The Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mre, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Contes d'une grand-mre

Author: George Sand

Release Date: May 14, 2004 [EBook #12338]
[Date last updated: September 20, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MRE ***




Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.






CONTS D'UNE GRAND'MRE

LE CHENE PARLANT

LE CHIEN ET LA FLEUR SACRE
L'ORGUE DU TITAN
CE QUE DISENT LES FLEURS
LE MARTEAU ROUGE
LA FE POUSSIRE
LE GNOME DES HUITRES
LA FE AUX GROS YEUX

PAR GEORGE SAND

1876


[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe sicle:
sige = sige, pige = pige, etc.]


CONTES D'UNE GRAND'MRE

       *       *       *       *       *

LE CHNE PARLANT

A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC


Il y avait autrefois en la fort de Cernas un gros vieux chne qui
pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frapp plusieurs
fois, et il avait d se faire une tte nouvelle, un peu crase, mais
paisse et verdoyante.

Longtemps ce chne avait eu une mauvaise rputation. Les plus vieilles
gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce
chne parlait et menaait ceux qui voulaient se reposer sous son
ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri,
avaient t foudroys. L'un d'eux tait mort sur le coup; l'autre
s'tait loign  temps et n'avait t qu'tourdi, parce qu'il avait
t averti par une voix qui lui criait:

--Va-t'en vite!

L'histoire tait si ancienne qu'on n'y croyait plus gure, et, bien
que cet arbre portt encore le nom de _chne parlant_, les ptours
s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint o il
fut plus que jamais rput sorcier aprs l'aventure d'Emmi.

Emmi tait un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et
trs-malheureux, non-seulement parce qu'il tait mal log, mal nourri
et mal vtu, mais encore parce qu'il dtestait les btes que la misre
le forait  soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus
fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'tait pas le matre
avec eux. Il s'en allait ds le matin, les conduisant  la glande,
dans la fort. Le soir, il les ramenait  la ferme, et c'tait piti
de le voir, couvert de mchants haillons, la tte nue, ses cheveux
hrisss par le vent, sa pauvre petite figure ple, maigre, terreuse,
l'air triste, effray, souffrant, chassant devant lui ce troupeau
de btes criardes, au regard oblique,  la tte baisse, toujours
menaante. A le voir ainsi courir  leur suite sur les sombres
bruyres, dans la vapeur rouge du premier crpuscule, on et dit d'un
follet des landes chass par une rafale.

Il et pourtant t aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il et
t soign, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui
me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au
plus s'il savait parler assez pour demander le ncessaire, et, comme
il tait craintif, il ne le demandait pas toujours, c'tait tant pis
pour lui si on l'oubliait.

Un soir, les pourceaux rentrrent tout seuls  l'table, et le porcher
ne parut pas  l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la
soupe aux raves fut mange, et la fermire envoya un de ses gars pour
appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'tait ni  l'table, ni
dans le grenier, o il couchait sur la paille. On pensa qu'il tait
all voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans
plus songer  lui.

Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'tonna d'apprendre
qu'Emmi n'avait point pass la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu
au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours,
personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la fort. On
pensa que les sangliers et les loups l'avaient mang. Pourtant on ne
retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette  manche court dont se
servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vtement; on
en conclut qu'il avait quitt le pays pour vivre en vagabond, et le
fermier dit que ce n'tait pas un grand dommage, que l'enfant n'tait
bon  rien, n'aimant pas ses btes et n'ayant pas su s'en faire aimer.

Un nouveau porcher fut lou pour le reste de l'anne, mais la
disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernire fois
qu'on l'avait vu, il allait du ct du chne parlant, et c'tait l
sans doute qu'il lui tait arriv malheur. Le nouveau porcher eut bien
soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se
gardrent d'aller jouer de ce ct-l.

Vous me demandez ce qu'Emmi tait devenu. Patience, je vais vous le
dire.

La dernire fois qu'il tait all  la fort avec ses btes, il avait
avis  quelque distance du gros chne une touffe de favasses en
fleurs. La favasse ou fverole, c'est cette jolie papilionace 
grappes roses que vous connaissez, la gesse tubreuse; les tubercules
sont gros comme une noisette, un peu pres quoique sucrs. Les enfants
pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne cote rien et
que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls  leur
disputer. Quand on parle des anciens anachortes vivant de _racines_,
on peut tre certain que le mets le plus recherch de leur austre
cuisine tait, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.

Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore tre bonnes
 manger, car on n'tait qu'au commencement de l'automne, mais il
voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige
et la fleur seraient dessches. Il fut suivi par un jeune porc qui
se mit  fouiller et qui menaait de tout dtruire, lorsque Emmi,
impatient de voir le ravage inutile de cette bte vorace, lui
allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette
tait frachement repass et coupa lgrement le nez du porc, qui jeta
un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre
eux, et comme certains de leurs appels de dtresse les mettent tous
en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis
longtemps  Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni
compliments. Ils se rassemblrent en criant  qui mieux mieux et
l'entourrent pour le dvorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le
poursuivirent; ces btes ont, vous le savez, l'allure effroyablement
prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chne, d'en
escalader les asprits et de se rfugier dans les branches. Le
farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaant, essayant de fouir
pour abattre l'arbre. Mais le chne parlant avait de formidables
racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les
assaillants ne renoncrent pourtant  leur entreprise qu'aprs le
coucher du soleil. Alors, ils se dcidrent  regagner la ferme, et
le petit Emmi, certain qu'ils le dvoreraient s'il y allait avec eux,
rsolut de n'y retourner jamais.

Il savait bien que le chne passait pour tre un arbre enchant, mais
il avait trop  se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les
esprits. Il n'avait vcu que de misre et de coups; sa tante tait
trs-dure pour lui: elle l'obligeait  garder les porcs, lui qui en
avait toujours eu horreur. Il tait n comme cela, elle lui en faisait
un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre
avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une vole de bois
vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son dsir et t de
garder les moutons dans une autre ferme o les gens eussent t moins
avares et moins mauvais pour lui.

Dans le premier moment aprs le dpart des pourceaux, il ne sentit
que le plaisir d'tre dbarrass de leurs cris farouches et de leurs
menaces, et il rsolut de passer la nuit o il tait. Il avait encore
du pain dans son sac de toile bise, car, durant le sige qu'il avait
soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moiti,
rservant le reste pour son djeuner; aprs cela,  la grce de Dieu!

Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait gure. Il tait
malingre, souvent fivreux, et rvait plutt qu'il ne se reposait
l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre
deux matresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de
dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les
branches l'effraya, et il se mit  songer aux mauvais esprits, tant
et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grle et fche qui lui
disait  plusieurs reprises:

--Va-t'en, va-t'en d'ici!

D'abord Emmi, tremblant et la gorge serre, ne songea point 
rpondre; mais, comme, en mme temps que le vent s'apaisait, la voix
du chne s'adoucissait et semblait lui murmurer  l'oreille d'un ton
maternel et caressant: Va-t'en, Emmi, va-t'en! Emmi se sentit le
courage de rpondre:

--Chne, mon beau chne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups
qui courent la nuit me mangeront.

--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie.

--Mon bon chne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauv des porcs, tu as t doux
pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je
ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
l'ordonnes, je m'en irai demain matin.

La voix ne rpliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
Emmi en conclut qu'il lui tait permis de rester, ou bien qu'il avait
rv les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose
trange, il ne rva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il
descendit alors et secoua la rose qui pntrait son pauvre vtement.

--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai
 ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai t oblig de
coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre
condition.

Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en
route, il voulut remercier le chne qui l'avait protg le jour et la
nuit.

--Adieu et merci, mon bon chne, dit-il en baisant l'corce, je
n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te
remercier encore.

Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumire de sa
tante, lorsqu'il entendit parler derrire le mur du jardin de la
ferme.

--Avec tout a, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on
ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonn son troupeau. C'est un
sans-coeur et un paresseux  qui je donnerai une jolie roule de
coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses btes aux champs
aujourd'hui  sa place.

--Qu'est-ce que a te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.

--C'est une honte  mon ge, reprit le premier: cela convient  un
enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on
a droit  garder les vaches ou tout au moins les veaux.

Les deux gars furent interrompus par leur pre.

--Allons vite, dit-il,  l'ouvrage! Quant  ce porcher de malheur,
si les loups l'ont mang, c'est tant pis pour lui; mais, si je le
retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa
tante, elle est dcide  le faire coucher avec les cochons pour lui
apprendre  faire le fier et le dgot.

Emmi, pouvant de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
une meule de bl, o il passa la journe. Vers le soir, une chvre qui
rentrait  l'table, et qui s'attardait  lcher je ne sais quelle
herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et aval deux ou
trois fois le contenu de sa sbile de bois, il se renfona dans les
gerbes jusqu' la nuit. Quand il fit tout  fait sombre et que tout le
monde fut couch, il se glissa jusqu' son grenier et y prit diverses
choses qui lui appartenaient, quelques cus gagns par lui que le
fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore
eu le temps de le dpouiller, une peau de chvre et une peau de mouton
dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un
peu de linge fort dchir. Il mit le tout dans son sac, descendit dans
la cour, escalada la barrire et s'en alla  petits pas pour ne pas
faire de bruit; mais, comme il passait prs de l'table  porcs, ces
maudites btes le sentirent ou l'entendirent et se prirent  crier
avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, rveills dans
leur premier sommeil, ne se missent  ses trousses, prit sa course et
ne s'arrta qu'au pied du chne parlant.

--Me voil revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!

Le chne ne rpondit pas. Le temps tait calme, pas une feuille ne
bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout charg qu'il
tait, il se hissa adroitement jusqu' la grosse enfourchure o il
avait pass la nuit prcdente, et il y dormit parfaitement bien.

Le jour venu, il se mit en qute d'un endroit convenable pour cacher
son argent et son bagage, car il n'tait encore dcid  rien sur les
moyens de s'loigner du pays sans tre vu et ramen de force  la
ferme. Il grimpa au-dessus de la place o il se trouvait. Il dcouvrit
alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la
foudre depuis bien longtemps, car le bois avait form tout autour un
gros bourrelet d'corce. Au fond de cette cachette, il y avait de la
cendre et de menus clats de bois hachs par le tonnerre.

--Vraiment, se dit l'enfant, voil un lit trs-doux et trs-chaud o
je dormirai sans risque de tomber en rvant. Il n'est pas grand, mais
il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habit par
quelque mchante bte.

Il fureta tout l'intrieur de ce refuge, et vit qu'il tait perc par
en haut, ce qui devait amener un peu d'humidit dans les temps de
pluie. Il se dit qu'il tait bien facile de boucher ce trou avec de la
mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit.

--Je ne te drangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la
communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous.

Quand il eut prpar son nid pour la nuit suivante et install son
bagage en sret, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyes
sur une branche, et se mit  songer vaguement  la possibilit de
vivre dans un arbre; mais il et souhait que cet arbre ft au coeur
de la fort au lieu d'tre auprs de la lisire, expos aux regards
des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait
prvoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet
de crainte, et que personne n'en approcherait plus.

La faim commenait  se faire sentir, et, bien qu'il ft trs-petit
mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la
veille. Irait-il dterrer les favasses encore vertes qu'il avait
remarques  quelques pas de l? ou irait-il jusqu'aux chtaigniers
qui poussaient plus avant dans la fort?

Comme il se prparait  descendre, il vit que la branche sur laquelle
reposaient ses pieds n'appartenait pas  son chne. C'tait celle d'un
arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec
celles du chne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le
chne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre
facile  atteindre. Emmi, lger comme un cureuil, s'aventura ainsi
d'arbre en arbre jusqu'aux chtaigniers o il fit une bonne rcolte.
Les chtaignes taient encore petites et pas trs-mres; mais il n'y
regardait pas de bien prs, et il mit comme qui dirait pied  terre
pour les faire cuire dans un endroit bien dsert et bien cach o les
charbonniers avaient fait autrefois une fourne. Le rond marqu par le
feu tait entour de jeunes arbres qui avaient repouss depuis: il y
avait beaucoup de menus dchets  demi brls. Emmi n'eut pas de peine
 en faire un tas et  y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il
battit du dos de son couteau, et il recueillit l'tincelle avec des
feuilles sches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur
les arbres dcrpits, qui ne manquaient pas dans la fort. L'eau d'une
rigole lui permit de faire cuire ses chtaignes dans son petit pot de
terre,  couvercle perc, destin  cet usage. C'est un meuble dont en
ce pays-l tout ptour est nanti.

Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir  la ferme,  cause de la
grande distance o il devait mener ses btes, tait donc habitu  se
nourrir lui-mme, et il ne fut pas embarrass de cueillir son dessert
de framboises et de mres sauvages sur les buissons de la petite
clairire.

--Voil, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle  manger trouves.

Et il se mit  nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait  sa
porte. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un
petit rservoir, dbarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la
glaise et l'pura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa
jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette,
et, remontant sur les branches dont il avait prouv la solidit, il
retrouva son chemin d'cureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre
jusqu' son chne. Il rapportait une paisse brasse de fougre et de
mousse bien sche dont il fit son lit dans le trou dj nettoy. Il
entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquitait et grognait
au-dessus de sa tte.

--Ou elle dlogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chne ne
lui appartient pas plus qu' moi.

Habitu  vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. tre dbarrass de la
compagnie des pourceaux fut mme pour lui une source de bonheur
pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma  entendre hurler les loups.
Il savait qu'ils restaient au coeur de la fort et n'approchaient
gure de la rgion o il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus,
les compres ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit 
connatre leurs habitudes. En pleine fort, il n'en rencontrait jamais
dans les journes claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les
temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'tait-elle pas
grande. Ils suivaient quelquefois Emmi  distance, mais il lui
suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme
en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre
en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne
les voyait jamais; ce sont des animaux mystrieux qui n'attaquent
jamais les premiers.

Quand il vit approcher l'poque de la cueillette des chtaignes,
il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux  peu de
distance de son chne; mais les rats et les mulots les lui disputrent
si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, o elles se
conservrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de
quoi se nourrir. La lande tant devenue absolument dserte, il put
s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivs et y dterrer des
pommes de terre et des raves; mais c'tait voler et la chose lui
rpugnait. Il amassa quantit de favasses dans les jachres et fit des
lacets pour prendre des alouettes en ramassant de et del des crins
laisss aux buissons par les chevaux au pturage. Les ptours savent
tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de
flocons de laine sur les pines des cltures pour se faire une espce
d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et
apprit tout seul  filer. Il se fit des aiguilles  tricoter avec du
fil de fer qu'il trouva  une barrire mal raccommode, qu'on rpara
encore et qu'il dpouilla de nouveau pour fabriquer des collets 
prendre les lapins. Il russit donc  se faire des bas et  manger de
la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; piant jour et nuit
toutes les habitudes du gibier, initi  tous les mystres de la lande
et de la fort, il tendit ses piges  coup sr et se trouva dans
l'abondance.

Il eut mme du pain  discrtion, grce  une vieille mendiante
idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chne et y
dposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait,
descendait de son arbre, la tte couverte de sa peau de chvre, et lui
donnait une pice de gibier en change d'une partie de son pain. Si
elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire
stupide et une obissance dont elle n'avait du reste point  se
repentir.

Ainsi se passa l'hiver, qui fut trs-doux, et l't suivant, qui fut
chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la
foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il
remarqua que le chne parlant, ayant t cim longtemps auparavant
et s'tant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui
s'attaquait  des arbres plus levs et de forme conique. Il finit par
dormir aux roulements et aux clats du tonnerre sans plus de souci que
la chouette sa voisine.

Dans cette solitude, Emmi, absorb par le soin incessant d'assurer
sa vie et de prserver sa libert, n'eut pas le temps de connatre
l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui,
qu'il avait plus de mal  se donner pour vivre seul que s'il ft rest
 la ferme. Il acqurait aussi plus d'intelligence, de courage et
de prvision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie
exceptionnelle fut rgle  souhait et qu'elle exigea moins de temps
et de souci, il commena  rflchir et  sentir sa petite conscience
lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre
toujours ainsi aux dpens de la fort sans servir personne et sans
contenter aucun de ses semblables? Il s'tait pris d'une espce
d'amiti pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cdait son pain
en change de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle
n'avait pas de mmoire, ne parlait presque pas et ne racontait par
consquent  personne ses entrevues avec lui, il tait arriv  se
montrer  elle  visage dcouvert, et elle ne le craignait plus. Ses
rires hbts laissaient deviner une expression de plaisir quand elle
le voyait descendre de son arbre. Emmi s'tonnait lui-mme de partager
ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la prsence d'une
crature humaine, si dgrade qu'elle soit, est une sorte de bienfait
pour celui qui s'est condamn  vivre seul. Un jour qu'elle lui
semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de
lui demander o elle demeurait. Elle cessa tout  coup de rire, et lui
dit d'une voix nette et d'un ton srieux:

--Veux-tu venir avec moi, petit?

--O?

--Dans ma maison; si tu veux tre mon fils, je te rendrai riche et
heureux.

Emmi s'tonna beaucoup d'entendre parler distinctement et
raisonnablement la vieille Catiche. La curiosit lui donnait quelque
envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus
de sa tte, et il entendit la voix du chne lui dire:

--N'y va pas!

--Bonsoir et bon voyage, dit-il  la vieille; mon arbre ne veut pas
que je le quitte.

--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutt c'est toi qui es une
bte de croire  la parole des arbres.

--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien!

--Tous les arbres parlent quand le vent se met aprs eux, mais ils ne
savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien.

Emmi fut fch de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il
rpondit  Catiche:

--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme
vous, mon chne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit.

La vieille haussa les paules, ramassa sa besace et s'loigna en
reprenant son rire d'idiote.

Emmi se demanda si elle jouait un rle ou si elle avait des moments
lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en
arbre sans qu'elle s'en apert. Elle n'allait pas vite et marchait
le dos courb, la tte en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fix
droit devant elle; mais cet air extnu ne l'empchait pas d'avancer
toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la
fort pendant trois bonnes heures de marche, jusqu' un pauvre hameau
perch sur une colline derrire laquelle d'autres bois s'tendaient 
perte de vue. Emmi la vit entrer dans une mchante cahute isole des
autres habitations, qui, pour paratre moins misrables, n'en taient
pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas
s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la fort et revint
sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_,
il tait plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant.

Il regagna son logis du grand chne et n'y arriva que vers le soir,
harass de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait
gagn  ce voyage de connatre l'tendue de la fort et la proximit
d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partag que
celui de Cernas, o Emmi avait t lev. C'tait tout pays de landes
sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus patre
autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au del, il
n'avait aperu que les sombres horizons des forts. Ce n'est donc pas
de ce ct-l qu'il pouvait songer  trouver une condition meilleure
que la sienne.

Au bout de la semaine, la Catiche arriva  l'heure ordinaire. Elle
revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour
voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volont de lui rpondre
comme la dernire fois. Elle rpondit trs-nettement:

--La grand'Nanette est remarie, et, si tu retournes chez elle, elle
tchera de te faire mourir pour se dbarrasser de toi.

--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vrit?

--Je te dis la vrit. Tu n'as plus qu' te rendre  ton matre pour
vivre avec les cochons, ou  chercher ton pain avec moi, ce qui te
vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre
dans la fort. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux
arbres. Ton chne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On
ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu
m'aideras  en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai
celui que j'ai.

Emmi tait si tonn d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il
regarda son arbre et prta l'oreille comme s'il lui demandait conseil.

--Laisse donc cette vieille bche tranquille, reprit la Catiche. Ne
sois pas si sot et viens avec moi.

Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin
faisant, lui rvla son secret.

--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline.
J'ai t leve dans la misre et les coups. J'ai gard aussi les
cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauve;
mais, en traversant une rivire sur un vieux pont dcrpit, je suis
tombe  l'eau d'o on m'a retire comme morte. Un bon mdecin chez
qui on m'a porte m'a fait revenir  la vie; mais j'tais idiote,
sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a garde par charit,
et, comme il n'tait pas riche, le cur de l'endroit a fait des qutes
pour moi, et les dames m'ont apport des habits, du vin, des douceurs,
tout ce qu'il me fallait. Je commenais  me porter mieux, j'tais si
bien soigne! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin
sucr, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'tais comme une
princesse, et le mdecin tait content. Il disait:

--La voil qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour
parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et
gagner honntement sa vie.

Et toutes les belles dames se disputaient  qui me prendrait chez
elle.

Je ne fus donc pas embarrasse pour trouver une place aussitt que je
fus gurie; mais je n'avais pas le got du travail, et on ne fut pas
content de moi. J'aurais voulu tre fille de chambre, mais je ne
savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et
plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant
tre mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre
et de paresseuse. Mon vieux mdecin tait mort. On me chassa de maison
en maison, et, aprs avoir t l'enfant chri de tout le monde, je
dus quitter le pays comme j'y tais venue, en mendiant mon pain; mais
j'tais plus misrable qu'auparavant. J'avais pris le got d'tre
heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais  peine de quoi manger.
On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me
disait:

--Va travailler, grande fainante! c'est une honte  ton ge de
courir les chemins quand on peut pierrer les champs  six sous par
jour.

Alors, je fis la boiteuse pour donner  croire que je ne pouvais
pas travailler; on trouva que j'tais encore trop forte pour ne rien
faire, et je dus me rappeler le temps o tout le monde avait piti de
moi, parce que j'tais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans
ce temps-l, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis
si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencrent 
pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une
quarantaine d'annes, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne
peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du
pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi,
j'lve des poulets que j'envoie au march et qui me rapportent gros.
J'ai une bonne maison dans un village o je vais te conduire. Le pays
est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous
mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tourne
dans un endroit o les autres sont convenus de ne pas aller ce
jour-l. Comme a, chacun fait ses affaires comme il veut; mais
personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que
personne  paratre incapable de gagner ma vie.

--Le fait est, rpondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue
capable de parler comme vous faites.

--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et
m'effrayer en descendant de ton arbre, coiff en loup-garou, pour
avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le
reconnaissais bien et je me disais: Voil un pauvre gars qui viendra
quelque jour  _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger
ma soupe.

En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivrent  Oursines-les-Bois;
c'tait le nom de l'endroit o demeurait la fausse idiote et qu'Emmi
avait dj vu.

Il n'y avait pas une me dans ce triste hameau. Les animaux paissaient
 et l, sans tre gards, sur une lande fertile en chardons, qui
tait toute la proprit communale des habitants. Une malpropret
rvoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur
infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge dchir schant sur
des buissons souills par la volaille, des toits de chaume pourri, o
poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvret simule
ou volontaire, c'tait de quoi soulever de dgot le coeur d'Emmi,
habitu aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la fort. Il
suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de
terre battue, plus semblable  une table  porcs qu' une habitation.
L'intrieur tait tout diffrent: les murs taient garnis de
paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine.
Une quantit de provisions de toute sorte: bl, lard, lgumes et
fruits, tonnes de vin et mme bouteilles cachetes. Il y avait de
tout, et, dans l'arrire-cour, l'pinette tait remplie de grasses
volailles et de canards gorgs de pain et de son.

--Tu vois, dit la Catiche  Emmi, que je suis autrement riche que ta
tante; elle me fait l'aumne toutes les semaines, et, si je voulais,
je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes
armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire
manger un souper comme tu n'en as got de ta vie.

En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille
alluma le feu et tira de sa besace une tte de chvre, qu'elle
fricassa avec des rogatons de toute sorte et o elle n'pargna ni
le sel, ni le beurre rance, ni les lgumes avaris, produit de la
dernire tourne. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea
avec plus d'tonnement que de plaisir et qu'elle le fora d'arroser
d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il
ne le trouva pas bon, mais il but quand mme, et, pour lui donner
l'exemple, la vieille avala une bouteille entire, se grisa et devint
tout  fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que
mendier et alla jusqu' lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous
une pierre du foyer et qui contenait des pices d'or  toutes les
effigies du sicle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi,
qui ne savait pas compter, n'apprcia pas autant qu'elle l'et voulu
l'opulence de la mendiante.

Quand elle lui eut tout montr:

--A prsent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter.
J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux tre  mon service, je te ferai
mon hritier.

--Merci, rpondit l'enfant; je ne veux pas mendier.

--Eh bien, soit, tu voleras pour moi.

Emmi eut envie de se fcher, mais la vieille avait parl de le
conduire le lendemain  Mauvert, o se tenait une grande foire, et,
comme il avait envie de voir du pays et de connatre les endroits o
on peut gagner sa vie honntement, il rpondit sans montrer de colre:

--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris.

--Tu mens, reprit Catiche, tu voles trs-habilement  la fort de
Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-l
n'appartiennent  personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille
pas ne peut vivre qu'aux dpens d'autrui? Il y a longtemps que cette
fort est quasi abandonne. Le propritaire tait un vieux riche qui
ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A
prsent qu'il est mort, tout a va changer et tu auras beau te cacher
comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le
collet et on te conduira en prison.

--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner 
voler pour vous?

--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu rflchiras, il
se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller 
la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec
une _couette_ et une couverture. Pour la premire fois de ta vie, tu
dormiras comme un prince.

Emmi n'osa rsister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus
l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans
la voix. Il se coucha et s'tonna d'abord de se trouver si bien;
mais, au bout d'un instant, il s'tonna de se trouver si mal. Ce gros
coussin de plumes l'touffait, la couverture, le manque d'air libre,
la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui
donnaient la fivre. Il se leva tout effar en disant qu'il voulait
dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit
enferm.

La Catiche ronflait, et la porte tait barricade. Emmi se rsigna 
dormir tendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le
chne.

Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules
 vendre, en lui ordonnant de la suivre  distance et de n'avoir pas
l'air de la connatre.

--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus
rien.

Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa
marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et
que, s'il ne lui rapportait pas fidlement l'argent, elle saurait bien
le forcer  le lui rendre.

--Si vous vous dfiez de moi, rpondit Emmi offens, portez votre
marchandise vous-mme et laissez-moi m'en aller.

--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver
n'importe o; ne rplique pas et obis.

Il la suivit  distance comme elle l'exigeait, et vit bientt le
chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres.
C'taient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-l, allaient tous
ensemble se faire gurir  une fontaine miraculeuse. Tous taient
estropis ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la
fontaine sains et allgres. Le miracle n'tait pas difficile 
expliquer, tous leurs maux tant simuls et les reprenant au bout de
quelques semaines, pour tre guris le jour de la fte suivante.

Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent  la
vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut  travers la foule, les
yeux carquills, admirant tout et s'tonnant de tout. Il vit des
saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'tait mme un peu
attard  contempler leurs maillots paillets et leurs bandeaux dors,
lorsqu'il entendit  ct de lui un singulier dialogue. C'tait la
voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des
saltimbanques. Ils n'taient spars de lui que par la toile de la
baraque.

