi, mais  mesure quil avanait elle stait affermie.

Il y a quelquun qui sait ce que jai fait depuis que jai quitt
la chambre de mre Franoise.

-- Qui?

-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je
vais vous dire, si vous trouvez que ce que jai pu faire depuis ce
jour mrite dtre connu de vous.

-- La place que je te destine auprs de moi exige que je sache ce
que tu es.

-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez,
vous ferez venir Rosalie, vous linterrogerez sans que je laie
vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas tromp.

-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il dune voix adoucie,
raconte donc.

Elle fit ce rcit en insistant sur lhorreur de sa nuit, dans la
chambre, son dgot, ses malaises, ses nauses, ses suffocations.

Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?

-- Les autres nont sans doute pas vcu comme moi en plein air,
car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien,
et que la misre ma appris  tout endurer; je serais morte; et je
ne pense pas que ce soit une lchet dessayer dchapper  la
mort.

-- La chambre de Franoise est-elle donc si malsaine?

-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas
que vos ouvrires vivent l.

-- Continue.

Elle passa  sa dcouverte de lle, et  son ide de sinstaller
dans laumuche.

Tu nas pas eu peur?

-- Je suis habitue  navoir pas peur.

-- Tu parles de lentaille qui se trouve la dernire sur la route
de Saint-Pipoy,  gauche?

-- Oui, monsieur.

-- Cette aumuche mappartient et elle sert  mes neveux. Cest
donc l que tu as dormi?

-- Non seulement dormi, mais travaill, mang, mme donn  dner
 Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne lai quitte que
pour Saint-Pipoy quand vous mavez dit de rester  la disposition
des monteurs, et cette nuit pour loger chez mre Franoise, o je
peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.

-- Tu es donc riche que tu peux donner  dner  ta camarade?

-- Si josais vous dire.

-- Tu dois tout me dire.

-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de
petites filles?

-- Ce nest pas trop court quest le temps pour moi, depuis que je
ne peux plus lemployer comme je voudrais, cest long, bien
long... et vide.

Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui
accusait les tristesses dune existence que lon croyait si
heureuse et que tant de gens enviaient, et  la faon dont il
pronona le mot vide elle eut le coeur attendri. Elle aussi
depuis quelle avait perdu son pre et sa mre, pour rester seule,
savait ce que sont les journes longues et vides, que rien ne
remplit si ce nest les soucis, les fatigues et les misres de
lheure prsente, sans personne avec qui les partager, qui vous
soutienne ou vous gaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni
privations, ni misres. Mais sont-elles tout au monde, et nest-il
pas dautres souffrances, dautres douleurs! Ctaient celles-l
que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette
tte penche, ces lvres, ces joues affaisses, cette physionomie
allonge par lvocation sans doute de souvenirs pnibles.

Si elle essayait de le distraire? sans doute cela tait bien hardi
 elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle
point, puisque lui-mme demandait quelle parlt, dgayer ce
sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait lexaminer,
elle verrait bien si elle lamusait ou lennuyait.

Et tout de suite dune voix enjoue, qui avait lentrain dune
chanson, elle commena:

Ce qui est plus drle que notre dner, cest la faon dont je me
suis procur les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et
aussi comment, sans rien dpenser, ce qui met t impossible,
jai runi les mets de notre menu. Cest cela que je vais vous
dire, en commenant par le commencement qui expliquera comment
jai vcu dans laumuche depuis que je my suis installe.

Pendant son rcit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prte 
couper court, si elle voyait se produire des signes dennui, qui
certainement ne lui chapperaient pas.

Mais ce ne fut pas de lennui qui se manifesta, au contraire ce
fut de la curiosit et de lintrt.

Tu as fait cela! interrompit-il plusieurs fois.

Alors il linterrogea pour quelle prcist ce que, par crainte de
le fatiguer, elle avait abrg, et lui posa des questions qui
montraient quil voulait se rendre un compte exact non seulement
de son travail, mais surtout des moyens quelle avait employs
pour remplacer ce qui lui manquait:

Tu as fait cela!

Quand elle fut arrive au bout de son histoire, il lui posa la
main sur les cheveux:

Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir
quon pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton
bureau et occupe ton temps comme tu voudras;  trois heures nous
sortirons.


XXVIII

Son bureau, ou plutt celui de Bendit, navait rien pour les
dimensions ni lameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses
trois fentres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils
en cuir vert, les plans des diffrentes usines accrochs aux murs
dans des cadres en bois dor, tait trs imposant et bien fait
pour donner une ide de limportance des affaires qui sy
dcidaient.

Tout petit au contraire tait le bureau de Bendit, meubl dune
seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une
_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses
couleurs dsignaient les principales lignes de navigation; mais
cependant avec son parquet de pitchpin bien cir, sa fentre au
milieu tendue dun store en jute  dessins rouges, il paraissait
gai  Perrine, non seulement en lui-mme, mais encore parce quen
laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois
entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins:  droite et
 gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et
M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilit et de la caisse, enfin
vis--vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient
debout devant de hautes tables inclines.

Nayant rien  faire et nosant occuper la place de Bendit,
Perrine sassit  ct de cette porte, et, pour passer le temps,
elle lut des dictionnaires qui taient les seuls livres composant
la bibliothque de ce bureau.  vrai dire, elle en et mieux aim
dautres, mais il fallut bien quelle se contentt de ceux-l, qui
lui firent paratre les heures longues.

Enfin la cloche sonna le djeuner, et elle fut une des premires 
sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux,
qui, comme elle, se rendaient chez mre Franoise.

Eh bien, mademoiselle, vous voil donc notre camarade, dit
Mombleux, qui navait pas oubli son humiliation de Saint-Pipoy et
voulait la faire payer  celle qui la lui avait inflige.

Elle fut un moment dconcerte par ces paroles dont elle sentit
lironie, mais elle se remit vite:

La vtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de
Guillaume.

Le ton de cette rplique plut sans doute  lingnieur, car se
tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui tait un
encouragement en mme temps quune approbation.

Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour
lobstination ntait pas  moiti Picard.

-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.

-- Cest la mme chose.

-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours,
quand M. Bendit sera rtabli, il la reprendra cette place, ce qui
ne serait pas arriv, si mademoiselle ne stait pas trouve l
pour la lui garder.

-- Il me semble que vous de votre ct, moi du mien, nous avons
contribu  la lui garder.

-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous
devra une chandelle  tous trois, si tant est quun Anglais ait
jamais employ les chandelles autrement que pour son propre
usage.

Si Perrine avait pu se mprendre sur le sens vrai des paroles de
Mombleux, la faon dont on agit avec elle chez mre Franoise, la
renseigna, car ce ne fut pas  la table des pensionnaires quelle
trouva son couvert mis, comme on et fait pour une camarade, mais
sur une petite table  part, qui, pour tre dans leur salle, ne
sen trouvait pas moins relgue dans un coin et ce fut l quon
la servit aprs eux, ne lui passant les plats quen dernier.

Mais il ny avait l rien pour la blesser; que lui importait
dtre servie la premire ou la dernire, et que les bons morceaux
eussent disparu? Ce qui lintressait, ctait dtre place assez
prs deux pour entendre leur conversation, et par ce quils
diraient de tcher de se tracer une ligne de conduite au milieu
des difficults quelle allait affronter. Ils connaissaient les
habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux,
Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot deux pouvait
clairer son ignorance et, en lui montrant des dangers quelle ne
souponnait mme pas, lui permettre de les viter. Elle ne les
espionnerait pas; elle ncouterait pas aux portes; quand ils
parleraient, ils sauraient quils ntaient pas seuls; elle
pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.

Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien dintressant
pour elle; leur conversation roula tout le temps du djeuner sur
des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de
chemin de fer; et elle neut, pas besoin de se donner un air
indiffrent pour ne pas paratre prter attention  leur discours.

Dailleurs, elle tait force de se hter ce matin-l, car elle
voulait interroger Rosalie pour tcher de savoir comment
M. Vulfran avait appris quelle navait couch quune fois chez
mre Franoise.

Cest le Mince qui est venu pendant que nous tions  Picquigny;
il a fait causer tante Znobie sur vous, et vous savez, a nest
pas difficile de faire causer tante Znobie, surtout quand elle
suppose que a ne vaudra pas une gratification  ceux dont elle
parle; cest donc elle qui a dit que vous naviez pass quune
nuit ici, et toutes sortes dautres choses avec.

-- Quelles autres choses?

-- Je ne sais pas, puisque je ny tais pas, mais vous pouvez
imaginer le pire; heureusement, a na pas mal tourn pour vous.

-- Au contraire a a bien tourn, puisque avec mon histoire jai
amus M. Vulfran.

-- Je vais la raconter  tante Znobie; ce que a la fera rager!

-- Ne lexcitez pas contre moi.

-- Lexciter contre vous! maintenant, il ny a pas de danger;
quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous
naurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain;
seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos
affaires, ne les lui dites pas  elle.

-- Soyez tranquille.

-- Cest quelle est maline.[2]

-- Mais me voil avertie.

 trois heures, comme il len avait prvenue, M. Vulfran sonna
Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tourne
habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour
sans visiter les diffrents tablissements, les uns les autres,
sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses
ordres  ses directeurs, aprs avoir entendu leurs observations;
et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte
lui-mme, comme sil navait point t aveugle, par toutes sortes
de moyens qui supplaient ses yeux voils,

Ce jour-l ils commencrent la visite par Flexelles, qui est un
gros village, o sont tablis les ateliers du peignage du lin et
du chanvre; et en arrivant dans lusine, M. Vulfran, au lieu de se
faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuy sur
lpaule de Perrine, dans un immense hangar o lon tait en train
demmagasiner des ballots de chanvre quon dchargeait des wagons
qui les avaient apports.

Ctait la rgle que partout o il allait, on ne devait pas se
dranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, 
moins que ce ne ft pour lui rpondre. Le travail continua donc
comme sil ntait pas l, un peu plus ht seulement dans une
rgularit gnrale.

coute bien ce que je vais texpliquer, dit-il  Perrine, car je
veux pour la premire fois tenter lexprience de voir par tes
yeux en examinant quelques-uns de ces ballots quon dcharge. Tu
sais ce que cest que la couleur argentine, nest-ce pas?

Elle hsita.

Ou plutt la couleur gris-perle?

-- Gris-perle, oui, monsieur.

-- Bon. Tu sais aussi distinguer les diffrentes nuances du vert:
le vert fonc, le vert clair, et aussi le gris bruntre, le rouge?

-- Oui, monsieur, au moins  peu prs.

--  peu prs suffit; prends donc une petite poigne de chanvre 
la premire balle venue et regarde-la bien de manire  me dire
quelle est sa nuance.

Elle fit ce qui lui tait command, et, aprs avoir bien examin
le chanvre, elle dit timidement:

Rouge; est-ce bien rouge?

-- Donne-moi ta poigne.

Il la porte  ses narines et la flaira:

Tu ne tes pas trompe, dit-il, ce chanvre doit tre rouge en
effet.

Elle le regarda surprise; et, comme sil devinait son tonnement,
il continua:

Sens ce chanvre: tu lui trouves, nest-ce pas, lodeur de
caramel?

-- Prcisment, monsieur.

-- Eh bien, cette odeur veut dire quil a t sch au four o il
a t brl, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et
couleur, se contrlant et se confirmant, me donnent la preuve que
tu as bien vu et me font esprer que je peux avoir confiance en
toi. Allons  un autre wagon et prends une autre poigne de
chanvre.

Cette fois elle trouva que la couleur tait verte.

Il y a vingt espces de vert;  quelle plante rapportes-tu le
vert dont tu parles?

--  un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des
taches brunes et noires.

-- Donne ta poigne.

Au lieu de la porter  son nez, il ltira des deux mains et les
brins se rompirent.

Ce chanvre a t cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a t
mouill en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis
content de toi; cest un bon dbut.

Ils continurent leur visite par les autres villages, Bacourt,
Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-l fut de
beaucoup la plus longue,  cause de linspection du travail des
ouvriers anglais.

Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en tait
descendu, avait t conduite  lombre dun gros tremble; et au
lieu de rester auprs du cheval pour le garder, Guillaume lavait
attach  un banc pour aller se promener dans le village, comptant
bien tre de retour avant son matre, qui ne saurait rien de sa
fugue. Mais, au lieu dune rapide promenade, il tait entr dans
un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier lheure, si
bien que lorsque M. Vulfran tait revenu pour monter en voiture,
il navait trouv personne.

Faites chercher Guillaume, dit-il au directeur qui les
accompagnait.

Guillaume avait t long  trouver,  la grande colre de
M. Vulfran, qui nadmettait pas quon lui fit perdre une minute de
son temps.

 la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir dune allure tout 
fait trange: la tte haute, le cou et le buste raides, les jambes
flchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en
avant, qu chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.

Voil une singulire manire de marcher, dit M. Vulfran, qui
avait entendu ces pas ingaux; lanimal est gris, nest-ce pas,
Benoist?

-- On ne peut rien vous cacher.

-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci.

Puis sadressant  Guillaume, qui sarrtait:

Do viens-tu?

-- Monsieur... je vais... vous dire...

-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre,
le bruit de tes pas me le prouve.

-- Monsieur... je vais... vous dire....

Tout en parlant, Guillaume avait dtach le cheval, et, en
remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il
voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par-
dessus sans pouvoir le saisir.

Je crois quil vaut mieux que je vous reconduise  Maraucourt,
dit le directeur.

-- Pourquoi a? rpliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.

-- Tais-toi, commanda M. Vulfran dun ton qui nadmettait pas la
rplique;  partir de lheure prsente tu nes plus a mon service.

-- Monsieur... je vais... vous dire...

Mais, sans lcouter, M. Vulfran sadressa  son directeur:

Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.

-- Sait-elle conduire?

-- Ses parents taient des marchands ambulants, elle a conduit
leur voiture bien souvent; nest-ce pas, petite?

-- Certainement, monsieur.

-- Dailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un
foss, il nira pas de lui-mme.

Il monta en voiture, et Perrine prit place prs de lui, attentive,
srieuse, avec la conscience bien vidente de la responsabilit
dont elle se chargeait.

Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de
son fouet lgrement.

-- Je ne tiens pas du tout  aller vite, je vous assure, monsieur.

-- Cest dj quelque chose.

Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le
phaton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffe dun
chapeau de paille noire, vtue de deuil, qui conduisait sagement
le vieux Coco, au lieu de le mener du train dsordonn que
Guillaume obligeait la vieille bte  prendre bien malgr elle!
Que se passait-il donc? Quelle tait cette petite fille? Et lon
se mettait sur les portes pour sadresser ces questions, car les
gens taient rares dans le village qui la connaissaient, et plus
rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de
lui donner auprs de lui. Devant la maison de mre Franoise, la
tante Znobie causait appuye sur sa barrire avec deux commres;
quand elle aperut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans
un mouvement de stupfaction, mais aussitt elle lui adressa son
salut le plus avenant accompagn de son meilleur sourire, celui
dune amie vritable.

Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurlie.

Et aussitt que la voiture eut dpass la barrire, elle raconta 
ses voisines comment elle avait procur  cette jeune personne,
qui tait leur pensionnaire, la bonne place quelle occupait
auprs de M. Vulfran, par les renseignements quelle avait donns
au Mince:

Mais cest une gentille fille, elle noubliera pas ce quelle me
doit, car elle nous doit tout.

Quels renseignements avait-elle pu donner?

L-dessus elle avait enfil une histoire, en prenant pour point de
dpart les rcits de Rosalie, qui, colporte dans Maraucourt avec
les enjolivements que chacun y mettait selon son caractre, son
got ou le hasard, avait fait  Perrine une lgende, ou plus
justement cent lgendes devenues rapidement le fond de
conversations dautant plus passionnes que personne ne
sexpliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les
suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires
 ct.

Si le village avait t surpris de voir passer M. Vulfran avec
Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut
absolument stupfait.

O donc est Guillaume? scria-t-il en se prcipitant au bas de
lescalier de sa vranda pour recevoir le patron.

-- Dbarqu pour cause divrognerie invtre, rpondit M. Vulfran
en souriant.

-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez lintention de
prendra cette rsolution, dit Talouel.

-- Parfaitement.

Ce mot je suppose tait celui qui avait commenc la fortune de
Talouel dans la maison et tabli son pouvoir. Son habilet en
effet avait t de persuader  M. Vulfran quil ntait quune
main, aussi docile que dvoue, qui nexcutait jamais que ce que
le patron ordonnait ou pensait.

Si jai une qualit, disait-il, cest de deviner ce que veut le
patron, et en me pntrant de ses intrts, de lire en lui.

Aussi commenait-il presque toutes ses phrases par son mot:

Je suppose que vous voulez...

Et comme sa subtilit de paysan toujours aux aguets sappuyait sur
un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se
renseigner, il tait rare que M. Vulfran et  faire une autre
rponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lvres:

Parfaitement.

Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran  descendre, que
celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne sest montre
digne de votre confiance?

-- Parfaitement.

-- Cela ne mtonne pas; du jour o elle est entre ici amene par
la petite Rosalie, jai pens quon en ferait quelque chose et que
vous la dcouvririez.

En parlant ainsi il regardait Perrine, et dun coup doeil qui lui
disait en insistant:

Tu vois ce que je fais pour toi; ne loublie pas et tiens-toi
prte  me le rendre.

Une demande de payement de ce march ne se fit pas attendre; un
peu avant la sortie il sarrta devant le bureau de Perrine et
sans entrer,  mi-voix de faon  ntre entendu que delle:

Que sest-il donc pass  Saint-Pipoy avec Guillaume?

Comme cette question nentranait pas la rvlation de choses
graves, elle crut pouvoir rpondre, et faire le rcit quil
demandait.

Bon, dit-il, tu peux tre tranquille, quand Guillaume viendra
demander  rentrer, il aura affaire  moi.



XXIX

Le soir au souper, cette question: Que sest-il pass  Saint-
Pipoy avec Guillaume? lui fut de nouveau pose par Fabry et par
Mombleux, car il ntait personne de la maison qui ne st quelle
avait ramen M. Vulfran, et elle recommena le rcit quelle avait
dj fait  Talouel; alors ils dclarrent que livrogne navait
que ce quil mritait.

Cest miracle quil nait pas vers dix fois le patron, dit
Fabry, car il conduisait comme un fou...

-- Prononcez plutt comme un saoul, rpondit Mombleux en riant.

-- Il y a longtemps quil aurait d tre congdi

-- Et quil laurait t en effet sans certains appuis.

Elle devint tout oreilles, mais en sefforant de ne pas laisser
paratre lattention quelle prtait  ces paroles.

Il le payait cet appui.

-- Pouvait-il faire autrement?

-- Il laurait pu sil navait pas donn barre sur lui: on est
fort pour rsister  toutes les pressions do quelles viennent,
quand on marche droit.

-- Ctait l le diable pour lui de marcher droit.

-- tes-vous sr quon ne la pas encourag dans son vice, au lieu
de le prvenir quun jour ou lautre il se ferait renvoyer?

-- Je pense quon a d faire une drle de mine quand on ne la pas
vu revenir: jaurais voulu tre l.

-- On sarrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et
rapporte aussi bien.

-- Cest tout de mme tonnant que celui qui est victime de cet
espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux
accord dides dont on se vante, que cette intuition
extraordinaire ne sont que le rsultat de savantes prparations:
quon me rapporte que vous avez ce matin exprim lopinion que le
foie de veau aux carottes tait une bonne chose, et je naurai pas
grand mrite  vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le
veau aux carottes.

Ils se mirent  rire en se regardant dun air goguenard.

Si Perrine avait eu besoin dune cl pour deviner les noms quils
ne prononaient pas, ce mot je suppose la lui et mise aux
mains; mais tout de suite elle avait compris que le on qui
organisait lespionnage tait Talouel, et celui qui le subissait
M. Vulfran.

Enfin quel plaisir peut-il trouver  toutes ces histoires?
demanda Mombleux.

-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne lest pas; de
mme on est ou lon nest pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre
quon est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, cest-
-dire douvrier, on est devenu le second dans une maison qui, 
la tte de lindustrie franaise, fait plus de douze millions de
bnfices par an, et lambition vous est venue de passer du second
rang au premier; est-ce que cela ne sest pas dj produit, et
na-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de
maisons considrables? Quand on a vu que les circonstances, les
malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou lautre
mettre le chef dans limpossibilit de continuer  la diriger, on
sest arrang pour se rendre indispensable, et simposer comme le
seul qui ft de taille  porter ce fardeau crasant. La meilleure
mthode pour en arriver l ntait-elle pas de faire la conqute
de celui quon esprait remplacer, en lui prouvant du matin au
soir quon tait dune capacit, dune force dintelligence, dune
aptitude aux affaires au del de lordinaire? De l le besoin de
savoir  lavance ce qua dit le chef, ce quil a fait, ce quil
pense, de manire  tre toujours en accord parfait avec lui, et
mme de paratre le devancer; si bien que quand on dit: Je
suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes, la
rponse oblige soit: Parfaitement.

De nouveau ils se mirent  rire, et pendant que Znobie changeait
les assiettes pour le dessert ils gardrent un silence prudent;
mais lorsquelle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme
sils nadmettaient pas que cette petite qui mangeait
silencieusement dans son coin pt en deviner les dessous quils
brouillaient  dessein.

Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.

-- Cest ce que tout le monde doit souhaiter. Mais sil ne
reparat pas, cest quil a de bonnes raisons pour a, comme
dtre mort probablement.

-- Cest gal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide
tout de mme, quand on sait ce quil est, et aussi ce quest la
maison quil voudrait faire sienne.

-- Si lambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le
spare du but vis, le plus souvent il ne se mettrait pas en
route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui
est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si lon compare son
point de dpart  son point darrive.

-- Ce nest pas lui qui a amen la disparition de celui dont il
compte prendre la place.

-- Qui sait sil na pas contribu  provoquer cette disparition
ou  la faire durer?

-- Vous croyez?

-- Nous ntions ici ni lun ni lautre  ce moment, nous ne
pouvons donc pas savoir ce qui sest pass; mais tant donn le
caractre du personnage, il est vraisemblable dadmettre quun
vnement de cette gravit na pas d se produire sans quil ait
travaill  envenimer les choses de faon  les incliner du ct
de son intrt.

-- Je navais pas pens  cela, tiens, tiens!

-- Pensez-y, et rendez-vous compte du rle, je ne dis pas quil a
jou, mais quil a pu jouer en voyant limportance que cette
disparition lui permettait de prendre.

-- Il est certain qu ce moment il pouvait ne pas prvoir que
dautres hriteraient de la place du disparu; mais maintenant que
cette place est occupe, quelles esprances peut-il garder?

-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation nest pas
aussi solide quelle en a lair. Et de fait est-elle si solide que
a?

-- Vous croyez...

-- Jai cru en arrivant ici quelle ltait; mais depuis jai vu
par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-mme,
quil se fait un travail souterrain  propos de tout, comme 
propos de rien, quon devine, plutt quon ne le suit, dont le but
certainement est de rendre cette occupation intolrable. Y
parviendra-t-on? Dun ct arrivera-t-on  leur rendre la vie
tellement insupportable quils prfrent, de guerre lasse, se
retirer? De lautre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je
nen sais rien.

-- Renvoyer! Vous ny pensez pas.

-- videmment sils ne donnent pas prise  des attaques srieuses,
ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire
leur situation ils ne se gardent pas; sils ne se tiennent pas
toujours sur la dfensive; sils commettent des fautes, et qui
nen commet pas? alors surtout quon est tout-puissant et quon a
lieu de croire lavenir assur, je ne dis pas que nous
nassisterons pas  des rvolutions intressantes.

-- Pas intressantes pour moi les rvolutions, vous savez.

-- Je ne crois pas que jaurais plus que vous  y gagner; mais que
pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci?
Prendre parti pour celui-l? Ma foi non. Dautant mieux quen
ralit mes sympathies sont pour celui dont on vise lhritage, en
escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux
autres, le faire disparatre bientt; ce qui, pour moi, nest pas
du tout prouv.

-- Ni pour moi.

-- Dailleurs on ne ma jamais demand nettement mon concours, et
je ne suis pas homme  loffrir.

-- Ni moi non plus.

-- Je men tiens au rle de spectateur, et quand je vois un des
personnages de la pice qui se joue sous nos yeux entreprendre une
lutte qui semble impossible aussi bien que folle, nayant pour lui
que son audace, son nergie...

-- Sa canaillerie.

-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela mintresse, bien
que je nignore pas que dans cette lutte des coups seront donns
qui pourront matteindre. Voil pourquoi jtudie ce personnage,
qui na pas que des cts tragiques, mais qui en a aussi de
comiques, comme il convient dailleurs dans un drame bien fait.

-- Moi je ne le trouve pas comique du tout.

-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui 
vingt ans savait  peine lire et signer son nom, et qui a assez
courageusement travaill pour acqurir une calligraphie et une
orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le
monde ni plus ni moins quun matre dcole?

-- Ma foi, je trouve a remarquable.