--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui
persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne
peut me servir  rien et qui prtend vivre tout seul dans la fort,
o il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et
aussi adroit qu'un singe, il ne pse pas plus qu'un chevreau, et vous
lui ferez faire les tours les plus difficiles.

--Et vous dites qu'il n'est pas intress? reprit le saltimbanque.

--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il
n'aura pas l'esprit d'en demander davantage.

--Mais il voudra se sauver?

--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie.

--Allez me le chercher, je veux le voir.

--Et vous me donnerez vingt francs?

--Oui, s'il me convient.

La Catiche sortit de la baraque et se trouva face  face avec Emmi, 
qui elle fit signe de la suivre.

--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre march. Je ne suis pas si
innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-l pour
tre battu.

--Tu y viendras, pourtant, rpondit la Catiche en lui prenant le
poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque.

--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se dbattant et en
s'accrochant de la main reste libre  la blouse d'un homme qui tait
prs de lui et qui regardait le spectacle.

L'homme se retourna, et, s'adressant  la Catiche, lui demanda si ce
petit tait  elle.

--Non, non, s'cria Emmi. elle n'est pas ma mre, elle ne m'est rien,
elle veut me vendre un louis d'or  ces comdiens!

--Et toi, tu ne veux pas?

--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met
en sang.

Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau
gendarme rambert, attir par les cris d'Emmi et les vocifrations de
la Catiche.

--Bah! a n'est rien, rpondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par
sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de
corde; mais on l'empchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous.

--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce
qu'il y a _de_ cette histoire-l.

Et, s'adressant  Emmi:

--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire.

A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lch Emmi et avait
essay de fuir; mais le majestueux rambert l'avait saisie par le
bras, et vite elle s'tait mise  rire et  grimacer en reprenant sa
figure d'idiote. Pourtant, au moment o Emmi allait rpondre, elle lui
lana un regard suppliant o se peignait un grand effroi. Emmi avait
t lev dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il
accusait la vieille, rambert allait lui trancher la tte avec son
grand sabre. Il eut piti d'elle et rpondit:

--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbcile qui m'a fait
peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal.

--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait
semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vrit.

Un nouveau regard de la mendiante donna  Emmi le courage de mentir
pour lui sauver la vie.

--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_.

--Je saurai _de_ ce qui en est, rpondit le beau gendarme en laissant
aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que
depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous.

La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'loigna. Emmi, qui avait eu
encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse
du pre Vincent. C'tait le nom du paysan qui s'tait trouv l pour
le protger, et qui avait une bonne figure douce et gaie.

--Ah ! petit, dit ce bonhomme  Emmi, tu vas me lcher  la fin? Tu
n'as plus rien  craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu
ta vie? veux-tu un sou?

--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur  prsent de tout ce monde o
me voil seul sans savoir de quel ct me tourner.

--Et o voudrais-tu aller?

--Je voudrais retourner dans ma fort de Cernas sans passer par
Oursines-les-Bois.

--Tu demeures  Cernas? C'est bien ais de t'y mener, puisque de ce
pas je m'en vas dans la fort. Tu n'auras qu' me suivre; j'entre
souper sous la rame, attends-moi au pied de cette croix, je
reviendrai te prendre.

Emmi trouva que la croix du village tait encore trop prs de la
baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le pre Vincent sous
la rame, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se
mettre en route.

--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger
mon pain et mon fromage  ct de vous. J'ai de quoi payer ma dpense:
tenez, voil ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite
payer aussi votre dner.

--Diable! s'cria en riant le pre Vincent, voil un gars bien honnte
et bien gnreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est gure
remplie. Viens, et mets-toi l. Reprends ton argent, petit, j'en ai
assez pour nous deux.

Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter  Emmi toute son
histoire. Quand ce fut termin, il lui dit:

--Je vois que tu as bonne tte et bon coeur, puisque tu ne t'es pas
laiss tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu
n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta
fort, puisque tu y es bien. Il ne tient qu' toi de ne plus y tre
tout  fait seul. Tu sauras que j'y vais pour prparer les logements
d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent  abattre le taillis entre
Cernas et la Planchette.

--Ah! vous allez abattre la fort? dit Emmi constern.

--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche
point  ton refuge du chne parlant, et je sais qu'on ne touchera
ni aujourd'hui, ni demain,  la rgion des vieux arbres. Sois donc
tranquille, on ne te drangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit,
tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier
la serpe et la cogne; mais, si tu es adroit, tu pourras trs-bien
prparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les
ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs
commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de
cette coupe. Les ouvriers sont  leurs pices, c'est--dire qu'on les
paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter
 moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te
conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que,
quand on ne veut pas travailler, il faut tre voleur ou mendiant, et,
comme tu ne veux tre ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que
je t'offre, l'occasion est bonne.

Enmii accepta avec joie. Le pre Vincent lui inspirait une confiance
absolue. Il se mit  sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin
de la fort.

Il faisait nuit quand ils y arrivrent, et, quoique le pre Vincent
connt bien les chemins, il et t embarrass de trouver dans
l'obscurit la taille des buttes, si Emmi, qui s'tait habitu  voir
la nuit comme les chats, ne l'et conduit par le plus court. Ils
trouvrent un abri dj prpar par les ouvriers, qui y taient venus
ds la veille. Cela consistait en perches places en pignon avec leurs
branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon.
Emmi fut prsent aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe
bien chaude et dormit de tout son coeur.

Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la
cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps
aider  la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres
bcherons qu'on attendait. Le pre Vincent, qui commandait et
surveillait tout, fut merveill de l'intelligence, de l'adresse et
de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait  tout
faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous
s'crirent que ce n'tait pas un gars, mais un esprit follet que les
bons diables de la fort avaient mis  leur service. Comme, avec tous
ses talents et industries, Emmi tait obissant et modeste, il fut
pris en amiti, et les plus rudes de ces bcherons lui parlrent avec
douceur et lui commandrent avec discrtion.

Au bout de cinq jours, Emmi demanda au pre Vincent s'il tait libre
d'aller faire son dimanche o bon lui semblerait.

--Tu es libre, lui rpondit le brave homme; mais, si tu veux m'en
croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est
vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente
de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mle,
et, si tu penses qu'on te battra  la ferme pour avoir quitt ton
troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protger. Sois
sr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et
qu'il purifie tout.

Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le
croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses
aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bcherons et
qu'il ne serait plus jamais  sa charge. Le pre Vincent confirma son
dire, et dclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait
grande estime. Il parla de mme  la ferme, o on les obligea de boire
et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le
monde et faire la bonne me en lui apportant quelques hardes et une
demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux
bcheron, rconcili avec tout le monde, dgag de tout blme et de
tout reproche.

Quand ils eurent travers la lande, Emmi dit  Vincent:

--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chne?
Je vous promets d'tre  la taille des buttes avant soleil lev.

--Fais comme tu veux, rpondit le bcheron; c'est donc une ide que tu
as comme a de percher?

Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chne une amiti fidle,
et l'autre l'couta en souriant, un peu tonn de son ide, mais port
 le croire et  le comprendre. Il le suivit jusque-l et voulut
voir sa cachette. Il eut de la peine  grimper assez haut pour
l'apercevoir. Il tait encore agile et fort, mais le passage entre
les branches tait trop troit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser
partout.

--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu
ne pourras pas coucher l longtemps: l'corce, en grossissant et en
se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas
toujours mince comme un ftu. Aprs a, si tu y tiens, on peut
largir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-l, si tu le
souhaites.

--Oh non! s'cria Emmi, tailler dans mon chne, pour le faire mourir!

--Il ne mourra pas; un arbre bien taill dans ses parties malades ne
s'en porte que mieux.

--Eh bien, nous verrons plus tard, rpondit Emmi.

Ils se souhaitrent la bonne nuit et se sparrent.

Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gte! Il
lui semblait l'avoir quitt depuis un an. Il pensait  l'affreuse
nuit qu'il avait passe chez la Catiche et faisait maintenant des
rflexions trs-justes sur la diffrence des gots et le choix des
habitudes. Il pensait  tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se
croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs
paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que
lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une anne dans un
palais de feuillage, au parfum des violettes et des mlites, au chant
des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans tre
humili par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux
et de mauvais dans le coeur.

--Tous ces gens d'Oursines,  commencer par la Catiche, se disait-il,
ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se btir de bonnes
petites maisons, cultiver de gentils jardins, lever du btail sain et
propre; mais la paresse les empche de jouir de ce qu'ils ont, ils se
laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dgot et
du mpris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont
piti d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans
se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et prissent de
misre. Quelle folie triste et honteuse, et comme le pre Vincent a
raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir
de vivre!

Une heure avant le jour, Emmi, qui s'tait command  lui-mme de ne
pas dormir trop serr, s'veilla et regarda autour de lui. La lune
s'tait leve tard et n'tait pas couche. Les oiseaux ne disaient
rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'tait pas rentre. Le
silence est une belle chose, il est rare dans une fort, o il y a
toujours quelque tre qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but
ce beau silence comme un rafrachissement en se rappelant le vacarme
tourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des
saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le
grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des
animaux ennuys ou effrays, les rauques chansons des buveurs, tout ce
qui l'avait tour  tour tonn, amus, pouvant. Quelle diffrence
avec les voix mystrieuses, discrtes ou imposantes de la fort! Une
faible brise s'leva avec l'aube et fit frissonner mlodieusement la
cime des arbres. Celle du chne semblait dire:

--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi.

Tous les arbres parlent, lui avait dit la Catiche.

--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manire de
gmir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent,  ce que
prtend cette sorcire. Elle ment: les arbres se plaignent ou se
rjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne
pense qu'au mal!

Emmi fut aux coupes  l'heure dite et y travailla tout l't et tout
l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son
chne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de
Cernas et revenait  son gte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et
restait mince et lger, mais se tenait trs-proprement et avait une
jolie petite mine veille et aimable qui plaisait  tout le monde. Le
pre Vincent lui apprenait  lire et  compter. On faisait cas de
son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, et souhait le
retenir auprs d'elle pour lui faire honneur et profit, car il tait
de bon conseil et paraissait s'entendre  tout.

Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en tait venu  y voir,  y
entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans
les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la rgion des pins, o
la neige amoncele dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes
belles formes blanches mollement couches, qui, parfois balances par
la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystrieusement. Le
plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un
respect ml de frayeur. Il et craint de dire un mot, de faire un
mouvement qui et rveill ces belles fes de la nuit et du silence.
Dans la demi-obscurit des nuits claires o les toiles scintillaient
comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir
les formes de ces tres fantastiques, les plis de leurs robes, les
ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dgel,
elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber
des branches avec un bruit frais et lger, comme si, en touchant
la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple lan pour
s'envoler ailleurs.

Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour
boire, mais avec prcaution, pour ne pas abmer l'difice de cristal
que formait sa petite chute. Il aimait  regarder le long des chemins
de la fort les girandoles du givre et les stalactites irises par le
soleil levant.

Il y avait des soirs o l'architecture transparente des arbres privs
de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le
fond nacr des nuages clairs par la lune. Et, l't, quelles chaudes
rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la
guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits
dans les nids. Il s'tait fabriqu un arc et des flches et s'tait
rendu trs-adroit  tuer les rats et les vipres. Il pargnait les
belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grce sur
la mousse, et les charmants cureuils, qui ne vivent que des amandes
du pin, si adroitement extraites par eux de leur cne.

Il avait si bien protg les nombreux habitants de son vieux chne que
tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il
s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauv sa
niche et disant tout exprs pour lui ses plus beaux airs. Il ne
permettait pas aux fourmis de s'tablir dans son voisinage; mais
il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les
insectes rongeurs qui le dtriorent. Il chassait les chenilles du
feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grce devant lui.
Tous les dimanches, il faisait  son cher arbre une toilette complte,
et en vrit jamais le chne ne s'tait si bien port et n'avait tal
une si riche et si frache verdure. Emmi ramassait les glands les plus
sains et allait les semer sur la lande voisine o il soignait leur
premire enfance en empchant la bruyre et la cuscute de les
touffer.

Il avait pris les livres en amiti et n'en voulait plus dtruire pour
sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se
coucher sur le flanc comme des chiens fatigus, et tout  coup, au
bruit d'une feuille sche qui se dtache, bondir avec une grce
comique, et s'arrter court, comme pour rflchir aprs avoir cd 
la peur. Si, en se promenant par les chaudes journes, il se sentait
le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu,
et, choisissant son gte, il entendait les ramiers le bercer de leurs
grasseyements monotones et caressants; mais il tait dlicat pour son
coucher et ne dormait tout  fait bien que dans son chne.

Il fallut pourtant quitter cette chre fort quand la coupe fut
termine et enleve. Emmi suivit le pre Vincent, qui s'en allait 
cinq lieues de l, du ct d'Oursines, pour entreprendre une autre
coupe dans une autre proprit.

Depuis le jour de la foire, Emmi n'tait pas retourn dans ce vilain
endroit et n'avait pas aperu la Catiche. tait-elle morte, tait-elle
en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants
disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont
devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette.

Emmi tait trs-bon. Il n'avait pas oubli le temps de solitude
absolue o, la croyant idiote et misrable, il l'avait vue chaque
semaine au pied de son chne lui apportant le pain dont il tait priv
et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au
pre Vincent le dsir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils
s'arrtrent  Oursines pour en demander. C'tait jour de fte dans
cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les
pots. Deux femmes dcoiffes, et les cheveux au vent se battaient
devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitt
que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolrent comme une
bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les
habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermrent. La volaille
effarouche se cacha dans les buissons.

--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs bats, dit le pre
Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout
droit.

Ils y frapprent plusieurs fois sans qu'on leur rpondt. Enfin une
voix casse cria d'entrer, et ils poussrent la porte. La Catiche,
ple, maigre, effrayante, tait assise sur une grande chaise auprs
du feu, ses mains dessches colles sur les genoux. En reconnaissant
Emmi, elle eut une expression de joie.

--Enfin, dit-elle, te voil, et je peux mourir tranquille!

Elle leur expliqua qu'elle tait paralytique et que ses voisines
venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger 
ses heures.

--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est
mon pauvre argent qui est l, sous cette pierre o je pose mes pieds.
Cet argent, je le destine  Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a
sauve de la prison au moment o je voulais le vendre  de mauvaises
gens; mais, sitt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout
et trouveront mon trsor: c'est cela qui m'empche de dormir et de me
faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et
l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te
l'avais-je pas promis? Si je reviens  la sant, tu me le rapporteras;
tu es honnte, je te connais. Il sera toujours  toi, mais j'aurai le
plaisir de le voir et de le compter jusqu' ma dernire heure.

Emmi refusa d'abord. C'tait de l'argent vol qui lui rpugnait; mais
le pre Vincent offrit  la Catiche de s'en charger pour le lui rendre
 sa premire rclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle
venait  mourir sans le rclamer. Le pre Vincent tait connu dans
tout le pays pour un homme juste qui avait honntement amass du bien,
et la Catiche, qui rdait partout et entendait tout, n'tait pas sans
savoir qu'on devait se fier  lui. Elle le pria de bien fermer les
huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne
pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien
plus qu'elle n'avait montr la premire fois  Emmi. Il y avait cinq
bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut
garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses
voisins et se faire enterrer.

Et, comme Emmi regardait ce trsor avec ddain:

--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misre est un
mchant mal. Si je n'tais pas ne dans ce mal, je n'aurais pas fait
ce que j'ai fait.

--Si vous vous en repentez, lui dit le pre Vincent, Dieu vous le
pardonnera.

--Je m'en repens, rpondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce
que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me dplaisent
autant que je leur dplais. Je pense  cette heure que j'aurais mieux
fait de vivre autrement.

Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le pre Vincent dans son
nouveau travail. Il regretta bien un peu sa fort de Cernas, mais il
avait l'ide du devoir et fit le sien fidlement. Au bout de huit
jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa
bire sur une petite charrette trane par un ne. Emmi la suivit
jusqu' la paroisse, qui tait distante d'un quart de lieue, et
assista  son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle tait
au pillage et qu'on se battait  qui aurait ses nippes. Il ne se
repentit plus d'avoir soustrait  ces mauvaises gens le trsor de la
vieille.

Quand il fut de retour  la coupe, le pre Vincent lui dit:

--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-l. Tu n'en saurais pas tirer
parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agres pour tuteur, je
le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu' ta
majorit.

--Faites-en ce qu'il vous plaira, rpondit Emmi; je m'en rapporte
 vous. Pourtant, si c'est de l'argent vol, comme la vieille s'en
vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?

--Le rendre  qui? 'a t vol sou par sou, puisque cette femme
obtenait la charit en trompant le monde et en chipant de et del on
ne sait  qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne
songe plus  rclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour
ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche tait une champie, elle
n'avait pas de famille, elle n'a pas laiss d'hritier; elle te donne
son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal,
mais au contraire parce que tu lui as pardonn celui qu'elle voulait
te faire. J'estime donc que c'est pour toi un hritage bien acquis, et
qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa
vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu
as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je
le crois, un vrai bon sujet, tu continueras  travailler de tout ton
coeur, comme si tu n'avais rien.

--Je ferai comme vous me conseillez, rpondit Emmi. Je ne demande qu'
rester avec vous et  suivre vos commandements.

Le brave garon n'eut point  se repentir de la confiance et de
l'amiti qu'il sentait pour son matre. Celui-ci le regarda toujours
comme son fils et le traita en bon pre. Quand Emmi fut en ge
d'homme, il pousa une des petites-filles du vieux bcheron, et, comme
il n'avait pas touch  son capital, que les intrts de chaque anne
avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-l. Sa
femme tait jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans
tout le pays, de ce jeune mnage, et, comme Emmi avait acquis quelque
savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le
propritaire de la fort de Cernas le choisit pour son garde gnral
et lui fit btir une jolie maison dans le plus bel endroit de la
vieille futaie, tout auprs du chne parlant.

La prdiction du pre Vincent s'tait facilement ralise. Emmi tait
devenu trop grand pour occuper son ancien gte, et le chne avait
refait tant d'corce, que la logette s'tait presque referme. Quand
Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientt se fermer tout 
fait, il crivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre,
son nom, la date de son sjour dans l'arbre et les principales
circonstances de son histoire, avec cette prire  la fin: Feu du
ciel et vent de la montagne, pargnez mon ami le vieux chne. Faites
qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants
aussi. Vieux chne qui m'as parl, dis-leur aussi quelquefois une
bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aim.

Emmi jeta cette plaque crite dans le creux o il avait longtemps
dormi et song.

La fente s'est referme tout  fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre
vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus
d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais
l'histoire d'Emmi s'est rpandue, et, grce au bon souvenir que
l'homme a laiss, le chne est toujours respect et bni.




LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE



PREMIRE PARTIE


LE CHIEN


A GABRIELLE SAND


Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prtait
souvent  rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier
et ne paraissait nullement contrari quand les enfants l'appelaient
Mdor ou Azor.

C'tait un homme trs-bon, trs-doux, un peu froid de manires, mais
trs-estim pour la droiture et l'amnit de son caractre. Rien en
lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous tonna-t-il
beaucoup, un jour o son chien avait fait une sottise au milieu du
dner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton
froid et en le regardant fixement, cette trange mercuriale:

--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que
vous cessiez d'tre chien. Je l'ai t, moi qui vous parle, et il
m'est arriv quelquefois d'tre entran par la gourmandise, au point
de m'emparer d'un mets qui ne m'tait pas destin; mais je n'avais pas
comme vous l'ge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je
n'ai jamais cass l'assiette.

Le chien couta ce discours avec une attention soumise; puis il fit
entendre un billement mlancolique, ce qui, au dire de son matre,
n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; aprs
quoi, il se coucha, le museau allong sur ses pattes de devant, et
parut plong dans de pnibles rflexions.

Nous crmes d'abord que, faisant allusion  son nom, notre voisin
avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais
son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous
demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antrieures.

--Aucun! fut la rponse gnrale.

M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant
tous incrdules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer
pour remettre une lettre et qui n'tait nullement au courant de la
conversation.

--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez
t avant d'tre homme?

Sylvain tait un esprit railleur et sceptique.

--Monsieur, rpondit-il sans se dconcerter, depuis que je suis homme
j'ai toujours t cocher: il est bien probable qu'avant d'tre cocher,
j'ai t cheval!

--Bien rpondu! s'cria-t-on.

Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.

--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien
probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il
ne sera plus cocher, il deviendra matre.

--Et il battra ses gens, rpondit un de nous, comme, tant cocher, il
aura battu ses chevaux.

--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne
bat jamais ses chevaux, de mme que je ne bats jamais mon chien. Si
Sylvain tait brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et
ne serait pas destin  devenir matre. Si je battais mon chien, je
prendrais le chemin de redevenir chien aprs ma mort.

On trouva la thorie ingnieuse, et on pressa le voisin de la
dvelopper.

--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots.
L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la
matire organique qu'il revt a les siennes. On prtend que l'esprit
et le corps ont souvent des tendances opposes; je le nie, du moins
je prtends que ces tendances arrivent toujours, aprs un combat
quelconque,  se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le
thtre de cette lutte  reculer ou  avancer dans l'chelle des
tres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est
pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas
si indpendante que l'on dit. L'tre est un; chez lui, les besoins
rpondent aux aspirations, et rciproquement. Il y a une loi plus
forte que ces deux lois, un troisime terme qui concilie l'antithse
tablie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie gnrale, et
cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrire confirment
la vrit de la marche ascendante. Tout tre prouve donc  son insu
le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval,
tous les animaux que l'homme a associs de prs  sa vie l'prouvent
plus sciemment que les btes qui vivent en libert. Voyez le chien!
cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux.
Il cherche sans cesse  s'identifier  moi; il aime ma cuisine, mon
fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je
le lui permettais; il entend ma voix, il la connat, il comprend ma
parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous
pouvez observer le mouvement de ses oreilles.

--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous
prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le
dveloppement de votre ide reste pour lui un mystre impntrable.

--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient
d'avoir commis une faute, et  chaque instant il me demande du regard
si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant
qui ne parle pas encore.

--Il vous plat de supposer tout cela, parce que vous avez de
l'imagination.

--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mmoire.

--Ah! voil! s'cria-t-on autour de nous. Il prtend se souvenir!
Alors qu'il raconte ses existences antrieures, vite! nous coutons.

--Ce serait, rpondit M. Lechien, une interminable histoire, et des
plus confuses, car je n'ai pas la prtention de me souvenir de
tout, du commencement du monde jusqu' aujourd'hui. La mort a cela
d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle
qui lui succde. Elle tend un nuage pais o le _moi_ s'vanouit pour
se transformer sans que nous ayons conscience de l'opration. Moi qui,
par exception,  ce qu'il parait, ai conserv un peu la mmoire du
pass, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans
mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'chelle de
progression rgulirement, sans franchir quelques degrs, ni si j'ai
recommenc plusieurs fois les diverses stations de ma mtempsycose.
Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images
vives et soudaines qui me font apparatre certains milieux traverss
par moi  une poque qu'il m'est impossible de dterminer, et alors
je retrouve les motions et les sensations que j'ai prouves dans ce
temps-l. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivire
o j'ai t poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite
peut-tre, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et
mon ardeur incessante  remonter les courants. Je ressens encore
l'impression dlicieuse du soleil traant des filets dlis ou des
arabesques de diamants mobiles sur les flots briss. Il y avait...
je ne sais o!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une
cascade charmante o la lune se jouait en fuses d'argent. Je passais
l des heures entires  lutter contre le flot qui me repoussait. Le
jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'meraude qui
voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse
adresse, me faisant de cette chasse un jeu foltre plutt qu'une
satisfaction de voracit. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues
m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir
m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement
et de la libert me reportait toujours vers les eaux libres et
rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me
reposer, ah! c'tait une ivresse! Je me suis rappel ce bon temps
l'autre jour en me baignant dans votre rivire, et  prsent je ne
l'oublierai plus!

--Encore, encore! s'crirent les enfants, qui coutaient de toutes
leurs oreilles. Avez-vous t grenouille, lzard, papillon?

--Lzard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je
m'en souviens  merveille. J'tais fleur, une jolie fleur blanche
dlicatement dcoupe, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse
pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours
soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais
me secouait sans cesse. Le dsir est une puissance dont on ne connat
pas la limite. Un matin, je me dtachai de ma tige, je flottai
soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'tais libre et vivant. Les
papillons ne sont que des fleurs envoles un jour de fte o la nature
tait en veine d'invention et de fcondit.

--Trs-joli, lui dis-je, mais c'est de la posie!

--Ne l'empchez pas d'en faire, s'crirent les jeunes gens; il nous
amuse!

Et, s'adressant  lui:

--Pouvez-vous nous dire  quoi vous songiez quand vous tiez une
pierre?

--Une pierre est une chose et ne pense pas, rpondit-il; je ne me
rappelle pas mon existence minrale; pourtant, je l'ai subie comme
vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit
tout  fait inerte. Je ne m'tends jamais sur une roche sans ressentir
 son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques
rapports que j'ai d avoir avec elle. Toute chose est un lment de
transformation. La plus grossire a encore sa vitalit latente dont
les sourdes pulsations appellent la lumire et le mouvement: l'homme
dsire, l'animal et la plante aspirent, le minral attend. Mais, pour
me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je
vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous
dire comment j'ai vcu, c'est--dire agi et pens la dernire fois que
j'ai t chien. Ne vous attendez pas  des aventures dramatiques, 
des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractre personnel.
C'est une tude de caractre que je vais vous communiquer.

On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence,
et l'trange narrateur parla ainsi:

--J'tais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me
rappelle ni ma mre, dont je fus spar trs-jeune, ni la cruelle
opration qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva
beau ainsi mutil, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus
loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien,
joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me
faire fte, m'appelaient _lapin blanc_, j'tais enchant. J'aimais
 prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux
bourbeuses o la chaleur me portait  me plonger, j'en sortais tout
terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui
m'humiliait beaucoup. Le dplaisir que j'en prouvai mainte fois
m'amena  faire une distinction assez juste des couleurs.

La premire personne qui s'occupa de mon ducation morale fut une
vieille dame qui avait ses ides. Elle ne tenait pas  ce que je fusse
ce qu'on appelle dress. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de
rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait
pas ces choses sans tre battu. Je comprenais trs-bien ce mot-l,
car le domestique me battait quelquefois  l'insu de sa matresse.
J'appris donc de bonne heure que j'tais protg, et qu'en me
rfugiant auprs d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des
encouragements. J'tais jeune et j'tais fou. J'aimais  tirer  moi
et  ronger les btons. C'est une rage que j'ai conserve pendant
toute ma vie de chien et qui tenait  ma race,  la force de ma
mchoire et  l'ouverture norme de ma gueule. videmment la nature
avait fait de moi un dvorant. Instruit  respecter les poules et les
canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dpenser
la force de mon organisme. Enfant comme je l'tais, je faisais grand
mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs
des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me
corriger, ma matresse l'en empchait, et, me prenant  part, elle me
parlait trs-srieusement. Elle me rptait  plusieurs reprises, en
me tenant la tte et en me regardant bien dans les yeux:

--Ce que vous avez fait est mal, trs-mal, on ne peut plus mal!