-- Moi aussi je trouve a remarquable, mais le comique cest que
lducation na pas march paralllement avec cette instruction
primaire, que le bonhomme simagine tre tout dans le monde, si
bien que malgr sa belle criture et son orthographe froce, je ne
peux pas mempcher de rire quand je lentends faire usage de son
langage distingu dans lequel les haricots sont des flageolets
et les citrouilles des potirons; nous nous contentons de soupe,
lui ne mange que du potage; quand je veux savoir si vous avez
t vous promener, je vous demande: Avez-vous t vous promener?
lui vous dit: Alltes-vous  la promenade? Quprouvtes-vous?
Nous voyagemes. Et quand je vois quavec ces beaux mots il se
croit suprieur  tout le monde, je me dis que sil devient matre
des usines quil convoite, ce qui est possible, snateur,
administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait
nommer de lAcadmie franaise, et ne comprendra pas quon ne
laccueille point.

 ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda  Perrine si
elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment
refuser? Il y avait longtemps dj quelle avait fini de dner, et
rester  sa place et pu veiller des suppositions quelle devait
viter de faire natre, si elle voulait quon continut de parler
librement devant elle.

La soire tant douce et les gens restant assis dans la rue en
bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flner et
transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prta pas 
cette fantaisie, elle prtexta la fatigue pour rentrer.

En ralit ce quelle voulait ctait rflchir, non dormir, et
dans la tranquillit de sa petite chambre, la porte close, se
rendre compte de sa situation, et de la conduite quelle allait
avoir  tenir.

Dj pendant la soire o elle avait entendu ses camarades de
chambre parler de Talouel, elle avait pu se le reprsenter comme
un homme redoutable; depuis, quand il stait adress  elle pour
quelle lui dt toute la vrit sur les btises de Fabry. en
ajoutant quil tait le matre et quen cette qualit il devait
tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable
tablissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant
tout cela ntait rien  ct de ce que rvlait lentretien
quelle venait dentendre.

Quil voult avoir lautorit dun tyran  ct, au-dessus mme de
M. Vulfran, cela elle le savait; mais quil esprt remplacer un
jour le tout-puissant matre des usines de Maraucourt, et que
depuis longtemps il travaillt dans ce but, cela elle ne lavait
pas imagin.

Et pourtant ctait ce qui rsultait de la conversation de
lingnieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que
personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et
den parler.

Ainsi le _on_ quils navaient pas autrement dsign, devait
sarranger pour remplacer par un autre lespion quil venait de
perdre; mais cet autre ctait elle-mme qui prenait la place de
Guillaume.

Comment allait-elle se dfendre?

Sa situation ntait-elle pas effrayante? Et elle ntait quune
enfant, sans exprience, comme sans appui.

Cette question elle se ltait dj pose, mais non dans les mmes
conditions que maintenant.

Et assise sur son lit, car il lui tait impossible de rester
couche, tant son angoisse tait nervante, elle se rptait mot 
mot ce quelle avait entendu:

Qui sait sil na pas contribu  provoquer labsence du disparu,
et  la faire durer.

-- La place quont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu,
est-elle aussi solidement occupe quon croit, et ne se fait-il
pas un travail souterrain pour les obliger  labandonner, soit en
les forant  se retirer, soit en les faisant renvoyer?

Sil avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient
dsigns pour remplacer le matre, que ne pourrait-il pas contre
elle qui ntait rien, si elle essayait de lui rsister, et se
refusait  devenir lespionne quil voulait quelle ft!

Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle?

Elle passa une partie de la nuit  agiter ces questions, mais
quand  la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle nen
avait vu que les difficults sans leur trouver une seule rponse
rassurante.


XXX

La premire occupation de M. Vulfran en arrivant le matin  ses
bureaux tait douvrir son courrier, quun garon allait chercher
 la poste et dposait sur la table en deux tas, celui de la
France et celui de ltranger. Autrefois il dcachetait lui-mme
toute sa correspondance franaise, et dictait  un employ les
annotations que chaque lettre comportait, pour les rponses 
faire ou les ordres  donner; mais depuis quil tait aveugle il
se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel,
qui lisaient les lettres  haute voix, et les annotaient; pour les
lettres trangres, depuis la maladie de Bendit, aprs les avoir
ouvertes on les transmettait  Fabry si elles taient anglaises,
allemandes  Mombleux.

Le matin qui suivit lentretien entre Fabry et Mombleux qui avait
mu Perrine si violemment, M. Vulfran, Thodore, Casimir et
Talouel taient occups  ce travail de la correspondance, quand
Thodore, qui ouvrait les lettres trangres, en annonant le lieu
do elles taient crites, dit:

Une lettre de Dakka, 29 mai.

-- En franais? demanda M. Vulfran.

-- Non, en anglais.

-- La signature?

-- Pas trs lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes,
prcd dun mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom
revient plusieurs fois;  transmettre  M. Fabry, nest-ce pas?

-- Non; me la donner.

En mme temps Thodore et Talouel regardrent M. Vulfran, mais en
voyant quils avaient lun et lautre surpris le mouvement qui
venait de leur chapper, et trahissait une mme curiosit, ils
prirent un air indiffrent.

Je mets la lettre sur votre table, dit Thodore.

-- Non, donne-la moi.

Bientt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant
la correspondance annote; Thodore et Talouel voulurent alors
demander  M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais
il les renvoya, et aussitt quils furent partis il sonna Perrine.

Instantanment elle arriva.

Quest-ce que cest que cette lettre? demanda M. Vulfran.

Elle prit la lettre quil lui tendait et jeta les yeux dessus;
sil avait pu la voir, il aurait constat quelle plissait et que
ses mains tremblaient.

Cest une lettre en anglais date de Dakka du 29 mai.

-- La signature? Elle la retourna:

Le pre Fildes.

-- Tu en es certaine?

-- Oui, monsieur, le pre Fildes.

-- Que dit-elle?

-- Voulez-vous me permettre den lire quelques lignes avant de
rpondre?

-- Sans doute, mais vite.

Elle et voulu obir  cet ordre, cependant son motion, au lieu
de se calmer, stait accrue, les mots dansaient devant ses yeux
troubles.

Eh bien? demanda M. Vulfran dune voix impatiente.

-- Monsieur, cela est difficile  lire, et difficile aussi 
comprendre: les phrases sont longues.

-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi sagit-il?

Un certain temps scoula encore avant quelle rpondt; enfin
elle dit:

Le pre Fildes explique que le pre Leclerc  qui vous aviez
crit est mort, et que lui-mme, charg par le pre Leclerc de
vous rpondre, en a t empch par une absence, et aussi par la
difficult de runir les renseignements que vous demandez; il
sexcuse de vous crire en anglais, mais il ne possde
quimparfaitement votre belle langue.

-- Ces renseignements! scria M. Vulfran.

-- Mais, monsieur, je nen suis pas encore l.

Bien que cette rponse et t faite sur le ton dune extrme
douceur, il sentit quil ne gagnerait rien  la bousculer.

Tu as raison, dit-il, ce nest pas une lettre franaise que tu
lis; il faut que tu la comprennes avant de me lexpliquer. Voil
ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le
bureau de Bendit, o tu la traduiras aussi fidlement que
possible, en crivant ta traduction que tu me liras... Ne perds
pas une minute. Jai hte, tu le vois, de savoir ce quelle
contient.

Elle s'loignait, il la retint:

coute bien. Il sagit, dans cette lettre, daffaires
personnelles qui ne doivent tre connues de personne; tu entends,
de personne; quoi quon te demande, sil se trouve quelquun qui
ose tinterroger, tu ne dois donc rien dire, mais mme ne laisser
rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte
que tu ten montreras digne; si tu me sers fidlement, sois
certaine que tu ten trouveras bien.

-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mriter cette
confiance.

-- Va vite et fais vite.

Malgr cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite 
crire sa traduction, mais elle lut la lettre dun bout  lautre,
la relut, et ce fut seulement aprs cela quelle prit une grande
feuille de papier et commena.

Dakka, 29 mai.

Trs honor monsieur,

Jai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la
douleur de perdre notre rvrend pre Leclerc  qui vous aviez
bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous
paraissez attacher une importance qui me dcide  vous rpondre 
sa place, en mexcusant de navoir pas pu le faire plus tt,
empch que jai t par des voyages dans lintrieur, et retard
dautre part par les difficults, quaprs plus de douze ans
couls, jai prouves  runir ces renseignements dune faon un
peu prcise; je fais donc appel  toute votre bienveillance pour
quelle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous
crire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle
langue en est seule la cause.

Aprs avoir crit cette phrase qui tait vritablement longue,
comme elle lavait dit  M. Vulfran, et qui par cela seul
prsentait de relles difficults pour tre mise au net, elle
sarrta pour la relire et la corriger. Elle sy appliquait de
toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau,
quelle avait ferme, souvrit devant Thodore Paindavoine qui
entra et lui demanda un dictionnaire anglais-franais.

Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le
ferma et le tendit  Thodore.

Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant prs delle.

-- Oui, mais je peux men passer.

-- Comment cela?

-- Jen ai plus besoin pour lorthographe des mots franais que
pour le sens des mots anglais, un dictionnaire franais le
remplacera trs bien.

Elle le sentait sur son dos, et bien quelle ne pt pas voir ses
yeux nosant pas se retourner, elle devinait quils lisaient par-
dessus son paule.

Cest la lettre de Dakka que vous traduisez?

Elle fut surprise quil connt cette lettre qui devait rester si
rigoureusement secrte. Mais tout de suite elle rflchit que
ctait peut-tre pour la connatre quil linterrogeait, et cela
paraissait dautant plus probable que le dictionnaire semblait
tre un prtexte: pourquoi aurait-il besoin dun dictionnaire
anglais-franais puisquil ne savait pas un mot danglais?

Oui, monsieur, dit-elle.

-- Et cela va bien cette traduction?

Elle sentit quil se penchait sur elle, car il avait la vue basse;
alors vivement elle tourna son papier de faon  ce quil ne le
vit que de ct.

Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je
cherche, ... cest un brouillon.

-- Cela ne fait rien.

-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, jaurais honte.

Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus;
si elle avait commenc  se dfendre par un moyen dtourn,
maintenant elle tait rsolue  faire tte, mme  lun des chefs
de la maison.

Il avait jusque-l parl sur le ton de la plaisanterie, il
continua:

Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme  faire
le matre dcole avec une jolie jeune fille comme vous?

-- Non, monsieur, cest impossible.

-- Allons donc.

-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle rsista.

Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre.

-- Cest une plaisanterie.

-- Pas pour moi, rien nest plus srieux: M. Vulfran ma dfendu
de laisser voir cette lettre par personne, jobis  M. Vulfran.

-- Cest moi qui lai ouverte.

-- La lettre en anglais nest pas la traduction.

-- Mon oncle va me la montrer tout  lheure cette fameuse
traduction.

-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il
ma donn ses ordres, jobis, pardonnez-le moi.

Il y avait tant de rsolution dans son accent et dans son attitude
que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il
faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point?

Thodore nosa pas aller jusque-la:

Je suis enchant de voir, dit-il, la fidlit que vous montrez
pour les ordres de mon oncle, mme dans les choses
insignifiantes.

Lorsquil eut referm la porte, Perrine voulut se remettre au
travail, mais elle tait si bouleverse que cela lui fut
impossible. Quallait-il advenir de cette rsistance, dont il se
disait enchant quand au contraire il en tait furieux? Sil
voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misrable sans
dfense, contre un ennemi qui tait tout-puissant? Au premier coup
quil lui porterait, elle serait brise. Et alors il faudrait
quelle quittt cette maison, o elle naurait que pass.

 ce moment sa porte souvrit de nouveau, doucement pousse, et
Talouel entra  pas glisss, les yeux fixs sur le pupitre o la
lettre et son commencement de traduction se trouvaient tals.

Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, a marche-t-il?

-- Je ne fais que commencer.

-- M. Thodore ta drange. Quest-ce quil voulait?

-- Un dictionnaire anglais-franais.

-- Pourquoi faire? il ne sait pas langlais.

-- Il ne me la pas dit.

-- Il ne ta pas demand ce quil y a dans cette lettre?

-- Je nen suis qu la premire phrase.

-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne las pas lue.

-- Je ne lai pas encore traduite.

-- Tu ne las pas crite en franais, mais tu las lue.

Elle ne rpondit pas.

Je te demande si tu las lue; tu me rpondras peut-tre.

-- Je ne peux pas rpondre.

-- Parce que?

-- Parce que M. Vulfran ma dfendu de parler de cette lettre.

-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons quun. Tous
les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les
faveurs quil accorde passent par moi, je dois donc connatre ce
qui le concerne.

-- Mme ses affaires personnelles?

-- Cest donc daffaires personnelles quil sagit dans cette
lettre?

Elle comprit quelle stait laisse surprendre.

Je nai pas dit cela; mais je vous ai demand si, dans le cas
daffaires personnelles, je devrais vous faire connatre le
contenu de cette lettre.

-- Cest surtout sil sagit daffaires personnelles que je dois
les connatre, et cela dans lintrt mme de M. Vulfran. Ne sais-
tu pas quil est devenu malade,  la suite de chagrins qui ont
failli le tuer? Que tout  coup il apprenne une nouvelle qui lui
apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette
nouvelle trop brusquement annonce, sans prparation, peut lui
tre mortelle. Voil pourquoi je dois savoir  lavance ce qui le
touche, pour le prparer; ce qui naurait pas lieu, si tu lui
lisais ta traduction tout simplement.

Il avait dbit ce petit discours dun ton doux, insinuant, qui ne
ressemblait en rien  ses manires ordinaires si raides et si
hargneuses.

Comme elle restait muette, le regardant avec une motion qui la
faisait toute ple, il continua:

Jespre que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je
texplique l, et aussi de quelle importance il est pour tous,
pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi-
mme qui viens de trouver auprs de lui une bonne place qui ne
peut que devenir meilleure avec le temps, que sa sant ne soit pas
branle par des coups violents auxquels elle ne rsisterait pas.
Il a lair solide encore, mais il ne lest pas autant quil le
parait; ses chagrins le minent, et dautre part la perte de sa vue
le dsespre. Voil pourquoi nous devons tous ici travailler  lui
adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il
a mis sa confiance.

Perrine net rien su de Talouel, quelle se ft sans doute laiss
prendre  ces paroles habilement arranges pour la troubler et la
toucher; mais aprs ce quelle avait entendu, et des femmes de la
chambre qui  la vrit ntaient que de pauvres ouvrires, et de
Fabry et de Mombleux qui eux taient des hommes capables de savoir
les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas
plus ajouter foi  la sincrit de ce discours, quavoir confiance
dans le dvouement du directeur: il voulait la faire parler, voil
tout, et pour en arriver l tous les moyens lui taient bons: le
mensonge, la tromperie, lhypocrisie. Elle et pu avoir des doutes
 ce sujet, que la tentative de Thodore auprs delle devait
lempcher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur
ntait sincre, lun et lautre voulaient savoir ce que disait la
lettre de Dakka et ne voulaient que cela; ctait donc contre eux
que M. Vulfran prenait ses prcautions quand il lui disait: Sil
se trouve quelquun qui ose tinterroger, tu dois non seulement ne
rien dire, mais mme ne laisser rien deviner; et ctait 
M. Vulfran, qui certainement avait prvu ces tentatives,  lui
seul quelle devait obir, sans prendre autrement souci des
colres et des haines quelle allait accumuler contre elle.

Il tait debout devant elle, appuy sur son bureau, pench vers
elle, la tenant dans ses yeux, lenveloppant, la dominant; elle
fit appel  tout son courage, et dune voix un peu rauque qui
trahissait son motion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle
dit:

M. Vulfran ma dfendu de parler de cette lettre  personne.

Il se redressa furieux de cette rsistance, mais presque aussitt
se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les
manires comme dans laccent:

Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un
autre lui-mme.

Elle ne rpondit pas,

Tu es donc stupide? scria-t il dune voix touffe.

-- Sans doute, je le suis.

-- Alors, tche de comprendre quil faut tre intelligent pour
occuper la place que M. Vulfran ta donne auprs de lui, et que
puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette
place, et quau lieu de te soutenir comme je laurais voulu, mon
devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, rflchis-y, pense  ce quest ta situation
aujourdhui, reprsente-toi ce quelle sera demain dans la rue, et
prends une rsolution que tu me feras connatre ce soir.

L-dessus, aprs avoir attendu un moment sans quelle faiblt, il
sortit  pas glisss comme il tait entr.


XXXI

Rflchis.

Elle et voulu rflchir; mais comment, alors que M. Vulfran
attendait?

Elle se remit donc  sa traduction, se disant que pendant quelle
travaillerait, son motion se calmerait peut-tre, et qualors
elle serait sans doute mieux en tat dexaminer sa situation et de
dcider ce quelle avait  faire.

La principale difficult que jai, comme je vous le dis,
rencontre dans mes recherches, a t celle du temps qui sest
coul depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher
fils. Tout dabord je vous avoue que, priv des lumires de notre
rvrend pre Leclerc qui avait bni cette union, jai t
compltement dsorient, et que jai du chercher de diffrents
cts avant de recueillir les lments dune rponse qui pt vous
satisfaire.

De ces lments il rsulte que celle qui est devenue la femme de
M. Edmond Paindavoine tait une jeune personne doue de toute les
qualits: lintelligence, la bont, la douceur, la tendresse de
lme, la droiture du caractre, sans parler de ces charmes
personnels qui, pour tre phmres, nen ont pas moins une
importance souvent dcisive pour ceux qui laissent leur coeur se
prendre par les vanits de ce monde.

Quatre fois elle recommena la traduction de cette phrase, la plus
entortille  coup sr de cette lettre, mais elle sacharna  la
rendre avec toute lexactitude quelle pouvait mettre dans ce
travail, et si elle narriva pas  se satisfaire elle-mme, au
moins eut-elle la conscience davoir fait ce quelle pouvait.

Le temps nest plus o tout le savoir des femmes hindoues
consistait dans la science de ltiquette, dans lart de se lever
ou sasseoir, et o toute instruction, en dehors de ces points
essentiels, tait considr comme une dchance; aujourdhui un
grand nombre, mme parmi celles des hautes castes, ont lesprit
cultiv et, se rappellent que dans lInde ancienne, ltude tait
place sous linvocation de la desse Sarasvati. Celle dont je
parle appartenait  cette catgorie, et son pre ainsi que sa
mre, qui taient de famille brahmane, c'est--dire deux fois ns,
selon lexpression hindoue, avaient eu le bonheur dtre convertis
 notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par
notre rvrend pre Leclerc pendant les premires annes de sa
mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le
_Hind_ linfluence de la caste est toute-puissante, de sorte que
qui perd sa foi perd sa caste, cest--dire son rang, ses
relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par
cela seul quelle se faisait chrtienne, se faisait en quelque
sorte paria.

Il vous paratra donc tout naturel que, rejete du monde hindou,
elle se soit tourne du ct de la socit europenne, si bien
quune association daffaires et damiti la unie  une famille
franaise pour la fondation et lexploitation dune fabrique
importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou)
et Bercher (le Franais).

Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine
fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et sprit delle; ce
qui sexplique par cette raison principale quelle tait bien
rellement la jeune fille que je viens de vous dpeindre, tous les
tmoignages que jai runis concordent entre eux pour laffirmer,
mais je ne peux pas en parler moi-mme, puisque je ne lai pas
connue et ne suis arriv  Dakka quaprs son dpart.

Pourquoi sleva-t-il des empchements au mariage quils
voulaient contracter? Cest une question que je nai pas 
traiter.

Quoi quil en ait t, le mariage fut clbr, et dans notre
chapelle le rvrend pre Leclerc donna la bndiction nuptiale ,
M. Edmond Paindavoine et  Mlle Marie Doressany; lacte de ce
mariage est inscrit  sa date sur nos registres, et il pourra vous
en tre dlivr une copie si vous en faites la demande.

Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vcut dans la maison des
parents de sa femme o une enfant, une petite fille, leur fut
accorde par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs quont
gards deux ceux qui  Dakka les ont alors connus sont des
meilleurs, et les reprsentent comme le modle des poux, se
laissant peut-tre emporter par les plaisirs mondains, mais cela
ntait-il pas de leur ge, et lindulgence ne doit-elle pas tre
accorde  la jeunesse?

Longtemps prospre, la maison Doressany et Bercher prouva coup
sur coup des pertes considrables qui amenrent une ruine
complte: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois
dintervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond
Paindavoine entreprit un voyage dexploration en Dalhousie comme
collecteur de plantes et de curiosits de toutes sortes pour des
maisons anglaises: avec lui il avait emmen sa jeune femme et sa
petite fille alors ge de trois ans environ.

Depuis il nest pas revenu  Dakka, mais jai su par un de ses
amis  qui il a crit plusieurs fois, et aussi par un de nos pres
qui tenait ces renseignements du rvrend pre Leclerc, rest en
correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, quil a habit pendant
plusieurs annes la ville de Dehra, choisie par lui comme centre
dexploration, sur la frontire thibtaine et dans lHimalaya,
qui, dit cet ami, ont t fructueuses.

Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette
ville, et si vous pensez que cela peut vous tre utile dans vos
recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour
un de nos pres dont le concours pourrait peut-tre les
faciliter.

Enfin elle tait termine, la terrible lettre, et tout de suite
aprs le dernier mot crit, sons mme traduire la formule de
politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit
vivement auprs de M. Vulfran, quelle trouva marchant dun bout 
lautre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas
aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.

Tu as t bien lente, dit-il.

-- La lettre est longue et difficile.

-- Nas-tu pas t drange aussi? Jai entendu la porte de ton
bureau souvrir et se fermer deux fois.

Puisquil linterrogeait, elle crut quelle devait rpondre
sincrement: peut-tre tait-ce la seule solution honnte et juste
aux questions quelle avait agites sans leur trouver de rponses
satisfaisantes:

M. Thodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.

-- Ah!

Il parut vouloir sengager sur ce point, mais sarrtant, il
reprit:

La lettre dabord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi prs de
moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,

Elle fit sa lecture comme il lui tait command, et dune voix
plutt faible que forte.

De temps en temps M. Vulfran linterrompit, mais sans sadresser 
elle, en suivant sa pense:

... Modle des poux,

... Plaisirs mondains,

... Maisons anglaises, quelles maisons?

... Un de ses amis; quel ami?

... De quelle poque datent ces renseignements?

Et quand elle fut arrive  la fin de la lettre, rsumant ses
impressions, il dit;

Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-l ont donc
lesprit vague!

Comme ces observations ne lui taient pas faites directement,
Perrine navait garde de rpondre; alors un silence stablit que
M. Vulfran ne rompit quaprs un temps de rflexion assez long:

Peux-tu traduire du franais en anglais comme tu viens de
traduire de langlais en franais?

-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.

-- Une dpche?

-- Oui, je crois.

-- Eh bien, assieds-toi  la petite table et cris.

Il dicta:

Pre Fildes

Mission

Dakka.

Remerciements pour lettre.

Prire envoyer par dpche, rponse paye vingt mots, nom de
lami qui a reu nouvelles, dernire date de celles-ci. Envoyer
aussi nom du pre de Dehra. Lui crire pour le prvenir que je
madresse  lui directement.

Paindavoine.

Traduis cela en anglais, et fais plutt plus court que plus long;
 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; cris trs
lisiblement.

La traduction fut assez vivement acheve et elle la lut  haute
voix.

Combien de mots? demanda-t-il.

-- En anglais quarante-cinq,

Alors il calcula tout haut:

Cela fait 72 francs pour la dpche, 32 pour la rponse; 104
francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-mme au
tlgraphe et la liras  la receveuse, pour quelle ne commette
pas derreur.

En traversant la vranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans
les poches, se promenait l, de manire  surveiller tout ce qui
se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.

O vas-tu? demanda-t-il.

-- Au tlgraphe porter une dpche.

Elle la tenait dune main et largent de lautre; il la lui prit
en la tirant si fort que si elle ne lavait pas lche, il
laurait dchire, et tout de suite il louvrit. Mais en voyant
quelle tait en anglais, il eut un mouvement de colre.

Tu sais que tu as  me parler tantt, dit-il.

-- Oui, monsieur.

Ce fut seulement  trois heures quelle revit M. Vulfran, quand il
la sonna pour partir. Plus dune fois elle stait demande qui
remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran
lui dit de prendre place  ses cts, aprs avoir renvoy le
cocher qui avait amen Coco.

Puisque tu as bien conduit hier, il ny a pas de raisons pour que
tu ne conduises pas bien aujourdhui. Dailleurs nous avons 
parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.

Ce fut seulement aprs tre sortis du village o sur leur passage
se manifesta la mme curiosit que la veille, et quand ils
roulrent doucement  travers les prairies o la fenaison tait
dans son plein, que M. Vulfran, jusque-l silencieux, prit la
parole, au grand moi de Perrine qui et bien voulu retarder
encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour
elle, semblait-il.

Tu mas dit que M. Thodore et M. Talouel taient venus dans ton
bureau.

-- Oui, monsieur.

-- Que te voulaient-ils?

Elle hsita, le coeur serr.

Pourquoi hsites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?

-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela nempche pas que
jhsite.

-- On ne doit jamais hsiter  faire son devoir; si tu crois que
tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois rpondre  ma
question, car je te questionne, rponds.

-- Je crois que je dois rpondre.

-- Je tcoute.

Elle raconta exactement ce qui stait pass entre Thodore et
elle, sans un mot de plus, sans un de moins.

Cest bien tout? demanda M. Vulfran lorsquelle fut arrive au
bout.

-- Oui, monsieur, tout.

-- Et Talouel?

Elle recommena pour le directeur ce quelle avait fait pour le
neveu, aussi fidlement, en arrangeant seulement un peu ce qui
avait rapport  la maladie de M. Vulfran, de faon  ne pas
rpter quune mauvaise nouvelle trop brusquement annonce, sans
prparation pouvait le tuer. Puis, aprs la premire tentative de
Talouel, elle dit ce qui stait pass pour la dpche, sans
cacher le rendez-vous qui lui tait assign  la fin de la
journe.

Tout  son rcit, elle avait laiss Coco prendre le pas, et le
vieux cheval, abusant de cette libert, se dandinait
tranquillement, humant la bonne odeur du foin sch que la brise
tide lui soufflait aux naseaux, en mme temps quelle apportait
les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les
premires annes de sa vie, quand, nayant pas encore travaill,
il galopait  travers les prairies avec les juments et ses
camarades les poulains, sans se douter alors quils auraient 
traner un jour des voitures sur les routes poussireuses, 
peiner,  souffrir les coups de fouet et les brutalits.

Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et
comme elle pouvait lexaminer sans quil st quelle tenait les
yeux attachs sur lui, elle vit que son visage trahissait une
proccupation douloureuse faite, semblait-il, dautant de
mcontentement que de tristesse; enfin, il dit:

Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine quil ne
tarrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas
rptes, et que si jamais quelquun voulait se venger de la
rsistance que tu as honntement oppose  ces tentatives, je
saurais te dfendre. Au reste, je suis responsable de ce qui
arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je tai recommand
de ne pas parler de cette lettre qui devait veiller certaines
curiosits, et, ds lors, je naurais pas d ty exposer. 
lavenir, il nen sera plus ainsi.  partir de demain, tu
abandonneras le bureau de Bendit, o lon peut aller te trouver,
et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu
as crit ce matin la dpche; devant moi on ne te questionnera
pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des
bureaux, chez Franoise,  partir de ce soir, tu auras une chambre
au chteau et tu mangeras avec moi. Je prvois que je vais
entretenir avec les Indes un change de lettres et de dpches que
tu seras seule  connatre. Il faut que je prenne mes prcautions
pour quon ne cherche pas  tarracher de force, ou  te tirer
adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Prs de
moi, tu seras dfendue. De plus, ce sera ma rponse  ceux qui ont
voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement 
ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une
rcompense pour toi.

Perrine, qui avait commenc par trembler, stait bien vite
rassure; maintenant, elle tait si violemment secoue par la joie
quelle ne trouva pas un mot  rpondre.

Ma confiance en toi mest venue du courage que tu as montr dans
la lutte contre la misre; quand on est brave comme tu las t,
on est honnte; tu viens de me prouver que je ne me suis pas
tromp, et que je peux me fier  toi, comme si je te connaissais
depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as d entendre parler de
moi avec envie: tre  la place de M. Vulfran, tre M. Vulfran,
quel bonheur! La vrit est que la vie mest dure, trs dure, plus
pnible, plus difficile que pour le plus misrable de mes
ouvriers. Quest la fortune sans la sant qui permet den jouir?
le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes paules
mcrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers
vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser,
travailler, et que si je leur manquais ce serait un dsastre, pour
tous la misre, pour un grand nombre la faim, la mort peut-tre.
Il faut que je marche pour eux, pour lhonneur de cette maison que
jai cre, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!

Une pause stablit et lpret de cette plainte emplit de larmes
les yeux de Perrine; mais bientt M. Vulfran reprit:

Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par
la lettre que tu as traduite, que jai un fils; mais entre ce fils
et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux
pas parler, des dissentiments graves qui nous ont spars et qui,
aprs son mariage conclu malgr mon opposition, ont amen une
rupture complte, mais nont pas teint mon affection pour lui,
car je laime, aprs tant dannes dabsence, comme sil tait
encore lenfant que jai lev, et quand je pense  lui, cest--
dire le jour et la nuit si longs pour moi, cest le petit enfant
que je vois de mes yeux sans regard.  son pre, mon fils a
prfr la femme quil aimait et quil avait pouse par un
mariage nul. Au lieu de revenir prs de moi, il a accept de vivre
prs delle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir.
Jai espr quil cderait; il a d croire que je cderais moi-
mme. Mais nous avons le mme caractre: nous navons cd ni lun
ni lautre Je nai plus eu de ses nouvelles. Aprs ma maladie
quil a certainement connue, car jai tout lieu de penser quon le
tenait au courant de ce qui se passe ici, jai cru quil
reviendrait. Il nest pas revenu, retenu videmment par cette
femme maudite qui, non contente de me lavoir pris, me le garde,
la misrable!...

Perrine coutait, suspendue aux lvres de M. Vulfran, ne respirant
pas;  ce mot, elle interrompit:

La lettre du pre Fildes dit: Une jeune personne doue des plus
charmantes qualits: lintelligence, la bont, la douceur, la
tendresse de lme, la droiture du caractre, on ne parle pas
ainsi dune misrable.

-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait
capital qui ma inspir contre elle lexaspration et la haine,
cest quelle me garde mon fils, au lieu de seffacer comme il
convient  une crature de son espce, pour quil puisse retrouver
et reprendre ici la vie qui doit tre la sienne. Enfin par elle
nous sommes spars, et tu vois que, malgr les recherches que
jai fait entreprendre, je ne sais mme pas o il est; comme moi,
tu vois les difficults qui sopposent  ces recherches. Ce qui
complique ces difficults, cest une situation particulire que je
dois texpliquer, bien quelle soit sans doute peu claire pour une
enfant de ton ge; mais, enfin, il faut que tu ten rendes  peu
prs compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas
maider dans ma tche. La longue absence, la disparition de mon
fils, notre rupture, le long temps qui sest coul depuis les
dernires nouvelles quon a reues de lui, ont fatalement veill
certaines esprances. Si mon fils ntait plus l pour prendre ma
place quand je serai tout  fait incapable den porter les
charges, et pour hriter de ma fortune quand je mourrai, qui
occuperait cette place?  qui cette fortune reviendrait-elle?
Comprends-tu les esprances embusques derrire ces questions?

--  peu prs, monsieur.

-- Cela suffit, et mme jaime autant que tu ne les comprennes pas
tout  fait. Il y a donc prs de moi, parmi ceux qui devraient me
soutenir et maider, des personnes qui ont intrt  ce que mon
fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intrt trouble
leur esprit, peuvent simaginer quil est mort. Mort, mon fils!
Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu maurait frapp dun
si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas.
Que ferais-je en ce monde si Edmond tait mort? Cest la loi de la
nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents
perdent leurs enfants. Enfin, jai cent raisons meilleures les
unes que les autres qui prouvent linsanit de ces esprances. Si
Edmond avait pri dans un accident, je laurais su; sa femme et
t la premire  men avertir. Donc Edmond nest pas, ne peut pas
tre mort; je serais un pre sans foi dadmettre le contraire.

Perrine ne tenait plus ses yeux attachs sur M. Vulfran, mais elle
les avait dtourns pour cacher son visage, comme sil pouvait le
voir.

Les autres qui nont pas cette foi, peuvent croire  cette mort,
et cela explique leur curiosit en mme temps que les prcautions
que je prends pour que tout ce qui se rapporte  mes recherches
reste secret. Je te le dis franchement. Dabord pour que tu voies
la tche  laquelle je tassocie: rendre un fils  son pre; et je
suis certain que tu as assez de coeur pour ty employer
fidlement. Et puis je ten parle encore, parce que a toujours
t ma rgle de vie daller droit  mon but, en disant franchement
o je vais; quelquefois les malins nont pas voulu me croire et
ont suppos que je jouais au fin; ils en ont toujours t punis.
On a dj tent de te circonvenir; on le tentera encore, cela est
probable, et de diffrents cts; te voil prvenue, cest tout ce
que je devais faire.

Ils taient arrivs en vue des chemines de lusine de Hercheux,
de toutes la plus loigne de Maraucourt; encore quelques tours de
roues, ils entraient dans le village.

Perrine, bouleverse, frmissante, cherchait des paroles pour
rpondre et ne trouvait rien, lesprit paralys par lmotion, la
gorge serre, les lvres sches:

Et moi, scria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis 
vous, monsieur, de tout coeur.


XXXII

Le soir, la tourne des usines acheve, au lieu de revenir aux
bureaux comme ctait la coutume, M. Vulfran dit  Perrine de le
conduire directement au chteau; et pour la premire fois elle
franchit la magnifique grille dore, chef-doeuvre de serrurerie,
quun roi navait pu se donner  lune des dernires expositions,
racontait-on, mais que le riche industriel navait pas trouve
trop chre pour sa maison de campagne.

Suis la grande alle circulaire, dit M. Vulfran.

Pour la premire fois aussi elle vit de prs les massifs de fleurs
que jusque-l elle navait aperus que de loin, formant des taches
rouges ou roses sur le velours fonc des gazons tondus ras.
Habitu  faire ce chemin, Coco le montait dun pas tranquille et,
sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards,
 droite et  gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les
arbustes que leur beaut rendait dignes dtre isols en belle
vue; car, bien que leur matre ne put plus les admirer comme
nagure, rien navait t chang dans lordonnance des jardins,
aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement orns quau
temps o, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue
avec fiert.

De lui-mme, Coco sarrta devant le large perron, o un vieux
domestique, prvenu par le coup de cloche du concierge, attendait.

Bastien, tu es l? demanda M. Vulfran sans descendre.

-- Oui, monsieur.

-- Tu vas conduire cette jeune personne  la chambre des
papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras  ce quon lui
donne tout ce qui peut lui tre ncessaire pour sa toilette; tu
mettras son couvert vis--vis le mien; en passant, envoie-moi
Flix, quil me conduise aux bureaux.

Perrine se demandait si elle tait veille.

Nous dnerons  huit heures, dit M. Vulfran; jusque-l tu es
libre.

Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant
blouie, comme si elle tait transporte dans un palais enchant.

Et rellement, le hall monumental, do partait un escalier
majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis
traait, un chemin rouge, navait-il pas quelque chose dun
palais?  chaque palier, de belles fleurs taient groupes avec
des plantes  feuillage dans de vastes jardinires, et leur parfum
embaumait lair renferm.

Bastien la conduisit au second tage, et, sans entrer, lui ouvrit
une porte:

Je vais vous envoyer la femme de chambre, dit-il en se retirant.

Aprs avoir travers une petite entre sombre, elle se trouva dans
une grande chambre trs claire. tendue dtoffe de couleur ivoire,
seme de papillons aux nuances vives qui voletaient lgrement;
les meubles taient en rable mouchet, et sur le tapis gris
senlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs:
pquerettes, coquelicots, bleuets, boutons dor.

Que cela tait frais et joli!

Elle ntait pas revenue de son merveillement, et samusait
encore  enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le
repoussait, quand la femme de chambre entra:

Bastien ma dit de me mettre  la disposition de mademoiselle.

Une femme de chambre en toilette claire, coiffe dun bonnet de
tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans
une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu dun marais, avec les
rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se
reconnatre.

Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je nai besoin de rien...
il me semble.

-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son
appartement.

Ce quelle appelait montrer lappartement, ctait ouvrir les
portes dune armoire  glace et dun placard, ainsi que les
tiroirs dune table de toilette, tout remplis de brosses, de
ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur
un bouton pos dans la tenture:

Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie dappel; celui-l pour
lclairage.

Instantanment la chambre, lentre et le cabinet de toilette
sclairrent dune lumire blouissante qui, instantanment
aussi, steignit; et il sembla  Perrine quelle tait encore
dans les plaines des environs de Paris, quand lorage lavait
assaillie et que les clairs fulgurants du ciel entrouvert lui
montraient son chemin ou le noyaient dombre.

Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me
sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.

Mais ce dont mademoiselle avait besoin, ctait dtre seule,
autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir,
ayant t jete hors delle-mme par tout ce qui lui tait arriv
depuis le matin.

Que dvnements, que de surprises en quelques heures, et qui lui
et dit le matin, quand, sous les menaces de Thodore et de
Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au
contraire, allait si favorablement tourner pour elle! Ny avait-il
pas de quoi rire de penser que ctait leur hostilit mme qui
faisait sa fortune?

Mais combien plus encore et-elle ri si elle avait pu voir la tte
du directeur en recevant M. Vulfran au bas de lescalier des
bureaux.

Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit
Talouel.

-- Mais non.

-- Pourtant, vous vous faites ramener par Flix?

-- Cest quen passant je lai dpose au chteau, afin quelle
ait le temps de se prparer pour le dner.

-- Dner! Je suppose....

Il tait tellement suffoqu quil ne trouva pas tout de suite ce
quil devait supposer.

Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer.

-- Je suppose que vous la faites dner avec vous.

-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir prs de moi
quelquun dintelligent, de discret, de fidle, en qui je pourrais
avoir confiance. Justement cette petite fille me parait runir ces
qualits: intelligente elle lest, jen suis sr; discrte et
fidle, elle lest aussi, jen ai la preuve.

Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de faon que Talouel ne
pt se mprendre sur le sens de ces paroles.

Je la prends donc; et comme je ne veux pas quelle reste expose
 certains dangers, -- non pour elle, car jai la certitude
quelle ny succomberait pas, mais pour les autres, ce qui
mobligerait  me sparer de ces autres...

Il appuya sur ce mot:

... Quels quils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle
travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle maccompagnera,
elle mangera  ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas
quelle gayera de son babil, et elle habitera le chteau.

Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il
ntait ni dans son caractre, ni dans sa ligne de conduite de
faire formellement la plus lgre opposition aux ides du patron,
il dit:

Je suppose quelle vous donnera toutes les satisfactions, que
trs justement, il me semble, vous pouvez attendre delle.

-- Je le suppose aussi.

Pendant ce temps, Perrine, accoude au balcon de sa fentre,
rvait en regardant la vue qui se droulait devant elle: les
pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses
maisons et lglise, les prairies, les entailles dont leau
argente miroitait sous les rayons obliques du soleil qui
sabaissait, et vis--vis, de lautre ct, le bouquet de bois o
elle stait assise, le jour de son arrive, et o dans la brise
du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mre qui
murmurait: Je te vois heureuse.

Elle avait pressenti lavenir la chre maman, et les grandes
marguerites, traduisant loracle quelle leur dictait, avaient
aussi dit vrai: heureuse, elle commenait  ltre; et si elle
navait pas encore russi tout a fait, ni mme beaucoup, au moins
devait-elle reconnatre quelle tait en passe de russir plus
quun peu; quelle ft patiente, quelle st attendre, et le reste
viendrait  son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misre,
ni le besoin dans ce chteau o elle tait entre si vite.

Quand le sifflet des usines annona la sortie, elle tait encore 
son balcon planant dans sa rverie, et ce furent ses coups
stridents qui la ramenrent de lavenir dans la ralit prsente.
Alors du haut de lobservatoire do elle dominait les rues du
village et les routes blanches  travers les prairies vertes et
les champs jaunes, elle vit se rpandre la fourmilire noire des
ouvriers, qui grouillant dabord en un gros amas compact, ne tarda
pas  se diviser en plusieurs courants,  se morceler  linfini,
et  ne former bientt plus que des petits groupes qui eux-mmes
svanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la
voiture de M. Vulfran monta lalle circulaire au pas tranquille
du vieux Coco.

Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le
lui avait recommand, elle fit sa toilette, en se livrant  une
vritable dbauche deau de Cologne aussi bien que de savon, --
dun bon savon onctueux, mousseux, tout parfum de fines odeurs, -
- et ce fut seulement quand la pendule place sur sa chemine
sonna huit heures quelle descendit.

Elle se demandait comment elle trouverait la salle  manger, mais
elle neut pas  la chercher, un domestique en habit noir, qui se
tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitt M. Vulfran
entra; personne ne le conduisait; elle remarqua quil suivait un
chemin en coutil pos sur le tapis, ce qui permettait  ses pieds
de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille dorchides,
au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte dune
lourde argenterie cisele et de cristaux taills dont les facettes
refltaient les clairs de la lumire lectrique qui tombait du
lustre.

Un moment elle se tint debout derrire sa chaise, ne sachant trop
ce quelle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide:

Assieds-toi.

Aussitt le service commena, et le domestique qui lavait amene
posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en
apportait une autre  son matre, celle-l pleine jusquau bord.

Elle et dn seule avec M. Vulfran quelle se ft trouve  son
aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux
valets de chambre quelle sentait ramasss sur elle, pour voir
sans doute comment mangeait une petite bte de son espce, elle se
sentait intimide, et cet examen ntait pas sans la gner un peu
dans ses mouvements.

Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.

Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, jai lhabitude de manger deux
soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu nes pas tenue,
toi, qui vois clair, den faire autant.

-- Jai t si longtemps prive de soupe, que jen mangerais bien
deux fois aussi.

Mais ce ne fut pas une assiette du mme potage quon leur servit,
ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-l, avec des carottes
et des pommes de terre, aussi simple que celle dun paysan.

Au reste, le dner garda en tout, except pour le dessert, cette
simplicit, se composant dun gigot avec des petits pois et dune
salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes  pied
avec des gteaux et quatre compotiers chargs de fruits
admirables, dignes, par leur grosseur et leur beaut, des fleurs
du surtout.

Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit
ces fruits, dit M. Vulfran.

Elle avait commenc par se servir discrtement quelques cerises,
mais M. Vulfran voulut quelle prt aussi des abricots, des pches
et du raisin,

 ton ge, jaurais mang tous les fruits qui sont sur la
table... si on me les avait offerts.

Alors Bastien, bien dispos par cette parole, voulut mettre sur
lassiette de cette petite bte, comme il let fait pour un
singe savant, un abricot et une pche quil choisit avec la
comptence dun connaisseur, quittant pour cela la place quil
occupait derrire la chaise de M. Vulfran.

Malgr les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dner prendre
fin; plus lpreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le
lendemain, la curiosit satisfaite des domestiques, la laisserait
tranquille sans doute.

Maintenant tu es libre jusqu demain matin, dit M. Vulfran en se
levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la
lune, lire dans la bibliothque, ou emporter un livre dans ta
chambre.

Elle tait embarrasse, se demandant si elle ne devait pas
proposer  M. Vulfran de se tenir  sa disposition. Comme elle
restait hsitante, elle vit Bastien lui faire des signes
silencieux que tout dabord elle ne comprit pas: de la main gauche
il paraissait tenir un livre quil feuilletait de la droite, puis,
sinterrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lvres avec
une physionomie anime. Tout  coup elle crut quil lui expliquait
quelle devait demander  M. Vulfran de lui faire la lecture; mais
comme elle avait dj eu cette ide, elle eut peur de traduire la
sienne plutt que celle de Bastien; cependant elle se risqua:

Mais navez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas
que je vous fasse la lecture?

Elle eut la satisfaction de voir Bastien lapplaudir par de grands
mouvements de tte: elle avait devin, ctait bien cela quelle
devait dire.

Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de libert,
rpondit M. Vulfran.

-- Je vous assure que je ne suis pas fatigue du tout.

-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.

Ctait une vaste pice sombre, quun vestibule sparait de la
salle  manger, et  laquelle conduisait un chemin en toile qui
permettait  M. Vulfran de marcher franchement, puisquil ne
pouvait sgarer et quil avait dans la tte comme dans les jambes
le juste sentiment des distances.

Perrine stait plus dune fois demand  quoi M. Vulfran passait
son temps lorsquil tait seul, puisquil ne pouvait pas lire;
mais cette pice, lorsquil eut press un bouton dclairage, ne
rpondit rien  cette question; pour meubles, une grande table
charge de papiers, des cartonniers, des siges, et ctait tout;
devant une fentre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien
autour. Cependant lusure de la tapisserie qui le recouvrait
semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de
longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait mme pas les
nuages.

Que me lirais-tu bien? demanda-t-il.

Des journaux taient sur la table envelopps de leurs bandes
multicolores.

Un journal, si vous voulez.

-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.

Elle navait rien  rpondre, nayant dit cela que pour proposer
quelque chose.

Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Moi aussi; ils amusent lesprit en le faisant travailler.

Puis, comme sil se parlait  lui-mme, sans quelle ft l pour
lentendre:

Sortir de soi, vivre dautres vies que la sienne.

Mais aprs un moment de silence, revenant  elle:

Allons dans la bibliothque, dit-il.

Elle communiquait avec le cabinet, il neut quune porte  ouvrir
et, pour lclairer, quun bouton  pousser; mais comme une seule
lampe salluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta
dans lombre.

Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il.

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabtique des
indications qui nous guideront.

Il la conduisit  larmoire qui contenait cette table, et lui dit
de la chercher, ce qui demanda un certain temps;  la fin
cependant elle mit la main dessus.

Que dois-je chercher? dit-elle.

--  lI, le mot Inde. *

Ainsi il suivait toujours sa pense, et navait nullement lide
de vivre la vie des autres comme il avait sembl en exprimer le
dsir, car ce quil voulait certainement, ctait vivre celle de
son fils, en lisant la description des pays o il le faisait
rechercher.

Que vois-tu? dis.

-- _LInde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de lInde
centrale et dans la prsidence du Bengale, 1871 , 209  288.

-- Cela veut dire que dans le deuxime volume de 1871,  la page
209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce
volume et rentrons dans mon cabinet.

Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au
lieu de se relever, elle resta  regarder un portrait plac au-
dessus de la chemine, que ses yeux, qui peu  peu taient
habitus  la demi obscurit, venaient dapercevoir.

Quas-tu? demanda-t-il.

Franchement elle rpondit, mais dune voix mue:

Je regarde le portrait plac au-dessus de la chemine.

-- Cest celui de mon fils  vingt ans, mais tu dois bien mal le
voir, je vais lclairer.

Allant  la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites
lampes plac au haut du cadre et en avant du portrait linonda de
lumire.

Perrine, qui stait releve pour se rapprocher de quelques pas,
poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.

Quas-tu donc? dit-il.

Mais elle ne pensa pas  rpondre, et resta les yeux attachs sur
le jeune homme blond, vtu dun costume de chasse en velours vert,
coiff dune casquette haute  large visire, appuy dune main
sur un fusil et de lautre flattant la tte dun pagneul noir,
qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle
tait frmissante de la tte aux pieds, et un flot de larmes
coulait sur son visage, sans quelle et lide de les retenir,
emporte, abme dans sa contemplation.

Ce furent ces larmes qui, dans le silence quelle gardait,
trahirent son moi.

Pourquoi pleures-tu?

Il fallait quelle rpondt; par un effort suprme elle tcha de
se rendre matresse de ses paroles, mais en les entendant elle
sentit toute leur incohrence:

Cest ce portrait... votre fils... vous son pre...

Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un
accent que la compassion attendrissait:

Et tu as pens au tien?

-- Oui, monsieur..., oui, monsieur.

-- Pauvre petite!


XXXIII

Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le
cabinet de leur oncle pour le dpouillement du courrier, les deux
neveux, toujours en retard, virent Perrine installe  sa table
comme si elle ne devait pas en dmarrer!

Talouel stait bien gard de les prvenir, mais il stait
arrang de faon  se trouver l quand ils arriveraient, et  se
payer leur tte.

Elle fut tout  fait drle, et par l rjouissante pour lui; car
sil tait furieux de lintrusion de cette mendiante, qui du jour
au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, simposait 
la faiblesse snile dun vieillard, au moins tait-ce une
compensation de voir que les neveux prouvaient une fureur gale 
la sienne. Quils taient donc amusants en jetant sur elle des
regards impatients dans lesquels il y avait autant de colre que
de surprise! videmment ils ne comprenaient rien  sa prsence
dans ce cabinet sacr, o eux-mmes ne restaient que juste le
temps ncessaire pour couter les explications que leur oncle
avait  leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils
taient chargs. Et les coups doeil quils changeaient en se
consultant sans oser prendre un parti, sans mme oser risquer une
observation ou une question, le faisaient rire sans quil prit la
peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une
guerre ouverte ntait pas dclare entre eux, il y avait beaux
jours quils savaient  quoi sen tenir les uns et les autres sur
leurs sentiments rciproques ns des secrtes esprances que
chacun nourrissait de son ct: Talouel contre les neveux; les
neveux contre Talouel; ceux-ci lun contre lautre.

Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilit
par des sourires ironiques ou des silences mprisants sous une
forme de politesse humble, mais ce jour-l il ne put pas rsister
 lenvie de leur jouer une comdie de sa faon qui lui donnerait
quelques instants dagrment: ah! ils le prenaient de haut avec
lui parce quils se croyaient tous les droits en vertu de leur
naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; lun parce quil
tait fils dun frre, lautre fils dune soeur du patron, tandis
que lui, qui ntait que fils de ses oeuvres, avait travaill au
succs de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part,
tait sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!