Alors, elle plaait un bton devant moi et me dfendait d'y toucher.
Quand j'avais obi, elle disait:

--C'est bien, trs-bien, vous tes un bon chien.

Il n'en fallut pas davantage pour faire clore en moi ce trsor
inapprciable de la conscience que l'ducation communique au chien
quand il est bien dou et qu'on ne l'a pas dgrad par les coups et
les injures.

J'acquis donc ainsi trs-jeune le sentiment de la dignit, sans
lequel la vritable intelligence ne se rvle ni  l'animal, ni
 l'homme. Celui qui n'obit qu' la crainte ne saura jamais se
commander  lui-mme.

J'avais dix-huit mois, et j'tais dans toute la fleur de la jeunesse
et de ma beaut, quand ma matresse changea de rsidence et m'amena
 la campagne qu'elle devait dsormais habiter avec sa famille. Il y
avait un grand parc, et je connus les ivresses de la libert. Ds que
je vis le fils de la vieille dame, je compris,  la manire dont ils
s'embrassrent et  l'accueil qu'il me fit, que c'tait l le matre
de la maison, et que je devais me mettre  ses ordres. Ds le premier
jour, j'embotai le pas derrire lui d'un air si raisonnable et si
convaincu, qu'il me prit en amiti, me caressa et me fit coucher dans
son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se
ft volontiers passe de moi; mais j'obtins grce devant elle par ma
sobrit, ma discrtion et ma propret. On pouvait me laisser seul en
compagnie des plats les plus allchants; il m'arriva bien rarement
d'y goter du bout de la langue. Outre que je n'tais pas gourmand et
n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la proprit.
On m'avait dit, car on me parlait comme  une personne:

--Voici ton assiette, ton cuelle  eau, ton coussin et ton tapis.

Je savais que ces choses taient  moi, et il n'et pas fait bon me
les disputer; mais jamais je ne songeai  empiter sur le bien des
autres.

J'avais aussi une qualit qu'on apprciait beaucoup. Jamais je ne
mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands,
et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couch sur le
charbon ou m'tre roul sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe
blanche, on pouvait tre sr que je ne m'tais souill  aucune chose
malpropre.

Je montrai aussi une qualit dont on me tint compte. Je n'aboyai
jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et
une injure. J'tais trop intelligent pour ne pas comprendre que les
personnes salues et accueillies par mes matres devaient tre reues
poliment par moi, et, quant aux dmonstrations de tendresse et de joie
qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y tais fort attentif.
Ds lors, je lui tmoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais
mieux encore, je guettais le rveil de ces htes aims, pour leur
faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi
avec courtoisie jusqu' ce que mes matres vinssent me remplacer. On
me sut toujours gr de cette notion d'hospitalit que personne n'et
song  m'enseigner et que je trouvai tout seul.

Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus vritablement
heureux. A la premire naissance, on fut un peu inquiet de la
curiosit avec laquelle je flairais le bb. J'tais encore imptueux
et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma
vieille matresse prit l'enfant sur ses genoux en disant:

--Il faut faire la morale  Fadet; ne craignez rien, il comprend ce
qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce
qu'il y a de plus prcieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y
doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet,
n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant.

Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur.

J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes
manires  baiser aussi cette chre crature. La grand'mre approcha
de moi sa petite main en me disant encore:

--Bien doucement, Fadet, bien doucement!

Je lchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus
me dfendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si
dlicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu
plus tard, obtins son premier sourire.

Un autre enfant vint deux ans aprs, c'taient alors deux petites
filles. L'ane me chrissait dj. La seconde fit de mme, et on
me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents
craignaient un peu ma ptulance, mais la grand'mre m'honorait d'une
confiance que j'avais  coeur de mriter. Elle me rptait de temps en
temps:

--Bien doucement, Fadet, bien doucement!

Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche  m'adresser. Jamais, dans
mes plus grandes gaiets, je ne mordillai leurs mains jusqu' les
rougir, jamais je ne dchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes
pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune ge,
elles abusrent souvent de ma bont, jusqu' me faire souffrir. Je
compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fchai
jamais. Elles imaginrent un jour de m'atteler  leur petite voiture
de jardinage et d'y mettre leurs poupes! Je me laissai harnacher et
atteler, Dieu sait comme, et je tranai raisonnablement la voiture et
les poupes aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu
de vanit dans mon fait parce que les domestiques taient merveills
de ma docilit.

--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval!

Et toute la journe les petites filles m'appelrent cheval blanc, ce
qui, je dois le confesser, me flatta infiniment.

On me sut d'autant plus de gr de ma raison et de ma douceur avec
les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des
autres. Quelque amiti que j'eusse pour mon matre, je lui prouvai une
fois combien j'avais  coeur de conserver ma dignit. J'avais commis
une faute contre la propret par paresse de sortir, et il me menaa de
son fouet. Je me rvoltai et m'lanai au-devant des coups en montrant
les dents. Il tait philosophe, il n'insista pas pour me punir, et,
comme quelqu'un lui disait qu'il n'et pas d me pardonner cette
rvolte, qu'un chien rebelle doit tre rou de coups, il rpondit:

--Non! Je le connais, il est intrpide et entt au combat, il ne
cderait pas; je serais forc de le tuer, et le plus puni serait moi.

Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus.

J'ai pass une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison
bnie. Tous m'aimaient, les serviteurs taient doux et pleins d'gards
pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les
choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes matres avaient
rellement de l'estime pour mon caractre et dclaraient que mon
affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune
passion basse. J'aimais leur socit, et, devenu vieux, moins
dmonstratif par consquent, je leur tmoignais mon amiti en dormant
 leurs pieds ou  leur porte quand ils avaient oubli de me l'ouvrir.
J'tais d'une discrtion et d'un savoir-vivre irrprochables, bien que
trs-indpendant et nullement surveill. Jamais je ne grattai  une
porte, jamais je ne fis entendre de gmissements importuns. Quand je
sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne.
Chaque soir, mon matre m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un
peu  y songer, je me plantais prs de lui en le regardant, mais sans
le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions.

La seule chose que j'aie  me reprocher dans mon existence canine,
c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. tait-ce
pressentiment de ma prochaine sparation d'espce, tait-ce crainte de
retarder ma promotion  un grade plus lev, qui me faisait har leurs
grossirets et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien
dans leur socit, avais-je l'orgueil du mpris pour leur infriorit
intellectuelle et morale? Je les ai rellement houspills toute ma
vie, et on dclara souvent que j'tais terriblement mchant avec mes
semblables. Pourtant je dois dire  ma dcharge que je ne fis jamais
de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux
plus forts avec une audace hroque. Je revenais harass, couvert de
blessures, et,  peine guri, je recommenais.

J'tais ainsi avec ceux qui ne m'taient pas prsents.

Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un
discours srieux en m'engageant  la politesse et en me rappelant
les devoirs de l'hospitalit. On me disait son nom, on approchait sa
figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de
bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-mme. Alors,
c'tait fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni mme de
provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du
berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amiti et qui me
dfendait contre les chiens ameuts contre moi, je ne me liai jamais
avec aucun animal de mon espce. Je les trouvais tous trop infrieurs
 moi, mme les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants
qui avaient t forcs par les chtiments  matriser leurs instincts.
Moi qu'on avait toujours raisonn avec douceur, si j'tais, comme eux,
esclave de mes passions  certains gards o je n'avais  risquer que
moi-mme, j'tais obissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me
plaisait d'tre ainsi et que j'eusse rougi d'tre autrement.

Une seule fois je parus ingrat, et j'prouvai un grand chagrin. Une
maladie pidmique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant
les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de
rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand
soin de moi, mais qui, proccup pour lui-mme, ne s'effora pas de
me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le dsespoir,
cette maison dserte par un froid rigoureux tait pour moi comme un
tombeau. Je n'ai jamais t gros mangeur, mais je perdis compltement
l'apptit et je devins si maigre, que l'on et pu voir  travers
mes ctes. Enfin, aprs un temps qui me parut bien long, ma vieille
matresse revint pour prparer le retour de la famille, et je ne
compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les
enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui
faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et
m'appela en m'invitant  me chauffer; puis elle se mit  crire pour
donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi:

--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante;
allez me chercher du pain et de la soupe.

Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle
me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle et d me dire que les
enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur pre. Elle
n'y songea pas, et s'loigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle
n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours
aprs, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis
aux enfants surtout lui prouvrent bien que j'avais le coeur fidle et
sensible.

Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena
dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se
disputrent d'abord, mais que l'ane cda  sa soeur en disant
qu'elle prfrait un vieux ami comme moi  toutes les nouvelles
connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa foltre enfance
gaya mon hiver. Elle tait nerveuse et tyrannique, elle me mordait
cruellement les oreilles. Je criais et ne me fchais pas, elle tait
si gracieuse dans ses imptueux bats! Elle me forait  courir et 
bondir avec elle. Mais ma grande affection tait, en somme, pour la
petite fille qui me prfrait  Lisette et qui me parlait raison,
sentiment et moralit, comme avait fait sa grand'mre.

Je n'ai pas souvenir de mes dernires annes et de ma mort. Je crois
que je m'teignis doucement au milieu des soins et des encouragements.
On avait certainement compris que je mritais d'tre homme, puisqu'on
avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore
pourtant si mon esprit franchit d'emble cet abme. J'ignore la forme
et l'poque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas
recommenc l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter
me parat dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les ides que je
vois aujourd'hui ne diffrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et
observ tant chien...

Le srieux avec lequel notre voisin avait parl nous avait forcs
de l'couter avec attention et dfrence. Il nous avait tonns et
intresss. Nous le primes de nous raconter quelque autre de ses
existences.

--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tcherai de rassembler
mes souvenirs, et peut-tre plus tard vous ferai-je le rcit d'une
autre phase de ma vie antrieure.




DEUXIME PARTIE




LA FLEUR SACRE


A AURORE SAND

Quelques jours aprs que M. Lechien nous eut racont son histoire,
nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait
beaucoup voyag en Asie, et qui parlait volontiers des choses
intressantes et curieuses qu'il avait vues.

Comme il nous disait la manire dont on chasse les lphants dans le
Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tu lui-mme un de
ces animaux.

--Jamais! rpondit sir William. Je ne me le serais point pardonn.
L'lphant m'a toujours paru si prs de l'homme par l'intelligence et
le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrire d'une
me en voie de transformation.

--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vcu dans l'Inde,
vous devez partager les ides de migration des mes que monsieur nous
exposait l'autre jour d'une manire plus ingnieuse que scientifique.

--La science est la science, rpondit l'Anglais. Je la respecte
infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher
affirmativement ou ngativement la question des mes, elle sort de son
domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits
palpables, d'o elle conclut  des lois existantes. Au del, elle
n'a plus de certitude. Le foyer d'mission de ces lois chappe  ses
investigations, et je trouve qu'il est galement contraire  la
vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou
la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa
dmonstration spciale, le savant est libre de croire ou de ne pas
croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes
de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les
hypothses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils
respectent ce que la science a vrifi dans l'ordre des faits; mais l
o la science est impuissante  nous clairer, nous sommes tous libres
de donner aux faits ce que vous appelez une interprtation ingnieuse,
ce qui, selon moi, signifie une explication idaliste fonde sur la
dduction, la logique et le sentiment du juste dans l'quilibre et
l'ordonnance de l'univers.

--Ainsi, reprit celui qui avait interpell sir William, vous tes
bouddhiste?

--D'une certaine faon, rpondit l'Anglais; mais nous pourrions
trouver un sujet de conversation plus rcratif pour les enfants qui
nous coutent.

--Moi, dit une des petites filles, cela m'intresse et me plat.
Pourriez-vous me dire ce que j'ai t avant d'tre une petite fille?

--Vous avez t un petit ange, rpondit sir William.

--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai t tout
bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le
temps o je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.

--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de
souvenir. Chacun de nous a une prfrence pour un animal quelconque et
se sent port  s'identifier  ses impressions comme s'il les avait
dj ressenties pour son propre compte.

--Quel est votre animal de prdilection? lui demandai-je.

--Tant que j'ai t Anglais, rpondit-il, j'ai mis le cheval au
premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'lphant
au-dessus de tout.

--Mais, dit un jeune garon, est-ce que l'lphant n'est pas
trs-laid?

--Oui, selon nos ides sur l'esthtique. Nous prenons pour type du
quadrupde le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la
proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type
humain comme type suprme de cette harmonie; mais, quand on quitte les
rgions tempres et qu'on se trouve en face d'une nature exubrante,
le got change, les yeux s'attachent  d'autres lignes, l'esprit se
reporte  un ordre de cration antrieure plus grandiose, et le ct
fruste de cette cration ne choque plus nos regards et nos penses.
L'Indien, noir, petit, grle, ne donne pas l'ide d'un roi de la
cration. L'Anglais, rouge et massif, parat l plus imposant que
chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de
roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacs comme de
vulgaires dtails dans l'ensemble du tableau que prsente la nature
environnante. Le sens artiste prouve le besoin de formes suprieures
 celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les tres
capables de se dvelopper firement sous cet ardent soleil qui tiole
la race humaine. L o les roches sont formidables, les vgtaux
effrayants d'aspect, les dserts inaccessibles, le pouvoir humain
perd son prestige, et le monstre surgit  nos yeux comme la suprme
combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants
de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait
dans la reproduction idalise des formes monstrueuses. Le buste de
l'lphant tait le couronnement principal de leurs parthnons. Leurs
dieux taient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante,
surmonte de tours d'une hauteur dmesure, semblait chercher le beau
dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont t l'idal des
peuples de l'Occident. Ne vous tonnez donc pas de m'entendre dire
qu'aprs avoir trouv cet art barbare et ces types effrayants, je m'y
suis habitu au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts
froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt 
idaliser l'lphant. Son culte est partout dans le pass, sous une
forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une varit
d'intentions surprenante, car, selon la pense de l'artiste, il
reprsente la force menaante ou la bnigne douceur de la divinit
qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait t jamais, quoi qu'en aient
dit les anciens voyageurs, ador personnellement comme un dieu; mais
il a t, il est encore regard comme un symbole et un palladium.
L'lphant blanc des temples de Siam est toujours considr comme un
animal sacr.

--Parlez-nous de cet lphant blanc, s'crirent tous les enfants.
Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu?

--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des ftes triomphales
qu'il semblait prsider, il m'est arriv une chose singulire.

--Quoi? reprirent les enfants.

--Une chose que j'hsite  vous dire,--non pas que je craigne la
raillerie en un sujet si grave, mais en vrit je crains de ne pas
vous convaincre de ma sincrit et d'tre accus d'improviser un roman
pour rivaliser avec l'difiante et srieuse histoire de M. Lechien.

--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous
couterons bien sagement.

--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arriv. En
contemplant la majest de l'lphant sacr marchant d'un pas mesur au
son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que
les Indiens, qui semblaient tre bien rellement les esclaves de ce
monarque, balanaient au-dessus de sa tte des parasols rouge et or,
j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pense dans son oeil
tranquille, et tout  coup il m'a sembl qu'une srie d'existences
passes, insaisissables  la mmoire de l'homme, venait de rentrer
dans la mienne.

--Comment! vous croyez...?

--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbs
parce qu'ils se souviennent. O serait l'erreur de la Providence?
L'homme oublie, parce qu'il a trop  faire pour que le souvenir lui
soit bon. Il termine la srie des animaux contemplatifs, il pense
rellement et cesse de rver. A peine n, il devient la proie de la
loi du progrs, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe
avec les images du pass pour se porter tout entier vers la conception
de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destine ne serait pas juste,
si elle ne lui retirait pas la facult de regarder en arrire et de
perdre son nergie dans de vains regrets et de striles comparaisons.

--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs;
il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez
prouv le phnomne que j'ai subi plusieurs fois.

--J'y consens, rpondit sir William, car j'avoue que votre exemple et
vos affirmations m'branlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un
simple rve qui s'est empar de moi pendant la crmonie que prsidait
l'lphant sacr, il a t si prcis et si frappant, que je n'en
ai pas oubli la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais t
lphant, lphant blanc, qui plus est, lphant sacr par consquent,
et je revoyais mon existence entire  partir de ma premire enfance
dans les jungles et les forts de la presqu'le de Malacca.

C'est dans ce pays, alors si peu connu des Europens, que se
reportent mes premiers souvenirs,  une poque qui doit remonter aux
temps les plus florissants de l'tablissement du bouddhisme, longtemps
avant la domination europenne. Je vivais dans ce dsert trange, dans
cette _Chersonse d'or_ des anciens, une presqu'le de trois cent
soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce
n'est,  vrai dire, qu'une chane de montagnes projete sur la mer
et couronne de forts. Ces montagnes ne sont pas trs-hautes. La
principale, le mont Ophir, n'gale pas le puy de Dme; mais, par leur
situation isole entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants
sont parfois inaccessibles  l'homme. Les habitants des ctes, Malais
et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharne aux
animaux sauvages, et vous avez  bas prix l'ivoire et les autres
produits si facilement exports de ces rgions redoutables. Pourtant,
l'homme n'y est pas encore partout le matre et il ne l'tait pas du
tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur
les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur,
rafrachi par l'lvation du sol et la brise de mer. Qu'elle tait
belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'les vertes comme
l'meraude et d'cueils blancs comme l'albtre, sur le bleu sombre
des flots! Quel horizon s'ouvrait  nos regards quand, du haut de nos
sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous cts l'horizon sans
limites! Dans la saison des pluies, nous savourions,  l'abri des
arbres gants, la chaude humidit du feuillage. C'tait la saison
douce o le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine
quitude. Les plantes vigoureuses,  peine abattues par l't torride,
semblaient partager notre bien-tre et se retremper  la source de la
vie. Les belles lianes de diverses espces poussaient leurs festons
prodigieux et les enlaaient aux branches des cinnamomes et des
gardnias en fleurs. Nous dormions  l'ombre parfume des mangliers,
des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de
plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal
apptit. Nous mprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions
pas aux tigres d'approcher de nos pturages. Les antilopes, les oryx,
les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables
venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider  notre
toilette. Le _nocariam_ l'oiseau gant, peut-tre disparu aujourd'hui,
s'approchait de nous sans crainte pour partager nos rcoltes.

Nous vivions seuls, ma mre et moi, ne nous mlant pas aux troupes
nombreuses des lphants vulgaires, plus petits et d'un pelage
diffrent du ntre. tions-nous d'une race diffrente? Je ne l'ai
jamais su. L'lphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une
anomalie, et les Indiens le considrent comme une incarnation divine.
Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue
cesse de vivre, on lui rend les mmes honneurs funraires qu'aux rois,
et souvent de longues annes s'coulent avant qu'on lui trouve un
successeur.

Notre haute taille effrayait-elle les autres lphants? Nous tions
de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun
troupeau sous les ordres d'un guide de leur espce. On ne nous
disputait aucune place, et nous nous transportions d'une rgion 
l'autre, changeant de climat sur cette arte de montagnes, selon
notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous prfrions
la srnit des sommets ombrags aux sombres embches de la jungle
peuple de serpents monstrueux, hrisse de cactus et d'autres plantes
pineuses o vivent des insectes irritants. En cherchant la canne 
sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrtions
quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les paltuviers des rivages;
mais ma mre, dfiante, semblait deviner que nos robes blanches
pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite  la
rgion des arquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantes
au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus
pur leurs ventails majestueux et leurs palmes de cinq mtres de
longueur.

Ma noble mre me chrissait, me menait partout avec elle et ne vivait
que pour moi. Elle m'enseignait  adorer le soleil et  m'agenouiller
chaque matin  son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche
et satine, comme pour saluer le pre et le roi de la terre; en ces
moments-l, l'aube pourpre teignait de rose mon fin pelage, et
ma mre me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes
penses, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence.
Jours heureux, trop tt envols! Un matin, la soif nous fora de
descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont
en bonds rapides ou gracieux se dverser dans la mer; c'tait vers la
fin de la saison sche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne
distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous
fallut gagner le pied de la jungle o le torrent avait form une suite
de petits lacs, ples diamants sems dans la verdure glauque des
nopals. Tout  coup nous sommes surpris par des cris tranges, et des
tres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se prcipitent sur
nous. Ces hommes bronzs qui ressemblaient  des singes ne me firent
point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous
qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'tions pas en danger de mort. Nos
robes blanches inspiraient le respect, mme  ces Malais farouches et
cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se
servir de leurs armes. Ma mre les repoussa d'abord firement et sans
colre, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils
jugrent qu'en raison de mon jeune ge, ils pourraient facilement
s'emparer de moi et ils essayrent de jeter des lassos autour de
mes jambes; ma mre se plaa entre eux et moi, et fit une dfense
dsespre. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir,
lui lancrent une grle de javelots qui s'enfoncrent dans ses vastes
flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de
sang.

Je voulais la dfendre et la venger, elle m'en empcha, me tint de
force derrire elle, et, prsentant le flanc comme un rempart pour me
couvrir, immobile de douleur et stoquement muette pour faire croire
que sa vie tait  l'preuve de ces flches mortelles, elle resta l,
crible de traits, jusqu' ce que, le coeur transperc cessant de
battre, elle s'affaisst comme une montagne. La terre rsonna sous
son poids. Les assassins s'lancrent pour me garrotter, et je ne
fis aucune rsistance. Stupfait devant le cadavre de ma mre, ne
comprenant rien  la mort, je la caressais en gmissant, en la
suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus,
mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux teints. On me
jeta une natte paisse sur la tte, je ne vis plus rien, mes quatre
jambes taient prises dans quatre cordes de cuir d'lan. Je ne voulais
plus rien savoir, je ne me dbattais pas, je pleurais, je sentais ma
mre prs de moi, je ne voulais pas m'loigner d'elle, je me couchai.
On m'emmena je ne sais comment et je ne sais o. Je crois qu'on attela
tous les chevaux pour me traner sur le sable en pente du rivage
jusqu' une sorte de fosse o on me laissa seul.

Je ne me rappelle pas combien de temps je restai l, priv de
nourriture, dvor par la soif et par les mouches avides de mon sang.
J'tais dj fort, j'aurais pu dmolir cette cave avec mes pieds de
devant et me frayer un sentier, comme ma mre m'avait enseign  le
faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser.
Sans connatre la mort, je hassais l'existence et ne songeais pas
 la conserver. Enfin, je cdai  l'instinct et je jetai des cris
farouches. On m'apporta aussitt des cannes  sucre et de l'eau. Je
vis des ttes inquites se pencher sur les bords du silo o j'tais
enseveli. On parut se rjouir de me voir manger et boire; mais, ds
que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre
et le ciel des clats retentissants de ma voix. Alors, on s'loigna,
me laissant dmolir la berge verticale de ma prison, et je me crus
en libert; mais j'tais dans un parc form de tiges de bambous
monstrueux, relis les uns aux autres par des lianes si bien serres
que je ne pus en branler un seul. Je passai encore plusieurs jours 
essayer obstinment ce vain travail, auquel rsistait le perfide
et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me
parlait avec douceur. Je n'coutais rien, je voulais fondre sur mes
adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les
murailles de ma prison sans pouvoir les branler; mais, quand j'tais
seul, je mangeais. La loi imprieuse de la vie l'emportait sur mon
dsespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les
herbes fraches dont on avait jonch ma cage.

Enfin, un jour, un petit homme noir, vtu seulement d'un _sarong_ ou
caleon blanc, entra seul et rsolment dans ma prison en portant une
auge de farine de riz sal et mlang  un corps huileux. Il me la
prsenta  genoux en me disant d'une voix douce des paroles o je
distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je
le laissai me supplier jusqu'au moment o, vaincu par ses prires, je
mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafrachissant,
il m'ventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose
de triste que j'coutais avec tonnement. Il revint un peu plus tard
et me joua sur une petite flte de roseau je ne sais quel air plaintif
qui me fit comprendre la piti que je lui inspirais. Je le laissai
baiser mon front et mes oreilles. Peu  peu, je lui permis de me
laver, de me dbarrasser des pines qui me gnaient et de s'asseoir
entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis prciser,
je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Ds lors, je fus
dompt, le pass s'effaa de ma mmoire, et je consentis  le suivre
sur le rivage sans songer  m'chapper.

Je vcus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des
soins si tendres, qu'il remplaait ma mre et que je ne pensai plus
jamais  le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui
s'tait empare de moi devait se partager le prix qui serait offert
par les plus riches radjahs de l'Inde ds qu'ils seraient informs de
mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le
meilleur parti possible. La tribu avait envoy des dputs dans toutes
les cours des deux pninsules pour me vendre au plus offrant, et, en
attendant leur retour, j'tais confi  ce jeune homme, nomm Aor, qui
tait rput le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de
soigner les tres de mon espce. Il n'tait pas chasseur, il n'avait
pas aid au meurtre de ma mre. Je pouvais l'aimer sans remords.

Bientt je compris la parole humaine, qu' toute heure il me faisait
entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de
chaque syllabe me rvlait sa pense aussi clairement que si j'eusse
appris sa langue. Plus tard, je compris de mme cette musique de la
parole humaine en quelque langue qu'elle arrivt  mon oreille. Quand
c'tait de la musique chante par la voix ou les instruments, je
comprenais encore mieux.

J'arrivai donc  savoir de mon ami que je devais me drober aux
regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tent de
m'emmener pour me vendre aprs l'avoir tu. Nous habitions alors la
province de Tenasserim, dans la partie la plus dserte des monts
Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachs tout le
jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait
sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et
des crocodiles, dont je savais le prserver en enterrant nonchalamment
dans le sable leur tte, qui se brisait sous mon pied. Aprs le bain,
nous errions dans les hautes forts, o je choisissais les branches
dont j'tais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui
passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour
la journe. J'aimais surtout les corces fraches et j'avais une
adresse merveilleuse pour les dtacher de la tige jusqu'au plus petit
brin; mais il me fallait du temps pour dpouiller ainsi le bois, et
je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journe, en
prvision des heures o je ne dormais pas, heures assez courtes,
je dois le dire; l'lphant livr  lui-mme est noctambule de
prfrence.

Mon existence tait douce et tout absorbe dans le prsent, je ne me
reprsentais pas l'avenir. Je commenai  rflchir sur moi-mme un
jour que les hommes de la tribu amenrent dans mon parc de bambous une
troupe d'lphants sauvages qu'ils avaient chasss aux flambeaux
avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer 
se rfugier dans ce pige. On y avait amen d'avance des lphants
apprivoiss qui devaient aider les chasseurs  dompter les captifs, et
qui les aidrent en effet avec une intelligence extraordinaire  lier
les quatre jambes l'une aprs l'autre; mais quelques mles sauvages,
les solitaires surtout, taient si furieux, qu'on crut devoir
m'adjoindre aux chasseurs pour en venir  bout. On fora mon cher Aor
 me monter, et il essaya d'obir, bien qu'avec une vive rpugnance.
Je sentis alors le sentiment du juste se rvler  moi, et j'eus
horreur de ce que l'on prtendait me faire faire. Ces lphants
sauvages taient sinon mes gaux, du moins mes semblables; les
lphants soumis qui aidaient  consommer l'esclavage de leurs frres
me parurent tout  fait infrieurs  eux et  moi. Saisi de mpris et
d'indignation, je m'attaquai  eux seuls et me portai  la dfense des
prisonniers si nergiquement, que l'on dut renoncer  m'avilir. On me
fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'loges et de caresses.

--Vous voyez bien, disait-il  ses compagnons, que celui-ci est un
ange et un saint, jamais lphant blanc n'a t employ aux travaux
grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse,
ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de
monture dans les voyages. Les rois eux-mmes ne se permettent pas de
s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse  vous aider au
domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son
rang! Ce que vous avez tent de faire attirera sur vous la puissance
des mauvais esprits.

Et, comme on remontrait  mon ami qu'il avait lui-mme travaill  me
dompter:

--Je ne l'ai dompt, rpondait-il, qu'avec mes douces paroles et le
son de ma flte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en
moi son serviteur fidle, son _mahout_ dvou. Sachez bien que le jour
o l'on nous sparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce
soit moi, car du salut de _la Fleur sacre_ dpendent la richesse et
la gloire de votre tribu.

_La Fleur sacre_ tait le nom qu'il m'avait donn et que nul
ne songeait  me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient
profondment pntr. Je sentis que sans lui on m'et avili, et je
devins d'autant plus fier et plus indpendant. Je rsolus (et je me
tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux
d'accord nous loignmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec
un profond respect. On lui avait offert de me donner pour socit les
lphants les plus beaux et les mieux dresss. Je refusai absolument
de les admettre auprs de ma personne, et, seul avec Aor, je ne
m'ennuyai jamais.

J'avais environ quinze ans, et ma taille dpassait dj de beaucoup
celle des lphants adultes de l'Inde, lorsque nos dputs revinrent
annonant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles
offres, le march tait conclu. On avait agi avec prudence. On ne
s'tait adress  aucun des souverains du royaume de Siam, parce
qu'ils eussent pu me revendiquer comme tant n sur leurs terres et
ne vouloir rien payer pour m'acqurir. Je fus donc adjug au roi de
Pagham et conduit de nuit trs-mystrieusement le long des ctes de
Tenasserim jusqu' Martaban, d'o, aprs avoir travers les monts
Karens, nous gagnmes les rives du beau fleuve Iraouaddy.

Il m'en avait cot de quitter ma patrie et mes forts; je n'y eusse
jamais consenti, si Aor ne m'et dit sur sa flte que la gloire et le
bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne
voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais  peine de
descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me prserver
d'une poignante inquitude, il dormait entre mes jambes. J'tais
jaloux, et ne voulais pas qu'il ret d'autre nourriture que celle que
je lui prsentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et
je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-mme
de l'eau la plus pure. Je l'ventais avec de larges feuilles; en
traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrter les
arbustes pineux qui eussent pu l'atteindre et le dchirer. Je faisais
enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les lphants
bien dresss, et je le faisais de ma propre volont, non d'une manire
banale, mais pour mon seul ami.

Ds que nous emes atteint la frontire birmane, une dputation du
souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du crmonial qui
m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des prsents aux
chasseurs malais qui m'avaient accompagn et qu'on les congdiait.
Allait-on me sparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je
menaai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect.
Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que,
spar de lui, je ne consentirais jamais  les suivre. Alors, un des
ministres chargs de ma rception, et qui tait rest sous une tente,
ta ses sandales, et vint  moi pour me prsenter  genoux une lettre
du roi des Birmans, crite en bleu sur une longue feuille de palmier
dore. Il s'apprtait  m'en donner lecture lorsque je la pris de ses
mains et la passai  mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait
pas le droit, lui qui appartenait  une caste infrieure, de toucher 
cette feuille sacre. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de
Sa Majest, ce que je fis aussitt pour marquer ma dfrence et mon
amiti pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on dplia
une ombrelle d'or, et il lut:

Trs-puissant, trs-aim et trs-vnr lphant, du nom de _Fleur
sacre_, daignez venir rsider dans la capitale de mon empire, o un
palais digne de vous est dj prpar. Par la prsente lettre royale,
moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra
en propre, un ministre pour vous obir, une maison de deux cents
personnes, une suite de cinquante lphants, autant de chevaux et de
boeufs que ncessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de
musique, et tous les honneurs qui sont dus  l'lphant sacr, joie et
gloire des peuples.

On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et
indiffrent, on dut demander  mon mahout si j'acceptais les offres
du souverain. Aor rpondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me
sparer de lui, et le ministre, aprs avoir consult ses collgues,
jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant
la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui
se dclara trs-heureux de m'avoir satisfait.

Quoique trs-fatigu d'un long voyage, je tmoignai que je voulais me
mettre en marche pour voir ma nouvelle rsidence et faire connaissance
avec mon collgue et mon gal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche
triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve
Iraouaddy tait d'une beaut sans gale. Il coulait, tantt
nonchalant, tantt rapide, entre des rochers couverts d'une vgtation
toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et
l'air tait plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout
tait diffrent. Ce n'tait plus le silence et la majest du dsert.
C'tait un monde de luxe et de ftes; partout sur le fleuve des
barques  la poupe leve en forme de croissant, garnies de banderoles
de soie lame d'or, suivies de barques de pcheurs ornes de feuillage
et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs
habitations lgantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et
m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prtres accourus
de toutes les pagodes mlaient leurs chants aux sons de l'orchestre
qui me prcdait.

Nous avancions  trs-petites journes dans la crainte de me
fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrtait pour mon bain.
Le fleuve n'tait pas toujours guable sur les rives. Aor me laissait
sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le
plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sr de mon point de
dpart, je m'lanais dans le courant, si rapide et si profond qu'il
pt tre, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait
autant de plaisir que moi  cet exercice et qui, aux endroits
difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur
sa flte un chant de notre pays, tandis que mon cortge et la foule
presse sur les deux rives exprimaient leur anxit ou leur admiration
par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus
vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, dlibraient
entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie
prcieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flte
sur ma tte au ras du flot et ma trompe releve comme le cou d'un
paon gigantesque tmoignaient de notre scurit. Quand nous revenions
lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec
des gnuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre dchirait
les airs de ses fanfares clatantes. Cet orchestre ne me plut pas le
premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes
normes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de
tambours ports par des lphants de service. Ces tambours taient
forms d'une cage ronde richement travaille au centre de laquelle un
homme accroupi sur ses jambes croises frappait tour  tour avec deux
baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable
extrieurement, tait munie de timbales de divers mtaux, et le
musicien, galement assis au centre et port par un lphant, en
tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles
choqua d'abord mon oreille dlicate. Je m'y habituai pourtant, et je
pris plaisir aux tranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux
quatre vents du ciel. Mais je prfrai toujours la musique de
salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de
l'Iraouaddy, le _caman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons
ont une puret anglique, et par-dessus tout la suave mlodie que me
faisait entendre Aor sur sa flte de roseau.

Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccad, au milieu du
fleuve, nous fmes entours d'une foule innombrable de gros poissons
dors  la manire des pagodes qui dressaient leur tte hors de l'eau
comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait
toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestrent une grand
joie et nous accompagnrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se
rcriait, je pris dlicatement un de ces poissons et le prsentai
au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure ft vite
rehausse d'une nouvelle couche; aprs quoi, on le remit dans l'eau
avec respect. J'appris ainsi que c'taient les poissons sacrs de
l'Iraouaddy, qui rsident en un seul point du fleuve et qui viennent
 l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien  redouter de
l'homme.

Nous arrivmes enfin  Pagham, une ville de quatre  cinq lieues
d'tendue le long du fleuve. Le spectacle que prsentait cette valle
de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un
tel tonnement, que je m'arrtai comme pour demander  mon mahout
si ce n'tait pas un rve. Il n'tait pas moins bloui que moi, et,
posant ses mains sur mon front que ses caresses ptrissaient sans
cesse:

--Voil ton empire, me dit-il. Oublie les forts et les jungles, te
voici dans un monde d'or et de pierreries!

C'tait alors un monde enchant en effet. Tout tait ruisselant d'or
et d'argent, de la base au fate des mille temples et pagodes qui
remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de
l'horizon. Le bouddhisme ayant respect les monuments de l'ancien
culte, la diversit tait infinie. C'taient des masses imposantes,
les unes trapues, les autres leves comme des montagnes  pic, des
coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontes d'un
oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchss, dans une base dore,
des toits longs superposs sur des piliers  jour autour desquels
se tordaient des dragons tincelants, dont les cailles de verre de
toutes couleurs semblaient faites de pierres prcieuses; des pyramides
formes d'autres toits laqus d'or vert, bleu, rouge, tags en
diminuant jusqu'au fate, d'o s'lanait une flche d'or immense
termine par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant
monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces difices levs sur le
flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches
avec des terrassements d'une blancheur clatante qui semblaient
taills dans un seul bloc du plus beau marbre. C'taient des
revtements de collines entires faites d'un ciment de corail blanc et
de nacre pils. Aux flancs de certains difices, sur les fatires,
 tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de
santal, tout bossus d'or et d'mail, semblaient s'lancer dans le
vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des difices de bambous,
tout  jour et d'un travail exquis. C'tait un entassement de
richesses folles, de caprices drgls; la morne splendeur des grands
monastres noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir
l'clat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces
magnificences inoues ne sont plus; alors, c'tait un rve d'or, une
fable des contes orientaux ralise par l'industrie humaine.

Aux portes de la ville, nous fmes reus par le roi et toute la cour.
Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit
entrer dans un difice o l'on procda  ma toilette de crmonie, que
le roi avait apporte dans un grand coffre de bois de cdre incrust
d'ivoire, port par le plus beau et le plus par de ses lphants;
mais comme j'clipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon
costume d'apparat! Aor commena par me laver et me parfumer avec grand
soin, puis on me revtit de longues bandes carlates, tisses d'or et
de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beaut
de mes formes et la blancheur sacre de mon pelage. On mit sur ma
tte une tiare en drap carlate ruisselante de gros diamants et de
merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres
prcieuses, ornement consacr qui conjure l'influence des mauvais
esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une
plaque d'or o se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du
plus beau travail furent suspendus  mes oreilles, des anneaux d'or
et d'meraudes, saphirs et diamants, furent passs dans mes dfenses,
dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma puret.
Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes paules, enfin un
coussin de pourpre fut plac sur mon cou, et je vis avec joie que
mon cher Aor avait un sarong de soie blanche broche d'argent,
des bracelets de bras et de jambes en or fin et un lger chle du
cachemire blanc le plus moelleux roul autour de la tte. Lui aussi
tait lav et parfum. Ses formes taient plus fines et mieux modeles
que celles des Birmans, son teint tait plus sombre, ses yeux plus
beaux. Il tait jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me
conduire une baguette toute incruste de perles fines et toute cercle
de rubis, je fus fier de lui et l'enlaai avec amour. On voulut
lui prsenter la lgre chelle de bambou qui sert  escalader les
montures de mon espce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour
tre  mme d'en descendre  volont. Je repoussai cet emblme de
servitude, je me couchai et j'tendis ma tte de manire que mon ami
pt s'y asseoir sans rien dranger  ma parure, puis je me relevai si
fier et si imposant, que le roi lui-mme fut frapp de ma dignit, et
dclara que jamais lphant sacr si noble et si beau n'avait attest
et assur la prosprit de son empire.

Notre dfil jusqu' mon palais dura plus de trois heures; le sol
tait jonch de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des
cassolettes places sur mon passage rpandaient de suaves parfums,
l'orchestre du roi jouait en mme temps que le mien, des troupes de
bayadres admirables me prcdaient en dansant. De chaque rue qui
s'ouvrait sur la rue principale dbouchaient des cortges nouveaux
composs de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient
de nouveaux prsents et me suivaient sur deux files. L'air charg de
parfums  la fume bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert
le bruit du tonnerre. C'tait le rugissement d'une tempte au milieu
d'un panouissement de dlices. Toutes les maisons taient pavoises
de riches tapis et d'toffes merveilleuses. Beaucoup taient relies
par de lgers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improviss et
pavoiss aussi avec une rare lgance. Du haut de ces portes  jour,
des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de
fleurs de jasmin et d'oranger.

On s'arrta sur une grande place palissade en arne pour me faire
assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir  tout ce qui tait
agrable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et,
en voyant deux lphants, rendus furieux par une nourriture et un
entranement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlaces et
se dchirer avec leurs dfenses, je quittai la place d'honneur
que j'occupais et m'lanai au milieu de l'arne pour sparer les
combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris
de dsespoir s'levrent de toutes parts. On craignait que les
adversaires ne fondissent sur moi; mais  peine me virent-il
prs d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils
s'enfuirent perdus et humilis. Aor, qui m'avait lestement rejoint,
dclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs,
aprs un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument
besoin de repos. Le peuple fut trs mu de ma conduite, et les sages
du pays se prononcrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait
les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprim
sa volont, et on renona pour plusieurs annes  ces cruels
divertissements.

On me conduisit  mon palais, situ au del de la ville, dans un
ravin dlicieux au bord du fleuve. Ce palais tait aussi grand et
aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin
un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant.
J'tais fatigu. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la
salle qui devait me servir de chambre  coucher, o je restai seul
avec Aor, aprs avoir tmoign que j'avais assez de musique et ne
voulais d'autre socit que celle de mon ami.

Cette salle de repos tait une coupole imposante, soutenue par une
double colonnade de marbre rose. Des toffes du plus grand prix
fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de
mosaque. Mon lit tait un amas odorant de bois de santal rduit en
fine poussire. Mon auge tait une vasque d'argent massif o quatre
personnes se fussent baignes  l'aise. Mon rtelier tait une tagre
de laque dore couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de
la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber
en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de
lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent
maills de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour
boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balanaient
au-dessus de ma tte. Un immense ventail, le _pendjab_ des palais de
l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air
frais sans cesse renouvel du haut de la coupole.

A mon rveil, on fit entrer divers animaux apprivoiss, de petits
singes, des cureuils, des cigognes, des phnicoptres, des colombes,
des cerfs et des biches de cette jolie espce qui n'a pas plus d'une
coude de haut. Je m'amusai un instant de cette socit enjoue; mais
je prfrais la fracheur et la propret immacule de mon appartement
 toutes ces visites, et je fis connatre que la socit des hommes
convenait mieux  la gravit de mon caractre.

Je vcus ainsi de longues annes dans la splendeur et les dlices
avec mon cher Aor; nous tions de toutes les crmonies et de toutes
les ftes, nous recevions la visite des ambassadeurs trangers. Nul
sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la
poussire. J'tais combl de prsents, et mon palais tait un des plus
riches muses de l'Asie. Les prtres les plus savants venaient me voir
et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence  la
hauteur de leurs plus beaux prceptes, et prtendaient lire dans ma
pense  travers mon large front toujours empreint d'une srnit
sublime. Aucun temple ne m'tait ferm, et j'aimais  pntrer dans
ces hautes et sombres chapelles o la figure colossale de Gautama,
ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches
claires d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon dsert et
je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants,
difis de ma pit. Je savais mme prsenter des offrandes 
l'idole vnre, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me
chrissait et veillait avec soin  ce que ma maison ft toujours tenue
sur le mme pied que la sienne.

Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain
s'engagea dans une guerre funeste contre un tat voisin. Il fut vaincu
et dtrn. L'usurpateur le relgua dans l'exil et ne lui permit pas
de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de
son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amiti ni
vnration, et mon service fut bientt nglig. Aor s'en affecta et
s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine
et rsolurent de se dfaire de lui. Un soir, comme nous dormions
ensemble, ils pntrrent sans bruit chez moi et le frapprent d'un
poignard. Eveill par ses cris, je fondis sur les assassins, qui
prirent la fuite. Mon pauvre Aor tait vanoui, son sarong tait
tach de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je
l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du mdecin
qui tait toujours de service dans la pice voisine, j'allai
l'veiller et je l'amenai auprs d'Aor. Mon ami fut bien soign et
revint  la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son
sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur
m'accablait, je refusais de manger; toujours couch prs de lui, je
versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour
le supplier de gurir.

On ne rechercha pas les assassins; on prtendit que j'avais bless
Aor par mgarde avec une de mes dfenses, et on parla de me les scier.
Aor s'indigna et jura qu'il avait t frapp avec un stylet. Le
mdecin, qui savait bien  quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la
vrit. Il conseilla mme  mon ami de se taire, s'il ne voulait hter
le triomphe des ennemis qui avaient jur sa perte.

Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilise 
laquelle on m'avait initi me parut la plus amre des servitudes. Mon
bonheur dpendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait
pas protger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dgot les
honneurs hypocrites qui m'taient encore rendus pour la forme, je
reus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadres et
les musiciens qui troublaient le faible et pnible sommeil de mon ami.
Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui.

J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette
surexcitation du sentiment je subis un phnomne douloureux, celui de
retrouver la mmoire de mes jeunes annes. Je revis dans mes rves
troubls l'image longtemps efface de ma mre assassine en me
couvrant de son corps perc de flches. Je revis aussi mon dsert, mes
arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma
vaste mer tincelante  l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une
ide fixe, l'ide de fuir, domina imprieusement mes rveries. Mais je
voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couch sur le flanc, pouvait
 peine se soulever pour baiser mon front pench vers lui.

Une nuit, malade moi-mme, puis de veilles et succombant  la
fatigue, je dormis profondment durant quelques heures. A mon rveil,
je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. perdu, je
sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'tang. Mon odorat
me fit savoir qu'Aor n'tait point l et qu'il n'y tait pas venu
rcemment. Grce  la ngligence qui avait gagn mes serviteurs, je
pus ouvrir moi-mme les portes de l'enclos et sortir des palissades.
Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'lanai dans un bois de
tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis
un cri plaintif et je me prcipitai dans un fourr o je vis Aor li 
un arbre et entour de sclrats prts  le frapper. D'un bond, je
les renversai tous, je les foulai aux pieds sans piti. Je rompis les
liens qui retenaient Aor, je le saisis dlicatement, je l'aidai  se
placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de
l'lphant en fuite, je m'enfonai au hasard dans les forts.

A cette poque, la partie de l'Inde o nous nous trouvions offrait le
contraste heurt des civilisations luxueuses  deux pas des dserts
inexplorables. J'eus donc bientt gagn les solitudes sauvages des
monts Karens, et, quand,  bout de forces, je me couchai sur les bords
d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous tions
dj  trente lieues de la ville birmane. Aor me dit:

--O allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner
dans nos montagnes; mais tu crois y tre dj, et tu t'abuses. Nous
en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans tre
dcouverts et repris. D'ailleurs, quand nous chapperions aux hommes,
nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure,
et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine?
Laisse-moi ici, car c'est  moi seul qu'on en veut, et retourne 
Pagham, o personne n'osera te menacer.

Je lui tmoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez
les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la
patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux.

Il se rendit, et, aprs avoir pris du repos, nous nous remmes en
route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvr tous
deux la sant, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude,
l'austre parfum des forts, la saine chaleur des rochers, nous
gurissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les
remdes des mdecins. Cependant, Aor tait parfois effray de la
tche que je lui imposais. Enlever un lphant sacr, c'tait, en cas
d'insuccs, se dvouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses
craintes sur une flte de roseau qu'il s'tait faite et dont il jouait
mieux que jamais. J'tais arriv  un exercice de la pense presque
gal  celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire,
en me couvrant d'une vase noire qui s'talait au bord du fleuve et
dont je m'aspergeais avec adresse. Frapp de ma pntration, il
recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les
proprits. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille,
entirement semblable aux lphants vulgaires. Je lui indiquai que
cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre mconnaissable,
scier mes dfenses. Il ne s'y rsigna pas. J'tais  ma sixime
dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il
jugea que j'tais suffisamment dguis, et nous nous remmes en route.

Quelque peu frquent que ft ce chemin de montagnes, ce fut miracle
que d'chapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y
fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de
l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance
exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux
animaux assez compltement pour les amener  s'identifier  eux,
ils n'auraient pas trouv en eux des esclaves parfois rebelles
et dangereux, souvent surmens et insuffisants. Ils auraient eu
d'admirables amis et ils eussent rsolu le problme de la force
consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine,
animal plus redoutable et plus froce que les btes du dsert.

A force de prudence et de persvrance, quelquefois harcels par des
bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les
lances ni les flches, revtu que j'tais d'une lgre armure en
cailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvnmes
au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas t difficile 
suivre. Outre que nous nous rappelions trs-bien l'un et l'autre
ce voyage que nous avions dj fait, la construction gologique
de l'Indo-Chine est trs-simple. Les longues artes de montagnes,
spares par des valles profondes et de larges fleuves, se ramifient
mdiocrement et s'inclinent sans point d'arrt sensible jusqu' la
mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque
droite. Nous fmes trs-rarement fausse route, et nos erreurs furent
rapidement rectifies. Je dois dire que, de nous deux, j'tais
toujours le plus prompt  retrouver la vraie direction.

Nous n'approchmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection.
Il nous fallait vivre seuls et en libert complte. Nous fmes servis
 souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne  l'ancien
roi des Birmans, avait quitt ses villages de roseaux, et nos forts,
dpeuples d'animaux  la suite d'une terrible scheresse, avaient t
abandonnes par les chasseurs. Nous pmes y faire un tablissement
plus libre et plus sr encore que par le pass. Aor ne possdait
absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur vanouie.
Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi
sur la terre. Je n'avais jamais aim que ma mre et lui. Une si longue
intimit avait dtruit entre nous l'obstacle apport par la nature 
notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux tres de
mme espce. Ma pantomime tait devenue si rflchie, si sobre, si
expressive, qu'il lisait dans ma pense comme moi dans la sienne. Il
n'avait mme plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai
selon le mode et les inflexions de sa flte, et, notre destine tant
commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du pass, ou je
me plongeais dans la bate extase du prsent.

Nous passmes de longues annes dans les dlices de la dlivrance.
Aor tait devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que
de vgtaux. Notre subsistance tait assure, et nous ne connaissions
plus ni la souffrance ni la maladie.

Mais le temps marchait, et Aor tait devenu vieux. J'avais vu ses
cheveux blanchir et ses forces dcrotre. Il me fit comprendre les
effets de l'ge et m'annona qu'il mourrait bientt. Je prolongeai sa
vie en lui pargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint o il
ne put pourvoir  ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je
construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se
rchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour,
il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir.
J'obis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaa ses bras autour
de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombrent, il resta
immobile, et son corps se raidit.

Il n'tait plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait command,
et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense,
et pourtant je ne me demandai pas si la longvit de ma race me
condamnait  lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la rsolution de
mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut
passe, je n'eus aucune ide d'aller au bain ni de me mouvoir. Je
restai plong dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva
inerte et indiffrent. Le soleil revint encore une fois et me trouva
mort.

L'me fidle et gnreuse d'Aor avait-elle pass en moi? Peut-tre.
J'ai appris dans d'autres existences qu'aprs ma disparition l'empire
birman avait prouv de grands revers. La royale ville de Pagham fut
abandonne par le conseil des prtres de Gautama. Le Bouddha tait
irrit du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite tmoignait
de son mcontentement. Les riches emportrent leurs trsors et se
btirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils
abandonnrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les
pauvres emportrent  dos de chameau leurs maisons de rotin pour
suivre les matres du pays loin de la cit maudite. Pagham avait t
le sjour et l'orgueil de quarante-cinq rois conscutifs, je l'avais
condamne en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose
amas de ruines.

--Votre histoire m'a amuse, dit alors  sir William la petite fille
qui lui avait dj parl; mais  prsent, puisque nous avons tous t
des btes avant d'tre des personnes, je voudrais savoir ce que nous
serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit
avoir une moralit  la fin, et je ne vois pas venir la vtre.

--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait cout sir William
avec intrt. Si c'est une rcompense d'tre homme aprs avoir t
chien honnte ou lphant vertueux, l'homme honnte et vertueux doit
avoir aussi la sienne en ce monde.

--Sans aucun doute, rpondit sir William. La personnalit humaine
n'est pas le dernier mot de la cration sur notre plante. Les savants
les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse
d'elle-mme par la loi qui rgit la matire. Je n'ai pas besoin
d'entrer dans cet ordre d'ides pour vous dire qu'esprit et matire
progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que
tout tre aspire  se perfectionner et que, de tous les tres, l'homme
est le plus jaloux de s'lever au-dessus de lui-mme. Il y est
merveilleusement aid par l'tendue de son intelligence et par
l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore
trs-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui
succder par voie ininterrompue de son propre dveloppement.

--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous
des anges avec des ailes et des robes d'or?

--Parfaitement, rpondit sir William. Les robes d'or sont des emblmes
de richesse et de puret; nous deviendrons tous riches et purs; les
ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour
traverser les airs, comme elle nous a donn les nageoires pour
traverser les mers.

--Oh! nous voil retombs dans les machines que vous maudissiez tout 
l'heure.

--Les machines feront leur temps comme nous ferons le ntre, repartit
sir William, l'animalit fera le sien et progressera en mme temps
que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que
les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour
s'associer aux voyages ariens de l'homme futur? Est-ce une simple
fantaisie potique que ces dieux de l'antiquit ports ou trans par
des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutt une
sorte de vue prophtique de la domestication de toutes les cratures
associes  l'homme divinis de l'avenir? Oui, l'homme doit ds ce
monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence
et de grandeur morale suprieur au ntre. Il ne faut pas un miracle
paen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont dj
tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses
besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races
entires s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrs
de la race entire sera de devenir frugivore, et les carnassiers
disparatront. Alors fleurira la grande association universelle,
l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'lphant sera
l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos
chars ovodes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout
devient possible sur notre plante ds que nous supprimons le carnage
et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu
de s'entre-dvorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et
fconder la matire inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser
ces merveilles; vous tes plus  mme que moi, jeunes esprits qui
m'interrogez, d'en voquer les riantes et sublimes images. Il suffit
que, du monde rel, je vous aie lancs dans le monde du rve. Rvez,
imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop
loin, car l'avenir du monde idal auquel nous devons croire dpassera
encore de beaucoup les aspirations de nos mes timides et incompltes.