Il sortit avec eux, et bien quils parussent presss de rentrer
dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans
doute voir ce quils avaient  faire contre lintruse, dun signe
auquel ils obirent, -- ce qui tait dj un triomphe, -- ils les
emmena sous sa vranda, do le bruit des voix contenues ne
pouvait pas arriver jusquau bureau de M. Vulfran.

Vous avez t tonns de voir cette... petite installe dans le
bureau du patron, dit-il.

Ils ne crurent pas devoir rpondre, ne pouvant pas plus
reconnatre leur tonnement que le nier.

Je lai bien vu, dit-il en appuyant; si vous ntiez pas arrivs
en retard ce matin, jaurais pu vous prvenir pour que vous vous
tinssiez mieux.

Ainsi il leur donnait une double leon: -- la premire, en
constatant quils taient en retard; la seconde, en leur disant,
lui qui navait pass ni par lcole polytechnique, ni par les
collges, que leur tenue avait manqu de correction. Peut-tre la
leon tait-elle un peu grossire, mais son ducation lautorisait
 nen pas chercher une plus fine. Dailleurs les circonstances
lui permettaient de ne pas se gner avec eux: quoi quil dt, ils
lcouteraient; et il en usait.

Il continua:

Hier M. Vulfran ma averti quil installait cette petite au
chteau, et que dsormais elle travaillerait dans son cabinet.

-- Mais quelle est cette petite?

-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je
crois bien.

-- Alors?

-- Alors il ma expliqu que depuis longtemps il voulait avoir
prs de lui quelquun dintelligent, de discret, de fidle, en qui
il pourrait avoir pleine confiance.

-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.

-- Cest justement ce que je lui ai dit: Navez-vous pas
M. Casimir, M. Thodore? M. Casimir, un lve de lcole
polytechnique, o il a tout appris, en thorie sentend, qui pour
lX ne craint personne, enfin qui vous est si attach;
M. Thodore, qui connat la vie et le commerce pour avoir pass
ses premires annes auprs de ses parents, dans des difficults
qui pour sr lont form, et qui dautre part a pour vous tant
daffection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents,
discrets, fidles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en
eux? Est-ce quils pensent  autre chose qu vous soulager, vous
aider, vous dbarrasser du tracas des affaires en bons neveux,
bien affectueux, bien reconnaissants quils sont, et bien unis,
unis comme de vrais frres qui nont quun mme coeur, parce
quils nont quun mme but.

Malgr lenvie quil en avait, il nappuyait pas sur chaque mot
caractristique, mais au moins en soulignait-il lironie par un
sourire gouailleur, quil adressait  Thodore quand il parlait de
la supriorit de Casimir dans la science de lX, et  Casimir
quand il glissait sur les difficults commerciales de la famille
de Thodore;  tous les deux, quand il insistait sur leur
fraternit de coeur qui navait quun mme but.

Savez-vous ce quil me rpondit? continua-t-il.

Il et bien voulu faire une pause, mais de peur quils ne
tournassent le dos avant quil et tout dit, vivement il continua:

Il me rpondit: Ah! mes neveux! Quest-ce que cela voulait
dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le
chercher: je vous le rpte simplement. Et tout de suite jajoute
ce quil me dit encore, pour expliquer sa dtermination de la
prendre au chteau et de linstaller dans son bureau, que ctait
parce quil ne voulait pas quelle restt expose  certains
dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude quelle ny
succomberait pas, mais pour les autres, ce qui lobligerait  se
sparer de ces autres, quels quils fussent. Je vous donne ma
parole que je vous rpte ce quil ma dit mot pour mot.
Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?

Comme ils ne rpondaient pas, il insista:

 qui a-t-il voulu faire allusion? O voit-il des autres qui
pourraient faire courir des dangers  cette petite? Quels dangers?
Toutes questions incomprhensibles, mais que justement pour cela
jai cru devoir vous soumettre,  vous messieurs, qui, en
labsence de M. Edmond, vous trouvez placs, par votre naissance,
 la tte de cette maison.

Il avait assez jou avec eux comme le chat avec la souris,
pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en lair
dun vigoureux coup de patte:

Il est vrai que M. Edmond peut revenir dun moment  lautre,
demain peut-tre, au moins si lon sen rapporte  toutes les
recherches que M. Vulfran fait faire, fivreusement, comme sil
brlait sur une bonne piste.

-- Savez-vous donc quelque chose? demanda Thodore, qui neut pas
la dignit de retenir sa curiosit.

Rien autre chose que ce que je vois; cest--dire que M. Vulfran
ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les
dpches quil reoit des Indes.

Puis avec une bonhomie affecte:

Cest tout de mme malheureux que vous, monsieur Casimir, qui
avez tout appris, vous ne sachiez pas langlais. a vous tiendrait
au courant de ce qui se passe. Sans compter que a vous
dbarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au
chteau une place  laquelle elle na pas droit. Il est vrai que
vous trouverez peut-tre un autre moyen, et meilleur que celui-ci,
pour en arriver l; et si je peux vous aider, vous savez que vous
pouvez compter sur moi... sans paratre en rien bien entendu.

Tout en parlant il jetait de temps en temps et  la drobe un
rapide coup doeil dans les cours, plutt par force dhabitude que
par besoin immdiat;  ce moment, il vit venir le facteur du
tlgraphe, qui, sans se presser, musait  droite et  gauche.

Justement, dit-il, voil quarrive une dpche qui est peut-tre
la rponse  celle qui a t envoye  Dakka. Cest tout de mme
ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce quelle
contient, de faon  tre les premiers  annoncer au patron le
retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont
prts pour illuminer. Mais voil, vous ne savez pas langlais, et
cette petite le sait, elle.

Quelque regret quil et  mettre un pas devant lautre, le
porteur de dpches tait enfin arriv au bas de lescalier;
vivement Talouel alla au-devant de lui:

Eh bien, tu sais, toi, tu ne tamnes pas trop vite, dit-il.

-- Faut-il sen faire mourir?

Sans rpondre, Talouel prit la dpche, et la porta  M. Vulfran
avec un empressement bruyant.

Voulez-vous que je louvre? demanda-t-il.

-- Parfaitement.

Mais il neut pas dchir le papier dans la ligne pointille quil
scria:

Elle est en anglais.

-- Alors cest laffaire dAurlie, dit M. Vulfran avec un geste
auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obir.

Aussitt que la porte fut referme, elle traduisit la dpche:

Lami, Leserre, ngociant franais, dernires nouvelles cinq ans;
Dehra, rvrend pre Mackerness, lui cris selon votre dsir.

-- Cinq ans, scria M. Vulfran, qui tout dabord ne fut sensible
qu cette indication; que sest-il pass depuis cette poque, et
comment suivre une piste aprs cinq annes coules?

Mais il ntait pas homme  se perdre dans des plaintes inutiles;
ce fut ce quil expliqua lui-mme:

Les regrets nont jamais chang les faits accomplis; tirons parti
plutt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une
dpche en franais pour ce M. Lasserre puisquil est Franais, et
une en anglais pour le pre Mackerness.

Elle crivit couramment la dpche quelle devait traduire en
anglais, mais pour celle qui devait tre dpose en franais au
tlgraphe elle sarrta ds la premire ligne, et demanda la
permission daller chercher un dictionnaire dans le bureau de
Bendit.

Tu nes pas sre de ton orthographe?

-- Oh! pas du tout sre, monsieur, et je voudrais bien quau
bureau on ne pt pas se moquer dune dpche envoye par vous.

-- Alors tu nes pas en tat dcrire une lettre sans fautes?

-- Je suis sre de lcrire avec beaucoup de fautes; le
commencement des mots va  peu prs, mais pas la lin, quand il y a
des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non
plus, et beaucoup dautres choses encore: bien plus facile 
crire langlais que le franais! Jaime mieux vous avouer cela
tout de suite, franchement.

-- Tu nas jamais t  lcole?

-- Jamais. Je ne sais que ce que mon pre et ma mre mont appris,
au hasard des routes, quand on avait le temps de sasseoir, ou
quon restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient
travailler; mais pour dire vrai, je nai jamais beaucoup
travaill.

-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons 
remdier  cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons
 faire.

Ce fut seulement dans laprs-midi, en voiture, quand ils firent
la visite des usines, que M. Vulfran revint  la question de
lorthographe.

As-tu crit  tes parents?

-- Non, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que je ne dsire rien tant que rester ici  jamais, prs
de vous qui me traitez avec tant de bont, et me faites une vie si
heureuse.

-- Alors tu dsires ne pas me quitter?

-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce
quil y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi dautres
sentiments respectueux que je nose exprimer.

-- Puisquil en est ainsi, le mieux est peut-tre, en effet, que
tu ncrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard.
Mais, afin que tu puisses mtre utile, il faut que tu travailles,
et te mettes en tat de me servir de secrtaire pour beaucoup
daffaires, dans lesquelles tu dois crire convenablement, puisque
tu cris en mon nom. Dautre part il est convenable aussi pour
toi, il est bon que tu tinstruises. Le veux-tu?

-- Je suis prte  tout ce que vous voudrez, et je vous assure que
je nai pas peur de travailler.

-- Sil en est ainsi, les choses peuvent sarranger sans que je me
prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice:
en rentrant je lui demanderai de te donner des leons quand sa
classe est finie, de six  huit heures, au moment o je nai plus
besoin de toi. Cest une trs bonne personne qui na que deux
dfauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large
dpaules, -- plus massive, bien quelle nait pas quarante ans, -
- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie dune faon fcheuse ce
quelle est rellement: un bel homme sans barbe, et encore nest-
il pas certain quon ne lui en trouverait point en regardant bien.
Pourvue dune instruction suprieure, elle a commenc par des
ducations particulires, mais sa prestance dogre faisait peur
aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et
les grandes soeurs. Alors elle a renonc au monde des villes, et
bravement elle est entre dans linstruction primaire, o elle a
beaucoup russi; ses classes tiennent la tte parmi celles de
notre dpartement; ses chefs la considrent comme une institutrice
modle. Je ne ferais pas venir dAmiens une meilleure matresse
pour toi!

La tourne des usines termine, la voiture sarrta devant lcole
primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprs de
M. Vulfran, mais il tint  descendre et  entrer chez elle pour
lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put
lexaminer: ctait bien la femme gante dont M. Vulfran avait
parl, imposante, mais avec un mlange de dignit et de bont qui
naurait nullement donn envie de se moquer delle, si elle
navait pas eu un air craintif en dsaccord avec sa prestance.

Bien entendu, elle navait rien  refuser au tout-puissant matre
de Maraucourt, mais et-elle eu des empchements quelle sen
serait dgage, car elle avait la passion de lenseignement, qui,
 vrai dire, tait son seul plaisir dans la vie, et puis dautre
part cette petite aux yeux profonds lui plaisait:

Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain:
savez-vous quelle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je nai
jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sre quelles ont ces
yeux-l.

Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, aprs deux
jours de leons, elle put se rendre compte de ce qutait la
gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au chteau au moment du
dner, lui demanda ce quelle en pensait.

Quelle catastrophe cet t, -- Mlle Belhomme employait
volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle
catastrophe cet t que cette jeune fille restt sans culture!

-- Intelligente, nest-ce pas!

-- Intelligente! Dites intelligentissime, si jose mexprimer
ainsi.

-- Lcriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son
interrogatoire daprs les besoins quil avait de Perrine.

-- Pas brillante, mais elle se formera.

-- Lorthographe?

-- Faible.

-- Alors?

-- Jaurais pu, pour la juger, lui faire faire une dicte qui
maurait montr prcisment son criture et son orthographe; mais
cela seulement. Jai voulu prendre delle une meilleure opinion,
et je lui ai demand une petite narration sur Maraucourt; en vingt
lignes, ou cent lignes, me dire ce qutait le pays, comment elle
le voyait. En moins dune heure, au courant de la plume, sans
chercher ses mots, elle ma crit quatre grandes pages vraiment
extraordinaires: tout sy trouve runi, le village lui-mme, les
usines, le paysage gnral, lensemble aussi bien que le dtail;
il y a une page sur les entailles avec leur vgtation, leurs
oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin
et lair pur du soir, que jaurais cru copie dans un bon auteur,
si je ne lavais vu crire. Par malheur la calligraphie et
lorthographe sont ce que je vous ai dit, mais quimporte! cest
une affaire de quelques mois de leons, tandis que toutes les
leons du monde ne lui apprendraient pas  crire, si elle navait
pas reu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce
quelle voit et ce quelle sent. Si vous en avez le loisir,
faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera
que je nexagre pas.

Alors, M. Vulfran, que cette apprciation avait mis en belle
humeur, car elle calmait les objections qui lui taient venues sur
son prompt engouement pour cette petite, raconta  Mlle Belhomme
comment Perrine avait habit une aumuche dans lune de ces
entailles, et comment avec rien, si ce nest ce quelle trouvait
sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute
une batterie de cuisine dans laquelle elle avait prpar un dner
complet, fourni par lentaille elle-mme, ses oiseaux, ses
poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.

Le large visage de Mlle Belhomme stait panoui pendant ce rcit,
qui sans aucun doute lintressait, puis quand M. Vulfran avait
cess de parler, elle avait gard elle-mme le silence,
rflchissant:

Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir crer ce qui est
ncessaire  ses besoins est une qualit matresse, enviable entre
toutes?

-- Assurment, et cest cela mme qui ma tout dabord frapp chez
cette jeune fille, cela et la volont; dites-lui de vous conter
son histoire, vous verrez ce quil lui a fallu dnergie pour
arriver jusquici.

-- Elle a reu sa rcompense, puisquelle vous a intress, cette
jeune fille.

-- Intress, et mme attach, car je nestime rien tant dans la
vie que la volont  qui je dois dtre ce que je suis. Cest
pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leons,
car si lon dit avec raison quon peut ce quon veut, au moins
est-ce  condition de savoir vouloir, ce qui nest pas donn 
tout le monde, et ce quon devrait bien commencer par enseigner,
si toutefois il est des mthodes, pour cela; mais en fait
dinstruction, on ne soccupe que de lesprit, comme si le
caractre ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez
une lve doue de ce ct, je vous prie de vous appliquer  le
dvelopper.

Mlle Belhomme tait aussi incapable de dire une chose par
flatterie, que de la taire par timidit ou embarras:

Lexemple fait plus que les leons, dit-elle, cest pourquoi elle
apprendra  votre cole mieux qu la mienne, et en voyant que
malgr la maladie, les annes, la fortune, vous ne vous relchez
pas une minute dans ce que vous considrez comme laccomplissement
dun devoir, son caractre se dveloppera dans le sens que vous
dsirez.; en tout cas je ne manquerais pas de my employer, si
elle passait insensible ou indiffrente, -- ce qui mtonnerait
bien, --  ct de ce qui doit la frapper.

Et comme elle tait femme de parole, elle ne manqua pas en effet
une occasion de citer M. Vulfran, ce qui lamenait  parler de
lui-mme pour ce qui ntait pas rigoureusement indispensable  sa
leon, entrane bien souvent, sans sen apercevoir, par les
adroites questions de Perrine.

Assurment elle sappliquait  couter Mlle Belhomme sans
distraction, mme quand il fallait la suivre dans lexplication
des rgles de laccord des adjectifs considrs dans leurs
rapports avec les substantifs, ou celle du participe pass dans
les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels,
soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien
plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils dintrt, quand
elle pouvait amener lentretien sur M. Vulfran, et
particulirement sur certains points inconnus delle, ou mal
connus par les histoires de Rosalie, qui ntaient jamais trs
prcises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, nigmatiques
 dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui
parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les couter, et mme
avec le souci que ceux-l ne les comprennent point!

Plusieurs fois elle avait demand  Rosalie ce quavait t la
maladie de M. Vulfran, et comment il tait devenu aveugle, mais
sans jamais en tirer que des rponses vagues; au contraire avec
Mlle Belhomme elle eut tous les dtails sur la maladie elle-mme,
et sur la ccit qui, disait-on, pouvait ntre pas incurable,
mais qui ne serait gurie, si on la gurissait, que dans certaines
conditions particulires qui assureraient le succs de
lopration.

Comme tout le monde  Maraucourt, Mlle Belhomme stait proccupe
de la sant de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parl
avec le docteur Ruchon pour tre en tat de satisfaire la
curiosit de Perrine dune faon autrement comptente que Rosalie.

Ctait dune cataracte double que M. Vulfran tait atteint. Mais
cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait
tre recouvre par une opration. Si cette opration navait pas
encore tait tente, ctait parce que sa sant gnrale ne
lavait pas permis. En effet, il souffrait dune bronchite
invtre qui se compliquait de congestions pulmonaires rptes,
et quaccompagnaient des touffements, des palpitations, des
mauvaises digestions, un sommeil agit. Pour que lopration
devnt possible, il fallait commencer par gurir la bronchite, et
dautre part il fallait que tous les autres accidents
disparussent. Or, M. Vulfran tait un dtestable malade, qui
commettait imprudence sur imprudence, et se refusait  suivre
exactement les prescriptions du mdecin.  la vrit cela ne lui
tait pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi
que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et
les recherches quil faisait faire  ce sujet le jetaient  chaque
instant dans des accs dinquitude ou de colre, qui engendraient
une fivre constante dont il ne se gurissait que par le travail?
Tant quil ne serait pas fix sur le sort de son fils, il ny
aurait pas de chance pour lopration, et on la diffrerait. Plus
tard deviendrait-elle possible? On nen savait rien, et lon
resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins ltat
de M. Vulfran ne serait pas assez assur pour dcider les
oculistes.

Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire
parler tait en somme assez facile pour Perrine, mais il nen
avait pas t de mme lorsquelle avait voulu complter ce que la
conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les
secrtes esprances des neveux, aussi bien que sur celles de
Talouel. Ce ntait point une sotte que linstitutrice, il sen
fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni
directement ni indirectement sur un pareil sujet.

Que Perrine ft curieuse de savoir ce qutait la maladie de
M. Vulfran, dans quelles conditions elle stait produite, et
quelles chances il y avait pour quil recouvrt la vue un jour ou
ne la recouvrt point, il ny avait rien que de naturel et mme de
lgitime  ce quelle se proccupt de la sant de son
bienfaiteur.

Mais quelle montrt la mme curiosit pour les intrigues des
neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village,
voil qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces
choses-l regardent les petites filles? Est-ce un sujet de
conversation entre une matresse et son lve? Est-ce avec des
histoires et des bavardages de ce genre quon forme le caractre
dune enfant?

Elle aurait donc d renoncer  tirer quoi que ce ft de
linstitutrice  cet gard, si une visite  Maraucourt de
Mme Bretoneux, la mre de Casimir, ntait venue ouvrir les lvres
de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restes closes.

Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part 
Mlle Belhomme en lui disant que la leon du lendemain serait peut-
tre drange, et, du moment o elle eut reu cette nouvelle,
linstitutrice montra une proccupation tout  fait extraordinaire
chez elle, car ctait une de ses qualits de ne se laisser
distraire par rien, et de tenir son lve constamment en main
comme le cavalier qui doit faire franchir  sa monture un passage
prilleux tout plein de dangers.

Quavait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son dpart
que Perrine eut une rponse  cette question qui vingt fois
stait pose  son esprit.

Ma chre enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois
vous donner le conseil de vous montrer discrte et rserve demain
avec la dame dont la visite vous est annonce.

-- Discrte,  propos de quoi? rserve en quoi et comment?

-- Ce nest pas seulement de votre instruction que je suis charge
par M. Vulfran, cest aussi de votre ducation, voil pourquoi je
vous adresse ce conseil, dans votre intrt comme dans lintrt
de tous.

-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois
faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce
quexige le conseil que vous me donnez, et tel quil est, il
meffraie.

-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu  Maraucourt, vous
devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de
M. Edmond sont une cause dinquitude pour tout le pays.

-- Oui, mademoiselle, jai entendu parler de cela.

-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers,
sans compter ceux qui vivent eux-mmes de ces ouvriers, si
M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez
sentir que ces questions ne se sont pas poses sans veiller des
convoitises. M. Vulfran en lguerait-il la direction  ses deux
neveux; ou bien  un seul qui lui inspirerait plus de confiance
que lautre; ou bien encore  celui qui depuis vingt ans a t son
bras droit et qui, ayant dirig avec lui cette immense machine,
est peut-tre plus que personne en situation et en tat de ne pas
la laisser pricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu
M. Thodore, on a cru quil dsignait ainsi celui-ci pour son
successeur. Mais quand lanne dernire il a appel prs de lui
M. Casimir au moment o celui-ci sortait de lcole des ponts et
chausses, on a compris quon stait tromp, et que le choix de
M. Vulfran ne stait encore fix sur personne, par cette raison
dcisive quil ne veut pour successeur que son fils, car malgr
les querelles qui les ont spars depuis plus de douze ans, cest
son fils seul quil aime dun amour et dun orgueil de pre, et il
lattend. M. Edmond reviendra-t-il? on nen sait rien, puisquon
ignore sil est vivant ou mort. Une seule personne recevait
probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de
cette personne qui ntait autre que notre ancien cur M. labb
Poiret; mais M. labb Poiret est mort depuis deux ans, et
aujourdhui il parat  peu prs certain quil est impossible de
savoir  quoi sen tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sr
que son fils arrivera un jour ou lautre. Pour les personnes qui
ont intrt  ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins
fermement, elles sont non moins sres quil est mort rellement,
et elles manoeuvrent de faon  se trouver matresses de la
situation le jour o la nouvelle de cette mort arrivera 
M. Vulfran quelle pourra bien tuer dailleurs. Maintenant, ma
chre enfant, comprenez-vous lintrt que vous avez, vous qui
vivez dans lintimit de M. Vulfran,  vous montrer discrte et
rserve avec la mre de M. Casimir, qui, de toutes les manires,
travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent
celui-ci? Si vous tiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec
la mre de M. Thodore. De mme que si vous tiez trop bien avec
celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas,
vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si
vous gagniez les bonnes grces des deux, vous vous attireriez
peut-tre lhostilit de celui qui a tout  redouter delles.
Voil pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection.
Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez
interroge de faon  ce que vous deviez malgr tout rpondre, ne
dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien
souvent on a plus dintrt  seffacer qu briller, et  se
faire prendre pour une fille un peu bte plutt que pour une trop
intelligente: cest votre cas, et moins vous paratrez
intelligente, plus vous le serez.


XXXIV

Ces conseils, donns avec une bienveillance amicale, ntaient pas
pour rassurer Perrine, dj inquite de la venue de Mme Bretoneux.

Et cependant, si sincres quils fussent, ils attnuaient la
vrit plutt quils ne lexagraient, car prcisment parce que
Mlle Belhomme tait physiquement dune exagration malheureuse,
moralement elle tait dune rserve excessive, ne se mettant,
jamais en avant, ne disant que la moiti des choses, les
indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les prceptes
quelle venait de donner  Perrine et qui taient les siens mmes.

En ralit la situation tait encore beaucoup plus difficile que
ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des
convoitises qui sagitaient autour de M. Vulfran que par le fait
des caractres des deux mres qui avaient engag la lutte pour que
leur fils hritt seul, un jour ou lautre, des usines de
Maraucourt, et dune fortune qui slevait, disait-on,  plus de
cent millions.

Lune, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frre an de
M. Vulfran, avait vcu dvore denvie, en attendant que son mari,
grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnt
lexistence brillante  laquelle ses gots mondains lui donnaient
droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, navaient
ralis son ambition, elle continuait  se dvorer en attendant
maintenant que, par son oncle, Thodore obtint ce qui lui avait
manqu  elle, et prit dans le monde parisien la situation quelle
avait rate.

Lautre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, marie  un ngociant
de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans
quelles leussent enrichi: agence en douane, agence et assurance
maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur,
commissionnaire-expditeur, roulage, transports maritimes, --
voulait la fortune de son frre autant pour lamour mme de la
richesse que pour lenlever  sa belle-soeur quelle dtestait.

Tant que M. Vulfran et son fils avaient vcu en bons rapports,
elles avaient d se contenter de tirer de leur frre ce quelles
en pouvaient obtenir en prts dargent quon ne remboursait pas,
en garanties commerciales, en influences, en tout ce quun parent
riche est forc daccorder.

Mais le jour o,  la suite de prodigalits excessives et de
dpenses exagres, Edmond avait t envoy dans lInde,
ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle,
en ralit comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pens 
tirer parti de cette situation; et quand ce fils en rvolte
stait mari malgr la dfense de son pre, elles avaient
commenc, chacune de son ct,  se prparer pour que leur fils
pt,  un moment donn, prendre la place de lexil.

 cette poque Thodore navait pas vingt ans, et il ne paraissait
pas, par ce quil stait montr jusque-l, quil pt tre jamais
propre au travail et aux affaires commerciales: choy, gt par sa
mre qui lui avait donn ses gots et ses ides, il ne vivait que
pour les thtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux
fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement quelle
se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu senfermer dans un
village, sous la frule dun matre qui ne comprenait que le
travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le
dernier de ses employs! Cette existence exasprante, il ne
lavait supporte que le mpris au coeur pour ce quelle lui
imposait dennuis, de fatigues et de dgots. Dix fois par jour il
dcidait de labandonner, et sil ne le faisait point, ctait
dans lesprance dtre bientt matre, seul matre de cette
affaire considrable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de
faon  la diriger de haut et de loin, surtout de loin, cest--
dire de Paris, o il se rattraperait enfin de ses misres.