L'ORGUE DU TITAN


Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre matre Angelin
nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint  se
briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit
sur les nerfs surexcits de l'artiste l'effet d'un coup de foudre.
Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose
impossible, la corde les et cingles, et laissa chapper ces tranges
paroles:

--Diable de titan, va!

Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se
compart  un titan. Son motion nous parut extraordinaire. Il nous
dit que ce serait trop long  expliquer.

--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur
lequel je viens d'improviser. Un bruit imprvu me trouble et il me
semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse
et qui me reporte  un moment tragique et pourtant heureux dans mon
existence.

Press de s'expliquer, il cda et nous raconta ce qui suit:

       *       *       *       *       *

Vous savez que je suis de l'Auvergne, n dans une trs-pauvre
condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus lev par la
charit publique et recueilli par M. Jansir, que l'on appelait par
abrviation matre Jean, professeur de musique et organiste de la
cathdrale de Clermont. J'tais son lve en qualit d'enfant de
choeur. En outre, il prtendait m'enseigner le solfge et le clavecin.

C'tait un homme terriblement bizarre que matre Jean, un vritable
type de musicien classique, avec toutes les excentricits que l'on
nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez
lui, taient parfaitement naves, par consquent redoutables.

Il n'tait pas sans talent, bien que ce talent ft trs au-dessous de
l'importance qu'il lui attribuait. Il tait bon musicien, avait des
leons en ville et m'en donnait  moi-mme  ses moments perdus, car
j'tais plutt son domestique que son lve et je faisais mugir les
soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.

Ce dlaissement ne m'empchait pas d'aimer la musique et d'en rver
sans cesse;  tous autres gards, j'tais un vritable idiot, comme
vous allez voir.

Nous allions quelquefois  la campagne, soit pour rendre visite  des
amis du matre, soit pour rparer les pinettes et clavecins de sa
clientle; car, en ce temps-l,--je vous parle du commencement du
sicle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le
professeur organiste ne ddaignait pas les petits profits du luthier
et de l'accordeur.

Un jour, matre Jean me dit:

--Petit, vous vous lverez demain avec le jour. Vous ferez manger
l'avoine  Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous
viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert
billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frre le
cur de Chanturgue.

Bibi tait un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait
l'habitude de porter matre Jean avec moi en croupe.

Le cur de Chanturgue tait un bon vivant et un excellent homme que
j'avais vu quelquefois chez son frre. Quant  Chanturgue, c'tait une
paroisse parpille dans les montagnes et dont je n'avais non plus
d'ide que si l'on m'et parl de quelque tribu perdue dans les
dserts du nouveau monde.

Il fallait tre ponctuel avec matre Jean. A trois heures du matin
j'tais debout;  quatre, nous tions sur la route des montagnes; 
midi, nous prenions quelque repos et nous djeunions dans une petite
maison d'auberge bien noire et bien froide, situe  la limite d'un
dsert de bruyres et de laves;  trois heures, nous repartions 
travers ce dsert.

La route tait si ennuyeuse, que je m'endormis  plusieurs reprises.
J'avais tudi trs-consciencieusement la manire de dormir en croupe
sans que le matre s'en apert. Bibi ne portait pas seulement l'homme
et l'enfant, il avait encore  l'arrire-train, presque sur la queue,
un portemanteau troit, assez lev, une sorte de petite caisse en
cuir o ballottaient ple-mle les outils de matre Jean et ses nippes
de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manire
qu'il ne sentt pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et
sur son paule le balancement de ma tte. Il avait beau consulter le
profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin
ou sur les talus de rochers; j'avais tudi cela aussi, et j'avais,
une fois pour toutes, adopt une pose en raccourci, dont il ne pouvait
saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il souponnait
quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache 
pomme d'argent, en disant:

--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne!

Comme nous traversions un pays plat et que les prcipices taient
encore loin, je crois que ce jour-l il dormit pour son compte. Je
m'veillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'tait encore un sol
plat couvert de bruyres et de buissons de sorbiers nains. De sombres
collines tapisses de petits sapins s'levaient sur ma droite et
fuyaient derrire moi;  mes pieds, un petit lac, rond comme un verre
de lunette,--c'est vous dire que c'tait un ancien cratre,--refltait
un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleutre,  ples reflets
mtalliques, ressemblait  du plomb en fusion. Les berges unies de
cet tang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'o l'on pouvait
conclure que nous tions sur un plan trs-lev; mais je ne m'en
rendis point compte et j'eus une sorte d'tonnement craintif en voyant
les nuages ramper si prs de nos ttes, que, selon moi, le ciel
menaait de nous craser.

Matre Jean ne fit nulle attention  ma mlancolie.

--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied  terre; il a besoin
de souffler. Je ne suis pas sr d'avoir suivi le bon chemin, je vais
voir.

Il s'loigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit  brouter les
fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec
mille autres fleurs dans ce pturage inculte. Moi, j'essayai de me
rchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein t,
l'air tait glac. Il me sembla que les recherches du matre duraient
un sicle. Ce lieu dsert devait servir de refuge  des bandes de
loups, et, malgr sa maigreur, Bibi et fort bien pu les tenter.
J'tais en ce temps-l plus maigre encore que lui; je ne me sentis
pourtant pas rassur pour moi-mme. Je trouvais le pays affreux et
ce que le matre appelait une partie de plaisir s'annonait pour moi
comme une expdition grosse de dangers. tait-ce un pressentiment?

Enfin il reparut, disant que c'tait le bon chemin et nous repartmes
au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement dmoralis d'entrer
dans la montagne.

Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie
cultivs dj; mais,  l'poque o je les vis pour la premire fois,
les voies troites, inclines ou releves dans tous les sens, allant
au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'taient point
faciles  suivre. Elles n'taient empierres que par les croulements
fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines
disposes en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait frquemment
les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrs des
chevaux qui les tranaient.

Quand nous emes descendu jusqu'aux rives dchires d'un torrent
d'hiver,  sec pendant l't, nous remontmes rapidement, et, en
tournant le massif expos au nord, nous nous retrouvmes vers le midi
dans un air pur et brillant. Le soleil sur son dclin enveloppait le
paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage tait une des
plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout
bord d'un buisson pais d'pilobes roses, dominait un plan ravin au
flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect
monumental, portant  leur cme des asprits volcaniques qu'on et pu
prendre pour des ruines de forteresses.

J'avais dj vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes
promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette rgularit et
dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de
particulier, c'est que les prismes taient contourns en spirale et
semblaient tre l'ouvrage  la fois grandiose et coquet d'une race
d'hommes gigantesques.

Ces deux roches paraissaient, d'o nous tions, fort voisines l'une de
l'autre; mais en ralit elles taient spares par un ravin  pic
au fond duquel coulait une rivire. Telles qu'elles se prsentaient,
elles servaient de repoussoir  une gracieuse perspective de montagnes
marbres de prairies vertes comme l'meraude, et coupes de ressauts
charmants forms de lignes rocheuses et de forts. Dans tous les
endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux
de vaches, brillantes comme de fauves tincelles au reflet du
couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abme des
valles profondes noyes dans la lumire, l'horizon se relevait en
dentelures bleues, et les monts Dmes profilaient dans le ciel leurs
pyramides tronques, leurs ballons arrondis ou leurs masses isoles,
droites comme des tours.

La chane de montagnes o nous entrions avait des formes bien
diffrentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de htres
jets en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure,
les ravins  pic tout tapisss de plantes grimpantes, les grottes o
le suintement des sources entretenait le revtement pais des mousses
veloutes, les gorges troites brusquement fermes  la vue par
leurs coudes multiplis, tout cela tait bien plus alpestre et plus
mystrieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus
rcente.

Depuis ce jour, j'ai revu l'entre solennelle que les deux roches
basaltiques places  la limite du dsert font  la chane du mont
Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague blouissement que j'en
reus quand je les vis pour la premire fois. Personne ne m'avait
encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis
pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied  terre pour
faciliter la monte au petit cheval, je restai immobile, oubliant de
suivre le cavalier.

--Eh bien, eh bien, me cria matre Jean, que faites-vous l-bas,
imbcile?

Je me htai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si
drle_, o nous tions.

--Apprenez, drle vous-mme, rpondit-il, que cet endroit est un des
plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il
n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez l,
c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilire. Allons, remontez, et
faites attention  vous.

Nous avions tourn les roches et devant nous s'ouvrait l'abme
vertiginieux qui les spare. De cela, je ne fus point effray. J'avais
gravi assez souvent les pyramides escarpes des monts Dmes pour ne
pas connatre l'blouissement de l'espace. Matre Jean, qui n'tait
pas n dans la montagne et qui n'tait venu en Auvergne qu' l'ge
d'homme, tait moins aguerri que moi.

Je commenai, ce jour-l,  faire quelques rflexions sur les
puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi
sans m'en tonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant
vers la roche Sanadoire, je demandai  mon matre _qu'est-ce qui avait
fait_ ces choses-l.

--C'est Dieu qui a fait toutes choses, rpondit-il, vous le savez
bien.

--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout
casss, comme s'il avait voulu les dfaire aprs les avoir faits?

La question tait fort embarrassante pour matre Jean, qui n'avait
aucune notion des lois naturelles de la gologie et qui, comme la
plupart des gens de ce temps-l, mettait encore en doute l'origine
volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer
son ignorance, car il avait la prtention d'tre instruit et beau
parleur. Il tourna donc la difficult en se jetant dans la mythologie
et me rpondit emphatiquement:

--Ce que vous voyez l, c'est l'effort que firent les titans pour
escalader le ciel.

--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'criai-je voyant qu'il
tait en humeur de dclamer.

--C'tait, rpondit-il, des gants effroyables qui prtendaient
dtrner Jupiter et qui entassrent roches sur roches, monts sur
monts, pour arriver jusqu' lui; mais il les foudroya, et ces
montagnes brises, ces autres ventres, ces abmes, tout cela, c'est
l'effet de la grande bataille.

--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je.

--Qui a? les titans?

--Oui; est-ce qu'il y en a encore?

Matre Jean ne put s'empcher de rire de ma simplicit, et, voulant
s'en amuser, il rpondit:

--Certainement, il en est rest quelques-uns.

--Bien mchants?

--Terribles!

--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci?

--Eh! eh! cela se pourrait bien.

--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal?

--Peut-tre! mais, si tu en rencontres, tu te dpcheras d'ter ton
chapeau et de saluer bien bas.

--Qu' cela ne tienne! rpondis-je gaiement.

Matre Jean crut que j'avais compris son ironie et songea  autre
chose. Quant  moi, je n'tais point rassur, et, comme la nuit
commenait  se faire, je jetais des regards mfiants sur toute roche
ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu' ce que, me
trouvant tout prs, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas l forme
humaine.

Si vous me demandiez o est situe la paroisse de Chanturgue, je
serais bien empch de vous le dire. Je n'y suis jamais retourn
depuis et je l'ai en vain cherche sur les cartes et dans les
itinraires. Comme j'tais impatient d'arriver, la peur me gagnant
de plus en plus, il me sembla que c'tait fort loin de la roche
Sanadoire. En ralit, c'tait fort prs, car il ne faisait pas nuit
noire quand nous y arrivmes. Nous avions fait beaucoup de dtours en
ctoyant les mandres du torrent. Selon toute probabilit, nous avions
pass derrire les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire
et nous tions de nouveau  l'exposition du midi, puisqu' plusieurs
centaines de mtres au-dessous de nous croissaient quelques maigres
vignes.

Je me rappelle trs-bien l'glise et le presbytre avec les trois
maisons qui composaient le village. C'tait au sommet d'une colline
adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin
raboteux tait trs-large et suivait avec une sage lenteur les
mouvements de la colline. Il tait bien battu, car la paroisse,
compose d'habitations parses et lointaines, comptait environ trois
cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en
famille, sur leurs chars  quatre roues, troits et longs comme des
pirogues et trans par des vaches. Except ce jour-l, on pouvait
se croire dans le dsert; les maisons qui eussent pu tre en vue se
trouvaient caches sous l'paisseur des arbres au fond des ravins, et
celles des bergers, situes en haut, taient abrites dans les plis
des grosses roches.

Malgr son isolement et la sobrit de son ordinaire, le cur de
Chanturgue tait gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines
d'une cathdrale. Il avait le caractre aimable et gai. Il n'avait pas
t trop tourment par la Rvolution. Ses paroissiens l'aimaient parce
qu'il tait humain, tolrant, et prchait en langage du pays.

Il chrissait son frre Jean, et, bon pour tout le monde, il me reut
et me traita comme si j'eusse t son neveu. Le souper fut agrable
et le lendemain s'coula gaiement. Le pays, ouvert d'un ct sur les
valles, n'tait point triste; de l'autre, il tait enfoui et sombre,
mais les bois de htres et de sapins pleins de fleurs et de fruits
sauvages, coups par des prairies humides d'une fracheur dlicieuse,
n'avaient rien qui me rappelt le site terrible de la roche Sanadoire;
les fantmes de titans qui m'avaient gt le souvenir de ce bel
endroit s'effacrent de mon esprit.

On me laissa courir o je voulus, et je fis connaissance avec les
bcherons et les bergers, qui me chantrent beaucoup de chansons.
Le cur, qui voulait fter son frre et qui l'attendait, s'tait
approvisionn de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur
au festin. Matre Jean avait un mdiocre apptit, comme les gens qui
boivent sec. Le cur lui servit  discrtion le vin du cru, noir comme
de l'encre, pre au got, mais vierge de tout alliage malfaisant, et,
selon lui, incapable de faire mal  l'estomac.

Le jour suivant, je pchai des truites avec le sacristain dans un
petit rservoir que formait la rencontre de deux torrents et je
m'amusai normment  couter une mlodie naturelle que l'eau avait
trouve en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au
sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rvais.

Enfin, le troisime jour, on se disposa  la sparation. Matre Jean
voulait partir de bonne heure, disant que la route tait longue, et
l'on se mit  djeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.

Mais le cur prolongeait le service, ne pouvant se rsoudre  nous
laisser partir sans tre bien lests.

--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis
en plein jour de la montagne,  partir de la descente de la roche
Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de
Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et
il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frre Jean, encore un
verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_!

--Pourquoi _Chante-orgue_? dit matre Jean.

--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair
comme le jour et je n'ai pas t long  en dcouvrir l'tymologie.

--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma
stupidit accoutume.

--Certainement, rpondit le bon cur. Il y en a plus d'un quart de
lieue de long.

--Avec des tuyaux?

--Avec des tuyaux tout droits comme  ton orgue de la cathdrale.

--Et qu'est-ce qui en joue?

--Oh! les vignerons avec leurs pioches.

--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues?

--Les titans! dit matre Jean en reprenant son ton railleur et
doctoral.

--En effet, c'est bien dit, reprit le cur, merveill du gnie de son
frre. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans!

J'ignorais que l'on donnt le nom de _jeux d'orgues_ aux
cristallisations du basalte quand elles offrent de la rgularit. Je
n'avais jamais ou parler des clbres orgues basaltiques d'Espaly
en Velay, ni de plusieurs autres trs-connues aujourd'hui et dont
personne ne s'tonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication
de M. le cur et je me flicitai de n'tre point descendu  la vigne,
car toutes mes terreurs me reprenaient.

Le djeuner se prolongea indfiniment et devint un dner, presque un
souper. Matre Jean tait enchant de l'tymologie de Chanturgue et ne
se lassait pas de rpter:

--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche
l'orgue, et agrablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante
dans mon verre! chante aussi dans ma tte! Je te sens gros de fugues
et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la
bouteille! A ta sant, frre! Vivent les grandes orgues de Chanturgue!
vive mon petit orgue de la cathdrale, qui, tout de mme, est aussi
puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je
suis un titan aussi, moi! Le gnie grandit l'homme et chaque fois que
j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel!

Le bon cur prenait srieusement son frre pour un grand homme et il
ne le grondait pas de ses accs de vanit dlirante. Lui-mme ftait
le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frre qui reoit
les adieux prolongs de son frre bien-aim; si bien que le soleil
commenait  baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne
rpondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalit avait rempli
bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne
pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, aprs de
longs et tendres embrassements, les deux frres baigns de larmes se
quittrent au bas de la colline. Je montai en trbuchant sur l'chine
de Bibi.

--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit matre Jean en
caressant mes oreilles de sa terrible cravache.

Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulirement mou et les
jambes trs-lourdes, car on eut beaucoup de peine  quilibrer ses
triers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.

Je ne sais point ce qui se passa jusqu' la nuit. Je crois bien que
je ronflais tout haut sans que le matre s'en apert. Bibi tait si
raisonnable que j'tais sans inquitude. L o il avait pass une
fois, il s'en souvenait toujours.

Je m'veillai en le sentant s'arrter brusquement et il me sembla que
mon ivresse tait tout  fait dissipe, car je me rendis fort vite
compte de la situation. Matre Jean n'avait pas dormi, ou bien il
s'tait malheureusement rveill  temps pour contrarier l'instinct
de sa monture. Il l'avait engage dans un faux chemin. Le docile
Bibi avait obi sans rsistance; mais voil qu'il sentait le terrain
manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrire pour ne pas se
prcipiter avec nous dans l'abme.

Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous,  droite,
la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu
d'orgues contourn et sa couronne dentele. Sa soeur jumelle, la roche
Tuilire, tait  gauche, de l'autre ct du ravin, l'abme entre
deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris
le sentier  mi-cte.

--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne
pouvez point passer l! c'est un sentier pour les chvres.

--Allons donc, poltron, rpondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il
point une chvre?

--Non, non, matre, c'est un cheval; ne rvez pas! Il ne peut pas et
il ne veut pas!

Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans
l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui fora le matre  descendre
plus vite qu'il n'et voulu.

Ceci le mit dans une grande colre, bien qu'il n'et aucun mal, et,
sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il
chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui
n'taient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je
ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme
d'argent, je la jetai dans le ravin.

Heureusement pour moi, matre Jean ne s'en aperut pas. Ses ides se
succdrent trop rapidement.

--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas
une chvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle!

Et, en parlant ainsi, il se prit  courir devant lui, se dirigeant
vers le prcipice.

Malgr l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accs de colre, je fus
pouvant et m'lanai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant,
je me tranquillisai. Il n'y avait point l de gazelle. Rien ne
ressemblait moins  ce gracieux quadrupde que le professeur  ailes
de pigeon dont la queue, ficele d'un ruban noir, sautait d'une paule
 l'autre avec une rapidit convulsive lorsqu'il tait mu. Son habit
gris  longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le
faisaient plutt ressembler  un oiseau de nuit.

Je le vis bientt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitt le
sentier  pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer 
descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et,
bien que le talus ft rapide, il n'tait pas dangereux.

Je pris Bibi par la bride et l'aidai  virer de bord, ce qui n'tait
pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la
route; je comptais y retrouver matre Jean, qui avait pris cette
direction.

Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidle Bibi sur sa bonne foi,
je redescendis  pied, en droite ligne, jusqu' la roche Sanadoire.
La lune clairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus
donc pas longtemps sans dcouvrir matre Jean assis sur un dbris, les
jambes pendantes et reprenant haleine.

--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon
pauvre cheval?

--Il est l, matre, il vous attend, rpondis-je.

--Quoi! tu l'as sauv? Fort bien, mon garon! Mais comment as-tu fait
pour te sauver toi-mme? Quelle effroyable chute, hein?

--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute!

--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperu! Ce que c'est que le
vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau
petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit!
Viens a, doux sacristain! Frre,  la sant! A la sant des titans! A
la sant du diable!

J'tais un bon croyant. Les paroles du matre me firent frmir.

--Ne dites pas cela, matre, m'criai-je. Revenez  vous, voyez o
vous tes!

--O je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis,
d'o jaillissaient les clairs du dlire; o je suis? o dis-tu que je
suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson!

--Vous tes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe
de tous les cts. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est
couverte. N'y restons pas, matre. C'est un vilain endroit.

--Roche Sanadoire! reprit le matre en cherchant  soulever sur son
front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui,
c'est l ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le
plus beau jeu d'orgues de la cration. Tes tuyaux contourns doivent
rendre des sons tranges, et la main d'un titan peut seule te faire
chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si
un autre gant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il
se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? o est ma cravache?

--Quoi donc, matre? lui rpondis-je pouvant, qu'en voulez-vous
faire? est-ce que vous voyez?...

--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas
aussi?

--Non, o donc?

--Eh parbleu! l-haut, assis sur la dernire pointe de la fameuse
roche _Sonatoire_, comme tu dis!

Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jauntre
ronge par une mousse dessche. Mais l'hallucination est contagieuse
et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de
voir ce qu'il voyait.

--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non,
non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois  prsent qui remue!

--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'cria
le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau tre l,
perch sur son orgue, je prtends lui enseigner la musique,  ce
barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te rgaler d'un _Introt_ de ma
faon.--A moi, petit! o es-tu? Vite au soufflet! Dpche!

--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas...

--Tu ne vois rien! l, l, te dis-je!

Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
un peu au-dessous des tuyaux, c'est--dire des prismes du basalte.
On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme
craqueles de distance en distance, et qu'elles se dtachent avec une
grande facilit si elles reposent sur une base friable qui vienne 
leur manquer.

Les flancs de la roche Sanadoire taient revtus de gazon et de
plantes qu'il n'tait pas prudent d'branler. Mais ce danger rel ne
me proccupait nullement, j'tais tout entier au pril imaginaire
d'veiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obir. Le
matre s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment
surhumaine, il me plaa devant une pierre naturellement taille en
tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue.

--Joue mon _Introt_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais!
Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage!

Et il s'lana, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'
l'arbrisseau qu'il se mit  balancer de haut en bas comme si c'et t
le manche d'un soufflet, en me criant:

--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille
tonnerres! _allegro risoluto!_

--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._

Jusque-l, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait
de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant
souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis
tout  fait l'esprit, j'entrai dans son rve que le vin de Chanturgue
largement ft rendait peut-tre essentiellement musical. La peur fit
place  je ne sais quelle imprudente curiosit comme on l'a dans les
songes, j'tendis mes mains sur le prtendu clavier et je remuai les
doigts.

Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en
moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions
colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer
une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et,  mesure que
mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je
croyais entendre acqurait une puissance effroyable. Matre Jean
croyait l'entendre aussi, car il me criait:

--Ce n'est pas l'_Introt_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que
c'est, mais ce doit tre de moi, c'est sublime!

--Ce n'est pas de vous, lui rpondis-je, car nos voix devenues
titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque;
non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.

Et je continuais  dvelopper le motif trange, sublime ou stupide,
qui surgissait dans mon cerveau. Matre Jean soufflait toujours avec
fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le
titan ne bougeait pas; j'tais ivre d'orgueil et de joie, je me
croyais  l'orgue de la cathdrale de Clermont, charmant une foule
enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre
brise m'arrta net. Un fracas pouvantable et qui n'avait plus rien
de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche
Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
drobait sous mes pieds. Je tombai  la renverse et je roulai au
milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'croulaient, matre
Jean, lanc avec l'arbuste qu'il avait dracin, disparaissait sous
les dbris: nous tions foudroys.

Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
ou trois heures qui suivirent: j'tais fort bless  la tte et mon
sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes crases et les
reins briss. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque,
aprs m'tre tran sur les mains et les genoux, je me trouvai
insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une ide
dont j'aie gard souvenir, chercher matre Jean; mais je ne pouvais
l'appeler, et, s'il m'et rpondu, je n'eusse pu l'entendre. J'tais
sourd et muet dans ce moment-l.

Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
qu'auprs de ce petit lac Servires o nous nous tions arrts trois
jours auparavant. J'tais tendu sur le sable du rivage. Matre Jean
lavait mes blessures et les siennes, car il tait fort maltrait
aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans
s'loigner de nous.

Le froid avait dissip les dernires influences du fatal vin de
Chanturgue.

--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en tanchant mon
front avec son mouchoir tremp dans l'eau glace du lac, commences-tu
 te ravoir? peux-tu parler  prsent?

--Je me sens bien, rpondis-je. Et vous, matre, vous n'tiez donc pas
mort?

--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
chapp belle!

En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis  chanter.

--Que diable chantes-tu l? dit matre Jean surpris. Tu as une
singulire manire d'tre malade, toi! Tout  l'heure, tu ne pouvais
ni parler ni entendre, et  prsent monsieur siffle comme un merle!
Qu'est-ce que c'est que cette musique-l?

--Je ne sais pas, matre.

--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
la roche s'est rue sur nous.

--Je chantais dans ce moment-l? Mais non, je jouais l'orgue, le grand
orgue du titan!

--Allons, bon! te voil fou,  prsent? As-tu pu prendre au srieux la
plaisanterie que je t'ai faite?

La mmoire me revenait trs-nette.

--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez
pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable!

Matre Jean avait t si rellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne
se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait t dgris que par
l'croulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous
avions couru et les blessures que nous avions reues. Il n'avait
conscience que du motif, inconnu  lui, que j'avais chant et de la
manire tonnante dont ce motif avait t redit cinq fois par les
chos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut
se persuader que c'tait la vibration de ma voix qui avait provoqu
l'croulement;  quoi je lui rpondis que c'tait la rage obstine
avec laquelle il avait secou et dracin l'arbuste qu'il avait pris
pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rv, mais il ne
put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur
la route, nous tions descendus  mi-cte du ravin pour nous amuser 
_foltrer_ autour de la roche Sanadoire.

Quand nous emes band nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer
le vin de Chanturgue, nous reprmes notre route; mais nous tions si
las et si affaiblis, que nous dmes nous arrter  la petite auberge
au bout du dsert. Le lendemain, nous tions si courbatus, qu'il nous
fallut garder le lit. Le soir, nous vmes arriver le bon cur de
Chanturgue fort effray; on avait trouv le chapeau de matre Jean
et des traces de sang sur les dbris frachement tombs de la roche
Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emport la
cravache.

Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez
lui, mais l'organiste ne pouvait manquer  la grand'messe du dimanche
et nous revnmes  Clermont le jour suivant.

Il avait la tte encore affaiblie ou trouble quand il se retrouva
devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mmoire
lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait
de son propre aveu trs-mdiocrement, bien qu'il se piqut de composer
des chefs-d'oeuvre  tte repose.