Quand Thodore avait commenc  travailler avec son oncle, Casimir
navait que onze ou douze ans, et tait par consquent trop jeune
pour prendre une place  ct de son cousin. Mais pour cela sa
mre navait pas dsespr quil pt loccuper un jour en
regagnant le temps perdu: ingnieur, Casimir du haut de lX
dominerait M. Vulfran, en mme temps quil craserait de sa
supriorit officielle son cousin qui ntait rien. Ctait donc
pour lcole polytechnique quil avait t chauff, ne travaillant
que les matires exiges pour les examens de lcole, et cela en
proportion de leur coefficient: 58 les mathmatiques, 10 la
physique, 5 la chimie, 6 le franais. Et alors il stait produit
ce rsultat fcheux pour lui, que, comme  Maraucourt, les
vulgaires connaissances usuelles taient plus utiles que lX,
lingnieur navait pas plus domin loncle quil navait cras
le cousin. Et mme celui-ci avait gard lavance que dix annes de
vie commerciale lui donnaient, car sil ntait pas savant, il en
convenait, au moins il tait pratique, prtendait-il, sachant bien
que cette qualit tait la premire de toutes pour son oncle.

Que diable peut-on bien leur apprendre dutile, disait Thodore,
puisquils ne sont pas seulement en tat dcrire clairement une
lettre daffaires avec une orthographe dcente?

-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin simagine
quon ne peut pas vivre ailleurs qu Paris! quels services, sans
cela, il rendrait  mon oncle! mais quattendre de bon dun
monomane qui, ds le jeudi, ne pense qu filer le samedi soir 
Paris, disposant tout, drangeant tout dans ce but unique, et qui,
du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la
journe du dimanche passe  Paris.

Les mres ne faisaient que dvelopper ces deux thmes en les
enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que
Thodore seul pouvait tre son second, celle-l que Casimir seul
tait un vrai fils pour lui, elles lavaient plutt dispos 
croire, de Thodore ce que disait la mre de Casimir, et de
Casimir ce que disait celle de Thodore, cest--dire quen
ralit il ne pouvait pas plus compter sur lun que sur lautre,
ni pour le prsent ni pour lavenir.

De l, chez lui, des dispositions  leur gard, qui taient
prcisment tout autres que celles que chacune delles avait si
prement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement
et  aucun point de vue des fils.

Et mme, dans ses procds  leur gard, on pouvait facilement
voir quil avait tenu  ce que cette distinction ft vidente pour
tous, car, malgr les sollicitations de tout genre, directes et
dtournes, dont on lavait envelopp, il navait jamais consenti
 les loger au chteau o cependant les appartements ne manquaient
pas, ni  leur permettre de partager sa vie intime, si triste et
si solitaire quelle ft.

Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi, avait-il
toujours rpondu.

Et, partant de l, il avait donn  Thodore la maison quil
habitait lui-mme avant de faire construire son chteau, et 
Casimir celle de lancien chef de la comptabilit que Mombleux
remplaait.

Aussi leur surprise avait-elle t vive et leur indignation
exaspre, quand une trangre, une gamine, une bohmienne stait
installe dans ce chteau o ils nentraient que comme invits.

Que signifiait cela?

Qutait cette petite fille?

Que devait-on craindre delle?

Ctait ce que Mme Bretoneux avait demand  son fils, mais ses
rponses ne layant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle-
mme une enqute qui lclairt.

Arrive assez inquite, il ne lui fallut que peu de temps pour se
rassurer, tant Perrine joua bien le rle que Mlle Belhomme lui
avait souffl.

Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux  demeure chez lui,
il nen tait pas moins hospitalier, et mme largement,
fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa
belle-soeur, son frre et son beau-frre venaient le voir 
Maraucourt. Dans ces occasions, le chteau prenait un air de fte
qui ne lui tait pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage
forc; les domestiques arboraient leurs livres; les voitures et
les chevaux sortaient des remises et des curies avec leurs
harnais de gala; et le soir, dans lobscurit, les habitants du
village voyaient flamboyer le chteau depuis le rez-de-chausse
jusquaux fentres des combles, et de Picquigny  Amiens, dAmiens
 Picquigny, circulaient le cuisinier et le matre dhtel chargs
des approvisionnements.

Pour recevoir Mme Bretoneux, on stait donc conform  lusage
tabli et en dbarquant  la gare de Picquigny elle avait trouv
le landau avec cocher et valet de pied pour lamener  Maraucourt,
comme en descendant de voiture elle avait trouv Bastien pour la
conduire  lappartement, toujours le mme, qui lui tait rserv
au premier tage.

Mais malgr cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses
neveux, mme celle de Casimir, navait t modifie en rien: il
verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soire avec
elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au
neveu, il en serait de mme pour eux, ils djeuneraient et
dneraient au chteau, o ils resteraient le soir aussi tard
quils voudraient, mais ce serait tout: sacres les heures de
bureau.

Sacres pour les neveux, elles ltaient aussi pour M. Vulfran et
par consquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux navait
pas pu organiser et poursuivre son enqute sur la bohmienne
comme elle laurait voulu.

Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Franoise
pour la questionner adroitement, ainsi que Znobie et Rosalie,
tait simple et, de ce ct, elle avait obtenu tous les
renseignements quon pouvait lui donner, au moins ceux qui se
rapportaient  larrive dans le pays de la bohmienne,  la
faon dont elle avait vcu depuis ce moment, enfin  son
installation auprs de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il,
 sa connaissance de langlais; mais examiner Perrine elle-mme
qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce quelle
tait et ce quil y avait en elle, chercher ainsi les causes de
son succs subit, ne se prsentait pas dans des conditions faciles
 combiner.

 table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait
avec M. Vulfran; aprs le djeuner, elle montait tout de suite 
sa chambre; au retour de la tourne des usines, elle travaillait
avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de
nouveau  sa chambre; alors, quand, o et comment la prendre pour
lavoir seule et librement la retourner?

De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son dpart, se dcida
 laller trouver dans sa chambre, o Perrine, qui se croyait
dbarrasse delle, dormait tranquillement.

Quelques coups frapps  sa porte, lveillrent; elle couta, on
frappa de nouveau.

Elle se leva et alla  la porte  ttons:

Qui est la?

-- Ouvrez, cest moi.

-- Mme Bretoneux?

-- Oui.

Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans
la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumire
lectrique.

Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.

Et, prenant une chaise, elle sassit au pied du lit de faon 
avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commena:

Cest de mon frre que jai  vous parler,  propos de certaines
recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez
Guillaume auprs de lui, vous pouvez prendre des prcautions
utiles  sa sant et dont Guillaume, malgr tous ses dfauts,
lentourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il
est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre
les mmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons
le reconnatre.

Aux premiers mots, Perrine stait rassure: puisquon voulait lui
parler de M. Vulfran, elle navait rien  craindre; mais quand
elle entendit Mme Bretoneux lui dire quelle paraissait
intelligente, sa dfiance se rveilla, car il tait impossible que
Mme Bretoneux qui, elle, tait vraiment intelligente et fine, put
tre sincre en parlant ainsi; or, si elle ntait pas sincre, il
importait de se tenir sur ses gardes.

Je vous remercie, madame, dit-elle en exagrant son sourire
niais, bien sr que je ne demande qua vous rendre les mmes
services que Guillaume.

Elle souligna ces derniers mots de faon  laisser entendre quon
pouvait tout lui demander.

Je disais bien que vous tiez intelligente, reprit Mme Bretoneux,
et je crois que nous pouvons compter sur vous.

-- Vous navez qu commander, madame.

-- Tout dabord, ce quil faut, cest que vous soyez attentive 
veiller sur la sant de mon frre et  prendre toutes les
prcautions possibles pour quil ne gagne pas un coup de froid qui
peut tre mortel, en lui donnant une de ces congestions
pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite.
Savez-vous que si cette bronchite se gurissait, on pourrait
loprer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour
nous tous.

Cette fois, Perrine rpondit:

Moi aussi, je serais bien heureuse.

-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si
reconnaissante que vous soyez de ce quon fait pour vous, vous
ntes pas de la famille.

Elle reprit son air niais.

Bien sr, mais a nempche pas que je sois attache 
M. Vulfran, vous pouvez me croire.

-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces
soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien
mieux. Mon frre na pas besoin seulement dtre prserv du
froid, il a besoin aussi dtre dfendu contre les motions
brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces
messieurs me disaient quen ce moment il faisait faire recherches
sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son
fils, notre cher Edmond.

Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne rpondit pas
 cette ouverture, bien certaine que ces messieurs, cest--dire
les deux cousins, navaient pas pu parler de ces recherches 
Mme Bretoneux; que Casimir en et parl, il ny avait l rien que
de vraisemblable, puisquil avait appel sa mre  son secours;
mais Thodore, cela ntait pas possible.

Ils mont dit que lettres et dpches passaient par vos mains et
que vous les traduisiez  mon frre. Eh bien! il serait trs
important, au cas o ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme
nous ne le prvoyons que trop, hlas! que mon fils en ft averti
le premier; il menverrait une dpche, et, comme la distance
dici  Boulogne nest pas trs grande, jaccourrais soutenir mon
pauvre frre: une soeur, surtout une soeur ane, trouve dautres
consolations dans son coeur quune belle-soeur. Vous comprenez?

-- Oh! bien sr, madame, que je comprends; il me semble au moins.

-- Alors, nous pouvons compter sur vous?

Perrine hsita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas
rpondre.

Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.

-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme
ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite
je vais vous prouver que, quant  nous, nous ne serons pas
ingrats. Quest-ce que vous diriez dune robe quon vous
donnerait?

Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une rponse 
cette offre, elle la mit dans un sourire.

Une belle robe avec une petite trane, continua Mme Bretoneux.

-- Je suis en deuil.

-- Mais le deuil nempche pas de porter une robe  trane. Vous
ntes pas assez habille pour dner  la table de mon frre et
mme vous tes trs mal habille, fagote comme un chien savant.

Perrine savait quelle ntait pas bien habille, cependant elle
fut humilie dtre compare  un chien savant, et surtout de la
faon dont cette comparaison tait faite, avec lintention
manifeste de la rabaisser.

-- Jai pris ce que jai trouv chez Mme Lachaise.

-- Mme Lachaise tait bonne pour vous habiller quand vous ntiez
quune vagabonde, mais maintenant quil a plu  mon frre de vous
admettre  sa table, il ne faut pas que nous ayons  rougir de
vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce
moment.

Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rle quelle jouait.

Ah! dit-elle tristement.

-- Ce que vous tes drle avec votre blouse, vous nen avez pas
ide.

Et lvocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle
avait cette fameuse blouse devant les yeux.

Mais cela est facile  rparer, et quand vous serez belle comme
je veux que vous le soyez, avec une robe habille pour la salle 
manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez
 qui vous les devez. Cest comme pour votre lingerie, je me doute
quelle vaut la robe. Voyons un peu.

Disant cela, dun air dautorit, elle ouvrit les uns aprs les
autres les tiroirs de la commode, et mprisante, elle les referma
dun mouvement brusque en haussant les paules avec piti.

Je men doutais, reprit-elle, cest misrable, indigne de vous.

Perrine, suffoque, ne rpondit rien.

Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue
 Maraucourt, et que je me charge de vous.

Le mot qui monta aux lvres de Perrine fut un refus: elle navait
pas besoin quon se charget delle, surtout avec de pareils
procds; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un
rle  remplir, rien ne devait le lui faire oublier; aprs tout,
ctaient les paroles de Mme Bretoneux qui taient mauvaises et
dures, ses intentions, au contraire, sannonaient bonnes et
gnreuses.

Je vais dire  mon frre, reprit Mme Bretoneux, quil doit vous
commander chez une couturire dAmiens dont je lui donnerai
ladresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et
de plus, chez une bonne lingre, un trousseau complet. Fiez-vous-
en  moi, vous aurez quelque chose de joli, qui  chaque instant,
je lespre au moins, me rappellera  votre souvenir. L-dessus
dormez bien, et noubliez rien de ce que je vous ai dit.


XXV

Faire tout ce quelle pourrait pour M. Vulfran ne signifiait pas
du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru
comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot  Casimir
des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.

Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une
faon de la regarder qui aurait d provoquer les confidences.

Mais quelles confidences et-elle pu faire, alors mme quelle se
ft dcide  rompre le silence que M. Vulfran lui avait command?

Elles taient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui
arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles taient
incompltes, avec des trous qui paraissaient difficiles  combler,
surtout pour les trois dernires annes. Mais cela ne dsesprait
pas M. Vulfran et nbranlait pas sa foi. Nous avons fait le plus
difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons clair les
temps les plus loigns; comment la lumire ne se ferait-elle pas
sur ceux qui sont prs de nous? un jour o lautre le fil se
rattachera et alors il ny aura plus qu le suivre.

Si de ce ct Mme Bretoneux navait gure russi, au moins nen
avait-il pas t de mme pour les soins quelle avait recommand 
Perrine de donner  M. Vulfran. Jusque-l Perrine ne se serait pas
permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaton, ni,
les jours de froid ou de brouillard, de rappeler  M. Vulfran
quil tait prudent  lui dendosser un pardessus, ou de nouer un
foulard autour de son cou, pas plus quelle naurait os, quand
les soires taient fraches, fermer les fentres du cabinet; mais
du moment quelle avait t avertie par Mme Bretoneux que le
froid, lhumidit, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la
maladie de M. Vulfran, elle ne stait plus laiss arrter par ces
scrupules et ces timidits.

Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le
temps, sans veiller  ce que le pardessus se trouvt  sa place
habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de
vent frais, elle le posait elle-mme sur les paules de
M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Quune goutte de pluie
vint  tomber, elle arrtait aussitt, et relevait la capote. Que
la soire ne ft pas tide aprs le dner, et elle refusait de
sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course  pied,
elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se
plaindre, car la plainte tait prcisment ce quil avait le plus
en horreur, pour lui-mme aussi bien que pour les autres; mais
maintenant quelle savait que la marche un peu vive lui tait une
souffrance accompagne de toux, dtouffement, de palpitations,
elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour
quil ne pt pas se fatiguer, et ne fit quun exercice modr,
celui prcisment qui lui tait utile, non nuisible.

Une aprs-midi quils traversaient ainsi  pied le village, ils
rencontrrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans
saluer M. Vulfran, et aprs quelques paroles de politesse le
quitta en disant:

Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.

Que voulait dire cela? Perrine nen savait rien et M. Vulfran
quelle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle
questionna linstitutrice, qui lui expliqua ce qutait cette
Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire appropri  sa
jeune intelligence, ignorante des choses de lantiquit, l_OEdipe
 Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour
du Monde, Perrine recommena cette lecture pour M. Vulfran, qui
sen montra mu, sensible surtout  ce qui sappliquait  sa
propre situation.

Cest vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et mme
plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses
soins et sa tendresse  son pre.

Par l, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans laffection
de M. Vulfran, qui navait pas pour habitude de se rpandre en
effusion. Elle en fut si bouleverse que, lui prenant la main,
elle la lui baisa.

Oui, dit-il, tu es une bonne fille.

Et lui mettant la main sur la tte, il ajouta:

Mme quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il
saura reconnatra ce que tu as t pour moi.

-- Je suis si peu et je voudrais tre tant!

-- Je lui dirai ce que tu as t, et dailleurs il le verra bien,
car cest un homme de coeur que mon fils.

Bien souvent il stait exprim dans ces termes ou dautres du
mme genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pense de lui
demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si
svre, mais chaque fois, les paroles staient arrtes dans sa
gorge serre par lmotion: ctait chose si grave pour elle
daborder un pareil sujet.

Cependant ce soir-l, encourage par ce qui venait de se passer,
elle se sentit plus forte; jamais occasion stait-elle prsente
plus favorable: elle tait seule avec M. Vulfran, dans son cabinet
o jamais personne nentrait sans tre appel, assise prs de lui,
sous la lumire de la lampe, devait-elle hsiter plus longtemps?

Elle ne le crut pas:

Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoiss et la voix
frmissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas,
et  laquelle je pense  chaque instant sans oser en parler?

-- Dis.

-- Ce que je ne comprends pas, cest quaimant votre fils comme
vous laimez, vous ayez pu vous sparer de lui.

-- Cest qua ton ge on ne comprend, on ne sent que ce qui est
affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de pre
me faisait une loi dimposer  mon fils, coupable de fautes qui
pouvaient lentraner loin, une punition qui serait une leon. Il
fallait quil et la preuve que ma volont tait au-dessus de la
sienne; cest pourquoi je lenvoyai aux Indes, o javais
lintention de ne le tenir que peu de temps, et o je lui donnais
une situation qui mnageait sa dignit, puisquil tait le
reprsentant de ma maison. Pouvais-je prvoir quil sprendrait
de cette misrable crature et se laisserait entraner dans un
mariage fou, absolument fou?

-- Mais le pre Fildes dit que celle quil a pouse ntait point
une misrable crature.

-- Elle en tait une, puisquelle a accept un mariage nul en
France, et ds lors je ne pouvais pas la reconnatre pour ma
fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils prs de moi,
tant quil ne se serait pas spar delle; cet t manquer  mon
devoir de pre, en mme temps quabdiquer ma volont, et un homme
comme moi ne peut pas en arriver l; je veux ce que je dois, et ne
transige pas plus sur la volont que sur le devoir.

Il dit cela avec une fermet daccent qui glaa Perrine; puis,
tout de suite il poursuivit:

Maintenant, tu peux te demander comment, nayant pas voulu
recevoir mon fils aprs son mariage, je veux prsentement le
rappeler prs de moi. Cest que les conditions ne sont plus
aujourdhui ce quelles taient  cette poque. Aprs treize
annes de ce prtendu mariage, mon fils doit tre aussi las de
cette crature que de la vie misrable quelle lui a fait mener
prs delle. Dautre part, les conditions pour moi sont changes
aussi: ma sant est loin dtre reste ce quelle tait, je suis
malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par
une opration quon ne risquera que si je suis dans un tat de
calme lui assurant des chances srieuses de russite. Quand mon
fils saura cela, crois-tu quil hsitera  quitter cette femme, 
laquelle dailleurs jassurerai la vie la plus large ainsi qu sa
fille? Si je laime, il maime aussi; que de fois a-t-il tourn
ses regards vers Maraucourt! que de regrets na-t-il pas prouvs!
Quil apprenne la vrit, tu le verras accourir.

-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?

-- Il na pas de femme, il na pas de fille.

-- Le pre Fildes dit quil a t mari dans la chapelle de la
mission par le pre Leclerc.

-- Ce mariage est nul en France pour avoir t contract
contrairement  la loi.

-- Mais aux Indes, est-il nul aussi?

-- Je le ferai casser  Rome.

-- Mais sa fille?

-- La loi ne reconnat pas cette fille.

-- La loi est-elle tout?

-- Que veux-tu dire?

-- Que ce nest pas la loi qui fait quon aime ou quon naime pas
ses enfants, ses parents. Ce ntait pas en vertu de la loi que
jaimais mon pauvre papa, mais parce quil tait bon, tendre,
affectueux, attentif pour moi, parce que jtais heureuse quand il
membrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou
quil me regardait avec un sourire; et parce que je nimaginais
pas quil y et rien de meilleur que dtre avec lui-mme, quand
il ne me parlait point et soccupait de ses affaires. Et lui, il
maimait parce quil mavait leve, parce quil me donnait ses
soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce quil
sentait que je laimais de tout mon coeur. La loi navait rien 
voir l dedans; je ne me demandais pas si ctait la loi qui le
faisait mon pre, car jtais bien certaine que ctait
laffection que nous avions lun pour lautre.

-- O veux-tu en venir?

-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent
draisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je
sens.

-- Et cest pour cela que je tcoute, parce que tes paroles, pour
peu exprimentes quelles soient, sont au moins celles dune
bonne fille.

-- Eh bien, monsieur, jen veux venir  ceci, cest que si vous
aimez votre fils et voulez lavoir prs de vous, lui de son ct
il doit aimer sa fille et veut lavoir prs de lui.

-- Entre son pre et sa fille, il nhsitera pas; dailleurs le
mariage annul, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de
lInde sont prcoces; il pourra bientt la marier, ce qui, avec la
dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez
peu sens pour ne pas se sparer dune fille qui, elle,
nhsiterait pas  se sparer bientt de lui pour suivre son mari.
Dailleurs, notre vie nest pas faite que de sentiment, elle lest
aussi dautres choses qui psent dun lourd poids sur nos
dterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune
ntait pas ce quelle est maintenant; quand il verra, et je la
lui montrerai, la situation quelle lui assure  la tte de
lindustrie de son pays, lavenir quelle lui promet, avec toutes
les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas
une petite moricaude qui larrtera.

-- Mais cette petite moricaude nest peut-tre pas aussi horrible
que vous limaginez.

-- Une Hindoue.

-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en
moyenne plus beaux que les Europens.

-- Exagrations de voyageurs.

-- Quils ont les membres souples, le visage dun ovale pur, les
yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrte, la
physionomie douce; quils sont adroits, gracieux dans leurs
mouvements; quils sont sobres, patients, courageux au travail;
quils sont appliqus  ltude...

-- Tu as de la mmoire.

-- Ne doit-on pas retenir ce quon lit? Enfin il rsulte de ces
livres quune Hindoue nest pas forcment une horreur comme vous
tes dispos  le croire.

-- Que mimporte, puisque je ne la connatrai pas.

-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-tre vous
intresser  elle, vous attacher  elle...

-- Jamais; rien quen pensant  elle et  sa mre, je suis pris
dindignation.

-- Si vous la connaissiez... cette colre sapaiserait peut-tre.

Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine,
mais cependant ne lui coupa pas la parole:

Jentends si elle ntait pas du tout ce que vous supposez; car
elle peut, nest-ce pas, tre le contraire de ce que votre colre
imagine: le pre Fildes dit que sa mre tait doue des plus
charmantes qualits, intelligente, bonne, douce...

-- Le pre Fildes est un brave prtre qui voit la vie et les gens
avec trop dindulgence; dailleurs, il ne la pas connue, cette
femme dont il parle.

-- Il dit quil parle daprs les tmoignages de tous ceux qui
lont connue; ces tmoignages de tous nont-ils pas plus
dimportance que lopinion dun seul? Enfin, si vous la receviez
dans votre maison, naurait-elle pas, elle, votre petite fille,
des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?

-- Ne parle pas contre toi.

-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la
justice...

-- La justice!

-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon
ignorance, je crois tre la justice. Prcisment parce que sa
naissance est menace et conteste, cette jeune fille en se voyant
accueillie, ne pourrait pas ne pas tre mue dune profonde
reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres
raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son
coeur.

Elle joignit les mains en le regardant comme sil pouvait la voir,
et avec un lan qui donnait  sa voix un accent vibrant:

Ah! monsieur, ne voulez-vous pas tre aim par votre fille?

Il se leva dun mouvement impatient:

Je tai dit quelle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme
je hais sa mre; elles qui mont pris mon fils, qui me le gardent.
Est-ce que, si elles ne lavaient pas ensorcel, il ne serait pas
prs de moi depuis longtemps? Est-ce quelles nont pas t tout
pour lui, quand moi son pre, je ntais rien?

Il parlait avec vhmence en marchant  pas saccads par son
cabinet, emport, secou par un accs de colre quelle navait
pas encore vu. Tout  coup il sarrta devant elle:

Monte  ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus
jamais, ne te permets de me parler de ces misrables; car enfin de
quoi te mles-tu? Qui ta charg de me tenir un pareil discours?

Un moment interdite, elle se remit:

Oh! personne, monsieur, je vous jure; jai traduit, moi fille
sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant  la place de
votre petite fille.

Il se radoucit, mais ce fut encore dun ton menaant quil ajouta:

Si tu ne veux pas que nous nous fchions, dsormais naborde
jamais ce sujet, qui mest, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas
mexasprer.

-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brise par les larmes qui
ltouffaient, certainement jaurais d me taire.

-- Tu laurais d dautant mieux que ce que tu as dit tait
inutile.


XXXVI

Pour suppler aux nouvelles que ses correspondants ne lui
donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois
dernires annes, M. Vulfran faisait paratre dans les principaux
journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres,
une annonce rpte chaque semaine, promettant quarante livres de
rcompense  qui pourrait fournir un renseignement, si mince quil
ft, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une
des lettres quil avait reues de Londres parlait dun projet
dEdmond de passer en gypte et peut-tre en Turquie, il avait
tendu ses insertions au Caire,  Alexandrie,  Constantinople:
rien ne devait tre nglig, mme limpossible, mme limprobable;
dailleurs ntait-ce pas limprobable qui devenait le
vraisemblable dans cette existence cahote?