A l'lvation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de
m'asseoir  sa place. Je n'avais jamais jou que devant lui et je
n'avais aucune ide de ce que je pourrais devenir en musique. Matre
Jean n'avait jamais termin une leon sans dcrter que j'tais un
ne. Un moment je fus presque aussi mu que je l'avais t devant
l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accs de confiance spontane;
je pris courage, je jouai le motif qui avait frapp le matre au
moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-l, n'tait pas
sorti de ma tte.

Ce fut un succs qui dcida de toute ma vie, vous allez voir comment.

Aprs la messe, M. le grand vicaire, qui tait un mlomane trs-rudit
en musique sacre, fit mander matre Jean dans la salle du chapitre.

--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
discernement. Je vous ai dj blm d'improviser ou de composer des
motifs qui ont du mrite, mais que vous placez hors de saison, tendres
ou sautillants quand ils doivent tre svres, menaants et comme
irrits quand ils doivent tre humbles et suppliants. Ainsi,
aujourd'hui,  l'lvation, vous nous avez fait entendre un vritable
chant de guerre. C'tait fort beau, je dois l'avouer, mais c'tait un
sabbat et non un _Adoremus_.

J'tais derrire matre Jean pendant que le grand vicaire lui parlait,
et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement
en disant qu'il s'tait trouv indispos, et qu'un enfant de choeur,
son lve, avait tenu l'orgue  l'lvation.

--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure mue.

--C'est lui, rpondit matre Jean, c'est ce petit ne!

--Ce petit ne a fort bien jou, reprit le grand vicaire en riant.
Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a
frapp? J'ai bien vu que c'tait quelque chose de remarquable, mais je
ne saurais dire o cela existe.

--Cela n'existe que dans ma tte, rpondis-je avec assurance. Cela
m'est venu... dans la montagne.

--T'en est-il venu d'autres?

--Non, c'est la premire fois que quelque chose m'est venu.

--Pourtant...

--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il
dit, c'est une rminiscence!

--C'est possible, mais de qui?

--De moi probablement; on jette tant d'ides au hasard quand on
compose! le premier venu ramasse les bribes!

--Vous auriez d ne pas laisser perdre cette bribe-l, reprit le grand
vicaire avec malice; elle vaut une grosse pice.

Il se retourna vers moi en ajoutant:

--Viens chez moi demain aprs ma messe basse, je veux t'examiner.

Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
il n'avait trouv mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit
improviser. D'abord je fus troubl et il ne me vint que du gchis;
puis, peu  peu, mes ides s'claircirent et le prlat fut si content
de moi, qu'il manda matre Jean et me recommanda  lui comme son
protg tout spcial. C'tait lui dire que mes leons lui seraient
bien payes. Le professeur me retira donc de la cuisine et de
l'curie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'annes,
m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je
pouvais aller plus loin et que le petit ne tait plus laborieux et
mieux dou que son matre. Il m'envoya  Paris, o je fus, trs-jeune
encore, en tat de donner des leons et de jouer dans les concerts.
Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entire que je vous ai promise;
ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez
savoir: comment une grande frayeur,  la suite d'un accs d'ivresse,
dveloppa en moi une facult refoule par la rudesse et le ddain du
matre qui et d la dvelopper. Je n'en bnis pas moins son souvenir.
Sans sa vanit et son ivrognerie, qui exposrent ma raison et ma vie
 la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en ft peut-tre jamais
sorti. Cette folle aventure qui m'a fait clore, m'a pourtant laiss
une susceptibilit nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en
improvisant, j'imagine entendre l'croulement du roc sur ma tte et
sentir mes mains grossir comme celles du Mose de Michel-Ange. Cela
ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guri entirement, et
vous voyez que l'ge ne m'en a pas dbarrass.

       *       *       *       *       *

--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut termin son rcit,
 quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette
souffrance qui vous saisit  la roche Sanadoire avant son trop rel
croulement?

--Je ne peux l'attribuer, rpondit le maestro, qu' des orties ou 
des ronces qui poussaient sur le prtendu clavier. Vous voyez, mes
amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La rvlation de mon
avenir fut complte: des illusions, du bruit... et des pines!




CE QUE DISENT LES FLEURS


Quand j'tais enfant, ma chre Aurore, j'tais trs-tourmente de
ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon
professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit
qu'il ft sourd, soit qu'il ne voult pas me dire la vrit, il jurait
qu'elles ne disaient rien du tout.

Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusment,
surtout  la rose du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je
pusse distinguer leurs paroles; et puis elles taient mfiantes, et,
quand je passais prs des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du
pr, elles s'avertissaient par une espce de _psitt_, qui courait de
l'une  l'autre. C'tait comme si l'on et dit sur toute la ligne:
Attention, taisons-nous! voil l'enfant curieux qui nous coute.

Je m'y obstinai. Je m'exerai  marcher si doucement, sans frler le
plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus
m'avancer tout prs, tout prs; alors, en me baissant sous l'ombre des
arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des
paroles articules.

Il fallait beaucoup d'attention; c'tait de si petites voix, si
douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le
bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.

Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'tait ni le
franais, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que
je comprenais fort bien. Il me sembla mme que je comprenais mieux ce
langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.

Un soir, je russis  me coucher sur le sable et  ne plus rien
perdre de ce qui se disait auprs de moi dans un coin bien abrit
du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne
fallait pas s'amuser  vouloir surprendre plus d'un secret en une
fois. Je me tins donc l bien tranquille, et voici ce que j'entendis
dans les coquelicots:

--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude.
Toutes les plantes sont galement nobles; notre famille ne le cde 
aucune autre, et, accepte qui voudra la royaut de la rose, je dclare
que j'en ai assez et que je ne reconnais  personne le droit de se
dire mieux n et plus titr que moi.

A quoi les marguerites rpondirent toutes ensemble que l'orateur
coquelicot avait raison. Une d'elles, qui tait plus grande que les
autres et fort belle, demanda la parole et dit:

--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des
roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie
et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour
multiplier le nombre de nos ptales et l'clat de nos couleurs. Nous
sommes mme beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a gure
plus de deux cents ptales et nous en avons jusqu' cinq cents. Quant
aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose
ne trouvera jamais.

--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium,
j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont
toutes les nuances du rose. La prtendue reine des fleurs a donc
beaucoup  nous envier, et, quant  son parfum si vant...

--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hbleries
du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le
parfum? Une convention tablie par les jardiniers et les papillons.
Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.

--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par l
nous faisons preuve de tenue et de bon got. Les odeurs sont des
indiscrtions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne
s'annonce point par des manations. Sa beaut doit lui suffire.

--Je ne suis pas de votre avis, s'cria un gros pavot qui sentait
trs-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la sant.

Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient
les ctes et les rsdas se pmaient. Mais, au lieu de se fcher, il
se remit  critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait
rpondre; tous les rosiers venaient d'tre taills et les pousses
remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrs dans
leurs langes verts. Une pense fort richement vtue critiqua amrement
les fleurs doubles, et, comme celles-ci taient en majorit dans le
parterre, on commena  se fcher. Mais il y avait tant de jalousie
contre la rose, qu'on se rconcilia pour la railler et la dnigrer. La
pense eut mme du succs quand elle compara la rose  un gros chou
pomm, donnant la prfrence  celui-ci  cause de sa taille et de son
utilit. Les sottises que j'entendais m'exasprrent et, tout  coup,
parlant leur langue:

--Taisez-vous, m'criai-je en donnant un coup de pied  ces sottes
fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre
ici des merveilles de posie, quelle dception vous me causez avec vos
rivalits, vos vanits et votre basse envie!

Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.

--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de
bon sens que ces pronnelles cultives, qui, en recevant de nous une
beaut d'emprunt, semblent avoir pris nos prjugs et nos travers.

Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
prairie; je voulais savoir si les spires qu'on appelle reine des prs
avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrtai auprs
d'un grand glantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.

--Tchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dnigre la rose 
cent feuilles et mprise la rose pompon.

Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas cr toutes
ces varits de roses que les jardiniers savants ont russi  produire
depuis par la greffe et les semis. La nature n'en tait pas plus
pauvre pour cela. Nos buissons taient remplis de varits nombreuses
de roses  l'tat rustique: la _canina_, ainsi nomme parce qu'on
la croyait un remde contre la morsure des chiens enrags; la rose
canelle, la musque, la _rubiginosa_ ou rouille, qui est une des plus
jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose
alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espces
charmantes  peu prs perdues aujourd'hui, une panache rouge et blanc
qui n'tait pas trs-fournie en ptales, mais qui montrait sa couronne
d'tamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote.
Elle tait rustique au possible, ne craignant ni les ts secs ni les
hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modle, qui est devenue
excessivement rare; la petite rose de mai, la plus prcoce et
peut-tre la plus parfume de toutes, qu'on demanderait en vain
aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous
savions utiliser et qu'on est oblig,  prsent, de demander au midi
de la France; enfin, la rose  cent feuilles ou, pour mieux dire,
 cent ptales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue
gnralement  la culture.

C'est cette rose _centifolia_ qui tait alors, pour moi comme pour
tout le monde, l'idal de la rose, et je n'tais pas persuade, comme
l'tait mon prcepteur, qu'elle ft un monstre d  la science des
jardiniers. Je lisais dans mes potes que la rose tait de toute
antiquit le type de la beaut et du parfum. A coup sr, ils ne
connaissaient pas nos roses th qui ne sentent plus la rose, et toutes
ces varits charmantes qui, de nos jours, ont diversifi  l'infini,
mais en l'altrant essentiellement, le vrai type de la rose. On
m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu' ma faon. J'avais
l'odorat fin et je voulais que le parfum ft un des caractres
essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne
m'accordait pas ce critrium de classification. Il ne sentait plus que
le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait
des proprits sternutatoires tout  fait avilissantes. J'coutai donc
de toutes mes oreilles ce que disaient les glantiers au-dessus de
ma tte, car, ds les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils
parlaient des origines de la rose.

--Reste ici, doux zphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les
belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts.
Vois, nous sommes fraches et riantes, et, si tu nous berces un peu,
nous allons rpandre des parfums aussi suaves que ceux de notre
illustre reine.

J'entendis alors le zphyr qui disait:

--Taisez-vous, vous n'tes que des enfants du Nord. Je veux bien
causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous galer
 la reine des fleurs.

--Cher zphyr, nous la respectons et nous l'adorons, rpondirent les
fleurs de l'glantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin
en sont jalouses. Elles prtendent qu'elle n'est rien de plus que
nous, qu'elle est fille de l'glantier et ne doit sa beaut qu' la
greffe et  la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas
rpondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si
tu connais la vritable origine de la rose.

--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; coutez-la, et ne
l'oubliez jamais.

Et le zphyr raconta ceci:

--Au temps o les tres et les choses de l'univers parlaient encore la
langue des dieux, j'tais le fils an du roi des orages. Mes ailes
noires touchaient les deux extrmits des plus vastes horizons, ma
chevelure immense s'emmlait aux nuages. Mon aspect tait pouvantable
et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nues du couchant
et de les tendre comme un voile impntrable entre la terre et le
soleil.

Longtemps je rgnai avec mon pre et mes frres sur la plante
infconde. Notre mission tait de dtruire et de bouleverser. Mes
frres et moi, dchans sur tous les points de ce misrable petit
monde, nous semblions ne devoir jamais permettre  la vie de paratre
sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des
vivants. J'tais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le
roi mon pre tait las, il s'tendait sur le sommet des nues et
se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable
destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un
esprit, une divinit puissante, l'esprit de la vie, qui voulait tre,
et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les
poussires, se mit un jour  surgir de toutes parts. Nos efforts
redoublrent et ne servirent qu' hter l'closion d'une foule d'tres
qui nous chappaient par leur petitesse ou nous rsistaient par leur
faiblesse mme; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages
flottants prenaient place sur la crote encore tide de l'corce
terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les dtritus de tout
genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces crations
bauches. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes
nouvelles, comme si le gnie patient et inventif de la cration et
rsolu d'adapter les organes et les besoins de tous les tres au
milieu tourment que nous leur faisions.

Nous commencions  nous lasser de cette rsistance passive en
apparence, irrductible en ralit. Nous dtruisions des races
entires d'tres vivants, d'autres apparaissaient organiss pour nous
subir sans mourir. Nous tions puiss de rage. Nous nous retirmes
sur le sommet des nues pour dlibrer et demander  notre pre des
forces nouvelles.

Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant
dlivre de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables o des
myriades d'animaux ingnieusement conforms dans leurs diffrents
types, cherchrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forts
ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux
pures de lacs immenses.

--Allez, nous dit mon pre, le roi des orages, voici la terre qui
s'est pare comme une fiance pour pouser le soleil. Mettez-vous
entre eux. Entassez les nues normes, mugissez, et que votre souffle
renverse les forts, aplanisse les monts et dchane les mers. Allez,
et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un tre vivant, une plante
debout sur cette arne maudite o la vie prtend s'tablir en dpit de
nous.

Nous nous dispersmes comme une semence de mort sur les deux
hmisphres, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je
m'abattis sur les antiques contres de l'extrme Orient, l o de
profondes dpressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers
la mer sous un ciel de feu, font clore, au sein d'une humidit
nergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.
J'tais repos des fatigues subies, je me sentais dou d'une force
incommensurable, j'tais fier d'apporter le dsordre et la mort  tous
ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais
toute une contre; d'un souffle, j'abattais toute une fort, et je
sentais en moi une joie aveugle, enivre, la joie d'tre plus fort que
toutes les forces de la nature.

Tout  coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue
 mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrtai
pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la premire fois un tre
qui tait apparu sur la terre en mon absence, un tre frais, dlicat,
imperceptible, la rose!

Je fondis sur elle pour l'craser. Elle plia, se coucha sur l'herbe
et me dit:

--Prends piti! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu
m'pargneras.

Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me
couchai sur l'herbe et je m'endormis auprs d'elle.

Quand je m'veillai, la rose s'tait releve et se balanait
mollement, berce par mon haleine apaise.

--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes
terribles sont plies, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es
le roi de la fort. Ton souffle adouci est un chant dlicieux. Reste
avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus prs
le soleil et les nuages.

Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientt
il me sembla qu'elle se fltrissait; alanguie, elle ne pouvait plus
me parler; son parfum, cependant, continuait  me charmer, et moi,
craignant de l'anantir, je volais doucement, je caressais la cime des
arbres, j'vitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec prcaution
jusqu'au palais de nues sombres o m'attendait mon pre.

--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laiss debout cette fort
que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au
plus vite.

--Oui, rpondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te
confier ce trsor que je veux sauver.

--Sauver! s'cria-t-il en rugissant de colre; tu veux sauver quelque
chose?

Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans
l'espace en semant ses ptales fltries.

Je m'lanai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrit
et implacable, me saisit  mon tour, me coucha, la poitrine sur
son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes
allrent dans l'espace rejoindre les feuilles disperses de la rose.

--Misrable enfant, me dit-il, tu as connu la piti, tu n'es plus mon
fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui
me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose,  prsent que,
grce  moi, tu n'es plus rien.

Et, me lanant dans les abmes du vide, il m'oublia  jamais.

Je roulai jusqu' la clairire et me trouvai ananti  ct de la
rose, plus riante et plus embaume que jamais.

--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu
le don de renatre aprs la mort?

--Oui, rpondit-elle, comme toutes les cratures que l'esprit de vie
fconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu
mon clat et je travaillerai  mon renouvellement, tandis que mes
soeurs te charmeront de leur beaut et te verseront les parfums de
leur journe de fte. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et
notre ami?

J'tais si humili de ma dchance, que j'arrosais de mes larmes
cette terre  laquelle je me sentais  jamais riv. L'esprit de la vie
sentit mes pleurs et s'en mut. Il m'apparut sous la forme d'un ange
radieux et me dit:

--Tu as connu la piti, tu as eu piti de la rose, je veux avoir
piti de toi. Ton pre est puissant, mais je le suis plus que lui, car
il peut dtruire et, moi, je peux crer.

En parlant ainsi, l'tre brillant me toucha et mon corps devint celui
d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des
ailes de papillon sortirent de mes paules et je me mis  voltiger
avec dlices.

--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forts, me dit la
fe. A prsent, ces dmes de verdure te cacheront et te protgeront.
Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des lments, tu pourras
parcourir la terre, o tu seras bni par les hommes et chant par les
potes.--Quant  toi, rose charmante qui, la premire as su dsarmer
la fureur par la beaut, sois le signe de la future rconciliation
des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi
l'enseignement des races futures, car ces races civilises voudront
faire servir toutes choses  leurs besoins. Mes dons les plus
prcieux, la grce, la douceur et la beaut risqueront de leur sembler
d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,
aimable rose, que la plus grande et la plus lgitime puissance est
celle qui charme et rconcilie. Je te donne ici un titre que les
sicles futurs n'oseront pas t'ter. Je te proclame reine des fleurs;
les royauts que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen
d'action, le charme.

Depuis ce jour, j'ai vcu en paix avec le ciel, chri des hommes, des
animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix
de rsider o il me plat, mais je suis trop l'ami de la terre et le
serviteur de la vie  laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour
quitter cette terre chrie o mon premier et ternel amour me retient.
Oui, mes chres petites, je suis le fidle amant de la rose et par
consquent votre frre et votre ami.

--En ce cas, s'crirent toutes les petites roses de l'glantier,
donne-nous le bal et rjouissons-nous en chantant les louanges de
madame la reine, la rose  cent feuilles de l'Orient.

Le zphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tte une
danse effrne, accompagne de frlements de branches et de claquement
de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien 
quelques petites folles de dchirer leur robe de bal et de semer leurs
ptales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et
dansrent de plus belle en chantant:

--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive
le bon zphyr qui est rest l'ami des fleurs!

Quand je racontai  mon prcepteur ce que j'avais entendu, il dclara
que j'tais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma
grand'mre m'en prserva en lui disant:

--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les
roses. Quant  moi, je regrette le temps o je l'entendais. C'est une
facult de l'enfance. Prenez garde de confondre les facults avec les
maladies!




LE MARTEAU ROUGE


J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je
vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous
tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les
fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne
pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la
nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux
tres. Une fleur est un tre pourvu d'organes et qui participe
largement  la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne
sont que les ossements d'un grand corps, qui est la plante, et, ce
grand corps, on peut le considrer comme un tre; mais les fragments
de son ossature ne sont pas plus des tres par eux-mmes qu'une
phalange de nos doigts ou une portion de notre crne n'est un tre
humain.

C'tait pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez
pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-tre un mtre sur
toutes ses faces. Dtach d'une roche de cornaline, il tait cornaline
lui-mme, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf
qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair vein de parties
ambres, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,
produite par l'action des feux plutoniens sur l'corce siliceuse de
la terre, il avait t spar de sa roche par une dislocation, et il
brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux
depuis des sicles dont je ne sais pas le compte. La fe Hydrocharis
vint enfin un jour  le remarquer. La fe Hydrocharis (beaut des
eaux) tait amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce
qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous
nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les
chrissez aussi.

La fe avait du dpit, car, aprs une fonte de neiges assez
considrable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensabl
de ses eaux troubles et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure
que la fe avait caresss et bnis la veille. Elle s'assit sur le gros
caillou et, contemplant le dsastre, elle se fit ce raisonnement:

--La fe des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette
rgion, comme elle m'a chasse dj des rgions qui sont au-dessus
et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches
entranes par les glaces, ces moraines striles o la fleur ne
s'panouit plus, o l'oiseau ne chante plus, o le froid et la mort
rgnent stupidement, menacent de s'tendre sur mes riants herbages
et sur mes bosquets embaums. Je ne puis rsister, le nant veut
triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.
Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de
lutter. Mais ces secrets ne sont confis qu'aux ondes fougueuses dont
les mille voix confuses me sont inintelligibles. Ds qu'elles arrivent
 mes lacs et  mes tangs, elles se taisent, et, sur mes pentes
sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les dcider 
parler de ce qu'elles savent des hautes rgions d'o elles descendent
et o il m'est interdit de pntrer?

La fe se leva, rflchit encore, regarda autour d'elle et accorda
enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-l mpris comme
une chose inerte et strile. Il lui vint alors une ide, qui tait de
placer ce caillou sur le passage inclin du ruisseau. Elle ne prit pas
la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en
travers de l'eau courante, debout sur le sable o il s'enfona par son
propre poids, de manire  y demeurer solidement fix. Alors, la fe
regarda et couta.

Le ruisseau, videmment irrit de rencontrer cet obstacle, le frappa
d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le
contourna et se pressa sur ses flancs jusqu' ce qu'il et russi  se
creuser une rigole de chaque ct, et il se prcipita dans ces rigoles
en exhalant une sourde plainte.

--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fe, mais je vais
t'emprisonner si bien que je te forcerai de me rpondre.

Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit
en quatre. C'est si puissant un doigt de fe! L'eau, rencontrant
quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de
tous cts en ruisselets entrecoups, il se mit  babiller comme un
fou, jetant ses paroles si vite, que c'tait un bredouillage insens,
impossible.

La fe cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit
huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcrent  se calmer
et  murmurer discrtement. Alors, elle saisit son langage, et, comme
les ruisseaux sont de nature indiscrte et babillarde, elle apprit
que la reine des glaciers avait rsolu d'envahir son domaine et de la
chasser encore plus loin.

Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chries dans sa robe tissue
de rayons de soleil, et s'loigna, oubliant au milieu de l'eau les
pauvres dbris du gros caillou, qui restrent l jusqu' ce que les
eaux obstines les eussent emports ou broys.

Rien n'est philosophe et rsign comme un caillou. Celui dont j'essaye
de vous dire l'histoire n'tait plus reprsent un peu dignement que
par un des huit morceaux, lequel tait encore gros comme votre tte,
et,  peu prs aussi rond, vu que les eaux qui avaient miett les
autres, l'avaient roul longtemps. Soit qu'il et eu plus de chance,
soit qu'on et eu des gards pour lui, il tait arriv beau, luisant
et bien poli jusqu' la porte d'une hutte de roseaux o vivaient
d'tranges personnages.

C'tait des hommes sauvages, vtus de peaux de btes, portant de
longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,
ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-tre n'avaient-ils
pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore invent les ciseaux, ce
dont je ne suis pas sr, ces hommes primitifs n'en taient pas moins
d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte tait mme un
armurier recommandable.

Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers
devenaient entre ses mains des outils de travail ingnieux ou des
armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient  la
race de l'ge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les
premiers ges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier
trouva sous ses pieds le beau caillou amen par le ruisseau, et,
croyant que c'tait un des nombreux clats ou morceaux de rebut jets
 et l autour de l'atelier de son pre, il se mit  jouer avec et
 le faire rouler. Mais le pre, frapp de la vive couleur et de la
transparence de cet chantillon, le lui ta des mains et appela ses
autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans
le pays environnant aucune roche d'o ce fragment pt provenir.
L'armurier recommanda  son monde de bien surveiller les cailloux que
charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils
n'en trouvrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un
objet des plus rares et des plus prcieux.

A quelques jours de l, un homme bleu descendit de la colline et somma
l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui tait blanc
en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une
plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens
d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il tait donc
de la tte aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier
le contemplait avec admiration et respect.

Il avait command une hache de silex, la plus lourde et la plus
tranchante qui et t jamais fabrique depuis l'ge du renne, et
cette arme formidable lui fut livre, moyennant le prix de deux peaux
d'ours, selon qu'il avait t convenu. L'homme bleu ayant pay, allait
se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline
en lui proposant de le faonner pour lui en hache ou en casse-tte.
L'homme bleu, merveill de la beaut de la matire, demanda un
casse-tte qui serait en mme temps un couteau propre  dpecer les
animaux aprs les avoir assomms. On lui fabriqua donc avec ce caillou
merveilleux un outil admirable auquel,  force de patience, on put
mme donner le poli jusqu'alors inconnu  une industrie encore prive
de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,
un des fils de l'armurier, enfant trs-adroit et trs-artiste, dessina
avec une pointe faite d'un clat, la figure d'un daim sur un des cts
de la lame. Un autre, apprenti trs-habile au montage, enchssa l'arme
dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrmits
par des cordes de fibres vgtales trs-finement tresses et d'une
solidit  toute preuve.

L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et
l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il tait un grand
chef de clan, enrichi  la chasse et souvent victorieux  la guerre.

Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous
bants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivs, jadis couverts
d'tangs et de forts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu' un
niveau plus lev, on a trouv des cendres, des os, des dbris de
poteries et des pierres disposes en foyer.

On peut croire que les peuples primitifs aimaient  demeurer sur
l'eau, tmoins les cits lacustres trouves en si grand nombre et dont
vous avez entendu beaucoup parler.

Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les ntres, o l'eau
est rare, on creusait le plus profondment possible, et, autant que
possible, aussi dans le voisinage d'une source. On dtournait au
besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces
profonds rservoirs, puis l'on btissait sur pilotis une spacieuse
demeure, qui s'levait comme un lot dans un entonnoir et dont les
toits inaperus ne s'levaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes
conditions de scurit contre le parcours des btes sauvages ou
l'invasion des hordes ennemies.

Quoi qu'il en soit, l'homme bleu rsidait dans une grande mardelle (on
dit aussi margelle), entoure de beaucoup d'autres plus petites et
moins profondes, o plusieurs familles s'taient tablies pour obir 
ses ordres en bnficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour
de toutes ces citernes habites, franchit, pour entrer chez ses
clients, les arbres jets en guise de ponts, se chauffa  tous les
foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse
hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reue en
prsent de quelque divinit. Si on le crut, ou si l'on feignit de le
croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regarde comme un talisman
d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se prsenta pour
envahir la tribu, tous se portrent au combat avec une confiance
exalte. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.
L'ennemi fut cras, la hache rose du grand chef devint pourpre dans
le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes
gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le
nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portrent
aprs lui.

Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses
guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,
sans avoir t victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.
On l'enterra sous une norme butte de terre et de sable suivant la
coutume du temps, et, malgr le dsir effrn qu'avaient ses hritiers
de possder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.
Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect d aux
morts.

Voil donc notre caillou rejet dans le nant des tnbres aprs une
courte priode de gloire et d'activit. La tribu du Marteau-Rouge eut
lieu de regretter la spulture donne au talisman, car les tribus
ennemies, longtemps pouvantes par la vaillance du grand chef,
revinrent en nombre et dvastrent les pays de chasse, enlevrent les
troupeaux et ravagrent mme les habitations.

Ces malheurs dcidrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er 
violer la spulture de son aeul,  pntrer la nuit dans son caveau
et  enlever secrtement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa
mardelle. Comme il ne pouvait avouer  personne cette profanation, il
ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de
son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'tant plus
secoue par un bras nergique et vaillant,--le nouveau possesseur
tait plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la
tribu, vaincue, disperse, dut aller chercher en d'autres lieux des
tablissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupes par
le vainqueur, et des sicles s'coulrent sans que le fameux marteau
enterr entre deux pierres ft exhum. On l'oublia si bien, que, le
jour o une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le
retrouva intact, personne ne put lui dire  quoi ce couteau de pierre
avait pu servir. L'usage de ces outils s'tait perdu. On avait appris
 fondre et  faonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas
d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur
avait rendus.

Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour
rper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva
commode, bien que le temps et l'humidit l'eussent priv de son beau
manche  cordelettes. Il tait encore coupant. Elle en fit son couteau
de prdilection. Mais, aprs elle, des enfants voulurent s'en servir
et l'brchrent outrageusement.

Quand vint l'ge du fer, cet ustensile mpris fut oubli sur le bord
de la margelle tarie et  demi comble. On construisait de nouvelles
habitations  fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait
la bche et la cogne, on parlait, on agissait, on pensait autrement
que par le pass. Le glorieux marteau rouge redevnt simple caillou et
reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.

Bien des sicles se passrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui
poursuivait un livre rfugi dans la mardelle, et qui, pour mieux
courir, avait quitt ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces
encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire
des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, o il l'oublia dans
un coin. A l'poque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;
aprs quoi, il le jeta dans son jardin, o les choux, ces fiers
occupants d'une terre longtemps abandonne  elle-mme, le couvrirent
de leur ombre et lui permirent de dormir encore  l'abri du caprice de
l'homme.

Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bche, et,
comme le jardin du paysan s'tait fondu dans un parc seigneurial, ce
jardinier porta sa trouvaille au chtelain, en lui disant:

--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouv dans mes
planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous tes curieux.

M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et
fit grand cas de sa dcouverte. Le marteau rouge tait un des plus
beaux spcimens de l'antique industrie de nos pres, et, malgr les
outrages du temps, il portait la trace indlbile du travail de
l'homme  un degr remarquable. Tous les amis de la maison et tous les
antiquaires du pays l'admirrent. Son ge devint un sujet de grande
discussion. Il tait en partie dgrossi et taill au silex comme les
spcimens des premiers ges, en partie faonn et poli comme ceux
d'un temps moins barbare. Il appartenait videmment  un temps de
transition, peut-tre avait-il t apport par des migrants;  coup
sr, dirent les gologues, il n'a pas t fabriqu dans le pays, car
il n'y a pas de trace de cornaline bien loin  la ronde.

Les gologues n'oublirent qu'une chose, c'est que les eaux sont
des conducteurs de minraux de toute sorte, et les antiquaires ne
songrent pas  se demander si l'histoire des faits industriels
n'taient pas dmentie  chaque instant par des tentatives
personnelles dues au caprice ou au gnie de quelque artisan mieux
dou que les autres. La figure trace sur la lame prsentait encore
quelques linaments qui furent soigneusement examins. On y voyait
bien encore l'intention de reprsenter un animal. Mais tait-ce un
cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth?

Quand on eut bien examin et interrog le marteau rouge, on le plaa
sur un coussinet de velours. C'tait la plus curieuse pice de la
collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva
pendant une dizaine d'annes.

Mais M. le comte vint  mourir sans enfants, et madame la comtesse
trouva que le dfunt avait dpens pour ses collections beaucoup
d'argent qu'il et mieux employ  lui acheter des dentelles et 
renouveler ses quipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles,
presse qu'elle tait d'en dbarrasser les chambres de son chteau.
Elle ne conserva que quelques gemmes graves et quelques mdailles
d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau
rouge tait tir d'une cornaline particulirement belle, elle le
confia  un lapidaire charg de le tailler en plaques destines  un
fermoir de ceinture.

Quand les fragments du marteau rouge furent taills et monts, madame
trouva la chose fort laide et la donna  sa petite nice ge de six
ans qui en orna sa poupe. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne
lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui
vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupes. Vous savez mieux
que moi que la soupe aux poupes se compose de choses trs-varies:
des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges,
tout est bon quand cela est cuit  point dans un petit vase de
fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nice manquant de carottes
pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, 
l'aide d'un fer  repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui
donnrent trs-bonne mine  la soupe et que la poupe et d trouver
succulente.

Si le marteau rouge et t un tre, c'est--dire s'il et pu penser,
quelles rflexions n'et-il pas faites sur son trange destine? Avoir
t montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme  l'oeuvre
mystrieuse d'une fe, avoir forc un ruisseau  rvler les secrets
du gnie des cimes glaces; avoir t, plus tard, le palladium d'une
tribu guerrire, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu;
tre descendu  l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'
ratisser, Dieu sait quels lgumes, chez un peuple encore sauvage;
avoir retrouv une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire,
jusqu' se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs
merveills: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains
d'un enfant, sans pouvoir seulement veiller l'apptit ddaigneux
d'une poupe!

Le marteau rouge n'tait pourtant pas absolument ananti. Il en tait
rest un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa
en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce
dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc
chacune. C'est trs-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite
cass et perdu. Une seule existe encore, elle a t donne  une
petite fille soigneuse qui la conserve prcieusement sans se douter
qu'elle possde la dernire parcelle du fameux marteau rouge, lequel
n'tait lui-mme qu'une parcelle de la roche aux fes.

Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous
y attachons, elles n'ont point d'me qui les fasse renatre, elles
deviennent poussire; mais, sous cette forme, tout ce qui possde la
vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et
l'homme dtruisent renat sous des formes nouvelles, grce  cette fe
qui ne laisse rien perdre, qui rpare tout et qui recommence tout ce
qui est dfait. Cette reine des fes, vous la connaissez fort bien:
c'est la nature.




LA FE POUSSIRE


Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'tais jeune
et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite
vieille qui entrait par les fentres quand on l'avait chasse par les
portes. Elle tait si fine et si menue, qu'on et dit qu'elle flottait
au lieu de marcher, et mes parents la comparaient  une petite fe.
Les domestiques la dtestaient et la renvoyaient  coups de plumeau,
mais on ne l'avait pas plus tt dloge d'une place qu'elle
reparaissait  une autre.

Elle portait toujours une vilaine robe grise tranante et une sorte
de voile ple que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tte
bouriffe en mches jauntres.

A force d'tre perscute, elle me faisait piti et je la laissais
volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abmt
beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer
une parole qui et le sens commun. Elle voulait toucher  tout, disant
qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolrer, et,
quand je l'avais laisse s'approcher de moi, on m'envoyait laver et
changer, en me menaant de me donner le nom qu'elle portait.

C'tait un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle tait si
malpropre qu'on prtendait qu'elle couchait dans les balayures des
maisons et des rues, et,  cause de cela, on la nommait la fe
Poussire.

--Pourquoi donc tes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle
voulait m'embrasser.

--Tu es une sotte de me craindre, rpondit-elle alors d'un ton
railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses.
Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps
 te le dmontrer.

--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la
premire fois. Expliquez-moi vos paroles.

--Je ne puis te parler ici, rpondit-elle. J'en ai trop long  te
dire, et, sitt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye
avec mpris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par
trois fois cette nuit, aussitt que tu seras endormie.

L-dessus, elle s'loigna en poussant un grand clat de rire, et il me
sembla la voir se dissoudre et s'lever en grande trane d'or, rougi
par le soleil couchant.

Le mme soir, j'tais dans mon lit et je pensais  elle en commenant
 sommeiller.

--J'ai rv tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille
est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en
dormant?

Je m'endormis, et tout aussitt je rvai que je l'appelais. Je ne
suis mme pas sre de n'avoir pas cri tout haut par trois fois: Fe
Poussire! fe Poussire! fe Poussire!

A l'instant mme, je fus transporte dans un immense jardin au
milieu duquel s'levait un palais enchant, et sur le seuil de cette
merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de
beaut m'attendait dans de magnifiques habits de fte.

Je courus  elle et elle m'embrassa en me disant:

--Eh bien, reconnais-tu,  prsent, la fe Poussire?

--Non, pas du tout, madame, rpondis-je, et je pense que vous vous
moquez de moi.

--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais
comprendre mes paroles, je vais te faire assister  un spectacle
qui te paratra trange et que je rendrai aussi court que possible.
Suis-moi.

Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa rsidence. C'tait un
petit lac limpide qui ressemblait  un diamant vert enchss dans un
anneau de fleurs, et o se jouaient des poissons de toutes les nuances
de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre,
des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vtues de
pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de
pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentels,
enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur
un lit de sable argent, o poussaient des herbes fines, plus fleuries
et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin
s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre 
chapiteaux d'albtre. L'entablement fait des minraux les plus
prcieux, disparaissait presque sous les clmatites, les jasmins, les
glycines, les bryones et les chvrefeuilles o mille oiseaux faisaient
leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous
parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le ft des colonnes et les
belles statues de marbre de Paros places sous les arcades. Au milieu
du bassin jaillissait en mille fuses de diamants et de perles un jet
d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre.

Le fond de l'amphithtre d'architecture s'ouvrait sur de riants
parterres qu'ombrageaient des arbres gants couronns de fleurs et de
fruits, et dont les tiges enlaces de pampres formaient, au del de la
colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.

La fe me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'o s'lanait
une cascade mlodieuse et que tapissaient les beaux rubans des
scolopendres et le velours des mousses fraches diamantes de gouttes
d'eau.

--Tout ce que tu vois l, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est
fait de poussire; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai
fourni tous les matriaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait
lancs dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser
ou les agglomrer aprs que mon serviteur le vent les a eu promens
dans l'humidit et dans l'lectricit des nues, et rabattus sur la
terre; ce grand plateau solidifi s'est revtu alors de ma substance
fconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, aprs en
avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des mtaux et des
roches de toute sorte.

J'coutais sans comprendre et je pensais que la fe continuait  me
mystifier. Qu'elle et pu faire de la terre avec de la poussire,
passe encore; mais qu'elle et fait avec cela du marbre, des granits
et d'autres minraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du
ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un dmenti, mais
je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait
srieusement une pareille absurdit.

Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrire moi! mais
j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.
En mme temps, je m'enfonai sous terre aussi, sans pouvoir m'en
dfendre, et je me trouvai dans un lieu terrible o tout tait feu et
flamme. On m'avait parl de l'enfer, je crus que c'tait cela. Des
lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantt livides,
tantt blouissantes, remplaaient le jour, et, si le soleil pntrait
en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le
rendaient tout  fait invisible.

Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des
clats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs o je
me sentais enferme.

Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fe Poussire qui avait
repris sa face terreuse et son sordide vtement incolore. Elle allait
et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je
ne sais quels acides, se livrant en un mot  des oprations
incomprhensibles.

--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits
assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne
connais-tu pas la chimie?

--Je n'en sais pas un mot, m'criai-je, et ne dsire pas l'apprendre
en un pareil endroit.

--Tu as voulu savoir, il faut te rsigner  regarder. Il est bien
commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs,
les oiseaux et les animaux apprivoiss; de se baigner dans les eaux
tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis
de gazon et de marguerites. Tu t'es imagine que la vie humaine avait
subsist de tout temps ainsi, dans des conditions bnies. Il est temps
de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fe
Poussire, ton aeule, ta mre et ta nourrice.

En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus
profond de l'abme  travers les flammes dvorantes, les explosions
effroyables, les cres fumes noires, les mtaux en fusion, les laves
au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'ruption volcanique.

--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol o s'laborent
mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit dbarrass de
cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laiss le tien dans ton
lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser
la matire premire. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de
quoi cette matire est faite, ni par quelle opration mystrieuse ce
qui apparat ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps
gazeux qui a lui dans l'espace comme une nbuleuse et qui plus tard a
brill comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux
grands secrets de la cration et il se passera encore du temps avant
que tes professeurs les sachent eux-mmes. Mais je peux te faire voir
les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour
toi. Remontons d'un tage. Prends l'chelle et suis-moi.

Une chelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le fate, se
prsentait en effet devant nous. Je suivis la fe et me trouvai avec
elle dans les tnbres, mais je m'aperus alors qu'elle tait toute
lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dpts
normes d'une pte rose, des blocs d'un cristal blanchtre et des
lames immenses d'une matire vitreuse noire et brillante que la fe
se mit  craser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits
morceaux et mla le tout avec la pte rose, qu'elle porta sur ce qu'il
lui plaisait d'appeler un feu doux.

--Quel plat faites-vous donc l? lui demandai-je.

--Un plat trs-ncessaire  ta pauvre petite existence, rpondit-elle;
je fais du granit, c'est--dire qu'avec de la poussire je fais la
plus dure et la plus rsistante des pierres. Il faut bien cela, pour
enfermer le Cocyte et le Phlgthon. Je fais aussi des mlanges varis
des mmes lments. Voici ce qu'on t'a montr sous des noms barbares,
les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.
De tout cela, qui provient de mes poussires, je ferai plus tard
d'autres poussires avec des lments nouveaux, et ce seront alors
des ardoises, des sables et des grs. Je suis habile et patiente,
je pulvrise sans cesse pour ragglomrer. La base de tout gteau
n'est-elle pas la farine? Quant  prsent, j'emprisonne mes fourneaux
en leur mnageant toutefois quelques soupiraux ncessaires pour qu'ils
ne fassent pas tout clater. Nous irons voir plus haut ce qui se
passe. Si tu es fatigue, tu peux faire un somme, car il ma faut un
peu de temps pour cet ouvrage.

Je perdis la notion du temps, et, quand la fe m'veilla:

--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de sicles!

--Combien donc, madame la fe?

--Tu demanderas cela  tes professeurs, rpondit-elle en ricanant;
reprenons l'chelle.

Elle me fit monter plusieurs tages de divers dpts, o je la vis
manipuler des rouilles de mtaux dont elle fit du calcaire, des
marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je
l'interrogeais sur l'origine des mtaux:

--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent
expliquer beaucoup de phnomnes par l'eau et par le feu. Mais
peuvent-ils savoir ce qui s'est pass entre terre et ciel quand toutes
mes pouzzolanes, lances par le vent de l'abme, ont form des nues
solides, que les nuages d'eau ont roules dans leurs tourbillons
d'orage, que la foudre a pntres de ses aimants mystrieux et que
les vents suprieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies
torrentielles? C'est l l'origine des premiers dpts. Tu vas assister
 leurs merveilleuses transformations.

Nous montmes plus haut et nous vmes des craies, des marbres et des
bancs de pierre calcaire, de quoi btir une ville aussi grande que
le globe entier. Et, comme j'tais merveille de ce qu'elle pouvait
produire par le sassement, l'agglomration, le mtamorphisme et la
cuisson, elle me dit:

--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir
la vie dj close au milieu de ces pierres.

Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le
bras, elle en retira d'abord des plantes tranges, puis des animaux
plus tranges encore, qui taient encore  moiti plantes; puis
des tres libres, indpendants les uns des autres, des coquillages
vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant:

--Voil ce que dame Poussire sait produire quand elle se dpose au
fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage.

Je me retournai: le calcaire et tous ses composs, mls  la silice
et  l'argile, avaient form  leur surface une fine poussire brune
et grasse o poussaient des plantes chevelues fort singulires.

--Voici la terre vgtale, dit la fe, attends un peu, tu verras
pousser des arbres.

En effet, je vis une vgtation arborescente s'lever rapidement et
se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages
s'agitaient des tres inconnus qui me causrent une vritable terreur.

--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la
fe. Ils sont destins  l'engraisser de leurs dpouilles. Il n'y a
pas encore ici d'hommes pour les craindre.

--Attendez! m'criai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise!
Voici votre terre qui appartient  ces dvorants qui vivent les
uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces
stupidits pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient
pas bons  autre chose, mais je ne comprends pas une cration si
exubrante de formes animes, pour ne rien faire et ne rien laisser
qui vaille.

--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, rpondit la fe.
Les conditions que celui-ci va crer seront proprices  des tres
diffrents qui succderont  ceux-ci.

--Et qui disparatront  leur tour, je sais cela. Je sais que la
cration se perfectionnera jusqu' l'homme, du moins on me l'a dit
et je le crois. Mais je ne m'tais pas encore reprsent cette
prodigalit de vie et de destruction qui m'effraye et me rpugne.
Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles
monstrueux, et toutes ces btes rampantes ou nageantes qui ne semblent
vivre que pour se servir de leurs dents et dvorer les autres...

Mon indignation divertit beaucoup la fe Poussire.

--La matire est la matire, rpondit-elle, elle est toujours logique
dans ses oprations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la
preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de
cratures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce
 moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans
destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature?

--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout ft bien, ds le premier
jour. Si la nature est une grande fe, elle pouvait bien se passer de
tous ces essais abominables, et faire un monde o nous serions des
anges, vivant par l'esprit, au sein d'une cration immuable et
toujours belle.

--La grande fe Nature a de plus hautes vises, rpondit dame
Poussire. Elle ne prtend pas s'arrter aux choses que tu connais.
Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connat pas
la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne
changeaient pas, l'oeuvre du roi des gnies serait termine et ce roi,
qui est l'activit incessante et suprme, finirait avec son oeuvre. Le
monde o tu vis et o tu vas retourner tout  l'heure quand ta vision
du pass se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur
que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas
satisfait, puisque tu voudrais y vivre ternellement  l'tat de
pur esprit, cette pauvre plante encore enfant, est destine  se
transformer indfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous
toutes, faibles cratures humaines, des fes et des gnies qui
possderont la science, la raison et la bont; vois ce que je te fais
voir, et sache que ces premires bauches de la vie rsume dans
l'instinct sont plus prs de toi que tu ne l'es de ce que sera, un
jour, le rgne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants
de ce monde futur seront alors en droit de te mpriser aussi
profondment que tu mprises aujourd'hui le monde des grands sauriens.

--A la bonne heure, rpondis-je, si tout ce que je vois du pass doit
me faire aimer l'avenir, continuons  voir du nouveau.

--Et surtout, reprit la fe, ne le mprisons pas trop, ce pass, afin
de ne pas commettre l'ingratitude de mpriser le prsent. Quand le
grand esprit de la vie se sert des matriaux que je lui fournis,
il fait des merveilles ds le premier jour. Regarde les yeux de ce
prtendu monstre que vos savants ont nomm l'ichthyosaure.

--Ils sont plus gros que ma tte et me font peur.

--Ils sont trs-suprieurs aux tiens. Ils sont  la fois myopes et
presbytes  volont. Ils voient la proie  des distances considrables
comme avec un tlescope, et, quand elle est tout prs, par un simple
changement de fonction, ils la voient parfaitement  sa vritable
distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la cration,
la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des
organes merveilleusement appropris  ses besoins. C'est un joli
commencement: n'en es-tu pas frappe?--Il en sera ainsi, et de mieux
en mieux, de tous les tres qui vont succder  ceux-ci. Ceux qui
te paratront pauvres, laids ou chtifs seront encore des prodiges
d'adaptation au milieu o ils devront se manifester.

--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu' se nourrir?

--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'prouve pas le besoin
d'tre admire. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que
les aspirations et les prires des cratures ajoutent rien  son clat
et  la majest de ses lois. La fe de ta petite plante connat la
grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est charge de faire un
tre qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise  la loi du
temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce
que vous vivez trop peu pour en apprcier les oprations. Vous les
croyez lentes, et elles sont d'une rapidit foudroyante. Je vais
affranchir ton esprit de son infirmit et faire passer devant toi les
rsultats de sicles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets 
profit ma complaisance pour toi.

Je sentis que la fe avait raison et je regardai, de tous mes yeux,
la succession des aspects de la terre. Je vis natre et mourir des
vgtaux et des animaux de plus en plus ingnieux par l'instinct et de
plus en plus agrables ou imposants par la forme. A mesure que le
sol s'embellissait de productions plus ressemblantes  celles de
nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents
transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mmes et
plus soucieux de leur progniture. Je les vis construire des demeures
 l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur
localit. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'vanouir un
monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une ferie.

--Repose-toi, me dit la fe, car tu viens de parcourir beaucoup de
milliers de sicles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va natre 
son tour quand le rgne de monsieur le singe sera accompli.

Je me rendormis, crase de fatigue, et, quand je m'veillai, je me
trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fe, redevenue
jeune, belle et pare.

--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.
Eh bien, mon enfant, poussire que tout cela! Ces parois de porphyre
et de marbre, c'est de la poussire de molcules ptrie et cuite 
point. Ces murailles de pierres tailles, c'est de la poussire de
chaux ou de granit amene  bien par les mmes procds. Ces lustres
et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en
imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faences,
c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont
fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est
de la poudre de charbon qui s'est cristallise. Ces perles, c'est le
phosphate de chaux que l'hutre suinte dans sa coquille. L'or et tous
les mtaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tass, bien
manipul, bien fondu, bien chauff et bien refroidi, de molcules
infinitsimales. Ces beaux vgtaux, ces roses couleur de chair, ces
lis tachets, ces gardnias qui embaument l'atmosphre, sont ns de la
poussire que je leur ai prpare, et ces gens qui dansent et sourient
au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle
des personnes, eux aussi, ne t'en dplaise, sont ns de moi et
retourneront  moi.

Comme elle disait cela, la fte et le palais disparurent. Je me
trouvai avec la fe dans un champ o il poussait du bl. Elle se
baissa et ramassa une pierre o il y avait un coquillage incrust.

--Voil, me dit-elle,  l'tat fossile, un tre que je t'ai montr
vivant aux premiers ges de la vie. Qu'est-ce que c'est,  prsent?
Du phosphate de chaux. On le rduit en poussire et on en fait de
l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence
 s'aviser d'une chose, c'est que le seul matre  tudier, c'est la
nature.

Elle crasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol
cultiv, en disant:

--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sme la destruction pour faire
pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussires, qu'elles
aient t plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort
aprs avoir t la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles
recommencent toujours, grce  moi,  tre la vie aprs avoir t la
mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires
beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras 
loisir.

Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon
lit. Le soleil tait lev et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le
bout d'toffe que la fe m'avait mis dans la main. Ce n'tait qu'un
petit tas de fine poussire, mais mon esprit tait encore sous le
charme du rve et il communiqua  mes sens le pouvoir de distinguer
les moindres atomes de cette poussire.

Je fus merveille; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du
soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des
coquillages, des perles, de la poussire d'ailes de papillon, du fil,
de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques;
mais, au milieu de ce mlange de dbris imperceptibles, je vis
fermenter je ne sais quelle vie d'tres insaisissables qui
paraissaient chercher  se fixer quelque part pour clore ou pour se
transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du
soleil levant.




LE GNOME DES HUITRES


Un original de nos amis, grand amateur d'hutres, eut la fantaisie,
l'an dernier, d'aller dguster sur place les produits des bancs les
plus renomms, afin de les comparer et d'tre difi une fois pour
toutes sur leurs diffrents mrites. Il alla donc  Cancale, 
Ostende,  Marennes, et autres localits recommandables. Il revint
persuad que Paris est le port de mer o l'on trouve les meilleurs
produits maritimes.

Vous connaissez cet ami, mes chres petites, vous savez qu'il est
fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait
dpasser le vraisemblable. L'autre soir, il tait en train de nous
narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a pass. Vous avez
rsist le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir 
la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne
l'eusse transcrite fidlement pour vous, le soir mme. La voici telle
que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle:

       *       *       *       *       *

Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter
les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacs et de
coquillages que lorsqu'on en demande  Paris. C'est l que tout
s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche,
nous n'en gotions que quand les propritaires des grands htels de
bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an
dernier, exprimenter la chose par moi-mme. Je restai vingt-quatre
heures  Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'hutres
mdiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du
tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaons.

Enfin, je gagnai Cancale, o les hutres taient passables et le vin
blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai  table  ct d'un tout
petit vieillard bossu, ratatin et sordidement vtu, qui me parut fort
laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla
tre le seul qui attacht de l'importance  la qualit des hutres. Il
les examinait srieusement, les retournant de tous cts.

--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je.

--Non, rpondit-il; je compare cette espce, ou plutt cette varit 
toutes celles que je connais dj.

--Ah! vraiment? vous tes amateur?

--Oui, monsieur; comme vous, sans doute?

--Moi? je voyage exclusivement pour les hutres.

--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument  votre
service.

--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous
causerons.--Garon! apportez-nous encore quatre douzaines d'hutres.

--Voil, monsieur! dit le garon en posant sur la table quatre
bouteilles de vin de Sauterne.

--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton
bourru le petit homme.

--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garon en me
regardant.

--On verra, rpondis-je. Vos hutres sont diablement sales.
N'importe, pourvu qu'il y en ait  discrtion...

Le garon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me
parut ne pas se faire prier, du moment o il comprit que je payais. Le
garon rentra.

--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'hutres trs-grasses. Mais
monsieur n'a qu' commander ce qu'il en veut pour demain.

--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inpuisable...

--Il y en a, monsieur, il y en a en quantit, mais il faut les pcher.

--Eh bien, j'irai les pcher moi-mme. Apportez le djeuner.

Le djeuner fut bon et nous y fmes honneur. Les soles taient
excellentes, le vin tait sans reproche. Mais le dpit de n'avoir
point d'hutres m'empcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et
mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui
semblait compatir  ma peine et prendre intrt  mon exploration
manque.

Si bien qu' la fin du repas je ne saisissais plus trs-clairement le
sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car
il avait rellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu mu
aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarit
touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me
rvler tous les secrets de la nature concernant les hutres.

Je le suivis sans savoir o j'allais. La vivacit de l'air achevait de
m'blouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave
ou de chambre sombre, o taient entasss des monceaux de coquillages.

--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre
pas au premier venu; mais, puisque vous tes un vritable amateur,...
tenez, voici la premire des hutres! _ostrea matercula_ de l'tage
permien.

--Voyons! m'criai-je en saisissant l'hutre et en la portant  mes
lvres.

--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrtant: y songez-vous?

--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.

--Mais, monsieur, c'est un chantillon prcieux. On ne le trouve qu'en
Russie, dans les calcaires cuivreux.

--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrter! Mon djeuner ne
me gne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de
dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront
pas faire le voyage de Russie.

--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son hutre, elle est
bien intressante, cette reprsentante des premiers ges de la vie!
Au temps o elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni
quadrupdes sur la terre.

--Alors, que faisait-elle dans le monde?

--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous
dire du mal des premires hutres, sous prtexte que vous n'tiez pas
encore n pour les manger?

Je vis que j'avais fch le gnome et je le priai de passer  une srie
plus rcente.

--Procdons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des
arkoses et des grs du Keuper.

--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plisse et doit manquer de
chair.

--Les animaux de son temps ne la ddaignaient pas, soyez-en sr.
Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphe arque du lias
infrieur?

--Je la trouve jolie, elle ressemble  une lampe antique, mais quel
got a-t-elle?

--Je n'en sais rien, rpondit le gnome en haussant les paules. Je
n'ai pas vcu de son temps. Il y a deux cent cinq espces principales
d'hutres fossiles avec leurs varits et sous-varits, ce qui forme
un joli total. Je puis vous montrer la varit d'_ostrea arcuata_.
Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit!