Ne voulant pas donner son adresse, ce qui et pu lexposer 
toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonntes, ctait
celle de son banquier  Amiens que M. Vulfran avait indique;
ctait donc celui-ci qui recevait les lettres que loffre des
mille francs provoquait, et qui les transmettait  Maraucourt.

Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule ntait
srieuse; la plupart provenaient dagents daffaires, qui
sengageaient  faire des recherches dont ils garantissaient le
succs, si on voulait bien leur envoyer une provision
indispensable aux premires dmarches; quelques-unes taient de
simples romans qui se lanaient dans une fantaisie vague
promettant tout et ne donnant rien; dautres enfin racontaient des
faits remontant  cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait
dans les trois dernires annes fixes par lannonce, pas plus
quelle ne fournissait lindication prcise demande.

Ctait Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si
nulles quelles fussent gnralement, elles ne dcourageaient pas
M. Vulfran et nbranlaient pas sa foi:

Il ny a que lannonce rpte qui produise de leffet, disait-
il toujours.

Et sans se lasser, il rptait les siennes.

Un jour enfin une lettre date de Serajevo en Bosnie apporta une
offre qui paraissait pouvoir tre prise en considration: elle
tait en mauvais anglais, et disait que si lon voulait dposer
les quarante livres promises par linsertion du _Times_, chez un
banquier de Serajevo, on sengageait  fournir des nouvelles
authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de
novembre de la prcdente anne: au cas o lon accepterait cette
proposition, on devait rpondre poste restante  Serajevo sous le
numro 917.

Eh bien, tu vois si javais raison, scria M. Vulfran, cest
prs de nous, le mois de novembre.

Et il montra une joie qui tait un aveu de ses craintes: ctait
maintenant quil pouvait affirmer lexistence dEdmond avec
preuves  lappui et non plus seulement en vertu de sa foi
paternelle.

Pour la premire fois depuis que ses recherches se poursuivaient,
il parla de son fils  ses neveux et  Talouel.

Jai la grande joie de vous annoncer que jai des nouvelles
dEdmond; il tait en Bosnie au mois de novembre.

Lmoi fut grand quand ce bruit se rpandit dans le pays. Comme
toujours en pareille circonstance on lamplifia:

M. Edmond va arriver!

-- Est ce possible?

-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des
neveux et de Talouel.

En ralit, elle tait curieuse cette mine: proccupe chez
Thodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint;
au contraire panouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait
pris lhabitude de faire exprimer  sa physionomie comme  ses
paroles prcisment le contraire de ce quil pensait.

Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire  ce
retour:

Le vieux a t trop dur; le fils navait pas mrit que, pour
quelques dettes, on lenvoyt aux Indes. Mis en dehors de sa
famille, il sen est cr une autre l-bas.

-- Et puis tre en Bosnie, en Turquie, quelque part par l, cela,
ne veut pas dire quon, est en route pour Maraucourt; est-ce que
la route des Indes en France passe par la Bosnie?

Cette rflexion tait de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais,
jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mler
aucune considration sentimentale.

Comme vous je dsire le retour du fils, disait-il, cela donnerait
 la maison une solidit qui lui manque, mais il ne suffit pas que
je dsire une chose pour que jy croie; cest Franais cela, ce
nest pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_.

Justement parce que ces rflexions taient dun Anglais, elles
faisaient hausser les paules: si le patron parlait du retour de
son fils, on pouvait avoir foi en lui; il ntait pas homme 
semballer, le patron.

En affaires, oui; mais en sentiment, ce nest pas lindustriel
qui parle, cest le pre.

 chaque instant M. Vulfran sentretenait avec Perrine de ses
esprances:

Ce nest plus quune affaire de temps: la Bosnie, ce nest pas
lInde, une mer dans laquelle on disparat; si nous avons des
nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront
sur une piste quil sera facile de suivre.

Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothque les livres
qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une
explication satisfaisante, ce que son fils tait venu faire dans
ce pays sauvage, au climat rude, o il ny a ni commerce, ni
industrie.

Peut-tre sy trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.

-- Sans doute, et cest un indice de plus pour prouver son
prochain retour; de plus sil tait l de passage, il semble
vraisemblablement quil ntait pas accompagn de sa femme et de
sa fille, car la Bosnie nest pas un pays pour les touristes; donc
il y aurait sparation entre eux.

Comme elle ne rpondait rien malgr lenvie quelle en avait, il
sen fcha:

Tu ne dis rien.

-- Cest que je nose pas ne pas tre daccord avec vous.

-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.

-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas
pour dautres. Ne mavez-vous pas dfendu daborder jamais ce qui
se rapporte ... cette jeune fille? Je ne veux pas mexposer 
vous fcher.

-- Tu ne me fcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu
admets quelles ont pu venir en Bosnie.

-- Dabord parce que la Bosnie nest pas un pays inabordable pour
des femmes, surtout quand ces femmes ont voyag dans les montagnes
de lInde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les
dangers  celles des Balkans. Et puis dun autre ct, si
M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas
pourquoi sa femme et sa fille ne lauraient pas accompagn,
puisque les lettres que vous avez reues des diffrentes contres
de lInde disent que partout elles taient avec lui. Enfin il y a
encore une autre considration que je nose pas vous dire,
prcisment parce quelle nest pas daccord avec vos esprances.

-- Dis-la quand mme.

-- Je la dirai, mais  lavance je vous demande de ne voir dans
mes paroles que le souci de votre sant, qui serait atteinte au
cas o votre attente serait due; ce qui est possible nest-ce
pas?

-- Explique-toi clairement.

-- De ce que M. Edmond tait  Serajevo au mois de novembre, vous
concluez quil doit tre de retour ici... bientt.

-- videmment.

-- Et cependant on peut ne pas le retrouver.

-- Je nadmets pas cela.

-- Une raison ou une autre peut lempcher de revenir... Nest-il
pas possible quil ait disparu?

-- Disparu?

-- Sil tait retourn aux Indes... ou ailleurs; sil tait parti
pour lAmrique?

-- Les si entasss les uns par-dessus les autres conduisent 
labsurde.

-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux quon dsire et
en repoussant les autres on sexpose...

--  quoi?

-- Quand ce ne serait qu limpatience. Voyez dans quel tat
agit vous tes depuis que vous avez reu cette nouvelle de
Serajevo; et cependant les dlais ne sont pas couls pour que la
rponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous
avez maintenant plusieurs accs par jour et aussi des
palpitations, de lessoufflement: votre visage rougit  chaque
instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t-
il si cette rponse se fait encore attendre, et surtout si... elle
nest pas ce que vous esprez, ce que vous voulez? Vous vous tes
si bien habitu  dire: Cela est ainsi, et non autrement, que je
ne peux pas ne pas m... inquiter. Cela est si terrible dtre
frapp par le pire, quand cest au meilleur quon croit, et si
jen parle ainsi, cest que cela mest arriv: aprs avoir tout
craint pour mon pre, nous tions sres de son prompt
rtablissement le jour mme o nous lavons perdu; nous avons t
folles, maman et moi, et certainement cest la violence de ce coup
inattendu qui a tu ma pauvre maman; elle na pas pu se relever;
six mois aprs, elle est morte  son tour. Alors pensant  cela,
je me dis...

Mais elle nacheva pas, les sanglots tranglrent les paroles dans
sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait
quils ne sexpliquaient pas, ils la suffoqurent.

Nvoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et
parce que tu as t cruellement prouve, nimagine pas quil ny
a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus
cela serait injuste.

videmment tout ce quelle dirait, ce quelle ferait,
nbranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible
que ce qui saccordait avec son dsir: elle ne pouvait donc
quattendre en se demandant, pleine dangoisses, ce qui se
passerait lorsque arriverait la lettre du banquier dAmiens
apportant la rponse de Serajevo.

Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui-
mme.

Un matin que Talouel comme  son ordinaire se promenait sur son
banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son
regard, qui ne laissait rien chapper, les cours de lusine, il
vit le banquier quil connaissait bien descendre de voiture  la
grille des Shdes, et se diriger vers les bureaux dun pas grave,
avec une attitude compasse.

Prcipitamment il dgringola lescalier de sa vranda et courut
au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine tait
daccord avec la dmarche et lattitude. Incapable de se contenir
il scria:

Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?

-- Mauvaises.

La rponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:

Mais...

-- Mauvaises.

Puis, changeant tout de suite de sujet:

M. Vulfran est dans ses bureaux?

-- Sans doute.

-- Je dois lentretenir tout dabord.

-- Cependant...

-- Vous comprenez.

Si le banquier qui, dans son attitude embarrasse, fixait ses
regards  terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait devin
quau cas o Talouel deviendrait un jour le matre des usines de
Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrtion.

Autant Talouel stait montr obsquieux quand il avait espr
obtenir ce quil voulait savoir, autant il afficha de brutalit
quand il vit ses avances repousses:

Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet, dit-il en
sloignant les mains dans ses poches.

Comme ce ntait pas la premire fois que le banquier venait 
Maraucourt, il neut pas de peine  trouver le cabinet de
M. Vulfran, et arriv  sa porte, il sarrta un moment pour se
prparer.

Il navait pas encore frapp quune voix, celle de M. Vulfran,
cria:

Entrez!

Il ny avait plus  diffrer, il entra en sannonant:

Bonjour, monsieur Vulfran.

-- Comment, cest vous!  Maraucourt!

-- Oui, javais affaire ce matin  Picquigny; alors jai pouss
jusquici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.

-- Perrine assise  sa table navait pas besoin que ce nom ft
prononc pour savoir qui venait dentrer: elle resta ptrifie.

Eh bien? demanda M. Vulfran dune voix impatiente.

-- Elles ne sont pas ce que vous deviez esprer, ce que nous
esprions tous.

-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?

-- Il semble que ce soit un honnte homme.

-- Il ne sait rien?

-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques...
malheureusement.

-- Malheureusement!

Ctait la premire parole de doute que M. Vulfran prononait.

Il stablit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui
sassombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il
passait: la surprise, linquitude.

Alors on na plus de nouvelles dEdmond depuis le mois de
novembre? dit-il.

-- On nen a plus.

-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues  cette poque? quel
caractre de certitude, dauthenticit prsentent-elles?

-- Nous avons des pices officielles, vises par le consul de
France  Serajevo.

-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mmes.

-- En novembre, M. Edmond est arriv  Sarajevo comme...
photographe.

-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de
photographie?

-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il
voyageait en famille, accompagn de sa femme et de sa fille.
Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la
ville...

Il chercha dans les papiers quil avait dplis sur un coin du
bureau de M. Vulfran.

Puisque vous avez des pices, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera
plus vite fait.

-- Je vais vous les lire; je vous disais quil avait travaill
comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch.
Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour...

Il consulta de nouveau ses papiers:

... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade  un village situ
entre ces deux villes.

-- Mon Dieu, scria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!

Et il joignit les mains, le visage dcompos, tremblant de la tte
aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.

Vous tes un homme de grande force...

-- Il ny a pas de force contre la mort. Mon fils....

-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez laffreuse vrit: le
sept novembre... M. Edmond... est mort  Bousovatcha dune
congestion pulmonaire.

-- Cest impossible!

-- Hlas! monsieur, moi aussi jai dit: cest impossible en
recevant ces pices, bien que leur traduction soit vise par le
consul de France; mais cet acte de dcs dEdmond Vulfran
Paindavoine, n  Maraucourt (Somme), g de trente-quatre ans,
nemprunte-t-il pas un caractre dauthenticit  ces
renseignements mmes, si prcis? Cependant, voulant douter malgr
tout, jai, en recevant ces pices hier, tlgraphi  notre
consul  Serajevo; voici sa rponse: Pices authentiques, mort
certaine.

Mais M. Vulfran paraissait ne pas couter: affaiss dans son
fauteuil, croul sur lui-mme, la tte penche en avant reposant
sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine
affole, perdue, suffoque, se demandait sil tait mort.

Tout  coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui
jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il
pressa le bouton des sonneries lectriques qui correspondaient
dans les bureaux de Talouel, de Thodore et de Casimir.

Cet appel tait si violent quils accoururent aussitt tous trois.

Vous tes l, dit-il, Talouel, Thodore, Casimir?

Tous trois rpondirent en mme temps.

Japprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel,
arrtez partout et immdiatement le travail; tlphonez quon
affiche quil reprendra aprs-demain, et que demain un service
sera clbr dans les glises de Maraucourt, Saint-Pipoy,
Hercheux, Bacourt et Flexelles.

-- Mon oncle! scrirent dune mme voix les deux neveux.

Mais il les arrta:

Jai besoin dtre seul; laissez-moi.

Tout le monde sortit, Perrine seule resta.

Aurlie, tu es l? demanda M. Vulfran.

Elle rpondit dans un sanglot.

Rentrons au chteau.

Comme toujours il avait pos sa main sur lpaule de Perrine, et
ce fut ainsi quils sortirent au milieu du premier flot des
ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversrent ainsi le
village o dj la nouvelle courait de porte en porte, et chacun
en les voyant passer se demandait sil survivrait  cet
crasement; comme il tait dj courb, lui qui dordinaire
marchait si solide, couch en avant comme un arbre que la tempte
a bris par le milieu de son tronc.

Mais cette question, Perrine se la posait avec plus dangoisse
encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait 
lpaule, elle sentait, sans quil pronont une seule parole,
combien profondment il tait atteint.

Quand elle leut conduit dans son cabinet, il la renvoya:

Explique pourquoi je veux tre seul, dit-il, que personne
nentre, que personne ne me parle.

Comme elle allait sortir:

Et je me refusais  te croire!

-- Si vous vouliez me permettre...

-- Laisse-moi, dit-il rudement.


XXXVII

Toute la nuit le chteau fut plein de mouvement et de bruit, car
successivement arrivrent: de Paris, M. et Mme Stanislas
Paindavoine, prvenus par Thodore; de Boulogne, M. et
Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de
Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs
enfants. Personne naurait manqu au service de ce pauvre Edmond.
Dailleurs ne fallait-il pas tre l pour prendre position et se
surveiller? Maintenant que la place tait vide, et bien vide 
jamais, qui allait sen emparer? Ctait lheure des manoeuvres
habiles o chacun devait semployer entirement, avec toute son
nergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel dsastre
si cette industrie qui tait une des forces du pays, tombait aux
mains dun incapable comme Thodore! Quel malheur si un esprit
born comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux
familles navait la pense dadmettre quune association fut
possible, quun partage pt se faire entre les deux cousins: on
voulait tout pour soi; lautre naurait rien: quels droits
dailleurs avait-il  faire valoir cet autre?

Perrine sattendait  la visite matinale de Mme Bretoneux, et
aussi  celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reut ni lune ni
lautre, ce qui lui fit comprendre quon ne croyait plus avoir
besoin delle, au moins pour le moment. Qutait-elle en effet
dans cette maison? Maintenant ctait le frre de M. Vulfran, sa
soeur, ses neveux, ses nices, ses hritiers, enfin, qui y taient
les matres.

Elle sattendait aussi  ce que M. Vulfran lappellerait pour
quelle le conduist  lglise, comme elle le faisait tous les
dimanches depuis quelle avait remplac Guillaume; mais il nen
fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des
glas de quart dheure en quart dheure, annoncrent la messe, elle
le vit monter en landau appuy sur le bras de son frre,
accompagn de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les
membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.

Alors, nayant pas de temps  perdre, elle qui devait faire  pied
le trajet du chteau  lglise, elle partit au plus vite.

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait tendu son
linceul; elle fut surprise en traversant  la hte les rues du
village, de remarquer quelles avaient leur air des dimanches,
cest--dire que les cabarets taient pleins douvriers qui
buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le
long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur
porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les
cours. Personne nassisterait-il donc au service?

En entrant dans lglise o elle avait eu peur de ne pas pouvoir
entrer, elle la vit  moiti vide: dans le choeur tait range la
famille;  et l se montraient les autorits du village, les
fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, trs rares
taient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette
journe dont les consquences pouvaient tre si graves pour eux
cependant, avaient eu la pense de venir joindre leurs prires 
celles de leur patron.

Le dimanche sa place tait  ct de M, Vulfran, mais comme elle
navait pas qualit pour loccuper, elle prit une chaise  ct de
Rosalie qui accompagnait sa grandmre en grand deuil.

Hlas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui
pleurait, quel malheur! Quest-ce que dit M. Vulfran?

Mais loffice qui commenait dispensa Perrine de rpondre, et ni
Rosalie, ni Franoise ne lui adressrent plus la parole, voyant
combien elle tait bouleverse.

 la sortie, elle fut arrte par Mlle Belhomme qui, comme
Franoise, voulut linterroger sur, M. Vulfran, et  qui elle dut
rpondre quelle ne lavait pas vu depuis la veille.

Vous rentrez  pied? demanda linstitutrice.

-- Mais oui.

-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusquaux coles.

Perrine et voulu tre seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et
elle dut suivre la conversation de linstitutrice.

Savez-vous  quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever,
sasseoir, sagenouiller pendant loffice, si bris, si accabl
quil semblait toujours quil ne pourrait pas se redresser? Cest
que pour la premire fois aujourdhui, il a peut-tre t bon pour
lui dtre aveugle.

-- Pourquoi?

-- Parce quil na pas vu combien lglise tait peu remplie.
Cet t une douleur de plus que cette indiffrence de ses
ouvriers  son malheur.

--Ils ntaient pas nombreux, cela est vrai.

-- Au moins il ne la pas vu.

-- Mais tes-vous sre quil ne sen soit pas rendu compte par le
silence vide de lglise en mme temps que par le brouhaha des
cabarets, quand il a travers les rues du village? Avec les
oreilles il reconstitue bien des choses.

-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il na pas
besoin, le pauvre homme; et cependant...

Elle fit une pause pour retenir ce quelle allait dire; mais comme
elle navait pas lhabitude de jamais cacher ce quelle pensait,
elle ajouta:

Et cependant ce serait une leon, une grande leon, car voyez-
vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de
sassocier  nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-
mmes  celles quils prouvent, ou  leur souffrance; et on peut
le dire, parce que cest lexpression de la stricte vrit...

Elle baissa la voix:

... Ce na jamais t le cas de M. Vulfran: homme juste avec les
ouvriers, leur accordant ce quil leur croit d, mais cest tout;
et la seule justice, comme rgle de ce monde, ce nest pas assez:
ntre que juste, cest tre injuste. Comme il est regrettable que
M. Vulfran nait jamais eu lide quil pouvait tre un pre pour
ses ouvriers; mais entran, absorb par ses grandes affaires, il
na appliqu son esprit suprieur quaux seules affaires. Quel
bien il et pu faire cependant, non seulement ici mme, ce qui
serait dj considrable, mais partout par lexemple donn. Quil
en et t ainsi, et vous pouvez tre certaine que nous naurions
pas vu aujourdhui... ce que nous voyons.

Cela pouvait tre vrai, mais Perrine ntait pas en situation
dapprcier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce
quelles disaient, autant que parce quelle les entendait de la
bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle stait vite prise dune
affection respectueuse. Quune autre et exprim ces ides, il lui
semblait que cela let laisse indiffrente, mais elle souffrait
de ce quelles taient celles dune femme en qui elle avait mis
une grande confiance.

En arrivant devant les coles elle se hta donc de la quitter.

Pourquoi nentrez-vous pas, nous djeunerions ensemble, dit
Mlle Belhomme qui avait devin que son lve ne devait pas prendre
place  la table de la famille.

-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.

-- Alors rentrez.

Mais en arrivant au chteau elle vit que M. Vulfran navait pas
besoin delle, et mme quil ne pensait pas du tout  elle; car
Bastien quelle rencontra dans lescalier lui dit quen descendant
de voiture, M. Vulfran stait enferm dans son cabinet, o
personne ne devait entrer:

En un jour comme aujourdhui, il ne veut mme pas djeuner avec
la famille.

-- Elle reste, la famille?

-- Vous pensez bien que non; aprs le djeuner, tout le monde
part; je crois quil ne voudra mme pas recevoir les adieux de ses
parents. Ah! il est bien accabl. Quest-ce que nous allons
devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.

-- Que puis-je?

-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il
vous aime bien.

-- Il maime!

-- Je sais ce que je dis, et cest gros, cela.

Comme Bastien lavait annonc, toute la famille partit aprs le
djeuner; mais jusquau soir Perrine resta dans sa chambre sans
que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le
coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prvenait de se
tenir prte  laccompagner le lendemain matin  lheure
habituelle.

Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le
mieux: le travail cest sa vie.

Le lendemain  lheure fixe, comme tous les matins elle se trouva
dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientt elle le vit
paratre, marchant courb, conduit par Bastien, qui,
silencieusement fit un signe attrist pour dire que la nuit avait
t mauvaise.

Aurlie est-elle l? demanda-t-il dune voix altre, dolente et
faible comme celle dun enfant malade.

Elle savana vivement:

Me voil, monsieur.

-- Montons en voiture.

Elle et voulu linterroger, mais elle nosa pas; une fois assis
en voiture, il saffaissa et, la tte incline en avant, il ne
pronona pas un mot.

Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prt  le recevoir
et  laider  descendre; ce quil fit, obsquieusement:

Je suppose que vous vous tes senti assez fort pour venir, dit-il
dune voix compatissante qui contrastait avec lclat de ses yeux.

-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce
que je devais venir.

-- Cest ce que je voulais dire...

M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se
faisant conduire par elle  son cabinet.

Bientt commena le dpouillement de la correspondance, qui tait
volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se
faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme sil tait
sourd ou endormi.

Ensuite venait la runion des chefs de services, dans laquelle
devait ce jour-l se dcider une grosse question, qui engageait
srieusement les intrts de la maison: devait-on vendre les
grandes provisions de jute quon avait aux Indes et en Angleterre,
en ne gardant que ce qui tait indispensable  la fabrication
courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on
faire de nouveaux achats? en un mot se mettre  la hausse ou  la
baisse?

Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une
mthode rigoureuse, dont personne ne scartait: chacun  tour de
rle, en commenant par le plus jeune, donnait son avis et
dveloppait ses raisons; M. Vulfran coutait, et  la fin, faisait
connatre la rsolution quil se proposait de suivre; -- ce qui ne
voulait pas dire quil la suivrait, car plus dune fois on
apprenait, six mois ou un an aprs, quil avait fait prcisment
le contraire de ce quil avait dit; mais en tout cas, il se
prononait avec une nettet qui merveillait ses employs, et
toujours la discussion aboutissait.

Ce matin-l la dlibration suivit sa marche ordinaire, chacun
expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint
le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que
celui-ci produisit, ce fut un doute:

Je nai jamais t si embarrass; il y a de bien bonnes raisons
pour, mais il y en a de bien fortes contre.

Il tait sincre, en confessant cet embarras, car ctait une
rgle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du
matre, bien plus que sur les lvres de celui qui parlait, et de
se dcider daprs ce que disait cette physionomie, quil avait
appris  connatre par une longue pratique, sans sinquiter de ce
quil pouvait penser lui-mme: que pouvait dailleurs peser son
opinion dans la balance, o de lautre ct, ce quil mettait
tait une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout
devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie navait
absolument rien exprim, quun vague exasprant. Voulait-il
acheter, voulait-il vendre?  vrai dire il semblait ne pas prendre
souci plus de lun que de lautre; absent, envol, perdu dans un
autre monde que celui des affaires.

Aprs Talouel, deux conclusions furent encore mises, puis ce fut
au patron de rendre son arrt; et comme toujours, mme plus
complet que toujours, stablit un respectueux silence, tandis que
les yeux restaient attachs sur lui.

On attendait, et comme il ne disait rien on sinterrogeait du
regard: avait-il donc perdu lintelligence ou le sentiment de la
ralit?

Enfin il leva le bras, et dit:

Je vous avoue que je ne sais que dcider.

Quelle stupfaction! Eh quoi, il en tait l!

Pour la premire fois depuis quon le connaissait, il se montrait
indcis, lui toujours si rsolu, si bien matre de sa volont.

Et les regards, qui tout  lheure se cherchaient, vitaient
maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres,
particulirement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se
trahir.

Il dit encore:

Nous verrons plus tard.

Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en sen allant, sans
changer ses rflexions.

Rest seul avec Perrine, assise  la petite table do elle
navait pas boug, il ne parut pas faire attention au dpart de
ses employs, et garda son attitude accable.

Le temps scoula, il ne bougea point. Souvent elle lavait vu
rester, immobile devant sa fentre ouverte, plong dans ses
penses ou ses rves, et cette attitude sexpliquait de mme que
son inaction et son mutisme, puisquil ne pouvait ni lire, ni
crire; mais alors elle ne ressemblait en rien  celle de
maintenant, et  le regarder, loreille attentive, on pouvait voir
sur sa physionomie mobile, que par les bruits de lusine il
suivait son travail comme sil le surveillait de ses yeux, dans
chaque atelier ou chaque cour: le battement des mtiers, les
chappements de la vapeur, les ronflements des cannetires, les
lamentables gmissements de la valseuse, le dcrochage et
laccrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de
sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, mme le
sabotage des ouvriers quand ils traversaient dun pas tran un
chemin pav, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se
rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se
faisait, et avec quelle activit ou quelle nonchalance cela se
faisait.

Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout
paraissait ptrifi, momifi comme let t une statue. Cela
tait si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait
envahie par une sorte de terreur qui lanantissait.

Tout  coup, il mit ses deux mains sur son visage, et dune voix
forte, avec la conscience dtre seul, ou plutt sans conscience
de lendroit o il tait et de ceux qui pouvaient lentendre, il
dit:

Mon Dieu, mon Dieu, vous vous tes retir de moi. Quai-je donc
fait pour que vous mabandonniez?

Puis le silence reprit plus crasant, plus lugubre, pour Perrine,
que ce cri avait bouleverse, bien quelle ne pt pas mesurer
toute ltendue et la profondeur du dsespoir quil accusait.
Cest quen effet, M. Vulfran, par la grande fortune quil avait
faite et la situation quil occupait, en tait arriv  croire
quil tait un privilgi, en quelque sorte un lu, dont la
Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas,
comment serait-il parvenu si haut, sil navait t servi que par
sa seule intelligence? Une main toute-puissante lavait donc tir
de la foule pour de grandes choses, et plus tard guid si
srement, que ses ides avaient toujours obi  une inspiration
suprieure, de mme que ses actes  une direction infaillible; ce
quil dsirait avait toujours russi; dans ses batailles, il avait
toujours triomph, et toujours ses adversaires avaient succomb.
Mais voil que tout  coup ce quil voulait le plus ardemment, ce
quil se croyait sr dobtenir, pour la premire fois ne se
ralisait pas: il attendait son fils, il savait quil allait le
voir arriver, toute sa vie tait dsormais arrange pour cette
runion; et son fils tait mort.

Alors quoi?

Il ne comprenait pas, -- ni le prsent, ni le pass.

Quavait-il t?

Qutait-il?

Et si vraiment il avait t ce que pendant quarante ans il avait
cru tre, pourquoi ne ltait-il plus?


XXXVIII

Cet anantissement se prolongea, et il sy joignit des accidents
de sant: la bronchite, les palpitations saggravrent, il se
produisit mme une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine
retint M. Vulfran  la chambre, et donna lentire direction des
usines  Talouel triomphant.

Cependant ces accidents samendrent, mais la prostration morale
ne samliora pas, et au bout de quelques jours il ny eut plus
quelle qui inquita le mdecin.

Plusieurs fois Perrine avait essay de linterroger; mais il lui
avait  peine rpondu, le docteur Ruchon ntant pas homme 
sintresser  la curiosit des gamines; heureusement il avait t
moins rbarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, quil rencontrait
souvent  sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de
chambre et par linstitutrice son anxit tait tant bien que mal
renseigne.

Il ny a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais
M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.

Mlle Belhomme tait moins brve, et quand en venant au chteau
donner sa leon, elle avait bavard avec le mdecin, elle rptait
volontiers  son lve ce que celui-ci avait dit, ce qui
dailleurs se rsumait en un mot toujours le mme:

Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontt la mcanique
morale arrte, mais dont le grand ressort ne parat cependant pas
cass.

Pendant longtemps on lavait redoute cette secousse, et ctait
mme la crainte quelle se produisit inopinment qui, plusieurs
fois, avait retard lopration de la cataracte, que ltat
gnral semblait permettre. Mais maintenant on la dsirait.
Quelle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit
intrt  ses affaires, au travail,  tout ce qui tait sa vie, et
dans un avenir, prochain peut-tre, on pourrait sans doute la
tenter avec des chances de russite, alors surtout quon naurait
pas  redouter les violentes motions dun retour ou dune mort,
quau point de vue spcial de lopration on pouvait galement
redouter.

Mais comment la provoquer?

Ctait ce quon se demandait sans trouver de rponse  cette
question, tant il semblait dtach, de tout, au point de ne
vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant quil avait
gard la chambre, et davoir toujours fait rpondre par Bastien, 
Talouel, qui respectueusement venait  lordre deux fois par jour,
le matin et le soir:

Dcidez pour le mieux.

Et quand, quittant le lit, il tait revenu aux bureaux,  peine
stait-il fait rendre compte de ce quavait dcid Talouel, trop
habile, trop adroit et trop prudent dailleurs pour prendre aucune
mesure que le patron net pas prise lui-mme.

Cette apathie nempchait pas cependant que chaque jour Perrine le
conduist comme nagure dans les diverses usines; mais le chemin
se faisait silencieusement, sans quil rpondt le plus souvent
aux observations quelle lui adressait de temps en temps, et
arriv aux usines, ctait  peine sil coutait le rapport des
directeurs.

Pour le mieux, rptait-il; entendez-vous avec Talouel.

Combien de temps cela durerait-il?

Une aprs-midi quils revenaient de la tourne des usines, et
quils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux
cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.

Arrte, dit M. Vulfran, il semble quon sonne au feu.

La voiture arrte, la sonnerie sentendit distinctement.

Cest le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?

-- Un tourbillon de fume noire.

-- De quel ct?

--  travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me
reconnatre.

--  droite, ou  gauche?

-- Plutt  gauche.

 gauche, ctait vers lusine.

Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.

-- Non, seulement va vite.

En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme
ils tournaient selon le caprice des entailles bordes de
peupliers, Perrine ne pouvait fixer lendroit prcis do
slevait la fume, il semblait que ctait du centre du village,
et non de lusine.

Elle fit cette observation  M. Vulfran, qui ne rpondit rien.

Ce qui la confirma dans cette ide, ce fut que la sonnerie se
faisait entendre maintenant tout  gauche, cest--dire aux
environs de lusine.

On ne sonne pas l o est le feu, dit-elle.

-- Voil qui est bien raisonn, rpliqua M. Vulfran.

Mais il fit cette rponse dun ton presque indiffrent, comme sil
ny avait pas intrt pour lui  savoir o tait le feu.

Ce fut seulement en entrant dans le village quils furent fixs:

Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu
nest pas chez vous: cest la maison  la Tiburce qui brle.

La Tiburce tait une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop
petits pour tre admis  lasile, et habitait une misrable
chaumire, use,  moiti effondre, situe au fond dune cour,
aux environs des coles.

Allons-y, dit M. Vulfran.

Il ny avait qu suivre les gens qui couraient; maintenant on
voyait la fume et les flammes slever en tourbillons au-dessus
des maisons, et lon respirait une odeur de brl. Avant
darriver, ils durent arrter sous peine dcraser les curieux,
qui pour rien au monde ne se seraient drangs. Alors M. Vulfran
descendit de voiture, et guid par Perrine traversa les groupes.
Comme ils approchaient de lentre de la maison, Fabry, le casque
en tte, car il commandait les pompiers de lusine, vint  eux.

Nous sommes matres du feu, dit-il, mais la maison est
entirement brle, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants,
cinq ou six peut-tre, ont pri; un est enseveli sous les
dcombres, deux ont t asphyxis; les trois autres, on ne sait
pas.

-- Comment le feu a-t-il pris?

-- La Tiburce tait endormie ivre, -- elle lest encore, -- les
enfants les plus grands ont jou avec des allumettes; quand tout a
commenc  flamber, ils se sont sauvs, la Tiburce pouvante en a
fait autant, oubliant ceux au berceau.

Une clameur sortait de la cour accompagne de cris, M. Vulfran
voulut se diriger de ce ct.

Nallez pas par-l, dit Fabry, ce sont les deux mres des enfants
asphyxis qui les pleurent.

-- Qui sont-elles?

-- Des ouvrires des usines.

-- Il faut que je leur parle.

Il appuya sa main sur lpaule de Perrine, pour dire quelle
devait le conduire.

Prcds de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrrent dans la
cour, o les pompiers noyaient les dcombres de la maison
effondre entre ses quatre murs rests debout, et sous les jets
deau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des
crpitements.

Dun coin oppos encombr de femmes, partaient les cris quils
avaient entendus. Fabry carta les groupes, et M. Vulfran, prcd
de Perrine, savana vers les deux mres qui tenaient leurs
enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, lune delles,
qui croyait peut-tre  un secours suprme, le vit paratre; alors
reconnaissant que ce ntait que le patron, elle tendit vers lui
un bras menaant:

Venez donc ver ce quon fait dnos fants, pendant quon
sextermine pour vous, cest y vo quallez li rendre la vie? Oh!
mon pauvre petit!

Et se penchant sur son enfant, elle clata en cris et en sanglots.

Un moment M. Vulfran resta indcis, puis il dit  Fabry:

Vous aviez raison; allons-nous-en.

Ils rentrrent aux bureaux, et il ne fut plus question de
lincendie, jusquau moment o Talouel vint annoncer  M. Vulfran
que sur les six enfants quon croyait morts, trois avaient t
retrouvs en bonne sant chez des voisins, o on les avait ports
dans le premier moment daffolement: il ny avait donc rellement
que trois victimes, dont lenterrement venait dtre fix au
lendemain.

Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour  lusine
tait reste plonge dans une rflexion profonde, se dcida 
adresser la parole  M. Vulfran:

Nirez-vous pas  cet enterrement? demanda-t-elle avec un
frmissement de voix, qui trahissait son motion.

-- Pourquoi irais-je?

-- Parce que ce serait votre rponse -- la plus digne que vous
puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme.

-- Mes ouvriers sont-ils venus au service clbr pour mon fils?

-- Ils ne se sont pas associs  votre douleur; vous vous associez
 celles qui les atteignent, cest une rponse aussi cela, et qui
serait comprise.

-- Tu ne sais pas combien louvrier est ingrat.

-- Ingrat pourquoi? Pour largent reu? Cest possible; et cela
vient peut-tre de ce quil ne considre pas largent reu au mme
point de vue que celui qui le donne; na-t-il pas des droits sur
cet argent quil a gagn lui-mme? Cette ingratitude-l existe
peut-tre telle que vous dites. Mais lingratitude pour une marque
dintrt, pour une aide amicale, croyez-vous quelle soit la
mme? Cest lamiti qui fait natre lamiti. On aime ceux dont
on se sent aim; et il me semble que si nous nous faisons lami
des autres, nous faisons des autres nos amis. Cest beaucoup de
soulager la misre des malheureux; mais comme cest plus encore de
soulager leur douleur... en la partageant!

Elle avait encore bien des choses  dire dans ce sens, lui
semblait-il; mais M. Vulfran ne rpondant rien, et ne paraissant
mme pas lcouter, elle nosa pas continuer: plus tard elle
reprendrait ce sujet.

Quand ils passrent devant la vranda de Talouel pour rentrer au
chteau, M. Vulfran sarrta:

Prvenez M. le cur, dit-il, que je prends  ma charge les frais
de lenterrement des enfants; quil ordonne un service convenable;
jy assisterai.

Talouel eut un haut-le-corps.

Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront
se rendre demain  lglise en auront la libert: cest un grand
malheur que cet incendie.

-- Nous nen sommes pas responsables.

-- Directement, non.

Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin,
aprs le dpouillement de la correspondance et la confrence avec
les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:

Vous navez rien de press en train, je pense?

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, partez pour Rouen. Jai appris quon avait construit
l une crche modle, dans laquelle on a appliqu ce qui sest
fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et
par suite routine, mais un particulier qui a cherch dans le bien
 faire un hommage  des mmoires chres. Vous tudierez cette
crche dans tous ses dtails: construction, chauffage,
ventilation, prix de revient, et dpense dentretien. Puis vous
demanderez  son constructeur de quelles crches il sest inspir.
Vous irez les tudier aussi, et vous reviendrez aussi vite quil
vous sera possible. Il faut quavant trois mois nous ayons ouvert
une crche  la porte de toutes mes usines: je ne veux pas quun
malheur comme celui qui est arriv avant-hier se renouvelle. Je
compte sur vous. Nayons pas la charge dune pareille
responsabilit.

Le soir, la leon que Mlle Belhomme donnait  Perrine, qui avait
racont cette grande nouvelle  linstitutrice enthousiasme, fut
interrompue par lentre de M. Vulfran dans la bibliothque:

Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon
nom et au nom des populations de ce pays, service considrable,
dune importance capitale par les rsultats quil peut produire,
mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice
considrable aussi: voici ce dont il sagit.

Ce dont il sagissait, ctait quelle donnt sa dmission pour
prendre la direction des cinq crches quil allait fonder; aprs
avoir cherch, il ne trouvait quelle qui ft la femme
dintelligence, dnergie et de coeur capable de mener  bien une
tche aussi lourde. Les crches ouvertes, il les offrirait aux
communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles,
avec un capital suffisant pour subvenir  leur entretien 
perptuit, et il ne mettrait pour condition  sa donation que
lobligation de maintenir  leur tte celle en qui il avait toute
confiance pour assurer le succs et la dure de son oeuvre.

Ainsi prsente, la demande ne pouvait pas ne pas tre accueillie,
mais ce ne fut pas sans dchirements, car le sacrifice, comme
lavait dit M. Vulfran, tait considrable pour linstitutrice:

Ah! monsieur, scria-t-elle, vous ne savez pas ce que cest que
lenseignement.

--Donner le savoir aux enfants, cest beaucoup, je le sais, mais
leur donner la vie, la sant, cest quelque chose aussi, et ce
sera votre tche; elle est assez grande pour que vous ne la
refusiez pas.

-- Et je ne serais pas digne de votre choix si jcoutais mes
convenances personnelles... Aprs tout je me prendrai moi-mme
pour lve, et jaurai tant  apprendre, que mon besoin
denseignement trouvera  semployer largement. Je suis  vous de
tout coeur, et ce coeur est plus mu quil ne saurait lexprimer,
pntr de gratitude, dadmiration...

-- Si vous voulez parler de gratitude, ce nest pas  moi quil
faut en adresser lexpression, mais  votre lve, mademoiselle,
car cest elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a veill
dans mon coeur des ides auxquelles jtais jusqualors rest
tranger, et ma mis dans une voie o je nai encore fait que
quelques pas, qui ne sont rien  ct de la route  parcourir.

-- Ah! monsieur, scria Perrine enhardie de joie et de fiert, si
vous vouliez encore en faire un.

-- Pour aller o?

-- Quelque part o je vous conduirais ce soir.

-- Alors, tu ne doutes de rien.

-- Ah! si je ne doutais de rien!

-- Est-ce de moi que tu doutes?

-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela na aucun
rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous
conduire quelque part ce soir.

-- Mais o veux-tu me conduire ce soir?

-- En un endroit o votre prsence pendant quelques minutes
seulement peut produire des rsultats extraordinaires.

-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystrieux?

-- Si je vous le disais, leffet que jattends de notre visite
serait manqu. Il fera beau et chaud ce soir, vous naurez pas 
craindre de gagner froid, laissez-vous dcider.

-- Il semble quon peut avoir confiance en elle, dit
Mlle Belhomme, bien que cette proposition se prsente sous une
forme un peu... bizarre et enfantine.

-- Allons, quil soit fait comme tu veux, je taccompagnerai ce
soir.  quelle heure fixes-tu notre expdition?

-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra.

Dans la soire, il parla plusieurs fois de cette expdition, mais
sans dcider Perrine  sexpliquer.

Sais-tu que tu en es arrive  piquer ma curiosit?

-- Quand je naurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas
dj quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rver  ce qui
peut se produire tantt ou demain, que vous anantir dans les
regrets de ce que vous espriez hier?

_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais
 quel avenir veux-tu que je rve? il est plus triste encore que
le pass, puisquil est vide.

-- Mais non, monsieur, il nest pas vide, si vous songez  celui
des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense
souvent, nest-ce pas,  tout ce quon demanderait  un magicien
tout-puissant,  un enchanteur, si on le rencontrait, et qui na
qu vouloir pour raliser tous les souhaits; mais quand on est
soi-mme cet enchanteur, est-ce quon ne pense pas quelquefois 
ce quon peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas,
quils soient enfants ou non; puisquon a aux mains le pouvoir,
nest-ce pas amusant de sen servir? Je dis amusant parce que nous
sommes dans une ferie, mais dans la ralit il y a un autre mot
que celui-l.

La soire scoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran
demanda si le moment ntait pas venu de partir, mais elle le
retarda tant quelle put.

Enfin elle annona quils pouvaient se mettre en route: la nuit
tait chaude comme elle lavait prvu, sans vent, sans brouillard,
mais avec des clairs de chaleur qui frquemment embrasaient le
ciel noir. Quand ils arrivrent dans le village, ils le trouvrent
endormi, pas une seule lumire ne brillait aux fentres closes,
pas de bruit daucune sorte, except celui de leau qui tombait
des barrages de la rivire.

Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnatre la nuit,
et depuis leur sortie du chteau il avait suivi son chemin comme
avec ses yeux.

Nous voil devant Franoise, dit-il  un certain moment.

-- Cest justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous
le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous
guiderai. Je vous prviens cependant que nous aurons un escalier 
monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier jouvrirai
une porte et nous entrerons; nous ne resterons l que ce que vous
voudrez rester, une minute ou deux.

-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?

-- Vous navez pas besoin de voir.

-- Alors pourquoi venir?

-- Pour tre venu. Joubliais de vous dire quil importe peu que
nous fassions du bruit en marchant.

Les choses sarrangrent comme elle avait dit, et en arrivant dans
la cour intrieure, un clair lui montra lentre de lescalier.
Ils montrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parl,
attira doucement M. Vulfran et referma la porte.

Alors ils se trouvrent envelopps dun air chaud, cre,
suffocant.

Une voix empte dit:

Quest-ce qui est l?

Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas rpondre.

La mme voix continua:

Couche-t don la Noyelle.

Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit  Perrine quil
voulait sortir.

Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis quun murmure
de voix les accompagnait.

Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole:

Tu as voulu me faire connatre la chambre dans laquelle tu as
couch la premire nuit de ton arrive ici?

-- Jai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambres de
Maraucourt, et des autres villages o couche tout un monde de vos
ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez,
respir leur air empoisonn pendant une minute seulement, vous
voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.


XXXIX

Il y avait treize mois, jour pour jour, quun dimanche, par un
temps radieux, Perrine tait arrive  Maraucourt, misrable et
dsespre, se demandant ce qui allait advenir delle.

Le temps tait aussi radieux, mais Perrine et le village ne
ressemblaient en rien  ce quils taient lanne prcdente.

 la place o elle avait pass la fin de sa journe, assise
tristement  la lisire du petit bois qui couronne la colline,
tchant de se rendre compte de ce qutaient le village et les
usines tals au-dessous delle dans la valle, se trouvent
maintenant des btiments en construction; un hpital en bon air,
en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers
des usines de M. Vulfran qui habitent ou nhabitent pas
Maraucourt.

Cest de l quon peut le mieux suivre les transformations de la
contre, et elles sont extraordinaires, eu gard surtout au peu de
temps qui sest coul.

Aux usines elles-mmes il na pas t apport de changements bien
sensibles: ce quelles taient, elles le sont toujours, comme si,
arrives  leur complet dveloppement, elles navaient qu
continuer la marche rgulire de tout ce qui est rigoureusement
rgl.

Mais  une courte distance de leur entre principale, l o
autrefois seffondraient de pauvres bicoques occupes par deux
garderies denfants du genre de celle de la Tiburce brle
quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la
faade mi-partie ros, mi-partie bleue de la crche que M. Vulfran
a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures
croulantes.

Sa faon de procder avec leurs propritaires a t aussi nette
que franche: il les a fait venir et leur a expliqu que comme il
ne pouvait pas tolrer plus longtemps que les enfants de ses
ouvrires fussent exposs  tre brls ou tus par toutes sortes
de maladies rsultant des mauvais soins quils trouvaient chez
celles qui les gardaient, il allait faire construire une crche
dans laquelle ces enfants seraient reus, nourris, levs
gratuitement jusqu lge de trois ans. Entre sa crche et leurs
garderies il ny avait pas de lutte possible. Sils voulaient
vendre leurs maisons, il les achterait moyennant une somme fixe
et une rente viagre. Sils ne voulaient pas, ils navaient qu
les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusquau
lendemain matin onze heures pour se dcider;  midi il serait trop
tard.

Au centre du village se dressent dautres toits rouges beaucoup
plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux dun groupe
de btiments  peine achevs dans lesquels sont tablis des
logements spars, des rfectoires, des restaurants, des cantines,
des magasins dapprovisionnement pour les ouvriers clibataires,
hommes et femmes; et pour ces btiments M. Vulfran a employ le
mme procd dexpropriation que pour la crche.

Prcdemment se trouvaient l plusieurs vieilles maisons
appropries tant bien que mal, en ralit aussi mal que possible,
au logement en chambres des ouvriers et en cabinets. Il a fait
appeler les propritaires de ces maisons, et leur a tenu un
langage  peu prs analogue  celui dont il sest dj servi:

Depuis longtemps on se plaint violemment des chambres dans
lesquelles vous couchez mes ouvriers, et cest aux mauvaises
conditions dans lesquelles sont tablis ces logements quon
attribue les maladies de poitrine et la fivre typhode qui tuent
tant de monde. Je ne peux pas tolrer cela plus longtemps. Jai
donc rsolu de faire construire deux htels dans lesquels
joffrirai aux ouvriers clibataires, hommes et femmes, une
chambre spare et exclusive pour trois francs par mois. En mme
temps jamnagerai les rez-de-chausse en rfectoires et en
restaurants o je donnerai un dner compos de soupe, de ragot ou
de rti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous
voulez me vendre vos maisons, jlverai mes htels sur leur
emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est
dans votre intrt, car jai ailleurs des terrains o mes
constructions me coteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu
onze heures demain pour rflchir;  midi il serait trop tard.

Sur ces terrains parpills un peu partout, on aperoit dautres
toits en tuiles neuves, tout petits ceux-l, et qui par leur
propret et leur clat rouge contrastent avec les anciennes
toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des
maisons ouvrires dont la construction est commence depuis peu,
et qui toutes sont ou seront isoles au milieu dun jardinet, dans
lequel pourront se rcolter les lgumes ncessaires 
lalimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de
loyer, aura le bien-tre matriel et la dignit du chez-soi.

Mais la transformation qui  coup sr et frapp le plus vivement
surpris, et mme stupfi celui qui serait rest un an absent de
Maraucourt, tait celle qui avait boulevers le parc mme de
M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient
jusquaux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette
partie basse, reste jusque-l presque  ltat naturel, avait t
retranche du parc par un saut-de-loup, et maintenant slevait 
son centre un grand chalet en bois, flanqu dautres cottages ou
de kiosques construits  la lgre, qui donnaient  lensemble une
apparence de jardin public que prcisaient encore toutes sortes de
jeux, des manges de chevaux de bois, des balanoires, des
appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs
 larc,  larbalte,  la carabine et au fusil de guerre, des
mts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour
vlocipdes, un thtre de marionnettes, une estrade pour des
musiciens.

Cest quen ralit cest bien un jardin public, celui qui servait
aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des
autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles,
M. Vulfran avait dcid de faire les mmes constructions qu
Maraucourt, il avait voulu quil ny et pour tous quun seul lieu
de runion et de rcration o pourraient stablir des relations
gnrales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple
bibliothque quil avait eu tout dabord lintention dtablir,
stait transforme, sans quil st trop sous quelle influence, en
ce vaste jardin, o autour des salles de lecture et de confrence
qui occupent le grand chalet central, se sont groups ces jeux
divers, dont le dveloppement a exig une partie mme de son parc,
de sorte que maintenant le cercle ouvrier protge le chteau et le
fait pardonner.

Si rapidement que ces changements eussent t conus et raliss,
ils nont pas t sans produire un vif moi dans la contre et
mme une sorte dagitation.

Les plus hostiles ont t les logeurs, les cabaretiers, les
boutiquiers, qui ont cri  la ruine et  loppression: ntait-ce
pas une injustice, un crime social quon vnt leur faire
concurrence et les empcher de continuer leur commerce dans les
mmes conditions quils lavaient toujours pratiqu, au mieux de
leurs intrts, comme il convient  des hommes libres? Et de mme
que lors de la cration des usines, les fermiers staient
insurgs contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de
la terre, ou les obligeaient  hausser les salaires, les petits
commerants avaient joint leurs plaintes  celles des
cultivateurs; ctait tout juste si, quand M. Vulfran passait par
les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les
poursuivait pas de hues comme des malfaiteurs: il ntait donc
pas encore assez riche, le vieil aveugle, quil voulait ruiner le
pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu
de bont, un peu de piti au coeur! les ouvriers taient donc
imbciles de ne pas comprendre que tout cela navait dautre but
que de les enchaner plus troitement encore, et de leur reprendre
dune main ce quon semblait leur donner de lautre. Des runions
staient tenues o lon avait discut ce quil y avait  faire,
et dans lesquelles plus dun ouvrier avait prouv quil ntait
pas un imbcile comme tant dautres de ses camarades.