--Oh! oh!  la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs
jours d'apptit, je pense qu'une douzaine me suffirait.

--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites?
Voici une prtendue varit que je ne crois pas tre autre chose que
l'_arcuata_ dans son ge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve
 foison dans le sinmurien.

--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille
et trente-six heures  table pour m'en rassasier.

--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen.

--C'est trop gros, ce doit tre coriace.

--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien?

--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en
crte de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le
diable!

--Monsieur n'est pas content de mes chantillons? Voici pourtant la
_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu
trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons
quelques espces, puisque vous tes press. Traversons l'oolithe.
N'accorderez-vous pas pourtant un regard  _ostrea virgula_, du
kimmeridge clay?

--Pas de virgule! m'criai-je impatient de ces noms barbares. Passez,
passez!

--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crtacs. Voici
_ostrea couloni_, des grs verts, une belle hutre, celle-l,
j'espre! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata
frons_, _carinata_, avec sa longue carne. Mangeriez-vous bien la
douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille,
c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous
dit-elle rien?

Il me tendait un mollusque norme, tout dentel, tout pliss, et
revtu d'un test d'aspect cristallin qui avait rellement bonne mine.

--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une hutre!

--Pardon, c'est une vritable hutre, monsieur!

--Hutre vous-mme! m'criai-je furieux. J'avais reu de sa petite
patte maigre le mollusque nacr sans me douter de son poids. Il tait
tel, que, ne m'attendant  rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce
qui, ajout  l'ennui que me causait la nomenclature pdantesque du
gnome, me mit, je l'avoue, dans une vritable colre; et, comme il
riait mchamment, sans paratre offens le moins du monde d'tre
trait d'hutre, je voulus lui jeter quelque chose  la tte. Je ne
suis pas cruel, mme dans la colre, je l'aurais tu avec l'hutre
_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une
poigne de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui
fit pas grand mal.

Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un
gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive.

--Vous n'tes pas une hutre, vous! s'cria-t-il d'une voix
glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous
n'tes pas  la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des
temps modernes, qui ne fait de mal  personne et dont vous n'apprciez
le mrite que lorsqu'il est victime de votre voracit. Vous tes un
Welche, un barbare! vous touchez sans respect  mes fossiles, vous
brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie
blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je
vous invite  voir la plus belle collection qui existe dans le pays,
une collection  laquelle ont contribu tous les savants de l'Europe,
et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous
dtriorez mes prcieux spcimens! Je vais vous traiter comme vous le
mritez et vous faire sentir ce que pse le marteau d'un gologue!

Le danger que je courais dissipa  l'instant mme les fumes du
vin blanc, et, voyant que j'tais entour de fossiles et non de
comestibles, je saisis  temps le bras du gnome et lui arrachai son
arme; mais il s'lana sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette
treinte d'un affreux bossu me causa une telle rpugnance, que je me
sentis pris de nauses et le menaai de tout briser dans son muse
d'hutres s'il ne me lchait.

Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome tait d'une force
surhumaine; je me trouvai tendu par terre, et, alors, ne me
connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour
la lui lancer.

Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me htai de sortir de
l'espce d'antre qu'il appelait son muse, et je me trouvai sur le
bord de la mer, face  face avec le garon de l'htel o j'avais
djeun.

--Si monsieur dsire des hutres, me dit-il, nous en aurons  dner.
On m'en a promis douze douzaines.

--Au diable les hutres! m'criai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais!
Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des
terres cuivreuses jusqu' l'_oedulis_ des temps modernes!

Le garon me regarda d'un air stupfait. Puis, d'un ton de srnit
philosophique:

--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne tait un peu fort; ce
soir, on servira du chablis  monsieur.

Et, comme j'allais me fcher, il ajouta gracieusement:

--Monsieur a t sobre, mais il a djeun en compagnie d'un fou, et
c'est cela qui a port  la tte de monsieur.

--En compagnie d'un fou? Oui, certes, rpondis-je; comment
appelez-vous ce gnome?

--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le
dsigne dans le pays. Le gnome, c'est--dire le poulpiquet des
hutres. Ce n'est pas un mchant homme, mais c'est un maniaque qui,
en fait d'hutres, ne se soucie que de l'caille. On le tient pour
sorcier: moi, je le crois bte! Monsieur a eu  se plaindre de ses
manires?

Je ne voulus pas raconter  ce garon d'htel ma ridicule aventure, et
je m'loignai, rsolu  faire une bonne promenade sur le rivage, afin
de regagner l'apptit ncessaire pour le dner.

Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara
de moi, et je dus m'tendre sur le sable en un coin abrit. Quand
j'ouvris les yeux, la nuit tait venue et la mer montait. Il n'tait
que temps d'aller dner et je marchai avec peine sur les mille dbris
que rapporte sur la grve la mare qui lche les rivages, vieux
souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, dbris d'embarcation
couverts d'anatifes gts et infects, chapelets de petites moules,
cadavres de mduses sur lesquels le pied glisse  chaque pas. Je
me htais, saisi d'un dgot que la mer ne m'avait jamais inspir,
lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui,
d'aprs son exigut, ne pouvait tre que celle du gnome. J'avais
l'esprit frapp. Je ramassai un pieu apport par les eaux, et me mis
 sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher  me saisir
les jambes. Un coup vigoureusement appliqu sur l'chine lui fit jeter
un cri si trange, et il devint si petit, si petit, que je le vis
entrer dans une norme coquille qui billait  mes pieds. Je voulus
m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue,
tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais
lancer le monstre  la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom,
que j'avais enferm dans ma chambre,  l'htel, et qui avait russi 
s'chapper pour venir  ma rencontre.

Je rentrai alors tout  fait en moi-mme et je m'en allai dner 
l'htel, o l'on me servit d'excellentes hutres  discrtion.
J'avoue que je les mangeai sans apptit. J'avais la tte trouble, et
m'imaginais voir le gnome s'chapper de chaque coquille et gambader
sur la table en se moquant de moi.

Le lendemain, comme je m'apprtais  djeuner, je vis tout  coup le
gnome en personne s'asseoir  mes cts.

--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuy beaucoup
hier avec mes fossiles. J'avais encore  vous en montrer quelques-uns
des terrains crtacs, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort
curieuse. L'tage de la craie blanche est fort riche en espces
diffrentes. Aprs cela, nous serions arrivs aux terrains tertiaires,
o nous aurions trouv la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se
rapprochent beaucoup des hutres contemporaines l'_oedulis_ et la
perlire.

--Est-ce fini? m'criai-je, et puis-je esprer qu'aujourd'hui, du
moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans
m'assassiner avec vos fossiles indigestes?

--Vous avez tort, reprit-il, de mpriser l'tude gologique de
l'hutre. Elle caractrise admirablement les tages gologiques; elle
est, comme l'a dit un savant, la mdaille commmorative des ges
qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations
successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa
forme a su se plier. Les unes sont tailles pour la flottaison comme
_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vcu attaches aux roches, comme
_gregaria_ et _deltodea_. En gnral, l'hutre, par sa tendance 
l'agglomration, peut servir de modle aux socits humaines.

--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous
conseille, en vrit, de prcher l'union des partis,  l'tat de bancs
d'hutres!

--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La
science ne s'gare pas sur ce terrain-l. C'est l'tage suprieur des
terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_.

--Si l'on peut rire avec vous,  la bonne heure! repris-je. Vous me
paraissez mieux dispos qu'hier.

--Hier! Aurais-je manqu  la politesse et  l'hospitalit? J'en
serais dsol! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis
habitu au cidre. Je me rappelle un peu confusment...

--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner?

--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme
je le suis, et-il pu songer  se mesurer avec un gaillard de votre
apparence?

--Vous vous tes pourtant jet sur moi et vous m'avez mme terrass un
instant!

--Terrass, moi! Ne serait-ce pas plutt...? il tait fort, le
sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne
nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos
discordes en djeunant ensemble de bonne amiti. Je suis venu ici pour
vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forc d'accepter hier.

Je vis alors que le gnome tait un aimable homme, car il me fit servir
un vrai festin o je m'observai sagement  l'endroit des vins et o il
ne fut plus question d'hutres que pour les dguster. Je repartais 
midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte:
il s'appelait tout bonnement M. Gaume.




LA FE AUX GROS YEUX


Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulire. C'tait la
meilleure personne qui ft au monde, mais quelques animaux lui taient
antipathiques  ce point qu'elle entrait dans de vritables fureurs
contre eux. Si une chauve-souris pntrait le soir dans l'appartement,
elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes
qui ne couraient pas sus  la pauvre bte. Comme beaucoup de gens
prouvent de la rpugnance pour les chauves-souris, on n'et pas fait
grande attention  la sienne, si elle ne se ft tendue  de charmants
oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres
insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de
cruelles btes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait
donn le surnom de _fe aux gros yeux_; _fe_, parce qu'elle tait
trs-savante et trs-mystrieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait
d'normes yeux clairs saillants et bombs, que la malicieuse Elsie
comparait  des bouchons de carafe.

Elsie ne dtestait pourtant pas sa gouvernante, qui tait pour elle
l'indulgence et la patience mmes: seulement, elle s'amusait de ses
bizarreries et surtout de sa prtention  voir mieux que les autres,
bien qu'elle et pu gagner le grand prix de myopie au concours de la
conscription. Elle ne se doutait pas de la prsence des objets, 
moins qu'elle ne les toucht avec son nez, qui par malheur tait des
plus courts.

Un jour qu'elle avait donn du front dans une porte  demi ouverte, la
mre d'Elsie lui avait dit:

--Vraiment,  quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure,
ma chre Barbara, que vous devriez porter des lunettes.

Barbara lui avait rpondu avec vivacit:

--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gter la vue!

Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait
pas devenir plus mauvaise, elle avait rpliqu, sur un ton de
conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les
trsors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme
les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux taient deux
lentilles de microscope qui lui rvlaient  chaque instant des
merveilles inapprciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait
les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus
dlis, l o Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne
voyait absolument rien.

Longtemps on l'avait surnomme _miss Frog_ (grenouille), et puis on
l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout;
enfin, le nom de fe aux gros yeux prvalut, parce qu'elle tait trop
instruite et trop intelligente pour tre compare  une bte, et aussi
parce que tout le monde, en voyant les dcoupures et les broderies
merveilleuses qu'elle savait faire, disait:

--C'est une vritable fe!

Barbara ne semblait pas indiffrente  ce compliment, et elle avait
coutume de rpondre:

--Qui sait? Peut-tre! peut-tre!

Un jour, Elsie lui demanda si elle disait srieusement une pareille
chose, et miss Barbara rpta d'un air malin:

--Peut-tre, ma chre enfant, peut-tre!

Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosit d'Elsie; elle
ne croyait plus aux fes, car elle tait dj grandelette, elle avait
bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il
n'et pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crt encore.

Le fait est que miss Barbara avait d'tranges habitudes. Elle ne
mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'tait mme pas
bien certain qu'elle dormt, car on n'avait jamais vu son lit dfait.
Elle disait qu'elle le refaisait, elle-mme chaque jour, de grand
matin, en s'veillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit
dress  sa guise. Le soir, aussitt qu'Elsie quittait le salon en
compagnie de sa bonne qui couchait auprs d'elle, miss Barbara se
retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et
demand pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumire
jusqu'au jour. On prtendait mme que, la nuit, elle se promenait avec
une petite lanterne en parlant tout haut avec des tres invisibles.

La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie prouva un
irrsistible dsir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et
de surprendre les mystres du pavillon.

Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait
faire au moins deux cents pas  travers un massif de lilas que
couvrait un grand cdre, suivre sous ce double ombrage une alle
troite, sinueuse et toute noire!

--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-l.

Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y
hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain 
questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veilles.

--Je m'occupe, rpondit tranquillement la fe aux gros yeux. Ma
journe entire vous est consacre; le soir m'appartient. Je l'emploie
 travailler pour mon compte.

--Vous ne savez donc pas tout, que vous tudiez toujours?

--Plus on tudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.

--Mais qu'est-ce que vous tudiez donc tant? Le latin? le grec?

--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.

--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire?

--Je regarde ce que moi seule je peux voir.

--Vous voyez quoi?

--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi,
et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un
chagrin pour vous.

--C'est donc bien beau, ce que vous voyez?

--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans
vos rves.

--Ma chre miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie!

--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dpend pas de moi.

--Eh bien, je le verrai! s'cria Elsie dpite. J'irai la nuit chez
vous, et vous ne me mettrez pas dehors.

--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir!

--Il faut donc du courage pour assister  vos sabbats?

--Il faut de la patience et vous en manquez absolument.

Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint  la
charge et tourmenta si bien la fe, que celle-ci promit de la conduire
le soir  son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien
ou ne comprendrait rien  ce qu'elle verrait.

Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle
motion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'apptit 
dner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait
les heures, les minutes. Enfin, aprs les occupations de la soire,
elle obtint de sa mre la permission de se rendre au pavillon avec sa
gouvernante.

A peine taient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre
dont miss Barbara parut fort mue. C'tait pourtant un homme
d'apparence trs-inoffensive que M. Bat, le prcepteur des frres
d'Elsie. Il n'tait pas beau: maigre, trs-brun, les oreilles et le
nez pointus, et toujours vtu de noir de la tte aux pieds, avec
des habits  longues basques, trs-pointues aussi. Il tait timide,
craintif mme; hors de ses leons, il disparaissait comme s'il et
prouv le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais  table, et le
soir, en attendant l'heure de prsider au coucher de ses lves, il se
promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal
 personne, mais paraissait tre l'indice d'une tte sans rflexion
livre  une oisivet stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi.
Elle avait M. Bat en horreur, d'abord  cause de son nom qui signifie
chauve-souris en anglais. Elle prtendait que, quand on a le malheur
de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en
attribuer un autre en pays tranger. Et puis elle avait toute sorte
de prventions contre lui, elle lui en voulait d'tre de bon apptit,
elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres
promenades en rond dnotaient les plus funestes inclinations et
cachaient les plus sinistres desseins.

Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie
sentit trembler son bras auquel le sien s'tait accroch. Qu'y
avait-il de surprenant  ce que M. Bat, qui aimait le grand air, ft
dehors jusqu'au moment de la retraite de ses lves, qui se couchaient
plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas
moins scandalise, et, en passant prs de lui, elle ne put se retenir
de lui dire d'un ton sec:

--Est-ce que vous comptez rester l toute la nuit?

M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'tre impoli,
il s'effora pour rpondre et rpondit sous forme de question:

--Est-ce que ma prsence gne quelqu'un, et dsire-t-on que je rentre?

--Je n'ai pas d'ordres  vous donner, reprit Barbara avec aigreur,
mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec
la famille.

--Je suis mal au parloir, rpondit modestement le prcepteur, mes
pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive
clart des lampes.

--Ah! vos yeux craignent la lumire? J'en tais sre! Il vous faut
tout au plus le crpuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute
la nuit?

--Naturellement! rpondit le prcepteur en s'efforant de rire pour
paratre aimable: ne suis-je pas une _bat_?

--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'cria Barbara en frmissant de
colre.

Et elle entrana Elsie interdite, dans l'ombre paisse de la petite
alle.

--Ses yeux, ses pauvres yeux! rptait Barbara en haussant
convulsivement les paules; attends que je te plaigne, animal froce!

--Vous tes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment
la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumires.

--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans
l'obscurit! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.

Elsie ne comprit pas ces pithtes, qu'elle crut dshonorantes et dont
elle n'osa pas demander l'explication. Elle tait encore dans l'ombre
de l'alle qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir
devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon
blanchi par un clair regard de la lune  son lever, lorsqu'elle recula
en forant miss Barbara  reculer aussi.

--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.

--Il y a... il n'y a rien, rpondit Elsie embarrasse. Je voyais un
homme noir devant nous, et,  prsent, je distingue M. Bat qui passe
devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promne dans votre
parterre.

--Ah! s'cria miss Barbara indigne, je devais m'y attendre. Il me
poursuit, il m'pie, il prtend dvaster mon ciel! Mais ne craignez
rien, chre Elsie, je vais le traiter comme il le mrite.

Elle s'lana en avant.

--Ah ! monsieur, dit-elle en s'adressant  un gros arbre sur lequel
la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la perscution
dont vous m'obsdez?

Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en
l'entranant vers la porte du pavillon et en lui disant:

--Chre miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler  M. Bat
et vous parlez  votre ombre. M. Bat est dj loin, je ne le vois plus
et je ne pense pas qu'il ait eu l'ide de nous suivre.

--Je pense le contraire, moi, rpondit la gouvernante. Comment vous
expliquez-vous qu'il soit arriv ici avant nous, puisque nous l'avions
laiss derrire et ne l'avons ni vu ni entendu passer  nos cts?

--Il aura march  travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est
le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le
jardinier ne me regarde pas.

--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les
arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tte!
Je parie qu'il rde devant mes fentres!

Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant,
elle vit l'ombre mouvante d'une norme chauve-souris passer et
repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire  miss
Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction
de sa curiosit. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il
n'y avait ni chauve-souris ni prcepteur pour les pier.

--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du
rez-de-chausse, si vous tes inquite, nous pourrons fort bien fermer
la fentre et les rideaux.

--Voil qui est impossible! rpondit Barbara. Je donne un bal et c'est
par la fentre que mes invits doivent se prsenter chez moi.

--Un bal! s'cria Elsie stupfaite, un bal dans ce petit appartement?
des invits qui doivent entrer par la fentre? Vous vous moquez de
moi, miss Barbara.

--Je dis un bal, un grand bal, rpondit Barbara en allumant une lampe
qu'elle posa sur le bord de la fentre; des toilettes magnifiques, un
luxe inou!

--Si cela est, dit Elsie branle par l'assurance de sa gouvernante,
je ne puis rester ici dans le pauvre costume o je suis. Vous eussiez
d m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.

--Oh! ma chre, rpondit Barbara en plaant une corbeille de fleurs 
ct de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries,
vous ne feriez pas le moindre effet  ct de mes invits.

Elsie un peu mortifie garda le silence et attendit. Miss Barbara mit
de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant:

--Je prpare les rafrachissements.

Puis, tout  coup, elle s'cria:

--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa
tunique de velours noir traverse d'une large bande d'or. Sa robe est
en dentelle noire avec une longue frange. Prsentons-lui une feuille
d'orme, c'est le palais de ses anctres o elle a vu le jour.
Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine
germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent
et dont la jupe frange est d'un blanc nacr. Donnez-moi du gent en
fleurs, pour rjouir les yeux de ma chre _cemiostoma spartifoliella_,
qui approche avec sa toilette blanche  ornements noir et or. Voici
des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez,
chre Elsie! admirez cette tunique grenat borde d'argent. Et ces deux
illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une charpe
orange brode d'or, tandis que _schranckella_ a l'chappe orange
lame d'argent. Quel got, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes
adoucies par le velout des toffes, la transparence des franges
soyeuses et l'heureuse rpartition des quantits! L'adlide
_panzerella_ est toute en drap d'or bord de noir, sa jupe est lilas 
frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des
plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teinte de blanc sur
les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun
clair! Elle n'a qu'un dfaut, c'est d'tre un peu grande; mais voici
venir une troupe de vritables mignonnes exquises. Ce sont des
tinines vtues de brun et semes de diamants, d'autres blanches avec
des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur
sa robe d'argent. Voici de trs-grands personnages d'une taille
relativement imposante: c'est la famille des adlides avec leurs
antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vtement d'or
vert  reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus
beaux colibris. Et,  prsent, voyez! voyez la foule qui se presse! il
en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de
ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et
le got exquis de sa toilette. Les moindres dtails du corsage, des
antennes et des pattes sont d'une dlicatesse inoue et je ne pense
pas que vous ayez jamais vu nulle part de cratures aussi parfaites. A
prsent, remarquez la grce de leurs mouvements, la folle et charmante
prcipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un
langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que
c'est l une fte innarrable, et que toutes les autres cratures sont
laides, monstrueuses et mchantes en comparaison de celles-ci?

--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, rpondit
Elsie dsappointe, mais la vrit est que je ne vois rien ou presque
rien de ce que vous me dcrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperois
bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits
papillons microscopiques, mais je distingue  peine des points
brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans
votre imagination les splendeurs dont il vous plat de les revtir.

--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'cria douloureusement la
fe aux gros yeux. Pauvre petite! j'en tais sre! Je vous l'avais
bien dit, que votre infirmit vous priverait des joies que je savoure!
Heureusement, j'ai su compatir  la dbilit de vos organes; voici un
instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunt pour
vous  vos parents. Prenez et regardez.

Elle offrait  Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie
eut quelque peine  se servir. Enfin, elle russit, aprs une certaine
fatigue,  distinguer la relle et surprenante beaut d'un de ces
petits tres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait
pas trompe: l'or, la pourpre, l'amthyste, le grenat, l'orange, les
perles et les roses se condensaient en ornements symtriques sur
les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie
demandait navement pourquoi tant de richesse et de beaut taient
prodigues  des tres qui vivent tout au plus quelques jours et qui
volent la nuit,  peine saisissables au regard de l'homme.

--Ah! voil! rpondit en riant la fe aux gros yeux. Toujours la
mme question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi,
c'est--dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'ide saine
des lois de l'univers. Elles croient que tout a t cr pour l'homme
et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas
exister. Mais moi, la fe aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais
que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme
utilise, et je me rjouis quand je contemple des choses ou des tres
merveilleux dont personne ne songe  tirer parti. Mes chers petits
papillons sont rpandus par milliers de milliards sur la terre, ils
vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a
encore eu l'ide de les tourmenter.

--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les
rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris!

--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumire qui
attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler,
attire aussi ces horribles btes qui rdent des nuits entires, la
gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal
est fini, teignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la
lune est couche, et je vais vous reconduire au chteau.

Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon:

--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez t
due dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites
fes de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec
une loupe, on ne voit qu'un objet  la fois, et, quand cet objet est
un tre vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher
petit monde  la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses
fantaisies. Je vous en ai montr fort peu aujourd'hui. La soire tait
trop frache et le vent ne donnait pas du bon ct. C'est dans les
nuits d'orage que j'en vois des milliers se rfugier chez moi, ou que
je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous
en ai nomm quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui,
selon la saison, closent  une courte existence d'ivresse, de parure
et de ftes. On ne les connat pas tous, bien que certaines personnes
savantes et patientes les tudient avec soin et que l'on ait publi
de gros livres o ils sont admirablement reprsents avec un fort
grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas,
et chaque personne bien doue et bien intentionne peut grossir le
catalogue acquis  la science par des dcouvertes et des observations
nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouv un grand nombre qui n'ont
encore ni leurs noms ni leurs portraits publis, et je m'ingnie 
rparer  leur profit l'ingratitude ou le ddain de la science. Il est
vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront
les observer.

--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrs?
dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrte sur le perron, s'tait
appuye sur la rampe.

Elsie avait veill plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute
la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil
commenait  la gagner.

--Il y a des tres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler
sans respect, rpliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention  la
fatigue de son lve. Il y en a qui chappent au regard de l'homme et
aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le prsume
et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en
peuvent voir. Qui peut dire  quelles dimensions, apparentes pour
nous, s'arrte la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont
pas des puces, lesquelles nourrissent  leur tour des puces qui en
nourrissent d'autres, et ainsi jusqu' l'infini? Quant aux papillons,
puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont
incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour
qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus
petits dont les savants ne souponneront jamais l'existence.

Miss Barbara en tait l de sa dmonstration, sans se douter qu'Elsie,
qui s'tait laisse glisser sur les marches du perron, dormait de
tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite
lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les
genoux d'Elsie rveille en sursaut.

--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'cria Barbara perdue en
cherchant  ramasser la lanterne teinte et brise.

Elsie s'tait vivement leve sans savoir o elle tait.

--L! l! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bte est tombe
aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous!

Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si
un choc lger les tourdit, elles ont de bonnes petites dents pour
mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa
robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant:

--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien!

--Tuez-la, touffez-la, Elsie! Serrez bien fort, touffez ce mauvais
gnie, cet affreux prcepteur qui me perscute!

Elsie ne comprenait plus rien  la folie de sa gouvernante; elle
n'aimait pas  tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu
qu'elles dtruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles.
Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire chapper le pauvre
animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant
M. Bat s'chapper du mouchoir et s'lancer sur miss Barbara, comme
s'il et voulu la dvorer!

Elsie s'enfuit  travers les plates-bandes, en proie  une terreur
invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de
remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours  son
infortune gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris
volait en rond autour du pavillon.

--Mon Dieu! s'cria Elsie dsespre, cette bte cruelle a aval ma
pauvre fe! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauv la vie!

La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.

--Ma chre enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de
sauver la vie  de pauvres perscuts. Ne vous repentez pas d'une
bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier,
j'tais accouru, vous croyant l'une et l'autre menaces de quelque
danger srieux. Votre gouvernante s'est rfugie et barricade chez
elle en m'accablant d'injures que je ne mrite pas. Puisqu'elle vous
abandonne  ce qu'elle regarde comme un grand pril, voulez-vous me
permettre de vous reconduire  votre bonne, et n'aurez-vous point peur
de moi?

--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, rpondit
Elsie, vous n'tes point mchant, mais vous tes fort singulier.

--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularit
quelconque?

--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout  l'heure, monsieur
Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup,
car, si j'avais cout miss Barbara, c'tait fait de vous!

--Chre miss Elsie, rpondit le prcepteur en riant, je comprends
maintenant ce qui s'est pass et je vous bnis de m'avoir soustrait 
la haine de cette pauvre fe, qui n'est pas mchante non plus, mais
qui est bien plus singulire que moi!

Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M.
Bat et le pouvoir de devenir homme ou bte  volont. A djeuner,
elle remarqua qu'il avalait avec dlices des tranches de boeuf
saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du th. Elle en
conclut que le prcepteur n'tait pas homme  se rgaler de _micros_,
et que la gouvernante suivait un rgime propre  entretenir ses
vapeurs.


FIN





TABLE


LE CHNE PARLANT

LE CHIEN ET LA FLEUR SACRE

L'ORGUE DU TITAN

CE QUE DISENT LES FLEURS

LE MARTEAU ROUGE

LA FE POUSSIRE

LE GNOME DES HUITRES

LA FE AUX GROS YEUX







End of the Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mre, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MRE ***

***** This file should be named 12338-8.txt or 12338-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/2/3/3/12338/

Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     http://www.gutenberg.net/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     http://www.gutenberg.net/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     http://www.gutenberg.net/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     http://www.gutenberg.net/GUTINDEX.ALL