Dans lintimit mme de M. Vulfran, ou plutt dans sa famille, ces
rformes avaient provoqu autant dinquitudes que de critiques.
Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, cest  dire les ruiner? Ne
serait-il pas prudent de le faire interdire? videmment sa
faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce quelle
voulait, tait une preuve de dmence snile, que les tribunaux ne
pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitis staient
concentres sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce
quelle faisait: quimportait  cette fille largent follement
gaspill, ce ntait pas le sien.

Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette
colre, dont elle recevait des coups directs ou indirects  chaque
instant, par des amitis qui lencourageaient et la
rconfortaient.

Comme toujours Talouel, courtisan du succs, stait rang de son
ct: elle russissait ce quelle entreprenait, elle faisait faire
 M. Vulfran tout ce quelle voulait, elle tait en butte 
lhostilit de ses neveux, ctait plus quil nen fallait pour
quil se montrt ouvertement son ami; au fond, que lui importait
que M. Vulfran dpenst des sommes considrables qui en ralit
augmentaient la fortune des tablissements; cet argent ce ntait
pas  lui Talouel quon le prenait, tandis que bien
vraisemblablement les tablissements seraient  lui un jour ou
lautre; aussi quand il avait pu deviner quune amlioration
nouvelle tait  ltude, navait-il pas rat les occasions de
supposer avec M. Vulfran que le moment tait propice pour la
raliser.

Mais dautres amitis qui plus que celle-l plaisaient  Perrine,
ctaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et
des ouvriers que M. Vulfran avait fait lire pour composer le
conseil de surveillance de ses diffrentes fondations.

En voyant comment la gamine avait rendu  M. Vulfran lnergie
morale et intellectuelle, le mdecin avait chang de manires 
son gard, et maintenant ctait avec une affection paternelle
quil la traitait, presque avec dfrence, en tout cas comme une
personne qui compte: Cette petite a plus fait que la mdecine,
disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran
serait devenu.

Mlle Belhomme navait pas eu  changer de manires, mais elle
tait fire delle, et chaque jour dans sa leon il y avait
quelques minutes o franchement elle laissait paratre ses vrais
sentiments, bien quelle savout que leur expression nen ft
peut-tre pas trs correcte, de matresse  lve.

Quant  Fabry, il tait associe de trop prs  tout ce qui se
faisait, pour ntre pas en accord avec cette jeune fille, 
laquelle il navait pas tout dabord prt attention, mais qui
bien vite avait pris une si grande importance dans la maison,
quil ntait plus quun instrument entre ses mains.

Monsieur Fabry, vous allez aller  Noisiel tudier les maisons
ouvrires.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre tudier le
_Working mens club Union_.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique tudier les
cercles ouvriers.

Et Fabry partait, tudiait ce quon lui avait indiqu, tout en ne
ngligeant rien de ce quil trouvait intressant, puis au retour,
aprs de longues discussions avec M. Vulfran, taient arrts les
plans quexcutaient sous sa direction larchitecte et les
conducteurs de travaux, adjoints  son bureau, devenu depuis peu
le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part  ces
discussions, jamais elle ny mlait son mot, mais elle y
assistait, et il et fallu une stupidit relle pour ne pas
comprendre quelle les prparait, les inspirait, et quen somme
ctait la semence quelle avait jete dans lesprit ou dans le
coeur du matre, qui germait et portait ses fruits.

Pas plus que Fabry, les ouvriers lus par leurs camarades ne
mconnaissaient le rle de Perrine, et bien que dans leurs
conseils elle ne se ft jamais permis ni un mot, ni un signe, ils
savaient trs justement peser linfluence quelle exerait, et ce
ntait pas pour eux un mince sujet de confiance et de fiert
quelle ft des leurs:

Vous savez, elle a travaill aux cannetires.

-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce
quelle est?

Il net pas fait bon que devant ceux-l on parlt de la huer
quand elle traversait les rues des villages, les hues commences
auraient t vivement et violemment refoules dans les gosiers.

Ce dimanche-l, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour
une enqute dont M. Vulfran navait pas parl  Perrine, et quil
avait mme paru vouloir tenir secrte, tait attendu; le matin il
avait envoy de Paris une dpche ne contenant que ces quelques
mots:

Renseignements complets, pices officielles, arriverai midi.

Il tait midi et demi, et il narrivait pas, ce qui contrairement
 lhabitude avait provoqu limpatience de M. Vulfran,
dordinaire plus calme.

Son djeuner achev plus promptement que de coutume, il tait
rentr dans son cabinet avec Perrine, et  chaque instant il
allait  la fentre ouverte sur les jardins pour couter.

Il est trange que Fabry narrive pas.

-- Le train aura eu du retard.

Mais il ne se rendait pas  cette raison et restait  la fentre
do elle et voulu larracher, car il se passait dans les jardins
et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas quil et
connaissance; avec une activit plus quordinaire les jardiniers
achevaient dentourer de treillages les corbeilles de fleurs,
tandis que dautres emportaient les plantes rares dissmines sur
les pelouses; les grilles dentre taient grandes ouvertes, et
au-del du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers tait pavois de
drapeaux et doriflammes, qui claquaient dans la brise de mer.

Tout  coup il pressa le bouton dappel pour son valet de chambre,
et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelquun venait, il ne
recevrait personne.

Cet ordre surprit dautant plus Perrine que le dimanche
habituellement il recevait tous ceux qui voulaient lentretenir,
petits ou grands, car trs avare en semaine de paroles qui font
perdre un temps apprciable en argent, il tait au contraire
volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres
navaient plus la mme valeur.

Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des
entailles, cest--dire celui qui vient de Picquigny:

Voil Fabry, dit-il dune voix qui parut altre, anxieuse et
heureuse  la fois.

En effet, ctait bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet:
lui aussi paraissait tre dans un tat extraordinaire, et le
regard quil jeta tout dabord  Perrine la troubla sans quelle
st pourquoi:

Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.

-- Vous arrivez, cest lessentiel.

-- Ma dpche vous a prvenu.

-- Votre dpche, trop courte et trop vague, ma donn des
esprances; ce sont des certitudes quil me faut.

-- Elles sont aussi compltes que vous pouvez les dsirer.

-- Alors parlez, parlez vite.

-- Le dois-je devant mademoiselle?

-- Oui, si elles sont ce que vous dites.

Ctait la premire fois que Fabry, rendant compte dune mission,
demandait sil pouvait parler devant Perrine; et dans ltat de
trouble o elle se trouvait dj, cette prcaution ne pouvait que
rendre plus violent encore lmoi que les paroles de M. Vulfran et
de Fabry, leur agitation  lun et  lautre, le frmissement de
leurs voix, avaient provoqu en elle.

-- Comme, lavait bien prvu lagent que vous aviez charg de
faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine,
la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois tait
venue  Paris; l, en compulsant les actes de dcs, on a trouv
au mois de juin de lanne dernire un acte au nom de Marie
Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une
expdition de lacte.

Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran.

Voulez-vous que je vous la lise?

-- Avez-vous vrifi les noms?

-- Assurment.

-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez.

-- Je ne men suis pas tenu  cet acte, poursuivit Fabry, jai
voulu interroger le propritaire de la maison dans laquelle elle
est morte, qui se nomme Grain de Sel, jai vu aussi ceux qui ont
assist  la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues
appele la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; cest  la
fatigue,  lpuisement,  la misre quelle a succomb; de mme
jai vu le mdecin qui la soigne, le docteur Cendrier qui
demeure  Charonne, rue Riblette; il avait voulu lenvoyer 
lhpital, mais elle a refus de se sparer de sa fille. Enfin,
pour complter mon enqute, ils mont envoy rue du Chteau-des-
Rentiers chez une marchande de chiffons appele La Rouquerie, que
jai rencontre hier seulement au moment o elle rentrait de la
campagne.

Fabry fit une pause, et, pour la premire fois, se tournant vers
Perrine quil salua respectueusement:

Jai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.

Depuis un moment dj Perrine stait leve, et elle regardait,
elle coutait perdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux.

Fabry continua:

Fixe sur lidentit de la mre, il me restait  savoir ce
qutait devenue la fille, cest ce que ma appris La Rouquerie en
me racontant la rencontre quelle avait faite dans les bois de
Chantilly dune pauvre enfant mourant de faim, retrouve par son
ne.

Et toi, scria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait
de la tte aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne
sest pas fait connatre, ne me lexpliqueras-tu pas, toi qui peux
descendre dans le coeur dune jeune fille...?

Elle fit quelques pas vers lui.

Il continua:

Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...?

-- Mon Dieu!

-- Ceux de son grand-pre.


XL

Fabry stait retir, laissant en tte--tte le grand-pre et la
petite-fille.

Mais ils taient si mus quils restaient les mains dans les mains
sans parler, nchangeant que des mots de tendresse:

Ma fille, ma chre petite-fille!

-- Grand-papa!

Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les
bouleversait, il linterrogea:

Pourquoi ne tes-tu pas fait connatre? demanda-t-il.

-- Ne lai-je pas tent plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous
mavez dit un jour, le dernier o jai fait allusion  maman et 
moi: Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces
misrables.

-- Pouvais-je souponner que tu tais ma fille?

-- Si cette fille stait prsente franchement devant vous, ne
lauriez-vous pas chasse sans vouloir lentendre?

-- Qui sait ce que jaurais fait!

-- Cest alors que jai dcid de ne me faire connatre que le
jour o, selon la recommandation de maman, je me serais fait
aimer.

-- Et tu as attendu si longtemps! Navais-tu pas  chaque instant
des preuves de mon affection?

-- tait-elle celle dun pre? je nosais le croire.

-- Et il a fallu que, mes soupons stant prciss aprs des
luttes cruelles, des hsitations, des esprances aussi bien que
des doutes que tu maurais pargns en parlant plus tt, jemploie
Fabry pour tobliger  te jeter dans mes bras!

-- La joie de lheure prsente ne prouve-t-elle pas quil tait
bon quil en ft ainsi?

-- Enfin cest bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu mas
cach, me laissant poursuivre des recherches que dun mot tu
pouvais satisfaire...

-- En me dcouvrant.

-- Parle-moi de ton pre; comment tes-vous arrivs  Serajevo?
Comment tait-il photographe?

-- Ce qua t notre vie dans lInde, vous pouvez...

Il linterrompit:

Dis-moi tu; cest  ton grand-pre que tu parles, non plus 
M. Vulfran.

-- Par les lettres que tu as reues tu sais  peu prs ce qua t
cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux
plantes, nos chasses aux btes, tu verras ce qutait le courage
de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de
lui sans te parler delle...

-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de mapprendre delle, en
me disant son refus dentrer  lhpital o elle aurait peut-tre
t sauve, et cela pour ne pas tabandonner, ne ma pas mu.

-- Tu laimeras, tu laimeras.

-- Tu me parleras delle.

-- ... Je te la ferai connatre, je te la ferai aimer. Je passe
donc l-dessus. Nous avions quitt lInde pour revenir en France,
quand, arriv  Suez, papa perdit largent quil avait emport. Il
lui fut vol par des gens daffaires. Je ne sais comment.

M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce
comment.

Nayant plus dargent, au lieu de venir en France, nous partmes
pour la Grce, ce qui cotait moins cher de voyage.  Athnes,
papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des
portraits dont nous vcmes. Puis il acheta une roulotte, un ne,
Palikare, qui ma sauv la vie, et il voulut revenir en France par
terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais quon en
faisait peu, hlas! et que la route tait dure dans les montagnes,
o le plus souvent il ny avait que de mauvais sentiers dans
lesquels Palikare aurait d se tuer vingt fois par jour. Je tai
dit comment papa tait tomb malade  Bousovatcha. Je te demande 
ne pas te raconter sa mort aujourdhui, je ne pourrais pas. Quand
il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous
gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les
dcider  se faire photographier, combien moins encore y gagnmes-
nous quand nous fmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des
tapes de misre, qui durrent de novembre  mai, en plein hiver,
jusqu Paris. Par M. Fabry tu viens dapprendre comment maman est
morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard
aussi avec les dernires recommandations de maman pour venir ici.

Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins
passaient dans lair.

Quest-ce que cela? demanda M. Vulfran.

Perrine alla  la fentre: les pelouses et les alles taient
noires douvriers endimanchs, dhommes, de femmes, denfants au-
dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannires; et de
cette foule de six  sept mille personnes entasses, et dont les
masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle,
la route, les prairies, slevait cette rumeur qui avait surpris
M. Vulfran et dtourn son attention du rcit de Perrine, si grand
quen ft lintrt.

Quest-ce donc? rpta-t-il.

-- Cest aujourdhui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers
de toutes les usines ont dcid de le clbrer en te remerciant
ainsi de ce que tu as fait pour eux.

-- Ah! vraiment, ah! vraiment!

Il vint  la fentre comme sil pouvait les voir, mais il fut
reconnu, et aussitt courut de groupe en groupe une clameur qui en
se propageant devint formidable.

Mon Dieu! quils pourraient tre terribles sils taient contre
nous, murmura-t-il, sentant pour la premire fois la force de ces
masses quil commandait.

-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.

-- Et cest  toi que cela est d, petite-fille; quil y a loin
daujourdhui au service clbr  la mmoire de ton pre dans
notre glise vide!

-- Voici lordre de la crmonie qui a t adopt par le conseil:
je te conduirai sur le perron  deux heures prcises; de l tu
domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun
des villages o sont les usines montera sur le perron et, au nom
de tous, le vieux pre Gathoye tadressera un petit discours.

 ce moment deux heures sonnrent  la pendule.

Veux-tu me donner la main? dit-elle.

Ils arrivrent sur le perron, et une immense acclamation retentit;
alors, comme cela avait t rgl, les dlgus montrent sur le
perron, et le pre Gathoye, qui tait un vieux peigneur de
chanvre, savana seul  quelques pas de ses camarades pour
dbiter sa harangue quon lui avait fait rpter dix fois depuis
le matin:

Monsieur Vulfran, cest pour vous fliciter que ... cest pour
vous fliciter que ...

Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui
voyait ses gestes loquents crut quil dbitait son discours.

Aprs quelques secondes defforts pendant lesquelles il sarracha
plusieurs poignes de cheveux gris, en tirant dessus comme sil
peignait son chanvre, il dit:

Voil la chose: javais un discours  vous dire, mais je peux pas
en retrouver un mot, ce que a mennuie pour vous! enfin cest
pour vous fliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon
coeur.

Il leva la main solennellement:

Je le jure, foi de Gathoye.

Pour tre incohrent ce discours nen remua pas moins M. Vulfran,
qui tait dans un tat dme o lon ne sarrte pas aux paroles;
la main toujours appuye sur lpaule de Perrine il savana
jusqu la balustrade du perron et se trouva l comme dans une
tribune o la foule le voyait:

Mes amis, dit-il dune voix forte, vos compliments damiti me
causent une joie dautant plus grande que vous me les apportez
dans la journe la plus heureuse de ma vie, celle o je viens de
retrouver ma petite-fille, la fille du fils que jai perdu; vous
la connaissez, vous lavez vue  loeuvre, soyez srs quelle
continuera et dveloppera ce que nous avons fait ensemble, et
dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de
bonnes mains.

Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans quelle put sen
dfendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva,
et, la prsentant  la foule, il lembrassa.

Alors il sleva une acclamation pousse et rpte pendant
plusieurs minutes par des milliers de bouches dhommes, de femmes,
denfants; puis, comme lordre de la fte avait t bien rgl,
aussitt le dfil commena et chacun en passant devant le vieux
patron et sa petite-fille salua ou fit la rvrence.

Si tu voyais les bonnes figures, dit Perrine.

Cependant il y en eut qui ne furent pas prcisment radieuses:
celles des neveux, quand, la crmonie termine, ils vinrent
fliciter leur cousine.

Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se
joindre  eux, et qui dautre part tenait  ne pas perdre de temps
pour faire sa cour  lhritire des usines, je lavais toujours
suppos.

Des motions de ce genre ne pouvaient pas tre bonnes pour la
sant de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait
mieux quil ne lavait t depuis longtemps, ne toussant plus,
ntouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au
contraire, la toux et les touffements avaient si bien repris que
tout ce qui avait t si pniblement gagn paraissait perdu de
nouveau.

Aussitt le docteur Ruchon fut appel:

Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que jai envie de voir ma
petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en
tat de supporter lopration.

-- Ne sortez pas, mettez-vous au rgime lact, soyez calme, parlez
peu, et je vous garantis quavec le beau temps dont nous
jouissons, loppression, les palpitations, la toux disparatront,
et lopration pourra se faire avec toutes chances de succs.

Le pronostic du docteur Ruchon se ralisa, et un mois aprs
lanniversaire, deux, mdecins appels de Paris constatrent un
tat gnral assez bon pour autoriser lopration qui, si elle
navait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de
srieuses et de nombreuses: en lexaminant dans une chambre
obscure, on constatait que M. Vulfran avait conserv de la
sensibilit rtinienne, ce qui tait la condition indispensable
pour permettre lopration, et lon dcidait de la pratiquer avec
iridectomie, cest--dire excision dune partie de liris.

Comme on voulait lendormir, il sy refusa:

Non, dit-il, mais je demande  ma petite-fille davoir le courage
de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce
trs douloureux?

-- La cocane attnuera la douleur.

Lopration faite, le patient ne recouvra pas la vue
instantanment, et cinq ou six jours scoulrent avant que ne
comment la coaptation de la plaie de son oeil recouvert dun
bandeau compressif.

Combien furent-elles longues pour le pre et la fille, ces
journes dattente, malgr les assurances favorables de loculiste
rest au chteau pour pratiquer lui-mme les pansements
ncessaires; mais loculiste ntait pas tout: que se passerait-il
si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux,
un ternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre?

Et de nouveau Perrine prouva les angoisses qui lavaient accable
pendant la maladie de son pre et de sa mre. Naurait-elle donc
retrouv son grand-pre que pour le perdre, et une fois encore
rester seule au monde?

Le temps scoula sans complications fcheuses, et M. Vulfran fut
autoris  se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux
rideaux ferms, de son oeil opr.

Ah! si javais eu des yeux, scria-t-il aprs lavoir
contemple, est-ce que mon premier regard ne taurait pas reconnue
pour ma fille? Ils sont donc imbciles ici de navoir pas retrouv
ta ressemblance avec ton pre? Talouel serait donc sincre en
disant quil lavait suppos.

Mais on ne laissa pas prolonger ses panchements: il ne fallait
pas quil prouvt des motions, ni quil tousst, ni quil et
des palpitations.

Plus tard.

Le quinzime jour le bandeau compressif fut remplac par un
bandeau flottant; le vingtime les pansements cessrent; mais ce
fut seulement le trente-cinquime que loculiste, revint de Paris
pour dcider un choix de verres convexes qui permettraient la
lecture et la vision  distance: avec un malade ordinaire les
choses eussent sans doute march moins lentement, mais avec le
riche M. Vulfran cet t navet de ne pas pousser les soins 
lextrme, et de ne pas multiplier les voyages.

Ce que M. Vulfran dsirait le plus, maintenant quil avait vu sa
petite-fille, ctait de sortir pour visiter ses travaux; mais
cela demanda de nouvelles prcautions, et imposa de nouveaux
retards, car il ne voulait pas senfermer dans un landau aux
glaces closes, mais se servir de son vieux phaton, pour tre
conduit par Perrine, et se montrer  tous avec elle: pour cela il
importait de choisir une journe sans soleil, aussi bien que sans
vent et sans froid.

Enfin il sen prsenta une  souhait, douce et vaporeuse, avec un
ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays,
et aprs le djeuner Perrine donna lordre  Bastien de faire
atteler Coco au phaton.

Tout de suite, mademoiselle.

Elle fut surprise du ton de cette rponse, et du sourire de
Bastien, mais elle ny prta pas autrement attention, occupe
quelle tait  habiller son grand-pre de faon quil ne ft
expos  navoir ni froid, ni chaud.

Bientt Bastien revint annoncer que la voiture tait avance, et
ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des
yeux son grand-pre, marchant seul, arrivait  la dernire marche,
quand un formidable braiment lui fit tourner la tte.

tait-ce possible! Un ne tait attel au phaton, et cet ne
ressemblait  Palikare, mais Palikare lustr, peign, les sabots
brillants, habill dun beau harnais jaune avec des houppettes
bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir
vers Perrine malgr le groom qui le retenait.

Palikare!

Et elle lui sauta  la tte en lembrassant.

Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!

-- Ce nest pas  moi que tu la dois, cest  Fabry qui la
rachet  La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce
cadeau  leur ancienne camarade.

-- M. Fabry est un bon coeur.

-- Mais oui, mais oui, il a eu une ide qui nest pas venue  tes
cousins. Il men est venu une aussi  moi, qui a t de commander
 Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans
quelques jours, et ne sera trane que par lui, car ce phaton
nest pas son affaire.

Ils montrent en voiture, et Perrine prit les guides:

Par o commenons-nous?

-- Comment par o? Mais par laumuche donc? Crois-tu que je nai
pas envie de voir le nid o tu as vcu, et do tu es partie?

Elle tait telle que Perrine lavait quitte lanne prcdente,
avec son fouillis de vgtation vierge, sans que personne y et
touch, respecte mme par le temps, qui navait fait quajouter 
son caractre.

Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu deux pas dun grand centre
ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre l de la vie
sauvage!

-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici,
dans la vie civilise, je navais droit  rien; jai souvent pens
 cela.

Aprs laumuche, M. Vulfran voulut que sa premire visite ft pour
la crche de Maraucourt.

Il croyait la bien connatre pour en avoir longuement discut et
arrt les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans
lentre, et quil vit dun coup doeil toutes les autres salles:
le dortoir o sont couchs les enfants aux maillots dans des
berceaux ross ou bleus, selon le sexe de lenfant; le pouponnat
o jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut
surpris et charm de reconnatre que par une habile distribution
et lemploi de larges portes vitres, larchitecte avait ralis
le difficile idal  lui impos, qui tait que la crche ft une
vritable maison de verre o les mres vissent de la premire
salle tout ce qui se passait dans celles o elles ne devaient pas
entrer.

Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se
prcipitrent sur Perrine en lui prsentant le jouet quils
avaient aux mains, une trompette, une crcelle, un cheval de bois,
une poule, une poupe.

Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.

-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aime,
adore; elle est une petite mre pour eux: personne comme elle qui
sache si bien les faire jouer.

-- Vous souvenez-vous, rpondit M. Vulfran, que vous me disiez,
que ctait une qualit matresse de savoir crer ce qui est
ncessaire  nos besoins; il me semble quil en est une autre plus
belle encore, cest de savoir crer ce qui est ncessaire aux
besoins des autres, et cela prcisment ma petite-fille la fait.
Mais nous ne sommes quau commencement, ma chre demoiselle: btir
des crches, des maisons ouvrires, des cercles, cest la b c de
la question sociale, et ce nest pas avec cela quon la rsout;
jespre que nous pourrons aller plus loin, plus  fond; nous ne
sommes qu notre point de dpart: vous verrez, vous verrez.

Quand ils revinrent dans la salle dentre, une femme finissait
dallaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le prsenta 
M. Vulfran:

Regardez-le, monsieur Vulfran, cest-y un bel fant?

-- Mais... oui, cest un bel enfant.

-- Eh ben, il est ben  vous.

-- Vraiment?

-- Jen ai dj eu trois, que jai perdus;  qui doit-il de vivre
celui-l? Vous voyez sil est  vous; Dieu vous bnisse, vous et
votre chre fille!

Aprs la crche ce fut la tour dune maison ouvrire, puis de
lhtel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils
allrent  Saint-Pipoy,  Flexelles,  Bacourt,  Hercheux, et sur
la route Palikare trottait joyeux, fier dtre conduit par sa
petite matresse, dont la main tait plus doue que celle de la
Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans lembrasser,
-- caresse  laquelle il rpondait par des mouvements doreilles
tout  fait loquents pour qui savait les traduire.

Dans ces villages les constructions ntaient pas aussi avances
qu Maraucourt, mais dj cependant pour la plupart on pouvait
fixer lpoque de leur achvement.

La journe avait t bien remplie, ils revinrent lentement avant
lapproche de la nuit; alors, comme ils passaient dune colline 
lautre, ils se trouvrent dominer la contre o partout se
montraient des toits neufs  lentour des hautes chemines qui
vomissaient des tourbillons de fume; M. Vulfran tendit la main:

Voil ton ouvrage, dit-il, ces crations auxquelles, entran par
la fivre des affaires, je navais pas eu le temps du penser. Mais
pour que cela dure et se dveloppe, il te faut un mari digne de
toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons
pas autre chose. Et jai ide que nous pourrons rencontrer lhomme
de bon coeur quil nous faut. Alors nous vivrons heureux... en
famille.

FIN



      [1] On trouvait galement cette orthographe du mot dans la
deuxime moiti du XIXe sicle. [NdC]
      [2] La forme fminine _maline_, utilise, par exemple, au
XVIe, est reste jusqu' nos jours dans la prononciation vulgaire
et dans les patois. [NdC]





End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE ***

***** This file should be named 13793-8.txt or 13793-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/7/9/13793/

Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
